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Poésie maorie contemporaine

Mes traductions de poésie aborigène d’Australie (ici) étant le billet le plus visité de ce blog, bien plus que la poésie d’Amérique latine ou d’Afrique, voyons si la poésie maorie de Nouvelle-Zélande rencontre un succès comparable.

Les poèmes suivants, traduits de l’anglais, sont tirés de l’anthologie The Moon on My Tongue: An Anthology of Māori Poetry in English (Arc Publications, UK, 2017) (La lune sur ma langue : une anthologie de poésie maorie anglophone), qui est elle-même une sélection de poèmes réalisée à partir d’une autre anthologie publiée antérieurement, Puna Wai Kōrero: An Antholy of Māori Poetry in English (Auckland University Press, 2014), éditée par Reina Whaitiri et Robert Sullivan.

Le maori est, à côté de l’anglais, langue officielle en Nouvelle-Zélande depuis 1987. Le nombre de locuteurs en est relativement faible puisqu’il ne représente que 3,7 % de la population du pays, alors que les Maoris sont 15 % de la population (chiffres Wkpd), ce qui témoigne d’une relative déculturation. Les locuteurs de maori sont tous bilingues maori et anglais. La littérature écrite en langue maorie reste rare.

Dans la poésie maorie contemporaine en langue anglaise, l’usage de mots maoris est fréquent (l’anthologie comporte un glossaire abondant). Comme le fait remarquer Ben Styles, auteur de la préface à l’anthologie The moon on My Tongue, ces mots maoris n’apparaissent pas en italique dans les poèmes. J’ai parfois choisi de garder les mots maoris, même si la tendance sans doute naturelle en anglais de Nouvelle-Zélande à employer des mots maoris pour évoquer des réalités culturelles maories, a fortiori dans un contexte de revendication identitaire, ne justifie pas forcément de laisser ces mots tels quels pour un lecteur français a priori moins intéressé par le véhicule de la culture, la langue, que par la culture elle-même et ses manifestations concrètes ; aussi, quelques autres fois, j’ai jugé préférable de traduire le terme en français à partir du glossaire, pour faciliter la lecture. De même, si le choix de ne pas employer en anglais d’italique pour les mots maoris a un sens dans le contexte d’une culture « dominée » qui cherche à imprégner le véhicule « dominant » en gommant le caractère d’apport étranger que souligne l’italique, cela aurait bien moins de sens dans une traduction française, tout en rendant la lecture plus difficile (car l’italique permet au lecteur d’identifier immédiatement des notions susceptibles de lui être moins familières).

Les poètes ici traduits sont Hiria Anderson (un poème), Hilary Baxter (2), Jacq (Jacqueline) Carter (2), Rangi Faith (1), Keri Hulme (1), Phil Kawana (1), Hinewirangi Kohu (1), Paula Morris (2), Tru Paraha (1), Apirana Taylor (1), Haare Williams (1) et Vernice Wineera (2).

Tout comme dans l’anthologie elle-même, les femmes sont particulièrement bien représentées puisque, sur ces douze poètes, seulement quatre sont des hommes, à savoir (dans la mesure où leurs prénoms ne sont pas toujours facilement imputables à un sexe ou à l’autre, pour un lecteur français) : Rangi Faith, Phil Kawana, Apirana Taylor et Haare Williams.

Langue fourchue (Forked Tongue) par Hiria Anderson

Tu me regardas dans les yeux
sans un tressaillement de ton front plissé
ni un pli de ta bouche souriante aux lèvres fines
et en remuant les mains tu dis :
« Même si nous contrôlons les voies maritimes
cela ne vous empêche pas de prier ‘votre’ dieu de la mer »
et tu t’attendais à ce que je sourie, puis tu dis :
« Nous serons de meilleurs gardiens car nous avons de l’argent »
et tu t’attendais à ce que je me sente mieux, puis tu dis :
« Ce n’est pas seulement ‘nous’ qui polluons les eaux mais tout le monde »
et tu t’attendais à ce que je sois d’accord avec ça, puis tu dis :
« Bien sûr que vous ‘pourrez’ manger les fruits de mer après que nous aurons nettoyé le système d’assainissement »
et tu t’attendais à ce que mon fils mange, puis tu dis :
« Tout le monde profitera de cette vente, ils ont besoin de notre sable »
et tu t’attendais à ce que j’y croie.
Mais je n’y croirai jamais !

*

Réminiscence (Reminiscence) par Hilary Baxter

Je me souviens enfant
mon père me portait
bien haut
sur ses épaules ou sur sa tête
j’avais tellement chaud
dans la salopette rouge en tricot
mon père portait
sa vieille gabardine

Il courait à travers
les bois de Karori
moi au-dessus en position instable
traversant chemins berges
ruisseaux perdus
de feuilles brunes humides

Puis remontant
l’allée de gravier
donnant sur la route ancienne
je ne trouvais plus que
mon trône d’arbres
regardait de haut le monde

autour de moi attendant que je grandisse

*

Octobre 1972 (October 1972) par Hilary Baxter

Ma joie est une joie tribale
ma solitude forte solitude
et ma tristesse
ce sont des allées de fleurs
qui mènent à la rivière
où va et vient le taniwha génie des eaux

et les chouettes appelaient
un père aux pieds nus
mon père
disciple du Christ maori

J’entends un vieil homme chanter
il a les cheveux dans la lumière du soleil

*

Nos ancêtres sont toujours là (Our tūpuna remain) par Jacq Carter

Note. Le terme Pākehā qui revient à plusieurs reprises dans le poème désigne, en langue maorie, le Néo-Zélandais blanc, d’origine anglo-saxonne.

Rien de tel qu’un palmier nīkau solitaire
au milieu d’une rizière
propriété de quelque Pākehā
pour vous donner honte

Entourée de montagnes
qui vous rappellent
que jadis cette rizière
partageait le même tapu, la même sacralité

C’est un peu comme le cimetière
au milieu de cette réserve
qui fut jadis un village
avant qu’un Pākehā y mette le feu

Alors vous êtes prévenus :

il faudra plus
qu’un
changement de nom
des arbres abattus
des maisons incendiées

pour nous faire oublier

que nos ancêtres sont toujours là.

*

En comparaison, il n’y a pas de quoi se plaindre (Comparatively speaking, there is no struggle) par Jacq Carter

Quand des gens comme toi me disent

que les choses ne vont pas mal aussi mal ici
qu’ailleurs

je me dis que tu n’as pas été

dans la région du Waikato1
ou parmi mon peuple

il y a quelque deux siècles
ni chaque jour depuis lors

vivant sur une terre
qui n’est plus la tienne
pêchant en des eaux
qui ne sont plus pures

ni à chaque réunion
de chaque place de village
ravivant les paroles
mana Māori motuhake2

comme le font toutes
les places de village du pays.

Tu sembles croire que les choses
ici vont mieux
parce que tu ne nous vois pas mourir
ou combattre ouvertement

comme si tout ça
c’était du passé.

J’ai tendance à penser

qu’un des pires effets de
la colonisation

c’est quand les gens ne luttent plus
car ils n’en voient pas la raison
et pensent que

tout va bien
en comparaison.

Alors combien de Maoris
as-tu convaincus aujourd’hui
que nous autres « Mahrees »
devrions nous considérer chanceux
et que les choses auraient pu être pires
comme elles l’ont été pour les « Abos » ?3

1 Waikato : région du nord de la Nouvelle-Zélande.

2 mana Māori motuhake : selon le glossaire annexé à l’anthologie : «separate Māori identity; autonomy» (séparatisme maori ; autonomie)

3 Mahrees et Abos : Le premier terme semble faire référence à une prononciation défectueuse par les « Pakeha » du nom des Maoris, et le terme « Abo » est en anglais une appellation des Aborigènes d’Australie considérée comme péjorative. Ainsi, la poétesse, en empruntant son langage insultant, souligne l’hypocrisie du colonisateur.

*

Nous perdons notre mana (Losing our mana) par Rangi Faith

Note. Le mana est une notion familière aux étudiants en anthropologie, qui la trouvent dans de nombreuses études consacrées aux peuples premiers, que ce soit chez Marcel Mauss, Claude Lévi-Strauss, Roger Caillois, Mircea Eliade… Le Grand Robert en donne la définition suivante : « Puissance surnaturelle impersonnelle et principe d’action, dans certaines religions (d’abord en parlant des Mélanésiens). »

Il fut un temps où le pied
glissait sur elles
dès que l’on entrait
depuis la berge
dans l’eau sombre,

à présent on dit
qu’aucune anguille n’a été
prise
depuis les trois dernières funérailles

et les frères
en aval de la rivière
sortent la nuit
et coupent les filets –

ils y sont contraints
il n’y a plus de kai4
dans la rivière,
nous perdons notre mana.

4 kai : nourriture (glossaire).

*

Fins et commencements (Ends and Beginnings) par Keri Hulme

D’où viens-je ?
Je ne demande pas le pourquoi de mon existence
quand tombe la nuit :
je fabrique des paniers de lin vert
pour garder les anguilles sanglantes au ventre d’argent
comme le faisaient mes ancêtres :
une lame en coquille de moule
est un outil de choix
pour découper des lanières
la mienne luit de ses taches

D’où viens-je ?
Je ne demande pas le pourquoi de mon existence
quand naît le jour :
je tamise un sable noir
comme le faisaient les mineurs,
empruntant leurs anciens passages d’espérance
grenat, titane, fer et or…
le visage grave et brun de ma pelle
montre un froid sourire d’acier.

Née de l’autre côté de la colline
fille de la mer-femme,
qui peut dire d’où je viens ?

*

Scènes de logement social (Scenes from a council tenancy) par Phil Kawana

L’Homme qui tousse se fracture la lumière
tamise à travers le treillis de la fenêtre
cliquetis de clés d’appartement et de poumons
sac de course plein de néants
chacun un capillaire rompu duquel
le sang dépité
se libère
pour monter à la surface

L’automne finissant est une plaisanterie du soleil caché
les collines se dressent à l’ouest moites, froides
une ombre lentement répand une ombre
les murs nus suppurent, le dos au jour tumescent
les fils du tramway tendent leur gaze
sur les banlieues d’esclaves pour dettes
aspire la méthamphétamine et les anxiétés
enfonce bien le manuscrit au fond de ta poche

Il y a des emballages de fast-food
des sacs de supermarché pour sniffer
et des haillons, dans la cage d’escalier
taguée qui sent la pisse
passe en baissant les yeux
tu ne sais pas quels yeux tu croises
ni ceux que tu n’oses croiser, ici
dans cet autre royaume

Les murs sont beige institutionnel
un air de dire « du calme, tu vas rester ici un moment »
chuchoté aux oreilles inquiètes
sols en vinyle polis
lambeaux de revêtement pendouillant des portes
ventilations hors service depuis des années
des années comme une intraveineuse, s’égouttant, distillant,
diluées par leur chute, leur moment passé.

Dans les couloirs, la lumière électrique
ne s’éteint jamais.

Entre les palissades des blocs de béton
un garçon des Samoa, trop jeune pour aller à l’école
trop grand pour rester au lit quand brille le soleil
chante des chants de chorale, des génériques de télé
des spots publicitaires et des mots sans queue ni tête, juste pour entendre
les notes sautiller et se pourchasser
l’une l’autre comme des poissons arc-en-ciel
par-delà mur et fenêtre dans le ciel bleu Pacifique.

C’est bon quand le soleil peut séparer
les silhouettes de la colline et du chez soi
quand il sèche les chemins vérolés et les torchons comme neufs
qui obstruent le quartier sur les rangs de cordes à linge
un peloton en vêtements blancs, gardant les manières d’antan
vieillards aux yeux gris, à la peau couleur de whisky et fatigués
traînés le long du patio par des chaises de cuisine
fuyant les ombres chasseresses

Il y a toujours des ombres ici ; elles passent
comme l’odeur de cannabis
près de l’ascenseur, comme l’émanation
des suintements du local à poubelles
sur lequel tout l’immeuble repose
le vide-ordures proute et les poubelles clappent
dans une joie symphonique, atone
écho d’une obscurité qui s’inhale

Et derrière les rideaux des fenêtres
plus haut où des aperçus
d’une autre vie peuvent encore être saisis
l’oligarchie de l’architecture et de la géographie
a relâché sa pression colonisatrice, mais
les empreintes restent, le panorama intérieur
conçu de l’extérieur et donnant seulement sur
des gens étalés comme des épingles.

Dans les couloirs, la lumière électrique
ne s’éteint jamais.

*

Pain grillé (Fried bread) par Hinewirangi Kohu

Pākehā /Femme blanche :
images subversives dans ma tête.
Je veux être une Pākehā.
Je veux être une femme blanche.
Ce serait sans douleur – aucune souffrance,
seulement de la dureté – aussi net
que l’inox.

Je cache ma laideur maorie
–…je fais une overdose de parfum Judith Arden,
…..me sépare des miens
–…nie l’essence maorie

haine du sol en terre de notre whare (maison),
du stigmate des poux,
haine des sandwichs au pain grillé
qui durcissent avec la mélasse,
j’échange mes repas de pain grillé
pour des clubs-sandwichs raffinés
et je bois dans une bouteille en plastique,
haine de la mauvaise articulation de la langue maorie,
j’essaie désespérément de parler comme une Pākehā.

Mon dieu, comme j’ai envie d’être blanche – une Pākehā.
Je serai,
Je serai,
Je serai la meilleure

Pākehā bronzée, brune, aux yeux bruns du monde !

*

Grand-mère anglaise (English Grandmother) par Paula Morris

Tu viens en bateau, la valise pleine
de savon et de chocolat. Nous sommes en 1970. Tu
ne sais pas trop ce qu’on peut acheter ici, ni à quel degré
de civilisation nous sommes parvenus.

Pour moi tu as apporté une belle poupée aux cheveux auburn.
Elle est si différente et surprenante que je l’appelle
Alison, un nom que je connais à peine et qui ne me plaît pas vraiment.
À Noël tu nous offres une balançoire.

Tu es assise sur une chaise de table à dossier rigide
– jamais sur le sol comme notre vraie grand-mère, celle
qui nous appelle ses mokopuna (petits-enfants). Tu dis que s’asseoir
par terre pour lire le journal c’est de la paresse.

Ma sœur est anglaise et à toi, mais nous te sommes étrangers
mon frère et moi. Tu souris peu.
Je suis une étrange petite fille basanée. Je parle peu.
Il refuse de te faire la bise.

Aujourd’hui, je pense que nous pourrions nous aimer l’une l’autre. Comme toi,
je noie ma nourriture sous le poivre, et je festonne
la maison à Noël. J’aime rester debout
en mangeant mon petit déjeuner et en lisant le journal.

Au bout d’un an tu retournes en Angleterre, déçue,
soulagée. Nous avons une nouvelle table pour la salle à manger – ronde et
blanche – avec des chaises qui se balancent. Ne te balance pas,
dit ma mère. Elle est toujours ta fille.

*

(Where) par Paula Morris

D’où êtes-vous, demandé-je au garçon de café.
Il vient du Brésil, de Pologne, de Florence.
Parfois il vient du Mexique, et je
dis alors : comme la petite amie de mon neveu.

À Auckland le chauffeur de taxi qui vit à
Henderson est Afghan. Ils sont
quarante ici, me dit-il. Ils aiment bien, même
s’ils doivent faire leur pain eux-mêmes.

À New-York le chauffeur de taxi est Pakistanais.
Il me demande d’où je suis, et veut parler
cricket. Son rêve, dit-il, est de vivre
avec son frère à Bradford.

À Auckland le dentiste est Brésilien. À
Sheffield le propriétaire du café vient d’Auckland.
À Londres le garçon qui nous sert vient de Glasgow.
À Glasgow le garçon qui nous sert vient de Melbourne, comme

mon docteur à Iowa City, le spécialiste du nez,
qui se penche au-dessus de moi sur la table d’opération.
D’où êtes-vous, me demande-t-il.
Je lui réponds que je suis d’Auckland. Excellent, dit-il.

Parfois à Auckland le chauffeur de taxi est
d’Auckland. Il n’est de nulle part ailleurs
que d’Auckland. Mon rêve, lui dis-je,
est de revoir le tramway.

*

Connaissant parfaitement tout ce qui est sur terre (Knowing entirely everything on earth that is) par Tru Paraha

Au poète Aï (To the poet Ai)

Alors, mon cœur d’argilite

frappé par le marteau
s’ouvrit en deux
formant deux herminettes de pierre

aux noms sacrés.
Libres, de ce
canyon déchiqueté s’envolèrent

des aigles et un faucon sauvage ;
des tempêtes de sable ;
des léviathans ; un papillon

venu de quelque archaïque
forteresse.
Esclave de ma vocation

Je parlementai avec les dieux
pour une vie, indiciblement
sensuelle, dévoilai

mon anarchie nue en
offrandes d’or et de printemps,
banquetai dans la solitude.

Connaissant parfaitement
tout ce qui est sur terre,
je tends les graines interrogatrices
d’un front plissé.

Laisse-moi étonner,
stupéfier
–d’abord, comme femme,

puis entre dans ma splendide
réserve de félicité.
Demande-moi n’importe quoi, demande-moi.

Je suis pure,
parfaite, ignorance.
Je sais moins que rien.

*

Pensées et souvenirs d’une ancienne (Feelings and memories of a kuia) par Apirana Taylor

Les Maoris d’aujourd’hui
ne sont plus des Maoris
Je ne sais pas ce qu’ils sont

Je me souviens des gens d’autrefois
ils étaient polis
et aimaient parler
ils allaient d’un pas tranquille
mais ce qui était à faire était fait

Aujourd’hui mon petit-fils est toujours pressé
mais on dirait qu’il ne fait jamais rien
ils ne m’adressent presque pas la parole
et n’ont pas l’air heureux

Dans mon enfance
nous avions de grands jardins
et tous les enfants y travaillaient
les anciens
faisaient des plaisanteries
ils préparaient un grand repas le matin
nous étions très heureux

Parfois
nous allions au lac
ramassions des fougères
et les liions en gerbes
avec des fibres d’akeake
puis nous jetions les fougères
dans l’eau

Après les en avoir retirées
nous les secouions
et de nombreux poissons
en tombaient

Dans la forêt
il y avait quantité
de pigeons gras et succulents
la rivière
abondait en anguilles
notre repas nageait devant nous
il suffisait
de tendre la main

La forêt
a été abattue
la rivière barrée
le lac pollué

Plus le Pākehā est proche
et plus il nous rend la vie
difficile

Puis ce fut la guerre
de nombreux Maoris
qui auraient été de grands leaders
pour notre peuple
ont été tués
et pourquoi donc

Pour que nous vivions sur des parcelles de dix ares5
alors que nous avions autrefois
plus de terre
que je n’en pouvais mesurer des yeux

Pour que nous mangions
des hamburgers
alors que nous avions autrefois
de la nourriture fraîche

Pour qu’au bout du compte nous soyons
abandonnés
malheureux
sans savoir pourquoi.

5 parcelles de dix ares : traduction de quarter acre sections. Ces parcelles, avec pavillon, ont longtemps représenté la norme idéale de la propriété (suburbaine) en Australie et Nouvelle-Zélande (voir Wkpd « Quarter Acre »). Elles font partie de ce qu’il est convenu d’appeler le New Zealand dream (ou Kiwi dream). Entre parenthèses, des études montrent que ce système de pavillon avec jardin serait plus favorable à la fertilité et donc à la démographie que le logement en appartement : cf Wkpd « New Zealand Dream ».

*

Koha par Haare Williams

Notre
Nounou Waï
chantait
aux arbres du jardin
donnant un nom
à chacun

Nous ne savions pas trop
pourquoi
« Les arbres donnent tout
pour les arbres
ne pas donner c’est
mourir

Tu ne donnes presque rien
quand tu donnes
des choses
donner de soi-même
comme les arbres
ça c’est donner
apprenez d’eux

La Terre
pour Mère
et le Ciel
pour Père
il n’est rien
qu’ils ne partagent ! »

L’année
où Nounou Waï est partie,
les arbres se mirent à vieillir
et moururent,
nous ne savions pas trop
pourquoi.

*

Chanté depuis Kapiti (Song from Kapiti) par Vernice Wineera

Il est des gens
qui survivent
par la promesse du soleil.
Tels sont les habitants
de la côte de Paekākāriki,
dans leurs habitations nichées contre
la falaise d’argile crénelée
face à la fureur hivernale
de l’immense océan.
Je regarde un oiseau de mer solitaire
immobile comme un morceau de bois
sur un rocher battu des vents,
les plumes ébouriffées
par le vent froid du sud
soufflant depuis l’Antarctique.
Les éparses herbes toetoe
ploient sous le vent
et traînent leurs frondes emplumées
sur la grise plage farouche.
Elles plongent des doigts glacés
dans mon cœur.
Je suis cet oiseau
transi par le vent du sud,
aux ailes de bois
dans l’air froid salé.
Je suis l’enfant des Ngāti Toa6,
cherchant ma place
dans une société de métropole.
Je suis celle qui apprend à chanter
les chants doux-amers de l’âme d’un peuple.
Je suis l’oiseau solitaire
vivant dans les limbes de la nostalgie,
combattant le monde hivernal,
survivant
grâce à la promesse ténue
d’un été qui s’annonce.

6 Ngāti Toa : nom d’un clan maori.

*

Wellington, vers 1950 (Wellington, circa 1950) par Vernice Wineera

Le vent était toujours là.
Vent du sud, soufflant de l’Antarctique,
qui montrait ses dents pour arracher les vêtements,
les cheveux, la peau, la chair même des côtes,
et ensuite te léchait les os
de sa langue infiniment froide.
Et parfois vent du septentrion,
non moins cruel, grondant le long des gorges
au nord du village, tranchant d’un coup de griffes les branches
des eucalyptus, les toitures
des maisons de bois, fragiles, le moindre clou
grinçant pendant l’assaut.
Alors nous craignions de sortir
chercher du bois, les charbons
achetés pour quelques shillings bien gardés dans la bourse.
Quelqu’un le devait pourtant,
et je me soustrayais à la coulpe de te regarder
engoncée dans ton mince manteau
dans le vent sauvage, ton insuffisante écharpe
battant l’air autour de tes cheveux gris,
la hache tenue en l’air
quand tu luttais pour la laisser choir
contre les bûches humides
sur le billot.
Alors je sortais, au-devant
du claquement de la porte à minuterie
dans le jour animal,
le monde entier en contorsions,
les serpents dans les arbres,
les chiens hurlant au ciel,
les piquets de la palissade se balançant possédés
par quelque chose de terrible, d’invisible.
Les pièces vides de la maison,
moites de leur vue sur la mer grise
et le ciel sombre, devenaient alors
la seule matrice de chaleur restante
pour une jeune femme de quinze ans perdue
dans la tempête, une évanescente année de grand-mère
seule compagne.

Poésie chicano révolutionnaire: Aztlán

¡Ay te watcho, Aztlán!

La littérature chicano est la littérature des citoyens nord-américains d’origine latino et tout particulièrement mexicaine. Ces derniers étant très souvent bilingues espagnol et anglais, leur littérature l’est également. Certains poèmes font ainsi alterner les deux langues et le slang chicano va jusqu’à les mêler au sein d’expressions toutes faites (comme « ay te watcho » plus ou moins dérivé de « hasta la vista », « see you soon »).

Les traductions suivantes sont tirées de l’anthologie Canto Al Pueblo IV (1980), publiée à l’occasion du quatrième festival annuel de culture chicano Canto Al Pueblo (Chant au Peuple), qui eut lieu du 1er au 10 mai 1980 à Phoenix, Arizona.

Les poètes représentés sont : Arturo Arcángel (5 poèmes), María Arellano (1), José Antonio Burciaga (1+1), Ana Castillo (3), Rafael C. Castillo (un poème en six chants), Abelardo Delgado, également connu sous le nom de Lalo Delgado (3), Verónica Medina Ramos (1) et Jim Sagel (2). Les poètes les plus connus sont Arturo Arcángel, José Antonio Burciaga, Ana Castillo, Rafael C. Castillo, Lalo Delgado et Jim Sagel.

Les concepts politiques véhiculés par le mouvement chicano, et notamment les revendications territoriales et culturelles liées à Aztlán, sont particulièrement saillantes dans les poèmes ici traduits de Rafael C. Castillo et Abelardo Delgado, auxquels je renvoie le lecteur.

Certains poèmes ont été écrits en espagnol, d’autres en anglais. Le titre original entre parenthèses indique la langue traduite ; dans un cas, où le titre laisse planer l’ambiguïté, j’ai ajouté une note sur ce point. Comme je l’ai indiqué, il arrive que des poèmes soient écrits dans les deux langues à la fois. Il y avait alors deux possibilités : ou bien tout traduire, à la fois l’espagnol et l’anglais, en trouvant un moyen de distinguer, par exemple par des italiques, les passages de l’original dans l’une et l’autre langues, ou bien ne traduire qu’une des deux langues afin de conserver le bilinguisme du poème. C’est cette dernière solution que j’ai choisie, dans deux poèmes ici traduits ; ce choix permet de conserver l’effet de l’alternance voulue par les auteurs, mais elle exige évidemment que le lecteur soit bilingue. En l’occurrence, dans les poèmes en question, j’ai traduit l’espagnol et laissé l’anglais tel que dans l’original.

Pour donner une idée de ce que donnent dans le texte original de tels poèmes bilingues, je reproduis, en prélude de cette série, un poème de José Antonio Burciaga à la mémoire du peintre muraliste chicano Armando Estrella, qui fut impliqué dans les trois premiers festivals Canto Al Pueblo et mourut soudainement en janvier 1980. Artiste engagé, c’était un responsable du Partido de la Raza Unida, qui porte les revendications les plus radicales des Chicanos.

En annexe de cette série, plusieurs photographies commentées me permettront d’ajouter quelques éléments sur le militantisme et la culture chicano tout en agrémentant visuellement ce billet.

*

Vámonos armando con estrellas par José Antonio Burciaga

You painted above me in Milwaquis
A mural in a brand new dilapidated barrio
And in Corpus I forgot your handle
But I will never forget
The rose you painted
Above my three skulls
Y de la muerte nació tu rosa
Armando Estrella

Those murals
Continue to breathe
La vida cotidiana
De tu querida Raza
But your colors
Betrayed you black T-Shirts
Armando Estrella

Today you painted
The saddest mural
Todo negro enlutado
Los colores te lloran
Y las murallas te añoran

Con murales
Fuiste Armando
Tus barrios
Con Estrellas
It was all so clear
Armando

And following your wishes
I will celebrate your exit
With a few beers
Just the way you wanted

Ay te watcho
Sabiendo que
Jamás te irás por la sombrita
Siendo Estrella
Vámonos Armando

Tu amigo
Que ya no te olvida

*

Seul et tout seul (Solo y a Solas) par Arturo Arcángel

Note. Arturo Arcángel est un poète colombien.

Regarde-moi
nuit
regarde-moi bien en face

déploie omnipotente
tes corbeaux de sadisme
et sur la légère luminescence de ma peau taillée
fouille avec acharnement dans mes cicatrices malades.

Regarde-moi
nuit
comme ça…
l’univers s’amuse à me congeler
et j’ai peur pour mon âme
………………..qui lutte
………………..toute seule.

Je lutte contre la lassitude
lutte contre mille offenses
lutte contre l’angoisse

Où va la paix
qui
…s’
…..échappe
……..de moi
………heure après heure
et goutte après goutte ?

Amour
béni !
Reviens mon amour !
Jamais je ne t’ai autant aimée
que cette nuit !
Reviens mon amour !
Ouvre tes ailes et recueille-moi
sauve-moi en toi
si Dieu descend
il m’accordera le suicide…

*

Leçon 28 (Lección 28) par Arturo Arcángel

Dans cette chambre
il y a
une reine : l’angoisse

un roi : le gel
un bouffon : l’expérience
un courtisan : l’ennui
un trône : l’agonie
une fenêtre : la chimère
une porte : le suicide

et
un esclave,
un… Moi !

*

Anticipation II (Anticipo II) par Arturo Arcángel

Un jour viendra

le
vide
sera
l’unique présence.

Nous nous retrouverons
sous terre
–décomposés–
et,
sans plus d’analyses,
nous comprendrons
……………que
……………rien
……………ne
……………valait
……………la
……………peine.

*

Portrait dans un aquarium (Retrato en un acuario) par Arturo Arcángel

Avec de vieux cartons
et des cartons neufs,
avec des cartons blancs
et des cartons noirs

je vais fonder un village
sans frontières d’adobe
ni fleuves de larmes.

Un village sombre
…….et monotone
……….semblable à ma vie.

Vieux cartons
cartons neufs
cartons blancs
cartons noirs

je fonderai ce village

dans chaque maison le portrait de son maître
pour que l’on sache à quoi ressemble dieu,
sur chaque lit une rose
pour que les rêves aient l’odeur de l’amour.

Il y aura aussi une place de village
mais pas de prison
mais pas d’église
Car la liberté y prévaudra

Un sombre village en hiver
comparable à ma vie.

*

Au miroir (Al espejo) par Arturo Arcángel

Nous enfermons des poissons
dans un aquarium
et surveillons leurs nageoires
avec un plaisir malicieux dans les yeux
……….pour oublier
……….que nous sommes prisonniers
……….et n’avons ni paysage ni chemin.

Nous enfermons des oiseaux
dans quarante centimètres d’air
délimités par du fil de fer
……….pour oublier
……….que nous sommes des prisonniers
……….inutiles et restreints.

Nous enfermons le poisson.
Nous asphyxions l’oiseau.
La terre nous enferme.

*

Sans titre par María Arellano

Note. Poème bilingue espagnol-anglais que j’ai traduit en poème bilingue français-anglais.

Seigneur,
…Je dois être folle car je n’arrive plus à comprendre
…ce voile qui m’a enveloppée.
Moi, si jeune, si vive once, je ne suis plus.
Mais je reste là, Groping into the
……………………………..F
………………………………A
………………………………..L
………………………………….L
……………………………………I
……………………………………..N
……………………………………….G
…………………………………………dusk.

Bien que je regarde les arbres, mes amis, l’art… et
Mes livres, there is a stillness to it all.
L’ordre qui rend compte, où est-il ?

Les gens que je respecte ne le trouvent pas non plus, mais eux
rient. Empty Actors. Damn them for not
knowing and STILL BEING.

Seigneur, mes amis continuent chaque jour, faisant
………………………………………………ce
…………………………………………qu’ils ont à faire
…………………avec des sourires tellement beaux…
……………………………………………………………….mais, comment ?

*

Rats de bibliothèque (Book Worms) par José Antonio Burciaga

L’étudiant
a labouré son esprit nocturne
en sillons réguliers de connaissance
sachant que la récolte
lui apporterait
l’abondance

S’inclinant avant
et après
chaque paragraphe
l’absorption
d’encre noire
a sanforisé
le cerveau hyper-musclé
de caillots de sagesse surdouée
et de futilités inoubliables

Les esprits qui ont trait
l’huile de lampe des élucubrations
développent des cloques
entre leurs oreilles
à force de flagellation intellectuelle

Il s’est forgé
une mentalité stoïque
en disséquant
grenouilles
poèmes
et romans
et en apprenant dans des livres
et encore des livres
la science appliquée de la vie
au prix
d’une expérience neuve
et ce de façon à écrire d’autres livres
et des articles
et des essais…

titulaire
d’une licence
il passe un mastère
puis un doctorat
pour obtenir
sa carte de membre à vie
de l’école
sans interruption
depuis le jardin d’enfants
jusqu’à ce que la mort
l’emporte…

*

Pensées d’une nuit de fin d’été (Thoughts on a Late August Night) par Ana Castillo

je pensais…
(oui, c’est une mauvaise habitude
dont je n’ai jamais réussi à me débarrasser,
malgré tous mes efforts)
que les simples mots
je t’aime
ne sont pas du tout ce que l’on prétend.

je suis sûre que naguère
le simple fait de les prononcer
provoquait des guerres
assujettissait des nations
changeait l’aspect
de la carte du monde
et en général
donnait lieu à de très bons moments
entre celui ou celle qui les prononçait
et l’heureux auditeur ou auditrice.

Mais il semble à présent, du moins
à mon humble avis
et selon mon esprit
passionnément observateur,
qu’on les emploie à la place
de quelque chose d’autre…
que pour des raisons personnelles
on préfère ne pas définir ;
et qu’en fait
la signification réelle de
je t’aime
pourrait bien être :

je sais ce qui est le mieux pour toi
et donc ce qui sera le mieux
pour moi.
je t’aime…
et tu avais promis !
je t’aime… alors
où étais-tu cette nuit ?
et ainsi de suite.

Il suffit d’indiquer
en conclusion que
je t’aime
est une illusion interprétée
servant de fondement
à la confusion
des deux parties
et que si nous pouvions dire en toute sincérité
ce que
nous voulons vraiment,
ce dont avons vraiment besoin,
on verrait sans aucun doute
une réduction des statistiques
de cœurs brisés…
et même peut-être
de têtes cassées.

Mais bien sûr
comme je l’ai dit
je ne faisais que penser
alors que cette nuit de fin d’été
n’en finissait pas
et que me trouvant
de façon si embarrassante seule
sans la possibilité de l’entendre ou
de le dire
l’ironie de la situation
requérait mon attention.

Comme je l’ai dit…
je ne faisais que penser
(une mauvaise habitude dont je ne suis jamais
parvenue à me débarrasser).

*

Poème 13 (Poem 13) par Ana Castillo

moi aussi
je peux dire
au revoir
sans effort
en silence
moi aussi
je peux
me retirer
d’un espace
non désiré
faire volte-face
aller de l’avant
ne jamais
regarder
par-dessus mon épaule
moi aussi
je contrôle
la mémoire
efface l’expérience
inutile
déromantise
les histoires d’amour
moi aussi
je peux enrouler
les lendemains
autour de moi
sans compagnie
(congeler mon
ventre)
publier mon
nom de naissance
moi aussi
je peux être
l’enfant de ma mère
car l’extension
de mon père
s’est améliorée
moi aussi
je peux continuer
à gesticuler
le courage
à professer la fierté
moi aussi
je vaux
bien cela
moi aussi je
pourrais vivre
satisfaite
de tous mes
actes
contente
au sein de mon
ignorance.

*

Hiver sauvage (Invierno salvaje) par Ana Castillo

Note. Les quelques noms propres apparaissant dans ce poème, tels que « le John Hancock », pour John Hancock Center, indiquent que nous sommes à Chicago.

Sans être nommé, le Chicano Park de cette ville est réputé pour ses peintures murales appartenant à la culture chicano. Sur l’une d’elles, l’artiste a rendu hommage à Fidel Castro et Che Guevara parmi les figures du mouvement chicano.

Hiver Sauvage –
Tu veux nous tuer ?

………………..Tu n’auras pas
………………..cet honneur.

Les usines
nous attendent
et la voix
du contremaître
est plus
………………..forte
………………..que la tienne.

Les bureaux
de la Tour Sears
Les « Steel Mills »
et la multitude
de boutiques et magasins

………………..nous appellent

jour après jour
nuit après nuit –

………………..et

Le souvenir de la faim
que nous avons connue
nous force à

………………..répondre.

Nous sommes les « petites machines »
qui font briller le sol
des hôpitaux
et chaque vitre du
John Hancock.

Tu crois que ta morsure
féroce qui gèle
les pieds et bleuit
les mains

………………..nous coupera
………………..le circuit ?

Non, Hiver Sauvage,

………………..Non.

Même si nous nous rappelons
cette terre aride
un soleil constant
des plages blanches

………………..les palmiers qui dansaient
………………..dans la brise –

C’est un luxe
de touristes
de gouverneur
et de président
de grande compagnie.

Rien de plus qu’un
souvenir pour

………………..nous.

Alors, je t’en supplie
de la part de tous,
va-t-en, maintenant ! Va-t-en.

………………..Cesse
………………..de plaisanter.

Car quelque chose de plus grand
et menaçant
que toi
nous appelle :

………………..la vie.

*

Variation sur un thème de Dostoïevski (A Variation on a Dostoevski Theme) par Rafael C. Castillo

Note. Poème en anglais avec quelques insertions en espagnol (ainsi qu’une en français et une en allemand), que j’ai laissées non traduites. Je laisse également au lecteur le soin de se remémorer les multiples références littéraires présentes dans le texte.

Canto I

J’étais étendu la face cachée dans mes mains sales
quand la sensation d’yeux perçants me força à me redresser.
Figura fantomatique d’un Inquisiteur espagnol du 13e siècle,
visage obscurément noir : indistinct, vide
visage, sans contours, sans traits, sans forme.

Le visage de Méphistophélès n’a pas de forme –
Marlowe était un sacré menteur ;
« Es-tu prêt pour la sentence ? »,
demanda une voix caverneuse ;
« Qu’ai-je donc fait ? »
Je refusais d’accepter le destin kafkaïen de l’Humanité ;
« Prépare ton âme et ton corps pour le Premier Cercle !!! »
« Qu’ai-je fait ? » répondis-je.
Mais à peine avait-il parlé que cela fut accompli.

Un million d’apparitions se manifestèrent ;
la Malinche perfide me montra du doigt ;
La Llorona pleura pour moi ; Ivan Karamazov baisa
mon front ; je sentis même l’Albatros autour de
mon cou.

Puis, un grand signe rouge au néon : SANS ISSUE
Soudain l’apparition encapuchonnée
se dévoila : c’était Hernan Cortez ;
Le faux prophète Quetzalcoatl ;
les voix hurlantes de mes frères par centaines gémirent :
Chicanos, Mestizos, Indios, Batos Locos.

« Quel est mon destin ? », demandai-je.
« Ton destin est bien pire que celui de tes ancêtres :
c’est le verdict de ce tribunal que tes
prédécesseurs soient harcelés de schismes, que le
Nouveau Monde arrose sa terre de ta sueur, que
tes enfants soient schizoïdes, ignorants à jamais de
leur identité ; et puisse leur biculturalisme bilingue
subir en vertu du Titre IV1 de nombreuses manipulations et dégradations bureaucratiques. »

Canto II

Un million de configurations traversèrent mon chemin mental
Sans contours ni forme :
Peut-être que mon crime, pour ce visiteur nocturne,
avait été une certaine hauteur envers le bavard des Témoins de Jéhovah, ou,
peut-être, ma sensibilité prufrockienne envers l’humanité,
ou le cauchemar sartrien d’un Enfer non matériel.
C’est seulement mon imagination : un léger assoupissement
aux dimensions et revitalisations borgésiennes ;
« Toi, Emiliano Moctezuma, es accusé
d’hérésie, de trahison impie envers le Rocher
de fondation ; et d’avoir répandu les paroles de L’Être
et le Néant
. »

« Qui es-tu pour me juger, toi qui es seulement
un produit du néant et de l’intangibilité ? »
répliquai-je d’un air de défi.
« Une tabula rasa », hurlai-je. « Laisse-moi me réveiller ! »

Canto III

Je me réveillai pour découvrir que mon corps transcendait
l’interprétation husserlienne : sans forme, sans visage.
Je vis les lancinantes figuras obscuras de Gregor
Samsa ; ce bâtard pendu de Smerdiakov ; et le
dirigeant Œdipe : parricide con toto.
Un autre personnage apparut : « Nous sommes les gardiens
de la critique littéraire établie, de la religion
des gens de lettres. »

« La critique littéraire n’existe pas »,
répliquai-je. « C’est un mythe terrible, à la Susan
Sontag, Contre l’interprétation. »
« Même ton peuple y a succombé ; c’est
inévitable ; ton peuple a émigré à travers
le Désert à la recherche de la Citadelle de la Raison. »
« Oui », répondis-je, « c’est écrit : nos chroniqueurs
célèbrent encore l’accomplissement prochain de la prophétie. »
« Oui, nous avons les écrits de Ricardo Sánchez, Alurista,
Omar Salinas, Tino Villanueva, Nephtali De León : les
forgeurs de mythes de la poésie chicano contemporaine, » répondit
la voix.
« Il est triste que n’existe pas de tel sanctuaire : car les rêves
insipides ne font pas la réalité. »
« Mensonges ! Mensonges ! »
« Laisse-moi t’exposer mes raisons, afin que tu saches pourquoi
un rêve comme Aztlán doit survivre. »
« Je t’écoute, mortel », railla le visiteur à la cape.

Canto IV

Alors j’argumentai ainsi :

« Avant Zeus, avant le mythe du Cyclope et du Cerbère à trois têtes, avant Hercule, avant Ulysse de Joyce, avant les centaines de falsifications, l’Omeyocán des Aztèques –le treizième ciel– constitua l’autel des poètes et des dieux : Ometechtli, Omecihuatl, Tezcatlipoca et le légendaire Tonatiuh, hantent encore de leur lamentation les rues de Los Angeles et San Antonio.

C’est le pseudo-érudit occidental qui a empêché la naissance de la littérature d’Aztlán ; c’est cette institution qui viola l’esprit fertile de la créativité ; tua et subordonna style, technique, narration, scénario, mètre et caractère à des instruments caducs et préformatés de divisions bourgeoises.

Non, je ne suis pas l’avocat de l’art pour l’art [en français dans le texte] puisque je transcende les mesquines dichotomies aristotéliciennes ; je ne demande ni faveur ni attention. Je ne fais que reconnaître la respectabilité de la littérature chicano. »

« Ça suffit, idiot. Je vais à présent démolir tes accusations ! », tonna la voix. « Tu ne peux revenir sur l’impossible : ton peuple et donc ton art sont mesquins, bas et inesthétiques. Qui a cure de la littérature de barrio, de serpents à plumes à part D.H. Lawrence, du Colibri-de-la-gauche ? Nous aussi nous utilisons la méthodologie de Georg Lukaćs à notre avantage, car c’est une épée à double tranchant. »

« Tu ne peux revenir sur la littérature chicano », répondis-je. « La création de nombreuses petites revues et de magazines témoigne déjà du fait que le ‘géant endormi’ du cliché est un Léviathan littéraire qui s’éveille. La civilisation occidentale n’aura pas d’autre choix que de louer les travaux colossaux de ces indios qui promeuvent las letras nobles.

En tant que tels, nous sommes libres de créer », conclus-je.

L’Inquisiteur encapuchonné éclata de rire. « Freiheit ist nur in dem Reich der Träume, ah ah ah ah ah ah !!! »

Pourtant, dans mes rêves la réalité existe.

Canto V

Je sentis la sueur qui coulait sur mes yeux, mes membres qui tremblaient ; puis les rayons de soleil du matin brillèrent sur mon visage ruisselant. J’étais sous terre. « Est-il l’heure ? »

Marchant le long des couloirs de l’erreur, je me souvins que le miracle, le mystère et l’autorité ont aussi été les fondations de l’idéologie occidentale : donnez du mystère aux masses : genre, courant-de-conscience, technique, avant-garde ; donnez-leur du miracle : science-fiction, hardcore, gothique, Bellow, Mailer, Fowles, Pound ; et enfin donnez-leur de l’autorité : Welleck, Eliot, Howe, Rahv ; ce sont les scalpels de la critique littéraire ; l’aune à laquelle l’idéologie occidentale mesure Aztlán.

Canto VI

Finalement, échappant à la poigne de l’Inquisiteur ;
échappant à la sombre caverne de la critique littéraire ;
fuyant les maudites icônes du quasi-art,
je vis les instruments de la sagesse griffonnés sur les
planches : de belles et resplendissantes peintures sur un mur.

M’élevant dans la brillante lumière d’Aztlán,
je sentis la force de la sagesse toucher mon visage.
Mes yeux ne voyaient plus l’Inquisiteur espagnol encapuchonné ;
à la place, un vide d’idées : Énergie et Masse.

En bas les poètes pleurent et écrivent des éloges funèbres ;
lisibles et clairs : « Ci-gît le
poète des poètes, un monument vivant de la
littérature chicano. »

1 Titre IV : Le Titre IV de la loi sur l’enseignement supérieur de 1965 aux États-Unis, relatif aux programmes fédéraux d’aide financière.

*

Aztlán par Abelardo Delgado

[Note. Poème traduit de l’anglais.]

« Certains ont pensé que les Aztèques étaient originaires du nord lointain, c’est-à-dire d’au-delà de l’Arizona ; d’autres ont supposé qu’ils provenaient du légendaire pays d’Aztlán, mais personne ne sait où se trouve un tel endroit. » (Victor W. von Hagen, Les Aztèques)

le légendaire pays d’aztlán
foules-tu son sol aujourd’hui, chicano ?
quel est ton rôle historique
en tant que descendant direct de ces
…………………………….faiseurs de légendes, les aztèques ?
in 1168, l’an deux aztèque,
l’année de la canne à sucre –la caña–
huit cent huit ans plus tôt…
soustrais ton âge actuel et insère-toi dans
l’octocentenaire calendrier aztèque.
une seconde ? un jour ? un an ?
vingt-quatre ans ? quarante-quatre ans ?
cent deux ans ?
les aztèques savaient qui ils étaient
…………………………….en 1168.
sais-tu qui tu es en 1976 ?
leur voyage avait pour destination l’anahuac.
ton voyage va-t-il de l’anahuac vers aztlán ?
le travailleur sans papiers
……………..semble le penser.
nous le pensons.
quelque mille aztèques seulement firent le voyage.
y a-t-il aujourd’hui mille chicanos
qui veuillent… qui soient capables… qui osent… conscients de leur histoire,
accomplisseurs des anciennes légendes incomplètes ?
les aztèques étaient fiers et toujours prêts à la guerre.
notre fierté est-elle aujourd’hui diluée
et notre volonté de combattre se réduit-elle
à écrire une lettre de protestation ?

*

Le chemin le plus sûr (El camino más seguro) par Abelardo Delgado

Nous voulons aller en un lieu,
Sans avoir à nous traîner par terre,

…..Le lait
……..Et le miel
Sont fleuves et lacs.
De vagues efforts
Dans l’histoire
Nous rappellent
Qu’un tel lieu n’existe pas.
L’araigneau2
……Qui ne devient pas araignée,
Qui ne tisse pas de toile,
N’attrape pas de mouches
Et meurt bientôt.
Le chemin le plus sûr
Est le plus dur,
Celui de pierre,
Celui d’asphalte,
Celui de lutte.
C’est seulement par la lutte
Que s’accomplit le destin.
C’est seulement par le rêve
……….Que nous pouvons
……………Nous confronter
À la réalité
Qui coupe
Et nous fait saigner.
Je voudrais
…..Parvenir
……..À vivre
Assez longtemps
Pour voir
Un tel lieu
Où les enfants jouent,
Où les femmes, en plus d’être aimées,
Sont respectées,
Où les hommes
Ne transforment pas leur prochain en bête,
Où les êtres humains ne sont pas une nuisance.

2 L’araigneau : L’original dit «Uvar que no crece a araña, que no teje telaraña…» et j’ai traduit d’après le contexte (araigneau, petit de l’araignée) car je suis incapable de trouver nulle part le sens de cet uvar, si ce n’est que le mot figure dans le nom scientifique d’une certaine sauterelle, et il s’agirait alors d’appeler la sauterelle à se transformer en araignée pour pouvoir vivre…

*

Quand je serai grand (When I Grow Up) par Abelardo Delgado

Quand je serai grand
Je serai un soda.
Non, non, non.
Je serai docteur
Et ferai que tout le monde aille bien.
Quand je serai grand
Je serai un gobelet en carton,
Non, non, non.
Je serai avocat
Et veillerai à ce que la Justice prévale.
Quand je serai grand
je serai un arrêt-court3.
Non, non, non.
Je serai homme d’affaires
Et placerai la satisfaction
Des clients au-dessus de mes profits.
Quand je serai grand
Je serai un keystone cop4.
Non, non, non.
Je serai acteur de cinéma
Et ferai rire et pleurer
Les gens.
Quand je serai grand
Je serai un chiot de chihuahua.
Non, non, non.
Je serai vendeur
Et vendrai de l’espoir aux gens
Et les ferai payer avec de l’amour.
Quand je serai grand
Je serai une serpillière.
Non, non, non.
Je serai promoteur
Et construirai une maison pour chaque famille.
Quand je serai grand
Je serai une grosse côtelette de porc.
Non, non, non.
Je serai astronaute
et voyagerai jusqu’à Mars.
Quand je serai grand
je serai une confiserie.
Non, non, non.
Je serai un homme de Dieu
Et le ferai descendre
Pour jouer avec nous.
Quand je serai grand
Je serai une sucette.
Non, non, non.
Je serai policier
Et n’utiliserai jamais un pistolet.
Quand je serai grand…
……………c’est que j’aurai grandi.

3 Arrêt-court : shortstop, une position sur le terrain de baseball.

4 Keystone cop : semble se référer à une série de films burlesques muets des années 1910 mettant en scène une équipe de policiers incompétents, les Keystone Cops, précurseurs de la série des Police Academy plus connus aujourd’hui.

*

Je suis du sud du Colorado (Yo soy del sur de Colorado) par Verónica Medina Ramos

Je suis du sud du Colorado
Mon papa était fermier aux temps heureux
De la transhumance des brebis vers les hautes pâtures
Quand on chargeait les mules de provisions
Et allait d’étape en étape, aux aboiements des chiens
Et en hélant les bêtes,
Sur la route en direction de Capulín.

Je suis du sud du Colorado
De la si belle vallée de San Luis
Dans un espace de plaines 40 acres
Semés jusqu’au ruisseau,
Entourés de peupliers, bosquets de liberté
J’ai grandi seule, seule au point de savoir parler aux pluviers.

Je me souviens des jachères de mon papa,
Que remuaient les lombrics, nourriture des poules,
Et de la crème du lait blanc, que, me semble-t-il,
On ne finissait jamais.
La coutume de discipline religieuse
De ces temps purs de la jeunesse
De premières communions, confirmations et aspirations.

Je suis du sud du Colorado
Des 40 acres de terrain
De Don Félix Rivera
Mon père gagna sa fiancée en se montrant capable de conduire les chevaux
De leur mettre le harnais et debout
De conduire les bêtes et l’attelage, joyeux, en sifflant.

Les hommes, dans mes souvenirs, étaient
Tondeurs, bergers, endurants
Et spirituels, amicaux et rieurs,
Et parfois, à cause des grands froids,
Ou de la mauvaise récolte ou des nombreux enfants,
Ou de la sévérité de la vie, parfois,
Durs et amers.

Et les femmes, cuisinières de nourriture d’ouvriers agricoles,
Suspendaient le linge sous les fortes bourrasques qui soufflent
Dans le fond de cette vallée.
Quelle beauté que de pouvoir dans la solitude
s’arrêter, s’arrêter
Devant le pur émerveillement de la sierra enneigée
Les couleurs d’automne et de printemps pour laver
La laine des matelas
Beauté de fêtes de Noël, de palmes innombrables
Souliers blancs et neufs d’espérance.

*

Procopio par Jim Sagel

Note. Poème bilingue espagnol-anglais que j’ai traduit en bilingue français-anglais.

L’œuvre de Jim Sagel est considérée comme faisant partie de la littérature chicano bien que ses parents fussent des fermiers d’origine prussienne. Après avoir épousé une femme chicano et appris l’espagnol, il s’est identifié à la culture chicano.

Procopio fut toujours un garçon
…très sérieux
kept himself to school
didn’t chase after girls
…comme les autres garçons
il passait tout son temps
with his left foot planted up
against the wall of the Ag [agriculture] building
hands hitched in his pockets
parlant de ses piments
…et de ses chers petits veaux.

il fut soldat là-bas au Vietnam
et gardait toujours sur lui son petit livre de prières
que lui avait offert sa maman
didn’t mix much with the other guys
wouldn’t even smoke any dope
and every night after lights
…were long out
he’d still be mumbling softly
through the tattered pages
en rêvant à son petit potager

but after he lost his left leg
and prayer book to a Viet Cong mine
il arrêta de prier
and a month later
when they flew him back home
barely in time for his mother’s veillée funèbre
il vendit tous ses veaux

puis il vendit aussi
le terrain de sa mère
and rented a trailer in town
which he rarely leaves
except to cash
his monthly disability check

*

En couleurs (De colores) par Jim Sagel

–Ah, mon cher petit Dieu– celui de là-bas,
…parce que celui d’ici c’est un Américain !
…..dit tante Lucía
quand elle ne supporte plus
les absurdités des Mormons.

–Qui t’oblige à rester en Utah ?
…..lui demande Papa,
son unique frère.

–Tu as raison, Nito5
…répond-elle
–et j’ai même envie de retourner
au pays où ils ne me traiteraient pas
comme une étrangère mais ici j’ai une maison
et c’est ici que mon pauvre mari a travaillé
toute sa vie
et je mourrai ici à mon tour

Mais ici
dans sa petite maison près de Provo
les gens ne parlent pas espagnol
et le Safeway ne vend pas de pozole
et il n’y a pas de messe en espagnol
et la grande affaire d’être homme
et même les affaires du ciel
se font en anglais

Mais toujours tante Lucía
en se levant le matin
prend son chapelet
et prie en mexicain son cher petit Dieu
celui de là-bas
parce que cet Américain blanc d’ici
pense qu’il commande à tout le monde
tandis qu’elle sait que son vrai Dieu
peint le ciel en couleurs
et chante pour les oiseaux en des milliers de langues.

5 Nito : Sans majuscule dans le texte (nito), c’est en fait le diminutif de hermanito, petit frère, cher frère, difficile à rendre en français (frérot étant a priori exclu). C’est aussi un prénom en tant que tel, plutôt rare, ainsi qu’un sobriquet.

Une membre des Brown Berets (Boinas Cafés), organisation chicano militante, pendant la Marche de la Reconquête (Marcha de la Reconquista) de Calexico à Sacramento, mai 1971. (Source: Notes from Aztlan)

Une membre de Las Adelitas de Aztlán, organisation féminine chicano nommée d’après les combattantes de la Révolution mexicaine, las Adelitas. (Source: The New Yorker)

Alice Bag (Alicia Armendariz), punkera d’East Lost Angeles, une pionnière du punk chicano dans les années 70 avec son groupe The Bags et comme d’autres groupes tels que Los Illegals, The Plugz, Cruzados…