Category: Littérature

Poésie américaine de langue suédoise

Les poèmes suivants, traduits en français du suédois, sont tirés de l’anthologie Svensk-amerikanska poeter i ord och bild (Svenska folkets tidning förlag, Minneapolis Minn., 1890) (Poètes américains de langue suédoise en paroles et en images ; les images en question étant des gravures à l’encre représentant le portrait de chacun des poètes) par Ernst Skarstedt.

Dans son introduction, Skarstedt explique que, dix ans avant la publication de l’anthologie, donc vers 1880, on ne pouvait pratiquement pas parler de langue suédoise comme langue de culture aux États-Unis (et pour cause, l’émigration suédoise dans ce pays ne commença véritablement que dans les années 1870), tandis qu’au moment de la publication de son anthologie elle avait pris un essor considérable, marquée notamment par une florissante activité littéraire et journalistique dans cette langue. Cette activité connut son âge d’or entre le milieu des années 1880 et la Première Guerre mondiale, l’entrée des États-Unis dans le conflit s’accompagnant d’un mouvement nationaliste américain antagonisant en particulier les dénommés « hyphenated Americans », c’est-à-dire les « Américains à trait d’union », tels que, justement, les « Swedish-Americans », Suédo-Américains, dont la dénomination avec trait d’union n’indiquait que trop, selon ce nationalisme virulent, la double appartenance suspecte. C’est ainsi que la dénomination s’effaça peu à peu, et, en même temps qu’elle, l’emploi de la langue suédoise aux États-Unis (comme les autres langues des populations immigrées), suivant en cela également d’autres dynamiques sociologiques d’acculturation plus fondamentales et sans doute moins liées aux vicissitudes de l’histoire. Quelques personnalités de la communauté suédo-américaine tentèrent bien dans la période de l’entre-deux guerres de s’opposer à cette dissolution progressive des liens avec la nation et la culture suédoises, à l’instar du docteur Hoving, citoyen américain d’origine suédoise (plus précisément originaire de la communauté suédophone de Finlande) et auteur de mémoires au titre éclairant, I svenskhetens tjänst (Au service de la « suédité », 4 volumes publiés de 1944 à 1953), mais ces efforts ne purent s’opposer efficacement à l’irrésistible mouvement d’absorption dans le substrat anglo-saxon de la culture nord-américaine. À tout le moins en ce qui concerne la langue.

Une esquisse de ces évolutions, ainsi que d’autres faits relatifs à la présence scandinave aux États-Unis, se trouvent dans ma contribution au présent blog intitulée Scandinavian America (ici).

De l’anthologie de Skarstedt, j’ai traduit des textes des poètes suivants : Johan Enander (2 poèmes), Magnus Elmblad (3), Carl Fredrik Peterson (1), Jakob Bonggren (2), Gustaf Wicklund (3), Ninian Wærner (3), Edward Sundell (1) et Oliver Linder (1). J’ai peu de doutes quant au fait que ces poèmes n’ont jamais été traduits en français, et il ne me paraît pas impossible qu’ils ne l’aient jamais été non plus en anglais. Ce billet se conclut par un poème d’Herman Stockenström dans l’original : le thème de ce poème étant le Swenglish des émigrants suédois établis aux États-Unis, il est pratiquement intraduisible en français.

Compte tenu de la date de leur publication, les textes originaux sont tous versifiés selon les règles de la prosodie classique. Dans la série de traductions poétiques de ce blog, c’est une première : les poèmes que j’ai traduits jusqu’à présent sont, à l’exception d’un petit nombre, en vers libres dans l’original (le plus grand nombre de vers classiques se trouve dans mes traductions de poèmes d’Argentine : voyez l’Index). Pour quelqu’un qui écrit de la poésie classique en français, un tel travail de traduction ne cherchant pas à reproduire l’original versifié dans une versification française (un tel exercice n’aurait pas grand sens de nos jours, où la versification n’est plus guère pratiquée et où de ce fait, et surtout, le lecteur peut manquer de certaines connaissances relatives à la scansion et à la mesure des vers classiques qui doivent permettre de produire leur plein effet rythmique) est un peu frustrant dans la mesure où l’effet produit par toute versification régulière (rimes, rythme des vers…) est forcément perdu. (D’un autre côté, certaines « chevilles » parfois introduites par le poète pour respecter la forme choisie peuvent dans certaines limites être laissées de côté par la traduction – une cheville est souvent une façon dilatoire de s’exprimer –, si une telle chose peut se dire sans insulte au poète…)

*

Aurora borealis (Norrskenet) par Johan A. Enander (Johan Alfred Enander)

Flamme d’offrande montant au plus haut
ciel étoilé,
l’œil scrutateur de la science
ne perçoit point le lieu de ton autel.
Le soleil se couche, l’œil du jour
s’endort, mais toi tu restes,
couronnée d’étoiles, et roules ta fulguration
sur la route éminente en silence.

Par-dessus mer et terre tu élèves
ton rayonnant éclat, pur et clair.
Insondable, tu ne dévoiles point
ton origine.
Limpide torrent de lumière, personne ne peut suivre
la course rapide de tes vagues :
ainsi que le Nil tu caches
la source d’où ton flot s’épanche.

Seule une voix intérieure dévoile
ce mystère ; elle déchiffre
les lettres de feu de la merveille et répond
enfin à ma question :
« Quand, mue par la main du Créateur, la terre
entama son parcours circulaire,
l’empreinte de Dieu se marqua sur le Nord,
et une splendeur céleste y demeura. »

*

1871 : L’incendie de Chicago (Chicagos Brand 1871) par Johan A. Enander

Les flammes fulgurent, les cloches sonnent, le char de la tempête bondit,
Les ténèbres mêmes de la nuit s’éclipsent ; l’étoile s’efface et disparaît,
un manteau rouge sang se répand sur la terre et les eaux,
et les vents de l’ouragan sèment autour d’eux des étincelles de feu.

La terre tremble, les murs branlent, les temples s’effondrent dans un bruit de tonnerre ;
les bannières écarlates claquent au-dessus des toits,
palais et chaumières sont engloutis dans le brasier ;
Terre et ciel en flammes : l’espoir est sans refuge.

La puissance de l’argent se change en impuissance : opulence et luxe n’ont plus d’éclat.
L’œil humide, l’ange de la vie regarde les moissons de morts,
suit chaque acte de noble courage, chaque horrible forfait,
voit l’incendie et la canaille hasarder le sort de la belle cité.

On entend des cris de désespoir et des rires sardoniques, des prières montent vers Dieu,
et les esprits des ténèbres sont invoqués dans un vacarme démentiel et démoniaque.
Le père voit son fils en danger, le fils voit son père en détresse ;
la mère voit son enfant dans les flammes, l’enfant voit sa mère mourir.

Aucune aide, aucune protection contre le danger ne trouve la main humaine,
La couronne de flammes illumine la nuit à travers des nuages de fumée ;
Demain peut-être brillera la lumière de l’espérance à nouveau,
Demain peut-être le feu aura cessé de chevaucher les vents de la tempête.

Fou ! D’immenses vagues de feu se répandent ; elles ne se dissipent
qu’après avoir atteint les limites de la mégapole.
Cent mille hommes errent sans foyer, sans pain,
sur les étendues dévastées, dans la faim et la misère.

Mais bientôt, les secours arrivent, les souffrances sont adoucies,
un air de calme confiance descend sur les fils de la terre,
et la ville renaît de ses cendres dans le jour nouveau,
Éprouvée par le feu, plus noble que par le passé.

*

Le 4 juillet (Den fjerde juli) par Magnus Henrik Elmblad

Note. Comme chacun sait, le 4 juillet est la fête nationale des États-Unis.

Non, aujourd’hui tout outil doit reposer,
la fête du peuple doit être aujourd’hui célébrée.
Les brises d’ouest soufflent sur la ville,
Le drapeau flotte au-dessus d’une joyeuse compagnie.
Frère, ton cœur en ce jour ne se dilate-t-il pas,
ton sang ne s’échauffe-t-il pas,
n’oublies-tu point ta peine passée
en voyant en joie ton nouveau foyer ?

Les maïs ondoient. Les champs de froment se vêtent de blanc.
Le 4 juillet rayonne sur eux.
Oublie le passé, oublie ce qui est à demi usé,
Embellis d’un habit de fête ton nouveau foyer.
Respire libre, et lorsque dans les rades fières
flotte en paix le pavillon rouge et blanc,
jouis tranquillement des riches fruits de ta liberté ;
vide ton verre ; romps ton pain savoureux.

Nuls fers n’entravent ici ta pensée –
dès lors que toi-même ne demandes point des fers.
Aucun synode n’entrave ici ta foi –
dès lors que, craignant la lumière, tu ne l’y aides.
La voix d’aucun grand de ce monde ne vaut plus
aux élections que la tienne – si tu sais l’utiliser.
Si tu désires la liberté, elle est tienne,
tu peux marcher confiant et satisfait parmi des hommes libres.

Peu importe que des serpents rampent sous les fleurs :
Tu peux les voir, tu peux les tuer.
Et quoi, si la perfidie veut voler la liberté ? –
Si cela arrive, ce sera par ta propre faute.
La force est tienne, si tu veux t’en servir.
On voit ici bien des malades. Mais ici se trouve le remède.
La blessure est fraîche. Des malades de l’Europe
arrivent constamment et dévorent la racine de la vie.

Aussi, frère, célèbre la fête du peuple
sans plainte, mais avec espoir et courage.
Orne le front de tes enfants de la feuille de chêne de la paix,
apprends-leur à se garder des larmes, de la guerre et du sang.
Apprends-leur à penser, à croire et agir en hommes libres,
sans béquille, comme il convient à un homme.
Alors – même si criaillent aigrement les oiseaux de malheur –
la bannière étoilée ne tombera jamais.

*

À Kristofer Janson (Till Kristofer Janson) par Magnus Henrik Elmblad

Note. Kristofer Janson (1841-1917) est un poète et pasteur unitarien norvégien qui vécut aux États-Unis.

Il tonne sur la montagne. Avec une force prodigieuse
depuis les terres de l’ouest la tempête approche,
secouant la terre entière, elle appelle : « Oyez !
Mettez fin à votre frivole dissipation ! »
Elle réduit en lambeaux l’habit de l’oppresseur
et détruit sa couronne, son épée.
Elle chante le dieu du peuple et de la liberté ;
elle retentit sur la masse des travailleurs.

Cette tempête, ô scalde, dans ton cœur allume
une sainte, une indomptable flamme.
La lumière, que les ténèbres avaient presque entièrement engloutie,
La vie, menacée de mort, –
tu voulus si fort les voir renaître,
C’est à elles que tu as dédié ton chant,
ta force, ta vie ; et tu échangeas ton village
contre la guerre et l’odyssée d’un Viking.

Pourtant non – quand tu allas plein de courage au combat
contre les préjugés, la stupidité, la vanité,
un ange te suivit de son regard lumineux,
et noua des roses à ton épée.
Il versa autour de ton front un éclat rayonnant,
t’invita à embrasser
le monde entier, – et en cela tu ne le fis pas attendre
car le nom de cet ange est amour.

Ô scalde, comme un rayon de soleil dans un ciel de tempête
Par-dessus la mer tu viens à nous !
Tu viens, – et notre joie déclinante redevient jeune,
alors que nous avions insensiblement perdu notre jeunesse.
Nous avons entendu les torrents ; dans la prairie et la forêt
nous avons perçu ce son inédit.
Notre cœur bat de joie ; mais il bat le plus chaleureusement
de joie pour le Dieu de la liberté.

Il n’a point oublié notre Nord bien-aimé :
Son regard de feu a réveillé l’esprit du peuple
dans les forêts et sur les montagnes. Nous percevons même
une brise de l’allégresse de l’avenir.
Va, scalde, où te conduit ton chemin ! Ton chant
rugit comme les vagues sur la mer ;
il étincelle comme les étoiles. Si longue fut la nuit
que l’aurore est deux fois plus belle.

Quand la rouge bruyère dans l’éclat du jour
se glisse entre les rochers gris ;
quand le ruisseau saute de galet en galet
reflétant un ciel bleu ;
quand le bouleau murmure dans le soir d’été
si suave, harmonieux et léger ;
quand le pin se dresse parmi les pierres moussues, –
alors, oui, la montagne est pavoisée !

*

Orage (Oväder) par Magnus Henrik Elmblad

D’où vient cette sourde rumeur que j’entends, et qui enfle,
comme quand les lourds nuages roulent le tonnerre sur la montagne,
ou quand dans la haute mer la vague tombe sur la vague,
d’où vient ce grondement lugubre ? cette sombre, cette sinistre procession ?

…..Les opprimés se soulèvent !
D’où vient et où va ce chemin ? Est-ce vie ou mort ?
Est-ce colère ? Est-ce souffrance ? Ces foules pâtissent-elles de la misère ?
Mendient-elles l’argent et l’or ? ou bien un quignon de pain ?
Pourquoi s’allume dans les yeux cette lueur injectée de sang ?
…..Les opprimés se soulèvent !

Chœur :

Entends-tu, entends-tu le tonnerre de la tempête ?
Les éclairs luisent. Mais derrière,
le printemps de l’espoir peut faire des merveilles.
… Les opprimés se soulèvent !

À cause du besoin et du chagrin ils se soulèvent et font irruption à la lumière.
La terre entière leur est ouverte. La libération va de région en région.
Achète-les, vends-les, c’est en vain à présent… Impossible –
Ce sont eux qui payent ; mais pour la liberté, achetée au prix du sang !

…..Les opprimés se soulèvent !
Ils ont bâti ta maison et labouré tes champs, tes terrains !
Ils ont défriché tes forêts, battu le fer et fondu l’argent !
Leur sueur a coulé pour toi ; ils ont pour toi souffert la faim,
le mépris, le chagrin… Et toi, arrogant ! comment les as-tu récompensés ?…
…..Les opprimés se soulèvent !…

Chœur :

Entends-tu, entends-tu le tonnerre de la tempête ? &c

Sourds et aveugles, dans les siècles des siècles, ils ont trimé sans repos.
La déréliction, le muet désespoir les a mis à genoux.
Mais ils commencent maintenant à penser, à comprendre l’exigence des temps présents.
Leur colère et leur aspiration bouillonnent comme une mer déchaînée…
…..Les opprimés se soulèvent !

Ô vous, les « grands », pâlissez, tremblez ! Entendez le cri qui retentit :
« Nous avons supporté le joug jusque-là (couverts de honte !) pour vous et pour la mort !
Pour nous-mêmes à présent et pour la vie nous combattons ; car le Seigneur a dit :
« En vérité, l’homme ne vit pas seulement de pain »…

Chœur :

Entends-tu, entends-tu le tonnerre de la tempête ? &c

« Voulez-vous la guerre ? Alors vous disparaîtrez
comme le bois pourri disparaît quand un bosquet prend feu !
Voulez-vous la paix ?… Alors ne défiez pas l’exigence de l’humanité !
Vivez avec nous ! Respectez la demande : « Pas de maîtres ! pas d’esclaves ! »
…..Les opprimés se soulèvent !

Chœur :

Entendez, entendez le tonnerre de la tempête !
Les éclairs luisent. Mais derrière,
Le printemps de l’espoir peut faire des merveilles…
…Les opprimés se soulèvent !

*

Salut à l’émigré (Helsning till emigranten) par Carl Fredrik Peterson

Étranger venu du front de Heimskringla,
frère du haut Nord,
pourquoi ne veux-tu point rester
sur la vraie terre de la gloire ?
Qu’est-ce qui t’a poussé à voyager
vers l’ouest par mer et terre,
quand tu aurais pu chercher le bonheur
dans le village où tu vis le jour ?

N’est-il pas bien agréable de respirer
le parfum des fleurs sur les rives du lac Mälar,
bien beau de voir le ciel ourlé
par l’illumination de feu de l’aurore boréale,
bien heureux d’entendre, absorbé dans un rêve,
la harpe de l’ondin,
ou bien une chanson suédoise
retentir en joyeuse compagnie ?

Quand ta première flamme d’amour
brûlait ardente sur l’autel de ton âme,
et la tendre question du cœur,
bégayée, trouva réponse,
songe comme douce était la vie –
heureuses minutes, jours plus heureux encore,
qui t’étaient donnés à voir
dans la lunette de l’espérance !

Mais pourquoi te fais-je ces questions ?
Elles ne méritent aucune réponse.
Personne ne peut combler la mesure de la peine –
Tu es ici, sois le bienvenu !
Va content ton chemin de citoyen
dans notre libre république,
qui t’a déjà par son drapeau
offert une part de protection.

Le même soleil qui amicalement attire
l’anémone à lui dans le nord glacé,
brille ici, quand tu cueilles
la rose sur la terre de Columbia ;
Et la claire étoile du soir,
que tu voyais dans le ciel de Svea,
peut être ton étoile du matin
ici, où ton chemin commence.

Ici comme là-bas, couve
le chant dans la poitrine de la jeunesse ;
ici comme là-bas, leur voix nourrit
une joie de printemps dans l’automne de la vie ;
quand la noble flamme d’un jeune homme
échauffe son âme toute entière, et que
de cette flamme vient une question,
la jeune fille rougit, ici comme là-bas.

Alors les deux deviennent un,
ainsi se bâtit sur les plaines de l’ouest
une petite maison, qui la protège,
tandis que pour leur droit à tous deux
il prend la charrue et la bêche,
afin que ce qu’en semence son labeur
plante dans la terre,
devienne épi le jour venu.

Si tu as déjà sous le ciel du Nord
atteint le méridien de ta vie,
et dans le tumulte du nouveau monde
tu souhaites, sur la voie des épreuves,
tenter une nouvelle fois ta chance,
sache que, quoi qu’il advienne,
la liberté est ici le plus grand trésor
qu’en tant qu’étranger tu as reçu.

Peut-être que le temps a déjà généreusement
mêlé l’argent à tes cheveux,
et ta vie, à son déclin,
retourne rapidement à son berceau.
Même alors tu récolteras :
Où, si ce n’est ici, dis-je,
est allégé le fardeau de la fatigue,
est aplani le chemin du vieillard ?

Oui, bienvenue mille fois
dans notre jeune république,
qui, bien que pauvre en chanteurs épiques,
est riche en vrais héros ;
et qui possède en chaque femme,
belle et vertueuse à la fois,
la toute-puissante héroïne
que loue le scalde dans ses chants.

Le front de Heimskringla : (Heimskringlas pannan) Heimskringla est un nom scandinave de la Terre, et son front est le Nord. L’expression est tirée des sagas islandaises.

*

Au coin de la rue (I gathörnet) par Jakob Bonggren

C’est l’aube.
Le brouillard couvre la ville.
Aucun rayon de soleil n’éclaire encore
les grises rues humides.
Un jour de plomb, lugubre se lève.
La ville respire à nouveau.
Une rumeur se mêle au bruit des sabots de cheval
et aux cris d’enfants
dont la voix perçante
s’élève par-dessus ce grondement :
…« Morning News… »

Depuis les entrailles des tavernes
on entend les cris rauques de l’ivresse.
Le cabaretier n’est pas oublié
des premières lueurs du jour.
Le mannequin est placé dans la vitrine
et un vieux habillé en bouffon
est placé sur le trottoir
pour attirer le chaland
qui voudrait laisser
son argent, pour essayer,
…partir en fumée.

Un peu à l’écart du flot de la foule,
sur la terre battue froide et trempée,
presque cachée par la haute maison,
se tient une jeune fille timide et apeurée.
Le visage montre la désolation.
Elle est transie dans le vent glacé,
claquant des dents et grelottant,
seulement couverte de quelques guenilles.
Elle se tient là avec un panier de pommes
timide à la porte de l’homme riche…
…« Apples, sir… »

Ses paroles à peine murmurées passent inaperçues.
Elle ne trouve pas d’acheteur.
La pauvre fille est trop peu de chose…
Enfant, si tu pouvais mourir !…
Si tu appartenais au monde des « grands »,
si tu étais des riches,
jamais aucuns maux ne t’accableraient,
tu serais une jeune fille que l’on montre partout,
rouge et blanche comme la rose et le lys,
gaie comme le ruisseau un jour de printemps,
…vive et audacieuse.

Si – malgré la faim – tu restes belle,
l’homme riche te prend ton honneur
et traîne ton âme dans la boue.
La richesse n’a pas de cœur.
Ceux qui font semblant de ne point te voir
Te donneraient or et hommage,
t’adoreraient à genoux,
voudraient satisfaire leur désir…
Ô timide, pâle enfant,
rongée par la faim,
…si tu pouvais mourir !…

*

Le veau d’or (Guldkalfven) par Jakob Bonggren

Tu chantes seulement pour les pauvres, mon frère ! –
c’est ce que j’ai entendu dire.
En cela tu agis sottement, plus encore que tu ne le crois.
Un poète pour petites gens n’est pas appelé grand ;
Il reste pour toujours de la roupie de sansonnet.
Le pauvre est idiot et doit subir la contrainte !…
Il ne peut même pas te payer ta chanson !…

Chasse de ton esprit toute pensée pour le peuple,
à quoi bon penser à son secours et à son avancement !…
Tu vois ce vieillard, là ? Quel sottise et quelle bassesse !
Il n’a jamais ouvert un livre ni un journal.
Il est bien digne du mépris et des insultes !
Les pauvres – méritent notre haine,
et non la douceur et des écoles, – à peine un peu de nourriture !

Tu as l’esprit sombre. Entends résonner la danse
à cette fête où tu peux encore être invité ;
où tu pourras jouir d’une joie et d’un éclat somptueux,
si seulement tu veux tresser une couronne de roses
et la déposer devant le dieu.
Le veau d’or est un maître qui commande ;
devant lui toute mélancolie, toute tristesse fuit.

Viens, suis-moi dans la danse ! Chante la louange du veau d’or
qui peut te payer tes chansons.
Introduis-toi humblement et agilement à la cour du roi !
Si tu vois des défauts aux puissants, fais comme si tu ne voyais rien,
mais apprends à dénigrer la populace.
Les grands ont pris pour eux toute la vertu ;
les petits ont tous les défauts et toutes les tares.

Chante, prêtre du plaisir, une chanson très spirituelle !
Invite le peuple à renoncer à tout ce qu’il possède
et à le donner aux rois et aux prêtres ! Dis : « Un jour,
quand vous serez libérés du joug de cette vie,
vous recevrez ces dons en retour au centuple ! »
Alors chaque riche admirera le charme de ta voix attrayante,
et le pauvre éprouvera une merveilleuse consolation.

Et entends bien : quand tu poétises, écris du bling-bling,
car c’est ainsi que le public mord à l’hameçon.
Si tu écris simplement, personne ne t’en saura gré,
mais tu seras placé haut dans le cercle des poètes
si personne ne comprend tes chants.
En hommage à la puissance du veau d’or il faut que tu présentes les armes,
et te réjouisses que tout soit bel et bon comme il est.

*

Un frère trois points (Ordensbroder) par Gustaf Wicklund

Je suis frère maçon, moi,
je me rends à la « loge » de nuit comme de jour
d’un pas sûr et avec une expression mystique,
et j’en ressors avec un air important ;
je vais portant un ruban terriblement voyant ;
et parfois on m’appelle « chevalier » ;
en uniforme j’inspire le respect,
oui, même quand je suis – beurré.

Je suis l’homme qui donne le ton
dans toutes les processions solennelles.
Un tricorne et une plume blanche
font une couronne appropriée à notre costume.
Et parfois je porte au côté
un sabre effilé, ah – take care !
Mais bien que les gens doivent nous respecter,
nous nous battons rarement, très rarement.

À présent je suis mort et dans mon cercueil,
je reçois un bel enterrement,
car chaque loge de notre ville
m’accompagne tristement et en rang ;
et c’est au moins 50.000
que je récolte, sans aucun doute.
Mais je serais tout de même mort plus content
si j’avais pu d’abord voir l’argent.

*

Une illusion (En illusion) par Gustaf Wicklund

Dans le train étaient assis
un jeune homme et sa bonne amie.
C’était la fin du jour
et tout était calme et paisible.

Je voyais leurs lèvres remuer
comme s’ils bavardaient ;
pourtant je ne pouvais entendre
la moindre parole.

Je les épiais donc
jusqu’à ce qu’étonné je découvre
qu’elle mâchait avec application de la gomme
et lui chiquait du tabac.

*

Ballade (Ballad) par Gustaf Wicklund

Elle est ma vie – elle est mon tout,
quand il fait chaud, quand il fait froid,
tous les jours je la presse
charmé contre mes lèvres.

Quand le monde est neige et glace,
je me réchauffe à son feu paisible,
et quand s’étend l’obscurité de la nuit
elle repose à mon côté.

Je me rappelle la première fois que je la vis,
comment elle entra dans mon esprit,
et comment, dans l’extase, un jour
j’entrai dans le cabinet.

Pourtant elle est comme toutes les autres,
usant de bourre.
Mais moi – conformément à ma nature –
je me montrais là-dessus indulgent.

Ah, quelle tristesse, et que de larmes,
quand viendra le dernier adieu,
quand elle sera froide
et que je disperserai ses cendres.

Tu commences à comprendre
ce qu’est celle qui m’est devenue si chère,
et tu devines son nom,
tu sais – que c’est seulement ma pipe.

*

Au bureau de travail de Magnus Elmblad (Vid Magnus Elmblads skrifbord) par Ninian Wærner

Note. Comme Magnus Elmblad, dont nous avons traduit trois poèmes (supra), Ninian Wærner fut rédacteur en chef du journal Svenska Amerikanaren (« Le Suédo-Américain ») à Chicago. La date du 9 avril, dans le poème, est celle de la mort d’Elmblad.

Écrit au bureau de la rédaction du Svenska Amerikanaren

Le soleil se couchait, et la nuit
tombait avec sa paix rêveuse et calme
sur la houle engourdie du lac, les bourgeons des bois,
l’herbe tendre d’avril.

Par les rues se répandait le silence,
les gens fatigués retournaient à leurs foyers
où de chères âmes leur préparaient
un baume de paix, une chaleur d’espoir et de repos.

J’étais assis et rêvais un moment seul,
assis au vieux bureau usé de Magnus Elmblad,
aux moyens par lesquels les âmes peuvent s’unir
sans regards ni paroles.

Quand soudain j’entendis un léger piétinement
et vis alors à la fenêtre un oiseau.
Que voulait-il, dérangeant ainsi mon recueillement,
et quel message apportait-il ?

C’est la question que je me posais,
car selon la légende c’est un signe,
un tel piétinement annonce la perte
d’un ami cher.

Alors songeur je fermai les tiroirs usés ;
je rentrai chez moi silencieux et absorbé
et écrivis sombre et d’une main fatiguée
Dans mon journal le neuf avril.

*

Puis vint la nouvelle quelques jours plus tard,
un message funèbre, envoyé par terre et mer,
que le trop court voyage de Magnus Elmblad avait pris fin,
qu’il avait posé son bâton de pèlerin.

Peut-être voulut-il à l’heure de la mort
envoyer une salutation, bienveillante et douce,
dans ces parages où il avait par le passé
avec honneur mené les combats de cette vie.

Le piétinement de l’oiseau n’était-il qu’une coïncidence, une illusion,
était-ce un message sans paroles ? –
Je me le demande encore, silencieux et absorbé,
assis au vieux bureau de Magnus Elmblad.

*

Diamants (Diamanter) par Ninian Wærner

Dans une splendide salle de réception parée de fleurs,
où les lustres jettent une clarté profuse,
est réunie pour les réjouissances
une multitude allègre,
l’or rouge, gagné par hasard,
prend plus de couleur encore près de l’éclat des patriarches.

Il règne un plaisir radieux, ravissant
qui charme et ensorcelle le cœur,
la gaité brille sur les visages
qui ne connaissent point le souci –
va volontiers voir le bal, la coupe pleine ;
le sang chaud bouillonne sous le tulle blanc comme neige !

Dans le glissement de la valse les couples
touchent légèrement le luisant parquet ;
un murmure d’admiration se répand
parmi belles roses et beaux lys.
Aucune pause ; les menus souliers évoluent avec élégance,
si gracieux, ornés de diamants.

Des diamants, oui, sur les rubans et les volants,
et autant de perles,
tirés de trésors tintinnabulants
et qui n’appartiennent qu’aux riches –
une mer de lumière brille en habit de perles ;
ses vagues ondoient au son de la valse.

Pour rafraîchir mon pouls brûlant
et trouver un peu de repos pour mes sens,
je sortis seul dans le soir
à l’écart de l’agitation et des éblouissements de la salle.
J’entendis alors une plainte en provenance de la rue,
qui donc se tenait là dans un recoin glacé ?

C’étaient deux enfants pauvres :
frère et sœur, si frêles ;
ils s’étaient égarés en chemin par ici
et n’osaient faire un pas de plus.
Ils n’avaient ni maison, ni abri, ni soutien,
ni une croûte de pain pour apaiser leur faim.

Ô ce spectacle qui m’attrista
obsède encore ma mémoire !
Mon esprit en reste sombre et songeur,
et mes yeux se voilent de larmes –
Un diamant, un seul diamant
adoucirait le sort de ces pauvres !

*

En mai (I maj) par Ninian Wærner

C’est aujourd’hui le premier mai – Ô quelle beauté
dans le baume des anémones, près du gai pépiement des oiseaux !
L’herbe de la vaste prairie est fraîche et verte,
et le ruisseau s’ébaudit dans l’étincellement du soleil.
Ce jour de mai, Colorado, que tu dispenses
ah ! est aussi doux que dans le Nord.

Voyez la montagne ! Voyez, comme haute dans le ciel bleu
sommet après sommet elle s’étire comme un fil de perles,
avec glace et neiges ! Ne trouves-tu pas étonnant,
montagne géante, que le pré soit si beau,
que l’anémone se revête d’apparat chaque printemps,
tandis que tu restes dans ton habit de neige à jamais ?

Je t’aime, fier village d’étrangers,
dans ton habit de fête, entre les montagnes ;
je m’épanouis à l’abri de tes bois,
sous ton soleil si chaud, sous l’éclat des étoiles le soir.
Pourtant – il existe dans mon cœur un autre lien,
le cher pays de mon enfance.

Je vois une cabane au milieu de la forêt,
sur la belle rive d’un lac au milieu de sapins verts,
c’est là que je connus mes premières joies,
c’est là que je connus mes premières peines ;
quand le mois de mai en habit de fleurs parcourt la terre,
c’est vers ce pays que se tourne ma nostalgie.

Bien que les miens n’y soient plus,
c’est cette région que je préfère au monde ;
comme tu étais paisible et calme,
petite cabane dans le grand Nord !
De longues années ont passé depuis que je t’ai vue pour la dernière fois
mais tu n’as jamais disparu de mes pensées !

Ô beau village de mon enfance, combien cher
tu me fus dans tous les changements de la vie ;
aujourd’hui encore tu restes mon meilleur souvenir,
tu es mon tout, du berceau jusqu’à la tombe !
Quand mai vient avec son ciel si bleu,
je pense à toi souvent, tellement souvent !

Envole-toi, ô vent printanier, jusqu’à la montagne bénie,
jusqu’à la maison de mon enfance, que je n’ai jamais oubliée,
pour saluer chaque rameau dans le soir,
chaque anémone dans le cœur de la forêt,
et reviens avec un parfum de paix
du mai de la vie, du printemps du cœur !

*

Une prière de jeune femme (Jungfruns bön) par Edward Sundell

ou le souhait pieux de la folle fille du fabricant de savon américain

Écoute-moi, écoute-moi, papa,
entends mes paroles :
amasse de l’argent, des milliards,
car il faut que je devienne princesse.

Regarde Kitty, la fille du marchand ambulant,
la plus grande des sottes,
elle s’est achetée le prince Hatzfelt
pour trois millions de dollars.

Je ne suis pas née, papa,
pour devenir une simple missis.
Amasse de l’argent, des milliards,
qui pourront m’avoir un prince !

Ô de blasons et de couronnes –
comme ils charment mes sens ! –
j’ornerai tout ce que je possède,
papa, même mes sous-vêtements.

Si je n’atteins pas ce but de ma vie,
j’en mourrai, je crois, de dépit.
Amasse de l’argent ! Il faut que je sois présentée
à la Queen Victoria !

Écoute-moi, écoute-moi, papa,
vole comme les autres, fais des procès !
Amasse de l’argent, des milliards,
il faut que je devienne princesse !

*

Amourettes (Älskog) par Oliver A. Linder (Oliver Anderson Linder)

J’ai été amoureux, les amis, des douzaines de fois,
parfois sérieusement et parfois pour rire,
comme les héros des feuilletons de Zola
je m’enflammais et brûlais toujours pour quelqu’une.

Il en fallait si peu pour prendre mon cœur :
un regard, un sourire, et j’étais captif ;
je restais alors éveillé toute la nuit,
ciselant des sonnets sans interruption.

Je jurais avec véhémence de me tirer une balle dans la tête
à chaque refus, pour mettre fin à mes souffrances,
mais alors… oui, alors je tombais amoureux d’une autre,
et cela dura comme cela pendant des années.

J’ai aimé Karin, Lisa, Emma,
et la distinguée demoiselle Petterson.
Je courtisais les servantes de maman à la maison,
et une fois je suis tombé amoureux – à la folie – au téléphone.

J’ai aimé la vendeuse de la cave à cigares
et la serveuse de l’auberge dont j’étais client,
et la fille de la concierge, la mignonne petite Fiken,
et une – ah dur de trouver une rime ! – une certaine demoiselle Lund.

J’ai aimé des filles belles et des filles laides,
des filles sans dot et des filles avec,
des filles têtues comme une mule,
et des filles ayant réponse à tout.

J’ai été amoureux, les amis, des douzaines de fois,
et j’ai eu quelques succès, puisque je ne suis pas encore marié ;
mais je ne sais vraiment pas pourquoi je reste any longer
célibataire, puisque je ne suis plus amoureux.

*

To conclude this post, I wish to give an example of Swedish-American poetry in the original text, choosing a poem by Herman Stockenström that is basically untranslatable in French because of its humoristic focus on the ‘Swenglish’ or svengelska talked among (parts of) the Swedish-American community by the end of the nineteenth century. Footpage notes are from the author himself.

Det nya modersmålet (The New Mother Tongue)

‘‘Farväl till Stockholm, dess mörka gränder,
Till gamla Svea, dess gröna stränder!
Farväl, du svenska! – Nu skall Fredrika
Som annat storfolk blott english spika.’’1)

Så sad’ Fredrika från Mosebacke
Och knyckte till på sin spotska nacke.
Snart nog hon seglar från Mälarviken
Med lättadt hjerta till ‘‘republiken.’’

Och under resan var vädret disigt,
Man vår Fredrika, hon tog det isigt.2)
Hon gick på däcket ibland och krafla’
Och fann det ‘‘trifsamt’’ på stimbåt travla.3)

Till ‘‘nya verlda’’ att monni maka4)
Hon for, Fredrika, den muntra däka,
Och förr’n hon ännu fått hatt på skalle,
Hon många gånger har kätchat kalle.5)

Förr var hon fattig; nu tycks hon lika6)
Att vara pyntad just som de rika;
Nur har hon ‘‘pullback,’’ vår Stockholmsjänta
Och brukar kinderna dugtigt pänta.7)

En tid hon bodde i staten Jova (Iowa)
Men snart till Nefjork (New York) hon åter mova8)
Och der hon ‘‘lefver’’ vid sjunde stritet9)
Och har et schapp,10) fastän det är litet.

Der syr hon kläder på sista modet,
Som äro nejsa11) – jag skulle tro det!
En 12) hon fått sig, som heter Larsen
Och är en dräjver13) i sta’n på karsen.14)

Han är så ‘‘kilig,’’ en präktig fella,15)
Och icke må han för grinhorn16) gälla, –
Med hakan shävad17), och pokahåret
Siratligt kuttadt18), med ‘‘knorr’’ som fåret.

Sin helsa troget Fredrika vårdar.
Bredvid en rälråd19) hon går och bärdar20),
Och efter dinner21), om så hon filar22),
På stoppad launch23) en stund hon hvilar.

När qvällen kommer, ni kan begripa,
Se’n väl hon ätit, hon går att slipa24)
Och om båd’ båar och marriak25) drömmer
Och dagens strider i natten glömmer.

Hon är ‘‘poetistk’’ hon tidning kipar26),
Med hvilken ofta hon flåret svipar27),
Se’n först i tårar hon ömsint smälte,
När det gick galet för skizzens hjelte.

I ståret28) tar hon allting på ‘‘krita,’’ –
Hon är för god att en menska chita29)
Hon går till mitingen30), vår Fredrika,
Der ‘‘vangelister’’ så fromma skrika.

Hon lefver lyckligt. Man henne prisar
För hennes ögon, – två fina pisar31);
Men jag mest prisar den nya svenska,
Som är så olik den fosterländska.

1) Speak English = tala engelska; 2) easy = lätt; 3) steamboat = ångbåt; travel = resa; 4) make money = förtjena pengar; 5) catch a cold = förkyla sig; 6) like = tycka om; 7) paint = måla; 8) move = flytta; 9) street = gata; 10) shop = verkstad; 11) nice = vacker; 12) beau = fästman; 13) driver = kusk; 14) car = spårvagn; 15) fellow = karl; 16) greenhorn = nykomling, ‘‘gröngöling’’; 17) shaved = rakad; 18) cut = klippt; 19) railroad = jernväg; 20) board = spisa; 21) dinner = middag; 22) feel = känna, tycka; 23) lounge = soffa; 24) sleep = sofva; 25) marriage = giftermål; 26) keep = hålla; 27) floor = golf; sweep = sopa; 28) store = butik; 29) cheat = bedraga; 30) meeting = gudstjenst; 31) piece = stycke.

Poésie péroniste d’Argentine

À Evo Morales, président élu de Bolivie, exilé de son pays par un coup d’État militaire ; Evo, que ses humbles parents indigènes nommèrent en hommage à la mère des sans-chemise Eva Perón

L’Argentine présente dans son histoire politique le cas d’une domination charismatique, au sens du sociologue Max Weber, unique à deux titres. Tout d’abord, cette domination charismatique s’est exercée non par un homme mais par un couple, à savoir le général Juan Domingo Perón et son épouse, Eva Perón, « Evita ». Certes, la présidence de Juan Perón dura de 1946 à 1955 (avec une réélection en 1952) et Eva Perón est décédée, à l’âge de trente-trois, en 1952, mais c’est tout le péronisme, ainsi que son rayonnement sur le continent américain, qui est fortement marqué par la figure d’Evita, comme le montrent les poèmes qui suivent.

La seconde particularité de cette domination charismatique est qu’elle a largement survécu à ses deux principaux protagonistes au sein d’un parti, le parti justicialiste, qui, tout en s’orientant en tant que parti institutionnel vers une forme de domination bureaucratique (toujours au sens de Max Weber), n’en conserve pas moins, et entretient, un ensemble cohérent de références charismatiques aux années de la présidence du général Perón. Malgré le coup d’État militaire de 1955 contre Perón, qui s’affubla du nom de « révolution libératrice », et la répression sévère qui s’ensuivit, de même qu’en dépit des scissions qui se produisirent au sein de la « résistance péroniste » et du mouvement en général, le justicialisme a continué d’exercer une influence majeure dans le pays, dont il a gouverné les destinées pendant de nombreuses années, par le biais de personnalités telles qu’Isabel Perón (présidente de 1974 à 1976, et renversée à son tour par une junte militaire), Carlos Menem (1989-1999), Néstor Kirchner (2003-2007), et l’épouse de ce dernier, Cristina Kirchner (2007-2015). Les élections d’octobre 2019 ont rendu le pouvoir au justicialisme avec l’élection d’Alberto Fernández à la présidence.

Perón conduisit une politique sociale avec l’appui des syndicats ouvriers et des masses populaires, les « sans-chemise » (descamisados), politique qu’il définissait comme une « troisième voie » entre capitalisme et communisme. Certains protagonistes de la révolution cubaine de 1959 étaient influencés par cette philosophie (on sait du reste que l’Argentin Che Guevara rencontra Juan Perón), et c’est sans doute sous la pression des événements, quand, Fidel Castro ayant refusé l’aide financière américaine, les États-Unis, offensés par cette manifestation d’indépendance, frappèrent l’île d’embargo, que la révolution cubaine se rangea (tout en faisant partie du Mouvement des non-alignés) du côté du bloc soviétique et que Fidel Castro déclara très officiellement que la troisième voie de type péroniste était « utopique ».

Les poèmes suivants, traduits de l’espagnol, sont tirés de l’anthologie Poetas depuestos: Antología de poetas peronistas de la primera hora (Editorial Punto de Encuentro, Buenos Aires, 2011) (Poètes déposés : Anthologie de poètes péronistes de la première heure), compilée et présentée par le poète et écrivain argentin Gito Minore. L’expression « poètes déposés » est, comme l’explique Minore, une allusion à l’épuration intellectuelle à laquelle donna lieu la prétendue « révolution libératrice » et sa dictature. Les « poètes péronistes de la première heure » furent « déposés » au sens où la fin du péronisme marqua leur proscription en tant que figures littéraires notables. Compte tenu de ce que nous venons de dire sur l’importance du péronisme et du justicialisme dans l’histoire politique de l’Argentine pendant la seconde moitié du vingtième siècle, cette proscription a certes dû être limitée dans le temps, en l’occurrence à quelque vingt années avant le retour du péronisme sur la scène politique. Il est tout de même frappant que les noms des « épurateurs » intellectuels du péronisme cités par Minore sont parmi les plus illustres de la littérature argentine contemporaine, à savoir Jorge Luis Borges, Silvia Ocampo et Ernesto Sabato ; ces noms mériteraient donc sans le moindre doute de figurer dans mon essai Littérature latino-américaine engagée… à droite (Literatura latinoamericana comprometida… a la derecha) (x), pour leur association (assurément peu connue de leur lectorat international) avec une dictature militaire, aussi « libératrice » fût-elle.

Les poètes ici traduits n’ont pas la notoriété de ces illustres noms, et le plus connu d’entre eux, au moins sur le continent américain, Fermín Chávez, l’est d’ailleurs moins comme poète que comme historien (c’est un des auteurs argentins marquants de cette discipline). J’ai pourtant découvert une poésie d’une grande émotion et densité. Or Minore n’a pratiquement retenu de cette poésie péroniste que la partie la plus directement consacrée à l’apologie, alors même que la littérature apologétique encourt presque toujours le soupçon d’être une poésie sur commande et, du point de vue interne, le risque de sombrer dans le dithyrambe. Il n’est d’ailleurs pas du tout impossible que cette poésie ait contribué à l’édification de la domination charismatique du péronisme dont nous avons parlé, ainsi qu’au maintien de celle-ci dans les formes néanmoins davantage bureaucratisées du parti justicialiste postérieur.

La figure d’Eva Perón joue à ce titre un rôle de premier plan. La dévotion catholique traditionnelle est volontiers mise à contribution pour faire d’Evita une figure mariale (en jouant notamment sur son nom María Eva), son action est décrite comme la « neuvième Béatitude » (voyez le poème de ce titre), elle « tient Dieu dans ses mains » (comme Marie mère de Dieu le tient dans ses bras), etc. Evita est également décrite à l’occasion dans les termes des légendes précolombiennes (voyez le poème qui parle d’elle comme d’une incarnation de la déesse guarani Caa-Yari). C’est une figure centrale de la poésie péroniste, où, comme cela se produit pour l’amour divin dans la littérature mystique, la passion politique tend à s’exprimer dans les formes de l’amour « profane », ou, d’ailleurs, de l’amour mystique.

Evita

*

Louange (Alabanza) par José María Castiñeira de Dios

De même que l’homme solitaire qui regarde la lune et les étoiles
bien qu’il soit seul et pauvre est l’homme le plus riche de la terre,
avec ces pauvres yeux-là Dieu a voulu que je voie
non les étoiles et la lune, mais la somme de la lune et des étoiles
réunies en un faisceau, comme les blés de la moisson,
pour que ces pauvres yeux-là, riches de lumière, la voient
Telle Marie, sur le monde de l’humilité et de la pauvreté,
et, sur le monde de l’amour et de la beauté, telle ­Ève.

Et ainsi la virent ces yeux, Ève de toute beauté :
les mains claires comme un fleuve qu’aucune ombre ne trouble,
la bouche belle comme une brise qui crée le monde de la musique,
les yeux intenses comme un feu qui triomphe de toutes les pénombres,
et les cheveux au vent comme un rêve ou bien serrés comme un fruit,
pour que ces pauvres yeux-là continuent de regarder vers les hauteurs,
depuis la terre jusqu’à son visage, depuis la terre la plus obscure,
jusqu’à ce visage si parfait qu’il est ciel, même sans soleil et sans lune.

Et ainsi la virent ces yeux, dans sa beauté de Marie :
les mains douces comme un soleil dominical plein de bonheur,
la bouche suave comme une eau dispensatrice de joie,
les yeux purs comme un ciel où jamais ne se couche le jour,
et le cœur montrant à tous son pur arbre de la vie
comme un immense pélican ou comme une eucharistie,
pour que le Peuple de la patrie boive sa voix caritative
et se nourrisse de son sang comme la terre se nourrit de ses jours.

Ève et Marie sont à ce point unies dans la femme que ma voix chante
que plus que des noms, c’est un nom, comme deux yeux font un regard,
et plus que des mains, c’est la main de qui la tend à l’infortune,
et plus que des bouches, c’est la bouche de qui la parole est louange,
et plus que des yeux, ce sont les yeux de qui donne foi avec le regard,
pour que l’homme solitaire lève le visage vers ses pieds
et voie dans la lune et les étoiles, sur la terre de la patrie,
Ève et Marie, Marie Eva, transfigurée en l’Espérance.

*

Chanson aux mères de mon pays (Canción para las madres de mi tierra) par Julia Prilutzky Farny de Zinny

Pour la femme d’ambre et de blé,
pour le ministère que sa voix renferme,
je veux dire, Seigneur, un chant amical
à toutes les mères de ma terre.

Pour dire sa grâce sans appel,
femme de ma patrie nouvelle,
voix visionnaire, voix inexorable,
voix de toute la douleur : Marie Eva.

Pour dire son fouet de feu
sur la peau torve de l’injustice,
son message qui est ordre et qui est prière,
sa parole qui blesse et caresse.

Sa voix… Sa voix dans tout l’horizon,
sur tout paysage matutinal
– désert de sable ou de pierre, plaine ou montagne –,
fontaine scellée et cantique enflammé.

Par les chemins de ma patrie
va cette clameur gagnée dans la plénitude,
sirène d’alarme et de joie,
de l’essence perdue et retrouvée,

de l’ardent carillon qui n’abandonne pas,
de la braise cachée dans la cendre,
de l’accent qui marque et qui pardonne :
voix qui blesse davantage encore quand elle cicatrise.

Contre le vertige impuni qui se dissipe
tourne et se perd en lourds tourbillons
et du fond même de la brume
repart, sur tous les chemins.

Sa voix dans le silence et les gémissements,
un murmure dans le passé et la distance,
dans le souvenir fidèle de notre oubli :
voix de l’ange qui garde toute enfance.

Dans cette voix, déchaînée de tendresse,
nous te découvrons, mère tremblante.
Dans cette voix abattant les taillis
pour ouvrir l’idée de la rose.

Claire amie qui ne connais pas encore
l’enfant sans pareil que renferme le cœur,
mais qui tends les mains en forme de nid
pour tous les enfants de mon pays.

Elle ne pousse plus, la flore de l’épouvante
au pied des douloureux crucifix :
sur la patrie indomptable du chant
éclatent les sourires des enfants.

Par ton cri, par ton être, par ton défi,
tu illuminas les jours lugubres,
femme de topaze et de rosée,
et nous t’appelons mère, toi notre fille,

car dans ta voix, définitivement,
se repose désormais le plus haut midi,
l’espoir et le rêve et la semence.
Et nous t’appelons mère, Eva Marie.

*

Le retour de la déesse Caa-Yari (El regreso de la diosa Caa-Yarí) par Luis Horacio Velásquez

Note. Caa-Yari est la déesse guarani de l’herbe maté, une plante constituant depuis longtemps une industrie importante de l’Argentine et du Paraguay. Le poème nécessite quelques explications, que l’on trouve entre autres dans le livre Superticiones y Leyendas (1917) de l’anthropologue argentin Juan B. Ambrosetti. Les cueilleurs de maté, souvent Indiens ou métis, quand ils concluaient un pacte avec la déesse indigène, en recevaient de l’aide ; la déesse en particulier allégeait leur fardeau pendant le travail et, comme ces travailleurs étaient payés à tant l’arobe (unité de mesure), invisible elle pesait de tout son poids sur la balance au moment de la pesée pour augmenter leur salaire. Le poète se sert de cette légende pour comparer l’action sociale d’Eva Perón aux bienfaits de la déesse.

Une curiosité du vocabulaire utilisé par les travailleurs du maté, qui figure dans le poème et que confirme Ambrosetti, est l’emploi de mots tirés de l’industrie minière. Les travailleurs du maté se nomment eux-mêmes « mineurs (de fond) » (mineros) et appellent leur travail « travail de mine » (trabajo de mina).

Mystères dans la forêt. Le labeur quotidien.
Les lamentations du péon et de l’Indien s’estompent.
Vers l’enfer de la place de la pesée,
Le sternum ployé, sous le fardeau
passe une ombre en guenilles.

Au-delà des prairies de maté, nul horizon.
De l’aube à l’oraison, il travaille muet.
Dix arobes à la fois, il abat la verdure
jusqu’à la terre offensée, furibonde.

Recru de fatigue : « Si je pouvais m’échapper »
il songe à l’escapade dans la forêt dense ;
mais à la fin le gagne l’angoisse indescriptible
que donne le Mauser à l’affût.

–Viens, Caa-Yari, ô ma mère !
…mes forces me quittent et le souffle
me manque, ce fardeau c’est la mort,
je suis ‘mineur de fond’, ma femme m’attend… »

L’Indien et le péon initié font des offrandes
dans la foi autochtone de la race,
et elle, déesse native, les protège,
la vierge de la forêt, blonde et blanche,

Et elle, Caa-Yari, prend la charge
et anime le végétal de l’Indien
l’aidant ainsi à transporter son fardeau
et à partager sa peine solitaire.

Par la forêt dense et ténébreuse
la vierge indienne, sans peur, le guide,
repousse les jaguars, l’anaconda,
et dans la balance double son gain journalier.

Puis, à la fin de la journée,
comme une mère avec amour elle prend soin de lui,
étanche sa sueur, et le relève
s’il est malade, panse ses plaies.

Il faut croire en elle par serment.
La foi est une lampe vive entre ses mains.
La haine s’oublie et le mépris choit
convertissant chaque homme en frère.

II

Il est venu du fond du peuple une femme
comme une perle scellée dans son coquillage
cimenter l’union entre les pauvres :
fanal de lumière et myrrhe de beauté.

Le Chef lui donna feu et bréviaire.
Vérité dans sa voix et grâce dans sa tendresse.
Son idéal solidaire est drapeau
en frénésie de fleuves et de plaines.

Eva Perón : dont, ointe de lumière et d’écume,
crie la voix jusque dans le lointain
Quelle est son amertume ? Quel mal est le sien ?
Seulement la douleur de la patrie souffrante !

Défenseuse civile, elle a donné son affection
à l’ouvrier, aux pauvres et aux parias.
Aux humbles mères, aux enfants.
C’est-à-dire au troupeau sans chemise.

Et elle est descendue dans le cœur des plus tristes,
elle voulut connaître le secret de leurs drames.
La charité de Dieu lui dit : Insiste !
elle fut l’ange tutélaire de l’espérance.

Son modèle était Saint François
–frère loup et frère serpent–,
et rien ne peut tant l’émouvoir
qu’un visage baigné de larmes.

Elle vit le froid exploiteur sans âme
–le maître avec son or et sa violence–
avec sa loi de la cravache et du talion
sans amour de la patrie ni miséricorde.

Et l’impossible, alors, fut possible :
Caa-Yari, la déesse légendaire,
prit la forme fragile et sensible
d’une jeune femme de notre race.

Son évangile de pain, eau et grain
déplace la mer et perfore la montagne.
Et sa vérité simple s’établit
sur tout le continent américain.

Et comme elle est Caa-Yari, au travailleur
elle tend ses deux mains comme des ailes,
étanche sa soif, éponge sa sueur
et allège le poids énorme de sa charge.

Et elle trouve la mesure qui équitablement
rémunère le labeur quotidien
et introduit dans la conscience collective
l’alléluia de la cause nouvelle…

Puis elle se rend auprès des enfants opprimés
qui ne connurent jamais la piété chrétienne
et comme ils sont les élus du Chef
elle leur apporte une cité de conte de fées.

Et enfin au vieillard dont la lumière
peu à peu s’éteint, triste et oubliée,
elle offre un refuge de paix sans tourments
dans une harmonie d’oiseaux et de cloches.

Alors le miracle fut possible
–parfois les rêves se réalisent–
la déesse est vivante et se préoccupe des salaires
et chasse le mal de son plus beau sourire.

Sa vigile, sentinelle pérenne,
garde son évangile et notre blason.
Eva Perón est Caa-Yari réveillée.
Ce qui était légende est à présent réalité.

*

Poème de celui qui conduit (Poema del que conduce) par María Alicia Domínguez

Debout dans l’Histoire, le regard tourné vers l’Avenir
avec les ailes de la Foi surmontant tous les murs
triomphateur de l’inerte, de ce qui n’existe déjà plus
luttant pour que personne n’ait soif ni ne soit triste
dans sa Doctrine s’accomplit la Béatitude
qui au malheureux augura son jour d’espérance.
« Les forces de l’esprit guident l’homme » ; il est certain
que des idéaux communs le sauvent d’être mort
et qu’un destin isolé le limite et l’enferme
alors que Dieu est à tous et se trouve partout sur la terre.

« User de la tolérance contre l’intolérance »
créer des ponts humains qui contractent la distance,
considérer en chaque destin possible
un dépassement heureux ; telle est son œuvre visible.
Conception de poète qui voit dans l’Humanité
un fertile et renouvelé sapin de Noël
qu’un amour conscient ranime et décore
avec les pures conquêtes de la pitié humaine.

Il soumet les vagues nombreuses à la digue
d’un sens d’amour plus ample capable de magnifier
les élans isolés, afin qu’ainsi le plus fort
soit celui qui aime la Vie sans peur de la Mort.
Et le privilège insigne qu’il confère au petit
donne foi dans la bonté rayonnante de son entreprise.
Sa soif d’innovations poursuit la racine
avec la foi de celui qui cherche seulement le fruit heureux.
Quand il tourne un regard ferme vers le Passé
c’est pour voir que ne pleure plus celui qui pleurait
et que dans le Bien partagé avec amour se sont accomplis
la justice oubliée et l’oubli de soi.

C’est lui qui a recueilli dans son âme généreuse la clameur
des vies silencieuses que laminait la douleur
et le gémissement profond qui vient de la Mort :
« Nous demandons que dans cette Vie se partage la chance ;
que pendant que les uns souffrent les mains vides
la fortune ne comble pas les jours stériles
de ceux qui sont nés sans crainte de l’échec
parce qu’un destin injuste les a conduits par le bras.
Nous demandons le droit que le meilleur triomphe
et le repos complet pour chaque labeur
et la récompense de la constance des mérites
que l’injustice éreinte de ses vents et froidures. »

C’est lui qui a entendu le gémissement profond de la terre
qui se plaint en ses fruits, car en eux est renfermée
l’injustice constante d’un obscur passé
où ils n’étaient pas à ceux qui les avaient semés.
Et aujourd’hui de sa main il partage tous épis
comme quelqu’un qui reconnaît le droit du labeur.

C’est pourquoi ceux qui étaient auparavant oubliés ne l’oublient pas
et que le protègent ceux qui étaient auparavant sans protection ;
c’est pourquoi répand sur lui sa grande lumière
le cœur en flamme d’une loyale multitude,
et que s’universalise la pitié de son nom
qui reconnaît unanimes les droits de l’homme.
C’est pourquoi quand on dira Perón
à jamais s’imposera une parole triomphale : le cœur.

*

Poème du voyage fraternel (Poema del viaje fraternal) par María Alicia Domínguez

Note. Le poème est une évocation des relations cordiales entre l’Argentine et le Chili pendant les présidences de Juan Perón et Carlos Ibáñez del Campo (1952-1958), Ibáñez dans le poème, relations qui se détériorèrent immédiatement après le coup d’État des généraux contre Perón en 1955.

I. Le chemin

C’est le même chemin, recommencé ;
un chemin d’amour qui triomphe et s’élève
au-delà de la pierre et du nuage
avec une impétuosité d’amour, depuis le Passé.

Les limites n’existent plus ; le paysage
–précipice, faux pas, sommet solitaire–
s’agenouille devant le symbole du voyage
qui ouvre de nouvelles portes à la Cordillère.

La pierre sévère dans ses entrailles obstinées
sent sourdre des baptêmes de versant
et si la montagne avait une âme
son symbole serait le soleil naissant.

Car en vérité un soleil touche le sommet
le plus excellent et hermétique des Andes ;
il n’existe pas de plus grande clarté
que celle de l’amour quand il se répand.

Un amour fraternel, parfait, humain,
qui sait s’arracher à soi-même
et adopte l’attitude de la main
qui jette des arcs de lumière sur l’abîme.

II. Le voyage

La montagne se souvient dans sa dormeuse
sérénité du Héros légendaire
qui prit le vent andin par la bride
puis égrena le courage comme un rosaire.

Celui qui leva vers le ciel une noble épée
ointe par la lumière d’une nécessaire clarté ;
le héros d’aujourd’hui, à la marche tranquille
s’en vient armé de la paix de son sourire.

(Il apporte aussi, occulte comme la forêt
la morsure tenace d’une blessure ;
mais surmonte comme l’horizon,
pour les autres, l’angoisse de sa vie.)

Pour les autres, il entreprend un noble voyage,
pour l’amour humain, devant ses pas
le paysage prend une intensité nouvelle
comme les Andes sous les étoiles.

Et sa main déployée devant les gens
dans l’attitude bénie qui répare
les omissions, répand les semailles
d’une fraternité profonde et claire.

Comme celui qui fut escorté par l’attente
des peuples d’hier, celui-là, qui à présent
annule la distance entre deux peuples,
dans sa suite a également l’Aurore.

III. L’accolade

Et dans le Peuple profond, clair et bon
dans le Peuple vaillant face au destin
s’accomplit l’unité du chilien
authentique et de l’authentique argentin.

Par la parole –musique dans le vent–
par le sourire de qui les réunit
ils recouvrent le chant du sentiment
qui fut jusqu’à présent harmonie muette.

Ils se reconnaissent comme des frères
qui voyagèrent loin de chez eux,
semblables dans leurs âmes et dans leurs mains
sous la vieille vigne de leur race.

C’est la joie avec laquelle les ruches
confondent leurs essaims laborieux,
celle de ces peuples aux espoirs mûrs
dans la prospérité de jours généreux !

Et sur le signe d’unité triomphale
darde son symbole un autre lien :
celui de ceux qui ont fait de leur accolade
d’amitié un stimulant continuel.

La Montagne, les Peuples, sont témoins
de ce geste d’amour qui commence un monde
par la fraternité de deux amis
et la foi d’un fort attachement.

Perón, Ibáñez, tant de noble effort
jusqu’alors comme enseveli !
(ainsi sous la neige perd le chêne,
toujours caché, la grâce des nids.)

Après le jour de ceux qui partirent
avec la douleur du rêve reporté,
O’Higgins, San Martín, eux ont cru
à leur parente destinée dans le Passé.

La Cordillère dans son dégel aperçoit
depuis la clameur de chaque pierre blessée
l’idéal qui triomphe de la mort
C’est l’œuvre de qui a foi en la Vie !

*

Deux éloges et deux commentaires (Dos elogios y dos comentarios) par Fermín Chávez

Notre dame, reste ici
dans ces lignes fugaces.
La fleur de lin s’en est allée
pour que toi tu puisses rester.

Notre dame, reste ici
si tu préfères notre assaut.
Nos cœurs marchent
avec ton cœur au milieu ;

Notre dame, reste ici :
nous accomplirons tes commandements.
Comme rayonne ton sourire
sur les sans-chemise !

Notre dame, reste ici
tellement pure et illuminée.
Comme brille ton blé
sur ma chaumière lézardée.

Eva Perón, notre dame, est farine du peuple,
farine et miel du peuple de cette douce Argentine.
Eva Perón, notre dame, tient Dieu dans ses mains,
dans ses mains vit l’ange de la farine.

Eva Perón, notre dame, est une braise jeune
qui reste jusqu’à l’aube pour allumer le jour.
Eva Perón, notre dame, a le cœur clair,
cœur à la portée de ta main et de la mienne.

Notre dame, je te dis braise
pour que tu réchauffes ma nuit
et mon chemin et ma maison.

Je te dis lune, je te dis
lune croissante, pour te demander
l’illumination du blé.

Eva Perón, notre dame, parle de choses simples.
Ses moindres battements de cœur se montrent au dehors.
Pour que nous les voyions. Pour que nous les regardions.
Elle a, notre dame, un sourire vrai.

Eva Perón, notre dame, préfère le pauvre peuple
et sous son regard nous perdons tout orgueil.
Je parle d’elle, notre dame, car je suis peuple aussi.
Je fais moi aussi partie de ce peuple qui est le sien.

*

Chant plénier (Canto pleno) par Julio Elena de la Sota

Note. L’allusion au mois d’octobre dans ce poème et quelques autres renvoie à la date du 17 octobre 1945, Jour de la loyauté (Día de la lealtad) dans l’imaginaire péroniste, où des masses de citoyens argentins descendirent dans la rue pour réclamer la libération de Perón alors prisonnier de la dictature, ce qui conduisit à sa libération et à la tenue d’élections en février 1946, que Perón remporta. Dans le poème Paroles pour Eva Perón, plus bas, le rôle d’Evita dans cette journée est souligné.

Nous étions enfants de nostalgie et enfants de silence
et notre jeunesse était comme une question sans objet
qui ne devait dans notre vie trouver d’autre réponse que l’écho.
Nous étions enfants de nostalgie et enfants de silence
j’aime ma ville ; j’ai toujours été habitant de la peur,
de la peur immense de vivre si seul dans une localité déserte
avec un trésor d’amour, avec un énorme, un sauvage désir
de transformer ma vie en entreprise ardente et fraternelle.
Mon amour était l’amour qui conduit le fleuve au lointain océan
j’aime ma ville ; je l’aime dans ses habitants, dans sa pierre, dans son ciel,
dans son enfance de fruit et dans ses filles l’âme au vent,
dans ses matins blonds et ses soirées qui nous viennent de loin
avec un lent va-et-vient, une délicieuse cargaison de souvenirs,
où le jasmin embaume la glycine et où répand
sa cannelle sonore la chanson du boulanger.
Comme était loin alors, et menaçant, le ciel !
Car ma ville se trouvait –comment dire ?– loin,
loin de moi et de tout le monde, prisonnière de chaque poitrine.
Et chaque poitrine était une douleur, une dispersion,
goût de solitude, d’amertume et de peur.
Le miracle attendait sur ce lent mois d’octobre,
en marche vers les portes pondéreuses du printemps.
Soudain la voix… la ville offrait
un grand corps gisant tourné vers les étoiles.
C’était une voix d’enfant perdu, une clameur désemparée
de solitude, de tendresse et de prière.
C’était comme ces voix surgies des rêves
qui poignent le cœur d’émotion, et répandent
dans l’air pur une âme prisonnière…
elle nous frappait la poitrine comme une aile chaude.
Une colombe blessée nous appelait à la guerre !
Je vis la multitude et une femme avec elle.
Que de mains tendues vers son doux feu de joie !
C’était la clé musicale qui réunit la note dispersée
et notre solitude se consumait dans sa flamme fraternelle.
Pour nous sentir frères davantage nous nous aimions en elle,
car le sortilège de son nom anéantissait les ténèbres.
Depuis ce mois d’octobre miraculeux, toute la lumière s’appelle Eva.
Eva Perón, miroir des joies et appeau du chant,
qui la voit la chante y compris par le silence ;
Eva Perón, sœur de la rose et du feu,
quand elle passe les sourires prennent leur envol ;
Eva Perón, ardent, délicat mystère
d’un visage façonné par l’âme de l’intérieur ;
douce voix de ma Patrie qui fut ordre et prière
et fit de tous une seule et même poitrine solidaire ;
en la regardant, je m’en rends compte, je crains ma propre mort…
pour l’admirer, alors, il y aura deux yeux de moins.

*

Le cœur dans la cigale (El corazón en la cigarra) par Juan Carlos Clemente

« Ce que nous avons de meilleur, c’est le peuple. »

Je suis l’homme de la rue,
des champs, de la ville.

Le journalier, l’ouvrier,
l’étudiant, l’apprenti,
le vieillard, le jeune, le petit
bourgeois, l’inventeur,
le niais, le voyou,
la lie,
font partie de moi.

La femme de l’usine,
du bureau, de l’atelier ;
celle chargée d’enfants
et celle enceinte une seule fois,
la libertine, la concubine,
la mendiante, aussi
font partie de moi.

Je sème, je récolte,
j’extrais les minerais.

Par mes mains se meuvent
les machines, se pétrit
le pain, se cousent les vêtements.

De mes entrailles naissent les savants,
les artistes, les héros.
(De même les Conducteurs
naissent de mes entrailles.)

J’ai gagné ma propre indépendance,
mais j’ai aussi combattu pour celle des autres.
J’ai perdu mon sang en guerres
civiles, et j’ai bâti
sur mes propres ruines ma grandeur.

Je suis généreux, viril,
sentimental, matérialiste.
Je connais les tyrans,
les chaînes, la faim,
les promesses, les moqueries
de ceux qui hier me trahirent.

Je sais souffrir, attendre,
pardonner, oublier.

Mais je sais aussi me révolter,
prendre des Bastilles, défendre
les barricades, dresser des gibets,
faire justice et m’apaiser.

Je suis le peuple,
j’aime la liberté.

*

17 Octobre (17 de Octubre) par Alfonso Ferrari Amores

Avant cette date, dans nos vies,
les sépultures des grands hommes, les épopées mortes.
Il y avait les statues et les épées,
et les hymnes épiques, la preuve digne de foi,
Oh Patrie ! Simulacres ! Germes congelés !
L’antique gloire absente, aucune gloire nouvelle.

Ton sang sucé, les vampires de Crésus
contemplaient, oh Martyre ! ta veine jadis héroïque
à sec. Et s’en réjouissaient. Les enfants de ta tristesse
plongés dans des léthargies de momies et papyrus.

Ce n’était plus l’austère Espagne, mais le nordique Midas
qui consumait ta force, sourde au clairon ;
et en vain réclamaient de furieuses Némésis
la seconde croisade de notre San Martín.

En vain ! L’adipeuse indolence du cipaye
somnolait à l’ombre d’un pavillon étranger,
et des rouges franges descendait jusqu’à sa veste
un baptême zébré de caméléon neutre.

Cela pouvait appartenir à Sodome et Gomorrhe,
à l’abjection finale, cela ne pouvait être nôtre.
Dieu veillait, et il voulut, par-delà le coma,
comme Lazare nous relever, d’une main ferme et capable.

Cette main eut un nom : ton nom, Juan Perón !
Et, puissant, dans un espace sans obstacles, se répandit
le Peuple, le Peuple, clameur de rédemption.
Bras faits colonnes, têtes faites béliers !

Recréateur de la Patrie, nettoyée du caudillisme,
ton inspiration sacrée eut elle aussi un nom.
Notre dixième Muse, celle du justicialisme :
Ton nom, Eva Perón !

Le regard du magnanime nous reconnaît à nouveau ;
ses yeux de bronze s’humectent à nous contempler.
Si longtemps sans nous voir !
Si longtemps sans nous embrasser !
Oh Patrie restaurée ! ton cri recouvre le globe :
Dix-sept Octobre ! Dix-sept Octobre !

*

La neuvième Béatitude (La novena Bienaventuranza) par Pedro M. Larocca

…….Comme sur toute la terre,
le Sermon sans égal de la Montagne,
divin, magistral, profond et serein,
apporta jusqu’ici sa résonance insolite.

Les mains s’ouvrirent d’espoir,
le cœur éleva son battement,
et les harpes des Béatitudes
donnèrent à entendre leur musique.

Huit phrases de Dieu pour les existences
saturées de pénurie et de nuits sans sommeil.
Huit clés d’or promises
pour parvenir au Royaume des Cieux.

Mais la douleur de l’homme divergeait
de la félicité d’outre-tombe :
moins de souffrances ici, sur la sombre
terre fertile en larmes et douleurs.

Et elle vint, comme si le fils
revenait vivre sur la terre.
Elle prit sa Croix, et dit aux pauvres :
« J’ai moi aussi faim de votre faim. »

–(Au côté du grand Conducteur,
bâtisseur de la Nouvelle Argentine ;
son professeur et son amour,
au nom de qui elle parlait,
comme si lui-même parlait,
chaque jour lumineux
où le Justicialisme
célébrait ses triomphes ;
svelte, légère, délicate, fine
–le beau et le vrai en harmonie–,
elle levait sa blanche main ardente
sur la Place de Mai
marquant le véhément
verbe évangélique,
tranchant comme l’éclair,
contre le pervers)–
« Je sais depuis l’enfance combien le probe
est accablé par l’injustice,
et de quelle monnaie paye le loup
celui qui a faim de pain et de Justice. »

« Où se trouve le loup de l’homme, celui de la satiété
nous épie constamment ;
celui qui opprime et écrase.
Celui à qui l’Écriture proscrit les cieux
avec son message pieux,
dans la difficile analogie
du chameau et du chas de l’aiguille. »

Celui qui inspira le Sermon
mit la main sur les huit clés miraculeuses
–Les Béatitudes,
qui donnent au cœur
ses lumières et espérances
pour parvenir aux cieux–
et forgea son appeau,
et depuis deux mille ans il continue
de tourmenter avec une satanique impudence
l’affamé de pain et de Justice
pour entrer dans les cieux avec un rossignol de cambrioleur. »

« Mon sans-chemise, camarade,
sans pain sur la terre où le blé
féconde d’or les chaudes entrailles,
et remplit à craquer la cale
du navire étranger ;
sans table et sans foyer
pour la communion du pain ami
sur ta propre terre, qui te reste étrangère,
après tant de luttes. »

« Mon sans-chemise, exténué
par un labeur intense et accablant
qui te contracte les poumons et t’ôte le sommeil ;
mal nourri, spolié,
pour ajouter des écus au trésor
du marchand heureux et du fabricant
importateur de toile,
sans un chiffon pour couvrir ta pudeur
ni le froid de ton nourrisson. »

« Quelle main prépotente te refuse ainsi
ce que verse ton sang,
ce que tisse ta main ?
Et toi, ma sœur,
toi qui peux être mère et être aimée
avec un rayon de lumière sur le front
heureuse et amoureuse ;
noyée, souffrante,
subissant ta peine et ton agonie
sans pouvoir obtenir ni pain ni travail…
tu le demandes portant entouré de guenilles
ton enfant dans tes bras. »

« Camarade exténué, vieilli ;
ouvrier de rebut, congédié ;
vieillard qui cherches de porte en porte
sur le seuil sordide des maisons
–après une vie de labeur, incertaine,
qui t’accable et t’use–
une croûte de pain pour tout dîner
et un refuge contre le froid
où dormir, dans l’espoir
d’en finir dans la mort avec ton désastre. »

« Enfant brun ou à la tête blonde,
qui te fatigues quand tu joues à la guerre,
et te fatigues quand tu danses dans la ronde
comme les autres enfants de la terre. »

« Pâles, tristes enfants, mais beaux,
amenés par Dieu pour réjouir la fête
de leurs mains pleines de lumières,
et que la misère assombrit. »

« Enfants sans souliers
avec lesquels attendre les généreux Rois mages
à l’apparat fantastique,
qui pour être Rois ne voulurent approcher
les petits anges en haillons
du bidonville. »

« Mon sans-chemise,
plongé dans la pénombre
sous ce ciel bleu,
où la Croix du Sud
avec ses étoiles nomme,
désigne et marque
la paix d’une contrée,
berceau de liberté,
où des hommes lointains
–frères en ta douleur
et d’égale solitude–
rêvent de venir un jour
jouir de ces biens
désirés, précieux,
avec une joie insolite,
avant que le monde ne disparaisse. »

« Jouir de ces biens
de ces mets et de ce pain succulents,
qui abondent ici,
mais dont tu es privé… »

« Je viens te rendre
l’amour de la vie
sans peur de la mort.
Ta dignité perdue.
Ta liberté à présent humiliée.
Ton pain chaud.
La terre fécondée
par ta sueur répandue. »

« Je t’annonce le miracle
de ta maison et de ton champ. »

« Que le chant du coq te trouve
ouvrant la fenêtre à la lumière
du soleil nouveau de l’heureux foyer
après la grise agonie du bidonville. »

« Pampa étendue et compagne riante.
Champ de lumière avec enfants en fête.
Crépuscule sans inquiétude, illuminé
en sillon ouvert et portail pimpant. »

« Quand Il touchera tes tempes,
à la fin vaincues, tranquilles,
après la jouissance de biens terrestres
cent anges parés
pour le cérémonial, de leurs trompettes
salueront ta blouse de bleu pur,
ton cœur sans tache,
et les huit clés d’or du sermon
t’ouvriront les cieux promis. »

« Le Christ –et son sermon, consolation et espoir
après le passage terrestre triste et dur–
approuvera le troupeau paisible
au travail digne et au pain sûr. »

« Le bien-être terrestre qui s’accomplit
–Rédemption de la blouse de bleu pur !–
c’est la neuvième Béatitude
et la Bible sociale de l’avenir. »

Tel fut son message. Et si s’est déchiré
son bel habit terrestre,
son Message d’amour, son rêve ardent
reste avec nous. Et plus jamais
ne s’éteindra la lumineuse et pure
flamme céleste de son tison.

*

Navires vers le sud (Navíos al Sur) par Rodolfo I. Turdera

Note. Le mois de mai, dans ce poème et quelques autres, renvoie à la date de l’indépendance de l’Argentine, le 25 mai 1810. D’où le nom de Place de Mai (Plaza de Mayo) qu’on a vu plus haut, nom de la place principale de Buenos Aires, sur laquelle se trouve la Casa Rosada, le palais présidentiel.

Ce sera quelque jour de l’Histoire,
mais ce jour arrivera !
Des ports tranquilles de la Patrie
partiront vers le sud nos navires
pour défier la fureur des mers
et recouvrer ce fragment perdu
de notre terre, qu’usurpa la force
du despotique Empire léonin.

Dix mille Croisés du Droit
seront prêts à combattre avec héroïsme,
et à libérer la terre malouine
que nous légua l’Espagne, avec ses domaines,
lorsque dans l’heureux réveil de Mai
notre Patrie se donna son destin,
et traça ses frontières de son propre sang,
le sang fécond de ses fils.

Le Droit est invincible vérité
qui surpasse la marche des siècles,
et pour nous un jour viendra
la justice avec la paix, ou bien le sacrifice,
mais cette terre redeviendra nôtre,
et dans ses ports les mâts dressés
arboreront notre pavillon azur et blanc,
flottant au vent des mers algides.

Les navires au sud ! tel est le mot d’ordre
stimulant notre esprit argentin,
qui ne renonce pas devant le pouvoir usurpateur
ni ne capitule, ni ne cède en son optimisme.
Et un jour viendra où notre peuple
chargeant de justice ses navires
dirigera leurs proues vers les mers du sud
en quête d’un rêve de vérité, sacrés.
Tôt ou tard le soleil des Malouines
baisera les étendards argentins !

*

Tant de choses ! (¡Tantas cosas!) par Antonio Nella Castro

Il y a des années de cela, camarades, je disais :
« Ma terre est vaste et profonde ;
au nord, les labourages, les guitares ;
au sud, la mer sonore, nos côtes.
Un homme à l’odeur de bois de palo santo
sème dans les sillons, chante, et tombe amoureux. »
Il y a des années, camarades, je disais…
Mais il s’est passé tant de choses !

Ils arrivèrent parmi les balles. Fusillant.
Pleins de fiel. De malédictions. De croûtes.
Ils venaient l’âme empoisonnée
l’entrejambe et la bouche écumant.
C’étaient les bons garçons. Les étudiants.
Les dames huppées. Et « catholiques ».
Celles qui pensent que l’Église et les autels
sont un commode et chic salon de mode.

Et leur offrande fut une gerbe de cadavres.
Pauvre Córdoba !
Ils souillèrent les cloches. Les missels.
Pauvre Córdoba !
Et au nom de Jésus les rues
se remplirent de sang. Pauvre Córdoba !
Elles se couvrirent de dépouilles populaires !
Pauvre ! Pauvre Córdoba !!!

Le temps les suivit comme une vipère.
Et la vipère finit par mordre l’histoire.
Leurs noms resteront comme celui de Judas
et leurs enfants auront les mains rouges.
Videla Balaguer1. Nausée du monde.
Hyène pourrie. Hypocrite cagot.
Le ciel de la patrie sera nettoyé
quand tu pendras fétide au bout d’une corde !

D’autres vinrent après eux. Ce fut la même chose !
Quel accouplement malade leur donna naissance ?
Capitaines gorilles. Assassins.
Déshonneur des Armes ! Pieds et bottes !
La terre effile les poignards !
Le vent cherche les carotides !
Capitaines gorilles. Assassins !
Voyez, voyez la patrie, comme elle pleure !

Ils vendirent la Nation par lots. Ils brisèrent tout.
Couvrirent de fumier ses colombes.
Et le peuple, notre peuple, le peuple tout entier,
fut à la disposition de la « Couronne ».
Les hommes de la Force Armée. Les marins,
–misérables serviteurs de la Loge–
arborèrent leurs uniformes de protocole,
firent étalage de leur sale aristocratie cipaye.

–Il ne nous reste plus– me disait
une humble fille de la Boca.
–Il ne nous reste plus rien, camarade,
sinon les yeux pour pleurer notre déshonneur.–
Femmes du pays ! Hommes créoles2 !
Nous savons qui ils sont. Quelles sont leurs manœuvres.
Nous connaissons leurs noms. Ceux de leurs commanditaires.
Et nous comprenons aussi pourquoi ils nous haïssent.

Mais soudain le temps s’arrêta.
Et c’est la même heure qui dure depuis lors.
Une heure longue, interminable, sèche.
Heure mesurée par une montre d’ombres.
Et là restèrent Valle et Ibazeta
leur sang suspendu à la gloire.
Et là resta Cortines. Et Cogorno3.
Fondus dans la patrie et l’histoire.

Et là nous restâmes tous, fusillés,
sans cœur, sans âme, sans mémoire.
Mais un des nôtres est en exil.
Un homme au parfum de chose à soi
qui leur marque les jours, les minutes,
prend les mesures de leurs fosses
et un beau matin reviendra pour que le vent
chante de nouveau parmi les roses.

1 Videla Balaguer : le général dont le coup d’État renversa Perón en 1955.

2 créole : Le terme français créole vient (à moins que ce soit le contraire) de l’espagnol criollo, où il peut désigner, comme en français, les Noirs nés dans les territoires d’outre-mer, ou bien, comme dans ce poème, les descendants d’Européens.

3 Valle, Ibazeta, Cortines, Cogorno : Juan José Valle, Ricardo Ibazeta, Alcibíades Eduardo Cortines et Oscar Lorenzo Cogorno sont des militaires péronistes argentins qui se soulevèrent contre la dictature en 1956 (Levantamiento de Valle), sans succès. Ils perdirent la vie lors de cette tentative.

*

Paroles pour Eva Perón (Palabras para Eva Perón) par Antonio Nella Castro

…….À présent que ta faveur m’est interdite
–Air dans l’air suspendu et lisse–
je veux offrir ma voix,
ma voix sans tache,
à l’ample latitude de ton ciel haut.

Je n’ai pas été ton Ronsard. Je suis ton peuple.
Cela qui aime sans qu’on lui demande.
Celui qui aime parce que c’est comme ça.
Celui qui voyage selon son impulsion. Et voyage.
Je suis un peu éternel.
Comme le bœuf dans les semailles.
Comme l’air dans le soir.
Comme le temps.

Je n’ai pas été ton Ronsard. C’est certain. C’est certain.
Je te regardais tranquillement.
J’étais si prêt… mais j’étais loin.
Et c’est peut-être pour cela,
parce que j’étais avec les autres,
que j’ai pu voir ton cœur de l’intérieur.

Je marchai tes pas, chaque jour,
peut-être sans le savoir,
car tous tes pas coïncidaient
avec les denses allées et venues du peuple.
Je marchai tes pas
depuis si longtemps,
que je me sentis père de mon père
et me sentis grand-père de mon grand-père.

Depuis des siècles je vais avec chaque sanglot,
avec chaque bout de faim,
avec chaque enfant nouveau,
sur ta route de lutte.
Remplissant de protestation les silences.

Je marchai tes pas.
Ou toi les miens.
C’est la même chose, au final, je suis le peuple.
Tu marchais par ses rues et ses places
comme une pièce détachée,
jointe dans ta douleur de multitudes
et sentant tes pas comme étrangers.

Tu marchais par ses rues et ses places.
Tu allais comme moi.
Comme eux.
Tu es venue d’en bas, lentement.

Tu connaissais la couleur du ciel
et la couleur de la terre.
Tu connaissais les arbres du parc
et le tremblement de l’arbre vrai.

Tu es venue d’en bas.
Depuis le centre
du mot peuple.
Où l’on sait par amère hérédité,
sans dictionnaires ni cahiers,
que la faim est un enfant triste et maigre
et l’appétit un monsieur obèse.

Tu es venue d’en bas.
Du peuple.
De l’ouvrier à la froide retraite.
Des maisons des vieux quartiers.
Du foyer des employés pauvres.
Des enfants au football et terrains de jeu.

Tu es venue d’en bas.
De la chaleur humaine de la pot-bouille.
Des matins aux douces chapelles,
des tables sans gong. Des ouvriers
aux tramways et aux usines lointaines.
Du peuple.

Et tu ne le quittas jamais.
Et tu allas le chercher lorsque sentant
quelque chose crier dans ton sang
il fut nécessaire de le secouer tout entier.
Et tu allas le chercher dans les ateliers,
aux champs, dans les usines…
Et tu lui touchas l’âme depuis l’histoire.

Et tu lui tendis en pains de ta chair
les roses semées par ses ancêtres.
Et tu allas le chercher.
Et tu le trouvas.
Comment ne l’aurais-tu pas trouvé puisque tu étais toute peuple.
Puisque tu venais d’en bas comme l’arbre,
qui pousse,
qui jette son ombre sur les éreintés,
t’offrant en fruit aux affamés…
Et offrant ta vie comme du bois de cheminée
pour réchauffer leur hiver.

Comment ne l’aurais-tu pas trouvé puisque tu étais toute peuple.
Puisque tu étais dans les sillons avec le blé.
Dans la récolte entière avec les journaliers.
Dans les rues endurcies de la ville.
Et à la frontière émotionnelle de la poitrine.

Comment alors ne l’aurais-tu pas trouvé,
franc, ouvert,
chantant joies meunières
ou paysannes terres d’entre-ciel.
Comment alors ne l’aurais-tu pas trouvé
venant à ta rencontre,
puisque ta douleur était la douleur de tous,
puisque ton espoir était de si longtemps…
Puisque ton eau était la soif des humbles
et ton pain le pain de chaque toit.

Je fus toujours avec eux.
Je fus à ton côté
blessé de colombes et de foulards.
Je n’ai pas été ton Ronsard. Je suis ton peuple.

Celui qui sent les 20 et 25
que tout se brise dans le souvenir.
Celui qui pleure ta mort avec la pluie.
Celui qui porte en deuil le sentiment.

Celui qui t’a véritablement aimée, profondément,
et presque sans le savoir.
Il était si naturel d’aimer ce qui est à nous,
de chérir ce qui nous appartient.
Tu étais tellement quelque chose de propre à notre vie,
que peut-être, sans le vouloir,
nous sommes tous, ensemble avec toi,
un peu morts aussi.

Je n’ai pas été ton Ronsard. C’est certain. C’est certain.
Je te regardais tranquillement.
J’étais si prêt… mais j’étais loin.
Et c’est peut-être pour cela,
parce que j’étais avec les autres,
que j’ai pu voir ton cœur de l’intérieur.
Je n’ai pas été ton Ronsard. Je suis ton peuple.

*

Parole du poète absorbé en lui-même au général Perón (Palabra del poeta ensimismado al general Perón), Anonyme

J’ai vécu la solitude en moi ; j’ai bâti
des tours à mon existence inconsolée.
Mais aujourd’hui j’intègre le débit de mon sang
dans le fleuve de ton Peuple épris.

Je chantais au bosquet vert dans sa clôture
sans voir l’arbre et en oubliant l’Homme ;
aujourd’hui je veux être la Multitude convertie
qui délire d’amour sous ton nom.

Je refusais la foi qui nous trompe
et l’idéal qui est un terme variable ;
aujourd’hui, me dévore le feu de ton idée
qui est un volcan d’amour interminable.

J’éludais la vérité, parce que ce monde
se complaît à la mettre à genoux ;
aujourd’hui je communie dans la tienne, dans le drapeau
que tu as dressé et que tu n’humilies jamais.

J’ai honte de ma tour triste
et de mon soliloque hagard,
quand j’écoute ta voix sur l’enclume
de ton dire profond, passionné.

De quel droit me réfugiais-je dans l’ombre
pour invoquer les cieux étoilés,
sur cette terre où tu apportais
l’Aube des jours insignes ?

De quel droit m’évadais-je en des paysages
étrangers, gris de mélancolie,
quand tes mains fortes conquéraient
Perón… Perón, « le pain de chaque jour » ?

Pourquoi pleurais-je ma petite larme
quand ton cœur incandescent
jetait sa lumière sur la souffrance de tous
et consumait leur douleur brûlante ?

Tu édifiais sur mon égoïsme
la clarté d’un jour nitescent ;
je refusais mon existence de pierre ;
tu répandais ton torrent humain.

Je m’assis à l’ombre du chemin
après avoir moissonné mon unique épi ;
toi, dans la mer des récoltes continues
debout sur ton ombre et ta fatigue.

Et aujourd’hui je te confesse dans la rougeur qui chauffe
mon cœur d’artiste conquis :
c’est beaucoup de vivre le rêve, mais le faire
vivre à un peuple c’est plus que tout ce qui est rêvé.

Je sais que doivent encore te renier
l’impur et celui qui vit en lui-même absorbé ;
mais je vois dans ton sourire compatissant
ta pitié pour le cygne empaillé.

Je t’attribue la vue pénétrante,
semeur pour qui le grain stérile
compte pour rien dans la récolte,
tu sentiras mon chant, véritable.

Tu sentiras le fleuve qui déborde
depuis la ferveur avec laquelle en ma foi je te jure
un cœur attaché à ta Doctrine
comme la lumière l’est au pur acier !

Et pour atteindre le centre que je poursuis
et qui sous mon front était une abstraction,
je m’intègre à la Vérité que tu symbolises
et de goutte je deviens torrent…

*

La fille du 17 (La muchacha del 17) par Alfredo Carlino

Son nom est venu à moi
comme une émeute.
J’étais presque un enfant et militais.
Son nom m’apparut derrière l’aurore.
C’était l’aube à Buenos Aires,
la chaleur nous frappait et la passion préparait son incendie.
Le jour allait paraître,
fruit plein, debout et pour toujours,
Nous allions tout inventer.
La foule,
cette fille voluptueuse,
le Colonel pour toujours.
Le raconter aux autres,
une vie durant,
comment c’était, ce qui fut, pour l’éternité.
Le jour allait paraître et ce serait le 17
et nous ne savions rien.
Elle vint à moi depuis la lutte.
Elle, avec ses yeux drapeaux
et sa peau d’alouette…
Elle chantait comme une flambée
à en blesser l’espace.
Elle vint à moi depuis le sang,
avec la mort Passaponti4,
cette adolescence mutilée qui rêvait.
Elle vint à moi depuis l’air et le chant,
depuis la rixe et la blessure,
depuis la vie et la mort,
depuis l’éternelle tendresse révolutionnaire,
si pleine d’amour,
si pleine de guitares,
de colombes et de chansons populaires,
de vieilles en guenilles,
de vieillards, impossible de dormir dans la rue.
Elle vint à moi invaincue, mémorable et victorieuse.
Elle vint à moi sans le savoir,
c’était l’histoire
et l’on participait comme si de rien n’était.
Elle vint à moi comme tout,
dans le tumulte de la rue,
et au milieu de la lutte.
Belle et totale, vêtue d’étoiles,
des violons sur le visage.
Vitale de haines,
car elle aimait, tant et tant son peuple.
Elle vint à moi avec ses soleils,
ses gestes, tout elle.
Jamais la pureté n’eut autant d’identité
qu’en son beau nom.
Sa tendresse continue de croître
et possède la même rébellion.
Elle, l’invaincue, la fille du 17,
depuis fut nôtre éternellement,
elle continue de flamboyer dans la foule
et de chanter
comme une flambée.

4 Passaponti : la muerte Passaponti, la mort Passaponti, s’il ne s’agit pas d’une coquille et omission pour «la muerte de Passaponti». L’étudiant Darwin Passaponti, mort le 17 octobre 1945, « Jour de la loyauté », est le premier martyr du péronisme.

*

Devant un discours du général sur Martín Fierro (Ante un discurso del general sobre Martín Fierro) par Alfredo Carlino

Te souviens-tu, général ?
des théoriciens de la poésie intimiste,
ces poètes sans intimités ni extrémités,
ceux qui tentèrent de saccager l’affection du peuple
pour Martín Fierro et le tango,
ceux des concours et anthologies,
ceux qui rejetèrent les rixes et les rêves du combat,
les exempts de fièvre,
ceux qui voyaient passer la vie du poème à côté d’eux.
Ceux qui vilipendèrent
l’oraison avec son propre sang
opposant l’art pour l’art et par décret,
les mêmes qui nous infligèrent au pilori
des suppléments littéraires
les raseurs de la parole hermétique.
Les écoliers en gémissements et petites angoisses
à la recherche du salut individuel.
Te souviens-tu, général ?
Ils gisent aujourd’hui
dans les pages finales de livres qui n’existent pas.

Justicialismo: Juan Domingo Perón, Carlos Menem, Cristina Kirchner.