Category: Recueil

Le professeur de français du harem : Cent un dizains

Cent un dizains

1
Le professeur de français du harem

Quand le monde parlait français, du temps des rois,
Le sultan très-puissant de la Sublime Porte,
Pour le vaste harem dont il avait les droits,
De ses plaisirs divins tant recluse cohorte
Qui n’avait plus le goût du théâtre espagnol†,
Dut prendre un pédagogue issu de notre sol.
Il vint, cet Amadis à la blanche perruque,
Et c’est depuis ce temps qu’un respect ponctuel
Ne dit plus ni Fatma ni Gül, mais Matmazel††,
Que l’on soit beylerbey, émir ou grand-eunuque.

Authentique : « La renommée de Lope de Vega était si populaire et si étendue qu’elle avait pénétré jusqu’en Asie, et qu’on le jouait dans le sérail même de Constantinople. » (Pierre-Antoine Lebrun, préface à sa pièce Le Cid d’Andalousie)

†† Mademoiselle en turc.

*

2
La faille dans le ciel

Une nuit, dans le ciel, je vis un trou s’ouvrir,
Dans le noir de fusain parut une lumière.
Un autre ciel brillait, où je voulais courir ;
Un monde merveilleux narguait notre poussière.
Le trou se referma dès avant le matin.
Et je sus, car c’était un signe du destin,
Que j’étais le seul homme à l’avoir vu, ce monde,
Et qu’il reparaîtrait dans un an nuit pour nuit :
Je pourrais y voler si je m’étais construit
La machine à saisir la chance vagabonde.

*

3
Pagode

Quelle est cette pagode au cœur de la forêt ?
Entre des scorpions d’agate androcéphales,
Son portail effondré conduit à quel secret,
Au culte anéanti de quelles bacchanales ?
– Venez voir, professeur ! Ce lourd disque d’airain,
Déplacé nous révèle un boyau souterrain.
Un remugle effroyable a jailli des ténèbres
Quand nous avons ouvert le passage inconnu ;
Et du fond de ses plis, jusqu’à nous est venu
Comme un soupir lointain aux longs échos funèbres.

*

4
Des hommes-singes selon Strindberg

Que dites-vous à ceux que le thème gouverne
D’après quoi l’être humain, du singe descendrait ?
Strindberg répond : C’est vrai pour ce qui les concerne.
Aucun d’eux, quelque effort en ce sens, n’atteindrait
Au concept vrai de Dieu ; c’est une espèce impure
Qui parmi nous fomente un état de nature
À leurs grossiers et bas instincts congénial
Mais qui serait pour nous, leurs souverains, funeste.
Leur dogme, qui nous semble avec raison grotesque,
S’impose par essence à leur quid bestial.

*

5
Sortilège aztèque

Je ne t’appartiens plus, ô pays de mes pères !
Car j’ai laissé mon âme, enfant, sur le sommet
D’un temple aztèque où grille, en miasmes délétères,
Le sang humain que boit le Soleil en fumet.
L’Idole aux traits hideux, le Dieu hiéroglyphique,
Du fond des âges morts, de sa voix horrifique
Disait mon nom, son œil de serpent luisait, vert
Comme un jade sacré, dans les pénombres moites.
Il brise mon esprit et mes vergognes coites,
Exploiteur accablant du gisement ouvert.

*

6
Bougainville devant Adamastor

Sa nef autour du globe avait couru, zéphyr
Parmi les vents bourrus et le cinglant phosphore,
Aux gibbeux archipels dans les flots de saphir,
Aux confetti grouillant sur les eaux lophophore,
Quand devant lui, massif, ainsi qu’un Hélicon,
Adamastor, velu d’algues, de goémon, 
Se dressa, soulevant le vaisseau sur ses vagues,
Et sa voix caverneuse, en ces termes mugit :
« Salut à l’envoyé de Louis qui rugit
Quand la Pompadour joue au forte des airs vagues ! »

.

Une île du Hollandais volant
(7-13)

.

7
Hollandais volant

Condamné sur la mer à naviguer sans fin
Envoilé d’un halo blafard au crépuscule,
Le Hollandais volant, dépaysé dauphin
Que poursuit d’un kraken le vaste tentacule,
Morne se ressouvient : la côte au cacao
Et l’île où, sous la feuille et le curaçao,
Pèche le flamant rose en fouillant dans le sable,
Tandis que des bourgeois prospères, flamingants 
Fument devant les huis de bonbons, élégants 
En noir, parlant tulipe et grâce inéluctable.

8
Arène blanche

C’est une eau cristalline et c’est l’arène blanche
Où vient le flamant rose en solennel troupeau.
Sur le sable mouillé son col flexueux penche,
Et la brise de mer met du sel sur la peau.
Sous les bigaradiers de laraha qu’orange
L’aurore aux doigts de rose, un perroquet vendange
Le nectar des bourgeons, sylphe lanugineux.
La palme jusqu’au ciel, aux irisés nuages
Tend ses mains d’ombre où siffle un concert de ramages,
Le cactus retrouvant ses doublons, épineux.

9
La maison

L’arène est tellement, sur cette côte, blanche,
Au pied des orangers et des curaçaos,
Que l’onde y semble un lit de diamants pervenche,
Où moutonne la vague au scintillant chaos.
Dans ce sable albinos, en hiératiques poses,
Viennent fouiller du bec les ardents flamants roses.
Et quand le crépuscule aux rayons violets
Couvre le firmament d’une hyacinthe obscure,
Leur plumage de tons opalisés s’azure,
Tandis que la maison rouvre enfin ses volets.

10
Flamants roses

Quand j’ouvre de la main le rideau de lianes,
De palmes en cascade et de curaçaos,
Je découvre une baie aux ondes diaphanes
Qui me paraît, enceint de verdure, un naos
De temple sur la mer que ses piliers dentèlent.
Cette eau de diamant que les orangers cèlent,
Aux flamants roses donne un abri, sous les vents
Tout embaumés de sel caressant leur plumage.
Et quand le crépuscule envahit ce rivage,
Ils étendent leurs becs dans leurs manteaux bouffants.

11
Bigarades

Quand le curaçao couleur de chrysolite,
Quand le bigaradier couleur de péridot,
Émaille la verdure humide qui l’abrite
De ses globes luisants, qu’on glanera bientôt,
Sur le rivage blanc passent les flamants roses.
Et je ne sais ce qu’a la beauté de leurs poses
Mais alors je les vois comme des demi-dieux,
Dont un seul déplaisir appellerait sur l’île 
Le fulminant phosphore et l’éclair qui rutile
Pour tout anéantir sous la voûte des cieux.

12
Orange amère

Cette île, que de perle et de diamant frange
L’aurore aux doigts de rose, est un songe habité 
Par les cultivateurs d’une espèce d’orange
Dont le produit est bleu, comme un zargon bleuté.
Et si j’étais l’enfant d’un essaim de méduses
Qui viendra s’échouer là-bas, en fleurs profuses,
Je voudrais que ma vie autour de cet îlot
Tourne ainsi qu’un manège et, quand éclot la branche
De l’agrume absinthé, couvre l’arène blanche,
Soit son tapis d’honneur quand l’oranger éclot.

13
Sel

Est-ce du sable ou bien, si blanc, est-ce du sel,
Où passent à pas lents les ardents flamants roses
Sur le bord d’un saphir où se mêle du ciel,
Comme d’un cimetière, éclatantes, les roses ?
Peut-être est-ce un cristal gigantesque irisé,
Stellaire Koh-i-Nor jadis pulvérisé
Par la main de Celui qui régit les nuages
Et fait boire la pluie à l’oranger amer ?
Si chaud ! comment ne pas vivre au bord de la mer ?
Si blanc ! est-ce la cendre, alors, de tous les âges ?

.

L’émir Pyjama
(14-17)

.

14
L’émir Pyjama

C’était un Alhambra comme un loukoum poudré,
Et de nombreux jets d’eau ruisselaient sous les dattes
Dans les jardins feuillus où le citron doré 
Abritait le héron paisible à longues pattes.
Là vivait dans le luxe et la joie un émir,
Dont la plus grande joie était de bien dormir,
Et que l’on endormait avec de longs spectacles
De danses et de chants, d’animaux, de pantins,
Des contes infinis de djinns et de lutins,
Des récits amusants foisonnant de miracles.

15
La cassette aux bonbons

Or l’émir Pyjama dormit tant et si bien
Qu’un jour il s’éveilla dans un conte de fées.
Les murs de son palais, hier d’albâtre ancien,
Étaient en loukoum rose, et les portes coiffées 
De versets en nectar caramélisé, bleu.
Il se demanda bien quel tour lui jouait Dieu.
En ouvrant sa cassette aux gemmes radieuses,
Il vit que les rubis, émeraudes, zircons
Scintillaient comme avant : mais c’étaient des bonbons
Imitant la couleur des pierres précieuses.

16
Jouets mécaniques

Ce paon, tout ocellé de diamants indiques,
Dont la roue éclatante ouvre son arc-en-ciel,
Et ce bulbul aux yeux de rubis hypnotiques
Qui siffle un air flûté, perlé, séquentiel,
Et le singe au dattier suspendu par la queue
Qui se balance et, brun, tire une langue bleue,
Sont des jouets nouveaux de l’émir Pyjama.
L’eunuque mécanique armé d’un cimeterre,
Insensé, tout d’un coup a fait rouler par terre
Le vénérable chef d’un royal ouléma !

17
Rêves

Dors, émir Pyjama, si tes rêves sont beaux :
C’est le don sans pareil de l’âme incorrompue.
Dans le ciel constellé de rutilants flambeaux,
Que ton excursion soit ininterrompue.
Le guet des séraphins garde ta volupté 
D’esprit loin de son corps aux jardins invité 
Dont narre le Kitâb les splendeurs merveilleuses.
N’aurais-tu pas le droit, prince, de chevaucher
Un cheval au galop dans l’air et d’ensacher
Le poudroiement luisant des étoiles rieuses ?

.

Avec Dieu et Stroessner
(18-20)

.

18
Stroessner

Aux brises du Chaco, la guirlande d’ampoules,
Lumière bleue et blanche et rouge, long drapeau,
S’agite dans la nuit du bal comme un flambeau
Ou des gramens sur pied les onduleuses houles :
Un bercement léger, léger dans la tiédeur
Des souffles où répand la plaine son odeur.
Un pâté de maisons au bord de la campagne,
Quand les bandonéons du jour national
Mènent le carrousel de l’allègre cocagne.
Sous la paix de Stroessner ce déduit vicinal.

19
« Avec Dieu et Stroessner »

C’étaient trente-cinq ans avec le Créateur
Du ciel et de la terre et Stroessner, les vallées
Du Paraguay sous l’arc-en-ciel du Bienfaiteur,
La plaine respirante et les cloches perlées.
Angélus, carillon, Madone en palanquin,
Pour les citoyens droits devant le baldaquin,
Que Stroessner appelait « coreligionnaires ».
Un peuple castillan, guaranitique et fort
Qui chassa, rechassa l’augure de la mort.
Parfois trente-cinq ans valent deux millénaires.

20
La nuit des cocuyos

Aux noires frondaisons le tapis de clartés
Offre un dôme ondoyant, et c’est le ciel nocturne ;
Mais sous le dais profond des rameaux dilatés
N’atteint pas ce qu’il vient épancher de son urne.
Le Chaco murmurant s’immobilise, en paix,
Et lentement, parmi les branchements épais,
De-ci de-là paraît la double braise verte
D’un cocuyo, luisant sur les feuilles, les troncs.
Un autre, puis un autre, et leur vol fait des ronds,
Des spirales devant la cabane entr’ouverte.

.

Red Hook
(21-24)

.

21

Des fjords vastes de brume où la mer est de glace,
Des monts abrupts plongeant dans l’océan gelé,
Des hauts-fonds où la nuit irise la nef lasse,
Dans le vent fustigeant le front échevelé,
Il arriva, pêcheur des abîmes polaires ;
Et son œil d’eau guettant les altiers stercoraires
Un jour vit se dresser les tours à l’occident.
Baluchon sur l’épaule, en bas, dans l’ombre épaisse 
Du port cyclopéen où son vaisseau le laisse,
Il s’engouffre, d’un pas massif, indépendant.

22

Le grimpeur des haubans sous les vagues énormes,
Dans les vents acharnés à démonter les mâts,
Menaçant de réduire en squelettes informes
Les vaisseaux ballottés, le grimpeur des frimas,
Des ouragans hurleurs, de l’éclair des tempêtes,
Dans le ciel maintenant marche sur les arêtes
En métal dont on fait les ninivites tours.
Et, dressés sur le sol, ces échafauds ogresques,
Pour l’écheleur des mers hautes, funambulesques,
Sont comme des parquets et le pavé des cours.

23

Un jour c’est l’accident – à terre ! –, un pied broyé 
Par la chute d’un ais, le travail impossible,
Ce grand corps ne sera plus jamais employé.
Et ses droits incertains, dans un monde impassible
Qui de lui se détourne, en peu ne sont plus rien.
On vit donc ce boiteux, aboyé par un chien,
Entrer dans un taudis par une nuit sans lune,
À Red Hook, où finit le décombre des fjords.
Quand d’autres d’un commun ancêtre sont mylords
Du dollar, investis maîtres de la fortune.

24

Et puis l’on a rasé les taudis, fait en dur
Des maisons où bientôt s’entasse une autre lie,
Tout ce que l’univers cache de plus obscur
Emplit ces murs, grouillant de haine et de folie,
Avide, méprisable, à l’air libre un égout
Donnant à Lovecraft y passant du dégoût.
Et le rude marin des abîmes polaires,
Le géant bâtisseur des Woolworth colossaux,
Qui n’est plus qu’un fantôme aviné des ruisseaux,
Meurt sous les coups de pied de gueux patibulaires.

.

L’école des gueux
(25-32)

.

25
L’école des chiens

Le grand mot, c’est l’école : elle sauve le monde,
C’est-à-dire un régime absurde et mensonger.
Tout ce que Henri-IV a vu de plus immonde
Est digne que les gueux brûlent de l’hommager.
L’école nous démontre, avec exactitude,
L’éclatant bien-fondé de notre servitude,
À nous que la banlieue a dûment abrutis.
Et quand nous prétendons tout de même au mérite,
On sourit : ce n’est pas l’école décrépite
Des faubourgs que louange un chœur de tous partis !

26
L’école des gueux

L’école qui promet à qui ne sera rien
Qu’il vivra toutefois, afin que sa marmaille
Lui survive au néant, au plan aérien 
Du rêve opiacé de celui qui travaille,
C’est le salut du gueux, n’est-ce pas ? Il l’attend
De ces préaux rongés où, fixe, l’on entend
Son criaillement rauque, et des salles de classe
Où jamais ne viendront à lui les héritiers ;
Car ils ne vivent pas dans les mêmes quartiers,
Destinés par essence aux honneurs de leur classe.

27
L’école des esclaves

Lycée Paul « Elle est fière d’être facile » Éluard

La libération de la femme à l’école,
À moins que la maison ne soit Louis-le-Grand,
La sauve de l’ennui, qui bourrèle, étiole :
Elle est fière d’avoir un don exhilarant.
Qu’en profitent donc bien les héritiers lubriques,
Car il est loin le temps des femmes hystériques. –
Un héritier, c’est qui ? C’est celui qui, né près
D’une école de choix, n’a besoin d’aucun maître :
Les beaux corps libérés dont il va se repaître,
Nul ne manque d’apprendre à goûter leurs attraits.

28
Les milans

Les chanteurs de bordel, amis des maquereaux,
Amis bien sûr payés, en or comme en nature,
Dans ce pays si plein de très savante ordure,
Si pauvre en défenseurs de préceptes moraux,
Seront étudiés à la petite école.
Les pères enverront sous l’indigne coupole
Leurs fillettes, qu’attend la serre d’un milan,
Apprendre que l’on est « fière d’être facile ».
C’est ainsi que l’on monte au ciel selon ce plan ;
Il importe au succès, de se montrer docile.

29
École obligatoire

Clochard, tu fus aussi, comme nous, à l’école !
Elle est obligatoire, et la loi c’est la loi.
En payant à l’État j’ai payé ton obole,
L’école n’a pas su faire un savant de toi.
Dis-nous, si tu comprends encore langue humaine,
Le malheur qu’eût été pour ta psyché malsaine
De ne point fréquenter les bancs d’un institut ;
Que te manquerait-il, épave à la dérive
Qui seul en rendant l’âme échoueras sur la rive,
Si tu ne l’avais fait ? – Mais l’ivrogne se tut.

30
L’école des clochards

Gratuite, c’est-à-dire inutile au richard.
Laïque, pour visser au sol l’enfant-machine.
Obligatoire, pour devenir un clochard :
Tout débris est passé par une mandarine.
Perforés hannetons et poètes trahis,
Les Français les mieux nés haïssent leur pays
Et leur voix se tortille à tout jamais privée.
La voix qui retentit de son statut public
Sort de Louis-le-Grand, l’antre du basilic,
Et de l’école fut au berceau préservée.

31
Djaggernat

Que l’un de nos seigneurs via Louis-le-Grand
Éructe en flots bourbeux la vase de son âme,
L’incontinence morne et pédante, l’infâme
Automatisme plat d’un tour inopérant,
Il se trouve toujours des gueux, dits littéraires,
Pour aduler ce pus, en amants stercoraires.
L’idole jacasseuse est promenée en char
Et le pâle dévot, qui remplit la pagode
Avec les rats, se fait, au gré de l’avatar,
Écraser car son dieu bouffon est à la mode.

32
Dévolution

L’énième grand bourgeois révolutionnaire
Qui vient de conquérir les salons capiteux,
Qu’il n’a jamais quittés – sa première lisière 
L’y traînait en maillot sur les tapis ouateux –,
Écrit de ces récits politiques en diable
Qui du Bildungsroman ont l’habit respectable
Et sont, mais déguisés, des feuilletons d’amour.
L’ouvrier le reçoit dans ses bras, la cellule
Discute ses pamphlets, et le soir on l’accule
À parler de Flaubert et de la Pompadour.

.

La Légion d’honneur au cabaret
(33-35)

.

À la mémoire de la Légion d’honneur de Raoul Ponchon

.

33
La Muse et l’Académicien au cabaret

Que me chantes-tu donc la sagesse de boire,
Quand ton meilleur ami, Ponchon, c’est Richepin ?
Quoi ! sans douter tu veux à nous, gueux, faire croire
Que tes conceptions ignorent ce copain ?
On ne perd pas son temps, même dans l’infamie,
Va ! quand notre compère est de l’Académie.
C’est ce que nous apprend ta Légion d’honneur.
Tout est faux dans tes vers, et pas que la césure ;
Le cabaret conduit au néant la roture,
Mais aux panthéons toi, grand embobelineur !

34
La Légion d’honneur au cabaret

La sagesse, Ponchon ! est-elle en la bouteille
Ou dans le fait d’avoir des amis bien placés ?
Est-elle, chevalier, dans le jus de la treille
Ou les salamalecs sous les murs lambrissés ?
L’un n’empêche pas l’autre ? Eh quoi ! jamais « la dive »
De forces pour monter ou s’étayer ne prive
Ceux qui chantent en chœur, légère, ta chanson
Assurant les profits d’une classe zélée ?
Mais ne servis-tu pas du temps où l’Assemblée
Interdisait l’absinthe, ô féal échanson ?

35
La Muse au fast-food

Que cette effervescence à l’extrait de coca,
Ô chevalier Ponchon, le vin a moins d’amorce.
Au palais, par l’ahan que l’arcane appliqua,
Si tu pouvais savoir le bien qu’un burger force,
Et les ketchups vermeils ! tu t’avouerais vaincu.
Mais mort empunaisé jadis, tu n’as vécu
Assez pour voir pousser comme des amanites
Les fast-foods au milieu des bouchons purulents,
Dont le touriste fuit les antiques relents,
Mais les Français aussi, pourtant, ces sybarites…

.

Égout de Mallarmé
(36-37)

.

36
Grimoire

« Je suis cet homme. Hélas ! » Un professeur d’anglais !
Au monde qui m’a ri j’abandonne un grimoire
Hermétique et, pour ceux qui sont un peu simplets,
Magique, à ma façon, moderne et dérisoire.
Voyez ! toute l’École en ébullition
Sur chacun de mes vers jette à profusion
L’analyse pédante et creuse : c’est candide.
J’ai tué pour longtemps, dans ce pays du moins,
Le souci d’apporter au Beau de graves soins.
Car le Ptyx fabuleux est un charme fétide.

37
Égout de Mallarmé

Stéphane Mallarmé, la pure poésie
Dans tes vers se confond avec le fumier pur.
À quel dérangement et quelle frénésie 
Devons-nous ta syntaxe ignoble, ce pain dur ?
Imitant sans comprendre, armé d’un noble zèle,
Tu fis de la licence un tour, une ficelle.
L’alexandrin devint une suite de sons
Pour le cerveau fâché de sa voix indiscrète.
Hérodiade a peur de ses cheveux, pauvrette !
Et tu fais dire au faune – allô ! – « Réfléchissons. »

*

38
Égout de Jules Vallès

Vallès de Condorcet : cette noblesse vaut
Bien l’autre. Cet auteur, cet écrivain de taille
-crayon, par un beau jour se dit, pensant : Il faut
Que je montre comment on tient la valetaille.
La Commune allait mal. Là-bas le Panthéon,
Qu’en nos jours un MacDo touche, et force néon,
Suscitait de l’aigreur chez quelques communistes,
Qui clamèrent, à cran : « La poudre à ce caillou ! »
Mais Vallès entendit et sauva le bijou,
Dénonce à ses lecteurs ses laquais terroristes.

.

L’influenceuse au Bangladesh
(39-44)

.

39

L’influenceuse était partie au Bangladesh,
Conduisait un touk-touk dans la verte campagne.
Courrouça-t-elle Indra, l’Âtman ou bien Ganesh ?
Je ne sais : un scooter la suit, comme une aragne
Accourant aux frissons d’un moucheron glué.
On s’arrête ; approchant, un jeune asexué
Demande à cette miss, que le rapport conturbe,
Si, prise d’un désir soudain et sexuel,
Elle veut se donner à ce galant formel.
C’est non. Le voilà donc, filmé, qui se masturbe.

40

Vraiment, quelle aventure, ô blonde influenceuse ! –
Le galant s’approcha, son casque de scouteur
Encore sur la tête, en chemise poisseuse
Et short sportif, son œil bovin et séducteur
Étincelant ainsi qu’une agate sculptée ;
Souriant, convaincu, de cette voix flûtée
Qui sied à l’homoncule et non à l’homme fait,
Tout en dodelinant il s’offrit aux bouffées
De la miss, devant lui vainement étouffées.
L’onanisme exhibeur rendit l’instant parfait.

41

Le douteux céladon, avec un grand sourire
Où brillait la plus vaine et fantastique erreur,
S’approchant, convaincu d’être, dans son délire,
Du vaste panthéon le dieu le plus charmeur,
Demanda : « Voulez-vous avoir avec moi sexe ? »
Mais devant le dégoût expressif et réflexe
De la dame, son groin aussitôt s’assombrit,
Et, passant des égards flûtés au lourd silence,
Oublieux de l’apprêt filmant sa pétulance,
Amer et bestial, l’amant se découvrit.

42

Épilogue

De plus intelligents, plus beaux et plus instruits
Que ce drôle ont connu la funèbre navrance
De manquer du bon sens le plus simple : j’en suis
De ces fous déclarant leur flamme sans prudence
Et croyant s’illustrer quand l’échec était sûr,
Demandant le bonheur en allant droit au mur.
Notre discernement aboli, c’est en pitres
Que nous nous présentons devant notre destin. –
Le reste, concernant ce funeste mâtin,
Relève du pouvoir des compétents chapitres.

43
Rose au Bangladesh

Imagine un moment, Rose, qu’influenceuse
Tu sois au Bangladesh. Sous un rang de palmiers
Dans la verte campagne – « Ah ! une vache osseuse » –
Et parmi les odeurs de banane et de pieds,
Tu conduis un touk-touk en te filmant la face.
Lors d’un arrêt, tu vois avancer la grimace
D’un jeune asexué, souriant et fongueux.
Cela doit faire une heure, au moins, qu’il suit ta route ;
Alentour le désert, seule une vache broute.
« Voulez-vous sexe ? » dit, candidement, le gueux.

44
Rose au Bangladesh II

La question posée, oui, Rose, est : « Veux-tu sexe ? »
Certes, la pose un gueux, mais on est femme, aussi.
Et n’est-il pas charmant, le sourcil circonflexe
De qui t’offre un bonheur olympien ainsi ?
Vos âmes l’une à l’autre étaient prédestinées :
Tes valises, sinon, n’eussent été menées
Jusqu’en ce lieu d’où tous ont hâte de partir.
« Veux-tu sexe », donc, Rose ? Il est temps de répondre
À ce garçon naïf qui veut voir ton cœur fondre,
Et qui me semble au fond un genre de martyr.

.

Pas ta faute
(45-46)

.

45

Non, ce n’est pas ta faute, ô Rose ! ton esprit
Un jour s’est envolé, tu m’es venue insane.
Permets à ma raison, que ce fait assombrit,
De ne plus rechercher d’agents à ta chicane.
Tant que je crus tes sens au réel accessibles,
Je te trouvais toujours des prétextes plausibles,
Mais c’était le chaos sans loi que, trop naïf,
Je tentais d’expliquer avec des syllogismes !
Et nous aurions longtemps vécu dans ces sophismes,
Toi folle et moi dupé par mon tour déductif.

46

Non, ce n’est pas ta faute, hélas ! ma pauvre amie :
Le réel ne mord pas à ton esprit fêlé.
Et si nous discutons de ta lobotomie,
C’est sans acharnement, sans vouloir enfiellé.
Nous voyons que ton cœur souffre quand ta folie
Impose à nos égards ta raison abolie.
Nous pensons qu’isoler du reste du cerveau
Le cortex préfrontal enchâssé dans son lobe,
À ce stade serait un choix éthique et probe
Pour enfin te donner l’espoir du renouveau.

.

Un rêve ?
(47-50)

.

47

Était-ce un rêve ? Et qui, de ces lointains rivages
Où s’ébattait mon âme avec l’heur des oiseaux,
M’a tiré sans pitié vers les cinglants orages
Emportant le vaisseau de l’amour dans leurs eaux ?
Et si c’était un rêve, alors nul ne me pleure
Comme je pleure celle auprès de qui demeure
Le souvenir poignant de tout serment trahi ?
Mais si c’était un rêve, à qui sont ces prunelles
Dont l’azur envoûtant me peint des tourterelles ?
Je ne fus pas aimé ? je ne suis point haï ?

48

Es-tu, Philis, un rêve ? Ai-je rêvé les mots,
Les divins mots d’amour que ta bouche adorable
Répandait sur ma vie, et terminait les maux
D’un cœur que cette pluie élicitait du sable ?
Si tu n’es pas un rêve et si ta bouche a dit
Ces mots, comme un flambeau qu’une Grâce brandit
Pour illuminer l’âme en jour arc-en-céleste,
Et si parle en ton cœur l’écho, même lointain,
Des serments enivrés de rayons du matin,
Si ton ombre est encore un peu là – Philis, reste !

49

Es-tu, Philis aimée, un rêve étincelant
D’une nuit de féerie ou de baume et de brise ?
Et ne pris-je ta main, pour un baiser galant,
Qu’afin d’en soupirer, ferme en la foi promise ?
Es-tu donc, ô Philis, un rêve que j’ai fait ?
Si le songe a passé le seuil de l’heur parfait,
Ne le verrai-je point toujours en ma mémoire ?
Et cet amour doit-il me rendre l’univers –
Dont j’avais à chanter la beauté dans mes vers –
Odieux et glaçant auprès de notre histoire ?

50

Es-tu le rêve ardent d’un cœur à l’agonie,
Le songe incandescent de mon dernier amour ?
Ne laisse pas mourir en moi la symphonie
De bonheur exalté que j’entendis un jour !
Après toi, qui viendra combler de sa tendresse
Mon âme emprisonnée au creux d’une caresse ?
Quoi ! tu n’étais qu’un rêve, arc-en-céleste et beau,
Toi qui fus le printemps au milieu de l’automne ?
Et tu ne m’entends pas, et ce mien cri résonne 
Entre les quatre murs glacés de mon tombeau ?

.

Un rêve
(51-54)

.

51

J’ai rêvé d’une rose au parfum enivrant :
« Serait-ce le bonheur, Rose, que tu m’apportes ? »
Mais ce n’était qu’un rêve, et, dans l’automne errant,
Je foule sous mes pieds un lit de feuilles mortes.
Dans la bise et le vent, sous des rangs d’arbres nus,
Je repense à la rose aux pétales menus
À qui je demandais de parfumer ma vie.
Et je crois quelquefois l’entendre me parler,
Dire qu’elle ne veut plus jamais exhaler
Le parfum dont mon âme est depuis poursuivie !

52

J’ai rêvé d’une rose au parfum envoûtant,
Dont la beauté passait toutes les fleurs du monde.
Émerveillé soudain, je m’extasiai tant
Du cinabre andalou de sa robe profonde
Que j’oubliai qu’au pampre abondant et branchu
S’assujettit l’épine ainsi qu’un dard crochu.
Et je saignai, saignai tout le sang de mes veines,
Tout le sang de mon cœur, au trépas résigné.
Mais ce n’était qu’un rêve, et je vis, assigné
Au royaume des gueux, m’abreuvant de mes peines.

53

Je rêvai qu’une rose embaumait mon désert,
Ainsi qu’un doux zéphyr rafraîchissant la tempe.
Elle poussait au fond d’un souterrain couvert
De pampres, où je fus, emportant une lampe.
Et je fus déchiré par ses rets épineux,
Taillé par le lacis des vrilles, moutonneux ;
Au but je n’étais plus qu’une guenille infâme.
Des rayons du soleil tombaient dans ce ravin
Pour imbiber la fleur de la couleur du vin
Et lui faire exhaler son parfum sur mon âme.

54

J’ai rêvé qu’une rose illuminait la nuit,
Les ténèbres sans fond de ma longue amertume :
« Un Dieu de sentiment, ô flambeau, t’a produit,
Et dans le noir un Dieu, Rose, tes feux allume !
Alors, en contemplant ta flamme, en amoureux,
Je serai, chaque jour, à tout instant, heureux.
Car je ne vois que toi dans le monde, ma Rose ! »
Et, comme un papillon, je volai vers l’éclat
Où je me consumai, bluette nacarat.
Mais ce n’était qu’un rêve et non pas autre chose.

.

La rose du cimetière
(55-60)

.

55

Je rêvai qu’une rose ornait mon mausolée,
Ses feuilles en lacis couvrant le monument ;
Et cette ardente fleur de ma tombe isolée
Était comme une femme adorant son amant.
« Ô Rose, bonne amie, disais-je dans la fosse,
Tu fus, pendant ma vie, à certains moments fausse,
Mais cet attachement par-delà le tombeau
Montre la vérité sublime de ton être.
Rose, je suis heureux, enseveli sous l’aître… »
Mais ce n’était qu’un rêve, élégiaque et beau.

56

Ma tombe se couvrait de mousse dans un coin.
Et la ronce griffue à la pierre effacée
Retirait le soleil ; il fallait marcher loin
Sous les cyprès pour voir cette croix hérissée.
C’est dans la solitude, en ce désert profond, 
Qu’une rose, pourtant, me caressait le front.
J’en sentais le parfum depuis la nuit épaisse
Du sépulcre, en comptant mes innombrables torts. –
Si je l’avais pu, Rose, au royaume des morts
Échappant, je t’aurais rendu cette caresse !

57

Je rêvai qu’un rosier grimpait à mon tombeau,
Dans ses bras enlaçant la pierre tumulaire.
Les épines portaient au sommet un chapeau
De feuilles où la rose aspirait la lumière.
« Rose de mon bonheur, dis-je, que ta beauté
Appelle les regards sur mon nom là sculpté.
Sans toi sur mon sépulcre, en ce jardin d’église,
Je serais deux fois mort, deux fois, destin sournois… »
Mais ce n’était qu’un rêve et je mourrai deux fois.
Pour la postérité que je m’étais promise.

58

La rose que le vent au-dessus de ma tombe
Balance, sur mon nom convoque le regard.
Et le passant de qui l’œil indifférent tombe
Sur l’épitaphe lit que je vécus trop tard.
Personne au monument ne pose de couronne.
Aucun soupir non plus, lorsque l’angélus sonne.
Cette rose a poussé, m’ombrage de sa main,
Et le passant la cueille, aspirant sa fragrance,
Ne se départit point de son indifférence,
Et la rose bientôt gît au bord du chemin.

59

Rose, je suis heureux, sous l’aître enseveli.
Ton ardente couleur, du sang de mon cœur née,
Égaye le tombeau qui sombre dans l’oubli.
Tu caresses mon front d’une main satinée.
L’épitaphe, un quatrain s’effaçant au regard,
Découvrait au passant que j’ai vécu trop tard.
Et mon bonheur est grand sous la terre féconde,
Car je n’entends plus rien, étant devenu sourd.
Et si parfois l’humus où je me fonds est lourd,
Du moins m’y laisse-t-on la paix la plus profonde.

60

Je suis, ma Rose, heureux : l’ombre que tu me fais
En grimpant sur ma stèle évente le sépulcre.
Sur mon humeur les gueux n’exercent plus d’effets.
Le monde ne sert plus à mon esprit de fulcre :
C’est le ciel qui me hisse à Dieu dorénavant.
J’aurais voulu connaître un tel bonheur avant,
Mais, si bas, ici-bas, la tourbe possédée
Me donnait en tous lieux le dégoût de sa voix,
Et je ne franchissais mon huis que sous la croix
Dont m’accablait la mer d’ordures débondée.

.

Docteur Rose
(61-64)

.

61

Est-ce pour enfoncer jusqu’à moi tes épines
Tout au fond du sépulcre où, blême, je pourris, 
Que tes pampres feuillus lancent leurs spires fines
Contre le monument où mes faits sont inscrits ?
Entends-tu déchirer de tes dards ma dépouille
Après m’avoir vidé de sang à chaque brouille ?
Est-ce donc pour souffrir de toi que j’étais né ?
Et pour l’éternité, chacune de mes heures ?
Quoi ! sur le tumulus où je dors, tu me pleures,
Rose superbe, après m’avoir assassiné !…

62

Tu les connaissais tous, mes hauts faits, et pourtant,
Pourtant tu te dressas de toute ta superbe,
Comme devant un gueux qui ferait l’important !
Quoi d’étonnant, dès lors, si je devins acerbe ?
Fallait-il qu’entre nous tu prisses l’aspect dur
De la foule, qui hait les hauts faits, cet or pur ?
Voulais-tu comparer, peut-être, nos diplômes ?
Devais-je dans mes vers te donner du Docteur
Pour te voir dépouiller les airs de la hauteur ?
Docteur Rose, gardez, dans ce cas, vos arômes !

63

Bel accomplissement, Docteur ! comme la foule
Mépriser des hauts faits devant vous étalés.
Quoi ! ce long parchemin de titres qu’on déroule
Ne vous sert qu’à flétrir les dons inégalés ?
Et quand ces dons pourtant vous étaient en hommage
Offerts, et de grand cœur, vous pensiez au dommage
Qui vous est fait, laissant entendre le besoin
Que vous auriez ainsi d’abondance étrangère ?
Il faut donc vous aimer pour votre magistère
Et ne point demander votre cœur, dans son coin ?

64
Professeur Rose

C’était trop demander à vos titres pompeux
Ce qu’un cœur, le plus simple, eût promis avec joie.
Étais-je pas, chantant l’amour, bien sirupeux,
Devant un pur esprit de l’éther qui flamboie ! –
Excusez, Professeur, un si mauvais procès :
Vous devez, en raison d’étincelants succès,
À votre sexe un bras vengeur incorruptible.
Pardonnez à ce gueux que même un Philistin
Méprisera, du haut de son titre en latin.
Mon cœur avec vos pieds était incompatible.

*

65

Je vous dois, je le sais, tous les ménagements
Dus à la femme qui, n’avait été contraire
Le sort, serait à moi selon les sacrements.
Et je sens bien, hélas, de même, l’arbitraire
Des maussades propos à ma bouche échappés,
Qui me blessent autant que vous. Rose, acceptez
Les excuses d’un homme éploré qui vous clame
Son respect éternel, et plus s’il vous convient !
Ce monde est bien trop gueux pour que j’y cherche rien
Et vous possédez tout ce qui sied à mon âme.

*

66

Pour toi je ne suis pas, c’est certain, assez riche :
Je ne peux t’éviter les cent désagréments 
Que mettre un pied dehors, dans cet état postiche,
Me vaut, et qui seraient d’authentiques tourments
Si je devais penser qu’à ton tour ils t’effleurent.
Je ne puis être bien que lorsque les gueux pleurent,
Puisqu’ils ne peuvent vivre en paix avec mon air.
De toi voudrais-je faire un bouclier, ma Rose ?
Et pourrais-tu fleurir en un jardin enclose
D’où le monde est banni par mon penchant trop fier ?

*

67
L’athlète

Rose, si tu voyais l’athlète que je suis
Devenu, musculeux et souple cestiphore,
Longiligne, effrayant, ferme sur ses appuis,
Tu voudrais m’épouser comme never before.
Car en voyant saillir le bloc veiné du bras,
Qui soulève des poids d’acier sans embarras,
En toi tu sentirais comme un appel mystique
Vers un Péloponnèse embaumé de figuiers,
Et tu regarderais comme des épiciers
Ceux qui n’ont pas en eux le paganisme antique.

*

68
Docteur Oghouz

Selon la génétique, elle aurait vingt pour cent 
En elle de sang hun, kalmouk et bouriate.
Sa langue, dont j’ignore et les sons et l’accent,
Dans la steppe mongole a son lit asiate.
(C’est pourquoi l’on ne prit jamais au sérieux
Leur califat : l’islam est né sous d’autres cieux !)
Je ne sais quelle vague, alarmante bridure
Son œil bleu me présente à de certains moments.
Est-ce au sang de Gengis que je dois mes tourments ?
Quelle est l’hérédité de cette commissure ?

*

69
Professeur Oghouz

J’ai cru qu’elle était blanche : œil bleu, le teint de rose,
Les cheveux châtain clair, mordorés, ondoyants.
Sous un jour différent sa hantise l’expose :
Ses ancêtres mongols, sauvages, effrayants,
Dans son sang ont laissé leur âme furibonde.
Et sous la peau de lys d’une si tendre blonde,
De la steppe couraient de rudes cavaliers…
Je cueillis maints lotus pour cette mandarine,
Mais les Mongols, chassés des palais de la Chine,
Reniaient le Bouddha pour les dieux des halliers.

.

Des steppes aux vignes
(Pour comprendre le Dr. Oghouz)

(70-74)

.

70

Pour la comprendre, il faut bien connaître la steppe,
Avec ses longs éclairs à l’horizon sans fin,
Plateau pétrifié que la nuée encrêpe,
Où le cavalier boit, pour apaiser sa faim,
Le lait avec le sang des juments bénévoles.
Ce monde est rude, nu, venteux ; les mœurs mongoles,
Aux souffles capiteux méditerranéens
Embaumés de figuiers, dans la brise et les pignes,
Prennent un air fantasque, imprévu, que les vignes
Rendent extravagant sur les bords égéens.

71

Imaginez un train de princesse mongole,
Des chameaux et des yaks dans la steppe avançant,
Des cavaliers bourrus, avares de parole,
Un cortège sauvage, excessif, hennissant.
Comme un trait, il atteint jusqu’à la mer Égée,
Où la princesse voit, de vignes étagée,
Une côte si belle et douce qu’un regret
La saisit de n’avoir plus tôt connu ces îles.
C’est mon pays, ce sont mes campagnes fertiles,
Dont elle veut par moi connaître le secret.

72

Elle vint jusqu’à moi, jusque dans ma garrigue
À l’autre bout lointain de sa nouvelle mer,
Car je fus expulsé par sa horde ou sa ligue
De mes figuiers branchus aux fruits embaumant l’air.
Quand le Mongol conquit le berceau de ma race,
De mes aïeux trouvant en chaque coin la trace
Autour de son palais, elle s’éprit de moi.
Parce que je jouais, aussi, de la mandore.
Un jour, elle avait vu sur un tesson d’amphore
Un dessin qui la mit pour longtemps en émoi.

73

La princesse mongole, en contemplant des pignes,
Se chauffait sous sa yourte à la bouse de yak
Au-dessus de la mer Égée, entre les vignes.
Ce fut de ce khanat le tout premier sandjak.
Tandis que le kagan faisait couper des têtes,
Écarteler des gens par ses robustes bêtes,
La princesse entendit une flûte de Pan
Et crut voir gambader un groupe de ménades.
Elle suivit aux bois d’entraînantes dryades,
Dans son dos retentit un rire d’ægypan.

74
Esclave de princesse mongole

Sur ton chameau tu lis l’Odyssée, ô princesse !
Et l’Iliade au feu de la bouse de yak.
Moi, ton esclave blanc, te chante l’allégresse
D’Ulysse, dans l’odeur forte d’ammoniac.
Je suis ton prisonnier, et, selon ta coutume
Barbare, et la raison de ma grande amertume,
Ma virilité gît dans un pot de formol.
Je chante en tes loisirs : mon chant mélancolique
Fait monter une larme à ton œil mongolique
Bleu, chimère arlequine et qui parles mongol !

.

L’aède
(75-82)

.

75

Imaginez l’aède ornement de Byzance,
À la cour la plus riche et futile admiré,
Avec tout son orgueil, toute sa suffisance,
Parmi l’effondrement, des Mongols capturé :
Sous la yourte, depuis, il doit pincer la lyre !
Les décombres fumants servent à son délire
De décor, dans l’odeur d’un grand feu de crottin.
Et quand il a chanté pour le sauvage Oghouze,
Las ! il se laisse choir sur sa couche de bouse
En pleurant ses succès d’aède byzantin.

76

Je suis cet ornement de Byzance flétri !
Je vois les yaks errer de ruine en ruine,
Et la princesse oghouze au teint de jonc fleuri,
Hélas ! veut ma culture à son chameau voisine.
Quand je dis : Non, jamais ! Il vous manque le goût,
Elle sort une lampe en zinc d’un fourre-tout :
Cela vient d’Ispahan, fait-elle, je suis riche
Et protège les arts. Je n’aime pas nos mœurs,
Comme toi : chante donc, te dis-je, ou bien tu meurs.
Alors, charmé, je chante, envié du derviche.

77

Vous crûtes que j’étais fils de Louis-le-Grand,
Tels Hugo, Baudelaire et Sartre, les rebelles
Célèbres, mais j’étais rebelle dans mon rang,
Sans espoir d’obtenir nulles miettes réelles.
Car chez nous on louange une impasse où les gueux
Pensent être à Paris étant à Périgueux :
La seule école qui – c’est le nom que je cite –
Ressemble à quelque chose est due aux grands bourgeois,
Certe à condition qu’ils donnent de la voix
Pour le grand califat de l’Oghouze et du Scythe !

78

Chez nous ira plus haut qu’un Byzantin de souche,
Ô Kagan ! un Mongol s’il fait Louis-le-Grand.
Rase-le si tu veux – je reste sur ma couche –
Cet empire de gueux, ce pays aberrant.
Mais si tu veux régner, que marche ton escorte
Jusqu’à ce bâtiment, se présente à la porte,
Un justificatif de domicile en main,
Et tu verras que tous les écueils s’aplanissent :
Si poète maudit, les salons t’applaudissent,
Si contre le système, il glage ton chemin.

79

Dans mon étude en vers sur le sexe des anges,
J’explique bien comment notre Empire romain
Est le meilleur système au monde, et les louanges
Ont dûment distingué ce travail surhumain.
La langue grecque en moi trouve un parfait modèle,
Et la théologie, une assise éternelle,
Et l’art de gouverner, son plus sûr fondement. –
Ainsi parlait l’aède, au milieu des décombres,
À quelques prisonniers comme lui, quelques ombres
D’hommes dans un convoi de yaks en mouvement.

80
L’aède en Provence

L’ambassadeur du Khan oghouze de Byzance,
Aède éolien, court chez les troubadours
Pour discuter avec le peuple de Provence
Le moyen de polir les kagans ouïghours.
Mes frères, dit l’aède, en art comme en lignée,
Car comme vous je sors de Pallas Athénée
Et sais chanter en vers le sexe des putti,
Mon Khan vous fait l’honneur de vous montrer son astre !
Quel est donc ce cagot ? quel est donc ce jobastre ?
Disaient les Provençaux, quel est cet abruti ?

81
L’aède en Provence II

Que viens-tu m’incaguer avecque ton kagan ?
Disait le Provençal, tu perds donc la coucourde ?
Les soldats de la garde au courbe yatagan
Commençaient à frémir, dans une rage sourde.
Messieurs, reprit l’aède, au saint nom de Pallas,
Je vous prie humblement de m’écouter. – Hélas !
Les troubadours croyaient à quelque galéjade.
L’aède retourna chez le Khan, morfondu ;
Et dans son désespoir il se serait pendu
S’il n’avait pu, la nuit, lire Schéhérazade.

82
L’aède au désert

Il faut avoir un sens aigu de l’hyperbole
Pour ne point sourciller à toutes ces chansons
À l’ami parfumé dont l’absence désole,
À l’aimé souverain, aux jolis échansons…
Quant à moi, j’en conviens, j’ai l’âme bédouine
Et ce spirituel imagé me chagrine,
Surtout quand on connaît quel fut le goût païen.
Au désert il n’est point de volupté profane,
Et qui veut louer Dieu comme une courtisane,
Ma foi, nous le laissons mort, ayant pris son bien.

*

83
Mon calife parle mongol

Comment veux-tu qu’il soit commandeur des croyants,
S’il apprit de sa mère une langue mongole
Et je ne sais quels sons gutturaux, larmoyants
Sortent de son gosier ? L’hypothèse est frivole.
Eh quoi ! le Coran saint en arabe est écrit
Par hasard, qu’à présent l’on veuille qu’en sanskrit
Quelque vague Chinois en soit la garantie ?
C’est ainsi que parlait l’intransigeant Bédouin,
En dialecte, avec un air rogue et chafouin.
Mais moi je dis : L’Oghouze a gagné la partie.

*

84
Hygiène

Ce n’est pas tout le temps celui qui prend des douches
Qui gagne, ni celui qui recourt aux onguents ;
Le conquérant parfois, dans un essaim de mouches,
Triomphe de celui qui lutte avec des gants.
Rose, pour toi ma joue est de larmes baignée :
La sagesse des Grecs que tu m’as enseignée
Me fait pleurer voyant l’état de nos trottoirs.
Et je ne sais comment t’accueillir, ô doucheuse !
Si la ville n’est point par la noire faucheuse 
Lavée à grandes eaux comme les abattoirs.

*

85
Les vieux ne meurent pas

Les vieux ne meurent pas mais, devant leur télé
Et le jour et la nuit allumée, ils s’endorment.
Ayant depuis longtemps tout le monde accablé
De fantômes fâcheux, leurs cerveaux se déforment.
Nul ne veut plus les voir, ces perroquets d’écran.
Enfin, leur surdité met les voisins à cran,
Tant la télé chez eux sans plus s’arrêter beugle.
Du poste cathodique ils sont dépendants, sourds ;
Et la vieille repense au temps de ses amours
Devant un téléfilm, plus qu’aux trois quarts aveugle.

*

86
Psaume

Écrase à tout jamais, ô Dieu, mes ennemis,
Car ils ont méconnu, vautrés dans le scandale,
Ton excellence, au pied de laquelle, soumis,
J’élève de mon los l’ardeur toujours égale.
Gloire à Toi, l’Éternel ! dont se comptent les chars
Par dizaines de mille au ciel : que tous leurs dards
Pleuvent sur les cités maudites où la haine
Pour le bien m’est rendue, et ton Nom insulté
N’excite que le rire et le fiel éructé.
Que meure l’ennemi, si ta main ne l’enchaîne !

*

87
En bas

Ah ! que les gueux sont fiers de leur monde pourri.
Osez mettre le pied dans l’une de ces caves,
Au lacis souterrain où jamais n’a souri
Un rayon de soleil et que des faciès hâves
Peuplent de leurs pas lourds, ombres du Styx fatal
Dont le quotidien est ce monumental
Labyrinthe de Dante asphyxié, lugubre,
Vous qui vivez à l’air des champs arcadiens,
Ils voueront votre image aux démons chthoniens,
Car vous voir les blessait dans leur monde insalubre.

*

88
Célimène, où êtes-vous ?

Hélas ! où, Célimène, êtes-vous ? Je vous… aime.
(Pardon de balancer, mais on dit que l’amour
Ne fait pas un bon choix pour écrire un poème,
Que l’amour est cliché, n’est plus au goût du jour ;
C’est ce que l’on prétend au café littéraire,
Dans les journaux savants c’est ce qu’on entend braire.)
Tout ce que j’accomplis, je l’accomplis pour vous,
Pour que vous m’aimassiez à ma juste valeur,
Que je ne prisse point vos doigts comme un voleur.
Ne pouviez-vous encore attendre un peu pour nous ?

*

89
La revoyant

À publier avant que la loi française ne condamne pénalement la « grossophobie », plus rien n’arrêtant les défenseurs taurins de la liberté.

La revoyant un jour, quinze ou vingt ans après,
Celle par qui mon cœur devint inconsolable,
Celle pour qui, dolent, dans mes vers je pleurais,
Elle était devenue obèse, abominable !
J’avais cru que ma peine était de la grandeur,
Et cette illusion s’effondra dans l’horreur.
J’entendis un éclat de rire sardonique,
Une voix : « Mon aimé, vas-tu, comme autrefois,
Défaillir en disant mon nom au fond des bois ? »
Tant de dégoût après tant d’amour, c’est inique !

*

90
Les gueux

Rose, le monde est gueux, vous n’êtes pas du monde.
Et si ce n’était propre à causer du plaisir
À tant d’ignobles gueux, à la tourbe profonde,
Je ne me ferais pas prier pour en sortir.
C’est donc mon seul bonheur, leur ôter cette joie.
Je n’accepterais point, même, que l’on me voie
Si je n’étais certain de causer de l’aigreur
Étant vu, car le cri d’un gueux quand il s’étrangle
Est, dans ce puits sans fond, sous n’importe quel angle,
La volupté la plus voisine de l’horreur.

*

91
L’attardé

C’est Légion ! L’État fournit un téléphone, 
Sans écouteurs, qui suit partout l’être fatal.
Le bruit, le bruit puant ne ménage personne
Où l’attardé se traîne et s’étend, végétal.
Dans l’espace public, ce hochet, son ordure,
Grésille, chante, rote, éructe, geint, suppure ;
Et le mépris de tout altère son museau.
À son néant des gueux donnent joujoux et drogue. –
Et je fuis, comme un loir poursuivi par un dogue,
Le parc où je venais ouïr chanter l’oiseau.

*

92
Mort dans la jongle

Le moment est venu de mourir dans la jongle,
Après quelque cent ans de signalés travaux.
Hommes blancs, le viêt-cong avec des têtes jongle :
C’est tout le cas qu’on fait de vos aptes cerveaux.
Aujourd’hui, l’Occident manque de dynamisme
Pour endiguer le flot vireux du communisme.
Les intellectuels sont avec l’ennemi,
Budapest n’a vraiment choqué que des bourgeoises.
Le léninisme étend les coutumes chinoises.
Ta baguette, Français, ils en font des banh-mi.

.

La rose et la roche
(93-97)

.

93

Une rose poussa près d’une roche blanche.
Fière de son parfum, de son teint lumineux,
Elle trouvait un peu désertique, en revanche,
La pinède où tordaient quelques vieux pins leurs nœuds.
Et la roche à deux pas lui semblait un décombre.
Si bien que le lapin qui rechercha son ombre,
De son humeur dut fuir les épines sans cœur.
La roche d’où coulait un filet d’eau limpide,
Par elle conservé frais, du lapin livide
Sauva les jours : la roche, étant vie, est vainqueur.

« Vous-mêmes, comme des pierres vivantes, édifiez-vous pour former une maison spirituelle » (1 Pierre 2:5)

94

La rose qui gémit de pousser sous le pin
S’ébaudit en voyant un lièvre que l’on boule.
Mais la roche a de l’eau pour le pauvre lapin,
Un filet qui depuis ses antres frais s’écoule.
Maître Jean, qui venait d’une garenne au loin,
De s’asseoir en ces lieux éprouva le besoin.
« Jeannot, lui dit la rose, as-tu vu l’amarante 
De ma robe et sens-tu mon baume nonpareil ? »
Mais Jeannot avait soif, à cause du soleil,
Et la roche lui fit boire une onde chantante.

95

Quand buvait Maître Jean à l’onde cristalline,
La rose se disait : « Après qu’il aura bu,
Il faut bien que Jeannot, voyant ma bonne mine,
Me fasse un peu de cour sur le tapis herbu. »
Mais l’esprit de la roche était une naïade
Qui se montrait en hase au fond de la cascade
Et chantait un couplet d’amour tendre et soumis ;
Maître Jean, qui plongea, disparut à sa vue.
Ayez tous les talents du monde, dépourvue
D’eau, c’est lapin posé qui vous était promis.

96

Quand Maître Jean buvait à l’onde cristalline,
La rose : « Il me viendra, Jeannot, désaltéré.
De badiner je sens que je serais encline ;
Mes dards le blesseront s’il est mal inspiré. »
Le lapin, suspendu sur les bords aquifères,
Parlait : « Source chantante et qui me désaltères,
Ton breuvage enchanté, ce nectar, rend heureux ;
Sans cesse je boirai, boirai l’eau de la roche ! »
Du talent qui se croit de l’eau nul ne s’approche,
Un tel plus sans le moins n’est rien : il faut les deux.

97
La roche et la rose

Passant près d’un taillis, Maître Jean y bifurque
Car il entend couler dans l’ombre un filet d’eau.
C’est une roche blanche : une source mazurque
Derrière les vieux pins qui lui font un rideau.
À deux pas une rose à la coiffe amarante
Darde sous ses pompons de gaze transparente
Un lacis épineux et sombrement retors.
« Bois, puis délasse-moi », chuchote la coquette.
« Voilà, lui répond-il, une tête bien faite :
Quel Jeannot a besoin d’une tête sans corps ? »

*

98
« Romantique »

Justifiant leur goût débauché pour la France,
Les vieilles des pays civilisés du Nord
Disent que le Français dans son intempérance
Est « romantique », et c’est un unanime accord.
Ah ? « T’as d’beaux yeux, tu sais », « Allons voir si, mignonne… »,
« Allez venez, mylord… » Quoi ! cette Babylone
Crapuleuse des pieds à la tête, attirant
Les instincts dégradés, l’obscénité farouche,
Comme le bec de gaz la phalène et la mouche,
Où rien de simple et bon ne surnage au torrent ?

*

99
Navrance

Je sens, longtemps après, la funèbre navrance
Du moment où mon cœur alla droit dans le mur,
Et l’opium que fut longtemps cette souffrance,
Le thébaïsme entré dans le jardin obscur
Où se cachait le sang répandu de mes larmes.
Pour ce désemparé, quels n’étaient point les charmes
De son isolement, où flottait dans le noir
Une étrange harmonie apparemment céleste !
Ce prostré, qu’à présent peinait le moindre geste,
Quelle clef trouva-t-il au fond du désespoir ?

*

100
Les zargons

Les zargons de ses yeux reptiliens flamboient
Tout au fond ténébreux de l’antre sépulcral,
Où les trésors cachés scintillent et poudroient
Comme des monts couverts de serein vespéral.
Et la forme se dresse, ombre spectaculaire
Contre laquelle il n’est d’effet pantaculaire,
Gardien de l’or glissant, ruisselant sous le pas.
Tandis que des naseaux serpente la fumée,
Se prépare à jaillir de la gueule enflammée
Un Achéron de feu que l’on n’endigue pas.

*

101
La rose hallucinée

Dans le vent ténébreux des monts crépusculaires
Son esprit déchaîné volait, tel un dragon.
J’eus quelque notion des trésors légendaires 
Que gardaient, dans la nuit, ces éclats de zargon.
Le bois dormant était sa broussaille d’épines.
Elle se composait en reine des elfines,
Et celui qui, croyant lui parler, vainement
Échafaudait les plans d’une vie en ce monde,
Était un vague écho, dans l’éclipse profonde,
De son perpétuel, à lui, renversement.

Tableaux et Polyptyques : Cent Dizains

I Tableaux

II Polyptyques (Fin de la chevalerie. Égout de Charles Baudelaire. De quelques autres. L’Hydropathe Immortel. Le Pistolero. Prolétariat. César le paysan. La Légende du paradisier. Triptyque de Saint Louis. Les Bayous. Yakoub. Mandarinette)

.

1
Chaise-globe Aarnio

Je m’étais enfoncé dans une chaise-globe,
Contemplant le cosmos étalé devant moi.
Un vaisseau spatial rend-il agoraphobe
Ou claustrophobe, quand il va droit devant soi ?
Me demandai-je alors, parmi les nébuleuses
Et les rouges vapeurs de tant de Bételgeuses.
À présent que j’en suis si près, à les toucher,
Pourquoi n’entends-je point la musique des sphères ?
Espace plein de vide, ah ! que tu m’indiffères.
Je vais pour dix mille ans à nouveau me coucher.

.

I
TABLEAUX

.

2
Trous noirs

Ils parlent de trous noirs, et c’est d’eux qu’il s’agit :
Oncques une lumière en ce fond ridicule 
N’en pourrait éclairer la moindre particule,
Tant l’âne diplômé jamais ne s’assagit.
Mes oreilles par eux sans cesse apostrophées
M’obligent à maudire un tel conte de fées :
Vos voyages prévus, leur dis-je, dans le temps
Montrent sans contredit une absence profonde ;
Quand les poules, mes chers messieurs, auront des dents,
Vous nous retrouverez aux prémices du monde.

*

3
Zoo

Je n’écris pas pour vous, Français de mon mépris,
Mais pour quelques aubains qui, par un choix étrange,
Apprennent notre langue avilie, et n’écris
Pas non plus pour la gueuse habitant votre fange.
Car je suis de retour d’un pays d’hommes blonds,
Où la féminité, des mystères profonds
De l’amour ne rit pas, en hyène difforme.
Et devant vous je crois être au zoo, sûrement,
Ou bien que je vivais alors au firmament ;
Entre les deux cités la distance est énorme.

*

4
Laudanum

C’était le bercement d’une paix colubrine,
Un hamac où branlait, béate, la raison.
On s’en administrait comme de l’aspirine,
Quand le corps médical prescrivait ce poison.
La migraine avouait, devant la panacée,
Sa défaite. Un divin sommeil d’oléacée
Apaisait les soucis et les états nerveux.
Nos aïeux retrouvaient le goût des chansonnettes
Avec ce biberon, et nous, marionnettes,
En gardons dans le sang des polypes baveux.

*

5
Ézéchiel dans le Temple

Ézéchiel entra dans les salles cachées,
Ombreuses, où grouillaient les dessins monstrueux
De serpents aux plafonds, et les faces nichées
D’idoles en métal aux murs anfractueux.
Et des princes maudits, de pustuleux lévites
Encensaient bassement ces horreurs interdites.
Plus loin il entendit des sanglots, des douleurs :
Les femmes, pour Thammouz, ordure babélique,
En ces lieux, dans le saint des saints salomonique,
Osaient s’humilier en prodiguant des pleurs.

*

6
Jemina (La goule)

Le capitaine Adam, du premier méharis,
Traquant des Touaregs révoltés dans les dunes,
Campait près d’un oued, dont les palmiers fleuris
Sous les étoiles d’or lissaient leurs palmes brunes.
Il entendit chanter, doux fredon, trémolo,
Et crut voir une femme, assise au bord de l’eau.
– Qui va là ? – Jemina. – Que fais-tu ? – Rien, qu’attendre.
– En ce lieu loin de tout, et seule ? Qu’attends-tu ? 
– Le moment de ta fin. – Ai-je bien entendu ?
– Demain tu seras mort, je mangerai ta cendre.

*

7
La chasse

Entends-tu ces tambours ? – Oui. – Nous allons mourir.
– N’est-il aucun moyen d’échapper à la chasse 
Que ces monstres sanglants vont jeter sur la trace
Qu’éperdus nous laissons dans ces bois à courir ?
– Nous ne connaissons pas cette forêt épaisse
Comme eux, et c’est pourquoi, vois-tu, rien ne les presse ;
Ils dansent pour l’instant, ils nous savent perdus
Dans leur jardin. – Ce son me remplit d’épouvante.
– Quand les martèlements en seront suspendus,
Nous serons le gibier de leur traque mouvante.

*

8
Crémation royale

On a mis le défunt dans une urne aux flancs d’or,
Assis à la façon d’un méditant bouddhique ;
Et ce corps, en fondant, funéraire trésor,
Un an, ou bien vingt mois, y restera, mutique.
Un long tuyau permet aux fluides de couler
Dans un bocal au fond du piédestal. Brûler 
De l’encens pour couvrir un miasme de chair blette
S’impose tout au long du royal sacrement.
Enfin, après les bains de l’ébouillantement,
Sur un Mérou de bois on flambe le squelette.

*

9
Fantômes à Chinatown

La brume entre, de nuit, comme un fluide épanché,
Dans le lacis obscur des cours aux fumeries.
Le marin suédois sur la natte couché,
Hypnotisé divague, en verdâtres féeries,
Sur le dos cuirassé d’un basilic squameux.
Quand sans bruit s’agglomère un squelette fumeux
De mandarin en robe, aux orbites flambantes.
Chaque lampe d’étain, dans l’établissement,
Exhale, brasero d’occulte nécromant,
Une apparition aux manchettes tombantes.

*

10
Le Mahdi

Son nom est El-Mohdi (sic), l’Ange exterminateur (Barthélemy et Méry)

Je chante les exploits du général Lanusse,
Qui des sables d’Égypte en mourant fut couvert.
Napoléon le fit courir après l’astuce
D’un haillonneux Mahdi soulevant le désert.
Le fakir descendu des cieux sur une rosse
Périt sous les crachats d’un biscaïen atroce,
Malgré ses talismans, ses agissants colliers.
Lanusse, las ! est mort au pied d’Alexandrie.
Et je dois avouer que mon âme attendrie
Souffre qu’on n’en ait fait quelques tableaux pompiers.

*

11
Œdipe

Un médecin vulgaire a souillé ta mémoire,
En faisant de ton mythe éternel et profond
Une pantalonnade, un numéro de foire.
L’imposture vidait un seau nauséabond
Sur le génie attique et dorien d’Europe,
Outrageant à la fois l’art et le stéthoscope.
Sophocle, Cinéthon, Euripide, inspirés,
Et Corneille, Voltaire, au mont d’ifs et de baume
Des Piérides, ont vu se dresser ton fantôme,
Aveugle, balayant des pantins effarés.

*

12
Courtisans

Dans leur soufre je vais aux démons en dentelles,
Leur château de la nuit rougeoyant, haute cour ;
Et les chauves-souris dansent des tarentelles
Sur le ciel encrêpé d’où jaillit cette tour.
On ouvre. Les grands arcs de voûtes ténébreuses 
Pèsent comme un abîme aux cascades pierreuses.
Au loin, des luths gelés, d’affreux ricanements
Propagent les échos d’un bal cornu, difforme.
Je me sens dans le cœur une amertume énorme
D’insecte entre les doigts de singes écumants.

*

13
Fiction

En marchant dans Boston, je me forçais à voir,
Comme une volupté de l’imaginative,
Les boulevards, les parcs s’enfoncer dans le noir,
En l’azur s’avançant, colossale, massive,
La courbe d’un vaisseau spatial martien,
Par-dessus les buildings de notre monde ancien.
Le sombre fuselage, émaillé de lumières,
Peu à peu recouvrait le ciel terrestre et bleu.
Enfin du changement ! jubilais-je, au milieu
D’un univers soudain figé dans ses ornières.

*

14
Le cloaque

L’abondance, aux souris, dans un enclos fermé,
Est fatale, on les voit sombrer dans la névrose
Et le cannibalisme. Un mâle déprimé 
Courtise un mâle éteint, l’ordre se décompose,
La femelle souvent périt en mettant bas,
À ses petits, sinon, ne s’intéresse pas,
Ils meurent. Quelques-uns attendent que tous dorment
Pour trotter… N’avons-vous de ces faits rien appris,
Que nous nous rengorgions tant et plus de Paris,
Dont les limons grouillants nous pressent, nous déforment ?

*

15
La fille du gardien de la paix

T’ai-je déjà parlé de la fille du cogne,
Ami, de l’impudente épice sans drageoir,
Qu’en banlieue – oui, c’était du côté de Boulogne,
Mais plutôt Billancourt – j’aimais, sans le savoir,
Qu’elle était d’un poulet la tendre géniture ?
Ses fréquentations se faisaient dans l’ordure,
En dehors de mon cercle ; et que je suis penaud
D’avoir vu l’abri-fou dans ces voiles corsaires,
Pour elle composé des poèmes sincères…
Sans qu’elle eût de liens avec Ernest Raynaud† !

Ernest Raynaud (1864-1936), poète et… commissaire de police.

*

16
La fille du gardien de la paix II

Cet amour juvénile était une vengeance :
Le pays se vengea par moi des argousins,
Par elle ses parents se vengeaient de l’engeance
Des poètes ! Étant suffisamment voisins,
En banlieue assez mixte, et même assez mêlée
– Ce terme décrivant une base écroulée –,
Nous pûmes donner cours, pauvrets ! sans le savoir,
À la haine de sang en nous aimant, candides.
Si je n’ai pu former, depuis, des nœuds solides,
Je sais qu’elle vit seule et que son sort est noir.

*

17
Le prix de la nonchalance

Paris, ville de boue, ah ! comme je regrette
De n’avoir pas songé, quand, jeune banlieusard,
J’avais quelques amis, à leur monter la tête :
« Grimpons dans le métro, descendons au hasard†,
Emportant des bâtons, et montrons-nous des braves. »
Mais nous ne savions pas que nous étions esclaves.
À quoi nous a servi de rester nonchalants ?
Les gommeux, qui voyaient nos mines bocagères
Comme si nous étions de hordes étrangères,
En nous sachant vieillir deviennent insolents.

Mais de préférence à Saint-Germain-des-Prés.

*

18
Inuits à Copenhague

Il est, dans un quartier lugubre à Copenhague,
Un lieu de rendez-vous pour Inuits en haillons.
Je ne sais quel instinct, agonisant et vague,
Ou quel courant marin, ou quels froids tourbillons
Rassemblent ces débris d’un peuple en son naufrage
Sur cette place urbaine, où moisit leur chômage.
Alcoolisés, drogués, zombifiés, perdus
Pour les rituels saints des nuits sur la banquise,
Ils ne voient plus celui qui passe et les méprise,
Ni les droits sociaux éternellement dus.

*

19
Papous à La Haye

Quartier périphérique à Den Haag, en Hollande,
À cinq arrêts de bus des dunes, de la mer,
Grises (Scheveningen), quartier en bord de lande.
Commerces graffités. Passants rares. Dans l’air,
Un découragement. Au sol, des papiers louches.
Bistrot surinamais, où n’entrent que les mouches.
Décor qui fut pimpant, de lèpres émaillé.
Puis, me croisant – sorti droit de ma fantaisie ? –,
Un Mélanésien de la Papouasie.
Sans plumes, mais couvert d’un polo débraillé.

*

20
Gares d’Europe

Qui monte en train s’expose à mettre pied en gare,
Quand une gare c’est, dans les grandes cités
D’Europe décadente, une lande barbare,
Où grouillent d’un bayou les immondicités.
Et celui qui parcourt ce continent d’histoire
En train, se voit partout dans la même onde noire
De louches trafiquants, mendiants et drogués,
Et dans la même odeur de crasse intempérante
Accueilli. Sa ferveur devient inopérante ;
Ses souvenirs pueront, et seront abnégués.

*

21
Gares d’Europe II : Le gueux voyage

Elle est d’un gueux fini, c’est vrai, cette remarque.
Quant à vous, écrivains faits à Louis-le-Grand,
Vous êtes en tous lieux des invités de marque,
Ne voyez d’un pays que le plus inspirant.
Vos cicérones, tous sont agrégés d’histoire.
Les planches après vous changent de répertoire.
Vous visitez les gueux pour vous encanailler,
On sait vous en donner pour vos écus de cuistres.
Jamais gare ne vit, dans ses replis sinistres,
Vos arrois somptueux, pour s’en émerveiller.

.

II
POLYPTYQUES

.

FIN DE LA CHEVALERIE

.

22
Allons voir si

Mignonne, allons voir si… – Vous m’appelez mignonne ?
Et comment croyez-vous que je prenne cela ?
– Mais… – Si vous espérez que la méthode est bonne,
Cessez, il faut sans plus y mettre le holà.
Vous prenez en modèle une crapulerie :
On ne donne ce nom, dans une hôtellerie,
Qu’à la femme qu’on paye et méprise, souillon
De condition basse, et vouée à la boue
Des instincts dégradants ; or c’est tout ce qu’avoue
Votre littérature infâme de billon.

*

23
Allons voir si II

Ronsard, mais c’est la fin de la chevalerie,
La souche des seigneurs et de l’amour courtois
Cédant fatalement à la grivoiserie :
Son sang versé donnait le pouvoir aux bourgeois.
Corneille, puis Racine, âmes chevaleresques,
Entravèrent ces eaux, flots sardanapalesques,
Mais Hugo, mais Gautier, mais tout Louis-le-Grand,
Qu’aurait cinglé Boileau de satires épiques,
Ces sylvains mirent fin aux seuls temps romantiques
Que connut, sous nos rois, ce pays qui fut grand.

*

24
Vieux satyres

Faut-il pas être un vieux satyre dégoûtant 
Pour nommer son aimée, en vers, une « mignonne » !
N’y voit-on pas la main du barbon égrotant
Qui passe des bonbons d’une mine friponne ?
Je vous entends : « Monsieur, que nous contez-vous là ?
Nos lauriers ne sont point pour couronner cela ! »
Non, vos humanités de Grecs esclavagistes
­­– Merci ! tout est si beau là-dedans, si divin,
C’est un sommet de l’art et du goût le plus fin –,
Profanateurs d’enfants, ne sont nullement tristes.

*

25
Mon seul mérite

Aussi nombreux que soient mes tares, mes défauts,
Du moins ne vous donnai-je en mes vers du « mignonne ».
Et je me passerai des honneurs les plus hauts,
Des lauriers, si ce goût est ce que l’on couronne.
Comment ne voit-on pas l’ordure d’un tel mot ?
Faut-il pas être simple, et même être un grimaud,
Pour y trouver ce que l’amour nous dit, suprême !
Quand notre sentiment vous fait un piédestal,
Comment ne lui serait absolument fatal
Ce ton si déplacé près de ce que l’on aime ?

*

26
Aurea mediocritas

La modération, la médiocrité,
Du sage sont le but : trop de biens paralysent,
Dit le poète ancien, chantant la pauvreté.
Cent esclaves c’est trop, vingt esclaves suffisent.
Dix pour l’appartement de Rome, avec Tulla,
Les dix autres aux champs, gardant votre villa.
Et vous serez badins, pauvres, vertueux, justes,
En bornant vos désirs sexuels aux laquais,
Qui ne vous coûtent rien. Qu’ils ne soient point coquets.
Moins de bien, cependant, nous rendrait vite frustes.

*

27
Académisme

En d’innombrables vers classiques, et sordides,
Les poètes nous font leur maîtresse une « enfant ».
Croyez si vous voulez que ces rimes languides
Pourraient tout aussi bien décrire un éléphant.
« Enfant », c’est le vocable, après le mot « mignonne »,
Le plus utilisé ; chacun de ces mots sonne
Ainsi qu’un attentat, aux mœurs comme à la loi.
Heureusement, François Mauriac, adamique,
Le dénonciateur du prurit sodomique,
Disculpe l’habit vert d’emblée, ayant la foi.

.

ÉGOUT DE CHARLES BAUDELAIRE

.

28
Charles

Toi, Charles, tu seras le poète maudit,
Nous te ferons passer pour tel au populaire.
Il faut qu’en se voyant soi-même, un pauvre hère
Pense observer ton front d’épave et de bandit.
Et qu’il soit convaincu que son fatal désastre 
Est d’avoir vu le jour sous le plus mauvais astre
Comme toi, sans comprendre – idiot hilarant –
Que tu t’abouches moins aux lugubres ilotes
Qu’à nous, tes alliés depuis Louis-le-Grand,
À nous, tes compagnons d’élite et de ribotes.

*

29
Vin

Alors, Charles, ce vin sur les nappes visqueuses,
C’est l’effet attendu de beaucoup travailler ?
Et, de Louis-le-Grand aux tavernes poisseuses,
Ce parcours ce n’est pas, alors, s’encanailler ?
Ce n’est pas, la boisson, dans cette poésie,
Un divertissement de haute bourgeoisie ?
Charles, ne me dis pas qu’avec ton éditeur,
Ce brave compagnon de la salle de classe,
Vous ne faites qu’un tour de piste dans l’impasse
Qui garde le destin de l’abusé lecteur !

*

30
Camarades

Faisons le compte, un peu, de tes bons camarades
De classe, mon Charlot. Deux sont tes éditeurs.
Un autre, en te louant dans les pages maussades
Des journaux du bon ton, t’assure des lecteurs.
Pour la faire jouer, l’un demande une pièce.
L’autre te donne Poe à traduire, et sa nièce
Te commande un proverbe à dire en des salons.
Un autre te défend d’un juge sans pensée,
Qui respecte en Charlot un ancien du lycée 
Où son garçon brillant use ses pantalons.

*

31
Procès entre amis

Vous qui tenez des nœuds plus forts que fiançailles
D’un établissement aussi prestigieux,
Où je place à mon tour le fruit de mes entrailles…
– La peste soit du fruit des entrailles du vieux !
– Comment ! de tels écrits, de cette habile main,
Souilleraient, saugrenus, poussifs, le parchemin 
D’un Poëte sevré de si bonne mamelle !
– La peste soit du ton badin de ce corbeau !
– Non, Monsieur, je ne puis, ce n’est point là le Beau,
Ne pas vous condamner pour cette bagatelle.

*

32
Défense

La parole est à vous, Maître. – Monsieur le Juge,
Entre gens comme il faut, gens de Louis-le-Grand,
Nous savons que la Loi, du faible est le refuge.
En condamnant Charlot ici présent, souffrant
De s’être encanaillé sans assez de réserve,
Car c’est un fruit commun des dons et de la verve,
Thémis courrait danger de flétrir de ce trait
Une institution auguste et bienfaitrice.
– Un châtiment me sied, mais notre Impératrice 
M’a déjà fait savoir qu’elle pardonnerait.

*

33
Le pardon

Tout va bien, mon Charlot ! tes odes lesbiennes
Longtemps continueront de nous émoustiller ;
Le Paros de tes vers en nudités païennes 
Et nocturne acropole à jamais va briller.
Gloire à Louis-le-Grand ! La justice sévère
Te condamne en clignant de l’œil, noble trouvère.
Ton pardon n’attend plus. Ce ballon dégonflé 
Fait entrer en sifflant la fange dans les rues,
Et nos poches croîtront, les digues disparues
Au mauvais goût bourgeois sur la place accouplé.

*

34
Révolte

Que chaque révolté juvénile ait chez soi
Une copie au moins des Fleurs du Mal, flétrie 
Pour bien montrer l’usage invétéré, l’emploi
Faisant de sa révolte une niaiserie.
Les vers n’apportent pas aux pauvres le succès.
Un procès pour atteinte aux mœurs n’est un procès
Que pour eux, lauréats de gymnase vulgaire.
À qui Louis-le-Grand couronne de lauriers,
L’invité de Crésus à ses jeux orduriers,
C’est le pardon ; la peine, elle, n’importe guère.

*

35
Destins

Les Fleurs du Mal, ce livre, à l’étudiant gueux
Sert de symbole vain de sa vaine révolte.
Au riche, c’est l’outil d’une riche récolte 
D’éloges, de succès et d’ébats bien fougueux.
L’un se hisse dessus pour au plafond se pendre ;
L’autre en cite une page, il ne faut plus attendre
Pour qu’il soit fait dès lors Académicien.
L’un se prend un instant pour Héliogabale,
Puis meurt de son travail, dont il ne gagne rien.
L’autre, on lui donne un jour un festin cannibale.

*

36
Une solitude

Parle-moi, quelle était ta solitude alors,
Quand à Louis-le-Grand tu sentais ton génie ?
Solitude au milieu des autres qui, dehors,
Deviendraient les soutiens de ta graphomanie,
Pour cela bien placés, généreux, influents.
Dis-moi ta solitude et tes vœux violents
Dans les seuls beaux quartiers de Paris babélique,
Perdu dans l’entre-soi minuscule. Un destin
S’offrait à tes regards intérieurs, butin
De ton droit conquérant, bourgeois mélancolique !

*

37
Une solitude II

Dis-moi ta solitude, en récréation,
Entouré des enfants, comme toi, du beau monde,
Du « monde », simplement, où de la plèbe immonde
On n’entend point le bruit, point l’éructation,
Couverts par des péans, des chants humanitaires.
Dis-moi la majesté de chagrins peu vulgaires,
Quand le fils d’éditeur, l’héritier de journaux
Lisaient tes vers, béats et promettant leur aide.
Parle-moi, si tu veux, de tes projets vénaux,
Notre étoile ! qui rends la vie un peu moins laide.

*

38
Du guignon

Parle-leur du guignon, Charles : qu’ils se voient beaux !
Que le poisseux malheur de la misère obscure
Qui sera leur destin jusque dans leurs tombeaux
Leur paraisse apanage, et gloire la plus pure,
Aux crétins des faubourgs, qui lisent sans profit,
Au travailleur vulgaire, en bêtise confit.
Le guignon ! quelle idée inhumainement belle,
Qu’un enfant de l’élite, aux meilleurs laits nourri,
Fasse passer le spleen, vapeur de la gentry,
Pour une élection divine de poubelle !

.

DE QUELQUES AUTRES

.

39
Académicien

Si le talent se trempe au four de la luxure,
Qui peut rivaliser avec un inverti ?
L’inverti doit régner, règne sur la culture ;
Bachelier méritant, quel sera ton parti ?
Qui peut rivaliser, quand cette affable Muse
Au désir, quel qu’il soit, jamais rien ne refuse ?
Et quand tu lis untel, que conquit son talent
Autant, plus que don Juan de longues théories,
Surtout s’il a du goût pour les bondieuseries,
Sache, ami, que ce sont des garçons : Montherlant.

*

40
Administrateur

Paul Claudel, qu’as-tu fait pour la diplomatie ?
Que gardent les bureaux du Quai d’Orsay de toi ?
Qu’a gagné pour toujours cette bureaucratie
De tes travaux pointus ? Je n’en sais rien : pourquoi ?
Certes, Louis-le-Grand mène à tout, mais quand même !
De nos relations au dehors quel problème
Ta compétence a-t-elle excellemment traité ?
En somme, Paul Claudel, poète au nom illustre,
Qu’allais-tu faire là, grand homme dont le lustre,
De l’administrateur jamais n’a rien cité ?

*

41
Poisons

Quand dans Paul-Jean Toulet je trouvai quelque chose 
De si pornographique inconcevablement,
Un jour, je refermai l’opuscule dément,
Aux pelures, aux peaux jetai cette névrose.
Comme je l’avais fait de ce Roger Nimier
Dont Mauriac aima le haut vol d’épervier,
Quand riant il décrit un viol d’Allemande,
Dans sa fatuité de vainqueur prétendu.
Pour aimer ces poisons il me manque une glande
Qui me fît bon Français, c’est-à-dire un perdu.

*

42
Maledictus

Le poète maudit était un grand bourgeois.
Sa malédiction n’était pas si sensible
Que l’obscur souterrain des miséreux sans voix,
Au désespoir de qui ses vers sont un fusible.
L’entre-soi courtisan produit ces Belzébuths
Tirant avec les dents les cordes de leurs luths,
Pour amuser les gueux étouffés, cette fange,
Ce fumier sur lequel vit la puante cour.
Le poète maudit avait les titres pour
– Entendez bien – clamer son hédonisme étrange.

*

43
Miracle surréaliste

Le clown surréaliste a la face arrachée
Par des ongles de femme au vernis sang-de-bœuf.
Dans son automatisme était endimanchée
Une omelette grave, à défaut de sang neuf.
Désespoir communiste, à la périphérie 
Des établissements dus à la coterie !
Quel prolétarien, dites quel vain effort
Pour placer des haillons au prix du cachemire.
Miracle ! un envoyé des cieux dit qu’il admire
Cet aveu d’impuissance, aux vertus de poids mort.

*

44
Le père d’Aube

Cet homosexuel refoulé, j’ai nommé 
André Breton (cela se voit dans l’attitude
Outrageuse qu’il prit vis-à-vis du charmé
inverti Jean Cocteau, qui le trouvait si prude),
Est le père à la fois d’Aube et du mouvement
Surréaliste, un genre ennuyeux, inclément.
Le secret des recueils selon cette recette,
C’est qu’après s’être mis, vaillant et résolu,
À l’un de ces carcans, châtiment absolu,
On se dira toujours : « C’est bon quand ça s’arrête ! »

*

45
Le père d’Aube II

Dans ce monde une femme, à cause de son père,
S’appelle Aube. Ô génie ! ainsi te montres-tu :
Rien n’échappe au pinceau de ton art, sur la terre.
Cette vie est signée, un poème in actu,
Un vivant manifeste, et, par son symbolisme,
Le plus beau que tu fis pour le surréalisme.
Je te reconnais là, sadique André Breton !
(Sade a son piédestal dans ta foi zélatrice.)
Et te lire sera toujours amer calice,
Et c’est un rituel d’humiliation.

.

L’HYDROPATHE IMMORTEL

.

46
Hydropathe et Académicien

Si pour vous, pauvres gueux, l’absinthe est un poison,
Pour lui c’est un tremplin vers une Académie.
C’est lui seul qui, pour vous, chante votre chanson,
De l’or bourgeois faisant du plomb, par alchimie.
Chanter le prémunit de vos cancers fongueux.
Il travaille pour vous, dites-vous, pauvres gueux ?
Sa chanson vous élève ? Est-ce d’un empyrée
Que vous voyez le monde ? Eh ! de quelles hauteurs
En jugez-vous ainsi, quand ses propos flatteurs
Servent sa passion, à lui seul consacrée ?

*

47
Hydropathe académique

Académicien parce que je suis grand,
Hydropathe car j’ai, dans mes hauteurs célestes,
Un suprême dédain, tout m’est indifférent.
L’absinthe sur un dieu n’a point d’effets funestes.
Entendez-moi chanter les gueux, ces bons à rien !
Je peux tout, car je suis – pas vous – normalien !
Les contraires en moi se fondent, se dépassent,
Le mauvais goût devient allure, nonchaloir ;
Cette dialectique est le plus grand pouvoir.
Je ris des braves gens que mes succès terrassent.

*

48
Réception d’un Hydropathe

Compliments au bon goût de cette Académie
Qui reçoit en son sein un Hydropathe, ô gué !
Ce cénacle est parfois accusé d’anémie,
Je m’offre à rajeunir son talent fatigué.
– Cette entrée en matière est du moins peu banale.
Ce que nous couronnons, c’est l’école normale,
Et vos libations au dit club ou tripot,
Car nous ne pensons pas qu’elles soient sérieuses,
Ne prévalent chez nous sur vos classes heureuses.
– Fort bien ! – Et remettons à plus tard, donc, un pot.

*

49
Hydropathe immortel

« Vous chantiez donc les gueux ? – Certes. – J’en suis fort aise.
Eh bien ! dansez pour nous, collègue, maintenant. »
Mais sur ces rituels il faut que l’on se taise,
L’Immortel ne vit pas comme le tout-venant,
Même ayant co-fondé le club des Hydropathes.
Des joyeux compagnons, les uns en névropathes,
D’autres en habit vert d’académicien
Finissent. Vert absinthe ou bien vert de chartreuse ?
Périssez d’alcoolisme, ô gueux, foule terreuse !
L’homme supérieur danse et se porte bien.

*

50
Immortel Hydropathe

Je suis cet Immortel du club des Hydropathes.
Un lycée à Paris me fit normalien.
Je connais les meilleurs détaillants de cravates,
Et j’ai chanté les gueux, étant bohémien.
Si je les avais eus pour voisins, triste engeance,
Mon bel enthousiasme en eût souffert, je pense :
Pour leur assomption dans mes vers éternels,
Il me fallait loger loin d’eux, le plus possible ;
C’est en me préservant de ce contact horrible
Que je sus éclairer leurs poux de vastes ciels.

*

51
Apothéose hydropathe

C’est vous qui finissez à l’hôpital, ô gueux,
Rongés par la boisson, et c’est moi l’Hydropathe.
C’est vous, malgré le cuir de vos dermes rugueux,
Qu’assomme le flacon, la fiole scélérate,
Et c’est moi, la chantant, qui deviens Immortel.
Vous mourez dans vos trous, je vis au grand hôtel,
Mais n’ayez crainte, ô gueux : en argot réaliste
Je venge votre honneur, me lamente pour vous.
Puisque pour les lauriers vous avez trop de poux,
L’école m’a choisi pour votre apologiste !

.

LE PISTOLERO

.

(i)

52
Le temps de l’assassin

Paul Verlaine tira des coups de pistolet
Sur un plus grand poète, et plus profond, plus mâle
Que lui, faune lascif, sur le beau feu-follet
Que n’aurait jamais dû toucher sa patte sale.
On a parlé d’amour, ce n’est pas sérieux,
N’en croyez pas un mot, mesdames et messieurs !
S’ils n’avaient de ce porc fait, félons, la parèdre
De Rimbaud, les anciens de Condorcet ligués,
Pour l’éternel oubli ses charmes allégués
Depuis longtemps auraient déserté la cathèdre.

(ii)

53
Le pistolero I

Quel est donc ce faciès de bandit mexicain ?
– Qui ? Ça ? C’est Paul Verlaine. – Alors c’est cet escarpe
Le poète d’Amour… – Oui, l’aimant Arlequin
À la Watteau, jouant sous les ifs de la harpe,
C’est ce portrait hideux. – Quel œil de malotru…
Il ne faut point juger sur l’aspect, qui l’eût cru ?
– Permettez, l’apparence est pleinement conforme
À ce que nous savons de ce fourbe adulé,
Dont Rimbaud échappa de peu, miraculé.
Son âme n’est pas moins que sa tête difforme.

*

54
Le pistolero II

Les drames de l’amour et de la jalousie !
– Permettez, l’assassin, en habit de Pierrot,
Visait, dans sa sanglante, horrible frénésie,
L’esprit auprès duquel il n’était qu’un maraud,
Cet enfant génial dont la voix, les conquêtes
Enverraient ses travaux au fond des oubliettes.
Il fut pauvre ? C’est vrai, sortant de Condorcet, 
Moins riche qu’avocat ou haut fonctionnaire ;
Mais on paya toujours sa plume mercenaire,
Il ne dut ni périr ni garder le tacet.

*

55
Le pistolero III

Il ne fut pauvre, au fond, que relativement
Aux anciens d’un lycée où l’élite se forme,
De Malfilâtre à bout ne connut le tourment ;
Et sa pornographie avilie et difforme,
Outre ce que gagnait Philomène Boudin,
Sustentèrent son fol et faunesque dédain.
Voilà ce que l’on donne à lire aux suicidaires
Adolescents d’un temps qui veut les immoler.
Pour quelques chants chrétiens on va l’auréoler
Ici, mais on tait là ces vers incendiaires.

*

56
Le pistolero IV

En résumé, l’élite assassine Rimbaud
Par son Pierrot sanglant, son « prince des poètes » ;
Et, révolvérisé, Rimbaud, quasi manchot,
À la savane court, va vivre avec les bêtes.
Mais nous avons gagné quelque chose, par lui,
Par ce Verlaine laid que son seigneur a fui ?
Non, nous avons perdu toute chance de gloire.
Le vers est devenu dissonant, puis est mort ;
L’ont bien théorisé ceux que la honte mord
De n’avoir jamais su rimer sa pauvre histoire.

*

57
Le pistolero V

Alors les sanglots longs de la poudre qui tonne
Sous un voile pudique ont été recouverts.
L’assassin a payé d’un séjour monotone
Dans un cachot son dû, les bras lui sont ouverts.
Ah ! ce grand amoureux… Mon œil est tout humide :
Épris jusqu’à tuer plus grand que soi ! Splendide.
L’autre ? Rimbaud ? Eh bien, quoi ? C’était son destin
De bouchonner mulets, mules et dromadaires
Au lointain Buganda. Charleville-Mézières
N’a guère d’institut pour vivre en Byzantin.

(iii)

58
Le pistolero VI

Si vous l’aviez croisé, non près du Panthéon,
Quartier qu’il écumait avec désinvolture,
Mais à dos de cheval dans le Nouveau-Léon
Ou dans une sierra de Neuve-Estrémadure,
Vous vous seriez signé, le voyant, ce Lorrain,
Quand son œil mongolique eût brillé, lisse airain,
Parmi le poil hirsute et souillé de sa joue.
Et vous préférez donc, digne bourgeois d’Auteuil,
Puisqu’il faut s’éduquer, le lire en bon fauteuil,
Même si c’est faisant de temps en temps la moue.

*

59
Le pistolero VII

Si, dans l’auberge entrant, au fond d’une sierra,
Vous vous étiez soudain trouvé face à Verlaine
Avec un sombrero de Guadalajara,
La cartouchière en vue, inquiétante chaîne,
Et la barbe hirsute indiquant le bandit,
N’auriez-vous point prévu que le drôle vous dît
Que vous l’obligeriez lui donnant votre bourse ?
Vous l’auriez, je me doute, et soit garçon-vacher
Soit bourgeois et nanti de biens à lui cacher,
Vous eussiez fait la nique ou repris votre course.

.

PROLÉTARIAT

.

60
Le choumacre

Il détestait Vallès, sauveur du Panthéon
(Des communards voulaient le passer au nitrate :
L’ancien de Condorcet les arrête, et s’en flatte),
Jamais il ne chanta pour aucun orphéon,
Et dans son atelier souterrain, sombre, humide,
Il ne se voyait pas autrement qu’apatride.
C’était le cordonnier, choumacre des faubourgs.
Sur les vieux croquenots sa caboche blanchie,
En haïssant Vallès, l’homme des creux discours,
Avait théorisé les fins de l’anarchie.

*

61
Établissement Louise Michel

Ce jour est, mon enfant, ton premier jour d’école, 
Et le nom du fronton c’est Louise Michel.
Ce n’est pas seulement, ni d’abord un symbole :
Ce lieu ne verra pas descendre l’arc-en-ciel
Qui t’offrirait, montant dessus, la moindre chance ;
Et tu ne seras rien, chez les bourgeois de France.
Ce nom, c’est ton destin, comme ce fut celui
De nos pères, de nous, de toute vie obscure
Dans le chaos fatal, la concurrence pure
Avec le monde entier, la peine sans appui.

*

62
Établissements

Leur poète chantait le haschich, l’opium ;
Eux ont fait leur carrière en buvant de l’eau plate,
Et, devant des enfants se voyant à Barnum,
En louant les beautés d’un choucas hydropathe.
Les établissements lugubres, adornés
D’affiches prévenant les gueux abandonnés
Du danger des produits défendus, des narcoses,
Les jugent sur leur foi soumise aux longs péans
Que l’on élève, avec de l’encens, aux géants 
Appétits de bourgeois et leurs veules névroses.

.

CÉSAR LE PAYSAN

.

(i)
Prélude

63
Auberge

Je ne sais ce qu’on trouve au pays de la Bresse,
Hormis de la volaille en liberté, dit-on,
Et des émaux, travail demandant de l’adresse,
Dont Gabriel Vicaire a fait quelque feston ;
Mais j’ai vu dans Paris, la ville trop chantée,
Une auberge aux carreaux de couleurs, enchantée,
Et j’admirai beaucoup sa beauté hors du temps.
Quelle âme de poète a conçu, pour ces tables,
Un vitrail arlequin de carrés délectables ?
Qu’autant que le regard les becs y soient contents.

*

64
Le boulanger de Nîmes

Et cet autre poète, un boulanger de Nîmes,
Qu’Alexandre Dumas visita dans son four
Après Chateaubriand, fougasses magnanimes
Et triolets bien cuits dont il savait le tour
Illustrèrent son nom, Jean Reboul ! notre guide,
Des rives du Gardon harmonieux Panide.
Je te parle d’un temps qui fut, ah ! monzami,
Doux comme de scander Mirèio sur les aîtres.
Aubanel, en fervent, dit qu’il gardait ses lettres
Dans le même tiroir que celle de Zani†.

† « La relegisse, quand siéu triste ; / La tène dins moun tiradou, / Emé ce qu’ai de mai requiste, / Emé li letro de Rebou » (La miougrano entreduberto, 1860)

*

65
Le coiffeur d’Agen

Ce poète d’Agen, coiffeur de son état,
Ou l’inverse, fierté du Midi, des Cagotes,
N’a pas écrit un vers en français de l’État :
C’est Jasmin, l’immortel auteur des Papillotes.
Troubadour aux lauriers de ses Papillôtos,
L’entendre, c’était être un mangeur de lotos.
Sur les bouts de papier dont sortaient les frisures
Des lionnes d’Agen, il griffonnait ses chants.
Mais Balzac l’a moqué, comme d’autres méchants
De Paris, détestés dans les mas et masures.

(ii)

66
Cagots

Mes pères, vos hameaux dans les maquis pierreux,
Quelle était la raison de leurs cagoteries,
Ces quartiers à l’écart, comme si des lépreux
Vous gardaient du toucher de leurs loques flétries ?
Vous, paysans, ces mœurs de brahmanes altiers ?
Tolériez-vous des gens sortis nus des halliers,
Je ne sais quelle race archaïque et conquise,
Sur le bord de vos champs arides mais loyaux ?
– Pères, voilà les fils de ces maudits cagots 
Qui vengent leurs aïeux sur moi, leur place acquise !

*

67
La cagote

Un ancêtre, César, aimait une cagote
De la cagoterie à La-Pigne-les-Pins.
On dit que la pauvrette était certes mignotte,
Mais aller se coucher à deux dans les lupins
Aurait dû leur suffire, et ne suffisait guère,
Qu’il voulait l’installer dans son mas. Les « Pécaire ! »
Qu’il entendit alors, il les entend toujours,
Je pense, dans la fosse. À tel point que, jobastre,
Sans plus il se pendit, né sous un mauvais astre.
Tels sont de ces cagots maudits les vilains tours.

*

68
César

Mon ancêtre César voulait donc amener
Devant le curaillon, qui donc ? Une cagote !
– Eh ! si le cœur parlait, faut-il s’en étonner ?
– Mais elle allait prier pour cela, dans la grotte,
Des dieux pas très chrétiens, des dieux non repentis.
Près de nos paysans, les cagots sont petits ;
Celle-là lui tourna franchement la coucourde,
Avec je ne sais quoi de fin et gracieux,
Que l’on dit, et de doux et plaisant pour les yeux,
Qui rendit sa pauvre âme aux convenances sourde.

*

69
La farigoule

Ô César ! tu vois bien que nous ne pourrons pas
Nous marier ici, puisque je suis cagote.
Ne sois donc pas jobastre. – Et toi ne sois pas sotte ;
Où demeurerions-nous, si ce n’est dans ce mas ?
Au milieu des vilains, que ferais-je à la ville ?
C’est aux champs seulement que l’âme n’est point vile,
Comme l’a dit un jour, dans des vers en latin,
Mon ancêtre Virgile. Eh ! moi, dans une foule ?
Passe-moi la bouteille à la liqueur de thym.
– Tu veux noyer ta peine avec la farigoule !

*

70
Les joncs

Mon grand César ! ô prends dans tes bras ta cagote.
Nous sommes tellement malheureux, sous les pins
De La Pigne, tandis que la chèvre chevrote
Et la grenade ouverte égaille ses pépins,
Ainsi qu’émaux brillants, rouges comme la cire,
Et dont a dû parler ton ancêtre Shakspeare.
Si le bonheur d’aimer était pour les cagots,
Nous aurions cessé d’être une race maudite
Qu’aux yeux des paysans notre nom discrédite.
Le vent porte mes pleurs aux joncs, en longs échos.

*

71
Derniers mots

Bref, monsieur le curé, ne voilà pas qu’un jour
On le trouva chez lui, ce bon César, pauvre homme,
Pendu ; ses derniers mots parlaient de son amour,
Un papier que tenait sur la table une pomme.
Que l’on en vienne là, pour quoi ? du sentiment,
C’est ce que l’on a peine à comprendre, vraiment.
– La fille en question, qu’est-elle devenue ?
– Elle est partie en ville, où sont les travaux bas.
– Comment s’appelait-elle ? – On ne s’en souvient pas.
On sait qu’elle était belle, et cagote menue.

(iii)
Post-scriptum

72
« Le petit félibre de l’arc-en-ciel »

Ah ! tu ne l’as pas vu, non, le petit félibre
De l’arc-en-ciel – béni jadis par Aubanel –,
Qui jouerait au jardin avec la terre, libre.
Ton petit félibrot, à toi, de l’arc-en-ciel.
Tu ne l’as pas vu, non ; au chant de la mésange
Il n’est pas descendu dans ton mas comme un ange.
Il ne descendra pas, ne pouvant te trouver.
Puisque tu n’attends plus, qui l’attendrait encore ?
S’il ne peut t’appeler près du berceau que dore
Une étoile, il n’a pas la force d’arriver.

« Regardas, regardas lou paire… / Es ome, a de barbo au mentoun ; / E pamens, mut, dedins un caire, / De la joio plouro e s’escound. » (La miougrano entreduberto)

.

LA LÉGENDE DU PARADISIER

.

(i)
Prélude

73
Kroncong, fado javanais

(Se prononce kronnchong)

Quand Vasco de Gama découvrit l’archipel,
Malacca lui parut le sommet de sa quête,
Saphir où splendissait le tracé bleu du ciel.
Alphonse d’Albuquerque en mena la conquête,
Et du port de Lisbonne où sa flotte baigna,
Des marins avec eux portaient la braguinha.
Dans la nuit de Java leur chant mélancolique 
Émut, jusqu’au kraton, les manieurs de kriss,
Et l’on vit des amants, pour leurs douces Philis
De topaze, gratter la guitare ibérique.

(ii)

74
Le paradisier

Laissez-moi, sous le dais de feuilles, vous conter
Un antique récit, dont le tableau perdure,
Que savent les oiseaux dans leur langue chanter.
– Entends-tu cette voix, ami, dans la ramure ?
Ou bien, las du chemin lorsque tombe la nuit,
Au moment de poser ma natte, d’un vain bruit
De brise je me fais une rêveuse image ?
– Je l’entends comme toi : c’est le paradisier
De cet arbre, là-haut, qui parle. – Est-il sorcier ?
– Lui, l’esprit de ces lieux ? Écoutons son ramage !

*

75
Zamrud

Dans le bustan, ô prince, où la lune t’appelle,
Et le grillon caché stridule, rayonnant,
Ton cœur soupire. Alors tu vois, sous une ombelle,
Une noix de coco qui roule en ricanant
Et devient un visage effrayant, sardonique.
« Qu’es-tu donc, lances-tu, chiffonnant ta tunique,
Folle apparition de ce calme verger ?
– Ah ! ah ! répond la noix, qui maintenant sautille,
Ah ! ah ! – Est-ce donc tout ? » Mais le rire pétille :
« Ah ! ah ! » Ton cœur se serre et se sent étranger.

*

76
Zabarjad

Que cèle ce rideau de perles à mes yeux ?
S’interroge le prince, au pavillon magique
Où l’ont conduit ses pas dans le bois merveilleux
Qu’il découvrit, suivant son âme nostalgique.
Il écarte le voile irisé de la main.
Un clair de lune vert émaillé de jasmin
Entre par le lacis du balcon dans la chambre
Où dort une princesse, atteinte par un sort,
D’un sommeil comparable au baiser de la mort,
Si ses lèvres ne font s’ouvrir ses grands yeux d’ambre.

*

77
Nilakandi

« J’ai dormi. Qui me vient tirer du long sommeil
Où par enchantement j’étais ensevelie ? »
Le prince avait posé sur le vallon vermeil
De sa bouche l’émoi de lèvres d’ancolie.
Et lui prenant la main, il la mena dehors,
Pour qu’elle vît le monde et connût ses trésors.
Un orage avançait, la lune mi-couverte
Voyait dans la nuée agitant ses longs bras
Des djinns incandescents chasser des apsaras.
Et l’enchantée eut peur, reprit sa main offerte.

*

78
Batu Delima

Or, jaloux, l’enchanteur jeta dans son chaudron
Une poussière jaune et des cendres subtiles.
Alors dut affronter des soldats-crocodiles
Le prince, saisissant son kriss au ceinturon.
Car le noir nécromant se tenait au service
De Ratu Buaya, dame dévoratrice,
Régnant au fond des eaux sur un peuple écailleux,
Dans des cavernes d’ombre et des palais rupestres.
Ô sauve Adiratna, le trésor de tes yeux !
Prince vaillant, occis ces reptiles pédestres.

*

79
Cenderawasih

« Au loin nous avons fui, sur les bords des Papous,
De Ratu Buaya les ongles de sorcière.
Si Dieu veut, je serai dans peu ton digne époux,
Jusque-là ce sera mon ardente prière. »
Ainsi parlait le prince au flamboyant turban.
« Ami, voguons encore : ajuste le hauban
Sous la voile, je crains ces rives ancestrales,
Ces embrumés étangs, ces profondes forêts
Où des ombres, des yeux nous suivent, ces marais,
Ces cratères où sont des volutes fatales… »

*

80
Asmara

Il remit à la mer le boutre ailé, la nef
De leur itinérance ; et la lune volante 
Tirait ce frêle esquif sur l’onde étincelante,
Quand l’horizon montra dans l’aube un relief.
Une île ! un vert îlot pour eux seuls, solitude
Où leur amour pourrait trouver sa plénitude.
Or c’était, sommeillant, un animal marin
Recouvert de bambous et de forêt languide,
Qu’un feu que fit le prince au bord d’un boulingrin
Contraignit à plonger au fond du gouffre humide.

*

81
Suwarnabumi

De platinés dauphins miséricordieux
Vous ayant déposés sur une agreste plage
De lataniers, ce fut divin quand sous vos yeux
La mer cracha du feu, flottant comme un nuage.
Et c’était, prince Achmed ! du naphte : une foison,
Les ondes en couvraient jusques à l’horizon.
Tu pourrais feuiller d’or cent bulbes de mosquée,
Tapisser de joyaux hypnotiques leurs murs,
Couvrir Adiratna de voiles fins et sûrs,
Et défendre la foi, par le koufr attaquée.

.

TRIPTYQUE DE SAINT LOUIS

.

Solyme est une forme du nom Jérusalem (comme dans ce vers de Voltaire « Préférez-vous Solyme aux rives de la Seine ? »). À l’époque où Louis IX, le futur Saint Louis, se rendit en Terre Sainte, la ville avait été reprise par l’islam, mais le royaume chrétien s’appelait toujours royaume de Jérusalem, ou de la Solyme sacrée (regnum hierosolymitanum). Nous donnons ici, suivant l’usage des rois chrétiens, le nom de la ville au royaume dont elle ne faisait plus partie. Durant les quatre ans qu’il passa dans ce royaume, à Saint-Jean-d’Acre, Louis IX en fut le véritable souverain.

.

82
Louis IX

Son armure d’acier illuminait le Nil,
Et les turbans volaient sous ses grands coups d’épée
Semant des fleurs de lys dans le limon subtil
Auquel mêlait du sang chaque tête coupée.
Sur un blanc destrier il fend les sarrasins,
Qui semblent, s’effondrant, piétinés, des raisins
Du vignoble sacré de Naboth dans le Livre.
Sur le fort de Damiette il a planté la Croix.
Mais la captivité, la peste, et leurs effrois
Outragent les succès dont Solyme s’enivre.

*

83
Louis IX (II)

Sous son haubert maillé que recouvrent des lys,
Il a planté la Croix sur le fort de Damiette ;
Ce fut dans les déserts une verte oasis.
Mais la peste saisit ce corps de roi, l’émiette
Devant Tunis où, noirs, des Maures cuirassés
Comptent, sans coup férir, en bas les trépassés.
Solyme a conservé son œuvre, impérissable,
Les Templiers, reçu les fleurs de son anil,
S’il n’a vu les tombeaux des Thoutmès près du Nil,
Les greniers de Joseph oubliés sur le sable.

*

84
Louis IX Hiérosolymitain

Les vaisseaux déployés du chenal d’Aigues-Mortes
Mouillèrent dans les eaux du Nil, blanches d’ibis.
Puis, de Solyme, en roi Louis franchit les portes,
Semant Acre, Sidon et Jaffa de nos lys.
Le krak des Templiers plus altier se relève.
La poussière au galop des chevaux se soulève
Dans les plaines qu’ombrage un rempart montueux
Couvert de pins serrés, citadelle immuable.
Pieusement, Louis marche à la sainte table,
Attendant le courrier du grand-khan tortueux.

.

LES BAYOUS

.

Ô ma sainte pinière, ô mes bayous sans nom (Dominique Rouquette)

.

85
Acadie

C’était le Sud profond, cajun, marécageux,
Vaudou, mélancolique, ombragé de lianes,
Gazons coloniaux et tulipiers neigeux,
Bayous enténébrés parsemés de cabanes
Sur la mousse putride et les blancs nénuphars,
Un grouillement pulpeux de fiévreux cauchemars
Envoilant les manoirs brillants de crinolines,
Aux riants boulingrins, vastes et satinés…
Célimène, jadis, nous sommes-nous donnés
L’un à l’autre en ces champs de brises cristallines ?

*

86
L’homme du Clan

Do you not fear my betrayal of your secret? (Thomas Dixon Jr.)

Célimène, en un mot : voulez-vous m’épouser ?
– Oui, c’est mon seul bonheur. – Qu’à lui seul je m’emploie ! 
– Nos droits que le Yankee, hélas ! vient d’écraser,
Nous laissent-ils, pourtant, une raison de joie ?
– Vœux de Nordiste : autant en emporte le vent,
Vous verrez que bientôt tout sera comme avant.
À présent, permettez que j’entre en cette cape,
Que ce cucurucho† vous dérobe mes traits :
Au klavern on m’attend ce soir, sous les cyprès.
Contre l’iniquité nous œuvrons à la sape.

Nom de la cagoule pointue des cofradías de la Semaine sainte en Espagne et dans les colonies espagnoles, dont fit partie la Nouvelle-Orléans de 1762 à 1800. L’habit du Ku Klux Klan est le même, et il se pourrait, c’est notre hypothèse, que le nom de cette organisation, non élucidé, vînt du terme espagnol cucurucho (qu’un anglophone, l’entendant, croira être quelque chose comme koukloukch).

*

87
La liseuse

Célimène va lire au bas du tulipier,
Dont les fleurs éployaient leur toilette si belle,
Les vers iduméens du grand Sidney Lanier,
Le poète du Sud confédéré, rebelle.
Elle est l’ange gardien d’un chevalier du Klan.
Dixie a tout perdu, mais Dixie a son plan,
Sous la botte yankee, a relevé la tête,
Brave le fossoyeur qui scelle son cercueil.
Célimène soupire et, changeant de recueil,
S’émeut aux chants cajun de l’un des deux Rouquette.

*

88
Les cavaliers de la nuit

Ils ont mis au placard les uniformes gris,
Souvent troués de plomb, taillés de baïonnettes,
Où viendront se nicher, dans le noir, les souris.
Le jour ils subiront les procès malhonnêtes,
En vaincus d’une terre à la belle uberté.
Mais la nuit, quand l’effraie appelle, en l’air bleuté,
De la cape aux trois K revêtant la monture
Hennissante, ce sont, neigeux magnolias,
Les esprits des cyprès et des camélias,
Et les sylphes vengeurs qu’exhale la nature.

*

89
Les ardents

Nous sommes les ardents des bayous sous les pins,
Nous sommes, dans la nuit, l’ombre des azalées,
Et notre cavalcade égaille les lapins,
Et notre chemin passe à travers les vallées.
Nous sommes la prairie en peine, et nos galops
Sont l’écho fantomal de ses muets sanglots.
Quand renâclent nos bais au terme de leurs courses,
Lorsque l’obscurité s’enflamme, avec la croix,
Et de la terre atteinte en son tréfonds la voix
S’élève, nous oyons le divin chœur des sources.

*

90
Les vétérans

Le poète chantait sous la tunique grise,
Sous le drapeau du Sud jouait du violon,
Évoquant sa vallée au souffle de la brise,
Les lys tigrés dans l’eau des vases du salon.
Et le sang cadien a coulé sur la terre.
Et la Louisiane en larmes s’exaspère
En voyant revenir vaincus ses vétérans.
Les galons arrachés, au triple K font place,
L’étrier qui jamais n’accomplit volte-face
Écrasé sous le pied de chevaliers errants.

*

91
Meschacebé

J’ai bu dans ces bayoux ! j’ai joué sous ces chênes ! (Adrien Rouquette)

Et le Yankee allait empoisonner les eaux,
Abattre les vieux troncs des chênes séculaires.
Ô nos pères ! vos corps flottant sous les roseaux,
Votre société détruite, dans les serres
Des vautours, l’incendie aux accueillants manoirs,
Héritage sacré dont nous étions les hoirs,
Civilisation cajun faite vassale,
C’est le prix dont on paye, ancêtres, vos efforts !
Quelle épouvante, quelle offense sur les bords
Du grand fleuve qu’ouvrit Cavelier de La Salle !

.

YAKOUB

.

92
Yakoub le macrocéphale

Dans son laboratoire, il y a sept mille ans,
Le grand savant Yakoub, noir et macrocéphale,
Produisit les aïeux de tous les hommes blancs
Par la sélection du gène le plus pâle.
Sa créature, ainsi, le Blanc cruel et vain,
N’a point comme origine un processus divin ;
Son règne doit durer six mille ans, mais le Psaume,
« Les chars de l’Éternel se comptent par milliers,
Centaines de milliers », s’ajoute aux cinq Piliers,
Aux croyants annonçant la fin de ce royaume.

*

93
Yakoub et la roue d’Ézéchiel

De son laboratoire à La Mecque Yakoub
Exilé s’établit sur Patmos, l’île grecque.
En partant, il clama « C’est écrit », ou « Mektoub ! »
Un livre qu’il avait dans sa bibliothèque 
Lui parla du vaisseau qui, dans Ézéchiel,
Est « la roue », et qui doit demain couvrir le ciel.
La roue est un sommet de sciences majeures,
Un disque gigantesque, au Japon fabriqué ;
Et, pleine d’avions sous le chrome astiqué,
La roue effacera l’Amérique en douze heures.

*

94
Yakoub le sabéen

Le cheikh Anta Diop dit que le sabéen
Négroïde de Koush avait son sanctuaire
À La Mecque, où le Cube, onyx cyclopéen,
Rayonnant météore, illuminait la Terre.
La sagesse régnait chez ces dévotieux,
Si j’ose, ébénéens du Créateur des cieux.
Yakoub, le savant fou, noir et macrocéphale,
Dit à son oncle, un jour, froissant sa gandoura :
« Je vais créer un djinn qui te dominera. »
Car son hubris était rien moins que colossale.

*

95
Laboratoire de Yakoub

Les sabéens girant autour de la Ka’ba
Exilèrent Yakoub, savant fou de La Mecque :
Sa tête en potiron hors de la djellaba,
Hors du bisht zinzolin son crâne de pastèque
Les avait irrités, ainsi que ses discours,
Qu’il leur infligerait un peuple de giaours.
Son microscope avait sondé la mélanine ;
Et sous les pins pignons de Patmos, le banni
Délaya, délaya le colorant béni,
Dans sa férocité tigresque et léonine.

*

96
Yakoub et Candace

Quand la reine Candace à La Mecque arriva
Pour le Hadj sabéen, Yakoub au front turgide
La vit, et sa beauté dans son cœur se grava ;
Ce fut l’embrasement, sous son crâne ovoïde.
Cet amour, nous dit l’ange, était si stimulant
Qu’il inventa pour elle un palanquin volant,
Des éventails de paon aérodynamiques.
Las ! elle repartit épouser Pharaon ;
Et les feux de Yacoub furent un lycaon
Dévorant en son cœur les versets islamiques.

*

97
Dictature de Yakoub

Le délire aberrant de Yakoub exilé
Devint vertigineux dans le Dodécanèse.
Son programme eugéniste, en siècles déroulé,
Des noirs Mélaninims produisit l’antithèse.
Yacoub oublia-t-il qu’il était de Shabazz ?
Savait-il que Harlem inventerait le jazz,
Et voulut-il alors faire payer, d’avance,
Cette faute de goût aux fils des vrais Muslims ?
Il est le créateur des blêmes Néphilims
Que Toussaint, d’Haïti renvoya vers la France.

.

MANDARINETTE

.

98
La république des mandarines

Elles ont découvert que, brillant à l’école,
Mieux que ne fit jamais le sexe masculin,
Le temps était venu pour le mâle frivole
D’accepter son fatal, infaillible déclin.
Messieurs, si vos brevets prouvent l’intelligence,
Plus que des moins pourvus la folle indifférence,
Soyez prêts à céder votre gouvernement
De talents en papier aux voix des mandarines :
Le parchemin notant vos vertus féminines
Dit leur droit de nature au haut commandement.

*

99
La république des mandarines II

Allez, messieurs, allez : jouez de l’éventail,
Vous avez pour cela d’irrécusables titres.
De mandarines nés, tenez le gouvernail,
Des classes où vos bancs furent des rochers d’huîtres.
Si l’école est affaire aux dames, chers messieurs,
C’est bien là que l’on vole aux destins précieux.
Vos succès sont criants : que votre âme femelle
Dans l’Histoire s’inscrive avec ombrelle et gants.
Et tirez les rideaux des salons élégants
Sur les gueux, ce levain de suante poubelle.

*

100
Mandarinette

Deux parents dévorés d’ambition, l’école 
Comme tremplin crevé vers les ciels de l’État,
De la province avaient bombardé cette idole
Sur la Seine, autre école, et vers un bon état.
Elle fut la servante ignoble, sans ancêtres,
De qui Louis-le-Grand avait créés ses maîtres.
Ceux-là seraient connus, elle, leur encenseur,
Au tapis partageant les miettes des agapes,
Avec de hauts essais sur les grandes étapes
Du style d’un Cotin, pleins d’un amour de sœur.