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La Lune de zircon : Poèmes

Dans une préface, je lus un jour que le célèbre auteur du Magicien d’Oz, l’Américain L. Frank Baum, souhaitait d’abord appeler son livre La Cité d’émeraude mais que la maison d’édition à laquelle il s’adressa ne voulut pas le publier sous ce titre car elle refusait superstitieusement, était-il expliqué, tous les titres comportant des noms de pierre précieuse.

Il me vint à l’esprit que j’avais enfreint cette règle avec mon recueil Opales arlequines. J’aurais sans doute effacé le souvenir de ma mémoire, en parlant à mon tour de superstition, s’il ne m’était apparu au cours du processus de pensée que le titre choisi par moi pouvait en effet être fourvoyé, car comment accueillir la présomption de celui qui déclare, de fait, « Mes poèmes sont des pierres précieuses » autrement que par un haussement d’épaules et la réplique : « Laissez vos lecteurs, s’ils existent, en décider. » C’est ainsi que l’anecdote en vint à me ronger – d’autant plus que j’avais fait usage d’autres matières précieuses, l’ivoire et l’or, pour le titre d’un recueil suivant, La Lune chryséléphantine, accumulant ainsi les marques d’une pompe intolérable.

Il me fallait trouver un talisman pour prévenir les conséquences de ma faute, et je compris que ce ne pouvait être que le nom de la seule pierre précieuse qu’il fût permis de nommer, en raison d’une sonorité poétiquement impossible, à savoir le zircon.

D’où, lecteur, cette Lune de zircon, que je dépose à tes pieds.

La Chouette, par Pierre Boucharel (1925-2011)

*

Magistrat, tu es nègre
Arthur Rimbaud, Une saison en enfer

Table des matières

(1) Théâtre de Layla Zirgoun
(2) Le Magistrat d’Oz
(3) Reliquat

(1) THÉÂTRE DE LAYLA ZIRGOUN

.

I

Méditerranée !

Pourquoi la mer, si bleue et si phosphorescente,
Pour ce pied de déesse est-elle une descente
De lit, quand sur le sable où se cuivre ton corps
La caresse de l’air, aux langoureux accords
D’un murmure de plage à ta peau dévouée,
Répand sur chaque grain la brise dénouée
D’un soleil devenu l’amant de tes rameaux ?

Pourquoi la mer, ton cœur et l’horizon jumeaux
M’ont-ils abandonné, bazardé dans le gouffre
Où la pénombre bave un miasme de soufre ?
Et je ne rêve plus, inapte à te chanter
La douleur, ne pouvant pour ton rêve inventer
Un pays bien connu… Que reste-t-il, ô dôme
Du délire d’azur, funambulesque arôme
Où nous presque pleurions ?

                                            Un monde sans la mer !
Un océan d’ennui, gris, noir, blanc, sombre, amer…

*

II

Égée

Philis, ton corps est beau, plus belle encor la mer
De tes yeux bleus, plus belle encor que l’or amer !
Que le feu, que la terre et que l’air, et que l’ombre,
Plus belle que l’amour du délire où je sombre,
L’île rose égéenne où le soleil descend
Pour vernisser ta peau de golfe iridescent !
Philis, ô ma sirène, étends comme une faille
La nacre de ta queue, hallucinante écaille,
Sur mes rêves voués à l’idole poisson :
Que d’algues et de sel je fasse une moisson
Pour te suivre, en plongeant des fangeuses lagunes,
Dans l’abîme étoilé de cadavres de lunes !

*

III

Philis ou l’Orient, sirène anthropophage,
Vous dévore le cœur pour assouvir sa rage
En pleurant à jamais la mort des cachalots
– Et quel péan de rut, ces délirants sanglots ! –
Que peux-tu, frère humain, si son rêve sublime
Ne connaît que l’effroi des monstres de l’abîme,
Dont elle fut la reine et la proie, oubliant
Dans leurs palmes de muscle un jasmin souriant
Qu’elle avait, las ! cueilli, pénétrée en son âme
De l’innocent désir, si lointain, d’être femme !
Quand rougit la pâleur fiévreuse de son sein,
Si fleurit l’hibiscus au bord du clair bassin,
C’est qu’elle a bu ton sang, et la vampiresse ivre
Te voyant à ses pieds renoncer même à vivre,
Abandonnera là ton squelette rongé,
Revomi par le gouffre où vous aviez plongé
Enlacés ; frère humain, Philis, l’enchanteresse,
Te donnera la clé d’une orde forteresse,
Et tu l’aimeras tant qu’en regardant le ciel
Tu verras un abysse infernal – éternel.
Philis ou l’Orient, la lycanthrope nue,
T’arrachera le cœur en pleurant, ingénue.

*

IV

Philis, sur ton rocher au milieu de la mer,
Quand ne restera plus un seul morceau de chair
Sur les débris épars de mon squelette indigne,
Tu sentiras la faim et je te ferai signe
Depuis ta conscience acide : « Ô mon amour,
Je t’aurais emporté sur mon voilier, le jour
Où tu m’ensorcelas vers ton île maudite,
Et je t’aurais menée à l’autel d’Aphrodite
Pour nouer nos péplums et te serrer la main ;
Je suis navigateur et connais le chemin
Qui de ces noirs récifs conduit aux ports allègres,
Brillants de perroquets, de joyaux et de nègres,
Où l’on admirera ta fatale beauté
Et je serai partout, grâce à tes feux, fêté,
Invité chez les grands, favori des matrones,
Et j’aurai des lauriers, ô j’aurai des couronnes,
Et l’on dira ‘Quel homme !’ et l’on se pâmera,
Du vainqueur de Philis on se réclamera.
Ainsi t’en reviendrait, Philis, tout le mérite,
Car sans le charme gai la grandeur est proscrite. »

Voilà comment s’adresse à ton atroce orgueil
Le spectre à qui tu fis de ton île un cercueil,
Mais dans l’obscurité sinistre de ces grottes,
Toi qui manges mon cœur, tu m’entends… et tu rotes !

*

V

Philis, sur le dragon aux écailles de nacre,
Laisse-moi t’emporter loin d’un monde pouacre
Vers une île inconnue au milieu de la mer
Où nous serons heureux sous un ciel toujours clair.
Mais comme le beau temps trop uniforme ennuie,
Quand tu me le diras je ferai de la pluie
Et nous regarderons l’orage crépiter,
Les palmiers se débattre et les flots s’agiter
Depuis la véranda de notre sanctuaire.
Je te prendrai la main, en geste liminaire
À ces mots : « Ô Philis, quel homme est plus heureux
Que je le suis depuis que nous vivons à deux,
Chaque heure de ma vie à présent embaumée
Par l’amour, ô Philis, Philis, ma bien-aimée… »
Philis, souriras-tu, d’un air mystérieux,
À ce tendre propos, simple mais sérieux ?

Dans le volcan éteint se trouve une merveille :
Le pays des dragons à la cotte vermeille.

*

VI

Philis, sur le dragon aux écailles de nacre,
Laisse-moi te ravir à ce vain simulacre
Où des âmes en peine, indignes d’exister,
Feignent tout le bonheur qu’elles voudraient goûter.
Tu n’as jamais, Philis, été comme la foule,
Aveuglément qui va comme pierre qui roule,
Et plutôt que d’avoir ses coudes dans les reins,
Ton ombrelle accrochant de gros arrière-trains,
Tu m’attends esseulée en haut sur la terrasse,
Dominant la cohue et l’ambition basse.
Tu verras dans le soir approcher mon dragon,
Il descendra du ciel jusques-à ton balcon ;
Ô prends ma main, Philis, monte sur ce Pégase,
Quand le dernier tison du jour enfin s’embrase ;
Nous nous envolerons dans le champ étoilé,
Car je t’aime et je viens sur mon iguane ailé !

*

VII

Philis, sur le dragon aux écailles de nacre,
Puisque l’illusion est pour nous sombre, est âcre,
Je t’emporterai loin de ce rêve d’un fou.
Ô je t’emporterai ! ne demande pas où,
Ce lieu n’a point de nom, connu d’aucune carte
– Certains disent que c’est du côté de la Sarthe,
Qu’en savent-ils ? – Là-bas, près d’un vallon de lys,
Des roseaux nous feront un doux nid, ô Philis !
Je suis l’Hany Istók, né dans les marécages,
Ces bayous ont aussi de romantiques plages,
Et je te montrerai mes pieds verts et palmés
Quand tu caresseras mes squames élimés.
Toi que l’on destinait à devenir, si tendre,
La perle d’un harem de plaisirs, sans attendre
Monte sur le dragon au harnois d’arc-en-ciel,
Et nous irons dîner de grenouilles au sel.
On a vu bien des Turcs au temps de leurs conquêtes
Dans les pays autour de mes bourbes secrètes,
Mais aucun d’eux n’osa s’aventurer si loin.
Philis, quitte ce voile, ô ce n’est pas un groin
Que tu caches, plutôt le plus pur des visages :
Montre-le, montre-moi ton corps dans les nuages !

*

VIII

La perle du harem

Philis, sur le dragon aux écailles de nacre,
Viens ! tu croiras te rendre au music-hall en fiacre,
Les nuages feront à ton cou des froufrous
De dentelles, le vent soufflera des glouglous
De fontaine à seltzer chez Bullier, les étoiles,
Sur mon Pégase, nef déployant ses grand-voiles,
Sont telles, alignés le long du boulevard,
Les lampadaires quand on revient du bal – tard.
Ce bonheur, ô Philis, mon dragon te l’apporte,
Planant de Montparnasse à la Sublime Porte !
La perle d’un harem de luxure à Stamboul,
Tu chanteras pour moi de ta voix de boulboul,
J’entends les tambourins du désir à tes hanches
Et dois, las ! essuyer la salive à mes manches.
Ô nous nous aimerons, mon faon, mon rossignol,
Quand nous aurons bien ri des farces de Guignol !

*

IX

L’émir du pétrole

Si j’étais, ô Philis, un émir du pétrole
Et tu ne m’aimais point je te trouverais folle,
Car mon bisht brodé d’or et mon keffieh vichy
Devant les oripeaux d’un vieux mamamouchi
Sont ce qu’est le mérite à votre gloriole
– Le mérite, ô Philis, d’un émir du pétrole !
Si, bien placé, ton cœur est grave et réfléchi,
Si ton père n’est point un vulgaire affranchi,
Tu l’aimeras, je sais, le sultan de tes fièvres !

Maman était princesse, et son prix trente chèvres
Et quarante chameaux, elle marchait pieds nus
Sur le sable ; à présent, les derricks advenus,
Elle joue au tennis dans son Boeing de reine,
Pille les joailliers des quais du bord de Seine,
Conduit ses Ferraris sur mille arpents privés,
Et demain, si Dieu veut, ses contrats dérivés
Feront quatre fois l’an crouler toutes les Bourses.

Papa, béni soit-il, suit à Longchamp les courses.

Philis, ô mon amour, entre dans mon harem ;
Mes concubines, toi, plus moi : quel saint tandem !

Fatma, de Zanzibar, te fera des massages
Et Loulou, du Yémen, de savants épilages…

*

X

Le grand amour d’Hany Istók

Moi, l’ami des crapauds, je rêve de Philis,
Plus rose que la rose et plus blanche qu’un lys ;
Ils ne comprennent pas le goût que j’ai pour elle,
Philis manque à leurs yeux de beauté naturelle ;
Ils disent que je suis frappé des feux-follets,
M’objurguent de penser aux futurs crapelets,
Qui manqueront de tout, yeux globuleux, pustules,
Doigts palmés, langue habile à tendre aux libellules
Un piège irrésistible, alors que tant et tant
De crapaudes voudraient me rendre si content…
Que répondre ? Je l’aime et ne puis, même une heure,
Un instant, l’oublier, toute chose m’effleure,
Me laisse indifférent ; ce que je trouvais beau,
Les couchers de soleil, la boue au fond de l’eau,
Les nocturnes concerts des grenouilles lyriques,
La lune reflétée en cercles phosphoriques,
Se dissipe à mes yeux, je ne vois que Philis,
Ses yeux bleus, dans le ciel, l’onde, les myosotis,
Les lys, les résédas, les frêles campanules,
La bruyère, les joncs, le vent, les tarentules,
Les moineaux dans leurs nids et les grands échassiers,
Les friselis du lac, les roseaux, les osiers,
Les saules, comme moi, qui s’abaissent et pleurent,
Les mouches que l’on voit un seul jour et qui meurent…
Et quand, fermant les yeux, je pense au lieu de voir,
Je vois que mon amour est sans le moindre espoir
Et je veux me noyer au fond du marécage,
Mais un crapaud ne meurt comme l’oisel en cage…

*

XI

Philis, sur le dragon au harnois d’arc-en-ciel,
Si tu voulais enfin entendre mon appel,
Nous partirions heureux, comme des libellules,
Et nous traverserions des nuages de bulles ;
Oublie en cet instant la saudade et le spleen,
Dans les lampes du souk il est parfois un djinn :
Astique le laiton ouvragé de la lampe,
– Sans négliger, bien sûr, la courbe de la hampe –
Un dinandier magique a gravé tant de fleurs
Sur le brillant métal aux feux ensorceleurs
Qu’un génie abusé dans cet objet si rare
Crut avoir découvert – à quel point l’art égare ! –
Le paradis des djinns ; depuis lors prisonnier,
Il sera ton esclave et ton maroquinier,
Ton masseur, parfumeur, joueur de mandoline,
Banquier, tailleur, croupier, conducteur de berline,
Jardinier, confesseur, caniche, spadassin,
Te fera de la brise au bord de ton bassin,
Et, j’oubliais, surtout, l’ouvrier de tes bottes,
Bottines, escarpins assortis aux culottes,
Sandales et chaussons de verre et puis de vair,
Mocassins et baskets, après-skis pour l’hiver,
Talons aiguilles, tongs à diamants, cothurnes,
Et pantoufles en cuir pour les jours taciturnes…

*

XII

Philis, sur le dragon au harnois d’arc-en-ciel,
Puisque rien n’a de sens, puisque rien n’est réel,
Pourquoi ne pas aimer un barde lunatique ?
Pourquoi refuses-tu l’eau d’un faquin mantique ?
Combien devras-tu donc, dans le harem d’un roi,
De rivales tuer pour qu’il ait vent de toi,
Ourdir d’assassinats avec l’eunuque immonde
Et d’empoisonnements avec l’esclave blonde
Pour qu’il veuille passer plus que quatre fois l’an
Une nuit dans tes bras ? Philis, quel est ton plan
Pour forcer ton chemin jusqu’à la chambre auguste
Où tu pourras presser sa barbe sur ton buste,
À moins qu’un peu pressé, le sultan, sans égard,
Te trousse sur un pouf, s’excusant : « Il est tard » ?
Et comment, oui, comment occiras-tu les belles
Dont tu prendras ombrage, étant jeunes pucelles,
Si le nègre Brahim te refuse son bras,
Si la vieille Borghild ne te seconde pas ?
Auras-tu donc l’audace, au hammam séculaire,
Quand sur le bain s’étend l’ombre crépusculaire,
D’attirer ta victime et, nue, avec aplomb,
De forcer cette enfant des bras contre le fond
Jusqu’à ce que la mort à tout jamais l’emporte ?…
Voyons ! Mais je t’attends à la Sublime Porte,
Et nous irons à deux où tu voudras, Philis,
Ou bien au bal Bullier pour boire des cassis,
Ou bien à La Rotonde en commandant un fiacre,
Philis, sur le dragon aux écailles de nacre.

*

XIII

L’amour fou de l’émir

Si Dieu le veut, Philis, tu seras l’ornement
De mon harem princier à Riyadh, l’agrément
De mes nuits de playboy au bishte d’étincelles ;
Dans mes verres teintés tu verras des gazelles,
Des oasis de fleurs et le désert serein,
Immense mer de sable, et dans leur bel écrin
Des perles d’arc-en-ciel, mon amour, ô ma lune !
Presse contre ton cœur dilaté sur la dune
Le damier rouge et blanc de mon keffieh vichy.
De la Sublime Porte à la Porte Clichy,
Mon Concorde privé, cyclopéen Pégase,
Connaîtra les secrets profonds de notre extase ;
La négresse Fatma roulera ses grands yeux
En voyant ton corps nu sur le damier des cieux,
Le sourire éclatant de ses dents colossales :
Quel meilleur chandelier pour tes courbes dorsales ?

*

XIV

De la Sublime Porte au Sahara

Philis, ô mon amour, ma lune, ma chamelle,
Datte du paradis, succulente, charnelle,
Béryl étincelant, je suis ton homme bleu,
Ô dis-moi, dis-le moi, que tu m’aimes un peu !
Nous vivrons sous la tente, à dos de dromadaire,
Dans le désert immense, infini, solitaire ;
Le nègre forgeron te fera des bijoux ;
Le henné sinuera sur tes doigts, tes genoux,
Tes paumes de princesse anatolo-tartare,
Tes cuisses – je ne veux parler de ce bien rare –,
Tes lèvres ; et le khôl à ton regard d’azur
Donnera des lointains de firmament obscur ;
Mais surtout, oui, surtout – que tu m’en verras aise ! –,
Mes sœurs t’engraisseront, tu seras plus qu’obèse :
Un vrai ballon de beurre et de plis florissants,
D’extrêmes profondeurs, de monts éblouissants,
Un énorme loukoum de gélatine rose !
Si l’afrite infernal te voyant, ô ma rose,
Si plantureuse avait, frappé de foudre, épris,
Le front de m’en vouloir offrir mille houris,
Je lui dirais : « Va donc ! retourne dans ta fosse,
Auprès de ma Philis toute monnaie est fausse. »

Et dis-moi, n’est-ce point fort enviable sort,
Que plus on se goberge et plus l’amour est fort,
Plus on devient bouffie et plus on est aimée ?
Très galante coutume, et si bien informée…

*

XV

La sirène

Comme je fus jeté sur son roc miaulant,
Elle dévore, nue, ivre, mon cœur sanglant.

Rayon du crépuscule, un doux chant sur les ondes
Verse dans mon esprit ses notes vagabondes ;
Ô quelle nostalgie en mon sein soulevé
– Ce long déchirement d’un rêve inachevé –
Dans le soudain reflux de ferveurs mal éteintes !
Le feu couvait toujours sous les braises disjointes.
Quelle mélancolie éternelle en mon cœur
M’apparaît par ce chant, amertume et langueur,
Quel abîme sans fond dans ma vie inutile,
Quel vide sans espoir, quelle course futile,
L’égarement complet du moindre abaissement,
L’insane illusion de tout renoncement !
Ce chant qui m’appelait à travers les décombres
D’une existence vaine, abjecte, rebut d’ombres…

Comme je fus jeté sur son roc miaulant,
Elle dévore, nue, ivre, mon cœur sanglant.

*

XVI

Yazi

Philis, ô mon amour, mon loukoum à la rose,
Si tu ressens le spleen, si ton âme est morose,
Pense comme je t’aime et ne peux t’oublier,
Songe à ce que le ciel veut à jamais lier,
Ferme les yeux, écoute, et que la paix soit faite,
Pour qu’en chantant revienne encore…

                                                              Yazi la Fête !

Ô Yazi, d’où-viens tu ? quel est donc ton secret,
Toi qui n’a ni remords, ni doute, ni regret ?
Est-ce du beau jardin des péris plantureuses
Ou du pays des djinns aux puissances nombreuses ?
Du verger florissant des blondes apsaras
Ou du cirque insensé des diables scélérats ?
Pardon ! Qui peut savoir d’où vient Yazi la Fête,
Que le plaisir des sens fait marcher sur la tête ?

*

XVII

Fatma

Dans mon Boeing princier au départ de Riyad,
Direction La Mecque en passant par Bagdad,
Après un court crochet par le bois de Vincennes
Pour faire un peu trotter mon pur-sang Avicennes
Puis un dernier adieu chez tes oncles d’Izmir,
Danse, ô danse, Fatma, danse pour ton émir !
Danse ! Je ne veux point des Beurettes frisées
Qui me clignent de l’œil sur les Champs-Élysées,
J’en ai trente au harem : cinq de Sarcelles, sept
De Bondy, trois d’Arcueil, les autres d’Hammamet.
Danse ! Je suis si las des acides Tchétchènes,
Qui m’insultent en russe et s’enivrent, les chiennes,
Quand j’ai le dos tourné, c’est ce chien de Brahim,
Le grand-eunuque noir trouvé sur Discount Stream,
Qui leur passe l’alcool ; quels temps de décadence…
Et je ne parle pas des Ougandaises. Danse !
Mon grand frère Arachide a voulu me tuer,
Mon cousin Abdesslam me fait vraiment suer,
Ma sœur Aljazirah, à son retour de Monte
Carlo, veut épouser un Persan, quelle honte !
Et, sans aucun respect, d’abjects paparazzi
Ont pris au casino des photos de Yazi,
Ma tante bien-aimée…

                                    Ô danse, c’est la fête,
Danse entre les coussins, danse à perdre la tête,
Danse ou je vais pleurer dans mon keffieh vichy,
– Nous passerons bientôt la Porte de Clichy –
Ô danse, danse, danse, et presse, pantelante,
Ton sein contre mon bisht d’étoile et d’amarante…

*

XVIII

Fatma 2

Allô, Fatma ? c’est moi, ton émir Arachide,
Tu connais mon chagrin, ma peine, alors décide :
Veux-tu m’abandonner aux tourments de la nuit
Ou bien dire à mon cœur mortifié, séduit,
Des paroles de baume et d’huile de massage
À la fleur d’oranger ? veux-tu sur mon visage
Laisser couler sans fin mes larmes de captif
Ou poser des baisers d’amour persuasif ?
Veux-tu que des sillons creusent ma joue étique
Ou que mon profil t’offre un coussin élastique ?
Veux-tu sécher le sel de cet amer chagrin
Ou laisser s’oxyder dans son futile écrin
La perle d’arc-en-ciel qui peut toucher ta gorge
Et sentir sous la peau le bon feu de ta forge ?
Veux-tu, par le soleil de tes yeux de saphir,
Évaporer ces pleurs, et par le doux zéphyr
De ton souffle répandre un printemps de Grenade
Dans les jardins du cœur, belle Schéhérazade ?
Veux-tu voir refleurir les odorants jasmins
Aux neiges d’Hindoustan sur les profonds chemins
Du parc aux rossignols dans le doux crépuscule ?
Veux-tu, comme sur l’eau du bain la libellule,
Déployer finement les ailes d’un baiser,
Et par cet élixir les cadenas briser
Qui retiennent mes bras sous le poids des incubes
Aux horribles faciès noirs et couverts de bubes,
Pour que dans ton étreinte appelé vers le ciel
Je pirouette d’étoile en soleil, carrousel
Du délire ? Fatma ! dis à ton Arachide
Que tu veux le serrer dans tes bras de sylphide.

Allô ? Brahim viendra te chercher cette nuit ;
Suis-le dans les couloirs du harem sans un bruit,
Que ta beauté, sans fard, d’eau de naffe parfume
La bouche dont je mords tes seins, et son écume…

*

XIX

Fatma 3

Les mots n’existent pas, pour te peindre, ô mouquère !
Je ne sais comment dire à quel point tu m’es chère ;
La Banque d’Arabie, assurée en dollars,
N’a dans ses coffres-forts pas assez de dinars
Pour pouvoir acheter un cheveu de ta tête !

Lance des confetti dans le boudoir en fête ;
Seuls mon guépard et moi voyons ta nudité,
Et le nègre Brahim, dont la virilité
Reste dans un bocal de formol sous sa couche.
Donne-moi les parfums de rose de ta bouche.

Que je suis bienheureux de savourer ce fruit !
Sans toi, dans le harem, la luxure languit.

*

XX

Fatma 4

Fatma, perle d’Oman, algazelle andalouse,
Danse pour ton émir et ne sois pas jalouse,
Dieu veut l’émir puissant, conquérant, souverain,
Et la femme rendue à sa poigne d’airain ;
N’écoute point la voix trompeuse des poètes,
Qui corrompent les mœurs en abîmant les têtes,
Leur sale épicurisme est un vomi de chiens,
Maudis-les, ces maudits chiens d’épicuriens !
Enflés de leurs succès auprès des imbéciles,
Leur orgueil les collige à des diables séniles,
Et ne voyant plus rien que leur propre reflet
Dans le monde autour d’eux, leur désastre est complet ;
Le renom de penseurs dont la foule empressée
Les louange ne fait que troubler leur pensée,
Ces véritables fous, qui dans le vent et l’air
Scrutent des oasis, titubent vers l’enfer
Où leurs yeux s’ouvriront enfin, dans les supplices
Réservés aux menteurs ouvriers d’artifices,
Où les cruels démons réciteront leurs vers,
Leurs propres vers puants à ces esprits pervers
Qui, dégrisés, geindront devant ce témoignage
Éternel, monstrueux, de leur vil badinage.
Leurs louangeurs aussi pleureront de chagrin
En se sachant voués à l’infernal purin
Du néant qu’épandait l’atroce calomnie
D’un tel charabia, l’infâme litanie
De ces profanateurs du pur et du sacré.
Fatma, ne commets point ton esprit éclairé
À ce charivari que leur ordure épouse :
Danse pour ton émir et ne sois pas jalouse.

*

XXI

Je mourrai, tu mourras, ne meurs pas la première,
Ne me fais pas l’affront de me laisser derrière,
Car l’homme doit toujours, en tout rester devant…

Si tu meurs avant moi, fuyant avec le vent,
Morte je te tuerai dans mes larmes profuses,
Mes cris désespérés, mes paroles confuses,
Ma haine sans répit des épicuriens,
Je te tuerai, perdu pour le soin et les biens
De ce monde maudit insultant ma souffrance,
Je te tuerai chaque heure, à chaque remembrance,
Je te tuerai, Philis, en répétant ton nom.

Ne meurs pas la première, ô ne meurs pas, sinon
Je mentirai, dirai : « Dans cet espace sombre
Où notre œil voit si mal, c’est elle, c’est son ombre »,
Je dirai que tu vis cachée à nos regards,
Que c’est quand nous dormons que s’exhalent tes nards,
Que tu réponds encore aux baisers somnambules
De ma bouche, au-delà des sanglants crépuscules,
Que ta caresse est comme au premier jour heureux
De notre amour, déjà dans le ciel de tes yeux,
Que ta main délicate évite la lumière,
Si tu meurs avant moi, si tu pars la première,
Si je ne peux par mon amour te retenir…

Ne me laisse pas seul, je crains le souvenir :
Je goûte avec mes yeux de chair ton existence,
Mais comment contempler le feu de ton essence
Avec l’œil de l’esprit, sans perdre la raison ?
Je t’ai vue en tous temps et dans chaque saison
Comme un reflet des jours et des choses qui passent,
Mais lorsque ces liens furtifs qui t’embarrassent
Se dénoueront, comment pourrai-je contempler
Le secret qui depuis toujours me fait trembler ?

*

XXII

La bibi

À son balcon d’onyx devant d’immenses jongles,
Sur ses pieds recueillie, elle se peint les ongles,
La bibi ! Quel beau ciel dégagé de lapis ;
Dans l’océan vert chante un oiseau de rubis,
Un tigre dort en bas, repu : les porcs sévères
Sortent à ce balcon, charmés, de leurs tanières
Quand la bibi vernit ses ongles au pinceau.
Dans les palmiers, sans fin trille, trille l’oiseau.

Cette écaille, ô bibi, cette armure de nacre
Couvrant tes doigts de pied, les ergots du massacre
Et de la volupté dans les jeux de l’amour,
Tu le vois, je le sais, penchée en ce beau jour
Sur leur convexité si pleine de mystère,
Qu’elle est ce qui chez toi reste de la panthère ;
Et, laquant ces mortels couteaux dégénérés,
Tu sertis de grenats tes orteils vertébrés
Pour faire, artistement, de ta patte féline
Une chaîne, un collier d’or et de tourmaline.

Elle rit à ses doigts de pied en éventail,
La bibi, la bibi, la bibi du sérail !

*

XXIII

La bibi là !

Par les moucharabiehs du reclus zénana,
Soupirail qui, dit-on, s’ouvre sur un sauna,
On voit passer parfois de fugitives ombres
Et, dans ces glissements d’ailes et d’oiseaux sombres,
Je crois que la bibi de mon rêve doré
Dénude son sein d’ambre et de neige adoré…

Que ne suis-je, plus grand que les viles insultes,
Un Phanségar expert en techniques occultes,
Pour la nuit m’introduire au milieu du sérail
Et trouvant, comme au fond de la mer un corail,
Ma bibi ! l’emporter loin de son ergastule,
La cueillir ! Que hardi sur le champ je strangule
Quiconque pourrait faire à cet enlèvement
Obstacle : spadassin, eunuque peu clément,
Le maître du palais lui-même, s’il se montre !
Je presserai mes mains aux doigts immenses contre
Le frêle cartilage infime de son cou,
Verrai la mort forcer son œil devenu fou
Et jetterai par terre un froid pantin, sans vie,
Sous le tendre regard de ma bibi ravie,
La perle d’arc-en-ciel que mon cœur devina
Par les moucharabiehs du reclus zénana…

*

XXIV

Une prière à Kali

Ô Kali, saisis-nous ! quelle meilleure transe
Que la dilection de scruter ton essence,
Ta noble vérité dans le recueillement,
La méditation, après l’étranglement ?
Kali, le sang qui luit sur ton trident sublime
M’envoûte comme l’œil saillant d’une victime
Quand je serre son cou de mon nœud consacré ;
Je baise ce goor-knat† devant ton pied sacré.
Tu danses sur les morts et nous buvons ta joie,
Nos poings sont le métal que ton chant nous envoie,
Nous rusons par cet art que toi seule connais,
Nous endormons la crainte et ne tremblons jamais,
Nous feignons l’amitié pour que tu sacrifies
Ces corps que par nos mains saintes tu purifies,
À nous, tes serviteurs, le pouvoir est donné,
Celui que ton index nous montre est condamné,
La foule n’ose point nommer notre existence,
Tous te craignent mais nul n’oppose résistance,
Leur vie entre nos mains est une illusion,
Nous sommes l’instrument de leur destruction,
Nous moissonnons le sang humain pour tes calices,
Le brisement des cous pourvoie à tes délices,
Tu piétines les morts et nous combles d’honneur
En pénétrant nos chairs d’un appétit d’horreur,
Nous ne voyons, hantés par ta sanglante haleine,
Dans le troupeau humain qu’un convoyeur de laine,
Et nous assassinons, ainsi que le boucher
Égorge ses brebis, par métier, sans broncher,
Ainsi que le brahmine accomplit tous les rites,
Avec dévotion, pour gagner des mérites,
Et comme le poète exhale son esprit,
Avec enthousiasme, ô ton œil nous sourit
Car, quand tombe la nuit et se diffuse l’ombre,
Nous étanchons ta soif par des meurtres sans nombre.
Ô Kali, nous hantons souvent leurs cauchemars,
On voit la crainte luire au fond de leurs regards,
Il pèse sur leur vie une torpeur lugubre,
Leur misère rend l’air autour d’eux insalubre,
Nous les exterminons, en transports exaltés,
Seuls goûtent sans mélange à ces félicités
Tes serviteurs, Kali ! Ta danse brise et broie
Les cadavres, le sang où ta grâce s’éploie
Vernit tes pieds sacrés, tu lances tes huit bras
Aux ténèbres du ciel, tout ce que tu voudras
S’accomplira ! Kali, donne-nous le délire
Pour que vive à ta gloire un éternel empire.

L’arme de mort des thugs ou phanségars.

*

XXV

Le vin alchimique

Quand, de ce côté-ci des brunes Pyrénées,
Les vignerons vaincus vont à leurs destinées
Comme l’agneau transi qu’on mène à l’abattoir,
Les sodas remplaçant la bouteille du soir,
L’ingénieuse Espagne, enfant de la Conquête,
Les mélange à ses vins et met sous étiquette.
– Ne crions pas trop vite aux mœurs de parias :
Amis, vidons au moins d’abord nos sangrias !

Quand, de ce côté-ci des brunes Pyrénées,
Les vignerons vaincus vont à leurs destinées…

C’est l’ivresse toujours, dans un nouveau flacon,
Avec des noms chantants dignes de l’Hélicon :
Tinto de verano, vin avec limonade,
Bien frais sous la tonnelle après la promenade,
Son nom, rouge d’été, voluptés et langueur,
Des rêves de farniente et d’amour dans le cœur…
Le pitilingorri, vin et soda d’orange,
Pays des orangers, Andalousie étrange,
Guitares et rebabs, langages d’éventail,
Sierras de canicule, azuléjos d’émail…
Et le calimocho, noir comme le grenache
Sur la vigne charnue où le grain se détache,
Noir avec des halos, des reflets incarnats,
Élixir de charbon, diamants et grenats,
Oui, le calimocho, la suprême hérésie :
Du vin et du cola ! Mais quelle poésie !
L’effervescence brune et la chair du raisin,
Mariage lascif de Gothe et Sarrazin…

Et c’est l’arcane ancien de l’alchimie arabe :
Dans un cabinet sombre avec un astrolabe,
Alambics, aludels, athanors, duzamé,
Duzamé, quintessence ardente, or sublimé,
Secret des enchanteurs, pierre philosophale…
De l’amrit arlequin dans un hanap d’opale.

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(2) LE MAGISTRAT D’OZ

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‘Mr Woilde, we’ave come for tew take yew
   Where felons and criminals dwell:
We must ask yew tew leave with us quoietly
   For this
is the Cadogan hotel.’

John Betjeman, The Arrest of Oscar Wilde at the Cadogan Hotel

.

XXVI

Fatum ! les coups reçus, les coups donnés, les coups
Qui burinent le corps sous la clameur des fous
Ne font point tant saigner que le regard sublime
De l’impossible amour contemplé dans l’abîme ;
Qu’est-ce que le combat, que sont les coups du sort,
Le pugilat sanglant et le risque de mort,
Sinon l’écho tragique et fatal, en ce monde
Où s’imprime en frappant sa misère profonde,
D’un appel aussi grand que la vie et le cœur,
Obsédant le délire enivré du vainqueur ?

Ce poème a été écrit pour le roman graphique de mon ami le poète et illustrateur Marc Andriot, Fatum : La tragédie de l’homme moderne (à paraître). Marc est membre du jury du Prix de poésie Arthur Rimbaud et du jury de la revue de polar 813.

Ultimate Fatum, par Marc Andriot

*

XXVII

Des ténèbres

Des ténèbres, du sang, des cryptes, des tombeaux,
Des cadavres rongés par d’immondes corbeaux,
Des squelettes grouillant de vers baveux, des stryges,
Des goules sans la peau, naguère callipyges,
Des diables, des sorciers, des sorcières, des sorts,
Des incubes pervers qui profanent les morts,
Des morts dans leurs haillons qui sortent de la tombe,
Des corps éviscérés, une tête qui tombe,
Des éclairs dans la nuit, des lueurs, des sabbats,
Des vampirismes noirs, d’occultes succubats,
Des sépulcres grinçants, d’inquiets cimetières,
La pleine lune énorme au-dessus des tanières
De loups-garous, des bruits étranges et des cris,
Des vols silencieux, flous de chauves-souris,
Des ossements glacés, maudits que fait bruire
Le groin des sangliers fouinant, qui vient détruire
Leurs anciens tumuli dans les forêts de pins,
Sur les lugubres pics solitaires, alpins,
De gothiques châteaux hantés par des fantômes
De pendus balancés chaque nuit sous leurs dômes,
Des mages morts-vivants dont les yeux sont des trous,
Des nécromants avec des homoncules roux,
Un concert de hiboux hypnotique et baroque…

Cet enfer, le poète halluciné l’évoque
Pour suinter la terreur de l’abîme infernal ;
Hélas ! il est… français, d’esprit national,
Et nous tend son portrait, aux tempes décaties,
Tel qu’un don espagnol, la main sur les parties ;
Et c’est ce geste rogue, obscène, inadéquat
Qui résume son œuvre et charme le pied-plat.

Elle s’ébranle alors – aux rivages de Phèdre ! –
               La critique paparazzi,
Gauloise sans espoir, et qui, dans sa cathèdre,
               Ne mérite que des lazzi.

*

XXVIII

Comme je n’entends pas m’établir dans le Bronx,
Je n’aurai pas à dire un jour prochain : Nul ptonx.

Étant seul contre tous dans la guerre des sexes,
Je vaincrai sans avoir à proclamer : Nuls ptexes.

Et vu que je n’ai rien à faire au Bénélux,
Je refuse à jamais de découvrir : Nul ptux.

Jack London a donné dans son œuvre à la boxe
Ses lettres de noblesse, alors pitié : Nul ptoxe.

*

XXIX

Sa robe est longue et noire, et son vieux crâne, chauve ;
Dans le marais des lois, c’est un lugubre fauve.
Baudelaire l’a vu dans les yeux, et blêmi,
Et, depuis ce regard, ne s’est plus endormi
Sans douter de sa force et du nom de poète
Devant la cruauté de cette morne bête,
Sans l’horrible soupçon que lui, le corrupteur,
Le satanique, était un brave enfant de chœur,
Et, souvent, sans pleurer en trouvant dans son livre
Un bien pâle reflet de ce lycanthrope ivre,
Dégrisé sur l’état de ses faibles tourments,
Obligé d’accabler son moi sombre : « Tu mens ! »

Quoi ! tant de visions, de sueurs géniales,
D’encre pour conjurer des hydres glaciales,
Et voir, comme un paquet de guignols en chiffon,
S’effondrer la Mesnie au souffle du griffon
Cacochyme et myope, en toge défraîchie,
Croc sanglant de la banque et de l’oligarchie !

Quoi ! tant d’absinthe verte, et puis Les Fleurs du Mal
Un pic moins ténébreux que le Code pénal !

Baudelaire l’a vu dans les yeux, et son râle
Fit ricaner ce maître en horreur sépulcrale.

*

XXX

Du dandysme

Les poètes français adeptes du dandysme,
Baudelaire teintant le vieil épicurisme
De pigments prélevés aux glandes des crapauds,
Vomissant de l’absinthe en heurtant des tombeaux,
Et, jaloux du secret de l’élégance anglaise,
Couchant sur le papier une emphase lyonnaise
Pour que le juge envie un pavois de catins,
Onirique à coup sûr, et les autres, pantins
Entichés de milords : la belle singerie
Que ces pruneaux latins avec leur friperie,
Trapus, poilus, crépus, et de la paille au nez,
Crevards punais, huileux, buboniques, mal-nés,
Bastonnés, maigres chiens, par la maréchaussée,
Traînés dans les ruisseaux, pour une autre rossée,
Devant des magistrats au linge très douteux,
Et le c*** bien botté, dans un rire gâteux,
Clamant à des moutons, à la foule qui bêle :
« Prosterne-toi, Paris, devant l’œuvre immortelle ! »

Pendant ce temps, Quincey, sorti de l’internat,
Dissertait sur l’opium et sur l’assassinat
Considéré comme un des beaux-arts, et personne
Dans l’île ne doutait que sa santé fût bonne.

L’arbre qui, dans un sol fécond en liberté
Donne des fruits vermeils, par chez nous transplanté
Se meurt et lance au ciel des branches rabougries,
Maudissant les mangeurs de grenouilles flétries.

*

XXXI

L’Ogre corse

Ne pouvant concevoir qu’un grand peuple d’Europe
Eût couvé dans son sein une âme aussi salope,
Un monstre aussi pervers que ce La Paille au Nez,
Qui semblait taillé pour fustiger les damnés
D’une fosse infernale et non, sur cette terre,
Commander un pays, fût-il rastaquouère,
En Albion, berceau par la brume ouaté
De l’esprit d’entreprise et de la Liberté,
Les Anglais au faquin enivré de sa force
Donnèrent un nom vil, adéquat, l’Ogre corse,
Pour que tombât l’affront d’avoir donné le sein
À ce porc sanguinaire, à ce drille assassin
Non sur de vieux voisins, sans doute très futiles
Et très incompétents, ineptes, inutiles,
Mais sur un coin perdu de garrigue et de thym
Brouté par les béliers, un rocher plus lointain
Embaumé dans le suif de ses mœurs médiévales,
Peut-être archaïsé par des hordes tribales,
Où ce fou de Rousseau crut faire son Platon,
Et le bandit régnait en maître… ou le mouton.

Quel dégoût, comme un poil sur la jelly jaunette,
Quand à l’heure du thé l’on parlait de la bête !

Masséna, Bernadotte, Augereau, Lannes, Ney :
Pouacres gobelins de l’immonde Boney.

*

XXXII

La Paille au Nez le Petit

On dirait d’assez loin un tableau d’art pompier,
De plus près c’est en fait du comique troupier,
Et pour les malheureux dans cette vésanie,
C’était Goya, du temps de la cour d’Eugénie.

Sous la plume de fer de graves magistrats,
On trouve cependant des esprits assez rats
Pour le féliciter de sauver le suffrage,
L’élection – d’un corps privé de tout usage…
Ainsi, pour ces amants du peuple champion,
Nous pouvons être fiers de l’Eurovision,
Démocratiquement – puisqu’on choisit qui gagne.
Je crains que ces messieurs ne battent la campagne.

L’Empire est restauré ! Les Zouaves partout
Se font rosser, fesser, moudre, jusqu’au dégoût ;
D’abord les guenilleux de l’arriéré Mexique
Nous flanquent à la mer après trois coups de trique,
Ensuite le casque à pointe étrille le képi ;
Le mess, dans des jupons de dentelles tapi,
Jette un œil au dehors, c’est bon, plus un seul Boche,
Tempête nom de nom que la revanche est proche,
La moutarde me monte à mon La Paille au Nez,
Je vais leur faire voir, à ces fils de damnés,
De quel bois je me chauffe ! Ah cours, Boche, cours vite,
Le franchedogue au c*** !…

                                               Vous connaissez la suite.

*

XXXIII

La reine des mouches

Ébloui, subjugué par ce saphir volant,
Vous louez la nature à l’énorme talent
Qui pare de splendeur l’infime bestiole,
De votre désarroi ce penser vous console,
Et puis le nez surpris, d’abord, par un fumet
Inquiétant en raison du poison qu’il promet,
Vous voyez le bijou bleu paradisiaque
Mettre un terme à son vol sur un tas de barbaque –
Si vous êtes chanceux –, autrement un étron,
Que sucera la gemme, un vil monceau marron,
Et vous aurez envie, abasourdi, de rendre,
Entier, le contenu de votre estomac tendre.

Hélas ! quand dans le monde aux luxes ruisselants
Vous irez, cerné d’ors et de tapis sanglants,
Rendre hommage au succès, à la beauté de glace,
Au mérite éclatant des marchands de mélasse,
Aux grands commis zélés de la Bourse aux anchois,
Aux rares qualités qui font les grands bourgeois,
Souvenez-vous alors, si vous vient à la bouche
Un goût inattendu, de l’excellente mouche.

*

XXXIV

Mascarades

Soulève ta voilette : une face de bouc !
L’air chafouin d’un marchand d’innocences au souk.

Au gai charivari, qui, derrière ce masque
Pailleté, fascinant, se dandine ? Une masque !
Nez crochu, menton dru, verruqueuse, un pruneau
Empestant comme un chat tombé dans un tonneau
De rhum, ou comme un chien dans un fût d’eau-de-vie,
Et c’est cette poison que vous avez suivie
Tout du long, sûr de vous : elle vous tord la main
Entre ses doigts crochus comme un vieux parchemin.

Le joli domino ! Montre ton teint de rose :
C’est un rictus figé dans le dégoût morose,
Qui vous fera payer jusqu’à la fin des temps
D’avoir été choisie un beau soir de printemps.

Ce loup mystérieux ! Puis-je voir qui vous êtes ?
Une âme glaciale à faire fuir les bêtes,
Qui vengera sur vous son regret délirant
De n’avoir pas été vendue au plus offrant.

*

XXXV

Le vin rustique

Était-ce mon enfance ? était-ce une autre vie ?
Le vin est sur la table et la soupe est servie.
La viride bouteille enferme un limon noir,
Opaque crépuscule immobile du soir
(Onyx d’obscurité répandu dans l’espace,
Où l’homme se contemple et ne trouve sa trace),
Et des miroitements de grenat, de carmin,
Comme un clair horizon colorant le chemin
Du paysan qui rentre au foyer par les landes,
Dessinent sur la nappe un lacis de guirlandes,
Crois-je, un peu comme si l’objet de verre vert
Était ici la lampe éclairant le couvert.

Nulle étiquette blanche ou crème avec dorures :
L’aïeul remplit toujours les mêmes embouchures,
Mystérieusement, dans le sombre cellier,
Dehors et comme au bout d’un immense escalier,
Lieu de silence où parle une voix non humaine,
Pour puiser un ichor d’idole souterraine.

La soupe est chaude, on mange à grands coups de cuiller
– Était-ce une autre vie ou bien était-ce hier ? –,
Un potage onctueux, raves, choux et citrouilles,
Où pour les mioches nage un friselis de nouilles.
Quand l’aïeul a vidé, presque, l’assiette en grès,
Il saisit la bouteille et verse, fait exprès,
Dans son reste de soupe une franche rasade,
Puis prenant à deux mains l’assiette – est-il malade ? –
Nous regarde et prononce un mot, un seul : « Chabrot ! »
Puis lampe d’un seul coup, peut-on dire : au goulot,
Ce breuvage incroyable, ô si contre-nature,
Cette paradoxale et troublante mixture,
Du vin dans le potage…

                                      Et nous faisons pareil !
– Mon enfance, ou plutôt un produit du sommeil ?

Depuis, j’ai fort tasté les plus grands millésimes,
Les gouleyants charnus, les fruités, les sublimes,
Avec les meilleurs plats de tous les horizons,
Des currys siamois aux pot-au-feu frisons,
En carafons oblongs art nouveau, dans des flûtes,
Des coupes, des hanaps d’abalone à volutes,
Mais qu’est-ce que cela me chaut, guindés du col,
Puisque je ne peux plus, ici, faire chabrol ?

*

XXXVI

La fin des moineaux

Mes bambous restent seuls, les moineaux sont partis.
Dix ans plus tôt, la fête au balcon ! Appétits
De moineau tous les jours, ça trillait ! Les bombances
Dans la forêt en pots, ça gloutonnait ! Les danses
Des tiges sous le poids de trois, cinq, dix oiseaux !
Après les pucerons, cabrioles et sauts,
Coups d’aile, comme un bruit de cartes rebattues,
Pépiages stridents de flûtes suraiguës,
On se disait : Quel diable assaille ce massif ?
Va-t-il donc s’envoler, ce fourré convulsif,
Escalader les murs, entrer chez la voisine
Pendant qu’elle se livre à ses tours de cuisine ?

Et dehors, à l’étang des nonchalants canards,
Je les faisais courir sur le rebord, criards,
Pour gagner la brioche en miettes safranées :
Trente à faire la course à pattes entraînées,
Ça, c’est de l’exercice, et très bon pour le cœur !
Mais les mauvais garçons, sans reproche et sans peur,
Dès que je m’arrêtais la main pour eux ouverte,
Y venaient becqueter la douce manne offerte,
Et je sens comme alors encore sur mes doigts
L’égratignure, tendre et piquante à la fois,
Le zéphyr, la caresse inerme de leurs serres,
Leurs griffounes de mouche aux chatouilles légères.

Dix ans… Plus un ne vient, ne reste, ne s’entend,
Sur le monde la nuit des zoziaux s’étend…

Paris est devenue un bastringue à pigeons,
Gris comme ses bourgeois, gris comme ses torchons.
Puis hier, en pleurant la fin irrémissible
Des moineaux dans mon cœur de bambou marcescible,
Sur la mare, observé des mornes riverains,
Un couple bigarré de canards mandarins…

*

XXXVII

Cuir chrysogomphe

Avec mes bracelets et mon cuir chrysogomphe†,
Mes pantalons moulants, mes gants noirs, je triomphe
Du cœur nu des brebis que flétrit l’atelier,
Quand le samedi soir je suis leur dieu-bélier
Stroboscopique.

                          Elle a de gorgonesques boucles,
Serpentant sur son sein parsemé d’escarboucles :
Ses cheveux diaprés et gorge-de-pigeon
Sur un pull kitschissime ; elle n’a pas de nom
(Car son nom c’est Gertrude), elle est toute présence,
Elle est le sang des dieux, la corne d’abondance,
Elle est le coquillage où l’on entend la mer
Dire : « Cueille le jour, même si c’est amer,
Tu manges bien aussi des endives quand même »,
La conque où l’on entend la mer dire je t’aime
Et l’horizon, là-bas, chanter un slow, l’amour,
Que seul on se repasse en boucle tout le jour ;
Elle est vénusiaque, et pendant la semaine
Quelque autre chose encore, oniromancienne
De mon rêve éveillé ; l’immarcescible voix
De son corps qui ne laisse à mon âme aucun choix !

Me levant le matin, vers midi, je remembre
Son image et l’aurore illumine ma chambre.

Dont les charnières sont en or, ou qui est clouté d’or ou de métal doré.

*

XXXVIII

Nippon électronique

Oubliant de chanter les mousmés aux dents noires
Dans de longs kimonos aux multiformes moires,
Leurs petits pieds chaussés de bûches de ginkgo
Quand l’ombrelle à l’épaule elles vont, comme au go,
Jouer de l’éventail au bord des cascatelles
Du grand Pavillon d’or pour, libellules belles,
Conquérir les fous cœurs des dandys shogounaux
Au prétexte subtil de nourrir les moineaux,

De chanter les geishas – aux galants vert-de-jade
Charmés par le teint pur que produit la pommade
À la poudre de riz – qui pincent le koto
En nasillant des vers aux printemps de Kyoto
Et servent le saké dans des bols noirs de laque,

De chanter les guerriers au groin démoniaque,
Sévère et moustachu, samouraïs vaillants
Aux morions cornus des siècles guerroyants,
Cuirassés de dragons, de kamis, de squelettes,
De nounours furibonds avec d’énormes têtes
– Quels mythes ! – et pensifs au pied d’un cerisier
Regardant disparaître une ville en papier
Dans les flammes qu’irrite un mistral typhonesque –

Oublieux, méditant, en transe, obsédé presque,
Je vois de Yamato l’Idée en diamant
Réfléchissant, glacé, profond, et s’enflammant
De scintillations sombres et translucides,
En écrans de couleurs ou de cristaux liquides…

Le fiancé gravit la structure en métal
Harcelé de bidons jetés d’un piédestal
Par le gorille affreux, monte sur l’esplanade
De l’écran au-dessus, vertigineuse estrade,
Et pour sauver la belle enlevée à l’amour
En culbutant le monstre au bas de l’âpre tour,
Il doit, calculant bien, héroïque, intrépide,
N’écoutant que son cœur, se jeter dans le vide.

Alors tout recommence… Et je suis un robot
Qui de ce qu’il écrit ne comprend pas un mot.

*

XXXIX

Ode à Bokassa Ier

Victoria, César, Othon, La Paille au Nez,
Glorieux précurseurs mais non pas vos aînés,
Altesse Impériale ! ont abdiqué la gloire
De jamais égaler votre illustre mémoire,
Et la postérité voit leur astre pâli,
Leur mérite effacé, leur sceptre enseveli,
Devant celui qui peut au titre le plus juste
Recevoir entre tous l’éclatant nom d’Auguste.

Altesse généreuse au haut des firmaments,
Qui saviez contenter de sacs de diamants
Jusqu’aux moins distingués des présidenticules,
Rendant admiratifs les peuples, incrédules,
Extasiés, béants, vous auriez, je le sais,
Récompensé ma plume ivre de vos succès
À sa juste valeur – pas comme les revues.
Las ! ces splendeurs, grandeurs, hauteurs par mes yeux vues
Du monde qui les pleure ont trop tôt disparu,
Et mon génie altier n’a donc point concouru
À l’affermissement du Trône et de l’Empire,
D’où peut-être leur chute, entraînant un grand rire.

J’aurais été plus qu’un Poète Lauréat†:
Un commensal heureux, dans ce digne apparat
De dorures sans fin, sans fond, même un peu roide,
Quand les meilleurs morceaux de votre chambre froide
Auraient été servis sous des cloches d’argent,
De lever, inspiré des Muses, diligent,
Mon verre de bourgogne à notre Centrafrique
Et de faire au Progrès une adresse lyrique.

Une institution anglaise : poète attitré de la cour. Tennyson était poète lauréat. Le plus récent que je connaisse le fut de 1972 à 1984, il s’agit de John Betjeman cité plus haut. En des jours où depuis longtemps plus aucun poète français connu ne versifiait selon des règles, Betjeman continuait de faire vivre le vers anglais classique, jouissant dans son pays, me suis-je laissé dire, d’un grand succès populaire en même temps que des faveurs de la critique. On peut regretter que, dans la pompe monarchique que le monde envie aux Anglais (leurs mariages princiers sur toutes les chaînes internationales), une de ces reliques, le poète lauréat, ne soit pas plus envié.

.

(3) RELIQUAT

.

LX

Un ami a bien voulu que je publie dans mon humble recueil un poème à lui, à la manière de François Coppée, écrit dans un élan de grande émotion sincère. Qu’il en soit remercié.

J’ai passé ma jeunesse à me colletiner
Avec le vieux ; fallait pourtant abandonner
Et je me suis rendu.

                               Quand j’ai vu Galatée,
Je me suis dit : La vache ! il l’a bien méritée,
Sa victoire, le vieux, car il avait pas tort,
C’est ici qu’on est bien, ah ça mais c’est très fort !
Mais, comme qui dirait, j’avais pas l’aptitude.
Vu qu’on me dézingua, fallait voir l’hébétude
De qui vous savez ; moi, stoïque à tous égards,
Vers la porte à côté je tourne mes regards,
C’était le même genre à peu près de bicoque,
Avec de gros poteaux dans un style d’époque ;
À part moi je pensais : Galaté-ci Galaté-là,
Ça s’est déjà trouvé, cherche encore et voilà !
Mais nom d’un sacré nom, je tombe de la lune :
J’ai beau chercher partout, des Galas y en a qu’une !

Mars 2012

*

XLI

Quatrains

Que m’êtes-vous, au juste ? On pourrait dire rien.
Et c’est par ce rien-là que ma vie est comblée.
Ôtez ce rien de moi, vous m’ôtez tout mon bien,
Et la forme d’un moi : disparue, envolée !…

Chers parents, sur un point pour le moins vous errez :
Allons, n’espérez plus que je me trouve femme ;
Puisque celle que j’aime a rejeté ma flamme,
Je m’en remets à vous du choix que vous ferez.

Je trouve tant de charme à cette servitude
Que je ne conçois point de plus noble attitude ;
Et sans qu’il soit besoin de parler, je convie
Ta beauté souveraine à régner sur ma vie.

Je nie avoir connu le bonheur un seul jour,
Méprisant les faux biens acquis hors de l’amour.
À d’autres demandez d’accomplir leur devoir :
Sans son amour je n’ai pas le moindre pouvoir.

*

Trois Sonnets

XLII

Lorsque l’adolescent que j’étais, amoureux,
Voulant cacher ses pleurs s’écartait en silence,
Cherchait la solitude afin de fuir l’absence,
Ne vîtes-vous point là troubles de songe-creux ?

Lorsque de son émoi, si vif et douloureux,
Il devait retenir toute la violence,
Ayant de nos malheurs trop tôt pris conscience,
Cet enfant vous semblait être bien vaporeux.

Que reste-il alors de cet amour transi ?
Mon esprit par ses feux tout entier fut saisi ;
En niant que j’aimais, je perdis l’espérance.

Aujourd’hui, libérant des rêves entravés,
J’entends battre mon cœur à nouveau : pour la France !
Encore un sentiment dont vous êtes privés.

Avril 2000

*

XLIII

Vous m’en voulez, je sais, de ce triste saccage ;
N’était-point assez de me savoir promu,
Quand nos cœurs se parlaient dans un silence ému ?
Cet oiseau ne peut vivre en dehors de sa cage.

Secret, ce doux penchant nous était un bocage
Tout rayonnant de joie et d’élan contenu ;
Mais ma coulpe soufflant sur ce bonheur ténu,
Sur cette herbe viride, en fit un marécage.

Nous pleurons notre idylle, un air tendre et charmeur,
Or les plus purs amours fomentent la rumeur :
Fersen perdit le nom de Marie-Antoinette.

Sans cet attentat, donc, au bonheur, notre dieu,
Aurions-nous pu garder la conscience nette ?
Le doute est-il permis ? Me dites-vous adieu ?

Octobre 2009

*

XLIV

Le soir couvre argenté le jardin bruissant
Des clochettes du vent dont l’avenue est pleine ;
Les charmes de l’automne adoucissent ma peine,
Tout semble recueilli dans le jour finissant.

Quand tombe avec la nuit un voile frémissant,
Des fenêtres jaillit la lumineuse traîne,
Le rayon qui vivra, comme une chaude haleine,
Comme un bonheur ténu, dans l’âme du passant.

Ô lecteur, avec toi peut-être, je m’étonne
D’avoir franchi déjà le seuil de mon automne,
Et je n’attends plus rien qui vienne avec le temps.

Comme après l’ouragan sur une mer étale,
D’un amour, au début, alizé du printemps,
Je garde dans le cœur la blessure fatale.

Mai 2010

*

XLV

Le Réanimateur

D’après H. P. Lovecraft

C’est un comté pieux de Nouvelle-Angleterre ;
Sa beauté ne va pas sans un peu de mystère.
Grands espaces boisés remués par le vent,
Sombres et parcourus de routes s’incurvant,
Manoirs au fond de parcs aux lanternes anciennes,
Séculaires gardiens des vertus patriciennes,
Une petite ville, une université,
Centre intellectuel tranquille et réputé,
Dessinent le décor de cette étrange histoire.

Herbert West, aujourd’hui de sinistre mémoire,
Jeune encore, assuré d’un brillant avenir,
Commença de montrer un certain déplaisir
Au contact régulier de ses amis et proches,
Si bien qu’il s’attira d’abord quelques reproches,
Encore bienveillants, de trop les négliger ;
À quoi, d’un air contrit qui se voulait léger,
Il invoquait le temps que demande l’étude,
Un projet qui rendait un peu de solitude
Nécessaire, du moins pour trois ou quatre mois,
Avant qu’il ne rendît à l’amitié ses droits.
De l’important projet il ne voulait rien dire,
Cette réclusion bientôt ne fit plus rire ;
Ce petit monde clos ne savait que penser,
S’inquiétait de voir le reclus se presser
Quand il apparaissait encore, dans la rue,
Sa cordialité de toujours, disparue.
Bien qu’il justifiât par d’importants travaux
Ces écarts, on ne sut quels articles nouveaux
Étaient le résultat d’un labeur si farouche.
Le temps passa. Les uns dirent que c’était louche,
Les autres qu’il était devenu dérangé.
Les moins intolérants, quand il prit son congé
De la chaire, évoquant un soudain héritage,
Non sans un peu d’envie, y virent l’acte sage
Du cerveau génial découvreur d’un trésor
Devant mener l’humain vers un plus haut essor…

(À suivre)

Premier amour numéro 2: Recueil poétique

Ceci est mon sixième recueil de poésie, inédit à ce jour. Je le publie intégralement ici.

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Table des matières

  1. Premier amour numéro 2 : Poèmes
  2. Premier amour (suite et fin) : Poèmes anciens
  3. Autres poèmes anciens

Sans titre I, par Cécile Cayla Boucharel

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*

I) Poèmes

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I

Donne à l’eau que tu bois dans ma bouche altérée
Le goût de souterrain, de baume enténébrée
Qui fera de cette eau flétrie en baisers morts
La source d’un baiser et d’un amour plus forts ;
Donne-lui la fraîcheur d’un précipice immense
Où n’atteint le rayon qui sur les arbres danse,
La clarté cristalline et pure jaillissant
Des antres stygiens, le torrent hennissant
Hors du gouffre sans fond où, roulant sur lui-même,
Il s’ensevelissait dans son vertige extrême ;
Donne à ce tourbillon de notre baiser fou
L’exaltante fraîcheur des neiges de ton cou,
Pour ce désert en moi, refleuri par la pluie,
Où reviendra brouter toute la faune enfuie.

La clarté d’iceberg du saphir de tes yeux
Inonde l’océan glacé de tant de feux
Que l’on ne peut savoir si le ciel se reflète
Dans la mer ou la mer, sa plus noble conquête,
Dans l’azur ; donne à l’eau qu’à ton souffle je bois
L’éther du firmament, mais plus pur mille fois !

*

II

Laisse-moi te ployer contre un cœur éclatant,
Parce que j’ai vécu sans amour, combattant
Pour des causes sans gloire, et privé de tendresse ;
Laisse-moi t’infliger la fiévreuse caresse
De rudes mains sans art ; laisse marquer ta chair
Du feu de mes baisers, comme une esclave au fer,
Mon tison te couvrir d’une brûlante empreinte,
Qui sera sur ton corps le plan du labyrinthe
Où divague mon âme, enchaînée à tes yeux,
Une prison de nuit et de flambeaux joyeux…
Planant sur les miroirs d’eau lente de ta bouche,
M’enivrer de tes sangs, sueurs, comme une mouche,
C’est mon rêve animal, sous le muscle appelant
Ton sein de minéraux et d’ombre pantelant,
Pour que ton cri se noie en ma gueule affamée
Quand je mordrai les sels de ta bouche enflammée.

Pour que l’obscurité qui cache ta pudeur
Me révèle un chemin d’aurore et de splendeur,

Pour qu’il ne reste rien que la cendre à l’aurore
De tout ce que le cœur vindicatif adore,

Pour que sur ton front las d’opales ruisselant
Se lustre le cristal des fleurs, étincelant,

Pour que sur ton front pur mon crâne en stalactite
Éclabousse l’abîme infernal d’anthracite,

Pour que sur cette mer de nos exhalaisons
Se déchaîne l’orage igné des pâmoisons,

Pour que les condamnés à l’amour que nous sommes
S’embrassent en démons ennemis de tous hommes,

Pour que l’amour ne soit qu’un plongeon au plus noir
Gouffre noir et sans fond du profond désespoir,

Pour que la volupté soit la chute des anges,
Et plus vertigineuse encore : Mes louanges !

Je mourrai si tu pars, j’ai longtemps attendu
Que tu donnes la clef du paradis perdu…

*

III

Pourquoi tant de bonheur charnel dans ton regard
Quand sur ta nudité choppe mon œil hagard ?

Pourquoi, puisque je sais que telle est ma conquête,
Suis-je comme un enfant devant l’idole quiète ?

Pourquoi prends-tu cet air souverain, triomphal,
Alors que l’on décrit ton abandon un mal ?

Tu n’as jamais été si bas selon le monde,
Mais voilà que ton œil est d’un juge et me sonde.

Comme un roi de jadis en mendiant grimé
Se découvrait à qui, sans l’avoir présumé,
Lui faisait bon accueil, ta nudité m’enseigne
Le royaume secret où ta puissance règne.

Ta nudité, royaume agreste et féodal
N’ayant pour suzerain que ton orgueil royal,
Est le terrain de chasse et de jeu de tes songes
Éveillés, et le rêve où telle tu me plonges.

Or comme tu voulus me le donner à voir,
Il faut que j’aie été digne d’un tel savoir.

Pourquoi tant de bonheur, complet, dans ta pupille
Quand tu me vois voyant ce paradis qui brille

D’aurore boréale, et tu me vois voyant
Les mirages dorés d’un Éden chatoyant

Comme un enchantement sous une lune blonde,
– Comme si je n’avais jamais bien vu le monde ?

*

IV

Quand je touche ta peau découverte, sans voiles,
Le monde disparaît dans un brouillard d’étoiles.

Si je n’ai hors de toi ni cœur ni passion,
C’est que le monde n’est qu’imagination.

C’est un rêve incertain dont le feu de ta joue
Me réveille, un vieux sort que ton souffle déjoue,

Un mirage qu’éteint l’oasis de tes yeux,
Une ombre que dissipe un souvenir des cieux

Pour mon âme absorbée en ton image sainte.
– Ce pâle simulacre est une idole peinte !

Penser à toi suffit pour l’abattre à jamais,
Révélé son néant par ce que tu promets.

Qu’il soit toujours le même à chaque replongée
Ne prouve rien : toi-même, es-tu jamais changée ?

Il ne peut être vrai, puisque par cet amour
Je perçois qu’il n’est rien que toi dans ce séjour.

Ainsi, l’illusion est par toi manifeste,
Par l’amour l’univers s’en va, toi seule reste.

Or cet amour si grand est vrai, puisque j’en vis !

(Et nul doute pour soi : je pense, donc je suis.)

*

V

Moi sans Toi

Non, je n’étais pas fait pour goûter au bonheur
Puisqu’en pensant à nous, seul dans ma chambre noire,
J’imaginais qu’un trait me traversait le cœur,
Pour que sur mon corps mort tu pleures ma mémoire.

C’est ainsi seulement que voyait l’avenir
Mon esprit sans raison : cette flèche tirée
On ne sait d’où venait subitement finir
Mes jours, et j’étais mort à tes pieds, sidérée ;

Et devant tous, alors, comprenant ton malheur
De me perdre à jamais, tu tombais comme folle,
Exhalant en sanglots une immense douleur,
Sur un cadavre froid, sans regards, ni parole.

Tu serrais contre toi, convulsive, arrosant
Son visage figé de tes brûlantes larmes,
Cette vaine dépouille, immobile à présent,
De qui voulait tant vivre esclave de tes charmes ;

Et tu pleurais, pleurais ! d’amour et désespoir
Cet ami qui devait ne jamais disparaître
Pour que dans le bonheur tu lui fisses savoir
Que s’il était aimé c’est qu’il était ton maître.

Tu pleurais devant tous, toi si fière ! pour lui,
De ton corps effondré tu recouvrais sa forme.
– À quel point m’émouvait ton empyrée enfui,
Seul dans ma chambre, au cœur de la nuit noire informe !

Je ne pouvais dormir tant ce drame accablant
De son funèbre éclat obsédait ma pensée ;
Et jamais je ne pus oublier ce brûlant
Désordre qui gonflait ma poitrine oppressée…

Jamais je n’oublierai l’hallucinant transport,
Et d’autres, que te voir, enfant pure et divine,
Me provoquait, choyant l’image de la mort ;
Je n’oublierai jamais cette amour enfantine.

*

VI

Quand la vie était simple, Audrey fut mon amie,
Et déjà, pour Audrey, je connus l’insomnie.
Je revois cette époque et je me dis qu’Audrey
M’aurait bien plu – mais qui charme la Loreley ?
Audrey, belle princesse, avec tout l’or du monde
Dans ses cheveux, et tout le ciel et toute l’onde
Et tous les diamants dans ses deux beaux yeux bleus,
Audrey de tout mon cœur, Audrey de tous ses feux.
Comme elle était alors je la vois en pensée :
Parfaite, ainsi qu’elle est à présent, enchâssée
Dans un âge plus mûr ; je la voyais ainsi
Telle qu’elle serait, telle qu’alors aussi.
Ce que je voyais donc, c’est, dis-je, son Idée,
Derrière la caverne une âme élucidée.
Comprenez-vous ? je vis de mes deux yeux alors,
Et n’en revenant point, son âme sans son corps !
Croyez-vous que s’oublie un pareil phénomène ?
Vous ne savez donc point où la passion mène ?
C’est qu’Audrey me donna son cœur afin de voir
Par l’amour le secret, ce qu’il nous faut savoir.
Nous touchâmes au but d’emblée, ô sois bénie !

Quand la vie était belle, Audrey fut mon amie.

*

VII

Longtemps, longtemps après, Audrey, je t’ai revue,
Minute ni hasard ni tout à fait prévue,
Tellement importante ; il fallait te revoir,
Car je t’avais aimée et je voulais savoir,
Mais cela ne fut point quête préméditée :
La chose ne pouvait au fond être évitée.
Je n’en fus point surpris, tu n’avais pas changé,
Je l’avais pressenti, je l’avais présagé ;
Car j’avais vu ton âme, et l’avais vue entière,
Hors du corps, hors du temps, au-delà de la terre !
Au-dessus de la dune où se marquent tes pas,
J’avais vu par le cœur ce qui ne change pas.

*

VIII

Audrey, la vie avait près de toi tant de roses
Qu’en mes jours de printemps j’ai comblé pour toujours
La mesure qu’un cœur peut recevoir des choses ;
Je ne demande rien au temps qui suit son cours.

Ô qu’aurais-tu bien pu donner d’autre à mon âme,
Dès lors qu’en elle tout te venait consacré ?
Qu’aurait-il donc bien pu s’ajouter à la trame
De mon être, introduit dans ce film adoré ?

La vie était un film, une romance, un rêve
Plus intense que tout ce qui s’est jamais vu,
Où la moindre lueur dans tes yeux, la plus brève,
Avait l’inoubliable attrait de l’imprévu.

J’éprouvais près de toi des véhémences telles
Qu’en secret je riais des engouements d’autrui ;
Audrey, le monde entier, comme un vol d’hirondelles
Quand je disais ton nom s’enfuyait devant lui.

Audrey, en m’endormant je voyais ton visage ;
À mon réveil, Audrey, m’illuminaient tes yeux ;
En rêvant je suivais au cœur d’un paysage
Divin notre bonheur, calme et silencieux.

Nulle piste n’avait pour moi d’attrait que celle
Où je pouvais penser que s’entendraient tes pas,
En tout il me fallait remédier au zèle
Absent, quand je songeais : « Je ne m’appartiens pas. »

Audrey, je ne veux rien, ni de toi ni du monde,
Le bonheur de t’avoir aimée est si total,
Inaltérablement si pur, et si profonde
Ma gratitude, Audrey : je suis ton piédestal.

Je suis l’atlante d’or qu’a convoqué ma lyre,
Je suis le monument qu’érigea mon amour
À ton être sacré, tant fut grand le délire
De t’adorer ; le rêve est temple, est flèche, est tour.

C’est bien avant le temps du parjure et des larmes
Qu’ensemble nous avons vécu ce rêve aimé ;
Audrey, la vie avait près de toi tant de charmes…
Le monde était plus beau qu’un dessin animé.

Depuis lors, il me semble être sur cette terre
Comme un tableau maudit du vieux Dorian Gray ;
On me voit délabré par l’existence amère,
Mais en vrai, ton ami toujours le même, Audrey !

*

IX

1

Audrey, sourire d’or, sourire d’océan,
Sourire où des couchers de soleil sur les vagues
Dessinent un amour de moire perle et cyan,
Un amour cristallin perçant des brises vagues,

Sourire blond d’aimer le printemps qui revient,
Sourire d’élysée où des fruits se dilatent,
Où le parfum rougit la fleur qui le contient,
Sourire d’île vierge où des oiseaux s’ébattent,

Où le halo des mers du Sud, opalescent,
Miroite, vole, irise une hauteur sauvage,
Farouche promontoire où l’étoile descend
Dans le lilas rayon d’un vespéral nuage,

Sourire étincelant de femme-enfant qui rêve,
D’enfant qui se voit femme et sourit de sa peur,
De femme entrevoyant un enfant qui se lève
Et qui lui tend les bras, appelant sa douceur…

2

Audrey, sourire d’île et de jardin de roses
Au bord de la mer bleue, étale un jour d’été,
Les tendres fleurs du cœur étaient à peine écloses
Que sentant leurs parfums j’en devins entêté ;

Sourire d’horizon sans nuage et de moire
Où l’âme prend son vol si libre et forte, Audrey ;
Demande-moi, pensant à notre belle histoire,
Si je t’aimais beaucoup : je t’aimais tant, c’est vrai !

Cet amour était fol et pur, et fut unique,
Jamais plus je n’aimai d’une telle ferveur ;
Car je repris mon cœur il me revint cynique,
Car mon cœur fut parjure il perdit sa candeur.

Cela finit un jour, ainsi qu’un mauvais livre ;
J’oubliai ce qu’était voltiger dans le ciel.
Ce jour où j’aurais dû mourir et non point vivre,
Je fus inconsolable, indifférent, cruel…

*

X

Désolé

Bonheur ! quand tu me vins en annonçant l’hommage
D’un cœur sincère aimant, par un geste inédit
Je te claquai la porte au nez : tel fut l’outrage
Dont je scellai mon sort de poète maudit.

Certes, en confessant ma foi, d’ailleurs connue,
Je me fis recevoir d’un œil si courroucé !
Qui fit conjecturer à mon âme ingénue
Qu’était dans le tapis pris mon pied empressé.

Puis le temps s’écoula, je restai sans nouvelles,
Jusqu’à ce qu’une Iris messagère des dieux
Vint, le regard très noir, dire les solennelles
Paroles dont je fus cinglé, silencieux :

« Cesse de faire mal à (la douce Clitandre) ! »
À ces mots je crus bien mourir, ou sur le champ
Ou d’ici quelques jours, car je voyais descendre
La Camuse, exiger d’abandonner le camp…

En un sens j’étais mort : j’étais mort à ce rêve.
Mais je vécus, pourtant ; Clitandre reparut,
Je ne lui parlai point et je fus bon élève,
Ô mon premier amour tombé du nid mourut !

Un jour me voyant seul, Clitandre, un peu farouche,
Me demanda : « Pourquoi ce mutisme étonnant ? »
Je lui tournai le dos sans même ouvrir la bouche !
Quoi d’étonnant, après ce malheur détonant

Qui m’avait écrasé comme une foudre horrible !
Mais… ce pas qu’elle fit vers toi, grand demeuré,
Aurais-tu supposé qu’il fût même possible ?
Il te fallait saisir ce mot inespéré !

– …..

*

XI

Premier amour n° 2

Minérale beauté de blonde châtain clair,
Ton hâle éblouissant au retour des vacances
Disait ton corps ami des caresses de l’air
Et de baisers plus forts dont je peuplais mes transes.

Tes yeux d’azur riaient comme un Éden de fleurs,
Tu sentais bon le sable étincelant des dunes,
Tes yeux d’azur gardaient aussi de tendres pleurs
Pour des nuits d’amour tendre et d’éclatantes lunes.

C’était le temps cruel des doux sens tôt mûris,
Le temps délicieux des bonheurs à portée
De main presque virile, et des jardins fleuris
Où l’on entend dans l’âme une idylle chantée.

Quand je repense à toi je ne vois nul hiver,
Comme si nous vivions sous de chaudes tropiques
Ou dans un paradis bordé par une mer
Toujours bleue, au milieu de plantes exotiques.

Dans mon cœur je t’aimais presque comme une sœur –
Une sœur préférée entre tant de sylphides ;
Ce qu’était le secret de ta folle douceur,
Je crus le deviner dans tes gaîtés splendides.

Il était si certain que nous serions amants,
Cette issue inouïe était si naturelle,
Ayant le sceau heureux des sacrés dénouements,
Et tout y conduisait… – Mais j’embrassai Gisèle.

*

XII

Premier amour n° 2 : Suite

Quand je repense à toi je ne vois nul hiver,
Pourtant j’ai dit souvent : « Ô je te glorifie ! »
Par les yeux, les égards, dans le froid, sous l’éclair,
Au temps où les saisons duraient toute une vie.

– Je revois, bacchanté, l’auguste paternel,
Grave représentant d’acropole lettrée ;
Jamais brillant fanal de cap spirituel
N’eut une enfant aussi follement délurée !

Ce contraste-sans-l’être ajoutait au piquant
De t’adorer en tout : où d’autres sur la terre
Miraient de tes gaîtés le charme coruscant,
Moi je voyais de plus en toi cette lumière.

Autre contraste encore : alors que tout rampait
À tes pieds de déesse, et moi comme la masse
Des égaux, que ton pas après lui m’emportait,
Que je roulais avec le reste de la nasse,

Que tu pusses vouloir me distinguer du lot,
Me tirer du néant de la foule pantoise,
Assurer mon triomphe au-dessus de ce flot
Par un signe conquis d’humilité courtoise,

M’enfla d’un tel orgueil, géant, démesuré,
Que je ne pus porter cette palme sublime,
Qui, mon appui de là plus du tout assuré,
Entraîné vers son bord, me jeta dans l’abîme !

*

XIII

Ma bande et moi

Je t’aime bien, d’accord, mais crois-tu que je vais
Avec toi chaque jour, comme roule une pierre,
Bras dessus bras dessous marchant, prendre le frais ?
Entre ma bande et toi, j’ai choisi la première.

Nous autres, nous savons comment nous occuper ;
Les Cendrillons, pour nous, comme dans la légende,
Disparaissent quand l’aube aux carreaux vient frapper,
Et qu’avec le soleil se reforme la bande.

Ce cave que je vois, de quoi donc a-t-il l’air,
Traîné par sa Gisèle à lécher des vitrines
Et payer des sirops, alors qu’encore hier
Il était respecté, mieux que par des gamines ?

Dès qu’il s’attache, l’homme ôte sa veste en cuir,
Et Gisèle au goût sûr lui trouve des pantoufles ;
Ce n’est même pas tout pour lui faire plaisir :
Adieu gants noirs cloutés, voici de belles moufles !

J’aime quand tu te tords de rire à mes bons mots
Et quand tu me permets tu sais quoi – mais quand même,
Que ferais-je avec toi tout le temps sur le dos ?
Notre amour est OK, n’en fais pas un problème.

Alors n’en parlons plus, s’il te plaît, non c’est non,
Ma bande est ma famille, et la règle est connue :
Ou tu vis pour ta bande et tu t’y fais un nom,
Ou ton assiduité n’est pas la bienvenue.

En plus, je n’aime pas ton frère et tes parents,
Je n’aime pas ton art, n’aime pas tes études,
Je n’aime pas les films japonais noirs et blancs,
Je n’aime pas le thé ni les manières prudes.

Et toi tu n’aimes pas que je me roule un joint,
Tu n’adores pas Nietzsche et la polygamie,
Que la top de mon choix ne te ressemble point
(Ressemblant en effet à ta meilleure amie) ;

Tu ne me permets pas non plus – c’est grave – tout
Ce que je me dépeins, joyeux, et te demande :
Il me faut marchander, tandis que le sang bout !
Enfin, tu n’aimes pas – c’est le pire – ma bande.

*

XIV

Notre amour fut, au fond, simple comme bonjour,
Comme serrer la main de gente familière,
Entrer en fusion d’hermaphrodite amour
À l’angle d’une rue, en un choc de lumière.

La passion avait dans cet amour rêveur
Une tendre façon d’être contemplative ;
Son attente fut douce et sa claire douceur,
Murmure de la mer, fut toujours attentive.

T’aimer jusqu’à la mort, mon cœur te le devait ;
Avec toi j’aurais pu vivre mille existences,
Et sans les voir passer, car cet amour avait
Des pavots merveilleux d’éternelles latences.

*

XV

Si tu ne t’es pas mis à genoux pour la bonne,
Tu prendras la mauvaise et la fera souffrir ;
Le regret gâtera sans cesse ton plaisir,
Un souvenir amer tuera ce qu’on te donne.

Ton cœur empoisonné par un premier amour
Tombé du ciel trop tôt ou trop loin pour l’atteindre,
Ne laissera qu’une ombre à chérir, sans l’étreindre,
Ne verra qu’un linceul au seuil du premier jour.

Tu feras des serments convaincus, sans y croire ;
Tu pleureras parfois, et ton sanglot cuisant
Se doublera pour toi d’un rire méprisant ;
Ô l’abîme sera la coupe où tu dois boire !

Mais si, guidé d’en haut, tu t’es agenouillé,
Et que pourtant le sort déjoua cette idylle,
Tu garderas une âme en or, et non point vile,
Et te sera rendu ton cœur pur non souillé.

*

XVI

La maison hantée

Ma famille habitait un riant pavillon
Avec jardin, terrasse, arbres, buissons de roses,
Dans un calme faubourg de bâtisses encloses
Parmi des halliers verts, tableau de médaillon.

Près de nous, un manoir ancien d’aspect lugubre,
Fermé par un portail massif, lourd, saisissant,
Imposait à nos jeux son guet anoblissant ;
Ne t’imagine pas, lecteur, que j’élucubre :

Ce qui suit est la pure et simple vérité. –
Longeant notre jardin, son étroit chemin sombre
De végétation étrange, dense, et d’ombre,
Conduisait au manoir gothique inhabité.

Sa hauteur en faisait le château de la ville,
Dominant les taillis d’un sous-bois épineux,
Et formant dans le ciel tourbillonnant, venteux,
Un promontoire obscur, nid de dragon vigile…

Un jour que j’étais seul au dehors, rêvassant,
Je levai le regard vers l’une des fenêtres
De l’antique séjour, par delà les grands hêtres –
Où je vis me scruter un visage, glaçant.

C’était, bien que sans traits, une forme de femme ;
Elle était immobile et sans âge, et j’eus peur,
Sans comprendre pourquoi, ce n’était ni stupeur
Ni panique non plus qui saisissait mon âme,

C’était comme un respect : la Dame du manoir,
Dans son cadre d’automne indistincte présence,
Pourtant indéniable, intangible évidence,
Comme une solitude altière en habit noir,

Me faisait le témoin de son navrant mystère…
En rentrant, je posai bien sûr la question :
Avions-nous des voisins ? La réponse était non.
– Je ne vis de nouveau jamais l’ombre sévère.

*

XVII

L’idole dans le labyrinthe

Dans ce dédale entré, nul ne ressort vivant ;
Derrière chaque porte un nouveau sortilège
Désoriente l’âme, à chaque pas un piège
S’ouvre, dans le donjon retraversé souvent.

Une pâle clarté présage la sortie,
Mais c’est le manteau blanc d’un combattant spectral ;
Un rire maléfique éclate, glacial,
C’est la haine infernale en guivre convertie.

Et lorsque, à bout de force, éreinté, tu verras
Devant toi sur ses gonds tourner la lourde grille
Du temple où la déesse incandescente brille,
La goule d’or vermeil et de peau, tu sauras

Que ton sang doit couler en pompeux sacrifices,
Que ton cœur dans le feu sera jeté battant,
Ton chef énucléé sur l’autel ruisselant,
Et tes viscères chauds traités en immondices.

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Sans titre II, par Cécile Cayla Boucharel

*

II) Poèmes anciens

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Premier amour (suite et fin) (1991-92)

.

XVIII

C’était un soir et l’on riait
De choses bêtes et futiles
Et l’on riait elle priait
Mais les vœux furent inutiles

Ô mon cœur je me suis trompé
Et j’ai broyé son frais sourire
Ô mon cœur tu m’as tant frappé
Ah j’ai souffert pour ton empire

Sa larme a glissé sur ma chair
Las ! à chaque coup que je donne
À chaque dague à chaque fer
Dans sa poitrine qui résonne

C’est moi qui souffre et moi qui meurs
C’est moi qui tombe et moi qui saigne
Nos yeux ont perdu leurs couleurs
Fiers c’est la fin de notre règne

*

XIX

Amour ô femme Amour
Prends mon ciel mes étoiles
Prends tout va-t-en ! un jour
S’envoleront nos voiles

Mon cœur mon cœur est mort
Maintenant c’est un ange
Tu pleures l’ombre dort
Dans l’eau noire de fange

Ô mon visage est blême
Et lasse mon étreinte
J’ai tant crié je t’aime
Que ma voix s’est éteinte

*

XX

Amour détruit frustré déchiré décadent
Amour de décharnés amour de nous ma triste
Amour de rien de tout laxatif obsédant
Amour et fiel rancœur haine long jeu de piste

Désespoir et fatigue ombres clartés de nuit
Tes yeux si froids si loin trempés par trop de larmes
Plus rien ni vent ni voix ni doigts ni feu ni bruit
Plus rien j’ai tout perdu ton sourire et tes charmes

Mais quoi ? est-ce donc tout ? Tu ne dis rien ! Pourquoi ?
Où vas-tu ? tu t’enfuis tu te caches tu pleures
Et que fais-tu de toi car je te cherche moi
Dans ces Édens sans joie où les yeux sont des leurres

Mais va ! va-t-en pars donc insupportable vice
Je suis las à la fin de ton piège à corbeau
Abominable amour où tout est sacrifice
Ma vie ô c’est ta chair ton cœur c’est mon tombeau

*

XXI

Te voir ainsi perdue au milieu de l’ordure
Heureuse puis tragique ignoble puis sublime
Rayonnante splendeur puis vague tache obscure
Ô femme au cœur mourant dont aimer fut le crime

Te voir ainsi c’est trop je veux la vérité
Je veux savoir t’aimer te donner mes trésors
Et puis prendre les tiens ton rire ta beauté
Tes yeux clairs et profonds dans lesquels je m’endors

Tu fus un océan d’amour et de chaleur
Et moi le goéland qui ne partage pas
Les pays qu’il découvre ô volant de bonheur
Pour n’aimer que ton cœur toujours – jusqu’au trépas

Je me sens loin de toi si loin de ta chère ombre
Triste d’avoir perdu la lumière et la voie
Je suis une âme errante ô dans le gouffre sombre
J’oubliai le chemin vers tes rêves de joie

*

XXII

C’est pour toi que le ciel fait briller son soleil
C’est pour toi que l’été resplendit de bonheur
Tout est pour toi déesse et mon feu mon sommeil
J’écris car notre amour est cruel – est douleur

Je veux mourir de toi sous ton pâle visage
Tes cheveux sur ma joue et ta main dans la mienne
Ton sourire de lac un peu comme un mirage
Ton sein contre mon cœur adieu magicienne

Pleure on était trop beaux et notre amour trop grand
Je veux pleurer aussi car je me sens si las
Âme en peine de toi spectre fantôme errant
Vivre je ne peux plus l’amour me tue hélas

J’avais si mal vécu ô j’avais tant menti
Qu’un jour je suis tombé à genoux dans ton ombre
J’ai dit plus rien n’est vrai le jeune âge est parti
J’ai trop de ton œil clair dans mon œil torve et sombre

Je ne veux plus souffrir de t’aimer comme ça
Ton corps est le témoin de ma lente agonie
Et ton cœur ivre d’air que le mien pourchassa
Saigne sur mon visage et sur mon harmonie

*

XXIII

Tout de moi t’appartient maîtresse aux yeux qui pleurent
Je n’ai plus rien à moi que suis-je alors ô rien
L’amant des éplorés ces souvenirs qui meurent
Dans le vent sans espoir remuant comme un chien

Tout de moi t’appartient et le monde et le monde
Tout tu mérites tout puisque tu m’as aimé
Belle enfin belle vrai dans le charnier immonde
De tes sœurs les putains au cœur envenimé

Reine trônant là-haut tes pieds sur mes épaules
Surmontant le fumier les rats les ossements
Les poètes blessés identiques aux saules
Pleurant toujours pourquoi ? leur cœur a des tourments

Je disais qu’il fallait de moi laisser un signe
De mon passage ici de mon long châtiment
Et toi tu répondis pure comme le cygne
Sur l’eau noire du lac : fais-moi donc un enfant

*

XXIV

Je t’ai tant adorée aurore bleue étoile
Que loin de toi je meurs comme un cabot galeux
D’un linge gris crasseux mon corps tordu se voile
Cachant à tout jamais un visage hideux

J’étais vraiment trop laid monstre amant des merveilles
Bête tapie à l’ombre et toujours aux aguets
D’un regard précieux d’un rire plein d’abeilles
D’un chaste pas qui va vers des décors plus gais

Et je rêvais d’amour bien caché dans mon antre
De ces cœurs papillons qui volètent clartés
Fugaces du jardin roses et bleus au centre
Petits points de chaleur rayons d’or éclatés

Un jour tu m’apparus plus belle encor que toutes
Et j’ai voulu t’aimer ah quel sombre crétin
J’approchai tu t’enfuis que les sages m’écoutent
La nuit me vit pleurer jusqu’au petit matin

Tombé bas dans la fange et fouetté par l’ortie
J’ai perdu l’appétit j’ai perdu le sommeil
Et je meurs à présent ployé sous l’apathie
Oui mort d’avoir voulu caresser le soleil

*

XXV

Pâle c’est le printemps les gens aiment pas moi
Ils marchent dans les parcs heureux calmes et simples
Je marche triste et seul mon soleil est si froid
Et je hais ces gens-là heureux calmes et simples

A-t-il connu l’amour demandent les heureux
En me voyant passer sombre et presque invisible
Hélas oui plus que vous cœurs gluants et lépreux
J’ai plus aimé que vous bien plus… bien plus horrible

Hélas elle était belle hélas peut-être trop
Hélas l’amour est noir comme du sang de goule
Elle est partie hélas ô tambour du héraut
Fais-la moi revenir va bats donc va roule

Mais rien n’a fait rentrer ma chatte à la maison
Jamais je n’oublierai heureux calmes et simples
Ces moments de tendresse à la belle saison
Ces doux moments d’amour heureux calmes et simples

*

XXVI

Heureux… heureux le chat qui paisible ronronne
Près de la cheminée étendu de son long
Heureux le sommeilleur qui quand la cloche sonne
Ne se réveille point heureux dans le salon

L’enfant couvert d’amour par des parents tranquilles
Heureux l’insouciant qui lance des cailloux
Et rit quand on le gronde heureux les gens fragiles
Blottis près de quelqu’un ô bienheureux les fous

Qui ne savent qu’aimer heureux le doux grand-père
Proche de sa famille et fier d’avoir tout fait
Heureux le voyageur les deux pieds sur la terre
Et l’âme dans le vent heureux… pas tout à fait

Pourtant tout est à lui le ciel et les nuages
Le soleil et la mer les étoiles la nuit
Mais dans son long trajet à travers tous les âges
Il ne voyage pas non en fait il s’enfuit !

*

XXVII

Mettons fin à cela je ne veux plus t’aimer
À force je suis las des regrets oui tant pis
Tant pis c’est ça l’amour une plaie à gommer
Un cœur qui veut mourir envoyé au tapis

J’arrête la partie Ô lâche va tu dis
Mais c’est ne t’en fais pas notre faute à tous deux
Allez à la prochaine hardis les gars hardis
On se dira bonjour et ça va si tu veux

On se reconnaîtra sans bien se reconnaître
Pâles masques rictus froids figés par le givre
Nous nous verrons un peu nous voyant disparaître
C’est comme ça tant pis maintenant je veux vivre

*

XXVIII

Que c’est triste ce temps que c’est triste l’automne
Marcher dans ce vent froid me rappelle l’amour
Frappé de tous côtés de mon pas monotone
J’avance condamné dans cette nuit de jour

Les feuilles ont quitté les branches squelettiques
Pour le trottoir glacé… du malheur au malheur
Et rien ne changera pour nous paralytiques
Automne dans le ciel automne dans mon cœur

*

XXIX

Ma fleur est dans le ciel on ne peut la cueillir
Que si l’on sait voler ô ma fleur est trop belle
Mais on ne peut l’aimer que si l’on veut mourir
Ma fleur est une femme attachante infidèle

Ma fleur me fait chanter ma fleur me fait pleurer
Son parfum est bien doux ma fleur est une larme
Qui coule sur mon cœur juste à peine effleuré
Mon cœur brisé vaincu par ma fleur et son charme

Ma fleur aime être aimée et je l’aime à la mort
Ma fleur est trop aimée et ma fleur est fragile
Ma fleur des nuits du Sud rêve quand elle dort
À des pays connus où l’amour est facile

Hélas je ne suis rien ma fleur n’est plus ma fleur
Quand un ange est passé la pauvre s’est flétrie
Sa chair ensanglantée implore la douleur
Ma fleur est la beauté de l’amour appauvrie…

*

XXX

Ô rêve des noirs assassins
Fontaines bouillantes du lait
Des blancs et virginaux essaims
Je veux mourir si je suis laid

Ô vol sans bruit des esprits las
Crime sans espoir des perdants
À jamais violés hélas
Vivre en connaissant ces tourments

Ô murs infatigués des jours
Fétides charniers de nos nuits
Abondantes et dans les tours
Aimer sans demander : Et puis ?

Ô visages sans horizon
Sans ciel au fond des yeux sans rien
Regards creux et pleins de poison
Je vous hais vous embrassant bien

*

XXXI

Ô cieux d’argent désargentés
Rougeoiements sombres luminaires
Mousses de lumière éclatées
Vagues de brume qui s’éclairent

Ô ciel mouillé ô mon linceul
Voûte magnifique émeraude
Je chante la belle et vais seul
Et toi seul recueilles cette ode

Ohé le vent envole-toi
Et va la baiser sur les lèvres
Vent enivré rapporte-moi
La chaude saveur de ses fièvres

Ô cieux qui criez dans mon cœur
Pluie ô les larmes des déesses
Coule de mes yeux d’empailleur
J’ai vendu des rayons aux messes

Mais j’ai menti mais j’ai menti
Ma poésie est un mensonge
De l’art contrefait travesti
Le pus l’atteint le ver la ronge

Cieux laissez-moi je suis perdu
J’ai menti tout me ment mon frère
Qui riait ton rire s’est tu
Y a-t-il donc pour nous un père

*

XXXII

Jus d’orange

J’ai posé le soleil aux pieds
Blancs et soyeux de ma chérie
Mais les rayons d’or carnassiers
En ont fait de la chair pourrie

J’ai mis mes lèvre sur son cou
Les étreintes sont merveilleuses
Mais j’ai laissé sur ce coin mou
Des tumeurs noires et visqueuses

J’ai chanté comme un matelot
Pour qu’elle remplisse ma gourde
D’un peu de son amour falot
M… j’ai fait d’elle une sourde

Chez des amis je vais tout fier
Disant qui de moi ne succombe
Admirez donc son petit air
Mais où est-elle
…………………Dans la tombe

*

XXXIII

Putride chair de nos seize ans
Terribles tourments de nos âmes
Vivre les regards malfaisants
Au fond du cœur et dans nos drames

Souffrir – à moins que l’on ne meure –
Dans les noires éternités
Démons que tout suit rien n’effleure
Vos cuirs malsains et dépités

Aux verbes qu’on a déglutis
Devant les poses des affreuses
Fuyez vers les cieux engloutis
Que les dents des charognes creusent

Débats futiles tristes gloses
Qui ne vous a supportés rage
Aux yeux vides sous les hypnoses
Des masques bleus pleins de cirage

Allons mourez ombres laquées
Luisantes faces de débris
Mourons ensemble âmes traquées
Meurs enfant meurs efface et ris

*

XXXIV

Elle est allongée en des rêves
Sur des poufs flottants diaprés
Et ses étreintes sont si brèves
Que les sens restent effarés

Ses longs cheveux sur le visage
Elle avance et respire l’air
Qui l’aime et l’embrasse au passage
Et qui s’envole au loin si fier

Elle sourit aux morts qui passent
Ces souvenirs de vagues soirs
Et ces images la délassent
Au milieu des bâtiments noirs

Ô qu’elle est belle l’amoureuse
Dans son manteau de sentiment
Car vous savez elle est frileuse
Sans les bras de son cher amant

L’amoureuse dans la lumière…

*

XXXV

On irait mon amour chanter
Sous un ciel radieux et boire
L’eau pure du ruisseau l’été
Nous ferait un lit dans sa moire

On irait mon amour cueillir
Les fleurs des champs et les framboises
À nos lèvres dans un soupir
Ivres d’écumantes cervoises

On irait mon amour dormir
À l’ombre du saule et nos rêves
Nous diraient de ne point partir
Car les voluptés sont bien brèves

On irait mon amour s’aimer
Sous le soleil de la campagne
Courir dans le blé parfumé
De ton souffle sous la montagne

On verrait mon amour le ciel
On raconterait un nuage
Affamés on prendrait le miel
D’un ourson pour notre voyage

On boirait mon amour le lait
De languides et grasses vaches
On dirait lon la qu’il est laid
Du paysan couvert de taches

On le ferait tout ça mon cœur
Hein même on ne serait plus tristes
On rirait heureux quel bonheur
–Mes songes sont-ils réalistes

Mais je vais dormir à présent
Demain le jour sale et grisâtre
Renaîtra classique en disant
Non dans mon sein nul ne folâtre

*

XXXVI

Prophètes de bazar vos qui vivra verra
Me lassent à la fin vous mentez fanfarons
Que verrons-nous parlez pitres nous ne verrons
Rien nos yeux sont fermés point qui vivra mourra

*

b/ Dominus exercituum, ou Le néophyte (1999)

.

XXXVII

D’un monde sans espoir cruelle hypocrisie,
L’idéal faux ne sert que les ambitions
Des lâches sans vertu, sans frein, sans courtoisie,
Ne sert que la sottise et que les passions.

À faire naître un monde un idéal échoue ;
Ce culte à toi rendu, débile humanité,
Ne trompe point l’esprit : fol est celui qui loue
Cet état qui le tient hors de la vérité.

Mère aux flancs excessifs, la Nature est terrible !
Elle commande à l’homme impérieusement.
Pour l’esclave, le Sens devient imperceptible ;
S’il cherche le savoir, il accroît son tourment ;

L’amant pleure sur soi la maîtresse haïe,
Indifférente aux vœux de son cœur déchiré ;
L’amoureuse découvre un jour qu’elle est trahie,
Dans la débauche enterre un souvenir navré…

*

XXXVIII

Au souffle du bourreau pleurent les pauvres biches !
Que je sois le premier à mourir si demain
La colère de Dieu ne s’abat sur les riches,
Ce jour où la vertu se tiendra dans Sa main.

Si je reprends l’accent des antiques prophètes,
C’est parce que je crains l’éternel châtiment ;
Et si je pousse un cri semblable au cri des bêtes,
C’est qu’un rayon du ciel me perce constamment.

*

XXXIX

« Baissez l’arme, les miens », leur âme détrompée,
Entendirent Jésus Marc, Luc et Mathieu ;
Et Jésus dit à Jean : « Les miens, prenez l’épée ;
Tenez-la fermement, car ainsi le veut Dieu. »

Ce fait surnaturel trouble l’âme indécise :
Se peut-il qu’une image ait différents reflets ?
Or le Christ est l’époux de la très sainte Église
Qui connaît le mystère et possède les clefs.

C’est l’Église des saints, l’Église catholique,
Communauté de grâce et d’amour et de paix,
Qui sacre les liens pour adorer l’Unique
Et guide le fidèle en allégeant son faix.

« Maintenant, prenez-là » dit Jésus à l’apôtre,
Et ma foi, s’il le faut, nous la prendrons aussi ;
Oui, nous la brandirons ! et celui qui se vautre
Devant Mammon l’idole, aura de nous souci.

Donne-nous les flambeaux de l’aube universelle
Et que tout appartienne à la communauté !
Par la foi, par la croix, le fer et l’étincelle,
Refaisons l’ordre saint de notre chrétienté.

*

III) Autres poèmes anciens

.

XL

Saphisme

Femmes qu’aucun homme n’aura,
Dans de troublantes voluptés
Pour vous ardent l’amour sera,
Et vos demi-jours envoûtés.

Quand le plaisir effleurera
Vos corps tremblants et veloutés,
Le lit de roses deviendra
Un noir océan de clartés.

Votre jouissance atteindra
Des orbes de félicité,
Où votre raison se perdra,
Errante dans l’infinité.

Femmes qu’aucun homme n’aura,
Par vos fièvres je suis hanté ;
Le délire m’abreuvera
De votre enivrante beauté.

*

LXI

Distiques

Je suis le roi des sens, noyé dans les couleurs ;
Le fleuve aux beaux lointains emporte mes douleurs.

Un livre ne dit pas ce que dirait la lune
À ton cœur amoureux si tu foulais la dune.

Son visage est si bel et si tentant son corps,
Je m’envole vers elle, entre ses bras je dors.

Nous savons ressentir mais ne pouvons comprendre ;
Le mot est un plaisir ou devient de la cendre.

Secret désespérant, les mots ne viendront pas ;
Je baiserai l’humus que foulent tous ses pas.

Mais le poète danse au milieu des étoiles,
Il est fou, ça lui plaît, il ôte tous les voiles.

Je préfère cent fois la lueur des néons
Et n’irai pas dormir dans vos froids panthéons.

Crions : Vive l’amour, le reste a goût de cendre !
Sais-tu donc ce que c’est, toi qui n’es jamais tendre ?

Rien n’aurait pu – pleurons – éteindre mon amour,
Diamants, rubis, feux qui s’éclipsent un jour.

Je me sentais malade, étrangement malade,
J’aurais voulu vomir une triste ballade.

Mes chicots sont noircis par le jus des criquets,
Je ne suis point joli comme ces fats coquets.

Il est un charme étrange, infini de tendresse,
Ce charme est ton regard qui m’enivre et m’oppresse.

Jeter ma poésie au gouffre noir et sec,
Et, perdue à jamais, je serai mort avec.

Je compte les regards qu’en silence tu m’offres ;
Je les garderai tous, mieux qu’au tréfonds de coffres.

Ayez pitié de moi, j’ai fait quelques beaux vers !
Chacun en fait parfois, ton cœur est plein de vers.

Je remarque enchanté ta chaussette en dentelle ;
J’imagine un peu plus que tu ne voudrais, belle !

J’entends le bruissement des feuilles dans le vent,
Comme un feu de papier dans le soleil levant.

Mille fois génial, mille fois sans génie,
Bouddha vert, offre-moi ta bleue inharmonie !

Il n’est point de sommeil qui dure infiniment,
Et même, vrai, la mort n’est qu’un songe, vraiment.

Il pleurait de bonheur, heureux comme de naître,
Riait à son miroir, heureux comme de n’être.

Comme je suis petit et vois donc tout géant,
L’infini, de ses yeux, ne voit que le néant.

Plongeant jusqu’à mon cœur de beaux yeux angéliques,
Comme elle vit je l’aime en vers mélancoliques.

C’est bête ce qu’on dit parfois, c’est bête et beau,
Un peu comme le chant vespéral d’un corbeau.

Où se trouve ta lyre ? Elle est déjà brisée.
Où se trouve ta Muse ? Elle fut leur risée.

J’entends d’ici ta voix d’élève soprano,
Par ma fenêtre mi ! la ! sol ! au piano.

À toi qui m’as aimé, ce bouquet de ténèbres !
Tu m’enivras à mort dans des salons funèbres.

J’ai perdu le désir de chercher ici-bas,
Et les hommes sans cœur ne me comprennent pas.

Tout est gris, tout est noir, tout est trempé de pluie,
Mes larmes ne sont pas de celles qu’on essuie.

Tu te trouveras femme et tu la serviras ;
Elle, comme son chien, te prendra dans ses bras.

Horreur, trois fois horreur, je quitte votre monde !
Mais je ne peux m’enfuir, puisque la terre est ronde.

Je veux qu’on m’aime laid, sale, hirsute, crasseux ;
Ça serait vraiment bien car je suis paresseux.

Du tact, un peu d’humour, excellente recette :
La perdante à ta lèvre ira s’oublier, faite.

Ô mes rires gentils, mes innocents matins…
Mais un jour je compris qu’on est laid pour certains.

Elle aimait sans savoir pourquoi, comme une plainte,
Et moi j’ai tant chanté que ma voix s’est éteinte.

Temps passé, temps perdu, sable tombé des mains,
Devant moi la poussière et de mornes chemins.

Çà ! ne diffame point la gloire féminine :
Dans le désert parfois on trouve une oasine.

Ô comme je t’aimais ! secrètement, pour moi…
Je veux être poète en souvenir de toi.

Des Orients lointains sont tout près de nos âmes ;
Cueillons la rose, non au rosier : dans les flammes !

Je respire les fleurs, j’écoute les grillons,
Et je me berce, Lune, à tes pâles rayons.

Du sang d’un ange noir est sorti Dolorème ;
Il paraît qu’il est né coiffé d’un diadème.

Comme tout bon à rien je hais les gens heureux,
N’aime point y frotter mon caoutchouc lépreux.

À Gaël

Florent, te souviens-tu du bruit d’un sac de billes ?
Gaël, que voyais-tu sous les jupes des filles ?

*

LXII

Autres distiques

Le corps blafard des morts se dévoile à la lune,
Comme un naufragé fou s’arrache à la lagune.

Des chats noirs et boiteux miaulent rauquement,
Dansant devant l’éclair au pourpre flamboiement.

Aux lèvres sans couleur je lampe la ciguë,
Tout en ayant l’horreur de sa poitrine aiguë.

*

LXIII

Mon altière jeunesse, au désir trop sensible,
Que les poignards du siècle ont juré d’égorger,
Si je veux la soustraire au terrible danger,
Ne dois-je la soumettre à la Raison terrible ?

Mais une fois dompté cet étalon sauvage,
Ne doit-il me conduire au plus altier sommet ?
Ma tête aux Salomés le frivole promet,
Tant il est périlleux de vouloir être sage.

Sans doute il vaudrait mieux corrompre ma nature,
Car la foule a horreur du partage inégal,
Et ce qui manque au faible a pris pour nom le Mal ;
Sur les lois l’envieux a mis sa signature.

*

LXIV

Quatrains

Matière grasse

Lasse, tu fais suer ta graisse, ignoble truie :
De tes flasques tissus goutte une épaisse pluie.
Maigris donc, maigris donc ! te dis-je, chose obèse,
Comment appeler femme un tel monceau de glaise ?

*

Ma Muse

Elle vit dans les bars et boit toute la nuit ;
Quand le bouge s’éteint, un ivrogne la suit.
Et quand ma Muse pisse au bord du caniveau,
Sur le papier je couche un poème nouveau.

*

Et quand mes godillots, usés sur les chemins,
Déjà ne seront plus que de tristes lanières,
Je m’assoirai paisible au milieu de gamins,
Et ces pauvres enfants fermeront mes paupières.

*

L’aveugle contre un mur tendait sa maigre main
Quand un rai de couleurs pénétra dans ses yeux ;
Il s’ébaudit, heureux : il voyait le chemin !
Un enfant lui sourit devant l’arche des cieux.

*

Lune, à moi ton cancer ! Soleil, à moi tes cris !
Nuage, à moi ta lèpre ! Amour, à moi ta gale !
Travail, à moi… non, rien ! Cœur, à moi tes débris !
Vie, à moi tes bubons ! Mort, à moi ton dédale !

*

Ô pardonne à celui qui, trop plein d’amertume,
A traversé le monde en gardant sa douleur
Et jeté dans la vie une horrible pâleur
D’amant désespéré, comme un long banc de brume.

*

Je donnerais tout l’or du monde pour te plaire
Si l’or pouvait m’avoir un sourire de toi ;
Je mettrais tout à bas et puis me ferais roi
Si roi j’étais aimé de celle qui m’est chère.

*

Au détour d’un bois ombragé,
Un nuage d’aras s’élance,
Formant dans le ciel dégagé
Un arc-en-ciel qui se balance.

*

Galatée a des yeux d’aurore boréale
Où brillent les reflets de rayons infinis ;
Toi qui cherchais le sein d’une amie idéale
Pour épancher tes maux, ils sont déjà finis !

*

Un défroqué

Ah, qu’il a bien connu l’état de sécheresse !
Quand il voulait prier, il se voyait aux bains,
Et, la nuit, le couvrait une ombre vampiresse,
Le ci-devant frocard du Club des Jacobins !

(Étude à conduire : les défroqués chez les Jacobins, Hébertistes, Enragés. La liste semble longue.)

*

Après avoir été quasiment délinquant
Dans la « contre-culture » (au fait, quoi de moins rare ?),
Je me fatiguai vite, avec l’aide de Kant ;
Mon rêve fut alors : devenir chef de gare.

*

LXV

En chantant Marceline avec des pleurs de joie,
En serrant sur mon cœur des bouquets de lilas,
Aux amants de toujours, qui ne sont jamais las,
En chantant Marceline, ô je montre la voie !
Ces cœurs tombés du ciel qu’un sourire foudroie,
Conduits par les tourments avec des falbalas,
Qu’au rosier de leur âme il soit un échalas,
Ce canzo de mes pleurs dans lesquels je me noie !

*

LXVI

Marceline, je ne me lasse
De prononcer votre doux nom ;
Dans chaque vers il a sa place,
Ou bien le canzo n’est pas bon.

C’est un honneur inestimable
Que de chanter votre beauté ;
Mon œuvre soit impérissable,
Vous m’inspirez l’éternité.

*

LXVII

J’aime Galatée ! Ô je t’aime,
Galatée ! et je ne peux voir
Galatée ! Ô sache quand même
Que je n’ai d’autre désespoir.

Je chérirai cette folie
Comme ton époux ses enfants ;
Si ma raison est abolie,
Je vois mes rêves triomphants.

*

LXVIII

« Merci de faire cas ainsi de mon renom. »
C’est le cas de le dire… En vérité, pardon !
« Or laquelle des deux est la plus convoitée,
De la gloire ou de moi ? Doris ou Clitothée ? »
Tout sens dessus dessous, je nage en plein Léthée.

*

LXIX

Il s’étonne, il s’attriste, il se gratte le cou,
Ô devant pareil cas sa bouche reste close,
Lorsque le gai pinson sur la branche se pose
Et qu’il m’entend chanter Cassandre comme un fou !
La nuit vient, c’est pareil, quand dans son halo flou
M’étreint le bras glacé de la lune morose,
Qui s’ébahit, tout bas, d’entendre cette chose :
Le hululement las d’un poète hibou…

*

L

Pourquoi le niez-vous, nous nous aimons, Monique ;
Qu’y pouvez-vous ? Comment l’aurions-nous évité ?
Quelle fut notre faute ? entrain ? frivolité ?
Nous sommes innocents, ne soyez pas inique.
Certes, je pus passer à vos yeux pour cynique,
Car – comme vous – j’étais dans la perplexité ;
Je n’osais concevoir cette sublimité,
Ce bouleversement : notre amour est unique !

*

LI

Daignez poser vos yeux sur mon âme, madame,
Pour que mon âme enfin dans cet azur se noie.
Si vous m’aimez un peu, donnez-moi cette joie ;
Je vous aime, vos yeux seuls parlent à mon âme.

L’infini que j’y vois est à moi pour toujours,
me dis-je, vous aimant et me sachant aimé ;
Je ne m’appartiens plus, le monde inanimé
Semble perdre, oublier à jamais ses contours.

Je connais votre amour, où mon espoir s’abreuve,
Et s’il ne tarit point c’est que la source est bonne.
Votre vertu s’émeut que le cœur s’abandonne :
Comment vous remercier d’une si belle preuve ?

Comment discernerais-je un sentiment si pur
Sans le frémissement de la noble vertu ?
Mon cœur en fut saisi, comme atteint il s’est tu :
Vos yeux ! Qu’il se dilate à nouveau dans l’azur !

*

LII

Tu fus celle par qui mon âme,
Déployant ses ailes, se pâme
Dans un ciel d’éternel amour,
Pour un voyage sans retour,
Seule vérité de ma vie.
Tu me l’as offerte, et ravie !

*

LIII

L’instituteur

Ô mon instituteur, que le monde est injuste !
Quand l’illustre Jaurès t’exalte par son buste
Et que tu te vois, toi le sublime éveilleur,
À peine mieux doté qu’un triste barbouilleur,
Quoi ! quel est ce désordre, et quelle force inique,
Au lieu de te parer d’une pourpre tunique,
T’as revêtu de pulls ternes et peu seyants
À dessein d’affaiblir tes discours flamboyants ?
– Mais, mon instituteur, compte combien vous êtes
Et tu sauras pourquoi vous vivez en ascètes :
S’il fallait vous payer comme de bons Homais,
L’industrie et l’impôt n’y suffiraient jamais !
On se serait instruits pour payer vos vacances
Et farci le cerveau pour engraisser vos panses ;
Notre enfance aurait eu ce fade goût chanci
Et l’on ne pourrait pas même dire merci ;
On gagnerait des sous, oh mais pas pour nos proches,
Nos enfants, nos parents, non : pour remplir vos poches !…
Le bienfait peu commun que tu prodiguerais,
Quand c’est par notre sang que tu prospérerais !

*

LIV

L’adieu, ou Ce n’est qu’un au revoir (Poème en deux chants)

Pardonne-moi, l’enfant,
J’ai brûlé tes poèmes
Et jeté dans le vent,
Triste, les cendres blêmes.

Parce que je souffrais
Et ne fus point capable
D’entendre des mots vrais,
Je te jugeai coupable.

Oui, me voyant mourir
Si tu chantais encore,
J’ai, pour ne plus souffrir,
Frappé ce que j’adore !

Ô j’ai brisé ton cœur
Pour survivre en ce monde !
J’ai flétri ton bonheur
Et ta gaîté féconde,

J’ai revêtu le deuil,
J’ai piétiné ta joie,
Maudissant ton orgueil
Quand tu suivais ta voie ;

Tout l’amour que j’avais
Est devenu fétide ;
Je ne sais où je vais,
Il n’est rien que le vide.

Priant l’odieux sort
Que ta mort me délivre,
Comme ce monde est mort,
Je te tuai pour vivre.

Me voici parmi vous,
Spectres sans fantaisie :
Vitupérons les fous
Épris de poésie !

Mais quoi ! vous vous doutez
Que quelque chose cloche ?
Finauds, vous suspectez
Qu’une anguille est sous roche ?

On ne peut vous doubler !
Voici la plaie infâme
Que pour vous ressembler
Je fis à ma pauvre âme.

L’affreuse vision
Épouvantable à l’homme,
L’horreur… C’est Apollon
Voulant être Prudhomme !

C’est ce monstre qui vit
Car le dieu de lumière
Sans amis, sans profit,
Serait mort de misère.

Or le monstre fait peur,
Le stratagème échoue ;
Il périt sans honneur,
Sans amis, dans la boue.

Alors, si le trépas
Ne peut être rapide,
Son repos ici-bas,
C’est penser au suicide !

Car vivre, retranché
Le talent le plus noble,
Se l’ayant arraché,
C’est un cas trop ignoble.

Ô zélote assassin,
Rends-les moi, mes poèmes,
Les enfants de mon sein
Morts de tes anathèmes !

Contemple ton malheur !
Le sang de ma blessure
Étouffe dans ton cœur,
Maudit, la flamme pure.

La vile fausseté
De tes jours, incurable,
Ne t’a point racheté
La perte irréparable.

Tu portes en tous lieux
La stupeur obstinée
De qui, fou furieux,
Brisa sa destinée.

Ombre vague, pantin
Que le néant réclame,
Bourreau de ton destin,
Tu survis à ton âme.

Maudit, trois fois maudit,
Rends-moi mon espérance
De lépreux interdit,
Rends-moi ma délivrance !…

Pardonne-moi, l’enfant,
J’ai brûlé tes poèmes
Et jeté dans le vent,
Triste, les cendres blêmes.

2

– Tu m’appelles l’enfant,
Pourtant j’étais plus homme
Que toi, morne et savant :
De ce nom je te nomme !

Mes émois sont perdus
Et se fane la rose ;
Tu les aurais vendus
Au prix de quelque chose !

C’est le summum affreux
Des lunes poursuivies :
Je n’étais pas heureux,
Malgré tout tu m’envies.

Tu pousses un soupir
Devant la joie innée ;
La beauté fait souffrir
Ton cœur empoisonné.

Il faut me dire adieu,
Avant que tu ne meures.
Aimer était un jeu ?
Aujourd’hui tu le pleures.