Category: Pensées

Philo 9 : L’arbitraire des échelles

Pacific War : La guerre pacifique.

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Deux remarques sur mon poème La reine des mouches (in La Lune de zircon)

i

« Grands commis » se trouve souvent dans l’expression « les grands commis de l’État », dans la bouche de ceux qui veulent louer les hauts fonctionnaires, les technocrates français. Ici ce sont les grands commis de « la Bourse aux anchois », pour dire que l’État est au service du capital (Bourse) et des intérêts sordides (qui dit anchois dit marché aux poissons, harengère…). Comme pour la « mélasse », il s’agit d’insister sur le fait que les activités économiques ne cultivent pas l’esprit de ceux qui s’y adonnent; c’est prosaïque, et faire des fortunes sur des produits de ce genre a toujours un petit côté ridicule ou pas très net. Bref, la bourgeoisie ne peut être qu’une oligarchie et non une aristocratie, classe que l’on continue d’associer avec la culture de l’esprit, pour la simple et bonne raison que, rangée des guerres, elle ne faisait rien et que c’est ce qu’il faut pour cultiver l’esprit.

ii

L’idée que réussir sa vie implique une passion pour ce que l’on fait, donc pour son métier, ici implique une passion pour la mélasse, les anchois, mais on n’a pas de passion pour ces choses, aussi bonnes ou utiles soient-elles. Et d’ailleurs pour les marchands, les capitalistes, toutes ces choses sont dématérialisées, abstraites ; leur seule véritable passion étant la cupidité, elle n’a pas non plus le caractère idéalisé d’une grande passion. Ni l’objet ni son abstraction en tant que marchandise ne sont éligibles à la qualification d’objet de passion qui rendrait la vie bourgeoise admirable selon le lieu commun de la société qui établit la domination de classe de la bourgeoisie.

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Dans Misère de la philosophie, sans la moindre considération pour les prisons d’Auguste Blanqui, Marx le vilipende dans la même phrase ou presque où il porte au pinacle le « distingué banquier » Ricardo.

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L’allégro en mineur du tempérament français

« C’est une véritable merveille que cette aptitude du mode mineur à exprimer la douleur avec une rapidité aussi soudaine, par des traits aussi touchants et aussi peu méconnaissables, sans aucun mélange de souffrance physique, sans aucun recours à la convention. On peut juger par là jusqu’à quel point la musique touche, par sa racine, au plus profond de l’essence des choses et de l’homme. Chez les peuples du Nord, dont la vie est soumise à de dures conditions, notamment chez les Russes, le mode mineur prédomine, même dans la musique sacrée. – L’allégro en mineur est très fréquent dans la musique française et la caractérise : on dirait un homme qui danse, gêné par ses souliers. » (Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation, Suppléments au Livre III)

Le point de vue de Schopenhauer sur la musique française est une variante de ce que nombre de philosophes, étrangers mais aussi parfois français (Montesquieu), disent du tempérament français : léger, superficiel, « gai »… L’allégro en mineur est le summum du sombre pour le gai français, qui veut sonder les profondeurs de son être mais n’y parvient jamais, retenu à la surface. C’est un commentaire d’une ironie insondable. Et s’il est vrai que « l’allégro en mineur est très fréquent dans la musique française et la caractérise », alors la messe est dite.

ii

J’essaie de passer en revue les classiques français et mon sentiment est que cela ne vole pas très haut, comparé à l’Allemagne ou à l’Italie : César Franck, Massenet, Bizet, Gounod, Lalo, Lully, qui d’autre ?

On ne trouve pas d’opéra français connu comme les innombrables opéras italiens de Verdi, Puccini, Rossini, Donizetti, Bellini… Et, du côté germanique, qui pouvons-nous aligner pour les comparer à Bach, Mozart, Haendel, Beethoven, Wagner… ?

iii

Entre-temps, le nom de Debussy me revient et je vais chercher d’autres noms sur internet. Vincent d’Indy, Florent Schmitt, est-ce comparable à ce que j’ai cité précédemment ? Satie, Berlioz, Ravel, Saint-Saëns, Chabrier… Il est bien rare qu’on trouve ces noms cités à côté des noms italiens ou allemands. Une exception : Nietzsche, qui dans plusieurs œuvres encense Bizet, contre la musique allemande, mais finit par avouer que c’était une mauvaise plaisanterie.

iv

Je viens de lire la Lettre sur la musique française de Rousseau, qui lui valut d’être brûlé en effigie en France. Il confirme mes vues sur l’opéra italien, auquel, dit-il, rien ne se compare en Europe.

Comme il semble l’imputer en grande partie à la nature ou aux particularités de la langue italienne, il ne confirme pas mon point de vue sur la musique allemande. J’en viens à penser que la musique allemande découle de la musique italienne, depuis que les Allemands, via l’empire austro-hongrois, qui comprenait la Vénétie, adoptèrent celle-ci : que l’on songe aux opéras italiens de Mozart à Vienne.

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Un juste oubli ?

Un jour je fis l’hypothèse que certains auteurs étaient injustement oubliés. Je pensai que ce pouvait être le cas d’auteurs qui passaient, à tort ou à raison, pour avoir collaboré avec les Allemands pendant la guerre, et que le stigmate politico-moraliste avait nui à l’appréciation critique de leur œuvre. Je cherchai donc à lire ces auteurs, et notamment, quand mon grand-père, J.-S. Cayla, décéda, je recueillis nombre de livres dans la bibliothèque familiale, livres que je lus.

Ma conclusion est que j’ai beaucoup perdu mon temps. Ces auteurs ne sont plus lus, non pas en raison d’un jugement politique indigne de la critique littéraire plus élevée, mais parce qu’ils sont médiocres. D’autre part, des écrivains notoirement collaborationnistes continuent d’être lus : Céline, Giono (il était sur la fameuse liste noire après-guerre)…, et ce parce qu’ils sont plus marquants que ceux qu’on ne lit plus ou qu’on lit moins.

J’en suis donc venu à la conclusion que les auteurs que l’on continue de lire et d’enseigner sont ceux qui se distinguent par leur mérite intrinsèque et que les contingences historiques n’affectent pas le jugement sur le temps long. Cela ne veut d’ailleurs pas dire que ces auteurs aient dit toujours ce que l’on cherche à leur faire dire aujourd’hui.

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Prolixe le Gaulois

Selon les spécialistes, il existe un taux de foisonnement dans le travail de traduction d’une langue à l’autre, et le taux de 20 % entre l’anglais et le français m’inquiète beaucoup car si l’on peut dire la même chose avec moins de mots, c’est que l’on peut parler et surtout penser plus vite dans une langue que dans l’autre. Je ne crois pas du tout à de tels chiffres. Je crois que ce sont seulement les traducteurs qui sont mauvais, ne savent pas marcher droit et font dans la fioriture. Or la prolixité est un défaut dans toutes les langues.

Voici ce que j’ai écrit ailleurs sur mon blog : « J’étais frappé de voir dans le métro de Boston, Massachusetts, comme les traductions espagnoles des consignes de sécurité (car le bilinguisme tendait alors à se généraliser dans cette ville) étaient beaucoup plus longues que l’original. Là où l’anglais comptait une ligne, la traduction espagnole en comptait au moins trois ; et je me faisais la réflexion qu’une telle apparence n’était pas de nature à rendre l’espagnol attrayant. Pourquoi un anglophone voudrait-il apprendre l’espagnol s’il perçoit que cette langue nécessite une bien plus grande prolixité pour parvenir au même résultat, la consigne étant forcément la même dans l’une et l’autre langues quant au sens, et du reste il vaut mieux une consigne courte qu’une consigne longue en cas d’accident. Or, en examinant plus attentivement ces consignes, je constatai que le traducteur espagnol en disait d’une certaine façon plus que l’original, par exemple en parlant de ‘poignée de porte’ là où l’original anglais se contente d’indiquer la ‘poignée’, et tout le reste à l’avenant. »

Je parle de traduction écrite et non d’interprétariat, métier que je ne connais guère. Nous avons ici des traducteurs de consignes de sécurité que, si j’étais un avocat américain, je tiendrais, eux ou leurs donneurs d’ordre, pour responsables de toutes les morts de personnes hispanophones dans des accidents de métro à Boston. Car ces traducteurs ont fait le contraire de ce qu’il fallait faire : ils ont poussé le travers de leur métier jusqu’au vice, croyant qu’ils justifieraient mieux leur service en précisant jusqu’à la minutie tout ce qui va de soi. (J’en viens à penser que le véritable objectif n’est pas de produire la meilleure consigne de sécurité dans l’une et l’autre langues mais d’afficher la supériorité de la langue anglaise sur la langue espagnole.)

J’étais confronté à ces problématiques lorsque je travaillais comme traducteur pour une organisation internationale, et je m’opposais à l’idée (sur laquelle nous ne mettions pas encore de nom) de taux de foisonnement défavorable entre l’anglais et le français. Pour étayer mon point de vue, j’avais alors commencé un travail sur l’économie de la langue française. Je crains de l’avoir perdu, mais une expression comme « Il lui en a parlé » est très économique et si vous la traduisiez en anglais le taux de foisonnement serait défavorable à ce dernier : « He has talked to her about it ». Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres.

Pour finir, « il lui en a parlé » est moins économique que « il lui en parla », et la tendance à supprimer les temps dits simples de notre langue (ici, le passé simple) pour ne plus utiliser que les temps composés va effectivement dans le sens d’une dégradation du « taux de foisonnement » du français. C’est la même paresse qui supprime des temps et nous rend prolixes !

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Der Geist le Martien

En admettant que Mars se situe dans la périphérie de la zone habitable (ZH) du Soleil, la question est : quelles sont les conditions les plus propices à la vie intelligente à l’intérieur de la zone habitable ? Je pense qu’intuitivement nous avons tendance à croire que plus une planète est « enfoncée » dans la zone habitable, plus les conditions y sont favorables à la vie. Or je révoque en doute cette intuition en ce qui concerne la vie intelligente, car il me semble que cette dernière, dès lors qu’elle serait susceptible de se développer dans l’ensemble de la zone habitable, trouve des conditions de développement plus propices à la périphérie pour deux raisons : 1/ la pression environnementale y est plus forte, et 2/ la charge parasitaire y est moins importante.

ii

Les températures extérieures glaciales de la planète Mars rendent la vie à sa surface peu probable. Or, Mars possédant, comme la Terre, des calottes glaciaires, il faut supposer que, lorsque son noyau était actif, il existait dans son sous-sol des sources d’eau souterraines, liquides par géothermie. L’eau n’était peut-être pas sur Mars mais il paraît certain qu’elle était dans Mars, car comment supposer que son noyau n’ait jamais été actif ? (Par ailleurs, l’activité du noyau devait modifier le bilan climatique à la surface également.)

Cette planète morte qui fut un jour vivante…

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La poésie amoureuse ne peut prospérer dans des cercles où l’on commence à écrire (et même à lire ?) de la poésie à cinquante ans passés.

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Tout ce qui est rare est Char : effet de nom.

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Autrui est dans la nature, pas moi – pas mon moi. Autrui est dans la nature pour mon moi tant que je ne pose pas la loi morale comme maxime. C’est pourquoi la loi morale n’a rien à voir avec le pathos.

Voir autrui comme un moi, c’est poser la loi morale et poser la relation interpersonnelle dans l’ordre moral des fins et non dans celui de la nature.

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« L’espace neutre d’un lieu sans lieu » (Derrida). Lieu sans lieu : paradoxe stéréotypique. C’est la litanie d’un embaumeur égyptien : « à la fois a et non-a, à la fois b et non-b, à la fois c et non-c… » – Un embaumeur qui voudrait se momifier lui-même.

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La tentation du discursif leur est fatale ; ils sont avides de trouver des limites au discursif (à la logique) mais leur propre avertissement leur échappe et au lieu d’être avares de mots ils sont prolixes.

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Husserl prétend remplacer ego cogito par ego cogito cogitatum : « on pense toujours quelque chose », « l’objet pensé est aussi immédiat que le fait de penser ». C’est frivole. Au plan formel, ego cogito est contenu dans ego cogito cogitatum, et la formule de Husserl est à celle de Descartes comme la fraction 2/6 est à 1/3. Le fait de penser toujours quelque chose ne signifie pas que « je pense » n’est pas la faculté au cœur du sujet, encore moins que cela ne veut rien dire. Prétendre que l’on ne pourrait pas réduire le problème au cogito parce qu’il y a forcément un cogitatum avec le cogito, c’est dire que je ne peux parler de quoi que ce soit en propre parce qu’on le trouve toujours attaché avec quelque autre chose dans l’expérience courante, un atome dans une molécule, par exemple. Or l’analyse le permet, et Husserl va moins loin que Descartes dans l’analyse formelle, dans la réduction formelle au plus simple. Que le cogito soit une faculté suffit à parler de la faculté en soi, indépendamment de son objet, ce sur quoi elle s’exerce, même si elle s’exerce forcément sur quelque chose.

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« À l’exposé des thèses organisées en système, les existentialistes préfèrent une expression indirecte de la pensée : fictions présentées sous forme de roman ou de drame ; journaux intimes et écrits analogues qui conservent un écho de la vie personnelle… Ainsi procéda l’écrivain généralement considéré comme l’initiateur de l’existentialisme, le Danois Sören Kierkegaard. Sans doute, impuissance naturelle qu’il éleva ensuite à la dignité de méthode. » (Louis Foulquié, L’existentialisme, 1961)

Or, dans le cas de l’œuvre de Kierkegaard, c’est un contresens : la fiction n’est qu’indirectement un instrument de l’exposé de la philosophie de l’auteur car elle remplit avant tout une fonction tactique en prévenant que le contenu éthico-religieux de la pensée soit rejeté d’emblée par les pseudo-chrétiens qui constituent le public (cf. Point de vue explicatif de mon œuvre d’écrivain). La fiction n’est donc nullement, chez Kierkegaard, appelée par la philosophie existentialiste en tant que philosophie non essentialiste mais en tant que contenu éthico-religieux.

Et non, l’interprétation de l’œuvre de Kierkegaard ne « reste » pas « conjecturale » (« On le devine, l’interprétation d’œuvres de ce genre reste conjecturale ») : c’est une philosophie morale de la plus grande clarté. (Et il ne sert à rien de vouloir conjecturer des vues sur la cosmologie ou la cosmogonie d’une philosophie morale.)

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Les chrétiens qui adoptent l’existentialisme après Sartre et le reste ne font pas œuvre originale. Mais dire de quelqu’un que c’est un « chrétien original », est-ce un compliment ?

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Un homme d’esprit ne s’ennuie que dans la contrainte. Tout autre homme s’ennuie partout sauf dans la contrainte.

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L’Occidental lit dans ses poètes, depuis les Grecs, qu’il est sot de sacrifier l’amour, Eros, aux considérations pratiques, mais c’est par amour qu’il est plongé dans les considérations pratiques jusqu’au cou : il paye son dû à Eros.

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Avec une femme dans chaque port, le marin passe tout de même le plus clair de son temps en mer. Si l’on imagine que la rétribution de l’abstinence dans l’au-delà se fasse à partir d’une comptabilité, le marin pourrait bien gagner son salut et le bourgeois marié perdre le sien.

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« Nulle chose en ce monde n’est si exacte qu’elle ne pourrait être plus exacte ; nulle n’est si droite, qu’elle ne pourrait être plus droite, nulle n’est si vraie, qu’elle ne pourrait être encore plus vraie. » (Nicolas de Cuse)

Dans la synthèse empirique continue, nulle droite qui ne puisse être plus droite encore. Mais il se produit inévitablement des ruptures. À un certain point de rectification de la droite, l’ancienne droite ne peut plus être dite droite.

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L’arbitraire des échelles

Même si les hommes ne se distinguaient entre eux que par la taille, chacun serait unique, et ce même au cas où tous seraient de la même taille à l’œil nu, car il existe une infinité de tailles et ce n’est qu’à une échelle arbitraire que deux quantités empiriques sont égales. Entre 1,80m et 1,81m il n’y a pas seulement un centimètre d’écart mais encore une infinité de degrés d’écart.

Si tout point de vue est arbitraire, les différences constatées par n’importe lequel des points de vue possibles sont arbitraires et donc de nulle portée réelle. S’il y a un point de vue qui, parmi tous les points de vue possibles, n’est pas arbitraire, ce ne peut être que celui pour lequel toutes les différences sont infinitésimales.

Toute existence est arbitraire, il n’y a que l’essence qui ne le soit pas.

Si les différences entre hommes sont toujours infinitésimales, la situation entre le bien et le mal l’est aussi. C’est pourquoi tout est permis, dans le vouloir-vivre.

La distance de l’homme à Dieu étant infinie, les différences entre hommes sont pour Dieu nulles : pas une existence qui lui soit plus proche, plus semblable qu’une autre.

Philo 8 : Gnomique (suite)

C’est le régime aristocratique qui récompense véritablement le mérite. Quand on anoblit quelqu’un, on reconnaît si bien son mérite qu’on le considère comme perpétuel par et dans la descendance, selon les lois de l’hérédité qui s’expriment dans l’adage « Tel père, tel fils ». De son côté, la « méritocratie » dépossède son favori du legs qu’il pourrait faire.

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Le principe de tolérance par lequel il faut laisser chacun libre de suivre ses inclinations pourvu qu’elles ne nuisent pas à autrui est confronté non seulement par les dogmes religieux mais aussi, de manière plus impassible encore, par le criticisme kantien, selon lequel une maxime doit prendre la forme d’une loi universelle. Qu’une action ne nuise à personne en particulier ou en général, à supposer que ce pût être le cas, ne la justifie pas encore du point de vue de la loi morale.

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La psyché est une fonction du système endocrinien. L’agressivité est fonction de la testostérone : c’est la psyché masculine. La puissance sexuelle virile est corrélée à l’agressivité : comment a-t-on pu faire de celle-ci une « pulsion de mort » en lutte contre la libido ?

ii

La psychanalyse ne parvient éventuellement à des résultats qu’avec la névrose et l’hystérie, jamais avec les psychoses. La névrose et l’hystérie sont des réactions de la psyché féminine à la pression sexuelle, aux pulsions : un traitement par suggestion et transfert est possible. La psychose est une réaction de la psyché masculine à la pression sexuelle : elle n’est pas traitable par suggestion.

iii

Les expériences de la psychanalyse pratiquées sur les enfants sont purement et simplement une forme de dressage. On peut parvenir à des résultats sur la base de tous autres principes théoriques, y compris ceux d’un dresseur d’animaux de cirque.

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Sans l’œuvre de Kant, il n’y aurait plus aucune démocratie en ce monde, car c’est la sublimité de cette œuvre, que d’aucuns jugent fantastique (au sens de fantaisiste), qui est la suprême défense de ce régime, lequel ne repose en effet, comme fondement solide, que sur la loi morale, qui peut agir sur la nature via l’homme mais a toute la nature pour obstacle et, pour l’esprit non éclairé, pour démenti.

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La plasticité de l’apparence physique est une confirmation de la philosophie de Schopenhauer, selon laquelle la volonté est la chose en soi : le corps est le phénomène de la volonté, l’objectification de la volonté. Les cas de personnes qui deviennent méconnaissables du jour au lendemain sont sans doute moins rares qu’on ne le pense. Il m’est arrivé de ne pouvoir reconnaître une femme pour qui j’avais pourtant de la considération sur une photo prise quelques mois à peine après la dernière fois que je fus en sa présence, et cette photographie était un simple portrait et ne la montrait pas dans une attitude inhabituelle. Moins extraordinaire mais tout aussi significatif : le physique change avec la situation et le statut social. Celui qui réalise un projet qu’il avait à cœur est physiquement transformé. Les accomplissements dilatent la volonté, les échecs la compriment.

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Il n’est pas permis de jargonner dans les questions les plus essentielles pour l’homme. Pourtant la scolastique, Hegel, « l’école »…

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L’idée de métempsycose implique, autant que celle de salut éternel, l’idée de liberté, car « l’âme » qui ne pourrait se déterminer à rebours de ses inclinations, à rebours de sa propre nature serait vouée fatalement à des réincarnations toujours plus basses sur l’échelle des êtres.

La réversion des mérites est nécessaire dans un système déterministe : c’est l’homme bon qui permet de devenir meilleur à l’homme mauvais, alors que ce dernier, par lui-même, ne peut que devenir plus mauvais encore. L’homme mauvais ne peut devenir meilleur que par les prières et autres actes méritoires transférables de l’homme bon.

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Il y a quelque chose de bas et de servile à voir dans tel ou tel propos d’un grand esprit la marque de son époque, sous prétexte que notre propre époque désavouerait ce propos. Ce n’est pas juger impartialement que de juger en fonction de ce qu’admet ou non notre siècle, conformément à ses présupposés.

La conception kantienne du progrès comme une idée régulatrice plutôt que constitutive† ne peut même pas servir à étayer le point de vue selon lequel une époque postérieure a formellement le droit de considérer être plus avancée sur la voie du progrès et juger inférieures les époques qui la précèdent.

† Pour Kant, le progrès a une valeur morale : c’est, comme les Idées de la raison, une notion « régulatrice » et non « constitutive ». Il faut croire au progrès pour ne pas être découragé et renoncer à se perfectionner soi-même. Ne pas croire au progrès aurait un effet négatif sur la moralité.

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Si l’on veut considérer qu’une observation anthropologique a été déterminée par un milieu et une époque racistes, il faut également considérer la tendance, à tout le moins affichée, de notre propre époque à nier toute proposition de ce type, c’est-à-dire à vouloir à son tour orienter la recherche dans une direction déterminée. Aussi, le point de vue de la recherche objective, qui ne prend aucune direction a priori hors des choix idiosyncratiques de l’agent, suppose de ne pas tenir compte, dans l’examen, d’arguments invalidants de cette sorte. Si une observation doit être invalidée, il faut qu’elle le soit selon un raisonnement adéquat aux données du problème et non par des raisons extérieures, comme un effet de suggestion collective.

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C’est une très belle femme, suffisamment pour vouloir vivre avec elle. – Comment, mais elle est sotte. – On vit ensemble justement pour ne plus avoir à se dire quoi que ce soit.

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Demander la main de sa fille à un père, c’est avoir affaire à un homme avec qui l’on peut discuter.

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Nous lisons toujours les philosophes de l’Antiquité grecque, qui a dit que les civilisations étaient mortelles ?

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La conscience morale n’a pas tellement l’esprit de salon.

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Du danger pour sa réputation dans l’avenir de vouloir dénoncer son temps en bloc, car ce que l’on dénonce c’est ce que l’on voit, et ce que l’on voit c’est ce qu’on a cherché.

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Nietzsche a eu raison de devenir fou, car il ne serait guère parvenu à égaler Kant et Schopenhauer. Il est, et serait resté, un peu au-dessus de Montaigne, maire de Bordeaux, qu’il admirait tant.

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Une plus grande offense à la vérité que la combattre, est la défendre avec bassesse.

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J’en ai entendu tellement de bien que j’en pense le plus grand mal.

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Pourquoi Socrate disait-il « Connais-toi toi-même » plutôt que « Sois toi-même » ?

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Le type contestataire est un segment du marché.

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Tous les mots en « –isme » sont suspects, sauf « féminisme ».

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Salarier un représentant de la nation, un député, c’est faire de la représentation une occupation comme les autres, avec en outre l’effet démoralisant (demoralizing) de sa durée plus ou moins limitée : c’est une incitation à la corruption (J. S. Mill, Considerations on Representative Government).

Max Weber, de son côté, explique que les députés doivent être des « nebenberuflichen » et non des « hauptberuflichen Politiker », des hommes dont la politique n’est pas l’activité principale, c’est-à-dire qu’il conteste la viabilité d’un système où les représentants auraient la politique comme principale activité.

Mais comment le cartel politique vivrait-il si nous écoutions ces penseurs ?

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Le vide occidental a horreur de la nature.

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« Un revirement à 180 % » (Daniel Bensaïd, Les trotskysmes, Que sais-je ?, 2e éd. 2006, p. 18)

« Trotsky avait pronostiqué qu’elle [la 4e Internationale] serait la force révolutionnaire décisive dans le monde au moment du cent-cinquantenaire du Manifeste communiste, soit en 1948. » (Ibid., p. 61) : le Manifeste communiste date donc de 1798…

ii
Sous le soleil de Mexico

Je n’ai pas lu la biographie officielle de Trotsky mais j’ai lu plusieurs ouvrages sur le trotskysme par des trotskystes, qui présentent au moins quelques éléments biographiques et j’ai quelques remarques à faire.

Les trotskystes parlent beaucoup de la smala de Trotsky mais jamais de ses revenus. Ces gens ont de ces pudeurs ! Il me paraît évident que ces revenus étaient un prélèvement sur les personnes affiliées au mouvement, prélèvement très certainement déterminé discrétionnairement en fonction des circonstances personnelles du principal intéressé : tant pour le mariage de la fille, tant pour la villa à Mexico, etc.

S’agissant de cette villa, les braves épigones veulent nous faire croire que Trotsky vivait en banlieusard anonyme dans un petit pavillon (l’auteur cité plus haut évoque par exemple son « combat solitaire [le combat solitaire de Trotsky] dans un jardin perdu de la banlieue de Mexico ».) Or il vivait dans un véritable bunker comparable à celui de Ben Laden dans le film Zero Dark Thirty, avec milice armée et tour de garde permanent.

La légende dit qu’un beau jour Ramón Mercader, le Stalinien, se rendit du côté du pavillon de banlieue de l’honnête citoyen Trotsky et lui tira dessus alors que ce dernier sortait faire la promenade à son toutou ou allait acheter une baguette de pain, ou lors d’une quelconque autre occasion banale de la vie de banlieue, dans une petite rue pavillonnaire tranquille.

Or c’était une opération bien plus délicate, du genre de celle du film précité, et elle ne pouvait être exécutée par un homme seul. Selon des archives mexicaines mises en lumière il y a quelques années, il s’agirait d’une collaboration entre Staliniens et agents du Parti nazi à Mexico qui espionnaient également le réfugié et partagèrent les informations qu’ils possédaient avec l’escouade de spadassins. Ces choses se passaient pendant le Pacte germano-soviétique (Los nazis en México, par Juan Alberto Cedillo, « Ganador del Primer Premio Debate de Libro Reportaje 2007 »).

On a récemment entendu les communistes français se targuer d’une attitude irréprochable de leur parti, contrairement à la droite française, disaient-ils, envers le fascisme, « pendant la guerre ». Tout est dans la précision calendaire…

Alain Delon est Ramon Mercader dans le film L’Assassinat de Trotsky (1972) par Joseph Losey

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Socrate a bu la cigüe en démocratie.

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Ce magistrat écrit, qu’écrit-il ? Que Socrate l’a bien cherché…

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Socrate, entendez ce grave magistrat, avait « irrité ses juges » en leur disant qu’ils devaient le récompenser et non le condamner. Or Socrate a fait ce que lui dictait sa conscience et cela n’incluait pas de ramper devant ses juges. Socrate n’aurait pas été Socrate s’il s’était humilié devant des juges trop enclins à dénigrer les mérites de l’immortel philosophe. Mais pour ce grave magistrat qui prend la plume des siècles plus tard, Socrate n’est pas Socrate, seulement, comme pour ses juges, un provocateur qui l’a bien cherché. Cependant Socrate n’avait pas à demander pardon d’être Socrate.

(Pour ce magistrat, d’ailleurs, les « écrivains célèbres » s’appellent Thureau-Dangin, le comte d’Haussonville…)

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Castoriadis : la bureaucratie est plus oppressive que le capitalisme privé. La bureaucratie s’affranchit des limitations imposées par la loi du marché à l’exploitation des travailleurs. C’est un monopole universel.

L’inégalité de revenus était plus grande entre le prolétariat et la bureaucratie soviétique qu’entre le prolétariat et la classe capitaliste. Dès lors, ma remarque sur les coefficients de Gini post-communistes est fausse : le Gini russe est inégalitaire non pas tant en raison des conditions historiques de la libéralisation de l’économie soviétique que de la bureaucratie soviétique elle-même.

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Chez Kant, le mot « Politiker » est péjoratif (cf Schriften zur Geschichtsphilosophie).

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Le fanatisme étatiste de Hegel est une vertigineuse régression par rapport à Kant, chez qui l’État doit à son tour, pour mettre fin à l’état de nature entre États, adopter le droit international (Völkerrecht : « droit des peuples » et non droit des États). Il faut donner des lois aux États après avoir donné des lois aux individus dans l’État.