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Sonnets des conquistadores

Les cinq sonnets sont tirés, pour les deux premiers et le quatrième, de mon recueil Le Bougainvillier (2011) et, pour les deux autres, de mon recueil Opales arlequines (2012), où ils ont paru sous une forme un peu différente que je pense avoir améliorée ici. Les deux recueils ont été publiés aux Éditions du Bon Albert.

Les sonnets sont suivis de quelques notes ainsi que, pour permettre au lecteur non familier avec les règles de l’écriture versifiée de pratiquer la scansion de l’alexandrin et d’éprouver ainsi pleinement la régularité de la construction prosodique, d’indications sur la manière de prononcer certains mots quand ils s’écartent de la prononciation ordinaire (diérèse). Pour de plus amples détails sur « Comment lire un alexandrin », voir ma note à ce sujet ici.

Codex Tudela (aztèque)

*

Les Conquérants

Vers la cité lacustre aux blanches pyramides
Dont l’image frémit au loin tel un brandon,
Des soldats castillans le sinueux cordon
Meut sa reptation par les gouffres humides.

Seigneurs ambitieux, roturiers intrépides,
Portant à leurs baisers la Vierge du pardon,
Qui tenant le mousquet, qui le grand espadon,
Chacun lève les yeux aux horizons livides.

Rutilants de sueur et couverts d’armement,
Grondent les destriers, dont le hennissement
Frappe les mécréants d’une terreur sacrée.

La gueule des canons prête à vomir l’enfer,
Le civilisateur par la croix, par le fer,
Cortez ! serre les doigts de Malinche enfiévrée.

*

El Dorado

Parmi l’écroulement des lourdes frondaisons,
La brume s’amoncelle en loques sur le fleuve
Où glisse le serpent, où le fauve s’abreuve ;
Sur la rive des fleurs diffusent leurs poisons.

Ce qui croît dans la nuit de tant d’exhalaisons
Sous l’eau disparaîtra : que seulement il pleuve
Et que, hors de son lit, le méandre se meuve,
Il engloutit le fruit charnu des floraisons.

L’air semble traversé de tremblements hectiques ;
Grouillant, décomposé, saturé de moustiques,
Ce désert inconnu souffle un miasme lépreux.

La fièvre illuminant leurs faces incolores,
Conquérants de l’enfer dans ce puits ténébreux,
Rêvent d’El Dorado les preux conquistadores.

*

Tonatiuh

De Pèdre Alvarado l’éclatante blondeur,
Telle que le dieu blanc en fit la prophétie,
Lui confère sur tous pleine suprématie,
Dont il reçut le nom de Soleil, ou Splendeur.

Lançant sur les païens sa fanatique ardeur
Au sommet qu’une odeur âcre, horrible, rancie
D’organes calcinés, de sang humain vicie,
Il gravit les degrés du temple de hideur.

Et la troupe assaillie au milieu de la rampe,
Par en bas – à leur suite on se bouscule, on rampe –
Par en haut – comme un sac ouvert répand ses grains –

Suspendue aux gradins étrangle sa victime ;
Par indistincts paquets, les combattants étreints
Plongent de toutes parts, en hurlant, dans l’abîme…

*

Balboa l’explorateur

Au travers de la jongle épaisse et ténébreuse,
Où règne tout le jour une nuit de tombeau
Qui ne tempère point la chaleur de fourneau,
Dans les palmes Nuñez un passage se creuse.

Le tonnerre grondant roule sa plainte affreuse,
Menaçant de verser des cataractes d’eau,
De noyer, d’emporter la troupe et son fardeau
Dans des fleuves géants de glu cadavéreuse.

Les lacis sont hantés de fantômes criards.
Parfois, croyant se perdre en d’étranges brouillards,
Le convoi démolit des toiles d’araignée.

Singe ailé, dans le soir volète en frétillant
Le vampire chafouin quêtant une saignée,
Et le jaguar le suit de son œil scintillant.

*

Los Desollados (Les Écorchés)

« …la fleur des Cavaliers, portant
Le pennon de Castille écartelé d’Autriche…
»
(José-Maria de Hérédia, Les Conquérants de l’or)

Conquérant fondateur de Grenade et Bruxelles
Dans l’isthme américain, sylve du colibri,
Du quetzal chatoyant et du saïmiri,
Don Fernand de Cordoue embusque ses nacelles.

La salade d’acier jette des étincelles,
La brigandine flambe, au blanc damas fleuri ;
De l’adversaire monte un sombre et vaste cri,
Et les Impériaux restent droits sur leurs selles.

Le dieu Xipe Totec conseilla ses dévots :
Pour inspirer l’horreur à ces hommes nouveaux,
Chacun a revêtu la peau d’une victime.

Les écorcheurs, drapés dans ces hideux chagrins,
Vont au sanglant carnage, à leur campagne ultime
Tels que des morts vomis d’infernaux souterrains.

*

Les Conquérants

rep-ta-ti-on (quatre syllabes du fait de la diérèse sur « -tion » : ti-on)

am-bi-ti-eux (4)

Tonatiuh

Pèdre Alvarado : Pedro de Alvarado, conquistador du Mexique aux côtés de Cortez. Les Aztèques l’affublèrent du nom du soleil, Tonatiuh, qu’ils représentaient la langue tirée car assoiffé de sang (cette explication du surnom d’Alvarado est due à l’écrivain mexicain Homero Aridjis).

Balboa l’explorateur

Nuñez : Vasco Núñez de Balboa, qui traversa le premier l’isthme du Panama jusqu’à l’océan Pacifique. La monnaie du Panama, le balboa, est nommée d’après lui.

Los Desollados

sa-ï-mi-ri (4 syllabes) (également appelé singe-écureuil ou sapajou)

Le titre du sonnet et le poème lui-même renvoient à l’entrée Desollados dans le Diccionario de Americanismos (1942) du Mexicain Santamaría : « Les Espagnols donnèrent ce nom aux Indiens Maribios du Nicaragua parce que, pour effrayer les conquistadores, ceux-ci massacrèrent de nombreux Indiens, les écorchèrent et se couvrirent de leurs peaux, plaçant en première ligne dans les combats ceux qui étaient ainsi revêtus. » (Los españoles llamaron así a los maribios que vivían en Nicaragua, porque para espantar a los conquistadores, mataron a muchos indios, los desollaron y se vistieron con sus pellejos, colocando en primera linea para pelear a los que iban revestidos de ese modo.) À noter que l’écorchement des victimes de sacrifices humains et le port de leurs peaux par les prêtres étaient courants dans la religion aztèque, en honneur du dieu Xipe Totec nommé dans le poème.

Don Fernand de Cordoue : Francisco Hernández de Córdoba, qui fonda les premières villes coloniales d’Amérique centrale, dont Granada (Grenade) et Bruselas (Bruxelles), cette dernière rappelant ce qu’était l’empire espagnol en Europe à cette époque, tout comme la citation du poème de Hérédia. La monnaie du Nicaragua, le cordoba, est nommée d’après Fernand de Cordoue.

La salade est un casque fermé et la brigandine une armure (le damas renvoie à la technique du damasquinage, c’est-à-dire d’ornementation du métal par alliage, une technique reçue par les Espagnols des Maures d’Andalousie).

La Chute des Arabes du Congo: Poème historique

Ce poème, publié dans le recueil La lune chryséléphantine (Les Éditions du Bon Albert, 2013) et relativement imprégné de l’esprit de sa source, nommée en exergue du poème, comme par les lectures héroïques et impériales des romans classiques d’aventure pour la jeunesse, est un adieu rétrospectif et crépusculaire à mon enfance.

Le jeune Français qui s’éveille à la culture continue de rêver à l’épopée impériale de son pays notamment en Afrique noire, laquelle devient, dans le récit des explorateurs et des conquérants, dans les romans tels que L’étonnante aventure de la mission Barsac de Jules Verne (terminé par son fils Michel Verne) ou Allan Quatermain et She de Henry Ridder Hagard, le symbole de l’inconnu qu’il a devant lui et qui n’est autre que son propre avenir.

Puis, vient la notion que les faits et gestes de ses pères, dont il a reçu l’héritage et le sang, blessaient la loi morale, la justice. Mais, même chez un auteur comme Jack London, peut-être le dernier grand maître du roman d’aventure, malgré son socialisme et son réalisme qui le place aux côtés du Joseph Conrad d’Au cœur des ténèbres, on trouve ce désir brûlant de conquérir l’inconnu, cette soif d’aventure qui tend à fermer les yeux sur les turpitudes d’une vie de conquérant et de dominateur. Même après avoir dit que l’homme occidental a été plus barbare que les peuples « barbares » qu’il a conquis et que c’est la raison pour laquelle il a pu les conquérir, une part en Jack London restait émerveillée par l’impérialisme de sa race anglo-saxonne, sinon de sa nation, et cherchait à le disculper en distinguant ses sacrifices et ses vertus du mercantilisme exploiteur qu’il préparait.

Qu’il y ait eu chez les descubridores et conquistadores des siècles passés, à côté d’iniquités sans nom, maints sacrifices et héroïsmes est peu contestable et le récit de leurs aventures transporte l’esprit, de même que la description par Las Casas de l’envers de l’épopée émeut aux larmes.

C’est pourquoi, après avoir à mon tour loué la bravoure des conquistadores puis pleuré sur le sort de leurs victimes, des peuples entiers, après avoir écrit ce poème sur la guerre au Congo entre Européens et Arabes (ou Arabo-Swahilis, guerre de 1892-1894), j’ai donné la parole aux libérateurs de leur continent dans des traductions de poésie africaine lusophone et anglophone (voir l’index de ce blog).

La chute du poème, qui fait l’objet d’une note, est une allusion à la flamme qui ne peut être entièrement éteinte et que j’ai appelée « le désir brûlant de conquérir l’inconnu ». L’Afrique s’est libérée du colonialisme et continue de lutter pour s’émanciper totalement du néo-colonialisme économique. L’âge des « grandes découvertes » et de l’exploration du monde est révolu mais certains, comme Bernard Heuvelmans (1916-2001), cherchent encore des « bêtes ignorées », des cryptides. Peut-être existent-elles, ces bêtes ignorées, peut-être les forêts humides du Congo et d’autres pays sont-elles encore suffisamment vastes et impénétrables pour les y cacher, mais pour combien de temps, alors qu’en Amazonie et ailleurs les bulldozers rasent chaque jour d’immenses surfaces de forêt vierge ?

Nous avons besoin d’explorer l’inconnu et, notre planète étant désormais le « village mondial » anticipé par le visionnaire Marshall McLuhan, notre âme d’explorateurs se tourne vers l’espace infini qui entoure ce village et dont nous savons si peu de choses encore.

Le poème est suivi d’une note « Comment lire un alexandrin » inédite.

Forêt du Congo

*

La Chute des Arabes du Congo

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D’après The Fall of the Congo Arabs (1897), par Sidney Langford Hinde, capitaine dans l’« État indépendant du Congo », chevalier de l’Ordre royal du Lion.

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I

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L’Afrique, promontoire enveloppé de nuit,
Territoire inconnu, l’Afrique inexplorée,
Ainsi qu’un feu-follet sous la lune, qui luit
Et silencieux danse une chasse enfiévrée,

Tremblant, trouble mirage, Éden enseveli
Dans d’épaisses vapeurs, des brumes d’eaux profondes,
L’Afrique immense et vierge en sa gangue d’oubli,
Couvrant de ses forêts des gouffres et des mondes,

Tel était le Congo que je vais évoquer !
Et l’on verra comment l’énigmatique terre,
Que nul profanateur n’avait pu bien marquer,
Au temps prescrit devint un théâtre de guerre ;

On verra Léopold, fulminant souverain,
Affronter, au milieu de débauches tribales,
Le glaive du Prophète entre des doigts d’airain,
Et les morts destinés aux rites cannibales.

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II

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Depuis longtemps déjà, l’Islam, à Zanzibar,
Sur la mer possédait une imprenable enceinte,
Où l’imam, gravissant le rituel minbar,
Commentant la Sunnah, prêchait la guerre sainte.

De cette forteresse à l’abri du démon
Les Arabes d’Oman pénétraient en Afrique,
Attirés par l’ivoire et l’ébène, ce nom
Que celui qui les vend aux esclaves applique.

Les Bédouins, peu à peu se mêlant aux Bantous,
Fondèrent au Congo d’ardentes dynasties,
Sans rompre tout à fait, mais sûrs de leurs atouts,
Créant sur plusieurs points épars des colonies.

Qui dira ce qu’étaient ces farouches sultans ?
Peut-être rêvaient-ils de Bagdads magnifiques,
D’Alhambras embaumés, au miroir des étangs
Qu’infestent les essaims de mouches pétrifiques ?

Dans de géants harems, les eunuques huileux
Ourdissaient-ils des plans infâmes de traîtrise ?
Qui disait la doctrine aux peuples nébuleux ?
Cet islam avait-il la pureté requise ?

Quoi qu’il en soit, on sait qu’une prospérité
Relative avait cours dans leurs vastes domaines.
Plus qu’un puzzle de fiefs, c’était en vérité
Un État déployant ses forces souveraines.

Or, au même moment, Al-Mahdi, l’Inspiré,
S’emparant de Khartoum, érigeait un empire :
Le Turc anéanti, le Soudan délivré
Du clanisme ancestral, l’Anglais qui se retire,

Par le glaive et la foi voyait ainsi le jour
Un califat arabe altéré de conquêtes.
Eussions-nous au Congo vu de même, quel tour
Aurait pris le combat pour les cœurs et les têtes ?

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III

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Peut-être dans le but d’imiter le Mahdi,
Les sultans du Bassin voulurent mettre un terme
À la présence belge et par un coup hardi
Fonder leur ascendant de manière plus ferme.

Ils lancèrent alors une brusque razzia
Contre les peu nombreux officiers à demeure,
Ennemis de la pure et sainte Sharia ;
Pour l’un ou l’autre camp avait donc sonné l’heure.

Léopold répondit immédiatement.
D’un côté, Séfou Tip, fils de Tippo ; de l’autre,
Francis Ernest Dhanis au haut-commandement.
Au-delà des fusils, Prophète contre Apôtre.

Si Dhanis dirigeait quelques combattants blancs,
Sa troupe était de fait une armée indigène.
Gongo, son allié, chef d’hommes violents,
Résidait à N’Gandu, capitale et géhenne.

Car c’était, entouré par un rempart en bois
Que des têtes de mort couronnaient, inquiètes,
Un vrai donjon, avec gardes en tapinois,
Tunnels en cul-de-sac et pavés de squelettes !

Ses habitants, confie un Blanc qui put entrer,
Donnaient un sentiment de vigueur, de jeunesse ;
Ils avaient, poursuit-il, le pli de dévorer
Ceux des leurs un peu vieux ou bien pris de faiblesse.

Du reste, mécréants, ne craignant point la mort,
Ni les esprits du mal, ni rien, l’âme sereine,
Ils avouaient priser – sans y voir aucun tort –
Bonne sans condiments, tendre, la chair humaine.

Avec cet allié, le Belge aventureux
Avait à parcourir d’immenses forêts vierges
Pour dérouter le Maure et, sous ce dais ombreux,
Tenter de retrouver le bord fangeux des berges ;

Dans un silence lourd, quasi surnaturel,
Qu’il était long d’ouvrir à sa petite armée
Un chemin difficile et superficiel,
Craignant à chaque instant les flèches du Pygmée !

Ce peuple solitaire, elfes de la forêt,
N’aime point qu’impromptu le pas d’autrui résonne.
Ceux qui passent chez eux n’y marquent point l’arrêt :
Leurs traits empoisonnés n’épargneraient personne.

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IV

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Ce que fut la clameur des luttes corps à corps,
Avec quelle rudesse on s’y jetait en foule,
Et quels festins s’offraient les guerriers les plus forts,
Ne sera point perdu dans le temps qui s’écoule.

Quelque deux ans après le début des combats,
L’ultime coup porté contre les citadelles
De Nangwé, d’Ujiji, les dernières casbahs
Des Maures du Congo, vainquent les infidèles !

Un peu plus tard encore, au Soudan, Kitchener
Sous le feu des canons écrasait les Mahdistes.
(Marchand s’en retournait, tremblant du revolver,
Rendre compte à ses chefs : un Parlement d’artistes.)

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V

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J’ai raconté ces faits nûment, sans passion,
Parce qu’un parti-pris est karmique et funeste.
Des Arabes, des Blancs hantent la région ;
Ces diables sont passés, le Chipékoué* reste.

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*Chipékoué : Animal « cryptozoologique », monstre amphibie des immenses marais du Congo, non répertorié à ce jour. Peut-être un dinosaurien : voir B. Heuvelmans, Sur la piste des bêtes ignorées (1955) :

« S’étant livré à une enquête approfondie auprès des Noirs, Hughes a recueilli nombre de témoignages à propos du chipekwe. Le plus intéressant est sans contexte celui qui provient du grand chef de la tribu des Wa-Ushi, dont le grand-père avait assisté en personne, sinon participé, à la mise à mort d’un de ces monstres dans les eaux profondes de la Luapula, qui relie le lac Bangwéolo au lac Moëro : ‘Une excellente description de la chasse a été transmise par voie de tradition, écrit J.E. Hughes. Cela prit toute la journée à bien des meilleurs chasseurs de transpercer l’animal au moyen de leurs grands harpons Viwingo – les mêmes dont ils se servent aujourd’hui pour chasser l’hippopotame. On l’a décrit comme ayant un corps sombre et lisse, sans crins, et armé d’une seule corne blanche et unie, disposée comme la corne d’un rhinocéros mais faite d’un ivoire blanc et lisse, très fortement poli. Il est dommage que les Noirs ne l’aient pas conservée, car j’aurais donné n’importe quoi pour l’avoir.’ … L’aurai-je assez répété au long de cet ouvrage : il ne suffit pas de bonne volonté pour découvrir une bête même énorme dans un habitat qui garantit son incognito. Croire que l’on pourrait repérer à coup sûr un diplodocus dans un marais ou un lac couvrant des milliers de kilomètres carrés, c’est caresser l’espoir insensé de retrouver la classique aiguille dans un Gaourisankar de foin. »

*

Comment lire un alexandrin

La diction des acteurs de théâtre, quand ils jouent une pièce écrite en alexandrins, ne donne pas franchement à entendre qu’ils récitent autre chose que de la prose, et sans doute le public contemporain, relativement peu familier avec la versification, et ce d’autant plus que sont éloignées ses années de collège et lycée, ne pourrait-il sans impatience entendre une pièce versifiée si les acteurs scandaient les vers comme il se doit.

Or la versification n’a que peu d’intérêt si l’on ne scande par les vers, c’est-à-dire si l’on ne donne pas à entendre leur rythme régulier, rehaussé par la rime, le rythme et la rime étant les deux éléments de régularité propres à charmer l’oreille au milieu de la diversité des tons, des vitesses d’élocution et d’intensité de la voix qu’appelle le fond du texte récité.

La scansion implique de savoir compter les syllabes d’un vers. Un alexandrin compte douze syllabes. Dans un poème en alexandrins, comme le présent poème, la rime intervient donc toutes les douze syllabes. Ici les rimes sont dites « croisées », c’est-à-dire que chaque quatrain (ensemble de quatre vers) compte deux rimes selon le schéma A-B-A-B.

Le comptage des syllabes ne poserait pas de difficultés si le modèle de versification que je suis était entièrement conforme à notre façon actuelle de prononcer le français. Or il se trouve qu’un certain nombre de mots, s’ils sont prononcés « naturellement », c’est-à-dire comme dans la langue parlée, rendent l’alexandrin boiteux, et la régularité de la scansion n’est plus respectée.

Par exemple, si la phrase « je ne sais pas » compte, dans un alexandrin, quatre syllabes, il n’est pas douteux qu’en la lisant dans d’autres contextes ou plus simplement en la prononçant soi-même on dira plutôt « je n’sais pas » ou « je sais pas », trois syllabes, voire « j’sais pas », deux syllabes. Par conséquent, quand un poète écrit l’alexandrin « je ne vois pas du tout de quoi vous me parlez », il s’attend à ce qu’on lise chaque syllabe distinctement, pour que les douze syllabes assurent la régularité de la scansion, tandis que cette régularité serait brisée si on lisait « j’vois pas du tout d’quoi vous m’parlez » car on ne prononce alors que huit syllabes ; et ainsi de suite pendant tout le poème.

C’est une règle facile à retenir : il faut prononcer distinctement chaque syllabe.

Mais il y a des cas plus difficiles, à l’intérieur de mêmes mots, notamment tout ce qui a trait à la diérèse ou découplement de deux voyelles successives, rarement prononcée dans la langue parlée mais fréquente en versification classique. Par exemple, au dernier vers du poème ici, le nom du « Chipékoué » sera articulé par la plupart en trois syllabes Chi-pé-koué (et c’est d’ailleurs conforme à la graphie originale Chipekwé), mais je l’ai écrit de cette manière pour rendre par diérèse le mot long de quatre syllabes, à savoir qu’il faut lire Chi-pé-kou-é. Alors le vers a douze syllabes et est un alexandrin :

1Ces-2dia-3bles-4sont-5par-6tis-7le-8Chi-9pé-10kou-11é-12reste

(En fin de vers, « reste » n’a qu’une syllabe ; s’il était à l’intérieur d’un vers devant un mot commençant par une consonne, il prendrait deux syllabes, par exemple « res-te-là »)

Dans le même alexandrin, « dia », dans le mot « diable », est prononcé une syllabe, comme ça se prononce, et non deux, « di-a ». C’est comme ça. Les règles, qui ont été codifiées dans les traités de versification, échappent parfois à toute logique ; à l’époque, elles devaient plus ou moins se conformer à la langue parlée. C’est devenu de moins en moins vrai. Certains, parmi les rares auteurs qui continuent à écrire de la poésie versifiée, ont renoncé à ces règles codifiées pour se rapprocher de la langue parlée actuelle. Je n’ai pas suivi cette voie dans ma propre poésie versifiée car il s’agit de toute façon d’un compromis plus ou moins boiteux ; personne n’écrira un vers où « je ne sais pas » sera lu trois, voire deux syllabes, et pourtant je sais que je ne prononce jamais, en parlant, « je ne sais pas » quatre syllabes et que, quand j’entends quelqu’un articuler de cette manière, je tique et pense : « Voilà un précieux ! »

Je fais donc suivre une liste de quelques mots où j’appelle l’attention du lecteur sur une diérèse (ou une autre particularité de prononciation) qu’il est censé connaître pour bien scander les alexandrins de ce poème. Par ordre d’apparition :

si-len-ci-eux (4)

fon-dè-rent-au-Con-go (6) (la liaison doit être audible : il ne faut pas prononcer « fondère au Congo » (5) mais « fondère-tau-Congo »)

Sha-ri-a (3) (mais, dans le même quatrain, ra-zzia [2] et non ra-zzi-a)

im-mé-di-a-te-ment (6)

vi-o-lents (3)

in-qui-ètes (3)

a-vou-aient (3)

a-lli-é (3)

su-per-fi-ci-el (5)

pa-ssi-on (3)

ré-gi-on (3)

Chi-pé-kou-é (4)