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L’idéalisme transcendantal devant la phénoménologie transcendantale

L’idéalisme transcendantal (ou idéalisme critique : Prolégomènes, §13, Remarque III) est le nom que Kant donne lui-même à sa philosophie, en précisant ce qui la sépare fondamentalement de l’idéalisme philosophique qui la précède. La phénoménologie transcendantale est la philosophie dont on doit les prémisses à Edmund Husserl (1859-1938), philosophie que ce dernier qualifie d’idéalisme tout en ajoutant qu’il en a renouvelé le sens, et qui, bien qu’à maints égards elle tente de répondre à des interrogations majeures soulevées par l’irruption de la pensée kantienne dans le champ philosophique, n’en adopte pas moins une approche radicalement critique envers celle-ci. Or, et c’est ce que nous nous efforcerons de rendre clair dans le présent chapitre, la phénoménologie transcendantale est entachée d’erreurs qui privent sa critique du kantisme de toute portée.

Dans la mesure où nous nous servons principalement de l’œuvre de Husserl La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale (Die Krisis der europäischen Wissenchaften und die transzendentale Phänomenologie, publication posthume de 1954 dont les manuscrits remontent à 1935-36), nous replaçons ici, en guise d’introduction et pour présenter les grandes lignes de cette pensée, ce que nous écrivions à son sujet dans notre mémoire de 1998 La théorie de l’agir communicationnel de Jürgen Habermas (x). Il s’agit, dans ce passage, d’une simple paraphrase, mais elle permettra au lecteur peu familier avec cette pensée de mieux saisir quelques points particuliers que nous discutons ensuite.

Edmund Husserl a décrit dans La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, dont les manuscrits datent de 1935-1936, les mécanismes historiques qui ont conduit en Europe à considérer les sciences mathématiques de la nature comme le modèle de toute connaissance authentique. Avant cela, l’œuvre veut démontrer qu’il existe un mouvement historique de manifestation de la Raison universelle, innée dans l’humanité, et que le telos de la Raison est l’autonomie d’une compréhension de soi dans la vocation à une vie dans l’apodicticité. Husserl part du constat que le mouvement des Lumières, à l’origine porté par une foi absolue dans la philosophie universelle de son idéal, a sombré dans la skepsis, pour qui le monde n’offre aucune idée rationnelle à trouver. Il rend responsable de ce phénomène l’objectivisme scientifique, qui substitue à l’Être vrai la méthode, dont on ne peut comprendre le sens pour la simple raison qu’on laisse sa traditionalité ininterrogée.

Les Lumières de l’époque moderne se présentent sous le double aspect d’une croyance en un progrès indéfini de l’humanité conduite par la Raison et d’une foi dans les sciences positives comme instrument de ce progrès. Toutefois, autant les sciences positives n’ont cessé de valider leur savoir par des réalisations pratiques, autant les constructions métaphysiques censées les accompagner ont été des échecs, ce qui a eu pour effet d’engendrer cette skepsis dont nous venons de parler. La modernité fut initiée par un changement de sens spectaculaire qui assigne aux mathématiques (géométrie et doctrine formelle des nombres et des quantités abstraites) des tâches universelles. La géométrie a pour objet la détermination des formes idéales dans une identité absolue. Avec la forme idéale, on transpose le monde ambiant dans des types purs, de sorte que les formes idéales sont des types purs des formes de la spatio-temporalité sensible qui, en tant que ces dernières, ne peuvent être déterminées intersubjectivement ni faire par conséquent l’objet d’une connaissance objective. L’art de la mesure corrige cela et, par cet art, on atteint l’être objectif du monde.

La mesure vainc la relativité des appréhensions subjectives et suggère par là même que nous obtenons grâce à elle une vérité non relative, la connaissance d’un étant véritable. Mais si les formes du monde sensible se prêtent à une mesure, au démembrement et à la divisibilité ad infinitum de la substruction géométrique, qu’en est-il des « moments-de-forme » que constituent les qualités sensibles des mêmes objets ? Husserl nous dit que, les formes et leurs remplissements dans le monde ambiant étant reliés par une causalité concrète universelle, du fait de la totalité invariante qu’on entend par « monde », la substruction des formes entraîne eo ipso la substruction des remplissements et donc la détermination mathématique de remplissements qualitatifs idéalisés. Cela rend in fine possible que la nature nous soit donnée dans des formules, et autorise l’avènement d’une science de la nature, avec pour origine l’entreprise galiléenne d’indexation mathématique de toutes les qualités sensibles.

L’arithmétisation de la géométrie au cours des développements de l’art de la mesure a conduit au passage des types purs des intuitions sensibles aux pures formes numériques et à la Mathesis universalis de Leibniz. Cette mathématique est une « logique formelle », une science des formes de sens « constructibles dans une généralité formelle vide » ; elle est la science de ce que l’on peut construire systématiquement d’après les lois formelles de non-contradiction. C’est ainsi que l’arithmétique devient l’art d’obtenir des résultats à partir d’une technique de calcul. L’intérêt de la connaissance effective du monde se perd dès lors chez ceux qui reçoivent par héritage culturel une science devenue technique pure. C’est à ce niveau que la méthode se transforme en « vêtement d’idées » qui couvre l’Être vrai des choses, et c’est cette occultation de l’origine des structures de sens qui explique la crise que connaissent les sciences. Bien qu’elles restent fécondes en découvertes, les sciences positives, ayant affaire seulement à la facticité de l’humanité (à une humanité dans les faits), ne peut à présent rien dire sur les questions de la Raison qui dépassent le monde en tant que simple univers des faits et dont les réponses sont à même de fournir le sens authentique de l’apodicticité.

La mathématisation de la nature la faisant comprendre par nous comme un monde des corps séparés et clos sur lui-même, il en résulte un dualisme entre physis et monde psychologique, dualisme qui a été liquidé par John Locke avec sa psychologie naturaliste. Husserl s’oppose à cette science positive de l’esprit qu’est la psychologie et veut renverser l’objectivisme scientifique en subjectivisme transcendantal : le monde « objectivement vrai » de la science est une formation de degré supérieur qui a pour fondement l’expérience et la pensée préscientifiques (par exemple, la géométrie a pour fondement l’arpentage). Or ce qui est premier en soi, c’est la subjectivité et cela en tant que l’être du monde lui est donné et qu’elle le rationalise. Cette relation de l’ego au monde préscientifique de la vie (Lebenswelt) doit recueillir l’attention du philosophe pour qu’il puisse connaître comment le sujet, à partir de sa pure expérience, comment la conscience, dans sa relation à ses objets, dans son « intentionalité », rend possible une connaissance objective, établit une formation continue du sens. Le but de la phénoménologie husserlienne est donc le dévoilement des phénomènes premiers de la conscience sans l’intervention de constructions théoriques, et par là-même la compréhension du Telos humain dans le mouvement de la Raison.

Ce projet de la phénoménologie se heurte, pour sa réalisation, à des difficultés insolubles en raison d’erreurs d’interprétation. (Dans ce chapitre les citations de Husserl sont tirées de l’édition française de la collection Tel Gallimard, 1976.)

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Un conte de phénoménologie : la science exacte

Heidegger prend totalement au pied de la lettre l’expression de « sciences exactes » et, même s’il a raison de souligner que ce que ces sciences ont à dire n’est pas essentiel, c’est alors au prix d’une discursivité frénétiquement idiosyncratique. – L’une des influences de Heidegger, Edmund Husserl, décrivait déjà la « science moderne » comme un ensemble à la fois de « tâches infinies » et de « normes absolument valables » (La crise de l’humanité européenne et la philosophie, conférence de 1935), sans y voir la moindre contradiction, alors qu’une absolue validité doit être sous-tendue par la complétude, c’est-à-dire par des tâches, si tâches il doit y avoir, non seulement finies mais également achevées. (Le Kant de Heidegger x)

« C’est l’essence propre de la science de la nature, c’est son mode d’être a priori, d’être à l’infini hypothèse et à l’infini confirmation. » (49) « La science trace, par conséquent, l’idée d’une infinité de tâches, dont à chaque moment une partie finie est déjà accomplie et mise en sécurité en tant que validité permanente [je souligne]. » (357) « La pensée idéalisante conquiert l’infinité du monde de l’expérience – en tant que connaissance du monde dans le progrès, imaginé par la pensée et conforme à ses possibilités, de l’expérience extérieure, et chaque fois dans un perfectionnement infini qu’il est possible d’acquérir idealiter ; c’est alors une connaissance issue d’un renouvellement ‘toujours à nouveau’ idéalement pensable de l’enrichissement de l’expérience. » (397) « Conformément à l’essence de la science, il appartient donc au rôle de ses fonctionnaires [les savants !] d’exiger en permanence ou d’avoir la certitude personnelle que tout ce qui est porté par eux à l’énonciation scientifique soit dit ‘une fois pour toutes’ [je souligne], que cela soit ‘établi’, indéfiniment reproductible dans l’identité, utilisable dans l’évidence et à des fins théorétiques ou pratiques ultérieures – en tant qu’indubitablement réactivable dans l’identité de son sens authentique. » (412)

Pour Husserl, la science est un « perfectionnement infini ». Or, si la science est un perfectionnement infini, alors la proposition selon laquelle il n’existe pas de simultanéité absolue (théorie de la relativité) est un perfectionnement de la proposition selon laquelle il peut exister une simultanéité absolue (physique classique) ; pourtant, ces deux propositions se contredisent. De même, que l’éther n’existe pas est un perfectionnement du fait que l’éther existe. Quand on trouve, dans les équations, que les trous noirs prédits par la relativité générale ont une densité infinie en leur centre, c’est-à-dire une singularité, alors que la relativité (restreinte) devait être adoptée afin d’éviter de considérer une autre singularité, la vitesse infinie de l’action à distance, c’est encore un perfectionnement. La phlogistique n’a quant à lui jamais été bazardé, mais simplement perfectionné. Quand on parle, en physique, d’univers à cinq, six, sept, douze dimensions, on ne remet pas en cause la tridimensionnalité de la physique classique mais on la perfectionne. La non-hérédité des caractères acquis vient perfectionner l’absolument valable hérédité de ces mêmes caractères. La télégonie n’a jamais été une théorie scientifique puisqu’elle remettrait en cause des notions bien établies en physiologie, même si Darwin dit l’observer dans les plantes. La radioactivité est une transmutation des éléments mais l’alchimie qui en parlait aussi n’est pas une science parce que la chimie scientifique a prouvé que la transmutation n’était pas possible. Que Néandertal ait pu se croiser avec Sapiens sapiens est un perfectionnement de cette réalité bien établie que les croisements entre les deux sont impossibles. La nature a horreur du vide : Pascal a perfectionné cette vérité en la niant, et  après lui d’autres ont perfectionné ses expériences en montrant son erreur et en parlant de l’éther. Et c’est bien sûr aux résultats scientifiques concluant à l’innocuité de substances telles que le glyphosate que les résultats scientifiques concluant à leur dangerosité doivent leur plus grand perfectionnement (on est cependant bien plus tenté de voir dans cet exemple la possibilité de la mauvaise foi d’un côté ou de l’autre, et à vrai dire plutôt d’un côté que de l’autre, à savoir du côté des intérêts économiques corporatistes). Enfin, si ce n’est pas le calife Omar qui a fait détruire la bibliothèque d’Alexandrie, que ceux qui le croyaient se rassurent : la nouvelle version est un perfectionnement naturel et attendu de celle selon laquelle il l’a faite détruire (mais, pardon, j’oubliais que l’histoire n’est pas une science exacte).

La définition de la science selon Husserl : Est scientifique ce qui perfectionne les connaissances acquises sans les remettre en cause.

b/

L’explication de l’insuffisance des connaissances « anthropo-psychologiques » (290) et des connaissances empiriques et scientifiques en général, est bien plus simple que ce que croient avoir trouvé Heidegger comme Husserl, à qui elle a en réalité complètement échappé, et c’est que le concept d’un objet empirique n’est jamais défini, que la synthèse empirique est continue (les « tâches infinies » de Husserl), et que les normes dégagées par ces sciences, loin d’être valables absolument, ne le sont qu’à titre d’hypothèses pouvant prétendre au mieux à un « analogue de certitude », ainsi que je l’ai montré, à partir de la Logique de Kant. [C’est-à-dire, pour être tout à fait exact, ainsi que Kant l’a montré.] (Ibid.)

Les présuppositions non théorisées du monde de la vie préscientifique ne sont pas des « évidences sans question » (des interprétations naturelles à la Bacon) mais l’état des concepts d’objets empiriques au moment de la recherche, état fini, alors que ces concepts sont indéfinis en soi du fait de la synthèse empirique continue (les caractères d’un objet sont virtuellement infinis). Autrement dit, il est de relativement peu de valeur épistémologique de montrer qu’en toute science se trouvent des évidences non thématisées, car c’est bien moins pertinent que le fait plus fondamental et complètement intrinsèque à toute scientificité que les concepts d’objets empiriques ne peuvent être définis. Même l’esprit en tant qu’il est pris par la science comme objet empirique correspond à cette catégorie de concept indéfini. Il n’y a donc pas lieu de chercher la parade à une objectification de l’esprit par la science exacte, dès lors que l’adjectif « exact » est ici problématique dans un sens absolu. La psychologie objectiviste n’est pas plus une science exacte que les autres sciences empiriques. Aussi, c’est seulement le scientisme qui donne à cette psychologie objectiviste une fonction épistémologique prééminente qu’elle ne peut avoir, et prétendre rejeter cette prétention du scientisme sans percevoir en quoi elle est incohérente au sein même de sa gnoséologie propre (en lui accordant que les connaissances scientifiques sont des « normes absolument valables », cette incohérence ne peut être discutée, ni même aperçue), est voué à laisser totalement intacte la position de la psychologie objectiviste. Les « évidences non thématisées » font partie du stock de thématisations futures pour telle et telle science cumulative, et c’est leur faire un mauvais procès que d’objecter à de telles non-thématisations comme si une science cumulative n’était justement pas un « perfectionnement » constant. C’est au contraire et simplement en prenant conscience, au-delà du voile scientiste, de ce qu’implique au plan épistémologique ce progrès constant, à savoir l’impossibilité de l’apodicticité tirée de l’expérience, c’est-à-dire dans la connaissance empirique, qu’une psychologie objective peut cesser de servir illégitimement de fondation à des représentations métaphysiques englobantes sur la nature humaine.

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Selon Husserl, la géométrie progresse d’acquis en acquis et « tous les acquis persistent dans leur valeur ». Il ajoute : « Il en va de même pour toutes les sciences. » (405) Non, la géométrie est, comme le reste des mathématiques, une science a priori, tandis que les sciences empiriques portent sur des objets (sur des relations spatio-temporelles) de l’expérience sensible.

Kant, Logique : « La synthèse de la construction est la synthèse des concepts arbitrairement [willkürlich ?] formés. … Les concepts mathématiques sont des concepts arbitrairement formés. » « Il n’y a donc que les concepts arbitraires qui peuvent être définis synthétiquement [et non les concepts empiriques, qui ne peuvent être définis : cf. citation suivante]. De telles définitions de concepts arbitraires qui sont non seulement toujours possibles, mais même nécessaires et qui doivent précéder tout ce qu’on dira grâce à un concept arbitraire, on pourrait aussi les nommer : déclarations, dans la mesure où on s’en sert pour déclarer ses pensées ou rendre compte de ce qu’on entend par un mot. Tel est le cas chez les mathématiciens. »

& (Ibid.) « Puisque la synthèse des concepts empiriques n’est pas arbitraire, mais empirique, et qu’à ce titre elle ne peut jamais être complète (puisqu’on peut toujours découvrir dans l’expérience de nouveaux caractères du concept), il s’en suit que les concepts empiriques ne peuvent pas non plus être définis. »

Pour Husserl, la distinction de la mathématique pure et de la science de la nature tient au fait que la « loi de la légalité exacte », qui serait distincte de la loi de causalité, et selon laquelle tout événement doit obéir à des lois exactes, est, contrairement à la loi de causalité, une loi connue a posteriori, accessible inductivement à partir des données de l’expérience (63). Il est difficile d’admettre qu’une loi d’une telle généralité, et même d’une généralité comparable à celle de la loi de causalité, couvrant l’ensemble des phénomènes, ne soit pas elle aussi, comme la loi de causalité, a priori. Chez Kant, le principe a priori est : « Tout ce qui arrive est toujours prédéterminé par une cause selon des lois constantes » (Prolégomènes, §15) Le distinguo douteux fait par Husserl semble surtout lui servir à parler d’une seule et même manière des sciences pures a priori et des sciences empiriques, donc à opposer aux deux, aux sciences a priori aussi bien qu’aux sciences empiriques, les non-thématisations inhérentes à une fondation dans le monde empirique.

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Husserl est conduit à des erreurs d’interprétation dans sa compréhension de ce que sont les sciences. Par exemple, la médecine traditionnelle n’est en réalité pas plus « purement descriptive » (347-8) que la médecine moderne. La médecine traditionnelle observe les réactions de l’organisme à des substances composées (herbes…), tout comme la médecine moderne observe les réactions à des substances plus simples (décomposées par l’analyse) et « au niveau physico-chimique », c’est-à-dire que la médecine moderne se situe à un degré supérieur de division de la matière dans son domaine, par rapport à la médecine traditionnelle. Mais les méthodes sont fondamentalement les mêmes. Sur la base de leurs observations, les deux médecines sont capables d’anticipations quant aux effets attendus des prescriptions.

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Sans le noumène inconnaissable, les objections à l’idéalisme valent irrévocablement contre la phénoménologie transcendantale, que Husserl présente comme un idéalisme (renouvelé). Elles valent même d’autant plus que Husserl admet les prétentions des sciences exactes dans leur domaine d’objets empiriques (et considère seulement – « seulement » même s’il se sert de cette critique comme de ce qui fonde la nécessité d’un projet phénoménologique alternatif à la science objectiviste – qu’elles ne peuvent en aucun cas servir à la connaissance de la subjectivité). Si le savant, quoi qu’avec toutes les présuppositions qu’il laisse non thématisées dans son activité, détermine de façon absolument exacte (et Husserl ne nie pas ce genre de connaissance dans les sciences) que le monde de la vie (Lebenswelt) est le résultat d’une évolution purement matérielle au cours de laquelle s’est formé notre mode de représentation, à savoir l’esprit, l’ego, l’« intentionalité », alors les fondements mêmes de l’idéalisme sont atteints de manière irrésistible, et les objections quant aux thèmes que laisse de côté le scientifique quand il prend ceci ou cela comme objet de son investigation, sont le gros bon sens « naïf » (un terme qu’affectionne Husserl) de quelqu’un qui n’a tout simplement rien compris à la théorie de l’évolution.

Husserl trouverait naïve, s’il en parlait, naïve comme toutes les autres sciences objectives, qui laissent non thématisées le « sol » d’où elles émergent, la théorie génétique de l’évolution, mais elle lui démontre formellement, en tant que science exacte aux « normes absolument valables », que la « subjectivité égologique » qui est selon lui (en bon idéaliste) l’ultime fondement principiel de toute connaissance, est entièrement déterminable en termes d’enzymes et amino-acides, avec toute l’apodicticité (Husserl parle d’apodicticité des sciences empiriques) de son exacte scientificité.

« Le monde de la vie est le monde sans cesse donné d’avance, valant sans cesse et d’avance comme étant, mais qui ne tire pas cette validité d’un projet, ou d’une thématique quels qu’ils soient, ni conformément à un but universel quelconque. Tout but au contraire le présuppose, y compris le but universel de le connaître dans une vérité scientifique » (511) Mais si cette vérité scientifique est apodictique, alors il est certain que ce monde de la vie est donné d’avance seulement pour une subjectivité (égologique autant qu’on veut) qui ne peut revendiquer aucune aprioricité, cette subjectivité étant un produit évolutif objectal au même titre que les autres objets du monde.

« Le tout du monde reste en dehors de son intérêt [au savant, en tant que savant]. » (511) C’est une faible remarque devant des travaux qui décrivent la genèse et l’évolution de l’humanité dans son ensemble en même temps que celles des autres espèces vivantes et organiques. Il n’est pas du tout certain que ce tout du monde qui englobe « toutes les formations téléologiques humaines », c’est-à-dire tous les projets formés par les individus et leurs communautés au sein du Lebenswelt, ce monde où chacun vaque à ses occupations quotidiennes, soit plus universel que celui qui ressort de la théorie de l’évolution (darwinisme et science génétique), « formation téléologique » spéciale et spécialisée… « L’homme descend du singe », idée déjà familière dans les années où écrivait Husserl, signifie qu’avant toute subjectivité humaine existait une subjectivité simienne, ou hominidée, et que c’est un fait. Il s’agit donc de considérer ce fait comme premier et par suite la subjectivité humaine non comme première mais comme dérivée du fait premier. Le monde de la vie est par conséquent lui-même dérivé (il n’existait pas pour une subjectivité humaine quand il n’existait encore qu’une subjectivité simienne), et une science du monde de la vie (le projet de Husserl est « une science du monde de la vie » comme science universelle [513]), quel que soit l’intérêt qu’elle pourrait présenter, ne remettra pas en cause le fait premier que l’homme descend du singe. Les critiques matérialistes de Lénine à l’égard de la forme prise par l’idéalisme philosophique dans l’empiriocriticisme sont également valables contre la phénoménologie transcendantale.

Husserl affirme : « Dans la nature il n’y a pas de jeu d’expression, de regard jeté sur les choses environnantes, de rouge qui monte aux joues, de ‘sursaut de frayeur’, etc., qui apparaissent. La physionomie d’un homme, et son déchiffrement, ne concernent en rien la science de la nature en tant que science des corps dans sa clôture infranchissable. » (532) En l’occurrence, il exagère ici grandement cette « clôture », c’est évident pour toute personne familière avec l’ouvrage The Expression of the Emotions in Man and Animals (1872) de Darwin, où les sursauts de frayeur, le rougissement aux joues, l’expression des émotions sont étudiés dans leurs formes variées chez les animaux : ces phénomènes existent à l’état de nature et sont appréhendés en tant que tels de manière totalement scientifique et objectiviste.

La science des corps, c’est-à-dire la science empirique, « fait abstraction de tout ce qui est subjectif » (11). Non, elle traite le subjectif exactement comme la philosophie matérialiste le fait, à savoir comme un produit de la matière qui s’explique entièrement par les lois de cette dernière. De fait, la psychologie scientifique a vocation à traiter tous les éléments que H. place au fondement de sa psychologie phénoménologique (kinesthèses, etc.). La science se prononce avec sa technique propre sur le monde subjectif préscientifique : la subjectivité égologique reçoit ainsi une explication objectivante. H. a certes le droit de contester la validité de cette explication, mais il n’est pas permis à la fois de contester sa validité et d’affirmer qu’elle est impossible (du fait que la méthode ne le lui permettrait pas) : elle est possible puisqu’elle produit des résultats, aussi discutable que soit le statut de leur validité.

Si certaines réalités sont inaccessibles à la science objective, il ne peut s’agir d’évidences non thématisées, non interrogées. Si c’étaient de telles évidences, la science pourrait s’en emparer et les traiter selon sa méthode. Puisque H. nie que certaines réalités puissent être traitées par la praxis scientifique objectivante (la subjectivité ne pouvant être objectivée sans être perdue en tant que subjectivité), ce ne sont pas des évidences de ce genre mais plutôt des réalités métaphysiques accessibles à la seule connaissance philosophique pure. (« La métaphysique est la connaissance philosophique pure », dit Kant.) Or ce à quoi une science ne peut en aucun cas accéder, ne peut pas non plus être considéré comme une faille de sa méthode, car cela signifie en réalité qu’elle y est indifférente par construction et qu’on ne peut juger de sa perfection ou imperfection à partir de ces éléments extrinsèques. La critique de la psychologie objective par H. est peu cohérente : il aurait dû conférer à celle-ci le même statut qu’il accorde aux sciences exactes de la nature, étant entendu que son point de vue sur la défaillance de la prestation de la première par rapport à la prestation des dernières est erroné car fondé sur le faux constat du « perfectionnement infini » des sciences de la nature (idée que nous avons appelée en i un conte de phénoménologie).

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Pour expliquer la « crise des sciences européennes » malgré des résultats qui sont autant de « normes absolument valables », Husserl explique que les sciences et la philosophie étaient, dans le projet des Lumières (Aufklärung), unifiées, et que c’est l’écart grandissant entre les prestations des deux, à savoir, précisément, le fait que les sciences (de la nature) se sont montrées les seules à pouvoir présenter des résultats selon H. inébranlables, qui a conduit au positivisme d’abord, puis au scepticisme, quand les sciences positives, malgré leur prestation, témoignèrent de leur limite quant aux réponses qu’elles pouvaient apporter aux grandes questions que se pose l’humanité.

Dans ce scénario, Kant est présenté comme un de ceux qui contribua au mouvement vers le positivisme et, finalement, la skepsis. Or, si Kant a certes vigoureusement promu les sciences objectives dans ses écrits, il est en même temps celui qui a donné la clé pour comprendre leur rôle secondaire et même totalement non pertinent quant à l’accession aux vérités apodictiques les plus importantes. La promotion des sciences positives n’est donc nullement le but premier de sa philosophie (ni de la philosophie selon lui), et cette promotion vigoureuse s’explique dans son œuvre par le fait qu’il importait avant tout à son époque que l’humanité pensante se détourne de la fausse métaphysique, c’est-à-dire d’un usage dévoyé de la raison, tandis que l’activité des sciences empiriques est à la fois rationnelle et porteuse de progrès matériels. Mais il était évident pour Kant que ces progrès matériels ne répondraient pas seuls à la préoccupation qui s’exprime dans l’activité dévoyée de la vieille métaphysique, même s’ils étaient susceptibles de soulager bien des maux. Car cette préoccupation est celle du devoir moral.

vi

« Celle-ci [l’idée fondamentale de Galilée] consiste en ce que tout ce qui s’annonce comme réel dans les qualités sensibles spécifiques devait avoir son Index mathématique dans les processus de la sphère de la forme, sphère évidemment toujours idéalisée d’avance, et qu’à partir de là une mathématisation indirecte devait être possible … en ce sens que grâce à cette mathématique (bien qu’indirectement et par une méthode inductive particulière) il devait être possible de construire ex datis tous les processus du côté des remplissements, et par conséquent de les déterminer objectivement. » (43) (C’est l’idée exprimée dans ma paraphrase de 1998 : « Husserl nous dit que, les formes et leurs remplissements dans le monde ambiant étant reliés par une causalité concrète universelle, du fait de la totalité invariante qu’on entend par ‘monde’, la substruction des formes entraîne eo ipso la substruction des remplissements et donc la détermination mathématique de remplissements qualitatifs idéalisés. Cela rend in fine possible que la nature nous soit donnée dans des formules, et autorise l’avènement d’une science de la nature, avec pour origine l’entreprise galiléenne d’indexation mathématique de toutes les qualités sensibles. »)

Galilée n’a pas découvert la « mathématisation indirecte » (des qualités sensibles) car elle était déjà comprise dans l’activité empirique du monde de la vie avant cela, depuis toujours. Prenons l’exemple des teinturiers, une industrie florissante au Moyen Âge : quand on ajoute plus d’indigo (l’indigo du Midi de la France, la waide de Picardie) dans la cuve de la teinturerie, l’intensité de la couleur augmente. Le teinturier qui suit l’opération indique à ses ouvriers : « Ajoutez encore », puis « encore », puis « c’est bon ». Ce plus et ce moins de matière première dont dépend la qualité du produit final (le bleu de la teinture) ne peut manquer de rappeler au teinturier les opérations de plus et de moins dans sa comptabilité, branche des mathématiques appliquées. Le teinturier sait donc qu’il y a de la mathématique non seulement dans son coffre et ses livres de comptes, mais aussi dans l’atelier de fabrication de teinture. (Husserl rappelle de son côté l’exemple des pythagoriciens et des rapports qu’ils établissaient entre la hauteur des sons et la longueur des cordes vibrantes [44], et d’autres phénomènes « intuitifs » [chez Husserl l’intuition se rapporte toujours à l’étant et est toujours empirique], mais il refuse d’y voir un signe de mathématisation générale au sens où il l’entend, en raison de « leur caractère de vague indéterminité » [même page]. Qu’une notion reste vague prouve pourtant qu’elle existe.)

On peut du reste remonter plus loin encore quant à l’évidence du plus et du moins chez les premiers hommes, relativement à la mathématisation des formes (plutôt que, dans l’exemple que nous allons prendre, des qualités sensibles) : l’homme sait quelle quantité de nourriture il doit absorber pour maintenir son organisme, il le sait pour chaque genre de nourriture possible auquel il est accoutumé, ainsi que pour les combinaisons de ces genres. Cette connaissance est exprimée par une quantité physique, un volume de nourriture. (Il serait étonnant que ce volume de nourriture ne soit évaluable par l’homme primitif que par la satiété, et jamais avant l’intussusception.) Ainsi, le plus et le moins dans le partage d’une proie ou d’un gibier n’échappent à personne, parmi les chasseurs et autres, et quand une contestation s’élève elle porte sur le plus et le moins (éventuellement aussi sur la qualité des morceaux). Si l’un des membres de la tribu considère que la part qui lui revient est insuffisante, il élève une contestation. Le scénario historique de Husserl a quelque chose d’arbitraire, de controuvé, et paraîtra tel à tout kantien, pour qui la subjectivité formelle est la même entre les hommes, qu’ils soient primitifs ou modernes. La mesure, c’est-à-dire la métrologie, et toute la mathématique, en tant que développement d’une faculté de cette subjectivité, apparaît certes comme une conséquence nécessaire des conditions empiriques, à savoir, dans l’exemple de la contestation sur le partage de nourriture, comme un moyen de régler autrement que par la force brute les litiges portant sur le tien et le mien, c’est-à-dire par la pesée physique. Ce déplacement à partir d’un intérêt empirique n’implique toutefois pas, comme chez Husserl, une nouvelle subjectivité humaine (par détachement théorétique du monde de la vie). C’est simplement une nouvelle dimension, c’est-à-dire un nouveau degré de liberté conditionnée, de la subjectivité formelle humaine.

vii

Avec l’algèbre, dont « le développement à l’époque moderne remonte à Viète » (51) (François Viète [1540-1603], précision qui laisse entendre que Husserl ne tire des conséquences que de l’algèbre à l’époque moderne, sans expliquer pourquoi de telles conséquences ne pourraient être tirées de l’algèbre plus ancienne, si ce n’est sans doute, là encore, sa « vague indéterminité »), la pensée est « entièrement débarrassée de toute réalité intuitive » (même page). Ce n’est pas le cas et doit même être le contraire, car l’algèbre est intuitive de part en part. (Il faut préciser que, comme on l’a dit en passant en vi, Husserl n’a en vue que l’intuition empirique et ignore totalement l’existence d’une intuition pure a priori.)

L’algèbre et l’ensemble des mathématiques sont intuitives de part en part. C’est le point de vue kantien, que je me borne à rappeler (ce qui n’est déjà pas si mal compte tenu du caractère radical d’une telle proposition, qui semble assez méconnue ; je discuterai ce point de vue dans un essai futur le comparant aux conceptions opposées qui voient dans les mathématiques une logique pure et sur lesquelles Husserl fait fond). (Je renvoie pour le présent à deux citations de Kant en annexe, ainsi qu’à celle de la Critique de la raison pure au chapitre précédent (x).)

Dans ce passage, Husserl oppose « formel » à « intuitif » mais c’est une erreur : l’intuition pure est purement formelle, elle ne correspond pas à des contenus mais à des formes, espace et temps, et à leurs propriétés purement formelles. La mathématique devenue « analyse pure » reste intuitive.

viii

L’arpentage n’est pas le « fondement du sens » de la géométrie (comme affirmé p. 57), car l’empirisme n’est pas au fondement de ce qui est a priori. L’arpentage est éventuellement la première expression historique de ce fondement commun avec la géométrie formalisée des Grecs.

On a vu en vi que les intérêts empiriques déterminent les développements contenus en germe et a priori dans la subjectivité formelle universelle, mais c’est une conception tout à fait différente que de faire dériver comme de son fondement le sens de la géométrie pure a priori de l’arpentage empirique. En réalité, l’arpentage n’aurait jamais pu lui-même exister si la géométrie pure n’était pas une condition de notre subjectivité formelle a priori. La géométrie pure n’est pas une « approximation » des formes intuitionnées empiriquement (ne serait-ce que parce que nous avons déjà des formes pures dans notre expérience sensible, avec la droite parfaite de l’horizon et le cercle parfait de la lune). Pour H., les figures de la géométrie pure sont des « idéalités pures », alors qu’il s’agit d’intuitions pures. Ces « idéalités » sont des « formes-limites » construites à partir de l’expérience « par approximation » (40) ; et c’est cette idéalisation qui rend possible l’exactitude, « ce qui nous est refusé dans la praxis empirique » (31). – Comment pourrait-on idéaliser une forme empirique en figure géométrique pure alors que nous n’avons même pas les moyens de dessiner une figure géométrique pure (la moindre épaisseur de trait, comme le disait Protagoras, suffit à rendre la figure imparfaite) ? Nous pouvons nous représenter de telles figures car elles se forment selon les règles de notre intuition pure a priori, et les approximations que nous voyons ou dessinons se ramènent à leur forme pure par l’intuition. Nous tirons donc l’exactitude de notre propre fonds intuitif en ramenant aux figures pures de l’intuition a priori les approximations de l’intuition empirique.

Il s’agit pour Husserl, dans son souci d’établir la Grèce antique comme le berceau non pas seulement de la civilisation européenne mais d’une nécessaire « européanisation » du monde (cf. sa conférence La crise de l’humanité européenne et la philosophie, troisième Annexe à la Krisis), de faire, en répétant à plusieurs reprises l’expression « pour la première fois », de la genèse de la pensée mathématique une opération, alors que le fondement en est a priori et s’est développé de diverses manières dans différents aires culturelles de l’humanité, civilisation sanskrito-védique, Mayas… Le raisonnement de H., et tout raisonnement de ce type, ne peut être basé que sur la disjonction : ce qu’est la mathématique pure, dans ses différents traits essentiels, voilà ce qui faisait défaut avant que, « pour la première fois », elle vienne à présenter ces caractères, par exemple un espace idéalisé infini, là où, donc, il n’y avait auparavant que la multiplicité des intuitions empiriques (37). C’est de la même manière que H. pose son monde de la vie face aux mondes secondaires de la science objective.

De façon générale, le point de vue husserlien, de même que celui de tout idéalisme philosophique, revient à dire que les lois de la nature objective ne permettraient d’expliquer, dans un ordinateur, que le seul hardware, et que nous avons besoin d’un tout autre ensemble de propositions concernant le software. Or ce sont des scientifiques adonnés les uns et les autres à leurs sciences objectives respectives qui créent ces deux composantes de l’ordinateur électronique.

b/

« Pour autant que je sache, ni l’Antiquité ni le Moyen Âge n’ont possédé cette conception [d’une « causalité exacte universelle »]. » (386)

Comme chez Feyerabend, comme chez Heidegger, la philosophie de Husserl lui impose (car c’est toujours d’une lecture du passé selon des hypothèses générales qu’il s’agit) de survéaluer les différences entre les âges de l’humanité (alors que ces différences tiennent aux progrès matériels dus aux travaux de la synthèse empirique et au développement des facultés, développement qui suppose ces mêmes facultés dès le commencement). J’ai déjà répondu sur les aspects les plus importants, me semble-t-il, de cette question, dans les précédents chapitres. Une causalité universelle est au contraire supposée dans toutes les philosophies de l’Antiquité et du Moyen Âge car la loi de causalité est a priori universelle (et le caractère « exact » ne peut être déterminant).

Une telle évaluation, si elle est correcte (si elle n’est pas une surévaluation), doit nécessairement conduire au scepticisme, car on peut s’attendre à une nouvelle page blanche dans l’avenir, où nos conceptions actuelles auront été fondamentalement remplacées. Or nos conceptions présentes ne remplacent pas fondamentalement les conceptions du passé (relativement à nos connaissances a priori) et nous n’avons donc pas à craindre qu’elles soient remplacées fondamentalement dans l’avenir.

ix

Le fondement ultime de la connaissance et de la philosophie est la subjectivité, selon Husserl. Cette subjectivité implique le monde et les autres (l’intersubjectivité), qui ne peuvent être révoqués en doute. Mais comment passe-t-on d’un fondement purement subjectif à l’existence d’un monde ainsi qu’à des subjectivités hors du « je » ? Si le sujet est le fondement, en tant que « je » de l’aperception je sais que je pense (« je pense donc je suis ») mais je ne sais pas que « tu penses », « vous pensez » aussi sûrement que je sais que je pense ; je ne fais que l’induire de l’expérience (je constate que « tu es » dans l’expérience, selon des modalités comparables à celles qui sont associées à mon ego d’aperception pensant, et donc j’associe à l’apparence que tu es pour moi un ego d’aperception propre), à la manière dont procèdent les sciences objectives avec leurs objets spatio-temporels. On pourrait donc dire que, si le monde et les autres ne peuvent être révoqués en doute de façon sérieuse, c’est en vertu d’une procédure subjective préscientifique identique à la procédure scientifique objectiviste ; les deux étant identiques, la phénoménologie transcendantale ne peut exister en tant que science distincte.

Husserl explique que la reconnaissance d’une subjectivité hors du « je » est fondée sur un processus d’Ent-fremdung analogue au processus d’Ent-gegenwärtigung par lequel l’ego présent se constitue comme unité avec ses egos passés (211). Ce qui justifie une telle analogie m’échappe complètement.

En conséquence de ces développements, H. en vient à parler d’ « intersubjectivité transcendantale » et même de « communisation transcendantale » (211). Or « l’auto-objectivation de l’ego transcendantal » (même page) est une objectivation par lui-même du « je » de l’aperception. C’est parce qu’il possède une capacité d’objectivation qu’il peut s’auto-objectiver (se prendre comme objet alors qu’il est une subjectivité égologique), et c’est parce qu’il peut prendre autrui pour objet qu’il l’appréhende aussi comme sujet propre en soi. C’est donc parce qu’autrui est d’abord un objet pour le « je » de l’aperception que ce dernier peut lui conférer un statut de sujet identiquement transcendantal. Ainsi, le « je » de l’aperception est le seul immédiat, tandis que les autres « je » sont médiatisés par une objectivation première. De ce fait, l’objectivation précède toute idéalisation et mathématisation de la nature, alors que pour Husserl elle leur est contemporaine dans les sciences objectivistes.

Que le monde soit « l’intersubjectivité universelle, dans laquelle se résout toute objectivité » (204) est une conséquence des mêmes prémisses, et l’on y répond par les mêmes remarques que précédemment, en particulier par ce qui vient d’être dit concernant l’intersubjectivité. Le monde comme intersubjectivité est conforme à la définition kantienne de l’idéalisme non kantien : « L’idéalisme consiste à affirmer qu’il n’y a pas d’autres êtres que des êtres pensants. » (Prolégomènes, §13, Remarque II)

x

« Dans l’épochè [la distanciation requise par la phénoménologie] la logique et tout a priori, ainsi que toute conduite de la preuve dans le style antique et vénérable, ne sont plus des arguments de poids – ce sont seulement une naïveté soumise elle-même à l’épochè, comme toute scientificité objective. » (206)

La trivialisation de la logique est une constante de maints adversaires du criticisme kantien (nous l’avons déjà trouvée chez Feyerabend, chez Heidegger, chez William James). Or il faut toujours sous-entendre, dans cette logique ainsi abandonnée, le sens restreint d’une méthode d’école (ici la « conduite de la preuve dans le style antique et vénérable »), car la logique est le seul canon qui permette de juger de la validité d’une argumentation discursive. Puisque la philosophie existe en tant qu’argumentation discursive, elle requiert la logique, et il n’est donc pas permis à la philosophie d’écarter la logique dans le sens général qui revient à celle-ci mais seulement dans un sens restreint, et d’ailleurs inadéquat. Une telle trivialisation est en fait purement et simplement un mauvais argument. Si l’on peut tolérer, dans une pensée de grande ampleur, des contradictions locales, en considérant qu’elles ne ruinent pas tout l’édifice, c’est parce qu’on a le droit, dans une certaine mesure, de considérer que ces infractions localisées à la logique peuvent trouver une solution logique dans l’ensemble de cette pensée. En aucun cas, cette tolérance ne peut et ne doit être mise au compte d’une trivialisation de la logique. Revendiquer de philosopher en dépit de la logique reste à jamais une prétention exorbitante et, par conséquent, nulle.

Cette revendication résulte chez Husserl de l’idée qu’une théorie phénoménologique de la science doit être une théorie du monde de la vie préscientifique « sous-jacent à la logicisation idéalisante » et que cette théorie « exige que l’on renonce à toute activité logicisante » (440). Comme j’ai dit ce que j’avais à dire là-dessus, il ne reste qu’à m’étonner de pouvoir tout de même lire Husserl, qui reste (relativement) compréhensible, par rapport à d’autres qui philosophent selon de semblables lignes anti-logiques. La logique est quelque chose d’a priori et non le résultat d’une scientificité soudainement apparue ex nihilo dans l’histoire et sous laquelle on trouverait des strates prélogiques (la pensée mythique n’est pas foncièrement, dans sa structure, illogique, ni a-logique).

Une autre manière de revendiquer ce même droit inexistant est celle de Heisenberg et Weizsäcker que nous avons relevée au chapitre correspondant (x), à savoir l’affirmation selon laquelle Kant ne pouvait prévoir les évolutions de la structure de la pensée, ce qui revient à dire que sa logique n’est pas la logique de Heisenberg et Weizsäcker, et que l’on ne peut donc pas juger leur logique à l’aune de sa logique.

Puisque j’évoque ces grands noms de la physique quantique, je citerai un passage de Husserl dans lequel il explique en termes phénoménologiques les résultats de cette physique : « ‘Causalité’ signifie simplement désormais que ces éléments [singuliers] sont liés par la loi grâce à leur complexe typique, et donc qu’il y a a priori dans la nature une liaison par complexe et une dissolution par complexe, laquelle dissolution conduit de nouveau à une liaison par complexe selon un style dont l’universalité est inconditionnée, de sorte que ce qui advient dans la singularité, même extrême, n’est jamais quelconque, bien qu’il ne soit pas calculable dans son individualité, puisqu’il ne l’est que dans son complexe et dans le contexte des complexes. Cela ne laisse pas de prescrire toujours à l’événement une règle causale. » (429) Husserl cherche à préserver la loi de causalité malgré certaines interprétations des résultats de la mécanique quantique telles que celle de l’école de Copenhague, et il le fait en définissant le monde naturel selon une approche systémique (voyez également p. 430). Or un tel argument est sans portée : que l’électron fasse partie d’un complexe ne sera jamais, s’il est avéré qu’il a, au sein de ce complexe, un mouvement, un obstacle à la question de la cause propre de ce mouvement. La cause peut se trouver dans une disposition du complexe lui-même, cela rien ne change rien au fait que l’événement représenté par ce mouvement particulier est, selon le principe de raison suffisante, l’effet d’une cause, même si l’on peut chercher indépendamment de cette recherche-là des causes propres pour les événements relatifs au complexe en tant que tel (en tant que système).

xi

« Nous sommes donc [nous, les philosophes] – comment pourrait-on l’oublier ? – les Fonctionnaires de l’Humanité. La responsabilité tout à fait personnelle qui est la nôtre à l’égard de la vérité de notre être propre comme philosophes, dans la vocation personnelle intime, porte en soi la responsabilité à l’égard de l’être véritable de l’humanité, lequel n’est que tendu vers le Telos et ne peut parvenir à sa réalisation, si du moins il le peut, que par la philosophie, que par nous, à condition que nous soyons philosophes avec sérieux. » (23)

C’est définir le supérieur par l’inférieur ; parlerait-on du fonctionnaire comme d’un « philosophe de l’humanité » ? Difficile de garder le sérieux ici fortement convoqué au service du genre humain, après une déclaration à ce point oxymoronique.

*

Annexes

Les jugements mathématiques sont dans leur totalité synthétiques. Cette proposition semble avoir jusqu’à présent échappé entièrement aux remarques des analystes de la raison humaine, et même être directement opposée à toutes leurs conjectures, quoiqu’elle soit incontestablement certaine. … L’on pourrait bien penser à première vue que la proposition 7 + 5 = 12 est une simple proposition analytique, qui résulte du concept d’une somme de sept et de cinq suivant le principe de contradiction. Mais si l’on y regarde de plus près, on trouve que le concept d’une somme de sept et de cinq ne contient rien que la réunion des deux nombres en un seul, et par là on ne pense absolument pas quel est ce nombre unique qui les comprend tous deux. Le concept de douze n’est en aucune façon déjà pensé par le fait que je pense simplement cette réunion de sept et de cinq ; et je puis décomposer autant qu’on voudra mon concept d’une telle somme possible sans pour autant y rencontrer le nombre douze. L’on doit sortir de ce concept, en ayant recours à l’intuition [je souligne] qui correspond à l’un des deux nombres, comme nos cinq doigts, ou bien (comme dans Segner dans son arithmétique) cinq points, et ainsi ajouter l’un après l’autre les unités du cinq donné dans l’intuition au concept de sept. L’on élargit ainsi effectivement son concept par cette proposition 7 + 5 = 12, et l’on y ajoute un nouveau concept qui n’était pas du tout pensé dans le premier, c’est-à-dire que la proposition arithmétique est toujours synthétique, ce dont on s’aperçoit d’autant plus distinctement si l’on prend des nombres un peu plus grands : en effet, il apparaît clairement que nous avons beau tourner et retourner notre concept autant que nous voulons, nous ne pourrions jamais, sans recourir à l’intuition [je souligne], trouver la somme par la seule décomposition de nos concepts.

(Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science, §2, c) Les jugements synthétiques ont besoin d’un principe autre que le principe de contradiction.)

*

Mais nous trouvons que toute connaissance mathématique possède ce caractère propre, qu’elle doit d’abord présenter son concept dans l’intuition, et cela a priori, par suite dans une intuition non pas empirique, mais pure ; sans ce moyen, elle ne peut faire un seul pas ; aussi ses jugements sont-ils toujours intuitifs, au lieu que la philosophie doit se contenter de jugements discursifs par simples concepts, et peut bien expliquer par l’intuition ses doctrines apodictiques, mais jamais les en dériver. Cette observation concernant la nature de la mathématique nous met déjà sur la voie de sa première et suprême condition de possibilité : c’est qu’il doit y avoir à son fondement quelque intuition pure, où elle puisse présenter tous ses concepts in concreto et pourtant a priori, ou bien, comme l’on dit, les construire.

(Ibid., §7, sous le titre : Première partie de la question transcendantale capitale. Comment la mathématique pure est-elle possible ?)

Vers une anthropologie métaphysique: Le Kant de Heidegger

Réflexions préliminaires (complément aux chapitres lxiii-lxviii et introduction)

La connaissance de l’homme en tant que liberté est la plus difficile. En effet, bien qu’il paraisse avéré qu’en tout homme se trouve le sentiment profondément enraciné d’une liberté, les lois de sa pensée ne lui permettent pas de rencontrer des preuves de cette liberté dans le monde où il existe en tant que partie de la nature, et la science empirique en vient donc à conclure que ce sentiment de son for intérieur est une pure illusion, dans la mesure où les motifs par lesquels une personne détermine sa conduite n’échappent aucunement à la causalité naturelle. Pourtant, cette conclusion nécessaire de la science empirique dans son domaine est contredite non pas uniquement par un sentiment intérieur que l’on pourrait, même universel, qualifier d’illusoire, mais aussi par nos connaissances a priori.

Il convient de distinguer cette liberté de la conception théiste qui la présuppose pour une rétribution finale – et qui la présuppose dans le phénomène, dans le monde naturel, comme si ne régnaient point là les lois irrévocables de la nature. Il faut également la distinguer de la conception utilitariste, qui la réclame pour son système pénitentiaire, donc prétend la trouver à son tour dans le phénomène.

L’empirisme est faux, parce que nous avons des connaissances a priori. – Ne peut-on cependant expliquer empiriquement (par l’expérience) de telles connaissances a priori ? Par exemple, ne peuvent-elles pas être une forme évoluée d’instinct, dont les individus héritent génétiquement ? – Quel est le gène de la liberté ? La liberté n’a pas de fondement génétique. Si c’était le cas, elle serait un phénomène. « La liberté n’a pas de fondement génétique » est une conséquence certaine de la philosophie transcendantale. – Mais cette liberté transcendantale n’est-elle pas un simple mot, une hypostase, tirée de la liberté vis-à-vis de la contrainte, et devenant d’ailleurs le principe de toute contrainte ?

On ne peut pas fonder l’anthropologie véritable sur les connaissances empiriques car celles-ci n’ont pas de caractère apodictique et ce qu’est l’homme doit être pour l’homme une certitude nécessaire et universelle, sans quoi toute hypothèse concernant l’homme est une violence à son essence en tant qu’elle se donne des fins (Endzwecke, fins dernières). L’anthropologie véritable est une anthropologie métaphysique (au sens large de ce terme, qui englobe et dépasse la métaphysique spéciale bordée par la science et la moralité). L’homme doit tirer la connaissance qu’il a de lui-même des seules connaissances a priori dont il se sait possesseur.

Kant distingue une connaissance de cette nature de l’anthropologie à proprement parler : « L’anthropologie qui provient des connaissances simplement empiriques ne saurait porter le moindre préjudice à l’anthroponomie qui est établie par la raison inconditionnellement législatrice. » (Métaphysique des mœurs) Mais on peut dire aussi que cette anthroponomie est une anthropologie métaphysique.

*

Les différentes conceptions de l’espace et du temps (à travers les âges et les cultures) ne sont pas telles qu’elles mettent en cause l’universalité de la subjectivité formelle, tout en étant un signe certain que l’espace et le temps n’ont pas d’existence objective.

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Le néant est un « non-concept » pour la physique (dont l’objet sont les corps et leurs relations spatio-temporelles) puisque ce néant serait, en physique, un espace sans espace et un temps sans temps. Le néant peut toutefois être un concept philosophique.

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L’illusion n’a pas de valeur épistémologique, cela signifie, précisément, que l’illusion n’a pas valeur de règle épistémologique. Elle peut cependant servir à mieux connaître les processus de notre représentation et cognition.

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« Je pense donc je suis », c’est la certitude de l’être pour ce qui pense. Or les objets ne pensent pas, donc la certitude de l’être n’appartient pas à la catégorie des objets.

Le « je pense » de l’aperception pure est, Descartes l’a montré, « je pense donc je suis ». Seul ce qui pense a l’être comme propriété nécessaire. L’être ne pouvant avoir aucun commencement (cf. Schopenhauer et la thèse de la première antinomie kantienne : le temps n’a pas de commencement), la pensée non plus. La pensée est, comme l’être, éternelle. La pensée étant l’activité de l’esprit, l’esprit est éternel.

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a/

Comment le milieu de l’homme peut-il être façonné par une technique dérivée de connaissances empiriques sans caractère apodictique ? (C’est la question qui conclut lxviii.) La technique est en effet un pouvoir, malgré le fait qu’elle dérive de connaissances empiriques non définitives. Comment est-ce possible ?

Le schématisme scientifique possède un pouvoir prédictif d’autant plus grand que les phénomènes sont schématisés (reproduits selon le schéma expérimental), soit, en définitive, que la vie elle-même est schématisée par et dans la technique. Une machine est une structure schématisée de forces naturelles selon la réduction expérimentale. Dans cette réduction, on constate par expérimentation (répétition orientée, discriminante) que telle force produit tel effet dans telles conditions. La machine est donc le support industriel de cette même force produit en vue de réaliser ce même effet dans ces mêmes conditions.

Le schématisme se raffine par l’analogie : par exemple, les résultats d’expérimentations sur les animaux sont réputés valides pour l’homme en fonction des analogies que nous connaissons entre la physiologie de l’homme et celle de l’animal.

b/

Tous les regards de l’humanité scientiste sont tournés vers le ciel car, sans qu’elle le comprenne bien elle-même, c’est de là qu’elle attend l’événement qui viendra contredire les hypothèses sur lesquelles repose le grand laboratoire expérimental qu’elle a fait de notre planète (dans ce laboratoire les forces sont à peu près contrôlées car les conditions du laboratoires sont connues). Cet événement ne sera sans doute pas une collision avec un astéroïde, dont la probabilité peut être estimée. Mais d’un événement dont la régularité se calcule en milliards d’années à une échelle inconnue de l’homme, personne ne peut dire s’il agira sur notre planète dans un million d’années, dans mille ans, ou demain. Un acarien ne voit pas venir le pied qui l’écrase.

Les scientistes se figurent avoir une vue complète de l’univers : ils reçoivent et interprètent des signaux de ses plus lointaines frontières ! Illusion d’acarien.

*

Le solipsisme est une conséquence des prémisses idéalistes. Si le monde, si les objets n’existent pas objectivement mais pour le sujet, donc subjectivement, il n’y a d’autre réalité que le sujet, et le sujet c’est moi – et moi seulement, car si « les autres » existent en tant que subjectivités propres hors de moi, alors il existe un monde hors de moi, objectivement.

Comment puis-je sauver l’idéalisme sans le solipsisme ? Tat twam asi (sanskrit « tu es cela », c’est-à-dire la philosophie schopenhauérienne) sauve le solipsisme : le principe d’individuation est la Maya.

Comment un sujet peut-il comprendre autrui comme sujet en soi et non comme simple objet ? Dans le phénomène, précisément, cela n’est pas compris : autrui reste un objet, même si je lui reconnais exactement les mêmes qualités empiriques qu’à moi-même, la même humanité empirique. Je ne peux comprendre autrui comme sujet que si je lui reconnais la liberté en soi, et il faut pour cela que je reconnaisse la liberté en moi, c’est-à-dire un même en-soi propre (tat twam asi ?). D’où la maxime « …autrui comme une fin et non comme un moyen ». Mais cette maxime n’est-elle pas née des nécessités concrètes, empiriques de l’organisation sociale ? « Ne fais pas à autrui etc. », une maxime empathique : se mettre à la place d’autrui, l’intersubjectivité, donc, plutôt que la relation sujet-objet.

Le solipsime est la philosophie naturelle de l’homme car on voit partout l’homme traiter son prochain comme un objet (un moyen) et non comme s’il voyait en lui un sujet (une fin).

Le matérialiste trouve une consolation dans le fait d’être au service de gènes se servant de lui pour leurs propres fins ; ce qui n’a pas de sens apparent ne concerne pas l’esclave, et dans un monde dépourvu de sens c’est l’esclave qui a l’esprit tranquille, non le maître. Le solipsisme est une conséquence des prémisses matérialistes. (La matière, la nature n’a créé que des choses, des objets dont je dois me servir pour maximiser mon bien-être. Certaines de ces choses prétendent être un « je » et il peut être préférable, dans mes desseins solipsistes, de leur laisser croire que je partage cette opinion quant à leur moi fictif. Cette tactique peut même impliquer que je fasse mienne en effet cette opinion superficiellement, car alors je parviens plus facilement à mes fins avec ces choses-là, je m’en laisse conter dans mes moments d’activité, quand je ne réfléchis pas tout à fait, étant entendu qu’un instant de réflexion me ramène toujours à la vérité vraie, à savoir que la nature n’a créé que des choses dont je dois me servir.)

Je sais qu’obéir aux gènes dont je suis le véhicule me vaut toujours une gratification (par libération d’endorphine). Ce qui est bon pour mes gènes est bon pour moi. Cela suffit.

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Il n’y a pas d’autre philosophie possible que l’empirisme radical pour qui accepte le darwinisme comme philosophie première. Aucun phénomène d’émergence dans la société humaine, qui n’est qu’une société animale. L’existence de sociétés animales (étudiées par la sociobiologie) rend nulle et non avenue l’idée d’un fossé entre biologie et sociologie comme il en existe un entre physique et biologie.

(Mais qu’en est-il au juste de cette incommensurabilité du biologique au physique elle-même, si la médecine moderne est une science physico-chimique ?)

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La défense de l’idéalisme par Schopenhauer face à des scénarios évolutionnistes (formation de la terre avant toute forme de vie, évolution du cerveau) n’est pas convaincante car elle concède trop à l’empirisme. Des hypothèses peuvent servir à établir une théorie empirique mais non une philosophie.

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Si la numération n’est pas dans le domaine logique mais relève de l’intuition, alors les ordinateurs sont à la lettre des machines intuitionnantes. (Cela les rend tout de suite beaucoup plus vivants !) (Je joins en annexe de ce billet une citation de la Critique de la raison pure sur la procédure intuitive de l’algèbre.)

Les obstacles à Der Geist sont-ils biologiques ou métaphysiques ? (Sur Der Geist, voyez xv, xvii, xxix Technology vs Biology, & lv Solid State Intelligence)

Le matérialisme est l’abdication devant Der Geist. Der Geist ne peut pas ne pas advenir s’il n’existe que des obstacles biologiques à son avènement (aucune complexité ne peut représenter un seuil théorique infranchissable) et nul obstacle métaphysique (qui serait que l’esprit est incréé, car l’homme ne peut alors le créer).

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L’œil est fait pour voir mais la lumière n’est pas faite pour voir, c’est-à-dire pour éclairer. (Pourquoi le jugement téléologique ne s’applique-t-il qu’au domaine de la biologie ?)

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L’ensemble de l’expérience sensible n’a aucun caractère de nécessité. Au contraire, chercher à voir dans la variété quasiment infinie des formes naturelles une nécessité crée un sentiment d’étrangeté profonde, le sens ontologique d’une telle profusion démesurée échappe à toute saisie intellectuelle. La raison aspire à l’en-soi indifférencié : la quête de l’Un (Parménide). Que les lois de la nature (prescrites par notre entendement) créent un monde aussi multiforme déroute la raison.

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On « rabaisse » l’apodicticité (comme je l’ai écrit : j’explique à présent la présence des guillemets) au rang de connaissance empirique si elle sert à la connaissance de Dieu ; autrement, c’est un déplacement qui ne permet aucun jugement de valeur.

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Tel oiseau, dans le cas d’école de l’éthologie, peut vouloir couver un ballon de foot, parce qu’il lui manque la synthèse a priori des concepts. Les caractères communs de l’œuf et du ballon suffisent à déterminer le comportement car sont des stimuli pour l’action instinctive et non des intuitions dans une synthèse. Les différences entre l’œuf et le ballon ne sont pas suffisantes pour contrecarrer les points communs, ils sont ignorés dès lors que la stimulation atteint le niveau requis (à partir d’un certain nombre de points communs). Les caractères de l’œuf ne font pas de l’œuf un objet (concept) pour l’oiseau : l’oiseau n’est pas sujet de connaissance. L’œuf qu’il doit couver est reconnu par différents caractères et non en tant qu’œuf ; est œuf pour l’oiseau tout ce qui présente ensemble une certaine proportion de caractères sensibles attachés à l’œuf de son espèce.

La taille d’un œuf est généralement variable, dans certaines limites, de même que sa couleur et autres caractères. Or la taille d’un œuf peut certes varier dans des proportions déterminées, aucun œuf cependant ne peut atteindre la taille d’un ballon de foot, ce qui n’empêche pas l’oiseau de vouloir couver le ballon. Ainsi, la stimulation de l’oiseau, sans doute par un principe d’économie qui rend en moyenne le développement de plus fines facultés de discrimination entre objets non pertinent évolutivement parlant pour cette espèce eu égard au coûteux développement du système cognitif correspondant que cela demanderait, est-elle provoquée par un seuil purement additif de caractères, au mépris de toute autre possibilité d’évaluation.

L’intensité artificiellement accrue des couleurs, loin de rendre l’objet inapte à provoquer la stimulation naturelle adéquate, au contraire la renforce : on parle de superstimuli pour des caractères, tels que la couleur, qu’aucun œuf ne peut avoir dans la nature et qui induisent malgré tout le comportement attendu de l’animal, et ce même en priorité par rapport aux objets de couleur naturelle. C’est dire que l’on ne peut pas non plus parler pour l’oiseau d’une expérience propre : tout peut être stimulus, même ce qui n’appartient pas à l’horizon évolutif dans lequel est orienté son système nerveux. Quand le stimulus est (joint à quelques autres) la couleur, plus la couleur est vive, plus le stimulus est fort, alors même qu’il existe une limite à l’intensité de la couleur que peut présenter l’œuf dans la nature.

Chez l’homme, le concept unifiant les caractères empêche que les déviations exorbitantes dans la qualité de ces caractères par rapport à l’expérience, conduise à tenir l’objet pour conforme à celle-ci. Un œuf bigarré sera tenu pour un œuf de Pâques et non pour un œuf naturel, et d’autres caractères (au toucher, etc.) pourront ou non le confirmer. Si l’œuf bigarré présente par ailleurs tous les caractères habituels d’un œuf naturel, on avouera n’avoir qu’un concept inadéquat de cet œuf (on ne sait pas de quelle espèce il s’agit). Quant à l’oiseau, il semble bien qu’un seul sens soit mobilisé dans telle et telle stimulation, par exemple la vue pour le comportement de couvaison ; les autres sens dont il n’est pas dépourvu peuvent servir à leur tour de façon exclusive dans d’autres situations (par exemple l’ouïe dans le chant nuptial), mais le système sensoriel de l’oiseau dans son ensemble ne lui sert pas à dégager un concept multisensoriel d’objet. Cette possibilité n’est peut-être possible qu’avec le néocortex (des mammifères).

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L’être-vers-la-mort (Sein zum Tode) ? L’homme ne sait pas qu’il meurt : il ne voit que le phénomène de la mort. Il sait que, si la mort appartient au monde des phénomènes, elle ne touche pas la chose en soi qu’est aussi l’homme.

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Vers une anthropologie métaphysique : Le Kant de Heidegger

Après ces quelques obscurcissements, venons-en au sujet de ce chapitre.

« Vers une anthropologie métaphysique : Le Kant de Heidegger. » Il convient de signaler d’emblée que ce titre est trompeur au point de vue heideggerien car, si une anthropologie métaphysique, ou anthroponomie, semble bien être le projet kantien, le projet heideggerien suppose qu’un tel projet soit insuffisant, voire non pertinent : « Si l’homme n’est homme que par le Dasein en lui, la question de savoir ce qui est plus originel que l’homme ne peut être, par principe, une question anthropologique. Toute anthropologie, même philosophique, suppose déjà l’homme comme homme. » & « L’ontologie fondamentale n’est autre que la métaphysique du Dasein humain, telle qu’elle est nécessaire pour rendre la métaphysique possible. Elle demeure foncièrement éloignée de toute anthropologie, même philosophique. » (Kant et le problème de la métaphysique) (Kant und das Problem der Metaphysik, 1929)

C’est de ce dernier ouvrage, une discussion de la Critique de la raison pure, que nous tirons les principaux éléments de la présente discussion. (Les citations de Heidegger en proviennent : collection Tel Gallimard, 1953, pour les numéros de page.)

i

C’est un parti-pris étonnant et à vrai dire paradoxal de caractériser d’emblée et fondamentalement, comme le fait Heidegger, la connaissance humaine comme finie, car cela revient à la déterminer par rapport à une connaissance infinie dont l’homme n’a et ne peut avoir aucune expérience.

La connaissance finie, nécessairement réceptive, a un Gegen-stand, objet, tandis que l’étant se révèle à la connaissance infinie comme Ent-stand, création : « Gegen-stand (le mot à l’égard de la connaissance infinie est contradictoire) « (Introduction de Waehlens et Biemel). La connaissance infinie est celle qui crée son objet, la connaissance finie celle qui reçoit son objet. Gegenstand est le mot allemand pour un objet. En écrivant Gegen-stand avec un trait d’union, Heidegger entend, par ce procédé dont il est coutumier, rendre apparent le sens de cette construction par le sémantisme concret de ses racines, à savoir « ce qui se tient vis-à-vis de (la connaissance finie) », tandis qu’Ent-stand, nominalisation de la forme entstand du verbe entstehen, « être créé, exister », rend apparent le sens « ce qui est tiré de (la connaissance infinie) ».

(La traduction de Gegen-stand par « ob-jet » et toutes les autres traductions correspondant à ce procédé, c’est-à-dire la simple introduction du trait d’union à l’intérieur du mot français correspondant au mot allemand « trait-d’unionisé » par Heidegger, sont évidemment hasardeuses et dépendent, pour être saisissables, d’une concordance entre la construction allemande et la construction française, concordance qui n’est pas toujours avérée, comme on peut s’en douter. Dans le cas présent, le préfixe ob- correspond certes à gegen, mais le -jet vient du latin jacio, « jeter », qui n’est donc pas le même concept que le Stand allemand. En outre, la construction en allemand est immédiatement perceptible par le locuteur allemand, tandis que la construction française, même quand elle lui correspond, en raison non pas du hasard mais de la lointaine racine commune indoeuropéenne, requiert souvent une bonne érudition grecque et latine.)

« La raison pure humaine est, pour l’instauration du fondement de la métaphysique, la source fondamentale, – en sorte que le caractère humain de la raison, c’est-à-dire sa finitude, devient essentiel pour la problématique de l’instauration du fondement. » (83) La finitude est essentielle. Mais pourquoi la finitude, même si personne ne cherchera à la nier, serait-elle justement la caractéristique à retenir ? L’homme partage la finitude avec les animaux ; celle-ci n’est donc pas une différence entre l’homme et l’animal, encore moins une différence essentielle. Le choix de la finitude comme caractéristique essentielle paraît donc arbitraire, alors qu’il est présenté par Heidegger comme allant de soi. On perçoit aisément qu’il s’agit d’opposer la raison humaine à une raison divine, même en ne conférant à cette dernière qu’un statut hypothétique : on est d’entrée de jeu placé dans le contexte théiste, lequel est néanmoins absent de la Critique de la raison pure.

Heidegger prétend que la problématique de la finitude de la connaissance humaine, et de la finitude humaine, apparaît dès les deux premières phrases de la Critique, qui s’ouvre, comme on le sait, par l’Esthétique transcendantale : « De quelque manière et par quelque moyen qu’une connaissance puisse se rapporter à des objets, le mode par lequel elle se rapporte immédiatement à des objets, et que toute pensée, à titre de moyen, prend pour fin, est l’intuition. Mais celle-ci n’a lieu qu’autant que l’objet nous est donné, ce qui n’est possible, à nouveau, du moins pour nous autres hommes, que si l’objet affecte d’une certaine manière l’esprit. » Le moins que l’on puisse dire est que la problématique de la finitude n’y est pas apparente de la manière la plus évidente. Heidegger insiste particulièrement sur les mots « du moins pour nous autres hommes », car il y voit le fait que Kant oppose ainsi la connaissance humaine finie à la connaissance infinie (qui ne peut être que la connaissance divine). Or, lorsque Kant parle d’« être pensant », en distinguant cette expression de l’être humain, il y inclut non seulement Dieu et les hypothétiques « esprits supérieurs » (les anges), mais encore les habitants intelligents d’autres planètes, dont, aux termes mêmes de la Critique de la raison pure, l’existence est, plus qu’une simple opinion (Meinen), une forte conviction (starkes Glauben), et dont la connaissance (tout comme celle des esprits supérieurs) doit être elle aussi marquée par la finitude, comme pour l’homme. Par conséquent, Heidegger n’est pas fondé à voir dans ces phrases le fait que Kant situe d’emblée sa réflexion dans le cadre d’une finitude essentielle de la connaissance et de la nature humaines ; si cette finitude est une réalité, elle peut très bien ne pas être l’essentiel pour autant, en tout cas Kant ne dit ni ne laisse entendre qu’elle le soit.

Ainsi, en ayant en mémoire les remarques de Schopenhauer sur le succès de la philosophie de Hegel, à savoir qu’elle permettait aux cagots, et à la religion d’État, d’y retrouver leurs petits, je suis enclin à voir un même phénomène dans le succès de la philosophie de Heidegger.

Une connaissance infinie, nous dit Heidegger, ne peut avoir d’objet lui préexistant et auquel elle s’ordonnerait, car ce serait alors une forme de finitude (92). Une connaissance finie est donc, elle, forcément créée, car si elle ne l’était pas, aucun objet ne lui préexisterait auquel elle aurait à s’ordonner, et elle serait donc une connaissance infinie créant elle-même le connu. Une connaissance finie est donc créée et, puisqu’elle est définie par rapport à une connaissance infinie, même si l’on ne dit rien du lien entre les deux connaissances, et si l’on ne dit pas non plus que cette connaissance infinie est davantage qu’une simple supposition, il semble assez naturel de voir dans tout cela l’idée que la connaissance finie réceptrice est créée par la connaissance infinie créatrice. Théisme à nouveau.

Or une connaissance infinie est une faculté infinie, et donc, comme une température ou une vitesse infinie, qui sont en physique des qualités infinies, c’est pour notre connaissance une singularité. C’est-à-dire qu’on ne peut penser une telle chose dans notre expérience, qui est seule à pouvoir nous présenter des qualités et des facultés. Il est donc paradoxal, une singularité devant en principe être traitée comme une limite à la ratiocination, comme l’indication d’une voie fermée à cette dernière, qu’on cherche au contraire à en tirer des conclusions, fût-ce de manière disjonctive.

Nous avons certes l’idée d’un Dieu omniscient (connaissance infinie) mais cette idée, selon Kant, est bien une « Idée de la raison » et la connaissance infinie reconnue à cet être en idée n’est pas la faculté d’un être appartenant à notre expérience sensible. La connaissance infinie est donc contenue dans notre connaissance finie en tant qu’idée de la raison, dans le kantisme. Il en résulte que notre finitude est première par rapport à l’infinitude dont Heidegger prétend se servir pour expliciter disjonctivement l’essence de notre finitude.

Si Dieu est une Idée de la raison et, à ce titre, réellement une cause finale (téléologique) de mon humanité – nécessaire en vue de mes fins en tant qu’homme –, rien ne permet cependant de dire que c’est également une cause efficiente de l’humanité. (Il faudrait prouver que la cause finale implique en soi sa nature de cause efficiente.)

En outre, on ne peut pas inférer de la proposition « la connaissance humaine n’est pas infinie » ce qu’est la connaissance humaine. En réalité, une connaissance finie ne peut rien dire d’une connaissance infinie. Quand Heidegger affirme qu’une connaissance infinie ne peut avoir d’objet qui lui préexiste, il se meut dans les marécages de la vieille métaphysique, dont le criticisme kantien a dénoncé l’inanité : les catégories de l’entendement sont « restreintes à l’usage empirique » (Prolégomènes à toute métaphysique…). Notre connaissance finie est ainsi faite qu’elle ne connaît de facultés que dans l’expérience, et, dans l’expérience, une faculté se définit par sa finitude. Une connaissance infinie n’est donc pas un objet de notre connaissance, sauf pour la vieille métaphysique « qui a gâté tant de bons esprits durant de nombreux siècles » et épuisé l’entendement humain « dans d’obscures et vaines ruminations » (Ibid.).

Nous avons d’ailleurs la preuve de ce que nous avançons sur le théisme de Heidegger, car il écrit : « Les phénomènes ne sont pas une pure apparence, mais l’étant lui-même. Et celui-ci, de son côté, n’est rien d’autre que la chose en soi. L’étant lui-même peut être manifeste sans que l’étant « en soi » (c’est-à-dire comme création [Ent-stand]) soit connu. Le double caractère de l’étant comme « phénomène » et « chose en soi » répond à la double manière dont celui-ci peut se rapporter soit à une connaissance finie, soit à une connaissance infinie : l’étant en tant que création [Ent-stand] et le même étant comme objet [Gegenstand]. » (93) (Les crochets sont du traducteur.) L’étant comme chose en soi se rapporte donc à une connaissance infinie, il est la création de cette connaissance infinie, qui ne peut être que Dieu. (La traduction française rend le sens théologique du passage plus transparent que dans l’original, puisque « création » est le terme théologique adéquat – la création du monde par Dieu –, tandis que l’invention linguistique de Heidegger, Ent-stand, n’est pas immédiatement associable à ce contexte. L’évidence est toutefois suffisante.) Ainsi, quand Heidegger rompt avec Kant, c’est dans le sens de la vieille métaphysique théologienne.

ii

La finitude de la connaissance implique selon Heidegger le primat de l’intuition dans la connaissance, car c’est par l’intuition qu’un étant se donne à connaître. Il s’agit donc, puisqu’on parle de l’étant, donc de l’expérience sensible, de l’intuition empirique ; or celle-ci est sous l’empire de l’intuition a priori, qui lui fournit la forme des événements dans l’espace et le temps. La mathématique ne porte pas sur l’étant, ne le connaît pas en tant que tel, mais connaît seulement sa forme selon l’intuition. Le primat de l’intuition dans la connaissance finie ne peut donc être tiré de la relation à l’étant. –Et ce d’autant moins que Heidegger pose le temps comme forme pure de l’intuition. Or la géométrie n’a rien à voir avec (les relations dans) le temps, seulement avec (les relations dans) l’espace.

iii

L’une des difficultés majeures de la philosophie transcendantale, comme de l’idéalisme qu’elle surmonte (mais qu’elle ne surmonte pas forcément sur ce point précis), tient à la question des sens et de la sensibilité. Pourquoi le sujet a-t-il un sens externe, des représentations si cela n’a pas d’utilité pour le sujet mais seulement pour le phénomène (le sujet en tant que phénomène) ? C’est en quelque sorte mettre une folie à la place du hasard (le hasard du matérialisme, où, selon l’image de Diderot, la vie apparaît et évolue après des jets de dés innombrables, qui sont autant de combinaisons et recombinaisons). Il faut reconnaître à Heidegger le mérite d’avoir bien cerné cette difficulté. Il s’agit de conférer à la sensibilité humaine un caractère de nécessité apodictique avant toute explication empirique. La réponse qu’il apporte au problème est toutefois douteuse.

« L’intuition humaine n’est point ‘sensible’ parce que son affection se produit au moyen des organes des sens ; le rapport est inverse : c’est parce que notre existence est finie – existante au milieu de l’étant qui est déjà et auquel elle est abandonnée – qu’elle doit nécessairement le recevoir, ce qui signifie qu’elle doit offrir à l’étant la possibilité de s’annoncer. Des organes sont nécessaires pour que cette annonce puisse se transmettre. L’essence de la sensibilité se trouve dans la finitude de l’intuition. … Kant trouve ainsi pour la première fois un concept ontologique et non sensualiste de la sensibilité. » (87)

« La finitude de l’homme implique la sensibilité prise au sens d’intuition réceptrice. La sensibilité en tant qu’intuition pure, c’est-à-dire en tant que sensibilité pure, est un élément nécessaire de la structure de la transcendance caractéristique de la finitude. La raison pure humaine est nécessairement une raison pure sensible. Cette raison pure doit être sensible en elle-même et non pas le devenir du seul fait de sa liaison à un corps. Au contraire et réciproquement, l’homme comme être rationnel et fini, ne peut « avoir » un corps en un sens transcendantal, c’est-à-dire métaphysique, que parce que la transcendance est en tant que telle sensible a priori. » (228)

Nous avons là une forme étonnante de raisonnement téléologique. Partant, toujours, de la finitude, Heidegger nous explique (cit. p. 87) qu’elle implique a priori des organes des sens car elle est finie et a donc en tant que telle des objets (l’étant). Il ajoute qu’est ainsi fournie une explication apriorique et « non sensualiste » de la sensibilité, c’est-à-dire une explication non empirique, conforme aux exigences d’une connaissance métaphysique (ontologique) (qui ne semble d’ailleurs nullement pouvoir être imputée à Kant sous cette forme).

Cependant, la valeur explicative est faible. Tout d’abord, présenter la sensibilité comme une conséquence de la finitude ressemble à s’y méprendre à l’apologétique de la théologie louant Dieu pour nous permettre d’admirer sa création, et par là, indirectement, Dieu lui-même, en nous donnant des sens. « Nous avons des sens car nous sommes des créatures finies » est au fond peu différent de « Nous avons des sens car Dieu nous a créés avec des sens » ; dans cette dernière proposition la finalité des sens est de rendre grâce au Créateur, la première comporte également une cause finale dans le fait d’un étant à « recevoir ».

Dans la seconde citation, p. 228, Heidegger précise que la raison pure est « sensible en elle-même » et non « du fait de sa liaison avec un corps ». Cela signifie-t-il qu’une raison sensible puisse se passer de corps ? On serait en effet tenté de l’imaginer puisque, si la sensibilité est transcendante par rapport au corps, si elle est a priori tandis que le corps ne le serait pas, alors ce dernier n’est pas nécessairement attaché à la sensibilité, et ne lui est pas nécessaire. Cela revient à dire que la sensibilité peut se passer des sens, une proposition contradictoire.

Mais ce que Heidegger semble dire, c’est que l’homme a nécessairement un corps parce que la raison humaine est une raison pure sensible. Or d’où tire-t-il que la raison humaine est une raison sensible sinon de sa finitude qui impliquerait nécessairement l’existence des sens ? Sa proposition est donc tautologique : l’homme doit avoir des sens car il a des sens. D’un autre côté, la proposition selon laquelle l’homme a des sens car sa connaissance est finie n’est pas démontrée, d’autant moins que Heidegger effleure l’idée, on l’a vu précédemment, d’une sensibilité sans corps. Il est possible d’imaginer une connaissance finie sans corps, donc sans organes des sens. Les anges de la théologie sont là pour montrer qu’une telle représentation, une telle idée est possible (même si elle n’est pas non plus démontrée, mais ici la question est de savoir si la conséquence tirée par Heidegger est indéniable). La finitude ne rend pas ipso facto le corps évident, même si notre finitude se revêt d’un corps.

La finitude de la connaissance implique l’étant, c’est-à-dire des objets, donc des organes pour percevoir ces objets, donc des organes des sens dans un corps. Il est difficile d’admettre qu’un tel raisonnement soit « ontologique » plutôt que simplement empirique : dans notre expérience, qui est une expérience limitée, nous avons des sens afin de percevoir des objets qui existent hors de nous. C’est un constat empirique. Heidegger ne fait que le traduire dans une phraséologie idiosyncratique et nouvelle qui ne le rend pas moins empirique.

iv

L’objet transcendantal (le noumène, la chose en soi), en tant que selon Kant les phénomènes sont rapportés par l’entendement à un objet (mystérieux), est le « corrélatif de l’unité de l’aperception », c’est-à-dire du « je pense ». M’est donc donné : « je pense », les phénomènes et X (=l’objet transcendantal).

Or l’X heideggerien, parce que l’interprétation par Heidegger de cet objet transcendantal est qu’il est la même chose que l’étant (empirique) mais rapporté en tant que création à une connaissance infinie (cf. i cit. 93), et qu’il est néant, c’est-à-dire Gegen-stand non thématique (179), ne paraît pas même se distinguer des intuitions pures et des concepts purs, eux-mêmes non thématisés (car purement formels). Ces intuitions et concepts purs sont eux-mêmes un néant « qui n’est pas un étant tout en étant ‘quelque chose’ » (même page). Ils sont éventuellement un néant différent.

v

« …l’âme, laquelle ne saurait d’ailleurs jamais être purement empirique » (191)

On peut même se demander si l’âme peut jamais être le moindrement empirique. L’âme fait partie, selon Kant, des « Idées de la raison », avec Dieu et le monde. Si le monde, en tant qu’idée de la totalité des phénomènes, peut bien être une idée empirique, puisque toute manifestation empirique est comprise dans cette idée, il semble plus pertinent de poser les deux autres Idées dans une même classe, et Dieu n’étant pas empirique, l’âme ne l’est pas non plus. Je ne vois pas quelle manifestation empirique l’âme peut recevoir dans une philosophie transcendantale et non théologique, étant entendu que, pour la théologie, Dieu lui-même est tout ce qu’il y a d’empirique.

vi

L’essence de la finitude du pouvoir humain est elle aussi déduite d’une comparaison hypothétique avec « un être tout-puissant » (272). Tout ce que nous avons dit en i sur ce procédé relativement à la connaissance finie s’applique également au passage sur le pouvoir fini.

vii

« Le Dasein dans l’homme caractérise celui-ci comme l’étant qui, placé au milieu des étants, se comporte à leur égard en les prenant pour tels. Ce comportement à l’égard de l’étant détermine l’homme dans son être et le fait essentiellement différent de tout autre étant qui lui est rendu manifeste. » (290)

Cette spécificité tout à fait unique de l’homme est au fond tirée d’une remarque purement empirique, à savoir des conditions observables sur la terre, où l’homme est le seul être « intelligent ». Kant évite quant à lui ce travers, en parlant de manière répétée de la possibilité d’autres formes de vie intelligentes dans l’univers, possibilité qui, nous l’avons dit, est plus qu’une simple opinion. D’où l’expression « tout être pensant », qui renvoie non seulement, à côté des hommes, à Dieu et aux « autres esprits supérieurs », hypothétiques, mais aussi aux extraterrestres. De son côté, Heidegger ne parle pas d’êtres pensants car l’être pensant, selon lui, c’est l’homme (et que Dieu est quant à lui la connaissance infinie). De sorte que, si d’autres espèces intelligentes étaient un jour connues de nous, il faudrait, suivant Heidegger, les appeler des hommes.

Pour un heideggerien, ces considérations doivent passer pour de la vulgaire science-fiction. Voyons donc ce que sont les vues de Heidegger sur la science. Dans Science et méditation (Wissenschaft und Besinnung, 1953), texte d’une conférence recueilli dans ses Essais et conférences, Heidegger commence par dire que la notion d’objet de la pensée moderne, et en particulier de la science moderne, est totalement inconnue de la pensée grecque et de la pensée médiévale qui l’ont précédée. Cette surévaluation des différences entre les âges de l’humanité, s’agissant de notions fondamentales, est une façon de voir les choses que j’ai déjà contestée chez un auteur comme Paul Feyerabend, dans lxviii, auquel je renvoie. Chez Heidegger comme chez Feyerabend, elle a une dimension instrumentale, à savoir que, bien qu’elle soit contestable et faiblement étayée (elle est étayée principalement par l’interprétation de tournures de langage), elle sert de support à une thèse principale, qui est chez Feyerabend que les théories sont incommensurables (ce qui est prétendument démontré par l’incommensurabilité de la pensée hellénique avec la nôtre) et chez Heidegger l’idée somme toute similaire selon laquelle l’« objectité » de la science moderne n’est ni universelle ni essentielle puisque, par exemple, les Grecs avaient de tout autres notions. Une fois que Heidegger a répondu de cette manière aux prétentions (certes infondées) du scientisme, il peut donner son approbation à toutes les interprétations théoriques de ce dernier, comme celles de l’école de Copenhague, qu’il discute brièvement dans le texte précité, aussi contestables que soient de fait ces interprétations. Ce qui montre au fond son désintérêt pour ces questions, mais est tout de même dommage car en l’occurrence les insuffisances du scientisme ne sont pas avérées seulement dans l’ensemble et en gros, mais aussi dans le détail, où la contestation point par point est moins susceptible de passer pour un préjugé « de philosophes ».

En outre, Heidegger prend totalement au pied de la lettre l’expression de « sciences exactes » et, même s’il a raison de souligner que ce que ces sciences ont à dire n’est pas essentiel, c’est alors au prix d’une discursivité frénétiquement idiosyncratique. – L’une des influences de Heidegger, Edmund Husserl, décrivait déjà la « science moderne » comme un ensemble à la fois de « tâches infinies » et de « normes absolument valables » (La crise de l’humanité européenne et la philosophie, conférence de 1935), sans y voir la moindre contradiction, alors qu’une absolue validité doit être sous-tendue par la complétude, c’est-à-dire par des tâches, si tâches il doit y avoir, non seulement finies mais également achevées.

Aussi, l’explication de l’insuffisance des connaissances « anthropo-psychologiques » (290) et des connaissances empiriques et scientifiques en général, est bien plus simple que ce que croient avoir trouvé Heidegger comme Husserl, à qui elle a en réalité complètement échappé, et c’est que le concept d’un objet empirique n’est jamais défini, que la synthèse empirique est continue (les « tâches infinies » de Husserl), et que les normes dégagées par ces sciences, loin d’être valables absolument, ne le sont qu’à titre d’hypothèses pouvant prétendre au mieux à un « analogue de certitude », ainsi que je l’ai montré, à partir de la Logique de Kant, dans les précédents chapitres. Et comme évoqué dans les remarques préliminaires, le pouvoir de la technique ne dément pas cette réalité, car il procède simplement du fait que la technique consiste dans le travail de machines reproduisant à plus ou moins grande échelle les conditions limitées et isolées de la réduction expérimentale (où les hypothèses peuvent se vérifier avec la plus grande certitude possible).

Le pensée « quotidienne » (alltäglich) selon Heidegger est au fond un empirisme, même si l’observation est là trop peu systématique pour avoir un caractère de scientificité ; mais, dans les deux cas, c’est toujours un tissu de simples hypothèses, et ce fait suffit à établir que l’empirique n’est pas le vrai essentiel. Une essence qui se laisserait connaître doit être connaissable a priori.

viii

« La ‘logique’ est privée de son primat traditionnel au sein de la métaphysique. Sa notion est mise en question. » (299)

En imputant ce résultat à la Critique de la raison pure, Heidegger s’exonère de sa propre responsabilité. Même si l’on peut admettre avec lui qu’entre la première et la seconde édition de la Critique Kant a reculé sur la question de la place de l’intuition pure et de l’imagination transcendantale pour réaffirmer un primat de l’entendement, donc de la logique (et ce mouvement avait déjà été critiqué par Schopenhauer dans sa Critique de la philosophie kantienne), et même si, sans cela, le rôle transcendantal de l’intuition et de l’imagination ne relève en effet pas de la logique proprement dite, Kant n’en maintient pas moins le rôle de canon de la logique pour toute pensée, comme critère de la vérité aux côtés de l’intuition et de l’imagination. (Heidegger trouve dans l’imagination transcendantale la racine de ces deux facultés que sont l’intuition et l’entendement, mais cela n’ôte rien au fait qu’à la logique reste assigné le rôle d’« appréciation critique (Beurteilung) et rectification (Berichtigung) de notre connaissance » [Logique de Kant].)

Heidegger s’exonère donc de sa propre responsabilité tout en invoquant l’autorité de Kant pour faire accepter une façon passablement obscure de philosopher, en s’excusant sur l’effondrement supposé, en métaphysique, de la logique. Il me semble que c’est là quelque chose que l’on peut rattacher aux remarques de William James sur la philosophie de Hegel, à savoir qu’une pensée visionnaire (pour ne pas dire illuminée) rencontre naturellement des difficultés à trouver sa juste expression :

« For my own part, there seems something grotesque and saugrenu in the pretension of a style so disobedient to the first rules of sound communication between minds, to be the authentic mother-tongue of reason, and to keep step more accurately than any other style does with the absolute’s own ways of thinking. I do not therefore take Hegel’s technical apparatus seriously at all. I regard him rather as one of those numerous original seers who can never learn how to articulate. His would-be coercive logic counts for nothing in my eyes; but that does not in the least impugn the philosophic importance of his conception of the absolute, if we take it hypothetically as one of the great types of cosmic vision. » (A Pluralistic Universe, 1909)

L’intérêt de cette citation est double. Le premier intérêt se trouve dans la défense d’un théiste par un autre théiste, celui-ci passant à celui-là son style « grotesque » et « si contraire aux règles élémentaires de la communication » pour une raison que je crois ne pas être autre que leur théisme commun. Le second intérêt est que la pensée hégélienne ne pouvant en aucun cas, compte tenu de ce qui vient d’être dit, être considérée respecter la logique, James reproche à Hegel d’avoir entendu définir sa dialectique comme une logique. Car James est convaincu de son côté que la logique est un produit d’école qui cherche à claquemurer la réalité dans des cadres rigides et mesquins, et il considère que la dialectique hégélienne a rendu sa liberté première à la pensée en l’émancipant de ce carcan. Mais – et je commence à trouver que l’expression revient beaucoup sous ma plume dans ces chapitres (c’est la troisième fois) – n’est-ce pas jeter le bébé avec l’eau sale que d’abandonner la logique parce que des docteurs ès philosophie (tels que les scolastiques) en ont fait ou en font le plus grand abus ? Des savants capables d’abuser de la logique sont tout aussi capables d’abuser de la dialectique hégélienne.

Puisque Heidegger fait partie de ces mêmes élogeurs de la folie, anti-logiciens, que W. James, Feyerabend (j’en ai parlé en son lieu) et d’autres, il n’est sans doute pas le mieux placé pour appeler Schopenhauer et Nietzsche des hommes de lettres plutôt que des philosophes (dans Le dépassement de la métaphysique [Überwindung der Metaphysik] – comme il fallait s’y attendre, « dépassement » ici ne doit pas être entendu selon le sens ordinaire de ce mot, mais plutôt comme un dépassement de la métaphysique qui dans le même temps la fonde…)

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Annexe

Die Mathematik aber konstruieret nicht bloß Grössen (Quanta), wie in der Geometrie, sondern auch die bloße Grösse (Quantitatem), wie in der Buchstabenrechnung, wobei sie von der Beschaffenheit des Gegenstandes, der nach einem solchen Größenbegriff gedacht werden soll, gänzlich abstrahiert. Sie wählt sich alsdenn eine gewisse Bezeichnung aller Konstruktionen von Größen überhaupt (Zahlen), als der Addition, Substraktion usw., Ausziehung der Wurzel, und, nachdem sie den allgemeinen Begriff der Größen nach den verschiedenen Verhältnissen derselben auch bezeichnet hat, so stellet sie alle Behandlung, die durch die Größe erzeugt und verändert wird, nach gewissen allegemeinen Regeln in der Anschauung dar; wo eine Größe durch die andere dividieret werden soll, setzt sie beider ihre Charaktere nach der bezeichnenden Form der Division zusammen usw., und gelangt also vermittelst einer symbolischen Konstruktion eben so gut, wie die Geometrie nach einer ostensiven oder geometrischen (der Gegenstände selbst) dahin, wohin die diskursive Erkenntnis vermittelst bloßer Begriffe niemals gelangen könnte.

Kritik der reinen Vernunft, Methodenlehre I. Hauptstück I. Abschnitt