Category: Littérature

Journal onirique 12

Période : juillet-septembre 2020

« Quels rêves a faits l’homme ?… Et parmi ces rêves quels sont ceux qui sont entrés dans le réel, et comment y sont-ils entrés ? » (Paul Valéry, Variété I : La crise de l’esprit)

Forêt des contes n° 2, par Cécile Cayla Boucharel

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La discussion porte sur une femme de lettres française ayant vécu la plus grande partie de sa vie en Thaïlande et laissé deux livres de fiction dont ce pays est le cadre : un recueil de nouvelles passé totalement inaperçu, Les nuées d’oiseaux, et son chef-d’œuvre, récemment redécouvert, le roman Wat Cœur Violent. (Un wat est un temple bouddhiste ; chaque temple ou pagode bouddhiste en Thaïlande est appelé Wat quelque chose, par exemple Wat Pra Keow, le temple du Bouddha d’émeraude, à Bangkok.)

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P. (que dans la réalité je n’ai pas vu depuis des années) et moi faisons un brin de causette en marchant. Je lui demande s’il compte voyager pendant ses vacances ; il me répond qu’il ne va nulle part. Je lui demande alors ce qu’il va faire ; rien, dit-il. Ces réponses ne m’étonnent pas de sa part. Je lui demande s’il ne compte tout de même pas rendre visite à son vieux père, et il me dit que c’est bien ce qu’il appelle n’aller nulle part et ne rien faire. Son père vit à présent à …, une petite ville qui n’est connue que pour son Institut de formation des antiquaires.

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Un homme d’âge mûr explique qu’il se sent plus jeune aujourd’hui qu’à l’époque de ses vingt ans parce qu’il se rend régulièrement au lupanar (clandestin). Sa vie d’étudiant était un bachotage continuel, la plus longue partie de sa vie professionnelle une ascèse permanente car seules les privations qu’il s’infligeait volontairement lui rendaient tolérable le contact avec ce monde étriqué, sans intelligence. La fréquentation du bordel ne lui était pas permise dans ces conditions, de surcroît il ne s’y serait pas risqué par crainte des conséquences possibles. Ce n’est qu’après s’être accoutumé, pendant de longues années, au dégoût de toutes choses honnêtes auxquelles il est demandé de sacrifier sa personnalité, que le blasé de la vie franchit le seuil du lupanar. Aussi, comme on n’y trouve pas en général de jeunes gens, ce sont les hommes mûrs qui sont jeunes.

Puis, cet homme évoque quelques-unes des prostituées qu’il rencontre au bordel, comme cette femme noire qu’il décrit comme « un peu gitanisée » parce qu’elle conserve des habitudes de tapinage au lieu de rester tranquillement à l’intérieur de la maison close.

C’est ensuite une prostituée qui raconte la vie au bordel, avec une anecdote sur les suppléments que verse en secret la trésorière aux pensionnaires, toutes les fois qu’elle le peut, pour leur exprimer sa sympathie. Fait décevant, la prostituée ne conclut pas ce trait d’humanité par une expression de reconnaissance, mais en daubant une faiblesse mauvaise pour l’administration de la maison. – Elle explique également qu’elle est à la merci de la police chaque fois qu’elle sort.

Je découvre qu’on m’a filmé au lupanar et que les vidéos sont sur internet. Ce fait potentiellement dévastateur pour ma réputation ne me fait cependant ni chaud ni froid, car mon nom n’est pas cité, et sans doute est-il difficile de reconnaître un homme respectable dans ce genre de situations montrées par les vidéos. En revanche, je ne suis pas peu fier de constater que celles-ci sont tout à fait présentables, quant à leur objet, malgré mon âge mûr.

En conclusion, j’indique à ceux qui ne l’auraient pas compris que l’expression « Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait » est une vulgarité.

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Avec D. nous arrivons sur une avenue monumentale que je reconnais (sans l’avoir jamais vue dans la réalité puisqu’en tant que telle elle n’existe pas) comme l’exemple le plus fameux de l’architecture monumentale soviétique, et qui se trouve en Bulgarie. À notre gauche, de grandes barres d’immeubles parallèles en imposent ; on en trouve aussi sur notre droite, bordées par un fleuve étincelant. Devant nous, le boulevard donne sur une place où se trouve le siège du Soviet suprême ou du Palais présidentiel, ou quelque chose comme ça, surélevé par rapport à la place et auquel on accède par un grand escalier. L’ensemble a été conservé comme à l’époque du régime soviétique.

Nous nous rendons au Soviet suprême (ou quoi que ce soit) pour le visiter. L’escalier s’avère être très spécial. Sous une structure métallique comme celle d’un pont ou de la Tour Eiffel, c’est en réalité une pente de lattes en bois que l’on gravit en rampant. Alors que nous montons ainsi « l’escalier », je dis à D. que les lois de la physique semblent ici violées, car nos corps, loin de monter, devraient au contraire glisser le long de la pente vers le bas, mais D. n’est pas du même avis ; comme il a étudié cette matière plus avant que moi, rien ne l’étonne.

Parvenus au sommet, sur une plateforme elle-même située en-dessous de la structure métallique, nous nous joignons aux exercices d’un petit groupe d’aérobique. Il s’y trouve entre autres une femme noire sur laquelle j’espère pratiquer des attouchements en profitant des mouvements imposés et de l’exiguïté de la plateforme. Mais je n’en trouverai pas l’occasion. Le premier exercice consiste à rester le plus longtemps possible sur un pied. Le second consiste à plier ses jambes écartées, de façon à rapprocher du sol son centre de gravité, tout en gardant les bras tendus devant soi, les deux mains serrées. J’espère pouvoir toucher avec mes mains ainsi tendues des parties intéressantes du corps de la femme noire mais elle change de place et mes mains se tendent dans le vide. En revanche, la personne derrière moi, tendant les bras les place entre mes jambes, si bien que, lorsque je plie les jambes, mes parties génitales entrent en contact avec ses mains serrées. Je me retourne pour voir s’il s’agit au moins d’une belle femme, mais c’est un homme, lequel paraît tirer de cet attouchement le même plaisir que j’anticipais avec la femme noire.

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Dans les rues de Londres, la nuit, je vois des personnes de race noire courir de tous côtés en raison d’une descente de police dans le quartier. Je me dis : « Pourquoi chercher à fuir s’ils n’ont rien à se reprocher ? » Un policier m’arrête et me fais enlever une chaussure puis l’autre, à la recherche de stupéfiants. Il ne trouve rien mais me passe tout de même un bracelet électronique autour du poignet, bracelet que je ne pourrai retirer qu’à mon départ d’Angleterre, où je me trouve pour quelques semaines. Le simple fait de m’être trouvé sur le chemin de la police justifie cette peine !

Or le bracelet est visible, comme n’importe quel bracelet d’ornement ou de montre, à moins que je me mette à porter des manches anormalement longues et me retienne de plier le bras. Ainsi, qui dit bracelet dit peine infamante, visible par tous en toute circonstance.

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Je suis interné dans un inquiétant hôpital où les patients ne sont pas admis pour recevoir un traitement comme on le leur fait croire mais, selon mes conjectures, pour de tout autres buts bien plus sinistres, n’ayant rien à voir avec leur santé.

J’occupe dans cet hôpital une chambre avec un autre patient. Un jour, alors que je retourne dans la chambre, je constate que ma lampe de chevet est allumée mais ne puis me convaincre qu’il s’agit d’un oubli de ma part ; je pense au contraire que quelqu’un est venu dans la chambre et a, pour fouiller dans mes affaires, allumé la lampe, oubliant ensuite de l’éteindre. Je décide alors de m’enfermer à clé, dans une sorte de réflexe pour préserver mon intimité devant cette preuve d’intrusion, mais quand j’essaie de tourner la clé dans la porte je n’y parviens pas, comme si la serrure avait été trafiquée pour que la porte puisse toujours s’ouvrir de l’extérieur. Mes tentatives pour fermer la porte durent quelques instants mais restent infructueuses, puis je me rends compte que quelqu’un est en train d’essayer d’ouvrir depuis le couloir et j’en conclus que c’est notre interaction via la porte qui m’empêche de fermer à clé. J’ouvre la porte pour voir ce que veut cette personne ; c’est une femme du personnel qui vient proposer des rafraîchissements. Je lui dis que je n’ai besoin de rien et, la porte refermée, reprends aussitôt la tentative de m’enfermer à clé, mais cela reste impossible et je dois me rendre à l’évidence : la serrure a été trafiquée, il est désormais impossible de fermer à clé.

Sur cette pensée angoissante, j’avise que le lit de mon compagnon de chambre a disparu ; ne se trouve à la place qu’un baluchon, rassemblant probablement ses quelques affaires. Un infirmier entre pour emporter le baluchon. Je lui demande si mon compagnon de chambre est mort, il répond : « Oui, c’est arrivé ce jour. » Il ajoute : « Ce n’est la faute de personne. » Cette étrange manière de préciser les choses me confirme dans mes pires suspicions au sujet de cet endroit, à savoir que les patients y sont assassinés. Par plusieurs questions détournées que je pose à l’infirmier, je parviens à comprendre que mon tour et celui de quelques autres patients ne va pas tarder.

Croisant ces quelques autres un peu plus tard dans les couloirs, je leur fais savoir qu’il faut que je leur parle pendant la promenade quotidienne. Ils comprennent que c’est parce qu’alors nous serons à l’abri des oreilles indiscrètes.

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Une jeune femme est hypnotisée de façon à éclater de rire chaque fois qu’elle verra son magnétiseur faire tel petit geste anodin. Elle est ensuite conduite parmi le cercle d’admirateurs d’un intellectuel en train de discourir, lors d’une soirée mondaine, le magnétiseur se plaçant non loin de là, visible d’elle et à portée d’entendre la péroraison. Il peut alors déclencher sur commande, et à répétition, le rire de la jeune femme pour humilier l’intellectuel devant son public.

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Un acte charnel est commenté depuis une salle de contrôle d’agence spatiale : « Vagin détecté. … Pénétration réalisée. … Orgasme provoqué. »

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« Quand les culs auront des dents, mon cul aura des poils. » Ce sont les paroles d’un poulet anthropomorphe ithyphallique qui, mis à part le pénis aux proportions de Priape, a des membres de gringalet et chausse des bottes trop grandes pour lui. Cet avorton à tête de poulet répond à une discussion, dans les planches d’une bande dessinée en noir et blanc, entre auteurs de BD se plaignant de la censure et des violences policières qu’ils subissent et formant le vœu d’un changement politique. Ces planches ont été dessinées par un certain bédéaste belge du nom de Didyer, supposé de surcroît être l’auteur d’Achille Talon (qui est en réalité, comme on sait, le bédéaste belge Greg).

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Au commencement était le houairbe. Je suis obligé d’écrire « houairbe » avec un h – sinon la règle de l’élision imposerait « l’ouairbe » – mais le terme est une fusion entre « ouais » et « verbe ».

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Je demande à visiter le « département de peinture de la police ». On me conduit dans un grand espace ouvert où de nombreux policiers sont en train de peindre, chacun assis à son chevalet. Est-ce bien la peine d’avoir tant de policiers en France si c’est pour qu’ils peignent, me demandé-je. Mon guide m’explique que ce département est très important : il est primordial que tout policier y vienne régulièrement faire un stage car c’est de cette manière que la police devient moins brutale et que l’on réduit les violences policières.

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Alors que je regarde depuis la rue l’intérieur d’un restaurant danois (et non chinois), F. et une amie à elle me rejoignent et me demandent si le restaurant est ouvert. Je leur réponds qu’il l’est. Elles regardent l’écriteau de la devanture et me font remarquer, sur un ton de reproche, qu’il est écrit là que le restaurant ferme à quinze heures mais qu’il ne prend plus de clients après quatorze heures trente, de sorte qu’elles ne peuvent y déjeuner. Je réplique qu’elles m’ont demandé si le restaurant était ouvert et non si elles pourraient y avoir une table.

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Je trouve dans une brocante un fonds de bibliothèque latino-américaine duquel j’extrais un livre, El Kautaro y el KKK, en édition de poche. Intrigué par le titre, je montre le livre à O., qui conclut que la littérature latino-américaine copie celle des États-Unis. Je réponds que le fait de traiter de thèmes nord-américains n’est pas une raison suffisante pour tirer une pareille conclusion. En examinant le contenu du livre, j’apprends qu’il s’agit de quatre-vingt-quatorze historiettes tirées de faits réels et destinées à dénoncer le Ku Klux Klan. Je ne découvre pas, en revanche, qui peut être ou ce que peut être El Kautaro.

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Je prends le bus à Khartoum (Soudan) et suis étonné de découvrir une ville entièrement moderne. Le bus passe devant un hôtel réputé de la ville, à la magnifique façade blanche, étincelante, avec des balcons ronds et des stores bleu marine. L’hôtel fait sa publicité par des haut-parleurs. Il annonce un taux d’occupation fin mars de 17 %, alors que le climat est le même toute l’année. L’argument cherche à gagner les clients qui n’apprécient pas de se trouver au milieu de foules de touristes, comme cela se produit de plus en plus un peu partout. Avec ce faible taux d’occupation, les clients peuvent mieux profiter des agréments de l’hôtel, comme ses piscines.

C’est à l’une de ces piscines que je me retrouve ensuite. Entrant dans l’eau pour nager, je me rends compte que j’ai pris beaucoup de poids et je commence par m’enfoncer sous la surface au lieu d’avancer, mais me ressaisissant je tente de nager sans rien laisser paraître.

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Je suis un cours d’espagnol de classe préparatoire, un samedi. Le professeur a quelque chose du chanteur Gérard Blanc, même moustache, même tignasse, même dégaine impossible. Pour la conversation, il demande ce qui distingue les pauvres des riches. Je lève le doigt comme d’autres pour qu’il me donne la parole. Il la donne à quelqu’un. Quand celui-ci a terminé, je lève de nouveau le doigt. Et ainsi de suite. Certains prennent la parole dès que le précédent a terminé, sans même lever le doigt, donc sans que le professeur leur donne leur parole, ce qu’il laisse faire. Je suis le dernier à lever le doigt, le professeur me donne enfin la parole et je dis : « Una demografía más elevada » (une démographie plus élevée). Alors qu’il réagissait aux réponses des autres par quelques brèves remarques, il fait comme si je n’avais rien dit et passe à tout autre chose.

Quand il a rempli le tableau noir d’écritures à la craie, il traverse la salle et se met à écrire au feutre sur le tableau blanc du fond de la classe, alors même qu’en début de cours il nous avait demandé de nous masser devant, plutôt que de nous asseoir de manière dispersée. Si bien qu’à présent nous sommes loin du tableau qu’il utilise, et devons nous retourner pour le voir.

Quand il revient au tableau noir, de nouveau vierge, il trace dessus un seul mot, qui me paraît indéchiffrable. Il appelle un étudiant, qui commence par ajouter des signes diacritiques au-dessus de certaines lettres, ce qui me fait penser qu’il s’agit peut-être d’arabe. Puis, d’un seul trait, comme une longue arabesque, l’étudiant complète le mot et le tout forme un beau dessin.

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Je me couche près de la fenêtre, d’où je regarde un fleuve majestueux, me disant que c’est une chance d’avoir une si belle vue avant de s’endormir. Je suis du regard le cours du fleuve, les paysages variés de la rive opposée. Il se jette dans la mer, au bord de laquelle sont construits des hôtels, avec des plages dont profitent les baigneurs, minuscules à cette distance. C’est au Brésil, ce qui me fait penser à L., qui apprenait le portugais.

Je vais la voir. Elle a toujours une machine de mon invention que je lui avais offerte : un circuit pour une bille roulant sur des courbes constituées de tubes sciés longitudinalement, franchissant des obstacles, employant des monte-charge, des balançoires, des treuils automatiques, tout un système hallucinant de locomotion et de propulsion miniature dont j’ignore comment j’ai pu le réaliser, et dont, ce qui me cause un pincement au cœur, j’ai perdu tous les autres modèles. Je demande à L. si elle a continué d’apprendre le portugais. Elle me répond que c’est le cas et me demande à son tour pourquoi cette question. Je sais qu’elle connaît la réponse car sinon elle ne me demanderait pas le pourquoi d’une question en apparence si anodine. Je dis : « Car je veux vivre avec toi au Brésil. » Nous tombons dans les bras l’un de l’autre.

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Une experte m’explique la situation en Bolivie depuis le coup d’État ayant chassé le président Evo Morales du pays. La Bolivie est à présent coupée en deux, avec une partie putschiste contrôlée par l’armée, dont le porte-parole est la marionnette hystérique proclamée présidente, et l’autre partie contrôlée par les communautés indigènes, soutien du président en exil. Cette situation offre aux Indiens la possibilité de se constituer en État indigène indépendant. Pour l’éviter, l’armée putschiste conduit des raids dans cette partie du territoire pour y dynamiter les infrastructures.

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Pendant que les hommes sont à la guerre, les femmes d’une petite ville violent les nonnes du couvent.

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R., avec qui je n’avais plus le moindre contact depuis un bout de temps, vient me rendre visite à l’improviste à la campagne, alors que je viens d’avoir une dispute avec N., qui prétendait me dicter de ne pas m’intéresser à la bande dessinée (à laquelle je ne m’intéresse plus depuis longtemps et ne vais sans doute pas m’intéresser de nouveau à quarante ans passés). Légèrement ennuyé par cette visite de R., je l’invite tout de même à faire le tour du propriétaire, sur un vaste terrain vallonné, pyrénéen (qui m’est inconnu dans la réalité). Au cours de la conversation, je lui laisse entendre que je ne l’attendais pas et que, si ce sont les mœurs de la campagne de se rendre les uns aux autres des visites inopinées, nous sommes tous deux de la ville et ne devons pas adopter ces mœurs, même si le lieu de la visite est une campagne. Il me répond que s’il avait pu déchiffrer les pattes de mouche de mes e-mails, il aurait compris que je ne voulais pas qu’il vienne. Or, outre le fait qu’un e-mail ne peut avoir de pattes de mouche, je n’ai pas écrit récemment.

Nous rejoignons en contrebas une petite réception qui se tient sur la propriété, bien qu’il s’y trouve des gens que je ne souhaite pas voir. M. (♀), qui tient le buffet, me propose une salade de sa composition et me tend un bol où, sous un œuf, se trouvent surtout des fruits, pêche, poire… Je perds R. de vue pendant ce temps. Bousculé par les personnes agglutinées devant le buffet, je laisse tomber mon bol. Je ne ramasse qu’une poire, dans laquelle je mords.

Je me rends ensuite dans un local où l’on garde un grand plateau d’argent avec les desserts. Quand T. (♀) prend le plateau, je m’allonge un instant, couché sur le dos, sur la table à la place de celui-ci. Or T. me vit échapper le bol et souhaite me donner une leçon pour que je ne fasse plus tomber les choses : elle pose donc sur moi le plateau, qui me recouvre presque entièrement. Mais j’étais déjà en train de quitter ma position couchée sur la table, en me faisant glisser sur le dos vers l’arrière ; si je m’étais arrêté quand T. posa le plateau sur moi, celui-ci se serait maintenu en équilibre sur mon corps, mais je poursuis le mouvement et le plateau se renverse, et avec lui les gâteaux, les glaces, les mousses au chocolat, etc.

Tandis qu’avec T. et d’autres, témoins de la catastrophe, nous essayons de recomposer le plateau avec les desserts qui gardent à peu près leur forme, nous argumentons, T. et moi, sur la responsabilité de l’accident. Je lui dis, non sans mauvaise foi, que pour ma part je considère que cette responsabilité ne peut être qu’entièrement la sienne. Puis j’essaie de nouer conversation avec d’anciens amis présents mais je sens qu’ils sont réticents à me parler à cause de ce qui vient de se produire. Ce n’est qu’en insistant que je finis par arracher à l’un d’eux davantage que quelques mots et que nous pouvons passer pour avoir une conversation normale.

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Sur le quai d’une gare, une femme vient nous dire, à D. et moi, qu’elle a vu son avenir à l’instant et qu’elle va mourir dans cette gare. Elle nous raconte qu’elle va se faire écraser par le prochain train parce que, saisie d’un malaise, elle titubera sur le quai, en direction de la voie, et tombera sur celle-ci au moment du passage du train. Elle raconte cela en le jouant, comme sur une scène de théâtre, nous montrant à quel endroit elle sera saisie de malaise, puis comment et dans quelle direction elle titubera, et, quand un train passe, elle tombe en effet sur la voie et disparaît sous le train, sans arrêt à cette gare.

Cette femme était l’agent avec qui nous avions rendez-vous dans l’opération secrète que nous conduisons. Sa mort modifie nos plans, nous devons immédiatement retrouver A., qui, pour le succès de l’opération, se fait passer pour moi, à la prochaine gare sur la ligne. Quand nous arrivons à la gare, A. n’est plus sur le quai ; j’examine fébrilement l’intérieur des wagons du train à quai, puis, l’y trouvant dans l’un d’eux, lui fais signe de sortir. Il sort juste au moment où le train va partir. Nous lui disons que la phase de l’opération en cours est ajournée. Or, comme A. et moi sommes, dans cette opération, la même personne, en raison de son impersonation, nous sommes la même personne discutant à deux voix : paradoxe relativiste.

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De nuit, trois hommes et une femme abordent en canot un navire sur une mer agitée. Ils veulent s’introduire dans le bateau pour dérober des plans à leurs ennemis ou rivaux. L’un est Jack et les trois autres sont deux frères et une sœur, cette dernière la maîtresse de Jack. Parce que le canot souffre d’une avarie, Jack dit à la femme d’entrer la première ; ils la rejoindront plus tard. Elle s’introduit à l’intérieur du bateau en grimpant dans une bouche d’aération, munie d’une lampe-torche.

Tandis qu’elle continue de ramper dans une voie d’aération à l’intérieur du navire, elle entend des pas dans le couloir le long de la voie. Elle s’immobilise mais tarde à éteindre la lampe-torche, si bien que la personne a le temps de voir de la lumière dans la bouche d’aération, à travers une grille. C’est une femme ; au lieu de courir donner l’alerte, elle s’approche de la grille et murmure : « Venge-toi, Jack, venge-toi », puis poursuit son chemin.

À l’intérieur de la bouche d’aération, la femme comprend que cette autre femme, supposée être de leurs ennemis, est une maîtresse récente de Jack, qui lui garde son affection et sans doute espère le reconquérir en trahissant son camp, ce qui n’est pas sans troubler la première car Jack ne lui en a rien dit.

Plus tard, quand elle est rejointe dans une cabine du bateau par un de ses frères pour examiner les documents qui s’y trouvent, elle lui raconte ce qui vient de se passer. Le frère ne paraît pas surpris outre mesure, ce qui montre le peu de confiance qu’il a depuis le début en Jack. Les deux frères ont d’ailleurs le projet, encore vague, de se débarrasser de lui le moment venu. Elle essaie de le défendre, mais sa propre confiance commence à fléchir. Il lui dit : « Pour lui tu n’es qu’une p… »

 

De D’Annunzio, du fascisme et de la Révolution mexicaine

I/ D’Annunzio et le fascisme
II/ D’Annunzio et la Révolution mexicaine

Gabriele D’Annunzio (Source: Encyclopédie Larousse en ligne)

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I
D’Annunzio et le fascisme

D’aucuns, dont j’ignore s’ils écrivent aussi sous leur vrai nom†, affirment que, s’il fut un enthousiaste du fascisme à ses débuts, D’Annunzio (1863-1938), l’un des écrivains les plus lus de son temps, s’en distança par la suite, se rendant compte, d’après ces gens, de la nature foncièrement mauvaise de ce régime en le voyant pratiqué. Bref, il ne savait pas ce que cela donnerait, mais il le vit par la suite, comme nous le voyons tous aujourd’hui, « tous », c’est-à-dire ceux qui ne savent pas comment concilier publiquement leur goût pour l’œuvre de ce grand écrivain et poète avec la franche admission de son fascisme invétéré.

†(Il n’y a qu’à ouvrir la page Wikipédia en français sur D’Annunzio pour trouver cette fausseté. Cette page commence en effet ainsi : « Gabriele D’Annunzio, ou d’Annunzio, prince de Montenevoso, est un écrivain italien, né à Pescara le 12 mars 1863 et mort à Gardone Riviera le 1er mars 1938. Héros de la Première Guerre mondiale, il soutient le fascisme à ses débuts et s’en éloigne par la suite. »)

Or rien n’est plus faux que D’Annunzio prît ses distances avec le fascisme. S’il prit ses distances avec les affaires du pays, c’est en raison des infirmités de son grand âge. La preuve en est dans les lettres que le poète adressa peu avant sa mort à Mussolini, lettres qui réitèrent le soutien du poète au Duce et continuent d’exprimer l’enthousiasme des commencements.

Voici ce qu’il écrit à propos de la conquête d’Éthiopie (1936) :

Mon cher Compagnon, qui m’es plus cher que jamais.

Tu as sans nul doute senti combien je t’étais proche en ces journées marquées par ton héroïsme vrai, suprême et serein.

Tout ce qu’il y a de meilleur en mon art, tout ce qui aspire à la grandeur, se dressait en moi, du plus profond de mon être, dans l’espoir de sculpter ta haute figure quand toi seul, contre les intrigues des vieillards, la fausseté des hypocrites, les peurs des âmes épuisées, tu défendais ta patrie, ma patrie, l’Italie, l’Italie, l’Italie, seul et à visage découvert.

Elle te sied, la parole de Dante. Du sépulcre ardent, l’ombre de Farinata s’est levée. À visage découvert.

Je t’ai admiré et je t’admire en chacun de tes actes, en chacune de tes paroles. Tu t’es montré et te montres égal au destin que tu rends toi-même invaincu et immuable, tel une loi, tel un décret – ordre qui n’est point nouveau mais éternel.

Tu ne sais pas encore que j’ai commencé à traduire ton extraordinaire discours au peuple d’Irpino dans le latin des Commentaires avec un peu du mordant de Salluste.

Dans sa nudité, ce latin, mieux que la plus pénétrante analyse, révèle l’esprit de ton éloquence. Je voudrais qu’il fût imprimé en exergue à un volume de tes discours.

O Compagnon, ne va pas te salir en t’adressant au puant cloaque de Genève [la Société des Nations].

Sois inébranlable en comprimant ton hilarité, l’âme sereine.

Je t’embrasse. Et je te demande la faveur de mourir pour ta Cause qui est mienne et celle du Génie latin indomptable. Chargé d’ans, recru de solitude, je veux enfin mourir pour la neuve et antique Italie. Ma foi qui ne vacilla pas m’a fait mériter ce prix.

Et (1937) :

Mon cher et grand compagnon, toujours plus grand, il y a trop longtemps que nous ne nous rencontrons pas, ne nous voyons ni ne nous parlons. Dans cet intervalle a surgi dans ta vie le plus haut des événements. Après tant de batailles, tant de victoires, tant de volonté et de heurts, tu as vraiment accompli ce qui, dans l’histoire des grands hommes n’est presque jamais accompli. Tu as créé ton Mythe.

Je t’ai écrit naguère un mot dénué de sens : « N’oses-tu pas, sur ta lancée, chanter les Chants d’Outre-Mer ? »

Pardonne-moi ce mot. Ta cavalcade dévorante et conquérante est au-delà de toute entreprise d’Outre-Mer. Dans toute l’histoire des Conquistadores, jamais on n’en vit aucun – avec ses seuls moyens d’homme – créer son Mythe éternel comme toi.

« Inventeur de mythologies », c’est ainsi que me nommait hier l’obscur philologue Evelino Leonardi qui est bien de ce monde-ci. Un poète plus subtil de France m’appelle, lui, « sourcier de mythes » en alliant aux mythes la mystérieuse faculté de qui découvre les eaux souterraines.

Parmi tant d’insignes bienfaits, tu m’as donné celui de voir un homme vivant créer son Mythe immuable.

Dans sa course, ton cheval a dessiné l’extrême confin de ta Conquête africaine. Course infatigable – auprès d’elle celle de Mazeppa est un jeu d’enfants – course qui, à jamais, a tracé le contour de la Conquête nouvelle…

Pardonne-moi. Peut-être me permettras-tu d’écrire ce Prodige, armé de la plus acérée de mes plumes lyriques. Aujourd’hui je ne veux ni ne puis mêler le sacré au profane.

Je vais t’envoyer deux messagers de mon amour le plus profond : Gian Carlo Maroni et Leopoldo Barduzzi. Ils te parleront du Vittoriale [propriété de D’Annunzio], de la nécessité de le sauver, des moyens à adopter pour l’arracher aux griffes d’héritiers avides et cyniques et le rendre à sa sérénité monumentale.

Le Vittoriale est à toi.

C’est d’ici que partirent vers toi les premières grandes prophéties de ta grandeur et de ta gloire. D’ici partirent les premières paroles dignes de ton destin. N’oublie pas cette beauté, cette vérité, ce courage.

Cher Compagnon, toujours plus cher, je te recommande tout mon idéal et je t’embrasse, l’âme élargie comme celle, sous le soleil désert, du nouvel Empereur d’Éthiopie.

Dans cette lettre, D’Annunzio rappelle qu’il fut l’un des premiers « prophètes » de la grandeur de Mussolini et de son mouvement.

L’éditeur de la correspondance ajoute cette note : « Le ‘subtil poète de France’ est Jean Cocteau qui, en 1932, avait envoyé au Poète son Essai de critique indirecte avec la dédicace : ‘À Gabriele D’Annunzio, sourcier du mythe, chercheur d’or, mage astrologue, oracle, son ami J. C.’ » (p. 224)

Toujours sur le même sujet et, en particulier sur le Négus, le fameux Ras Tafari, qu’il caricature en « fantoche poilu perché au sommet de sa cloche plissée », D’Annunzio écrit également à Mussolini (1er mars 1936) :

(…) Qu’aujourd’hui chaque cartouche d’Italie vaille un homme mort.

Tout entière, l’Éthiopie au rude relief doit inexorablement devenir un haut plateau de la culture latine.

Sois loué, toi qui es parvenu à insuffler à notre race, trop longtemps inerte, la volonté de mener à bien cette tâche. Sois loué, toi qui mènes à leur terme tant de siècles exempts de gloire guerrière et les fais s’accomplir dans la splendeur de cet assaut et de cette conquête.

Aujourd’hui, pour toi, la nation va chercher son souffle au plus profond. Tout est vivant, tout respire. Tout possède ce don fatal. Je sais que désormais le destin même de cette nation puissante possède bronches et plèvre pour ce souffle.

Pourquoi l’allure de Sélassié m’inspire-t-elle une telle hilarité ? La barbe paraît l’encadrer comme un chromo de café de province.

C’est vrai ; j’ai toujours honoré et célébré la vertu du sang. Mais de quelle solennelle origine pourrait bien venir le sang de ce fantoche poilu perché au sommet de sa cloche plissée ? Il n’est pas de figure de rhétorique plus vide que ce manteau en forme de cône.

L’Éthiopie est romaine depuis des temps immémoriaux, comme la Gaule de César, comme la Dacie de Trajan, comme l’Afrique de Scipion.

Après des siècles d’expérience, la diplomatie a enfin acquis le vrai sens historique, celui qui est profond et que ne peut écarter nulle domination. Quelle imbécillité, plus ou moins antique, peut donc aller se confier au pouvoir universel d’un ministre novice, dont les architectes sont le coiffeur, le tailleur et le chapelier et qui, par hasard ou vice, se nomme M. Anthony Eden ?

Combien je m’amuse à ce théâtre de marionnettes grinçantes ! En vérité, dans leur rigidité, les pantalons britanniques ne le cèdent en rien à la cloche style Salomon du velu Hailé Sélassié.

Et lorsque l’Italie, sur la question éthiopienne, quitta la Société des Nations, D’Annunzio félicita immédiatement le Duce en ces termes (13 décembre 1937) :

Tu sais que depuis cinq ans environ j’attendais de toi, avec une inébranlable confiance, l’acte que tu viens d’accomplir. Beaucoup en ont été émerveillés jusqu’à l’ivresse, mais nul, comme moi, n’a été frappé au plus profond de son cœur par une sorte de révélation surnaturelle. C’est bien souvent que j’ai représenté ton mythe, dans sa pureté mystique, ce mythe qui a dessiné ton visage. Je t’ai décrit, t’en souvient-il ? – galopant sur les rives de l’Océan et montant des plages africaines aux hauteurs rocheuses d’Addis-Abeda. Mais ce que tu viens soudain de faire, cet acte immense – dépasse toute attente et tout autre autre prodige espéré. Tu as imposé ton jour à toutes les incertitudes du destin, tu as vaincu toutes les hésitations de l’homme. Tu n’as rien à redouter, tu n’as plus rien à redouter. Jamais victoire ne fut si pleine. Concède-moi l’orgueil de l’avoir prévue et annoncée. Ce soir, je me tais et t’embrasse comme je ne le fis jamais.

Source : Correspondance D’Annunzio-Mussolini, Ed. Buchet/Castel, 1974 (traduit de l’italien par Paul Jean Franceschini, avec la collaboration des professeurs Renzo De Felice et Emilio Mariano), dont le compilateur titre la dernière partie du recueil, celle des lettres écrites entre décembre 1934 et la mort de D’Annunzio en mars 1938, « Un podagre dévot du Duce ».

C’est en fasciste non repenti que D’Annunzio s’éteignit le 1er mars 1938, recevant des funérailles nationales du régime fasciste.

Qu’il se fût éloigné du fascisme est donc une fausseté. Qu’il s’opposât, en revanche, au rapprochement de l’Italie fasciste avec l’Allemagne nationale-socialiste, est certain. Après avoir lu les lettres ci-dessus, il convient de souligner que l’opposition à un tel rapprochement ne pouvait pas signifier pour D’Annunzio un alignement sur la Société des Nations (le « puant cloaque de Genève ») ou une alliance avec l’Angleterre (qui serait une « imbécillité »), c’est parfaitement clair. D’Annunzio préconisait donc une forme d’isolement européen pour le régime fasciste.

C’est là que l’intérêt du poète pour l’Amérique latine, dans le sens d’une alliance en faveur de la latinité, prend tout son sens.

D’Annunzio fit tout ce qu’il put pour saboter l’alliance entre l’Italie fasciste et le Troisième Reich, en raison de son irrédentisme et de sa germanophobie. L’irrédentisme italien était en effet dirigé contre un Empire largement perçu comme germanique – le Saint Empire germanique –, c’est-à-dire comme une machine germanique à broyer les peuples.

(Le jeune Hitler considérait quant à lui l’Empire des Habsbourg, l’Empire austro-hongrois, comme une machine à broyer le peuple allemand. Ces divergences d’appréciation tiennent sans doute, au-delà des œillères propres à chaque nationalisme, à une constitution despotique, au sens de Montesquieu, qui ne pouvait satisfaire personne. – Pour être tout à fait précis, Montesquieu ne décrivait pas les monarchies européennes de son temps comme despotiques mais comme modérées ; le despotisme ne se trouvait selon lui qu’en Orient. Or il n’est pas impossible que l’Empire multi-ethnique austro-hongrois ait parcouru en quelques décennies un chemin qui le rapprochait de la constitution despotique telle que décrite par Montesquieu pour l’Empire ottoman lui-même multi-ethnique ; ou bien la monarchie même « modérée » décrite par Montesquieu ne pouvait tout simplement plus, au vingtième siècle, répondre aux aspirations des peuples européens.)

On ne s’étonne pas de trouver des attaques contre D’Annunzio sous la plume d’auteurs völkisch. L’Autrichien Jörg Lanz von Liebenfels, fondateur de l’Ordo Novi Templi (ONT) et du mouvement ariosophique, lui consacre plusieurs passages de sa revue Ostara. Lanz reproche à D’Annunzio son irrédentisme, moins d’un point de vue nationaliste qu’impérialiste : l’irrédentisme est de ce point de vue une forme de division débilitante de peuples de culture. Durant l’occupation irrédentiste de Fiume par D’Annunzio et les Arditi à la fin de la Première Guerre mondiale, D’Annunzio reçut d’ailleurs des encouragements tant de Gramsci que de Lénine, et son entourage lui conseilla de s’aligner purement et simplement sur le modèle de la jeune république des Soviets, ce qu’il refusa cependant. Lanz voit également en D’Annunzio un type racial inférieur. Il lui reproche l’usage lucratif et intéressé qu’il ferait de sa carrière littéraire. À cette occasion, Lanz dit que D’Annunzio est juif (un juif polonais dont le véritable nom serait Rappaport) ; il ne cite aucune source à l’appui d’une telle allégation et il est vraisemblable qu’il ne s’agît que d’un moyen facile de discréditer l’écrivain auprès d’un public antisémite.

Sans doute Lanz n’avait-t-il pas lu les œuvres de D’Annunzio ; s’il l’avait fait, il aurait trouvé d’autres arguments contre lui. Le roman Il Piacere, traduit en français sous le titre L’enfant de volupté (un titre précieux pour un original brut : « Le plaisir »), est l’histoire d’un homme qui cause involontairement la mort de sa maîtresse en criant pendant l’orgasme le nom de sa maîtresse précédente ; c’est le clou du roman.

Que D’Annunzio ne se soit jamais éloigné du fascisme est un fait établi. Qu’il s’en serait éloigné par la suite, en voyant le régime mussolinien devenir pendant la guerre un satellite du Troisième Reich, n’est pas impossible, mais ceci relève de l’histoire-fiction : « Si D’Annunzio avait vécu jusque-là… »

*

II
D’Annunzio et la Révolution mexicaine

a/ Le fascisme italo-américain
b/ D’Annunzio et le Mexique

a/ Le fascisme italo-américain

Un point commun de nombreux pays américains de l’entre-deux-guerres était la présence d’une population immigrée italienne, dans des proportions plus ou moins importantes. En 1927, les Italiens représentaient, en tenant compte également de leurs enfants nés en Amérique, 6 % de la population des États-Unis, 6 % également de celle du Brésil, entre 40 et 50 % en Argentine et Uruguay.

Avec Mussolini l’émigration italienne prit fin, notamment en raison des nouvelles opportunités économiques créées dans le pays par le régime fasciste. Cette renaissance italienne, le pays passant en quelques années du statut de « nation prolétaire » (Corradi) à celui de nouveau pays développé, ne manqua pas d’exercer sur les criollos (Blancs) italiens d’Amérique latine un intérêt croissant pour le fascisme. C’est ainsi que furent créées dans les communautés italiennes de différents pays américains des institutions typiquement fascistes, telles que les Fasci, organes militants, le Dopolavoro, organisations de loisir, la Befana fascista, caisse d’aide sociale, etc.

L’Italie de Mussolini noua des relations diplomatiques avec les États latino-américains, dont certains se montrèrent particulièrement intéressés par les idées nouvelles du fascisme, notamment le corporatisme économique1. Au plan culturel, le Duce insistait sur le concept de « latinité » pour étayer l’idée d’une communauté hispano-italique unissant l’Italie et l’Amérique latine. Dans ce cadre, le régime soulignait l’italianité de Christophe Colomb et d’Amerigo Vespucci, le « césarisme » de Simon Bolivar, et cherchait également à contrecarrer le pan-hispanisme des intellectuels espagnols liés au camp nationaliste durant la guerre civile d’Espagne, la latinité fasciste étant présentée par le régime italien comme un mouvement moderniste, l’hispanisme au contraire comme une idéologie réactionnaire.

Cette diplomatie active, aidée par les communautés italiennes nationales, fit que, lorsque l’Italie fut sanctionnée par la Société des Nations après son invasion de l’Éthiopie, certains pays latino-américains, l’Équateur, le Pérou, refusèrent d’appliquer ces sanctions, ce qui contribua à les faire lever.

Les choses commencèrent à changer avec la guerre et la pression des États-Unis sur les pays latino-américains. Ces pressions avaient en fait commencé dès avant la guerre, les États-Unis demandant à ses voisins de réduire les activités fascistes sur leurs territoires ; sans doute considéraient-ils ces activités comme une forme d’ingérence contraire à l’immuable Doctrine Monroe. Quand les hostilités furent déclarées, les pays d’Amérique latine rejoignirent les Alliés l’un après l’autre (l’Argentine au tout dernier moment et sans doute en vue de faciliter son projet d’exfiltration de personnalités allemandes et italiennes). C’est donc à un renversement de politique des pays latino-américains que donna lieu l’entrée en guerre des États-Unis.

(Dans certains cas, le renversement de tendance, de la part de dirigeants inspirés du fascisme, précéda l’entrée en guerre. Au Brésil, l’Estado Novo (État nouveau) de Gétulio Vargas, au pouvoir depuis 1930, fut édifié en 1937 sur des principes fascistes, notamment le corporatisme, et Vargas aurait même demandé à faire partie du Pacte Anti-Komintern, sans résultat ; mais dès 1938 il « lusophonisait » l’ensemble de la presse et de l’enseignement au Brésil, mettant un terme aux activités des organisations fascistes dans le pays.)

(Sources diverses, dont la principale : Fascisti in Sud America, a cura di Eugenia Scarzanella, Casa Editrice Le Lettere, Firenze, 2005)

b/ D’Annunzio et le Mexique

Contrairement à nombre d’autres pays d’Amérique latine, le Mexique comptait fort peu d’immigrés italiens. Qui plus est, le président Cárdenas, au pouvoir depuis 1935, donna au pays une orientation nettement anti-fasciste.

À côté des institutions fascistes italiennes qui se développèrent au Mexique sur le modèle des autres pays latino-américains, là comme ailleurs plusieurs mouvements autonomes philofascistes virent également le jour :

–les Chemises Dorées (Camisas Doradas), membres de l’Action Révolutionnaire Mexicaniste (Acciόn Revolucionaria Mexicanista, ACR), appuyées par l’ex-« Maximato » Elías Calles (prédécesseur de Cárdenas à la présidence du pays), responsables de deux tentatives de coup d’État contre Cárdenas, tentatives soutenues par l’Union nationale des vétérans de la Révolution (Uniόn Nacional de Veteranos de la Revoluciόn, UNVR), et dont le leader, le général Nicolás Rodríguez Carrasco, ancien compagnon d’armes de Pancho Villa (il donna à son mouvement le nom des troupes d’élite de Pancho Villa, los Dorados) fut déporté aux États-Unis ;

–un mouvement autour du général Saturnino Cedillo, acteur de la Révolution mexicaine, gouverneur de San Luis Potosí, également auteur d’une tentative de coup d’État en 1938 ;

–un autre mouvement autour du général Román Yocupicio Valenzuela, acteur de la Révolution mexicaine, gouverneur de l’État de Sonora, d’origine indigène2 ;

–l’Action populaire mexicaine (Acciόn Popular Méxicana) de l’écrivain Rubén Salazar Mallén ;

–le Mouvement nationaliste mexicain (Movimiento Nacionalista Mexicano) ;

–le Mouvement des étudiants nationalistes (Movimiento de los Estudiantes Nacionalistas) ;

–la revue Timόn de l’écrivain José Vasconcelos3, ancien ministre de la culture de 1921 à 1923 pendant la présidence d’Álvaro Obregόn, puis candidat d’opposition aux élections présidentielles en 1929, qui, refusant le résultat de l’élection en raison des fraudes électorales qu’il dénonça, tenta l’insurrection armée avant de s’exiler un temps aux États-Unis et en France ;

–l’Union nationale synarchiste (Uniόn Nacional Sinarchista) ;

–le Parti national de salut public (Partido Nacional de Salvaciόn Pública), fondé par plusieurs anciens généraux et colonels de la Révolution mexicaine (Bernardino Mena Brito, Francisco Coss, Adolfo Leόn Osorio, qui fut surnommé « le tribun de la Révolution »…) ; etc.

Tous ces mouvements et personnalités furent plus ou moins liés aux pouvoirs italien et allemand, y compris par des liens financiers. On voit que des acteurs de la Révolution mexicaine (Carrasco, Cedillo, Yocupicio…), désenchantés par le régime, le dénonçaient. L’un des griefs était notamment, sous la présidence de Cárdenas, que ce dernier trahissait l’« agrarisme » de la Révolution mexicaine pour des idées collectivistes d’origine marxiste.

C’est dans ce contexte que D’Annunzio assuma le haut patronage de la Société italo-mexicaine (Società Italo-Messicana) créée en 1923 par le régime fasciste. (Source : article Bajo el signo del Littorio: La comunidad italiana en México y el fascismo 1924-1941, par Franco Savarino)

Durant l’occupation de Fiume en 1919-1920, D’Annunzio avait ajouté aux thèmes irrédentistes (nationalistes) celui de la révolution anti-bourgeoise. C’est cette dernière tendance qui lui fit recevoir l’hommage de Gramsci et de Lénine, même si ces derniers fermaient alors les yeux sur la mystique nationaliste de D’Annunzio. D’autre part, ce mélange de révolution anti-bourgeoise et de nationalisme en conduit certains à parler, pour le coup de Fiume, de « première expérience fasciste » (avant la prise du pouvoir par Mussolini en 1922).

Le fait que D’Annunzio ait accepté le patronage de la Société italo-mexicaine semble indiquer (cela reste à démontrer) qu’il connaissait la culture et l’histoire du Mexique, et, que dans sa propre pensée révolutionnaire, il avait peut-être médité l’exemple de la Révolution mexicaine. De sorte que, si l’on admet que D’Annunzio eut une quelconque influence sur le développement intellectuel du fascisme (ce qui est le point de vue adopté par la page Wikipédia italienne sur lui : «Come figura politica lasciò un segno nella sua epoca ed è considerato un importante precursore nonché ispiratore del fascismo italiano.»), il se pourrait que la Révolution mexicaine ait joué un rôle dans le développement du fascisme par ce biais, compte tenu également du fait que nombre de vétérans de cette révolution devinrent par la suite sympathisants du fascisme.

*

1 La Constitution de style totalitaire, et notamment corporatiste, du Paraguay entre 1940 et 1967, adoptée sous la présidence du général Estigarribia et inspirée du fascisme italien, peut être considérée comme la Constitution fasciste la plus durable de l’histoire (si on laisse de côté les Constitutions de l’Estado Novo portugais et du franquisme espagnol, qui ne sont pas à proprement parler du fascisme pour certains).

2 Le général Yocupicio, gouverneur de l’État de Sonora de 1937 à 1939, semble être aujourd’hui encore une figure importante aux yeux des Indiens Seri, ou Conca’ac, comme en témoigne le récit suivant, qui parle d’une pacification des relations entre cette communauté indigène et les autorités de l’État mexicain pendant son gouvernorat.

Punta Chueca: Socaiix

En aquellos tiempos, cuando trabajaba como gobernador de la comunidad conca’ac el señor Chico Romero, acordό la paz entre conca’ac y mexicanos con el general Yocupicio, quien por medio del señor Chico Romero y su compañero Antonio Herrera, apoyό a la comunidad conca’ac; por eso el general es inolvidable para nosotros.

Una forma de terminar la guerra fue que los conca’ac mayores y menores comenzaran a estudiar para aprender a leer y escribir. Algunos de los que estudiaron fueron los que fundaron el pueblo en que vivimos y que se llama Punta Chueca.

El general Yocupicio, junto con el asesor del gobernador Luis Thompson y su hermano Roberto, apoyaron con muchas cosas y trabajos a la comunidad.

Los que iniciaron el pueblo se dedicaban a pescar caguama y pescado por el consumo familiar; vivían en Santa Rosa, después vinieron a Punta Chueca y Campo Ona. Así se quedaron trabajando hasta formar el pueblo; después vinieron gentes de otros lugares a quedarse en Punta Chueca, propiciando también la construcciόn de los primeros caminos que se hicieron, cortando mezquites, cactos y todo lo que encontraban a su paso.

En esos tiempos la pesca se hacía con dinamita o anzuelo y arpones de varilla, para los tiburones grandes. Algunos de los fundadores del pueblo aún viven, por ello podemos encontrar a hombres que perdieron dedos de la mano, al explotarles la dinamita antes de tiempo.

Así se formό la comunidad Punta Chueca, un pequeño poblado que ahora es conocido por artesanal, histόrico y pesquero, que naciό gracias al esfuerzo de las personas, sin apoyo del gobierno.

Estamos muy agradecidos con nuestros antepasados que fundaron esta comunidad, ahora sus descendientes vivimos felices y libres en nuestro territorio donde nacimos, crecimos y queremos morir.

Historias de los conca’ac, Consejo Nacional de Fomento Educativo Conafe, 2006, pp. 91-2

3 On a vu D’Annunzio, dans ses lettres, louer Mussolini pour les faits d’armes de l’Italie en Éthiopie. D’Annunzio exaltait – classiquement pour un nationaliste – la valeur guerrière dans le fascisme, au service de la gloire (ou de la gloriole ?) nationale.

Il n’est pas inintéressant d’observer qu’un autre intellectuel ici nommé, le Mexicain José Vasconcelos, adopte à ce sujet un point de vue diamétralement opposé, à savoir que l’esprit militaire du fascisme serait étranger à l’italianité, ce dit non point au discrédit de celle-ci mais plutôt de celui-là. Cela est dit cependant sur le mode hypothétique, à savoir, même si les Italiens ne possédaient pas l’esprit militaire, il faut admettre que toute culture supérieure « tend à dépasser le complexe belliciste » – complexe dont les lettres emphatiques de D’Annunzio à Mussolini sont au contraire une expression débridée.

Está hoy de moda hacer burla de los desplantes del dictador Mussolini, que no corresponden a la realidad de su naciόn, pero aun suponiendo que al italiano le falte lo que se llama espíritu militar, esto mismo es ya una recomendaciόn si se atiende a que toda cultura superior tiende a superar el complejo bélico, y si los italianos han conseguido esto último, con eso bastaría para colocarlos a la cabeza de la civilizaciόn; pero es un hecho, además, que en todos los όrdenes, desde la poesía del Dante a la bomba atόmica de Fermi, en dos mil años de historia, no hay un momento en que Italia no haya sobresalido a la par de los más adelantados, cuando no por encima de ellos, en ciencia y en arte, en política y en religiosidad.

José Vasconcelos, La flama. Los de arriba en la Revoluciόn. Historia y Tragedia, 4a ed. 1960, p. 324

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Pour compléter cette lecture, on peut consulter également :

–sur Vasconcelos, mon billet Literatura latinoamericana comprometida… a la derecha (espagnol et anglais) (ici) ;

–une bibliographie d’ouvrages d’Amerikanistik publiés dans l’Italie fasciste (ainsi que dans le Troisième Reich) (ici).