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Journal onirique 23

Tvinga mig inte att förneka vad jag sett som sanning i drömmen, som dröm i verkligheten. Tvinga mig inte att stryka varghundarna medhårs eller stoppa till vulkaner med tidningar.

Ne m’obligez pas à nier la vérité que j’ai vue en rêve ni le rêve que j’ai vu dans la réalité. Ne m’obligez pas à caresser les loups dans le sens du poil, à boucher les volcans avec des journaux.

Artur Lundkvist (avec ma traduction)

Période : novembre 2021.

Sans titre par Cécile Cayla Boucharel

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Pendant les vacances, un Américain me raconte une aventure qu’il vécut lors d’une sortie en mer, à bord d’un bateau de plaisance avec sa femme et un couple d’amis. Entrés la nuit dans les eaux d’un archipel des Caraïbes, ils virent que la mer était couverte de pétrole, comme après le naufrage d’un tanker, et que des feux s’allumaient par endroits. Il dut donc naviguer en évitant les feux mais, comme ceux-ci s’étendaient parfois dangereusement, il fallait aussi réduire les flammes au jet d’eau. Le bateau navigua dans cet enfer ardent tant bien que mal une partie de la nuit, évitant la catastrophe.

Au petit matin, ils étaient au large de nouveau mais un autre danger les guettait car la mer était agitée et sa femme voulut le remplacer aux commandes. Or la manière de piloter de sa femme est, selon ses propres termes, à la fois « awkward and reasoning ». (C’est ainsi, pour être tout à fait exact, qu’il qualifiait la capacité des femmes à piloter en général, mais je ne veux point passer pour sexiste, en raison des conséquences pénales que cela peut avoir en France, croyez-le ou non). Parce qu’elle est maladroite (« awkward ») aux commandes, elle cherche toujours à donner une explication de la moindre de ses manœuvres, à justifier l’injustifiable, et son attention est en fait davantage occupée à trouver des arguments qu’à piloter (elle est « raisonneuse »).

Le bateau piloté par la femme manqua de verser quand une grosse vague le souleva. Il ne se renversa pas mais l’épouse de l’Américain fut projetée dans l’eau. Ce dernier dut alors la sauver, avant de conduire, enfin, tout le monde à bon port.

Ayant échappé à ces deux dangers, les flammes et le pilotage de la femme, ils furent accueillis par une foule en délire et des journalistes. L’Américain me montre un reportage filmé pour l’occasion. Le journaliste présente les plaisanciers de l’enfer comme de « véritables héros américains », de dignes descendants des pionniers. Le moindre fait divers, en somme, sert aux médias nationaux à rappeler l’exceptionnalisme américain, le destin hors du commun de la nation américaine.

Sur le chemin de retour vers ma chambre, je m’égare dans le dancing de l’hôtel, où je me sens immédiatement mal à l’aise et me mets à chercher fébrilement la sortie, sous le regard mi-narquois mi-hostile des clients car je ne feins pas de vouloir rester avec eux. Or je ne trouve pas la sortie. Près de quelques tables, je vois bien un couloir conduisant au dehors mais c’est en réalité plus un boyau étroit au travers duquel il me faudrait ramper ; outre le fait que ramper dans des boyaux étroits est une de mes hantises, un de mes cauchemars, j’aurais en outre à m’engager dans ce trou devant les clients alcoolisés et je ne doute pas qu’ils ne commentent durement, dans mon dos mais aussi dans mes oreilles, cette excentricité, pour me la faire payer.

Je finis par trouver la véritable sortie et poursuis la recherche de ma chambre. Elle me conduit sur une terrasse couverte d’arches en briques rouges où se prépare un spectacle. Trois hommes et une femme noirs, que j’identifie comme des membres, à présent bien vieillis, du groupe Boney M., attendent complètement nus que commence la musique sur laquelle ils doivent danser dans le plus simple appareil. À quoi peuvent être réduits des artistes de renommée internationale ! De pareils spectacles pour les clients goguenards d’un hôtel même pas spécialement luxueux.

En regardant la ville depuis la terrasse, je vois que c’est jour de fête et décide de sortir. Dans un bar à absinthe, je rencontre Verlaine et Rimbaud et convaincs ce dernier de quitter Verlaine pour éviter que celui-ci ne lui fasse une réputation de pédéraste [voyez mon Réexamen des relations entre Verlaine et Rimbaud, ici, dont s’inspire cet épisode onirique] et de venir faire avec moi le picaro. Nous sortons sans Verlaine.

Voyant une engageante terrasse de bar où sont suspendus des fanions représentant le drapeau palestinien, je suggère aussitôt à Rimbaud de nous poser là. Comme il accepte, je me réjouis d’associer une telle figure littéraire à la cause palestinienne.

En nous approchant, nous découvrons que ce n’est pas la terrasse d’un bar mais d’une simple épicerie, dans laquelle nous devrions tout de même pouvoir trouver de la bière.

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Je cherche à faire ressentir à des Français les hallucinantes implications historiques universelles du fait que Venise et la Vénétie qui l’entoure aient fait partie de l’Empire austro-hongrois, mais cela ne suscite aucun intérêt chez eux. Il faut avoir une âme artiste pour saisir profondément ces implications, et j’attire tout de même l’attention d’une chanteuse lyrique, qui m’invite à l’une de ses représentations.

L’opéra se joue dans un palais vénitien où le public se mêle aux artistes comme s’ils étaient les invités d’une réception. Pendant que chante l’artiste lyrique, près de qui je me trouve avec d’autres personnes du public, on frappe à la porte derrière elle. Tout en continuant de chanter, elle ouvre : ce sont trois jeunes femmes arrivant en retard. La chanteuse, se tournant vers moi, cesse de chanter et improvise à mon attention une déclamation, un récitatif dans lequel elle me reproche doucement de ne pas avoir eu la grâce d’aller ouvrir moi-même. Telle avait bien été pourtant mon impulsion première mais je restai hésitant, et c’est cette hésitation qu’elle me reproche, tout en me sachant gré de mon impulsion. Puis elle reprend son chant. Les trois retardataires, vexées par les paroles de la prima donna dans le récitatif, décident de ressortir, la dernière claquant la porte derrière elles pour bien montrer qu’elles ne sont pas des nuisances à moitié.

Après la représentation, je suis seul avec la chanteuse dans mes bras et je continue d’entretenir son âme artiste de Venise et de l’Empire austro-hongrois. Elle me dit alors qu’elle m’aime et, bien qu’elle me connaisse depuis fort peu de temps, je lui sais gré de passer outre certaines formes, car je n’ai plus l’âge de prendre le temps. Je lui dis que je l’aime aussi. J’essaie de lui dévoiler avec des mots qu’avec elle je sors de mon moi, je ne suis plus moi, je ne suis plus un moi, mais je crains tout à coup de trahir une personnalité dénuée de sens pratique, donc un mauvais époux, même pour une âme artiste.

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Une de nos anciennes colonies en Afrique noire connaît un boom économique extraordinaire laissant augurer que l’Afrique est sur le point de devenir une puissance de premier plan, car ce pays investit d’abord sur le continent africain, notamment dans des usines de désalinisation d’eau.

Une délégation de ce pays se rend en France pour réclamer deux dunes jadis transportées par l’industrie touristique française en vue d’agrémenter notre littoral. Ces dunes avaient une valeur sacrée pour les populations locales, qui souhaitent donc les racheter.

Peu convaincu par le boom, je résume la situation comme suit : « Ils vendent de l’eau et achètent du sable », ce qui fait sourire O. ♂. Nous passons en voiture près d’un groupe de femmes de cette délégation, qui se promènent dans …, petite ville de villégiature sur la côte des roses, où doivent se trouver les dunes. J’essaie de voir le plus de visages possible car ce sont de très belles femmes, très foncées, avec des traits fins, mais c’est rendu difficile par le fait qu’elles portent pour la plupart un voile de tête, d’influence islamique ou touareg. L’une d’elles, sans voile et plus jeune, presque une enfant, porte sur la tête un véritable monument capillaire hautement compliqué.

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Un grand classique de mes rêves depuis l’adolescence : l’examen final de mathématiques. La récurrence de ce thème renvoie à l’époque du baccalauréat, où dans la réalité je sabotai délibérément le temps que j’avais prévu de consacrer à réviser pour cette épreuve en faisant tout autre chose, ce qui me valut (pardon de raconter ma vie) la note de 5/20 en mathématiques au bac, alors que l’épreuve était fortement coefficientée puisque c’était un bac A1 français-maths. Je passai le bac avec la mention « Bien ». Un simple 10/20 en maths m’eût valu la mention « Très bien » et je me demande combien de lycéens obtiennent cette dernière mention avec un 10/20 dans l’une de leurs épreuves les plus coefficientées.

Dans ces rêves, je souhaite habituellement réviser mais les circonstances m’en empêchent ou bien je suis empêché d’être présent à l’épreuve et c’est éliminatoire : ce genre de choses. Encore cette nuit, je souhaite fermement réviser les maths dans les meilleures conditions, pour exceller à l’épreuve. Il faut pour cela que je mette le manuel de mathématiques bien en évidence sur mon bureau afin que, le moment venu, je m’y plonge sans barguigner. Or je ne le retrouve pas. Je cherche longtemps dans d’innombrables tiroirs pleins à craquer. Finalement, je remets la main dessus. Par la fenêtre j’entends la chanson de fillettes qui jouent, formant une ronde, dans un jardin, chanson dont les paroles parlent de « mauvais soleil ».

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Il y a dans les Confessions de Jean-Jacques Rousseau un passage obscur et mystérieux, jusqu’à ce jour passé sous silence par les commentateurs, et qui semble être l’aveu qu’il est le père biologique de certain personnage important. Cela se serait passé quand il était l’invité du cocu dans son château. Dans ce passage, un simple paragraphe, Rousseau rompt avec le style de sa narration et parle sous forme d’énigme, écrivant notamment : « Elle était le bulteau, j’étais le berlan. » Plus qu’un aveu, c’est même, de la manière dont je le comprends, une forfanterie de la part du philosophe, qui se vante de son infâme trahison, manière pour lui de condamner la morale traditionnelle. Il se donne à connaître, ainsi, comme un libertin du dix-huitième siècle.

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À cause d’innombrables piétons marchant sur les pistes cyclables, je suis empêché de faire une agréable promenade à vélo. Cela commence dans les couloirs du métro, où des pistes cyclables sont aménagées mais non respectées par les piétons. Je me rends d’une banlieue à une autre. Encore une chose qui m’irrite dans le métro : en plus des messages de service pour l’information des usagers, les maires des communes concernées font leur propre publicité par le biais de messages enregistrés dans lesquels ils vantent leur gestion, un emploi de l’argent public de nature à fausser la concurrence électorale, selon moi.

Dehors, la même foule de piétons m’empêche de circuler librement. Un autre cycliste se trouve à présent à mes côtés. Alors que je suis à tout moment obligé de poser le pied à terre à cause des piétons, ce n’est pas le cas pour lui car il s’appuie sur moi. Quand, au bout d’un moment, je lui demande d’arrêter, il fait mine de m’ignorer. Je deviens alors violent, le pousse et jette son vélo en basse du fossé longeant la piste.

L’homme, un blond avec un gros nez, cherche alors à se venger, un couteau dans chaque main. La difficulté, pour moi, c’est qu’il tient un couteau lame en haut et l’autre lame en bas ; je dois, pour l’empêcher de frapper, lui saisir les poignets, l’un de façon à prévenir un coup ascendant, l’autre de façon à prévenir un coup descendant, et cela ne me semble sur le moment pas du tout intuitif.

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Dans un futur proche, les frontières ne peuvent plus être traversées qu’en transitant par des camps de concentration sous commandement militaire, le temps d’un contrôle approfondi de chaque individu. Alors qu’un groupe de chanteuses en tournée internationale se trouve dans un de ces camps, un officier parle de l’une d’elles avec un collègue. Il dit avoir pris les mesures nécessaires pour qu’elle ne sorte plus du camp : « Comme ça, personne ne saura jamais. » On comprend que l’autre officier a eu dans le passé une liaison avec cette chanteuse et que la révélation de cette affaire ruinerait sa carrière ; en retenant la chanteuse indéfiniment prisonnière, ce risque peut être évité. La chanteuse est donc informée que le contrôle doit prendre un peu plus de temps dans son cas, tandis que ses compagnes peuvent quitter le camp et passer la frontière dès à présent. Nous les voyons se dire au revoir, désolées mais espérant se retrouver bientôt. La chanteuse retenue est vaguement inquiète mais elle n’a rien à se reprocher, pense-t-elle. Elle ignore que son ancien amant est officier dans le camp. Nous savons quant à nous qu’elle ne doit plus jamais revoir le monde extérieur.

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L’Inde s’est dotée d’un programme spatial. Selon ce spécialiste, elle pourrait obtenir tous les services qu’elle attend de son programme à bien moindre coût en passant des contrats avec des entreprises privées étrangères, principalement américaines, et le spécialiste d’énumérer les différentes offres existant sur le marché, toutes infimes, en termes de prix, par rapport à ce que coûte à l’Inde son programme spatial. Ce qu’il faut comprendre, c’est que les applications civiles du programme ne sont aucunement la priorité, qu’il s’agit en réalité de dépenses militaires, de souveraineté. Les économies nationales n’ont rien à faire de la théorie des avantages comparatifs.

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En touristes dans un pays du Golfe, M. ♀ et moi convenons de nous retrouver dans le lobby de l’hôtel pour nous rendre à l’aéroport, direction la France, après que chacun aura récupéré ses bagages dans sa chambre. Dans la mienne, il me revient à l’esprit que le frigidaire, au format minibar, et le four à micro-ondes qui s’y trouvent étant ma propriété, je dois repartir avec, ce qui m’ennuie beaucoup car c’est encombrant. D’un autre côté, les laisser ici serait jeter l’argent par les fenêtres. Je me convaincs donc de les emporter, un dans chaque main, tenus par une courroie, même si c’est lourd. Ce point réglé, je dois encore faire mon sac à dos mais je m’aperçois qu’il me faut ranger, en plus de vêtements, tout un tas d’objets et de paperasse accumulés. Craignant que M. ne soit déjà en train de m’attendre, je jette tout pêle-mêle dans le sac.

Enfin, quand j’ai terminé, je me rends à l’accueil pour le check-out. Là, l’employée de l’hôtel me dit que je dois d’abord passer par le bureau du ministre de l’intérieur car j’aurais insulté d’autres touristes au cours de mon séjour et c’est au ministre de décider s’il m’autorise à sortir du pays. On me fait attendre devant la porte de son bureau, sur un banc, dans un couloir à l’écart. Les heures passent. Ne me voyant donner aucun signe de vie, M. s’est sans doute décidée à repartir sans moi. La nuit tombe et je continue d’attendre. Je me dis que le ministre a dû m’oublier et qu’on finira donc par me laisser repartir. (Je suis un optimiste.)

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Avec T. ♂ en excursion en Angleterre pour visiter des châteaux le long d’un certain fleuve, comme les châteaux de la Loire en France.

Les châteaux sont de pierre jaune crème et leurs portails couverts d’une même structure, une sorte de marquise, en bronze vert-de-grisé représentant des guivres ou dragons, deux le plus souvent. Dans la cour intérieure de l’un de ces châteaux, T. frappe à une petite porte au-dessus de laquelle se trouve, gravé dans la pierre, le mot Cocoletero.

Une femme d’âge mûr nous laisse entrer. Au salon, nous nous asseyons dans des fauteuils et notre hôtesse apporte un gâteau au chocolat dont elle se met à découper des tranches, m’en servant trois empilées l’une sur l’autre dans une assiette. Elle me tend aussi un livre et dit vouloir nous expliquer le sens du mot « cocoletero » en anglais. Je pensais que ce mot pouvait avoir un rapport avec la préparation du gâteau au chocolat mais pas du tout. Dans son premier sens, un cocoletero est un panorama. Dans son second sens, bien moins connu, il s’agit de la situation d’une femme ayant perdu je ne sais quoi d’important pour sa vie sociale.

Le livre comporte des images de la forêt anglaise et je ne sais pourquoi cela me fait penser à la forêt dans la culture allemande. Tout en feuilletant les pages, je mange du gâteau, qui ne me paraît pas si bon qu’il en avait l’air, étant peu moelleux et plutôt sec. Je continue de feuilleter le livre, et la conversation, dont cette activité m’abstrait car il faut que par politesse je m’intéresse au contenu du livre, donc m’absorbe plus ou moins dedans, languit jusqu’à s’interrompre entièrement entre notre hôtesse et T. Si bien que la situation devient embarrassante à trois points de vue : je dois à la fois faire semblant de m’intéresser au livre, d’apprécier le gâteau – et pour cela finir les trois tranches servies – et faire honneur à la conversation sans trouver quoi dire et sans être aidé par T. ni par notre hôtesse.

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Chez un couple de connaissances, un petit appartement où, dans peu d’espace, ils sont parvenus à ranger un grand nombre de livres de manière élégante, ils discutent dans le canapé du salon et je suis assis par terre sans participer à la conversation. Je suis gêné par un bruit de voix venant de dehors par la fenêtre ouverte et finis par me lever pour fermer la fenêtre. L’appartement est au premier étage tout au plus – l’impression est en fait qu’il se situe entre le rez-de-chaussée et le premier étage – et je vois dehors deux chauffeurs de taxi, à côté de leurs voitures garées là. La fenêtre fermée, je dis à mes amis cultivés qu’il ne faut pas se laisser contaminer par les gens vulgaires. L’homme répond que l’on ne peut être contaminé du moment qu’on ne les fréquente pas mais je réplique qu’il suffit pour cela de les entendre bavarder par une fenêtre ouverte.

Ensuite, nous regardons un film érotique. En fait, je suis laissé seul à le regarder, elle et lui vaquant à d’autres occupations, et je trouve cela peu convenable car je n’ai pas été consulté sur le choix du film. L’homme revient mais, au lieu de s’assoir, il s’appuie des coudes sur le dos du fauteuil où je suis, faisant ainsi mine de regarder le film par-dessus ma tête. Afin de lui faire comprendre que cela me gêne, je dis simplement, tourné vers lui : « Carrément ? », mais cela ne suscite aucune réaction de sa part, il reste accoudé là, juste au-dessus de ma tête. Alors je sors brusquement du fauteuil, me jetant à quatre pattes sur la moquette, et sous le poids de l’homme, qui n’est ainsi plus contrebalancé par rien, le fauteuil se renverse et l’homme tombe dessus.

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Nous sommes assis en cercle sur des chaises, faisant salon. Les invités africains de mes parents, un couple, nous rejoignent après avoir donné son bain à leur bébé. De tous ici présents, je suis le dernier à voir le bébé. Sa mère le pose sur une serviette, sur une table basse, puis rapproche la table des chaises pour s’assoir avec nous. Comme le bébé s’est mis à geindre dès qu’il fut hors des bras de sa mère, mon père, à ma gauche, le prend sur ses genoux. C’est alors que je découvre son visage, un visage horriblement déformé : l’enfant n’a pas de nez car la bouche, en bec de lièvre, occupe le milieu de la face. Cette vision me glace, j’offre un sourire crispé sans oser prodiguer une ou deux caresses comme je l’aurais peut-être fait avec un bébé normal, craignant en même temps d’attrister les parents par ma réserve. Son regard sur moi me bouleverse.

Mon père dit alors que le bébé, qui sort du bain, a de l’eau dans l’oreille. À la place de l’oreille se trouve une sorte d’orifice buccal, avec seulement la mâchoire inférieure, possédant quelques dents. Lorsque mon père penche un peu le bébé de côté, il jaillit de cet orifice une grande quantité d’eau ; l’orifice bée un peu plus et je vois à l’intérieur le reste de la bouche, des dents ici et là, disposées sans ordre.

On dit deux, trois choses gentilles au bébé, qu’il devait avoir été bien gêné par toute cette eau dans son oreille. Il répond : « Mais ouan-ouan. » Ouan-ouan est mon surnom quand j’étais petit, surnom traduisant une habitude de pleurer fort pour un rien (« ouin ! ouin ! » modifié pour produire une assonance avec mon prénom). Je comprends alors que ce bébé monstrueux a conscience de sa difformité mais qu’il espère qu’elle lui passera, de même que l’habitude que j’ai décrite m’est passée en grandissant.

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Dans un garage de pavillon, où se trouve un panneau de basket, nous jouons à ce jeu avec L., un garçon d’une dizaine d’années, et deux autres garçons, adolescents. L. accomplit des prodiges, envoyant le ballon dans le panier depuis l’entrée du garage et réussissant même, malgré sa petite taille, des slam dunks en courant littéralement sur le mur pour monter plus haut. Quant à moi, malgré ses dénégations polies, je suis un joueur médiocre et je préfère finalement les regarder jouer. Lorsqu’ils font une pause, nous discutons de films vus récemment, surtout des films d’action, et les films semblent projetés à mesure que nous les évoquons. Revivant en quelque sorte mon adolescence de cette manière, je me dis que quelque chose y manquait, qu’elle était moins rutilante que ce que j’avais cru.

Mes yeux tombent alors sur une énorme araignée, de la taille d’une main, sur le mur. Certaines parties du garage sont en effet couvertes de toiles d’araignée mais je n’imaginais que leurs habitantes pussent être aussi grandes. Or je m’engage par inadvertance dans un passage entièrement occupé par une toile géante, dont la résistance est à la mesure de la taille ; avancer au travers me demande d’importants efforts. Pire, comme j’entraîne la toile avec moi, je suis certain que l’araignée qui l’occupe doit me tomber dessus, et c’est bien ce qui se produit : je vois l’énorme araignée sur mon ventre.

Sorti du passage, je rejoins les autres. L’araignée, qui n’est plus sur moi, a dû tomber pendant ma course. Tout va bien. Je me débarrasse des fils qui me couvrent, en disant : « Sur des fils aussi résistants, on pourrait étendre le linge. »

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Assis sur un muret, je vois dans l’ombre des pins un grand échassier noir, de ma taille, qui me regarde avec de gros yeux ronds et dorés. Il s’approche et s’appuie contre moi pour dormir. Je crois que sa tête est posée sur la mienne. Je ne peux donc plus bouger car je ne souhaite pas troubler son sommeil, comme quand, enfant, le chat venait dormir sur mon lit et que je n’osais plus faire un mouvement, flatté de sa présence (cet échassier onirique est d’ailleurs l’un de nos chats car nous avions chez mes parents une chatte noire aux grands yeux dorés, Junon, après Muguette et avant Léo pour Léopoldine, qui nous a donné trois chatons, Grisou pour Grisette, Clarence et Tihi).

Je dis alors à E. ♂ : « Regarde un peu ça. Si j’avais essayé de l’approcher, il ne me l’aurait pas permis, mais me voyant immobile il vient dormir contre moi ! » E. répond : « Oui, nous n’avons pas des relations faciles avec les animaux. » C’est une pensée de Schopenhauer, une pensée profonde, dont ce rêve est l’illustration.

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Je lis dans le journal un article sur une femme de lettres française qui fut une figure de la collaboration avec l’Allemagne nazie. Elle disait détester les « privat-deux cents » et : « Je n’ai le droit de me tromper que pour un fascisme morbide et faux. » Quand on lui demandait quel était son personnage historique préféré, elle répondait : « Hitopet » (prononcé Hitopett).

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Parce que je me trouve dans une auberge où éclate une rixe, je suis embarqué comme les autres par la police. Indigné par le traitement que je reçois au poste, je me plains, ce qui me vaut des traitements encore pires.

Le temps passe. Un jour, je suis une nouvelle fois embarqué, de même qu’un autre homme, en raison d’une altercation entre nous deux. Tandis que nous suivons l’agent de police dans des escaliers, je me promets de garder cette fois mon calme, de ne pas récriminer, afin de ne pas empirer la situation. L’escalier débouche sur une cave sombre où l’agent nous dit de nous assoir sur un banc pourri. Je suis appelé par une policière, une femme policier, à son bureau, dans cette même cave, pour un interrogatoire. Elle commence par dire qu’elle me connaît déjà. Je lui réponds que je me suis certes déjà trouvé là mais pour des faits dont j’étais innocent. Elle m’apprend alors – horreur ! – qu’il existe sur moi depuis ce jour un dossier de personnalité criminologique et que, sur la foi de celui-ci, je suis le principal suspect dans plusieurs affaires de meurtre, le croisement des circonstances et de mon dossier ayant persuadé les enquêteurs que le coupable ne peut être que moi.

Journal onirique 22

Période : septembre-novembre 2021.

Mes larmes sont bleues tant j’ai regardé le ciel et pleuré Mes larmes sont jaunes tant j’ai rêvé des épis d’or et pleuré

Mohamed al-Maghout

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Sans titre, par Cécile Cayla Boucharel

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J’appartiens à une organisation de lutte pour la libération de la Palestine. Un soir, un de mes équipiers, un Arabe, me conduit dans les toilettes d’un bar-restaurant. Là, il se met à frapper avec son briquet contre la porte d’un cabinet, comme s’il souhaitait en déranger l’occupant. En jaillit alors un colosse noir, qui lance un poing comme une boule de bowling contre la figure de mon équipier, lequel, s’attendant à une réaction de cette nature, parvient cependant à l’esquiver. Le poing percute le mur sans que le Noir semble ressentir la moindre douleur. Nous voyant déjà massacrés, je tombe au sol en glissant le long du mur, presque évanoui. Mon équipier crie qu’un groupe d’agents israéliens vient d’arriver en ville ; le Noir comprend que c’est une mission qu’on lui confie et, dans sa joie, se contente de pulvériser une portière de cabinet, plutôt que nous. Reprenant mes esprits, je me réjouis grandement d’une telle recrue.

La suite du rêve évoque les obscures dissensions entre Habbache et Lecache au sein du mouvement palestinien.

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B. a fabriqué une montgolfière qu’il dirige avec une télécommande. Un ballon dirigeable, donc. Il fait la démonstration de sa maniabilité dans une cité HLM et je trouve très beau le vol de ce ballon violet entre les façades de diverses couleurs pâles, orange, rose, lilas…

Cependant, le ballon rapetisse à vue d’œil et finit par rebondir sur le sol comme un ballon de jeu. J’avais cru voir une flamme à l’intérieur mais de plus près je constate que ce sont des gouttes d’eau pure enfermées dans une poche à l’intérieur du ballon comme la goutte dans « l’améthyste de Picasso » (Claude Roy).

Nous sommes encore, B., quelques autres amis français et moi, pour plusieurs jours aux États-Unis. Nous logeons chez l’habitant, dans une maison dont le propriétaire nous loue une partie tout en louant l’autre partie à Y., une Américaine, avec qui j’ai fait connaissance.

Un matin, encore en robe de chambre, je suis le chat de la maison dans l’entrée commune aux deux parties, et plus exactement dans le prolongement de cette entrée qui conduit chez Y., où, tout en caressant le chat, j’ai un bout de conversation avec cette dernière. On sonne. Y. dit que c’est une amie qu’elle attend mais c’est tout un groupe de personnes qui passent à la queue leu-leu devant moi pour se rendre chez Y., et nous nous saluons, chacun me disant bonjour à son tour et moi disant bonjour à chacun. Ils sont tous, comme Y., membres d’une certaine église qui recrute au sein de la classe moyenne éduquée, une de ces nombreuses églises américaines dont un Français peut difficilement comprendre la raison d’être.

Pendant qu’ils défilent devant moi, pour varier la formule de mes salutations je dis à l’une de ces personnes, une femme : « Nice to meet you », à quoi elle répond (ce qui n’est pas, je crois, idiomatiquement correct) « Me too » (une traduction littérale de « Je suis ravi de faire votre connaissance », « Moi de même »), et cela provoque alors quelques pouffements de rire car cela pourrait donner à penser qu’elle fait allusion au hashtag #Metoo contre les violences sexuelles, me dénonçant comme un agresseur.

Toute cette séquence est à vrai dire embarrassante car ces inconnus me voient alors que je suis encore en robe de chambre (ce qui pourrait à la limite passer pour une forme d’atteinte sexuelle, d’exhibitionnisme). Quand enfin tout le monde est passé, je me remets à caresser le chat. J’entends une des nouvelles venues demander à Y. qui je suis et Y. inventer une histoire la mettant en valeur auprès de son invitée : elle raconte que je suis un prestigieux conférencier français qu’elle a rencontré aux Conférences de Champigny, qui sont apparemment une rencontre œcuménique internationale. Entendant cela, je prie en mon for intérieur pour qu’aucun de ces gens ne vienne me parler, afin de ne pas risquer de faire perdre la face à Y. en me montrant complètement au-dessous du portrait mensonger qu’elle vient de dessiner. Le mieux est donc que je me carapate au plus vite mais je dois encore passer l’éponge sur la table devant moi, où traînent quelques débris de chou rouge.

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Je vis sur le plan des poètes, qui se situe au-dessus de celui des gens ordinaires. Un jour, souhaitant descendre au plan en-dessous, je marche le long de la limite de mon plan pour trouver un endroit où la descente serait praticable. Selon les lieux, le plan inférieur est en effet plus ou moins loin, c’est-à-dire que je suis plus ou moins haut. Je découvre enfin un endroit où la descente pourrait se faire sur quelques mètres seulement et où se trouve un tuyau qui relie les deux plans et pourrait me servir de corde pour descendre. Les tuyaux de ce genre sont un travail d’ingénierie, comme des canalisations d’eau. Les ingénieurs vivent sur le plan des gens ordinaires et c’est dans l’ordre des choses, me dis-je, parce que, malgré leurs études, ils ne peuvent être mis sur le même plan que les poètes.

Je descends en m’aidant du tuyau comme d’une corde de rappel et parviens dans une rue où, me voyant, l’ingénieur responsable des tuyaux de la zone vient immédiatement me saluer et rendre hommage au poète : « Descendu de votre plan mais pas moins près du ciel ! », dit-il avec un grand sourire. C’est charmant de sa part.

Au bout de la rue se trouve une grande place où se presse une multitude de gens et je vais de ce côté. Parmi les premières personnes que je distingue dans cette foule se trouve D., portant une veste vert bouteille, voire vert émeraude. Alors que j’eusse préféré l’éviter, il me voit et vient me parler. Il me montre sa nouvelle carte d’identité, me faisant remarquer qu’il tient encore sa serviette de table sur la photo. Je vois en effet au bas de la photo un bout de tissu du même vert que sa présente veste (tandis qu’il porte sur la photo un costume bleu marine), qui doit être la serviette en question, tenue au niveau du ventre. Je lui dis : « Et pourquoi te mettre à présent une serviette de table sur les épaules ? », par allusion à la couleur voyante de sa veste.

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Je me trouve dans une soucoupe volante survolant la campagne à basse altitude tandis que son pilote, un petit humanoïde en combinaison de cosmonaute, court après pour tenter de la rattraper et d’en reprendre le contrôle. Autrement dit, il n’y a pas de pilote dans la soucoupe.

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Je vis avec une femme dans une maison isolée où un autre homme nous impose sa présence. Que cet homme agisse de la sorte nous est odieux et nous en venons à le haïr mais nous ne pouvons le lui dire. Incapable de concevoir cette haine, il ne perçoit que notre embarras et l’attribue à une relation battant de l’aile entre la femme et moi. Cela l’incite à chercher à tirer profit de la situation et courtiser la femme. Une telle attitude ne peut qu’exacerber ma haine envers lui, de même que notre embarras en sa présence, ce qui le confirme d’autant plus dans l’idée que ses tentatives de séduction doivent être tôt ou tard couronnées de succès.

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Le mot « écunucapion ».

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C’est notre dernier jour en touristes dans une capitale d’Europe centrale et je décide que nous devons faire autre chose que déambuler dans les rues. Je propose donc d’aller voir un musée mais N. (♀) objecte que cela va coûter de l’argent. Il s’ensuit une petite dispute où je finis par dire que c’est moi qui paierai. Auparavant, il nous faut aller manger et R. (♂) pointe alors du doigt les arches jaunes d’un McDonald’s à quelque distance. C’est là que nous irons, R. et moi. Le restaurant se trouve dans un centre commercial, tout de suite après l’entrée. Nous nous asseyons à la première table, attendant que quelqu’un vienne prendre notre commande.

Une affiche sur le mur ainsi que les clients de la table voisine me font penser que McDonald’s a dans ce pays poussé si loin la logique d’adaptation, habituellement marginale, aux particularités locales qu’il ne sert même pas, ici, de hamburgers.  En effet, les clients de la table d’à côté, dans le dos de R., mangent diverses charcuteries qu’ils enroulent dans des galettes de sarrasin. R. et moi n’avons nulle envie d’essayer ces charcuteries, ce n’est pas pour cela que nous avons choisi de venir au McDo. Comme le restaurant comporte un étage supérieur, je propose à R. de m’attendre le temps que j’aille voir s’ils servent leurs produits ordinaires à l’étage, et si c’est le cas je passerai commande. Avant de prendre l’escalator, qui se trouve à côté de notre table, je lui dis, en guise de commentaire humoristique sur la politique adoptée dans le pays, que si nous étions au Vietnam le restaurant s’appellerait McDeu (censé être le nom de McDo vietnamisé).

En prenant l’escalator, je me rends compte que R. va peut-être m’attendre longtemps car l’escalator descendant n’est pas à côté de l’escalator montant que je suis en train d’emprunter, qu’il se trouve je ne sais où et descend je ne sais où.

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Je suis fâché que Kant ait déclaré devoir quelque chose à Rousseau, qui était un chantre des passions comme son ami Diderot, parce que si Kant a introduit quelque chose de Rousseau dans sa propre philosophie c’est qu’il ne l’a pas compris ou bien par une interprétation tirée par les cheveux.

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Le poète italien Marinetti assiste à une cérémonie fasciste en l’honneur des pêcheurs morts en mer. Des pêcheurs et leurs femmes, ou des veuves, formant une chaîne humaine autour d’une table, oscillent de droite et de gauche tandis qu’ils récitent l’un après l’autre des vers du poète à la mémoire des morts.

Puis, Marinetti « l’eczobuban » (néologisme formé d’après un mot grec qui désignerait une certaine classe de conducteurs de char antiques) repart dans une Ferrari dont le disque des roues est fait d’os humains. Son prochain manifeste est une apologie de l’assassinat comme moyen d’étudier la façon dont les états d’âme circulent à travers le système nerveux.

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Au sommet d’un arbre dénué de feuilles, je regarde le manège de moineaux qui semblent nicher sur certaines branches terminées en forme de disques, constituant autant de plateformes. D’où je me trouve je ne peux voir ce qui se passe sur ces disques, seulement les moineaux aller et venir depuis et jusqu’à ceux-ci. Je fais le tour de l’arbre pour voir s’il n’y aurait pas une plateforme moins haute que les autres qui me permettrait de regarder à sa surface. J’en trouve une à ma hauteur où s’ébattent trois scorpions blancs, deux d’entre eux véritablement blancs comme la neige et le troisième, un peu plus petit, blanc jaunâtre, comme une statuette d’ivoire. Ils étaient en train de folâtrer entre eux en se touchant des pinces et de la bouche quand ma présence leur fait immédiatement prendre une attitude défensive, tournés vers moi prêts à l’attaque (on sait que la meilleure défense est l’attaque). Face à cette situation dangereuse, je m’écarte doucement, disparaissant de leur champ de vision comme ils disparaissent du mien. Au bout de quelques instants, je retourne voir ce qu’ils font mais d’un peu plus loin. Les trois scorpions se lancent dans le vide, accrochés à un fil organique, comme du fil d’araignée, sécrété par l’un d’eux et animé d’un mouvement giratoire autour de l’arbre. Le fil doit se rompre pour conduire les scorpions vers de nouveaux horizons. Il faut juste qu’il ne casse pas dans ma direction, auquel cas je prendrais les scorpions en pleine figure. Le fil casse et entraîne les scorpions au loin, comme un fil de la Vierge des araigneaux. Les scorpions sont partis parce que je les ai dérangés. Je suis émerveillé par la qualité de raisonnement qu’il faut à l’instinct pour conduire cette séquence d’actions coordonnées entre trois individus.

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Avec un caméraman j’embarque sur un bateau de sauvetage en mer pour un reportage. Le capitaine, sa femme et leurs enfants vivent sur ce bateau, ils n’ont pas d’autre habitation. Quand je l’interviewe, la femme se plaint : au fil du temps et des naissances, les choses se sont accumulées dans le bateau et celui-ci ne flotte plus aussi bien qu’avant, en fait il a tendance à s’enfoncer et c’est dangereux.

Nous assistons à un sauvetage. Les touristes tombés en rade en pleine mer sont recueillis sur le pont du bateau, où la femme du capitaine cherche à les humilier, les accusant de négligence.

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Mes parents invitent E. à passer quelques jours avec nous dans la grande maison de … Un soir, en passant devant la chambre qu’elle occupe, je constate que le trou de la serrure est suffisamment grand pour que je puisse jeter un œil à l’intérieur. Je la vois aller et venir dans la salle d’eau de l’autre côté de la chambre ; elle est nue. Quand elle va s’assoir en peignoir sur le lit, je ne vois plus que ses jambes, un peu plus haut que le genou. Elle les relève écartées, si bien que je ne vois plus que les pieds et les chevilles, et je me doute alors, trouvant bien dommage de ne pas en voir plus, qu’elle est en train de caresser son ctéïs.

Elle se relève pour sortir, toujours en peignoir. Il est trop tard pour que je fuie, le bruit précipité de mes pas dans le couloir trahirait ma présence ; je me recroqueville donc dans le coin près de la porte, à demi caché par une table basse qui s’y trouve, espérant pouvoir prendre la poudre d’escampette après son passage. Or elle regardera forcément dans ma direction en fermant la porte derrière elle, me dis-je, et, malgré la relative obscurité du couloir, me verra donc… Je reste immobile, accroupi dans mon coin, lui tournant le dos, tandis que j’entends la porte s’ouvrir, se refermer, puis E. s’éloigner, apparemment sans m’avoir vu. Cependant j’en doute, je pense qu’elle m’a vu mais a préféré feindre ne pas me voir.

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Dans le métro, j’apprends en consultant mes e-mails qu’une femme de mon entourage fait circuler une photo de moi prise à mon insu dans le métro. C’est une photo sans intérêt, me montrant simplement assis, l’air vaguement hébété. Plus que cette histoire elle-même, c’est un détail de la photo qui m’intrigue : le visage d’un autre passager, derrière moi, qui regarde en direction de l’objectif et prend donc sur le fait le photographe clandestin.

À la station où je descends, l’architecture est babylonienne, il faut gravir plusieurs escalators qui semblent infinis et franchir plusieurs séries de portiques automatiques. N’ayant pas de ticket, je me faufile entre les portiques. Un voyageur me dit que l’amende pour ce que je fais est de 123 euros. Je le remercie de cette information.

J’arrive au bord d’un court de tennis, à l’étage supérieur de la station, où I. doit jouer un match important contre un adversaire finlandais. Ce Finlandais est d’ethnie yatkine, une peuplade vivant sur la frontière du cercle arctique, juste avant les Lapons (qui occupent donc une position intermédiaire entre le cercle arctique et les Yatkines) et qui, en raison de son établissement dans des zones inhospitalières, est supposée souffrir de toutes sortes de carences. C’est du moins ce qu’expliquent les commentateurs officiels du match. Il faut donc supposer, du fait de ces carences, qu’I. est bien parti pour gagner. Or je souhaite qu’il perde. Il perd d’ailleurs le premier jeu, ce qui le déstabilise profondément.

Près d’un kiosque à hot-dogs non loin du court, un autre spectateur me dit qu’il n’aime pas regarder les jeux Olympiques. Je lui réponds que je n’aime pas quant à moi regarder le tennis car le bruit répété de la balle sur les raquettes me paraît excessivement monotone.

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Au Japon, je viole (et j’en demande pardon au lecteur) une résidente chez ma logeuse. Elle s’apaise dès que je parviens à la pénétrer et, quand la logeuse me surprend et profère des menaces, comme je réponds que j’ai l’intention d’épouser ma victime, celle-ci devient tout à fait détendue et contente.

Voici comment j’interprète le fait que ma victime se calme au moment de la pénétration. Selon la génétique et la psychologie évolutionniste, nous sommes des machines réplicatoires au service de nos gènes. Une femme violée peut donc inconsciemment (dans un inconscient génétique) raisonner comme suit, c’est-à-dire ses gènes : si j’ai un fils à la suite de ce viol (et, toujours selon la psychologie évolutionniste, un viol a statistiquement plus de chances de déboucher sur une grossesse qu’un rapport sexuel normal !), ce sera lui-même un violeur en vertu de son hérédité –tel père tel fils–, ce qui m’arrive est donc une opportunité de maximiser mon succès reproductif de machine réplicatoire (projeté sur plusieurs générations). Tant que la pénétration n’est pas engagée, ce raisonnement n’est qu’hypothétique car l’agresseur peut s’avérer incapable de réaliser son intention. La résistance au viol pourrait donc logiquement, selon cette interprétation, avoir pour véritable cause une volonté génétique inconsciente de tester la capacité du violeur à conduire l’acte à bien dans les conditions les moins favorables. Plus l’opposition rencontrée par le violeur est grande, plus son possible fils futur sera l’héritier de grandes qualités reproductives. – Si l’on voulait voir dans ces réflexions une apologie du viol, je précise que je suis pour rendre le viol passible de mort (moyennant quelques conditions de preuve et en écartant l’intime conviction, cette frivolité du droit français, lui-même pitoyable). Et même l’adultère.

Mais revenons au rêve. Je choisis d’annoncer mon mariage avec cette victime car je fuis une autre conquête, plus régulière, à qui j’ai promis le mariage. Dès lors que je suis engagé avec la présente femme, je n’ai plus d’obligations envers cette autre. Mon machiavélisme m’enchante et je me promets de faire de mon mariage une couverture de respectabilité pour de nombreuses séductions.

[La science au fondement de ce rêve est celle présentée dans mon ouvrage The Science of Sex: Competition and Psychology de 2016, dont le PDF est disponible sur la page Index/Table of Contents du présent blog.]

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L’idole empalée. Je crains de la reconnaître.

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Pendant le repas on me dit qu’une des oies de mes parents est morte à cause d’une gangrène aux pattes. On veut me montrer cette gangrène et l’on apporte donc une des pattes, qui s’avère être une jambe humaine enrobée dans de la cellophane. La jambe est couverte en plusieurs endroits de grosses taches sombres. P. (♀) ouvre la cellophane et arrache un de ces chancres à la main, puis le dépose sur un dessous de plat, sur la table. C’est une grosse éponge noire et gluante.

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Érection en direction…

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Un homme entre dans une librairie qu’il découvre pour la première fois au cours de l’une de ses déambulations. C’est une librairie de bouquiniste plus ou moins spécialisée dans l’ésotérisme. À l’intérieur, personne pour l’accueillir, pas d’autres clients non plus. Tandis qu’il furète dans le capharnaüm de livres, un petit garçon l’approche et se met à vouloir lui recommander des ouvrages. L’homme, trouvant cette présence intempestive, entend éconduire l’enfant mais ce dernier insiste, longuement, et ses paroles témoignent de connaissances en occultisme à vrai dire inquiétantes, surtout pour un garçon de son âge. À la fin, excédé en même temps que sous l’impression d’un indéfinissable malaise devant un tel étalage de connaissances démonologiques et de magie noire chez un enfant, il lui demande brutalement de bien vouloir le laisser en paix.

Alors qu’il monte un escalier avec quelques livres sous le bras, pensant trouver la caisse là-haut, il entend derrière lui l’enfant l’appeler encore, d’un ton ayant quelque chose de sarcastique : « Voilà quelque chose à propos de Suzy ! » L’homme se fige. Suzy est un nom important dans sa vie, un ancien amour. Mais il décide d’ignorer cette parole et continue de monter l’escalier sans se retourner.

En haut se trouve la libraire, une femme qu’il reconnaît comme étant Suzy, qu’il n’a pas vue depuis des années. Le petit garçon est son fils, qu’elle élève seule. L’enfant n’étant élevé que par sa mère, on se demande naturellement si l’homme ici présent ne serait pas le père ; il se le demande lui-même, sans trop s’attarder à cette pensée. Suzy et lui échangent quelques mots. Elle lui demande, parce que l’homme est quelque chose dans les milieux de l’éducation ou de la pédagogie, s’il pense que son fils, qu’elle scolarise elle-même en raison de la personnalité atypique du garçon qui le rend impropre à fréquenter l’école, a le niveau. L’homme répond laconiquement que non. Une ombre passe sur le visage de Suzy. Il paye ses livres et s’en va, dans un brumeux quartier désert de manoirs. Le garçon sort sur le pas de la porte derrière lui, criant du même ton sarcastique que précédemment : « Au revoir, papa ! »

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Certaines personnes changent de personnalité du jour au lendemain, devenant complètement apathiques. Une femme en découvre un jour la raison quand elle est témoin, alors qu’elle n’aurait pas dû l’être, de la façon dont les équipes médicales interviennent à la suite d’un accident de la route subie par une amie. Les principaux organes vitaux, dont le cerveau, sont remplacés par du matériel électronique. Les accidentés et les grands malades ne sont ainsi plus soignés mais transformés en cyborgs.

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En vacances, on me conduit dans une église où doit se tenir je ne sais quelle cérémonie. Je suis surpris de trouver parmi l’assistance et les organisateurs un nombre important de représentants de l’État : des édiles et même quelques députés. Quand je demande à S. ce qu’on doit célébrer, il me répond : « La Marseillaise. » C’est donc une cérémonie laïque qui mobilise à son profit un lieu de culte. Je me lance dans un discours, expliquant à S. que la politique française de laïcité est en réalité un athéisme militant, intolérant, ayant fait couler beaucoup de sang.

À la fin de la cérémonie, je dis à X. que je ne pense pas avoir complètement perdu mon temps car être présent m’a permis de « voir et être vu ». Je suis X. croyant qu’il nous conduit à la sortie mais il s’engage dans un ensemble de sombres cellules trop basses pour s’y tenir debout ; de l’une d’elles on peut voir en contrebas les organisateurs de la cérémonie ranger le matériel de sonorisation. Je dis à X. qu’il faut sortir mais il préfère rester étendu sur le sol de la cellule, impossible de le tirer de là.

Je sors donc seul et me rends compte que j’ai laissé ma parka quelque part. Au cours de mes recherches inquiètes, j’entre dans la maison attenante à l’église et dont les propriétaires possèdent également l’église et le vaste terrain qui l’entoure. La vue de l’église depuis le jardin de cette maison est impressionnante. La maîtresse de maison me découvre chez elle ; comprenant tout de suite que je viens d’assister à la cérémonie, elle n’est pas surprise par ma présence. Quand je lui dis que je cherche une parka vert olive, elle me témoigne du mépris en disant que j’ai une petite vie. Je vais poursuivre ailleurs mes recherches. À mon réveil, je me dis, mais ce n’est pas la première fois, qu’il est temps de changer de parka.

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Il pleut dans le musée et je n’ai pas de parapluie. Cherchant à m’abriter, je vois deux, trois personnes blotties sous une projection de mur au-dessus d’une issue de secours. À côté de l’issue, l’ascenseur a lui-même un parapet au-dessus des portes. Je me dirige de ce côté pour m’abriter mais réalise qu’il ne doit pas être permis de bloquer l’accès de l’ascenseur en restant devant. En outre, le bouton d’appel est allumé, ce qui signifie que des gens vont en sortir puisqu’il n’y a d’autre étage que le rez-de-chaussée.

Parmi les œuvres exposées dont je me souviens : une série de portraits en peinture d’immigrants allemands, surtout des femmes, peintes sur le pont du bateau qui les mène en Amérique, et une représentation rose et lilas de la tour Eiffel vue depuis la base, mais c’est une anamorphose, le reflet dans un miroir déformant de produits de charcuterie, jambon et autres, dans un rayon d’épicerie.

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Celui que je prenais pour un rival mieux placé avoue des années plus tard qu’il n’était qu’un confident malheureux : A. ne lui parlait que de moi, de son amour pour moi, de son désespoir devant mon indifférence. Moi qui l’aimais tant… Faut-il être vain pour tirer satisfaction de cette révélation après avoir enterré un amour si malheureux et une part de moi-même avec ! Il dit aussi, pour expliquer le besoin qu’elle avait d’un confident, que c’était « une céléminaire ».

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E., qui dans ce rêve est mon dealer de hasch, vient à mon invitation car je veux acheter une barrette, la première depuis bien longtemps. Nous sommes dans la cuisine, où ma femme de ménage se trouve également, en train de travailler. J’essaie d’engager la conversation avec E. de manière seulement allusive, de façon que la femme de ménage ne comprenne pas qu’il s’agit d’une transaction illicite, mais mon intention échappe complètement à E., qui répond en prononçant le mot « cannabis » sans vergogne. Il me dit que le prix est de 17, ce qui veut dire, dans sa langue commerciale, 170 euros. Bien que je trouve cela cher (tout en n’ayant plus la moindre notion du prix d’une barrette), j’accepte et l’invite à fumer le premier joint avec moi.

Dans mon bureau, je fais de la place sur le bureau pour rouler un joint. Or j’ai laissé traîner un dessous de table de friterie, plus exactement d’une certaine franchise de fast-food, dessous de table en papier maculé par les reliques d’un repas, ce qui a attiré des fourmis, dont le bureau est pour cette raison couvert.

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La poudre des millepêches (sic : attaché).

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S’inspirant de la pratique de certains mendiants, un ministre, pour demander une augmentation du budget de son ministère, écrit « 1 million » sur un bout de carton et pose avec, en costume cravate, devant les caméras.

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Au cours d’une discussion, j’explique que le régime de Vichy ne peut être haï sans réserve en raison du point commun entre son nom et celui de la pastille de Vichy, ce bonbon à la fraîcheur incomparable. Je répète l’explication à Y., arrivée en cours de route, mais celle-ci prétend réduire à néant ma théorie en dénigrant les pastilles Vichy.