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Quelques écrivains hors des sentiers battus: Une auberge espagnole

Tout est dit dans le titre.

Une fois que tout est dit, on peut ajouter que les sentiers battus ne sont pas forcément les moins surprenants, en littérature. Les classiques sont toujours recommandables et leurs commentateurs pas toujours très pertinents : c’est à chacun de les redécouvrir.

Mais on peut aussi sortir des sentiers battus pour chercher le mérite injustement oublié ou bien un mérite étranger qui n’est pas encore entré pleinement dans notre aire culturelle et reste ignoré de nos compatriotes alors même qu’il est réputé par-delà nos frontières. J’hésite encore à dire que mes quelques lectures hors des sentiers battus littéraires me conduisent à proclamer à la face du monde que j’ai trouvé des trésors, car je n’en suis pas absolument certain. Mais la liste de noms qui suit n’en est pas moins un aperçu comme un autre, idiosyncratique, de l’histoire de la littérature. Chaque nom présente une particularité dont ma curiosité s’est emparée, sans avoir rien lu de l’auteur à ce jour dans la très grande majorité des cas.

Les écrivains que je nomme ne sont d’ailleurs pas d’illustres inconnus puisque j’ai trouvé leurs notices biographiques principalement dans une encyclopédie généraliste en trois ou cinq volumes (je ne me rappelle malheureusement plus laquelle), ce qui montre que j’ai sélectionné ces écrivains parmi un choix relevant lui-même d’une sélection drastique. Une poignée d’autres noms sont tirés du Nouveau Dictionnaire des auteurs de la collection Bouquins (2002), donc d’un choix un peu plus large. Enfin, deux noms (Amo et Autroche) sont tirés du Grand Larousse du dix-neuvième siècle en seize volumes, donc d’un choix encore plus large, me semble-t-il.

Les éléments de biographie sont strictement ceux de mes sources, bien que je ne retienne que certains aspects des notices la plupart du temps, et que je fusionne parfois des éléments de l’une et de l’autre source. Mes commentaires ou ajouts sont indiqués entre crochets [ ].

Il n’est pas certain que les informations reprises ici soient toujours pertinentes. J’ai notamment eu l’occasion de trouver des interprétations différentes sur internet, quand je suis allé chercher des éléments sur tel ou tel auteur ; de telles différences m’ont conduit à ne pas retenir l’auteur en question dans ma liste. Mais je n’ai procédé à une telle recherche internet que pour un nombre limité des auteurs qui suivent, afin de laisser à la source (principalement, donc, une encyclopédie généraliste vieille aujourd’hui de quelques décennies) tout le sel qui m’a conduit à retenir les noms de ces écrivains.

Certains n’ont retenu mon attention que par leur mort. C’est le privilège du martyre, dont la littérature compte un bon nombre de cas, en tous points du monde.

C’est tout ce que je crois devoir dire en introduction à ce fragment d’histoire de la littérature qui n’a, ce dont je me flatte, aucun caractère scientifique. Si c’était un travail scientifique, ce ne serait pas le fruit d’un loisir éclairé.

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Moussa Aïbek, écrivain soviétique ouzbek (1905-1968), Le vent de la vallée dorée (1950), sur la vie des kolkhozes cotonniers.

Alaol, poète et soufi bengali (1597-1613), poète officiel à la cour d’Arakan [aujourd’hui une province de Birmanie : État de Rakhine ou d’Arakan].

Anton Wilhelm Amo, philosophe allemand d’origine ghanéenne (1700 ?-1754). Noir de la Guinée [la région de l’Afrique connue à l’époque sous ce nom et qui inclut l’actuel Ghana], il fut enlevé de son pays puis instruit par les soins du duc de Brunswick ; il devint conseiller d’État à Berlin. Ses œuvres philosophiques datent de cette époque. Il quitta l’Europe en 1743 et se fit ermite et devin en Abyssinie.

Reinaldo Arenas, écrivain cubain (1943-1990), membre de l’armée révolutionnaire castriste, il connut ensuite dans son pays les camps de rééducation pour homosexuels et autres [« lacra social »], puis l’exil.

Claude de Loynes d’Autroche, écrivain français (1744-1823), proposa de « refondre », c’est-à-dire de récrire Virgile, Horace, le psalmiste David, Le Tasse, Milton, etc.

Julius Bahnsen, philosophe allemand (1830-1881), disciple de Schopenhauer, il en radicalisa le pessimisme. Fondateur de la caractérologie [révision de la phrénologie et physiognomonie]. Das Tragische als Weltgesetz (Le tragique en tant que loi du monde, 1877).

Nina Berberova, femme de lettres et poétesse russe (1901-1993), émigrée en France, elle s’établit aux États-Unis en 1950 à cause de « l’attitude pro-soviétique de l’intelligentsia parisienne ».

Abdul Latif Bhittai, soufi et poète sindhi (1689-1752), Sahju Risalo, recueil de légendes populaires auxquelles il donne un sens mystique.

Rolf Boldrewood, romancier australien (1826-1915). Un Saxon de Sydney (1891).

Charles Brifaut, poète français (1781-1851), chantre de l’Empire napoléonien puis de la Restauration monarchique. Élu à l’Académie française en 1826 [ou L’habit vert couronne la veste retournée].

Joan [Ion] Budai-Deleanu, écrivain roumain (1760-1820), La Tziganiade (1812) évoque en parallèle la lutte de Vlad Tepes [Dracula] contre les Turcs et les efforts des Tziganes pour former un État.

Jean Cau, écrivain français (1925-1993), secrétaire de Sartre de 1946 à 1957, il devint ensuit un pamphlétaire de droite. Tropicanas, de la dictature et de la révolution sous les Tropiques (1970), Ma misogynie (1972), Discours de la décadence (1978).

Félicien Challaye, essayiste français (1875-1967), pacifiste, collaborateur à des journaux pro-allemands tels que Germinal ; anticolonialiste.

Curt Corrinth, écrivain allemand (1894-1960), évolua du socialisme au national-socialisme, puis se fit le chantre d’une union universelle par la communion sexuelle, en RDA.

Gustaf Philip comte de Creutz, poète et diplomate suédois (1731-1785), promoteur des relations culturelles avec la France. Atis et Camilla (1761).

Pierre Delaudun d’Aigaliers, poète français (1575-1629), auteur de « demi-sonnets » (un quatrain plus un tercet).

Olof von Dalin, poète et historien suédois (1708-1765), introduisit le goût français en Suède.

Charles Montagu Doughty, écrivain anglais (1843-1926), mystique nationaliste ; il effectua le pèlerinage de La Mecque masqué et vécut deux ans parmi les Bédouins. L’Aurore britannique (1906).

Charles Dovalle, poète français (1807-1829), Le Sylphe (1830), posthume. [Ses dates de naissance et de mort indiquent que Dovalle est décédé à l’âge de vingt et un ou vingt-deux ans. Il fut tué en duel par le directeur du théâtre des Variétés, qu’il avait brocardé avec esprit.]

Henri Joseph Dulaurens, écrivain français (1719-1797), moine défroqué, auteur de romans picaresques et licencieux tels que Je suis pucelle (1767) ; il passa ses dernières années dans une maison de redressement pour ecclésiastiques [alors même que la Révolution française était passée par là].

Tony Duvert, écrivain français (1945[-2008]), homosexualité, sexualité enfantine et adolescente. Prix Médicis 1973. [Sans commentaire]

Victor Escousse, écrivain français (1813-1832), se suicida après l’échec du drame Raymond co-écrit avec Louis Lebras (1811-1832) qui se suicida avec lui. [Les dates de ces deux Chatterton montrent le jeune âge auquel ils quittèrent ce bas monde de leur propre main. Chatterton (1752-1770), de tous les poètes, conserve malgré tout le record du suicide précoce, à ma connaissance. P.S. Ceci n’est pas une incitation à se suicider, merci de votre attention.]

Mouloud Feraoun, écrivain algérien (1913-1952), assassiné par l’OAS.

Agnolo Firenzuola, écrivain italien (1493-1543), Ragionamenti d’amore (Raisonnements d’amour, 1548) mêle des nouvelles licencieuses à un traité de l’amour platonique.

Niccolo Franco, écrivain italien (1515-1570). Priapea (Priapée, 1542). Condamné par l’Inquisition pour immoralité et pendu.

Philip Freneau, poète américain (1752-1832), partisan de l’indépendance, parfois appelé « the Poet of the American Revolution » ; descendant de Huguenots français. [Pour tous Français qui, comme moi, sont convaincus de la réalité de l’« exceptionnalisme » (exceptionalism) américain en termes de libertés publiques fondamentales, et comparativement des carences graves des autres régimes démocratiques à cet égard, notamment en Europe, il ne peut qu’être réjouissant qu’un descendant de Français soit encore appelé (pourquoi « parfois » ?) le poète de la Révolution américaine.]

Judith Gautier, femme de lettres française (1845-1917), fille du poète Théophile Gautier, introductrice de l’orientalisme en France : Le dragon impérial (1868). Participa aux luttes pour introduire l’œuvre de Wagner dans notre pays. [Doublement pionnière en France, donc : de l’orientalisme et du wagnérisme.]

William Gifford, poète et critique anglais (1756-1826), directeur de l’Anti-Jacobin puis de la Quarterly Review, il écrivit des pièces contre-révolutionnaires. The Baviad (1791).

Olympe de Gouges, femme de lettres et publiciste française (1755-1793). L’esclavage des nègres (1792), pièce de théâtre anti-esclavagiste. Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1792). Guillotinée. [Un aperçu original sur l’action du Comité de salut public].

Nikolaï Stepanovitch Goumilev, poète russe (1881-1921), fondateur en 1912 de l’école acméiste. Accusé de complot antirévolutionnaire, il mourut fusillé.

Mekhti Gousseïn [Houssein], écrivain soviétique azerbaïdjanais, a consacré deux romans aux prospecteurs de pétrole offshore, Apchéron (1947) et Les rochers noirs (1957). [La couverture d’une édition française récente d’Apchéron par la Fondation Heydar Aliyev se trouve en bas de ce billet.]

Nikolai Grundtvig, pasteur danois (1783-1872), il voulut concilier le paganisme nordique avec l’esprit chrétien.

Hamka, écrivain indonésien (1908[-1981]), uléma, romancier (Sous la protection de la Ka’aba, 1936), essayiste (L’influence de Mohamed Abduh en Indonésie, 1961).

Johan Ludvig Heiberg, écrivain danois (1791-1860), maître à penser des lettres danoises entre 1830 et 1850 ; hégélien, il critiqua les romantiques ; directeur du Théâtre Royal de 1849 à 1856, il refusa les pièces d’Ibsen et de Bjørnson.

William Hope Hodgson, écrivain anglais (1877-1918), auteur de romans fantastiques, Les pirates fantômes (1909), La chose dans les algues (1914), un des maîtres de Lovecraft.

Mas Marco Kartodikromo, écrivain indonésien (1890-1932), militant nationaliste et communiste, il mourut dans un camp de déportation néerlandais.

Nikolaï Alekseïevitch Kliouïev, poète soviétique (1887-1937), lié à une secte de vieux-croyants hostile à la civilisation urbaine, il attribua à la révolution russe un sens messianique. L’isba et le champ (1928).

Maurice La Châtre, écrivain et éditeur français (1814-1900), saint-simonien, ouvrit un phalanstère [fourriériste ?], participa à la Commune. Il fut le premier éditeur de Marx en français. Histoire des papes (1842-43), Histoire de l’Inquisition (1880).

Walter Savage Landor, écrivain anglais (1775-1864). Commanda un régiment contre Napoléon en Espagne (1808). Gebir (1798), épopée anticoloniale, contre le monothéisme et pour un paganisme rénové.

Sidney Lanier, écrivain américain (1842-1881), le premier des grands écrivains sudistes. Tiger Lilies (1867).

Claude Le Petit, poète français (1639-1662). Le Bordel des Muses. Pour des strophes contre les jésuites, il fut brûlé vif après avoir eu le poing coupé. [La couverture d’une édition récente du Bordel des Muses, aux éditions Fissile, se trouve en bas de ce billet.]

Friedrich Lienhard, écrivain alsacien (1865-1929), partisan de la germanisation, se fixa en Allemagne après la Première Guerre mondiale. Oberlin (1910), roman de la Révolution française en Alsace.

Suzanne Lilar, femme de lettres belge d’expression française (1901[-1992]), elle réfuta les thèses de Simone de Beauvoir sur le « deuxième sexe ».

Li Yu, écrivain chinois (1611-1680). Rouputuan, la chair comme tapis de prière (1693, posthume). [Ce classique de la littérature érotique chinoise, au sujet d’un homme qui parvient à se faire greffer un pénis de cheval en parfait état de fonctionnement, a été adapté au cinéma dans le film hong-kongais Sex and Zen (1991). L’auteur du roman passe pour avoir été un recalé du mandarinat tombé dans la débauche.]

Thomas MacDonagh, écrivain irlandais (1878-1916). Exécuté par les Anglais.

Guilhem Molinier, écrivain toulousain du XIVe siècle. Chancelier du « Consistoire du Gai Savoir », il rédigea, sous le titre de Las leys d’amors (Les lois d’amour), le code poétique de cette société (vers 1356). [Pour les spécialistes de Nietzsche.]

Valentin Yoka [Valentin-Yves ou Vumbi-Yoka] Mudimbe, romancier zaïrois (né en 1941). Le Bel Immonde (1976), analyse psychologique de l’intellectuel déraciné.

Ahmet Nedim, poète turc ottoman (1681-1730), auteur d’un Divan sur la vie raffinée de « l’Ère des tulipes », sous Ahmet III.

Kitarô Nishida, philosophe japonais (1870-1945). Par le concept de l’expérience pure, il s’oppose au dualisme sujet-objet de la philosophie occidentale. Soutint le fascisme pendant la Seconde Guerre mondiale.

Ludvig Anselm Nordström, écrivain suédois (1882-1942) influencé par le futurisme italien. La Suède de la saleté (1938), essais et reportages. [Première et unique fois dans ma vie où j’ai entendu parler d’un écrivain suédois influencé par le futurisme italien. Cela méritait une mention.]

Vladimir Odoïevski, écrivain russe (1804-1869), connu comme le « Hoffmann russe » pour ses nouvelles fantastiques. L’asile d’aliénés (1824), La princesse Zizi (1839).

Alfredo Oriani, écrivain italien (1852-1909), connut le succès de manière posthume avec le fascisme, qui vit en lui un précurseur. La Défaite (1896), dénonçant la décadence. Au-delà (1877), récits d’amour saphique. [Je laisse le lecteur décider si ce sont les récits saphiques d’Au-delà qui firent d’Oriani un précurseur selon le fascisme, car cela dépasse ma compétence.]

Ferrante Pallavicino, écrivain italien (1616-1644). Décapité pour hérésie.

Alexandre Parseval-Grandmaison, poète français (1759-1834), participa à l’expédition de Bonaparte en Égypte.

Coventry Patmore, poète anglais (1823-1896), poète de l’amour conjugal [c’est assez rare pour être mentionné]. Faithful for ever (1860), The Victories of Love (1863).

Jóannes Patursson, poète des îles Féroé (1866-1946), leader du mouvement nationaliste féringien et fondateur de son premier parti indépendantiste en 1906.

José Rizal, écrivain philippin (1861-1896), condamné à mort par un tribunal militaire espagnol et fusillé. El filibusterismo (1891).

Jean-Antoine Roucher, poète français (1745-1794), guillotiné avec André Chénier.

Dominique Rouquette, écrivain louisianais [de Louisiane] de langue française (1810-1890). Fleurs d’Amérique (1856), poèmes.

Joseph Roux, poète français de dialecte limousin (Tulle 1834-1905), capoulié du félibrige. La chansou limousina (1889).

Eyvind [Eyvindr] Skaldaspillir, scalde norvégien du Xe siècle, opposé à la christianisation. Ses poèmes ont été édités en 1908 par Finnur Jónsson dans Den norsk-islandske skjaldedigtning (La poésie scaldique de Norvège et d’Islande).

Joost Van den Vondel, poète et dramaturge néerlandais (1587-1679) ; [tout comme le français est la « langue de Molière »,] le néerlandais est la « langue de Van den Vondel ».

Humphry Ward, romancière anglaise (1851-1920), tante d’Aldous Huxley, fondatrice en 1908 du mouvement contre le vote des femmes.

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Les curieux, n’oubliez pas non plus de jeter un œil dans mon Cabinet des curiosités.

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Apchéron par Mekhti Houssein, Fondation Heydar Aliyev, 2012

Le Bordel des Muses (1663 posthume) par Claude Le Petit, aux éditions Fissile, 2009

Sex and Zen (1991) film hong-kongais de Michael Mak, adaptation du roman Rouputuan de Li Yu

Démonologie et Talismans

Parmi les écrits et autres papiers laissés par feu mon lointain parent le baron de Saxy-Beaulieu, au classement duquel je travaille depuis maintenant plusieurs mois lorsque mes activités le permettent, j’ai rapidement remarqué un ensemble de feuilles de parchemin dont le baron semble avoir pris un soin particulier puisqu’il les a protégées en les insérant dans des chemises de plastique transparent. Le parchemin, qui paraît ancien, est en état relativement correct, semble-t-il, bien que le temps et peut-être quelques conditions de conservation peu appropriées au cours de la longue vie de ce document, aient contribué à une dégradation partielle par endroits. Le texte est écrit à l’encre noire, sauf une série d’annotations en rouge carmin (par un autre auteur ?).

Ce ne sont que des feuillets, vingt et un au total, sans reliure, mais leur aspect général semble indiquer qu’il s’agissait à l’origine des pages d’un grimoire, dont elles ont été retirées.

L’écriture, pour autant que je puisse en juger, paraît être un coufique extrêmement dégénéré tel que pouvaient le pratiquer les Templiers dans certains kraks de Palestine, ainsi que dans les templeries d’Europe où la graphie arabe apprise au contact des musulmans de terre sainte servait, sous une forme altérée, de support au langage chiffré des Templiers pour leurs communications secrètes.

C’est là seulement une conjecture de ma part car, bien qu’ayant des rudiments d’arabe, qui m’ont conduit à cette conjecture, je suis bien incapable de déchiffrer ces feuillets. Le baron en a laissé quelques traductions et leur contenu semble indiquer un traité de démonologie, ainsi qu’un catalogue d’objets magiques ou de talismans. Ni dans la liasse contenant ces feuillets ni dans aucun des autres documents dont j’ai pris connaissance jusqu’à présent, le baron n’a laissé de notes personnelles quant à l’origine de ces pages, ni un quelconque commentaire, mais je ne désespère pas de trouver un jour, dans une autre partie de ses papiers, la clé de cette énigme.

J’ignore tout de ce dont il est question dans ces traductions et me contente de les reproduire telles que je les ai trouvées. S’agit-il, si l’on développe l’hypothèse templière, d’une démonologie propre au culte supposé de Baphomet par les Templiers ? On sait que la répression contre les Templiers s’est accompagnée, comme c’était l’usage alors, d’une destruction massive d’archives. Ou bien s’agit-il de l’œuvre d’une autre hérésie mal connue en raison du même phénomène de destruction massive de sources documentaires par le clergé ennemi des hérésies ?

Toute personne à qui le contenu de ces pages obscures ne serait pas aussi énigmatique qu’à moi-même peut me contacter ; je me tiens à sa disposition pour lui présenter les documents originaux. Je peux aussi envoyer des photos. Pour le moment, j’attends d’avoir dépouillé l’ensemble de l’héritage documentaire du baron avant de présenter ces parchemins à une autorité universitaire qui serait en mesure de les identifier.

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Nargûl, le seigneur de la putréfaction

Certains fanatiques considèrent Nargûl comme un dieu du chaos et lui vouent un culte secret. Les adorateurs de Nargûl sont dans leur très grande majorité des personnes atteintes de lèpre, de gangrène généralisée ou d’une autre maladie incurable et invalidante, et qui désirent répandre leurs maux sur le monde. Cette forme d’adoration n’est pas sans conséquences pour les adeptes eux-mêmes et les témoignages concordants des personnes interrogées indiquent que les sectateurs perdent la raison et que leurs corps, déjà atteints, subissent en outre une putréfaction progressive qui dure entre deux et neuf ans, au terme de quoi ces fanatiques, qui n’ont alors plus guère apparence humaine, périssent misérablement, non sans avoir au préalable commis d’horribles méfaits.

L’invocation de Nargûl est une tâche complexe. Elle ne peut être apprise que d’un initié ou dans le Livre de la pestilence, dont il n’existe que trois exemplaires au monde. Si l’invocation échoue, et cela arrive même aux initiés les plus avancés, c’est-à-dire à ceux dont la décomposition vivante est la plus avancée, l’invocateur reçoit une flagellation psychique majeure. Si l’invocation réussit et que, qui plus est, l’invocateur parvient à retenir Nargûl, ce dernier, qui se présente en général sous l’aspect d’un homme corpulent à la peau affreusement blême, consent à rendre un service magique. Il ne peut être lié à un objet (si c’était le cas, on ne comprendrait pas qu’il en soit venu à faire l’objet d’un culte).

Le rituel d’invocation comporte le tracé au sol d’un pentacle à l’aide de sang humain. Il importe que le cadavre dont le sang est utilisé ait perdu la vie il y a moins de deux jours, et le mieux, pour le succès de l’opération, est qu’il soit mort juste avant que l’on emploie son sang. En outre, une victime humaine, adulte et vivante, doit être placée dans le pentacle pour que Nargûl la dévore à son arrivée.

Tout contact avec l’apparition de Nargûl cause de monstrueuses difformités physiques. Si, une fois invoqué, son état d’esprit fantasque le pousse à attaquer les personne présentes au lieu de leur rendre service, par exemple parce que la victime offerte n’a pas rassasié son appétit sanguinaire, ses griffes ou les chaînes pourvues de crochets dont il se sert inoculent aux chairs dans lesquelles elles plongent un poison fatal qui cause la mort en quelques minutes, si les dilacérations qu’elles ont provoquées n’ont pas été suffisantes à cet effet. Quand Nargûl se met ainsi en mouvement, il saute et tombe de sa personne et des plis de ses robes noires des nuées d’innombrables asticots qui forment au sol une marée grouillante.

Au bout de quelques instants de présence, Nargûl se met à exhaler un brouillard opaque et glauque asphyxiant tout être vivant qui en est enveloppé. Quand cette brume pestilentielle se dissipe, Nargûl a disparu.

Il est dit que Nargûl est insensible aux charmes des démons du désir.

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Qatobayorg

Les adeptes de Qatobayorg le surnomment « l’horreur vomissante ». Il vivrait caché dans un ensemble de grottes et d’abîmes au sud de … [Je ne sais si le nom est manquant dans le manuscrit ou si c’est le baron qui a décidé de ne point mentionner le lieu dans sa traduction] aménagés en cité sacrée par ses adorateurs troglodytes. Ses origines sont inconnues. Il occupe un gouffre central du complexe susdécrit. Son apparence est celle d’une eau dormante au fond de l’abîme, limoneuse et verte, agitée de bouillonnements permanents. Les bruits qui montent de cette eau fétide ressemblent aux borborygmes d’un monstrueux estomac incommodé.

À l’invocation de ses prêtres, il se forme à la surface du limon putride un vague aspect de visage, avec des yeux exorbités et une bouche d’où se répandent des immondices de toutes natures, geysers de vomissures, tentacules, pattes insectiformes et crustacéennes… Ces sortes d’appendices peuvent lui servir à s’emparer d’objets ou d’êtres vivants pour les plonger dans sa masse limoneuse, où ils sont immédiatement digérés. Les appendices sont eux-mêmes formés à partir de tels aliments, dont les adeptes de Qatobayorg lui fournissent un approvisionnement quotidien.

De temps à autre, Qatobayorg forme également un rejeton vivant auquel il donne une apparence vaguement humaine et qu’il vomit dans l’une ou l’autre des grottes adjacentes, pour qu’il y mène une vie indépendante. En dépit de leur intelligence de brutes, ces créatures sont très respectées par les maudits fanatiques. Convaincus que ces homoncules sont destinés par leur « père » à de hauts faits mystérieux, les sectateurs tentent, peut-être depuis des siècles, d’élever leur intelligence au niveau de celle des hommes, et leurs plus récentes tentatives en ce sens consistent à leur greffer des cerveaux humains, comme on ente des pousses sur une treille.

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Suburôt

Quand le Suburôt est en période de reproduction, il est interdit de l’invoquer car il attaque alors toutes personnes présentes en projetant contre elles des pseudopodes qui se plantent dans le corps afin d’inoculer ses œufs ou sa semence infâme. La personne ainsi inoculée est dévorée de l’intérieur en quelques heures et un Suburôt mineur vient au jour, d’où il retourne aussitôt dans ses plans infernaux.

Les pseudopodes du Suburôt sont capables de dissoudre tout matériau entre lui et la chair : tissus, bois, armure de métal… Ses adeptes cherchent ainsi depuis toujours des alliages qui auraient la propriété de faire obstacle à ces attaques, mais leurs recherches sont restées vaines.

Dès lors, ils en sont réduits à des computations de calendriers tout aussi fantaisistes, pour s’assurer des bonnes dispositions du Suburôt lors d’une invocation. Les grands prêtres de cette secte maudite sacrifient ainsi un nombre immense de leurs adeptes en vue d’établir des tables calendaires et de tester des alliages nouveaux. Ils ont, depuis le temps, produit une très abondante littérature astronomique mais elle est sans cesse contredite par les faits et nécessite des aménagements constants. L’interdit est cependant toujours respecté, sans que personne ne sache vraiment si la période ainsi déterminée ne serait pas, au fond, la plus sûre pour une invocation.

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Nagotath, la ténèbre vivante

Ombre immense de deux ou trois hectares d’étendue, Nagotath vit sur une étoile gazeuse du système d’Al-Dibaran [connaissance de l’astronomie arabe : hypothèse templière], d’où elle répond parfois à des invocations dont le rituel n’est plus aujourd’hui connu, dit-on. La particularité de cette invocation est que c’est l’invocateur qui est transporté jusqu’au territoire gazeux de Nagotath, et non Nagotath qui se déplace jusqu’à notre monde sublunaire. Les conditions naturelles prévalant sur ce plan n’étant pas adaptées à la vie humaine, l’invocateur doit se munir d’un thuribule prêt à l’usage avec une préparation d’encens spéciale dont la recette a été consignée dans le Livre des poudres merveilleuses, aujourd’hui perdu. La fumigation permanente de cet encens par l’invocateur est la condition de son retour sain et sauf dans le monde sublunaire après avoir reçu de Nagotath les connaissances occultes qu’il en attendait.

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La Lycansphère

L’adepte de ce que nous appellerons, par analogie, une forme de lycanthropie se transforme non en loup mais en grosse boule visqueuse capable de voler. Au contact de l’air, la matière dont la sphère est composée prend parfois feu lorsqu’elle vole, ce qui fait qu’on la prend à tort pour un feu-follet. La lycansphère se nourrit de chair, en particulier de chair humaine, qu’elle absorbe par contact direct. Ce pouvoir de transformation se transmet de génération en génération ; il importe donc de détecter les souches infectées par cette hérésie et de les exterminer.

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Talismans et autres objets

Crânelet de cristal

Le crânelet de cristal sonde les esprits. Si quelqu’un ment à son possesseur, le crânelet se met à rougeoyer.

Collier de sept dents

Le possesseur de ce collier peut respirer dans n’importe quel milieu, sous l’eau mais aussi dans les espaces supralunaires.

Plume de l’oiseau de feu

Quand le phénix renaît de ses cendres, il laisse derrière lui quelques plumes, rarement plus de quatre ou cinq à la fois. Une plume est de belle couleur vive, chatoyante. Chaque plume ne peut être utilisée qu’une fois. Quand son possesseur la lance, elle se transforme en dard de feu qui touche toujours sa cible et lui cause des dommages terribles.

Anneau de lecture

Le possesseur de cet anneau peut lire et comprendre tous les écrits qui se présentent à lui, en quelque langue que ce soit. [Si le baron avait lui-même déchiffré ces parchemins avec un tel anneau, il serait bien pratique que je le retrouve.]

Anneau de malemort

Le porteur de cet anneau reçoit à son insu des blessures démultipliées. Ainsi, un choc qui en temps ordinaire lui aurait seulement contusionné le bras, le lui cassera. Certains sorciers mercenaires font de tels présents, que l’on dit à raison empoisonnés, à ceux dont ils exploitent la crédulité, vantant les vertus magiques d’un anneau alors qu’ils agissent pour le compte d’un ennemi de la personne à qui ils font ce présent et qui risque d’en mourir à plus ou moins brève échéance si elle ne se doute point de la machination dont elle est victime.

Anneau de glace magique

Le porteur de cet anneau résiste à toutes les atteintes, même magiques, par le feu et la foudre.

Anneau des dragons

Le porteur de cet anneau peut imposer sa volonté à tout dragon qu’il rencontre, à moins que celui-ci ne fasse preuve d’une volonté hors du commun. Chaque moment qui passe, cependant, la volonté du dragon se confronte à la force de l’anneau qui va décroissant pour ce dragon particulier, si bien que l’anneau ne peut contrôler un même dragon indéfiniment. Il faut donc être capable d’anticiper le moment de la libération, afin d’éviter de se retrouver en mauvaise posture, ce qui demande une certaine connaissance des dragons et notamment d’être capable d’évaluer la force de volonté de chaque dragon rencontré.

Anneau des dragons de jade

Le porteur de cet anneau est invisible à tout dragon du Catai, ce qui peut être bien utile s’il parvient au lieu où un tel dragon a amassé son trésor.

Anneau des feux d’artifice

Le porteur de cet anneau est capable de produire des explosions colorées et des tourbillons d’étincelles autour de lui, avec force sifflements et détonations, qui feront fuir ses assaillants ou divertiront ses amis ou les badauds, selon les circonstances. Ces feux d’artifice sont totalement bénins, il ne peut en résulter aucune blessure.

Anneau de la forme astrale

Le porteur de cet anneau est capable de détacher sa forme astrale de sa forme physique pour une durée de plusieurs heures. La forme physique entre alors en catalepsie. La forme astrale, qui n’est pas tout à fait invisible et passera, si elle est aperçue, pour un fantôme, peut traverser les murs et autres obstacles et se déplace à la fois plus rapidement et dans toutes les directions. Elle n’a pas de prise sur les objets, à moins que l’anneau soit combiné avec un autre objet magique. Lorsque l’effet de l’anneau se dissipe, la forme astrale est immédiatement réintégrée à la forme physique, qui sort alors de sa catalepsie.

Anneau de l’arc-en-ciel

Cet anneau permet à son possesseur de créer un arc-en-ciel sur lequel il peut marcher comme sur un pont.

Baguette des élémentaux

Cette baguette, une fois consacrée, ne peut être utilisée qu’un fois. Lorsque son possesseur en heurte une masse identifiée de roche ou de cristal, celle-ci devient un élémental de cette matière (ou golem) qui se met au service du possesseur de la baguette.

Baguette de la grosse bulle magique

Lorsque son possesseur agite la baguette en prononçant la formule requise, il se crée autour de lui une grosse bulle magique dans laquelle il peut entrer et se déplacer en toute direction à une vitesse pouvant aller jusqu’à dix mètres par seconde. La bulle est increvable de l’extérieur (sauf par magie) et se dissipe suivant la volonté du possesseur de la baguette.

Cape de la raie manta

Cette cape permet à son possesseur de nager du double au triple de sa vitesse normale, de respirer sous l’eau et de voir comme en plein jour dans l’obscurité des profondeurs, y compris abyssales.

Cape aranéenne

Cette cape permet à son possesseur de grimper aux murs et autres aussi facilement qu’une araignée.

Épée d’étincelles

La lame de cette épée magique se couvre, une fois prononcée la formule requise, d’étincelles mouvantes [décharges électriques ?] et les coups qu’elle porte à des armures, loin d’être amortis par le métal, voient au contraire leur effet démultiplié.

Discipline expiatoire

Cette discipline est formée de chaînes terminés par des crochets. Pour qu’elle fonctionne, il faut que le moine, prêtre, inquisiteur se l’applique régulièrement à lui-même. Face à un assaillant homicide, les chaînes se jettent d’elles-mêmes sur l’agresseur avec force, et répètent leurs attaques jusqu’à sa fuite ou sa mort.

Cimeterre d’or des djinns

Ce cimeterre forgé par les djinns coupe les métaux et la pierre comme du beurre. [L’hypothèse templière semble ici confirmée.]

Coutelas sacrificiel

Ce coutelas d’obsidienne cause des dégâts normaux mais son utilisateur voit sa propre énergie vitale se régénérer à mesure des coups qu’il inflige.

Épée de glace magique

Cette épée de glace translucide entourée d’une aura merveilleuse est l’arme la plus appropriée contre les créatures et démons dont l’élément principal est le feu.

Cor d’appel des dragons

Cet « appeau » pour dragons gagne à être utilisé par une personne en possession d’un anneau des dragons, à défaut de quoi l’utilisateur pourrait juger n’avoir pas agi à bon escient.

Cor de l’air

Celui qui souffle dans ce cor, au demeurant muet, se voit soumis à une curieuse transformation physique par laquelle il gonfle tant et si bien qu’il se met à flotter dans les airs comme quelqu’un qui bénéficierait du pouvoir de lévitation. S’il souhaite passer un mur ou monter au sommet d’une tour, qu’il se hâte, car l’effet se dissipe au bout de quelques instants.

Tapis étouffeur

Ce tapis est activé par un mot d’ordre connu de son possesseur. Lorsque le mot d’ordre est prononcé et qu’une ou plusieurs personnes se trouvent sur le tapis, il se referme sur elle et les immobilise, voire, si telle est la volonté de son maître, les étouffe.

Fers à cheval magiques

Lorsque l’on ferre un cheval avec ces fers magiques, le cheval peut galoper dans les airs, sans aucune contrainte. Il peut aussi galoper à terre au besoin.

Verres optiques magiques

Appliqués sur les yeux de quelqu’un, ces verres optiques le rendent insensibles au regard maléfique du basilique et de la méduse.

Skis magiques

L’utilisation des skis remonte à la plus haute antiquité [et même à la préhistoire]. Celui qui chausse les skis magiques évitera tous les obstacles, franchira tous les fossés, gouffres et crevasses, et ne fera aucune chute, alors même que sa vitesse peut être décuplée.

Robe d’étoiles

Cette robe de magicien présente un aspect ordinaire mais, à la volonté de celui qui la porte, elle se met à scintiller de mille couleurs, qui ont un effet hypnotique sur un assaillant, le rendant très maladroit, ou sur un magicien ennemi, qui ne parvient à lancer ses sortilèges qu’avec difficulté, voire en est totalement empêché. De même, de nombreuses créatures n’osent pas attaquer le magicien revêtu de cette robe quand celle-ci étincèle et chatoie, y compris, et ce n’est pas le moins surprenant, les dragons, sauf les dragons noirs qui, comme on le sait, n’ont jamais peur de rien.

Casque de vision circulaire

Le porteur de ce heaume de chevalier magique acquiert une vision circulaire et n’est ainsi jamais surpris.

Casque-bélier

Ce casque est si résistant que celui qui le porte peut foncer tête baissée contre n’importe quel obstacle, portes, barrières, murs, et le pulvériser sans subir le moindre dommage.

Miroir maléfique

Lorsqu’une personne se regarde dans ce miroir, son reflet en sort immédiatement pour l’attaquer. Ainsi est-elle conduite à affronter un adversaire à son exacte mesure. Que le meilleur gagne.

Sphère de pensée mineure

Lorsqu’elle est activée par la formule idoine, cette boule de la taille d’un poing devient lumineuse et se met à graviter autour de la tête de son possesseur. Elle est dotée de pouvoirs mineurs de clairvoyance et peut répondre à certaines questions, utiles notamment dans des actions de reconnaissance (où est la sortie ? où est le plus proche escalier ? quelle est la profondeur de cette paroi ? etc.).

Pipe magique

Cette pipe est une pipe en bois qui fonctionne sans tabac. Elle se fume sur ordre mental de son possesseur, qui peut ainsi s’adonner à son plaisir de façon économique.

Bourse aux fèves et bourse aux fausses fèves

La première contient des graines de fèves qui, jetées sur de la terre, poussent et germent immédiatement, donnant une abondante récolte de fèves nutritives. La seconde est en tout semblable à la première mais les graines jetées au sol donnent naissance à des plantes carnivores, qui attaquent immédiatement et peuvent même, si l’utilisateur prend la fuite, s’arracher du sol pour le poursuivre.

Lampion du vampire

Certains vampires du Catai aiment se cacher dans des lanternes en papier (original : « lanternes en parchemin »). Celui qui utilise un lampion ainsi hanté puis le garde dans sa maison ou près de lui au moment de dormir, se fera sucer le sang pendant son sommeil.

Talisman de la sagesse

Le porteur de ce talisman ne peut se faire infliger aucune blessure par des armes magiques.