Category: Recueil

Le zircon et le nard : Poèmes

En préface de mon précédent recueil, La Lune de zircon, j’expliquai la nécessaire présence du mot « zircon » dans le titre, laissant par ailleurs entendre que cet emploi, s’il restait isolé, pourrait n’être pas suffisant pour le but surnaturel que je poursuivais de cette manière. Ce pressentiment encore obscur est devenu depuis une certitude lancinante et je n’avais donc d’autre choix que de faire usage du même talisman, autrement injustifiable, pour le présent livre.

Florent Boucharel
octobre 2021

Ô Lune sur La Mecque !

Jules Laforgue

Gidá se chama o porto, aonde o trato
De todo o Roxo Mar mais florecia,
De que tinha proveito grande e grato
O Soldão que esse Reino possuía.

Os Lusíadas, IX, 3

La traduction française par Hyacinthe Garin, de 1889, des citations des Lusiades de Camões émaillant le texte (ci-dessus et au chapitre 2) est donnée en annexe (dans la partie Commentaires du présent billet).

Table des matières

  • Journal de Layla Zirgoun
  • Les Lusiadoïdes
  • Giallissimo
  • Le nouveau Magistrat d’Oz
  • La rose et les cendres (1991-1992)
  • À suivre

JOURNAL DE LAYLA ZIRGOUN

Portrait de l’auteur en émir Abdoullah, par Marc Andriot

I
La romance au téléphone d’or

Décroche, ô mon émir, ton téléphone en or…
Dans mon salwar kamiz indigo de tussor,
Seule, je me languis de ton bisht amarante ;
Tenant contre ma bouche une fleur odorante,
Je rêve à ton sourire et mon cœur, mon cœur bat
Si vite et fort, c’est comme un inouï combat,
Tendre et silencieux sur mon buste rebelle,
Dans mon sein soulevé qui te veut, qui t’appelle
Près de moi, dans la chambre ouverte sur le soir
De palmes du jardin, comme un grand encensoir
Purifiant l’air lourd de fraîcheur vespérale
Où le bulbul caché de sa gorge d’opale
Tire des sons divins qui charment ma langueur.
Quand la cane parfois lance son cri moqueur
De la mare aux joncs clairs, un instant d’hébétude
Me fait penser qu’elle a vent de ma solitude,
Allô ?

         –Madame, ici Brahim : le maître dort,
Méchoui très abondant. Je lui ferai rapport.

*

II

Mon émir adoré, blanc comme une colombe,
Si sur ton bisht soyeux de mon œil fermé tombe
Une larme en silence et mon cœur a frémi,
C’est que je suis heureuse avec toi pour ami.

Ton keffiyeh m’a prise en un feston d’étoiles,
Je pleure de bonheur quand tu m’ôtes mes voiles,
Et Dieu t’a pardonné ton sourire, ce jour
Où tu me pris mon cœur, car tu portes l’amour.

Pleine ô pleine est la Lune et mon cœur plein de joie,
J’aime ô j’aime l’émir qui dans ses bras me ploie
Et son baiser si doux que j’en perds la raison
Et touche des cheveux et des mains l’horizon.

Mon ami, ce bonheur, cette ivresse inouïe,
C’est trop, c’est beaucoup trop, je suis évanouie,
Ô je t’aime, et suis folle, et toujours tu seras
Mon ami : si j’ai peur, tu me conforteras,

Si mes pas dans la nuit ou les sables s’égarent,
Tu me retrouveras où les bateaux s’amarrent,
Au port où je veux vivre avec toi ce bonheur
De vivre en ne faisant qu’une âme et qu’un seul cœur.

Mon émir, que je t’aime ! Ô laisse, laisse encore
Mes larmes de bonheur couler, jusqu’à l’aurore.
Jamais plus je n’aurai de peur, tu seras là,
Mon rempart, mon trésor, mon bonheur : Abdoullah !

*

III

Que je t’aime, Abdoullah, mon ami, que je t’aime,
Ami je t’aime tant, et j’ai lu ton poème
En pleurant, Abdoullah, de joie et de bonheur,
Il ne me reste plus de larmes pour la peur,
Je n’ai plus de sanglots pour les chagrins, la peine,
Ni pour l’aversion, la colère ou la haine,
Je n’ai plus, Abdoullah, que des larmes d’amour :
C’est la rosée, attar des fleurs, au point du jour.

*

IV

Abdoullah, mon amour, la nuit est claire et douce,
La dune sous la Lune est belle, pâle et rousse,
La brise fait frémir les palmes du jardin,
Pardonne-moi ce jour morose et mon dédain ;
Je ne le vois que trop quand le rossignol chante,
Que je fus avec toi froide, ô presque méchante,
Te disant : « Tu le veux, eh bien tu m’attendras. »
Abdoullah, je ferai tout ce que tu voudras.

*

V

Abdoullah, que veux-tu, les femmes sont ainsi,
Je t’ai causé ce soir des chagrins, du souci,
J’ai repoussé l’hommage instant de ta caresse
Et renié les mots si doux de ma tendresse,
Tu trouves mon reproche un peu trop vigoureux :
Ne m’en accuse pas et nous serons heureux.

Abdoullah, pauvre ami, ne fais pas cette tête,
Voici mes mains, prends-les, baise-les, fais-moi fête.

*

VI

Abdoullah, ça suffit, ô je regrette tout,
Je ne te connais plus, tu m’as poussée à bout,
La bave de tes mots me blesse, m’humilie,
Ma tendresse jamais ne sera plus salie,
Attends un peu que j’aille ameuter tout Paris
Sur ce qu’à ma vertu fait subir ton mépris,
Quelle âme de crapaud ! Comment, à la colombe
Qui de son vol léger ta bassesse surplombe,
Oses-tu proférer ces… Tu dis ? De l’humour ?
Tu payes de sarcasme et de fiel un amour
Duquel tu ne pourras jamais te montrer digne !
Adieu. Quand tu seras plus sage, fais-moi signe.

*

VII
L’Alhambra peut attendre

L’Alhambra peut attendre, endormi dans ses tours :
Mon Abdoullah, je t’aime et t’aimerai toujours.

Je ne sais ce qu’ont dit les sages de Cordoue,
Je veux juste garder ta main contre ma joue.

Kaboul est en ce jour un jardin taliban,
Moi je chante pour toi les cèdres du Liban.

–Or si les Talibans sont un peu fanatiques,
C’est pour mieux exploser les chars des Soviétiques.

Les Talibans en Chine ont un air compassé,
Leurs hôtes solennels sont de cuir damassé…

–Abdoullah, est-ce ainsi que tu contes fleurette ?

–L’Amour est Taliban : lancé, rien ne l’arrête !

*

VIII

Les femmes de ta vie, Abdoullah précieux,
Ces femmes, je voudrais leur arracher les yeux,
Les voir supplicier par Brahim, ton eunuque,
Balayer les débris de leur beauté caduque
Sur le sol tout poisseux où gicle le sang, noir
Comme leurs cœurs pourris, et voir le désespoir
Se muer en horreur dans leur lente agonie.
Cela me donnerait une joie infinie.

Tu fronces les sourcils ? Comment oses-tu, chien !
Quel amour est plus grand et plus beau que le mien ?

*

IX

Ô Dieu clément, unique, écoute ma prière,
Abdoullah m’humilie, abats cette âme fière,
Écrase son orgueil de fou vindicatif,
Aplatis sous ton pied cet insecte nocif,
Je veux le voir pleurer devant moi plein de honte,
Qu’il dise : « Ainsi périt le méchant qui t’affronte,
De prince me voilà tributaire à présent,
Affermis sur mon cou ton joug dur et pesant »,
Sinon je crains que passe –à moins que je ne meure–
Zaïnab, ma servante, un très mauvais quart d’heure.

*

X

Ta caresse de fou s’est transformée en crasse,
Cesse de voir en moi la source de ta race…
Je méprise la France, un État policier,
Méprise l’Angleterre, entrepôt d’épicier,
Je veux revoir Djeddah dans les brises salées
Sur la corniche, au bout les barques ensablées,
Quand le palmier se berce au chant du rossignol,
Son ombre violette ondulant sur le sol,
Djeddah dans la fraîcheur mauve du crépuscule…
Que l’Occident est laid, sordide et minuscule !

*

XI

Après le jour brûlant, c’est moi qui suis ta Lune,
Avec moi que tu vas prendre l’air sur la dune ;
La brise de la mer et son parfum salé
Désaltèrent ton front par le soleil hâlé ;
Ce que dit le murmure étoilé de cette heure,
Dont la voix familière est tout intérieure,
Mon amour, je le sais car je dépose en toi
Les rayons de ma vie en un geste de foi.

*

XII

L’améthyste du ciel est, dans le crépuscule,
Une fraîcheur exquise où le jardin ondule
Au chant du rossignol déployé par le vent,
Et nous pouvons quitter le havre de l’auvent
Pour humer le parfum des fleurs au bord des dunes ;
Je choie avec ferveur nos délices communes,
Et si tu vois alors dans mes yeux se former
Des larmes, souviens-toi qu’il est bon de t’aimer.

*

XIII
La chanson du bulbul

La chanson d’un bulbul dans les palmes virides
Enchante le jardin de ses trilles rapides
Tandis que la fraîcheur du soir va s’embaumer
De rose et de jasmin. Qu’il est bon de t’aimer.

La chanson d’un bulbul dans les virides palmes
Égaye le soupir au vent des treilles calmes,
Et ce délassement qui m’ouvre enfin tes bras
Distille des baisers, qu’altéré tu boiras.

*

XIV
Le pèlerinage de Rimbaud à La Mecque

Perahu mabuk kemudi gila (Pantoun malais : « Bateau ivre, gouvernail fou… » Le père d’Arthur Rimbaud, le capitaine d’infanterie Frédéric Rimbaud, était un orientaliste arabisant de quelque réputation, qui traduisit le Coran. Sa bibliothèque pouvait bien comporter un recueil de pantouns malais, par exemple dans les traductions françaises de Dulaurier de 1845.)

Rimbaud ne pouvait point, trafiquant en Afrique,
Surtout pas à Harar, ville sainte islamique,
Être resté kafir : ce n’est point contesté
Puisque c’est au contraire en tous lieux occulté.

Et c’est donc à Harar, la sainte forteresse
Aux minarets gardés par l’hyène et la tigresse,
Que le Voyant, lassé d’adolescents tourments,
Dit la profession de foi des Musulmans.

Le Voyant, j’allais dire –et n’est-ce point comique ?–
Le Voyou, mais voilà comment ce fait s’explique :
Les koufar sont friands d’ordure et les voyous
Chez eux sont admirés de même que les fous.

Mais qu’un jeune clochard, un punk, cherchant la Voie,
Trouve son Dieu, voici la meute qui larmoie
Ou bien couvre le tout en un profond secret
Où nul conspirateur ne veut être indiscret.

Or Rimbaud, converti, fit le pèlerinage
De La Mecque, c’est sûr, et bien vite ; à quel âge ?
Dix-huit ans selon moi, parce qu’à dix-sept ans
On n’est pas sérieux ou l’on n’a pas le temps.

À La Mecque Rimbaud rencontra Hadji Lâme
Grand commerçant d’ébène et…

                                                    –Que tu me fends l’âme,
Abdoullah, non c’est vrai, quoi ! de quel droit causer
De ce peintre impudique, et sans me courtiser ?

*

XV

Abdoullah, ne crois point que dure cette extase
Ni que brûle toujours la flamme qui t’embrase,
Je parle avec franchise et pendant que tu dors :
Ce n’est pas que je craigne ennuis ou désaccords
Mais à présent tu crois vivre un conte de fées,
Les stipulations à peine paraphées,
C’est normal ; cependant, si cet état d’esprit
Se dérobait toujours au temps qui le guérit,
Certes bien malgré moi je me verrais contrainte
De te faire savoir quel mal est ton atteinte ;
On ne vit pas d’amour et d’eau fraîche en tous temps,
Ce monde nous appelle à des choix importants,
Et si la passion t’ôtait l’esprit pratique,
Ce serait bien dommage et très problématique ;
C’est dans la plénitude aveugle du plaisir
Qu’il ne faut pas laisser les conduites moisir,
C’est quand tu ne sens plus tes pieds dans les babouches,
En plein bonheur, qu’il faut aller chercher des couches.

*

XVI

Souviens-toi du Soudan : les Nègres filiformes
Qui présentaient des taux de mélanine énormes
–Quel ébène– voulaient nous vendre un girafon,
Six femmes, deux grigris, un boutre, un balafon,
Mais il faisait si chaud que perlait ta barbiche
Ainsi que le museau d’une petite biche.
Je revois l’océan dans tes verres teintés
Au filtre purpurin, cerclés d’or, incrustés
De diamants, les flots où volait ta pensée,
Tandis que mon niqab de grège damassée
Sur l’abaya feutrée aux profonds chatoiements
Enveloppant de nuit, d’astres mes mouvements
Séduisait les koufar vineux et xanthochromes,
Au Ritz, sur la terrasse…
                                        Oublions ces fantômes,
Ici, sous les remparts de la sainte cité,
Makkah, ville interdite à la duplicité,
Que ne souille le pied d’aucun chien d’infidèle,
Et dont le Cube noir est clef spirituelle.

*

XVII
Ce miroir dont Kaboul est le nom

Kafir, regarde-toi dans ce miroir : Kaboul !
Si tu te crois puissant, tu dois être maboul ;
Tu rejoins les Soviets dans l’Enfer des vampires,
Que venais-tu chercher au tombeau des empires ?
Tes chars, tes avions, tes hélicos blindés :
Remballe ce fatras de jouets poignardés.
Tu payais en dollars des gens à ne rien faire,
Cet argent te servait, fol, à les faire taire,
Pour ce plomb corrompu perdant l’or de leurs cœurs :
Tu vois sans coup férir les Talibans vainqueurs,
Car ceux que tu séduis se changent en mauviettes,
Voulant te ressembler…

                                       –Abdoullah, tu m’inquiètes.

*

XVIII

Le Français est scatophage, il raffole des excréments (Charles Baudelaire)

Parce qu’il a le droit de gober des étrons,
Le Français se croit libre et ses doigts sont marrons,
Réfléchis bien avant de t’asseoir à sa table.
La France est un État policier détestable,
Et le socialisme arabe, nominal,
Est policier d’avoir pris le Code pénal
À ces cognes mangeurs de molles bestioles,
Idolâtres d’un Corse…

                                     –Abdoullah, tu m’affoles.

*

XIX

Passer un infidèle au fil de notre alfange,
Ce plaisir nous le donne en exemple l’archange
Qui brandit une lame entièrement de feu
À la porte d’Éden. Ainsi l’a voulu Dieu.
Et ces voluptés-là sont de nous convoitées ;
Deux choses ici-bas n’osent être comptées :
Les grains de sable avec les aspirants martyrs.
Celui que l’on retient en pousse des soupirs,
Pour cette oblation l’on court, on se bouscule,
Le monde mécréant est à son crépuscule,
Les cavaliers d’Allah…

                                      –Mon chéri, s’il te plaît,
Apporte-moi du jus de dattes dans du lait
Au lieu de marmonner tout seul dans ta barbiche,
Et puis nous irons faire un tour sur la Corniche.

*

XX
Suite de la romance au téléphone d’or

Allô, Fatma, chez toi, meilleur c’est plus c’est gros…
Le téléphone est d’or mais je n’ai pas les mots,
Puisse le mécanisme arranger en caresses
Les sons que de ma bouche excitable tu presses,
S’il pouvait transformer en longs baisers profonds
Les mouches des discours surannés et bouffons,
Ou te porter ma voix, par moyens cinétiques,
À l’autre bout du fil en strophes poétiques,
Si seulement…

                       –Tu sais qu’un choix de diamants
Fait toujours oublier à point tes bégaiements.

*

XXI

Je pleurais, à présent j’ai honte de mes larmes,
Tu me dis le néant de mes vaines alarmes.

Je pleurais dans le vent, l’écho m’a renvoyé
Le vide dans lequel mon cœur était noyé.

Je pleurais en voyant anéantis mes rêves,
Comme un flocon léger, si léger, tu m’élèves.

Je pleurais impuissant devant un huis fermé,
Tu m’ouvres un jardin de roses parfumé.

Je pleurais me voyant perdu, dans un abîme,
Tu m’élèves à toi sur la plus haute cime.

Je pleurais sans espoir de trouver le chemin,
Dans la nuit tu me prends doucement par la main.

Comme, au milieu des fleurs enclose, une fontaine
Je pleurais, mais je ris à présent de ma peine.

Aimer était l’erreur de ne point te chercher
Et j’éludais l’Amour en feignant l’approcher.

Le néant me tuait mais je fuis cette geôle
Et je pose ma tête enfin sur ton épaule.

Mon lien au néant se rompt –un fil si fin–
Car je donne à jamais mon cœur, enfin, enfin !

Portrait de l’auteur en émir Abdoullah, par Cécile Cayla Boucharel

LES LUSIADOÏDES

XXII
Grande Mosquée de Mayotte, département français

Bateau de sable blanc, de fientes de colombes,
De fumée épicée et d’ossements de tombes,
Cocotiers bruissants et coquillages mous,
Ectoplasme bouilli de Césaire en burnous,
Au Panthéon nitreux, glougloutant, les grands hommes
Reconnaissants parfums des arabiques gommes
Dans le cuivre dissous, de Marseillaise igné,
Le casque du dragon par un coq lutiné,
Le coq ne cherche pas à choisir entre plumes,
Pour lui tout est fumier, cendres et peaux d’agrumes,
Miasmes réconfortants, détritus précieux,
Harem de volupté, de vanité –les deux–,
Basse-cour, il est Roi de tout ce qui caquète,
Cocotte, gratte, glousse indifférent, becquette
Ou bien porte un plumeau sur la tête en marchant,
Kwassa-kwassas pêcheurs, mais peu, mais déclenchant
Des rires d’icoglans, tandis que les Comores
Aiguisent les kandjars de leurs ancêtres Maures,
Un regard de travers pour là-bas l’ONU,
Où Brahima travaille, à la plonge, inconnu,
Et les Corans de cuir, les cornets à friture,
Les chèvres de l’Aïd à la sous-préfecture,
Boubous hijabisés, niqabs boubouïsés,
Les pneus du brigadier dans l’égout enlisés,
L’égout qui rend ses eaux, dégurgite son chyle
Sur la poussière rouge au fond du bidonville,
Un inventaire à la Rachidoun Al-Prévert,
Et de loin un Éden sur la mer, écrin vert,
Paradis, Gulistan, les Houris sont d’ébène,
Bárbara, Camões de neuve Mytilène
Serrait contre l’acier de son armure, épris,
Le chocolat fondu de sa nymphe, et le riz
D’un sourire épongeait sa fièvre paludique
D’épave et bois flotté, pour antispasmodique
Il avait dans sa hutte au bord des grands marais,
Cachant des scorpions, le drapeau portugais–
Qui sera, Mahoraise à l’étonnant patois,
Vainqueur des Jeux floraux, ton Camões gaulois ?
Ô ZUP ultramarine, admirable Mayotte,
Qui sous ton abaya ne mets pas de culotte
Parce qu’il fait trop chaud, découvre au monde entier
Ton drapeau bleu-blanc-rouge en haut d’un cocotier,
Quand ta Grande Mosquée, ampoule de lumière,
Lâche tous les oiseaux Simorgh de sa prière.

*

XXIII
Pacific War : La guerre pacifique

Îles

L’Américain viride et le Japonais sable
Se disputent l’enfer de la jungle indomptable,
Le moindre confetti d’archipels submergés,
Des plages sédiments de volcans abrogés,
Les cavernes sans fond où des hordes tribales
De Papous sacrifient à des dieux cannibales,
Des marais où les morts flottent horizontaux
Tandis que les vainqueurs sont noyés sous les eaux,
Des champs cyclopéens de plantes carnivores,
Des lagons de requins et tranchants madrépores,
Des cratères béants aux miasmes corrompus,
Brouillards empoisonnés, flux ininterrompus,
Distillés par la nuit, de gangrènes putrides,
Les hauts arbres peuplés d’ombres anthropoïdes,
Les terriers des blaireaux, les antres des serpents,
Les trous où sont cachés des œufs mous et gluants,
Le labyrinthe noir d’immenses termitières,
Corps à corps, brandissant des loques de bannières,
Leurs drapeaux, soleil rouge ainsi qu’un grand étang
Au pied du mont Fuji rempli le soir de sang,
Étoiles et sillons en lambeaux dans la brise,
Comme un corps d’animal qu’une jeep pulvérise.
Quand l’orage s’éteint, il pleut du fer fondu
Sur le limon huileux dans les eaux suspendu.

L’Américain couleur de grenade lâchée,
Le Japonais de sacs entassés, de tranchée.

Ciel et mer

L’Océan devenu la cible des frelons,
Un parterre d’iris fauché par les grêlons,
Le ciel comme un abîme où tomber pour y vivre,
Le vertige fécond, sous un arc-en-ciel ivre,
Du pilote qui boit le pur nectar des dieux :
De cet Olympe il plonge, ébloui par les feux
Des canons lancinants, dans ce tunnel de flamme
Pour planter sur un trou de fonte l’oriflamme
Incandescent et dur de son cœur explosé.
Béhémoth se convulse et le dard est brisé.

*

XXIV
Les Grées des Bijagos : Poème mythologique

As Dórcadas passámos, povoadas
Das Irmãs que outro tempo ali viviam,
Que, de vista total sendo privadas,
Todas três dum só olho se serviam.
Tu só, tu, cujas tranças encrespadas
Neptuno lá nas águas acendiam,
Tornada já de todas a mais feia,
De bívoras encheste a ardente areia!

Os Lusíadas, V, 11

Lorsque Gama longeait les îles Bijagos,
Laissant derrière lui les pays Jalofos
Et Mandingues –ceci par Camões, fidèle,
Fut en vers retracé dans son œuvre immortelle–
Cinglant voiles dehors vers le cap des Tourments,
Et Mozambique, alors terre de Musulmans,
Et Mombassa, grand port du Kenya, puis vers l’Inde,
Au Malabar, hauts faits dignes des chants du Pinde,
Lorsque Vasco passa l’archipel guinéen,
Attenant au Cap-Vert ou Cap Arsinarien,
De la verte Bissau, pensait-il qu’une Grée,
Vieillarde contrefaite, orde et défigurée,
Portant à bout de bras l’œil aux trois sœurs commun,
Depuis un promontoire entouré de nerprun
Contemplait par ce globe oculaire pythique
Ses navires bravant l’océan Atlantique ?
Ô songeait-il, peut-être, admirant ces massifs,
Que s’il avait le front d’aborder les récifs,
La sorcière et ses sœurs, gardiennes des Gorgones,
Jetteraient sur ses pas de noires belladones
Ou cerises du diable, et que ses matelots
En périraient, les nefs, squelettes sur les flots,
Symbolisant l’échec de lusitaine audace ?
Ou bien augurait-il seulement que la place
Était par les cheveux grouillants d’un tel démon
Souillée, et qu’y sifflait entre ronce et chardon
Un nid par trop fécond de féroces vipères
Au milieu de furtifs scorpions mortifères ?

*

XXV
Les Bouddhas de Ceylan

A nobre ilha também de Taprobana
Já pelo nome antigo tão famosa,
Quanto agora soberba e soberana
Pela cortiça cálida, cheirosa,
Dela dará tributo a Lusitana
Bandeira…

Os Lusíadas, X, 51

Les Bouddhas de Taprobana font grise mine, un Portugais
Brouille le mystère puissant de leurs larges sourires gais,
Car, en hissant à Colombo le drapeau de Lusitanie,
Couronnes de fer, croix, écus et deniers, longue litanie,
L’inconnu donne un air étrange à toutes les fleurs du pays
Et –du moins ceux qu’il ne prend pas– aux rouges, flamboyants rubis,
De même ses habits grossiers n’inspirent par leur balourdise
Que des mouvements instinctifs de mépris en toute franchise,
Et puis son système pileux a quelque chose d’animal
Comme s’il venait des forêts plutôt qu’en navire amiral,
Comme si les singes des lieux, en somme, avaient pris le contrôle,
Et, malgré leur sens de l’humour, pour un Bouddha ce n’est pas drôle.

Il enseigne des mots brutaux aux trop candides papegais,
Les Bouddhas de Taprobana font grise mine : un Portugais.

*

XXVI
Perlas de Barém (Perles de Bahraïn)

Atenta a ilha Barém, que o fundo ornado
Tem das suas perlas ricas e imitantes
À cor da Aurora

Os Lusíadas, X, 102

Entre des montagnes de sable à pic sur l’horizon, mer Rouge,
Entre des promontoires nus sous le soleil blanc, rien ne bouge.

Entre les géants embaumés qui se contemplent dans ses eaux,
La mer, zircon dans un désert sans fin traversé de chameaux,
Entre forteresses de sel ardent, dunes pétrifiées,
Immobiles escarpements d’acropoles scarifiées,
La mer calme, sans mouvement, des boutres qui semblent dormir
Attendent sur ce grand miroir que nul souffle ne fait frémir.

Le gouffre amer s’est refermé sur des corps couleur de l’ébène.

L’homme, comme si vers le fond l’appelait un chant de sirène,
En puissantes brasses franchit, plongeant, les différents degrés
D’enténèbrement et froidure à l’abord des bancs désirés,
Et dans la pénombre sa main cherche parmi les coquillages
Celui qui distille la perle aux plus iridescents nuages
Et murmure en ces profondeurs : « Cherche encore, cherche plus loin,
La plus belle… au-delà de l’air dont ton cœur a pressant besoin. »

*

XXVII
La thériaque au fond de la mer

Nas ilhas de Maldiva nace a pranta
No profundo das águas, soberana,
Cujo pomo contra o veneno urgente
É tido por antídoto excelente.

Os Lusíadas, X, 136

Maldives, peau de bronze intense et fleurs rubis des grenadiers,
Archipélagique jardin de minarets et cocotiers,
Comme on cueille au fond de la mer, à Barem, des perles nacrées,
Ici, nous dit le fils du Pinde, en traversant les eaux moirées,
Dans le gouffre silencieux aux inquiétantes floraisons,
On récolte parmi le frai d’efficaces contrepoisons.

L’un de ces pêcheurs nus, parfois tue une aquacole couleuvre,
Parfois il doit se dégager des huit bras collants d’une pieuvre,
Et parfois il retrouve épars entre les coraux arlequins
Les squelettes de compagnons brisés par les dents des requins.

Il se trouve peut-être encore un champ de cette thériaque
Dans une caverne marine, au bout d’un labyrinthe opaque,
Où tant de plongeurs courageux, ou forcenés, se sont perdus
Et qui, depuis ce jour, là-haut ne sont plus des leurs attendus.

Priez pour l’âme des noyés, heureux habitants des Maldives,
Qui ne craignez point le venin des serpents et des grandes vives.

*

XXVIII

On connaît encore assez mal les mœurs des monstres abyssaux,
Pourtant, si l’on y réfléchit, la Terre étant couverte d’eaux,
Notre monde est un grand abysse, et nous vivons à la surface
Comme si nous n’avions pour nous que deux dimensions d’espace.
N’est-il point très étrange, après avoir tout exploré,
Tout conquis du ferme relief, que doive nous rester barré
L’abîme qui fait le vrai corps de cet aqueux planétoïde ?
Sommes-nous un dépôt crasseux formé sur une peau squalide ?

GIALLISSIMO

Ces poèmes sont déjà parus sur ce blog avec une présentation et une filmographie partielle du giallo italien ici.

XXIX
Amore giallo

La main dans le gant noir ouvre un rasoir brillant,
Les yeux de Francesca, si beaux, s’écarquillant.

–Francesca, c’est ton sang qui gicle, rouge et tiède,
Sur les murs, au plafond…

                                         Tu réclames de l’aide ?
Voyons, vous êtes seuls, ton assassin et toi,
Tu ne peux demander le rempart de la loi.

Mais tu ne m’entends plus, ta vision se brouille,
Le salon disparaît, que ton liquide souille.

C’est la fin. Il l’aimait, s’en souviendra toujours.
Les amours les meilleurs sont aussi les plus courts.

*

XXX
Amore giallo 2 : Message anonyme

Bonjour, vous êtes bien chez Francesca Mori.
Je ne suis pas chez moi pour le moment, sorry,
Surtout n’hésitez pas à laisser un message :
Je vous rappellerai.

                                –Francesca n’est pas sage,
Dit une voix étrange, altérée à dessein
Mais aussi dévoilant un délire malsain,
Francesca va mourir dans d’atroces souffrances :
C’est le prix à payer pour tes intempérances.
Je vais te démembrer comme un quartier de bœuf
Dans le bustier lilas que tu portes, le neuf
Acheté mercredi sur la place des Roses
Ensemble avec des bas ; tu vois, je sais des choses,
Et toi tu sais pourquoi je vais t’écarteler,
Te vider de ton sang et puis te violer,
Immonde courtisane, écoute bien, écoute,
Cette nuit tu mourras, ne conserve aucun doute,
Et mes profonds soupirs sur ton corps en lambeaux
Diront à ton cadavre aux viscères si beaux
Mon amour, un amour plus grand que tout au monde,
Et plus noble que grand, prostituée immonde !
Me reconnais-tu là, maintenant ? Réfléchis,
Tente de deviner qui fera du hachis
De ton infâme viande, ô Francesca légère ;
Tu ne trouveras pas, c’est un épais mystère,
Et puis pour ton cerveau si petit c’est trop dur.
Je sonnerai chez toi, tu m’ouvriras, bien sûr,
Tu te plaindras qu’un fou monstrueux te harcèle.
Ma voix te paraîtra tellement irréelle…

Francesca va crever, bon débarras, adieu,
Quelle tranquillité sous le ciel calme et bleu.

*

XXXI
Pourquoi ces gouttes de sang, Dino, sur ton smoking ?

Dino, cas schizoïde, histrionesque et lâche,
Ne se rendit point compte, en relevant la hache,
Après un premier coup tombé sur le sternum
Sans, on se doute bien, le moindre ultimatum,
Alors qu’il la tenait au-dessus de sa tête
Ajustant cette fois au crâne de Suzette,
Que des gouttes de sang tombèrent sur son dos.

L’arme fendit en deux demi-melons égaux
Le chef blond jusqu’au cou, déliant les opales
Et zircons du collier comme autant de pétales
Tombant avec le vent d’une fleur en été…

Dino, d’adrénaline et de joie hébété,
Se servit tout d’abord un Campari rondelle,
Contemplant sur le mur, en juge, une aquarelle,
Puis, en ayant goûté le talent réfléchi,
Exhala le plaisir d’un gosier rafraîchi.

Trouvant son mocassin droit tâché d’une goutte
Comme un grenat, avant de reprendre la route
Il sortit de sa poche un tube mol et noir
Et cira ses souliers brillants comme un miroir.

Il se rendit alors, pour la conduire en ville,
Chez Ambrogia, brune au beau corps juvénile ;
C’est une fois là-bas, au milieu des danseurs,
Le suivant sur la piste au brouillard de sueurs,
Qu’elle vit le smoking crème brillant dans l’ombre
Dégouliner de sang en fanfreluche sombre.

*

XXXII
L’assassin porte une perruque blonde

Lucio, quel pervers immoral, se déguise
En femme pour tuer des hommes par surprise.
Il feint l’esseulement, dans un cuir noir moulé ;
Quand on lui parle, il prend un air chaste et troublé,
Nul ne peut résister à ses minauderies ;
Son teint frais, ses grands yeux, ses lèvres orfévries
Brûlent, fondent le cœur, et l’or de ses cheveux
Rendrait Don Juan même esclave ou malheureux.

Mais lorsque sa victime, aveugle d’assurance,
S’imagine toucher enfin sa récompense,
Lucio d’un rasoir lui cisaille le cou
Et profane le corps sanglant, car il est fou.

LE NOUVEAU MAGISTRAT D’OZ

XXXIII
Apologie de Socrate

Le mot « apologie » ayant un sens pénal,
Cette œuvre fanatique inocule un grand mal.

Celui qui fut frappé par la justice aveugle,
Ses propos ne sont rien, une vache qui meugle.

Le fait de ne point fuir, le pouvant, sa prison,
C’est sciemment donner à ses juges raison ;
Puisque le principal intéressé s’avoue
Coupable par ce fait, sa défense est très floue,
Si bien qu’on ne saurait dire équitablement
Que l’accusé reçut un lâche châtiment.
Que se gardent de nuire à Thémis diffamée
Les philosophaillons en mal de renommée !

Car sa désinvolture abjecte montre à nu
L’âme noire et le cœur taré du prévenu :
Ne point se prosterner devant la cour auguste,
C’est clamer que sa cause est perverse, est injuste.
Je n’enregistre rien dans ce fameux procès
Qui, s’agissant du Droit, ne montre un plein succès.

Tout homme étant mortel, comme c’était un homme,
Socrate devait boire à cette coupe, en somme.

*

XXXIV
En lisant les vers faux de Marguerite Yourcenar

Marguerite Yourcenar, cintre dans l’habit vert,
L’Antiquité sordide où ton humeur nous perd
A de l’esprit français les miasmes de vinaigre
Et de l’Académie un cynisme de maigre ;
Ce qu’il faut de sclérose et de spleens durs et longs
Pour mettre les Anciens au niveau des salons,
Tu l’avais, et c’était révolutionnaire
Comme le delirium tremens d’un grabataire,
Comme un cri dans la nuit d’éthéromane nu,
Avec je ne sais quoi de gris et de chenu,
La révolution des soixante-neuvardes,
Élégance livresque et grimaces hagardes,
Comme un docteur Jekyll sous acide à Neuilly,
D’être dans les journaux en bien, d’un coup vieilli,
Et c’est dans ce passé de Grèce esclavagiste
Que tu parles de nous, en ichtyologiste
Ayant des lettres… Soit. Cependant, Yourcenar,
Tes vers alexandrins ont un air de bazar,
Car sans le dogme dur « césure à l’hémistiche »,
Ça ne se scande pas, ou l’on paraît potiche,
Ce n’est donc point métrique : eh bien, tels sont tes vers,
Ils se lisent en prose. À dire aux habits verts.

*

XXXV
La Muse

Quand je dis que je t’aime et t’appelle sylphide,
Tu pâlis de me voir regarder dans le vide,
Ou tu tournes la tête, inquiète, pour savoir
Si passe une beauté que je viendrais de voir.
Tu ne reconnais pas l’étrange créature
–Le reflet, dans mon cœur hanté, de ta nature–
Dont je te rends l’image, irréelle à tes yeux ;
Certes tu n’en dis rien, car ça reste un peu mieux
Que ton précédent flirt, et puis jouer un rôle,
C’est ta vocation d’artiste, et parfois drôle.–

C’est la Muse ! pour qui, sur l’autel de la foi,
J’en ai sacrifié de plus belles que toi.
Je n’espère donc point que tu me rendes grâce
Quand j’aurai consumé ta chair impure et grasse,
Immolé dans le feu tes entrailles, versé
Ton sang sur le pentacle et le charme dressé.

J’en ai sacrifié de plus étourdissantes,
Qui boivent désormais leurs haines impuissantes
Dans des hoquets hideux et d’horribles sanglots,
Et plongent dans leur sein le baiser de leurs crocs.

*

XXXVI
La forme de la femme

La forme de la femme est… un drôle de truc.
Je ne lis qu’un apôtre, et c’est ce bon gros Luc.

L’aveu sempiternel de tes cérémonies
Est plus grand que le monde en moi, mais tu les nies.

Bien souvent ta froideur est dure comme un roc,
Quand tu peux m’envoler sur les traces d’Enoc.

Était-ce à votre goût, ce cœur que vous mâchâtes ?
On ne le dirait point, vu que vous le crachâtes.

Je sais que tu voudrais un jour connaître Alep,
Mais comme je l’ai dit nous irons à Tam Diep.

*

XXXVII
Énigme rimée

Une simple grenouille
Portant tête de veau
Et trouvant que c’est beau,
Qui suis-je ?
                     La Franchouille.

*

XXXVIII

Tu m’épluches en silence,
Méditant mon désespoir.
Ce regard vide me lance :
« Mon troisième œil veut te voir. »

*

XXXIX
Le retour de la momie de la malédiction

Quand la gitane obèse ausculta son tarot,
Je vis sur sa moustache un léger soubresaut,
Elle dit : « Cher monsieur, je vois à quelques signes
Que je préférerais vous lire dans les lignes
De la main » et me prit en ses doigts boudinés,
Qu’elle venait hélas de porter à son nez,
La paume que je dus lui laisser retranscrire.
Surprenant son œil terne à nouveau se réduire,
Je la lui retirai : « Madame, c’est assez,
Les amis dont le sel et l’humour déplacés
M’ont amené chez vous ont bien eu de quoi rire,
Brisons là. –Ignorant, osa-telle me dire,
Mon incrédulité rendant plus cramoisi
Son déplaisant faciès dans ce salon moisi,
Sur la tête de mort de ma défunte mère,
Tu cours un grand danger imminent, mortifère :
La caisse qu’en bateau tu portes d’un pays
De sable d’où, croit-on, mes aïeux sont sortis
Dans ses planches enferme une chose maudite
Dont la sombre présence aux hommes interdite
Te portera malheur si tu ne préviens pas,
En télégraphiant au vaisseau de ce pas,
Son approche du port : qu’on la jette aux méduses
Et que Dieu fasse grâce à tes clartés obtuses. »

Je compris que Neville et Ruprecht, les gredins,
Avaient prémédité ce bateau de gandins
En concertant le tour avec la bohémienne,
Et ris par-devers moi d’avoir trompé leur peine.
J’attendais d’un moment à l’autre mon trésor,
Une momie intacte et jaune de Louxor.

La voilà ! Je n’ai plus qu’à rompre ces liens…

–Un gendarme, alerté par des cris inhumains,
Trouva dans son manoir le cadavre livide
De l’émir Abdoullah, près d’une caisse vide.

*

XL
L’émir Abdoullah enquête à Chinatown

La secte du dragon noir contrôle le port ;
Celle du dragon rouge a droit de vie et mort
Sur tous les blanchisseurs bridés de ces parages,
Le dragon d’or écume, exigeant sur les gages,
Ce qu’on appelle là restaurants ; les tripots
Sont au dragon puant, comme les entrepôts,
À moins que je n’impute à l’un ce que fait l’autre.
Le parrain de chacune est un genre d’apôtre,
Un vieillard décrépit en contact permanent
Avec les faux esprits d’un culte inconvenant,
Dans des vases gardés par d’horribles eunuques,
Immigrés illégaux des farouches Moluques,
Mais la police veille et ces rites sournois
Bientôt éprouveront la rigueur de nos lois.

Djeddah depuis toujours fait commerce d’épices
Mais la raison, messieurs, pour que ces maléfices
Prospèrent sur le sol du Royaume sacré
Des Saoud, protecteurs des Lieux saints, célébré
Par l’Oumma tout entière et de très nombreux cafres,
Que peut-elle bien être ? Et que seront les affres
De notre conscience au jour du Jugement
Si nous avons laissé sans juste châtiment,
Sous prétexte d’ouvrir nos sacs aux bénéfices
Pleuvant de ces koufar au front de pain d’épices,
Le koufr impertinent de leur duplicité ?
Je veux voir le courroux dans vos yeux irrité,
Car pourquoi le saint Livre interdit-il l’usure
Si nous ouvrons nos ports à la recette impure,
À ces pieux lotos d’abomination ?
Je n’ose imaginer que vous ne criiez non !

Messieurs, si la vertu, si le patriotisme,
Si la haine du shirk et du socialisme
Enflamment comme il sied vos fronts de noble ardeur,
Donnez-moi le mandat d’arrêt dont j’ai l’honneur,
Pour la foi dans le vrai que le Bédouin confesse,
De porter à vos pieds la doléance expresse.

*

XLI
Le Pétomane avec un grand P

In memoriam Joseph Pujol (1857-1945), par qui la France s’est à jamais illustrée dans l’art du pétomane.
Aux grands hommes la Patrie reconnaissante.

L’Apogée

Joseph, quand tu proutais sur scène, quels fous rires !
Quelles ovations, quels rappels, quels délires !
Hurlant, le tout-Paris de rire s’écroulait
Et se roulait par terre ; en chœur on s’étranglait ;
Le personnel devait décorseter les dames,
Qui, rouges, devenaient de vrais hippopotames,
Risquant l’effacement dans une explosion.
Jamais un art ne vit autant de passion
Avec sa catharsis éthique déchaînée.
Cette histoire ne peut même être imaginée
Tellement tu vas haut sur les cimes de l’art.
Ton nom est comparable au seul nom de Mozart.
Le retentissement énorme de tes caisses
Transportait les Français en d’extatiques liesses,
Les chants que solfiaient tes pets les plus foireux
Offraient à ce pays d’être le plus heureux.

C’était au Moulin-Rouge, où se fit ta fortune.
Le magnat, le banquier, l’orateur de tribune,
L’icoglan étranger, ministres, présidents,
Comblaient ton opéra de leurs éclats stridents,
Et tu n’étais pas moins riche et puissant et grave
Qu’eux tous car l’univers, Joseph, fut ton esclave.

Quelque poète abscons† te diffame, en bavant ?
Qu’importe ! Autant, Joseph, en emporte le vent.

La Chute

Qui croirait que ces faits, dont se pâment les Muses
En entendant jouer tes suaves cornemuses,
Ton crépitant clairon, ton pipeau fulminant,
Seraient –qui ?– le prélude au drame hallucinant
Que je dois à présent décrire : en cette gloire,
En cette gloire immense et surérogatoire
Que nul n’a reconquise après toi comme alors,
Survint la tragédie, après tant de transports,
Joseph, quand tu voulus prouter la Marseillaise.

Bien que l’idée en soi ne fût pas si mauvaise,
Hélas ! le Cabinet, qui fut ton commensal,
Oyant interpréter l’hymne national
Par le fion divin du plus grand Pétomane,
S’avisa tout à coup que cet art est insane.

Fin

Guillaume Apollinaire, qui a écrit contre l’art du pétomane dans Le Poète assassiné (cet art y est présenté comme un exemple recommandable et sain de spectacle par un moraliste à dessein ridicule), à l’époque où Pujol triomphait.

*

XLII

J’ai voulu le bonheur avec toi partagé ;
Tu t’en vas, des sanglots dans ton cœur affligé.

Pardonne-moi, Philis, car malgré tout je t’aime,
Apprends-moi que l’on peut vivre hors d’un poème !

Je t’aime et n’ai pas su te le dire ! ô là-bas
Tu vis sans mon amour ; Philis, ne me hais pas.

*

XLIII
Je hais la poésie…

…qui ne m’a pas permis de vivre en philosophe
Alors qu’être mortel est une catastrophe,
Qui m’a traîné d’ennuis en dégoûts préconçus
Et vu tous mes espoirs par avance déçus,
Qui de force me met la livrée insultante
D’un clown à poignarder pour sa mine effrayante,
Le philosophe-clown ! et non, comme la loi
Dans Platon le voudrait, le philosophe-roi.

Je hais de toujours vivre à l’écoute de Muses :
Des femmes ! ou plutôt un convent de Méduses.

Je hais cette torture insane du cerveau
Dont je ne conçois plus que ce puisse être beau.

Je hais cette babouine à l’évidence folle
Qui me persécuta d’une amitié frivole
Et quand, par si constante obsession traqué,
Je cédai, s’éloigna, me laissant détraqué.

Je hais Philis, Clitandre, Aminte et Galatée,
Doris, Cassandre, Elvire, Hélène, Clitotée,
Chimène, Laïla, mais même si j’aimais,
Comme le Camões, même si j’acclamais
Une Négresse noire au milieu de la flore
D’Afrique en bord de mer, je haïrais encore
Cette inspiration, nouvelle par ici,
Car je hais Zerbinette, Alcmène, Audrey, Lucy…

Je hais ce dont personne à ce jour ne peut dire
Si le genre humain, sans, serait meilleur ou pire.

LA ROSE ET LES CENDRES
(1991-1992)

Encore un reste de poésies anciennes, dont les autres sont éparpillées parmi les précédents livres, ce choix ayant séparé ce qui ne devait pas l’être.

XLIV

Entrouvre le portail cueille les roses noires
Traversant le jardin aux mille illusions
Perds tout et sois heureux c’est autant de victoires
Heureux d’aimer la nue et les évasions

Laisse couler ton sang sur la neige éternelle
Le poison sur le drap qui recouvre les morts
Souffre et ne fais pitié qu’à la Mère immortelle
Pleure on rira de toi les riches et les forts

Et maintenant le feu se déchire dans l’ombre
Pour dissoudre ta chair et la semer au vent
Jette sur ton chemin des pétales sans nombre
Noirs rouges violets au vent
                                                au vent
                                                                 souvent

*

XLV

Si belle
La nuit
S’enfuit
Charnelle

Cruelle
Et lui
Sans bruit
T’appelle

Douleur
Du cœur
Il t’aime

Trop fort
S’endort
Tout blême

*

XLVI

Malade de la vie ombre à jamais perdue
Cherchant loin des parfums l’intérêt pour l’amour
Il allait morne et lent la pitié défendue
Vers ses rêves de laid dans ses tourments de sourd

Il crut être aimé fou ! crut en la confiance
Si tôt aimé si tôt trahi si tôt tout seul
Vagabond vagabond reprends donc ton errance
Tout seul adieu bien seul seul absolument seul

*

XLVII

Et quand le vent soufflait sur ses rêves de femme
Balayant déblayant les désirs amoureux
Et que le cœur crevé séparé de sa flamme
On le voyait errer étrange et malheureux

Il aimait à mourir pâle et mal-héroïque
Comme mourut le Christ suspendu sur la Croix
Et la voix de l’humain sermon ou bien supplique
Laissait dans son oreille un murmure d’effroi

Nul n’a baisé sa chair que les lèvres des ombres
Quand la fièvre rongeait son crâne plein de ciel
La brume bavait folle à ses deux tempes sombres
Toutes ses voluptés ses hontes et son fiel

Quand on le vit pleurer tassé dans un coin frêle
Une femme riait empreinte dans deux bras
Elle heureuse lui mort lui malade elle belle
Solitude des cieux…
                                 Froids…
                                                          Mortuaires draps…

*

XLVIII

Plic ploc
La pluie
Qui pleure
M’essuie
Plic ploc

C’est l’heure
D’aimer
Courir
S’armer
Souffrir
Plic ploc

Cheveux
Trempés
Aveux
Trompés
Plic ploc

Je t’aime
Et même
Je meurs
Adieu

Des cœurs
Qui passent
Effacent
La pluie
Adieu

La pluie
Qui pleure
M’essuie
Plic ploc

C’est l’heure
Adieu

*

XLIX
Rimbaldienne

Cheveux longs pipe au clair avale les nuages
Avance heureux d’un peu de ciel et de soleil
Sur les chemins du blé lieu des vagabondages
Seul et pourtant aimé le sourire vermeil

Les mains dans les longs trous les yeux vers les navires
Des ports ensommeillés la nuit des parfums lourds
Beau comme un romano vagabond des délires
Fuyant l’embaumement dans les caves des sourds

En tout endroit dérange et fais rire les folles
Nulle part à ta place où le monde se vend
En retard sur le vide amoureux de paroles
Ton cœur ne pleure pas il engloutit le vent

*

L
Les Amours femmes

Quand l’amour a réduit leurs êtres à des corps
Étouffés de désirs longs brûlants et languides
Et que les nuits d’été pétrissent leurs efforts
En des voiles de chair blancs affolés avides

Les femmes que tout veut et qui ne veulent rien
Substance de plaisir parfums forts de luxure
S’enlacent dans le noir où nul ne se souvient
Du blasphème fécond de leur étreinte impure

Glissant d’entre leurs dents s’échappent des soupirs
Ou bien encore un cri de leurs lèvres mouillées
S’écoule sur leur peau ces intangibles cuirs
D’évanescents contacts et peines fourvoyées

Les mains vont sur les seins les lèvres sur les fleurs
Feux s’épanouissant dans le creux de leur ventre
Et quand l’air est empli de pesantes odeurs
La brise du soir bleu fraîche dans l’ombre rentre

*

LI

Folle elle a peint le ciel en bleu
Elle a fait briller le soleil
Quand elle pleure lasse il pleut
L’Amour à sa chair est pareil

Quand elle aime c’est triste et beau
C’est une rivière de sang
Et mon cœur comme un blanc bateau
Sur ce lit splendide descend

Je n’aimerai qu’elle je crois
Elle a fait tournoyer mes cieux
Autour des ongles de ses doigts
Autour de son sein merveilleux

Chutes les feuilles de cristal
À ses pieds laissent leur beauté
Cette nuit pour nous rendre au bal
Elle ira nue et moi tenté

*

LII

Il descendit sur les terrasses
Pleines du soleil des amants
Où les panthères se prélassent
Tièdes près des bains endormants

Des fleurs rouges ouvraient les lèvres
Empreintes de désirs ardents
Dans leurs jeux on sentait les fièvres
De nuits aux parfums décadents

Et son regard scrutait le vide
Pour trouver les noms du bonheur
Mais le silence était aride
Stérile et fier de sa laideur

Las dans les cieux son cœur se perche
Rongé par la haine à son tour
Le bonheur n’est pas mais l’on cherche
Et les vierges ont fait l’amour

*

LIII

Puisqu’en son cœur pour moi il n’y a pas de place
Puisqu’elle m’a chassé de ses jours de ses nuits
Puisque je ne suis rien souvenir qui s’efface
Je ne veux plus rester parmi les tristes bruits

Seize ans et déjà las de la triste existence
Que me restera-t-il d’un langoureux soupir
Qu’elle poussait parfois en une longue danse
Rien mon Dieu j’ai le choix l’oublier ou mourir

*

LIV

J’aime revenir en ce lieu
Où l’on allait parfois ensemble
Tout est fini je crois mon Dieu
Elle est bien partie il me semble

C’est un lieu qui n’a ni couleur
Ni voix sans elle ni d’arôme
Ici j’ai toujours un peu peur
De la voir elle ou son fantôme

À SUIVRE

LV

Ce dernier poème est le premier d’un chapitre du prochain recueil, chapitre dont il annonce le contenu.

Le dictateur tuait chaque jour un poète
De sa main, pénétrant dans la prison secrète,
Exact, à la même heure en fin d’après-midi ;
On avait ficelé sur un siège, étourdi,
Insulté, bâillonné l’espion anarchiste
Dans une chambre sombre où, seul et parfois triste,
Ce dernier attendait de connaître son sort ;
C’est alors que, rompant le silence de mort,
Entrait, majestueux, le Président à vie
En personne : un honneur qu’en principe on envie.
Le dictateur voulait, un pistolet en main,
Au prisonnier, vieillard, homme mûr ou gamin,
Tenir quelques propos lui dévoilant son âme
–Il fallait cependant être homme et non point femme,
Le sexe étant la chose afférente aux geôliers–.
Ensuite il remontait la paire d’escaliers
Et pressait son chauffeur de le conduire en ville,
Au cotillon offert par quelque lâche édile.

Un copiste inconnu, pour la postérité
A retranscrit un choix de cette cruauté.

FIN

La Lune de zircon : Poèmes

Dans une préface, je lus un jour que le célèbre auteur du Magicien d’Oz, l’Américain L. Frank Baum, souhaitait d’abord appeler son livre La Cité d’émeraude mais que la maison d’édition à laquelle il s’adressa ne voulut pas le publier sous ce titre car elle refusait superstitieusement, était-il expliqué, tous les titres comportant des noms de pierre précieuse.

Il me vint à l’esprit que j’avais enfreint cette règle avec mon recueil Opales arlequines. J’aurais sans doute effacé le souvenir de ma mémoire, en parlant à mon tour de superstition, s’il ne m’était apparu au cours du processus de pensée que le titre choisi par moi pouvait en effet être fourvoyé, car comment accueillir la présomption de celui qui déclare, de fait, « Mes poèmes sont des pierres précieuses » autrement que par un haussement d’épaules et la réplique : « Laissez vos lecteurs, s’ils existent, en décider. » C’est ainsi que l’anecdote en vint à me ronger – d’autant plus que j’avais fait usage d’autres matières précieuses, l’ivoire et l’or, pour le titre d’un recueil suivant, La Lune chryséléphantine, accumulant ainsi les marques d’une pompe intolérable.

Il me fallait trouver un talisman pour prévenir les conséquences de ma faute, et je compris que ce ne pouvait être que le nom de la seule pierre précieuse qu’il fût permis de nommer, en raison d’une sonorité poétiquement impossible, à savoir le zircon.

D’où, lecteur, cette Lune de zircon, que je dépose à tes pieds.

La Chouette, par Pierre Boucharel (1925-2011)

*

Magistrat, tu es nègre
Arthur Rimbaud, Une saison en enfer

Table des matières

(1) Théâtre de Layla Zirgoun
(2) Le Magistrat d’Oz
(3) Reliquat

(1) THÉÂTRE DE LAYLA ZIRGOUN

.

I

Méditerranée !

Pourquoi la mer, si bleue et si phosphorescente,
Pour ce pied de déesse est-elle une descente
De lit, quand sur le sable où se cuivre ton corps
La caresse de l’air, aux langoureux accords
D’un murmure de plage à ta peau dévouée,
Répand sur chaque grain la brise dénouée
D’un soleil devenu l’amant de tes rameaux ?

Pourquoi la mer, ton cœur et l’horizon jumeaux
M’ont-ils abandonné, bazardé dans le gouffre
Où la pénombre bave un miasme de soufre ?
Et je ne rêve plus, inapte à te chanter
La douleur, ne pouvant pour ton rêve inventer
Un pays bien connu… Que reste-t-il, ô dôme
Du délire d’azur, funambulesque arôme
Où nous presque pleurions ?

                                            Un monde sans la mer !
Un océan d’ennui, gris, noir, blanc, sombre, amer…

*

II

Égée

Philis, ton corps est beau, plus belle encor la mer
De tes yeux bleus, plus belle encor que l’or amer !
Que le feu, que la terre et que l’air, et que l’ombre,
Plus belle que l’amour du délire où je sombre,
L’île rose égéenne où le soleil descend
Pour vernisser ta peau de golfe iridescent !
Philis, ô ma sirène, étends comme une faille
La nacre de ta queue, hallucinante écaille,
Sur mes rêves voués à l’idole poisson :
Que d’algues et de sel je fasse une moisson
Pour te suivre, en plongeant des fangeuses lagunes,
Dans l’abîme étoilé de cadavres de lunes !

*

III

Philis ou l’Orient, sirène anthropophage,
Vous dévore le cœur pour assouvir sa rage
En pleurant à jamais la mort des cachalots
– Et quel péan de rut, ces délirants sanglots ! –
Que peux-tu, frère humain, si son rêve sublime
Ne connaît que l’effroi des monstres de l’abîme,
Dont elle fut la reine et la proie, oubliant
Dans leurs palmes de muscle un jasmin souriant
Qu’elle avait, las ! cueilli, pénétrée en son âme
De l’innocent désir, si lointain, d’être femme !
Quand rougit la pâleur fiévreuse de son sein,
Si fleurit l’hibiscus au bord du clair bassin,
C’est qu’elle a bu ton sang, et la vampiresse ivre
Te voyant à ses pieds renoncer même à vivre,
Abandonnera là ton squelette rongé,
Revomi par le gouffre où vous aviez plongé
Enlacés ; frère humain, Philis, l’enchanteresse,
Te donnera la clé d’une orde forteresse,
Et tu l’aimeras tant qu’en regardant le ciel
Tu verras un abysse infernal – éternel.
Philis ou l’Orient, la lycanthrope nue,
T’arrachera le cœur en pleurant, ingénue.

*

IV

Philis, sur ton rocher au milieu de la mer,
Quand ne restera plus un seul morceau de chair
Sur les débris épars de mon squelette indigne,
Tu sentiras la faim et je te ferai signe
Depuis ta conscience acide : « Ô mon amour,
Je t’aurais emporté sur mon voilier, le jour
Où tu m’ensorcelas vers ton île maudite,
Et je t’aurais menée à l’autel d’Aphrodite
Pour nouer nos péplums et te serrer la main ;
Je suis navigateur et connais le chemin
Qui de ces noirs récifs conduit aux ports allègres,
Brillants de perroquets, de joyaux et de nègres,
Où l’on admirera ta fatale beauté
Et je serai partout, grâce à tes feux, fêté,
Invité chez les grands, favori des matrones,
Et j’aurai des lauriers, ô j’aurai des couronnes,
Et l’on dira ‘Quel homme !’ et l’on se pâmera,
Du vainqueur de Philis on se réclamera.
Ainsi t’en reviendrait, Philis, tout le mérite,
Car sans le charme gai la grandeur est proscrite. »

Voilà comment s’adresse à ton atroce orgueil
Le spectre à qui tu fis de ton île un cercueil,
Mais dans l’obscurité sinistre de ces grottes,
Toi qui manges mon cœur, tu m’entends… et tu rotes !

*

V

Philis, sur le dragon aux écailles de nacre,
Laisse-moi t’emporter loin d’un monde pouacre
Vers une île inconnue au milieu de la mer
Où nous serons heureux sous un ciel toujours clair.
Mais comme le beau temps trop uniforme ennuie,
Quand tu me le diras je ferai de la pluie
Et nous regarderons l’orage crépiter,
Les palmiers se débattre et les flots s’agiter
Depuis la véranda de notre sanctuaire.
Je te prendrai la main, en geste liminaire
À ces mots : « Ô Philis, quel homme est plus heureux
Que je le suis depuis que nous vivons à deux,
Chaque heure de ma vie à présent embaumée
Par l’amour, ô Philis, Philis, ma bien-aimée… »
Philis, souriras-tu, d’un air mystérieux,
À ce tendre propos, simple mais sérieux ?

Dans le volcan éteint se trouve une merveille :
Le pays des dragons à la cotte vermeille.

*

VI

Philis, sur le dragon aux écailles de nacre,
Laisse-moi te ravir à ce vain simulacre
Où des âmes en peine, indignes d’exister,
Feignent tout le bonheur qu’elles voudraient goûter.
Tu n’as jamais, Philis, été comme la foule,
Aveuglément qui va comme pierre qui roule,
Et plutôt que d’avoir ses coudes dans les reins,
Ton ombrelle accrochant de gros arrière-trains,
Tu m’attends esseulée en haut sur la terrasse,
Dominant la cohue et l’ambition basse.
Tu verras dans le soir approcher mon dragon,
Il descendra du ciel jusques-à ton balcon ;
Ô prends ma main, Philis, monte sur ce Pégase,
Quand le dernier tison du jour enfin s’embrase ;
Nous nous envolerons dans le champ étoilé,
Car je t’aime et je viens sur mon iguane ailé !

*

VII

Philis, sur le dragon aux écailles de nacre,
Puisque l’illusion est pour nous sombre, est âcre,
Je t’emporterai loin de ce rêve d’un fou.
Ô je t’emporterai ! ne demande pas où,
Ce lieu n’a point de nom, connu d’aucune carte
– Certains disent que c’est du côté de la Sarthe,
Qu’en savent-ils ? – Là-bas, près d’un vallon de lys,
Des roseaux nous feront un doux nid, ô Philis !
Je suis l’Hany Istók, né dans les marécages,
Ces bayous ont aussi de romantiques plages,
Et je te montrerai mes pieds verts et palmés
Quand tu caresseras mes squames élimés.
Toi que l’on destinait à devenir, si tendre,
La perle d’un harem de plaisirs, sans attendre
Monte sur le dragon au harnois d’arc-en-ciel,
Et nous irons dîner de grenouilles au sel.
On a vu bien des Turcs au temps de leurs conquêtes
Dans les pays autour de mes bourbes secrètes,
Mais aucun d’eux n’osa s’aventurer si loin.
Philis, quitte ce voile, ô ce n’est pas un groin
Que tu caches, plutôt le plus pur des visages :
Montre-le, montre-moi ton corps dans les nuages !

*

VIII

La perle du harem

Philis, sur le dragon aux écailles de nacre,
Viens ! tu croiras te rendre au music-hall en fiacre,
Les nuages feront à ton cou des froufrous
De dentelles, le vent soufflera des glouglous
De fontaine à seltzer chez Bullier, les étoiles,
Sur mon Pégase, nef déployant ses grand-voiles,
Sont telles, alignés le long du boulevard,
Les lampadaires quand on revient du bal – tard.
Ce bonheur, ô Philis, mon dragon te l’apporte,
Planant de Montparnasse à la Sublime Porte !
La perle d’un harem de luxure à Stamboul,
Tu chanteras pour moi de ta voix de boulboul,
J’entends les tambourins du désir à tes hanches
Et dois, las ! essuyer la salive à mes manches.
Ô nous nous aimerons, mon faon, mon rossignol,
Quand nous aurons bien ri des farces de Guignol !

*

IX

L’émir du pétrole

Si j’étais, ô Philis, un émir du pétrole
Et tu ne m’aimais point je te trouverais folle,
Car mon bisht brodé d’or et mon keffieh vichy
Devant les oripeaux d’un vieux mamamouchi
Sont ce qu’est le mérite à votre gloriole
– Le mérite, ô Philis, d’un émir du pétrole !
Si, bien placé, ton cœur est grave et réfléchi,
Si ton père n’est point un vulgaire affranchi,
Tu l’aimeras, je sais, le sultan de tes fièvres !

Maman était princesse, et son prix trente chèvres
Et quarante chameaux, elle marchait pieds nus
Sur le sable ; à présent, les derricks advenus,
Elle joue au tennis dans son Boeing de reine,
Pille les joailliers des quais du bord de Seine,
Conduit ses Ferraris sur mille arpents privés,
Et demain, si Dieu veut, ses contrats dérivés
Feront quatre fois l’an crouler toutes les Bourses.

Papa, béni soit-il, suit à Longchamp les courses.

Philis, ô mon amour, entre dans mon harem ;
Mes concubines, toi, plus moi : quel saint tandem !

Fatma, de Zanzibar, te fera des massages
Et Loulou, du Yémen, de savants épilages…

*

X

Le grand amour d’Hany Istók

Moi, l’ami des crapauds, je rêve de Philis,
Plus rose que la rose et plus blanche qu’un lys ;
Ils ne comprennent pas le goût que j’ai pour elle,
Philis manque à leurs yeux de beauté naturelle ;
Ils disent que je suis frappé des feux-follets,
M’objurguent de penser aux futurs crapelets,
Qui manqueront de tout, yeux globuleux, pustules,
Doigts palmés, langue habile à tendre aux libellules
Un piège irrésistible, alors que tant et tant
De crapaudes voudraient me rendre si content…
Que répondre ? Je l’aime et ne puis, même une heure,
Un instant, l’oublier, toute chose m’effleure,
Me laisse indifférent ; ce que je trouvais beau,
Les couchers de soleil, la boue au fond de l’eau,
Les nocturnes concerts des grenouilles lyriques,
La lune reflétée en cercles phosphoriques,
Se dissipe à mes yeux, je ne vois que Philis,
Ses yeux bleus, dans le ciel, l’onde, les myosotis,
Les lys, les résédas, les frêles campanules,
La bruyère, les joncs, le vent, les tarentules,
Les moineaux dans leurs nids et les grands échassiers,
Les friselis du lac, les roseaux, les osiers,
Les saules, comme moi, qui s’abaissent et pleurent,
Les mouches que l’on voit un seul jour et qui meurent…
Et quand, fermant les yeux, je pense au lieu de voir,
Je vois que mon amour est sans aucun espoir
Et je veux me noyer au fond du marécage,
Mais un crapaud ne meurt comme l’oisel en cage…

*

XI

Philis, sur le dragon au harnois d’arc-en-ciel,
Si tu voulais enfin entendre mon appel,
Nous partirions heureux, comme des libellules,
Et nous traverserions des nuages de bulles ;
Oublie en cet instant la saudade et le spleen,
Dans les lampes du souk il est parfois un djinn :
Astique le laiton ouvragé de la lampe,
– Sans négliger, bien sûr, la courbe de la hampe –
Un dinandier magique a gravé tant de fleurs
Sur le brillant métal aux feux ensorceleurs
Qu’un génie abusé dans cet objet si rare
Crut avoir découvert – à quel point l’art égare ! –
Le paradis des djinns ; depuis lors prisonnier,
Il sera ton esclave et ton maroquinier,
Ton masseur, parfumeur, joueur de mandoline,
Banquier, tailleur, croupier, conducteur de berline,
Jardinier, confesseur, caniche, spadassin,
Te fera de la brise au bord de ton bassin,
Et, j’oubliais, surtout, l’ouvrier de tes bottes,
Bottines, escarpins assortis aux culottes,
Sandales et chaussons de verre et puis de vair,
Mocassins et baskets, après-skis pour l’hiver,
Talons aiguilles, tongs à diamants, cothurnes,
Et pantoufles en cuir pour les jours taciturnes…

*

XII

Philis, sur le dragon au harnois d’arc-en-ciel,
Puisque rien n’a de sens, puisque rien n’est réel,
Pourquoi ne pas aimer un barde lunatique ?
Pourquoi refuses-tu l’eau d’un faquin mantique ?
Combien devras-tu donc, dans le harem d’un roi,
De rivales tuer pour qu’il ait vent de toi,
Ourdir d’assassinats avec l’eunuque immonde
Et d’empoisonnements avec l’esclave blonde
Pour qu’il veuille passer plus que quatre fois l’an
Une nuit dans tes bras ? Philis, quel est ton plan
Pour forcer ton chemin jusqu’à la chambre auguste
Où tu pourras presser sa barbe sur ton buste,
À moins qu’un peu pressé, le sultan, sans égard,
Te trousse sur un pouf, s’excusant : « Il est tard » ?
Et comment, oui comment occiras-tu les belles
Dont tu prendras ombrage, étant jeunes pucelles,
Si le nègre Brahim te refuse son bras,
Si la vieille Borghild ne te seconde pas ?
Auras-tu donc l’audace, au hammam séculaire,
Quand sur le bain s’étend l’ombre crépusculaire,
D’attirer ta victime et, nue, avec aplomb,
De forcer cette enfant des bras contre le fond
Jusqu’à ce que la mort hors du monde l’emporte ?…
Voyons ! Mais je t’attends à la Sublime Porte,
Et nous irons à deux où tu voudras, Philis,
Ou bien au bal Bullier pour boire des cassis,
Ou bien à La Rotonde en commandant un fiacre,
Philis, sur le dragon aux écailles de nacre.

*

XIII

L’amour fou de l’émir

Si Dieu le veut, Philis, tu seras l’ornement
De mon harem princier à Riyadh, l’agrément
De mes nuits de playboy au bishte d’étincelles ;
Dans mes verres teintés tu verras des gazelles,
Des oasis de fleurs et le désert serein,
Immense mer de sable, et dans leur bel écrin
Des perles d’arc-en-ciel, mon amour, ô ma lune !
Presse contre ton cœur dilaté sur la dune
Le damier rouge et blanc de mon keffieh vichy.
De la Sublime Porte à la Porte Clichy,
Mon Concorde privé, cyclopéen Pégase,
Connaîtra les secrets profonds de notre extase ;
La négresse Fatma roulera ses grands yeux
En voyant ton corps nu sur le damier des cieux,
Le sourire éclatant de ses dents colossales :
Quel meilleur chandelier pour tes courbes dorsales ?

*

XIV

De la Sublime Porte au Sahara

Philis, ô mon amour, ma lune, ma chamelle,
Datte du paradis, succulente, charnelle,
Béryl étincelant, je suis ton homme bleu,
Ô dis-moi, dis-le moi, que tu m’aimes un peu !
Nous vivrons sous la tente, à dos de dromadaire,
Dans le désert immense, infini, solitaire ;
Le nègre forgeron te fera des bijoux ;
Le henné sinuera sur tes doigts, tes genoux,
Tes paumes de princesse anatolo-tartare,
Tes cuisses – je ne veux parler de ce bien rare –,
Tes lèvres ; et le khôl à ton regard d’azur
Donnera des lointains de firmament obscur ;
Mais surtout, oui, surtout – que tu m’en verras aise ! –,
Mes sœurs t’engraisseront, tu seras plus qu’obèse :
Un vrai ballon de beurre et de plis florissants,
D’extrêmes profondeurs, de monts éblouissants,
Un énorme loukoum de gélatine rose !
Si l’afrite infernal te voyant, ô ma rose,
Si plantureuse avait, frappé de foudre, épris,
Le front de m’en vouloir offrir mille houris,
Je lui dirais : « Va donc ! retourne dans ta fosse,
Auprès de ma Philis toute monnaie est fausse. »

Et dis-moi, n’est-ce point fort enviable sort,
Que plus on se goberge et plus l’amour est fort,
Plus on devient bouffie et plus on est aimée ?
Très galante coutume, et si bien informée…

*

XV

La sirène

Comme je fus jeté sur son roc miaulant,
Elle dévore, nue, ivre, mon cœur sanglant.

Rayon du crépuscule, un doux chant sur les ondes
Verse dans mon esprit ses notes vagabondes ;
Ô quelle nostalgie en mon sein soulevé
– Ce long déchirement d’un rêve inachevé –
Dans le soudain reflux de ferveurs mal éteintes !
Le feu couvait toujours sous les braises disjointes.
Quelle mélancolie éternelle en mon cœur
M’apparaît par ce chant, amertume et langueur,
Quel abîme sans fond dans ma vie inutile,
Quel vide sans espoir, quelle course futile,
L’égarement complet du moindre abaissement,
L’insane illusion de tout renoncement !
Ce chant qui m’appelait à travers les décombres
D’une existence vaine, abjecte, rebut d’ombres…

Comme je fus jeté sur son roc miaulant,
Elle dévore, nue, ivre, mon cœur sanglant.

*

XVI

Yazi

Philis, ô mon amour, mon loukoum à la rose,
Si tu ressens le spleen, si ton âme est morose,
Pense comme je t’aime et ne peux t’oublier,
Songe à ce que le ciel veut à jamais lier,
Ferme les yeux, écoute, et que la paix soit faite,
Pour qu’en chantant revienne encore…

                                                              Yazi la Fête !

Ô Yazi, d’où-viens tu ? quel est donc ton secret,
Toi qui n’a ni remords, ni doute, ni regret ?
Est-ce du beau jardin des péris plantureuses
Ou du pays des djinns aux puissances nombreuses ?
Du verger florissant des blondes apsaras
Ou du cirque insensé des diables scélérats ?
Pardon ! Qui peut savoir d’où vient Yazi la Fête,
Que le plaisir des sens fait marcher sur la tête ?

*

XVII

Fatma

Dans mon Boeing princier au départ de Riyad,
Direction La Mecque en passant par Bagdad,
Après un court crochet par le bois de Vincennes
Pour faire un peu trotter mon pur-sang Avicennes
Puis un dernier adieu chez ton oncle d’Izmir,
Danse, ô danse, Fatma, danse pour ton émir !
Danse ! Je ne veux point des Beurettes frisées
Qui me clignent de l’œil sur les Champs-Élysées,
J’en ai trente au harem : cinq de Sarcelles, sept
De Bondy, trois d’Arcueil, les autres d’Hammamet.
Danse ! Je suis si las des acides Tchétchènes,
Qui m’insultent en russe et s’enivrent, les chiennes,
Quand j’ai le dos tourné, c’est ce chien de Brahim,
Le grand-eunuque noir trouvé sur Discount Stream,
Qui leur passe l’alcool ; quels temps de décadence…
Et je ne parle pas des Ougandaises. Danse !
Mon grand frère Arachide a voulu me tuer,
Mon cousin Abdesslam me fait vraiment suer,
Ma sœur Aljazirah, à son retour de Monte
Carlo, veut épouser un Persan, quelle honte !
Et, sans aucun respect, d’abjects paparazzi
Ont pris au casino des photos de Yazi,
Ma tante bien-aimée…

                                    Ô danse, c’est la fête,
Danse entre les coussins, danse à perdre la tête,
Danse ou je vais pleurer dans mon keffieh vichy,
– Nous passerons bientôt la Porte de Clichy –
Ô danse, danse, danse, et presse, pantelante,
Ton sein contre mon bisht d’étoile et d’amarante…

*

XVIII

Fatma 2

Allô, Fatma ? c’est moi, ton émir Arachide,
Tu connais mon chagrin, ma peine, alors décide :
Veux-tu m’abandonner aux tourments de la nuit
Ou bien dire à mon cœur mortifié, séduit,
Des paroles de baume et d’huile de massage
À la fleur d’oranger ? veux-tu sur mon visage
Laisser couler sans fin mes larmes de captif
Ou poser des baisers d’amour persuasif ?
Veux-tu que des sillons creusent ma joue étique
Ou que mon profil t’offre un coussin élastique ?
Veux-tu sécher le sel de cet amer chagrin
Ou laisser s’oxyder dans son futile écrin
La perle d’arc-en-ciel qui peut toucher ta gorge
Et sentir sous la peau le bon feu de ta forge ?
Veux-tu, par le soleil de tes yeux de saphir,
Évaporer ces pleurs, et par le doux zéphyr
De ton souffle répandre un printemps de Grenade
Dans les jardins du cœur, belle Schéhérazade ?
Veux-tu voir refleurir les odorants jasmins
Aux neiges d’Hindoustan sur les profonds chemins
Du parc aux rossignols dans le doux crépuscule ?
Veux-tu, comme sur l’eau du bain la libellule,
Déployer finement les ailes d’un baiser,
Et par cet élixir les cadenas briser
Qui retiennent mes bras sous le poids des incubes
Aux horribles faciès noirs et couverts de bubes,
Pour que dans ton étreinte appelé vers le ciel
Je pirouette d’étoile en soleil, carrousel
Du délire ? Fatma ! dis à ton Arachide
Que tu veux le serrer dans tes bras de sylphide.

Allô ? Brahim viendra te chercher cette nuit ;
Suis-le dans les couloirs du harem sans un bruit,
Que ta beauté, sans fard, d’eau de naffe parfume
La bouche dont je mords tes seins et son écume…

*

XIX

Fatma 3

Les mots n’existent pas, pour te peindre, ô mouquère !
Je ne sais comment dire à quel point tu m’es chère ;
La Banque d’Arabie, assurée en dollars,
N’a dans ses coffres-forts pas assez de dinars
Pour pouvoir acheter un cheveu de ta tête !

Lance des confetti dans le boudoir en fête ;
Seuls mon guépard et moi voyons ta nudité,
Et le nègre Brahim, dont la virilité
Reste dans un bocal de formol sous sa couche.
Donne-moi les parfums de rose de ta bouche.

Que je suis bienheureux de savourer ce fruit !
Sans toi, dans le harem, la luxure languit.

*

XX

Fatma 4

Fatma, perle d’Oman, algazelle andalouse,
Danse pour ton émir et ne sois pas jalouse,
Dieu veut l’émir puissant, conquérant, souverain,
Et la femme rendue à sa poigne d’airain ;
N’écoute point la voix trompeuse des poètes,
Qui corrompent les mœurs en abîmant les têtes,
Leur sale épicurisme est un vomi de chiens,
Maudis-les, ces maudits chiens d’épicuriens !
Enflés de leurs succès auprès des imbéciles,
Leur orgueil les collige à des diables séniles,
Et ne voyant plus rien que leur propre reflet
Dans le monde autour d’eux, leur désastre est complet ;
Le renom de penseurs dont la foule empressée
Les louange ne fait que troubler leur pensée,
Ces véritables fous, qui dans le vent et l’air
Scrutent des oasis, titubent vers l’enfer
Où leurs yeux s’ouvriront enfin, dans les supplices
Réservés aux menteurs ouvriers d’artifices,
Où les cruels démons réciteront leurs vers,
Leurs propres vers puants à ces esprits pervers
Qui, dégrisés, geindront devant ce témoignage
Éternel, monstrueux, de leur vil badinage.
Leurs louangeurs aussi pleureront de chagrin
En se sachant voués à l’infernal purin
Du néant qu’épandait l’atroce calomnie
D’un tel charabia, l’infâme litanie
De ces profanateurs du pur et du sacré.
Fatma, ne commets point ton esprit éclairé
À ce charivari que leur ordure épouse :
Danse pour ton émir et ne sois pas jalouse.

*

XXI

Je mourrai, tu mourras, ne meurs pas la première,
Ne me fais pas l’affront de me laisser derrière,
Car l’homme doit toujours, en tout rester devant…

Si tu meurs avant moi, fuyant avec le vent,
Morte je te tuerai dans mes larmes profuses,
Mes cris désespérés, mes paroles confuses,
Ma haine sans répit des épicuriens,
Je te tuerai, perdu pour le soin et les biens
De ce monde maudit insultant ma souffrance,
Je te tuerai chaque heure, à chaque remembrance,
Je te tuerai, Philis, en répétant ton nom.

Ne meurs pas la première, ô ne meurs pas, sinon
Je mentirai, dirai : « Dans cet espace sombre
Où notre œil voit si mal, c’est elle, c’est son ombre »,
Je dirai que tu vis cachée à nos regards,
Que c’est quand nous dormons que s’exhalent tes nards,
Que tu réponds encore aux baisers somnambules
De ma bouche, au-delà des sanglants crépuscules,
Que ta caresse est comme au premier jour heureux
De notre amour, déjà dans le ciel de tes yeux,
Que ta main délicate évite la lumière,
Si tu meurs avant moi, si tu pars la première,
Si je ne peux par mon amour te retenir…

Ne me laisse pas seul, je crains le souvenir :
Je goûte avec mes yeux de chair ton existence,
Mais comment contempler le feu de ton essence
Avec l’œil de l’esprit, sans perdre la raison ?
Je t’ai vue en tous temps et dans chaque saison
Comme un reflet des jours et des choses qui passent,
Mais lorsque ces liens furtifs qui t’embarrassent
Se dénoueront, comment pourrai-je contempler
Le secret qui depuis toujours me fait trembler ?

*

XXII

La bibi

À son balcon d’onyx devant d’immenses jongles,
Sur ses pieds recueillie, elle se peint les ongles,
La bibi ! Quel beau ciel dégagé de lapis ;
Dans l’océan vert chante un oiseau de rubis,
Un tigre dort en bas, repu : les porcs sévères
Sortent à ce balcon, charmés, de leurs tanières
Quand la bibi vernit ses ongles au pinceau.
Dans les palmiers, sans fin trille, trille l’oiseau.

Cette écaille, ô bibi, cette armure de nacre
Couvrant tes doigts de pied, les ergots du massacre
Et de la volupté dans les jeux de l’amour,
Tu le vois, je le sais, penchée en ce beau jour
Sur leur convexité si pleine de mystère,
Qu’elle est ce qui chez toi reste de la panthère ;
Et, laquant ces mortels couteaux dégénérés,
Tu sertis de grenats tes orteils vertébrés
Pour faire, artistement, de ta patte féline
Une chaîne, un collier d’or et de tourmaline.

Elle rit à ses doigts de pied en éventail,
La bibi, la bibi, la bibi du sérail !

*

XXIII

La bibi là !

Par les moucharabiehs du reclus zénana,
Soupirail qui, dit-on, s’ouvre sur un sauna,
On voit passer parfois de fugitives ombres
Et, dans ces glissements d’ailes et d’oiseaux sombres,
Je crois que la bibi de mon rêve doré
Dénude son sein d’ambre et de neige adoré…

Que ne suis-je, plus grand que les viles insultes,
Un Phanségar expert en techniques occultes,
Pour la nuit m’introduire au milieu du sérail
Et trouvant, comme au fond de la mer un corail,
Ma bibi ! l’emporter loin de son ergastule,
La cueillir ! Que hardi sur le champ je strangule
Quiconque pourrait faire à cet enlèvement
Obstacle : spadassin, eunuque peu clément,
Le maître du palais lui-même, s’il se montre !
Je presserai mes mains aux doigts immenses contre
Le frêle cartilage infime de son cou,
Verrai la mort forcer son œil devenu fou
Et jetterai par terre un froid pantin, sans vie,
Sous le tendre regard de ma bibi ravie,
La perle d’arc-en-ciel que mon cœur devina
Par les moucharabiehs du reclus zénana…

*

XXIV

Une prière à Kali

Ô Kali, saisis-nous ! quelle meilleure transe
Que la dilection de scruter ton essence,
Ta noble vérité dans le recueillement,
La méditation, après l’étranglement ?
Kali, le sang qui luit sur ton trident sublime
M’envoûte comme l’œil saillant d’une victime
Quand je serre son cou de mon nœud consacré ;
Je baise ce goor-knat† devant ton pied sacré.
Tu danses sur les morts et nous buvons ta joie,
Nos poings sont le métal que ton chant nous envoie,
Nous rusons par cet art que toi seule connais,
Nous endormons la crainte et ne tremblons jamais,
Nous feignons l’amitié pour que tu sacrifies
Ces corps que par nos mains saintes tu purifies,
À nous, tes serviteurs, le pouvoir est donné,
Celui que ton index nous montre est condamné,
La foule n’ose point nommer notre existence,
Tous te craignent mais nul n’oppose résistance,
Leur vie entre nos mains est une illusion,
Nous sommes l’instrument de leur destruction,
Nous moissonnons le sang humain pour tes calices,
Le brisement des cous pourvoie à tes délices,
Tu piétines les morts et nous combles d’honneur
En pénétrant nos chairs d’un appétit d’horreur,
Nous ne voyons, hantés par ta sanglante haleine,
Dans le troupeau humain qu’un convoyeur de laine,
Et nous assassinons, ainsi que le boucher
Égorge ses brebis, par métier, sans broncher,
Ainsi que le brahmine accomplit tous les rites,
Avec dévotion, pour gagner des mérites,
Et comme le poète exhale son esprit,
Avec enthousiasme, ô ton œil nous sourit
Car, quand tombe la nuit et se diffuse l’ombre,
Nous étanchons ta soif par des meurtres sans nombre.
Ô Kali, nous hantons souvent leurs cauchemars,
On voit la crainte luire au fond de leurs regards,
Il pèse sur leur vie une torpeur lugubre,
Leur misère rend l’air autour d’eux insalubre,
Nous les exterminons, en transports exaltés,
Seuls goûtent sans mélange à ces félicités
Tes serviteurs, Kali ! Ta danse brise et broie
Les cadavres, le sang où ta grâce s’éploie
Vernit tes pieds sacrés, tu lances tes huit bras
Aux ténèbres du ciel, tout ce que tu voudras
S’accomplira ! Kali, donne-nous le délire
Pour que vive à ta gloire un éternel empire.

L’arme de mort des thugs ou phanségars.

*

XXV

Le vin alchimique

Quand, de ce côté-ci des brunes Pyrénées,
Les vignerons vaincus vont à leurs destinées
Comme l’agneau transi qu’on mène à l’abattoir,
Les sodas remplaçant la bouteille du soir,
L’ingénieuse Espagne, enfant de la Conquête,
Les mélange à ses vins et met sous étiquette.
– Ne crions pas trop vite aux mœurs de parias :
Amis, vidons au moins d’abord nos sangrias !

Quand, de ce côté-ci des brunes Pyrénées,
Les vignerons vaincus vont à leurs destinées…

C’est l’ivresse toujours, dans un nouveau flacon,
Avec des noms chantants dignes de l’Hélicon :
Tinto de verano, vin avec limonade,
Bien frais sous la tonnelle après la promenade,
Son nom, rouge d’été, voluptés et langueur,
Des rêves de farniente et d’amour dans le cœur…
Le pitilingorri, vin et soda d’orange,
Pays des orangers, Andalousie étrange,
Guitares et rebabs, langages d’éventail,
Sierras de canicule, azuléjos d’émail…
Et le calimocho, noir comme le grenache
Sur la vigne charnue où le grain se détache,
Noir avec des halos, des reflets incarnats,
Élixir de charbon, diamants et grenats,
Oui, le calimocho, la suprême hérésie :
Du vin et du cola ! Mais quelle poésie !
L’effervescence brune et la chair du raisin,
Mariage lascif de Gothe et Sarrazin…

Et c’est l’arcane ancien de l’alchimie arabe :
Dans un cabinet sombre avec un astrolabe,
Alambics, aludels, athanors, duzamé,
Duzamé, quintessence ardente, or sublimé,
Secret des enchanteurs, pierre philosophale…
De l’amrit arlequin dans un hanap d’opale.

.

(2) LE MAGISTRAT D’OZ

.

‘Mr Woilde, we’ave come for tew take yew
   Where felons and criminals dwell:
We must ask yew tew leave with us quoietly
   For this
is the Cadogan hotel.’

John Betjeman, The Arrest of Oscar Wilde at the Cadogan Hotel

.

XXVI

Fatum ! les coups reçus, les coups donnés, les coups
Qui burinent le corps sous la clameur des fous
Ne font point tant saigner que le regard sublime
De l’impossible amour contemplé dans l’abîme ;
Qu’est-ce que le combat, que sont les coups du sort,
Le pugilat sanglant et le risque de mort,
Sinon l’écho tragique et fatal, en ce monde
Où s’imprime en frappant sa misère profonde,
D’un appel aussi grand que la vie et le cœur,
Obsédant le délire enivré du vainqueur ?

Ce poème a été écrit pour le roman graphique de mon ami le poète et illustrateur Marc Andriot, Fatum : La tragédie de l’homme moderne (à paraître). Marc est membre du jury du Prix de poésie Arthur Rimbaud et du jury de la revue de polar 813.

Ultimate Fatum, par Marc Andriot

*

XXVII

Des ténèbres

Des ténèbres, du sang, des cryptes, des tombeaux,
Des cadavres rongés par d’immondes corbeaux,
Des squelettes grouillant de vers baveux, des stryges,
Des goules sans la peau, naguère callipyges,
Des diables, des sorciers, des sorcières, des sorts,
Des incubes pervers qui profanent les morts,
Des morts dans leurs haillons qui sortent de la tombe,
Des corps éviscérés, une tête qui tombe,
Des éclairs dans la nuit, des lueurs, des sabbats,
Des vampirismes noirs, d’occultes succubats,
Des sépulcres grinçants, d’inquiets cimetières,
La pleine lune énorme au-dessus des tanières
De loups-garous, des bruits étranges et des cris,
Des vols silencieux, flous de chauves-souris,
Des ossements glacés, maudits que fait bruire
Le groin des sangliers fouinant, qui vient détruire
Leurs anciens tumuli dans les forêts de pins,
Sur les lugubres pics solitaires, alpins,
De gothiques châteaux hantés par des fantômes
De pendus balancés chaque nuit sous leurs dômes,
Des mages morts-vivants dont les yeux sont des trous,
Des nécromants avec des homoncules roux,
Un concert de hiboux hypnotique et baroque…

Cet enfer, le poète halluciné l’évoque
Pour suinter la terreur de l’abîme infernal ;
Hélas ! il est… français, d’esprit national,
Et nous tend son portrait, aux tempes décaties,
Tel qu’un don espagnol, la main sur les parties ;
Et c’est ce geste rogue, obscène, inadéquat
Qui résume son œuvre et charme le pied-plat.

Elle s’ébranle alors – aux rivages de Phèdre ! –
               La critique paparazzi,
Gauloise sans espoir, et qui, dans sa cathèdre,
               Ne mérite que des lazzi.

*

XXVIII

Comme je n’entends pas m’établir dans le Bronx,
Je n’aurai pas à dire un jour prochain : Nul ptonx.

Étant seul contre tous dans la guerre des sexes,
Je vaincrai sans avoir à proclamer : Nuls ptexes.

Et vu que je n’ai rien à faire au Bénélux,
Je refuse à jamais de découvrir : Nul ptux.

Jack London a donné dans son œuvre à la boxe
Ses lettres de noblesse, alors pitié : Nul ptoxe.

*

XXIX

Sa robe est longue et noire, et son vieux crâne, chauve ;
Dans le marais des lois, c’est un lugubre fauve.
Baudelaire l’a vu dans les yeux, et blêmi,
Et, depuis ce regard, ne s’est plus endormi
Sans douter de sa force et du nom de poète
Devant la cruauté de cette morne bête,
Sans l’horrible soupçon que lui, le corrupteur,
Le satanique, était un brave enfant de chœur,
Et, souvent, sans pleurer en trouvant dans son livre
Un bien pâle reflet de ce lycanthrope ivre,
Dégrisé sur l’état de ses faibles tourments,
Obligé d’accabler son moi sombre : « Tu mens ! »

Quoi ! tant de visions, de sueurs géniales,
D’encre pour conjurer des hydres glaciales,
Et voir, comme un paquet de guignols en chiffon,
S’effondrer la Mesnie au souffle du griffon
Cacochyme et myope, en toge défraîchie,
Croc sanglant de la banque et de l’oligarchie !

Quoi ! tant d’absinthe verte, et puis Les Fleurs du Mal
Un pic moins ténébreux que le Code pénal !

Baudelaire l’a vu dans les yeux, et son râle
Fit ricaner ce maître en horreur sépulcrale.

*

XXX

Du dandysme

Les poètes français adeptes du dandysme,
Baudelaire teintant le vieil épicurisme
De pigments prélevés aux glandes des crapauds,
Vomissant de l’absinthe en heurtant des tombeaux,
Et, jaloux du secret de l’élégance anglaise,
Couchant sur le papier une emphase lyonnaise
Pour que le juge envie un pavois de catins,
Onirique à coup sûr, et les autres, pantins
Entichés de milords : la belle singerie
Que ces pruneaux latins avec leur friperie,
Trapus, poilus, crépus, et de la paille au nez,
Crevards punais, huileux, buboniques, mal-nés,
Bastonnés, maigres chiens, par la maréchaussée,
Traînés dans les ruisseaux, pour une autre rossée,
Devant des magistrats au linge très douteux,
Et le c*** bien botté, dans un rire gâteux,
Clamant à des moutons, à la foule qui bêle :
« Prosterne-toi, Paris, devant l’œuvre immortelle ! »

Pendant ce temps, Quincey, sorti de l’internat,
Dissertait sur l’opium et sur l’assassinat
Considéré comme un des beaux-arts, et personne
Dans l’île ne doutait que sa santé fût bonne.

L’arbre qui, dans un sol fécond en liberté
Donne des fruits vermeils, par chez nous transplanté
Se meurt et lance au ciel des branches rabougries,
Maudissant les mangeurs de grenouilles flétries.

*

XXXI

L’Ogre corse

Ne pouvant concevoir qu’un grand peuple d’Europe
Eût couvé dans son sein une âme aussi salope,
Un monstre aussi pervers que ce La Paille au Nez,
Qui semblait taillé pour fustiger les damnés
D’une fosse infernale et non, sur cette terre,
Commander un pays, fût-il rastaquouère,
En Albion, berceau par la brume ouaté
De l’esprit d’entreprise et de la Liberté,
Les Anglais au faquin enivré de sa force
Donnèrent un nom vil, adéquat, l’Ogre corse,
Pour que tombât l’affront d’avoir donné le sein
À ce porc sanguinaire, à ce drille assassin
Non sur de vieux voisins, sans doute très futiles
Et très incompétents, ineptes, inutiles,
Mais sur un coin perdu de garrigue et de thym
Brouté par les béliers, un rocher plus lointain
Embaumé dans le suif de ses mœurs médiévales,
Peut-être archaïsé par des hordes tribales,
Où ce fou de Rousseau crut faire son Platon,
Et le bandit régnait en maître… ou le mouton.

Quel dégoût, comme un poil sur la jelly jaunette,
Quand à l’heure du thé l’on parlait de la bête !

Masséna, Bernadotte, Augereau, Lannes, Ney :
Pouacres gobelins de l’immonde Boney.

*

XXXII

La Paille au Nez le Petit

On dirait d’assez loin un tableau d’art pompier,
De plus près c’est en fait du comique troupier,
Et pour les malheureux dans cette vésanie,
C’était Goya, du temps de la cour d’Eugénie.

Sous la plume de fer de graves magistrats,
On trouve cependant des esprits assez rats
Pour le féliciter de sauver le suffrage,
L’élection – d’un corps privé de tout usage…
Ainsi, pour ces amants du peuple champion,
Nous pouvons être fiers de l’Eurovision,
Démocratiquement – puisqu’on choisit qui gagne.
Je crains que ces messieurs ne battent la campagne.

L’Empire est restauré ! Les Zouaves partout
Se font rosser, fesser, moudre, jusqu’au dégoût ;
D’abord les guenilleux de l’arriéré Mexique
Nous flanquent à la mer après trois coups de trique,
Ensuite le casque à pointe étrille le képi ;
Le mess, dans des jupons de dentelles tapi,
Jette un œil au dehors, c’est bon, plus un seul Boche,
Tempête nom de nom que la revanche est proche,
La moutarde me monte à mon La Paille au Nez,
Je vais leur faire voir à ces enfarinés
De quel bois je me chauffe ! Ah cours, Boche, cours vite,
Le franchedogue au c*** !…

                                               Vous connaissez la suite.

*

XXXIII

La reine des mouches

Ébloui, subjugué par ce saphir volant,
Vous louez la nature à l’énorme talent
Qui pare de splendeur l’infime bestiole,
De votre désarroi ce penser vous console,
Et puis le nez surpris, d’abord, par un fumet
Inquiétant en raison du poison qu’il promet,
Vous voyez le bijou bleu paradisiaque
Mettre un terme à son vol sur un tas de barbaque –
Si vous êtes chanceux –, autrement un étron,
Que sucera la gemme, un vil monceau marron,
Et vous aurez envie, abasourdi, de rendre,
Entier, le contenu de votre estomac tendre.

Hélas ! quand dans le monde aux luxes ruisselants
Vous irez, cerné d’ors et de tapis sanglants,
Rendre hommage au succès, à la beauté de glace,
Au mérite éclatant des marchands de mélasse,
Aux grands commis zélés de la Bourse aux anchois,
Aux rares qualités qui font les grands bourgeois,
Souvenez-vous alors, si vous vient à la bouche
Un goût inattendu, de l’excellente mouche.

*

XXXIV

Mascarades

Soulève ta voilette : une face de bouc !
L’air chafouin d’un marchand d’innocences au souk.

Au gai charivari, qui, derrière ce masque
Pailleté, fascinant, se dandine ? Une masque !
Nez crochu, menton dru, verruqueuse, un pruneau
Empestant comme un chat tombé dans un tonneau
De rhum, ou comme un chien dans un fût d’eau-de-vie,
Et c’est cette poison que vous avez suivie
Tout du long, sûr de vous : elle vous tord la main
Entre ses doigts crochus comme un vieux parchemin.

Le joli domino ! Montre ton teint de rose :
C’est un rictus figé dans le dégoût morose,
Qui vous fera payer jusqu’à la fin des temps
D’avoir été choisie un beau soir de printemps.

Ce loup mystérieux ! Puis-je voir qui vous êtes ?
Une âme glaciale à faire fuir les bêtes,
Qui vengera sur vous son regret délirant
De n’avoir pas été vendue au plus offrant.

*

XXXV

Le vin rustique

Était-ce mon enfance ? était-ce une autre vie ?
Le vin est sur la table et la soupe est servie.
La viride bouteille enferme un limon noir,
Opaque crépuscule immobile du soir
(Onyx d’obscurité répandu dans l’espace,
Où l’homme se contemple et ne trouve sa trace),
Et des miroitements de grenat, de carmin,
Comme un clair horizon colorant le chemin
Du paysan qui rentre au foyer par les landes,
Dessinent sur la nappe un lacis de guirlandes,
Crois-je, un peu comme si l’objet de verre vert
Était ici la lampe éclairant le couvert.

Nulle étiquette blanche ou crème avec dorures :
L’aïeul remplit toujours les mêmes embouchures,
Mystérieusement, dans le sombre cellier,
Dehors et comme au bout d’un immense escalier,
Lieu de silence où parle une voix non humaine,
Pour puiser un ichor d’idole souterraine.

La soupe est chaude, on mange à grands coups de cuiller
– Était-ce une autre vie ou bien était-ce hier ? –,
Un potage onctueux, raves, choux et citrouilles,
Où pour les mioches nage un friselis de nouilles.
Quand l’aïeul a vidé, presque, l’assiette en grès,
Il saisit la bouteille et verse, fait exprès,
Dans son reste de soupe une franche rasade,
Puis prenant à deux mains l’assiette – est-il malade ? –
Nous regarde et prononce un mot, un seul : « Chabrot ! »
Et lampe d’un seul coup, peut-on dire : au goulot,
Ce breuvage incroyable, ô si contre-nature,
Cette paradoxale et troublante mixture,
Du vin dans le potage…

                                      Et nous faisons pareil !
– Mon enfance, ou plutôt un produit du sommeil ?

Depuis, j’ai fort tasté les plus grands millésimes,
Les gouleyants charnus, les fruités, les sublimes,
Avec les meilleurs plats de tous les horizons,
Des currys siamois aux pot-au-feu frisons,
En carafons oblongs art nouveau, dans des flûtes,
Des coupes, des hanaps d’abalone à volutes,
Mais qu’est-ce que cela me chaut, guindés du col,
Puisque je ne peux plus, ici, faire chabrol ?

*

XXXVI

La fin des moineaux

Mes bambous restent seuls, les moineaux sont partis.
Dix ans plus tôt, la fête au balcon ! Appétits
De moineau tous les jours, ça trillait ! Les bombances
Dans la forêt en pots, ça gloutonnait ! Les danses
Des tiges sous le poids de trois, cinq, dix oiseaux !
Après les pucerons, cabrioles et sauts,
Coups d’aile, comme un bruit de cartes rebattues,
Pépiages stridents de flûtes suraiguës,
On se disait : Quel diable assaille ce massif ?
Va-t-il donc s’envoler, ce fourré convulsif,
Escalader les murs, entrer chez la voisine
Pendant qu’elle se livre à ses tours de cuisine ?

Et dehors, à l’étang des nonchalants canards,
Je les faisais courir sur le rebord, criards,
Pour gagner la brioche en miettes safranées :
Trente à faire la course à pattes entraînées,
Ça, c’est de l’exercice, et très bon pour le cœur !
Mais les mauvais garçons, sans reproche et sans peur,
Dès que je m’arrêtais la main pour eux ouverte,
Y venaient becqueter la douce manne offerte,
Et je sens comme alors encore sur mes doigts
L’égratignure, tendre et piquante à la fois,
Le zéphyr, la caresse inerme de leurs serres,
Leurs griffounes de mouche aux chatouilles légères.

Dix ans… Plus un ne vient, ne reste, ne s’entend,
Sur le monde la nuit des zoziaux s’étend…

Paris est devenue un bastringue à pigeons,
Gris comme ses bourgeois, gris comme ses torchons.
Puis hier, en pleurant la fin irrémissible
Des moineaux dans mon cœur de bambou marcescible,
Sur la mare, observé des mornes riverains,
Un couple bigarré de canards mandarins…

*

XXXVII

Cuir chrysogomphe

Avec mes bracelets et mon cuir chrysogomphe†,
Mes pantalons moulants, mes gants noirs, je triomphe
Du cœur nu des brebis que flétrit l’atelier,
Quand le samedi soir je suis leur dieu-bélier
Stroboscopique.

                          Elle a de gorgonesques boucles,
Serpentant sur son sein parsemé d’escarboucles :
Ses cheveux diaprés et gorge-de-pigeon
Sur un pull kitschissime ; elle n’a pas de nom
(Car son nom c’est Gertrude), elle est toute présence,
Elle est le sang des dieux, la corne d’abondance,
Elle est le coquillage où l’on entend la mer
Dire : « Cueille le jour, même si c’est amer,
Tu manges bien aussi des endives quand même »,
La conque où l’on entend la mer dire je t’aime
Et l’horizon, là-bas, chanter un slow, l’amour,
Que seul on se repasse en boucle tout le jour ;
Elle est vénusiaque, et pendant la semaine
Quelque autre chose encore, oniromancienne
De mon rêve éveillé ; l’immarcescible voix
De son corps qui ne laisse à mon âme aucun choix !

Me levant le matin, vers midi, je remembre
Son image et l’aurore illumine ma chambre.

Dont les charnières sont en or, ou qui est clouté d’or ou de métal doré.

*

XXXVIII

Nippon électronique

Oubliant de chanter les mousmés aux dents noires
Dans de longs kimonos aux multiformes moires,
Leurs petits pieds chaussés de bûches de ginkgo
Quand l’ombrelle à l’épaule elles vont, comme au go,
Jouer de l’éventail au bord des cascatelles
Du grand Pavillon d’or pour, libellules belles,
Conquérir les fous cœurs des dandys shogounaux
Au prétexte subtil de nourrir les moineaux,

De chanter les geishas – aux galants vert-de-jade
Charmés par le teint pur que produit la pommade
À la poudre de riz – qui pincent le koto
En nasillant des vers aux printemps de Kyoto
Et servent le saké dans des bols noirs de laque,

De chanter les guerriers au groin démoniaque,
Sévère et moustachu, samouraïs vaillants
Aux morions cornus des siècles flamboyants,
Cuirassés de dragons, de kamis, de squelettes,
De nounours furibonds avec d’énormes têtes
– Quels mythes ! – et pensifs au pied d’un cerisier
Regardant disparaître une ville en papier
Dans les flammes qu’irrite un mistral typhonesque –

Oublieux, méditant, en transe, obsédé presque,
Je vois de Yamato l’Idée en diamant
Réfléchissant, glacé, profond, et s’enflammant
De scintillations sombres et translucides,
En écrans de couleurs ou de cristaux liquides…

Le fiancé gravit la structure en métal
Harcelé de bidons jetés d’un piédestal
Par le gorille affreux, monte sur l’esplanade
De l’écran au-dessus, vertigineuse estrade,
Et pour sauver la belle enlevée à l’amour
En culbutant le monstre au bas de l’âpre tour,
Il doit, calculant bien, héroïque, intrépide,
N’écoutant que son cœur, se jeter dans le vide.

Alors tout recommence… Et je suis un robot
Qui de ce qu’il écrit ne comprend pas un mot.

*

XXXIX

Ode à Bokassa Ier

Victoria, César, Othon, La Paille au Nez,
Glorieux précurseurs mais non pas vos aînés,
Altesse Impériale ! ont abdiqué la gloire
De jamais égaler votre illustre mémoire,
Et la postérité voit leur astre pâli,
Leur mérite effacé, leur sceptre enseveli,
Devant celui qui peut au titre le plus juste
Recevoir entre tous l’éclatant nom d’Auguste.

Altesse généreuse au haut des firmaments,
Qui saviez contenter de sacs de diamants
Jusqu’aux moins distingués des présidenticules,
Rendant admiratifs les peuples, incrédules,
Extasiés, béants, vous auriez, je le sais,
Récompensé ma plume ivre de vos succès
À sa juste valeur – pas comme les revues.
Las ! ces splendeurs, grandeurs, hauteurs par mes yeux vues
Du monde qui les pleure ont trop tôt disparu,
Et mon génie altier n’a donc point concouru
À l’affermissement du Trône et de l’Empire,
D’où peut-être leur chute, entraînant un grand rire.

J’aurais été plus qu’un Poète Lauréat†:
Un commensal heureux, dans ce digne apparat
De dorures sans fin, sans fond, même un peu roide,
Quand les meilleurs morceaux de votre chambre froide
Auraient été servis sous des cloches d’argent,
De lever, inspiré des Muses, diligent,
Mon verre de bourgogne à notre Centrafrique
Et de faire au Progrès une adresse lyrique.

Une institution anglaise : poète attitré de la cour. Tennyson était poète lauréat. Le plus récent que je connaisse le fut de 1972 à 1984, il s’agit de John Betjeman cité plus haut. En des jours où depuis longtemps plus aucun poète français connu ne versifiait selon des règles, Betjeman continuait de faire vivre le vers anglais classique, jouissant dans son pays, me suis-je laissé dire, d’un grand succès populaire en même temps que des faveurs de la critique. On peut regretter que, dans la pompe monarchique que le monde envie aux Anglais (leurs mariages princiers sur toutes les chaînes internationales), une de ces reliques, le poète lauréat, ne soit pas plus envié.

.

(3) RELIQUAT

.

LX

Un ami a bien voulu que je publie dans mon humble recueil un poème à lui, à la manière de François Coppée, écrit dans un élan de grande émotion sincère. Qu’il en soit remercié.

J’ai passé ma jeunesse à me colletiner
Avec le vieux ; fallait pourtant abandonner
Et je me suis rendu.

                               Quand j’ai vu Galatée,
Je me suis dit : La vache ! il l’a bien méritée,
Sa victoire, le vieux, car il avait pas tort,
C’est ici qu’on est bien, ah ça mais c’est très fort !
Mais, comme qui dirait, j’avais pas l’aptitude.
Vu qu’on me dézingua, fallait voir l’hébétude
De qui vous savez ; moi, stoïque à tous égards,
Vers la porte à côté je tourne mes regards,
C’était le même genre à peu près de bicoque,
Avec de gros poteaux dans un style d’époque ;
À part moi je pensais : Galaté-ci Galaté-là,
Ça s’est déjà trouvé, cherche encore et voilà !
Mais nom d’un sacré nom, je tombe de la lune :
J’ai beau chercher partout, des Galas y en a qu’une !

Mars 2012

*

XLI

Quatrains

Que m’êtes-vous, au juste ? On pourrait dire rien.
Et c’est par ce rien-là que ma vie est comblée.
Ôtez ce rien de moi, vous m’ôtez tout mon bien,
Et la forme d’un moi : disparue, envolée !…

Chers parents, sur un point pour le moins vous errez :
Allons, n’espérez plus que je me trouve femme ;
Puisque celle que j’aime a rejeté ma flamme,
Je m’en remets à vous du choix que vous ferez.

Je trouve tant de charme à cette servitude
Que je ne conçois point de plus noble attitude ;
Et sans qu’il soit besoin de parler, je convie
Ta beauté souveraine à régner sur ma vie.

Je nie avoir connu le bonheur un seul jour,
Méprisant les faux biens acquis hors de l’amour.
À d’autres demandez d’accomplir leur devoir :
Sans son amour je n’ai pas le moindre pouvoir.

*

Trois Sonnets

XLII

Lorsque l’adolescent que j’étais, amoureux,
Voulant cacher ses pleurs s’écartait en silence,
Cherchait la solitude afin de fuir l’absence,
Ne vîtes-vous point là troubles de songe-creux ?

Lorsque de son émoi, si vif et douloureux,
Il devait retenir toute la violence,
Ayant de nos malheurs trop tôt pris conscience,
Cet enfant vous semblait être bien vaporeux.

Que reste-il alors de cet amour transi ?
Mon esprit par ses feux tout entier fut saisi ;
En niant que j’aimais, je perdis l’espérance.

Aujourd’hui, libérant des rêves entravés,
J’entends battre mon cœur à nouveau : pour la France !
Encore un sentiment dont vous êtes privés.

Avril 2000

*

XLIII

Vous m’en voulez, je sais, de ce triste saccage ;
N’était-point assez de me savoir promu,
Quand nos cœurs se parlaient dans un silence ému ?
Cet oiseau ne peut vivre en dehors de sa cage.

Secret, ce doux penchant nous était un bocage
Tout rayonnant de joie et d’élan contenu ;
Mais ma coulpe soufflant sur ce bonheur ténu,
Sur cette herbe viride, en fit un marécage.

Nous pleurons notre idylle, un air tendre et charmeur,
Or les plus purs amours fomentent la rumeur :
Fersen perdit le nom de Marie-Antoinette.

Sans cet attentat, donc, au bonheur, notre dieu,
Aurions-nous pu garder la conscience nette ?
Le doute est-il permis ? Me dites-vous adieu ?

Octobre 2009

*

XLIV

Le soir couvre argenté le jardin bruissant
Des clochettes du vent dont l’avenue est pleine ;
Les charmes de l’automne adoucissent ma peine,
Tout semble recueilli dans le jour finissant.

Quand tombe avec la nuit un voile frémissant,
Des fenêtres jaillit la lumineuse traîne,
Le rayon qui vivra, comme une chaude haleine,
Comme un bonheur ténu, dans l’âme du passant.

Ô lecteur, avec toi peut-être, je m’étonne
D’avoir franchi déjà le seuil de mon automne,
Et je n’attends plus rien qui vienne avec le temps.

Comme après l’ouragan sur une mer étale,
D’un amour, au début, alizé du printemps,
Je garde dans le cœur la blessure fatale.

Mai 2010

*

XLV

Le Réanimateur

D’après H. P. Lovecraft

C’est un comté pieux de Nouvelle-Angleterre ;
Sa beauté ne va pas sans un peu de mystère.
Grands espaces boisés remués par le vent,
Sombres et parcourus de routes s’incurvant,
Manoirs au fond de parcs aux lanternes anciennes,
Séculaires gardiens des vertus patriciennes,
Une petite ville, une université,
Centre intellectuel tranquille et réputé,
Dessinent le décor de cette étrange histoire.

Herbert West, aujourd’hui de sinistre mémoire,
Jeune encore, assuré d’un brillant avenir,
Commença de montrer un certain déplaisir
Au contact régulier de ses amis et proches,
Si bien qu’il s’attira d’abord quelques reproches,
Encore bienveillants, de trop les négliger ;
À quoi, d’un air contrit qui se voulait léger,
Il invoquait le temps que demande l’étude,
Un projet qui rendait un peu de solitude
Nécessaire, du moins pour trois ou quatre mois,
Avant qu’il ne rendît à l’amitié ses droits.
De l’important projet il ne voulait rien dire,
Cette réclusion bientôt ne fit plus rire ;
Ce petit monde clos ne savait que penser,
S’inquiétait de voir le reclus se presser
Quand il apparaissait encore dans la rue,
Sa cordialité de toujours, disparue.
Bien qu’il justifiât par d’importants travaux
Ces écarts, on ne sut quels manuscrits nouveaux
Étaient le résultat d’un labeur si farouche.
Le temps passa. Les uns dirent que c’était louche,
Les autres qu’il était devenu dérangé.
Les moins intolérants, quand il prit son congé
De la chaire, évoquant un soudain héritage,
Non sans un peu d’envie, y virent l’acte sage
Du cerveau génial découvreur d’un trésor
Devant mener l’humain vers un plus haut essor…

(À suivre)