Category: Littérature

Poésie révolutionnaire d’Equateur : Le mouvement tzantique

Les poètes du tzantzisme (tzantzismo) tirent le nom de leur mouvement du mot de la langue shuar (jivaro) tzantza, qui désigne les fameuses têtes réduites que confectionnaient les guerriers de cette ethnie amazonienne avec le chef de leurs ennemis vaincus. C’est pourquoi ces poètes étaient également connus sous le doux nom de « coupeurs de tête ».

Le mouvement tzantique (tzántzico, tzántico) est un mouvement littéraire et artistique contestataire apparu dans les années soixante en Équateur. Ses jeunes protagonistes arboraient de longues barbes en hommage à Fidel Castro et ses barbudos, et je n’ose croire que cela aurait pu être une influence sur le style de la culture hippie nord-américaine et européenne… Il y a cependant antériorité des tzantiques sur les hippies, puisque, si ce dernier phénomène semble n’avoir émergé qu’à partir de 1964, les barbus tzantiques signaient leur premier manifeste en août 1962 (trois ans après la révolution cubaine). Les deux mouvements partagent un rejet radical des valeurs bourgeoises.

J’ai traduit, de l’espagnol, trois poètes. Euler Granda, aujourd’hui le poète le plus connu du tzantzisme et, selon moi, un des grands noms de la littérature latino-américaine et mondiale, est représenté avec douze poèmes choisis dans son Antología personal (Casa de la Cultura Ecuatoriana Benjamín Carrión, 2005) (Anthologie personnelle). Alfonso Murriagui, est représenté avec trois poèmes de son recueil 33 abajo de 1965, qui passe pour être le premier recueil publié par un représentant du tzantzisme, les poètes publiant avant cette date dans les revues et journaux du mouvement. Enfin, Ulises Estrella, considéré comme le fondateur du mouvement tzantique, est représenté par un choix de poèmes de son recueil Convulsionario (1974) (Convulsionnaire). (Le tzantzisme en tant que mouvement actif est dissous en 1969 ; par conséquent, ce recueil d’Estrella, tout comme un certain nombre de poèmes tirés de l’anthologie d’Euler Granda, n’ont pas été écrits pendant la durée de vie du mouvement. Les œuvres de ces poètes, comme celles des autres représentants du mouvement omis ici, ne sont pas forcément faciles à trouver, même avec un internet mondialisé, et j’ai donc dû travailler avec le matériel qui m’était disponible au terme de mes recherches.)

*

Poème sans larmes (Poema sin llanto) par Euler Granda

Aujourd’hui a été tué Juan le serviteur indien,
tué à coups de bâton en plein jour,
tué parce qu’Indien,
parce qu’il travaillait comme trois
et n’apaisait jamais sa faim,
parce qu’il tirait avec les bœufs la charrue,
parce qu’il dormait à même le sol
se couvrant de sa mauvaise fortune,
parce qu’il aimait la terre
comme l’aiment les arbres ;
il a été tué parce qu’il était bon,
parce que c’était un animal de trait.
Il est resté là
ensanglanté de l’âme aux pieds,
il est resté là face contre terre
pour que les champs de blé ne voient pas
son visage démoli,
il est resté
comme l’herbe
après le passage des chevaux
et personne ne dit rien ;
il a été tué sans que personne s’en aperçoive,
sans que cela importe à qui que ce soit.
Le vent poursuit ses vagabondages,
comme toujours les oiseaux volent en rond,
le pré solitaire reste impassible.
Rien de plus,
le patron l’a tué
parce que l’envie lui en avait pris.

*

Soliloque (Soliloquio) par Euler Granda

Doigts contemporains,
doigts marâtres,
cousins, voisins ou étrangers,
doigts sans parenté,
faméliques doigts,
doigts en général accordez-moi un instant d’attention :
la mer et moi
étions comme deux doigts de la main,
mais il se passe des choses
comme si rien ne se passait.
Oreilles
sans oreilles,
sans yeux,
sans tête
–Pauline, je te déteste
quand tu me déranges
alors que je vais dire quelque chose d’important–,
oreilles de la rue,
du club, des porcheries…
Il y a dans ma peau un trou de serrure
à travers lequel vous pouvez regarder.
Dents omnipotentes,
dents vulgaires,
crocs sans problèmes,
je vous invite à regarder,
parce que –tout comme de riz–
vous aimez vous repaître d’intimités.
À l’unisson approchez tous,
plus près,
plus près,
extraordinairement plus près,
jusqu’à ce qu’entre vous et moi
ne puisse passer un ongle ;
écoutez-moi :
J’ai tué la mer.
Car tous les jours
il y avait un œil de mer sur les murs,
un bras de mer me saisissait
la mer pêchait des pêcheurs,
dans chaque porte, la mer ;
tête de chat la mer,
tête de trou ;
faite de mer
la semelle de mes chaussures.
Elle ne me laissait en paix,
je n’en pouvais plus de la mer,
jusqu’au jour où
–sur le point d’éclater–
je descendis effréné à la mer
et dans la bouche c’est-à-dire au bord de la mer
je submergeai la mer
et la noyai.

……………Je vous assure,
……………j’ai vu la mer à l’agonie
……………et pourtant
……………dans la chambre d’à côté
……………la mer mugit.

C’est pourquoi,
sans y réfléchir à deux fois,
j’ouvre de nouveau la mer,
je cherche,
et cherche encore,
je fouille dans ses tiroirs ;
je m’immerge dans le sel,
j’affronte les vagues.
J’ai besoin de savoir,
où diable es-tu,
attachée à quelle madrépore,
où sont l’huître perlière
et les Néréides ;
mais c’est inutile,
hier des bombes ont été lancées,
la mer est brûlée,
et au milieu des arêtes de poisson
et des coraux exsangues,
sinistrement,
surnage l’eau morte.

……………Inéluctablement
……………les paroles lassent,
……………il vient un moment
……………où la moitié d’un mot est de trop.

Je dois me taire,
me tourner le dos,
colmater les brèches
par où me sortent les mots ;
peut-être
vaudrait-il mieux
me tirer un coup de harpon ;
mais, la mer me noie,
sur mon sang planent les albatros
et quand je m’enfonce dans le silence
l’eau salée me râpe la gorge.
La mer et moi,
bien que je n’aime pas la mer,
la mer ma maison,
mon squelette,
le vert couvre-lit qui me fait défaut ;
la mer faite cravate,
la mer sous mon complet veston,
la mer qui porte mon nom,
la mer c’est moi.

……………Mais une fois de plus
……………à nouveau le malgré tout ;
……………il ne resterait nulle place où poser le pied,
……………où poser un coquillage,
……………si tout à coup
……………il n’y avait un malgré tout…

À bord de novembre,
tandis que s’écaillent les heures,
sans que personne s’en aperçoive,
sans que cela n’intéresse personne,
tranquillement je dis :
je ne suis pas triste,
je ne suis pas non plus joyeux,
je suis simplement
comme un lézard.
Et une fois de plus
malgré tout,
sans savoir pourquoi je le fais :
peut-être parce que peut-être,
peut-être
pour me convaincre que je suis vivant
je me mords la tête et me remords,
je lâche un requin contre mon cou ;
parce que jamais peut-être,
peut-être
pour fournir des explications
pour la première et dernière fois
écoute-moi :
il ne me reste qu’un nénuphar,
il n’y a pas de place pour toi,
mieux vaut que tu partes :
ici la mort a faim.

……………À propos de la mer,
……………mieux vaudrait dire :
……………à propos de la vie.
……………Aujourd’hui je dirai la vérité
……………même s’il m’en coûte le sang.

Il est faux que fut une amie
la rose des vents,
il n’est pas certain que je fusse navire,
ni qu’il y eût des nymphéas
quand je m’échouai ce soir-là ;
jamais à aucun moment un quai,
un oiseau,
un rien.
Il est si facile de dire :
j’ai des algues dans l’âme ;
la réalité est tout autre.
J’ai voulu traverser la mer
à pied,
c’est tout.
Je ne connais d’autre mer
que le verre d’eau.

*

S.O.S. par Euler Granda

Ici Équateur
blessure de la terre,
os pelé
par le vent et les chiens.
Ici le sang absorbé par le sable,
des pierres nous tombant dessus.
Ici
montagnes au ventre mis à sac,
mer
aux poissons étrangers.
Ici
la faim,
Indiens battus à coups de pied comme des bêtes,
prés sauvages,
peau à la belle étoile.
Ici
même notre propre sol
n’est pas à nous ;
rien ne nous appartient,
notre eau
nous est vendue en bouteilles,
le pain nous coûte les yeux de la tête
et même pour mourir
il faut payer des taxes.
Le long de l’air,
à mi-rêve,
dans la bouchée interrompue
du déjeuner,
pour nous faire tomber
ils creusent des trous.
Ici,
vite un fusil
pour abattre les corbeaux.

*

Histoire n° 13 (Historia N° 13) par Euler Granda

Dans une ville,
il y avait un homme
plongé jusqu’à la moelle
dans la vie,
il avait l’habitude de porter
un espoir brisé
en guise de chemise,
des yeux ictériques,
un anneau,
un coquillage bleu dans l’oreille
et un billet de voyage
entre les livres.
Comme l’eau qui court
il était simple
et aimait une femme
semblable aux lys ;
il se battait pour un peu de pain dans chaque bouche
et à chaque porte,
un peu de joie.
Il aimait attendre l’aube
et s’accouder au bord du soir
pour composer des chansons
aux blés.
En dépit des douleurs et des revers de fortune
jamais on ne le vit le visage triste.
Une fois il fut tué
au coin d’une rue,
il fut tué continuellement,
avec la vie…
Je suis cet homme.

*

Le tourisme source de richesse (El turismo fuente de riqueza) par Euler Granda

Apprends à connaître l’Équateur,
cher touriste,
le pays du printemps perpétuel,
le pays des Andes
aux miroirs,
le collier
à la ligne équinoxiale.
À pied sec,
en voilier,
en turbopropulseur
ou sur roues,
viens, cher touriste,
ne sois pas indécis,
divertis-toi sans frein.
Ce n’est pas de la propagande,
bien que la majorité d’entre nous
n’ait pas de quoi vivre,
nous avons des logements à offrir,
tu n’as qu’à lire le journal :
« loue maison pour étrangers »,
« loue chalet confortable
pour Nord-Américains et Européens ».
Dans la vitrine brisée
de la patrie,
pour quelques piécettes,
tu pourras admirer
toute la collection de gestes
du paysage.
Plus que d’écoles,
plus que de services médicaux,
nous avons de nombreuses églises coloniales,
de nombreuses églises de pierre
taillées par les ongles des Indiens.
S’il est vrai
que l’on commet des crimes
pour moins qu’un repas,
les autels
sont dorés à la feuille ;
il y a des oligarques,
gras et chrétiens,
il y a beaucoup de soleil

bien que parfois
tout devienne sombre
d’avoir à vivre
sous les gradins.
Le gouvernement est dynastique
et en outre généreux,
si tu es de la Gulf
ou de la Texaco
il te fera cadeau de la terre
et du pétrole.
Quand le peuple
se risque à la lutte
ce sont toujours les riches qui gagnent
et l’armée.
N’hésite plus
cher touriste,
viens sur le toit du monde ;
il y a du foot,
des corridas,
les militaires jouent au volley.
Viens connaître l’Équateur
cher touriste,
c’est un beau pays,
si tu n’as pas faim
tu n’auras jamais de problème ;
même si de temps à autre
untel tombe malade,
tombe gravement malade d’intégrité
et il lui prend alors l’envie
de jeter de l’essence partout.

*

Les porteurs (Los cargadores) par Euler Granda

Fini de dormir sous les arcades,
quittez le taudis,
laissez le froid,
courez à l’abattoir,
rendez-vous au marché San Roque,
descendez en enfer,
car c’est l’heure de travailler,
de vous moudre les vertèbres,
de porter la planète sur vos dos.
De tant agoniser,
de tant tomber et vous relever,
de tant soutenir sur vos épaules,
les jours de gangrène,
les grands vents,
les averses,
ô véritables mules,
mules sans une goutte de venin
campant dans cette vie
sous un feuillage sec de sanglots.
Traînez-vous c’est tout par les flaques
car le rivage est loin ;
couvrez-vous de boue ;
lacérez sur les cailloux vos talons fendus,
et tout cela avec célérité
car la faim
vous pointe son poignard dans le dos
et au mieux elle vous abattra
au beau milieu de la rue
et les rues sont étrangères
et si cela doit arriver
les maîtres de ces rues
se renfrogneront.
Au mieux elle vous tuera dans la ville,
et la ville sera incommodée,
perdra de son élégance
et ce n’est guère fair-play.
Au mieux elle vous poignardera
au pied de la basilique,
devant l’église de la Paix,
au pied de l’aula magna de l’illustre
et pontificale
Université catholique de Quito,
ou dans un quartier résidentiel du nord
et c’est quelque chose de pénible
et de presque outrageant
pour les bons citoyens éduqués ;
parce qu’un Indien qui meurt
en pleine rue
offre un spectacle grotesque
et de mauvais goût ;
c’est un signe de mauvaise éducation ;
que vont dire les touristes ;
c’est un attentat sacrilège
à la bienséance publique.
Ne restez pas là comme des statues
étiques porteurs indiens ;
descendez des trottoirs
car si quelqu’un se cogne contre vous
il risque de se salir.
Pouilleux porteurs indiens,
haletez,
poussez,
poussez c’est tout
quand bien même la force vous manquerait.
Grimpez les pentes rudes des rues de San Juan :
suez ;
pour ne pas glisser à l’abîme
enfoncez les ongles dans les cotes ;
brisez-vous le dos,
brisez-vous la nuque ;
suez jusqu’à la dessication,
qu’ainsi,
même si elle ne peuvent couler,
vous viennent des larmes aux yeux.
Portez,
poussez avec votre sang,
usée,
décrépite,
la roue carrée de la vie.
Portez pour les patrons
les paniers de légumes,
les caisses pleines de nouveaux oripeaux,
porteurs sans âme.
Portez
tout ce que vous n’avez jamais eu.
Attachez-vous la corde au cou,
aidez-vous de la tête ;
ployez sous le fardeau,
portez les vieux fauteuils,
les cocottes de soupe,
les journaux avec de la merde ;
que grince votre squelette,
que dans ce cheminement perpétuel
vos muscles aillent jusqu’à la planète Mars.
Courez,
sans vous arrêter courez,
courez
car la mort
est à vos trousses
et vous n’avez nulle part
où tomber morts.

*

Il ne faut pas exagérer (No hay que ser exagerados) par Euler Granda

Tout n’est pas noir
il y a aussi de bonnes choses.
Bonne est l’apparence
des taudis cinq étoiles,
bonne la jet-set des sans-abri ;
pour les gens cultivés
la culture est bonne,
l’amour est bon
même s’il brille par son absence,
bonnes sont les vaches,
elles ne sont pas consuméristes
ni ne se teignent en blond,
la corde est bonne au pendu,
bien qu’elle craque toujours
du côté faible
c’est-à-dire notre côté,
la privatisation est bonne
pour ceux qui jamais ne se privent
de nous pressurer.
Saine,
bonne la justice
avec laquelle ils commettent
des injustices envers nous.
Les bovins sabots des puissants sont bons
pour piétiner
notre impuissance.
Bon le pouvoir de l’argent,
que je sache
nous avons toujours été sans pouvoir
bonnes les « bonnes gens »
jusqu’à ce que se présente l’occasion
de t’arracher la tête.

*

Ce fut un plaisir de vous connaître (Fue un placer conocerles) par Euler Granda

Vous,
oui vous,
les grands noms,
vous les oints
qui vous droguez avec les émanations
des aisselles de Dieu,
vous les maîtres du pays
et des capitaux.
Vous les politiciens,
les commerçants prospères,
les gagnants,
les aigles d’entreprise, les proéminents,
les intouchables, les hommes de poids.
Vous les privilégiés,
les vernis,
les « cinq étoiles »,
les « gens de goût »,
les habiles à flairer
les bonnes affaires.
Vous les artisans
des grandes fortunes.
Nous les inaptes,
artisans seulement de la banqueroute,
les moins que rien,
les bons à rien,
les envieux, les réprouvés, les mauvais,
les inutiles à l’achat et à la vente,
les condamnés en vie,
les abjects
qui n’avons jamais eu d’amis influents,
ni de compères,
nous qui souffrons de vomissements incoercibles
devant les dirigeants,
qui sommes nés sans courage,
qui grattons sous les choses.
Ô vous bien-aimés de la Divine Providence,
ceux qui vont mourir vous crachent à la figure+.

+ Détournement de la parole des gladiateurs romains, morituri te salutant, « ceux qui vont mourir te saluent (César) ».

*

À propos du cinquième centenaire du pillage, génocide et dévastation de l’Amérique par la très aimante mère Espagne (A propósito del quinto centenario del saqueo genocidio y devastación de América por la amantísima madre España) par Euler Granda

Il faudra qu’ils disent si Dieu leur a donné permission de nous assassiner tous sans que nous ayons voix au chapitre. (Texte maya)

Sur notre propre terre
ils nous ont exterminés
et au bout de cinq cents ans
exigent encore que nous nous réjouissions.
Ils nous ont massacrés sans le moindre scrupule
nous ont forcés à manger des scorpions ;
entre tant de méchancetés ils nous convertirent au christianisme
nous étranglèrent nous réduisirent en bouillie à coups de bâton,
pour nous souiller plus encore ils nous donnèrent leurs noms.
Sans voir la poutre dans leurs propres yeux
ils nous lapidèrent comme idolâtres,
nous écorchèrent nous brûlèrent vifs
et se proposent aujourd’hui de nous le faire célébrer.
Déversant des torrents de haine
ils clamèrent aux quatre vents
que nous n’étions pas des êtres humains
mais des animaux.
Sans se troubler le moins du monde,
comme si de rien n’était,
ils nous dépouillèrent de notre terre,
du doux capuli de la joie,
ils semèrent des plaies dans nos âmes
et nous jetèrent comme appas à la Mort.
Ils nous firent travailler
jusqu’à ce que nous dévore la tuberculose
jusqu’à ce que la famine et la variole
nous effacent de la carte.
Ils ne pouvaient se rassasier la panse
et avec la machette de la Bible
de soixante millions que nous étions
ils nous laissèrent à peine quelques-uns
pour nous conter sur les doigts de la main.

Nous ne sommes pas allés les chercher
ce sont eux qui sont venus nous sucer le sang
dans notre propre maison.
Ils nous enfermèrent dans des enclos à bétail
nous transmirent leurs poux nous crachèrent dessus
et aujourd’hui nous traitent d’Indiens aigris,
saboteurs des festivités,
ennemis de Dieu et de la mère Espagne.
Ils nous empalèrent et nous coupèrent les mains
et ils veulent encore que nous nous réjouissions
et nous exclamions :
ainsi fûmes-nous heureux et nous mangeâmes des perdrix !
Le pillage et le massacre,
ils l’appellent aujourd’hui « rencontre de deux cultures »,
« embrassement amoureux de deux civilisations »,
« miracle de la christianisation ».
Ils croient
que de tant de tourments et de meurtres au garrot
nous avons perdu la mémoire.

*

Le dresseur de fauves (El domador) par Euler Granda

Entre tant d’occupations et activités
que j’ai fait miennes pour survivre,
je travaillai dans un cirque.
Le corps en sueur,
durant de longues sessions,
tabouret à la main,
seul avec les mots
je m’enfermai dans la cage.
Des mots léonins voulaient me dévorer,
des tigres mots me lançaient des coups de griffe,
des mots suspicieux cherchaient à me tromper ;
d’autres mots je les prenais
verbatim
en pleine figure
Mots blancs, suaves,
sédatifs et toxiques,
des mots pour tous les goûts et toutes les bourses,
des mots de toutes les tailles et toutes les mensurations
pour les occasions les plus variées ;
mais nous avons tous un point faible
et certains mots savaient jouer de la musique
c’est ainsi que je restais endormi
et tandis que ces choses se passaient,
le monde me marchait dessus
me réduisant en bouillie.

*

Les émigrés (Los emigrantes) par Euler Granda

À la débandade
ils fuient les gangsters
qui laissent le pays pat.
Le chômage les ronge,
la pauvreté les dévore,
autour d’eux pullulent
les mouches vertes des offres d’emploi,
mais la faim ne se nourrit guère de paroles.
Ils se déracinent de leur vie
et de leur famille
et vont mourir sous d’autres cieux
où on leur chicane
l’eau et l’oxygène,
où ils sont entassés dans des ghettos pestilentiels
et en viennent à valoir moins qu’un chien.
Ils parviennent à filtrer
par les douanes de la mort,
la peau brûlée,
le regard farouche
et restent là-bas
dans des emplois de serviteurs
étrangers à la science et à la culture,
lavant le cul des Blancs.
Et ils restent là-bas
assiette après assiette,
boulon après boulon,
dans des emplois de sous-fifres :
water-closet, cuisine, balai,
invalides, détritus, crasse,
se consumant dans des trous,
tandis qu’au-dessus d’eux éructe
la forêt de ciment.

*

Histoire de braves (Historia de valientes) par Euler Granda

Surprotégé
par des avions invisibles,
des bombes INTELLIGENTES
et 340 000 MARINES IMBÉCILES.
Avec le poison du vieux Titane
avec l’hallucinogène de la télévision,
le chacal menaça le lapin :
Désarme !
je ne veux courir aucun risque,
arrache-toi jusqu’à la dernière dent.
Une fois l’ordre accompli,
il le boulotta.

*

TZ–2 par Alfonso Murriagui

Ndt. La série de poèmes TZ dans le recueil 33 abajo est de toute évidence nommée d’après le nom du mouvement tzantique.

(Janvier 29)

Agite ton pistolet,
bouche de mort attends ;
les balles chantent
tâtant le chemin.
(Tais-toi étudiant
tu pourrais être l’élu.)

Lève ton fusil,
vise à soixante-sept
centimètres au-dessus du sol
et attends ;
le plomb a des ailes.
(Ne crie pas, cordonnier,
la mort pourrait te repriser
les intestins.)

Des tanks
de rue en rue,
fourmis préhistoriques
les antennes en l’air,
et en chaussons.
(Ne cours pas dans les rues, la mère,
ils peuvent te moudre
la chair.)

Bombes dans le ciel,
nuages,
fumée jaune
capturant l’air.
(Ferme les yeux, enfant,
ne sème pas dans le jardin
tes prunelles mouillées.)

Quatre pièces de monnaie égales
multipliées par cent
tournent autour de la rue.
En cercle se meut
une langue brillante.
(Sauve ton pain, tes journaux,
efface-toi dans l’obscurité
ou t’arrachera la peau
la griffe luisante.)

Tank, mitraille, bombe ;
la liberté coagulée
continue d’attendre un poing
au milieu de la rue.

*

TZ–3 par Alfonso Murriagui

Dans ce continent
Aux blessures multiples,
baignées dans la saumure
pour lui ôter l’odeur de pourriture ;
dans ce continent,
neuf jusqu’à la misère,
il faut se taire, frères,
il faut se cacher le visage,
dire okay,
c’est très bien, continuons,
langue à langue muets
et main dans la main,
nous tapant dans le dos
pour ne pas nous rebeller.

Dans ce continent
il faut crier muets ;
cri et voix rentrés,
poing et larmes rentrés.
Dans ce continent,
triangle vert,
labouré et semé
par le yes et l’okay
il faut mourir muets.
Ne pas élever la voix,
c’est le maître qui le dit ;
dire seulement okay,
c’est le maître qui le dit.

Dans ce continent
par le dollar étouffé,
nouveau dans sa voix,
dans sa pupille et son poing,
nous devons semer
à fleur de terre,
pour que tous voient,
semence de fusils
et se réveiller en criant :
c’est très bien, continuons,
mais sans yes ni okay,
seuls et maintenant,
enterrant dans les sillons
le cadavre du maître.

*

TZ–14 par Alfonso Murriagui

Demain, non ;
d’ici là
ils nous auront mutilés.
Il faut que ce soit maintenant,
dites à tout le monde
qu’il faut que ce soit maintenant.

Sans mains
que frapperons-nous demain ?
Sans langue
que crierons-nous demain ?

Il faut que ce soit maintenant ;
Demain, non ;
dites à tout le monde
qu’il faut que ce soit maintenant.

Demain, non.
Maintenant, MAINTENANT.

*

Convulsionnaire (Convulsionario) par Ulises Estrella (Choix)

Pour s’enfoncer dans le puits
le poids de tout notre corps
est nécessaire

mais pour sortir
seulement une décision dans la tête.

*

au train où tu vas
ferme
il faudrait que tu ajustes les pas
à ta tête
pour ne pas t’enfoncer

*

mesurant chaque silence
penche-toi
sur la Mère qui fut
et lentement
apprête le grand saut
sous la mère qui sera

*

il ôta son chapeau
et sur sa tête brillait la vie

un
comme celui qui vint sur la terre
et un
comme le fils qui naquit de lui
pour ne jamais l’accompagner

*

Il fait fuir des papillons :
l’horizon paraît libre.
Avec l’index il trace le chemin
et sort.

Dehors est le tourbillon :
pour chaque voix
une cloche fermée,
devant le saut
immédiatement une muraille,
toujours plus d’énigmes
pour ne pas sortir du labyrinthe.

Mais le sang court,
pense : « rien ne sera inutile ! »
et les choses s’unissent :

la lumière et l’ombre entre le bout des doigts,
le poème renversé froid et chaleur sans doute,
additions et différences,
la terre et l’eau prisonniers et délivrés,
tout en contact.

Il se met à courir
et son amour siffle
avec le fracas des papillons qui s’en reviennent.

Maintenant,
attaché au monde,
il est lui-même sa propre boussole.

*

voyageant dans les airs
comme on chemine sur la terre
il est prêt
à prendre d’assaut
les vents
qui s’échappent des tempes
tandis qu’ils sont davantage augure
ou la pluie
persistante et radicale
au lieu
de la révolte humaine incontrôlable

voyageant par les airs
il n’est pas prêt
à cheminer sur la terre
et il meurt
et il pleut

*

je dis :
MONDE
et des gouttières s’ouvrent
dans ma maison

Poésie révolutionnaire de Sao Tomé-et-Principe

Depuis l’indépendance en 1975 de Sao Tomé-et-Principe, État archipel du Golfe de Guinée constitué des deux îles principales qui lui donnent son nom, et jusqu’en 1991, le pays a été dirigé par un parti communiste unique, le Mouvement pour la libération de Sao Tomé-et-Principe (Movimento de Libertação de São Tomé e Príncipe) (MLSTP), qui avait combattu contre le Portugal.

Les cinq poètes ici représentés ont tous contribué à la contestation intellectuelle du colonialisme portugais : Francisco José Tenreiro compte parmi les fondateurs du Comité pour la libération de Sao Tomé-et-Principe, qui préfigura le MLSTP ; quant à Alda do Espirito Santo, Marcelo Veiga, Maria Manuela Margarido et Tomaz Medeiros, ce dernier qui fut président de la Maison des étudiants de l’Empire (Casa dos Estudantes do Império), foyer culturel important, à Lisbonne, ils furent tous à un moment ou à un autre inquiétés par la police politique du régime salazariste et connurent la prison. Alda do Espirito Santo a été, après l’indépendance, ministre de la culture et de l’éducation pour le régime du MLSTP ainsi que présidente de l’Assemblée nationale de 1980 à 1991, c’est-à-dire durant la même période ; elle est également l’auteur de l’hymne national du pays, Indepêndencia total. Le lecteur trouvera ici quatre de ses poèmes traduits en français.

J’ai procédé à un choix de poèmes dans le volume II de l’anthologie No reino de Caliban: Antologia panorâmica de poesia africana de expressão portuguesa (1975) (Au royaume de Caliban : Anthologie de poésie africaine d’expression portugaise), par Manuel Ferreira, dont le premier volume m’a déjà servi pour des traductions de poésie du Cap-Vert (ici).

La partie de l’anthologie de Ferreira consacrée à Sao Tomé-et-Principe est relativement courte. Comme il l’indique lui-même, qu’une demi-douzaine de poètes aient réussi à émerger dans cette région à la population réduite (moins de 200 000 habitants en 2016), à l’époque faiblement scolarisée et ne possédant aucun établissement supérieur ni même secondaire, relevait du « miracle culturel ». En l’occurrence, j’ai traduit des poèmes de tous les poètes représentés dans l’anthologie de Ferreira, sauf Caetano da Costa Alegre, poète du dix-neuvième siècle écrivant en vers classiques, et le poète dialectal Francisco Stockler (comme au Cap-Vert, il existe un créole de Sao Tomé-et-Principe, le forro, mais, contrairement au créole capverdien, à l’époque où Ferreira publie son anthologie, le forro n’a pas de littérature écrite, à part quelques rares poèmes). Les cinq poètes ici représentés, tous Noirs ou métis, écrivent en portugais.

*

Buste du poète Francisco José Tenreiro, à la Bibliothèque nationale de Sao Tomé-et-Principe (la source pour cette photo apparaît sur l’image elle-même. J’ai ajouté en incrustation une représentation géographique du pays, qui donne également une idée du drapeau.)

1619 par Francisco Tenreiro (1967)

De la terre noire à la terre rouge
durant des nuits et des jours profonds et obscurs
comme tes yeux voilés de douleur,
tu traversas ce manteau d’eau verte
…..– route d’esclavage
…..commerce de Hollandais

Des nuits et des jours pour toi si longs
et nombreux comme les étoiles du ciel,
ton corps maintenu au sol par le poids des fers et le fouet
le clapotis de l’eau suffisait à
éveiller dans ton cœur la nostalgie
du dernier miroitement de sable chaud
et de la dernière case laissée là-bas.

Et tes yeux étaient aveuglés de ténèbres
tes bras devenus violets sous leurs entraves
il n’y avait plus de dieux, ni de danses
pour exprimer la joie à la cadence du sang dans tes veines
quand elle, la terre rouge et lointaine
s’ouvrit à toi
…..– et tu fus 40 livres sterling
…..dans un État du Sud.

*

Nous, mère (Nós, mãe) par Francisco Tenreiro (1942)

Tu as le visage ridé, mère !
Tes seins ne donnent plus de lait
et sont tombés de découragement
comme deux feuilles fanées.

Seules tes jambes se sont épaissies
et les doigts coupés et dispersés
se sont enracinés dans la terre
disant encore que tu vis.
Pour le reste, ton ventre s’est flétri
comme atteint
par le souffle d’un volcan maudit.
Pour le reste, ton corps de jais
s’est ratatiné, est devenu grisâtre
et ta peau si fine, mère,
est à présent rugueuse et laide
comme l’écorce d’un vieil arbre.

Tes yeux sont deux flaques d’eau
cherchant en vain toi-même tu ne sais quoi
Peut-être tes nombreux enfants
sortis de ce ventre usé fripé
et qui vont par le monde versant des larmes de sang.

« Le doux chant des cocotiers
ondulant sous la brise
était le balbutiement de ton premier enfant,
et notre première sœur
avait dans les yeux deux lumières noires
qui nous donnaient de la joie.
À cette époque tes seins, mère,
avaient du lait, qui coulait des tétons
en deux ruisselets très blancs
sur ta peau d’ébène. »

Las ! Blancs, noirs et métis
calcinèrent ton corps sensible
avec le souffle chaud d’un volcan maudit.
Et ses seins se desséchèrent
ton corps se ratatina
et tes jambes grossirent
s’enracinant dans ton propre corps…

Et tes yeux…

Tes yeux perdirent leur éclat
quand tu éprouvas le fouet
qui déchirait les chairs dures de tes fils.

Tes yeux sont des puits d’eau pâlie
car tu as senti dans la vieille case
l’odeur intense d’une eau-de-vie.

Tes yeux sont devenus rouges
quand blancs, noirs et métis provoqués
par l’alcool
par le fouet
par la haine
engagèrent des luttes fratricides
et devinrent enragés partout dans le monde.

Et à toi,
Oh ! mère de noirs et métis et grand-mère de blancs !
il est resté cette manière
de te dérouter sur le bord du chemin
et de rester assise la tête basse
fumant une pipe et crachant sur les côtés.

Mais tes enfants ne sont pas morts, vieille noire,
car j’entends un fleuve d’âmes lumineuses
chanter : nous ne sommes pas nés un jour sans soleil !

Car un fleuve court et chante
depuis Saint-Louis et le Mississippi
au son des métallophones dans une nuit africaine
jusqu’aux longues nuits des dockers de Port-Saïd
jusqu’à la lumière brumeuse d’un bistrot de quai anglais
partout où se trouve une poitrine noire tatouée et blessée.

Je connais, oui, la fatigue de notre corps.
Et si un jour tu n’en peux plus,
ferme les yeux et pose l’oreille contre la terre.
Ô tu entendras dans l’écho d’un tambour lointain
le chant altier et serein de tes enfants.

Mère, nous
ne sommes pas nés un jour sans soleil !

*

Où sont les hommes chassés par ce vent de folie (Onde estão os homens caçados neste vento de loucura) par Alda do Espírito Santo (1958)

Ndt. Le poème évoque les événements de février 1953 connus sous le nom de « massacre de Batepá » et commémorés à Sao Tomé-et-Principe au niveau national comme le « jour des martyrs de la liberté ». Ce jour est le 3 février ; Alda do Espirito Santo évoque des « hommes du 5 février », peut-être une erreur ou une coquille. Le poème entre, de manière allusive, dans quelques détails historiques, comme le camp de concentration de Fernand Dias (Fernão Dias), où opérait un tristement célèbre tortionnaire connu sous le nom de Zé le Mulâtre (Zé Mulato), ou encore l’étouffement de prisonniers dans une cellule, les corps jetés à la mer par les autorités…

Le sang qui tombe en gouttes sur le sol,
des hommes mourant dans la forêt
et le sang qui tombe, qui tombe…
sur les hommes lancés à la mer…
Fernand Dias à jamais dans l’histoire
de l’Île Verte, rouge de sang,
des hommes tombés
sur le sable immense du quai.
Ah ! le quai, le sang, les hommes,
les fers, les bastonnades,
le carillon, le carillon, le carillon
sonnant dans le silence des vies fauchées
des cris, des hurlements de douleur
des hommes qui ne sont pas des hommes,
dans la main des bourreaux sans nom.
Zé le Mulâtre, dans l’histoire du quai
tuant à balles des hommes dans le silence
de la chute des corps.
Ah, Zé le Mulâtre, Zé le Mulâtre,
Les victimes réclament vengeance
La mer, la mer de Fernand Dias
engloutissant des vies humaines
est rouge de sang.
–Nous sommes debout–
Nos yeux se tournent vers toi.
Nos vies enterrées
dans les champs de la mort,
les hommes du 5 février
les hommes tombés dans l’étuve de la mort
demandant pitié
criant pour leur vie,
morts sans air ni eau
se lèvent tous
de la fosse commune
et debout dans le chœur de la justice
réclament vengeance…
…..Les corps tombés dans la forêt,
les maisons, les maisons des hommes
détruites dans la gueule
de l’incendie,
les routes brûlées,
entonnent le chœur insolite de la justice
réclamant vengeance.
Et vous tous les bourreaux
et vous tous les tortionnaires
assis au banc des accusés :
–Qu’avez-vous fait de mon peuple ?…
–Que répondez-vous ?
–Où est mon peuple ?…
Et je réponds dans le silence
des voix dressées
demandant justice…
un par un, tous à la file…
Pour vous, bourreaux,
le pardon n’a pas de nom.
La justice va sonner.
Et le sang des vies tombées
dans les forêts de la mort,
le sang innocent
imbibant la terre
dans un silence de frissons
fécondera la terre,
demandant justice.
C’est l’appel de l’humanité
qui chante l’espérance
d’un monde sans peines
où la liberté
sera la patrie des hommes…

*

Angolares par Alda do Espírito Santo (1963)

Ndt. Les « Angolares » sont une composante de la population de Sao Tomé-et-Principe tirant leur nom de leur pays d’origine, l’Angola. Ils sont généralement pêcheurs, possèdent une identité culturelle forte (angolaridade) ainsi qu’une histoire marquée par la rébellion et le marronnage.

Barque fragile, au bord de la mer,
pagne attaché à la ceinture,
une voile qui ondule…

La houle, sur la mer
la barque fluctuant avec l’agitation des ondes,
là va la barque de la faim.
Visages durs d’Angolares
dans la lutte avec le requin
sur l’agitation des ondes
ramant, ramant
sur la mer des requins
pour la faim de chaque jour.

Là, sur la plage,
en bordure des cocotiers,
des palissades en feuilles de palmier
cachant des paillotes,
le fruit de l’iza cuit
dans des casseroles en terre.

Aujourd’hui, demain et tous les jours
épie la barque vaguant
sur la houle des ondes.
……….La barque est vie
……….la plage est vaste
……….du sable, du sable à perte de vue.
Dans les barques amarrées
aux cocotiers de la plage.
……….La mer est vie.
Au-delà les terres du cacao
ne disent rien à l’Angolare
« Les terres ont leur maître. »

Et l’Angolare dans les labeurs de la mer
a le bord de plage,
les cases aux palissades en feuilles de palmier,
les herbes giba médicinales et puantes,
mais il n’a pas de terres.

À lui le combat avec les vagues,
la lutte avec le requin,
les barques se balançant sur la mer
et l’immensité de la plage.

*

Je traverse mon quartier (Descendo o meu barrio) par Alda do Espírito Santo (1963)

Ndt. Évocation de la capitale Sao Tomé. La traduction de ce poème présente d’assez nombreuses difficultés (langue relativement informelle avec possibles tournures locales, détails peu connus que des recherches sur internet n’éclaircissent pas toujours…), et je ne prétends malheureusement pas les avoir toutes résolues avec succès…

Je veux produire sur la scène de la vie
des tableaux de mon peuple,
la chaude spontanéité de ma terre des tropiques
battue par le vent du nord et le vent d’avril.
Je veux descendre à Chacara
monter ensuite aux cocoteraies du marais
au cœur du Riboque,
où Zé Tintche joue du violon
en cette fin d’un jour de quai
avec des gens de pays lointains
à Ponte Velhinha
un jour de passagers.
Et je monterai d’un bout à l’autre de la route traversant le quartier
avec des gens assis dans les allées
vendant de la canne à sucre, de l’huile, du thym micoco,
avec une lampe allumée à chaque porte
embrassant le gain, des gens qui descendent,
qui montent et qui descendent
avec des policiers immobiles,
à l’affût de la rixe certaine de se produire
dans ce quartier populaire,
où l’on se retrouve au seuil des maisons
à la fin du jour.
……….Je veux me souvenir…
Les bals où l’on boit et danse,
les rythmes exubérants de nos gens,
têtes l’une contre l’autre dans un rythme extravagant
et la belle fête du dernier Carnaval
avec « Rose Blanche » jouant du violon
suivi [sic] du peuple, qui rit et chante
comment les gens se rencontrent
……….dans le charivari
de notre vieux quartier,
où les riches en voiture
viennent voir
le fourmillement de notre rythme exubérant,
y compris la partie de football
du groupe enjoué
à l’approche du dimanche
dans le répit du soir,
rassemblant les gens comme du maïs
à regarder notre vie
……….et à voir,
dans le creux d’un pot de terre
s’écouler notre quartier
où tout près de la forêt
passe le souffle d’un socopé1 joyeux
et les rythmes frissonnants
de percussions propitiatoires
pour Mé Zinco
que la vie n’aide pas
à descendre la colline
en direction de la nouvelle fontaine2,
où doit pleuvoir à torrents
l’eau exubérante de notre quartier,
enfant d’une population hétéroclite
issue de la conjonction
d’une curieuse foule
d’hommes et de femmes des Afriques les plus disparates,
de l’Afrique une de nos rêves
d’enfants déjà grands.

1 Socopé : danse traditionnelle de Sao-Tomé et Principe d’origine africaine (peut-être introduite par les Angolares).

2 C’est ce passage qui donne le plus de fil à retordre : qui est Mé Zinco ? pourquoi la vie doit-elle l’aider à descendre la colline ? quelle colline ? quelle nouvelle fontaine ? Si cela ne se réfère pas à la topographie de la ville, peut-être est-ce une allusion à un mythe ou une légende, dès lors que ces vers sont introduits par des « percussions propitiatoires » (batuque de encomendação), donc pour recommander l’âme des morts aux dieux ou à Dieu (mort de Mé Zinco ?), ou peut-être est-ce un mélange des deux.

*

Du même côté de la barque (No mesmo lado da canoa) par Alda do Espírito Santo (1963)

Les mots de nos journées
sont des mots simples
clairs comme l’eau de source,
jaillissant des versants ferrugineux
dans le matin clair de tous les jours.

C’est comme ça que je te parle,
mon frère qui travailles dans un champ de café
mon frère qui laisses ton sang sur un pont
ou navigues les mers, sur un fragment de toi-même
…..en lutte contre le requin
Ma sœur, lavant, lavant
pour le pain de tes enfants,
ma sœur vendant des graines
dans le magasin le plus proche
pour le deuil de tes morts,
ma sœur résignée
qui te vends pour une vie plus sereine
au bout du compte augmentant tes malheurs…

Il est pour vous, frères, compagnons de route
mon cri d’espoir
avec vous je me sens danser
les nuits d’oisiveté et de concerts
dans un coin quelconque où les gens s’assemblent,
avec vous, frères, dans la récolte du cacao,
avec vous aussi, les jours de marché,
où le fruit de l’iza et la poule rapportent de l’argent ;
Avec vous, poussant la barque à travers la plage,
me joignant à vous,
autour du poisson volant,
qui rejoint dans la gamelle
la sardine
à dix sous.

Mais nos mains millénaires
se séparent sur l’immensité de sable
de cette plage de S. Joao,
car je sais, mon frère, rendu comme moi noir comme le charbon
…..par la vie,
que tu penses, frère de barque,
que nous deux, chair de la même chair,
battus par les vents de la tempête,
ne sommes pas du même côté de la barque.

Soudain il fait noir.
Au loin de l’autre côté de la plage
à Ponta de S. Marçal
on voit des lumières, beaucoup de lumières
dans les sombres paillotes…
La flûte frissonnante, en signes mystérieux,
convie à l’onction de cette nuit ensorcelée…

Ici sont les seuls initiés
dans le rythme frénétique des percussions propitiatoires
ici seuls sont les frères de Santo
agitant les hanches comme des déments
poussant des cris sauvages,
mots, gestes,
dans la folie d’un rite séculaire.

De ce côté de la barque, je me trouve aussi, frère,
dans ta voix agonisante, avec prières, jurements, malédictions.

….Je suis ici, oui, frère
dans les cérémonies mortuaires sans fin
où les gens jouent
la vie de nos enfants.
Je suis, oui, mon frère,
du même côté de la barque.

Mais nous voulons une chose plus belle.
Nous voulons unir nos mains millénaires,
des docks, des grues
des champs, des plages,
en un grand lien, long
d’un pôle à l’autre de la terre
pour les rêves de nos enfants
pour nous trouver tous du même côté de la barque.

…..Et le soir descend.
La barque glisse doucement,
en direction de la Plage Merveilleuse
où nos bras se joindront
et nous nous assoirons tous, côte à côte
dans la barque de nos plages.

*

Retour de l’homme noir (Regresso do homem negro) par Marcelo Veiga (1963)

Mais qu’importe qu’untel… oui, ils ne me donnent jamais raison.
Et veulent-ils me voir réduit à l’état de squelette
Ou bien soumis à l’hypocrisie
De laquelle ils vivent jour et nuit ?

L’idée s’obstine et je suis noir, comme vous le voyez,
Mais noir, noir, noir !
Je suis né sur le continent que brûle le soleil
Et que l’homme blanc appela sien
Et attacha
Avec des menottes.

Vie immense,
Dans un calvaire où le sang jaillit chaud,
Je vécus.
Esclave
par toute la terre je marchai.
Des Amériques j’enfantai ;
Dans l’humiliation et l’insulte
J’ai grandi.

Je fus ballon
Dans la partie de football du Monde ;
Coéquipier qui saigne et roule au sol
Sous tout poing furieux.

Je suis noir, – celui que personne n’écoute ;
Celui qui ne reçoit aucun secours ;
Celui – salut, garçon !
Celui – oh tas de merde ! oh chien !
Celui – oh ce fils de pute !
Et autres amabilités…

Je suis noir. Esclave
Je vécus ;
Dans l’humiliation et l’insulte
J’ai grandi.

Mais Dieu a vu,
Compté,
Pesé,
Et dit : – Lazare ! le ciel a entendu…
L’écho de ta douleur et de ton gémissement erre encore sur la terre…

Tu n’as que trop souffert.
Je te bénis et te commande – vas !
L’heure de ton règne est venue !

*

Au bord de la mer (Na beira do mar) par Manuela Margarido (1963)

Au bord de la mer, et sur les eaux,
sont allumés l’espoir
……………………..le mouvement
…………………………………….la révolte
de l’homme social de l’homme intégral

Je m’incline par delà les frontières
balayant avec décision
les immenses kilomètres de distance
Et tous les chemins prennent
le chemin de l’île

Aucune lumière n’offusque la vision
et douloureusement nous nous trouvons,
affermissant le pas
…………………affermissant les idéaux
cherchant à nous affirmer dans l’espace vivant

La terre est à nous,
elle garde la marche de nos pieds,
elle est imbibée de notre sueur :
voilà que nous apercevons l’heure rouge de l’aube
quand les perroquets se lancent dans l’espace
déployant un drapeau ardent
et dans le ciel cru de l’île le mot justice
…………………………………………ondoie.

*

Ma chanson Europe (Meu canto Europa) par Tomaz Medeiros (1963)

Et maintenant,
maintenant que tous les contacts ont été établis,
les lignes de téléphones syntonisées,
les lignes de télégraphes assourdis
les mers par les bateaux violées,
les lèvres par les rires dilacérées,
les enfants inconnus implantés,
les fruits du sol emprisonnés,
les muscles fanés
et le symbole de l’esclavage déterminé,

Et maintenant,
maintenant que tous les contacts sont établis,
avec la chorégraphie coagulée par mon sang,
le rythme de mon tambour réduit au silence,
le crin de mes cheveux blanchi,
mon coït dénoncé et le sperme stérilisé,
mes fils engrossés par la faim,
mon aspiration et vouloir bâillonné,
les statues de mes héros dynamitées,
mon cri de paix étouffé par le fouet,
mes pas guidés comme les pas des bêtes,
et le raisonnement émoussé et menotté,

Et maintenant,
maintenant que tu m’as marqué le visage
des excellences de ta civilisation,
je te demande, Europe,
je te demande : ET MAINTENANT ?

*

Poème par Tomaz Medeiros (1963)

Le vendredi de la Passion
j’irai dans la rue
vêtu de blanc – de deuil.

J’irai dans la rue
avec toutes mes imaginations
toutes mes charrues
téléphones
téléphonies
Buicks et Cadillacs
cuillères en maillechort
réchauds à gaz
machines à laver le linge
radiateurs
et tout mon progrès
suspendu
à mon costume
peint de blanc.

J’irai dans la rue
et ne quitterai pas le sol des yeux
ni n’adresserai des oraisons dolentes.

J’irai dans la rue
avec mes sourires mûrs
avec tous mes saints vaincus
pour rire à gorge déployée
du Dieu mort crucifié.

Le vendredi de la Passion
j’irai dans la rue
vêtu de blanc – de deuil.

Je laisserai à la maison
ma famille entière
avec ses philosophes bantous
avec mes guerriers balubas
chantant des chansons yorubas.

Je laisserai mes forces à la maison
et je n’irai pas dans la rue
même si le soleil m’y invite
sinon pour le vendredi de la Passion.

*

Un socopé pour Nicolas Guillén (Um socopé para Nicolás Guillén) par Tomaz Medeiros (1963)

Ndt. Au sujet de socopé, voir la note 1. Nicolas Guillén, le célèbre poète cubain, est l’auteur d’un poème Negro bembón (Noir lippu, Noir à la grosse bouche ; signifie également « idiot » en espagnol), auquel il est fait allusion ici. Comme dans le poème de Guillén, Medeiros se sert du terme bembón comme refrain ; il ne cherche pas à le traduire et emploie simplement la forme « lusophonisée » bembom, qui ne semble pas attestée par ailleurs. J’aurais pu faire de même ; peut-être était-ce le meilleur choix compte tenu du fait que « grosse-bouche » laisse de côté l’autre sens, plus péjoratif encore, du terme espagnol…

Connais-tu,
Nicolas Guillén,
l’île au nom saint ?

Non ? Tu ne la connais pas ?
L’île aux caféiers fleuris
et aux cacaoyers se balançant
comme les seins d’une vierge ?

…..Grosse-bouche, Nicolas Guillén
…..Nicolas Guillén, grosse-bouche.

Tu ne connais pas l’île métisse
des enfants sans pères
que les femmes noires de l’île promènent dans les rues ?

Tu ne connais pas l’île-richesse
où la misère marche
sur les pas des gens ?

…..Grosse-bouche, Nicolas Guillén
…..Nicolas Guillén, grosse-bouche.

Oh ! viens voir mon île,
viens voir de là-haut,
depuis le sommet de notre Sierra Maestra.
Viens voir de toute ta volonté,
dans le creux de ta main pleine.

Ici il n’y a pas de yankees, Nicolas Guillén,
ni les rythmes sanglants de tes champs de cannes.

Ici personne ne parle de yes,
ni ne fume des cigares ou
du tabac étranger.

(Qu’importe, Nicolas Guillén,
Nicolas Guillén, qu’importe ?)

Connais-tu
l’île du Golfe ?

…..Grosse-bouche, grosse-bouche
…..Nicolas, grosse-bouche.

*

Chemins (Caminhos) par Tomaz Medeiros (1959)

Demain,
Quand les pluies tomberont,
Les feuilles crieront d’espoir
Dans les bras des arbres,
Les hommes oublieront leurs pas incertains,
La force du Soleil et de la Lune fouettera
Implacablement
Le visage de la terre,

Demain,
Quand la force des fleuves
Répandra son sang dans la distance des champs,
Le ventre des fleurs mûrira d’enfants,
Les pierres du chemin se tairont de douleur,
Les visages de hommes souriront de nouveau,
Les mains des hommes s’ouvriront à nouveau,

Demain,
J’irai à grands pas
Sur les chemins longs et sûrs,
J’irai à grands pas
Sans cœur de martin-pêcheur
ou ceintures de mouchoirs bénits3,
J’irai par les ténébreux chemins de la vie,
J’irai
De tam-tam
…………….en
…………………tam-tam,
J’irai
Défier les plus tragiques destins,
à la tombe de Nhana4, ressusciter mon amour.
J’irai.

3 Le cœur de martin-pêcheur (coração de conóbia) et les ceintures de mouchoirs bénits (cintas de panos com bênçãos de Dios), « mouchoirs » qui sont d’ailleurs sans doute plus des bandanas que des mouchoirs à proprement parler, désignent manifestement des amulettes.

4 Tombe de Nhana : traduction de campa de Nhana, dont je n’ai trouvé aucune trace, si ce n’est qu’il existe une localité du nom de Nhana en Angola.

Tableau exposé à la galerie ICA (Identidade Cultural e Artística) de Sao Tomé (capitale), mars 2016. Je ne connais pas le nom de l’artiste et ma source ne le cite pas. (Sa signature est en bas à droite)