Category: Littérature

Journal onirique 19

Période juin-juillet 2021.

Chaque fois que la vie est touchée, elle réagit par le rêve et par les larves.

Les Anciens, qui croyaient à leurs rêves, croyaient à la valeur de signification de leurs rêves, ils ne croyaient pas aux formes rêvées. Derrière leurs rêves et par échelons les Anciens pressentaient des forces et ils plongeaient au milieu de ces forces.

Chaque rêve est un morceau de douleur à nous arraché par d’autres êtres, au hasard de la main de singe que chaque nuit ils jettent sur moi, la cendre en repos de notre moi qui n’est pas cendre mais mitraille comme le sang est de la ferraille et le moi le ferrugineux.

Trois citations d’Antonin Artaud

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En Inde, je me rends avec plusieurs compagnons dans une grande salle de concert pour assister à je ne sais trop quelle cérémonie attirant des foules immenses. Comme mes compagnons entrent par une entrée et moi par une autre, je n’espère plus les retrouver à l’intérieur vu le nombre de personnes présentes, car c’est comme s’ils se trouvaient à présent au nord de l’Inde et moi au sud.

À la fin de la cérémonie, alors que je suis la foule vers la sortie, je suis abordé par un senior indien d’apparence distinguée, comme s’il avait compris mon désarroi d’être seul en pays étranger. Il m’invite à le suivre à travers une immense librairie adjacente à la salle de concert, par laquelle nous pourrons plus facilement retourner à l’air libre. Cette librairie doit être la plus grande au monde car elle a non seulement tous les livres qu’ont les librairies occidentales mais aussi ceux que ces dernières n’ont pas (les librairies occidentales proposent peu de livres en sanskrit, par exemple). Tandis que nous marchons entre les rayons, nous faisons connaissance.

Il me dit qu’il est membre du Bund, une société indienne, plus ou moins rattachée à ses débuts au Second Reich allemand, d’où son nom, société par laquelle la geste de l’indépendance indienne a commencé. Il m’explique que beaucoup d’artistes de l’Inde coloniale appartenaient au Bund et refusaient d’être anoblis par l’empire britannique, qui pratiquait une politique d’anoblissement afin de se ménager des appuis locaux : les artistes du Bund refusaient car ils voulaient rester des artistes populaires, proches du peuple et de ses goûts. Ce faisant, ils invoquaient – ce que je trouve curieux – l’exemple de la politique culturelle ottomane. Fasciné de m’entretenir avec un membre d’une telle société historique, je lui dis ce qu’évoque pour moi le Bund, et que je les imagine organisant des cérémonies solennelles commémorant le souvenir des grands événements du passé ; touché par ses paroles, il me prend la main et la garde. Le fait de marcher main dans la main avec un homme m’embarrasse un peu mais compte tenu de sa bonté je n’ose retirer ma main de crainte de le froisser.

Nous continuons de traverser la librairie. Après m’avoir offert un polo de couleur kaki – en fait, il l’a commandé car ils n’avaient pas la taille XL dans cette couleur et la taille L risquait d’être trop juste –, me voyant compulser, pendant qu’il passait cette commande, de gros volumes d’un Who’s Who du sikhisme, un volume pour les Singh, un autre pour les Kaur, il m’offre un compendium du « qui est qui » dans le sikhisme contemporain. Le polo plus le livre, je me demande si cela ne dépasse pas les seuils permis par les lois anti-corruption de mon pays, puis je me rappelle que je ne suis pas concerné par ces lois.

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À l’occasion de la sortie de son dernier film, sur la guerre d’Indochine, un réalisateur français annonce la sortie d’une série de films par lui et d’autres réalisateurs visant à dénoncer « la froideur des époques sans guerre ».

Dans son film, un soldat français offre à sa fiancée un sac appartenant à l’un de ses amis, un autre soldat, mort au front. Il fait ce présent à sa fiancée au moment où les deux sont au lit. La fiancée fouille le sac et s’exclame : « Qu’est-ce que c’est que ça ? » Pour mieux voir, elle secoue le contenu du sac sur le lit, faisant tomber un anneau dont la présence avait échappé à l’attention du soldat. Il prend l’anneau et comme, dit-il, un anneau qui a été porté au doigt a pris la forme de ce doigt, pour que sa fiancée puisse le porter il cherche à déformer le cercle de l’anneau avec une lame de couteau.

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Je dois me rendre à une audience de jugement et m’y trouve accompagné de trois étudiants en droit censés me conseiller. Sur place on nous explique qu’un serpent très venimeux se trouve dans la salle mais que normalement tout devrait bien se passer. Nous entrons dans une salle entièrement vide, de gens comme de meubles, au milieu de laquelle se trouve le serpent. Nous nous asseyons chacun dans un coin différent de la pièce, à même le sol. Après quelques instants, c’est sur moi que le serpent jette son dévolu. Je cherche à m’en protéger à l’aide d’une couverture que je tiens devant moi, mais je vois la tête du serpent, parfois entière, parfois seulement ses yeux, qui ne cesse de chercher à me regarder par-dessus la couverture. Je n’ose faire de geste brusque pour chasser le serpent et dois supporter l’angoisse de cette épreuve. Je préfère donc me réveiller.

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En Corée du Sud, une firme a mis au point des poupées technologiques qui peuvent servir de jouets mais combattent aussi les démons surnaturels. Le petit garçon coréen de la famille où je loge possède une telle poupée, qui représente un petit garçon coréen à peu près de la taille et de l’apparence du garçon (l’originalité n’est pas encouragée chez les enfants coréens, qui s’habillent et se coiffent donc de la même manière). Une nuit, alors que nous regagnons nos chambres respectives en bavardant, il me dit, inquiet, que son robot n’est pas comme les autres. Je lui réponds que ce sont des jouets fabriqués à la chaîne et qu’il n’a donc rien à craindre.

Je me rends ensuite aux toilettes. Ce sont des sortes de toilettes turques, où, cependant, il ne faut pas s’accroupir mais s’agenouiller. La cuvette est obstruée par ce qui paraît être des rondelles de pomme de terre.  J’urine quand même mais la couche de rondelles de pomme de terre est plus résistante que je ne le croyais et empêche l’urine de s’évacuer au fond de la cuvette. L’urine se répand autour. Je dois attendre d’avoir fini d’uriner pour nettoyer cette cochonnerie indigne d’un étranger invité chez une bonne famille coréenne. Quand j’ai fini, je cherche d’abord à tirer la chasse, mais, alors que ça ne provoque aucun effet sur ce plan, cela fait jaillir violemment de l’eau de plusieurs canalisations de la pièce, y compris à travers les murs, inondant partiellement les toilettes.

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Quand un Ent se déplace dans la forêt, chacun de ses pas fait trembler les arbres aux alentours, qui ondulent au gré de sa marche, et leurs frondaisons se frottant rythmiquement les unes aux autres font un grand bruit de feuilles. Pour éviter de se trouver face à face avec l’Ent, il faut suivre les oiseaux et les autres animaux dans la direction de leur fuite.

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J’accompagne de mauvais gré M., V. et F. dans une galerie commerciale pour des courses. Dans le parking, F. (♂), qui conduisait, ouvre le coffre de la voiture et me tend d’abord mon manteau puis un pack de six briques de lait, si bien que, pour endosser mon manteau, je suis d’abord obligé de le poser par terre pour prendre le pack, puis de poser le pack au sol pour reprendre mon manteau et l’endosser. Le fait d’avoir dû poser mon manteau par terre accroît ma mauvaise humeur et je tiens ce discours à F. : « Tu n’as pas attendu que je mette mon manteau pour me donner le pack, de crainte que je parte ayant mis mon manteau sans prendre le pack, et c’est pourquoi j’ai dû poser mon manteau par terre. » Je lui reproche en outre son choix dans des termes philosophiques dont la cohérence m’échappe en écrivant ces lignes : le manteau et le pack de lait sont l’un l’objectif et l’autre le subjectif, il y avait un ordre à respecter que F. a méconnu, aveuglé par sa méfiance.

Entrant dans la galerie, nous passons d’abord devant une boutique de chaussures. V. me demande si j’ai des chaussures X (une certaine marque) et je lui réponds que non. Sa question m’irrite car elle sait, et elle sait que je sais qu’elle sait, que je n’en ai pas et n’en veux pas.

Quand nous traversons ensuite une librairie, F. me fait remarquer un rayon avec des livres d’occasion de la collection Poésie/Gallimard. Je vais regarder de quels titres il s’agit ; tandis que je m’attarde à cet examen, les autres continuent leur chemin et je me retrouve seul sans savoir comment nous pourrions nous retrouver dans la galerie commerciale.

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Je me trouve dans une petite pizzeria où le gérant ou bien patron fait à la fois le pizzaïolo et le serveur. C’est un homme moustachu, d’âge mûr, extraverti. Un autre pizzaïolo, jeune et maigre, entre. Les deux se saluent. Ils portent chacun un tablier blanc maculé de sauce tomate. Mon pizzaïolo toise le nouveau venu et lui lance : « Ce n’est pas de la pizza, ça ! » Ce qui peut avoir deux sens. Comme le rouge de la sauce tomate de l’un n’est pas exactement le même que celui de l’autre, le premier prétend que l’autre utilise de la mauvaise sauce tomate et donc ne fait pas de bonnes pizzas. Ou bien il insinue que les taches ne sont pas de la sauce tomate mais du sang. Cette dernière interprétation n’est pas forcément tirée par les cheveux car ici les pizzaïolos sont aussi des chasseurs de fantômes, et c’est d’ailleurs pour demander son aide dans une affaire de fantômes que le jeune pizzaïolo est venu trouver son aîné.

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Un jeune avocat, dans le bureau duquel je me trouve, doit m’aider en vue d’examens que je vais passer. Il me demande quel genre d’aide je souhaite. Question embarrassante car je pensais qu’il le savait mieux que moi. Devant mon hésitation, il propose de s’appuyer sur un manuel mais ce n’est pas ce que je souhaite car nous n’avons pas le temps de voir l’ensemble du manuel. Alors il me raconte qu’il est devenu célèbre grâce à une affaire de brevets hollandais. Son bureau, son costume indiquent l’opulence. Il parle d’ailleurs néerlandais, avec un fort accent, comme je peux m’en rendre compte au cours de la brève visite que lui rend son ancien client dans l’affaire des brevets et à laquelle j’assiste bien que cela ne me concerne en rien.

Le Néerlandais sorti, d’autres personnes entrent dans le bureau ; c’est un groupe qui vient trouver l’avocat pour une formation également, et l’avocat donne alors sa leçon comme si je faisais moi-même partie de ce groupe et que mes attentes étaient les mêmes attentes que celles de ces gens.

Au moment de la pause déjeuner, nous découvrons que le jeune avocat prodige habite toujours chez ses parents. Son bureau se trouve aussi chez eux. Une partie de la maison a été aménagée en cantine, séparée du jardin par une baie vitrée, où je vais manger avec le groupe de la leçon (mais nous sommes sans l’avocat). À table, au cours de la conversation, quelqu’un évoque les manières de dandy de l’avocat, la façon dont il a refait son nœud de cravate pendant la leçon, ce qui était prendre les gens de haut. On parle de son ascension fulgurante, quasiment dès son baccalauréat en poche.

Je dis que son domaine d’expertise est tout de même très pointu, puis demande à mes compagnons de table la raison pour laquelle ils sont venus le trouver. L’homme à côté de moi répond que c’est pour leur métier : ils doivent apprendre à vacciner les gens sans leur consentement, ce qui suppose quelques connaissances juridiques indispensables en cas de révolte. Il poursuit en racontant qu’il n’a d’ailleurs pas attendu d’avoir ces connaissances pour pratiquer, depuis des années, des vaccinations sans consentement, c’est-à-dire, dans les circonstances qu’il décrit, à l’insu des gens.

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Dans l’appartement de T., des gens sont réunis pour une rencontre du troisième type. À mon entrée on me conduit vers la baie donnant sur l’extérieur, où l’on me dit que « le Père » vient d’arriver. S’agit-il de Dieu ? Je vois dans la nuit, à la lumière d’une lune immense, les deux assis de dos, un adulte parler avec un enfant, tandis que des créatures plus indistinctes, des sortes de femmes chauves portant des collerettes, se tiennent à respectueuse distance. – S’agit-il du Père et du Fils ?

Pour en savoir plus, je m’approche du groupe de journalistes présents pour l’occasion. Le groupe est animé par un Indien (d’Inde) ventripotent en polo bleu marine qui fait les présentations. D’abord trois Espagnols, qui saluent les autres dans leur langue. L’Indien cherche en même temps à pratiquer des attouchements sur une jeune collègue qui semble par son apparence être de la même nationalité que lui ; quand, après avoir avancé et retiré sa main plusieurs fois, il la pose sur un sein de la jeune femme, celle-ci le rabroue en allemand. Je m’éloigne.

Une invitée m’informe que quelqu’un sonne à la porte d’entrée. Je lui demande ce qu’elle attend pour aller ouvrir mais, devant son air timoré, j’y vais moi-même. À la porte, je constate qu’il n’y a aucune poignée ni rien qui permette d’ouvrir depuis l’intérieur. Faut-il que je tente de passer le bout des doigts dans la rainure ? Au moment où je pose la main sur la porte, un vieil homme visiblement très excité fait irruption dans la pièce, m’obligeant à reculer – c’est la personne qui sonnait. Pensant que c’est un voisin venu se plaindre du bruit, je m’apprête à l’éclairer sur les événements très importants pour l’humanité qui sont en train de se produire dans cet appartement, mais il brandit sous mon nez du matériel de BTP pour me faire comprendre que c’est lui qui a retiré la poignée intérieure de la porte. Il me traîne au-dehors pour me montrer quelques autres travaux clandestins, à savoir plusieurs boutons électriques près de la porte, boutons dont je ne vois du reste pas comment ils pourraient permettre d’ouvrir de l’intérieur, donc comment ils sont censés remplacer la poignée retirée.

Alors que je me dégage des griffes du vieux fou, un grand bruit se fait entendre, comme d’une soucoupe volante. J’espère que nos visiteurs du troisième type ne sont pas déjà repartis. Voyant passer la pharmacienne, je lui demande où se trouve T. Elle m’invite à la suivre et me conduit à l’entrée de l’immeuble, où une ambulance s’apprête à recevoir T. inanimé dans un fauteuil roulant. Il a subi un choc en rapport avec la rencontre du troisième type.

Alors que nous retournons à l’appartement, je dis à la pharmacienne : « Depuis le premier jour où je vous ai vue à la pharmacie, sans le vouloir souvent je pense à vous… » Elle répond : « Ah oui, finalement. » Puis : « Mes enfants… » Ces derniers mots mettent fin au rêve.

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K., la femme que j’aime dans ce rêve, une femme que j’ai aimée dans la vie, un amour d’enfance, me dit qu’elle m’aime. Aussitôt je me fais la réflexion que ce n’était pas à elle de le dire, que ce n’est pas ainsi que les choses doivent se passer ; en même temps, je commence à la trouver grassouillette, à percevoir chez elle un défaut physique. Mais je ne veux tout de même pas mettre un terme à notre histoire. Je dois accomplir deux choses. La première est de renoncer aux autres filles, qui précisément à ce moment-là deviennent plus pressantes et ne veulent plus me laisser libres un seul moment. Sans renoncer à toutes les autres possibilités de couple, je ne peux pas former un couple avec K. La seconde est de renoncer à mes amis, à la bande que nous formons, où chacun, moi compris, semble en fait n’aspirer qu’à se détacher pour former un couple à part, et pourtant… Et pourtant, quand vient l’heure du couple à part, cela ne semble pas du tout être un choix évident.

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Je suis soumis à l’épreuve de la castanescence, un monde végétal spongieux qui se matérialise dans la nuit d’une cellule de donjon, monde de végétation mais en même temps de chair – le terreau où pousse cette végétation luxuriante – et qui provoque une soif intense. Quand, au sortir de cette cellule, je me désaltère, la désaltération même me fait marcher de travers, si bien que les habitants de ce pays où je suis étranger me prennent pour un ivrogne, alors que je n’ai bu que de l’eau.

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À l’aéroport, dans un pays arabe du Golfe où je viens en touriste.

Mon billet d’avion comporte un code commençant par pé té lé, qui se lit comme « Pétez-les ».

Sur le chemin entre l’avion et le carrousel à bagages, je suis alpagué successivement par plusieurs représentants qui me parlent d’attractions touristiques locales dont le but est de « faire connaître l’islam » ; je les écoute et prends leurs prospectus. Dans la queue pour le contrôle des passeports, je me trouve derrière un couple de jeunes touristes français et, les entendant parler de l’une de ces attractions, je les aborde pour partager avec eux la réflexion suivante : « Si les pays musulmans font du prosélytisme religieux auprès des touristes tandis que les pays chrétiens ne le font pas de leur côté, il n’y a pas de réciprocité. » Les deux jeunes n’apprécient pas trop ma remarque. Le garçon me répond qu’il n’y a pas de pays chrétien, la France, par exemple, est un pays séculier. Je ne lui donne pas tort, ajoutant simplement : « Du reste, si j’ai été alpagué par ces représentants pour leurs attractions prosélytes, c’est sans doute que je dois avoir l’air d’un professeur susceptible d’être intéressé par des sorties culturelles. »

Je monte dehors dans la navette qui doit me conduire à mon hôtel. La navette démarre alors que je suis en train de regarder son circuit sur la partie supérieure de la cloison, si bien que, surpris, je m’affale sur une passagère, lui présentant mes excuses et demandant si je ne lui ai pas fait de mal, en anglais. Elle n’a rien.

Mon hôtel se trouve au premier arrêt de la navette. C’est un arrêt en hauteur, qui surplombe l’hôtel composé de deux tours de verre viride sombre, quasi noir, jointes par une arrête commune. L’hôtel est enchâssé dans un écrin de végétation luxuriante, comme une oasis, et dans cette région désertique cette forêt de palmiers est sans doute arrosée par un important système d’irrigation. Un site magnifique.

Je m’engage dans l’escalier en pierre qui doit conduire à l’entrée mais après quelques marches l’escalier cède la place à une échelle verticale de plusieurs dizaines de mètres de hauteur le long de la façade de l’hôtel. Il me semble étonnant que l’on force le client à descendre une échelle. Le long de l’échelle pend un gros fil en plastique blanc que je suppose servir d’appui pour la main lors de la descente mais, quand je le touche, il en jaillit de l’eau et je comprends qu’il s’agit en fait d’un élément du système d’arrosage. L’échelle paraît d’ailleurs donner en contrebas sur une arrière-cour plutôt que sur une entrée. Je me suis donc égaré dans des parties réservées au personnel.

Après avoir resserré le tuyau pour ne pas laisser fuir davantage l’eau, je considère ma situation présente : dois-je, étant en somme suspendu au-dessus du vide (ce qui habituellement me donne le vertige, bien que ce ne soit pas le cas ici – c’est un progrès), appeler à l’aide ? Si j’appelle à l’aide, des touristes empruntant l’escalier finiront bien par m’entendre et me prêteront secours, mais n’est-ce pas de nature à gâter un tant soit peu leur plaisir de touristes ? Je décide au bout du compte de m’en sortir seul et reviens donc à mon point de départ, à savoir l’arrêt de la navette.

Empruntant de nouveau l’escalier, je me colle dans les pas d’autres touristes, en regardant bien où je mets les pieds plutôt que les beautés du paysage qui se révèlent depuis l’escalier en colimaçon et dont les touristes s’ébaudissent. Je parviens enfin à l’entrée de l’hôtel, le Vihai Thai, un grand hôtel thaïlandais. L’intérieur est exotique et feutré, avec peu de va-et-vient, extrêmement à mon goût. Mais je me rends compte que j’ai laissé ma valise en haut de l’escalier.

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Avec T. j’arrive à la garden-party de L. Quand nous la saluons, L. nous dit : « Nous sommes cent-vingt. » T. exprime sa satisfaction que ce soit « sans vin », car elle est abstème, mais nous voyons L. ressortir de son cellier avec une de ces grandes bouteilles de champagne aux noms babyloniens.

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Le comique amoureux, quand on lui demande ce qu’il pense de son amour non partagé, répond : « Je suis un acteur comique, quand je suis ridicule je ne suis pas ridicule. » – Avec dans le rôle de l’acteur comique Pascal Légitimus.

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En France on ne brûle pas les livres, seulement les auteurs.

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Je veux sortir avec ma carabine pour m’exercer au tir mais je me rends compte que si je sors en ville avec une carabine la police m’arrêtera car il n’est pas permis de s’exercer au tir en ville. Il faudrait que j’aille à la campagne mais j’habite loin de la campagne et ne sais pas comment y aller.

Alors je sors avec ma carabine sur le balcon. En bas passe une femme noire. Je cache aussitôt mon arme derrière la balustrade en la tenant contre mon bassin les deux bras étendus le long du corps, car si une personne de couleur voit un Blanc avec une arme cela peut donner lieu à une enquête pour tentative de meurtre. Je reste immobile en regardant passer la femme, qui porte une minijupe. Comme elle doit gravir un talus, j’observe s’il ne va pas m’être donné de voir sous sa jupe.

Puis je me promène sur le balcon, un balcon collectif qui fait le tour de l’immeuble. Alors que tombe le soir, un voisin sort sur le balcon d’un immeuble en face et se met à chanter. C’est un chanteur noir apprécié dans le quartier et des voisins sortent à leur tour sur leurs balcons pour mieux l’écouter. Entouré de voisins, je m’assois comme eux, ce qui est aussi un moyen de cacher ma carabine au plus grand nombre de gens possible.

Je ne me souviens pas si elle est chargée, or en cas d’enquête pour tentative de meurtre contre le chanteur noir il vaudrait mieux pour moi qu’elle ne le soit pas. J’ouvre la carabine discrètement et trouve un plomb logé dans le chargeur (c’est une carabine à plomb). Je réfléchis au moyen de retirer le plomb sans me faire remarquer car si un témoin me voit décharger une arme en présence d’une foule avec des personnes de couleur, je suis bon pour le tribunal car c’est l’indice (il y a de la jurisprudence là-dessus) que je voulais commettre un meurtre mais que la présence impromptue de la foule m’en a empêché et que j’ai alors eu peur.

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En sortant de la bibliothèque, je croise dans les couloirs de l’université V. et un autre, qui me demandent quel est le livre que j’ai sous le bras. C’est un livre sur l’histoire des Goths que je n’ai pu m’empêcher d’emprunter alors qu’il est grand temps que je me consacre entièrement à la philosophie, leur dis-je, car l’histoire est, comme l’a dit Nietzsche, une passion mauvaise et, comme l’a dit Kierkegaard, une science d’approximation seulement, une distraction, une dissipation.

Nous sortons et marchons sur une allée ombragée par des arbres en fleur dont commencent à sortir les fruits, ce qui attire dans leurs frondaisons un grand nombre de mésanges à tête claire. Un grumeau de fruit me tombant sur un doigt, je tends le bras pour m’en débarrasser en secouant la main mais, plus rapide que moi, une mésange se pose sur ma main et becque le grumeau. Voyant une intention de ma part dans ce geste fortuit, une intention de la nourrir, la mésange se pose ensuite sur le livre que je tiens et me présente son bec grand ouvert pour que j’y dépose d’autres morceaux de fruit. Évidemment son attente est trompée puisque le grumeau m’était tombé dessus par hasard, aussi se met-elle à picorer le papier sur la tranche du livre, par – est-ce croyable ? – dépit et mécontentement.

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Je suis jeté en prison avec un autre, appelons-le T. Notre cellule commune est séparée d’une autre par une vitre en plexiglas incassable à partir de la mi-hauteur du mur, si bien que l’on peut voir de l’autre côté. Les occupants de l’autre cellule sont une femme, qui vient aussitôt nous parler près de la glace, et son mari. Au cours de la conversation, je constate que la glace est mal fixée et qu’il est possible de la soulever, ce qui nous permettrait non seulement de passer à volonté d’une cellule à l’autre mais aussi (ce qui paraît moins évident au réveil) de nous évader de prison. Mais pour cela il faut que le mari soit de la partie et nous aide à soulever la vitre, autrement trop lourde. Craignant les conséquences d’une évasion manquée, il hésite quelques instants.

Nous sommes à présent dans les couloirs de la prison. Je dis : « Les deux en costard devant ! » Il s’agit de T. et du mari : leur costume cravate rendra plus douteux pour les gardiens que nous croiserions le fait que nous sommes des fugitifs. Le mari, là encore, est réticent car, placé devant, il a plus de chances d’être appréhendé, mais il comprend l’intérêt de cette manœuvre et s’y soumet.

Un gardien cherche à vérifier notre identité mais nous passons outre en courant. T. et moi parvenons à la sortie et nous courons à présent dans les rues d’un village méditerranéen, le soir. Je dis à T. qu’il nous faut trouver une maison où nous cacher pendant quelque temps, surtout lui, avec ses cinq enfants, même si quatre d’entre eux sont déjà des voleurs devant de toute façon finir en prison.

Nous débouchons, dans un crépuscule rouge pâle, sur une place de village où se trouve une famille en combinaisons de cosmonautes, y compris les enfants. Nous leur demandons d’avoir l’amabilité de nous indiquer une maison libre que nous pourrions louer. Sans parler ils indiquent du doigt en contrebas un quartier d’immeubles HLM. Un avion de chasse passe au-dessus et largue une bombe sur le quartier, puis un second avion fait de même. Le quartier est en cours de démolition (c’est la raison pour laquelle ces braves gens portent des combinaisons spatiales, pour éviter toutes retombées radioactives ou autres) : nous ne cherchons donc pas au bon endroit pour nous loger.

Je montre à T. une maison qui vole dans le ciel à présent nocturne, fuyant la destruction par les avions de chasse. « C’est comme dans La maison qui s’envole de Claude Roy ! », dis-je. (Ce roman pour enfants illustré est un vieux souvenir, je ne l’ai pas lu mais je me souviens que c’était le n° 1 de la collection Folio Junior.)

T. et moi quittons les lieux. Nous passons devant un muret sur lequel se tortille un éléphanteau avec dessus un garçonnet thaï portant la natte de cheveux traditionnelle sur son crâne rasé. Intrigué, je m’arrête. En caressant la tête de l’éléphanteau, ma main passe un instant sous le garçonnet et je constate qu’il est en réalité d’un poids colossal (c’est une sorte de djinn) et que l’animal souffre sous lui. Je comprends alors que tout dans ce rêve n’est qu’un parc d’attractions : la prison factice où l’on s’amuse à s’évader, le spectacle de la destruction d’un quartier HLM, la maison qui vole, et la prochaine attraction nous attend, avec entre les deux ce petit éléphant, qui n’a même pas été considéré digne d’être une attraction à part entière et fait office de spectacle subalterne au milieu des attractions principales. Je suis attristé par cette exploitation sans cœur d’un animal si bouleversant.

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Y. (♂) et moi venons d’emménager en colocation dans une péniche. Un soir que je rentre sous une pluie torrentielle, je marche le long du quai sans retrouver la péniche. Je marche jusqu’à une sorte de galerie couverte, mais ouverte aux quatre vents, où se trouvent quelques boutiques, comme un marchand de hot-dogs. Ce lieu m’indique que j’ai depuis longtemps dépassé la péniche. M’y abritant de la pluie, je téléphone chez nous depuis une cabine. C’est Sophie qui répond. Une femme noire et sa fille Sophie sont également colocataires dans la péniche. Sophie me dit que la péniche est à sa place habituelle. J’ai donc dû passer sans la reconnaître à cause de la pluie et de l’obscurité.

Je décide de retourner à la station de métro, où ce rêve a commencé, non pas en revenant sur mes pas mais en prenant une péniche de transport public. Il fait jour à présent. Je monte dans la péniche et me plonge dans la lecture d’un journal. Je lis un long article sur la carrière et la vie d’un journaliste sportif célèbre qui vient de décéder, le genre de chose qu’il faut s’attendre à trouver dans un journal et pour lequel j’ai la plus grande indifférence. Dans cette péniche bondée je ne peux rester assis sans rien faire, mais lire le journal est une occupation dégradante.

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Sans titre, par Cécile Cayla Boucharel

Journal onirique 18

Ces rêves datent de janvier-mars 2021 (I) et mai-juin 2021 (II). Le journal a donc été complètement interrompu quelque deux mois. Pendant un temps il me fut impossible de me souvenir de mes rêves. Puis, quand la faculté de mémorisation me revint, je n’étais plus motivé pour continuer ce journal, comme si j’interprétais la période d’amnésie comme en marquant la fin naturelle.

Le PDF de l’intégralité du journal 1-17 est disponible dans l’Index/Table of Contents du blog.

Comme pour les entrées précédentes, les initiales des prénoms des personnes connues de moi ont été rendues aléatoires par jet de dés en ligne.

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Des rêves ! toujours des rêves ! et plus l’âme est ambitieuse et délicate, plus les rêves l’éloignent du possible. (Baudelaire)

I

Train de banlieue. Alors que le train est presque à l’arrêt dans une gare (une gare découverte comme le sont les gares de banlieue), il se produit un incident : une personne a tenté d’ouvrir violemment une porte du train depuis le quai alors que le train n’était pas encore complètement à l’arrêt. Cette personne est une adolescente, membre d’un gang de jeunes femmes qui occupe le quai et compte entrer en masse dans le train.

L’incident, et peut-être aussi l’invasion prévisible du train par une bande de « loubardes » si le train s’arrête, décident le conducteur à renoncer finalement à marquer l’arrêt à cette gare, et le train reprend de la vitesse. Les filles courent le long du quai à côté du train en lançant des insultes au conducteur. Alors que le train s’éloigne, il me vient à l’idée que ces jeunes femmes cherchaient peut-être à fuir un danger, comme une bande d’hommes.

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Alors que je suis dans la rue, du côté des Invalides, une belle femme blonde aux cheveux bouclés en attendant un moment propice pour l’aborder (ce qui n’est pas, je le précise, dans mes habitudes), la poignée de mon porte-documents se casse : le cuir de l’une des extrémités de la poignée s’est rompu et la poignée ne tient plus à la boucle de cette extrémité. Je n’ai donc d’autre choix que de porter l’attaché-case sous le bras, ce qui est très incommode en même que, me paraît-il, ridicule, et j’arrête de suivre la femme blonde.

J’entre dans un centre de conférences pour assister à une rencontre qui doit se tenir en salle 514. Dans le couloir, je vois que les salles sont numérotées 500 et suivantes, je suis donc au bon endroit. Mais je ne parviens pas à trouver le numéro 514. Au bout de plusieurs allées et venues dans le couloir en vain, je décide de suivre un jeune homme – un étudiant se donnant des airs de punk – en supposant qu’il se rend à la même conférence. Il entre dans une salle dont l’existence m’avait complètement échappée et qui porte bien le numéro 514. Je l’y suis et découvre, perplexe, qu’il n’y a presque aucune chaise dans la salle.

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Je fais faux bond à mon éditeur pour sa petite fête annuelle à R… Cette année, il a décidé de la filmer et de mettre la vidéo en live sur internet, si bien que je peux la suivre depuis chez moi. Le live commence bien avant la fête proprement dite puisque je tombe sur le petit déjeuner de mon éditeur, sans sa femme mais avec ses petits-enfants, que les parents de ces derniers leur ont visiblement laissés pour les vacances. Si je m’étais rendu cette année à la fête, parce que, venant en train, j’arrive toujours en avance des autres, pour être embarqué à la gare, je me serais donc retrouvé dans cette cuisine avec les mioches qui mangent leurs tartines en faisant des pitreries. J’aurais senti le poids de ma solitude…

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O. (♂) et moi regardons une vidéo filmée par les Américains sur la Lune. C’est une vieille vidéo en noir et blanc dans laquelle sont filmés à distance les astronautes présents sur le sol lunaire – à distance comme si les astronautes étaient dans une vallée et le caméraman sur une colline en hauteur. Je constate plusieurs événements étranges et inexpliqués. Une souris traverse le champ de la caméra, mais dans le lointain elle aussi, ce qui veut dire que c’est une souris géante, de la taille d’un dinosaure. Puis nous voyons des sortes de papillons dans le ciel lunaire, qui ne font eux aussi que passer un bref instant. Enfin, on voit furtivement un homme en uniforme entrer dans le champ de la caméra et en ressortir aussitôt, juste devant celle-ci, et son uniforme est un uniforme soviétique. Je dis à O. que ces anomalies, dès lors qu’elles ont été passées sous silence par la NASA, indiquent que la vidéo est un faux, n’a pas été filmée sur la Lune, que c’est une mise en scène.

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Devant moi se dresse une tour de verre viridescent avec oriels et balcons. Pour m’y rendre, je peux emprunter l’une de plusieurs allées parallèles entre lesquelles se trouvent des bassins au bord desquels des gens sont assis. M’avançant sur l’une de ces allées, je constate que les bassins sont en réalité des piscines, où des gens se baignent. Ce constat à peine fait, je vois dans l’une des piscines un homme en costume noir viser dans ma direction avec un pistolet. Une femme se trouvant là, je l’emporte avec moi de propos délibéré dans le plongeon que je fais dans la piscine du côté opposé de l’allée, pour éviter le tir et la protéger, elle, d’une balle perdue. Quand nous sortons la tête de l’eau, j’explique mon geste à la femme, que je continue de tenir du bras par la taille tant que le danger n’est pas entièrement écarté. L’homme a tiré ; son pistolet n’est pas chargé de balles mais d’un fil dont la fonction m’échappe. La femme m’explique qu’il n’y avait pas de danger, qu’il s’agit seulement d’une épreuve d’athlétisme. Comme je lui demande des explications, non sans un peu de honte pour mon geste bien qu’elle ne semble pas mal prendre la chose, elle répond que c’est une des épreuves du dodécathlon.

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Je suis réfugié au Luxembourg parce que j’ai pris en France le parti du président de Bolivie Evo Morales forcé de quitter ses fonctions et son pays par un putsch militaire. Avec d’autres réfugiés politiques, nous sommes conviés à une cérémonie officielle dans un grand palais des congrès où de nombreux enfants des écoles entonnent un chant en français qui fait partie du programme de la cérémonie. Le refrain de ce chant politique est : « Quel monde pourri ! » Les meilleurs élèves sont ceux qui chantent ces paroles avec le plus de fausse conviction – fausse conviction car, étant donné leur âge, ils ne peuvent savoir d’expérience que ce monde est pourri, surtout pas les meilleurs élèves, issus des milieux les plus favorisés.

[Hélas, trop d’enfants de par le monde sont soumis à des cruautés et si j’avais eu leur sort à l’esprit dans ce rêve, je n’aurais pas rêvé cela.]

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La fille de Viktor Ioutchenko, le dirigeant ukrainien, est en fait la fille de Donald Trump.

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Lors d’une soirée, je prends le micro pour chanter une chanson : « Je suis chanteur de charme, mais ce qui fait ma différence avec les autres chanteurs de charme, c’est que j’écris moi-même mes chansons. »

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Les femmes d’expatriés ne travaillent pas. Pour passer le temps, elles s’invitent avec leurs enfants les unes chez les autres à la moindre occasion. À chaque fois, les enfants invités doivent apporter des cadeaux aux enfants de la maison, et la fréquence de ces occasions est telle que, pour les moins importantes d’entre elles, les mères se contentent de mettre une pâtisserie sous papier cadeau.

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Dans l’Ouest américain, nous sommes trois pionniers qui regagnons notre campement. Nous débouchons au pied d’un promontoire qu’il nous faut longer pour parvenir à destination. Alors que nous lui faisons encore face, nous voyons apparaître au sommet une immense troupe d’Indiens. Nous nous mettons à courir (nous ne sommes pas à cheval et les Indiens non plus) vers notre camp. La troupe d’Indiens dévale le promontoire à notre poursuite et les flèches fusent autour de nous. Par miracle, nous parvenons tous les trois indemnes au camp, où la nouvelle de cette énorme congrégation d’Indiens hostiles suscite la consternation, car il est certain qu’ils entendent attaquer et détruire le camp d’un moment à l’autre. On discute de ce qu’il faut faire. Je dis qu’il faut se battre et résister jusqu’à la mort, mais je comprends vite que c’est ce que souhaitent éviter les membres les plus influents de notre communauté. On finit par se mettre d’accord sur le fait qu’il faut donner le droit de vote aux Indiens pour les pacifier. Quelques toits de charpente de maisons en bois (car c’est en fait plus qu’un simple camp, une véritable bourgade qui se construit) sont alors transformés en baffles (ne me demandez pas comment) et le pianiste s’assied à son piano : ce sont les préparatifs pour recevoir les dignitaires indiens à une soirée électorale.

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L’inscription runique géante de vingt mètres de long et plusieurs mètres de haut sur une falaise en Amérique du Nord est un faux avéré. C’est la découverte de l’inauthenticité de cette inscription qui a jeté le doute ensuite sur la pierre de Kensington.

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Au moment où V. et moi allons sortir de chez lui, nous voyons voleter une « mouchule ». C’est une sorte de petite mouche dont le corps est une braise incandescente. Une mouchule chez soi, c’est le risque, si elle se pose sur une matière inflammable comme de la moquette, d’un incendie. Nous nous employons donc à la tuer avant de sortir. Comme son vol est peu rapide, je parviens à plusieurs reprises à claquer mes mains sur elle, comme quand on tue un moustique, mais cela ne fait rien à la mouchule, dont le corps résiste à ces chocs. (Par ailleurs, le choc est trop rapide pour que je ressente distinctement la brûlure de la braise.) Changeant de tactique, je parviens à l’écraser de la main sur le parquet, mais quand, ne laissant que le pouce sur elle, je vois que la mouchule est toujours aussi vivace, je comprends qu’il est vain de chercher à la tuer par ce genre de moyens et je demande à V. d’apporter un bocal dans lequel nous enfermerons l’insecte pour peu que je parvienne à l’y faire entrer. Et je lui dis de se presser, de crainte que la braise ne finisse par me brûler le doigt. Une fois qu’elle sera dans le bocal bien fermé, nous pourrons sortir tranquilles.

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Une grande partie des provinces françaises ont été vidées de leurs habitants. Dans une de ces régions redevenues sauvages, une famille d’Afrikaners ayant quitté l’Afrique du Sud est devenue propriétaire d’une immense étendue de terres. Le fils de la famille nous invite, un ami et moi, à passer la nuit dans leur ferme. Ce jour-là doit avoir lieu une fête sur la propriété avec d’autres Afrikaners établis dans la région.

La fête réunit beaucoup de monde, tous Afrikaners du type hollandais blond. Bien que cette homogénéité produise indéniablement une forte impression esthétique, elle complique singulièrement l’intégration à cette fête, dans laquelle je me contente de déambuler en spectateur. L’une des filles de la famille se fait remarquer par quelques frasques, comme quand elle se hisse nue sur une poutre de la grange qui sert de salle de danse. Quand elle redescend, je vois qu’elle n’est en fait qu’à demie nue car elle porte un pantalon, mais si transparent qu’il se remarque à peine, et l’on voit d’ailleurs les poils dorés de son ctéïs.

Quand la fête est terminée, vers une heure du matin, nous allons, mon ami et moi, nous coucher dans la chambre du fils de la famille, où des matelas ont été installés pour nous. C’est alors que nous entendons une conversation animée dans une autre pièce. Une jeune femme s’est introduite par effraction dans la maison en affirmant qu’elle vient avertir les propriétaires qu’ils hébergent chez eux deux délinquants échappés du pénitencier. Et c’est vrai. Le fils de la famille, avec qui nous avons fait connaissance ces derniers jours, ne le sait pas mais l’ami et moi sommes deux prisonniers fugitifs. Le père de famille ne semble pas vouloir croire l’intruse et lui demande de partir.

Le lendemain, quelques membres de la famille nous accompagnent un bout de chemin alors que nous nous séparons d’eux. Nous avisons au loin un chain gang de prisonniers affectés à des travaux de cantonnier. Nous craignons d’être reconnus par les gardiens, et alors que nous cherchons un prétexte pour rebrousser chemin ou quitter la route, une mutinerie éclate parmi les prisonniers. Nous profitons de la confusion pour nous carapater dans les bois.

II

Taos l’irréductible est un nom antique du chaos. L’irréductibilité s’entend au sens mathématique : de même que certaines fractions ne peuvent être exprimées que par un entier arrondi, de même l’ordre dans le monde est une forme arrondie dont l’existence ne supprime pas le chaos.

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Dark Vador est une allusion à Salvador, le Sauveur en espagnol, c’est-à-dire le Christ. La Guerre des étoiles est une métaphore cryptée de la résistance des peuples païens à l’expansion militaire du christianisme, un exemple de plus de l’antichristianisme viscéral d’Hollywood.

[N.B. Le nom du personnage dans l’anglais original est Darth Vader et c’est en français seulement qu’il s’appelle Dark Vador.]

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Tandis que je mange un sandwich sur un banc, dans un hall sombre et délabré en Inde, j’entends deux Indiens, les seules autres personnes présentes, discuter, l’un disant à l’autre quelque chose qui me laisse entendre qu’il va me chercher noise. Il s’approche et s’assied près de moi, sur mon sac à dos posé sur le banc. C’est fait en manière d’affront. Quand il se relève, m’attendant à des violences de sa part, je le menace d’un couteau : un laguiole. Il me saisit aussitôt le poignet et cherche à faire entrer la lame dans ma poitrine. Au cours de la lutte qui s’ensuit, je finis par le poignarder et il meurt.

Je quitte les lieux sans chercher à prévenir la police car je pense qu’elle ne me croira pas – qu’elle ne croira pas un étranger ayant tué un Indien. Je dévale alors des escaliers tout aussi sombres et délabrés que le hall, sur plusieurs étages. Dans ces escaliers pas mal d’Indiens font la causette et j’en bouscule quelques-uns dans ma précipitation. Même quand je passe à côté d’eux sans les toucher, ils expriment du mécontentement et je sens que tous pensent de moi, me voyant ainsi courir : « Typical white jerk. »

Quand je sors enfin dans la rue, mon espoir est de trouver un taxi rapidement pour quitter le quartier avant qu’il soit bouclé par la police, car si la police boucle le quartier avant que j’en sois sorti, elle m’arrêtera car je suis un étranger (et de plus mon laguiole est resté planté dans le cadavre, ce qui me désigne, étant français, comme l’assassin). Je marche un moment sur le trottoir (je ne cours plus pour ne pas attirer l’attention) puis, en traversant la rue, je vois un autobus foncer sur moi ; un Indien traversant en même temps, je m’agrippe instinctivement à lui. L’autobus pile devant nous. Le piéton auquel je me suis agrippé, qui n’a quant à lui manifesté de l’inquiétude à aucun moment, rit de ma peur : j’aurais dû savoir qu’il n’y a pas de code de la route en Inde et que traverser la rue où roule un bus est un moyen de l’arrêter pour y monter. Ce qu’il fait. D’autres Indiens, des passants qui ont vu la scène, rient également. On meurt beaucoup écrasé par des voitures en Inde mais on continue de traverser la rue et de rouler sans vouloir respecter aucune règle ni faire attention à quoi que ce soit.

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Si vous voulons tous être riches, la pauvreté est un défaut de faculté.

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J’entends une chanson dont le refrain est : « Oun galout, oun galout, oun galout frout ! » L’interprète est une jeune chanteuse d’un pays d’Europe de l’Est, chantant dans sa langue slave, et le refrain veut dire : « Une galoche, une galoche, une galoche française », ce qui est la même chose qu’un French kiss en anglais, à savoir ce qu’on appelle vulgairement chez nous « rouler des galoches ».

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Dans le métro les écrans publicitaires servent aussi à diffuser des informations sur le fascisme. Ces informations sont discrètement à la gloire du fascisme. Le but est de réduire le nombre d’actes de délinquance dans le métro. Je note l’idée sur un ticket, ce qui n’est pas évident faute d’espace.

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Un jeune homme et une jeune femme épris l’un de l’autre souhaitent se marier mais la jeune femme prend subitement du poids et doit donc être soumise à certaine épreuve. Dans la réalité elle suivrait un régime ; ici, on m’explique ce qu’est cette épreuve mais je ne le comprends pas bien. Il s’agit de manger. Je demande s’il s’agit de manger puis de se faire vomir (comme les anorexiques). On me répond que non. Mais alors comment perdre du poids s’il s’agit de manger ? On me dit qu’il faut convertir la nourriture en gaz pour que, en l’expulsant sous forme de gaz, on perde du poids.

La jeune femme se soumet donc à cette épreuve et semble n’y pas trop mal réussir. Elle se dit contente de la subir car c’est par sa faute que son mariage a été compromis. Mais il faut encore savoir si cela marche, si son aimé va vouloir d’elle à nouveau. Il faut, quand ils sont mis en présence l’un de l’autre, qu’un signe descende et se pose. Cela n’arrive pas, chacun s’en rend compte.

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Je dîne avec O. (♀) dans un restaurant chic. Nous commandons la même chose, une sorte de soufflé qui grésille quand le serveur verse d’abord une sauce dessus. Puis le serveur incise avec un couteau la surface du soufflé, qui crève et répand son contenu au fond de l’assiette creuse. On peut alors manger. Parmi les ingrédients il y a des morceaux de saucisse, comme dans un rougail ; O. trouve la saucisse délicieuse mais selon moi la saucisse n’a pas de goût et j’ai le sentiment qu’on m’a servi une saucisse de soja car je trouve aussi sa couleur suspecte. J’appelle une serveuse, qui finit par m’apporte un bout de saucisse de viande qu’elle me demande de goûter : le goût est le même, j’ai donc fait tout un cirque pour rien.

Au dessert, la serveuse vient nous montrer un plateau de gâteaux divers parmi lesquels nous pouvons choisir. O. ne prend pas de dessert et je choisis quant à moi une part de gâteau au chocolat. Les parts, volumineuses, sont déjà coupées, mais au lieu de me servir la part choisie directement sur une assiette, la serveuse remporte le plateau puis m’apporte une assiette avec quelques miettes de chocolat esthétiquement présentées en zigzag et dont je ne fais qu’une bouchée. Ils ont simplement prélevé une fine pellicule de chocolat sur la part que j’ai choisie et l’ont servie – la fine pellicule – de cette manière.

Quand O., enfin, me dit que c’est mon tour de payer, alors que je croyais qu’elle m’invitait, je ne parviens plus à cacher mon irritation. Je me lève sans attendre que la serveuse ait effectué le paiement avec ma carte sur son appareil. La serveuse me dit que l’appareil fonctionne mal, que cela peut prendre un peu de temps, et m’invite donc à me rasseoir. Quand je finis par me rasseoir, aussitôt la machine a fini son opération et la serveuse me tend le ticket.

O. et moi sortons dans un dédale de rues sombres.  Je lui demande au bout de quelques instants si elle a son porte-monnaie avec elle, car j’ai vu sur la table en partant un porte-monnaie couleur chamois. Elle regarde dans son sac et me dit consternée qu’elle ne l’a pas. Je lui explique alors qu’elle l’a laissé au restaurant et lui demande d’y retourner tandis que je l’attends. Elle repart. Je ne lui ai pas proposé d’y retourner avec elle car je suis fâché de la façon dont la soirée s’est passée, mais, dans ces rues sombres et vu son âge (près de quatre-vingts ans), je crains d’avoir commis une imprudence et m’en veux.

Pourtant, plus tôt dans la journée, c’est elle qui nous avait conduits, B. et moi, en avion particulier. L’atterrissage, parmi des vignes, avait été un tantinet cahotant mais dans l’ensemble tout s’était bien passé. Je m’étais fait la réflexion, vu son âge, qu’il n’était peut-être pas prudent qu’elle continue à piloter – mais aussi, ne sachant pas piloter moi-même, que c’était ma faute si elle continuait de prendre les commandes plutôt que de me les laisser.

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Un jeune prêtre portugais devient impliqué dans l’opposition au dictateur Salazar en fréquentant une pastelaria tenue par une veuve dont la fille a des activités politiques clandestines. En même temps naît entre le prêtre et la jeune femme un amour qui n’ose se déclarer.

Un jour les deux sont arrêtés par des supplétifs de la police politique dans une maison isolée à la campagne où devait se tenir une réunion secrète entre plusieurs personnalités de l’opposition. Les supplétifs armés laissent en fait planer le doute sur leur véritable fonction et, la nuit tombée, leur chef dit au prêtre qu’il peut partir, en lui indiquant un chemin qui, dit-il, le mènera à bon port. Le prêtre demande où mène ce chemin. « Au village le plus proche, » répond l’autre. On peut croire que le prêtre n’a pas compris qu’il sera tué dehors (tandis que la femme sera probablement violée). Il sort dans la nuit mais, au lieu de suivre le chemin indiqué, s’en écarte. Depuis la maison on allume une lumière extérieure : si le prêtre avait été naïf il aurait cru qu’on lui éclaire le chemin mais il s’agissait en fait de l’éclairer lui, pour lui tirer dessus. Or il n’apparaît pas dans la lumière.

Le prêtre se met à courir à travers la campagne, en se doutant que ses ennemis vont lancer d’important moyens de chasse. Il court ainsi toute la nuit et encore au petit matin, franchissant des palissades, dévalant des talus en pente raide, sautant même depuis une hauteur dans des frondaisons d’arbres avant d’en descendre et de poursuivre sa course… Il arrive au matin dans une petite ville et, pour ne pas s’y trouver piégé comme un rat, décide de prendre un autocar pour quitter la région, voire le pays. La jeune femme le retrouve à la gare routière, et ils quittent la ville en autocar.

Elle explique que c’est lui que les supplétifs voulaient et qu’ils l’ont laissée seule quand ils se sont mis en chasse. Le prêtre lui demande de partir avec lui, c’est une manière de lui déclarer sa flamme. Mais, malgré leur amour réciproque, elle descend à la prochaine ville et lui dit adieu.

La suite de son voyage conduit le prêtre en France, où il découvre depuis l’autocar les mœurs européennes de l’époque, en traversant une ville côtière où, sur des plages entre les églises et la mer, des femmes se font prendre en photo les seins nus.

[Bien que la dictature s’appuyât sur le clergé en tant qu’élément traditionnel de la société portugaise, il existait une opposition ecclésiastique au régime. Du reste, dans ces dictatures anticommunistes qui se réclamaient volontiers de l’Église, les autorités n’hésitaient pas à traiter son clergé comme leurs autres opposants s’il sortait des clous, comme le savent ceux qui connaissent l’histoire de l’archevêque Romero du Salvador, assassiné en pleine messe dans un pays où les soutiens du régime militaire circulaient des tracts « Sea un patriota, mate a un cura » (Sois un patriote, tue un curé).]