Category: Littérature

La Créature du billard électrique

Une nouvelle nouvelle nouvelle nouvelle

Sait-on quelles rencontres l’espace infini nous réserve ?

Dans un monde infini, infinies sont les possibilités.

Quelles peuvent être nos certitudes ?

Et toi, jeune lecteur qui n’a pas connu le loisir de la salle de jeux enfumée ou du café-bar bien franchouillard où le méchant tenancier (certains étaient toutefois plus bonhommes et conciliants) obligeait ses jeunes clients venus pour le billard électrique à consommer pour avoir le droit de jouer au milieu des pochetrons et des chômeurs PMUistes, ce qui fait que les joueurs devaient payer et pour leurs parties et pour des consommations, qui pourrait te faire comprendre la fadeur de ton temps libre aux yeux de ceux qui gardent de tels souvenirs ? Ne t’avise pas de lire ce qui suit au Starbucks où tu te morfonds habituellement après les cours avec des amis tout droit sortis des magasins, et des magazines, car le contraste risque d’être trop fort pour ton âme sensible. Que ceci serve d’avertissement légal.

*

La vie d’une araignée se passe en grande partie immobile sur sa toile. Plus sa vie est immobile, plus elle est parfaite, car cela veut dire que les revers de la fortune lui sont épargnés. L’araignée se meut nécessairement pour trouver un lieu où tisser sa toile, puis elle bouge pour tisser celle-ci, puis elle attend ses proies et elle bouge pour les piquer, les momifier, les dévorer, elle se déplace aussi, régulièrement, à la recherche d’un partenaire sexuel. En dehors de ces nécessités, si elle doit bouger, c’est qu’un accident est arrivé à sa toile et qu’elle est contrainte de la refaire, peut-être en se déplaçant ailleurs. Moins, donc, elle a bougé dans sa vie, plus elle a vécu heureuse à l’abri des dévastations du monde. Sa toile a piégé les mouches et autres menus insectes dont l’araignée et ses rejetons se nourrissent, tout en échappant à la destruction par des objets, des créatures, des forces naturelles plus massives et toujours menaçantes.

Son piège tendu, la vie devient pour l’araignée une attente immobile. Rien de ce qu’elle pourrait faire désormais n’est davantage propice à lui dispenser sa nourriture que la plus parfaite immobilité. Cette mortuaire léthargie est immédiatement rompue quand la frêle mouche engluée dans les fils du piège se débat avec l’énergie du désespoir, car l’araignée, informée par les vibrations de sa toile, se précipite aussitôt sur sa proie et lui plonge ses crochets dans le corps, l’empoisonnant et la paralysant, pour ensuite la dévorer vivante, morceau par morceau.

Or il existe une forme de vie extraterrestre et prédatrice qui repose sur les mêmes principes d’évolution que l’araignée mais peut se servir de l’environnement artificiel de notre civilisation pour piéger ses proies. Et ses proies ne sont autres que les créateurs et habitants de cette civilisation – les hommes.

En l’an 1986 de notre ère, un vaisseau spatial d’origine martienne, invisible aux appareils de détection humaine, connut une avarie à peu de distance de notre planète. Au cours de cette panne et durant le temps que l’équipage prit pour la réparer, un caisson transporté par l’astronef s’ouvrit, l’absence de courant ayant rendu vulnérable le système de fermeture, et son occupant s’en échappa. Quand l’un des techniciens à bord le contasta, il en informa le capitaine, qui décida d’activer immédiatement le protocole d’autodestruction de l’appareil. Juste avant l’explosion de ce dernier, une capsule d’évacuation se dégagea avec le capitaine et trois officiers à son bord, conformément au protocole. Les survivants retournaient vers Mars quand le pilote en second informa le capitaine que, selon les censeurs qu’il venait d’activer, l’occupant du caisson avait subrepticement pénétré la capsule avec eux et s’y trouvait en ce moment même. Le capitaine n’eut alors d’autre choix que d’activer le protocole d’autodestruction de la capsule, qui explosa quelques secondes plus tard.

Entretemps, le mystérieux passager s’en était extrait et se dirigeait vers l’éco-milieu le plus proche, notre planète. C’était une sorte d’araignée noire, dont le tronc chitineux et boursouflé avait la taille d’une main humaine, et qui se servait au moment présent de l’ensemble de ses longues pattes filiformes comme d’un appendice caudal grâce auquel elle nageait dans l’espace avec une impressionnante vélocité, en vue de rejoindre la surface terrestre.

L’araignée extraterrestre tomba en pleine nuit dans la banlieue parisienne de Chouville. Elle se trouvait sur une surface gazonnée, non loin d’un pavillon, et approcha de celui-ci, après avoir observé quelques passants dans la rue au-delà du jardin. Pénétrant par une chatière à l’intérieur de la cuisine, elle entreprit d’explorer les lieux, dont les habitants dormaient, et quand elle découvrit dans une des pièces du sous-sol un billard électrique, cet objet ludique autrement connu sous le nom de flipper, elle sut qu’elle avait trouvé son piège.

*

M. et Mme Dubois avaient trois enfants, dont deux, Pauline, seize ans, et Jeannot, douze ans, vivaient alors avec eux à Chouville, et le troisième, d’un autre lit de Mme Dubois, suivait des études de droit à Berkeley.

Un soir où leurs parents étaient de sortie, Pauline dit à Jeannot de rester dans sa chambre car elle avait invité son petit ami Marcel à la maison. Jeannot fut dégoûté mais il obéit, car sa croissance n’avait pas encore commencé et Pauline, qui faisait de l’aïkido, savait comment lui administrer des clés de bras affreusement douloureuses.

Marcel et Pauline descendirent dans la pièce du sous-sol aménagée en second salon, minimaliste, avec le flipper, une télé, une console de jeux Philips Videopac, un canapé, une table et quelques chaises, non loin de l’autre pièce du sous-sol, la cave proprement dite, où se trouvaient un coin pour la buanderie ainsi qu’un grand réfrigérateur. Les pièces recevaient en journée la lumière du soleil par des vasistas en haut des murs, donnant sur le jardin.

Il venaient de regarder un film d’horreur quand Marcel eut envie de jouer au flipper. Funky Fair était un flipper très attrayant sur le thème de la fête foraine, avec un affichage électronique sur le fronton, des bruitages stimulants, des illustrations gaies et colorées : les tentes des forains, des clowns badigeonnés, des ballons de baudruche, la femme à barbe… Les trappes et rampes et bumpers évoquaient diverses attractions, la grande roue, le train fantôme, les montagnes russes, le kiosque de la femme à barbe, les tirs aux pigeons.

Marcel lança une partie et Pauline en profita pour aller aux toilettes, en haut. Les Dubois avaient aménagé un second living-room au sous-sol comme un espace de liberté pour leurs enfants en croissance, ou pour faire du salon du rez-de-chaussée un espace de liberté pour eux ; de l’un on n’entendait pas ce qui se passait dans l’autre. Quand Pauline redescendit, Marcel n’était plus là. Elle l’appela, en vain, lui dit que ce n’était pas drôle, sans effet, puis remonta au rez-de-chaussée, où de nouveau elle l’appela en vain, puis monta à l’étage où elle demanda à Jeannot s’il avait vu cette andouille de Marcel, mais Jeannot, surpris en train de regarder un magazine cochon, n’avait vu personne. Pauline jura que Marcel le lui paierait.

Quand les parents de Marcel déclarèrent à la police qu’il n’était jamais rentré de son rendez-vous avec ses amis Norbert et Jean-Jacques, il fallut dans un premier temps découvrir qu’il avait en réalité passé la soirée chez les Dubois avec Pauline, qui fut alors considérée comme la dernière personne ayant vu Marcel. Elle expliqua qu’ils avaient passé la soirée ensemble jusqu’à ce qu’il parte à l’improviste, sans rien lui dire. Elle ajouta qu’elle avait d’abord cru que c’était une plaisanterie mais qu’elle avait fini par se rendre à l’évidence : Marcel avait profité de ce qu’elle se rende aux toilettes quelques instants pour sortir de la maison et mettre un terme à leur soirée. Les enquêteurs demandèrent à Jeannot s’il avait entendu quoi que ce soit depuis sa chambre, quelqu’un sortir par la porte d’entrée, par exemple, mais Jeannot leur dit qu’il n’avait rien entendu. On mit son trouble, pendant le bref interrogatoire, sur le compte de son jeune âge, sans se douter qu’il craignait que soit découvert ce qu’il était en train de faire au moment de la disparition de Marcel.

La disparition de Marcel, un jeune homme sans histoire ni fréquentations douteuses, restait un mystère. Le mystère s’épaissit encore quand, quelque deux semaines plus tard, Jeannot disparut à son tour.

Alors que leurs parents étaient de nouveau sortis, car ils avaient une vie sociale intense à cause des obligations professionnelles de Mme Dubois, Pauline se morfondait dans sa chambre, pelotonnée sur son lit et pensant à Marcel. Elle ne sut pas dire aux enquêteurs ce que faisait Jeannot pendant ce temps-là mais toujours est-il qu’il n’était plus à la maison le lendemain. Les Dubois étaient rentrés tard dans la nuit et avaient supposé que leurs enfants étaient couchés. Ils n’avaient pas l’habitude de s’en assurer à chacun de leurs retours de soirée et ce ne fut donc que le lendemain que, l’absence prolongée de Jeannot devenant suspecte, ils découvrirent qu’il n’était pas dans sa chambre. Toujours sans nouvelles le soir venu, malgré leurs appels chez les uns et les autres, ils contactèrent la police.

Les enquêteurs relevèrent ce qui pouvait l’être et dirent aux Dubois que tout serait fait pour retrouver leur fils. Personne ne le revit jamais.

Tout comme Marcel, il avait été victime de la créature extraterrestre cachée dans le flipper. Celle-ci s’était logée dans le parallélépipède incliné constituant le plateau. Ce qui l’avait attiré là, c’est, d’une part, le système électrique qui occupait les entrailles de l’objet, dont elle avait besoin pour maintenir sa température corporelle, et, d’autre part, le fait que la caisse du plateau offrait un espace confortable, pour elle comme pour ses victimes, ou ce qu’il en resterait quand elle les aurait dégonflées sous l’effet de ses sucs de momification instantanée. La créature possédait en outre des pouvoirs électriques. Elle ouvrit la portière du flipper, là où, dans les salles d’arcade, on introduit la pièce de monnaie pour jouer, et se glissa à l’intérieur. Quand Marcel alluma le flipper et que la créature comprit qu’il était seul, elle ouvrit le clapet depuis l’intérieur et entraîna sa victime dans le caisson. Marcel s’y trouvait donc plié – ou pour mieux dire cassé – en deux, le dos et la tête entre les jambes, et momifié, c’est-à-dire grandement réduit, comme une tête réduite par les Jivaros, de l’ordre des quatre cinquièmes, sans que sa valeur nutritive s’en trouve cependant diminuée d’un iota et sans qu’aucun fluide corporel n’endommage les circuits du flipper. La souplesse du monstre lui permettait de s’adapter parfaitement à l’encombrement du caisson ; le rangement de sa proie était un peu plus délicat, il fallut découper quelques morceaux pour éviter qu’elle ne pèse trop lourdement sur certaines pièces des circuits électriques internes et ne compromette le bon fonctionnement de la machine. C’est ainsi que la créature se nourrit les jours qui suivirent puis attendit une nouvelle proie, qui fut Jeannot.

Cette perte accabla les Dubois, qui décidèrent de changer d’air et mirent leur pavillon en vente. Le propriétaire d’une salle de jeux miteuse de Chouville, la seule dans cette banlieue, se porta acquéreur du flipper. Il le chargea dans une camionnette puis lui trouva une place au milieu de ses autres machines, billards électriques et bornes d’arcade de diverses formes et couleurs et bruitages variés. La créature se réjouit de ce nouveau milieu qui lui apporterait son pain quotidien en abondance, et réfléchit aux moyens d’attraper ses proies discrètement.

*

La salle de jeux enfumée était occupée par une quinzaine de jeunes gens et bourdonnait de la cacophonie électronique et carnavalesque typique de ce genre de repaire socialement mélangé, quand tout à coup l’électricité fut coupée. Le silence des machines fut couvert par les huées des joueurs. L’obscurité était profonde car seule la porte d’entrée apportait de la lumière naturelle en ce lieu. La femme du propriétaire, qui tenait la caisse à ce moment-là, allait ouvrir en maugréant la boîte des fusibles quand l’électricité revint. Il fallut discuter un moment pour éviter de rembourser quelques clients énervés dont la partie avait été interrompue, puis tout rentra dans l’ordre.

La patronne crut bien remarquer que le joueur qui s’essayait au nouveau flipper – le flipper de chez les Dubois – n’était plus dans le local, mais elle ne sut qu’en penser et s’imagina que la confusion résultant du black-out lui avait troublé l’esprit.

En réalité, le joueur avait été happé par le flipper. Il était venu seul à la salle de jeu depuis Beudon, une banlieue voisine, n’était pas connu des autres joueurs et sur le moment sa disparition ne fut pas remarquée. Quand les parents de la victime déclarèrent sa disparition un peu plus tard, la police ne parvint pas à établir son passage à la salle de jeux de Chouville.

Ce fut différent avec la seconde victime de la salle de jeux. Cette fois-ci, le patron était présent quand le black-out se produisit. De même que précédemment, l’électricité fut coupée et se rétablit au bout de quelques instants, mais le joueur de notre flipper était venu accompagné. Quand, une fois les lumières rallumées, son compagnon, Gaston, ne le trouva pas, il pensa que Didier était reparti chez lui pendant la coupure de courant mais, apprenant quelques jours plus tard que son ami était porté disparu, Gaston se présenta à la police pour déclarer qu’il l’avait perdu de vue à la salle de jeux.

Les enquêteurs se rendirent donc à la salle de jeux pour avoir un entretien avec M. Groseille, son propriétaire. Ce dernier était inquiet. Il n’ignorait pas que le dernier flipper qu’il avait acquis avait été mis en vente après la disparition du fils de la famille des vendeurs – et c’était maintenant un de ses clients qui disparaissait. Par ailleurs, Mme Groseille lui avait parlé du précédent black-out de la salle, un phénomène qui venait de se produire deux fois en quelques jours après des mois de bon et loyal fonctionnement. En temps ordinaire, ce genre de séries événementielles n’est pas de nature à susciter l’étonnement, l’idée qui vient d’abord à l’esprit étant, en bonne logique, que les fusibles ont pris un coup de vieux ou quelque chose comme ça, mais la situation dans laquelle se trouvait M. Groseille était un peu spéciale, le lecteur en conviendra, et il ne put s’empêcher de faire le lien entre ces black-out et la disparition, même s’il écartait aussitôt l’idée, faute de pouvoir l’interpréter de manière satisfaisante. En lui apprenant le premier black-out, Mme Groseille n’avait rien dit au sujet de sa propre impression selon laquelle un client avait disparu, et de son côté elle n’apprit la disparition du second black-out qu’après que la police eut parlé avec son mari.

L’inspecteur Henri se présenta à M. Groseille alors que celui-ci était en train de tenir la caisse de la salle de jeux. Cette troisième disparition à Chouville, plus celle du jeune de Beudon, rendaient la police nerveuse. Rien de bien intéressant ne sortit de ce premier entretien mais M. Groseille était désormais informé du fait que le disparu avait été vu pour la dernière fois dans son établissement.

Lorsqu’il l’apprit à Mme Groseille, l’impression de celle-ci au moment du premier black-out lui revint à l’esprit et elle en fit part à M. Groseille. M. et Mme Groseille pensèrent qu’un malfaiteur hantait peut-être leur salle de jeux et avait profité du mauvais état des fusibles pour exécuter de sombres desseins… M. Groseille demanda à son épouse de ne rien dire à personne, qu’elle s’était peut-être d’ailleurs tout simplement imaginé des choses, comme elle l’avait elle-même cru d’abord, et que tout rentrerait dans l’ordre. Il lui dit cependant qu’ils devaient désormais ouvrir l’œil afin de repérer les conduites suspectes.

Il fit venir un électricien pour examiner les plombs de l’établissement. Celui-ci constata que tout était normal.

Une banlieue parisienne est un petit monde mais nous ne sommes pas à la campagne où les crimes en série suscitent des mouvements de panique collectifs, et ces disparitions successives n’empêchaient pas les esprits de rester calmes, la plupart des gens ignorant tout bonnement ce qui se passe à côté de chez eux. Les faits furent relatés dans de petits journaux locaux mais la plupart des habitants de Chouville, quand ils lisent la presse, lisent les journaux nationaux, où l’on ne parle pas de ce qui se passe à Chouville.

Quand un troisième adolescent disparut dans la salle de jeux de M. Groseille après un nouveau black-out, les choses prirent pour lui une tournure franchement désagréable. D’autant plus qu’on retrouva cette fois-ci les chaussures de la victime. La créature du flipper trouvait que les chaussures le ballonnaient, aussi décida-t-elle de les recracher d’emblée. Cela créa un mouvement de panique dans la salle obscure car une des deux chaussures ainsi éructées heurta la tête d’un client qui crut qu’on l’agressait et bouscula plusieurs autres personnes, lesquelles crurent la même chose, et tout le monde se précipitant vers la sortie en distribuant coups de poing et coups de pied pour se défendre, plusieurs furent blessés.

La police et le SAMU furent sur place en peu de temps. L’inspecteur Henri fut mis au courant et prit le chemin de la salle de jeux toutes affaires cessantes. Une personne impliquée dans la mêlée et restée sur place déclara avoir perdu une chaussure. On en trouva trois. On lui rendit la sienne, tandis que la paire restante ne trouvait aucun preneur. Trois garçons indiquèrent qu’elle appartenait à leur ami Roger, avec lequel ils étaient venus à la salle de jeux et qui avait dû rentrer chez lui – en chaussettes ! – après le mouvement de panique. L’inspecteur Henri demanda qu’on aille sonner chez le garçon puis prit à part M. Groseille, dans un coin de la salle. S’appuyant contre le flipper Funky Fair, sur le plateau duquel il posa son calepin, il recueillit son témoignage.

M. Groseille dit que c’était la troisième fois que l’électricité lui jouait des tours en l’espace de deux semaines, alors que le voisinage n’avait connu aucun incident de la sorte, et la dernière fois un client avait disparu :

« Je pense que ce sont des actes de malveillance, conclut-il. Un malade rôde par ici.

– Le compartiment des fusibles, répliqua l’inspecteur, est pourtant derrière votre caisse. Si quelqu’un l’avait manipulé, vous vous en seriez rendu compte, n’est-ce pas ?

– Je ne suis pas tout le temps derrière la caisse. Il faut se dégourdir un peu les jambes, et parfois des clients nous appellent auprès d’une machine pour constater son fonctionnement. La caisse, comme vous avez pu le constater, n’est pas près de l’entrée et elle est encastrée dans son meuble ; il n’est pas vraiment risqué de la laisser seule quelques instants.

– Où étiez-vous quand les plombs ont sauté tout à l’heure ?

– Derrière la caisse.

– Quelqu’un s’est-il approché du compartiment aux fusibles ?

– Pas que je sache.

– Bien. »

L’inspecteur Henri était l’officier de police qui s’était rendu chez les Dubois au moment des disparitions de Marcel et Jeannot. Il avait donc déjà vu le flipper Funky Fair mais pour lui, qui n’avait jamais été un joueur de flipper, tous les flippers se ressemblaient et il ne les aimait pas. L’aspect du billard électrique lui donnait une vague impression de déjà-vu, trop vague pour qu’il s’y arrête.

« Bien, bien. Voyez-vous, je suis porté à croire que ça va prendre un peu de temps avant qu’on revoie ce garçon aux baskets car, dans le cas présent, s’il est avéré, comme dans le cas précédent, je pense à une fugue. On sait quel genre d’adolescents vient passer le temps dans des lieux comme le vôtre. Le premier garçon a saisi l’opportunité d’une coupure de courant dans votre salle pour fuguer, tout en laissant croire, étant donné les circonstances inhabituelles et quelque peu dramatiques, à un enlèvement – pour maximiser l’inquiétude de ses parents, dans un esprit de vengeance, parce qu’il considère qu’ils ne le traitent pas comme il le mérite. Le bruit court parmi ceux qui le connaissent qu’il a quitté Chouville et ses parents de cette façon extraordinaire, on en parle à couvert, on l’admire, une autre panne se produit chez vous et l’un de ceux sur lesquels son geste a fait impression décide sur le champ de l’imiter. »

L’inspecteur Henri croyait également à des fugues dans le cas de Marcel et Jeannot. Il se fondait sur une théorie psychosociologique selon laquelle les fugues sont contagieuses : quand un jeune fugue, ses copains veulent l’imiter. Un trait parmi d’autres de la déliquescence post-soixant-huitarde. Par ailleurs, aucune demande de rançon n’avait été demandée ni aucun corps retrouvé.

– Ma foi, répondit M. Groseille, ça se pourrait bien. Je donnerais cher pour savoir ce qui se passe avec mes plombs…

– Un conseil : changez-en. Je m’étonne que vous ne l’ayez pas déjà fait. Ne tardez pas, si vous voulez conserver votre gagne-pain à Chouville. »

M. Groseille protesta qu’il avait fait venir un électricien mais l’inspecteur était déjà sorti. Grommelant dans sa barbe (c’est l’expression consacrée : M. Groseille était imberbe, alors qu’une barbe aurait caché la flaccidité de ses joues), il crut percevoir entre deux cibles du flipper un regard maléfique le scruter depuis les profondeurs de la caisse ; quand il fixa les yeux sur le phénomène, il avait disparu. M. Groseille soupira. La vie était une garce.

Le jour même, il appelait un second électricien, lequel à son tour constata que l’installation fonctionnait parfaitement mais, payé pour la changer, fit ce qu’on lui demandait. Le garçon aux baskets ne revint jamais chez sa mère et fut à son tour porté disparu. L’inspecteur Henri voyait ainsi son intuition confirmée. Ou presque.

*

Quand un quatrième black-out se produisit dans la salle des jeux des Groseille, Mme Groseille tenait la caisse et s’évanouit. Là encore, une mêlée s’ensuivit, avec plusieurs blessés, et des chaussures furent retrouvées ici et là. Ceux qui en avaient perdu attendaient à la porte de l’établissement et purent les récupérer des mains de la police. Cependant une paire resta sans preneur. Mme Groseille en larmes faisait une crise d’hystérie et dut être conduite à l’hôpital pour une prise en charge.

Passablement en colère, l’inspecteur Henri retrouva M. Groseille sur les lieux. M. Groseille lui présenta d’emblée les documents signés par l’électricien, indiquant les travaux réalisés et la date de leur réalisation : le problème ne pouvait provenir de sa propre installation, le nombre de ses machines était bien inférieur au maximum autorisé, l’origine était à chercher du côté du prestataire, il allait poursuivre EDF en justice…

« Et bien sûr, interjeta l’inspecteur, on retrouve une paire de chaussures sans propriétaire… Pour embrouiller les esprits, j’avoue que c’est très fort, de la part de ces fugueurs. Qui fuguerait sans ses chaussures, n’est-ce pas ? Mais, d’un autre côté, pourquoi le criminel ôterait-il les chaussures de ses victimes ? Les marioles veulent faire croire qu’il y a eu résistance, lutte, bien sûr, seulement le précédent fugueur de votre salle de jeux portait des lunettes, et qui peut croire qu’on perd plus facilement ses baskets au cours d’une lutte que ses lunettes ? Le fugueur les a bien sûr gardées sur le nez tandis qu’il enfilait au coin de la rue une autre paire de chaussures, sans doute apportée dans un sac à dos. Il avait chez lui une seconde paire de baskets mais pas une seconde paire de lunettes, voilà tout. Ça me paraît clair.

– Il faut faire quelque chose au sujet des lignes électriques, monsieur l’inspecteur. Ce n’est plus possible, c’est très mauvais pour le commerce. J’en ai assez que des gens se servent de mon établissement pour fuguer. Ma réputation… La santé de ma pauvre femme… »

L’inspecteur Henri avisa le billard électrique Funky Fair et tout à coup se rappela avoir vu le même chez les Dubois. Il réfléchit un instant, puis :

« Où achetez-vous vos machines ? demanda-t-il à M. Groseille.

– Chez des vendeurs spécialisés. J’ai plusieurs fournisseurs.

– Celui-là ? demanda l’inspecteur en montrant Funky Fair.

– Ah, celui-là, c’est différent. S’il y a moyen, je regarde aussi de temps en temps les occasions. On trouve parfois de bonnes machines ayant très peu servi.

– Vous vous rappelez à qui vous l’avez acheté ?

– Aux Dubois, de Chouville. Ceux qui ont perdu leur fils.

– Leur fils fugueur… Vous m’en direz tant… »

L’inspecteur trouva la coïncidence étrange, pendant un court instant, mais il se dit qu’il était tout à fait normal qu’un flipper soit acheté par le propriétaire d’une salle de jeux et qu’il n’y avait donc aucune coïncidence, en réalité.

« Bien, monsieur Groseille, reprit-il, je pense que nous allons devoir fermer votre établissement pendant quelque temps… Le temps que nos fugueurs retournent au bercail et que tout cela se tasse un peu, vous comprenez ? »

Ces propos chagrinèrent beaucoup M. Groseille. Son commerce était en règle ; existait-il une raison de penser qu’il était pour quelque chose dans ces disparitions ou ces fugues ? Si les jeunes de cette ville s’étaient mis en tête de fuguer, la fermeture de son établissement ne les en empêcherait pas. Pouvait-on obliger un honnête citoyen etc. ? L’inspecteur accepta un compromis : M. et Mme Groseille prendraient quinze jours de vacances.

Pendant ce temps, la police demanda à l’équipement quelques vérifications sur les installations électriques de Chouville, dans le quartier de la salle de jeux, une anomalie de fonctionnement ayant été constatée. Le personnel compétent procéda aux vérifications et, ne trouvant rien d’anormal, il s’ensuivit un âpre échange de courrier entre directeurs d’administration, au terme duquel l’équipement finit par constater deux ou trois petites imperfections dans son système, auxquelles elle remédia, au grand soulagement de l’inspecteur Henri.

Aucun fugueur – et le propriétaire des dernières chaussures dont il a été question était à présent lui-même porté disparu – ne s’était manifesté quand M. Groseille, qui sut par l’inspecteur Henri qu’EDF avait corrigé le défaut constaté sur la ligne, rouvrit son établissement. Le lecteur aura compris que les pannes de courant étaient en fait produites par la créature du flipper dotée de pouvoirs électriques.

À la cinquième coupure de courant, une nouvelle paire de chaussures avait perdu son jeune propriétaire.

Mme Groseille retourna à l’hôpital, cette fois pour des soins prolongés. Le local et l’appartement des Groseille furent passés au peigne fin ; cela avait déjà été le cas lors de la première disparition constatée, cependant la police, cette fois-ci de très mauvaise humeur, se montra particulièrement brutale. Mais ne trouva rien. L’inspecteur Henri lui-même commençait à douter de sa théorie et à suspecter M. Groseille de s’être payé sa tête. Il allait demander qu’on conduise celui-ci au poste en tant que principal suspect, quand un agent lui dit qu’un témoin du dernier black-out demandait à lui parler. C’était Gaston, l’ami de Didier, disparu.

« Quelque chose à me dire, mon garçon ? lui demanda l’inspecteur.

– Je ne sais pas si ça peut avoir le moindre intérêt mais je connais la personne à qui les baskets appartiennent et je l’ai vu jouer, avant la coupure de courant, au même flipper que Didier – son ami – avant sa disparition. Ce flipper-là. »

Et il montra Funky Fair. Le sentiment d’étrange coïncidence qui avait un instant saisi l’inspecteur lors du précédent entretien lui revint en mémoire, mais il trouva cela complètement absurde.

« Et bien ? Quelles conclusions en tires-tu ? demanda-t-il à Gaston, avec une certaine intonation propre à faire comprendre qu’il n’appréciait pas du tout qu’on lui fasse perdre son temps. Gaston se troubla, mais répondit :

« J’ai joué à ce flipper. Il fait des bruits bizarres.

– Je n’ai jamais rien remarqué de tel, interjeta M. Groseille, soucieux de la réputation de son établissement.

– C’est bien, mon garçon. L’agent Couillard va recueillir ton témoignage. »

Couillard reconduisit Gaston et l’inspecteur Henri se trouva de nouveau seul avec M. Groseille. Comme il était dans la plus extrême perplexité dans cette affaire, il chercha à gagner du temps devant M. Groseille et pour cela décida de mettre à profit l’inepte témoignage de Gaston.

« Bien, dit-il, vous allez m’ouvrir cette machine. »

M. Groseille, sans même bien savoir pourquoi, fut décontenancé.

« Qu’est-ce que vous penser y trouver ? eut-il l’audace de demander. Un cadavre ? Je sais que la caisse ressemble à un cercueil, mais ce n’est pas vide, là-dedans ; il y a toute la machinerie, les circuits… Vous, impressionné par les propos de ce pauvre garçon ? Allons, monsieur l’inspecteur…

– Faites ce que je vous dis, Groseille. Nous parlerons après. »

M. Groseille sortit un trousseau de l’énorme poche de son pantalon informe et chercha la clé. Quand il l’eut trouvée, il scruta l’inspecteur. Celui-ci restait impassible, attendant que son ordre de représentant de la loi soit exécuté. M. Groseille approcha la clé.

Au moment où il allait l’introduire, le clapet s’ouvrit brusquement, des cordes noires jaillirent de l’orifice et s’enroulèrent autour de M. Groseille, et voilà ce dernier, sans avoir le temps de dire ouf, disparu dans le trou, pourtant beaucoup trop étroit pour laisser passer son corps – et le clapet de se refermer derrière lui en claquant !

L’inspecteur Henri dégaina son pistolet et le déchargea sur la machine infernale. Tandis que le verre du fronton et du plateau volait en éclats sous l’impact des balles, les lumières du flipper clignotaient comme hallucinées, les bruitages de la mise en scène du jeu, musique acidulée, explosions, ricanements de clown, approximations électroniques de montagnes russes et de foules en liesse, jouaient une partition hystérique et délirante, et le flipper à son tour déchargea, comme une arme à feu d’un genre nouveau, sa réserve de billes métalliques sur l’inspecteur Henri. Une bille se ficha par ricochet dans la jambe de ce dernier, qui dut trouver refuge derrière la borne d’arcade la plus proche.

Des pattes arachnéennes, immenses et noires sortirent alors de plusieurs points du plateau du flipper et, touchant le sol, hissèrent l’objet dans les airs, où il ressemblait désormais au corps d’une horrible araignée géante. Quand les agents postés à l’extérieur entendirent les coups de feu et, hurlant des ordres sans queue ni tête, entrèrent dans la salle de jeux pour porter secours à l’inspecteur, ils trouvèrent celui-ci baignant dans son sang et le mur du fond percé d’un trou béant.

*

La nuit était tombée. La créature cherchait à rejoindre les bois de Chouville, où elle n’attirerait pas l’attention et pourrait abandonner son flipper endommagé pour changer d’appareil. Son pouvoir électrique créait le black-out autour d’elle ; comme si elle était entourée d’un halo de ténèbres, l’éclairage public s’éteignait à son passage et se rallumait derrière elle. Seules les illuminations du flipper trahissaient sa présence. En outre, la plupart des rues de Chouville sont peu passantes ; le monstre fut donc peu remarqué, bien que ceux qui le remarquèrent s’en rappellent encore et tentèrent, en s’organisant, d’alerter l’opinion publique sur l’existence de monstres inconnus issus d’accidents industriels. Mais les Chouvillois lisent la presse nationale, où l’on ne parle pas de Chouville, et le reste du monde ne veut pas non plus en entendre parler. Une voiture, cependant, croisa le chemin du monstre ; le conducteur freina des quatre fers et son véhicule pila entre les pattes avant de l’araignée. Il allait détacher sa ceinture de sécurité pour s’éjecter quand la caisse du flipper, dont la créature se servit comme d’un marteau, s’abattit sur le toit de la voiture dans un horrible fracas de tôle froissée et le tua sur le coup.

Alors que la police tentait d’organiser la traque du monstre, celui-ci était déjà pris en chasse. Les Martiens, naturellement, avaient eu vent des événements dramatiques survenus à leur vaisseau près de la Terre et de la mort par autodestruction de l’ensemble de l’équipage. Ils savaient ce que cela signifiait et envoyèrent un membre des commandos à la recherche de la créature échappée.

Le commando martien arriva à la salle de jeux au moment où la créature s’en extrayait après avoir grièvement blessé l’inspecteur Henri. Il avait adopté un déguisement de motard en blouson noir, avec un gros casque qui cachait aux yeux des hommes ses traits peu humains. Il vit sur son radar-bracelet que la créature déambulait dans les rues et se lança à sa poursuite en moto. Quand il l’aperçut galopant entre les immeubles, le corps protégé par une étrange armure, il fit immédiatement feu sur elle avec un pistolet-gicleur qui projetait à longue distance une sorte de mousse carbonique destinée à paralyser la créature. Quand la mousse ratait sa cible, elle se désintégrait immédiatement, sans laisser de trace. Heureusement, aucun être humain ne fut non plus touché, car c’eût été la mort assurée pour les malheureux.

Quand la créature se vit pourchasser, elle grimpa le long d’un immeuble afin de semer l’ennemi, mais la moto de ce dernier était du dernier cri martien et pouvait rouler sur les surfaces verticales. Il la poursuivit donc le long de la façade de l’immeuble, puis sur les toits, où elle sautait de terrasse en terrasse, et il sautait après elle tout en la mitraillant de jets de mousse.

L’araignée dégringola un dernier immeuble et plongea dans l’étang d’Oursine, à l’orée des bois de Chouville. Le motard plongea à sa poursuite ; sa moto toucha le fond et fendit les eaux vaseuses de l’étang, tandis qu’il continuait de la mitrailler sous l’eau. L’araignée nageait à grande vitesse à quelques mètres devant et au-dessus de lui, un peu en-dessous de la surface du lac. Elle émergea sur la rive opposée et, quand il sortit à son tour, elle l’attaqua. Elle sauta sur lui en se servant de la caisse du flipper comme d’un marteau, ainsi qu’elle l’avait fait avec la voiture. Le motard esquiva le coup de justesse, en dérapant, tandis que le flipper faisait gicler la boue de tous côtés. Un second coup l’obligea à sauter de la moto, que le choc du marteau géant enfouit en profondeur. Le motard culbuta et se mit immédiatement en position de tir, sur un genou. Le flipper-marteau allait lui tomber sur la tête quand le jet de mousse aspergea le plateau et, ruisselant à l’intérieur, paralysa la créature. Les pattes se rétractèrent et le flipper retomba mollement.

Le motard fit sauter le clapet et, inclinant la caisse, répandit son contenu sur le sol au milieu d’une lavure de mousse carbonique – deux momies ratatinées qui avaient été il y a peu des êtres humains et ressemblaient à présent à des poupées hideuses, et une espèce de faucheux noirâtre et horrible, la créature du flipper.

L’agent martien sortit d’une poche de son blouson un tube contenant un gaz rare et il y enfourna sans ménagement la créature paralysée. Il procéda de même, dans un autre tube, avec les deux momies, qu’il emportait pour ne pas laisser de traces, et à l’aide de son gant-exosquelette jeta le flipper en ruine au milieu du lac. Il parla dans son bracelet-transmetteur, d’une voix caverneuse :

« B-4 en boîte stop. Croissance entravée stop. Dommages minimes stop. Planète sauvée. »

Quand l’inspecteur Henri fut visité par ses collègues à l’hôpital, il tint des propos qui les firent se regarder les uns les autres. Cependant, il était indéniable qu’une bille de flipper avait été extraite de sa jambe. En outre, les agents qui examinèrent la comptabilité de M. Groseille trouvèrent qu’un flipper manquait dans la salle de jeux : le flipper Funky Fair acheté d’occasion aux Dubois de Chouville. On considéra par conséquent que l’inspecteur avait été blessé lors d’une explosion accidentelle de la machine – explosion résultant de la combinaison d’un défaut de fabrication et d’un défaut du réseau EDF local, par laquelle le billard électrique avait été entièrement désintégré et le mur de la salle de jeux partiellement démoli (tandis que les autres machines de la salle ne présentaient que peu de dommages, cela soit dit en passant). L’inspecteur ne chercha pas à maintenir sa version des faits, que l’on attribua à la fièvre provoquée par la blessure, et put réintégrer ses fonctions une fois sur pied. Les discrètes recherches qu’il conduisit montrèrent qu’aucune disparition liée à des salles de jeux, des cafés-bars ou des particuliers propriétaires de billards électriques ne fut déclarée dans le pays à la suite des événements survenus chez M. Groseille, et il douta de la réalité de sa rencontre avec le flipper infernal.

Juillet 2017

Mon beau surfeur blond

(D’après le journal intime de Géraldine Bouchaud)

Une nouvelle nouvelle nouvelle

À la suite du décès tragique de l’infortunée Géraldine Bouchaud, ses proches me confièrent son journal intime, en particulier les pages concernant sa relation avec celui qu’elle appelle fréquemment mon beau surfeur blond, pour que j’écrive son histoire. Ils espèrent que cela servira d’avertissement à l’opinion publique ou, pour mieux dire, compte tenu de la nature des faits extrêmement troublants et inquiétants, voire franchement horribles qui se trouvent consignés dans ces pages, de la main d’une jeune personne qui n’avait jusque-là jamais présenté le moindre signe d’instabilité mentale ou émotionnelle – à l’humanité tout entière.

I

Géraldine Bouchaud n’avait jamais longtemps quitté sa région natale quand, après des études à l’école normale de Mulhouse et à cinq ou six mois de son entrée dans la vie active, elle répondit à une annonce pour un poste à l’école française de Wabazzoo, banlieue huppée d’une grande ville en bord de mer de la province australienne de Nouvelle-Galles du Sud. À vingt ans passés, Géraldine éprouvait le besoin de voir le monde avant de s’établir définitivement, sans doute pas très loin de Mulhouse. Elle saisit donc, pour la première fois dans son existence rangée, l’opportunité d’un dépaysement et d’expériences nouvelles, et sa postulation fut acceptée.

La nuit, avant de s’endormir, elle ressentait des palpitations en pensant à cette nouvelle vie qui s’offrait à elle, mais je ne crois pas que la jeunesse ait jamais craint la nouveauté sans en même temps la désirer plus encore, et c’est peut-être même plus vrai pour les femmes si l’on songe que chez nos plus proches parents, les chimpanzés, ce sont les femelles qui quittent le groupe et font leur vie ailleurs, tandis que les mâles ne quittent jamais la tribu dans laquelle ils sont nés – un phénomène connu sous le nom d’exogamie féminine. Loin de moi l’idée d’expliquer les décisions de Géraldine Bouchaud par sa parenté avec les femelles chimpanzés, mais je trouve intéressant que, dans nos sociétés où les femmes ont désormais plus de liberté qu’elles n’en avaient traditionnellement, les jeunes filles se mettent souvent, telles que des Conquistadores espagnols ou des Vikings norvégiens, à voyager, à explorer le monde, à se transplanter dans d’autres milieux, ne fût-ce qu’à titre temporaire. Sachant que, dans un passé pas si lointain, les mœurs ne favorisaient nullement ce genre de vie aventureuse, il faut que l’instinct en soit profond pour qu’un tel comportement se fasse jour de manière si saillante après des siècles de tradition contraire.

Et l’appréhension ressentie par Géraldine, qu’elle se représentait sous l’apparence de considérations toutes pratiques, n’était peut-être, au fond, que le pressentiment de l’importance cruciale de ce mouvement pour elle en tant qu’héritière des instincts de ses ancêtres hominidés femelles, dont la migration était un préalable à l’entrée dans la vie de femme et de mère.

Or la paradisiaque Wabazzoo, mêlant les aménités du confort le plus moderne au climat d’une station balnéaire tout au long de l’année, sans l’aspect artificiel de ces villes champignons poussées en quelques mois ou quelques semaines en bord de plage pour accommoder l’été des troupeaux de vacanciers, était de nature à dissiper les craintes au premier contact. La déjà longue existence bourgeoise de Wabazzoo, en tant que quartier résidentiel et familial à proximité d’un centre dynamique de l’économie du pays, lui conférait, en plus des avantages déjà mentionnés, un cachet d’élégance et même de culture ou, disons plutôt – le mot « culture » ayant pris un certain sens spécialisé –, de civilisation. Tout en étant à l’autre bout du monde, sur la vaste mer et au seuil de terres immenses, quasi vierges de l’empreinte de l’homme et mystérieuses, Wabazzoo était capable en un clin d’œil de faire se sentir une provinciale de Mulhouse at home.

Géraldine emménagea dans une maison dont les propriétaires, M. et Mme Howard, un couple retraité, occupaient la partie principale. C’était une maison de taille relativement modeste, dans une rue peu passante ombragée par des arbres au doux bruissement, quand les caressait la brise. Divers petits commerces en étaient proches, suffisant aux besoins du quotidien, et les plages se trouvaient également à quelques minutes à pied ou à vélo, le long d’une promenade enchanteresse.

L’école française où sa classe attendait Géraldine était dotée de tous les équipements souhaitables, et ses collègues l’accueillirent avec la plus chaleureuse cordialité. Les élèves étaient charmants, enjoués, obéissants et curieux. La vie souriait à Géraldine.

Géraldine n’était pas précisément belle. Le contraste de ses cheveux noirs et de son teint pâle était de peu de secours pour rehausser des traits du visage ordinaires. Ses yeux verts auraient pu donner le change mais c’était un vert sombre qui tirait franchement vers le marron. Son attitude réservée ne la mettait pas non plus en valeur, et elle s’habillait avec modestie. Elle passait donc inaperçue, ne savait pas ce qu’est l’admiration du sexe opposé, avait vécue en grande partie seule et solitaire.

Mais elle était jeune, et la jeunesse a des rêves. Géraldine n’avait pas été malheureuse et je ne dirais pas non plus qu’elle se désolait, au milieu pourtant d’une existence plutôt morne, alors que les autres filles de son âge n’avaient pas l’habitude de la traiter avec beaucoup de respect, ce qui avait accru ses mœurs solitaires, mais elle sentit profondément, installée à Wabazzoo, que la vie était en train de lui apporter quelque chose qui lui avait manqué jusqu’alors pour qu’elle devînt la Géraldine que ses rêves lui dessinaient. Tant que la jeunesse a des rêves, elle vit au contact de la beauté. Et quand elle commence à pressentir, à certains signes, que les rêves peuvent se réaliser, entrer dans la vie et lui prêter leur caractère, il se produit une transformation dans la conscience et, avec elle, dans toute la personne, par laquelle la beauté de l’âme se donne à voir à tous.

C’est alors que Géraldine rencontra Butch.

La jeunesse de Wabazzoo et de la grande ville dont Wabazzoo est une banlieue chic, avec les meilleures plages, était férue de sports nautiques et en particulier de surf, et parmi les jeunes gens qui brillaient dans ces sports Butch était le plus brillant. Géraldine, sollicitée par ses collègues pour leurs sorties, n’en avait pas moins maintenu sa réserve et passait seule le plus clair de son temps. Elle aimait à se rendre non pas tant sur la plage, où elle venait tout de même quelques fois se baigner et prendre le soleil accompagnée de ses nouveaux compagnons, dans l’ensemble peu entreprenants avec elle, mais sur le bord de la plage, sur la promenade, où, si elle était fatiguée de marcher ou de pédaler, elle s’asseyait sur un banc un livre à la main, alternant les moments de lecture et de contemplation rêveuse du sable fin, de la mer étincelante et des vagues ourlées de perles blanches – ainsi que des surfeurs. Parmi eux, elle ne tarda pas à distinguer Butch, l’un des plus assidus et le plus beau, le plus bel homme qu’elle eût jamais vu.

Butch était grand et blond. Les boucles presque blanches à force d’être dorées, lumineuses, de sa chevelure rayonnante encadraient un visage viril hâlé par le soleil et les réverbérations de la mer, car c’était un de ces blonds qui peuvent bronzer et ne laissent aucune femme indifférente. Le ciel sans nuage et les ondes cristallines de l’océan trouvaient leurs rivaux en clarté dans ses yeux céruléens, grands ouverts et francs, qui souriaient plus intensément encore que sa large bouche aux lèvres fines et aux dents parfaites, éclatantes. La force physique de Butch, large d’épaules, le torse bombé, ne gâtait sa grâce d’aucune rudesse car les proportions étaient parfaites ; ce que le muscle aurait pu créer d’épaisseur excessive était contrebalancé par la taille haute et la finesse des jointures et des articulations. L’airain de ses courbes puissantes et harmonieuses était rehaussé par l’ondoiement doré de quelques poils sur le torse et les avant-bras. Le visage de Butch était lui-même tout simplement parfait, presque androgyne tant la beauté en était surhumaine, et en même temps aucune de ses expressions ne trahissait jamais le moindre écart du plus mâle et du plus volontaire tempérament. Ses mains aristocratiques, dont la force n’aurait pas été acquise à des travaux dégradants mais à la pratique régulière d’un noble exercice, avaient des gestes à clouer une jeune femme sur son banc solitaire, comme une lance la perçant de part en part. Quand, dans un état quasi hypnotique, Géraldine regardait Butch évoluer sur sa planche, défiant les rouleaux mastodontesques et se servant de leur force brute pour réaliser avec la plus grande facilité les acrobaties les plus éblouissantes, des larmes lui venaient aux yeux, de joie pure et de transport sans pareil, qu’elle s’obligeait avec peine à retenir afin de ne pas attirer l’attention sur elle et se rendre ridicule.

En somme, pour cette provinciale française un peu insignifiante qui avait débarqué à Wabazzoo par hasard, Butch était bien plus qu’un homme ; c’était, on trouve le mot sous sa plume, un ange. Mais, comme tous ou la plupart des anges qui font du surf, c’était un ange déchu. Le journal de Géraldine, on le verra, ne laisse pas de doute à ce sujet.

Et comment, en effet, un tel prodige d’homme aurait pu ne pas goûter à ces fruits que le commun des mortels convoite tout en dénonçant ceux qui, mieux favorisés de la fortune, les cueillent ? Quand un de ces êtres favorisés apparaît sur la terre, les femmes l’entourent et créent pour lui un scénario du monde dans lequel l’objet de leur attention a tous les droits, ou du moins a droit à toutes leurs faveurs. Aux yeux médusés de ceux à qui elles ont l’habitude d’opposer les manœuvres dilatoires et les obstacles, même les plus délicieux, de la pudeur féminine, il semble qu’avec un homme tel que Butch elles ne soient plus capables de se souvenir de ce trait pourtant si essentiel de leur nature.

Pour faire court, Butch en était arrivé à une certaine lassitude. Il était mûr pour s’éprendre à la folie de quelqu’un comme Géraldine, de même que l’innocente Géraldine était mûre pour se donner à quelqu’un comme Butch. Par ailleurs, même si ce n’est pas l’objet de notre histoire, les conquêtes délaissées de Butch étaient mûres pour les geeks et braves garçons de l’université tout comme ceux-ci étaient mûrs pour ces marchandises de seconde main.

Après avoir tenté de donner une idée de l’essence même de Butch, de sa quintessence de surfeur blond et beau à mourir, il est un peu navrant, un peu honteux, d’avoir à compléter le tableau par les vulgaires contingences de sa vie sociale, mais c’est nécessaire pour ce qui va suivre – qui se passe aussi, en partie, dans ce bas monde, d’autant plus que Butch n’allait pas tarder à montrer à Géraldine ses attaches avec le monde dans ce qu’il a peut avoir de bas. Butch, donc, étudiait, à l’université de la grande ville, la littérature comparée. Que mon lecteur, et surtout ma lectrice, ne soient pas trop vite charmés par ce fait, car l’intérêt de Butch pour la littérature en général et la littérature comparée en particulier était à peut-être nul. Cela dit, comme il avait choisi cette voie pour le temps libre qu’elle lui laisserait et par souci de ne se lier à aucune activité pratique dès les études, il y a, je le reconnais, de quoi être charmé car cela montre un grand attachement à ne rien faire – ce qui est digne de l’essence d’un beau surfeur blond. C’est pourquoi ses études étaient médiocres ; elles lui permettaient d’occuper de manière aristocratique et planchiste le temps – qui ne revient jamais – de la jeunesse.

Butch vivait tantôt chez ses parents à Wabazzoo tantôt chez ses amis Kurt et Mitch, deux étudiants originaires de l’arrière-pays, où ils avaient vocation à retourner après quelques années par la case université, sans diplôme. Kurt et Mitch occupaient en colocation un petit appartement en centre-ville et partageaient avec Butch les passions du surf et du cannabis.

L’école française était située en face d’une autre école pour les familles australiennes – étant entendu que les Australiens n’envoient pas leurs enfants à l’école française. Les parents de Butch avaient également une fille, Clara, bien moins âgée que son frère et qui se trouvait être élève dans cette dernière école. Du jour où Géraldine entendit Butch appeler sa sœur : « Hé, p’tite sœur, ici ! » à la sortie de l’école, où il l’attendait dans sa Porsche rouge pour la ramener chez eux ce jour-là, ses moindres moments de solitude ne furent plus occupés que par l’image du surfeur. Que Butch eût accompli ce devoir fraternel lui semblait adorable.

Ils ne s’étaient encore jamais parlé. C’est Butch qui aborda Géraldine, seule sur son banc, peu avant qu’elle s’apprêtât à rentrer chez elle, un soir de ciel couleur de violette.

« Je t’ai vue devant l’école française l’autre jour. (La conversation étant en anglais, qui ne connaît pas – quel langage intelligent – la distinction du « tu » et du « vous », je fais comme si ceux qui parlent anglais s’adressent par « tu » plutôt que par « vous », pour habituer mon lecteur à prendre cette habitude, qui restera toujours choquante autrement.) Tu es prof là-bas ? Tu es française ?

– Oui.

Géraldine rougit. Avait-elle jamais imaginé qu’un tel moment arriverait ? Elle ne savait plus. Mais si quelqu’un lui avait dit que ce moment arriverait, elle aurait dit que ce serait le plus beau de sa vie. En même temps, les moments superlatifs sont forcément durs à vivre, sous un certain angle. Dans certaines circonstances, il semble que tant de choses doivent dépendre de petits riens que ces petits riens deviennent d’une pesanteur presque intolérable. L’extase d’être abordée par Butch ne parvenait à dissiper l’idée terrible que rien de ce qu’elle dirait ou ferait ne pourrait jamais intéresser un tel… surhomme.

Butch était habillé à la manière décontractée de ceux qui retournent de la plage, tee-shirt saumon délavé, bermuda noir, et il devait être pieds nus ou presque mais, comme il arrive habituellement avec ce genre d’Adonis, un rien l’habillait. Géraldine était quant à elle vêtue modestement mais non sans coquetterie, dans une robe légère à motifs floraux, sérieuse avec un je ne sais quoi de piquant en raison des quelques pans de peau qu’elle laissait voir.

Le fait qu’elle fût Française ne laissait pas Butch indifférent. Il ne savait pas exactement comment la juger. Elle n’appartenait à aucun cercle de sa connaissance, d’où il aurait pu tirer des conclusions quant à la place de cette femme dans le monde. Il ne pouvait pas non plus discerner, parmi l’ensemble des éléments qui se présentaient à son appréciation, ce qui relevait de la Française et ce qui appartenait à la personne. Par exemple, il ne pouvait dire si sa robe indiquait un statut estimable ou le contraire, ou encore si le fait de lire seule sur un banc était de mauvais aloi ou bien une pratique ordinaire chez cette nation (qu’il jugeait sur la foi de certains dires) intellectuelle, à laquelle s’adonnerait dans certaines circonstances, comme la chose la plus naturelle au monde, toute Française, même la plus frivole et la plus encline à jeter son livre par-dessus les moulins… Par ailleurs, la façon dont se conduisait à Wabazzoo une Française qui n’aurait pas eu le projet d’y faire sa vie offrait peu d’indices certains de ce que cette jeune femme était réellement, dans son milieu pour ainsi dire naturel. C’est de cette façon que je résumerais l’avantage d’une étrangère dans le jugement d’un homme dispos, et une partie non négligeable de la séduction qu’elle exerce, sans préjuger de ses atouts plus personnels.

Ce jour-là fut le premier dans la vie de Butch où il se félicita d’avoir suivi quelques cours de littérature comparée. La nationalité de Géraldine et le livre qu’elle tenait contre elle l’avaient incité à survoler le sujet de la littérature française. Il évoqua Émile Balzac, Honorè (sic) de Chateaubriand et quelques autres dont je préfère ne pas écorcher les noms, et le temps passa sans qu’ils s’en aperçoivent, tellement c’était délicieux.

Quand, parce que le rose du ciel était devenu pâle et que les premières étoiles clignotaient sur du velours gris de cendre chaude, ils durent se séparer, quitter ce banc, bercé par les palmes murmurantes, où leurs cœurs se reconnurent, il lui fit promettre qu’ils se reverraient, et ils se revirent.

Géraldine et Butch s’aimaient.

II

Butch aimait Géraldine parce qu’il avait suffisamment vécu, selon lui, et Géraldine aimait Butch car elle ne connaissait rien à la vie, selon moi.

J’ai pris un peu de temps pour situer cette idylle afin de rendre le contraste plus saisissant avec ce que Géraldine finit par découvrir, et je frissonne affreusement en pensant à la suite du journal de mon infortunée compatriote.

Butch emmenait ses conquêtes chez Kurt et Mitch pour commencer la soirée en fumant force joints de marijuana. La différence avec Géraldine c’est que, là où la soirée se terminait presque toujours pour ses autres conquêtes dans une chambre de l’appartement, à côté des rires et des cris d’oiseaux de ceux qui continuaient à fumer et à divaguer de l’autre côté de la cloison, Butch sortait quelque part avec Géraldine, ce qui était lui témoigner un certain respect, je trouve. Toutefois, elle connut elle aussi, à plusieurs reprises, les chambres de l’appartement ; je demande pardon à mon lecteur pour ces détails scabreux, mais tous ces faits ont quelque importance pour la compréhension de ce qui suit. Les unes prenaient part à ces séances en acceptant les joints qui tournaient, les autres non. Géraldine ne le souhaita pas mais quand plusieurs personnes fument des joints dans un espace clos, il se produit un effet que l’on appelle, je crois, l’effet aquarium, qui fait que même ceux qui ne tirent pas sur les joints n’en ressentent pas moins quelques effets plus ou moins atténués.

Dans un premier temps, Géraldine imputa certaines conduites mystérieuses de son compagnon à l’effet aquarium : elle crut que le témoignage irrécusable de ses sens était en réalité le résultat d’une altération de sa faculté de penser sous l’effet de la fumée cannabique.

Un soir, après une séance d’aquarium, alors que les deux amants marchaient bras dessus bras dessous dans la rue, ils passèrent devant une impasse où un clochard était en train de s’aménager un coin pour la nuit. À quelques pas de là, Butch dit qu’il préférait tout compte fait se rendre dans une discothèque un peu plus excentrée. Il conduisit donc Géraldine à la voiture, qui n’était alors guère éloignée, et lui demanda de l’attendre à l’intérieur quelques instants. Quand elle lui demanda ce qu’il comptait faire, il répondit seulement qu’il ne serait pas long. Il ne le fut pas trop, en effet, bien que Géraldine appréciât peu d’être laissée seule, et à son retour n’en dit pas plus. Butch se regarda dans le rétroviseur, comme quelqu’un qui souhaite vérifier l’état de ses cheveux, et s’essuya les lèvres d’un revers de main. Géraldine crut voir des traces d’humidité rouge sur le dos de la main, avant qu’il fouille avec dans sa poche. Il n’avait pas de blessure aux lèvres. Les notions particulières de Géraldine concernant l’effet aquarium sur elle semblent dater de ce moment. Butch était par ailleurs devenu particulièrement enjoué.

Un autre soir, au cours d’une nouvelle promenade nocturne, en cherchant son paquet de cigarettes dans son blouson Butch fit tomber un objet. Il ne parut pas le remarquer tout d’abord mais quand Géraldine se baissa pour ramasser l’objet, qui avait roulé de son côté, Butch la tira brusquement par le bras, l’immobilisant, et se pencha lui-même pour ramasser l’objet et le remettre dans sa poche, en un éclair. Géraldine ne souhaita pas l’interrogea. Elle avait cru voir que l’objet était une seringue mais la tête lui tournait un peu, après l’aquarium.

Une autre fois encore, alors qu’ils se rendaient à un café-concert, Butch changea de nouveau brusquement d’avis après qu’un mendiant aborigène leur demanda l’aumône et dit à Géraldine de l’attendre. Quand il revint, il était particulièrement en verve.

En outre, son comportement chez elle était parfois énigmatique, et même peu respectueux. Une nuit, alors qu’ils dormaient ensemble, il sortit sans rien dire. Se réveillant quelques instants plus tard, elle fut surprise de ne pas le trouver à ses côtés. Elle écouta le silence pour savoir si Butch se trouvait dans une autre pièce mais l’appartement était vide. Il finit par rentrer, la nuit même, et quand, alors qu’il se recouchait, Géraldine lui demanda pourquoi il était sorti, il répondit qu’il était allé acheter de l’herbe – alors que deux sachets pleins étaient en évidence sur la table de la chambre. Le lui faisant remarquer, elle s’entendit répondre je ne sais quoi au sujet d’une demande pressante de Kurt et Mitch. Butch était très excité et sut faire oublier l’incident. Cela se produisit cependant à plusieurs autres reprises, et même de manière presque régulière, sans préjuger des fois où Butch serait sorti sans que Géraldine s’en aperçoive.

Mais en accumulant ces faits et d’autres qui se trouvent en réalité épars dans le journal de Géraldine ou bien même ne furent pas du tout consignés – et ce n’est que plus tard que le journal en parle, quand la vérité les fit revenir à la mémoire de Géraldine –, je me rends compte que je donne une idée fausse des jours que vivait le jeune couple au début de leur idylle. C’était un couple qui faisait plaisir à voir. Géraldine était épanouie, Butch plus beau que jamais. Qui plus est, il y a dans ces couples « exotiques », entre individus de cultures différentes, quelque chose qui en rehausse l’éclat, soit que cela parle à notre nature d’hominidés, pour qui l’exogamie féminine était la règle, soit que l’on y voit les conditions d’un élargissement de l’horizon intellectuel de l’humanité.

Géraldine fut présentée aux parents de Butch. Sachant, comme nous l’avons vu, que Butch possédait une Porsche alors qu’il n’avait aucun revenu, on se doute du statut de son père. Celui-ci n’était guère enchanté à l’idée que Butch se liât de manière durable à cette petite Française – il avait plus d’expérience que son fils en matière de jugements sociaux – mais il n’était pas non plus mécontent à l’idée que Butch nourrisse enfin des sentiments compatibles avec l’établissement d’une relation stable ; en d’autres termes, il misait sur un échec de cette première tentative sérieuse, échec que viendrait effacer le succès d’un attachement durable avec un meilleur parti.

Géraldine continuait d’enseigner à sa petite classe. Butch avait repris de manière plus assidue le chemin des cours universitaires, tout en continuant le surf, et ils se retrouvaient sur la plage où leur couple donnait une approximation intéressante de l’Éden primordial, bien qu’il ne manquât pas de jeunes femmes pour dénigrer le physique ou, plus globalement et plus essentiellement, le glamour de Géraldine. Pourtant, encore une fois, le fait qu’elle fût française empêchait ces jeunes femmes australes de mesurer toute l’étendue de la péquenauderie qu’elles cherchaient en Géraldine, faute de connaissances suffisantes sur notre pays pour pouvoir faire la part des choses. Le meilleur moyen, pour celles qui ne craignaient pas les partis-pris extrêmes, d’écraser Géraldine par un jugement définitif sur sa péquenauderie, était d’imputer l’attribut honteux à tout Français et toute Française.

Un jour, alors que sa classe fut annulée en raison d’une grève des enseignants de l’école française (oui, en Australie aussi), Géraldine retourna chez elle. S’étant tout d’abord dirigée vers le frigidaire pour y déposer des courses qu’elle avait faites sur le chemin, elle y trouva deux seringues, l’une remplie d’un liquide rouge comme du sang et l’autre contenant quelques gouttes d’un liquide incolore.

Il est temps de révéler au lecteur le secret abominable de la vie de Butch, dont ce n’est pas sans raison que j’ai tu le nom de famille jusqu’à présent et que je continuerai de le taire dans la suite, car s’il est un nom sous lequel cet individu doit être connu du public, c’est celui de vampire de Wabazzoo !

Butch avait conclu un pacte avec le diable. Mais ce que nos ancêtres appelaient le diable et les démons n’est autre qu’une forme de vie extraterrestre intelligente originaire de Mars. Peut-être qu’un jour les deux races se reconnaîtront mutuellement et que la paix s’établira entre elles, mais nous n’en sommes pas encore là puisque aujourd’hui l’humanité ignore l’existence même des Martiens.

Les Martiens vivent depuis deux mille ans sous la surface de leur planète en raison d’une maladie de la peau d’origine artificielle qui les rend très sensibles à la lumière du soleil et autres rayonnements. Ils firent disparaître toute trace de leur civilisation à la surface afin de ne pas attirer l’attention de l’humanité, craignant que leurs nouvelles conditions de vie souterraines, concomitantes avec le libre développement de la race des hommes à la surface de leur planète, ne les place un jour en situation d’infériorité et que les Terriens cherchent à en profiter. Ils restent à ce jour très en avance sur nous mais leur inquiétude n’a pas pour autant diminué, car ils estiment que nous progressons plus vite qu’eux. Ainsi, lorsqu’ils croisent les courbes respectives de développement technologique des Martiens et des Terriens, ils se voient un jour dépasser par nous.

Les Martiens maîtrisent le voyage spatial et ont envoyé plusieurs missions scientifiques sur la Terre au cours des derniers millénaires ; toutes devaient rester secrètes mais quelques-unes n’ont pu éviter d’être exposées au regard des hommes, ce qui a engendré, nous l’avons dit, de multiples spéculations de théologie et démonologie, faute pour les témoins de comprendre de quoi il s’agissait.

Butch était le collaborateur de l’une des dernières missions martiennes en date. Du fait de leur maladie dermatologique, les Martiens ne se déplacent qu’avec difficulté hors de leurs souterrains. Ils se couvrent d’armures anti-rayonnements mais celles-ci n’ont qu’un effet restreint et ils doivent donc calculer leurs sorties à la minute près, tout en sachant que le moindre déplacement physique entraîne un certain taux d’exposition ainsi que des lésions, voire des séquelles irréversibles. C’est pourquoi ils se servent de balises grâce auxquelles ils peuvent projeter des hologrammes sur la Terre, ce qui leur permet d’établir la communication sans avoir à se déplacer physiquement. Il suffit de sept balises bien réparties pour envoyer des hologrammes sur n’importe quel point de la Terre. Les balises sont des structures miniaturisées transportées par microcapsule et qui doivent être renouvelées de temps en temps.

S’agissant de Butch, les Martiens le contactèrent pour la fourniture d’échantillons biologiques. Les scientifiques martiens sont très demandeurs de sang humain pour leurs expériences ; ils pensent en effet pouvoir, à partir de notre sang, développer des sérums et des onguents qui leur permettraient de mieux résister aux rayonnements. Ils y travaillent depuis très longtemps, sur la foi de quelques données anciennes leur semblant prometteuses. Ils n’ont jamais exigé des volumes de sang très importants – sauf à certains moments de l’histoire, comme pendant la civilisation aztèque, où toute la caste sacerdotale semble avoir été impliquée dans le trafic de sang avec les Martiens –, soit parce qu’ils parviennent à travailler de manière satisfaisante à partir d’échantillons peu nombreux, soit parce qu’une collecte plus importante leur est difficile à organiser, en fonction de leurs contraintes.

Ils entrèrent en contact avec Butch quand celui-ci avait douze ou treize ans. Butch reçut dans sa chambre la visite d’un hologramme martien. C’était une forme humanoïde de haute taille entièrement couverte d’une sorte de chitine noire iridescente, avec des lunettes aux grands verres irisés qui donnaient à sa figure l’aspect d’une tête de mouche. Le Martien, qui s’appelait ()˅(), déclara exaucer les vœux et demanda à Butch s’il souhaitait avoir du succès avec les femmes :

« Mais il faudra, ajouta-t-il de sa voix sépulcrale, que tu acceptes de rendre le moment venu un petit service en échange, dans quelques années. »

Cette clause que je souligne en la mettant, elle seule de tout le discours du Martien, en style direct, était en réalité perdue au milieu de l’étalage des avantages dont Butch bénéficierait ; c’était en quelque sorte l’équivalent des clauses en petits caractères de nos contrats commerciaux et Butch, comme de nombreux humains en présence de contrats, consentit sans savoir exactement à quoi. Le Martien alors le pria d’avancer le bras dans le halo de l’hologramme, s’en saisit de sa longue main gantée de noir et lui injecta par seringue hypodermique un liquide dans le pli du coude, avant de lui dire au revoir.

La beauté surhumaine de Butch fut le résultat de cette injection martienne. Au lieu de devenir un grand escogriffe maigre et pâlichon, il se métamorphosa en Adonis à la puberté. Tous les défauts génétiques et développementaux furent corrigés lors de la croissance pour donner un individu supersymétrique de proportions parfaites et présentant à l’état pur les traits physiques qui, selon le programme génétique féminin façonné par l’évolution, la conduisent par le bout du nez. Butch put alors s’embarquer pour Cythère.

Lorsque sa croissance fut pleinement achevée, l’hologramme martien réapparut, et sa voix était toujours aussi caverneuse :

« Le sérum de correction robo-désoxyribique a pleinement fonctionné. Pour que son effet soit à présent maintenu, il est impératif que tu absorbes régulièrement du sang humain. Le service que nous te demandons ne sera donc pas très onéreux pour toi, dans ces circonstances, car il s’agit de nous réserver une part de ce sang. Je viendrai chercher ta collecte de la même manière que je suis venu la dernière fois et que je viens cette fois-ci. Les échantillons doivent provenir d’individus différents. À chacune de mes visites, je te laisserai une ampoule de sérum amnésique que tu appliqueras en tant que de besoin aux personnes à qui tu auras prélevé leur sang ; elles oublieront sous l’effet de ce sérum les quelques minutes précédant l’injection, c’est-à-dire l’opération de prélèvement. »

Butch crut devenir fou d’angoisse et de désespoir. De ce jour, les plaisirs de Cythère étaient empoisonnés pour lui ; non qu’il y renonçât, mais toutes les fois qu’il s’y adonnait, lui revenait en mémoire l’image du Martien à tête de mouche. Cependant, l’hologramme ajouta les paroles suivantes :

« Ce service est temporaire. Lorsque nous serons suffisamment approvisionnés, nous te laisserons une fiole de superbreuvage qui fixera l’effet du sérum robo-désoxyribique dans ton profil génétique et tu n’auras plus besoin de sang. Nous sommes conscients de la peine que nous te causons mais nous devons nous assurer que tu nous rendras ce petit service en échange des bienfaits dont nous t’avons couvert. »

Butch fut obligé de se rendre à l’évidence quand, quelques jours plus tard, il fut saisi par des crampes dans tous les membres accompagnées de nausées et suffocations. Dans un miroir, il crut voir ses traits pâlir et maigrir, ses cheveux ternir, ses bras musclés s’amenuiser, l’ensemble des traits du visage prendre un aspect qui lui parut affreux et qui était le visage qu’il aurait eu sans le sérum martien. Son corps retrouva son équilibre au bout de quelques instants et n’avait rien perdu de sa beauté, mais il comprit de quoi son malaise était l’avertissement, et se détermina à chercher du sang.

Il fit son premier essai sur une conquête. Quand elle fut endormie, il la bâillonna, la ligota et lui plongea une seringue dans le pli du coude. La jeune femme voulut crier et se débattre, mais d’abord le bâillon puis les liens rendaient ces efforts inutiles. Butch était excessivement nerveux. Il cassa l’aiguille de la seringue dans le bras de la pauvre, convulsionnée, et dut s’y prendre à plusieurs reprises ; sa victime finissant par s’évanouir, il put procéder plus confortablement. Après avoir pompé le sang et se l’être injecté, il transféra le contenu de l’ampoule martienne dans une nouvelle seringue et administra la dose prescrite. Il nettoya les plaies du bras de la jeune femme, la débarrassa du bâillon et des entraves, et la réveilla :

« Encore ? Quel homme ! », dit-elle quand elle reprit conscience. Le sérum d’amnésie était efficace. La jeune femme ne remarqua ses plaies que le lendemain et ne sut comment les expliquer.

Butch acquit du chloroforme auprès d’un employé d’officine corrompu. Son utilisation ne rendait d’ailleurs pas superflue celle du sérum d’amnésie car il fallait effacer le souvenir du chloroformage, afin que celle-ci se réveille sans aucun souvenir de son agression.

La principale problématique pour Butch était le renouvellement quasi permanent des victimes, à la fois pour les échantillons à destination des Martiens, selon la consigne de l’hologramme, et, dans une moindre mesure, pour ses besoins propres car il ne souhaitait pas anémier ses victimes, de crainte d’attirer l’attention. Il devait leur laisser assez de sang et laisser à celui-ci le temps de se reconstituer. Son donjuanisme était donc tout à fait approprié aux nécessités de la collecte. Toutes ses conquêtes donnèrent du sang, ainsi d’ailleurs que tout son entourage, chloroformé, pompé, amnésié…

Le bassin de sang – comme on parle de bassin d’emploi – s’assécha quand il rencontra Géraldine et qu’ils formèrent un couple stable. Car il fut, dit-on, relativement fidèle et, quand il ne le fut pas, il avait certainement l’excuse de la collecte de sang. Il se rabattit sur les clochards. Outre le fait que ce sont des proies faciles et que les conditions de la vie sociale ainsi que la vie errante des hobos assurent un renouvellement satisfaisant de ce genre d’individus dans nos villes, un autre facteur contribuait à rendre un tel choix évident. Ses activités occultes étant devenues le quotidien nocturne de Butch – il devait absorber du sang une fois tous les cinq jours environ et le Martien récupérait une pleine seringue toutes les deux semaines –, il chercha le moyen de rendre l’opération plus rapide et, s’il ne pouvait se passer de l’injection hypodermique dans le cas de la part martienne, il était possible de simplifier le prélèvement de sa propre part, en buvant le sang à même une plaie ouverte. C’est pourquoi il prit l’habitude de s’en prendre à des clochards, dont il calculait que les plaies anormales et par eux inexplicables prendraient bien plus de temps pour alarmer l’opinion publique, soit parce que ces victimes ne demanderaient pas de soins soit parce que les services qui les traiteraient prêteraient peu d’attention à de telles blessures parmi toutes les autres atteintes corporelles dont souffrent ordinairement ces parias. C’est ainsi que Butch prit l’habitude de pratiquer sur ces malheureux des actes d’une barbarie sans nom.

De temps à autre, il perdait l’ampoule de sérum d’amnésie ou la seringue qui le contenait. Dans ces cas-là, il jugeait prudent de tuer ses victimes. Pour ne pas avoir à en tuer plus d’un avant de récupérer une nouvelle ampoule, il cacha tout d’abord le cadavre dans le coffre de sa Porsche et allait assouvir dessus ses besoins en sang. Mais le sang d’un corps en train de pourrir lui était dégoûtant et il se jura de faire attention à ne plus perdre l’ampoule. Cela continua d’arriver et, un jour, il préféra tuer de nouveaux clochards plutôt que de boire du sang de cadavre.

III

Quand Géraldine découvrit les seringues dans le frigo, elle crut tout d’abord que Butch non seulement fumait des joints mais se piquait aussi à l’héroïne. En réalité, celui-ci devait rencontrer le Martien le soir-même. Quand Géraldine était sortie, il avait mis au frigo la seringue de sang prélevé la nuit ainsi que la seringue avec les dernières gouttes de sérum d’amnésie, car en ces jours de grande chaleur, ()˅() lui avait conseillé de garder dans la mesure du possible les produits au frais, et il n’avait pas trouvé le temps d’acheter une glacière qu’il aurait pu cacher.

Quand elle rentra à l’improviste, il était en train de fumer un joint en écoutant de la musique au casque, si bien qu’il ne l’entendit pas. La voyant entrer dans le salon, les traits décomposés, avec les deux seringues à la main, il pâlit. Il crut que raconter des craques sur une addiction à l’héroïne serait d’un à peine meilleur effet que la vérité. En outre, il était amoureux et, quand ce moment critique arriva, il se dit qu’en amour on partage tout et que Géraldine le soutiendrait moralement.

Il lui révéla donc ce qui a été relaté dans les pages précédentes. Certains éléments du journal proviennent sans aucun doute de conversations de Butch avec l’émissaire martien, source indirecte des connaissances consignées dans le journal de Géraldine au sujet de l’histoire de Mars. Ces confidences du Martien semblent montrer qu’il avait pleinement confiance en la loyauté de son collaborateur – mais au terme de leur collaboration ?…

Quand elle cria qu’elle ne croyait pas un mot de ces absurdités monstrueuses, Butch lui dit que les héroïnomanes ne mettent pas de sang dans une seringue. Il insista sur le fait que tout cela se résumait à quelques prises de sang par ci par là, en réalité sans préjudice pour personne, et qu’il serait bientôt dégagé de toute obligation, ayant la promesse du Martien ; tous les deux oublieraient alors ce mauvais rêve. Il se garda cependant d’évoquer les morts qu’il avait sur la conscience et, du reste, ces morts le hantaient à peine car un clochard est par définition socialement mort et la vie de l’homme est très sociale.

Le soir venu, Butch cacha Géraldine dans un placard de leur chambre, chez les Howard, où il donna rendez-vous au Martien pour la seringue de sang. Les Martiens avaient en effet établi un contact télépathique avec leur collaborateur pour fixer leurs rendez-vous à la convenance de celui-ci, car il était le mieux à même de juger du lieu et de l’heure où le tribut se ferait le plus discrètement. Quand Géraldine vit le Martien à tête de mouche, dans son halo bleu, tendre une longue main gantée pour recueillir la seringue, elle dut se rendre à l’évidence, et s’évanouit.

Cela peut surprendre le lecteur mais ces faits incroyables, et leurs possibles implications pour l’avenir de l’humanité tout entière, n’empêchèrent pas la vie de suivre son cours. Il fut tacitement convenu entre les deux amants qu’ils n’évoqueraient plus ces faits jusqu’à ce que Butch annonce à Géraldine qu’il était libéré de ses maudites obligations.

Or il se trouve que le programme scientifique martien subit d’importantes modifications à peu près au même moment : les responsables du programme décidèrent que le sang ne leur suffisait plus et qu’il leur fallait des cadavres. ()˅() fut chargé d’informer leur collaborateur :

« La fin de notre collaboration approche, dit-il à Butch lors de leur rencontre suivante. Tu seras bientôt libre de toute obligation, ta dette envers nous sera purgée, nous allons être quittes. C’est la dernière étape, et la plus courte, du service que nous te demandons. Il nous faut à présent des corps humains pour l’avancement de la science. Nous sommes à l’aube d’avancées scientifiques majeures, dont les retombées se feront sentir jusque sur la Terre et aux confins de l’univers, et nous comptons sur toi. »

Butch hochant la tête, le point le plus important pour lui étant que la fin de cette collaboration était proche et que le breuvage fixatif lui serait bientôt donné, le Martien poursuivit :

« Notre technologie de téléportation n’en est qu’à ses premiers pas. Nos halos hologrammatiques sont capables de transporter de petits objets tels que les seringues ou les poches de sang que tu nous as remises, mais nous ne pouvons transporter sans altération profonde de la structure moléculaire un objet aussi volumineux que le corps humain adulte – car nous te demandons des corps adultes – et nous devons donc contourner cette difficulté. C’est pourquoi nous te demandons de préparer les corps de façon qu’ils puissent être transportés par le halo. »

Concrètement, Butch devait réduire les corps en morceaux : tête, mains, avant-bras, bras, pieds, jambes, tronc évidé, viscères séparés et empaquetés… Les morceaux seraient téléportés un à un. Rendez-vous fut fixé pour la semaine suivante.

Géraldine ne fut pas informée de ces nouveaux développements. Cependant, vers la fin de l’été, lors d’un nouvel épisode caniculaire accompagné de grève et d’un retour à l’improviste, elle découvrit, cette fois dans le grand freezer des Howard, à la cave, où elle l’entendit bourdonner depuis la buanderie alors qu’il était censé ne pas fonctionner, les Howard étant partis en croisière pour plusieurs mois, elle découvrit, donc, les morceaux congelés d’un corps humain. L’horreur de la situation, qu’elle n’avait que très imparfaitement refoulé de sa conscience, lui revint, décuplée par cette nouvelle découverte, et elle fut secouée d’une longue crise de larmes. Tandis que Butch fumait un joint dans le jardin des Howard.

La crise passée, elle remonta et, le trouvant dans le salon, lui dit :

« Je viens de voir ce que tu as mis dans le freezer de la cave. »

Les traits de Butch se figèrent.

« Qui est-ce ? demanda Géraldine.

– Personne. Un clochard. Ils me l’ont demandé. C’est bientôt la fin.

– Tu l’as tué ?

Butch répondit qu’il était obligé. Et que ce n’était pas si grave. Un clochard, qui le pleurerait ? Personne ! Et qui sait si ce pauvre type n’avait pas eu de toute façon l’intention de se suicider, tellement sa vie était misérable ? On pouvait d’ailleurs même dire que Butch avait rendu un service à la société : Géraldine se rappelait-elle ce sale clochard qui l’avait insultée quand elle refusa de lui donner de l’argent ? C’est elle-même qui l’avait raconté à Butch. Ces gens étaient une nuisance. Il en avait déjà tué quelques-uns auparavant, quand il avait été forcé de le faire pour avoir égaré le sérum d’amnésie ; il ne pouvait prendre le risque d’être dénoncé.

Mais Géraldine ne pouvait admettre ses raisons. Elle éprouva une immense lassitude. Les rêves dont elle avait cru qu’ils étaient en train de se réaliser, s’étaient transformés en cauchemar inimaginable, et le bonheur ne serait plus, à jamais, qu’une vaine apparence plus intangible encore qu’un rêve… Dans l’illusion même du foyer heureux, il y aurait toujours une chambre obscure visitée par un homme-diptère abominable, une cave où sont gardés au frais, entre les bonnes bouteilles, les débris d’un cadavre… Le seigneur de ce royaume, le beau surfeur blond de Géraldine, devenu époux et père, respecté, admiré, boirait à la santé de ses invités en levant non pas un verre de vin mais un verre de sang… À nouveau, elle ne put contenir ses larmes. C’en était trop. Elle ne pouvait plus ignorer la cruelle ironie de ce Destin qui se jouait de ses plus profonds, purs et nobles sentiments. S’il n’y avait eu que l’aquarium et la bestialité de l’acte dans une chambre puante à peine séparée de colocataires intoxiqués dont l’hilarité était provoquée sans doute davantage par la malveillance que par les phrases sans queue ni tête qu’ils échangeaient, elle l’aurait surmonté, elle l’avait déjà surmonté, elle avait tendu la main à l’archange tombé dans la fange et l’avait élevé à elle sur un nuage doré pour contempler le mystère de la vie qui les purifierait tous les deux. Mais ça, ça ! le sang, la mort, les agressions, le corps en morceaux, les conciliabules avec un monstre horrible, les Martiens responsables du charme irrésistible de son beau surfeur blond… Où était le nuage doré, où le mystère purificateur ?

Elle comprit qu’il lui fallait prendre une résolution radicale qui rachèterait l’attentat de sa vie contre les rêves de sa prime jeunesse innocente. Attendre le bon vouloir des extraterrestres et prétendre ensuite refermer l’épisode comme une parenthèse sans conséquence leur laisserait sur la conscience un énorme sentiment de culpabilité, le souvenir ne s’effacerait jamais et empoisonnerait leur vie comme une tumeur, toutes les apparences seraient assombries et rendues mélancoliques par le secret de leur âme. Non, elle devait provoquer la crise salvatrice, effacer la souillure de l’abomination pour être capable de se dire à nouveau : « Je n’ai pas trahi mes rêves, ils me rendront heureuse. » Et il fallait dénoncer les Martiens à l’humanité.

Elle dit à Butch qu’il devait cesser de prendre du sang, accepter de redevenir ce qu’il était réellement, son vrai moi, renoncer à cette chimère qu’avaient fait de lui les Martiens poursuivant leurs propres fins égoïstes. C’était de la volonté délibérée de renouer avec son moi, avec son unicité qu’il devait attendre sa libération, et non pas du bon vouloir de créatures malveillantes qui s’étaient servi de lui. Seul un tel acte de foi en lui-même le rachèterait aux yeux de Géraldine, qui ne pouvait cesser de l’aimer, quoi qu’il fît et quoi qu’elle tentât elle-même contre ce sentiment, mais qui, au nom même de cet amour sans partage, de cette adoration qu’elle lui vouait et d’une vie commune à venir qu’elle souhaitait plus que toute autre chose au monde, lui demandait de reprendre son destin en main et de rompre son pacte avec le diable.

Butch eut peur, très peur. Savait-elle bien ce qu’elle disait ? Son accent ne laissait certes aucun doute quant à sa conviction ; il comprit que s’il refusait, s’il cherchait même seulement à opposer des raisons, le dernier fil qui les attachait l’un à l’autre se romprait immédiatement et irrémédiablement, tandis que ce fil pouvait encore servir au travail de renouvellement et resserrement de leur union pour des jours meilleurs. Il consentit.

Géraldine prit une semaine de congés pour aider Butch dans son sevrage, pendant lequel celui-ci resta enfermé. Il demanda que Géraldine le laisse seul dans la chambre au moment des crises. Les malaises violents qu’il avait déjà connus se manifestèrent de nouveau, d’abord fugaces, puis de plus en plus longs et de plus en plus violents. ()˅(), étonné de ne pas avoir de nouvelles au sujet de la dernière livraison, le harcelait télépathiquement, et Butch eut toutes les peines du monde à repousser les demandes d’entrée en communication ; il ne voulait pas le mettre au courant, de peur des représailles. Les crises approchaient de leur paroxysme, soumettant Butch à des extrêmes de malaise physique et moral, accompagnés de phénomènes en dehors des lois connues de la nature, comme quand il resta collé ventre au plafond pendant près d’une heure ou quand il tournoya au-dessus du lit comme un tourniquet, autour d’un axe qui traverserait son nombril, jusqu’à perdre conscience. Le sérum robo-désoxyribique se dégradait à grande vitesse et la chaîne ADN de Butch se restructurait selon son plan initial.

Lors de la dernière crise, il crut qu’il allait mourir mais, s’il devait mourir, il ne dirait rien. Il ne dirait rien à Géraldine tant que celle-ci ne l’aurait vu triompher, redevenu… redevenu ce qu’en réalité il n’avait jamais été puisqu’à douze ans il ne savait pas ce qu’il allait devenir et qu’après il était passé à autre chose.

« Géraldine ! », entendit Géraldine qui se mourait d’angoisse dans le salon. Elle entra dans la chambre.

Elle vit… là, quelqu’un.

« Oh… »

Butch, bien sûr, il avait réussi, s’était libéré. Les Martiens étaient joués. Ah, quel moment ! Pourtant…

Pourtant, Butch comprit, au premier regard de Géraldine sur son nouveau moi, ou sur son vrai moi, que rien ne serait plus comme avant. Géraldine n’a pas eu le temps de nous décrire le vrai moi de son beau surfeur blond. Butch vit son regard et comprit ; il fut mortifié jusqu’au plus profond de l’âme. Jamais son contact avec les Martiens n’avait été, en dépit des actes ignobles auxquels ils l’avaient contraint, aussi mortifiant pour lui que ce regard. Jamais il n’avait connu plus grande souffrance, plus grande honte, un tel anéantissement. C’était ce qu’il avait craint et cela venait de se réaliser. Tandis que Géraldine restait pétrifiée comme une porcelaine, le vrai Butch se leva, saisit sa planche de surf posée contre un mur dans un coin de la pièce et la lui lança à la tête. Elle tomba au sol, le crâne ouvert. Butch sortit en courant.

J’ignore si Géraldine avait parlé à Butch de son journal intime ; ce n’est indiqué nulle part. Il ne chercha pas, en tout cas, à le détruire avant de quitter les lieux. Géraldine mourut des suites de sa blessure mais pas immédiatement ; elle eut le temps de griffonner la fin de son histoire tragique dans les dernières pages de son journal, couvert de sang.

***

            En ce qui concerne la dernière scène de ce récit, je dois quelques explications au lecteur. Ce n’est pas ce qu’a consigné Géraldine Bouchaud, car ce qui se trouve consigné dans cette dernière page et demi, d’une écriture presque illisible, n’est très vraisemblablement pas la réalité. Géraldine explique en effet qu’elle a fait une chute et s’est ouvert le crâne contre la planche de surf. Tout me porte à croire qu’elle a cherché à disculper son compagnon, et la dernière scène est donc une reconstitution des faits par moi-même tels que je suis convaincu qu’ils se sont produits – si tout ce qui précède est véridique.

Les quelques lignes qui suivent ne sont pas non plus tirées du journal mais servent à compléter l’histoire de Géraldine et montrent en quoi les enquêteurs et moi-même sommes justifiés à rejeter la version de l’accident.

Les parents de Butch déclarèrent à la police de Wabazzoo, à la suite de la découverte chez elle du cadavre de Géraldine, que leur fils n’avait pas donné de nouvelles depuis plusieurs jours. Il est toujours recherché à l’heure actuelle et se cache probablement de la police. À supposer, bien sûr, qu’il soit reconnaissable.

La médecine légale a établi que la cause de la mort de Géraldine Bouchaud est une fracture du crâne et consécutive hémorragie à la suite d’un coup porté à la tête avec la planche de surf de Butch, retrouvée sur les lieux. L’hypothèse d’une chute mortelle sur un tel objet dans l’espace disponible de la pièce est hautement improbable.

Le journal de Géraldine Bouchaud a été examiné par les enquêteurs avant d’être remis à sa famille. Butch est le principal suspect. Il est également recherché, sur la foi du journal intime, pour plusieurs assassinats ainsi que diverses agressions de personnes sans domicile fixe. La partie des écrits de Géraldine évoquant une influence extraterrestre est imputée par les psychologues assermentés, s’agissant d’un sujet non prédisposé, aux conséquences de la consommation de cannabis, dans le cas d’espèce peut-être seulement passive, ce qui semble devoir appeler une réévaluation des effets du cannabisme passif en général.

Juillet 2017

L’Invasion martienne passe par la télé

Une nouvelle nouvelle

Cette nouvelle décrit un état de la société qui n’existe plus – ou n’existe pas encore. Elle aurait dû être écrite dans les années quatre-vingt ou quatre-vingt-dix, quand Internet et le multimédia n’avaient pas mis fin au monopole de la télévision.

I/ Un cauchemar

Depuis l’âge de huit ans, Jérôme Prunier ne regardait plus la télé. Il avait subi un traumatisme sévère lors du fameux incendie en direct des studios SubDelta. Ses parents et lui étaient, comme tous les soirs après le repas, assis dans leur salon devant l’écran de télé pour regarder le journal du soir quand l’incendie se déclara. Jérôme portait peu d’attention au programme mais il se conformait au rituel familial, décidé ni imposé par qui que ce soit, qui voulait qu’il fût assis avec ses parents devant la télé. Le jour de l’incendie, comme tous les autres spectateurs, il vit les flammes entourer soudainement la présentatrice, qui ne sembla pas le remarquer et poursuivit sa présentation. Elle annonça le reportage suivant et se tut, les caméras ne passèrent pas le reportage et le public horrifié vit les flammes dévorer la présentatrice, son veston s’enflammer, son visage fondre, les yeux tomber, des étincelles sauter et voler autour d’elle tandis qu’une armature électronique se faisait jour sous la peau dissoute.

C’est ainsi que le public découvrit que sa présentatrice préférée était depuis de nombreuses années un actroïde. Le scandale fut énorme. Les responsables de SubDelta expliquèrent comment leurs études avaient révélé qu’un actroïde réalisait deux fois plus d’audience qu’une présentatrice salariée sauf si le public était au courant, auquel cas l’audience de l’actroïde était deux fois moindre. Ils s’excusèrent et les choses en restèrent là, même si les pouvoirs publics annoncèrent et feignirent de travailler à un renforcement de la législation contre le travail au noir des robots.

L’immolation en direct de la présentatrice, doublée de la découverte que celle-ci n’était qu’un simulacre de vie, ébranla fortement les nerfs du petit Jérôme et d’autres enfants. Bien qu’il passât plusieurs années en thérapie de groupe, il ne put se résoudre, une fois quitté le foyer parental, à acheter une télé.

Car il avait en outre, à cause – je dis bien à cause – d’un certain professeur de lettres de son collège moins fataliste que les autres, développé une passion pour la poésie et les alexandrins, et cette passion malsaine lui rendait odieux les programmes télévisuels, pourtant perfectionnés par des décennies de pratique commerciale et de recherche scientifique. Clairement, ces programmes avaient atteint un tel degré de perfection formelle et de virtuosité technique que tous ceux qui étaient exempts de préjugés à leur encontre en étaient charmés au point de ne pouvoir comprendre un seul instant ceux qui ne partageaient pas leur jugement. Dans le meilleur des cas, ils haussaient les épaules. Mais Jérôme se tirait d’affaire en évoquant l’incendie des studios SubDelta et son traumatisme – et on le plaignait.

La poésie occupait une grande partie de son temps libre. Il perfectionna sa technique de longues années, jusqu’au jour où il jeta toute sa production passée ayant enfin réussi à dire en alexandrins quelque chose qui ne fût pas trop saugrenu. C’est alors qu’il nourrit l’espoir de séduire une jeune femme qui l’avait oublié depuis longtemps. Bien qu’elle fût mariée, avec quatre enfants, et vivait à Marrakech avec un ingénieur expatrié, il croyait qu’elle était encore vierge et pensait à lui comme il pensait à elle. Un jour, il lui envoya un de ses sonnets par e-mail et, ne recevant pas de réponse, il crut qu’il avait effarouché les chastes sentiments de la « demoiselle » ; cela le rendait encore plus passionné. Il était par ailleurs convaincu, tout en sachant que plus aucun éditeur n’acceptait la poésie, que cette passion traduite en vers rimés lui ouvrirait les portes de l’immortalité littéraire.

Autrement, pour gagner sa vie, il traduisait les brochures commerciales d’une société de composants électroniques.

Ses maigres revenus lui permettaient de louer une ancienne chambre de bonne sous les combles d’un immeuble de la capitale, où vivaient, comme dans de nombreux autres immeubles de ce genre, un mélange de bourgeois propriétaires et de locataires modestes, étudiants, cas sociaux… Il vivait solitairement dans sa chambre-salon plus cuisine et salle d’eau, ne désirant qu’une seule chose : lire de la poésie, écrire des vers. Et, comme nous l’avons dit, il n’avait pas de télé.

*

Il ne pouvait dès lors couvrir du bruit de son propre appareil celui des télés de ses voisins. Il n’avait pas non plus de radio, non pas à cause de son traumatisme mais là encore en raison de sa passion pour la poésie. Et il n’osait pas écouter de la musique car il avait remarqué que, lorsque cela lui prenait – et ses goûts penchaient vers les romantiques allemands –, le voisin du dessous, en représailles, passait systématiquement un disque de Mylène Kramer à très haut volume ; tandis qu’autrement ce voisin se contentait de regarder la télé.

Ce bruit de fond à peu près permanent, de jour comme de nuit, et de toutes parts, excédait Jérôme, car cela faisait fuir les Muses. Les bruits de la vie des gens, les conversations, le bébé du rez-de-chaussée, les enfants du troisième étage, ne le dérangeaient pas autant, voire pas du tout ; ce qui le révulsait profondément dans le bruit de la télé, c’était le caractère pour ainsi dire artificiel de ce bruit, entre le grésillement nasillard et le nasillement grésillé – ce bruit mis en boîte et qui se prolongeait indéfiniment en dehors de toute nécessité, pour couvrir le silence. Le bruit de la machine à couvrir le silence ! Ainsi se trouvait-il dans cette situation paradoxale qu’alors qu’il recherchait la solitude afin de pouvoir se consacrer à la poésie, sa solitude ne lui offrait nullement les conditions nécessaires pour cela ; et le temps passait, inexorable, sans qu’il pût déployer ses ailes d’albatros.

Plusieurs fois il essaya, à des heures indues de la nuit, de faire des remontrances à l’un ou l’autre, mais il comprit que c’était vain. Il s’était de son propre chef mis à l’écart du monde, il avait défié les mœurs de son siècle et son siècle le lui faisait payer. Il s’aigrissait, se morfondait, jetait ses ébauches à la poubelle, et seul l’espoir de l’immortalité littéraire l’empêchait de s’abandonner complètement au désespoir.

Il se rendit compte que ses quelques remontrances lui avaient attiré l’hostilité de ses voisins, mais il ne mesura pas à ses justes proportions l’étendue de celle-ci. Un jour, alors qu’absorbé par un prodigieux effort de concentration en vue d’appeler en lui le délire poétique il ne put rien écrire à cause d’applaudissements répétés en provenance d’un poste de télé voisin, il dut se décider à faire quelques courses. Ouvrant la porte, il se trouva nez à nez avec le voisin d’à côté, le cas social Angel Baston, qui se redressa brusquement comme s’il était en train de regarder par le trou de la serrure et s’exclama, confus à la manière de quelqu’un qui aurait été pris en flagrant délit :

« Ah ! Je crois bien que je ne remettrai pas la main sur cette pièce. Je pensais l’avoir vue rouler jusqu’à votre porte. Elle n’est pas entrée chez vous, par hasard ? Une pièce d’un euro… »

Jérôme répondit que non et son voisin rentra chez lui, non sans avoir cherché à jeter un coup d’œil chez Jérôme par-dessus l’épaule de ce dernier, comme s’il s’attendait à trouver sa pièce de monnaie collée contre le mur d’en face. Avant que la porte de son voisin se referme, Jérôme remarqua qu’Angel portait des pantoufles ; on aurait dit qu’il venait de sortir de son appartement pour ne pas se rendre plus loin que le palier. Il avait dû faire tomber la pièce de monnaie de sa poche en rentrant chez lui, s’était déchaussé et avait enfilé ses pantoufles avant de repartir chercher la pièce. Jérôme s’étonna tout de même de n’avoir rien entendu, cela se passant juste devant sa porte ; peut-être finirait-il par s’habituer au bruit du voisinage.

*

La froideur de ses voisins devenait glaciale et, tandis qu’ils ne se gênaient plus pour la lui témoigner, Jérôme crut percevoir qu’ils pâlissaient à vue d’œil, comme si cette froideur les rongeait de l’intérieur. Plus personne ne répondait à ses salutations dans les couloirs, la cour ou le hall d’entrée, et il s’apercevait qu’après son passage on se retournait pour le regarder avec désapprobation et murmurer dans son dos.

Peu de temps après l’épisode de la pièce de monnaie avec Angel Baston, en rentrant du travail un jour, il aperçut un groupe de résidents, plus pâles que jamais, qui s’était formé autour de son voisin, lequel parlait à voix basse mais en même temps de façon étrangement animée. Les autres voisins semblaient vouloir réagir vivement à ses paroles mais n’osaient pas non plus s’exclamer haut et fort et s’efforçaient de chuchoter leur étonnement et incrédulité. Quand ils virent Jérôme entrer dans l’immeuble, tous se dispersèrent sans un mot de plus. Jérôme fit comme s’il n’avait rien remarqué. De ce conciliabule il lui semblait avoir entendu, parmi les exclamations étouffées de ses voisins, les mots « …pas de télé ». Il lui arrivait de se dire qu’il devrait peut-être sacrifier l’immortalité littéraire pour reprendre place parmi les hommes et ne plus avoir à souffrir l’isolement et la paranoïa – mais, au fait, pourquoi tous étaient-ils devenus si pâles ?

Un ou deux jours plus tard, on sonna chez lui. Trois livreurs excessivement livides portaient un encombrant objet enveloppé dans du carton.

« Votre nouvel écran plasma extra large », lui dit l’un d’eux en tendant son carnet électronique pour signature.

– C’est une erreur, répondit Jérôme. Je n’ai rien commandé.

– Votre écran de télé, monsieur, répéta le livreur.

– C’est une erreur, je vous dis…

– M. Prunier, septième étage, porte gauche. Il n’y a pas d’erreur. »

Ce dialogue de sourds se poursuivit quelques instants, pendant lesquels Angel Baston entrouvrit sa porte pour observer ce qui se passait. Finalement, Jérôme referma la porte au nez des livreurs.

Mais le livreur principal avait mis son pied dans l’embrasure et Jérôme ne put donc fermer la porte. Il insista, cherchant à faire retirer son pied au livreur, mais celui-ci non seulement ne retira pas son pied mais passa en outre le bras dans l’espace resté libre et commença à tâtonner dans le vide cherchant à attraper Jérôme par les cheveux ou le gilet. Les livreurs poussèrent contre la porte, s’accompagnant de grognements sourds qui n’avaient plus rien d’humain, entrecoupés des mots « Pas de télé ! Pas de télé ! »

La main qui palpait l’air était désormais tuméfiée, des lambeaux en tombaient et des griffes lui avaient poussé. Jérôme résista tout d’abord contre la poussée mais, comprenant qu’il n’était pas de force à la contenir, il céda volontairement, ce qui culbuta les livreurs à l’intérieur de l’appartement. Leur apparence était devenue monstrueuse, il y avait dans leurs traits quelque chose d’affreusement bestial. Sans leur laisser le temps de se relever, il fuit, passant en coup de vent devant la porte d’Angel Baston. Ce dernier, qui avait subi la même transformation terrifiante que les livreurs, se lança à sa poursuite. Il le saisit par l’épaule mais Jérôme se délivra et, le tirant par le bras, l’envoya rouler dans l’escalier jusque sur le palier inférieur, d’où il ne se releva pas tout de suite, apparemment commotionné. Jérôme passa par-dessus son corps et dévala les derniers étages.

Dans la cour, il vit que la fenêtre de la concierge était entrouverte et voulut lui dire d’appeler la police et de se calfeutrer chez elle. Lorsqu’il poussa le battant de la fenêtre, ce qu’il découvrit dans la loge lui glaça le sang.

La concierge et son mari étaient assis dans leur canapé devant la télé. De celle-ci sortaient des tubes noirs à l’aspect de pattes de crabe dont les extrémités étaient enfoncées dans le crâne de M. et Mme Bacalhao. La télé ne diffusait aucun programme ; c’était devenu un bocal dont l’écran était l’une des faces et à l’intérieur duquel cette face permettait de voir, et ce que l’on voyait c’est que le bocal se remplissait petit à petit d’une bouillie sanguinolente qui semblait provenir du crâne des deux spectateurs par l’intermédiaire des tubes. L’écran était encastré, non plus dans un meuble pour télé, mais dans une sorte de crustacé géant, dont il constituait le ventre. Les antennes du crustacé papillonnaient dans les airs, témoignant de la satisfaction du monstre, tandis que d’ignobles bruits de succion, de bâfrement et d’éructations mal contenues accompagnaient la scène. M. et Mme Bacalhao, blêmes et immobiles, paraissaient hypnotisés, les yeux grands ouverts sur l’écran-bocal qui se remplissait de leurs cervelles.

Quand le monstrueux crustacé s’aperçut de la présence de Jérôme, dans sa contrariété il émit un couinement ignoble puis lança contre l’intrus cinq ou six tentacules. Jérôme fut porté dans la loge où les tentacules le forcèrent à s’asseoir sur le canapé, à côté de M. et Mme Bacalhao. Ce que voyant, le crustacé soupira d’aise, faisant cliqueter les cils de sa face, et pointa un tube digestif vers le cerveau de Jérôme. Celui-ci avait beau se débattre comme un diable, les tentacules le clouaient au canapé.

II/ La Réalité

Jérôme Prunier se réveilla en sursaut de cet affreux cauchemar. Il faisait jour, un peu avant l’heure habituelle de son lever. En ouvrant les volets, il vit la concierge, Mme Bacalhao, qui passait le balai dans la cour. Angel Baston parut également à ce moment-là. Il s’arrêta non loin de la concierge, qui lui donna le bonjour, mais il ne répondit pas. Mme Bacalhao dut penser qu’Angel Baston était absorbé dans de profondes réflexions, car il restait là, immobile et sans dire un mot. En même temps, Jérôme ne put s’empêcher de remarquer qu’Angel fixait la concierge des yeux, ce qui n’était pas peu étonnant pour un homme plongé dans ses réflexions, l’activité d’autrui étant plutôt de nature à empêcher l’esprit de se fixer sur une représentation interne qu’il cherche à retenir.

Et en effet les faits qui suivirent devaient donner raison à Jérôme, ainsi qu’à Mme Bacalhao au cas où celle-ci avait ressenti de la gêne à être dévisagée par le locataire qui n’avait pas répondu à ses salutations. Car les faits qui suivirent montrent qu’Angel Baston scrutait Mme Bacalhao avec une intention cachée. Quand cette intention se manifesta clairement, Jérôme crut qu’il ne s’était pas réveillé de son cauchemar.

Angel sortit un fusil à canon scié de sous son manteau et fit feu sur la concierge, dont le corps fut projeté contre le mur de sa loge. Un second coup de feu la décolla du mur éclaboussé de sang et l’envoya, tournoyant, dans les platebandes. Un troisième coup de feu atteignit M. Bacalhao, alarmé par le bruit et sortant de la loge en hâte, en plein ventre, et le quatrième lui fracassa la tête. Une autre tête vola en éclats lorsque la vieille Mme Eusèbe, du premier étage, parut à sa fenêtre pour déterminer la cause du remue-ménage.

Jérôme se précipita sur le téléphone et appela la police. Après que celle-ci eut maîtrisé le forcené, qui était sorti de l’immeuble et avait poursuivi le massacre dans la rue, elle établit qu’Angel Baston avait quitté son appartement sans fermer la porte derrière lui ni éteindre sa télé, allumée sur une chaîne de grande écoute.

Le lendemain, le voisin du troisième étage, M. Bernard, tuait sa femme et leurs deux enfants au couteau de cuisine. La police l’arrêta alors qu’il tentait de se frayer avec le couteau un passage à travers la porte de sa voisine de palier, Mlle Claude. Les corps des victimes furent retrouvés dans leurs chambres respectives. Dans le salon, la télé était allumée. M. Bernard n’avait jamais eu maille à partir avec la justice – seulement avec le fisc, une fois, pour des montants en définitive peu importants.

Que la télé fût allumée ne retint l’attention de personne et je crois même que les rapports de la police ne le mentionnèrent pas. Quand, le lendemain, c’est le voisin du cinquième étage, inconnu jusque-là des services de police, qui, après être allé chercher sa voiture au parking, entra dans une rue piétonne, fauchant des dizaines de passants, là encore la télé était allumée chez lui ; on ne fit guère plus attention au fait mais on commençait à se demander ce qui pouvait bien clocher dans cet immeuble, au 39 rue de la Grande Bouverie…

En revanche, quand les inspecteurs interrogèrent Jérôme chez lui, ils ne manquèrent pas de remarquer qu’il n’avait pas de télé. « Vous n’avez pas la télé ? » lui demanda l’inspecteur. Jérôme rougit et répondit que non, évoquant son traumatisme à l’âge de huit ans. Ces éléments furent consignés.

La police laissa ce soir-là quelques agents devant l’immeuble, au cas où. Ce fut une décision fort judicieuse car un véritable pandémonium se déchaîna la nuit dans l’immeuble. Toutes les portes s’ouvrirent en même temps et les voisins sortirent de leurs appartements, chacun armé, qui d’une perceuse électrique, qui d’un hachoir, qui d’un pistolet, qui d’un marteau, qui d’une scie, qui d’une hache d’incendie, et commencèrent à s’entretuer. Jérôme essayait de composer un sonnet dans sa chambre et trouva que le bruit dans cet immeuble devenait insupportable. Les hurlements et les coups de feu lui ouvrirent les yeux sur la nature du tapage. Il appela de nouveau la police. Les agents sur place étaient déjà en train d’intervenir. Aucune de leurs semonces n’étant suivie d’effets, ils durent massacrer tous les forcenés qui se précipitaient sur eux.

Au terme du carnage et de l’enquête qui s’ensuivit, il s’avéra que le seul résident qui n’avait pas été saisi de folie meurtrière cette nuit-là se trouvait être celui qui n’avait pas la télé.

*

Les Martiens furent satisfaits. Le test était concluant. Ils pouvaient désormais lancer l’opération à grande échelle.

Il faut savoir que, si la planète Mars nous semble déserte, c’est parce que ses habitants vivent sous la surface martienne depuis plus de deux mille ans, à cause d’une maladie de la peau qui les rend très sensibles à la lumière du soleil. Cette maladie était d’origine artificielle, un bacille créé en laboratoire, et c’est par accident qu’il contamina l’ensemble de la population en un rien de temps. La sélection naturelle ne put jouer car il ne restait plus d’éléments sains qui auraient pu se reproduire davantage que les autres et faire disparaître le bacille au fil des générations. Aucune mutation ne s’était non plus fait jour qui aurait rendu l’organisme immun.

Les Martiens, qui formaient une seule nation fraternelle, avaient dû enterrer leur civilisation pour se mettre à l’abri du soleil. Comme ils avaient observé qu’une forme de civilisation extramartienne encore primitive existait sur la Terre, ils préférèrent détruire toute trace de leur présence en surface, car ils pensaient que cette civilisation terrestre se développerait plus rapidement qu’eux-mêmes ne le pourraient dans leurs nouvelles conditions d’existence souterraines et qu’il ne fallait donc pas attirer son attention par des signes de vie intelligente, car si la civilisation des Terriens devenait un jour supérieure à celles des Martiens elle pourrait être dangereuse. Ils détruisirent donc toute trace matérielle de leur civilisation à la surface, et c’est pourquoi les Terriens appellent Mars la planète rouge, car les Martiens se servaient beaucoup pour leurs constructions d’une certaine brique de leur façon ; le sol martien est à présent recouvert de cette brique réduite en poussière. Ils asséchèrent quelques cours d’eau, les fameux canaux martiens, et dévièrent les autres de façon qu’ils coulent désormais sous la surface, dans le but également de ne pas éveiller l’attention par la présence d’eau liquide, source de vie.

Une grande partie de leurs recherches étaient destinées à trouver un remède à leur dégénérescence dermatologique mais ils n’avaient que fort peu progressé dans ce domaine. En revanche, ils découvrirent que l’atmosphère terrestre offrait un filtre qui réduirait grandement la nocivité de la lumière du soleil pour leur peau. C’est alors que naquit dans leur esprit le projet de coloniser la Terre pour y vivre une vie à l’air libre comme ils l’avaient connue sur Mars il y a bien longtemps.

Leurs scientifiques comprirent le profit qu’ils pourraient tirer de l’usage universel de la télévision sur Terre pour mener ce projet à bien. Ils eurent l’idée de projeter depuis Mars des messages subliminaux dans les images diffusées par les écrans de télé terrestres afin de manipuler le psychisme des spectateurs de façon à les transformer en machines à tuer. Si la manipulation mentale par le parasitage des ondes électromagnétiques terrestres pouvait être conduite à grande échelle, les humains s’entretueraient et la Terre deviendrait alors habitable pour les Martiens. Ils ne cherchèrent pas à induire un ou plusieurs humains à déclencher l’apocalypse nucléaire sur la Terre car ils n’étaient pas certains de l’effet des retombées radioactives pour leur propre santé. Il fallait que les humains se tuent proprement les uns les autres, dans une gigantesque mêlée d’où ne survivraient qu’un tout petit nombre d’individus, dont les Martiens disposeraient à leur convenance le moment venu. Les Martiens avaient conservé de l’époque de leur vie à la surface les archives de leurs technologies de transport spatial ; ils savaient donc qu’ils pourraient se rendre sur Terre.

Ils choisirent l’immeuble du 39 rue de la Grande Bouverie, à Paris, pour faire un test. Avec le résultat que l’on sait. La prochaine opération devait être à l’échelle de la planète tout entière afin de ne pas laisser une seule nation de la Terre le temps de comprendre et de débrancher les postes de télé, car alors cette nation pourrait créer des difficultés au débarquement des Martiens. Il fallait agir sans tarder car déjà les Terriens avaient envoyé sur Mars un ou deux joujoux en fer-blanc.

*

Pendant ce temps, sur la Terre, les rumeurs allaient bon train concernant les événements horribles qui avaient eu lieu au 39 rue de la Grande Bouverie. Il était indéniable que la seule personne à ne pas s’être transformée en berserk, Jérôme Prunier – ce qui est attesté par le fait que ce dernier appelait encore la police le soir du carnage –, avait déclaré quelques jours auparavant à la police qu’il n’avait pas la télé, et cela fut confirmé par sa famille. Mais comment la police aurait-elle pu faire le lien entre la consommation de programmes télévisés et ces crises subites de folie meurtrière, alors, qui plus est, que le phénomène avait été circonscrit à ce seul immeuble ? Les soupçons de la police se portèrent donc sur Jérôme, le seul résident indemne, tous les autres étant soit, pour la plupart, morts soit enfermés à l’hôpital psychiatrique avec camisole de force. On enquêta pour savoir s’il n’avait pas pris des cours d’hypnose sur Internet ou trouvé le moyen d’intoxiquer ses voisins avec certaines substances psychotropes par le biais du chauffage central…

Bien sûr, on ne trouva rien qui l’incriminât, si ce n’est deux ou trois poèmes mélancoliques qui pouvaient laisser penser qu’il avait une revanche à prendre sur l’humanité. De nombreux spécialistes, criminalistes, psychologues, psychiatres, assistantes sociales, venaient le voir en prison. Il finit par leur dire sa conviction, car en détention il avait le temps de méditer sur cette affaire. Et il n’était pas très loin de la réalité.

Mis sur la voie par son rêve étrange, que rétrospectivement il jugea prémonitoire, il affirma aux éminents spécialistes qui venaient le voir que la télévision devait être responsable de la folie homicide des résidents de l’immeuble.

« Ah ! Le canard du passage à l’acte provoqué par la violence dans les médias ! » s’exclama un psychosociologue présent lors de l’interrogatoire, le docteur Chapus. « Cet argument misérable est pour moi la preuve de votre culpabilité ; vous cherchez une échappatoire et naturellement il vous vient à l’esprit ce canard propagé par des esprits ignorants et mal intentionnés !

Jérôme poursuivit. Il conjectura que les faits avaient peut-être quelque chose à voir avec les postes de télé ou les prises Péritel de l’immeuble. Il répéta qu’il était innocent.

« Pourquoi avoir écrit, je vous cite, Les hommes, ce troupeau de lâches envieux…? Auriez-vous une dent contre l’humanité ? » interrompit de nouveau Chapus.

– Il faut prononcer en-vi-eux pour que le vers soit correct.

– Je vous demande pardon ?

En-vi-eux : diérèse, trois syllabes.

– Ne cherchez pas à détourner l’entretien sur des questions triviales. Parlez-nous plutôt de celle que vous appelez dans vos écrits Marceline. Vous savez, bien sûr, qu’elle vit à Marrakech avec son mari et leurs quatre enfants. N’avez-vous pas supporté qu’elle vous préfère un autre ?

Le visage de Jérôme s’était assombri.

– À Marrakech ? Quatre enfants ? Des Franco-Marocains ?

– Des Français. Cela fait-il une différence pour vous ? Vous ne supportez pas l’immigration maghrébine et vous avez décidé de vous y opposer par une attaque terroriste ?

– Je ne savais pas qu’elle avait des enfants, c’est tout. Je vous dis que je suis innocent !

– Pourquoi continuez-vous d’écrire des poèmes à une personne dont vous n’avez pas eu de nouvelles depuis des années ? N’auriez-vous pas dû tourner la page il y a longtemps ? Ce genre de fixation cache souvent des symptômes plus graves, des troubles sévères de la personnalité, comme le dédoublement ou le détriplement ou le déquadruplement ou le…

– Je voulais devenir célèbre pour l’impressionner.

– Pourtant, vous n’avez jamais cherché à publier.

– Vous connaissez des éditeurs qui publient de la poésie ?

– Mais comment comptiez-vous devenir célèbre, dans ces conditions ?

– Des poètes sont devenus célèbres avant moi.

– Ce raisonnement, chers collègues, est, comme nous pouvons le constater, totalement dénué de cohérence et je vous laisse tirer les conclusions qui s’imposent. »

Un certain collègue de Chapus tint à se montrer plus conciliant avec Jérôme et s’adressa à lui en ces termes :

« Jeune homme, nous sommes confrontés à des faits étranges et fâcheux au milieu desquels vous vous êtes retrouvé, dans des conditions que nous cherchons les uns et les autres à éclaircir. Vous imputez la cause du malheur de vos voisins à leurs télés. Cela ne vous paraît-il pas complètement invraisemblable ?

– Étant donné que je suis innocent, je cherche comme vous à comprendre ce qui a bien pu se passer… La nuit avant l’assassinat de M. et Mme Bacalhao, j’ai fait un cauchemar…

– Ah ! s’exclama Chapus, visiblement satisfait.

– J’ai rêvé que leur télé, en fait un monstre horrible, leur suçait le cerveau et qu’Angel Baston cherchait à me nuire parce qu’il avait eu la certitude que je n’ai pas la télé. Le lendemain, il tuait M. et Mme Bacalhao sous mes yeux. Quelqu’un – ou quelque chose – s’est servi de la télé pour causer la perte des habitants de l’immeuble.

– Votre intolérance envers la télévision vous a mis au ban de la société des gens respectables et c’est pourquoi vous haïssez le monde entier ! intervint de nouveau Chapus. Vous êtes un malade, un schizo !

L’inspecteur Henri, qui ce jour-là s’était contenté de fumer dans un coin de la pièce pendant l’entretien, décida de clore la séance. Les spécialistes se levèrent et quittèrent la pièce, Jérôme fut reconduit dans sa cellule. L’inspecteur demanda d’apporter tous les écrans de télé du 39 rue de la Grande Bouverie au laboratoire de police scientifique pour examen, et il envoya quelques agents sur place analyser la connectique de l’immeuble. Ces recherches ne donnèrent aucun résultat, tout était normal.

L’inspecteur Henri ne put s’empêcher de soupirer :

« Comment diable le bougre – il pensait à Jérôme Prunier – a-t-il bien pu s’y prendre ? »

L’enquête piétinait.

*

Les Martiens étaient parvenus à estimer précisément les heures de plus grande audience terrestre, compte tenu des décalages horaires et tout. Ils portèrent un raffinement extrême à leur plan en prévoyant d’allumer à distance tous les postes de télévision pour que ceux qui se trouveraient à proximité d’un écran ou iraient les éteindre soient exposés aux messages subliminaux et se transforment instantanément en berserks. Ils calculèrent que la proportion de la population qui serait exposée lors de l’opération suffirait à l’extermination de 99,99 % de l’humanité. Les quelques individus qui échapperaient au massacre général seraient un objet d’amusement et de curiosité pour les futurs habitants de la Terre.

L’opération fut programmée pour le jour J. Pendant ce temps-là, le professeur martien ()()() travaillait d’arrache-pied à un remède contre la maladie de sa race. Il faisait partie des plus éminents scientifiques de son temps sur Mars et, si un remède devait un jour être trouvé, tout le monde s’accordait à dire que ce serait par le professeur ()()(). C’était en même temps un pacifiste convaincu et les plans de conquête de la Terre l’accablaient. Il espérait en secret trouver le remède, de la solution duquel il sentait clairement qu’il approchait, avant la décision finale de destruction de l’humanité. Il espérait ainsi pouvoir annoncer à l’ensemble des Martiens qu’il avait trouvé le remède qui leur permettrait de vivre de nouveau à l’air libre sans nécessité d’anéantir un peuple voisin doué comme les Martiens d’intelligence.

Et ses travaux portèrent leurs fruits ! La veille du jour J, il comprit qu’il avait le remède dans sa seringue. Une simple injection de son produit, fruit de tant d’années de labeur, suffisait à restaurer à n’importe quel Martien la peau saine de ses ancêtres. Les Martiens étaient sauvés, guéris, le bacille ne serait plus qu’un mauvais souvenir, l’atmosphère confinée de leur monde souterrain aussi, la honte associée à leur invalidité collective aussi. Ils n’avaient plus à craindre les Terriens, ils pourraient de nouveau développer librement leur civilisation supérieure à la surface. Il devenait inutile de chercher un nouveau chez-soi sur la Terre !

*

Lorsque les responsables de l’attaque subliminale eurent vent de la découverte du professeur ()()(), ils décidèrent immédiatement, avec l’accord des plus hautes autorités, d’étouffer l’affaire. Pour eux, l’annulation du programme n’était tout simplement pas envisageable, pour la simple raison qu’elle allait être un immense succès. Le professeur fut jeté au fond d’un lac géothermique les pieds liés à une pierre, quelques-uns de ses amis pacifistes disparurent dans des circonstances non élucidées, et son remède fut conservé dans un coffre secret de la Maison-Rouge, siège du pouvoir suprême martien. L’opération fut lancée comme prévue. Et ce qui devait arriver arriva.

Le jour J, chaque humain qui regardait la télévision s’empara de tout objet qui pouvait servir d’arme et se mit à tuer toute personne à sa portée. Les écrans de télé du monde entier s’allumèrent au même moment. Les gens qui étaient réveillés au milieu de la nuit par le vacarme soudain de leur appareil tombaient sous l’emprise des injonctions subliminales martiennes, de même que les piétons passant devant les vitrines des magasins de hi-fi, les membres des files d’attente dans les établissements privés et les services publics qui diffusaient sur écran des programmes publicitaires, les passagers des autocars, métros, avions équipés d’écrans… Les policiers faisaient feu sur tout ce qui bouge avec leurs armes de service. Les militaires sortaient les tanks et tiraient en direction de n’importe quel mouvement. Les bombardiers, quand ils ne se crashaient pas les uns contre les autres, faisaient les choses en grand. Les équipages du sous-marin ne remontèrent jamais à la surface car ils avaient des télés dans leurs cabines.

Le président d’une grande nation civilisée, qui avait été exposé aux ordres subliminaux des Martiens en se regardant à la télé, voulut appuyer sur le bouton de l’arme nucléaire, mais les Martiens avaient saboté le système à distance et le code ultrasecret était devenu inopérant. Il dut se contenter d’égorger les membres de son staff à coups de canif, avant d’être abattu par un forcené.

La destruction de l’humanité ne prit pas tout à fait vingt-quatre heures.

Depuis sa cellule, Jérôme Prunier entendit des coups de feu et des cris : les gardiens, qui regardaient La Boue de la fortune dans le local de vidéosurveillance, s’étaient mis à massacrer les détenus. Il crut sa dernière heure arriver et je pense que c’est à ce moment-là qu’il perdit complètement et définitivement la raison.

Cependant, il ne fut pas abattu comme un chien derrière les barreaux de sa cellule par un gardien berserk ; les forcenés s’étaient en effet entretués avant d’avoir pu complètement nettoyer l’établissement. Ce furent les Martiens, quand après avoir débarqué sur Terre ils entreprirent de rechercher les survivants, qui le trouvèrent. Il les accueillit par des éclats de rire démentiels, et les paroles insensées qu’il n’avait cessé de hurler dans sa cellule les jours passés :

« Ha ha ha, je l’avais bien dit ! Je l’avais bien dit ! À Marrakech, ha ha haaaaaa !… »

Juin 2017