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De la versification 2

Le présent billet fait suite à Versification française : Prolégomènes (x). Dans la mesure où je n’entre pas encore ici dans un exposé méthodique des règles de la versification, on peut considérer qu’il s’agit de prolégomènes à nouveau. Cependant, le lecteur qui n’aurait pas une connaissance générale des principes de la versification aura peut-être du mal à suivre, car il s’agit de la présentation critique, sur quelques points particuliers, d’une brochure présentant ces règles ; dès lors que j’aborde des points particuliers, il est à craindre que le défaut de familiarité avec les principes généraux rende cette lecture difficile.

Je tiens cependant à rédiger cette note préalablement à des travaux plus pédagogiques (au cas où je déciderais un jour de m’atteler à cette tâche) afin d’appeler l’attention des poètes souhaitant se familiariser avec la versification française sur certaines erreurs, imprécisions et confusions que j’ai trouvées dans cette brochure, dans la lignée de mon précédent essai, où je dénonce entre autres choses une fâcheuse erreur de présentation et, semble-t-il, d’interprétation relativement aux allitérations et assonances, de la part de personnes dont les qualifications sont a priori au-dessus de tout soupçon (en gros, des professeurs de lettres).

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La brochure dont je veux parler, pour commencer n’a pas de titre. Il s’agit de feuillets imprimés que m’a remis il y a une dizaine d’années une poétesse qui s’occupait à l’époque d’une revue appelée Les Céphéides ainsi que d’un prix de poésie Maurice Rollinat. Cette brochure de seize pages est en deux parties : « Du vers » (pp.1-14) et « Des formes fixes » (pp.15-6, visiblement incomplète puisqu’elle ne parle que du sonnet). Je ne trouve aucun nom d’auteur.

L’auteur anonyme résume, c’est assez clair, le point de vue du poète Martin-Saint-René (pseudonyme de Gustave Lucien René Martin, 1888-1973), nommé à de multiples reprises. Martin-Saint-René est l’auteur d’un traité de versification –non cité par notre auteur anonyme– sous le titre assez pompeux† de Précis de poésie pour servir à la composition rationnelle des vers, qui serait de 1932 (réédité en 1953). C’est vraisemblablement ce précis que suit la brochure anonyme.

Cet auteur anonyme indique d’ailleurs formellement suivre l’œuvre de Martin-Saint-René. Il écrit en effet, p. 11, à la section « De la diphtongue » : « Voici les tableaux, merveilleusement clairs, établis par Martin Saint-René et que sa dévouée secrétaire et exécutrice testamentaire Louise Chassagne m’a autorisée à faire paraître, puisque je poursuis sa tâche. »

Il convient que je cite mes propres sources avant d’aller plus loin car mon point de vue s’appuie sur elles quand il diffère de celui de l’auteur anonyme et/ou de Martin-Saint-René (que j’abrégerai à présent en MSR).

Ces sources sont au nombre de deux : (1) L’art des vers d’Auguste Dorchain (1857-1930), 2e édition, sans date (il semble, après une rapide recherche, que la 1ère édition date de 1905 et celle-ci de 1920), et (2) Le Dictionnaire des rimes, précédé d’un Traité de versification française, de Louis Cayotte, de 1913. Le traité de Cayotte fait 38 pages. Comme la plaquette tirée de MSR, c’est donc un vade-mecum pratique, tandis que le livre de Dorchain, de plus de 400 pages, est en quelque sorte un traité scientifique (ce sont les réflexions d’un poète sur son art).

Les trois auteurs cités sont tous des représentants du classicisme le plus exact, et il convient ici d’ouvrir une parenthèse. Parmi les grands noms de la poésie française, certains, comme Aragon, écrivaient encore en vers dans les années soixante (voyez par exemple les poèmes du Fou d’Elsa, 1963). Le plus souvent, ces œuvres ne suivent cependant plus le corpus des règles dites classiques mais un mélange de ces dernières et d’innovations, quant aux rimes, au compte des syllabes, etc. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui le genre « néo-classique » bien que ce dernier se caractérise en fait principalement par l’idiosyncrasie, chacun y allant de sa façon de versifier (quand il serait tellement plus simple, et sans doute de meilleur goût, dans ces conditions, d’écrire des vers libres). Les règles néo-classiques suivies par nos poètes célèbres sont néanmoins celles, à peu près, qu’a rappelées Aragon dans l’essai La rime en 1940 (dans le recueil Le Crève-cœur) et concernent en particulier la distinction des rimes féminines et masculines, à la suite des remarques de Guillaume Apollinaire à ce sujet. – Je reviendrai, Deo volente, sur cet essai d’Aragon dans un autre billet.

D’autres poètes encore, tels que Robert Sabatier, ont continué d’écrire des vers classiques mais sans rimes, des « vers blancs » (voyez par exemple Icare et autres poèmes, 1976). Comme ces vers sont en outre insérés dans des strophes régulières, on a au premier regard une poésie tout ce qu’il y a de classique. Où manque cependant l’élément le plus déterminant. Si certains de ces vers sont très beaux, l’intérêt d’une telle démarche n’est toutefois guère évident. Y a-t-il rien qui puisse donner le sentiment de la décadence littéraire comme cette imitation sur le mode inférieur, tout comme l’architecture de l’Égypte ancienne, contrainte, aux basses époques tardives, d’imiter en dégradé la technique des anciens que l’on n’arrivait plus à reproduire ? Je crois sincèrement que le vers libre est préférable à toutes ces imitations où la plupart des prétendues innovations vont dans le sens de la facilité : chez Sabatier et ceux qui l’auraient suivi (s’il y en a), on continue de compter les syllabes mais on ne rime plus, chez d’autres, comme Aragon, on continue d’écrire des alexandrins mais on ne respecte plus la césure à l’hémistiche, etc. Au moins le vers libre peut-il passer pour un choix délibéré, conscient, raisonné contre la prosodie et donc se défendre par-là d’être une forme de décadence, se revendiquant au contraire d’un renouvellement. Autant je fais crédit à cette démarche, autant les divers compromis « néo-classiques » m’inspirent le plus grand scepticisme.

D’un autre côté, les théoriciens de l’art classique ne sont pas non plus toujours modérés††, et il existe une réelle tendance à vouloir enserrer la versification dans des contraintes toujours plus grandes. Alfred de Musset s’opposait déjà à l’enrichissement imposé de la rime, par exemple, et je l’approuve, en particulier parce que c’était un pas vers ce qu’Apollinaire et d’autres critiquaient en introduisant des innovations « néo-classiques », à savoir que plus la jauge de la richesse d’une rime est haute plus on restreint le nombre de mots pouvant rimer entre eux et donc plus on va vers un état de la poésie où les mêmes mots riment ensemble. (C’est déjà une admission assez pénible, pour un poète classique, que lorsque Lamartine emploie le mot « cieux » à la rime, il y a de bonnes chances –je n’ai pas fait le calcul mais un logiciel le pourrait facilement– qu’on trouve des « yeux » au vers suivant.)

Je pose en principe (de ma propre pratique poétique) que la poésie classique a historiquement atteint son équilibre et qu’elle ne peut plus évoluer dans un sens ou dans un autre, ni vers moins ni vers plus de contraintes, si ce n’est marginalement, sans dégénérer. Ce point d’équilibre est représenté par Victor Hugo, dont les « révolutions » sont à vrai dire, du point de vue contemporain ignorant de la technique prosodique, totalement imperceptibles, car elles ne portent que sur (1) une plus grande souplesse dans la césure de l’alexandrin, qui reste cependant toujours à l’hémistiche, et (2) une plus grande souplesse dans l’enjambement (d’un vers à l’autre, par un retour à ce que permettait la prosodie française avant Malherbe).

S’agissant de (1), je souscris ; s’agissant de (2), tout en souscrivant, je ne peux m’empêcher de constater qu’elle entraîne des effets choquants dans la scansion. (En réalité, c’est le cas de [1] également et je ne suis donc pas très cohérent, mais les effets choquants de [1] me paraissent moins critiquables, car bien moins choquants, que ceux de [2]). Peut-être faudra-t-il admettre un jour que le point d’équilibre était atteint, en réalité, chez Malherbe, Boileau, Racine, que les révolutions, imperceptibles pour le commun, du père Hugo sapaient le vers en attaquant la scansion, et qu’après lui la versification classique ne pouvait par conséquent, à terme, que s’écrouler ?†††

Les grands versificateur ultérieurs, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud…, qui ont révolutionné la poésie à leur manière, n’ont cependant produit aucune innovation dans la prosodie elle-même (voyez néanmoins les remarques à 1/ infra sur les vers impairs). Leurs effets les plus novateurs sur le plan formel sont dans la continuité des innovations (1) et (2) introduites par Hugo. Puis vinrent les innovations d’Apollinaire déjà évoquées et nous entrons alors dans une nouvelle ère que l’on peut qualifier de crépuscule de la poésie classique. Mais, comme Hugo en son temps, Apollinaire cherchait à remédier à des problèmes au sein de la forme, sans considérer que la forme elle-même avait fait son temps. Cependant, et c’est un point que je discuterai en examinant l’essai précité d’Aragon, on peut critiquer ce point de vue lui-même, tout comme on pouvait critiquer celui de Hugo, dans les innovations duquel pourrait être décelée la cause première de la décadence ultérieure. Certes, il m’en coûte d’écrire cela, puisque je suis, au plan formel, la versification « hugolienne » dans ma propre activité. D’autre part, la poésie classique est devenue secondaire dans toutes les littératures occidentales et l’évolution ne peut donc guère être imputée à tel ou tel auteur – si ce n’est par l’influence prédominante de la littérature française sur nombre de littératures européennes encore à l’époque.

Toujours est-il que telle est la poésie que nous appelons ici classique, non celle de Malherbe et Boileau (qui l’est, indéniablement, à un stade de ses conventions plus ancien) mais celle de Hugo et de toute la période qui va de ce dernier à Apollinaire ou à tous ceux qui n’ont ni suivi les innovations d’Apollinaire ni choisi le vers libre, et qui ont disparu de ce qui s’appelle le monde littéraire qui compte.

†Je dis que ce titre est pompeux car personne n’ambitionne d’écrire des vers « rationnellement » et la formule est donc malheureuse. Il me paraît toutefois évident qu’elle se veut la traduction d’une pensée que je partage, à savoir que les règles de la versification reflètent une connaissance rationnelle empirique d’un ensemble de lois esthétiques orientée vers la production d’un effet maximal. Ces lois relèvent de domaines multiples, à commencer par la physiologie (la physiologie des sens). Le vers est né dans la culture orale, où il représentait la seule technique de communication. Que cette technique particulière ait été supplantée par bien d’autres depuis lors n’empêche pas qu’elle reste puissante dans son domaine. Je ne suis pas le seul à vouloir écrire des vers après avoir ressenti l’effet profond que les vers produisent.

††Pour le public, ces gens n’existent pas. Et pourtant. J’ai nommé plus haut une revue, qui se présentait comme l’organe d’un Conservatoire de la poésie classique française, et j’ai moi-même contribué pendant plusieurs années à la revue de poésie Florilège, où le vers classique occupe une place importante. Malheureusement, la qualité de cette production contemporaine me laisse dans l’ensemble très sceptique. Le présent essai n’est pas tant un appel à lire ce qui s’écrit en poésie classique aujourd’hui, car je craindrais beaucoup de déception de la part du lecteur, qu’une invitation à en écrire soi-même, en espérant que des poètes dignes des grands noms sauront se distinguer.

†††Hugo ne se serait jamais permis d’écrire un alexandrin où la césure médiane tombât au milieu d’un mot (et je ne sais qui peut être considéré comme l’introducteur de cette « innovation », laquelle, pour le coup, me paraît être l’une des plus propres à faire parler de décadence, compte tenu de l’impossibilité totale où de tels vers mettent le lecteur de scander). Avec un peu d’exagération (car le problème résidait principalement dans des principes de la dramaturgie que je ne discute pas ici), on peut dire que la fameuse bataille d’Hernani, nouvelle bataille entre les anciens et les modernes, portait sur un enjambement. L’effet d’un enjambement paradoxal (« l’escalier / Dérobé ») peut être en soi comique, bien que ce ne soit pas l’effet recherché ; or, ce qui est comique sans le vouloir doit-il être porté au crédit de l’auteur ou à son débit ? Les défenseurs de Victor Hugo disaient à son crédit car ils prétendaient avec leur champion que les règles de l’enjambement, trop rigides, devaient être assouplies. Les détracteurs de cette incongruité burlesque n’auraient-ils pas dû se contenter d’en rire ? Las ! comment le pouvaient-ils, voyant que l’on en faisait un argument ? Or de tels enjambements tirés par les cheveux doivent nécessairement rendre le travail des acteurs plus difficile et forcer leur diction de textes versifiés vers celle d’une pure et simple prose, ce qui n’a pas manqué de se produire avec le temps. Cayotte défend ainsi l’enjambement : « Il est devenu très fréquent avec la réforme romantique et d’autant plus fréquent que la rime plus riche rendait plus sensible le rythme du vers. » (p.XXIII) L’enrichissement de la rime évoqué plus haut, vu comme un progrès, aurait donc servi à déliter la structure du vers par un autre côté. Le vers malherbien est le seul qui permette à l’acteur (ou au lecteur de vive voix) de rendre la versification avec le plein effet que ses règles ont pour but de produire. Dès lors que l’on acceptait les enjambements paradoxaux avec les gilets rouges de la bataille d’Hernani, on rendait futile le fait d’écrire des pièces en vers. L’histoire a donc donné raison aux « anciens » dans cette bataille. Le drame romantique est une figure paradoxale et transitoire entre le drame classique et le théâtre en prose. Les « anciens » le savaient, les « modernes » étaient aveugles.

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Voyons à présent ce que l’auteur anonyme de la plaquette nous dit au sujet de l’art des vers.

En puisant dans Martin-Saint-René, notre auteur énonce des incongruités dont il ne paraît pas conscient. C’est ce genre de choses que nous entendons pointer du doigt car elles sont de nature à donner une image erronée de la versification à ceux qui voudraient la pratiquer.

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1/ L’impair

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Prétendre qu’« [i]l n’y a pas de vers de 9 ou 11 pieds, en prosodie régulière ils sont en dehors du rythme » (p.1), alors que le Français moyennement cultivé a vaguement entendu dire que ces vers sont la spécialité de Verlaine (« l’impair »), ressemble beaucoup à de l’outrecuidance, car Verlaine passe pour un excellent versificateur. Son intérêt pour les vers impairs, qui ne me paraît ni blâmable ni particulièrement recommandable, avait sans doute, né d’une lassitude des formes plus communes, un petit côté provocateur à l’époque, mais lâcher une telle phrase comme si Verlaine n’avait jamais existé, c’est quelque chose.

Cayotte est bien plus pondéré et, selon moi, dans le vrai : « Le vers de neuf syllabes, ou ennéasyllabe, fut peu employé jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle, sauf dans la déclamation musicale, chansons ou opéras. La recherche de formes neuves ou rénovées amena les poètes, postérieurs à Théodore de Banville et à Paul Verlaine, à étudier les conditions d’équilibre de ce mètre impair. » (p.IV) & « Le vers de onze syllabes ou endécasyllabe, comme le vers de neuf, n’a été usité d’une façon courante que dans la seconde moitié du XIXe siècle, et surtout depuis Paul Verlaine qui, dans son Art poétique, conseilla de préférer l’impair à tous les autres mètres. » (p.V)

Il faut croire que MSR ne goûtait pas, mais vraiment pas du tout, l’Art poétique de Verlaine, cependant c’est là une opinion hétérodoxe et il eût par conséquent été bienvenu, en la citant, d’en présenter les raisons ; sans cela, on cherche à faire passer clandestinement une hétérodoxie (qui peut au demeurant ne pas être sans mérite) pour un point de vue établi. En l’occurrence, je suis frustré de ne pas connaître les raisons de MSR car elles ont pour elles un certain sens commun poétique dans la mesure où ces vers n’étaient guère usités avant Verlaine, qui cherchait du neuf.

Ce sens commun hypothétique a cependant des limites car il ne porte que sur les vers de 9 et 11 syllabes et non sur tous les vers impairs, Cayotte rappelant, au sujet du « vers de sept syllabes, ou eptasyllabe (sic : plus souvent, heptasyllabe) » que « La Fontaine l’employa beaucoup ». Que les vers de 9 et 11 vers soient « en dehors du rythme » alors que les vers de 7 syllabes seraient quant à eux « dans le rythme », me rend très douteuses les raisons sous-jacentes à l’affirmation elle-même. La raison principale en est sans doute qu’il faut une césure dans ces vers impairs plus longs et que la césure d’un vers impair ne peut couper le vers en deux parties égales, par définition. Une fois qu’on a dit cela, il reste à dire pourquoi ce serait « en dehors du rythme ». (Je montre sans doute là mon défaut de connaissances en matière d’écriture musicale, alors que je soupçonne MSR de vouloir raisonner à partir de ce genre de connaissances ; je ne peux donc dire si, pour lui, loin d’être un équivalent de la technique du contretemps, laquelle resterait dans les limites du classique musical, ces vers impairs longs nous font basculer vers l’équivalent de l’atonalité musicale, plus du tout classique.)

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2/ L’e muet des verbes au pluriel

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« Les mots terminés par un E muet qui se trouvent être au pluriel comme : joiespatriesoiesnouent, sont absolument interdits dans le vers et ne peuvent être utilisés qu’à la rime. Il en est de même pour les verbes à la troisième personne du pluriel, où l’ent fait suite à une voyelle sonore, à tous les temps, sauf à l’imparfait et au conditionnel. » (p.3)

Dans le membre de phrase « à tous les temps, sauf à l’imparfait et au conditionnel », c’est « sauf à l’imparfait et au conditionnel » qui devrait être souligné, puisque l’exception, considérable en soi, fait que la règle ne s’applique en fait qu’au présent et au présent du subjonctif, les quatre temps en question étant les seuls où le cas de figure puisse se présenter (si je ne m’abuse). Pour le verbe nouer, on ne trouve au pluriel un e muet qu’au présent (ils nouent), au présent du subjonctif (qu’ils nouent), à l’imparfait (ils nouaient) et au conditionnel (ils noueraient). Nous avons par conséquent une règle qui ne peut s’appliquer qu’à deux temps, puisqu’à l’imparfait et au conditionnel, par convention, elle ne s’applique pas et qu’à tous les autres temps elle ne peut pas trouver à s’appliquer.

Dès lors la question se pose de savoir s’il convient de garder ce traitement exceptionnel pour le présent de l’indicatif et le présent du subjonctif. Certes, la règle découle du fait que l’e muet final ne peut s’élider quand le mot est terminé par une marque du pluriel, mais puisqu’une exception est permise pour certains temps je serais enclin à étendre l’exception aux deux présents également, c’est-à-dire à tous les verbes conjugués, car je ne vois pas en quoi « ils voyaient » et « ils voient » appellent un traitement différent. Autrement dit, il me semble, pour qu’une exception soit cohérente en la matière, qu’elle concerne tous les e muets suivis de la marque du pluriel en -nt.

En p.7, l’auteur rappelle que les verbes à l’imparfait et au conditionnel font des rimes masculines, à savoir, « elles nouaient » est une rime masculine parce qu’« elle nouait » est une rime masculine. A contrario, « ils nouent » est une rime féminine, tout comme « il noue ». Mais ce point, qui établit une différence entre des temps au point de vue de la rime, n’implique pas une différence au plan qui nous occupe ici.

On trouve dans Lamartine « Beaux enfants de la nuit, que vos yeux soient ouverts ! » (La chute d’un ange). Je note également ce vers de Charles Coran, un contributeur du Parnasse contemporain : « Ô le triste climat, maudits soient les hivers ! »

En p.7 encore, l’auteur explique que « quelques verbes au présent suivent la même règle » que les verbes à l’imparfait, à savoir : comme « il fuit » est masculin, « ils fuient » est masculin et peut donc figurer tel quel à l’intérieur d’un vers. Par conséquent, dans l’exemple que j’ai pris, « ils voient » est également permis. Cependant, et cela devient comique, cette permission ne s’étend pas au présent du subjonctif ! Car le singulier d’un tel verbe au subjonctif étant « qu’il fuie », son pluriel au subjonctif « qu’ils fuient » ne peut se voir appliquer la même règle ! L’auteur précise : « Bien entendu, la même forme n’a pas le même caractère au subjonctif où elle n’a pas la même exacte prononciation ». Il fallait oser : « fuient » indicatif n’a pas la même prononciation que « fuient » subjonctif††††. Ou plutôt « la même exacte » prononciation, c’est-à-dire la même prononciation, oui peut-être, mais pas la même exactement…

Ces subtilités ne sauvent pas, on le comprend, le vers de Lamartine cité plus haut puisqu’il s’agit là de toute façon d’un subjonctif. Or ce vers est tout de même sauvé, par la remarque suivante : « Pour soient (subjonctif du verbe être), l’ent a le même caractère de marque du pluriel qu’à l’imparfait du verbe (la conjugaison indique l’absence d’E muet : que je sois, que tu sois, qu’il soit). » (p.7)

L’excessive subtilité de ces règles plaide pour une simplification. (J’appelle l’attention du lecteur sur le fait qu’être subtil n’est pas toujours une qualité : voyez ce que dit Kant de la philosophie scolastique, caractérisée par sa subtilité [Subtilität].)

††††J’imagine qu’on puisse trouver une sorte de différence d’inflexion entre « ils fuient » et « qu’ils fuient » : qu’en est-il de la phrase « au cours de l’attaque ils fuient », ce « qu’ils fuient » indicatif est-il encore différent d’un « qu’ils fuient » subjonctif ? Même si c’était le cas, même si l’on ne pouvait jamais rendre la prononciation pour l’un et l’autre temps parfaitement identiques en toute rigueur, je gage que personne ne fait la différence en dehors de quelques cercles qui prennent peut-être trop au pied de la lettre certaines conclusions de linguistique. Quand des individus sont les seuls à entendre des voix, le plus souvent ce n’est pas une cause d’admiration. Mais surtout, pourquoi une simple différence d’inflexion devrait-elle avoir des conséquences dans un problème qui relève du compte des syllabes ?

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3/ L’hiatus

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« La règle est absolue : on ne peut accepter aucun hiatus en poésie. » (p.4)

L’auteur précise cependant que la règle ne s’applique qu’entre deux mots et pas à l’intérieur d’un même mot (comme « consensu-el »), avec une justification plutôt hermétique : « La rencontre de deux voyelles à l’intérieur d’un même mot : la diphtongue, est une liaison de sons coulés dans une même émission de voix, et est différente. Seuls font hiatus la rencontre de deux mots différents, en deux émissions de voix. » (p.4)

Je ne vois pas bien ce qu’est une « émission de voix », ici, puisque la voix, pour être quelque chose, doit forcément s’émettre, mais il est certain que la règle de l’hiatus ne peut s’appliquer à l’intérieur d’un même mot sauf à exclure par-là de la poésie un grand nombre de mots.

J’ajoute que la règle n’est pas non plus suivie pour certaines expressions, qui pourraient d’ailleurs être décrites comme « une liaison de sons coulés dans une même émission de voix », telles que : « çà et là », « peu à peu », « un à un »… Par exemple, dans Baudelaire : « Traversé çà et là par de brillants soleils » (Les Fleurs du mal).

Je trouve par ailleurs dans Hugo : « Sur le sommet du Pinde on dansait Ça ira » (Les Contemplations). Hugo a sans doute considéré le refrain sans-culotte « Ça ira » comme une seule et même « émission de voix », lui qui changea pourtant, comme l’indique Dorchain, un « là aussi » qui ne choque guère l’oreille en un « aussi là » rendant le vers illisible.

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4/ La consonne d’appui

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« Le manque de mots pour certaines rimes ne permet pas toujours de suivre cette règle [la consonne d’appui pour la rime] qu’on doit cependant respecter, chaque fois qu’on le peut. » (p.5)

Cette injonction est maladroite. Le principe est en réalité le suivant : même sans consonne d’appui, une rime est suffisante si le nombre de mots d’une langue pouvant rimer entre eux avec ce son est relativement faible. Une rime cothurne-diurne est amplement suffisante, sans que le poète se sente obligé d’employer le mot « taciturne » à la place de « diurne » (et la rime cothurne-taciturne peut quant à elle être considérée comme riche).

Et si je voulais trouver une rime avec « Mab, urne », il existe bien le mot « burne » qui me permettrait de respecter la règle de la consonne d’appui, mais la question est plutôt : est-ce que je le dois ? et la réponse est non.

Enfin, je refuse de pinailler quand la consonne d’appui manque même pour les sons plus communs, en particulier dans des pièces un peu longues. C’est le bon sens même. Certes, un sonnet gagne beaucoup à des rimes riches, mais dans des poèmes plus étendus ce serait un exercice de virtuosité qui pourrait y compris brouiller l’effet du poème, ainsi que le fait remarquer Dorchain, pour qui le pittoresque peut appeler un rythme soutenu de rimes riches, des pièces plus intimistes nullement.

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5/ La rime seulement auriculaire

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« [I]l faut bannir les rimes inexactes comme Toi et ToitLuit et LuiNuit et ennui » (p.6)

Le faut-il, après Baudelaire : « Il rêve d’échafauds en fumant son houka. / Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat » (Les Fleurs du mal) ?

Personnellement, je n’adopte pas cette liberté de Baudelaire, sauf au pluriel, dont la marque annule la contrainte d’équivalence des consonnes muettes (d avec t etc.) : au pluriel, toutes les lettres muettes sont équivalentes. Je crois tirer ce principe de Dorchain ou de Cayotte ; je l’ajouterai en commentaire à ce billet si je retrouve le passage. Cela me paraît découler du principe même de la rime visuelle : la marque du pluriel dans les deux cas suffit à rendre la rime visuelle.

Encore une fois, notre auteur anonyme est un peu trop péremptoirement impératif, contre l’usage même des plus grands classiques pré-apollinariens. Baudelaire fait également beaucoup rimer le mot « sang » avec des participes présents en -ssant. Dès lors, la règle « il faut bannir… » demande d’abord, avant d’être suivie aveuglément, à être justifiée, si elle doit l’être, contre des exemples répétés de notre littérature.

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6/ La femme a-t-elle une âme ?

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« Le mot femme rime avec les mots en ame. Les mots en âme avec un accent circonflexe, ne riment pas avec ceux qui n’en ont pas, comme d’ailleurs couronne et trône ou homme et fantôme. » (p.6)

À ce stade, je pense qu’il est superflu de souligner que la rime femme-âme est fréquente. Cependant, au crédit de notre auteur, c’est un reproche que l’on faisait déjà à Voltaire.

Or le raisonnement de l’auteur est mauvais. Certes, l’o d’homme n’est pas le même que celui de fantôme, mais l’o de fantôme est le même que celui de chrome qui n’a pourtant pas d’accent circonflexe. Il ne s’agit nullement d’une question de graphie, et, pour ce qui est du son, j’avoue n’entendre aucune différence entre l’a de femme et celui d’âme.

Certes, je ne suis pas le meilleur juge en la matière puisque j’ai fait un jour rimer parfum et fin. Mon grand-père Cayla (paix à son âme), qui lut ces vers, appela mon attention sur le fait que le son n’était pas identique dans les deux mots. En exagérant beaucoup, sans doute, la prononciation, il me fit entendre une vague différence ; je changeai donc mon poème et n’utilise plus cette rime, sans pour autant être capable de prononcer des sons différents pour ces mots, sauf à produire un effet comique. (En l’absence de différence sensible, les consonnes muettes m et n étant équivalentes, la rime est correcte.)

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7/ De la variété linguistique d’un couple de mots à la rime

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« Il faut essayer (ce n’est pas toujours facile, et ce n’est qu’une indication) de ne pas faire rimer deux noms, deux adjectifs, deux adverbes – en somme, chercher la variété et fuir la monotonie. C’est là que le chant intérieur et le travail de la composition jouent. » (p.6)

Cette fois l’auteur mitige l’impératif : « ce n’est qu’une indication ». Il n’y a toutefois qu’à se reporter au passage tiré de Boileau en p.4 pour voir ce que vaut cette indication :

Ayez pour la cadence une oreille sévère :
Que toujours dans vos vers le sens coupant les mots,
Suspende l’hémistiche, en marque le repos.
Gardez qu’une voyelle à courir trop hâtée
Ne soit d’une voyelle en son chemin heurtée.
Il est un heureux choix de mots harmonieux,
Fuyez des mauvais sons le concours odieux :
Le vers le mieux rempli, la plus noble pensée
Ne peut plaire à l’esprit, quand l’oreille est blessée.

Sur quatre rimes, une seule suit le conseil de notre auteur, la dernière, où pensée est un nom et blessée un adjectif. Autrement, riment entre eux (1) deux noms, (2) deux participes passés et (3) deux adjectifs.

Oui, la variété est une bonne chose mais une telle indication est au fond absurde car il est très fréquent que deux noms, deux adjectifs, etc., riment ensemble, c’est même le plus fréquent ; il n’y a donc aucune raison de dire « il faut essayer de l’éviter », une balourdise. C’est si le poète constate que toutes ou la plupart de ses rimes sont des noms ou des adjectifs, etc., et qu’il a donc gravement négligé la variété, qu’il doit retravailler son poème.

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8/ Sans commentaire

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« Les rimes trop faciles et banales sont médiocres, comme songe et mensonge. » (p.6)

Ici l’auteur atteint au monomaniaque. Dire qu’une telle rime est médiocre en soi, c’est complètement insensé. Il est au contraire évident que cette rime peut permettre d’excellents vers ; cela n’a rien à voir avec la rime elle-même, qui sera bonne si le poète est bon, médiocre s’il est médiocre.

J’insiste pour bien montrer à quel point le raisonnement est vicieux. Après avoir dit en 4/ qu’il fallait une consonne d’appui à la rime « chaque fois qu’on le peut », à présent l’auteur prétend interdire l’usage de songe et mensonge à la rime car, en dehors d’un improbable axonge (« graisse de porc fondue, utilisée comme excipient pour des préparations dermatologiques »), il n’existe pas d’autre rime avec cette consonne d’appui (du moins dans le Cayotte, même si parmi les quelque 36 000 communes de France on doit pouvoir trouver un nom qui convienne, et le poète n’aurait alors plus qu’à transporter son poème dans cette commune). Certes, un poète qui voudrait utiliser une consonne d’appui chaque fois qu’il le peut, même pour -onge (qui ne compte que dix-huit choix possibles dans le dictionnaire des rimes de Cayotte) n’aurait d’autre alternative, s’il écrit un vers se terminant par songe (mensonge), que de faire terminer le suivant par mensonge (songe). Dans ce cas, la rime devient en effet banale puisqu’on ne peut lire l’un de ces mots à la rime sans attendre l’autre, mais c’est là le résultat d’une règle (la consonne d’appui) elle-même exorbitante dans de nombreux cas et en particulier pour les mots à la terminaison relativement rare, comme ceux en -onge.

Enfin, il n’y a pas de rimes faciles ou difficiles ; je peux très bien utiliser le premier mot qui me vienne et écrire quelque chose d’excellent, comme je peux le faire et écrire quelque chose de mauvais.

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9/ Le cas des rimes embrassées

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« Au cours d’un poème, jamais une rime masculine ne doit être suivie d’une rime masculine différente (ou une rime féminine d’une rime féminine différente). Beaucoup de poètes débutants font la faute en commençant un quatrain par une rime du même genre que celle qui a terminé le quatrain précédent. » (p.8)

Ceci est démenti par la structure des deux quatrains d’un sonnet, qui reste cependant exceptionnelle. J’ai publié un certain nombre de poèmes où des quatrains à rimes embrassées suivent le modèle du sonnet et sont donc fautifs de ce point de vue, mais je revendique l’exemple de Baudelaire, dont le poème liminaire des Fleurs du mal, Au lecteur, est lui-même ainsi construit :

La sottise, l’erreur, le péché, la lésine,
Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
Et nous alimentons nos aimables remords,
Comme les mendiants nourrissent leur vermine.

Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches ;
Nous nous faisons payer grassement nos aveux,
Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux,
Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.

&c (On notera au passage la rime lâches-taches, que notre auteur, en 6/, a prétendu prohiber, ainsi que l’absence de consonne d’appui pour aveux-bourbeux, alors que la terminaison -eux n’est pas rare en français.)

Ici le « débutant » Baudelaire fait commencer un quatrain avec une rime féminine (lâches) alors qu’il a terminé le précédent aussi par une rime féminine (vermine). Baudelaire ne réitère pas cet écart dans le recueil, mais la mise en exergue, à la place liminaire, d’un poème présentant une structure considérée comme fautive, est significative. Quoi qu’il en soit, ceux de mes poèmes que j’ai écrits ainsi se revendiquent de ce modèle : le poème Au lecteur des Fleurs du mal.

Les rimes embrassées (a-b-b-a) sont les seules susceptibles de produire une telle « infraction » et, pour cette raison, exigent une alternance d’un quatrain à l’autre : le premier commençant par une rime féminine (ou masculine), le second doit commencer par une rime masculine (ou féminine), et ainsi de suite. Cette particularité rend l’usage normal des rimes embrassées un peu plus difficile : en effet, si un poète souhaite retrancher ou déplacer un quatrain dans son poème, c’est possible sans autre formalité avec des rimes croisées mais pas avec des rimes embrassées, car le retrait d’un quatrain aux rimes embrassées rompt la règle susdite, et le poète doit donc supprimer deux quatrains successifs ou ne rien supprimer.

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Conclusion

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La lecture de cette plaquette crée un sentiment allant de la douche froide au comique. L’auteur multiplie les injonctions péremptoires au point qu’elles risquent d’en devenir paradoxales. La tendance est clairement à la virtuosité, voire aux acrobaties, sans doute au détriment du fond. L’ensemble est maladroit et ne peut être que dissuasif. J’espère avoir rendu, par cette mise au point, la versification française plus attrayante, en lui ayant rendu purement et simplement justice.

Le zircon et le nard : Poèmes

En préface de mon précédent recueil, La Lune de zircon, j’expliquai la nécessaire présence du mot « zircon » dans le titre, laissant par ailleurs entendre que cet emploi, s’il restait isolé, pourrait n’être pas suffisant pour le but surnaturel que je poursuivais de cette manière. Ce pressentiment encore obscur est devenu depuis une certitude lancinante et je n’avais donc d’autre choix que de faire usage du même talisman, autrement injustifiable, pour le présent livre.

Florent Boucharel
octobre 2021

Ô Lune sur La Mecque !

Jules Laforgue

Gidá se chama o porto, aonde o trato
De todo o Roxo Mar mais florecia,
De que tinha proveito grande e grato
O Soldão que esse Reino possuía.

Os Lusíadas, IX, 3

La traduction française par Hyacinthe Garin, de 1889, des citations des Lusiades de Camões émaillant le texte (ci-dessus et au chapitre 2) est donnée en annexe (dans la partie Commentaires du présent billet).

Table des matières

  • Journal de Layla Zirgoun
  • Les Lusiadoïdes
  • Giallissimo
  • Le nouveau Magistrat d’Oz
  • La rose et les cendres (1991-1992)
  • À suivre

JOURNAL DE LAYLA ZIRGOUN

Portrait de l’auteur en émir Abdoullah, par Marc Andriot

I
La romance au téléphone d’or

Décroche, ô mon émir, ton téléphone en or…
Dans mon salwar kamiz indigo de tussor,
Seule, je me languis de ton bisht amarante ;
Tenant contre ma bouche une fleur odorante,
Je rêve à ton sourire et mon cœur, mon cœur bat
Si vite et fort, c’est comme un inouï combat,
Tendre et silencieux sur mon buste rebelle,
Dans mon sein soulevé qui te veut, qui t’appelle
Près de moi, dans la chambre ouverte sur le soir
De palmes du jardin, comme un grand encensoir
Purifiant l’air lourd de fraîcheur vespérale
Où le bulbul caché de sa gorge d’opale
Tire des sons divins qui charment ma langueur.
Quand la cane parfois lance son cri moqueur
De la mare aux joncs clairs, un instant d’hébétude
Me fait penser qu’elle a vent de ma solitude,
Allô ?

         –Madame, ici Brahim : le maître dort,
Méchoui copieux. Je lui ferai rapport.

*

II

Mon émir adoré, blanc comme une colombe,
Si sur ton bisht soyeux de mon œil fermé tombe
Une larme en silence et mon cœur a frémi,
C’est que je suis heureuse avec toi pour ami.

Ton keffiyeh m’a prise en un feston d’étoiles,
Je pleure de bonheur quand tu m’ôtes mes voiles,
Et Dieu t’a pardonné ton sourire, ce jour
Où tu me pris mon cœur, car tu portes l’amour.

Pleine ô pleine est la Lune et mon cœur plein de joie,
J’aime ô j’aime l’émir qui dans ses bras me ploie
Et son baiser si doux que j’en perds la raison
Et touche des cheveux et des mains l’horizon.

Mon ami, ce bonheur, cette ivresse inouïe,
C’est trop, c’est beaucoup trop, je suis évanouie,
Ô je t’aime, et suis folle, et toujours tu seras
Mon ami : si j’ai peur, tu me conforteras,

Si mes pas dans la nuit ou les sables s’égarent,
Tu me retrouveras où les bateaux s’amarrent,
Au port où je veux vivre avec toi ce bonheur
De vivre en ne faisant qu’une âme et qu’un seul cœur.

Mon émir, que je t’aime ! Ô laisse, laisse encore
Mes larmes de bonheur couler, jusqu’à l’aurore.
Jamais plus je n’aurai de peur, tu seras là,
Mon rempart, mon trésor, mon bonheur : Abdoullah !

*

III

Que je t’aime, Abdoullah, mon ami, que je t’aime,
Ami je t’aime tant, et j’ai lu ton poème
En pleurant, Abdoullah, de joie et de bonheur,
Il ne me reste plus de larmes pour la peur,
Je n’ai plus de sanglots pour les chagrins, la peine,
Ni pour l’aversion, la colère ou la haine,
Je n’ai plus, Abdoullah, que des larmes d’amour :
C’est la rosée, attar des fleurs, au point du jour.

*

IV

Abdoullah, mon amour, la nuit est claire et douce,
La dune sous la Lune est belle, pâle et rousse,
La brise fait frémir les palmes du jardin,
Pardonne-moi ce jour morose et mon dédain ;
Je ne le vois que trop quand le rossignol chante,
Que je fus avec toi froide, ô presque méchante,
Te disant : « Tu le veux, eh bien tu m’attendras. »
Abdoullah, je ferai tout ce que tu voudras.

*

V

Abdoullah, que veux-tu, les femmes sont ainsi,
Je t’ai causé ce soir des chagrins, du souci,
J’ai repoussé l’hommage instant de ta caresse
Et renié les mots si doux de ma tendresse,
Tu trouves mon reproche un peu trop vigoureux :
Ne m’en accuse pas et nous serons heureux.

Abdoullah, pauvre ami, ne fais pas cette tête,
Voici mes mains, prends-les, baise-les, fais-moi fête.

*

VI

Abdoullah, ça suffit, ô je regrette tout,
Je ne te connais plus, tu m’as poussée à bout,
La bave de tes mots me blesse, m’humilie,
Ma tendresse jamais ne sera plus salie,
Attends un peu que j’aille ameuter tout Paris
Sur ce qu’à ma vertu fait subir ton mépris,
Quelle âme de crapaud ! Comment, à la colombe
Qui de son vol léger ta bassesse surplombe,
Oses-tu proférer ces… Tu dis ? De l’humour ?
Tu payes de sarcasme et de fiel un amour
Duquel tu ne pourras jamais te montrer digne !
Adieu. Quand tu seras plus sage, fais-moi signe.

*

VII
L’Alhambra peut attendre

L’Alhambra peut attendre, endormi dans ses tours :
Mon Abdoullah, je t’aime et t’aimerai toujours.

Je ne sais ce qu’ont dit les sages de Cordoue,
Je veux juste garder ta main contre ma joue.

Kaboul est en ce jour un jardin taliban,
Moi je chante pour toi les cèdres du Liban.

–Or si les Talibans sont un peu fanatiques,
C’est pour mieux exploser les chars des Soviétiques.

Les Talibans en Chine ont un air compassé,
Leurs hôtes solennels sont de cuir damassé…

–Abdoullah, est-ce ainsi que tu contes fleurette ?

–L’Amour est Taliban : lancé, rien ne l’arrête !

*

VIII

Les femmes de ta vie, Abdoullah précieux,
Ces femmes, je voudrais leur arracher les yeux,
Les voir supplicier par Brahim, ton eunuque,
Balayer les débris de leur beauté caduque
Sur le sol tout poisseux où gicle le sang, noir
Comme leurs cœurs pourris, et voir le désespoir
Se muer en horreur dans leur lente agonie.
Cela me donnerait une joie infinie.

Tu fronces les sourcils ? Comment oses-tu, chien !
Quel amour est plus grand et plus beau que le mien ?

*

IX

Ô Dieu clément, unique, écoute ma prière,
Abdoullah m’humilie, abats cette âme fière,
Écrase son orgueil de fou vindicatif,
Aplatis sous ton pied cet insecte nocif,
Je veux le voir pleurer devant moi plein de honte,
Qu’il dise : « Ainsi périt le méchant qui t’affronte,
De prince me voilà tributaire à présent,
Affermis sur mon cou ton joug dur et pesant »,
Sinon je crains que passe –à moins que je ne meure–
Zaïnab, ma servante, un très mauvais quart d’heure.

*

X

Ta caresse de fou s’est transformée en crasse,
Cesse de voir en moi la source de ta race…
Je méprise la France, un État policier,
Méprise l’Angleterre, entrepôt d’épicier,
Je veux revoir Djeddah dans les brises salées
Sur la corniche, au bout les barques ensablées,
Quand le palmier se berce au chant du rossignol,
Son ombre violette ondulant sur le sol,
Djeddah dans la fraîcheur mauve du crépuscule…
Que l’Occident est laid, sordide et minuscule !

*

XI

Après le jour brûlant, c’est moi qui suis ta Lune,
Avec moi que tu vas prendre l’air sur la dune ;
La brise de la mer et son parfum salé
Désaltèrent ton front par le soleil hâlé ;
Ce que dit le murmure étoilé de cette heure,
Dont la voix familière est tout intérieure,
Mon amour, je le sais car je dépose en toi
Les rayons de ma vie en un geste de foi.

*

XII

L’améthyste du ciel est, dans le crépuscule,
Une fraîcheur exquise où le jardin ondule
Au chant du rossignol déployé par le vent,
Et nous pouvons quitter le havre de l’auvent
Pour humer le parfum des fleurs au bord des dunes ;
Je choie avec ferveur nos délices communes,
Et si tu vois alors dans mes yeux se former
Des larmes, souviens-toi qu’il est bon de t’aimer.

*

XIII
La chanson du bulbul

La chanson d’un bulbul dans les palmes virides
Enchante le jardin de ses trilles rapides
Tandis que la fraîcheur du soir va s’embaumer
De rose et de jasmin. Qu’il est bon de t’aimer.

La chanson d’un bulbul dans les virides palmes
Égaye le soupir au vent des treilles calmes,
Et ce délassement qui m’ouvre enfin tes bras
Distille des baisers, qu’altéré tu boiras.

*

XIV
Le pèlerinage de Rimbaud à La Mecque

Perahu mabuk kemudi gila (Pantoun malais : « Bateau ivre, gouvernail fou… » Le père d’Arthur Rimbaud, le capitaine d’infanterie Frédéric Rimbaud, était un orientaliste arabisant de quelque réputation, qui traduisit le Coran. Sa bibliothèque pouvait bien comporter un recueil de pantouns malais, par exemple dans les traductions françaises de Dulaurier de 1845.)

Rimbaud ne pouvait point, trafiquant en Afrique,
Surtout pas à Harar, ville sainte islamique,
Être resté kafir : ce n’est point contesté
Puisque c’est au contraire en tous lieux occulté.

Et c’est donc à Harar, la sainte forteresse
Aux minarets gardés par l’hyène et la tigresse,
Que le Voyant, lassé d’adolescents tourments,
Dit la profession de foi des Musulmans.

Le Voyant, j’allais dire –et n’est-ce point comique ?–
Le Voyou, mais voilà comment ce fait s’explique :
Les koufar sont friands d’ordure et les voyous
Chez eux sont admirés de même que les fous.

Mais qu’un jeune clochard, un punk, cherchant la Voie,
Trouve son Dieu, voici la meute qui larmoie
Ou bien couvre le tout en un profond secret
Où nul conspirateur ne veut être indiscret.

Or Rimbaud, converti, fit le pèlerinage
De La Mecque, c’est sûr, et bien vite ; à quel âge ?
Dix-huit ans selon moi, parce qu’à dix-sept ans
On n’est pas sérieux ou l’on n’a pas le temps.

À La Mecque Rimbaud rencontra Hadji Lâme
Grand commerçant d’ébène et…

                                                    –Que tu me fends l’âme,
Abdoullah, non c’est vrai, quoi ! de quel droit causer
De ce peintre impudique, et sans me courtiser ?

*

XV

Abdoullah, ne crois point que dure cette extase
Ni que brûle toujours la flamme qui t’embrase,
Je parle avec franchise et pendant que tu dors :
Ce n’est pas que je craigne ennuis ou désaccords
Mais à présent tu crois vivre un conte de fées,
Les stipulations à peine paraphées,
C’est normal ; cependant, si cet état d’esprit
Se dérobait toujours au temps qui le guérit,
Certes bien malgré moi je me verrais contrainte
De te faire savoir quel mal est ton atteinte ;
On ne vit pas d’amour et d’eau fraîche en tous temps,
Ce monde nous appelle à des choix importants,
Et si la passion t’ôtait l’esprit pratique,
Ce serait bien dommage et très problématique ;
C’est dans la plénitude aveugle du plaisir
Qu’il ne faut pas laisser les conduites moisir,
C’est quand tu ne sens plus tes pieds dans les babouches,
En plein bonheur, qu’il faut aller chercher des couches.

*

XVI

Souviens-toi du Soudan : les Nègres filiformes
Qui présentaient des taux de mélanine énormes
–Quel ébène– voulaient nous vendre un girafon,
Six femmes, deux grigris, un boutre, un balafon,
Mais il faisait si chaud que perlait ta barbiche
Ainsi que le museau d’une petite biche.
Je revois l’océan dans tes verres teintés
Au filtre purpurin, cerclés d’or, incrustés
De diamants, les flots où volait ta pensée,
Tandis que mon niqab de grège damassée
Sur l’abaya feutrée aux profonds chatoiements
Enveloppant de nuit, d’astres mes mouvements
Séduisait les koufar vineux et xanthochromes,
Au Ritz, sur la terrasse…
                                        Oublions ces fantômes,
Ici, sous les remparts de la sainte cité,
Makkah, ville interdite à la duplicité,
Que ne souille le pied d’aucun chien d’infidèle,
Et dont le Cube noir est clef spirituelle.

*

XVII
Ce miroir dont Kaboul est le nom

Kafir, regarde-toi dans ce miroir : Kaboul !
Si tu te crois puissant, tu dois être maboul ;
Tu rejoins les Soviets dans l’Enfer des vampires,
Que venais-tu chercher au tombeau des empires ?
Tes chars, tes avions, tes hélicos blindés :
Remballe ce fatras de jouets poignardés.
Tu payais en dollars des gens à ne rien faire,
Cet argent te servait, fol, à les faire taire,
Pour ce plomb corrompu perdant l’or de leurs cœurs :
Tu vois sans coup férir les Talibans vainqueurs,
Car ceux que tu séduis se changent en mauviettes,
Voulant te ressembler…

                                       –Abdoullah, tu m’inquiètes.

*

XVIII

Le Français est scatophage, il raffole des excréments (Charles Baudelaire)

Parce qu’il a le droit de gober des étrons,
Le Français se croit libre et ses doigts sont marrons,
Réfléchis bien avant de t’asseoir à sa table.
La France est un État policier détestable,
Et le socialisme arabe, nominal,
Est policier d’avoir pris le Code pénal
À ces cognes mangeurs de molles bestioles,
Idolâtres d’un Corse…

                                     –Abdoullah, tu m’affoles.

*

XIX

Passer un infidèle au fil de notre alfange,
Ce plaisir nous le donne en exemple l’archange
Qui brandit une lame entièrement de feu
À la porte d’Éden. Ainsi l’a voulu Dieu.
Et ces voluptés-là sont de nous convoitées ;
Deux choses ici-bas n’osent être comptées :
Les grains de sable avec les aspirants martyrs.
Celui que l’on retient en pousse des soupirs,
Pour cette oblation l’on court, on se bouscule,
Le monde mécréant est à son crépuscule,
Les cavaliers d’Allah…

                                      –Mon chéri, s’il te plaît,
Apporte-moi du jus de dattes dans du lait
Au lieu de marmonner tout seul dans ta barbiche,
Et puis nous irons faire un tour sur la Corniche.

*

XX
Suite de la romance au téléphone d’or

Allô, Fatma, chez toi, meilleur c’est plus c’est gros…
Le téléphone est d’or mais je n’ai pas les mots,
Puisse le mécanisme arranger en caresses
Les sons que de ma bouche excitable tu presses,
S’il pouvait transformer en longs baisers profonds
Les mouches des discours surannés et bouffons,
Ou te porter ma voix, par moyens cinétiques,
À l’autre bout du fil en strophes poétiques,
Si seulement…

                       –Tu sais qu’un choix de diamants
Fait toujours oublier à point tes bégaiements.

*

XXI

Je pleurais, à présent j’ai honte de mes larmes,
Tu me dis le néant de ces vaines alarmes.

Je pleurais dans le vent, l’écho m’a renvoyé
Le vide dans lequel mon cœur était noyé.

Je pleurais en voyant anéantis mes rêves,
Comme un flocon léger, si léger, tu m’élèves.

Je pleurais impuissant devant un huis fermé,
Tu m’ouvres un jardin de roses parfumé.

Je pleurais me voyant perdu, dans un abîme,
Tu m’élèves à toi sur la plus haute cime.

Je pleurais sans espoir de trouver le chemin,
Dans la nuit tu me prends doucement par la main.

Comme, au milieu des fleurs enclose, une fontaine
Je pleurais, mais je ris à présent de ma peine.

Aimer était l’erreur de ne point te chercher
Et j’éludais l’Amour en feignant l’approcher.

Le néant m’encerclait mais je fuis cette geôle
Et je pose ma tête enfin sur ton épaule.

La chaîne de néant se rompt –un fil si fin–
Car je donne à jamais mon cœur, enfin… enfin…

Portrait de l’auteur en émir Abdoullah, par Cécile Cayla Boucharel

LES LUSIADOÏDES

XXII
Grande Mosquée de Mayotte, département français

Bateau de sable blanc, de fientes de colombes,
De fumée épicée et d’ossements de tombes,
Cocotiers bruissants et coquillages mous,
Ectoplasme bouilli de Césaire en burnous,
Au Panthéon nitreux, glougloutant, les grands hommes
Reconnaissants parfums des arabiques gommes
Dans le cuivre dissous, de Marseillaise igné,
Le casque du dragon par un coq lutiné,
Le coq ne cherche pas à choisir entre plumes,
Pour lui tout est fumier, cendres et peaux d’agrumes,
Miasmes réconfortants, détritus précieux,
Harem de volupté, de vanité –les deux–,
Basse-cour, il est Roi de tout ce qui caquète,
Cocotte, gratte, glousse indifférent, becquette
Ou bien porte un plumeau sur la tête en marchant,
Kwassa-kwassas pêcheurs, mais peu, mais déclenchant
Des rires d’icoglans, tandis que les Comores
Aiguisent les kandjars de leurs ancêtres Maures,
Un regard de travers pour là-bas l’ONU,
Où Brahima travaille, à la plonge, inconnu,
Et les Corans de cuir, les cornets à friture,
Les chèvres de l’Aïd à la sous-préfecture,
Boubous hijabisés, niqabs boubouïsés,
Les pneus du brigadier dans l’égout enlisés,
L’égout qui rend ses eaux, dégurgite son chyle
Sur la poussière rouge au fond du bidonville,
Un inventaire à la Rachidoun Al-Prévert,
Et de loin un Éden sur la mer, écrin vert,
Paradis, Gulistan, les Houris sont d’ébène,
Bárbara, Camões de neuve Mytilène
Serrait contre l’acier de son armure, épris,
Le chocolat fondu de sa nymphe, et le riz
D’un sourire épongeait sa fièvre paludique
D’épave et bois flotté, pour antispasmodique
Il avait dans sa hutte au bord des grands marais,
Cachant des scorpions, le drapeau portugais–
Qui sera, Mahoraise à l’étonnant patois,
Vainqueur des Jeux floraux, ton Camões gaulois ?
Ô ZUP ultramarine, admirable Mayotte,
Qui sous ton abaya ne mets pas de culotte
Parce qu’il fait trop chaud, découvre au monde entier
Ton drapeau bleu-blanc-rouge en haut d’un cocotier,
Quand ta Grande Mosquée, ampoule de lumière,
Lâche tous les oiseaux Simorgh de sa prière.

*

XXIII
Pacific War : La guerre pacifique

Îles

L’Américain viride et le Japonais sable
Se disputent l’enfer de la jungle indomptable,
Le moindre confetti d’archipels submergés,
Des plages sédiments de volcans abrogés,
Les cavernes sans fond où des hordes tribales
De Papous sacrifient à des dieux cannibales,
Des marais où les morts flottent horizontaux
Tandis que les vainqueurs sont noyés sous les eaux,
Des champs cyclopéens de plantes carnivores,
Des lagons de requins et tranchants madrépores,
Des cratères béants aux miasmes corrompus,
Brouillards empoisonnés, flux ininterrompus,
Distillés par la nuit, de gangrènes putrides,
Les hauts arbres peuplés d’ombres anthropoïdes,
Les terriers des blaireaux, les antres des serpents,
Les trous où sont cachés des œufs mous et gluants,
Le labyrinthe noir d’immenses termitières,
Corps à corps, brandissant des loques de bannières,
Leurs drapeaux, soleil rouge ainsi qu’un grand étang
Au pied du mont Fuji rempli le soir de sang,
Étoiles et sillons en lambeaux dans la brise,
Comme un corps d’animal qu’une jeep pulvérise.
Quand l’orage s’éteint, il pleut du fer fondu
Sur le limon huileux dans les eaux suspendu.

L’Américain couleur de grenade lâchée,
Le Japonais de sacs entassés, de tranchée.

Ciel et mer

L’Océan devenu la cible des frelons,
Un parterre d’iris fauché par les grêlons,
Le ciel comme un abîme où tomber pour y vivre,
Le vertige fécond, sous un arc-en-ciel ivre,
Du pilote qui boit le pur nectar des dieux :
De cet Olympe il plonge, ébloui par les feux
Des canons lancinants, dans ce tunnel de flamme
Pour planter sur un trou de fonte l’oriflamme
Incandescent et dur de son cœur explosé.
Béhémoth se convulse et le dard est brisé.

*

XXIV
Les Grées des Bijagos : Poème mythologique

As Dórcadas passámos, povoadas
Das Irmãs que outro tempo ali viviam,
Que, de vista total sendo privadas,
Todas três dum só olho se serviam.
Tu só, tu, cujas tranças encrespadas
Neptuno lá nas águas acendiam,
Tornada já de todas a mais feia,
De bívoras encheste a ardente areia!

Os Lusíadas, V, 11

Lorsque Gama longeait les îles Bijagos,
Laissant derrière lui les pays Jalofos
Et Mandingues –ceci par Camões, fidèle,
Fut en vers retracé dans son œuvre immortelle–
Cinglant voiles dehors vers le cap des Tourments,
Et Mozambique, alors terre de Musulmans,
Et Mombassa, grand port du Kenya, puis vers l’Inde,
Au Malabar, hauts faits dignes des chants du Pinde,
Lorsque Vasco passa l’archipel guinéen,
Attenant au Cap-Vert ou Cap Arsinarien,
De la verte Bissau, pensait-il qu’une Grée,
Vieillarde contrefaite, orde et défigurée,
Portant à bout de bras l’œil aux trois sœurs commun,
Depuis un promontoire entouré de nerprun
Contemplait par ce globe oculaire pythique
Ses navires bravant l’océan Atlantique ?
Ô songeait-il, peut-être, admirant ces massifs,
Que s’il avait le front d’aborder les récifs,
La sorcière et ses sœurs, gardiennes des Gorgones,
Jetteraient sur ses pas de noires belladones
Ou cerises du diable, et que ses matelots
En périraient, les nefs, squelettes sur les flots,
Symbolisant l’échec de lusitaine audace ?
Ou bien augurait-il seulement que la place
Était par les cheveux grouillants d’un tel démon
Souillée, et qu’y sifflait entre ronce et chardon
Un nid par trop fécond de féroces vipères
Au milieu de furtifs scorpions mortifères ?

*

XXV
Les Bouddhas de Ceylan

A nobre ilha também de Taprobana
Já pelo nome antigo tão famosa,
Quanto agora soberba e soberana
Pela cortiça cálida, cheirosa,
Dela dará tributo a Lusitana
Bandeira…

Os Lusíadas, X, 51

Les Bouddhas de Taprobana font grise mine, un Portugais
Brouille le mystère puissant de leurs larges sourires gais,
Car, en hissant à Colombo le drapeau de Lusitanie,
Couronnes de fer, croix, écus et deniers, longue litanie,
L’inconnu donne un air étrange à toutes les fleurs du pays
Et –du moins ceux qu’il ne prend pas– aux rouges, flamboyants rubis,
De même ses habits grossiers n’inspirent par leur balourdise
Que des mouvements instinctifs de mépris en toute franchise,
Et puis son système pileux a quelque chose d’animal
Comme s’il venait des forêts plutôt qu’en navire amiral,
Comme si les singes des lieux, en somme, avaient pris le contrôle,
Et, malgré leur sens de l’humour, pour un Bouddha ce n’est pas drôle.

Il enseigne des mots brutaux aux trop candides papegais,
Les Bouddhas de Taprobana font grise mine : un Portugais.

*

XXVI
Perlas de Barém (Perles de Bahraïn)

Atenta a ilha Barém, que o fundo ornado
Tem das suas perlas ricas e imitantes
À cor da Aurora

Os Lusíadas, X, 102

Entre des montagnes de sable à pic sur l’horizon, mer Rouge,
Entre des promontoires nus sous le soleil blanc, rien ne bouge.

Entre les géants embaumés qui se contemplent dans ses eaux,
La mer, zircon dans un désert sans fin traversé de chameaux,
Entre forteresses de sel ardent, dunes pétrifiées,
Immobiles escarpements d’acropoles scarifiées,
La mer calme, sans mouvement, des boutres qui semblent dormir
Attendent sur ce grand miroir que nul souffle ne fait frémir.

Le gouffre amer s’est refermé sur des corps couleur de l’ébène.

L’homme, comme si vers le fond l’appelait un chant de sirène,
En puissantes brasses franchit, plongeant, les différents degrés
D’enténèbrement et froidure à l’abord des bancs désirés,
Et dans la pénombre sa main cherche parmi les coquillages
Celui qui distille la perle aux plus iridescents nuages
Et murmure en ces profondeurs : « Cherche encore, cherche plus loin,
La plus belle… au-delà de l’air dont ton cœur a pressant besoin. »

*

XXVII
La thériaque au fond de la mer

Nas ilhas de Maldiva nace a pranta
No profundo das águas, soberana,
Cujo pomo contra o veneno urgente
É tido por antídoto excelente.

Os Lusíadas, X, 136

Maldives, peau de bronze intense et fleurs rubis des grenadiers,
Archipélagique jardin de minarets et cocotiers,
Comme on cueille au fond de la mer, à Barem, des perles nacrées,
Ici, nous dit le fils du Pinde, en traversant les eaux moirées,
Dans le gouffre silencieux aux inquiétantes floraisons,
On récolte parmi le frai d’efficaces contrepoisons.

L’un de ces pêcheurs nus, parfois tue une aquacole couleuvre,
Parfois il doit se dégager des huit bras collants d’une pieuvre,
Et parfois il retrouve épars entre les coraux arlequins
Les squelettes de compagnons brisés par les dents des requins.

Il se trouve peut-être encore un champ de cette thériaque
Dans une caverne marine, au bout d’un labyrinthe opaque,
Où tant de plongeurs courageux, ou forcenés, se sont perdus
Et qui, depuis ce jour, là-haut ne sont plus des leurs attendus.

Priez pour l’âme des noyés, heureux habitants des Maldives,
Qui ne craignez point le venin des serpents et des grandes vives.

*

XXVIII

On connaît encore assez mal les mœurs des monstres abyssaux,
Pourtant, si l’on y réfléchit, la Terre étant couverte d’eaux,
Notre monde est un grand abysse, et nous vivons à la surface
Comme si nous n’avions pour nous que deux dimensions d’espace.
N’est-il point très étrange, après avoir tout exploré,
Tout conquis du ferme relief, que doive nous rester barré
L’abîme qui fait le vrai corps de cet aqueux planétoïde ?
Sommes-nous un dépôt crasseux formé sur une peau squalide ?

GIALLISSIMO

Ces poèmes sont déjà parus sur ce blog avec une présentation et une filmographie partielle du giallo italien ici.

XXIX
Amore giallo

La main dans le gant noir ouvre un rasoir brillant,
Les yeux de Francesca, si beaux, s’écarquillant.

–Francesca, c’est ton sang qui gicle, rouge et tiède,
Sur les murs, au plafond…

                                         Tu réclames de l’aide ?
Voyons, vous êtes seuls, ton assassin et toi,
Tu ne peux demander le rempart de la loi.

Mais tu ne m’entends plus, ta vision se brouille,
Le salon disparaît, que ton liquide souille.

C’est la fin. Il l’aimait, s’en souviendra toujours.
Les amours les meilleurs sont aussi les plus courts.

*

XXX
Amore giallo 2 : Message anonyme

Bonjour, vous êtes bien chez Francesca Mori.
Je ne suis pas chez moi pour le moment, sorry,
Surtout n’hésitez pas à laisser un message :
Je vous rappellerai.

                                –Francesca n’est pas sage,
Dit une voix étrange, altérée à dessein
Mais aussi dévoilant un délire malsain,
Francesca va mourir dans d’atroces souffrances :
C’est le prix à payer pour tes intempérances.
Je vais te démembrer comme un quartier de bœuf
Dans le bustier lilas que tu portes, le neuf
Acheté mercredi sur la place des Roses
Ensemble avec des bas ; tu vois, je sais des choses,
Et toi tu sais pourquoi je vais t’écarteler,
Te vider de ton sang et puis te violer,
Immonde courtisane, écoute bien, écoute,
Cette nuit tu mourras, ne conserve aucun doute,
Et mes profonds soupirs sur ton corps en lambeaux
Diront à ton cadavre aux viscères si beaux
Mon amour, un amour plus grand que tout au monde,
Et plus noble que grand, prostituée immonde !
Me reconnais-tu là, maintenant ? Réfléchis,
Tente de deviner qui fera du hachis
De ton infâme viande, ô Francesca légère ;
Tu ne trouveras pas, c’est un épais mystère,
Et puis pour ton cerveau si petit c’est trop dur.
Je sonnerai chez toi, tu m’ouvriras, bien sûr,
Tu te plaindras qu’un fou monstrueux te harcèle.
Ma voix te paraîtra tellement irréelle…

Francesca va crever, bon débarras, adieu,
Quelle tranquillité sous le ciel calme et bleu.

*

XXXI
Pourquoi ces gouttes de sang, Dino, sur ton smoking ?

Dino, cas schizoïde, histrionesque et lâche,
Ne se rendit point compte, en relevant la hache,
Après un premier coup tombé sur le sternum
Sans, on se doute bien, le moindre ultimatum,
Alors qu’il la tenait au-dessus de sa tête
Ajustant cette fois au crâne de Suzette,
Que des gouttes de sang tombèrent sur son dos.

L’arme fendit en deux demi-melons égaux
Le chef blond jusqu’au cou, déliant les opales
Et zircons du collier comme autant de pétales
Tombant avec le vent d’une fleur en été…

Dino, d’adrénaline et de joie hébété,
Se servit tout d’abord un Campari rondelle,
Contemplant sur le mur, en juge, une aquarelle,
Puis, en ayant goûté le talent réfléchi,
Exhala le plaisir d’un gosier rafraîchi.

Trouvant son mocassin droit tâché d’une goutte
Comme un grenat, avant de reprendre la route
Il sortit de sa poche un tube mol et noir
Et cira ses souliers brillants comme un miroir.

Il se rendit alors, pour la conduire en ville,
Chez Ambrogia, brune au beau corps juvénile ;
C’est une fois là-bas, au milieu des danseurs,
Le suivant sur la piste au brouillard de sueurs,
Qu’elle vit le smoking crème brillant dans l’ombre
Dégouliner de sang en fanfreluche sombre.

*

XXXII
L’assassin porte une perruque blonde

Lucio, quel pervers immoral, se déguise
En femme pour tuer des hommes par surprise.
Il feint l’esseulement, dans un cuir noir moulé ;
Quand on lui parle, il prend un air chaste et troublé,
Nul ne peut résister à ses minauderies ;
Son teint frais, ses grands yeux, ses lèvres orfévries
Brûlent, fondent le cœur, et l’or de ses cheveux
Rendrait Don Juan lui-même esclave ou malheureux.

Mais lorsque sa victime, aveugle d’assurance,
S’imagine toucher enfin sa récompense,
Lucio d’un rasoir lui cisaille le cou
Et profane le corps sanglant, car il est fou.

LE NOUVEAU MAGISTRAT D’OZ

XXXIII
Apologie de Socrate

Le mot « apologie » ayant un sens pénal,
Cette œuvre fanatique inocule un grand mal.

Celui qui fut frappé par la justice aveugle,
Ses propos ne sont rien, une vache qui meugle.

Le fait de ne point fuir, le pouvant, sa prison,
C’est sciemment donner à ses juges raison ;
Puisque le principal intéressé s’avoue
Coupable par ce fait, sa défense est très floue,
Si bien qu’on ne saurait dire équitablement
Que l’accusé reçut un lâche châtiment.
Que se gardent de nuire à Thémis diffamée
Les philosophaillons en mal de renommée !

Car sa désinvolture abjecte montre à nu
L’âme noire et le cœur taré du prévenu :
Ne point se prosterner devant la cour auguste,
C’est clamer que sa cause est perverse, est injuste.
Je n’enregistre rien dans ce fameux procès
Qui, s’agissant du Droit, ne montre un plein succès.

Tout homme étant mortel, comme c’était un homme,
Socrate devait boire à cette coupe, en somme.

*

XXXIV
En lisant les vers faux de Marguerite Yourcenar

Marguerite Yourcenar, cintre dans l’habit vert,
L’Antiquité sordide où ton humeur nous perd
A de l’esprit français les miasmes de vinaigre
Et de l’Académie un cynisme de maigre ;
Ce qu’il faut de sclérose et de spleens durs et longs
Pour mettre les Anciens au niveau des salons,
Tu l’avais, et c’était révolutionnaire
Comme le delirium tremens d’un grabataire,
Comme un cri dans la nuit d’éthéromane nu,
Avec je ne sais quoi de gris et de chenu,
La révolution des soixante-neuvardes,
Élégance livresque et grimaces hagardes,
Comme un docteur Jekyll sous acide à Neuilly,
D’être dans les journaux en bien, d’un coup vieilli,
Et c’est dans ce passé de Grèce esclavagiste
Que tu parles de nous, en ichtyologiste
Ayant des lettres… Soit. Cependant, Yourcenar,
Tes vers alexandrins ont un air de bazar,
Car sans le dogme dur « césure à l’hémistiche »,
Ça ne se scande pas, ou l’on paraît potiche,
Ce n’est donc point métrique : eh bien, tels sont tes vers,
Ils se lisent en prose. À dire aux habits verts.

*

XXXV
La Muse

Quand je dis que je t’aime et t’appelle sylphide,
Tu pâlis de me voir regarder dans le vide,
Ou tu tournes la tête, inquiète, pour savoir
Si passe une beauté que je viendrais de voir.
Tu ne reconnais pas l’étrange créature
–Le reflet, dans mon cœur hanté, de ta nature–
Dont je te rends l’image, irréelle à tes yeux ;
Certes tu n’en dis rien, car ça reste un peu mieux
Que ton précédent flirt, et puis jouer un rôle,
C’est ta vocation d’artiste, et parfois drôle.–

C’est la Muse ! pour qui, sur l’autel de la foi,
J’en ai sacrifié de plus belles que toi.
Je n’espère donc point que tu me rendes grâce
Quand j’aurai consumé ta chair impure et grasse,
Immolé dans le feu tes entrailles, versé
Ton sang sur le pentacle et le charme dressé.

J’en ai sacrifié de plus étourdissantes,
Qui boivent désormais leurs haines impuissantes
Dans des hoquets hideux et d’horribles sanglots,
Et plongent dans leur sein le baiser de leurs crocs.

*

XXXVI
La forme de la femme

La forme de la femme est… un drôle de truc.
Je ne lis qu’un apôtre, et c’est ce bon gros Luc.

L’aveu sempiternel de tes cérémonies
Est plus grand que le monde en moi, mais tu les nies.

Bien souvent ta froideur est dure comme un roc,
Quand tu peux m’envoler sur les traces d’Enoc.

Était-ce à votre goût, ce cœur que vous mâchâtes ?
On ne le dirait point, vu que vous le crachâtes.

Je sais que tu voudrais un jour connaître Alep,
Mais comme je l’ai dit nous irons à Tam Diep.

*

XXXVII
Énigme rimée

Une simple grenouille
Portant tête de veau
Et trouvant que c’est beau,
Qui suis-je ?
                     La Franchouille.

*

XXXVIII

Tu m’épluches en silence,
Méditant mon désespoir.
Ce regard vide me lance :
« Mon troisième œil veut te voir. »

*

XXXIX
Le retour de la momie de la malédiction

Quand la gitane obèse ausculta son tarot,
Je vis sur sa moustache un léger soubresaut,
Elle dit : « Cher monsieur, je vois à quelques signes
Que je préférerais vous lire dans les lignes
De la main » et me prit en ses doigts boudinés,
Qu’elle venait hélas de porter à son nez,
La paume que je dus lui laisser retranscrire.
Surprenant son œil terne à nouveau se réduire,
Je la lui retirai : « Madame, c’est assez,
Les amis dont le sel et l’humour déplacés
M’ont amené chez vous ont bien eu de quoi rire,
Brisons là. –Ignorant, osa-telle me dire,
Mon incrédulité rendant plus cramoisi
Son déplaisant faciès dans ce salon moisi,
Sur la tête de mort de ma défunte mère,
Tu cours un grand danger imminent, mortifère :
La caisse qu’en bateau tu portes d’un pays
De sable d’où, croit-on, mes aïeux sont sortis
Dans ses planches enferme une chose maudite
Dont la sombre présence aux hommes interdite
Te portera malheur si tu ne préviens pas,
En télégraphiant au vaisseau de ce pas,
Son approche du port : qu’on la jette aux méduses
Et que Dieu fasse grâce à tes clartés obtuses. »

Je compris que Neville et Ruprecht, les gredins,
Avaient prémédité ce bateau de gandins
En concertant le tour avec la bohémienne,
Et ris par-devers moi d’avoir trompé leur peine.
J’attendais d’un moment à l’autre mon trésor,
Une momie intacte et jaune de Louxor.

La voilà ! Je n’ai plus qu’à rompre ces liens…

–Un gendarme, alerté par des cris inhumains,
Trouva dans son manoir le cadavre livide
De l’émir Abdoullah, près d’une caisse vide.

*

XL
L’émir Abdoullah enquête à Chinatown

La secte du dragon noir contrôle le port ;
Celle du dragon rouge a droit de vie et mort
Sur tous les blanchisseurs bridés de ces parages,
Le dragon d’or écume, exigeant sur les gages,
Ce qu’on appelle là restaurants ; les tripots
Sont au dragon puant, comme les entrepôts,
À moins que je n’impute à l’un ce que fait l’autre.
Le parrain de chacune est un genre d’apôtre,
Un vieillard décrépit en contact permanent
Avec les faux esprits d’un culte inconvenant,
Dans des vases gardés par d’horribles eunuques,
Immigrés illégaux des farouches Moluques,
Mais la police veille et ces rites sournois
Bientôt éprouveront la rigueur de nos lois.

Djeddah depuis toujours fait commerce d’épices
Mais la raison, messieurs, pour que ces maléfices
Prospèrent sur le sol du Royaume sacré
Des Saoud, protecteurs des Lieux saints, célébré
Par l’Oumma tout entière et de très nombreux cafres,
Que peut-elle bien être ? Et que seront les affres
De notre conscience au jour du Jugement
Si nous avons laissé sans juste châtiment,
Sous prétexte d’ouvrir nos sacs aux bénéfices
Pleuvant de ces koufar au front de pain d’épices,
Le koufr impertinent de leur duplicité ?
Je veux voir le courroux dans vos yeux irrité,
Car pourquoi le saint Livre interdit-il l’usure
Si nous ouvrons nos ports à la recette impure,
À ces pieux lotos d’abomination ?
Je n’ose imaginer que vous ne criiez non !

Messieurs, si la vertu, si le patriotisme,
Si la haine du shirk et du socialisme
Enflamment comme il sied vos fronts de noble ardeur,
Donnez-moi le mandat d’arrêt dont j’ai l’honneur,
Pour la foi dans le vrai que le Bédouin confesse,
De porter à vos pieds la doléance expresse.

*

XLI
Le Pétomane avec un grand P

In memoriam Joseph Pujol (1857-1945), par qui la France s’est à jamais illustrée dans l’art du pétomane.
Aux grands hommes la Patrie reconnaissante.

L’Apogée

Joseph, quand tu proutais sur scène, quels fous rires !
Quelles ovations, quels rappels, quels délires !
Hurlant, le tout-Paris de rire s’écroulait
Et se roulait par terre ; en chœur on s’étranglait ;
Le personnel devait décorseter les dames,
Qui, rouges, devenaient de vrais hippopotames,
Risquant l’effacement dans une explosion.
Jamais un art ne vit autant de passion
Avec sa catharsis éthique déchaînée.
Cette histoire ne peut même être imaginée
Tellement tu vas haut sur les cimes de l’art.
Ton nom est comparable au seul nom de Mozart.
Le retentissement énorme de tes caisses
Transportait les Français en d’extatiques liesses,
Les chants que solfiaient tes pets les plus foireux
Offraient à ce pays d’être le plus heureux.

C’était au Moulin-Rouge, où se fit ta fortune.
Le magnat, le banquier, l’orateur de tribune,
L’icoglan étranger, ministres, présidents,
Comblaient ton opéra de leurs éclats stridents,
Et tu n’étais pas moins riche et puissant et grave
Qu’eux tous car l’univers, Joseph, fut ton esclave.

Quelque poète abscons† te diffame, en bavant ?
Qu’importe ! Autant, Joseph, en emporte le vent.

La Chute

Qui croirait que ces faits, dont se pâment les Muses
En entendant jouer tes folles cornemuses,
Ton crépitant clairon, ton pipeau fulminant,
Seraient –qui ?– le prélude au drame hallucinant
Que je dois à présent décrire : en cette gloire,
En cette gloire immense et surérogatoire
Que nul n’a reconquise après toi comme alors,
Survint la tragédie, après tant de transports,
Joseph, quand tu voulus prouter la Marseillaise.

Bien que l’idée en soi ne fût pas si mauvaise,
Hélas ! le Cabinet, qui fut ton commensal,
Oyant interpréter l’hymne national
Par le fion divin du plus grand Pétomane,
S’avisa tout à coup que cet art est insane.

Fin

Guillaume Apollinaire, qui a écrit contre l’art du pétomane dans Le Poète assassiné (cet art y est présenté comme un exemple recommandable et sain de spectacle par un moraliste à dessein ridicule), à l’époque où Pujol triomphait.

*

XLII

J’ai voulu le bonheur avec toi partagé ;
Tu t’en vas, des sanglots dans ton cœur affligé.

Pardonne-moi, Philis, car malgré tout je t’aime,
Apprends-moi que l’on peut vivre hors d’un poème !

Je t’aime et n’ai pas su te le dire ! ô là-bas
Tu vis sans mon amour ; Philis, ne me hais pas.

*

XLIII
Je hais la poésie…

…qui ne m’a pas permis de vivre en philosophe
Alors qu’être mortel est une catastrophe,
Qui m’a traîné d’ennuis en dégoûts préconçus
Et vu tous mes espoirs par avance déçus,
Qui de force me met la livrée insultante
D’un clown à poignarder pour sa mine effrayante,
Le philosophe-clown ! et non, comme la loi
Dans Platon le voudrait, le philosophe-roi.

Je hais de toujours vivre à l’écoute de Muses :
Des femmes ! ou plutôt un convent de Méduses.

Je hais cette torture insane du cerveau
Dont je ne conçois plus que ce puisse être beau.

Je hais cette babouine à l’évidence folle
Qui me persécuta d’une amitié frivole
Et quand, par si constante obsession traqué,
Je cédai, s’éloigna, me laissant détraqué.

Je hais Philis, Clitandre, Aminte et Galatée,
Doris, Cassandre, Elvire, Hélène, Clitotée,
Chimène, Laïla, mais même si j’aimais,
Comme le Camões, même si j’acclamais
Une Négresse noire au milieu de la flore
D’Afrique en bord de mer, je haïrais encore
Cette inspiration, nouvelle par ici,
Car je hais Zerbinette, Alcmène, Audrey, Lucy…

Je hais ce dont personne à ce jour ne peut dire
Si le genre humain, sans, serait meilleur ou pire.

LA ROSE ET LES CENDRES
(1991-1992)

Encore un reste de poésies anciennes, dont les autres sont éparpillées parmi les précédents livres, ce choix ayant séparé ce qui ne devait pas l’être.

XLIV

Entrouvre le portail cueille les roses noires
Traversant le jardin aux mille illusions
Perds tout et sois heureux c’est autant de victoires
Heureux d’aimer la nue et les évasions

Laisse couler ton sang sur la neige éternelle
Le poison sur le drap qui recouvre les morts
Souffre et ne fais pitié qu’à la Mère immortelle
Pleure on rira de toi les riches et les forts

Et maintenant le feu se déchire dans l’ombre
Pour dissoudre ta chair et la semer au vent
Jette sur ton chemin des pétales sans nombre
Noirs rouges violets au vent
                                                au vent
                                                                 souvent

*

XLV

Si belle
La nuit
S’enfuit
Charnelle

Cruelle
Et lui
Sans bruit
T’appelle

Douleur
Du cœur
Il t’aime

Trop fort
S’endort
Tout blême

*

XLVI

Malade de la vie ombre à jamais perdue
Cherchant loin des parfums l’intérêt pour l’amour
Il allait morne et lent la pitié défendue
Vers ses rêves de laid dans ses tourments de sourd

Il crut être aimé fou ! crut en la confiance
Si tôt aimé si tôt trahi si tôt tout seul
Vagabond vagabond reprends donc ton errance
Tout seul adieu bien seul seul absolument seul

*

XLVII

Et quand le vent soufflait sur ses rêves de femme
Balayant déblayant les désirs amoureux
Et que le cœur crevé séparé de sa flamme
On le voyait errer étrange et malheureux

Il aimait à mourir pâle et mal-héroïque
Comme mourut le Christ suspendu sur la Croix
Et la voix de l’humain sermon ou bien supplique
Laissait dans son oreille un murmure d’effroi

Nul n’a baisé sa chair que les lèvres des ombres
Quand la fièvre rongeait son crâne plein de ciel
La brume bavait folle à ses deux tempes sombres
Toutes ses voluptés ses hontes et son fiel

Quand on le vit pleurer tassé dans un coin frêle
Une femme riait empreinte dans deux bras
Elle heureuse lui mort lui malade elle belle
Solitude des cieux…
                                 Froids…
                                                          Mortuaires draps…

*

XLVIII

Plic ploc
La pluie
Qui pleure
M’essuie
Plic ploc

C’est l’heure
D’aimer
Courir
S’armer
Souffrir
Plic ploc

Cheveux
Trempés
Aveux
Trompés
Plic ploc

Je t’aime
Et même
Je meurs
Adieu

Des cœurs
Qui passent
Effacent
La pluie
Adieu

La pluie
Qui pleure
M’essuie
Plic ploc

C’est l’heure
Adieu

*

XLIX
Rimbaldienne

Cheveux longs pipe au clair avale les nuages
Avance heureux d’un peu de ciel et de soleil
Sur les chemins du blé lieu des vagabondages
Seul et pourtant aimé le sourire vermeil

Les mains dans les longs trous les yeux vers les navires
Des ports ensommeillés la nuit des parfums lourds
Beau comme un romano vagabond des délires
Fuyant l’embaumement dans les caves des sourds

En tout endroit dérange et fais rire les folles
Nulle part à ta place où le monde se vend
En retard sur le vide amoureux de paroles
Ton cœur ne pleure pas il engloutit le vent

*

L
Les Amours femmes

Quand l’amour a réduit leurs êtres à des corps
Étouffés de désirs longs brûlants et languides
Et que les nuits d’été pétrissent leurs efforts
En des voiles de chair blancs affolés avides

Les femmes que tout veut et qui ne veulent rien
Substance de plaisir parfums forts de luxure
S’enlacent dans le noir où nul ne se souvient
Du blasphème fécond de leur étreinte impure

Glissant d’entre leurs dents s’échappent des soupirs
Ou bien encore un cri de leurs lèvres mouillées
S’écoule sur leur peau ces intangibles cuirs
D’évanescents contacts et peines fourvoyées

Les mains vont sur les seins les lèvres sur les fleurs
Feux s’épanouissant dans le creux de leur ventre
Et quand l’air est empli de pesantes odeurs
La brise du soir bleu fraîche dans l’ombre rentre

*

LI

Folle elle a peint le ciel en bleu
Elle a fait briller le soleil
Quand elle pleure lasse il pleut
L’Amour à sa chair est pareil

Quand elle aime c’est triste et beau
C’est une rivière de sang
Et mon cœur comme un blanc bateau
Sur ce lit splendide descend

Je n’aimerai qu’elle je crois
Elle a fait tournoyer mes cieux
Autour des ongles de ses doigts
Autour de son sein merveilleux

Chutes les feuilles de cristal
À ses pieds laissent leur beauté
Cette nuit pour nous rendre au bal
Elle ira nue et moi tenté

*

LII

Il descendit sur les terrasses
Pleines du soleil des amants
Où les panthères se prélassent
Tièdes près des bains endormants

Des fleurs rouges ouvraient les lèvres
Empreintes de désirs ardents
Dans leurs jeux on sentait les fièvres
De nuits aux parfums décadents

Et son regard scrutait le vide
Pour trouver les noms du bonheur
Mais le silence était aride
Stérile et fier de sa laideur

Las dans les cieux son cœur se perche
Rongé par la haine à son tour
Le bonheur n’est pas mais l’on cherche
Et les vierges ont fait l’amour

*

LIII

Puisqu’en son cœur pour moi il n’y a pas de place
Puisqu’elle m’a chassé de ses jours de ses nuits
Puisque je ne suis rien souvenir qui s’efface
Je ne veux plus rester parmi les tristes bruits

Seize ans et déjà las de la triste existence
Que me restera-t-il d’un langoureux soupir
Qu’elle poussait parfois en une longue danse
Rien mon Dieu j’ai le choix l’oublier ou mourir

*

LIV

J’aime revenir en ce lieu
Où l’on allait parfois ensemble
Tout est fini je crois mon Dieu
Elle est bien partie il me semble

C’est un lieu qui n’a ni couleur
Ni voix sans elle ni d’arôme
Ici j’ai toujours un peu peur
De la voir elle ou son fantôme

À SUIVRE

LV

Ce dernier poème est le premier d’un chapitre du prochain recueil, chapitre dont il annonce le contenu.

Le dictateur tuait chaque jour un poète
De sa main, pénétrant dans la prison secrète,
Exact, à la même heure en fin d’après-midi ;
On avait ficelé sur un siège, étourdi,
Insulté, bâillonné l’espion anarchiste
Dans une chambre sombre où, le visage triste,
Ce dernier attendait de connaître son sort ;
C’est alors que, rompant le silence de mort,
Entrait, majestueux, le Président à vie
En personne : un honneur qu’en principe on envie.
Le dictateur voulait, un pistolet en main,
Au prisonnier, vieillard, homme mûr ou gamin,
Tenir quelques propos lui dévoilant son âme
–Il fallait cependant être homme et non point femme,
Le sexe étant la chose afférente aux geôliers–.
Ensuite il remontait la paire d’escaliers
Et pressait son chauffeur de le conduire en ville,
Au cotillon offert par quelque lâche édile.

Un copiste inconnu, pour la postérité
A retranscrit un choix de cette cruauté.

FIN