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Poésie révolutionnaire de Dominique

Mon ami le compositeur Dominique B. n’est pas responsable de cette poésie révolutionnaire et, s’il écrivait de la poésie, je n’aurais pas à la traduire car il écrirait sans doute en français.

Ce dont il est question ici, c’est de la Dominique, pays insulaire des Caraïbes de quelque 74 000 habitants et de langue officielle anglaise, où l’on parle également français et créole (kweyol), et dont la capitale est Roseau en français dans le texte. L’île de la Dominique est située entre la Martinique et la Guadeloupe. Les habitants en sont les Dominicais (pour ne pas les confondre avec les Dominicains de République dominicaine ; et l’adjectif est dominicais,-e.)

Ancienne colonie espagnole, puis française, puis anglaise, essentiellement consacrée par les pouvoirs coloniaux à la culture du café par le travail des esclaves d’origine africaine, la Dominique fait aujourd’hui partie de l’Alliance bolivarienne pour les peuples d’Amérique – Traité de commerce des peuples (Alianza bolivariana para los pueblos de nuestra América – Tratado de comercio de los pueblos), initiée par la déclaration conjointe signée en 2004 à La Havane par Fidel Castro et Hugo Chávez. Elle partage cette qualité de membre de l’ALBA avec Antigua-et-Barbuda, dont j’ai déjà traduit quelques spécimens de poésie anti-impérialiste (ici). Les deux nations partagent également le dollar est-caribéen comme monnaie unique.

Pour cette série de traductions, j’ai eu recours à la publication Rampart 1 «As We Aspire» (A production from members of the Frontline Co-Operative, Roseau, Dominica), sans date mais datée «circa 1985» par une bibliothèque dont le catalogue est en ligne ; cette estimation est conforme aux éléments biographiques relatifs aux poètes figurant à la fin de l’anthologie, et qui s’arrêtent à 1985.

Cette anthologie rassemble quinze poèmes de neuf auteurs et a été suivie d’un Rampart 2 «As We Ponder» que je n’ai pu me procurer. L’éditeur Frontline Co-Operative est une librairie créée à Roseau en 1982, qui servait également de centre culturel important de la capitale dominicaise, jusqu’à sa fermeture à la fin des années 2000.

Les fondateurs et animateurs de ce centre sont parmi les poètes représentés dans l’anthologie, à savoir, pour ceux que j’ai ici traduits, Eddie ‘Izar’ Toulon (3 poèmes), Gabriel Christian (3), Christabel La Ronde (2), Dawen Dawey (1).

L’anthologie est illustrée en noir et blanc par Eddie Toulon, si je n’interprète pas la signature de manière erronée. (En photo la couverture de l’anthologie).

Gabriel Christian est entre autres l’auteur du livre Aboard the Comandante Pineres: Dominica, The 11th World Festival of Youth & Students, Cuba July 1978, & the Caribbean Struggle for National Liberation (2016) (À bord du Comandante Pineres : La Dominique, le 11e Festival mondial de la jeunesse et des étudiants, Cuba juillet 1978, et la lutte des Caraïbes pour la libération nationale), dans lequel il décrit sa participation, en tant que syndicaliste étudiant, à la croisière organisée par Cuba à l’été 1978 pour les jeunes élites intellectuelles des nations des Caraïbes ayant récemment obtenu ou étant sur le point d’obtenir leur indépendance.

Un an après ce voyage, Gabriel Christian prit une part active aux événements de mai 1979 en Dominique qui conduisirent à la démission du Premier ministre Patrick John et qui sont le sujet du poème de Dawen Dawey ici traduit. (Pour de plus amples informations sur Mai 1979, voir ma Note à ce poème).

*

Rêves (Dreams) par Izar (Eddie Toulon)

Les espoirs vains et mensongers
…sont pour les sots,
et les rêves mettent les sots en émoi.
Autant essayer d’attraper des ombres
…et de choisir les vents
que d’avoir foi dans les rêves.

Le miroir et les rêves sont choses semblables
…devant un visage,
le reflet de ce visage.
…Qu’est-ce qui peut être lavé par de la crasse ?
Qu’est-ce qui peut être corroboré par le mensonge ?

Divination, augures et rêves
…sont de la sottise,
comme les imaginations diaboliques
…d’une femme enceinte ;
les rêves en ont égaré plus d’un,
…ceux qui placent leur espoir en eux
ont toujours été déçus ……….

*

Complainte du sang noir (Black Kindred Lament) par Izar (Eddie Toulon)

Quand les pirates vinrent la terre était calme
Nouveaux-nés et civilisations fleurissaient intacts
Là où la culture prospérait librement avec la croissance des richesses
Et les peuples étaient justes et chaleureux et leur santé radieuse

…Alors vinrent les pillards européens
…Envahissant et brisant la civilisation noire
…À la recherche de travail humain gratuit
…Pour bâtir des empires occidentaux …..

Traversant les vastes océans bleus vers un pays sans retour
Certains survécurent au voyage pour que ce pays devienne leur
Les familles séparées la dignité humaine dégradée l’intégrité humiliée
Décolorer effacer la culture et la tradition noires devint une priorité
Tandis que les Noirs connaissaient la captivité dans l’affliction et les âpres persécutions

Le sang noir a été versé pour la liberté et l’égalité noire
Le moment est venu à présent unissons-nous façonnons une destinée noire
C’est une nation que nous construisons c’est le problème que nous abordons
Surmontons les différences fondons un vivre ensemble noir

*

Insensibilité mentale (Slumbered Mentality) par Izar (Eddie Toulon)

RÉVEILLE-TOI – MON PEUPLE – RÉVEILLE-TOI
Sors de cette insensibilité mentale
…Regardons la réalité en face
Car être associé à quoi que ce soit d’autre est de la partialité.
…Trop de temps passé en captivité
Travaillons à diriger notre destin

Quand l’esclavage a été aboli
…Nous avons pensé que nous étions désormais libres
Seulement pour apprendre que nous pouvions empocher de l’argent
…Aujourd’hui est encore plus dur pour toi et moi
Qui vivons dans cet esclavage contemporain

Comme l’aveugle qui a des yeux
…et pourtant ne peut voir
Tu ignores ton passé ta vénérable histoire
…Le don que nous avons reçu
Est celui de l’immortalité
…Mais tout ce que tu fais est perversité
Hélas quelle
…Tristesse
Que ceux qui ont des yeux ne puissent voir.
Réveille-toi – RÉVEILLE-TOI MON PEUPLE

*

Le Limbo (The Limbo) par Gabriel Christian

Le limbo
…n’est pas cette danse
regardée
…par le touriste aux dollars,
proche, mais loin de cœur.

Il est la vie
…de ces îles des Antilles
et de leurs gens
…tendus contre l’iniquité de
…ce licou qui s’appelle leur histoire.

Qui la vivent chaque jour
……….sans salaire.

*

Comme c’est fatigant (How Tiresome) par Gabriel Christian

Comme il est fatigant de s’attarder aux comptoirs
de mon pays
qui sont le – toujours identique – chemin
……………………………………tordu
…………………………………..moulu
………………………..en dehors de toute forme

Privé d’espoir par le viol et glissant
le long d’une pente savonneuse
…..vers la haine.

Aigu – parmi le scintillement des bouteilles –
……….est l’esprit transcendant
……….du penseur,
……………debout comme une chandelle de papier
……………poussée près de la flamme
……………d’un briquet voisin
……………et prête à s’embraser.

*

Eux et Nous (Them & Us) par Gabriel Christian

Ce sont des décadents,
des bellicistes,
des hypocrites de la religion,
des bureaucrates incapables,
des profiteurs,
des patrons voyous,
des souteneurs et des prostituées ;
Exploiteurs tous autant qu’ils sont !

NOUS
Ceux qui les haïssent !
Pourquoi ? pour un légitime changement de cap !
Nous les balaierons … dans
les poubelles … de l’histoire

Pour les remplacer par
la justice,
la paix,
le progrès,
la démocratie, et …

… peut-être pour devenir très cyniques,
arrogants, gras du collier, limousines et villas,
au milieu d’une escorte de laquais porte-clés,
oppresseurs à l’esprit de caste comme eux.
Spirituellement handicapés, comme eux !

*

Ma chérie [en français dans le texte] par Christabel La Ronde (dont le nom est à lui seul un poème)

Note. Dans le poème, le nom Dominique, au premier vers, est également en français dans le texte (le nom anglais est Dominica), ainsi que « Ma chérie » au quatrième vers (comme le titre). Waitukubuli, au deuxième vers, est le nom de l’île dans la langue des Caraïbes ou Kalinagos, ses premiers habitants.

DOMINIQUE
Waitukubuli
Mon cœur
Ma chérie
Cette sévère
Cette étrange passion est
Pour toi
Grandis avec moi
Entrelace ta beauté physique
À ce dont je rêve
Tiens-moi bien
Ô aime-moi
Ô
Terre vierge
Âme préservée
Serre-moi fort
Avant que je parte
Ah
Sois bonne
De peur que je ne revienne jamais

*

S’il te plaît souris-moi (Smile Please to Me) par Christabel La Ronde

À la mémoire de Jean Rhys

Note. Jean Rhys (1890-1979), de son vrai nom Ella Gwendolen Rees Williams, est une femme de lettres (blanche) née à la Dominique pendant le colonialisme britannique. Elle est surtout connue en France pour son roman La prisonnière des Sargasses (Wide Sargasso Sea, 1966).

Même quand les lys sont écrasés
Leur parfum ne meurt pas
Parmi l’ancienne philosophie
Où les lys se tournent vers le soleil
Comme un lys dans l’ombre

Je suis celle qui t’appelle à minuit au téléphone
S’il te plaît souris-moi …. Jean Rhys
Tu vis encore ici
Lys écrasé
Ton parfum n’est pas mort

Une chanson incomplète est dans mon cœur
Ta photo sur mon mur devrait être
Sous des arbres
Pas sur les murs de la froide Angleterre
Ou de Vienne
Là où tu laissas pour eux ton souvenir

Des fleurs garnissent le cercle de mes mémoires
La colombe pleure encore ses petits
Dans la nuit engravée
Tout va bien
Ce qui est fait est fait

Mona Lisa sourit
Mais vaguement
Dans le jardin
Les pampres ont poussé

Dans le jardin
Ma Jean Rhys
Ella Gwendolen Rees Williams
Ne souriait pas

S’il te plaît souris-moi ….. Jean Rhys
Tu vis encore ici
Et non dans les cénacles accueillants de France
Tu vis toujours ici
Dans le Verger

*

Aujourd’hui et le 29 mai (Now and the 29th) par Dawen Dawey

Note. Le 29 mai 1979, le Premier ministre de Dominique, Patrick John, ordonnait la répression sanglante des manifestations populaires qui visaient à protester contre l’adoption de mesures réprimant la liberté de la presse et la liberté syndicale. En 1974, P. John avait déjà témoigné de sa tendance répressive, dans sa lutte acharnée contre ce qu’il considérait et appelait une « rébellion rasta » (Dread rebellion) (le mouvement rastafarien a connu en Dominique un développement assez considérable), avec l’autorisation de tuer sans justification de légitime défense tout rasta présent sur une propriété privée. Patrick John fut contraint de démissionner à la suite des événements de mai 1979.

Aucun phénix
…ne renaît des cendres
du 29 mai
Mais bien plutôt un vautour sanglant
qui officia comme infâme
…..juge et bourreau
…..de la jeunesse,
…..fleur vénérée
…..de l’avenir de ce pays,
…..à présent prisonnière de la
…..gueule du pillage économique
…..dont le nom est FMI.
En ce moment,
…..aujourd’hui
……..comme hier
……….nombreux encore tombent
……………sous les balles
Est-ce là le phénix ?

Ou bien juste le même vautour
……..prêt pour de nouveaux
mauvais tours macabres de sa mascarade ?

Che Anonymo !+

+ Tel quel dans le texte.

*

Courte note sur le rastafarisme

Comme indiqué dans ma note introductive au poème de Dawey, le rastafarisme a connu en Dominique un développement relativement considérable, et l’anthologie Rampart 1: As We Aspire comporte le texte d’au moins un rasta, identifié par son titre de Ras, Ras Albert Williams, et en évoque un autre, Ras Moses, comme membre du comité directeur de Frontline.

Le poète et écrivain dominicais Ras Albert Williams est l’auteur d’une histoire du rastafarisme en Dominique, Dread, Rastafari and Ethiopia (2010).

Le rastafarisme est principalement connu en Amérique du Nord et en Europe par le biais de la musique reggae à laquelle il est associé. Il s’agit d’un mouvement à la fois spirituel et identitaire afrocentriste invoquant une filiation avec l’Église chrétienne autocéphale d’Éthiopie. Dans ce cadre, l’empereur d’Éthiopie, le Négus Ras Tafari Haïlé Sélassié (1892-1975), est revêtu d’un caractère messianique. Cette double caractéristique du bibliocentrisme et de l’allégeance à un autocrate féodal (dont le régime pratiquait encore l’esclavage jusqu’à l’invasion italienne et n’a jamais autorisé aucun parti ni aucune activité politique) finalement renversé en 1974 par un mouvement marxiste-léniniste, me conduit à penser que les puissances impérialistes occidentales ont cherché dans ce courant, et dans la musique reggae qui le porte au plan de la culture de masse, un allié objectif, ou un instrument commode, dans leur anticommunisme entendu au sens très large et dans leur entreprise d’étouffement du mouvement anti-impérialiste des peuples.

La mort dans des circonstances troubles de l’artiste reggae charismatique Peter Tosh, principal représentant dans le milieu du reggae, après sa rupture avec le disque d’or Bob Marley, d’une tendance véritablement anti-impérialiste assumée, mort qui semble à bien des égards un assassinat politique, semble confirmer une volonté de la part des pouvoirs impérialistes de maintenir le reggae et le rastafarisme dans une ornière spiritualiste-escapiste et petite-bourgeoise.

Ce n’est là qu’une hypothèse de ma part, qui ne cherche par ailleurs nullement à nier ou minimiser les divers courants ou conceptions pouvant exister au sein du rastafarisme.

Quant à la légalisation de « l’herbe », ou ganja, dont la consommation revêt dans le rastafarisme un caractère rituel, j’y suis entièrement favorable, au même titre qu’à la légalisation de toutes les autres substances psychotropes aujourd’hui interdites, dont certaines ont elles aussi un caractère rituel pour d’autres religions, telles que les religions amérindiennes (peyote, psilocybine, ayahuasca…). La pénalisation de ces substances est incompatible avec la liberté de culte impliquée dans le principe de laïcité.

Poésie anti-impérialiste d’Antigua-et-Barbuda

Logo ALBA-TCP, avec dans le poing le drapeau d’Antigua-et-Barbuda et des autres pays de l’Alliance

Antigua-et-Barbuda est un État insulaire des Caraïbes de quelque 90 000 habitants et de langue anglaise.

Il fait partie de l’ALBA-TCP, l’Alliance bolivarienne pour les peuples d’Amérique – Traité de commerce des peuples (Alianza bolivariana para los pueblos de nuestra América – Tratado de comercio de los pueblos), initiée par la déclaration conjointe signée en 2004 à La Havane par Fidel Castro et Hugo Chávez.

L’ALBA réunit aujourd’hui dans un même projet fédérateur, opposé au libéralisme impérialiste des US, les pays suivants : Cuba, le Venezuela, la Bolivie, le Nicaragua, la Dominique, Antigua-et-Barbuda, l’Équateur, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Sainte-Lucie, Saint-Christophe-et-Niévès et la Grenade.

Les pays caribéens de l’ALBA, à savoir Antigua-et-Barbuda, la Dominique, la Grenade, Saint-Christophe-et-Niévès, Saint-Vincent-et-les-Grenadines et Sainte-Lucie, ont une monnaie unique, le dollar des Caraïbes orientales ou dollar est-caribéen (Eastern Caribbean Dollar, ECD).

Antigua-et-Barbuda est ainsi un pays engagé dans le mouvement anti-impérialiste des peuples.

Après avoir chercher sur internet de la poésie de là-bas pour ma série de traductions, j’ai l’honneur et le plaisir d’offrir à mes lecteurs des chansons et poèmes traduits en français de King Short Shirt (2 textes), chanteur réputé de calypso, Joanne C. Hillhouse (2), Kimolisa Mings (3), Shabana Hunte (2) et Wilindean Inniss (4).

Les deux derniers, Shabana Hunte et Wilindean Inniss, paraissent être de jeunes poètes qui n’ont pas encore fait parler d’eux ; je les trouve très prometteurs. J’ai recueilli leurs textes sur le site internet de poésie internationale poetrysoup.com (sur cette page). Leur poésie introspective et sentimentale n’est pas particulièrement « anti-impérialiste » et, ne connaissant pas leur vie, je n’ai pas à ma disposition d’éléments me permettant de dire s’ils ont le moindre engagement dans une cause politique anti-impérialiste. Au cas où ils jugeraient que leurs noms ne sont pas à leur place dans un billet sur la « poésie anti-impérialiste d’Antigua-et-Barbuda », je suis bien sûr prêt à rebaptiser mon travail en omettant l’adjectif.

Les deux textes du chanteur de calypso King Short Shirt figurent sur le blog tenu par la poétesse Joanne C. Hillhouse (wadadli.worpress.com) (x). Le second a été transcrit par Joanne elle-même, qui indique toutefois ne pas être absolument certaine que ce qu’elle entend en écoutant la chanson soit bien le texte, qu’elle n’a pas eu sous les yeux. Le texte est écrit par le parolier habituel de Short Shirt, Shelly Tobbit. Le premier texte a sans doute été également écrit par Shelly mais Joanne n’en est pas sûre à 100 %. Les deux textes ont un contenu politique. Le premier, Viva Grenada, traite de la révolution de 1979 à la Grenade, avec laquelle mon lecteur est déjà familier grâce à mes traductions de Poésie révolutionnaire de la Grenade (x). Ces paroles de chanson n’ont pas forcément la richesse de créativité langagière de poèmes mais je ne pouvais passer sous silence cet exemple de solidarité artistique anti-impérialiste caribéenne.

Joanne Hillhouse est un auteur reconnu d’Antigua-et-Barbuda, qui a publié plusieurs livres.

La poétesse Kimolisa Mings a également publié quelques poèmes sur Poetry Soup, d’où je tire le premier ici traduit, de nature (poétiquement) politique. Les deux autres sont tirés de son blog kimolisa.blogspot.com (x). Kimolisa a publié plusieurs livres.

Pour se mettre dans l’ambiance, voici tout d’abord la musique de Viva Grenada par King Short Shirt :

*

Viva Grenada, chanté par King Short Shirt (paroles de Shelly Tobbit [?])

1
13 mars ‘79 jour de liberté véritablement historique1
Le peuple de Grenade s’est soulevé dans la dignité
S’est soulevé contre l’oppression
S’est soulevé contre l’iniquité et la honte
Contre les ténèbres de la profanation
Secouant la paralysie de la corruption
La tyrannie, la violence et la subjugation
Pour rayonner dans les Caraïbes
Et semer la terreur chez les régimes oppresseurs
Les politiciens sans scrupules tremblent

Refrain
Debout Grenade
Debout à nouveau Grenadien
Ne laisse personne venir te dicter ta conduite
Tous ceux qui s’opposent à ta Révolution
Sont des politicards malhonnêtes comme Gairy2 dans leurs propres îles
Lutte pour tes droits
Protège ton bien
Tu as combattu un juste combat
Protège ton bien
Ne renonce à la moindre parcelle
Ne recule d’un seul pas
Ne compromets pas ta Révolution
Pour ces vauriens scandaleux voleurs et oppresseurs de politicards des Caraïbes
Impossible
Jamais, je dis
Impossible

2
Certains parlent de légalité
De constitutionnalité
Seulement pour exporter leur hypocrisie
Car si tu examines
La situation dans leur pays
Tu trouveras des violations des droits de l’homme
Un mépris total pour la Constitution
Une persécution politique diffuse
Des vagues de violence déferlant
Avec la bénédiction de législateurs criminels
Et conduites par des gangs sadiques
Exactement comme les Mangoustes3

Refrain

3
Dieu te bénisse Grenade
Puisse ta liberté être favorisée de longévité
Et ton économie de prospérité
Puissent tes leaders se voir accorder
Sagesse endurance et le courage d’aller de l’avant
Car ton chemin sera sans aucun doute long et rude
Les problèmes à régler son nombreux
Préserve-toi de l’hydre de la corruption
Et que ce brusque réveil
Cette aube précoce
Soit un avertissement aux tyrans des autres pays
Aucun pouvoir aucun arsenal
Ne peut éteindre la volonté de liberté d’un peuple

1 13 mars 1979 : Jour de la prise de pouvoir en Grenade par le New Jewel Mouvement (Joint Endeavour Welfare Education Liberation).

2 Gairy : Eric Gairy, Premier ministre de Grenade renversé par la Révolution de 1979.

3 Mangoustes : Le Gang des Mangoustes, Mongoose Gang, était le surnom de la police secrète d’Eric Gairy destinée à bâillonner, par la violence et l’intimidation, toute opposition politique.

*

En dépit de tout (In Spite of All) chanté par King Short Shirt (paroles de Shelly Tobbit)

Enfin, enfin, enfin
Dans le chaos et dans la lutte nous avons trouvé l’espoir dont nous étions privés
Une lueur, juste une luisance, une étincelle
Mais un rayon de lumière comme je n’en ai jamais vu
Les voix de mon peuple me disent qu’il devient mûr
Son esprit montre une détermination à créer une nouvelle société
Bien qu’il soit accablé par l’injustice, le malheur, la souffrance
Et une constante oppression
J’ai entrevu le changement
Même si nous ne parvenons pas à nous entendre
Nous avons une chose en commun
L’oppression que nous subissons
Nous unira

Refrain :
En dépit de tout notre
Dépouillement et malheur
Malgré nos pauvres conditions économiques
Nous devons continuer la lutte
La situation montre que nous aurons à prendre bientôt position
Nous, le peuple, nous-mêmes,
Pour notre avenir
Nous ne pouvons nous permettre de gaspiller notre temps, nos efforts et notre talent
Si nous ouvrons les yeux
Nous sommes capables de monter au ciel
Et faire de cette île un paradis
Nous ne pouvons être unis avec des voix divisées
Debout debout debout debout
Peuple ouvre les yeux

Produire, c’est la réponse,
Produire
Développer ce qui est nôtre, utiliser ce qui est nôtre, posséder ce qui est à nous
Malgré nos diverses opinions politiques
Nous devons tous comprendre que nous faisons partie de cette île
Que c’est le même bâton qui frappe la chèvre sauvage
Et la chèvre domestique
Nous sommes tous sur le même bateau
Nous sommes tous en train de couler
Certains prétendent avoir ce pays à cœur
Mais leurs actions montrent
Qu’ils cherchent à diviser le peuple
Nous font aller de côté et d’autre comme des marionnettes
Et aveuglés nous ne le voyons pas
Rien d’étonnant car nous sommes manipulés
et maltraités continuellement

Refrain

J’ai pensé que peut-être, juste peut-être,
L’oppression que nous subissons aux yeux du monde
Nous servira de leçon
Et nous comprendrons la nécessité de créer un genre de vie plus sain
Car les principes du capitalisme nous ont laissé une coquille vide
Et la décadence de la société en est un autre résultat
Promouvoir la coopération, le savoir, les compétences
Et les programmes industriels qui produiront
Une forte et assidue volonté d’homme
Être heureux de posséder une parcelle de cette terre
Et d’avoir surmonté le cancer de la domination étrangère

Refrain

*

Lamentation de fantômes (Ghosts’ Lament) par Joanne C. Hillhouse

Leurs fantômes
marchent sur la pelouse.
Ils y laissent leur ombre.
Les ombres s’allongent dans le soleil couchant,
tandis que quelqu’un tambourine
sur un steel-drum
le contre-temps (skank) d’une improvisation à la Marley.
Les ancêtres marchent
à l’ombre de ces
murs fortifiés ;
où des femmes furent
violées
et le sang mêlé au diesel
et au lubrifiant de fusil répandus sur
la mer.
Les ancêtres pleurent
leur héritage effacé,
devant l’héritage embrassé d’autres hommes.

*

Méli-mélo d’enfants (Children Melee) par Joanne C. Hillhouse

Les yeux brillent
Les cœurs battent
Je l’ai vécu et respiré
Cacahuètes grillées
La musique forte
Obsti4 paradant avec des nattes
Le carnaval, mieux qu’un rêve

4 Obsti : King Obstinate, ou Obsti, est un chanteur de calypso fameux d’Antigua-et-Barbuda.

*

Kimolisa Mings

Dans le noir (In the Darkness) par Kimolisa Mings

« Chante ! »
Le mot déchira
le silence.

Un silence aussi épais
que l’obscurité
qui nous enveloppait.

Une obscurité
habitée par des gens
tout aussi obscurs.

« Chante et libère-nous
de ces fers,
de notre misère,
de notre peur,
de notre réalité ! »

L’exhortation
était adressée, non à moi
mais à la femme
assise à quelque distance de là.

Sa voix s’éleva
comme un soleil,
régulière et lente,
réchauffant nos âmes.

La clarté de sa voix
était comme une goutte de rosée
magnifiant les lignes d’une feuille
sur laquelle elle brille.

Sa voix était belle
comme une orchidée,
et comme une orchidée
c’était un parasite,
mais au contraire d’un arbre ou d’une plante
elle tirait sa subsistance
de son âme.

Et pourtant
ce n’était pas assez.

« Stop, stop,
STOP !!! »

« Je ne veux pas entendre
une musique douce
comme une mangue mûre ou
une canne à sucre fraîchement coupée. »

« Je veux entendre un chant
riche en douleurs
comme en triomphes,
un chant trempé
par les larmes d’hommes courageux
et la tristesse
de leurs femmes. »

« Je veux notre chant. »

Le silence s’étira
comme un coucher de soleil
sous un lourd ciel nuageux.

Puis le chant commença,
un chant que nous connaissions tous.
Un chant qui avait fait monter des larmes
aux yeux de rois.
Un chant capable de donner du courage
aux plus lâches.

Le chant était contagieux,
se répandant d’homme en homme
et de femme à homme
comme une grande maladie
rencontrée dans les profondeurs de la jungle.

Peu après,
des voix montèrent dans le noir,
vibrations rebondissant contre
des murs invisibles où elles s’étaient heurtées
ou contre des corps.

À ce moment-là,
nous étions un.
Une voix.
Un peuple.
Vers un même lieu.
Et depuis ce moment-là
nous resterons
un peuple.

Un peuple
dans le noir.

*

Imparfaite (Imperfect) par Kimolisa Mings

Je ne suis pas parfaite.
Je ne suis pas harmonieusement
faite d’os, de muscle,
de sang, d’organes
et de nerfs.
Mon imperfection
est si évidente,
ne le vois-tu pas ?

Je ne suis pas parfaite.
Je ne marche pas souvent
à la lumière de l’assurance,
la moitié du temps
je frissonne
d’inquiétude tandis que je
vais en aveugle dans
l’inconnu.
Ne sens-tu pas
mes peurs ?

Je ne suis pas parfaite.
Je ne pourrai jamais
être parfaite car
le mot lui-même
est un concept sans
exemple dans la réalité,
sans existence
en ce monde.

Toute fleur a
son défaut,
tout homme
ses faiblesses
et pourtant tout,
tout le monde est
parfait en son
imperfection.

Dans mon imperfection,
j’ai la possibilité de
grandir, de parvenir
au-delà des limitations
que je m’impose à moi-même,
qui me sont imposées par autrui.

Je ne suis pas parfaite.
Je suis glorieusement
imparfaite.

*

Tic Tac (Tick Tock) par Kimolisa Mings

Tic tac
J’entends mon
Horloge biologique
Effacer
Les gamètes que j’ai
En nombre limité.

« T’as pas
Encore d’enfant ? »
Il me regarde
Comme un sol fertile
Où planter sa graine.

Je le regarde
Comme s’il essayait
De semer une mauvaise herbe
Dans mon jardin bien entretenu.

« Passe ton chemin,
Jeune homme »,
« Tu n’as pas
Deux, cinq, huit
Enfants, mon frère ? »
« Bah », sont les pensées
Qui me piquent le dos
De la langue, demandant
À sauter par-dessus bord
Et à plonger
Dans leur oreille
Pour nager dans
La matière grise
Qu’ils appellent un cerveau.

Et pourtant l’horloge
Tic-taque…
Tic tac
Tic tac.

M*** à l’horloge.
Balance-la
À la poubelle.
Laisse-la tomber en morceaux,
Pour te délivrer de cette prison.

La prison
Des attentes d’autrui
Dues au fait
Que je suis femme,
Et en tant que telle que je dois
Enfanter !
Enfanter ?
Enfanter ?!?!

Hélas, mon existence
Entière a été en un
Clin d’œil
Réduite à
Un ventre ambulant.

Je veux…
Respirer, à la mode inhaler
Expirer,
Comprenez-moi bien.

Alors je pourrais juste
Laisser filer le temps,
Laisser l’horloge s’éteindre,
Ignorer la pitié
Dans les yeux d’autrui,
Le venin dans
Le regard des parents excédés,
Les lamentations
De la famille et des étrangers
Parce que je ne laisse pas mes gènes
Vivre au-delà de mon corps.
Extraire cette horloge
De mon ventre et
Respirer. Inhaler. Exhaler.
Respirer.

Alors…
Alors je verrais un enfant,
Un bébé à la tête flottante
Ou un enfant de sept ans dégingandé
Qui commence tout juste à raisonner,
Et…

Et je pose la main
Sur mon ventre.

Et j’imagine un
Petit moi avec
Un petit quelque chose en plus.

Et…
Et je pense
Que peut-être,
Peut-être
Je pourrais être
Une maman pour quelqu’un.

Tic tac
Tic tac
Tic

Tac

*

Boîte en verre (Glass Box) par Shabana Hunte

Je me coupe mais guéris
Je suis fatiguée des impressions
Je reste attachée au passé
Tandis que mon avenir se dévoile

Je ne peux fermer les yeux
Avec mes démons éveillés
Alors je dors un œil ouvert
Et l’autre dans ma tombe

C’est fou je veux dire
À quelle vitesse le temps passe
Cela n’a jamais été si différent
Cela n’a jamais été si fou

Je suis rompue à la souffrance
Si cela peut servir je regagnerai
Tout ce qui a été perdu
En vaines prolongations

*

Chère Miss Brute (Dear Miss Bully) par Shabana Hunte

Elle regarde dans le miroir
Je lui dis qu’elle est laide
Elle met une robe
Je lui dis qu’elle est grosse
Elle me raconte ses problèmes
Je lui dis de me lâcher
Elle pose sa lame
Je la ramasse
Tout ce qui est bon
Je le lui dérobe
Sans remords
En tout cas pas aujourd’hui
Car je sais au moins une chose
C’est qu’elle me pardonnera
Elle a un cœur immense
Trop grand pour rester tranquille
Brisé comme du verre
Elle est seule
C’est une victime
Je suis une brute
Non je ne suis pas fière
De ce que j’ai fait
Car je suis une brute
Et une victime en même temps

*

Confiance (Trust) par Wilindean Inniss

Choisis-moi ! Choisis-moi ! Jolie fille, choisis-moi !

Quand je t’ai rencontrée, je me suis dit qu’il y avait anguille sous roche.
Quand tu m’as serrée dans tes bras, je me suis dit que l’amour était irréaliste.
Un cœur brisé, réduit en miettes au toucher.
Ta douceur étincelait comme de l’or, pure mais tortueuse.

Choisis-moi ! Choisis-moi ! Jolie fille, choisis-moi !

Car tu as dit « Tu es différent des autres ».
Tu ne m’as pas poignardé dans le dos.
Tu as enfoncé la lame directement dans ma poitrine.
Comment pourrais-je accepter tes excuses ? Tes paroles ont le son du blasphème.

Choisis-moi ! Choisis-moi ! Jolie fille, choisis-moi !

Un million d’excuses ne peuvent empêcher ces larmes de couler. J’ai passé le stade de la douleur. Je suis paralysé mentalement. « Pardon » si souvent utilisé que le sens originel s’est perdu.

Je t’ai choisie… et ne peux me déjuger.

Les larmes coulent le long de mes joues, coupant comme des couteaux.
Je ne sais pas ce qui fait le plus souffrir, de la vérité ou des mensonges.

C’est pourquoi je porte une barrière. Je ne fais confiance à personne. Qu’est-ce que la confiance ? La balle ou le pistolet ?

*

Pessimiste (Pessimist) par Wilindean Inniss

Comment peux-tu attendre de moi que je sois moins pessimiste et plus optimiste, alors que tu es pessimiste quant à mon optimisme ?

*

Démoli (Demolished) par Wilindean Inniss

Je n’ai jamais touché le fond aussi durement.
Je me suis relevé mais me sens toujours comme à terre.
La peine n’a jamais été si grande,
Au point que je ne peux plus fonctionner.
Les souvenirs que je n’arrive pas à effacer
Repassent continuellement dans ma tête jusqu’à ce que je fonde en larmes.
Je n’ai jamais eu le cœur à ce point brisé
Que les morceaux que je ramasse tombent en poussière entre mes doigts.
Je ne me suis jamais senti si seul,
Au point que même lorsque tu m’embrasses
Je ne sens pas tes bras.
Je n’ai jamais de la vie été si déprimé,
Au point que le psychiatre n’arrive pas à diagnostiquer ce que j’ai.
Il n’y a pas d’autre voie que de sortir de là.
Mais l’échelle continue de glisser.
Je cours, saute, bondis, m’élance.
La défaite couvre ma cuirasse.

*

Mon masque (My Mask) par Wilindean Inniss

J’en ai si gros sur le cœur
Que je ne peux plus penser droit
Personne ne comprend
Je ne suis pas démonstratif
Je me cache derrière les sourires
Que j’appelle un masque
Et je parle si aimablement
Qu’ils ne voient pas la blessure
Qui est en moi
Je suis devenu tellement
Introverti et isolé
De ceux que je pensais connaître
Que j’ai atteint la condition
D’ennemi permanent

Cuba et Antigua-et-Barbuda