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L’idéalisme transcendantal devant la phénoménologie transcendantale

L’idéalisme transcendantal (ou idéalisme critique : Prolégomènes, §13, Remarque III) est le nom que Kant donne lui-même à sa philosophie, en précisant ce qui la sépare fondamentalement de l’idéalisme philosophique qui la précède. La phénoménologie transcendantale est la philosophie dont on doit les prémisses à Edmund Husserl (1859-1938), philosophie que ce dernier qualifie d’idéalisme tout en ajoutant qu’il en a renouvelé le sens, et qui, bien qu’à maints égards elle tente de répondre à des interrogations majeures soulevées par l’irruption de la pensée kantienne dans le champ philosophique, n’en adopte pas moins une approche radicalement critique envers celle-ci. Or, et c’est ce que nous nous efforcerons de rendre clair dans le présent chapitre, la phénoménologie transcendantale est entachée d’erreurs qui privent sa critique du kantisme de toute portée.

Dans la mesure où nous nous servons principalement de l’œuvre de Husserl La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale (Die Krisis der europäischen Wissenchaften und die transzendentale Phänomenologie, publication posthume de 1954 dont les manuscrits remontent à 1935-36), nous replaçons ici, en guise d’introduction et pour présenter les grandes lignes de cette pensée, ce que nous écrivions à son sujet dans notre mémoire de 1998 La théorie de l’agir communicationnel de Jürgen Habermas (x). Il s’agit, dans ce passage, d’une simple paraphrase, mais elle permettra au lecteur peu familier avec cette pensée de mieux saisir quelques points particuliers que nous discutons ensuite.

Edmund Husserl a décrit dans La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, dont les manuscrits datent de 1935-1936, les mécanismes historiques qui ont conduit en Europe à considérer les sciences mathématiques de la nature comme le modèle de toute connaissance authentique. Avant cela, l’œuvre veut démontrer qu’il existe un mouvement historique de manifestation de la Raison universelle, innée dans l’humanité, et que le telos de la Raison est l’autonomie d’une compréhension de soi dans la vocation à une vie dans l’apodicticité. Husserl part du constat que le mouvement des Lumières, à l’origine porté par une foi absolue dans la philosophie universelle de son idéal, a sombré dans la skepsis, pour qui le monde n’offre aucune idée rationnelle à trouver. Il rend responsable de ce phénomène l’objectivisme scientifique, qui substitue à l’Être vrai la méthode, dont on ne peut comprendre le sens pour la simple raison qu’on laisse sa traditionalité ininterrogée.

Les Lumières de l’époque moderne se présentent sous le double aspect d’une croyance en un progrès indéfini de l’humanité conduite par la Raison et d’une foi dans les sciences positives comme instrument de ce progrès. Toutefois, autant les sciences positives n’ont cessé de valider leur savoir par des réalisations pratiques, autant les constructions métaphysiques censées les accompagner ont été des échecs, ce qui a eu pour effet d’engendrer cette skepsis dont nous venons de parler. La modernité fut initiée par un changement de sens spectaculaire qui assigne aux mathématiques (géométrie et doctrine formelle des nombres et des quantités abstraites) des tâches universelles. La géométrie a pour objet la détermination des formes idéales dans une identité absolue. Avec la forme idéale, on transpose le monde ambiant dans des types purs, de sorte que les formes idéales sont des types purs des formes de la spatio-temporalité sensible qui, en tant que ces dernières, ne peuvent être déterminées intersubjectivement ni faire par conséquent l’objet d’une connaissance objective. L’art de la mesure corrige cela et, par cet art, on atteint l’être objectif du monde.

La mesure vainc la relativité des appréhensions subjectives et suggère par là même que nous obtenons grâce à elle une vérité non relative, la connaissance d’un étant véritable. Mais si les formes du monde sensible se prêtent à une mesure, au démembrement et à la divisibilité ad infinitum de la substruction géométrique, qu’en est-il des « moments-de-forme » que constituent les qualités sensibles des mêmes objets ? Husserl nous dit que, les formes et leurs remplissements dans le monde ambiant étant reliés par une causalité concrète universelle, du fait de la totalité invariante qu’on entend par « monde », la substruction des formes entraîne eo ipso la substruction des remplissements et donc la détermination mathématique de remplissements qualitatifs idéalisés. Cela rend in fine possible que la nature nous soit donnée dans des formules, et autorise l’avènement d’une science de la nature, avec pour origine l’entreprise galiléenne d’indexation mathématique de toutes les qualités sensibles.

L’arithmétisation de la géométrie au cours des développements de l’art de la mesure a conduit au passage des types purs des intuitions sensibles aux pures formes numériques et à la Mathesis universalis de Leibniz. Cette mathématique est une « logique formelle », une science des formes de sens « constructibles dans une généralité formelle vide » ; elle est la science de ce que l’on peut construire systématiquement d’après les lois formelles de non-contradiction. C’est ainsi que l’arithmétique devient l’art d’obtenir des résultats à partir d’une technique de calcul. L’intérêt de la connaissance effective du monde se perd dès lors chez ceux qui reçoivent par héritage culturel une science devenue technique pure. C’est à ce niveau que la méthode se transforme en « vêtement d’idées » qui couvre l’Être vrai des choses, et c’est cette occultation de l’origine des structures de sens qui explique la crise que connaissent les sciences. Bien qu’elles restent fécondes en découvertes, les sciences positives, ayant affaire seulement à la facticité de l’humanité (à une humanité dans les faits), ne peut à présent rien dire sur les questions de la Raison qui dépassent le monde en tant que simple univers des faits et dont les réponses sont à même de fournir le sens authentique de l’apodicticité.

La mathématisation de la nature la faisant comprendre par nous comme un monde des corps séparés et clos sur lui-même, il en résulte un dualisme entre physis et monde psychologique, dualisme qui a été liquidé par John Locke avec sa psychologie naturaliste. Husserl s’oppose à cette science positive de l’esprit qu’est la psychologie et veut renverser l’objectivisme scientifique en subjectivisme transcendantal : le monde « objectivement vrai » de la science est une formation de degré supérieur qui a pour fondement l’expérience et la pensée préscientifiques (par exemple, la géométrie a pour fondement l’arpentage). Or ce qui est premier en soi, c’est la subjectivité et cela en tant que l’être du monde lui est donné et qu’elle le rationalise. Cette relation de l’ego au monde préscientifique de la vie (Lebenswelt) doit recueillir l’attention du philosophe pour qu’il puisse connaître comment le sujet, à partir de sa pure expérience, comment la conscience, dans sa relation à ses objets, dans son « intentionalité », rend possible une connaissance objective, établit une formation continue du sens. Le but de la phénoménologie husserlienne est donc le dévoilement des phénomènes premiers de la conscience sans l’intervention de constructions théoriques, et par là-même la compréhension du Telos humain dans le mouvement de la Raison.

Ce projet de la phénoménologie se heurte, pour sa réalisation, à des difficultés insolubles en raison d’erreurs d’interprétation. (Dans ce chapitre les citations de Husserl sont tirées de l’édition française de la collection Tel Gallimard, 1976.)

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Un conte de phénoménologie : la science exacte

Heidegger prend totalement au pied de la lettre l’expression de « sciences exactes » et, même s’il a raison de souligner que ce que ces sciences ont à dire n’est pas essentiel, c’est alors au prix d’une discursivité frénétiquement idiosyncratique. – L’une des influences de Heidegger, Edmund Husserl, décrivait déjà la « science moderne » comme un ensemble à la fois de « tâches infinies » et de « normes absolument valables » (La crise de l’humanité européenne et la philosophie, conférence de 1935), sans y voir la moindre contradiction, alors qu’une absolue validité doit être sous-tendue par la complétude, c’est-à-dire par des tâches, si tâches il doit y avoir, non seulement finies mais également achevées. (Le Kant de Heidegger x)

« C’est l’essence propre de la science de la nature, c’est son mode d’être a priori, d’être à l’infini hypothèse et à l’infini confirmation. » (49) « La science trace, par conséquent, l’idée d’une infinité de tâches, dont à chaque moment une partie finie est déjà accomplie et mise en sécurité en tant que validité permanente [je souligne]. » (357) « La pensée idéalisante conquiert l’infinité du monde de l’expérience – en tant que connaissance du monde dans le progrès, imaginé par la pensée et conforme à ses possibilités, de l’expérience extérieure, et chaque fois dans un perfectionnement infini qu’il est possible d’acquérir idealiter ; c’est alors une connaissance issue d’un renouvellement ‘toujours à nouveau’ idéalement pensable de l’enrichissement de l’expérience. » (397) « Conformément à l’essence de la science, il appartient donc au rôle de ses fonctionnaires [les savants !] d’exiger en permanence ou d’avoir la certitude personnelle que tout ce qui est porté par eux à l’énonciation scientifique soit dit ‘une fois pour toutes’ [je souligne], que cela soit ‘établi’, indéfiniment reproductible dans l’identité, utilisable dans l’évidence et à des fins théorétiques ou pratiques ultérieures – en tant qu’indubitablement réactivable dans l’identité de son sens authentique. » (412)

Pour Husserl, la science est un « perfectionnement infini ». Or, si la science est un perfectionnement infini, alors la proposition selon laquelle il n’existe pas de simultanéité absolue (théorie de la relativité) est un perfectionnement de la proposition selon laquelle il peut exister une simultanéité absolue (physique classique) ; pourtant, ces deux propositions se contredisent. De même, que l’éther n’existe pas est un perfectionnement du fait que l’éther existe. Quand on trouve, dans les équations, que les trous noirs prédits par la relativité générale ont une densité infinie en leur centre, c’est-à-dire une singularité, alors que la relativité (restreinte) devait être adoptée afin d’éviter de considérer une autre singularité, la vitesse infinie de l’action à distance, c’est encore un perfectionnement. La phlogistique n’a quant à lui jamais été bazardé, mais simplement perfectionné. Quand on parle, en physique, d’univers à cinq, six, sept, douze dimensions, on ne remet pas en cause la tridimensionnalité de la physique classique mais on la perfectionne. La non-hérédité des caractères acquis vient perfectionner l’absolument valable hérédité de ces mêmes caractères. La télégonie n’a jamais été une théorie scientifique puisqu’elle remettrait en cause des notions bien établies en physiologie, même si Darwin dit l’observer dans les plantes. La radioactivité est une transmutation des éléments mais l’alchimie qui en parlait aussi n’est pas une science parce que la chimie scientifique a prouvé que la transmutation n’était pas possible. Que Néandertal ait pu se croiser avec Sapiens sapiens est un perfectionnement de cette réalité bien établie que les croisements entre les deux sont impossibles. La nature a horreur du vide : Pascal a perfectionné cette vérité en la niant, et  après lui d’autres ont perfectionné ses expériences en montrant son erreur et en parlant de l’éther. Et c’est bien sûr aux résultats scientifiques concluant à l’innocuité de substances telles que le glyphosate que les résultats scientifiques concluant à leur dangerosité doivent leur plus grand perfectionnement (on est cependant bien plus tenté de voir dans cet exemple la possibilité de la mauvaise foi d’un côté ou de l’autre, et à vrai dire plutôt d’un côté que de l’autre, à savoir du côté des intérêts économiques corporatistes). Enfin, si ce n’est pas le calife Omar qui a fait détruire la bibliothèque d’Alexandrie, que ceux qui le croyaient se rassurent : la nouvelle version est un perfectionnement naturel et attendu de celle selon laquelle il l’a faite détruire (mais, pardon, j’oubliais que l’histoire n’est pas une science exacte).

La définition de la science selon Husserl : Est scientifique ce qui perfectionne les connaissances acquises sans les remettre en cause.

b/

L’explication de l’insuffisance des connaissances « anthropo-psychologiques » (290) et des connaissances empiriques et scientifiques en général, est bien plus simple que ce que croient avoir trouvé Heidegger comme Husserl, à qui elle a en réalité complètement échappé, et c’est que le concept d’un objet empirique n’est jamais défini, que la synthèse empirique est continue (les « tâches infinies » de Husserl), et que les normes dégagées par ces sciences, loin d’être valables absolument, ne le sont qu’à titre d’hypothèses pouvant prétendre au mieux à un « analogue de certitude », ainsi que je l’ai montré, à partir de la Logique de Kant. [C’est-à-dire, pour être tout à fait exact, ainsi que Kant l’a montré.] (Ibid.)

Les présuppositions non théorisées du monde de la vie préscientifique ne sont pas des « évidences sans question » (des interprétations naturelles à la Bacon) mais l’état des concepts d’objets empiriques au moment de la recherche, état fini, alors que ces concepts sont indéfinis en soi du fait de la synthèse empirique continue (les caractères d’un objet sont virtuellement infinis). Autrement dit, il est de relativement peu de valeur épistémologique de montrer qu’en toute science se trouvent des évidences non thématisées, car c’est bien moins pertinent que le fait plus fondamental et complètement intrinsèque à toute scientificité que les concepts d’objets empiriques ne peuvent être définis. Même l’esprit en tant qu’il est pris par la science comme objet empirique correspond à cette catégorie de concept indéfini. Il n’y a donc pas lieu de chercher la parade à une objectification de l’esprit par la science exacte, dès lors que l’adjectif « exact » est ici problématique dans un sens absolu. La psychologie objectiviste n’est pas plus une science exacte que les autres sciences empiriques. Aussi, c’est seulement le scientisme qui donne à cette psychologie objectiviste une fonction épistémologique prééminente qu’elle ne peut avoir, et prétendre rejeter cette prétention du scientisme sans percevoir en quoi elle est incohérente au sein même de sa gnoséologie propre (en lui accordant que les connaissances scientifiques sont des « normes absolument valables », cette incohérence ne peut être discutée, ni même aperçue), est voué à laisser totalement intacte la position de la psychologie objectiviste. Les « évidences non thématisées » font partie du stock de thématisations futures pour telle et telle science cumulative, et c’est leur faire un mauvais procès que d’objecter à de telles non-thématisations comme si une science cumulative n’était justement pas un « perfectionnement » constant. C’est au contraire et simplement en prenant conscience, au-delà du voile scientiste, de ce qu’implique au plan épistémologique ce progrès constant, à savoir l’impossibilité de l’apodicticité tirée de l’expérience, c’est-à-dire dans la connaissance empirique, qu’une psychologie objective peut cesser de servir illégitimement de fondation à des représentations métaphysiques englobantes sur la nature humaine.

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Selon Husserl, la géométrie progresse d’acquis en acquis et « tous les acquis persistent dans leur valeur ». Il ajoute : « Il en va de même pour toutes les sciences. » (405) Non, la géométrie est, comme le reste des mathématiques, une science a priori, tandis que les sciences empiriques portent sur des objets (sur des relations spatio-temporelles) de l’expérience sensible.

Kant, Logique : « La synthèse de la construction est la synthèse des concepts arbitrairement [willkürlich ?] formés. … Les concepts mathématiques sont des concepts arbitrairement formés. » « Il n’y a donc que les concepts arbitraires qui peuvent être définis synthétiquement [et non les concepts empiriques, qui ne peuvent être définis : cf. citation suivante]. De telles définitions de concepts arbitraires qui sont non seulement toujours possibles, mais même nécessaires et qui doivent précéder tout ce qu’on dira grâce à un concept arbitraire, on pourrait aussi les nommer : déclarations, dans la mesure où on s’en sert pour déclarer ses pensées ou rendre compte de ce qu’on entend par un mot. Tel est le cas chez les mathématiciens. »

& (Ibid.) « Puisque la synthèse des concepts empiriques n’est pas arbitraire, mais empirique, et qu’à ce titre elle ne peut jamais être complète (puisqu’on peut toujours découvrir dans l’expérience de nouveaux caractères du concept), il s’en suit que les concepts empiriques ne peuvent pas non plus être définis. »

Pour Husserl, la distinction de la mathématique pure et de la science de la nature tient au fait que la « loi de la légalité exacte », qui serait distincte de la loi de causalité, et selon laquelle tout événement doit obéir à des lois exactes, est, contrairement à la loi de causalité, une loi connue a posteriori, accessible inductivement à partir des données de l’expérience (63). Il est difficile d’admettre qu’une loi d’une telle généralité, et même d’une généralité comparable à celle de la loi de causalité, couvrant l’ensemble des phénomènes, ne soit pas elle aussi, comme la loi de causalité, a priori. Chez Kant, le principe a priori est : « Tout ce qui arrive est toujours prédéterminé par une cause selon des lois constantes » (Prolégomènes, §15) Le distinguo douteux fait par Husserl semble surtout lui servir à parler d’une seule et même manière des sciences pures a priori et des sciences empiriques, donc à opposer aux deux, aux sciences a priori aussi bien qu’aux sciences empiriques, les non-thématisations inhérentes à une fondation dans le monde empirique.

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Husserl est conduit à des erreurs d’interprétation dans sa compréhension de ce que sont les sciences. Par exemple, la médecine traditionnelle n’est en réalité pas plus « purement descriptive » (347-8) que la médecine moderne. La médecine traditionnelle observe les réactions de l’organisme à des substances composées (herbes…), tout comme la médecine moderne observe les réactions à des substances plus simples (décomposées par l’analyse) et « au niveau physico-chimique », c’est-à-dire que la médecine moderne se situe à un degré supérieur de division de la matière dans son domaine, par rapport à la médecine traditionnelle. Mais les méthodes sont fondamentalement les mêmes. Sur la base de leurs observations, les deux médecines sont capables d’anticipations quant aux effets attendus des prescriptions.

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Sans le noumène inconnaissable, les objections à l’idéalisme valent irrévocablement contre la phénoménologie transcendantale, que Husserl présente comme un idéalisme (renouvelé). Elles valent même d’autant plus que Husserl admet les prétentions des sciences exactes dans leur domaine d’objets empiriques (et considère seulement – « seulement » même s’il se sert de cette critique comme de ce qui fonde la nécessité d’un projet phénoménologique alternatif à la science objectiviste – qu’elles ne peuvent en aucun cas servir à la connaissance de la subjectivité). Si le savant, quoi qu’avec toutes les présuppositions qu’il laisse non thématisées dans son activité, détermine de façon absolument exacte (et Husserl ne nie pas ce genre de connaissance dans les sciences) que le monde de la vie (Lebenswelt) est le résultat d’une évolution purement matérielle au cours de laquelle s’est formé notre mode de représentation, à savoir l’esprit, l’ego, l’« intentionalité », alors les fondements mêmes de l’idéalisme sont atteints de manière irrésistible, et les objections quant aux thèmes que laisse de côté le scientifique quand il prend ceci ou cela comme objet de son investigation, sont le gros bon sens « naïf » (un terme qu’affectionne Husserl) de quelqu’un qui n’a tout simplement rien compris à la théorie de l’évolution.

Husserl trouverait naïve, s’il en parlait, naïve comme toutes les autres sciences objectives, qui laissent non thématisées le « sol » d’où elles émergent, la théorie génétique de l’évolution, mais elle lui démontre formellement, en tant que science exacte aux « normes absolument valables », que la « subjectivité égologique » qui est selon lui (en bon idéaliste) l’ultime fondement principiel de toute connaissance, est entièrement déterminable en termes d’enzymes et amino-acides, avec toute l’apodicticité (Husserl parle d’apodicticité des sciences empiriques) de son exacte scientificité.

« Le monde de la vie est le monde sans cesse donné d’avance, valant sans cesse et d’avance comme étant, mais qui ne tire pas cette validité d’un projet, ou d’une thématique quels qu’ils soient, ni conformément à un but universel quelconque. Tout but au contraire le présuppose, y compris le but universel de le connaître dans une vérité scientifique » (511) Mais si cette vérité scientifique est apodictique, alors il est certain que ce monde de la vie est donné d’avance seulement pour une subjectivité (égologique autant qu’on veut) qui ne peut revendiquer aucune aprioricité, cette subjectivité étant un produit évolutif objectal au même titre que les autres objets du monde.

« Le tout du monde reste en dehors de son intérêt [au savant, en tant que savant]. » (511) C’est une faible remarque devant des travaux qui décrivent la genèse et l’évolution de l’humanité dans son ensemble en même temps que celles des autres espèces vivantes et organiques. Il n’est pas du tout certain que ce tout du monde qui englobe « toutes les formations téléologiques humaines », c’est-à-dire tous les projets formés par les individus et leurs communautés au sein du Lebenswelt, ce monde où chacun vaque à ses occupations quotidiennes, soit plus universel que celui qui ressort de la théorie de l’évolution (darwinisme et science génétique), « formation téléologique » spéciale et spécialisée… « L’homme descend du singe », idée déjà familière dans les années où écrivait Husserl, signifie qu’avant toute subjectivité humaine existait une subjectivité simienne, ou hominidée, et que c’est un fait. Il s’agit donc de considérer ce fait comme premier et par suite la subjectivité humaine non comme première mais comme dérivée du fait premier. Le monde de la vie est par conséquent lui-même dérivé (il n’existait pas pour une subjectivité humaine quand il n’existait encore qu’une subjectivité simienne), et une science du monde de la vie (le projet de Husserl est « une science du monde de la vie » comme science universelle [513]), quel que soit l’intérêt qu’elle pourrait présenter, ne remettra pas en cause le fait premier que l’homme descend du singe. Les critiques matérialistes de Lénine à l’égard de la forme prise par l’idéalisme philosophique dans l’empiriocriticisme sont également valables contre la phénoménologie transcendantale.

Husserl affirme : « Dans la nature il n’y a pas de jeu d’expression, de regard jeté sur les choses environnantes, de rouge qui monte aux joues, de ‘sursaut de frayeur’, etc., qui apparaissent. La physionomie d’un homme, et son déchiffrement, ne concernent en rien la science de la nature en tant que science des corps dans sa clôture infranchissable. » (532) En l’occurrence, il exagère ici grandement cette « clôture », c’est évident pour toute personne familière avec l’ouvrage The Expression of the Emotions in Man and Animals (1872) de Darwin, où les sursauts de frayeur, le rougissement aux joues, l’expression des émotions sont étudiés dans leurs formes variées chez les animaux : ces phénomènes existent à l’état de nature et sont appréhendés en tant que tels de manière totalement scientifique et objectiviste.

La science des corps, c’est-à-dire la science empirique, « fait abstraction de tout ce qui est subjectif » (11). Non, elle traite le subjectif exactement comme la philosophie matérialiste le fait, à savoir comme un produit de la matière qui s’explique entièrement par les lois de cette dernière. De fait, la psychologie scientifique a vocation à traiter tous les éléments que H. place au fondement de sa psychologie phénoménologique (kinesthèses, etc.). La science se prononce avec sa technique propre sur le monde subjectif préscientifique : la subjectivité égologique reçoit ainsi une explication objectivante. H. a certes le droit de contester la validité de cette explication, mais il n’est pas permis à la fois de contester sa validité et d’affirmer qu’elle est impossible (du fait que la méthode ne le lui permettrait pas) : elle est possible puisqu’elle produit des résultats, aussi discutable que soit le statut de leur validité.

Si certaines réalités sont inaccessibles à la science objective, il ne peut s’agir d’évidences non thématisées, non interrogées. Si c’étaient de telles évidences, la science pourrait s’en emparer et les traiter selon sa méthode. Puisque H. nie que certaines réalités puissent être traitées par la praxis scientifique objectivante (la subjectivité ne pouvant être objectivée sans être perdue en tant que subjectivité), ce ne sont pas des évidences de ce genre mais plutôt des réalités métaphysiques accessibles à la seule connaissance philosophique pure. (« La métaphysique est la connaissance philosophique pure », dit Kant.) Or ce à quoi une science ne peut en aucun cas accéder, ne peut pas non plus être considéré comme une faille de sa méthode, car cela signifie en réalité qu’elle y est indifférente par construction et qu’on ne peut juger de sa perfection ou imperfection à partir de ces éléments extrinsèques. La critique de la psychologie objective par H. est peu cohérente : il aurait dû conférer à celle-ci le même statut qu’il accorde aux sciences exactes de la nature, étant entendu que son point de vue sur la défaillance de la prestation de la première par rapport à la prestation des dernières est erroné car fondé sur le faux constat du « perfectionnement infini » des sciences de la nature (idée que nous avons appelée en i un conte de phénoménologie).

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Pour expliquer la « crise des sciences européennes » malgré des résultats qui sont autant de « normes absolument valables », Husserl explique que les sciences et la philosophie étaient, dans le projet des Lumières (Aufklärung), unifiées, et que c’est l’écart grandissant entre les prestations des deux, à savoir, précisément, le fait que les sciences (de la nature) se sont montrées les seules à pouvoir présenter des résultats selon H. inébranlables, qui a conduit au positivisme d’abord, puis au scepticisme, quand les sciences positives, malgré leur prestation, témoignèrent de leur limite quant aux réponses qu’elles pouvaient apporter aux grandes questions que se pose l’humanité.

Dans ce scénario, Kant est présenté comme un de ceux qui contribua au mouvement vers le positivisme et, finalement, la skepsis. Or, si Kant a certes vigoureusement promu les sciences objectives dans ses écrits, il est en même temps celui qui a donné la clé pour comprendre leur rôle secondaire et même totalement non pertinent quant à l’accession aux vérités apodictiques les plus importantes. La promotion des sciences positives n’est donc nullement le but premier de sa philosophie (ni de la philosophie selon lui), et cette promotion vigoureuse s’explique dans son œuvre par le fait qu’il importait avant tout à son époque que l’humanité pensante se détourne de la fausse métaphysique, c’est-à-dire d’un usage dévoyé de la raison, tandis que l’activité des sciences empiriques est à la fois rationnelle et porteuse de progrès matériels. Mais il était évident pour Kant que ces progrès matériels ne répondraient pas seuls à la préoccupation qui s’exprime dans l’activité dévoyée de la vieille métaphysique, même s’ils étaient susceptibles de soulager bien des maux. Car cette préoccupation est celle du devoir moral.

vi

« Celle-ci [l’idée fondamentale de Galilée] consiste en ce que tout ce qui s’annonce comme réel dans les qualités sensibles spécifiques devait avoir son Index mathématique dans les processus de la sphère de la forme, sphère évidemment toujours idéalisée d’avance, et qu’à partir de là une mathématisation indirecte devait être possible … en ce sens que grâce à cette mathématique (bien qu’indirectement et par une méthode inductive particulière) il devait être possible de construire ex datis tous les processus du côté des remplissements, et par conséquent de les déterminer objectivement. » (43) (C’est l’idée exprimée dans ma paraphrase de 1998 : « Husserl nous dit que, les formes et leurs remplissements dans le monde ambiant étant reliés par une causalité concrète universelle, du fait de la totalité invariante qu’on entend par ‘monde’, la substruction des formes entraîne eo ipso la substruction des remplissements et donc la détermination mathématique de remplissements qualitatifs idéalisés. Cela rend in fine possible que la nature nous soit donnée dans des formules, et autorise l’avènement d’une science de la nature, avec pour origine l’entreprise galiléenne d’indexation mathématique de toutes les qualités sensibles. »)

Galilée n’a pas découvert la « mathématisation indirecte » (des qualités sensibles) car elle était déjà comprise dans l’activité empirique du monde de la vie avant cela, depuis toujours. Prenons l’exemple des teinturiers, une industrie florissante au Moyen Âge : quand on ajoute plus d’indigo (l’indigo du Midi de la France, la waide de Picardie) dans la cuve de la teinturerie, l’intensité de la couleur augmente. Le teinturier qui suit l’opération indique à ses ouvriers : « Ajoutez encore », puis « encore », puis « c’est bon ». Ce plus et ce moins de matière première dont dépend la qualité du produit final (le bleu de la teinture) ne peut manquer de rappeler au teinturier les opérations de plus et de moins dans sa comptabilité, branche des mathématiques appliquées. Le teinturier sait donc qu’il y a de la mathématique non seulement dans son coffre et ses livres de comptes, mais aussi dans l’atelier de fabrication de teinture. (Husserl rappelle de son côté l’exemple des pythagoriciens et des rapports qu’ils établissaient entre la hauteur des sons et la longueur des cordes vibrantes [44], et d’autres phénomènes « intuitifs » [chez Husserl l’intuition se rapporte toujours à l’étant et est toujours empirique], mais il refuse d’y voir un signe de mathématisation générale au sens où il l’entend, en raison de « leur caractère de vague indéterminité » [même page]. Qu’une notion reste vague prouve pourtant qu’elle existe.)

On peut du reste remonter plus loin encore quant à l’évidence du plus et du moins chez les premiers hommes, relativement à la mathématisation des formes (plutôt que, dans l’exemple que nous allons prendre, des qualités sensibles) : l’homme sait quelle quantité de nourriture il doit absorber pour maintenir son organisme, il le sait pour chaque genre de nourriture possible auquel il est accoutumé, ainsi que pour les combinaisons de ces genres. Cette connaissance est exprimée par une quantité physique, un volume de nourriture. (Il serait étonnant que ce volume de nourriture ne soit évaluable par l’homme primitif que par la satiété, et jamais avant l’intussusception.) Ainsi, le plus et le moins dans le partage d’une proie ou d’un gibier n’échappent à personne, parmi les chasseurs et autres, et quand une contestation s’élève elle porte sur le plus et le moins (éventuellement aussi sur la qualité des morceaux). Si l’un des membres de la tribu considère que la part qui lui revient est insuffisante, il élève une contestation. Le scénario historique de Husserl a quelque chose d’arbitraire, de controuvé, et paraîtra tel à tout kantien, pour qui la subjectivité formelle est la même entre les hommes, qu’ils soient primitifs ou modernes. La mesure, c’est-à-dire la métrologie, et toute la mathématique, en tant que développement d’une faculté de cette subjectivité, apparaît certes comme une conséquence nécessaire des conditions empiriques, à savoir, dans l’exemple de la contestation sur le partage de nourriture, comme un moyen de régler autrement que par la force brute les litiges portant sur le tien et le mien, c’est-à-dire par la pesée physique. Ce déplacement à partir d’un intérêt empirique n’implique toutefois pas, comme chez Husserl, une nouvelle subjectivité humaine (par détachement théorétique du monde de la vie). C’est simplement une nouvelle dimension, c’est-à-dire un nouveau degré de liberté conditionnée, de la subjectivité formelle humaine.

vii

Avec l’algèbre, dont « le développement à l’époque moderne remonte à Viète » (51) (François Viète [1540-1603], précision qui laisse entendre que Husserl ne tire des conséquences que de l’algèbre à l’époque moderne, sans expliquer pourquoi de telles conséquences ne pourraient être tirées de l’algèbre plus ancienne, si ce n’est sans doute, là encore, sa « vague indéterminité »), la pensée est « entièrement débarrassée de toute réalité intuitive » (même page). Ce n’est pas le cas et doit même être le contraire, car l’algèbre est intuitive de part en part. (Il faut préciser que, comme on l’a dit en passant en vi, Husserl n’a en vue que l’intuition empirique et ignore totalement l’existence d’une intuition pure a priori.)

L’algèbre et l’ensemble des mathématiques sont intuitives de part en part. C’est le point de vue kantien, que je me borne à rappeler (ce qui n’est déjà pas si mal compte tenu du caractère radical d’une telle proposition, qui semble assez méconnue ; je discuterai ce point de vue dans un essai futur le comparant aux conceptions opposées qui voient dans les mathématiques une logique pure et sur lesquelles Husserl fait fond). (Je renvoie pour le présent à deux citations de Kant en annexe, ainsi qu’à celle de la Critique de la raison pure au chapitre précédent (x).)

Dans ce passage, Husserl oppose « formel » à « intuitif » mais c’est une erreur : l’intuition pure est purement formelle, elle ne correspond pas à des contenus mais à des formes, espace et temps, et à leurs propriétés purement formelles. La mathématique devenue « analyse pure » reste intuitive.

viii

L’arpentage n’est pas le « fondement du sens » de la géométrie (comme affirmé p. 57), car l’empirisme n’est pas au fondement de ce qui est a priori. L’arpentage est éventuellement la première expression historique de ce fondement commun avec la géométrie formalisée des Grecs.

On a vu en vi que les intérêts empiriques déterminent les développements contenus en germe et a priori dans la subjectivité formelle universelle, mais c’est une conception tout à fait différente que de faire dériver comme de son fondement le sens de la géométrie pure a priori de l’arpentage empirique. En réalité, l’arpentage n’aurait jamais pu lui-même exister si la géométrie pure n’était pas une condition de notre subjectivité formelle a priori. La géométrie pure n’est pas une « approximation » des formes intuitionnées empiriquement (ne serait-ce que parce que nous avons déjà des formes pures dans notre expérience sensible, avec la droite parfaite de l’horizon et le cercle parfait de la lune). Pour H., les figures de la géométrie pure sont des « idéalités pures », alors qu’il s’agit d’intuitions pures. Ces « idéalités » sont des « formes-limites » construites à partir de l’expérience « par approximation » (40) ; et c’est cette idéalisation qui rend possible l’exactitude, « ce qui nous est refusé dans la praxis empirique » (31). – Comment pourrait-on idéaliser une forme empirique en figure géométrique pure alors que nous n’avons même pas les moyens de dessiner une figure géométrique pure (la moindre épaisseur de trait, comme le disait Protagoras, suffit à rendre la figure imparfaite) ? Nous pouvons nous représenter de telles figures car elles se forment selon les règles de notre intuition pure a priori, et les approximations que nous voyons ou dessinons se ramènent à leur forme pure par l’intuition. Nous tirons donc l’exactitude de notre propre fonds intuitif en ramenant aux figures pures de l’intuition a priori les approximations de l’intuition empirique.

Il s’agit pour Husserl, dans son souci d’établir la Grèce antique comme le berceau non pas seulement de la civilisation européenne mais d’une nécessaire « européanisation » du monde (cf. sa conférence La crise de l’humanité européenne et la philosophie, troisième Annexe à la Krisis), de faire, en répétant à plusieurs reprises l’expression « pour la première fois », de la genèse de la pensée mathématique une opération, alors que le fondement en est a priori et s’est développé de diverses manières dans différents aires culturelles de l’humanité, civilisation sanskrito-védique, Mayas… Le raisonnement de H., et tout raisonnement de ce type, ne peut être basé que sur la disjonction : ce qu’est la mathématique pure, dans ses différents traits essentiels, voilà ce qui faisait défaut avant que, « pour la première fois », elle vienne à présenter ces caractères, par exemple un espace idéalisé infini, là où, donc, il n’y avait auparavant que la multiplicité des intuitions empiriques (37). C’est de la même manière que H. pose son monde de la vie face aux mondes secondaires de la science objective.

De façon générale, le point de vue husserlien, de même que celui de tout idéalisme philosophique, revient à dire que les lois de la nature objective ne permettraient d’expliquer, dans un ordinateur, que le seul hardware, et que nous avons besoin d’un tout autre ensemble de propositions concernant le software. Or ce sont des scientifiques adonnés les uns et les autres à leurs sciences objectives respectives qui créent ces deux composantes de l’ordinateur électronique.

b/

« Pour autant que je sache, ni l’Antiquité ni le Moyen Âge n’ont possédé cette conception [d’une « causalité exacte universelle »]. » (386)

Comme chez Feyerabend, comme chez Heidegger, la philosophie de Husserl lui impose (car c’est toujours d’une lecture du passé selon des hypothèses générales qu’il s’agit) de survéaluer les différences entre les âges de l’humanité (alors que ces différences tiennent aux progrès matériels dus aux travaux de la synthèse empirique et au développement des facultés, développement qui suppose ces mêmes facultés dès le commencement). J’ai déjà répondu sur les aspects les plus importants, me semble-t-il, de cette question, dans les précédents chapitres. Une causalité universelle est au contraire supposée dans toutes les philosophies de l’Antiquité et du Moyen Âge car la loi de causalité est a priori universelle (et le caractère « exact » ne peut être déterminant).

Une telle évaluation, si elle est correcte (si elle n’est pas une surévaluation), doit nécessairement conduire au scepticisme, car on peut s’attendre à une nouvelle page blanche dans l’avenir, où nos conceptions actuelles auront été fondamentalement remplacées. Or nos conceptions présentes ne remplacent pas fondamentalement les conceptions du passé (relativement à nos connaissances a priori) et nous n’avons donc pas à craindre qu’elles soient remplacées fondamentalement dans l’avenir.

ix

Le fondement ultime de la connaissance et de la philosophie est la subjectivité, selon Husserl. Cette subjectivité implique le monde et les autres (l’intersubjectivité), qui ne peuvent être révoqués en doute. Mais comment passe-t-on d’un fondement purement subjectif à l’existence d’un monde ainsi qu’à des subjectivités hors du « je » ? Si le sujet est le fondement, en tant que « je » de l’aperception je sais que je pense (« je pense donc je suis ») mais je ne sais pas que « tu penses », « vous pensez » aussi sûrement que je sais que je pense ; je ne fais que l’induire de l’expérience (je constate que « tu es » dans l’expérience, selon des modalités comparables à celles qui sont associées à mon ego d’aperception pensant, et donc j’associe à l’apparence que tu es pour moi un ego d’aperception propre), à la manière dont procèdent les sciences objectives avec leurs objets spatio-temporels. On pourrait donc dire que, si le monde et les autres ne peuvent être révoqués en doute de façon sérieuse, c’est en vertu d’une procédure subjective préscientifique identique à la procédure scientifique objectiviste ; les deux étant identiques, la phénoménologie transcendantale ne peut exister en tant que science distincte.

Husserl explique que la reconnaissance d’une subjectivité hors du « je » est fondée sur un processus d’Ent-fremdung analogue au processus d’Ent-gegenwärtigung par lequel l’ego présent se constitue comme unité avec ses egos passés (211). Ce qui justifie une telle analogie m’échappe complètement.

En conséquence de ces développements, H. en vient à parler d’ « intersubjectivité transcendantale » et même de « communisation transcendantale » (211). Or « l’auto-objectivation de l’ego transcendantal » (même page) est une objectivation par lui-même du « je » de l’aperception. C’est parce qu’il possède une capacité d’objectivation qu’il peut s’auto-objectiver (se prendre comme objet alors qu’il est une subjectivité égologique), et c’est parce qu’il peut prendre autrui pour objet qu’il l’appréhende aussi comme sujet propre en soi. C’est donc parce qu’autrui est d’abord un objet pour le « je » de l’aperception que ce dernier peut lui conférer un statut de sujet identiquement transcendantal. Ainsi, le « je » de l’aperception est le seul immédiat, tandis que les autres « je » sont médiatisés par une objectivation première. De ce fait, l’objectivation précède toute idéalisation et mathématisation de la nature, alors que pour Husserl elle leur est contemporaine dans les sciences objectivistes.

Que le monde soit « l’intersubjectivité universelle, dans laquelle se résout toute objectivité » (204) est une conséquence des mêmes prémisses, et l’on y répond par les mêmes remarques que précédemment, en particulier par ce qui vient d’être dit concernant l’intersubjectivité. Le monde comme intersubjectivité est conforme à la définition kantienne de l’idéalisme non kantien : « L’idéalisme consiste à affirmer qu’il n’y a pas d’autres êtres que des êtres pensants. » (Prolégomènes, §13, Remarque II)

x

« Dans l’épochè [la distanciation requise par la phénoménologie] la logique et tout a priori, ainsi que toute conduite de la preuve dans le style antique et vénérable, ne sont plus des arguments de poids – ce sont seulement une naïveté soumise elle-même à l’épochè, comme toute scientificité objective. » (206)

La trivialisation de la logique est une constante de maints adversaires du criticisme kantien (nous l’avons déjà trouvée chez Feyerabend, chez Heidegger, chez William James). Or il faut toujours sous-entendre, dans cette logique ainsi abandonnée, le sens restreint d’une méthode d’école (ici la « conduite de la preuve dans le style antique et vénérable »), car la logique est le seul canon qui permette de juger de la validité d’une argumentation discursive. Puisque la philosophie existe en tant qu’argumentation discursive, elle requiert la logique, et il n’est donc pas permis à la philosophie d’écarter la logique dans le sens général qui revient à celle-ci mais seulement dans un sens restreint, et d’ailleurs inadéquat. Une telle trivialisation est en fait purement et simplement un mauvais argument. Si l’on peut tolérer, dans une pensée de grande ampleur, des contradictions locales, en considérant qu’elles ne ruinent pas tout l’édifice, c’est parce qu’on a le droit, dans une certaine mesure, de considérer que ces infractions localisées à la logique peuvent trouver une solution logique dans l’ensemble de cette pensée. En aucun cas, cette tolérance ne peut et ne doit être mise au compte d’une trivialisation de la logique. Revendiquer de philosopher en dépit de la logique reste à jamais une prétention exorbitante et, par conséquent, nulle.

Cette revendication résulte chez Husserl de l’idée qu’une théorie phénoménologique de la science doit être une théorie du monde de la vie préscientifique « sous-jacent à la logicisation idéalisante » et que cette théorie « exige que l’on renonce à toute activité logicisante » (440). Comme j’ai dit ce que j’avais à dire là-dessus, il ne reste qu’à m’étonner de pouvoir tout de même lire Husserl, qui reste (relativement) compréhensible, par rapport à d’autres qui philosophent selon de semblables lignes anti-logiques. La logique est quelque chose d’a priori et non le résultat d’une scientificité soudainement apparue ex nihilo dans l’histoire et sous laquelle on trouverait des strates prélogiques (la pensée mythique n’est pas foncièrement, dans sa structure, illogique, ni a-logique).

Une autre manière de revendiquer ce même droit inexistant est celle de Heisenberg et Weizsäcker que nous avons relevée au chapitre correspondant (x), à savoir l’affirmation selon laquelle Kant ne pouvait prévoir les évolutions de la structure de la pensée, ce qui revient à dire que sa logique n’est pas la logique de Heisenberg et Weizsäcker, et que l’on ne peut donc pas juger leur logique à l’aune de sa logique.

Puisque j’évoque ces grands noms de la physique quantique, je citerai un passage de Husserl dans lequel il explique en termes phénoménologiques les résultats de cette physique : « ‘Causalité’ signifie simplement désormais que ces éléments [singuliers] sont liés par la loi grâce à leur complexe typique, et donc qu’il y a a priori dans la nature une liaison par complexe et une dissolution par complexe, laquelle dissolution conduit de nouveau à une liaison par complexe selon un style dont l’universalité est inconditionnée, de sorte que ce qui advient dans la singularité, même extrême, n’est jamais quelconque, bien qu’il ne soit pas calculable dans son individualité, puisqu’il ne l’est que dans son complexe et dans le contexte des complexes. Cela ne laisse pas de prescrire toujours à l’événement une règle causale. » (429) Husserl cherche à préserver la loi de causalité malgré certaines interprétations des résultats de la mécanique quantique telles que celle de l’école de Copenhague, et il le fait en définissant le monde naturel selon une approche systémique (voyez également p. 430). Or un tel argument est sans portée : que l’électron fasse partie d’un complexe ne sera jamais, s’il est avéré qu’il a, au sein de ce complexe, un mouvement, un obstacle à la question de la cause propre de ce mouvement. La cause peut se trouver dans une disposition du complexe lui-même, cela rien ne change rien au fait que l’événement représenté par ce mouvement particulier est, selon le principe de raison suffisante, l’effet d’une cause, même si l’on peut chercher indépendamment de cette recherche-là des causes propres pour les événements relatifs au complexe en tant que tel (en tant que système).

xi

« Nous sommes donc [nous, les philosophes] – comment pourrait-on l’oublier ? – les Fonctionnaires de l’Humanité. La responsabilité tout à fait personnelle qui est la nôtre à l’égard de la vérité de notre être propre comme philosophes, dans la vocation personnelle intime, porte en soi la responsabilité à l’égard de l’être véritable de l’humanité, lequel n’est que tendu vers le Telos et ne peut parvenir à sa réalisation, si du moins il le peut, que par la philosophie, que par nous, à condition que nous soyons philosophes avec sérieux. » (23)

C’est définir le supérieur par l’inférieur ; parlerait-on du fonctionnaire comme d’un « philosophe de l’humanité » ? Difficile de garder le sérieux ici fortement convoqué au service du genre humain, après une déclaration à ce point oxymoronique.

*

Annexes

Les jugements mathématiques sont dans leur totalité synthétiques. Cette proposition semble avoir jusqu’à présent échappé entièrement aux remarques des analystes de la raison humaine, et même être directement opposée à toutes leurs conjectures, quoiqu’elle soit incontestablement certaine. … L’on pourrait bien penser à première vue que la proposition 7 + 5 = 12 est une simple proposition analytique, qui résulte du concept d’une somme de sept et de cinq suivant le principe de contradiction. Mais si l’on y regarde de plus près, on trouve que le concept d’une somme de sept et de cinq ne contient rien que la réunion des deux nombres en un seul, et par là on ne pense absolument pas quel est ce nombre unique qui les comprend tous deux. Le concept de douze n’est en aucune façon déjà pensé par le fait que je pense simplement cette réunion de sept et de cinq ; et je puis décomposer autant qu’on voudra mon concept d’une telle somme possible sans pour autant y rencontrer le nombre douze. L’on doit sortir de ce concept, en ayant recours à l’intuition [je souligne] qui correspond à l’un des deux nombres, comme nos cinq doigts, ou bien (comme dans Segner dans son arithmétique) cinq points, et ainsi ajouter l’un après l’autre les unités du cinq donné dans l’intuition au concept de sept. L’on élargit ainsi effectivement son concept par cette proposition 7 + 5 = 12, et l’on y ajoute un nouveau concept qui n’était pas du tout pensé dans le premier, c’est-à-dire que la proposition arithmétique est toujours synthétique, ce dont on s’aperçoit d’autant plus distinctement si l’on prend des nombres un peu plus grands : en effet, il apparaît clairement que nous avons beau tourner et retourner notre concept autant que nous voulons, nous ne pourrions jamais, sans recourir à l’intuition [je souligne], trouver la somme par la seule décomposition de nos concepts.

(Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science, §2, c) Les jugements synthétiques ont besoin d’un principe autre que le principe de contradiction.)

*

Mais nous trouvons que toute connaissance mathématique possède ce caractère propre, qu’elle doit d’abord présenter son concept dans l’intuition, et cela a priori, par suite dans une intuition non pas empirique, mais pure ; sans ce moyen, elle ne peut faire un seul pas ; aussi ses jugements sont-ils toujours intuitifs, au lieu que la philosophie doit se contenter de jugements discursifs par simples concepts, et peut bien expliquer par l’intuition ses doctrines apodictiques, mais jamais les en dériver. Cette observation concernant la nature de la mathématique nous met déjà sur la voie de sa première et suprême condition de possibilité : c’est qu’il doit y avoir à son fondement quelque intuition pure, où elle puisse présenter tous ses concepts in concreto et pourtant a priori, ou bien, comme l’on dit, les construire.

(Ibid., §7, sous le titre : Première partie de la question transcendantale capitale. Comment la mathématique pure est-elle possible ?)

Pensées XLIII

Si je peux compter jusqu’à l’infini, quelle est la place d’un Dieu fini ?

Dans la guerre des sexes, j’ai parfois le sentiment d’être seul contre tous.

Le temps qui ferme nos blessures nous rapproche de la mort. Le temps qui nous rapproche de la mort ferme nos blessures.

La certitude de la mort console les malheureux et assombrit les gens heureux, si bien que les premiers ne sont jamais tout à fait malheureux ni les premiers tout à fait heureux.

Diderot, dans ses Pensées philosophiques, est intervenu dans la controverse sur le destin des enfants mort-nés en recommandant ironiquement aux parents de tuer leurs enfants pour leur éviter la damnation. Cet argument porté contre la religion chrétienne peut aussi être un argument en faveur de Grégoire de Rimini, général des augustins, surnommé tortor infantum (le bourreau des enfants) pour sa doctrine selon laquelle les enfants morts non baptisés sont damnés à cause du péché originel (d’après Leibniz, dans les Essais de théodicée).

Diderot disait regretter d’avoir écrit « ce livre abominable », Les Bijoux indiscrets. C’est pourtant le livre qui lui valut la protection de Mme de Pompadour.

« Ce que nous connaissons de l’univers n’est presque rien », dit Leibniz, qui croit à l’existence de planètes habitées, dont certaines par des êtres plus parfaits que nous. Pourquoi la Parole divine n’en dit-elle rien ? (Au moins dans son sens littéral : ces autres planètes sont-elles évoquées par les Écritures de manière ésotérique ?)

Conciliation du déterminisme absolu et de la morale pratique chez Leibniz – et de même chez Schopenhauer. Les actes contraires à la loi et aux mœurs sont peut-être excusables dans la mesure où la personne n’étant pas libre elle n’est pas responsable, mais ils doivent être « punis », de la même manière qu’on enferme les fous jugés irresponsables et dangereux. La justice est un instrument de sélection : elle épure le corps social des individus qui ne peuvent se conformer à ses normes, et ce dans l’intérêt supérieur de sa propre harmonie et de l’intérêt collectif. L’individu a intérêt à se conformer aux attentes sociales et si le déterminisme par lequel il est régi ne lui permet pas d’entendre son intérêt ou de le suivre car d’autres instincts plus forts le poussent en sens contraire, il doit être retranché du corps social. Ses actes ne sont pas à considérer au point de vue de la responsabilité mais à celui du déterminisme dont ils témoignent, et les violations de la loi sont autant d’indices d’une nature antisociale. La justice, comme pour Hobbes, n’a qu’une valeur dissuasive, « médicinale » dans la terminologie de Leibniz. (Essais de théodicée) – Cette théorie pénale est « fixiste » ou conservatrice.

Selon le traité Malleus Maleficarum, les Inquisiteurs sont protégés de la sorcellerie et l’arrestation d’un sorcier sur ordre de l’Inquisition a pour effet de dissiper tous ses sortilèges. De même, le sorcier prisonnier de l’Inquisition ne peut s’évader par magie.

Dans Les Châtiments de Victor Hugo, les oiseaux ne peuvent plus voler dans le ciel au-dessus de la France à cause de Napoléon III : « Les Oiseaux : Il a retiré l’air des cieux et nous fuyons. »

Tous ceux qui passent en France, à partir du dix-neuvième siècle, pour des écrivains catholiques de premier plan (ou presque) étaient des convertis : Huysmans, Léon Bloy, Paul Claudel, Jacques Maritain, Francis Jammes, Charles Péguy, Henri Ghéon, Pierre Jean Jouve, Gabriel Marcel, Julien Green (issu du protestantisme), Ernest Psichari… La seule exception que je connaisse est Bernanos.

J’exigerais des femmes ambitieuses qu’elles sussent plus que les autres. (Dans la langue de La Bruyère, l’imparfait du subjonctif est le temps correct pour l’accord avec le présent du conditionnel : « J’exigerais de ceux qui vont contre le train commun et les grandes règles qu’ils sussent plus que les autres, et qu’ils eussent des raisons claires et de ces arguments qui emportent conviction. »)

Le propre de la femme de qualité, c’est qu’elle ne faisait rien, ni dehors ni chez elle. Les auteurs de ces époques nous disent que la politesse s’acquérait à leur commerce. Nos manières se sont épaissies.

L’agent secret, de Rudyard Kipling à James Bond. Dans Kim de Kipling, la fascination bien anglaise pour l’espionnage (Graham Greene, Somerset Maugham, Ian Fleming…), le déguisement (c’est également le cas de Sherlock Holmes), les mots de passe secrets, les signes cabalistiques, c’est du maçonnisme appliqué, et ce n’est pas très noble.

Dans Kim, Kipling, « le chantre de l’Anglo-Saxon » d’après Jack London, n’hésitait pas à flatter l’indigène, à cause de la menace des autres Blancs sur les colonies anglaises. Il fallait convaincre les races soumises que la domination anglaise était préférable à celle des autres nations européennes. Cela donne une œuvre assez hypocrite et puérile, à tendance humanitariste, et manichéenne à l’encontre non des races de couleur mais de tous les Blancs non anglais.

Le mari trompé, dans Thérèse Raquin, est un « égoïste satisfait ». Je ne connais pas de roman d’adultère bourgeois qui ne charge le portrait du cocu. Pourtant, la reine Guenièvre trompait déjà un homme aussi excellent que le roi Arthur.

Si, comme Barrès l’a prétendu, il y a de la « basse pornographie » dans Zola, les Hussards disciples de Barrès ont largement dépassé celui-là dans le genre, rendant rétrospectivement vaines et creuses les critiques de leur maître contre Zola.

Dans Rome, Zola écrit que l’entrée des républicains dans les États pontificaux y a mis fin au règne des femmes car les prélats, « vieux garçons », étaient sous la coupe de leurs vieilles servantes. Les républicains n’étaient-ils pas sous la coupe de leurs femmes ? La femme mariée aurait moins d’influence sur son mari qu’une servante sur un célibataire ?

La Débâcle est un démenti de La Terre. D’un côté, les parasites sanguinaires ; de l’autre, le travail sain de la terre, la vie saine du travail aux champs (dans la personne de Jean) – La Débâcle que Zola, dans le très conservateur journal Le Gaulois (du juif Meyer), appelle « une œuvre de patriote… maintenant la nécessité de la revanche ».

Nombreux sont ceux qui disent chercher la vérité, auxquels il semble qu’elle parle comme Dieu à saint Augustin : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvée. »

Ne me dites pas que je n’ai pas de diplôme ou je répondrai que vous valez ceux qui vous ont donné les vôtres.

Aux jeux olympiques de l’Antiquité, la discipline des athlètes comportait l’abstinence sexuelle. Demandant ce qu’ils en pensaient à des amis médecins, je ne pus obtenir d’eux la moindre réponse. C’est comme si la médecine n’avait aujourd’hui rien à dire au sujet de la sexualité : seuls les « sexologues », branche de la psychologie, et les psychanalystes, qui ne connaissent les uns et les autres rien à la physiologie, parlent de sexe.

Herméneutique open data. La connaissance est le traitement quantitatif de l’ensemble des œuvres de la pensée. Toute pensée est un intrant culturel au sens ethnologique ; c’est le traitement statistique qui s’exerce sur elle qui fait sens. (Ne le dites pas aux intellectuels.)

Dans La Force des choses (Folio, vol. I, p. 36), Simone de Beauvoir ne veut pas que son nom soit accolé à celui d’anciens « collabos », elle ne veut « plus entendre leur voix ». P. 35, elle parle de Jouhandeau après-guerre comme si de rien n’était.

Simone de Beauvoir écrit au sujet du procès de Brasillach (ibid., p. 37) : « Quand la sentence tomba, il ne broncha pas. » Quid de la fameuse phrase : « C’est un honneur ! »

J’ai appelé Sartre un « casseur de pédés » (voir JPS : ). Dans La Force des choses (Folio, vol. II), Simone de Beauvoir nous parle de « misogynie pédérastique » (p. 192), de « sadisme pédérastique » à l’encontre des femmes (p. 204), et voir aussi la p. 196. Elle n’oublie pas non plus de souligner sa « conscience chrétienne, démocratique, humaniste » (p. 125). À part ça, le Flore a toujours la cote.

Pour Simone de Beauvoir, en 1949, il ne pouvait être question, avec Nelson Algren, d’aller dans l’Espagne de Franco. En 1959, elle voyage avec Nelson Algren dans l’Espagne de Franco (ibid., pp. 293-4).

Pp. 405-6 (ibid.), Simone de Beauvoir est « stupéfiée » par la « futilité » des « politiciens de carrière », qu’elle découvre à cinquante ans passés (qui plus est en Belgique) ; c’est là que j’ai compris qu’il était plus facile d’avoir une belle « conscience démocratique » dans un monde sans politiciens.

Il est assez ironique que Simone de Beauvoir tire son pessimisme à l’endroit des États-Unis, à cause de leur extéro-conditionnement croissant, d’un livre, La Foule solitaire (The Lonely Crowd), qui est une satire de l’intéro-conditionnement, caractéristique du « barnacled moralizer » et dont les derniers représentants en Amérique sont les fermiers. Dans sa préface à l’édition de 1960, David Riesman exprime d’ailleurs sa surprise que le public ait dans l’ensemble réagi comme Simone de Beauvoir (qu’il ne nomme pas : La Force des choses est postérieur, et Simone de Beauvoir ne semble pas avoir lu la mise au point de 1960), en idéalisant l’intéro-conditionnement.

Dans La Société de consommation, Jean Baudrillard pompe allègrement La Foule solitaire beaucoup citer l’ouvrage, et quand il le cite c’est surtout pour rapporter une expression (« objectless craving ») ou se porter en faux contre lui (contre le « standard package »). Or le parallèle entre le passage de la population rurale au productivisme urbain et le passage au consumérisme, le « must have fun », la « consommation-socialisation », tout cela est décrit dans le principe même de l’extéro-conditionnement (other-orientedness). Par ailleurs, Baudrillard écrit que Riesman « parle, à propos de la jeunesse américaine, d’un style Kwakiutl et d’un style Pueblo », alors que Riesman écrit en réalité que le caractère extéro-conditionné des jeunes Américains de la classe moyenne (en voie de massification) est Pueblo et que la société américaine dans son ensemble devient Pueblo alors que les jeunes la voient encore Kwakiutl. Baudrillard va jusqu’à citer le même passage de John Stuart Mill qui est dans La Foule solitaire. Mais à partir d’un constat qui est, au fond, celui de Riesman, Baudrillard déplore une perte de « personnalisation » des relations sociales, alors que Riesman en appelle à une re-dépersonnalisation de ces relations en raison de la charge émotionnelle trop lourde que cette personnalisation représente, par exemple dans le contexte fonctionnel du travail au bureau. – Guy Debord a également pompé La Foule solitaire (La Société du spectacle : « De l’automobile à la télévision, tous les biens sélectionnés par le système spectaculaire sont aussi ses armes pour le renforcement constant des conditions d’isolement des ‘foules solitaires’ »), avec la même erreur d’interprétation.

Selon Freud, la dépense psychique occasionnée par la maladie et par la lutte contre ses symptômes et compulsions conduit à une paralysie face aux tâches importantes de la vie. Or on trouve dans La Foule solitaire de Riesman et al. que le conformisme exerce, dans une société extéro-conditionnée, un effet de stimulation et d’accumulation psychiques, tandis que le non-conformisme a au contraire le même effet que la maladie mentale telle que décrite par Freud. La minorité idéologique subit un appauvrissement psychique qui la caractérise réellement comme malade.

« Liberté en situation » de l’existentialisme. La liberté se détermine en fonction de la situation. Si la situation change, la liberté se détermine autrement. Or Sartre écrit que l’on peut créer une situation, la société sans classes, qui verrait disparaître l’antisémitisme (Réflexions sur la question juive). Si je peux prédire, à partir de l’avènement d’une société sans classes, la fin de l’antisémitisme, c’est-à-dire si X alors Y, je nie la liberté. En effet, si je sais comment la liberté se déterminera face à telle situation, c’est que je sais comment elle doit se déterminer ; je le sais d’après une loi déterministe.

J’ai échoué à entrer en classe prépa littéraire car il n’y avait pas encore le baccalauréat littéraire qu’on a créé par la suite (et j’ai eu 5 sur 20 à l’épreuve de maths) et j’ai raté les concours administratifs à cause de l’épreuve de culture générale qu’il est aujourd’hui question de supprimer. C’est ce qui s’appelle être en avance sur son temps.

Dans l’administration française, on passe des épreuves de « culture générale » pour pouvoir ensuite rédiger des appels d’offre de marchés publics et des bordereaux de sécurité sociale. Et ce n’est pas une insulte à la culture ? – Épreuve de culture générale : être quitte avec la culture.

En fait de philosophes, des spécialistes en humanités (avec un « s »).

Il pourrait aussi y avoir une façon de voir les choses que je soumets à l’appréciation de votre radicalité : si c’est dans les journaux, c’est que ça ne vaut rien. Seulement votre radicalité a besoin des journaux pour exister.

Le « sois toi-même » de toute la pensée « émancipatrice » et publicitaire est une « injonction paradoxale » au sens de double bind schizogène.

Avoir des amis est-il compatible avec la liberté de penser ?

« N’écrivez pas des poèmes d’amour, écrivez sur votre quotidien. » (Rilke, Lettres à un jeune poète) J’ai écrit des poèmes d’amour car c’était mon quotidien !

Pour admirer sincèrement un homme politique, il faut n’admirer aucun poète, aucun écrivain, aucun philosophe.

Le raisonnement selon lequel la monogamie permet à davantage d’hommes de s’unir à une femme ignore complètement l’existence de la prostitution, c’est-à-dire de toute une classe de femmes exploitées et non mariées (peu d’hommes acceptent de se marier avec des prostituées), largement inconnue dans les pays de droit polygamique. À l’époque où Schopenhauer écrivait ses Parerga und Paralipomena, on comptait 80 000 prostituées à Londres, autant de « victimes sacrifiées sur l’autel de la monogamie » (Menschenopfer auf dem Altare der Monogamie).

« L’onction du suffrage universelle » est mystique et fétichiste. De même que la médiocrité de l’homme est couverte par la dignité de prêtre, l’homme qu’est l’élu républicain devient tabou en même temps que prophétique, du moins parmi les fonctionnaires, chez qui l’adhésion à cette mystique est requise.

Toute bibliographie sur Kant a ses nationaux-socialistes : Alfred Baeumler, Gottfried Martin, Martin Heidegger (le moins connu d’entre eux)…

La philosophie n’est pas devenue difficile à partir de Kant : voir la citation ironique par Hobbes du scolastique Suarez, dans son Léviathan. C’est seulement que ce qu’on appelait philosophie, dans les universités, avant lui, tout le fatras scolastique indéchiffrable, et « impuissant » (Balzac), de Suarez et autres, a sombré, tandis que le fatras que l’on appelle encore philosophie après Kant, chez Fichte, Hegel, Husserl…, n’a pas encore eu le temps de sombrer.

L’univers du Big Bang s’étend dans le vide ; l’univers en expansion de Kant s’étend dans un chaos de particules qui en viennent à se soumettre aux forces de l’univers (Dissertation de 1770).

Du commentateur et traducteur de Kant, Alexis Philonenko : Kant « ne part pas toujours de définitions exactement déterminées, et il use de concepts sans toujours observer une grande rigueur. » En guise de reproche, alors que Kant explique qu’il n’est pas approprié de partir de définitions en philosophie, contrairement à la pratique des mathématiques ! Il n’y a pas, en dehors des mathématiques, science intuitive pure, de définition possible des concepts (empiriques comme a priori), seulement une exposition ou explicitation. (Kritik der reinen Vernunft, Reclam 2013, pp. 745-6)

Les fréquences infrarouges et ultraviolettes ont pu être mesurées et sont donc indirectement perçues et attestées comme réelles dans notre expérience. En revanche, les dimensions « surnuméraires » de l’espace sont une construction, non une construction dans l’intuition pure comme les objets de la géométrie mais une construction dans l’entendement pur, au risque qu’elles ne soient qu’un jeu de l’esprit. Le champ de notre sensibilité peut être élargi par la technologie : nous percevons des objets de plus en plus petits, de plus en plus lointains, un spectre de fréquences de plus en plus large mais, ce principe de la technologie étant posé, demeure l’impossibilité d’une appréhension, hors de l’entendement pur, de dimensions surnuméraires de l’espace, du fait que l’espace n’est pas une matière mais la forme même de notre expérience sensible.

Un « espace vectoriel à n dimensions » ne décrit pas l’espace objectal (forme de l’intuition sensible) mais une représentation des dimensions d’un problème.

Pour décrire l’espace, on peut toujours poser n à la place de 3 (dimensions) et voir ce qui en résulte logiquement (en recourant aux opérateurs logiques), mais de ce que les opérations logiques ou formelles soient possibles pour toute valeur arbitrairement choisie il ne résulte pas qu’il soit permis pour toute valeur de tirer des conclusions sur l’étant.

Les mathématiciens retombent en enfance, sauf qu’au lieu de jouer avec des cubes, ils jouent avec des hypercubes.

Le concept d’un triangle est sa pure et simple définition, et les énoncés qui exposent celle-ci sont analytiques ; synthétiques a priori sont les énoncés qui exposent les propriétés du triangle. Les concepts de l’entendement ne sont pas une connaissance synthétique a priori ; il faut, pour une connaissance synthétique a priori, le recours à l’intuition (Anschauung) et à ses formes, l’espace et le temps. C’est parce que l’espace est une forme a priori de notre intuition que la géométrie possède des axiomes apodictiques. – Ce ne serait pas possible si l’espace était une condition objective de l’existence des choses en soi. (Quod est demonstrandum)

La dimension duale « quantitative-visuospatiale » des tests d’intelligence est conforme à la conception kantienne des mathématiques comme science intuitive pure.

Qu’au moins une autre planète soit habitée est plus qu’une opinion (Meinen) : une forte conviction (starkes Glauben). (Kritik der reinen Vernunft)

L’état de nature de Rousseau est la réplique qu’appelait le chapitre XIII du Léviathan. Je veux dire par là que c’en est tantôt la copie et tantôt le contrepied. Son état de nature, Rousseau l’a trouvé dans Hobbes, mais il en a retiré les passions pour les faire naître avec la propriété, c’est-à-dire avec la fin de l’état de nature.

De même, Spinoza est un imitateur de Hobbes. Diderot écrit : « Son dieu [à Hobbes] diffère peu de celui de Spinoza. » (Article Hobbisme de L’Encyclopédie) Il faudrait plutôt dire, par respect de la chronologie, que le dieu de Spinoza diffère peu de celui de Hobbes.

Tous les droits de l’homme sont contenus dans l’habeas corpus.

Rousseau ne veut pas que son Émile devienne forgeron ; il le veut menuisier. Il y a des métiers impurs, réservés aux intouchables.

L’homme à l’état de nature, solitaire, rousseauiste, ne peut même pas cueillir le moindre fruit car les bandes de singes lui interdisent d’approcher des arbres, qui sont leur propriété. Il se fait chasser dans les déserts, où il meurt de soif et de faim. («cuando los cristianos van por la tierra adentro a entrar o hacer guerra a alguna provincia, y pasan por algún bosque donde haya de unos gatos [‘gatos monillos’=monos aulladores] grandes y negros que hay en Tierra Firme, no hacen sino romper troncos y ramas de los árboles y arrojar sobre los cristianos, por los descalabrar; y les conviene cubrirse bien con las rodelas y ir muy sobre aviso para que no reciban daño y les hieran algunos compañeros.» Gonzalo Fernández de Oviedo, Sumario de la historia natural de las Indias, 1526)

Selon Galbraith (Le Nouvel État industriel), un principe de la technostructure est la « décision par le groupe ». Corollairement, le diplôme, gage de connaissances spécialisées et surtout de normalisation, supplante l’expérience. Il se pourrait que les deux soient liés, que le mode de décision par le groupe au sein des organisations implique pour bien fonctionner un formatage des individus qui y participent, formatage dont la meilleure garantie serait le diplôme, bien plus que l’ancienneté, laquelle ne compenserait qu’imparfaitement une normalisation initiale insuffisante.

Tous les grands penseurs ont souligné la nécessité du loisir pour penser. Or la « société de loisir » est celle du loisir pour le loisir, c’est-à-dire de la compensation pour un travail absorbant toute l’énergie humaine, du loisir comme temps de vie qui ne peut, pas plus que le travail, être consacré à la pensée.

Autoportrait par Marc Andriot, 2017

Quand j’avais douze ou treize ans, le mot « blasé » revenait souvent dans les conversations de mon groupe d’âge, où il ne pouvait tout simplement pas s’appliquer. Petits singes.

Dans les mauvais romans didactiques, c’est toujours une femme qui joue le rôle de Candide, comme si la femme était un éternel sauvage au milieu de la civilisation.

Grincements de dents. Le martyr de l’homme d’esprit en société : il attire l’attention des dames et suscite ainsi la haine de leurs cavaliers. Le martyr du penseur est pire encore : il suscite la haine des dames, donc aussi de leurs cavaliers.

Les sophistes, comme les psychanalystes, se faisaient payer.

Les femmes travaillent pour que les hommes puissent les quitter sans remords.

Ceux qui entrent dans les grandes écoles, écoles d’élite, et pour qui dès lors « toutes les portes sont ouvertes », savent qu’ils ont une vie de robot devant eux à moins qu’ils ne se lancent à leur tour en politique, auquel cas ce sera une vie de robot tempérée de bassesse. C’est pourquoi, tant qu’ils ne font pas de politique, personne ne les envie, aussi enviables que soient leurs conditions matérielles d’existence, car il n’y a pas de raison d’envier des machines. Ceux que l’on envie, ce sont les individus vulgaires qu’animent de basses passions.

Les grandes écoles emprisonnent dans un esprit de corps.

Liste des philosophes et penseurs grecs initiés en Égypte, d’après Cheikh Anta Diop : Thalès, Pythagore (passa vingt ans en Égypte, selon Jamblique), Démocrite, Platon (passa treize années en Égypte, d’après Strabon), Eudoxe de Cnide, Orphée de Musaeus, Dédale, Homère, Lycurgue de Sparte, Solon d’Athènes. (Antériorité des civilisations nègres)

Selon Cheikh Anta Diop, il existe en Afrique une polygamie non patriarcale.

Les séries causales indépendantes rendent a priori impossible une prédiction exacte des événements à venir, mais s’il y a eu une cause première il n’existe pas de séries causales indépendantes.

Mes études en province (trois ans) m’ont permis de comprendre que la France tout entière est une « province ». Il n’y a plus que les médias français pour ne pas le voir. – L’intérêt de l’étranger pour la France est purement ethnographique.

Le hadith sur le petit djihad et le grand djihad, que des commentateurs occidentaux bien intentionnés citent volontiers pour émousser la rhétorique islamophobe, n’est, selon les critères islamiques, pas recevable (« baseless »). (Shaykh Muhammad ibn Rabi’ al-Madkhali, professeur à l’Université islamique de Médine, The Reality of Sufism: ‘’Likewise they have removed the spirit of jihad, which is to fight in the way of Allah, with what they claim to be the greater jihad, i.e. striving against one’s own soul. Whereas this is a baseless hadith and has provided the opportunity in the previous two centuries for colonialist powers to occupy most of the Muslim lands.’’ [p.14])

Le postulat de la phrénologie (Gall, Spurzheim) est confirmé si l’on peut répondre par l’affirmative aux deux questions suivantes. 1/ Une bosse crânienne est-elle due à la pression du cortex cérébral sur le crâne ? (Intuitivement, je pense que oui.) 2/ La localisation fonctionnelle étant admise (LeDoux, 1998), existe-t-il une corrélation positive entre le volume de telle partie du cerveau et sa capacité fonctionnelle ? (Intuitivement, je pense que oui.)

Dans Walden Two de Skinner, l’intellectuel Frazier crée une communauté utopique en expliquant que les intellectuels sont sensibles au ressentiment des classes laborieuses. Ce ne sont pas les envieux qui créent des utopies, mais les enviés, qui souffrent de l’envie des envieux. – Peut-être l’envieux pense-t-il quant à lui qu’il serait envieux sous n’importe quel régime.

Marshall McLuhan : Le clownesque est la destinée de la personnalité totale dans le monde des mutilations linéaires.

Kant et Hegel partagent un même fétichisme de la Révolution française alors que l’événement fondateur est la Révolution américaine. La Constitution fédérale américaine est rédigée en 1787 et, soumise à la ratification des États, devient effective après la ratification du neuvième État sur treize, en juin 1788. Le Bill of Rights (les dix premiers amendements de la Constitution) est ratifié par le premier État en novembre 1789 ; la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, en France, datant d’août 1789, elle est donc antérieure. Cependant, il existait des Bills of Rights dans les Constitutions de plusieurs États avant la Constitution fédérale : Pennsylvanie, Caroline du Nord, New Hampshire, Massachusetts, Delaware, Maryland. En outre, l’auteur collectif des Federalist Papers (1787-88) énumère les dispositions de la Constitution fédérale qui rendent en réalité superflu un Bill of Rights (The Federalist, 84). Par conséquent, les événements déterminants de l’une et l’autre Révolutions sont, d’une part, l’adoption de la Constitution fédérale en Amérique et, d’autre part, la proclamation de la Déclaration des droits de l’homme en France, celle-là précédant celle-ci.

Le film Le Prêteur sur gages (The Pawnbroker) de Sidney Lumet (1964) a été, avec sa paire de seins nus, la première entorse au Code Hays définissant des lignes de conduite pour le respect de la décence et de la moralité par l’industrie cinématographique. L’entorse fut justifiée par un impératif pédagogique à montrer les atrocités des camps de concentration nazis (en l’occurrence, des femmes juives violées ou prostituées par les gardiens des camps). Elle devait rester une exception mais les entorses se sont ensuite multipliées, jusqu’à la suppression du Code en 1968. Plus tard, La Liste de Schindler de Steven Spielberg (1993) s’est également servi de la Shoah, pour vendre alcool et cigarettes dans un contexte où la publicité pour ces produits est de plus en plus contrôlée et restreinte : le héros du film est dans quasiment toutes les scènes en train de fumer et/ou de boire de l’alcool.

Surveiller et Punir, de Michel Foucault : une analyse minutieuse d’archives, puis, sans transition, les assertions les plus échevelées sur les délinquants produits par le système pour servir de vivier d’hommes de main occultes aux politiciens, sur le fondement d’aucune preuve documentaire.

Les riches puent. Les pauvres crânent.

Une personne sur cinq reste sans enfant (un ratio qui serait demeuré plus ou moins stable au cours des siècles, si le nombre d’enfants par femme a quant à lui varié). Pour que la population ne diminue pas, 80 personnes, soit 40 couples doivent faire 100 enfants, donc chaque couple doit faire 2,5 enfants.

Il est plus difficile de robotiser un salon de coiffure que le ministère de l’économie.

Puisqu’il est poli, chez les Arabes, de roter à la fin du repas, je ne vois pas pourquoi on ne rote pas dans les restaurants des hôtels à Dubaï. Moi j’ai roté. Une serveuse philippine (ou une cliente occidentale) a poussé une exclamation, mais la cliente bédouine m’a souri.

Mon général n’est « pas maurrassien mais »… il n’a rien lu en dehors de Maurras.

L’univers nous semble si grand parce que notre vie est si courte. Pour une espèce où les individus vivraient des milliards d’années, les distances interstellaires seraient peu de chose.

BNB-Baribas la banque d’un monde qui pue.

Juillet 2017