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Journal onirique 12

Période : juillet-septembre 2020

« Quels rêves a faits l’homme ?… Et parmi ces rêves quels sont ceux qui sont entrés dans le réel, et comment y sont-ils entrés ? » (Paul Valéry, Variété I : La crise de l’esprit)

Forêt des contes n° 2, par Cécile Cayla Boucharel

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La discussion porte sur une femme de lettres française ayant vécu la plus grande partie de sa vie en Thaïlande et laissé deux livres de fiction dont ce pays est le cadre : un recueil de nouvelles passé totalement inaperçu, Les nuées d’oiseaux, et son chef-d’œuvre, récemment redécouvert, le roman Wat Cœur Violent. (Un wat est un temple bouddhiste ; chaque temple ou pagode bouddhiste en Thaïlande est appelé Wat quelque chose, par exemple Wat Pra Keow, le temple du Bouddha d’émeraude, à Bangkok.)

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P. (que dans la réalité je n’ai pas vu depuis des années) et moi faisons un brin de causette en marchant. Je lui demande s’il compte voyager pendant ses vacances ; il me répond qu’il ne va nulle part. Je lui demande alors ce qu’il va faire ; rien, dit-il. Ces réponses ne m’étonnent pas de sa part. Je lui demande s’il ne compte tout de même pas rendre visite à son vieux père, et il me dit que c’est bien ce qu’il appelle n’aller nulle part et ne rien faire. Son père vit à présent à …, une petite ville qui n’est connue que pour son Institut de formation des antiquaires.

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Un homme d’âge mûr explique qu’il se sent plus jeune aujourd’hui qu’à l’époque de ses vingt ans parce qu’il se rend régulièrement au lupanar (clandestin). Sa vie d’étudiant était un bachotage continuel, la plus longue partie de sa vie professionnelle une ascèse permanente car seules les privations qu’il s’infligeait volontairement lui rendaient tolérable le contact avec ce monde étriqué, sans intelligence. La fréquentation du bordel ne lui était pas permise dans ces conditions, de surcroît il ne s’y serait pas risqué par crainte des conséquences possibles. Ce n’est qu’après s’être accoutumé, pendant de longues années, au dégoût de toutes choses honnêtes auxquelles il est demandé de sacrifier sa personnalité, que le blasé de la vie franchit le seuil du lupanar. Aussi, comme on n’y trouve pas en général de jeunes gens, ce sont les hommes mûrs qui sont jeunes.

Puis, cet homme évoque quelques-unes des prostituées qu’il rencontre au bordel, comme cette femme noire qu’il décrit comme « un peu gitanisée » parce qu’elle conserve des habitudes de tapinage au lieu de rester tranquillement à l’intérieur de la maison close.

C’est ensuite une prostituée qui raconte la vie au bordel, avec une anecdote sur les suppléments que verse en secret la trésorière aux pensionnaires, toutes les fois qu’elle le peut, pour leur exprimer sa sympathie. Fait décevant, la prostituée ne conclut pas ce trait d’humanité par une expression de reconnaissance, mais en daubant une faiblesse mauvaise pour l’administration de la maison. – Elle explique également qu’elle est à la merci de la police chaque fois qu’elle sort.

Je découvre qu’on m’a filmé au lupanar et que les vidéos sont sur internet. Ce fait potentiellement dévastateur pour ma réputation ne me fait cependant ni chaud ni froid, car mon nom n’est pas cité, et sans doute est-il difficile de reconnaître un homme respectable dans ce genre de situations montrées par les vidéos. En revanche, je ne suis pas peu fier de constater que celles-ci sont tout à fait présentables, quant à leur objet, malgré mon âge mûr.

En conclusion, j’indique à ceux qui ne l’auraient pas compris que l’expression « Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait » est une vulgarité.

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Avec D. nous arrivons sur une avenue monumentale que je reconnais (sans l’avoir jamais vue dans la réalité puisqu’en tant que telle elle n’existe pas) comme l’exemple le plus fameux de l’architecture monumentale soviétique, et qui se trouve en Bulgarie. À notre gauche, de grandes barres d’immeubles parallèles en imposent ; on en trouve aussi sur notre droite, bordées par un fleuve étincelant. Devant nous, le boulevard donne sur une place où se trouve le siège du Soviet suprême ou du Palais présidentiel, ou quelque chose comme ça, surélevé par rapport à la place et auquel on accède par un grand escalier. L’ensemble a été conservé comme à l’époque du régime soviétique.

Nous nous rendons au Soviet suprême (ou quoi que ce soit) pour le visiter. L’escalier s’avère être très spécial. Sous une structure métallique comme celle d’un pont ou de la Tour Eiffel, c’est en réalité une pente de lattes en bois que l’on gravit en rampant. Alors que nous montons ainsi « l’escalier », je dis à D. que les lois de la physique semblent ici violées, car nos corps, loin de monter, devraient au contraire glisser le long de la pente vers le bas, mais D. n’est pas du même avis ; comme il a étudié cette matière plus avant que moi, rien ne l’étonne.

Parvenus au sommet, sur une plateforme elle-même située en-dessous de la structure métallique, nous nous joignons aux exercices d’un petit groupe d’aérobique. Il s’y trouve entre autres une femme noire sur laquelle j’espère pratiquer des attouchements en profitant des mouvements imposés et de l’exiguïté de la plateforme. Mais je n’en trouverai pas l’occasion. Le premier exercice consiste à rester le plus longtemps possible sur un pied. Le second consiste à plier ses jambes écartées, de façon à rapprocher du sol son centre de gravité, tout en gardant les bras tendus devant soi, les deux mains serrées. J’espère pouvoir toucher avec mes mains ainsi tendues des parties intéressantes du corps de la femme noire mais elle change de place et mes mains se tendent dans le vide. En revanche, la personne derrière moi, tendant les bras les place entre mes jambes, si bien que, lorsque je plie les jambes, mes parties génitales entrent en contact avec ses mains serrées. Je me retourne pour voir s’il s’agit au moins d’une belle femme, mais c’est un homme, lequel paraît tirer de cet attouchement le même plaisir que j’anticipais avec la femme noire.

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Dans les rues de Londres, la nuit, je vois des personnes de race noire courir de tous côtés en raison d’une descente de police dans le quartier. Je me dis : « Pourquoi chercher à fuir s’ils n’ont rien à se reprocher ? » Un policier m’arrête et me fais enlever une chaussure puis l’autre, à la recherche de stupéfiants. Il ne trouve rien mais me passe tout de même un bracelet électronique autour du poignet, bracelet que je ne pourrai retirer qu’à mon départ d’Angleterre, où je me trouve pour quelques semaines. Le simple fait de m’être trouvé sur le chemin de la police justifie cette peine !

Or le bracelet est visible, comme n’importe quel bracelet d’ornement ou de montre, à moins que je me mette à porter des manches anormalement longues et me retienne de plier le bras. Ainsi, qui dit bracelet dit peine infamante, visible par tous en toute circonstance.

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Je suis interné dans un inquiétant hôpital où les patients ne sont pas admis pour recevoir un traitement comme on le leur fait croire mais, selon mes conjectures, pour de tout autres buts bien plus sinistres, n’ayant rien à voir avec leur santé.

J’occupe dans cet hôpital une chambre avec un autre patient. Un jour, alors que je retourne dans la chambre, je constate que ma lampe de chevet est allumée mais ne puis me convaincre qu’il s’agit d’un oubli de ma part ; je pense au contraire que quelqu’un est venu dans la chambre et a, pour fouiller dans mes affaires, allumé la lampe, oubliant ensuite de l’éteindre. Je décide alors de m’enfermer à clé, dans une sorte de réflexe pour préserver mon intimité devant cette preuve d’intrusion, mais quand j’essaie de tourner la clé dans la porte je n’y parviens pas, comme si la serrure avait été trafiquée pour que la porte puisse toujours s’ouvrir de l’extérieur. Mes tentatives pour fermer la porte durent quelques instants mais restent infructueuses, puis je me rends compte que quelqu’un est en train d’essayer d’ouvrir depuis le couloir et j’en conclus que c’est notre interaction via la porte qui m’empêche de fermer à clé. J’ouvre la porte pour voir ce que veut cette personne ; c’est une femme du personnel qui vient proposer des rafraîchissements. Je lui dis que je n’ai besoin de rien et, la porte refermée, reprends aussitôt la tentative de m’enfermer à clé, mais cela reste impossible et je dois me rendre à l’évidence : la serrure a été trafiquée, il est désormais impossible de fermer à clé.

Sur cette pensée angoissante, j’avise que le lit de mon compagnon de chambre a disparu ; ne se trouve à la place qu’un baluchon, rassemblant probablement ses quelques affaires. Un infirmier entre pour emporter le baluchon. Je lui demande si mon compagnon de chambre est mort, il répond : « Oui, c’est arrivé ce jour. » Il ajoute : « Ce n’est la faute de personne. » Cette étrange manière de préciser les choses me confirme dans mes pires suspicions au sujet de cet endroit, à savoir que les patients y sont assassinés. Par plusieurs questions détournées que je pose à l’infirmier, je parviens à comprendre que mon tour et celui de quelques autres patients ne va pas tarder.

Croisant ces quelques autres un peu plus tard dans les couloirs, je leur fais savoir qu’il faut que je leur parle pendant la promenade quotidienne. Ils comprennent que c’est parce qu’alors nous serons à l’abri des oreilles indiscrètes.

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Une jeune femme est hypnotisée de façon à éclater de rire chaque fois qu’elle verra son magnétiseur faire tel petit geste anodin. Elle est ensuite conduite parmi le cercle d’admirateurs d’un intellectuel en train de discourir, lors d’une soirée mondaine, le magnétiseur se plaçant non loin de là, visible d’elle et à portée d’entendre la péroraison. Il peut alors déclencher sur commande, et à répétition, le rire de la jeune femme pour humilier l’intellectuel devant son public.

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Un acte charnel est commenté depuis une salle de contrôle d’agence spatiale : « Vagin détecté. … Pénétration réalisée. … Orgasme provoqué. »

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« Quand les culs auront des dents, mon cul aura des poils. » Ce sont les paroles d’un poulet anthropomorphe ithyphallique qui, mis à part le pénis aux proportions de Priape, a des membres de gringalet et chausse des bottes trop grandes pour lui. Cet avorton à tête de poulet répond à une discussion, dans les planches d’une bande dessinée en noir et blanc, entre auteurs de BD se plaignant de la censure et des violences policières qu’ils subissent et formant le vœu d’un changement politique. Ces planches ont été dessinées par un certain bédéaste belge du nom de Didyer, supposé de surcroît être l’auteur d’Achille Talon (qui est en réalité, comme on sait, le bédéaste belge Greg).

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Au commencement était le houairbe. Je suis obligé d’écrire « houairbe » avec un h – sinon la règle de l’élision imposerait « l’ouairbe » – mais le terme est une fusion entre « ouais » et « verbe ».

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Je demande à visiter le « département de peinture de la police ». On me conduit dans un grand espace ouvert où de nombreux policiers sont en train de peindre, chacun assis à son chevalet. Est-ce bien la peine d’avoir tant de policiers en France si c’est pour qu’ils peignent, me demandé-je. Mon guide m’explique que ce département est très important : il est primordial que tout policier y vienne régulièrement faire un stage car c’est de cette manière que la police devient moins brutale et que l’on réduit les violences policières.

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Alors que je regarde depuis la rue l’intérieur d’un restaurant danois (et non chinois), F. et une amie à elle me rejoignent et me demandent si le restaurant est ouvert. Je leur réponds qu’il l’est. Elles regardent l’écriteau de la devanture et me font remarquer, sur un ton de reproche, qu’il est écrit là que le restaurant ferme à quinze heures mais qu’il ne prend plus de clients après quatorze heures trente, de sorte qu’elles ne peuvent y déjeuner. Je réplique qu’elles m’ont demandé si le restaurant était ouvert et non si elles pourraient y avoir une table.

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Je trouve dans une brocante un fonds de bibliothèque latino-américaine duquel j’extrais un livre, El Kautaro y el KKK, en édition de poche. Intrigué par le titre, je montre le livre à O., qui conclut que la littérature latino-américaine copie celle des États-Unis. Je réponds que le fait de traiter de thèmes nord-américains n’est pas une raison suffisante pour tirer une pareille conclusion. En examinant le contenu du livre, j’apprends qu’il s’agit de quatre-vingt-quatorze historiettes tirées de faits réels et destinées à dénoncer le Ku Klux Klan. Je ne découvre pas, en revanche, qui peut être ou ce que peut être El Kautaro.

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Je prends le bus à Khartoum (Soudan) et suis étonné de découvrir une ville entièrement moderne. Le bus passe devant un hôtel réputé de la ville, à la magnifique façade blanche, étincelante, avec des balcons ronds et des stores bleu marine. L’hôtel fait sa publicité par des haut-parleurs. Il annonce un taux d’occupation fin mars de 17 %, alors que le climat est le même toute l’année. L’argument cherche à gagner les clients qui n’apprécient pas de se trouver au milieu de foules de touristes, comme cela se produit de plus en plus un peu partout. Avec ce faible taux d’occupation, les clients peuvent mieux profiter des agréments de l’hôtel, comme ses piscines.

C’est à l’une de ces piscines que je me retrouve ensuite. Entrant dans l’eau pour nager, je me rends compte que j’ai pris beaucoup de poids et je commence par m’enfoncer sous la surface au lieu d’avancer, mais me ressaisissant je tente de nager sans rien laisser paraître.

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Je suis un cours d’espagnol de classe préparatoire, un samedi. Le professeur a quelque chose du chanteur Gérard Blanc, même moustache, même tignasse, même dégaine impossible. Pour la conversation, il demande ce qui distingue les pauvres des riches. Je lève le doigt comme d’autres pour qu’il me donne la parole. Il la donne à quelqu’un. Quand celui-ci a terminé, je lève de nouveau le doigt. Et ainsi de suite. Certains prennent la parole dès que le précédent a terminé, sans même lever le doigt, donc sans que le professeur leur donne leur parole, ce qu’il laisse faire. Je suis le dernier à lever le doigt, le professeur me donne enfin la parole et je dis : « Una demografía más elevada » (une démographie plus élevée). Alors qu’il réagissait aux réponses des autres par quelques brèves remarques, il fait comme si je n’avais rien dit et passe à tout autre chose.

Quand il a rempli le tableau noir d’écritures à la craie, il traverse la salle et se met à écrire au feutre sur le tableau blanc du fond de la classe, alors même qu’en début de cours il nous avait demandé de nous masser devant, plutôt que de nous asseoir de manière dispersée. Si bien qu’à présent nous sommes loin du tableau qu’il utilise, et devons nous retourner pour le voir.

Quand il revient au tableau noir, de nouveau vierge, il trace dessus un seul mot, qui me paraît indéchiffrable. Il appelle un étudiant, qui commence par ajouter des signes diacritiques au-dessus de certaines lettres, ce qui me fait penser qu’il s’agit peut-être d’arabe. Puis, d’un seul trait, comme une longue arabesque, l’étudiant complète le mot et le tout forme un beau dessin.

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Je me couche près de la fenêtre, d’où je regarde un fleuve majestueux, me disant que c’est une chance d’avoir une si belle vue avant de s’endormir. Je suis du regard le cours du fleuve, les paysages variés de la rive opposée. Il se jette dans la mer, au bord de laquelle sont construits des hôtels, avec des plages dont profitent les baigneurs, minuscules à cette distance. C’est au Brésil, ce qui me fait penser à L., qui apprenait le portugais.

Je vais la voir. Elle a toujours une machine de mon invention que je lui avais offerte : un circuit pour une bille roulant sur des courbes constituées de tubes sciés longitudinalement, franchissant des obstacles, employant des monte-charge, des balançoires, des treuils automatiques, tout un système hallucinant de locomotion et de propulsion miniature dont j’ignore comment j’ai pu le réaliser, et dont, ce qui me cause un pincement au cœur, j’ai perdu tous les autres modèles. Je demande à L. si elle a continué d’apprendre le portugais. Elle me répond que c’est le cas et me demande à son tour pourquoi cette question. Je sais qu’elle connaît la réponse car sinon elle ne me demanderait pas le pourquoi d’une question en apparence si anodine. Je dis : « Car je veux vivre avec toi au Brésil. » Nous tombons dans les bras l’un de l’autre.

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Une experte m’explique la situation en Bolivie depuis le coup d’État ayant chassé le président Evo Morales du pays. La Bolivie est à présent coupée en deux, avec une partie putschiste contrôlée par l’armée, dont le porte-parole est la marionnette hystérique proclamée présidente, et l’autre partie contrôlée par les communautés indigènes, soutien du président en exil. Cette situation offre aux Indiens la possibilité de se constituer en État indigène indépendant. Pour l’éviter, l’armée putschiste conduit des raids dans cette partie du territoire pour y dynamiter les infrastructures.

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Pendant que les hommes sont à la guerre, les femmes d’une petite ville violent les nonnes du couvent.

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R., avec qui je n’avais plus le moindre contact depuis un bout de temps, vient me rendre visite à l’improviste à la campagne, alors que je viens d’avoir une dispute avec N., qui prétendait me dicter de ne pas m’intéresser à la bande dessinée (à laquelle je ne m’intéresse plus depuis longtemps et ne vais sans doute pas m’intéresser de nouveau à quarante ans passés). Légèrement ennuyé par cette visite de R., je l’invite tout de même à faire le tour du propriétaire, sur un vaste terrain vallonné, pyrénéen (qui m’est inconnu dans la réalité). Au cours de la conversation, je lui laisse entendre que je ne l’attendais pas et que, si ce sont les mœurs de la campagne de se rendre les uns aux autres des visites inopinées, nous sommes tous deux de la ville et ne devons pas adopter ces mœurs, même si le lieu de la visite est une campagne. Il me répond que s’il avait pu déchiffrer les pattes de mouche de mes e-mails, il aurait compris que je ne voulais pas qu’il vienne. Or, outre le fait qu’un e-mail ne peut avoir de pattes de mouche, je n’ai pas écrit récemment.

Nous rejoignons en contrebas une petite réception qui se tient sur la propriété, bien qu’il s’y trouve des gens que je ne souhaite pas voir. M. (♀), qui tient le buffet, me propose une salade de sa composition et me tend un bol où, sous un œuf, se trouvent surtout des fruits, pêche, poire… Je perds R. de vue pendant ce temps. Bousculé par les personnes agglutinées devant le buffet, je laisse tomber mon bol. Je ne ramasse qu’une poire, dans laquelle je mords.

Je me rends ensuite dans un local où l’on garde un grand plateau d’argent avec les desserts. Quand T. (♀) prend le plateau, je m’allonge un instant, couché sur le dos, sur la table à la place de celui-ci. Or T. me vit échapper le bol et souhaite me donner une leçon pour que je ne fasse plus tomber les choses : elle pose donc sur moi le plateau, qui me recouvre presque entièrement. Mais j’étais déjà en train de quitter ma position couchée sur la table, en me faisant glisser sur le dos vers l’arrière ; si je m’étais arrêté quand T. posa le plateau sur moi, celui-ci se serait maintenu en équilibre sur mon corps, mais je poursuis le mouvement et le plateau se renverse, et avec lui les gâteaux, les glaces, les mousses au chocolat, etc.

Tandis qu’avec T. et d’autres, témoins de la catastrophe, nous essayons de recomposer le plateau avec les desserts qui gardent à peu près leur forme, nous argumentons, T. et moi, sur la responsabilité de l’accident. Je lui dis, non sans mauvaise foi, que pour ma part je considère que cette responsabilité ne peut être qu’entièrement la sienne. Puis j’essaie de nouer conversation avec d’anciens amis présents mais je sens qu’ils sont réticents à me parler à cause de ce qui vient de se produire. Ce n’est qu’en insistant que je finis par arracher à l’un d’eux davantage que quelques mots et que nous pouvons passer pour avoir une conversation normale.

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Sur le quai d’une gare, une femme vient nous dire, à D. et moi, qu’elle a vu son avenir à l’instant et qu’elle va mourir dans cette gare. Elle nous raconte qu’elle va se faire écraser par le prochain train parce que, saisie d’un malaise, elle titubera sur le quai, en direction de la voie, et tombera sur celle-ci au moment du passage du train. Elle raconte cela en le jouant, comme sur une scène de théâtre, nous montrant à quel endroit elle sera saisie de malaise, puis comment et dans quelle direction elle titubera, et, quand un train passe, elle tombe en effet sur la voie et disparaît sous le train, sans arrêt à cette gare.

Cette femme était l’agent avec qui nous avions rendez-vous dans l’opération secrète que nous conduisons. Sa mort modifie nos plans, nous devons immédiatement retrouver A., qui, pour le succès de l’opération, se fait passer pour moi, à la prochaine gare sur la ligne. Quand nous arrivons à la gare, A. n’est plus sur le quai ; j’examine fébrilement l’intérieur des wagons du train à quai, puis, l’y trouvant dans l’un d’eux, lui fais signe de sortir. Il sort juste au moment où le train va partir. Nous lui disons que la phase de l’opération en cours est ajournée. Or, comme A. et moi sommes, dans cette opération, la même personne, en raison de son impersonation, nous sommes la même personne discutant à deux voix : paradoxe relativiste.

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De nuit, trois hommes et une femme abordent en canot un navire sur une mer agitée. Ils veulent s’introduire dans le bateau pour dérober des plans à leurs ennemis ou rivaux. L’un est Jack et les trois autres sont deux frères et une sœur, cette dernière la maîtresse de Jack. Parce que le canot souffre d’une avarie, Jack dit à la femme d’entrer la première ; ils la rejoindront plus tard. Elle s’introduit à l’intérieur du bateau en grimpant dans une bouche d’aération, munie d’une lampe-torche.

Tandis qu’elle continue de ramper dans une voie d’aération à l’intérieur du navire, elle entend des pas dans le couloir le long de la voie. Elle s’immobilise mais tarde à éteindre la lampe-torche, si bien que la personne a le temps de voir de la lumière dans la bouche d’aération, à travers une grille. C’est une femme ; au lieu de courir donner l’alerte, elle s’approche de la grille et murmure : « Venge-toi, Jack, venge-toi », puis poursuit son chemin.

À l’intérieur de la bouche d’aération, la femme comprend que cette autre femme, supposée être de leurs ennemis, est une maîtresse récente de Jack, qui lui garde son affection et sans doute espère le reconquérir en trahissant son camp, ce qui n’est pas sans troubler la première car Jack ne lui en a rien dit.

Plus tard, quand elle est rejointe dans une cabine du bateau par un de ses frères pour examiner les documents qui s’y trouvent, elle lui raconte ce qui vient de se passer. Le frère ne paraît pas surpris outre mesure, ce qui montre le peu de confiance qu’il a depuis le début en Jack. Les deux frères ont d’ailleurs le projet, encore vague, de se débarrasser de lui le moment venu. Elle essaie de le défendre, mais sa propre confiance commence à fléchir. Il lui dit : « Pour lui tu n’es qu’une p… »

 

Deux récits d’épouvante

1) La dernière tue
2) Un livre rare

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La dernière tue

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Vulnerant omnes, ultima necat.

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Le brouillard pénètre dans les ruelles étroites, rampe sur les pavés, humides d’une récente pluie, estompe les lumières de la nuit dans un halo mystérieux. Le brouillard semble une chose vivante, moite et silencieuse. Il se répand comme une toile d’araignée sur la ville qui dort.

Je cours par les rues englouties dans la brume. Je cours, fuyant. Je sais que je dois fuir.  Mais je sais aussi que cela ne sert à rien, car tôt ou tard je serai rattrapé. Je ne sais qui il est, ni pourquoi c’est moi qu’il traque. Mais je sais que son but est de mettre fin à mes jours.

Hanté par sa présence, je fuis dans le labyrinthe obscur. Je glisse et heurte des poubelles, qui se renversent, un chat de gouttière feule en bondissant, ses yeux luisent comme des lanternes, puis il disparaît. Je veux appeler à l’aide mais le brouillard étouffe mes cris, comme s’il ne se contentait pas seulement d’effacer les formes…

Je me suis engagé dans une impasse, le mur arrête ma fuite. Une sueur glaciale perle à mes tempes et sur ma nuque, mon corps est secoué de frissons. Avant que j’aie le temps de revenir en arrière, des pas résonnent à l’entrée de l’impasse. Quelqu’un est là, qui s’immobilise. Je le distingue mal, à la lumière vague d’un réverbère à quelque distance derrière lui. Il tient à la main une grosse montre à gousset, dont l’incessant tic-tac résonne étrangement fort dans ma tête.

« La dernière tue. »

Une voix caverneuse : c’est l’homme qui vient de parler. Il approche. Je le vois mieux, son visage est caché par un sac de toile grossière où sont pratiqués deux trous au niveau des yeux. Je me colle contre le mur, le cœur battant à tout rompre, la respiration haletante, suffoquant presque. Le tic-tac s’amplifie, grandit, grandit encore, résonnant comme d’énormes cloches qui me martèlent le crâne. Comme le glas !

« Le temps, chuchote l’homme, et je crois l’entendre tout près de mon oreille, le temps ne s’arrête jamais, il te tuera, nous tuera tous. Je suis son messager. »

Il sort de sa poche un rasoir, qu’il ouvre d’un coup de poignet. La lame luit. L’homme approche. Le tic-tac devient insoutenable, mon souffle se précipite, ma chair se hérisse, mes yeux se révulsent :

« Non ! parviens-je à exhaler, voyant la lame approcher de mon visage.

–La dernière tue ! »

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Je me redresse couvert de sueur, aspirant un grand bol d’air… dans mon lit. Le cauchemar s’est répété, allant encore plus loin. Cela fait dix jours que je fais le même cauchemar nuit après nuit, et, de nuit en nuit, la scène se développe. Cette fois, j’avais la lame sous la gorge ! Que peut-il arriver de plus à présent, si ce n’est mon égorgement par le tueur à la montre ?

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Je viens de passer une semaine sans dormir, car j’ai peur du sommeil. J’ai peur de faire à nouveau ce cauchemar dont il ne manque qu’une seule et dernière séquence pour être complet : celle de ma mort ! Dans une tentative désespérée de repousser l’inéluctable, j’ai pris tous les excitants imaginables pour me maintenir éveillé, mais cela n’est plus possible. Je ne veux pas dormir, je ne veux pas mourir.

Je reste enfermé chez moi. Je ne peux plus voir une montre, une horloge, ne peux plus rien voir qui me rappelle l’écoulement du temps.

J’écris ces lignes alors qu’à bout de force je vais me laisser plonger dans le sommeil. Je n’ai aucun espoir de me réveiller.

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Ces lignes sont le contenu de deux feuillets trouvés au chevet de Philippe T., alors qu’il était procédé au constat de son décès. La police avait été alertée par sa logeuse, qui, ne le voyant plus et ne recevant aucune réponse à ses appels, avait finalement décidé d’entrer dans ses appartements. Le rapport indique que T. est mort de cause naturelle.

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Un livre rare

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Une lumière de cuivre inondait la pièce, tamisée par les paravents en papier de soie, rendant l’humidité plus étouffante encore. Dans cette atmosphère lourde, l’épaisse fumée de mon cigare tourbillonnait mollement, fuligineuse.

« Je recherche le Livre, » dis-je.

Le vieillard assis au sol en face moi resta immobile.

« C’est une quête dangereuse, » finit-il par dire.

–Disons que j’aime le danger.

–Encore faut-il pouvoir le mesurer correctement, avant de s’y exposer. Mais puisque vous recherchez le Livre, c’est que vous n’avez déjà plus l’esprit sain. Le Livre mettra fin à votre dérèglement en mettant fin à vos jours.

–Vous allez donc me dire où je peux le trouver ?

–Celui qui le tient aujourd’hui en sa possession se nomme Iqbal Shirazi, et demeure à Bénarès. »

Puis le vieux Ming Li se tut, reprenant l’apparence d’une momie décrépite, rongé par un mal ineffable. Je me levai et sortis, me replongeant dans la cohue de Hong-Kong.

Une semaine plus tard, je me trouvais à Bénarès en quête d’Iqbal Shirazi, dit le nécromant halluciné, qui s’était constitué une petite clique de sectateurs fanatiques autour de ses enseignements occultes et selon toute vraisemblance criminels. Je passe sur mes démarches pour obtenir un rendez-vous. Il vivait dans le pire quartier de la ville, lieu de misère effroyable, refuge de fous et de criminels, où vaches et mendiants lépreux se côtoyaient au milieu des immondices et parfois même de cadavres sucés par les mouches. Perdue au milieu d’un labyrinthe de ruelles toutes plus nauséabondes les unes que les autres, sa demeure, une caverne plutôt qu’une maison, s’enfonçait sous terre au lieu de s’élever en étages au-dessus de la rue.

Descendant quelques marches d’escalier en terre sèche à demi écroulés, je me retrouvai à l’entrée d’un souterrain pestilentiel. L’encens ne parvenait pas à dissiper une tenace et révoltante odeur de putréfaction. Un paria vint à ma rencontre, car j’étais attendu, et me conduisit par ce dédale dans la pièce où je devais trouver Iqbal. Une étroite ouverture au niveau de la rue filtrait une faible lumière, qui périssait avant de toucher le sol. Entouré de quelques objets indescriptibles dont les amateurs d’occultisme feraient leur miel, Iqbal se tenait assis dans un coin de la pièce. Comme il était sur une natte à même le sol, dont j’ai dit que la lumière ne l’atteignait pas, je n’eus de lui qu’une vague impression, d’autant plus que le paria me demanda de m’assoir à quelque distance sur une autre natte. Iqbal, enturbanné, me fit toutefois l’effet d’être d’une maigreur effroyable. Et ses yeux brillaient dans la pénombre d’un éclat fiévreux qui semblait exclure d’emblée un esprit sain. L’entretien devait se tenir en ourdou, langue que je pratique.

« Avez-vous le Livre en votre possession, Iqbal Shirazi ? demandai-je.

–Oui, se contenta-t-il de répondre.

–Voulez-vous me le vendre ? Je suis prêt à mettre le prix.

–Ainsi, vous êtes venu pour le Livre…

–Oui, je souhaite l’acquérir. Je viens de recevoir un héritage et peux y consacrer beaucoup d’argent. »

Il marmotta dans sa barbe d’un noir de jais des paroles auxquelles je ne compris rien, puis se leva pour porter sa carcasse désarticulée dans le coin opposé de la pièce, où il prit deux bols, dont il me tendit l’un. Il m’invitait à partager un modeste repas. Je tentai dans un premier temps de décliner, mais son insistance avait quelque chose d’agressif qui n’augurait rien de bon pour nos négociations concernant le Livre si je m’obstinais à refuser. Je pris donc le bol, dans lequel se trouvait une bouillie peu ragoûtante, et attendis qu’Iqbal se rassît à sa place. Il se mit à manger, comme de juste avec les doigts.

Une soudaine appréhension m’envahit. Cette pièce obscure, cet homme abominablement contrefait à la réputation sinistre, ce bol au contenu répugnant, m’oppressèrent. Cela ne dura qu’un instant. J’écartai les mouches du bol et plongeai les doigts dans la bouillie. Le goût de celle-ci était tellement immonde que je crus vomir sur le champ. Iqbal éclata d’un rire frénétique, qui me fit, de surprise, échapper le bol des mains ; son contenu se répandit au sol. Le misérable pointa sur moi un long doigt osseux, avec un rictus hideux d’allégresse, en criant :

« A’zag Sogoth : le poison de la répulsion ! »

Je ressentis un vertige profond, qui devint un tournoiement démentiel dans lequel se perdaient tous mes sens, et tombai inconscient.

À mon réveil, j’étais ligoté de la tête aux pieds, un bâillon dans la bouche et les yeux bandés. De plus, j’étais porté sans ménagement sur l’épaule de quelqu’un. Aucun des mouvements que je fis pour me libérer n’eut d’effet. C’est alors que j’entendis le scélérat Iqbal Shirazi, présent, perçus-je par les sens qui me restaient, au milieu de quelques autres personnes, dont celle qui me portait :

« Tu voulais le Livre ! Eh bien, je vais te faire sauter les étapes et te montrerai directement une découverte qu’il m’a permis de faire. »

Au bout de quelques instants, je fus jeté au sol, où l’on me retira le bâillon et le bandeau, ainsi que les liens qui m’entravaient les jambes (mais non ceux des mains). Nous étions dehors, il faisait nuit. Du sol où j’étais couché je ne vis autre chose que, se découpant sur un massif de montagnes éclairées par la lune, plusieurs têtes, dont celle, plus proche de moi, d’Iqbal. Ce dernier dévoila ses chicots pourris dans le même rictus hideux que je lui avais vu plus tôt, et me poussa du pied avec ces mots sarcastiques :

« Bonne lecture, mon ami ! »

Accompagné par les rires hystériques de cette bande malfaisante, je dévalai, roulant sur moi-même, une pente abrupte et parsemée de cailloux et d’arbustes. Au bas de cette côte s’ouvrait un gouffre dans lequel je chutai en hurlant. Cette chute me plongea dans les eaux d’un lac. Remontant à la surface, je nageai, des seules jambes, jusqu’au bord, où je pris un peu de temps pour trancher les liens qui m’entravaient encore les mains avec des cailloux. Aux rayons de lune qui éclairaient vaguement le fond du gouffre, j’inspectai les lieux autour de moi. Escalader la paroi pour remonter semblait exclu. Je découvris également un boyau creusé dans la roche : allait-il en sortir quelqu’un ou quelque chose ?

Je passai le reste de la nuit immobile et silencieux, des cailloux à la main pour me défendre en cas d’attaque –car je m’attendais à je ne sais quelles autres suites de cette perfidie de l’Indien– mais il ne se produisit rien de plus. Le jour allait me permettre de mieux apprécier la situation.

Au matin, mes recherches confirmèrent qu’il serait impossible d’escalader la paroi. Je lançai des appels dans l’espoir d’être entendu. Cela dura toute la journée, personne ne se présenta. Je continuai mes appels pendant une partie de la nuit ainsi qu’au matin du jour suivant, avec le même insuccès, et je commençai dès lors à me dire que j’allais mourir d’inanition au fond de ce trou. Du reste, si l’infâme Iqbal avait pensé que j’aurais une chance de m’en sortir à l’aide de gens qui passeraient par là, aurait-il choisi ce moyen de se débarrasser de moi ? Ou voulait-il seulement me donner une leçon ? Je ne comprenais nullement ses paroles, qui me revenaient à l’esprit, selon lesquelles, en me jetant là, il me montrait une découverte du Livre.

Mes appels demeurant toujours sans réponse, le boyau ouvert dans la roche m’apparut comme étant la seule issue possible. Par friction, je parvins à mettre le feu à du menu bois : ce foyer de fumée, pour peu que celle-ci parvînt à monter assez haut (ce qui semblait tout de même assez douteux au vu des maigres ressources présentes en combustible), pouvait, en se substituant à mes appels à l’aide, attirer l’attention sur ma situation. En attendant, j’allais explorer le tunnel pour voir s’il conduisait vers une sortie.

Muni d’une torche improvisée, et portant à la ceinture tout le reste de bois trouvé au fond du gouffre pour la renouveler dans les ténèbres du boyau, je pénétrai dans ce dernier. C’était un tunnel étroit, où je devais à certains moments me baisser et à d’autres me mettre de profil pour continuer d’avancer. À quelques centaines de mètres à l’intérieur, la flamme de ma torche embrasa, en entrant en contact avec elle, une fine pellicule poisseuse qui s’étendait à partir de là dans le tunnel. Je fus incapable de conjecturer ce que pouvait être cette substance, dont mes vêtements furent bientôt entièrement recouverts. Elle se désagrégeait par ailleurs très localement au contact de la torche, sans que le feu ne prenne ni ne s’étende à l’ensemble de la pellicule.

Le tunnel continuait de s’enfoncer dans la roche sur des centaines de mètres, en l’absence de tout embranchement, et sans monter ni descendre. À un moment, je vis au sol un os, que je n’eus aucune difficulté à identifier comme un fémur humain. Les restes du squelette, ainsi que le crâne, se trouvaient éparpillés sur quelque longueur le long du tunnel. Surmontant mon malaise à cette découverte macabre, je m’emparai du fémur et de quelques autres os un peu longs pour compléter mon stock de combustible, à la manière des hommes du Paléolithique quand, entre autres, ils manquaient de matière ligneuse (l’os possède une faible conductivité thermique et est donc relativement peu inflammable, mais à partir de la torche en bois que j’avais je savais pouvoir enflammer les os).

En poursuivant, je découvris d’autres squelettes le long du tunnel. Certains étaient encore couverts de quelques fragments de chair, qui présentaient une étrange caractéristique : ces fragments semblaient en effet enduits d’une indéfinissable sécrétion coagulée, comme si les corps avaient été plongés dans je ne sais quelle substance. C’est alors qu’une pensée me traversa l’esprit, une pensée terrifiante qui me glaça le sang : je venais d’imaginer que cette pellicule qui m’entourait de toutes parts eût pu être une toile d’araignée. Mais quelle sorte d’araignée cela pouvait-il bien être là ? L’idée était manifestement grotesque. Et s’il s’agissait de l’œuvre d’une colonie d’araignées (de quelque espèce que celles-ci pussent être), elle semblait à présent abandonnée.

J’étais immobile, me demandant s’il convenait de poursuivre plus avant ou bien de ramasser d’autres ossements pour alimenter le feu à l’extérieur (car je n’avais pas entièrement renoncé à l’idée que quelqu’un finirait par me trouver au fond du gouffre et pourrait m’aider à en sortir d’une manière ou d’une autre). Or, tandis que j’étais ainsi immobile, la pellicule mystérieuse bougea : elle fut agitée d’un léger balancement, alors que la flamme de ma torche, droite, ne trahissait aucun courant d’air. Cette impression de mouvement de la pellicule ne dura pas, cependant. Ce tunnel interminable, comme l’ensemble de ma situation, éprouvaient mes nerfs, pensai-je.

Je décidai de poursuivre l’exploration du souterrain. M’immobilisant de nouveau après quelques pas, pour dissiper entièrement la désagréable impression qu’avait produite sur moi le mouvement de la pellicule, je constatai une fois de plus qu’elle bougeait seule. Et cette fois-ci le mouvement dura davantage qu’un instant. Une autre présence se trouvait-elle en ces lieux ? Qu’était-ce donc ? Mais cette fois l’idée me vint que ce mouvement pouvait, en dépit de l’immobilité de ma torche, être produit par un courant d’air dans une autre partie du souterrain frappant la pellicule dans cette autre partie et se propageant par toute la pellicule jusqu’à l’endroit où je me trouvais. Cette idée, avec la possibilité qu’elle représentait d’une sortie vers l’extérieur et la liberté, prit le dessus et je continuai d’avancer (non sans toutefois me munir d’un des os que j’avais ramassés et d’en casser le bout en pointe avec le pied, prêt à m’en servir comme d’une arme).

J’entrai peu après dans une grotte plus large et plus haute, elle-même en grande partie occupée par la pellicule géante. Là, le mouvement de cette dernière était plus nettement perceptible, comme si j’approchais du courant d’air –ou de la présence– qui le produisait. Ce mouvement était alors une sorte de pulsation régulière. Mon espoir, si toutefois ce n’était pas de l’angoisse, crût fortement, je commençai en même temps à respirer avec difficulté, sans qu’il me fût possible de distinguer si c’était là l’effet de l’air raréfié ou du chaos indescriptible d’émotions qui me saisissait. Faisant encore quelques pas, je vis au fond d’une cavité creusée dans la paroi de la grotte, à ma gauche, la flamme de ma torche se refléter en plusieurs foyers sur de petites surfaces noires et polies. Lorsque je pris conscience que ces surfaces noires étaient des yeux qui me scrutaient, je crus défaillir et laissai tomber ma torche et mon arme au sol.

Il y avait là en effet une énorme araignée, monstrueuse par la taille, qui m’arrivait jusqu’à la poitrine. L’horreur d’une telle apparition était doublée par une impression de puissance et de malignité telle, émanant de sa forme chitineuse et par endroits velue, que je crois pouvoir dire que mon cœur s’arrêta véritablement de battre, ne fût-ce que quelques instants, quand les différentes données des sens furent rassemblées par mon cerveau pour composer l’image complète de cette innommable abomination.

Le monstre ouvrait et fermait les crochets de sa gueule en me regardant. Je n’osai faire le moindre geste, ayant la certitude que la fuite déclencherait l’assaut du monstre, qui semblait éprouver –du moins c’est ce que je ressentis– une forme de jubilation à prolonger ce moment de contemplation de sa proie, tandis que la torche, au sol, jetait ses dernières flammes au milieu d’un nuage de fumée. J’allais être plongé dans les ténèbres, à la merci du monstre !

C’est alors que je me souvins très distinctement d’une caractéristique du tunnel que je n’avais fait jusque-là qu’enregistrer mentalement, sans m’y arrêter, à savoir que, non loin de l’entrée de cette grotte, s’ouvrait dans la paroi latérale une sorte de faille dans laquelle je pourrais me glisser de biais, en espérant de cette manière avancer suffisamment, serré entre les deux plans, pour échapper au monstre, lequel ne pourrait sans doute pas se jeter dans une fissure aussi étroite. C’était là, pensais-je, mon seul refuge possible, en attendant je ne sais quel miracle. Car il me paraissait évident que je ne l’emporterais pas à la course contre un pareil monstre jusqu’à la sortie (et le lac).

Tandis que je préméditais d’aller me jeter dans la fissure, l’araignée bondit sur moi. Le bras que j’opposai à cet assaut subit fut arraché jusqu’au coude. Dès lors, l’instinct, confronté à cette atroce douleur, prit le pas sur toute réflexion et, aux ultimes flamboiements de la torche, je courus comme un dératé jusqu’à la fissure. Il semblerait que le membre qu’elle m’arracha ait distrait l’araignée un instant et qu’elle ne se mit pas à ma poursuite aussitôt, car le fait est que je parvins à me glisser dans la faille avant qu’elle ne m’y rejoignît. Et elle ne put y engager que ses crochets dégoulinants. Je continuai à me faufiler aussi profondément que possible dans cette anfractuosité, loin de l’entrée où j’entendais le monstre souffler et siffler horriblement. Cette fissure s’étendait sur des dizaines et des dizaines de mètres, dans lesquelles je m’insinuais sans relâche, dans l’espoir fou d’une sortie. J’avais échappé au monstre mais j’étais aux portes de la mort à cause de ma blessure. Dès le moment où, pour mon salut, l’anfractuosité s’élargit un peu, je pressai la plaie de l’amputation avec ma chemise afin de stopper l’hémorragie.

Le chemin commença à monter en pente, et au bout de je ne saurais dire quelle distance je sortis à l’air libre, dans le jour finissant. Au milieu des étendues désertes où je me trouvai, je n’aperçus aucune trace de vie humaine et pris par conséquent une direction au hasard, espérant trouver de l’assistance pour ma blessure. Je crois bien que je passai une nuit entière à marcher et que ce n’est que le lendemain que je fus recueilli, plus mort que vif et délirant de fièvre et d’empoisonnement, par des missionnaires chrétiens qui tenaient un dispensaire dans la région, et furent, de longue date, les seuls à s’aventurer dans ces parages inhospitaliers.

C’est ainsi, par miracle, que je survécus au piège atroce qui me fut tendu par l’infâme Iqbal Shirazi dans ma quête du Livre. Le nécromant halluciné a entre-temps payé ses crimes innombrables, assassiné par l’un de ses propres séides convoitant pour lui-même le titre de gourou. Bien que j’aie perdu mon bras droit dans cette aventure et que les crochets de l’araignée monstrueuse m’aient en outre empoisonné le sang, je n’ai pas renoncé à mettre la main sur le Livre.