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Le Diwân : Poèmes

Série de six poèmes publiés dans différents recueils dans des versions antérieures et d’inspiration arabo-musulmane, un thème qui a toujours fasciné les grands poètes, du Divan de Goethe aux Orientales de Victor Hugo, en passant par le Pèlerinage de Childe Harold de Byron et bien d’autres.

Les Roses d’Izmir et Permadani Terbang ont été publiés dans le recueil Les Pégasides (EdBA 2011). Le second a également été publié, sans titre, dans le numéro 168 de la revue Florilège (septembre 2017).

Le sonnet La Luxure de l’Alhambra a été publié dans Opales arlequines (EdBA 2012). Il faut rendre à César ce qui est à César, le titre est directement inspiré, si ce n’est pompé, du titre du roman du prolifique et néanmoins relativement peu connu Maurice Magre (1877-1941), La Luxure de Grenade, roman que je n’ai toutefois pas lu.

Enfin, les trois autres poème sont tirés de La Lune Chryséléphantine (EdBA 2013).

C’est à vrai dire ici une sélection de mes poèmes relevant de cette veine d’inspiration orientaliste. Le Rescapé d’Oman, déjà publié sur ce blog (ici), en relève aussi, de même assurément que La Chute des Arabes du Congo (), ainsi que d’autres qui resteront pour le moment confinés dans les pages imprimées de leurs recueils.

Une terrasse au bord du Nil, par Etienne Giraud

***

Les Roses d’Izmir

 

Quel poète n’a point, pour les roses d’Izmir,
Embaumant les jardins du sérail aux princesses
Où, le long des bassins, vont leurs dives paresses
Se contempler dans l’onde et parfois s’endormir,

Quel poète, bravant les foudres de l’émir,
N’a-t-il point enduré de poignantes détresses,
L’esprit à chaque instant occupé de tendresses,
Depuis qu’une chanson, un soir, l’eut fait frémir ?

Oui, le poète aimant plus que tout, ô mon âme !
Son cœur est débordant, il sanglote, il s’exclame,
Il vole à l’aventure et n’a point de repos ;

Supportant tous les sorts dans l’espoir d’heures douces,
Pour les roses d’Izmir défiant ces suppôts,
Il court, tout un palais d’eunuques à ses trousses !

 

***

Permadani Terbang, ou Le Tapis volant

 

Le soir, dans la nuée aux pourpres miroitantes,
Comme l’oiseau qui plane entouré de rayons,
Ouvrant sur l’infini ses ailes palpitantes,
L’esprit s’élève au seuil des constellations.

Vers vous, ma belle amie, au cœur du crépuscule,
Vont mes pensers brûlants par l’amour dirigés,
Soupirs et vœux tremblants que l’encens véhicule
D’autels silencieux pour l’extase érigés.

C’est dans la nuit profonde et pleine de mystère
Que je parviens au but du périple d’amour ;
Ce sentiment très pur qui jamais ne s’altère
En appelant votre âme a grandi tout le jour.

Votre grâce aux baisers, tendre, ne songe-t-elle,
Sur le balcon, au son de ce luth amoureux ?
Dans mon sein douloureux qu’un cœur ardent martèle,
D’être si près de vous passe un frisson heureux.

Venez ! de tant de fleurs la nuit est embaumée ;
La lune danse avec le flot étincelant ;
Et pour toute la nuit, je veux, ma bien-aimée,
Vous serrer dans mes bras sur le tapis volant !

 

***

La Luxure de l’Alhambra

 

Élégants échansons, beaux comme du jasmin,
Dans les coupes d’argent savamment ciselées
Répandez les rubis en flambantes coulées,
Versez le malaga, le zébibi carmin !

Les joueuses de luth à l’envoûtante main
Ramageant de leurs voix de sources étoilées,
Nos âmes trouveront, en longues envolées,
Vers des rêves nouveaux un propice chemin.

Et viendront des ballets, des joutes poétiques,
Où les plus inspirés, les plus brillants distiques
À leurs auteurs vaudront des baisers en hommage.

Qu’aux narguilés d’airain les spirales du kif
Dans l’étincellement de leur mouvante image
Nous rendent le contour des montagnes du Rif !

 

Le « zébibi » est, avec le malaga, un mystérieux vin d’Al-Andalûs que j’ai rencontré dans l’Histoire d’Espagne (1932) de l’académicien Louis Bertrand.

 

***

Les Mystères de Bandar Seri Begawan

 

Brunei Darussalam, Alhambra des tropiques,
Floribond sultanat de l’archipel malais,
Les vasques des jardins obombrant les palais
Chantent la paix des jours après les temps épiques.

Le muezzin gravit les degrés de la tour ;
Quand vient le vendredi, dans la grande mosquée,
La foi mahométane en commun pratiquée
Rend un pieux hommage au Dieu de tout amour.

Les femmes, dans les plis de leurs voiles candides,
Semblent, sur les tapis damassés de rosiers,
Un amoncellement de fleurs de cerisiers
Que l’automne porta sur des brises languides.

Les fontaines de marbre, en prismatiques jets,
Sur le miroir des eaux les feux versicolores
Des dômes scintillant dans les pâles aurores,
L’image dans le ciel des minarets légers,

Les quartiers érigés en bordure de plage,
Gourbis sur pilotis dans le soleil couchant,
La barque du pêcheur, le praho du marchand,
Dérivant sur des jeux d’opalescent nuage,

À l’horizon sans fin les mirages dansants,
Spirales d’opium, lumières d’alchimie,
La marine caverne où suinte l’huile amie
Et qui souffle dans l’air son or, comme un encens,

Diadème royal des gloires séraphiques,
Perles, jades, saphirs, nacre, rubis balais,
Floribond sultanat de l’archipel malais,
Brunei Darussalam, Alhambra des tropiques !

*

Compulsant les Corans de cuir enluminés,
De vieux sages chenus, fléaux de l’hérésie,
Sourient au califat éternel de l’Asie,
Au djihad dans la jungle, aux temples calcinés…

 

***

L’Union mystique

 

L’insigne Aboul Kacem, Shîa de Wasseypur,
Découvrant en son âme un reste d’injustice
Qui le rendait aux yeux d’Allah trois fois impur,
Blessé, se retira dans l’ombre rédemptrice.

Tant de nuits à veiller, de lamentations
Parmi les flagellants, sous la bannière noire,
Et son sang répandu dans les processions
En l’honneur des martyrs, pour Sa plus haute gloire,

Lui conféraient partout l’estime et le respect,
Grâce à la sûreté de sa forte doctrine.
Tel un juge, il était profond et circonspect,
L’amour du Dieu de vie habitait sa poitrine.

Et comme sa vertu rayonnait hors de lui,
Que ses regards jetaient de séraphiques flammes,
Qu’il parlait doucement, qu’il n’avait jamais nui,
Bien qu’il ne fût point riche il avait quatre femmes.

Il n’éprouvait d’ailleurs point d’orgueil en cela ;
Mais, elles, le servaient avec la diligence
Qu’inspire au cœur ému le cœur qui l’appela,
Elles étaient amour, dévotion, silence,

Comme lui-même était pour l’Unique son Dieu.
Parce que le plaisir non prescrit est barbare,
L’humble recueillement qu’il avait en tout lieu
Accusait le seigneur chez cet homme si rare.

Et c’est ce front viril et sage, noble front,
Que l’on vit s’incliner un jour : une pensée
D’indignité complète et de coupable affront
Accablait durement son âme, terrassée.

Ainsi, toujours le cœur épris de pureté,
Quand il voit un reflet de la Miséricorde
Se languit du seul bien qu’il aura convoité :
L’union, au-delà même de la concorde.

 

Wasseypur est une ville du nord-est de l’Inde, dans l’État du Jharkhand, avec une forte population chi’ite (Shîa). Mon attention a été appelée sur cette ville par le film indien Gangs of Wasseypur (2012), qui décrit bien, par moments, l’atmosphère de cette communauté chi’ite indienne.

 

*

Mina de Batavia

 

Te souviens-tu, Mina, d’Amsterdam en hiver ?
La glace des canaux entre les ponts de brique,
Quand le soleil parfois dardait un bref éclair
Sur les pignons chaulés, rayonnait, phosphorique.

Dans ta chambre d’enfant, avant de t’endormir,
Tu regardais tomber la neige de la nue ;
Sur la manne que rien n’aurait pu contenir,
La lanterne jetait une flamme ténue.

Mina, te souviens-tu du village frison,
Ce hameau de pêcheurs qu’habitait la grand-mère,
Sur une plage blanche où courait l’horizon
Si vaste, nébuleux, parsemé de lumière ;

La maisonnette basse, où l’on vivait de peu,
Le sombre intérieur, avec la cheminée
Où craquaient les fagots agités par le feu ?
Le chat y réchauffait sa tête illuminée.

Te souviens-tu, Mina, du printemps revenu,
Quand les fous tulipiers semaient sur la campagne
Des arcs-en-ciel de fleurs où de ton pas menu
Tu promenais ta joie, avec une compagne ?

Traversant ses éclats d’opale girasol,
La brise caressait ta chevelure blonde ;
Tu passais, souriant, comme un blanc tournesol.
Sans le savoir – ou bien ? – vous régniez sur le monde.

Tu quittas le pays des jours heureux, Mina,
Pour grandir sous des cieux lointains et légendaires,
Où diables, où héros, tout le Ramayana
Déclame, aux flexions des jeunes bayadères.

Tu découvris là-bas, par l’éclatant azur,
L’archipel verdoyant baigné d’ondes si claires
Qu’on en peut voir le fond, et, à Borobudur,
Sous des ylangs-ylangs, les Bouddhas tutélaires.

Tu visitas la cour des sultans de Johor ;
Chacun t’y souriait, un peu par politique,
Beaucoup par déférence, et, dans les palais d’or,
On déploya pour toi la pompe asiatique.

Tel est de ton pays le clair rayonnement
Qu’il t’emporta, Mina, jusqu’en Papouasie,
Où quelques Hollandais avec acharnement
Cultivent loin de tout des vergers d’ambroisie.

Contemplant les versants des hauts monts inconnus
Tapissés de forêts, bruissants de ramage,
Tu cherchais, grand ouverts tes yeux bleus ingénus,
L’oiseau de paradis au chatoyant plumage.

Car tu vis dans l’empire aimé du Stathouder,
Ce monde que soutient l’altière République.
Te souviens-tu, Mina, d’Amsterdam en hiver,
La glace des canaux entre les ponts de brique ?…

 

Les « fous tulipiers » sont une allusion à la passion dont se prirent les Hollandais pour la culture des tulipes quand ces bulbes d’Anatolie commencèrent à être introduits en Europe. L’expression est consacrée.

***

 

Diérèses s’écartant de la prononciation courante (par ordre d’apparition)

dé-fi-ant (3 syllabes)

cons-tel-la-ti-ons (5)

si-len-ci-eux (4)

jou-euses (2) (les-jou-eu-ses-de-luth, à lire de cette manière, forment les six syllabes de l’hémistiche)

mu-e-zzin (3)

o-pi-um (3)

di-a-dème (3) (di-a-dè-me-ro-yal : six syllabes)

Shî-a (2)

la-men-ta-ti-ons (5)

pro-ce-ssi-ons (4)

dé-vo-ti-on (4)

u-ni-on (3)

in-té-ri-eur (4)

sou-ri-ant (3)

fle-xi-ons (3)

sou-ri-ait (3)

a-si-a-tique (4)

bru-i-ssants (3)

Sonnets des conquistadores

Les cinq sonnets sont tirés, pour les deux premiers et le quatrième, de mon recueil Le Bougainvillier (2011) et, pour les deux autres, de mon recueil Opales arlequines (2012), où ils ont paru sous une forme un peu différente que je pense avoir améliorée ici. Les deux recueils ont été publiés aux Éditions du Bon Albert.

Les sonnets sont suivis de quelques notes ainsi que, pour permettre au lecteur non familier avec les règles de l’écriture versifiée de pratiquer la scansion de l’alexandrin et d’éprouver ainsi pleinement la régularité de la construction prosodique, d’indications sur la manière de prononcer certains mots quand ils s’écartent de la prononciation ordinaire (diérèse). Pour de plus amples détails sur « Comment lire un alexandrin », voir ma note à ce sujet ici.

Codex Tudela (aztèque)

*

Les Conquérants

Vers la cité lacustre aux blanches pyramides
Dont l’image frémit au loin tel un brandon,
Des soldats castillans le sinueux cordon
Meut sa reptation par les gouffres humides.

Seigneurs ambitieux, roturiers intrépides,
Portant à leurs baisers la Vierge du pardon,
Qui tenant le mousquet, qui le grand espadon,
Chacun lève les yeux aux horizons livides.

Rutilants de sueur et couverts d’armement,
Grondent les destriers, dont le hennissement
Frappe les mécréants d’une terreur sacrée.

La gueule des canons prête à vomir l’enfer,
Le civilisateur par la croix, par le fer,
Cortez ! serre les doigts de Malinche enfiévrée.

*

El Dorado

Parmi l’écroulement des lourdes frondaisons,
La brume s’amoncelle en loques sur le fleuve
Où glisse le serpent, où le fauve s’abreuve ;
Sur la rive des fleurs diffusent leurs poisons.

Ce qui croît dans la nuit de tant d’exhalaisons
Sous l’eau disparaîtra : que seulement il pleuve
Et que, hors de son lit, le méandre se meuve,
Il engloutit le fruit charnu des floraisons.

L’air semble traversé de tremblements hectiques ;
Grouillant, décomposé, saturé de moustiques,
Ce désert inconnu souffle un miasme lépreux.

La fièvre illuminant leurs faces incolores,
Conquérants de l’enfer dans ce puits ténébreux,
Rêvent d’El Dorado les preux conquistadores.

*

Tonatiuh

De Pèdre Alvarado l’éclatante blondeur,
Telle que le dieu blanc en fit la prophétie,
Lui confère sur tous pleine suprématie,
Dont il reçut le nom de Soleil, ou Splendeur.

Lançant sur les païens sa fanatique ardeur
Au sommet qu’une odeur âcre, horrible, rancie
D’organes calcinés, de sang humain vicie,
Il gravit les degrés du temple de hideur.

Et la troupe assaillie au milieu de la rampe,
Par en bas – à leur suite on se bouscule, on rampe –
Par en haut – comme un sac ouvert répand ses grains –

Suspendue aux gradins étrangle sa victime ;
Par indistincts paquets, les combattants étreints
Plongent de toutes parts, en hurlant, dans l’abîme…

*

Balboa l’explorateur

Au travers de la jongle épaisse et ténébreuse,
Où règne tout le jour une nuit de tombeau
Qui ne tempère point la chaleur de fourneau,
Dans les palmes Nuñez un passage se creuse.

Le tonnerre grondant roule sa plainte affreuse,
Menaçant de verser des cataractes d’eau,
De noyer, d’emporter la troupe et son fardeau
Dans des fleuves géants de glu cadavéreuse.

Les lacis sont hantés de fantômes criards.
Parfois, croyant se perdre en d’étranges brouillards,
Le convoi démolit des toiles d’araignée.

Singe ailé, dans le soir volète en frétillant
Le vampire chafouin quêtant une saignée,
Et le jaguar le suit de son œil scintillant.

*

Los Desollados (Les Écorchés)

« …la fleur des Cavaliers, portant
Le pennon de Castille écartelé d’Autriche…
»
(José-Maria de Hérédia, Les Conquérants de l’or)

Conquérant fondateur de Grenade et Bruxelles
Dans l’isthme américain, sylve du colibri,
Du quetzal chatoyant et du saïmiri,
Don Fernand de Cordoue embusque ses nacelles.

La salade d’acier jette des étincelles,
La brigandine flambe, au blanc damas fleuri ;
De l’adversaire monte un sombre et vaste cri,
Et les Impériaux restent droits sur leurs selles.

Le dieu Xipe Totec conseilla ses dévots :
Pour inspirer l’horreur à ces hommes nouveaux,
Chacun a revêtu la peau d’une victime.

Les écorcheurs, drapés dans ces hideux chagrins,
Vont au sanglant carnage, à leur campagne ultime
Tels que des morts vomis d’infernaux souterrains.

*

Les Conquérants

rep-ta-ti-on (quatre syllabes du fait de la diérèse sur « -tion » : ti-on)

am-bi-ti-eux (4)

Tonatiuh

Pèdre Alvarado : Pedro de Alvarado, conquistador du Mexique aux côtés de Cortez. Les Aztèques l’affublèrent du nom du soleil, Tonatiuh, qu’ils représentaient la langue tirée car assoiffé de sang (cette explication du surnom d’Alvarado est due à l’écrivain mexicain Homero Aridjis).

Balboa l’explorateur

Nuñez : Vasco Núñez de Balboa, qui traversa le premier l’isthme du Panama jusqu’à l’océan Pacifique. La monnaie du Panama, le balboa, est nommée d’après lui.

Los Desollados

sa-ï-mi-ri (4 syllabes) (également appelé singe-écureuil ou sapajou)

Le titre du sonnet et le poème lui-même renvoient à l’entrée Desollados dans le Diccionario de Americanismos (1942) du Mexicain Santamaría : « Les Espagnols donnèrent ce nom aux Indiens Maribios du Nicaragua parce que, pour effrayer les conquistadores, ceux-ci massacrèrent de nombreux Indiens, les écorchèrent et se couvrirent de leurs peaux, plaçant en première ligne dans les combats ceux qui étaient ainsi revêtus. » (Los españoles llamaron así a los maribios que vivían en Nicaragua, porque para espantar a los conquistadores, mataron a muchos indios, los desollaron y se vistieron con sus pellejos, colocando en primera linea para pelear a los que iban revestidos de ese modo.) À noter que l’écorchement des victimes de sacrifices humains et le port de leurs peaux par les prêtres étaient courants dans la religion aztèque, en honneur du dieu Xipe Totec nommé dans le poème.

Don Fernand de Cordoue : Francisco Hernández de Córdoba, qui fonda les premières villes coloniales d’Amérique centrale, dont Granada (Grenade) et Bruselas (Bruxelles), cette dernière rappelant ce qu’était l’empire espagnol en Europe à cette époque, tout comme la citation du poème de Hérédia. La monnaie du Nicaragua, le cordoba, est nommée d’après Fernand de Cordoue.

La salade est un casque fermé et la brigandine une armure (le damas renvoie à la technique du damasquinage, c’est-à-dire d’ornementation du métal par alliage, une technique reçue par les Espagnols des Maures d’Andalousie).