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Poèmes de Papouasie

Les poèmes suivants sont tirés de deux anthologies, Words of Paradise: Poetry of Papua (1973) (Paroles du paradis : poésie de Papouasie), par Ulli Beier, et Modern Poetry from Papua New Guinea (2010) (Poésie moderne de Papouasie-Nouvelle-Guinée), reprint de l’édition princeps de 1972), par Nigel Krauth et Elton Brash.

Dans la préface de la première, on lit (je traduis) : « Le présent recueil représente le premier exemple d’une large participation des Néo-Guinéens à un travail de compilation et de traduction de leur poésie nationale. » Il s’agit donc de textes de tradition orale recueillis auprès des habitants et traduits de différentes langues parlées en Nouvelle-Guinée.

Dans la préface du second livre, on lit : « Ces poèmes sont les premiers fruits de la poésie moderne de Papouasie Nouvelle-Guinée. » Il s’agit donc là de littérature écrite, et, je suppose, de poésie écrite en anglais puisque la préface n’évoque aucun travail de traduction.

Dès lors que les deux anthologies se distinguent par leur objet respectif, il est surprenant de voir que deux ou trois textes sont à la fois dans l’une et l’autre. Ainsi du poème de la page 81 de l’anthologie de Beier, où John Bika est donné comme traducteur, et qui apparaît de nouveau dans l’anthologie de Krauth et Brash, dont les pages ne sont pas numérotées, avec cette fois John Bita (sic – mais peut-être que le sic s’applique en fait à « Bika », si ce n’est que j’ai trouvé sur internet un politicien de la région autonome de Bougainville nommé John Bika, décédé en 1989), donné comme auteur. Même chose pour le poème de la page 82 de l’anthologie de Beier, la traductrice Addie Odai devenant dans l’autre anthologie l’auteur Addie Odai du même poème.

Cette incohérence étant soulignée, il n’y a sans doute pas lieu de penser que l’erreur commise par l’un ou les autres compilateurs sur deux textes jette le doute sur l’origine et la nature, orale ou écrite, des autres productions, d’autant moins que la plupart des poèmes donnés comme modernes ont en effet – je pense que le lecteur s’en rendra compte comme moi – une tonalité plus moderne.

Au total, j’ai retenu cinq poèmes de l’anthologie de poésie orale. Le lecteur les trouvera en premier à la suite de cette brève introduction. Je traduis là des traductions anglaises de poèmes composés en langues papoues. Après le nom du traducteur, je donne, comme dans l’anthologie, le lieu où le texte a été recueilli.

Viennent ensuite cinq poèmes de l’anthologie de poésie moderne. Je suppose que j’ai traduit là des textes originaux anglais.

Chasseurs papous. J’admire la taille des flèches. A noter également l’étui pénien du Papou de gauche. (Source: La Genèse de l’homme, J.S. Weiner, 1972, Editions Rencontre, Lausanne)

*

Poème traduit par Clément Takera (Bouin)

C’est moi au berceau.
Un jour je serai grand ;
j’abattrai alors de grands arbres
et ferai ma propre pirogue.

C’est moi à quatre pattes.
Quand je serai grand, je combattrai mon père.
Ma lance colorée de sang.
L’homme attrapé par ma lance ne vivra pas.

Je suis à présent marié.
Je m’occuperai de mes enfants
Comme ma mère s’est occupée de moi.
Ils marcheront sur mes traces.

*

Poème traduit par Wilson Ifunaoa (Lau)

Oh quel homme !
vivant seul sur la belle île
sans femme ni enfants de qui s’occuper
Oh quel homme !

Il a un arc et des flèches
avec lesquels il chasse les oiseaux
et tire sur les gens qui volent son bien
Oh quel homme !

Oh quel homme !
il a tout
mais quand il meurt personne ne pleure
et sa vie s’arrête là.

*

Poème traduit par Mitine Kemune (Kate)

Mon fils, prends garde
Ne mange pas trop
ne dors pas du long sommeil des jeunes femmes
vis comme une colombe
pour que l’on ne dise que du bien de toi

Mon fils, ne te comporte pas comme les chiens
qui suivent les chiennes à la saison des amours
La vie avec les femmes te rendra inactif
dans la guerre tu seras vite tué
les animaux sauvages t’échapperont

Mon fils, partage la viande avec la main, ne marche pas dedans
Ta maison, que ce soit la maison du peuple
Tes ordres, qu’ils soient obéis au doigt et à l’œil
Si quelqu’un te cherche querelle, qu’il te trouve
Fais comme cela, et tu seras un homme

*

Poème traduit par Robert Siti (Labu)

Quand j’étais un petit garçon
Je jouais avec bonheur dans le sable
Avec ma pirogue jouet, ma pirogue
…Aux couleurs si brillantes.

Quand je devins un homme comme mon père,
Tu pris ma main
Et je ne jouai plus
Avec ma pirogue, ma pirogue
…Aux couleurs si brillantes.

Tu me pris avec bonheur,
Je te pris avec bonheur,
Nous fûmes heureux.
Le lendemain nous nous querellâmes
Et fûmes tristes.
Mon bonheur n’est pas comme les couleurs de
ma pirogue.

*

Poème traduit par Mattui Gubag (Graged)

Fais attention – les belles fleurs
ont aussi des épines.
Elles piqueront douloureusement
tu saigneras – ne les touche pas.

Les jeunes sont tristes.
Les fleurs sont brillantes
et sentent bon
mais l’épine reste dans ta chair.

Les fleurs sont nombreuses
mon cœur aussi est content
mon âge est doux
mais elles me font souffrir.

Enlève cette fleur
jette-la dans les fourrés.
Laisse-la pourrir là.
Elles sont plaisantes, mais aussi mauvaises.

***

Les Cinq Sens (The Five Senses) par Philomena Isitoto

J’aime l’odeur des jeunes oranges mûres ;
Et de la citrouille jaune fraîchement cueillie ;
La suave odeur du cochon grillé ;
L’odeur sans couleur du taro chaud ;
La furtive brise salée de la mer ;
Et les parfums des arbustes fleuris.

Quels sons viennent à mon oreille ?
La rivière, se précipitant le long de son mur de pierre ;
Le camion cahotant sur la route accidentée ;
Le grouinement des porcs voraces ;
Le plic-ploc de la pluie sur un toit ;
Et le martèlement d’un oiseau sur un tronc creux.

J’aime voir la beauté qui m’entoure :
Personnes à la file comme des fourmis en marche ;
La lune argentée brillant sur les feuilles vertes,
Leur donnant l’apparence du verre et de l’argent ;
Le soleil se levant glorieusement à l’aurore ;
Et l’équanimité du céruléen océan Pacifique.

Qu’est-ce donc que je sens m’attaquer ?
Ce n’est que le soleil éclatant qui touche mon corps.
La piqûre d’une fourmi noire me fait sursauter ;
La rudesse des pierres les moins polies blesse mes pieds ;
La mollesse du lit me plonge dans le sommeil –
Mais le moustique harceleur me réveille.

C’est à mon goût que je me fie :
La douceur du taro me comble ;
La fécule de patate douce contribue à ma croissance et
Les protéines des poissons me font venir l’eau à la bouche ;
Le cochon gras est horrible à ma langue ;
Mais le lait de coco étanche ma soif.

*

Chauves-souris (Bats) par Rei Mina

Qui habite ces ténébreux et sinistres murs,
Plus noirs que la nuit elle-même ?
L’air est immobile,
Dans l’attente de la convulsion nocturne.
Soudain on entend un battement d’ailes.
Quelque chose frôle mon visage.
Puis quelque chose encore.
En un rien de temps c’est un essaim de créatures,
Et la cadence croissante d’une musique lugubre.
L’odeur âcre de corps malpropres
Imprègne les lieux.
Comment ces créatures trouvent-elles leur chemin
Entre ces murs
Plus noirs que la nuit elle-même ?

*

La Rivière remonte (The River Flows Back) par Kumalau Tawali

Dans le ventre de ma mère
je connaissais la paix
mais je dis « maping » (bonjour)
je saluai la lumière
et vins au monde
lui rendant hommage par un cri.
Je pagayai dans le sens du courant
avançant avec facilité
comme Adam
avant la chute.

Mais à présent
une tempête se lève devant moi
ma pirogue a fait demi-tour
je pagaie contre le courant
La rivière mon auxiliaire
est devenue mon ennemie
je lutte contre la rivière
au point que mes veines deviennent saillantes
au point que la pagaie me blesse les mains.

Mais dans cette bataille j’acquière la gloire
je remporte la notoriété
je fais connaître mon nom
sa véritable essence.
Un jour j’atteindrai de nouveau la source.
Là, à mon commencement,
une nouvelle paix
m’accueillera.

*

Niu par Kumalau Tawali

Ndt. La note des éditeurs explique que le poème est construit à partir d’un jeu de mots bilingue, à savoir que « Niu, lève-toi » se prononce en motu niou-guini, comme le nom anglais de la Nouvelle-Guinée, New Guinea. Niu désigne par ailleurs une noix de coco.

Tu es le bébé qui rampe
trop longtemps.
Tous les autres marchent –
qu’est-ce que ta mère a fait avec toi ?
T’a-t-elle porté trop longtemps ?
As-tu été trop nourri ?

Niu
ne reste pas trop longtemps à ramper
car tes jambes seront faibles
comme celles d’un estropié.
Ô Niu !
lève-toi
essaye de porter une charge.

Un jour personne ne sera là
et tu devras porter un fardeau
si tu ne le peux,
tu tomberas.

Ô Niu !
Vas-tu te lever ?
Maintenant ?
…Tout de suite ?

*

Nouvelle-Guinée (New Guinea) par Apisai Enos

Nouvelle-Guinée, bien-aimée Nouvelle-Guinée
Que disent-ils de toi ?
…La rude
…L’impossible
…La bouteille brisée
…L’hostile
…Créée le samedi
…Le désert
…L’île chaude
…La tombe de la mort
…L’archipel oublié
Le pays des mille tribus et défis
primitives forêts de termites, sangsues et cigales
vallées cachées et antiques précipices montagneux
crevasses profondes et falaises accidentées
rivières impétueuses se déversant dans des marais infinis
terre de tueurs et de cannibales et de dépouilles sacrées
de bandits de montagne et de chasseurs de mangrove
terre de fièvres et de maladies redoutables
de lave en fusion et de cendres sulfureuses
de plages coralliennes aux poissons fulminants

Nouvelle-Guinée !
Terre des fiers guerriers valeureux
terre des esprits ancestraux
pétrie de mythes et d’incarnations
terre des sanctuaires tambaram, des danseurs masqués et des maisons d’initiation
terre des masques rituels et des boucliers cérémoniels
terre des expéditions et circuits commerciaux1 et des danses du feu
terre aux cent visages et facettes
je te connais à peine !
Nouvelle-Guinée, étincelante de diversité
sauvage, rude, et tendre en même temps.

Nouvelle-Guinée, soupirant d’amour
murmurant doucement comme une colombe.
Pays de palmiers ondoyants
frangipaniers
orchidées
hibiscus
mousses des rochers et nénuphars
belle comme une fiancée
au voile en plumes d’oiseau de paradis.

Nouvelle-Guinée !
Mes pères ont chanté au son du tambour kundu
mes pères ont dansé au rythme du garamut2
sur les rives de tes fleuves puissants
le Fly
le Sepik
le Purari
naguère comme aujourd’hui ils ont regardé le soleil se coucher
à la douce mélopée des guimbardes
et des flûtes tilatilo
marmonnant des formules magiques
tandis que le dernier rayon disparaît derrière les collines.

Réveille-toi, réveille-toi, réveille-toi,
réveille-toi, Nouvelle-Guinée !
Destruction !
Le ciel s’effondre !
Des créatures ailées peuplent la terre
un colossal feu de brousse fait rage.
Hofoza, Jate, Iko, Gamu et Kaia !
Dieu du tonnerre
esprits de l’air
ne me détruisez pas !
Ne me faites pas mourir dans le tourbillon de sang
sauvez-moi avant l’aurore !

Reste calme Nouvelle-Guinée
ancien cocon
ne bouge pas !
Ne sais-tu pas que je suis ton époux
Promis à toi dans l’enfance
Promis à toi dans le ventre ?
Je suis venu célébrer notre mariage
Je suis venu t’enlever pour me rendre avec toi
vers des temps meilleurs.

1 Plutôt que de garder les termes papous dans le corps du texte et de les expliquer en note, comme dans l’anthologie, j’ai pris le parti de les traduire dans le texte. Voici les termes en question. J’ai traduit par « sanctuaires », haus tambaram, que les compilateurs de l’anthologie expliquent comme étant une maison sacrée de rendez-vous pour les hommes ; par « danseurs masqués », dukduk ; par « maisons d’initiation », eravo, une maison pour les hommes à l’architecture spectaculaire, selon l’anthologie, maison d’initiation des hommes selon mes recherches (également elavo) ; par « masques rituels », kovave masks, et par « boucliers cérémoniels », gope ; par « expéditions et circuits commerciaux », hiri, kula rings, que les auteurs de l’anthologie définissent comme des « trading voyages » et « trading circuits ».

2 Kundu et garamut : selon les compilateurs de l’anthologie, le kundu est un petit tambour avec une membrane en peau de serpent ou de lézard, tandis que le garamut est un grand tambour confectionné à partir d’une bûche évidée.

Danse des squelettes à Chimbu (Nouvelle-Guinée)

Poésie aborigène d’Australie – révolutionnaire

Les poèmes suivants, traduits de l’anglais, sont tirés de l’anthologie Inside Black Australia: An Anthology of Aboriginal Poetry (Penguin Books, 1988) (En Australie noire : anthologie de poésie aborigène), compilée et présentée par l’écrivain et poète aborigène Kevin Gilbert.

Comme dans l’anthologie elle-même, les femmes sont bien représentées dans ma sélection puisque, sur neuf poètes, cinq sont des femmes, et, sur seize poèmes, neuf ont été écrits par une plume féminine.

Les neuf poètes en question sont : Julie Watson Nungarrayi (un poème), Eva Johnson (un poème), Ernie Dingo (poète et acteur ; un poème), Bobbi Sikes (quatre poèmes), Oodgeroo Noonuccal, nom de plume (aborigène) de Kath Walker (deux poèmes), Robert Walker (décédé en prison à la suite des violences de ses gardiens, en 1984, à l’âge de vingt-cinq ans ; quatre poèmes), Steve Barney (un poème), Joy Williams (un poème) et Kevin Gilbert (auteur de l’anthologie ; un poème).

L’introduction de Kevin Gilbert dresse un tableau douloureux de la condition des Aborigènes. La colonisation de l’Australie a été extrêmement cruelle et macabre. Outre les blagues à tabac fabriquées avec des scrotums d’Aborigène (Introduction, p.xxi), on peut également citer le passe-temps des premiers Anglais d’Australie appelé « lobbing the distance » et qui consistait à enterrer des enfants aborigènes jusqu’au cou dans le sable pour voir qui enverrait la tête des malheureux le plus loin à coups de pied (xxii).

Plus connue est la pratique d’enlever les enfants aborigènes à leurs parents pour les élever dans des foyers blancs (évoquée dans le poème Une lettre à ma mère d’Eva Johnson), officiellement pour civiliser les Aborigènes et, dans les faits, comme trafic de travailleurs domestiques non payés.

Dans les années quatre-vingt, après plusieurs décennies de ce processus de « civilisation », les Aborigènes d’Australie connaissaient le taux de mortalité infantile le plus élevé au monde, et une espérance de vie de 49 ans pour les hommes et de 52 ans pour les femmes (xxiii).

Enfin, une note à l’attention du public qui ne serait pas familier avec la culture aborigène d’Australie, sur l’emploi de « rêve » et « temps du rêve » (dreamtime) dans les traductions : cela renvoie le plus souvent à la conception religieuse spécifique des Aborigènes, à savoir à l’alcheringa, traduit par la littérature scientifique par « temps du rêve », plutôt qu’au phénomène physiologique.

Dreamtime Sisters (Soeurs de l’alcheringa), par Colleen Wallace Nungari

*

Pardon (Sorry) par Julie Watson Nungarrayi

J’entrai en rampant.
L’endroit était étroit et sombre.
Les rochers me surplombaient comme des dents :
Dents essayant de mordre,
Dents pour la défense des peintures.

Je m’allongeai sur le dos.
La voûte était trop basse pour rester assis.
Les kangourous sautaient le long de la voûte,
Les serpents glissaient,
Les varans couraient,
Les émeus se pavanaient.

Je me demandai qui les avait mis là,
Qui les avait peints avec des pinceaux de bois mâché,
L’un rouge, l’autre blanc, l’un ocre, l’autre noir ?
Ils les ont mis là il y a longtemps…
Les anciens Nyiyapali1,
Il y a longtemps ; à présent, c’est tout ce qu’il reste.

Disparus aussi ces fiers chasseurs, les femmes creusant la terre pour le mata.
Leur langue, leur danse et leur chant.
Tout ce qu’il reste d’un peuple à présent :
De petits animaux peints.

PARDON !

1 Nyiyapali : ou Nyiyaparli, ou Niabali, une tribu aborigène.

*

Une lettre à ma mère (A Letter To My Mother) par Eva Johnson

Il y a longtemps que je ne t’ai pas vue, longtemps que je ne t’ai pas vue
Des hommes blancs nous ont séparés, je ne sais pourquoi
Ils me confient au Missionnaire pour que je sois l’enfant de Dieu.
Me donnent une nouvelle langue, me donnent un nouveau nom
Je pleure tout le temps, ils disent « N’as-tu pas honte »
Je vais dans une ville au sud, glaciale
J’oublie toutes les histoires que tu me racontais
Partis mon esprit, mon rêve, mon nom
Partie pour ces gens, notre terre ancestrale
Ils m’ont donné une mère blanche, elle me donne un nouveau nom
Je pleure tout le temps, elle dit « N’as-tu pas honte »
Il y a longtemps que je ne t’ai pas vue, longtemps que je ne t’ai pas vue.

Je suis devenue femme à présent, je ne suis plus un petit enfant
J’ai besoin que tu m’enseignes ta sagesse, tes légendes
Je suis ton Esprit, je resterai vivante
Mais dans la voie des Blancs tu ne survivras pas
Je lutterai pour ta terre, pour tes sites sacrés
Pour chanter et danser avec les grues en vol
Pour continuer à vivre selon ta propre tradition
La culture qui devait être mienne a été remplacée par une mission
Il y a longtemps que je ne t’ai pas vue, longtemps que je ne t’ai pas vue.

Un jour ta danse, ton rêve, ton chant
Me ramèneront, moi ton Esprit, où j’appartiens
Ma Mère, la terre, le pays – je demande
Protection contre l’étranger qui règne, qui commande
Car ils ne savent pas où notre rêve a commencé
Notre destin se trouve dans les lois de l’Homme Blanc
Nous sommes deux Femmes, personne n’a raconté notre histoire
Mais à présent, alors que notre esclavage spirituel se poursuit
Nous tairons ce Fardeau, cette nostalgie, cette peine
Quand je t’entendrai Mère me donner mon Nom
Il y a longtemps que je ne t’ai pas vue, longtemps que je ne t’ai pas vue.

*

Poème d’Ernie Dingo

Nous ne sommes pas
Des étrangers
Dans notre propre pays
Seulement
Des étrangers
Dans une société européenne
Et il est dur
D’être l’un
Quand
La loi
Est l’autre.

*

Prière à l’Esprit de la nouvelle année (Prayer to the Spirit of the New Year) par Bobbi Sikes

Cher Esprit,
Nous voici à la fin d’une longue année de lutte
Contre de vieux ennemis – l’oppression, la faim, la souffrance,
Et de nouveau sur le seuil d’une nouvelle année…

Fais que cette année ne soit pas encore la même,
Ne me laisse plus entendre le cri d’angoisse
Depuis les prisons –

Ne me laisse plus entendre les lamentations de deuil
Des jeunes parents… pour leurs bébés.

Ne me laisse plus entendre le craquement
De la matraque sur la chair nue et les os
Et ne me laisse plus entendre
Le silence.

Ne me laisse plus voir les larmes retenues
Gonflant les yeux de mes sœurs noires
Quand elles voient même le petit rêve qu’elles avaient
Mourir.

Et
Ne me laisse plus voir la défaite voilée
Derrière les yeux narcotisés dans le temps du rêve
Du visage crispé de mes frères.

Mais à la place
Si je pouvais voir l’aube lente commencer
L’aube de la compréhension

La lente éclosion
Des yeux et des cœurs commencer

La lente mort
De l’hypocrisie commencer

La lente fin
Du racisme commencer

Car la légende nous dit, cher Esprit,
Que dans les commencements…

*

Requiem par Bobbi Sikes

Foules / sur leur trente et un / serrées comme des sardines
En rang pour saluer / avec drapeaux / et bébés
…La Reine /

Je pouvais voir / ton regard de pierre
Et je savais que tu n’étais pas là /
…Pour donner la bienvenue /

Mais pour répudier / le huitième descendant
De Georges III / au nom de qui
…alors /

Notre pays fut revendiqué pour Lui / maintenant pour Elle

Et tu étais magnifique / droit comme un i /
Montre-leur qu’ici /
Ce n’est pas un pays de minables vaincus /
Mais de fiers guerriers /
……..Dont l’heure est proche.

*

Un jour (One Day) par Bobbi Sikes

Marchant le long de l’avenue principale /
…À Blancheville
Captant tous leurs visages blancs /
…(Regarder, ou ne pas regarder)
Jusqu’à ce que je me sente cernée /
…Perdue / ballottée dans une mer étrangère /
Et me réfugie dans l’observation intense
…(Tête baissée)
Des lignes et fissures
…Du trottoir.

Et je sentis ta présence / Frère inconnu /
…De l’autre côté de la rue /
Par-dessus têtes / et voitures
…Me lançant ton regard /
Ton salut / poing fermé /
…Sourire…

Ami noir /
…Tu étais majestueux /
Tes étincelles illuminaient la rue /
…Blancheville /
Et je ne marchais plus /
Frère /
…Je volais !

*

Rachel par Bobbi Sikes

Rachel est morte à la réserve de Palm Island après qu’un médecin refusa de la traiter au milieu de la nuit. Elle décéda le 15 février 1974, âgée de huit mois.

Nommée d’après la Bible /
Ce bon et saint livre /
Arrivé dans ce pays
Avec le capitaine Cook
…………………….Et les haches en métal
…………………….Et les perles de pacotille et les miroirs
…………………….Et l’argent et les fusils.
Rachel ne marcha jamais au soleil
Ni ne sentit jamais la brise dans ses cheveux
Rachel n’a pas eu l’occasion de voir les choses que nous voyons
Rachel n’a pas eu le choix d’être ou de ne pas être…

Et l’A.M.A. et le D.A.I.A.2 cacheront l’être méprisable
Qui, par sa « négligence bénigne »3, préféra qu’elle ne grandisse jamais,
Bien que lié par le serment d’Hippocrate, il n’en avait cure
…– Que son acte malfaisant le suive et le hante en tous lieux –

Car le pardon est plus tôt accordé à celui qui donne un coup
Qu’au médecin refusant d’aider un bébé qui ne sait pas
Que le racisme est son ennemi, et l’apathie l’épée
Qui tranche son souffle fragile et la remet au Seigneur.

Nommée d’après la Bible /
Ce bon et saint livre /
Les gens qui l’ont apporté ici
Devraient y regarder à deux fois…
…………………….Laissez venir à moi les petits enfants…

2 A.M.A. et D.A.I.A. : Australian Medical Association et Department of Aboriginal and Islander Affairs.

3 Négligence bénigne : traduction de benign neglect, concept anglo-saxon renvoyant à la politique préconisée par le politologue Daniel Patrick Moynihan au Président Nixon en matière de tensions raciales aux États-Unis, à savoir ne rien faire.

*

La Race sans bonheur (The Unhappy Race) par Oodgeroo Noonuccal (Kath Walker)

Le Myall4 parle

Homme blanc, tu es la race sans bonheur.
Toi seul a rompu avec la nature et produit des lois civilisées.
Tu t’es réduit en esclavage ainsi que le cheval et d’autres animaux sauvages.
Pourquoi, homme blanc ?
Ta police enferme ta tribu dans des maisons aux barreaux,
Nous voyons des femmes pauvres récurer les sols chez des femmes riches.
Pourquoi, homme blanc, pourquoi ?
Tu te moques du « pauvre gars noir », tu nous dis de devenir comme toi.
Tu dis que nous devons abandonner la liberté et le loisir immémoriaux,
Que nous devons être civilisés et travailler pour toi.
Pourquoi, homme blanc ?
Laisse-nous tranquilles, nous ne voulons pas de tes cols de chemise ni de tes cravates,
Nous n’avons pas besoin de tes routines et contraintes.
Nous voulons la liberté et la joie ancestrales que toutes choses possèdent sauf toi,
Pauvre homme blanc de la race sans bonheur.

4 Myall : Aborigène vivant à la manière traditionnelle.

*

Eucalyptus municipal (Municipal Gum) par Oodgeroo Noonuccal

Eucalyptus de la rue de la ville,
Un dur bitume autour de tes pieds,
Tu devrais être
Dans la fraîcheur foliée des forêts
Parmi les chants d’oiseaux sylvestres.
Ici tu ressembles
À ce pauvre cheval de trait
Castré, brisé, une chose martyrisée,
Harnachée et ceinturée, son enfer prolongé,
Dont la tête basse et la triste mine expriment
Le désespoir.
Eucalyptus municipal, il est si douloureux
De te voir ainsi
Posé sur ton herbe noire de bitume –
Ô mon concitoyen,
Qu’ont-ils fait de nous ?

*

C’est la vie (Life is Life) par Robert Walker

La rose au milieu des épines
ne sent peut-être pas le baiser du soleil chaque matin
et bien qu’elle soit forcée de voler la lumière
retenue dans les branches de ceux qui jettent l’ombre
c’est une rose et elle vit.

*

Isolement carcéral (Solitary Confinement) par Robert Walker

Vous a-t-on déjà demandé de vous déshabiller
Devant une demi-douzaine d’yeux violents,
Pressé contre le mur –
Vous ordonnant d’écarter les jambes et de vous pencher en avant ?

Vous a-t-on déjà claqué une porte au visage
Pour vous mettre à l’écart du monde,
Vous projetant dans l’espace hors du temps –
Dans le néant du silence ?

Vous êtes-vous déjà allongé sur un lit de bois –
Dans un pyjama réglementaire,
Et avez-vous déjà essayé de faire parler un seau –
Dans le plus grand sérieux ?

Avez-vous déjà supplié pour une couverture
Un œil regardant par un trou dans la porte,
Vous frictionnant à cause de l’air froid qui creuse la chair –
Et vous mordant la lèvre inférieure, en disant
………………« S’il vous plaît, monsieur » ?

Avez-vous déjà entendu des cris au milieu de la nuit,
Ou les sanglots d’un prisonnier devenu dément,
Se répéter à l’infini dans l’obscurité –
Menaçant de vous entraîner dans la folie ?

Vous-êtes vous déjà roulé en boule
En priant que vienne le sommeil ?
Êtes-vous déjà resté éveillé des heures durant
Attendant que le matin apporte encore un jour de solitude ?

Si vous n’avez jamais connu l’une de ces choses,
Inclinez la tête et remerciez Dieu.
Car c’est une chose bien étrange
Que ce système de réhabilitation.

*

Messages non reçus (Unreceived Messages) par Robert Walker

Est-ce que je rêve ?
Tu es là.
Je suis là.
…Mais ton regard
..Est au-delà de moi.

………………..Tu parles,
………………..Tes paroles sont claires.
………………..Je parle
………………..Tu n’entends pas.
………………..À l’intérieur – je bouge, troublé.

« Je te connais »
Toi, en écho : « Je te connais ».
Je tends les mains – mais ne touche pas.
Mon corps encore – encore mon corps,
Et j’ai encore échoué
À communiquer.

………………..Mes pieds marchent,
………………..Mon esprit se rappelant les mots que nous nous disions
………………..– mais pas complètement.
………………..La tristesse filtre à travers ma coquille
………………..Et me touche – et je me retourne joyeux.

Dans la file pour le déjeuner
Je dérive à nouveau vers l’oubli,
Las de mes efforts
Pour t’atteindre – te connaître
Comme tu dis me connaître.

La clé tourne – le jour meurt.
Et de nouveau je renais.
Enfant haletant pour recevoir son premier souffle de vie,
Rampant faiblement hors d’un œuf en plastique
Pour faire surface dans une cellule de prison.

Le stylo – automatique
Comme les battements de mon cœur.
La souffrance – une étrangère –
Stoppe tout, sauf mon cœur.
Des larmes acides consument des bris de coquille d’œuf.

Je sens
Et écris la vie dans chaque mouvement.
Le danger de mort dans chaque instant immobile.
Le temps tourne au-dessus de moi comme un vautour,
Puis rampe comme un homme à l’agonie.

Sommeil – la semence de mort
Me plonge dans le désir.
La nuit meurt – et de nouveau je suis conçu
Oublieux de la vie en dehors de ma coquille
Car à nouveau rien de plus qu’un fœtus – attendant ma libération.

*

Okay, soyons franc (Okay, Let’s Be Honest) par Robert Walker

Okay, soyons franc :
Je ne suis pas un saint,
Mais
Je ne suis pas non plus né au paradis.
Okay, okay !
Alors soyons franc :
J’entre et sors de prison
depuis l’âge de onze ans.

Et j’ai été mauvais,
……………méchant
……………et carrément dangereux.
J’ai baigné dans mon sang
dans des hôtels,
des foyers pour adolescents,
des commissariats de police.
J’ai maudit ma peau :
ni blanche ni noire.
Un rien du tout comme les autres
luttant pour être Monsieur Important.

Ouais, alors on me traite de bâtard,
d’animal, de fouteur de merde ;
tandis que mes accusateurs regardent sans réagir mes frères prendre une raclée,
jetés ivres dans des fourgons de police, pleurant après le temps du rêve
Ma mémoire est encore humide des larmes de ma mère
tombant sur la tombe de mon père.
Juste une famille noire comme les autres
seule et perdue dans la foire d’empoigne au centime.

D’aussi loin que je me souvienne,
On m’a toujours fait comprendre ma différence,
Et peu à peu mes souffrances m’ont éduqué :
se battre ou perdre.
« Partial », t’entends-je dire.
Alors essaye d’effacer les cicatrices de mon cerveau,
et montre-moi l’autre versant de ton visage :
celui avec le sourire peint aux couleurs de notre terre sacrée que tu insultes.

« Partial ? » Ouais, mec !
Faut t’y faire, et tout le reste
« Tu es sorti du rang
et t’es fait remettre à ta place.
Alors reste tranquille, » tu dis,
« Tu n’es pas comme les autres,
Tu as de la jugeote, un brillant avenir,
Ce n’est pas la guerre. »

Mais cela ne me dit pas ce que je veux savoir.
Alors dis-moi : pourquoi devons-nous rester dans le rang ?
Pourquoi devons-vous vivre à ta manière, dans un esclavage subtil
Pour avoir les choses qu’on avait pour rien ?
Pourquoi dois-je fermer les yeux
et faire semblant de ne pas voir
ce que tu es en train de faire :
à mon peuple – NOTRE PEUPLE – et à moi ?

Nom d’un chien, mec !
Ce n’est pas le moins du monde partial !
Viens lire la solitude et la confusion
sur les murs de cette cellule de sept sur onze.
Okay, je vais être franc :
Je ne suis pas un saint,
Mais
CLAIREMENT JE NE SUIS PAS NON PLUS NÉ AU PARADIS !

*

Vision (Vision) par Steve Barney

Ma mère est venue me voir
…dans une vision,
…Ma mère pleurait
…parce que, me dit-elle,
…Elle est lasse
…des blessures,
Elle est lasse de porter
…les pesants fardeaux,
…tours d’acier,
…voies de ciment,
…et routes en bitume
…courant sur tout son corps,
Elle me demande de l’aider,
…de les empêcher de prendre le sang
…de ses veines,
Elle me demandait de répondre
à son appel,
Car ma mère est en train de mourir lentement
…mais je ne resterai pas sans rien faire
…à les regarder l’assassiner.
Aide-moi, mon frère,
…à prendre soin de notre mère,
Ô avant de perdre
…mon identité culturelle,
Je reposerai dans les bras de ma mère.

*

Ombres (Shadows) par Joy Williams

Ils passent dans des trains
Recroquevillés avec sérieux derrière des journaux,
Ils sont assis gravement dans des bus,
Ils marchent sans but,
Ils courent si nécessaire.
Ils dorment avec leurs femmes –
S’ils ne peuvent en trouver d’autre,
Ils flattent le riche
Et ignorent le pauvre.
Ils piétinent les sensibles
Et molestent ceux qui sont défense,
Ils sourient sardoniquement au misérable,
Mais n’offrent qu’un mépris hautain,
Au désespéré ils donneront le coup de grâce
Pour l’éternité,
Mais jamais ils ne prennent la peine
De tendre une main secourable
À celui qui est seul.

Ils passent dans des trains
Recroquevillés avec sérieux derrière des journaux,
Ils sont assis gravement dans des bus,
Ils vivent…
……….Ils meurent…
……………Ils s’en foutent !

*

Le Nouvel Hymne vrai (The New True Anthem) par Kevin Gilbert

Malgré ce que dit Dorothée
du pays brûlé par le soleil5
Tu ne l’as jamais vraiment aimé
ni cherché à le rendre grand
tu pollues toutes les rivières
et souilles chaque route
tes graffiti barbares
laissent des cicatrices là où les grands arbres poussent
les plages et les montagnes
sont couvertes de ta honte
l’injustice est le seul maître
malgré tes prétentions à la postérité
les boueuses rivières polluées
sont fermées par des clôtures au regard
des voyageurs et aux assoiffés
pour que paissent les vaches étrangères
une tyrannie domine à présent ton âme
aveugle à ta propre image
une dureté et des mœurs grossières
la marque à présent des tiens

Australie ô Australie
tu pourrais être fière et libre
nous pleurons d’amère angoisse
devant ta haine et tyrannie
corps noirs balafrés frissonnants
humanité enchaînée
vol de terres et meurtre racial
tu te vantes de tes gains
en copeaux de bois et uranium
la mort angoissée que tu répands
laissera aux enfants du pays
un héritage mort
Australie ô Australie
tu pourrais être grande et libre
nous pleurons d’amère angoisse
devant ta haine et tyrannie

5 « Malgré ce que dit Dorothée… » : La femme de lettres australienne (blanche) Dorothea Mackellar est l’auteur d’un des poèmes les plus célèbres en Australie, Mon pays (My Country), 1908, qui commence par ces mots : « J’aime un pays brûlé par le soleil… » et doit passer pour une sorte de poème national ou d’hymne non officiel.