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Poésie de la Gambie

La Gambie est un pays de langue anglaise enclavé dans le Sénégal francophone, une étroite bande de territoire le long du fleuve Gambie, et j’ai déjà fait remarquer ailleurs (x) que, sur une bonne partie du Sénégal, il est impossible à un citoyen sénégalais de traverser en ligne droite son pays du nord au sud sans devoir traverser en même temps la Gambie, donc sans dépendre de la bonne volonté des autorités d’un pays étranger. Cette situation était au demeurant déjà celle de l’administrateur français du temps de la colonisation et nous rappelle que notre pays, quelle qu’ait été l’étendue de ses colonies, ne fut jamais autre chose qu’un acteur de seconde zone en Afrique, en dépit de sa pléthorique bureaucratie centralisée à l’organisation prétendument rationnelle, derrière une Angleterre qui ne possédait même pas à l’époque d’armée nationale, au sens administratif du terme. L’Angleterre avait besoin de cette bande le long du fleuve, et c’est ainsi que la Gambie parle anglais alors que le Sénégal, dont elle est un démembrement manifeste en termes géographiques, parle français.

Mais ce n’est pas à de telles considérations que nous appelons notre lecteur par ces traductions – de l’anglais donc – de poésie de la Gambie. Je dis « de la Gambie » plutôt que « de Gambie » puisqu’en anglais le maintien de l’adjectif défini semble être ici la règle, le nom officiel du pays étant d’ailleurs Republic of the Gambia.

En 2015, la Gambie fut proclamée par le président Yahya Jammeh « République islamique », la plus récente création de ce genre dans le monde selon les observateurs, mais ce statut ne semble pas avoir survécu au renversement de Jammeh en 2017. La population de la Gambie est au demeurant à 95 % musulmane (selon la page Wikipédia en anglais Islam in the Gambia, tandis que la page correspondante en français indique quant à elle 90 %, prétendument selon la même source, le CIA World Factbook, avec un lien cassé, tandis que le lien de la page anglaise fonctionne, et indique même 95,7 % ; j’espère qu’il ne faut pas y voir une illustration de l’état d’information des Français en général).

La couverture de l’anthologie poétique où nous sommes allés chercher des textes, A Harvest of Gambian Lines: An Anthology of Poems (Global Hands Publishing, 2014) (Une récolte de vers gambiens : Anthologie poétique), compilée par les poètes Abdoulie Jatta et Musa Jallow, rappelle cette situation puisque la femme gambienne qui l’illustre, et qui récolte des lettres de l’alphabet pour les mettre dans sa hotte, où apparaît le mot Poetry, porte un voile facial représenté par la surimposition d’un paysage sylvestre ou de nuages par où percent les rayons du soleil – une belle création graphique au demeurant.

Il s’agit d’une anthologie de jeunes poètes de la Gambie, préfacée par le plus ancien Tijan M. Sallah. On sent chez ces poètes une volonté de se rattacher à des formes régulières de versification, un nombre important de ces poèmes étant rimés. Même sans connaître exactement les règles formelles de la versification anglophone, il m’apparaît évident que l’effort s’arrête à peu près là et que ces tentatives se rattachent donc au mieux à un genre hybride, davantage inspiré du slam et de la musique contemporaine, rap et autre, que de la prosodie classique. Étant donné ma réserve vis-à-vis de ce genre hybride, j’ai laissé de côté ces poèmes ; ceux que j’ai traduits sont en vers libres, assumés en tant que tels.

Les poètes dont j’ai retenus des textes sont : Jama Jack (un poème), Sheriff Jaiteh (2 poèmes), Mariama A. Camara (1), Aminata E. Sanyang (2), Marabi S. Hydara (1), Isatou Juwara (2), Musa A. Jallow (4) et Yusupha Kolley (2).

Jama Jack, Mariama Camara, Aminata Sanyang et Isatou Juwara sont des poétesses, soit quatre sur huit : la parité est respectée. Musa Jallow est un des deux éditeurs de l’anthologie. Il est récemment décédé, fort jeune puisqu’il était né en 1994. Quand au second, Abdoulie Jatta, dont je n’ai pas traduit de poèmes pour la raison indiquée plus haut, il s’est récemment converti au christianisme, pendant un séjour à Cuba où il étudiait la médecine (on ne s’attendrait pas forcément à ce qu’une telle influence soit possible dans l’île sous embargo yankee, mais je ne connais pas non plus les circonstances de cette conversion pour pouvoir en dire davantage).

*

Dilemme spirituel (Spiritual Dilemma) par Jama Jack

Je l’entends appeler de sa voix forte
Rouler mon nom sur sa langue
Des murmures séduisants, une douceur à laquelle résister est difficile
En même temps assez forte pour noyer toutes les autres voix
De la raison, du bon sens, de l’âge et de la spiritualité
Un amoureux jaloux qui veut m’avoir toute à lui
Me serrer fort, nous tenir ensemble, explorer des pays interdits
Effaçant toute conscience ; mon esprit son captif
La concupiscence m’aveugle et je ne vois que lui.

Quelques instants de rationalité me disent arrête fais demi-tour
Reviens sur tes pas et reste sur le droit chemin
Un chemin de vertu qui me gagnera la grâce éternelle
Un chemin libre de regrets, dégoûts et humiliations
Mais je cède aux tentations de ma chair
Et possédée par ce que je possède
Je suis dominée par le désir, la voix de la raison s’évanouit
Je tiens la nature miséricordieuse de Dieu pour aller de soi
Tandis que je m’avance vers un court plaisir.

Je retombe de l’euphorie, j’ai plongé dans mes défauts
Mes yeux attirés par un éclair de révélations
Une gamme de ténèbres et de mal, une vie de péché
Mon cœur fermé aux privilèges de Sa miséricorde
Face à Lui implorant Son pardon, mon djihad invincible
Dépouillée de la dignité nécessaire pour entrer en Sa présence
Pourtant consciente de Sa miséricorde qui me fait signe d’avancer
Un rappel qu’Il pardonne à tous les pécheurs
Mais je n’ose même pas prétendre à ce titre.

Mon être retentit de résolutions nouvelles
Guère différentes de celles qui les ont précédées
Faites sans doute pour être brisées, jetées et oubliées
Après tout, je suis mortelle, tellement faillible
Une pensée qui me console, ranime mon espérance
Sur les cendres froides de cette passion consumée
Un besoin de répondre à son appel concupiscent
La volonté d’être droite et digne de miséricorde
C’est mon dilemme spirituel !

*

Réveillez-moi (Wake Me) par Sheriff Jaiteh

Elle était seule isolée
Sa seule quiétude était qu’elle était protégée
Dans une grande cité presque entièrement vidée
Elle errait en pleurant
Sourire était un luxe qu’elle ne pouvait se permettre
Aucune pause dans sa course à cause de la peur
Forcée de survivre par elle-même
Forcée en cet âge tendre de faire l’expérience de la vie
Elle se répétait inlassablement que tout cela n’était qu’un horrible cauchemar
« Réveillez-moi », criait-elle à tout moment
Alors une armée fit feu sur elle de sa puissante artillerie
Quel camp devait-elle choisir ?
Ceux qui lui tiraient dessus étaient les mêmes qui avaient juré de la défendre
Plus elle raisonnait et plus elle comprenait qu’il n’y avait pas d’issue
Alors elle criait pour une prochaine fois
« Réveillez-moi ! »

*

Miroir (Mirror) par Sheriff Jaiteh

Je me vois dans des formes incroyables
Montrant du doigt et faisant des gestes
Il rit et se renfrogne
Humeur changeante mais le regard fixe
Différentes phases de mon moi
Dépeignant toutes les formes de vie
Laquelle choisir ?
Il m’a laissé dans ce dilemme
Effrayé à l’idée de faire le mauvais choix
Comme les fois précédentes
Il me montrait toutes mes blessures
Qui attendent encore leur guérison
Et toutes mes cicatrices encore présentes
Que je n’ai toujours pas révélées
Il m’a montré l’obscurité et la lumière
La peine et le bonheur
Je lui demandai d’être mon guide mais il se brisa
Alors je défaillis, davantage des sueurs de la nuit que des éclats du verre.

*

Quand s’amassent les nuages de pluie (When Rain Clouds Gather) par Mariama Camara

Quand s’amassent les nuages de pluie
Les fermiers vont aux champs
Creuser la terre comme des nématodes
La nourriture est abondante.

Quand s’amassent les nuages de pluie
Les arbres exposent leurs feuilles au souffle du vent
Les singes jouent à cache-cache
La jungle s’anime.

Quand s’amassent les nuages de pluie
Les hommes d’affaires se hâtent vers leurs maisons
On rentre les voitures dans les garages
L’esplanade devient transparente.

*

Lune (Moon) par Aminata Sanyang

Quand la lune est brillante
Les enfants se rassemblent
Et chantent des chansons
Se chantent des berceuses à eux-mêmes.

Quand la lune est brillante
Les enfants agitent leurs mains vers le ciel
Personne n’est timide
Chacun saute d’un endroit à l’autre.

Quand la lune est brillante
Chacun la regarde là-haut
Et envoie différents vœux
Si brillante que l’on voit partout.

Quand la lune est brillante
Les grenouilles sautent de-ci de-là
Les grillons chantent fort
La voix des enfants fissure le ciel
Jusqu’à ce que la lune disparaisse dans le ciel.

*

Le son de la jungle (The Sound of the Jungle) par Aminata Sanyang

Que montre-t-elle ?
La jungle est tranquille
Des oiseaux chantent de belles chansons
Les grillons stridulent de tous côtés.

Que montre-t-elle ?
Le vent souffle
Rendant différents sons effrayants
Les herbes dansent au rythme du vent.

Que montre-t-elle ?
Les lions courageux ont rugi
La chasse aux fauves est difficile
Les papillons explorent les fleurs
Les arbres agitent leurs feuilles.

Que montre-t-elle ?
La jungle est effrayante
Les singes explorent des fruits
La Nature est pure.

La poétesse Aminata E. Sanyang est également productrice et présentatrice à la télé gambienne des émissions Kids Podium Gambia et Kids Corner. (Photo tirée de son compte Twitter)

*

Le don divin de la nature (The Divine Gift of Nature) par Marabi Hydara

Notre dignité ne peut nous sauver
Notre âge ne peut nous détourner
Notre foi, notre honneur, notre situation ne peuvent nous libérer
Nous tombons malades à cause de toi
Ton mal ne peut être guéri sans ton remède.

Tu es l’océan qui alimente les rivières
Tu es la forêt où poussent les arbres
Tu es la vache qui produit du lait
Tu es l’abeille qui donne du miel
Tu es la montagne entourée de vallées

Aucun âme humaine n’est entièrement libre de toi
Nuits sans sommeil de ne point t’avoir
Jours sans mouvement de ne point te voir
Nous devenons sourds et muets de ne point t’entendre
Marchant solitaires dans les rues à ta recherche

Notre corps, notre esprit, notre âme sans toi sont faibles
Tu es la fleur parfumée
Les hommes perdent leur vie précieuse dans ta guerre
Parents et amis deviennent ennemis pour te voir protégé
Les gens existent tant que tu existes
Nous devenons des parias en suivant ton désir
Un objet de ridicule en accomplissant ton désir
Ton nom représente ce que tu es
Tu es le don divin de la nature
On t’appelle Amour.

*

Vieillesse (Old Age) par Isatou Juwara

Ma grand-mère est si vieille
Elle n’a pas de dents
Pauvre grand-mère, naguère beauté de son village
Elle ne voit presque plus
Pour parler à grand-mère je dois crier
Car grand-mère
N’entend presque plus.

Mais elle peut marcher de longues distances
Avec une énergie tirée des jours anciens
Quand elle travaillait continuellement sous le soleil d’Afrique.

Lorsque des hommes
M’invitent à danser
Je ne peux m’empêcher de penser
Quand je serai vieille
Qui le fera ?

*

Les excuses (The Apology) par Isatou Juwara

À qui de droit,
Pour être partie en hâte
Je n’aime pas partir ainsi
Mais je dois m’en aller
Pour que tu saches
Que même si
Tu m’as donné le monde
Mon cœur est froid
Car au-dedans de moi
Je ne vois pas
Ce qui fut
Mais je te promets
Que même si cela me prend
Une vie entière
Je m’efforcerai
De trouver
Ce que j’ai perdu en moi
Et un jour bientôt
Je reviendrai pour de bon
Mais jusque-là…

Je suis désolée !

*

Je souris et fronce les sourcils (I Smile and Frown) par Musa Jallow

Je souris et fronce les sourcils et souris et fronce les sourcils à nouveau
Car il n’y a pas de quoi sourire dans ce monde de souffrance
Les suspicions s’avèrent fondées chaque jour
Des plaies fermées depuis des décennies reviennent à la fin de chaque jour
Les élites à l’esprit politique se montrent plus inutiles de jour en jour
Leurs politiques foulent nos libertés
Nous sommes assiégés !
Une administration sans profit, mensonges et duperie
Corruption et détournements de fonds partout
Ces choses funestes n’ont que trop duré
Combien de temps encore ? Pas des lustres, j’espère.

Je souris et fronce les sourcils et souris et fronce les sourcils à nouveau
Me rappelant les promesses vides de ceux au-dessus de nous
Au sommet qui pourtant font de nous des arriérés
Climatiseurs et fauteuils moelleux c’est beaucoup pour des journées si mal employées
Le singe travaille et le babouin mange
C’est la vie des possédants collet monté là-haut
Nous usons nos mains jusqu’à l’os en travaillant
Mais ils mangent le fruit de notre travail
Mangent ce pour quoi les masses ont transpiré
Longtemps
Mangent ce sur quoi notre espoir
Reposait tout ce temps
Mangent ce sur quoi nous avions fondé
Nos plans d’avenir meilleur
Mangent notre économie
Et ne laissent rien.

Je souris et fronce les sourcils et souris et fronce les sourcils à nouveau
En voyant les peuples souffrir
Quand leurs États pourraient être changés
En voyant les peuples pleurer
Quand leurs larmes pourraient être séchées
En voyant les peuples dans la famine
Quand ils pourraient être nourris
En voyant les peuples au désespoir
Quand l’espoir pourrait leur être rendu
Je pleure et pleure et pleure encore
Pour mes frères et sœurs d’Afrique en perdition
Je maudis nos leaders égocentriques
Je maudis leur nature étriquée avide
Et je vois venir le jour où ils seront remplacés
Par ma vision de ce qu’est un leader.

Je souris et fronce les sourcils et souris et fronce les sourcils à nouveau
Devant la violence qui consume Mère Afrique
L’arriération de Mère Afrique
L’absence d’unité
Entre les peuples de Mère Afrique
Notre infortunée nation, l’Afrique
Nous avons la bénédiction de tant de ressources naturelles
Mais nous subissons la malédiction
De leaders insatiables et incontrôlés
Ce sont des dictateurs
À qui l’on devrait sortir le carton rouge
Nous devrions leur faire connaître le goût de leur remède.

*

Mr Coup d’État (Mr Coup d’Etat) par Musa Jallow

La lutte pour le pouvoir ne mène nulle part
Elle fait de vous un dictateur
Et les dictateurs ne vont nulle part
Un bain de sang peut en résulter, « peu importe »
Cette proclamation ne te grandit pas mais tu as tout de même osé
Dire cette chose barbare au peuple à qui tient à cœur
Le bien de cet État qui veut en faire un État digne de ce nom
Un État sans pareil
Unique en son genre
Mais tu entends introduire
Mr Coup d’État dans chaque humble foyer
Voler le siège du gouvernement
Notre liberté et notre argent en billets de banque
Vous êtes en train de commettre un péché injustifiable, Monsieur
Au bout du compte
Vous comprendrez que le Coup d’État n’est pas le meilleur instrument
Votre pouvoir ne sera pas considéré comme autonome
Et il ne sera pas vrai non plus
Ce sera un empiètement sur les vies
Et les esprits de notre jeunesse
Une insulte à l’intégrité et à la grâce
De l’histoire de notre peuple
Une menace à la vie de nos mouettes séculaires
Sachez frères
Que ce voyage est sans retour
Nous combattrons pour notre liberté
Notre honneur et notre nom si nous sommes attaqués
Notre loyauté est à l’État et à rien ni personne d’autre
Si vous cherchez une place à conquérir
Allez chercher ailleurs
Votre armée est peut-être vaste
La nôtre est petite mais invincible
Aucune arme de ce monde ne peut nous détruire
Nous sommes inséparables
Si tu es la seule alternative Monsieur Coup d’État
Nos routes sont à jamais différentes.

*

Cauchemar (Nightmare) par Musa Jallow

Depuis son poste d’observation le tireur d’élite
Visait mon précieux cerveau
Attendant le moment de le faire voler en éclats
Et m’envoyer ad patres
Il avait suivi sa formation de tueur
Comme les requins des océans
Les lions de la savanne
Et le grand aigle de la forêt d’Amazonie
Pauvre de moi au moment de l’exécution
Souriant aveuglément à une balle immobile
Sur le point de perforer mon crâne dur
Pour se nicher dans ma cervelle.

Mon sang coulera comme le fleuve Congo
Il miroitera
Sous les rayons lumineux du soleil
Et il sera frais
Comme une baie à peine cueillie
Il sera rouge
Comme l’éclipse qui submerge le monde
Il sera chaud venant d’être versé
Par un assassin caché derrière des fenêtres closes.

Le doigt sur la gâchette attend de tirer
Un mot de mon ennemi et il appuiera
Il appuya et la balle fut mise en mouvement
Creusant un tunnel dans mon cerveau à la vitesse de la lumière
Crac ! Tout ce qui bouge s’arrêta
Comme si quelqu’un avait pris une photo de cet instant
Comme si cet instant était statique dans la photo de la réalité
L’image de cet instant se dissipa
Comme je me dissipai dans un pays de ténèbres sans fin
Pour être gardé par des entités
Au-delà des possibilités de l’homme
Frissonnant parmi les âmes malheureuses qu’il prit
J’étais moi sa dix-huitième victime
Le nombre est pair mais nous ne sommes pas quittes
Même si l’on nous exhume
Et même si nous lui rendons la politesse de la mort qu’il nous servit.

Les heures sombres des assassins sont reparues
Plongeant le monde dans un noir de charbon
Je prémédite mon évasion
De ce donjon perdu de l’inframonde
Soudain l’obscurité devint lumière
Quand je me secouai de ce qui s’avéra n’être qu’un rêve
Un rêve sur mes deux moi
Probablement jumeaux mais sans certitude
L’un tirant une balle à travers l’autre moi
Le corps entièrement couvert de sueur
Comme si je m’étais immergé dans le Gange
Pour me purifier des horreurs offertes à mes yeux
Moi le sniper solitaire et la victime
Moi le cauchemar de moi-même

*

Ombre (Shadow) par Musa Jallow

Tu es une part de moi
Et c’est ce que tu seras toujours
Jamais tu ne seras loin de moi
Près de moi tu seras toujours
Obscur frère jumeau de ma forme dans la lumière
Compagnon dans les nuits les plus solitaires
Au clair de lune
Un ami que je ne perdrai qu’à l’heure de la mort
Pas un ami humain mais l’ami d’une ombre

Là où je vais tu vas
Sans poser de questions
Tu t’arrêtes seulement quand je m’arrête
Et tu bouges avec moi quand je bouges
Imitant mes gestes
Comme une image de moi dans le miroir
Pas les expressions du visage mais les gestes quotidiens
Parfois je me dis que tu connais mes secrets
Car je t’emmène partout avec moi
Mais tu ne me trahiras pas
Car tu es une part de moi loyale et muette.

Parfois je me dis qu’un lien existe entre nous
Nous partageons un même sentiment fort
Pas un sentiment de tristesse et de peine
Mais le sentiment d’être un homme complet
Sans toi je serais seulement un drôle de type
Probablement un extraterrestre d’une planète sans ombres
Avec toi
Je suis comme monsieur tout-le-monde
Un homme complet grâce à son ombre au clair de lune.

*

Combattants de la liberté africains (African Freedom Fighters) par Yusupha Kolley

Moustiques nous sommes
Non voulus de vous mais envoyés par Dieu
Qui as forcé vos visages à se tourner vers la liberté
Dans les temps de l’impérialisme, notre soif de sang a grandi
Infusant notre liquide malveillant dans la peau plissée de ce frère plus pâle
Bien qu’il employât canon, fusils, bombes et missiles
En virtuose, je leur rendis pesantes leurs maisons de campagne
Ils eurent peur pour leur vie, aussi inventèrent-ils le gouvernement indirect.

Puis, Africains vous vous mettez à enfler de mes blessures douloureuses
Quand nous prions pour du sang frais
Au milieu de nuits furtives comme nos chants mélodieux
Et vos sprays et vos filets aqueux
Nous tuent enragés de méchanceté

Nous ne pouvons pas vous pardonner
Nous sommes bannis de la société
Nous sommes les réprouvés de ceux à qui nous avons donné force d’âme
Les habitants de quelles eaux stagnantes
Dangereusement proches de votre vile profanation
Empêchés de jouir de l’indépendance
Que nous avons arrachée pour notre maman patrie
Vos gribouillis nous condamnent criminels dans vos tabloïds
Détenus derrière les barreaux
Nous sommes fatigués de votre ingratitude
Voulez-vous savoir qui nous sommes
Nous sommes le combattant de la liberté loyalement africain.

*

Période électorale (Election Time) par Yusupha Kolley

C’est la période des élections
Nous t’avons attendue longtemps
En patriotes ; vrais patriotes du pays
Sous les rayons coupés du soleil
Nous attendons dans des queues longues comme l’alphabet
Jetant nos votes plutôt que des sortilèges.

Je vote ! Tu votes ! Nous votons !
Choisissant une tête impeccable
Travailleuse et qui veut servir
Promouvant et créant l’unité
L’eau sur la boue, trottoirs évacués
Appelez-le serviteur, il est heureux
Appelez-le maître, notre voix est sa force.

Maître, ne réduis pas en esclavage notre choix
Orchestrateur de jingoïsme nous implorons
Aucun amputé parmi nos droits
Le développement et non la déception était notre traité
Rappelle-toi que nos votes t’ont placé là
Sûrement ils peuvent t’en faire descendre.

Poésie maorie contemporaine

Mes traductions de poésie aborigène d’Australie (ici) étant le billet le plus visité de ce blog, bien plus que la poésie d’Amérique latine ou d’Afrique, voyons si la poésie maorie de Nouvelle-Zélande rencontre un succès comparable.

Les poèmes suivants, traduits de l’anglais, sont tirés de l’anthologie The Moon on My Tongue: An Anthology of Māori Poetry in English (Arc Publications, UK, 2017) (La lune sur ma langue : une anthologie de poésie maorie anglophone), qui est elle-même une sélection de poèmes réalisée à partir d’une autre anthologie publiée antérieurement, Puna Wai Kōrero: An Antholy of Māori Poetry in English (Auckland University Press, 2014), éditée par Reina Whaitiri et Robert Sullivan.

Le maori est, à côté de l’anglais, langue officielle en Nouvelle-Zélande depuis 1987. Le nombre de locuteurs en est relativement faible puisqu’il ne représente que 3,7 % de la population du pays, alors que les Maoris sont 15 % de la population (chiffres Wkpd), ce qui témoigne d’une relative déculturation. Les locuteurs de maori sont tous bilingues maori et anglais. La littérature écrite en langue maorie reste rare.

Dans la poésie maorie contemporaine en langue anglaise, l’usage de mots maoris est fréquent (l’anthologie comporte un glossaire abondant). Comme le fait remarquer Ben Styles, auteur de la préface à l’anthologie The moon on My Tongue, ces mots maoris n’apparaissent pas en italique dans les poèmes. J’ai parfois choisi de garder les mots maoris, même si la tendance sans doute naturelle en anglais de Nouvelle-Zélande à employer des mots maoris pour évoquer des réalités culturelles maories, a fortiori dans un contexte de revendication identitaire, ne justifie pas forcément de laisser ces mots tels quels pour un lecteur français a priori moins intéressé par le véhicule de la culture, la langue, que par la culture elle-même et ses manifestations concrètes ; aussi, quelques autres fois, j’ai jugé préférable de traduire le terme en français à partir du glossaire, pour faciliter la lecture. De même, si le choix de ne pas employer en anglais d’italique pour les mots maoris a un sens dans le contexte d’une culture « dominée » qui cherche à imprégner le véhicule « dominant » en gommant le caractère d’apport étranger que souligne l’italique, cela aurait bien moins de sens dans une traduction française, tout en rendant la lecture plus difficile (car l’italique permet au lecteur d’identifier immédiatement des notions susceptibles de lui être moins familières).

Les poètes ici traduits sont Hiria Anderson (un poème), Hilary Baxter (2), Jacq (Jacqueline) Carter (2), Rangi Faith (1), Keri Hulme (1), Phil Kawana (1), Hinewirangi Kohu (1), Paula Morris (2), Tru Paraha (1), Apirana Taylor (1), Haare Williams (1) et Vernice Wineera (2).

Tout comme dans l’anthologie elle-même, les femmes sont particulièrement bien représentées puisque, sur ces douze poètes, seulement quatre sont des hommes, à savoir (dans la mesure où leurs prénoms ne sont pas toujours facilement imputables à un sexe ou à l’autre, pour un lecteur français) : Rangi Faith, Phil Kawana, Apirana Taylor et Haare Williams.

Langue fourchue (Forked Tongue) par Hiria Anderson

Tu me regardas dans les yeux
sans un tressaillement de ton front plissé
ni un pli de ta bouche souriante aux lèvres fines
et en remuant les mains tu dis :
« Même si nous contrôlons les voies maritimes
cela ne vous empêche pas de prier ‘votre’ dieu de la mer »
et tu t’attendais à ce que je sourie, puis tu dis :
« Nous serons de meilleurs gardiens car nous avons de l’argent »
et tu t’attendais à ce que je me sente mieux, puis tu dis :
« Ce n’est pas seulement ‘nous’ qui polluons les eaux mais tout le monde »
et tu t’attendais à ce que je sois d’accord avec ça, puis tu dis :
« Bien sûr que vous ‘pourrez’ manger les fruits de mer après que nous aurons nettoyé le système d’assainissement »
et tu t’attendais à ce que mon fils mange, puis tu dis :
« Tout le monde profitera de cette vente, ils ont besoin de notre sable »
et tu t’attendais à ce que j’y croie.
Mais je n’y croirai jamais !

*

Réminiscence (Reminiscence) par Hilary Baxter

Je me souviens enfant
mon père me portait
bien haut
sur ses épaules ou sur sa tête
j’avais tellement chaud
dans la salopette rouge en tricot
mon père portait
sa vieille gabardine

Il courait à travers
les bois de Karori
moi au-dessus en position instable
traversant chemins berges
ruisseaux perdus
de feuilles brunes humides

Puis remontant
l’allée de gravier
donnant sur la route ancienne
je ne trouvais plus que
mon trône d’arbres
regardait de haut le monde

autour de moi attendant que je grandisse

*

Octobre 1972 (October 1972) par Hilary Baxter

Ma joie est une joie tribale
ma solitude forte solitude
et ma tristesse
ce sont des allées de fleurs
qui mènent à la rivière
où va et vient le taniwha génie des eaux

et les chouettes appelaient
un père aux pieds nus
mon père
disciple du Christ maori

J’entends un vieil homme chanter
il a les cheveux dans la lumière du soleil

*

Nos ancêtres sont toujours là (Our tūpuna remain) par Jacq Carter

Note. Le terme Pākehā qui revient à plusieurs reprises dans le poème désigne, en langue maorie, le Néo-Zélandais blanc, d’origine anglo-saxonne.

Rien de tel qu’un palmier nīkau solitaire
au milieu d’une rizière
propriété de quelque Pākehā
pour vous donner honte

Entourée de montagnes
qui vous rappellent
que jadis cette rizière
partageait le même tapu, la même sacralité

C’est un peu comme le cimetière
au milieu de cette réserve
qui fut jadis un village
avant qu’un Pākehā y mette le feu

Alors vous êtes prévenus :

il faudra plus
qu’un
changement de nom
des arbres abattus
des maisons incendiées

pour nous faire oublier

que nos ancêtres sont toujours là.

*

En comparaison, il n’y a pas de quoi se plaindre (Comparatively speaking, there is no struggle) par Jacq Carter

Quand des gens comme toi me disent

que les choses ne vont pas mal aussi mal ici
qu’ailleurs

je me dis que tu n’as pas été

dans la région du Waikato1
ou parmi mon peuple

il y a quelque deux siècles
ni chaque jour depuis lors

vivant sur une terre
qui n’est plus la tienne
pêchant en des eaux
qui ne sont plus pures

ni à chaque réunion
de chaque place de village
ravivant les paroles
mana Māori motuhake2

comme le font toutes
les places de village du pays.

Tu sembles croire que les choses
ici vont mieux
parce que tu ne nous vois pas mourir
ou combattre ouvertement

comme si tout ça
c’était du passé.

J’ai tendance à penser

qu’un des pires effets de
la colonisation

c’est quand les gens ne luttent plus
car ils n’en voient pas la raison
et pensent que

tout va bien
en comparaison.

Alors combien de Maoris
as-tu convaincus aujourd’hui
que nous autres « Mahrees »
devrions nous considérer chanceux
et que les choses auraient pu être pires
comme elles l’ont été pour les « Abos » ?3

1 Waikato : région du nord de la Nouvelle-Zélande.

2 mana Māori motuhake : selon le glossaire annexé à l’anthologie : «separate Māori identity; autonomy» (séparatisme maori ; autonomie)

3 Mahrees et Abos : Le premier terme semble faire référence à une prononciation défectueuse par les « Pakeha » du nom des Maoris, et le terme « Abo » est en anglais une appellation des Aborigènes d’Australie considérée comme péjorative. Ainsi, la poétesse, en empruntant son langage insultant, souligne l’hypocrisie du colonisateur.

*

Nous perdons notre mana (Losing our mana) par Rangi Faith

Note. Le mana est une notion familière aux étudiants en anthropologie, qui la trouvent dans de nombreuses études consacrées aux peuples premiers, que ce soit chez Marcel Mauss, Claude Lévi-Strauss, Roger Caillois, Mircea Eliade… Le Grand Robert en donne la définition suivante : « Puissance surnaturelle impersonnelle et principe d’action, dans certaines religions (d’abord en parlant des Mélanésiens). »

Il fut un temps où le pied
glissait sur elles
dès que l’on entrait
depuis la berge
dans l’eau sombre,

à présent on dit
qu’aucune anguille n’a été
prise
depuis les trois dernières funérailles

et les frères
en aval de la rivière
sortent la nuit
et coupent les filets –

ils y sont contraints
il n’y a plus de kai4
dans la rivière,
nous perdons notre mana.

4 kai : nourriture (glossaire).

*

Fins et commencements (Ends and Beginnings) par Keri Hulme

D’où viens-je ?
Je ne demande pas le pourquoi de mon existence
quand tombe la nuit :
je fabrique des paniers de lin vert
pour garder les anguilles sanglantes au ventre d’argent
comme le faisaient mes ancêtres :
une lame en coquille de moule
est un outil de choix
pour découper des lanières
la mienne luit de ses taches

D’où viens-je ?
Je ne demande pas le pourquoi de mon existence
quand naît le jour :
je tamise un sable noir
comme le faisaient les mineurs,
empruntant leurs anciens passages d’espérance
grenat, titane, fer et or…
le visage grave et brun de ma pelle
montre un froid sourire d’acier.

Née de l’autre côté de la colline
fille de la mer-femme,
qui peut dire d’où je viens ?

*

Scènes de logement social (Scenes from a council tenancy) par Phil Kawana

L’Homme qui tousse se fracture la lumière
tamise à travers le treillis de la fenêtre
cliquetis de clés d’appartement et de poumons
sac de course plein de néants
chacun un capillaire rompu duquel
le sang dépité
se libère
pour monter à la surface

L’automne finissant est une plaisanterie du soleil caché
les collines se dressent à l’ouest moites, froides
une ombre lentement répand une ombre
les murs nus suppurent, le dos au jour tumescent
les fils du tramway tendent leur gaze
sur les banlieues d’esclaves pour dettes
aspire la méthamphétamine et les anxiétés
enfonce bien le manuscrit au fond de ta poche

Il y a des emballages de fast-food
des sacs de supermarché pour sniffer
et des haillons, dans la cage d’escalier
taguée qui sent la pisse
passe en baissant les yeux
tu ne sais pas quels yeux tu croises
ni ceux que tu n’oses croiser, ici
dans cet autre royaume

Les murs sont beige institutionnel
un air de dire « du calme, tu vas rester ici un moment »
chuchoté aux oreilles inquiètes
sols en vinyle polis
lambeaux de revêtement pendouillant des portes
ventilations hors service depuis des années
des années comme une intraveineuse, s’égouttant, distillant,
diluées par leur chute, leur moment passé.

Dans les couloirs, la lumière électrique
ne s’éteint jamais.

Entre les palissades des blocs de béton
un garçon des Samoa, trop jeune pour aller à l’école
trop grand pour rester au lit quand brille le soleil
chante des chants de chorale, des génériques de télé
des spots publicitaires et des mots sans queue ni tête, juste pour entendre
les notes sautiller et se pourchasser
l’une l’autre comme des poissons arc-en-ciel
par-delà mur et fenêtre dans le ciel bleu Pacifique.

C’est bon quand le soleil peut séparer
les silhouettes de la colline et du chez soi
quand il sèche les chemins vérolés et les torchons comme neufs
qui obstruent le quartier sur les rangs de cordes à linge
un peloton en vêtements blancs, gardant les manières d’antan
vieillards aux yeux gris, à la peau couleur de whisky et fatigués
traînés le long du patio par des chaises de cuisine
fuyant les ombres chasseresses

Il y a toujours des ombres ici ; elles passent
comme l’odeur de cannabis
près de l’ascenseur, comme l’émanation
des suintements du local à poubelles
sur lequel tout l’immeuble repose
le vide-ordures proute et les poubelles clappent
dans une joie symphonique, atone
écho d’une obscurité qui s’inhale

Et derrière les rideaux des fenêtres
plus haut où des aperçus
d’une autre vie peuvent encore être saisis
l’oligarchie de l’architecture et de la géographie
a relâché sa pression colonisatrice, mais
les empreintes restent, le panorama intérieur
conçu de l’extérieur et donnant seulement sur
des gens étalés comme des épingles.

Dans les couloirs, la lumière électrique
ne s’éteint jamais.

*

Pain grillé (Fried bread) par Hinewirangi Kohu

Pākehā /Femme blanche :
images subversives dans ma tête.
Je veux être une Pākehā.
Je veux être une femme blanche.
Ce serait sans douleur – aucune souffrance,
seulement de la dureté – aussi net
que l’inox.

Je cache ma laideur maorie
–…je fais une overdose de parfum Judith Arden,
…..me sépare des miens
–…nie l’essence maorie

haine du sol en terre de notre whare (maison),
du stigmate des poux,
haine des sandwichs au pain grillé
qui durcissent avec la mélasse,
j’échange mes repas de pain grillé
pour des clubs-sandwichs raffinés
et je bois dans une bouteille en plastique,
haine de la mauvaise articulation de la langue maorie,
j’essaie désespérément de parler comme une Pākehā.

Mon dieu, comme j’ai envie d’être blanche – une Pākehā.
Je serai,
Je serai,
Je serai la meilleure

Pākehā bronzée, brune, aux yeux bruns du monde !

*

Grand-mère anglaise (English Grandmother) par Paula Morris

Tu viens en bateau, la valise pleine
de savon et de chocolat. Nous sommes en 1970. Tu
ne sais pas trop ce qu’on peut acheter ici, ni à quel degré
de civilisation nous sommes parvenus.

Pour moi tu as apporté une belle poupée aux cheveux auburn.
Elle est si différente et surprenante que je l’appelle
Alison, un nom que je connais à peine et qui ne me plaît pas vraiment.
À Noël tu nous offres une balançoire.

Tu es assise sur une chaise de table à dossier rigide
– jamais sur le sol comme notre vraie grand-mère, celle
qui nous appelle ses mokopuna (petits-enfants). Tu dis que s’asseoir
par terre pour lire le journal c’est de la paresse.

Ma sœur est anglaise et à toi, mais nous te sommes étrangers
mon frère et moi. Tu souris peu.
Je suis une étrange petite fille basanée. Je parle peu.
Il refuse de te faire la bise.

Aujourd’hui, je pense que nous pourrions nous aimer l’une l’autre. Comme toi,
je noie ma nourriture sous le poivre, et je festonne
la maison à Noël. J’aime rester debout
en mangeant mon petit déjeuner et en lisant le journal.

Au bout d’un an tu retournes en Angleterre, déçue,
soulagée. Nous avons une nouvelle table pour la salle à manger – ronde et
blanche – avec des chaises qui se balancent. Ne te balance pas,
dit ma mère. Elle est toujours ta fille.

*

(Where) par Paula Morris

D’où êtes-vous, demandé-je au garçon de café.
Il vient du Brésil, de Pologne, de Florence.
Parfois il vient du Mexique, et je
dis alors : comme la petite amie de mon neveu.

À Auckland le chauffeur de taxi qui vit à
Henderson est Afghan. Ils sont
quarante ici, me dit-il. Ils aiment bien, même
s’ils doivent faire leur pain eux-mêmes.

À New-York le chauffeur de taxi est Pakistanais.
Il me demande d’où je suis, et veut parler
cricket. Son rêve, dit-il, est de vivre
avec son frère à Bradford.

À Auckland le dentiste est Brésilien. À
Sheffield le propriétaire du café vient d’Auckland.
À Londres le garçon qui nous sert vient de Glasgow.
À Glasgow le garçon qui nous sert vient de Melbourne, comme

mon docteur à Iowa City, le spécialiste du nez,
qui se penche au-dessus de moi sur la table d’opération.
D’où êtes-vous, me demande-t-il.
Je lui réponds que je suis d’Auckland. Excellent, dit-il.

Parfois à Auckland le chauffeur de taxi est
d’Auckland. Il n’est de nulle part ailleurs
que d’Auckland. Mon rêve, lui dis-je,
est de revoir le tramway.

*

Connaissant parfaitement tout ce qui est sur terre (Knowing entirely everything on earth that is) par Tru Paraha

Au poète Aï (To the poet Ai)

Alors, mon cœur d’argilite

frappé par le marteau
s’ouvrit en deux
formant deux herminettes de pierre

aux noms sacrés.
Libres, de ce
canyon déchiqueté s’envolèrent

des aigles et un faucon sauvage ;
des tempêtes de sable ;
des léviathans ; un papillon

venu de quelque archaïque
forteresse.
Esclave de ma vocation

Je parlementai avec les dieux
pour une vie, indiciblement
sensuelle, dévoilai

mon anarchie nue en
offrandes d’or et de printemps,
banquetai dans la solitude.

Connaissant parfaitement
tout ce qui est sur terre,
je tends les graines interrogatrices
d’un front plissé.

Laisse-moi étonner,
stupéfier
–d’abord, comme femme,

puis entre dans ma splendide
réserve de félicité.
Demande-moi n’importe quoi, demande-moi.

Je suis pure,
parfaite, ignorance.
Je sais moins que rien.

*

Pensées et souvenirs d’une ancienne (Feelings and memories of a kuia) par Apirana Taylor

Les Maoris d’aujourd’hui
ne sont plus des Maoris
Je ne sais pas ce qu’ils sont

Je me souviens des gens d’autrefois
ils étaient polis
et aimaient parler
ils allaient d’un pas tranquille
mais ce qui était à faire était fait

Aujourd’hui mon petit-fils est toujours pressé
mais on dirait qu’il ne fait jamais rien
ils ne m’adressent presque pas la parole
et n’ont pas l’air heureux

Dans mon enfance
nous avions de grands jardins
et tous les enfants y travaillaient
les anciens
faisaient des plaisanteries
ils préparaient un grand repas le matin
nous étions très heureux

Parfois
nous allions au lac
ramassions des fougères
et les liions en gerbes
avec des fibres d’akeake
puis nous jetions les fougères
dans l’eau

Après les en avoir retirées
nous les secouions
et de nombreux poissons
en tombaient

Dans la forêt
il y avait quantité
de pigeons gras et succulents
la rivière
abondait en anguilles
notre repas nageait devant nous
il suffisait
de tendre la main

La forêt
a été abattue
la rivière barrée
le lac pollué

Plus le Pākehā est proche
et plus il nous rend la vie
difficile

Puis ce fut la guerre
de nombreux Maoris
qui auraient été de grands leaders
pour notre peuple
ont été tués
et pourquoi donc

Pour que nous vivions sur des parcelles de dix ares5
alors que nous avions autrefois
plus de terre
que je n’en pouvais mesurer des yeux

Pour que nous mangions
des hamburgers
alors que nous avions autrefois
de la nourriture fraîche

Pour qu’au bout du compte nous soyons
abandonnés
malheureux
sans savoir pourquoi.

5 parcelles de dix ares : traduction de quarter acre sections. Ces parcelles, avec pavillon, ont longtemps représenté la norme idéale de la propriété (suburbaine) en Australie et Nouvelle-Zélande (voir Wkpd « Quarter Acre »). Elles font partie de ce qu’il est convenu d’appeler le New Zealand dream (ou Kiwi dream). Entre parenthèses, des études montrent que ce système de pavillon avec jardin serait plus favorable à la fertilité et donc à la démographie que le logement en appartement : cf Wkpd « New Zealand Dream ».

*

Koha par Haare Williams

Notre
Nounou Waï
chantait
aux arbres du jardin
donnant un nom
à chacun

Nous ne savions pas trop
pourquoi
« Les arbres donnent tout
pour les arbres
ne pas donner c’est
mourir

Tu ne donnes presque rien
quand tu donnes
des choses
donner de soi-même
comme les arbres
ça c’est donner
apprenez d’eux

La Terre
pour Mère
et le Ciel
pour Père
il n’est rien
qu’ils ne partagent ! »

L’année
où Nounou Waï est partie,
les arbres se mirent à vieillir
et moururent,
nous ne savions pas trop
pourquoi.

*

Chanté depuis Kapiti (Song from Kapiti) par Vernice Wineera

Il est des gens
qui survivent
par la promesse du soleil.
Tels sont les habitants
de la côte de Paekākāriki,
dans leurs habitations nichées contre
la falaise d’argile crénelée
face à la fureur hivernale
de l’immense océan.
Je regarde un oiseau de mer solitaire
immobile comme un morceau de bois
sur un rocher battu des vents,
les plumes ébouriffées
par le vent froid du sud
soufflant depuis l’Antarctique.
Les éparses herbes toetoe
ploient sous le vent
et traînent leurs frondes emplumées
sur la grise plage farouche.
Elles plongent des doigts glacés
dans mon cœur.
Je suis cet oiseau
transi par le vent du sud,
aux ailes de bois
dans l’air froid salé.
Je suis l’enfant des Ngāti Toa6,
cherchant ma place
dans une société de métropole.
Je suis celle qui apprend à chanter
les chants doux-amers de l’âme d’un peuple.
Je suis l’oiseau solitaire
vivant dans les limbes de la nostalgie,
combattant le monde hivernal,
survivant
grâce à la promesse ténue
d’un été qui s’annonce.

6 Ngāti Toa : nom d’un clan maori.

*

Wellington, vers 1950 (Wellington, circa 1950) par Vernice Wineera

Le vent était toujours là.
Vent du sud, soufflant de l’Antarctique,
qui montrait ses dents pour arracher les vêtements,
les cheveux, la peau, la chair même des côtes,
et ensuite te léchait les os
de sa langue infiniment froide.
Et parfois vent du septentrion,
non moins cruel, grondant le long des gorges
au nord du village, tranchant d’un coup de griffes les branches
des eucalyptus, les toitures
des maisons de bois, fragiles, le moindre clou
grinçant pendant l’assaut.
Alors nous craignions de sortir
chercher du bois, les charbons
achetés pour quelques shillings bien gardés dans la bourse.
Quelqu’un le devait pourtant,
et je me soustrayais à la coulpe de te regarder
engoncée dans ton mince manteau
dans le vent sauvage, ton insuffisante écharpe
battant l’air autour de tes cheveux gris,
la hache tenue en l’air
quand tu luttais pour la laisser choir
contre les bûches humides
sur le billot.
Alors je sortais, au-devant
du claquement de la porte à minuterie
dans le jour animal,
le monde entier en contorsions,
les serpents dans les arbres,
les chiens hurlant au ciel,
les piquets de la palissade se balançant possédés
par quelque chose de terrible, d’invisible.
Les pièces vides de la maison,
moites de leur vue sur la mer grise
et le ciel sombre, devenaient alors
la seule matrice de chaleur restante
pour une jeune femme de quinze ans perdue
dans la tempête, une évanescente année de grand-mère
seule compagne.