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Deux récits d’épouvante

1) La dernière tue
2) Un livre rare

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La dernière tue

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Vulnerant omnes, ultima necat.

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Le brouillard pénètre dans les ruelles étroites, rampe sur les pavés, humides d’une récente pluie, estompe les lumières de la nuit dans un halo mystérieux. Le brouillard semble une chose vivante, moite et silencieuse. Il se répand comme une toile d’araignée sur la ville qui dort.

Je cours par les rues englouties dans la brume. Je cours, fuyant. Je sais que je dois fuir.  Mais je sais aussi que cela ne sert à rien, car tôt ou tard je serai rattrapé. Je ne sais qui il est, ni pourquoi c’est moi qu’il traque. Mais je sais que son but est de mettre fin à mes jours.

Hanté par sa présence, je fuis dans le labyrinthe obscur. Je glisse et heurte des poubelles, qui se renversent, un chat de gouttière feule en bondissant, ses yeux luisent comme des lanternes, puis il disparaît. Je veux appeler à l’aide mais le brouillard étouffe mes cris, comme s’il ne se contentait pas seulement d’effacer les formes…

Je me suis engagé dans une impasse, le mur arrête ma fuite. Une sueur glaciale perle à mes tempes et sur ma nuque, mon corps est secoué de frissons. Avant que j’aie le temps de revenir en arrière, des pas résonnent à l’entrée de l’impasse. Quelqu’un est là, qui s’immobilise. Je le distingue mal, à la lumière vague d’un réverbère à quelque distance derrière lui. Il tient à la main une grosse montre à gousset, dont l’incessant tic-tac résonne étrangement fort dans ma tête.

« La dernière tue. »

Une voix caverneuse : c’est l’homme qui vient de parler. Il approche. Je le vois mieux, son visage est caché par un sac de toile grossière où sont pratiqués deux trous au niveau des yeux. Je me colle contre le mur, le cœur battant à tout rompre, la respiration haletante, suffoquant presque. Le tic-tac s’amplifie, grandit, grandit encore, résonnant comme d’énormes cloches qui me martèlent le crâne. Comme le glas !

« Le temps, chuchote l’homme, et je crois l’entendre tout près de mon oreille, le temps ne s’arrête jamais, il te tuera, nous tuera tous. Je suis son messager. »

Il sort de sa poche un rasoir, qu’il ouvre d’un coup de poignet. La lame luit. L’homme approche. Le tic-tac devient insoutenable, mon souffle se précipite, ma chair se hérisse, mes yeux se révulsent :

« Non ! parviens-je à exhaler, voyant la lame approcher de mon visage.

–La dernière tue ! »

*

Je me redresse couvert de sueur, aspirant un grand bol d’air… dans mon lit. Le cauchemar s’est répété, allant encore plus loin. Cela fait dix jours que je fais le même cauchemar nuit après nuit, et, de nuit en nuit, la scène se développe. Cette fois, j’avais la lame sous la gorge ! Que peut-il arriver de plus à présent, si ce n’est mon égorgement par le tueur à la montre ?

*

Je viens de passer une semaine sans dormir, car j’ai peur du sommeil. J’ai peur de faire à nouveau ce cauchemar dont il ne manque qu’une seule et dernière séquence pour être complet : celle de ma mort ! Dans une tentative désespérée de repousser l’inéluctable, j’ai pris tous les excitants imaginables pour me maintenir éveillé, mais cela n’est plus possible. Je ne veux pas dormir, je ne veux pas mourir.

Je reste enfermé chez moi. Je ne peux plus voir une montre, une horloge, ne peux plus rien voir qui me rappelle l’écoulement du temps.

J’écris ces lignes alors qu’à bout de force je vais me laisser plonger dans le sommeil. Je n’ai aucun espoir de me réveiller.

*

Ces lignes sont le contenu de deux feuillets trouvés au chevet de Philippe T., alors qu’il était procédé au constat de son décès. La police avait été alertée par sa logeuse, qui, ne le voyant plus et ne recevant aucune réponse à ses appels, avait finalement décidé d’entrer dans ses appartements. Le rapport indique que T. est mort de cause naturelle.

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***

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Un livre rare

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Une lumière de cuivre inondait la pièce, tamisée par les paravents en papier de soie, rendant l’humidité plus étouffante encore. Dans cette atmosphère lourde, l’épaisse fumée de mon cigare tourbillonnait mollement, fuligineuse.

« Je recherche le Livre, » dis-je.

Le vieillard assis au sol en face moi resta immobile.

« C’est une quête dangereuse, » finit-il par dire.

–Disons que j’aime le danger.

–Encore faut-il pouvoir le mesurer correctement, avant de s’y exposer. Mais puisque vous recherchez le Livre, c’est que vous n’avez déjà plus l’esprit sain. Le Livre mettra fin à votre dérèglement en mettant fin à vos jours.

–Vous allez donc me dire où je peux le trouver ?

–Celui qui le tient aujourd’hui en sa possession se nomme Iqbal Shirazi, et demeure à Bénarès. »

Puis le vieux Ming Li se tut, reprenant l’apparence d’une momie décrépite, rongé par un mal ineffable. Je me levai et sortis, me replongeant dans la cohue de Hong-Kong.

Une semaine plus tard, je me trouvais à Bénarès en quête d’Iqbal Shirazi, dit le nécromant halluciné, qui s’était constitué une petite clique de sectateurs fanatiques autour de ses enseignements occultes et selon toute vraisemblance criminels. Je passe sur mes démarches pour obtenir un rendez-vous. Il vivait dans le pire quartier de la ville, lieu de misère effroyable, refuge de fous et de criminels, où vaches et mendiants lépreux se côtoyaient au milieu des immondices et parfois même de cadavres sucés par les mouches. Perdue au milieu d’un labyrinthe de ruelles toutes plus nauséabondes les unes que les autres, sa demeure, une caverne plutôt qu’une maison, s’enfonçait sous terre au lieu de s’élever en étages au-dessus de la rue.

Descendant quelques marches d’escalier en terre sèche à demi écroulés, je me retrouvai à l’entrée d’un souterrain pestilentiel. L’encens ne parvenait pas à dissiper une tenace et révoltante odeur de putréfaction. Un paria vint à ma rencontre, car j’étais attendu, et me conduisit par ce dédale dans la pièce où je devais trouver Iqbal. Une étroite ouverture au niveau de la rue filtrait une faible lumière, qui périssait avant de toucher le sol. Entouré de quelques objets indescriptibles dont les amateurs d’occultisme feraient leur miel, Iqbal se tenait assis dans un coin de la pièce. Comme il était sur une natte à même le sol, dont j’ai dit que la lumière ne l’atteignait pas, je n’eus de lui qu’une vague impression, d’autant plus que le paria me demanda de m’assoir à quelque distance sur une autre natte. Iqbal, enturbanné, me fit toutefois l’effet d’être d’une maigreur effroyable. Et ses yeux brillaient dans la pénombre d’un éclat fiévreux qui semblait exclure d’emblée un esprit sain. L’entretien devait se tenir en ourdou, langue que je pratique.

« Avez-vous le Livre en votre possession, Iqbal Shirazi ? demandai-je.

–Oui, se contenta-t-il de répondre.

–Voulez-vous me le vendre ? Je suis prêt à mettre le prix.

–Ainsi, vous êtes venu pour le Livre…

–Oui, je souhaite l’acquérir. Je viens de recevoir un héritage et peux y consacrer beaucoup d’argent. »

Il marmotta dans sa barbe d’un noir de jais des paroles auxquelles je ne compris rien, puis se leva pour porter sa carcasse désarticulée dans le coin opposé de la pièce, où il prit deux bols, dont il me tendit l’un. Il m’invitait à partager un modeste repas. Je tentai dans un premier temps de décliner, mais son insistance avait quelque chose d’agressif qui n’augurait rien de bon pour nos négociations concernant le Livre si je m’obstinais à refuser. Je pris donc le bol, dans lequel se trouvait une bouillie peu ragoûtante, et attendis qu’Iqbal se rassît à sa place. Il se mit à manger, comme de juste avec les doigts.

Une soudaine appréhension m’envahit. Cette pièce obscure, cet homme abominablement contrefait à la réputation sinistre, ce bol au contenu répugnant, m’oppressèrent. Cela ne dura qu’un instant. J’écartai les mouches du bol et plongeai les doigts dans la bouillie. Le goût de celle-ci était tellement immonde que je crus vomir sur le champ. Iqbal éclata d’un rire frénétique, qui me fit, de surprise, échapper le bol des mains ; son contenu se répandit au sol. Le misérable pointa sur moi un long doigt osseux, avec un rictus hideux d’allégresse, en criant :

« A’zag Sogoth : le poison de la répulsion ! »

Je ressentis un vertige profond, qui devint un tournoiement démentiel dans lequel se perdaient tous mes sens, et tombai inconscient.

À mon réveil, j’étais ligoté de la tête aux pieds, un bâillon dans la bouche et les yeux bandés. De plus, j’étais porté sans ménagement sur l’épaule de quelqu’un. Aucun des mouvements que je fis pour me libérer n’eut d’effet. C’est alors que j’entendis le scélérat Iqbal Shirazi, présent, perçus-je par les sens qui me restaient, au milieu de quelques autres personnes, dont celle qui me portait :

« Tu voulais le Livre ! Eh bien, je vais te faire sauter les étapes et te montrerai directement une découverte qu’il m’a permis de faire. »

Au bout de quelques instants, je fus jeté au sol, où l’on me retira le bâillon et le bandeau, ainsi que les liens qui m’entravaient les jambes (mais non ceux des mains). Nous étions dehors, il faisait nuit. Du sol où j’étais couché je ne vis autre chose que, se découpant sur un massif de montagnes éclairées par la lune, plusieurs têtes, dont celle, plus proche de moi, d’Iqbal. Ce dernier dévoila ses chicots pourris dans le même rictus hideux que je lui avais vu plus tôt, et me poussa du pied avec ces mots sarcastiques :

« Bonne lecture, mon ami ! »

Accompagné par les rires hystériques de cette bande malfaisante, je dévalai, roulant sur moi-même, une pente abrupte et parsemée de cailloux et d’arbustes. Au bas de cette côte s’ouvrait un gouffre dans lequel je chutai en hurlant. Cette chute me plongea dans les eaux d’un lac. Remontant à la surface, je nageai, des seules jambes, jusqu’au bord, où je pris un peu de temps pour trancher les liens qui m’entravaient encore les mains avec des cailloux. Aux rayons de lune qui éclairaient vaguement le fond du gouffre, j’inspectai les lieux autour de moi. Escalader la paroi pour remonter semblait exclu. Je découvris également un boyau creusé dans la roche : allait-il en sortir quelqu’un ou quelque chose ?

Je passai le reste de la nuit immobile et silencieux, des cailloux à la main pour me défendre en cas d’attaque –car je m’attendais à je ne sais quelles autres suites de cette perfidie de l’Indien– mais il ne se produisit rien de plus. Le jour allait me permettre de mieux apprécier la situation.

Au matin, mes recherches confirmèrent qu’il serait impossible d’escalader la paroi. Je lançai des appels dans l’espoir d’être entendu. Cela dura toute la journée, personne ne se présenta. Je continuai mes appels pendant une partie de la nuit ainsi qu’au matin du jour suivant, avec le même insuccès, et je commençai dès lors à me dire que j’allais mourir d’inanition au fond de ce trou. Du reste, si l’infâme Iqbal avait pensé que j’aurais une chance de m’en sortir à l’aide de gens qui passeraient par là, aurait-il choisi ce moyen de se débarrasser de moi ? Ou voulait-il seulement me donner une leçon ? Je ne comprenais nullement ses paroles, qui me revenaient à l’esprit, selon lesquelles, en me jetant là, il me montrait une découverte du Livre.

Mes appels demeurant toujours sans réponse, le boyau ouvert dans la roche m’apparut comme étant la seule issue possible. Par friction, je parvins à mettre le feu à du menu bois : ce foyer de fumée, pour peu que celle-ci parvînt à monter assez haut (ce qui semblait tout de même assez douteux au vu des maigres ressources présentes en combustible), pouvait, en se substituant à mes appels à l’aide, attirer l’attention sur ma situation. En attendant, j’allais explorer le tunnel pour voir s’il conduisait vers une sortie.

Muni d’une torche improvisée, et portant à la ceinture tout le reste de bois trouvé au fond du gouffre pour la renouveler dans les ténèbres du boyau, je pénétrai dans ce dernier. C’était un tunnel étroit, où je devais à certains moments me baisser et à d’autres me mettre de profil pour continuer d’avancer. À quelques centaines de mètres à l’intérieur, la flamme de ma torche embrasa, en entrant en contact avec elle, une fine pellicule poisseuse qui s’étendait à partir de là dans le tunnel. Je fus incapable de conjecturer ce que pouvait être cette substance, dont mes vêtements furent bientôt entièrement recouverts. Elle se désagrégeait par ailleurs très localement au contact de la torche, sans que le feu ne prenne ni ne s’étende à l’ensemble de la pellicule.

Le tunnel continuait de s’enfoncer dans la roche sur des centaines de mètres, en l’absence de tout embranchement, et sans monter ni descendre. À un moment, je vis au sol un os, que je n’eus aucune difficulté à identifier comme un fémur humain. Les restes du squelette, ainsi que le crâne, se trouvaient éparpillés sur quelque longueur le long du tunnel. Surmontant mon malaise à cette découverte macabre, je m’emparai du fémur et de quelques autres os un peu longs pour compléter mon stock de combustible, à la manière des hommes du Paléolithique quand, entre autres, ils manquaient de matière ligneuse (l’os possède une faible conductivité thermique et est donc relativement peu inflammable, mais à partir de la torche en bois que j’avais je savais pouvoir enflammer les os).

En poursuivant, je découvris d’autres squelettes le long du tunnel. Certains étaient encore couverts de quelques fragments de chair, qui présentaient une étrange caractéristique : ces fragments semblaient en effet enduits d’une indéfinissable sécrétion coagulée, comme si les corps avaient été plongés dans je ne sais quelle substance. C’est alors qu’une pensée me traversa l’esprit, une pensée terrifiante qui me glaça le sang : je venais d’imaginer que cette pellicule qui m’entourait de toutes parts eût pu être une toile d’araignée. Mais quelle sorte d’araignée cela pouvait-il bien être là ? L’idée était manifestement grotesque. Et s’il s’agissait de l’œuvre d’une colonie d’araignées (de quelque espèce que celles-ci pussent être), elle semblait à présent abandonnée.

J’étais immobile, me demandant s’il convenait de poursuivre plus avant ou bien de ramasser d’autres ossements pour alimenter le feu à l’extérieur (car je n’avais pas entièrement renoncé à l’idée que quelqu’un finirait par me trouver au fond du gouffre et pourrait m’aider à en sortir d’une manière ou d’une autre). Or, tandis que j’étais ainsi immobile, la pellicule mystérieuse bougea : elle fut agitée d’un léger balancement, alors que la flamme de ma torche, droite, ne trahissait aucun courant d’air. Cette impression de mouvement de la pellicule ne dura pas, cependant. Ce tunnel interminable, comme l’ensemble de ma situation, éprouvaient mes nerfs, pensai-je.

Je décidai de poursuivre l’exploration du souterrain. M’immobilisant de nouveau après quelques pas, pour dissiper entièrement la désagréable impression qu’avait produite sur moi le mouvement de la pellicule, je constatai une fois de plus qu’elle bougeait seule. Et cette fois-ci le mouvement dura davantage qu’un instant. Une autre présence se trouvait-elle en ces lieux ? Qu’était-ce donc ? Mais cette fois l’idée me vint que ce mouvement pouvait, en dépit de l’immobilité de ma torche, être produit par un courant d’air dans une autre partie du souterrain frappant la pellicule dans cette autre partie et se propageant par toute la pellicule jusqu’à l’endroit où je me trouvais. Cette idée, avec la possibilité qu’elle représentait d’une sortie vers l’extérieur et la liberté, prit le dessus et je continuai d’avancer (non sans toutefois me munir d’un des os que j’avais ramassés et d’en casser le bout en pointe avec le pied, prêt à m’en servir comme d’une arme).

J’entrai peu après dans une grotte plus large et plus haute, elle-même en grande partie occupée par la pellicule géante. Là, le mouvement de cette dernière était plus nettement perceptible, comme si j’approchais du courant d’air –ou de la présence– qui le produisait. Ce mouvement était alors une sorte de pulsation régulière. Mon espoir, si toutefois ce n’était pas de l’angoisse, crût fortement, je commençai en même temps à respirer avec difficulté, sans qu’il me fût possible de distinguer si c’était là l’effet de l’air raréfié ou du chaos indescriptible d’émotions qui me saisissait. Faisant encore quelques pas, je vis au fond d’une cavité creusée dans la paroi de la grotte, à ma gauche, la flamme de ma torche se refléter en plusieurs foyers sur de petites surfaces noires et polies. Lorsque je pris conscience que ces surfaces noires étaient des yeux qui me scrutaient, je crus défaillir et laissai tomber ma torche et mon arme au sol.

Il y avait là en effet une énorme araignée, monstrueuse par la taille, qui m’arrivait jusqu’à la poitrine. L’horreur d’une telle apparition était doublée par une impression de puissance et de malignité telle, émanant de sa forme chitineuse et par endroits velue, que je crois pouvoir dire que mon cœur s’arrêta véritablement de battre, ne fût-ce que quelques instants, quand les différentes données des sens furent rassemblées par mon cerveau pour composer l’image complète de cette innommable abomination.

Le monstre ouvrait et fermait les crochets de sa gueule en me regardant. Je n’osai faire le moindre geste, ayant la certitude que la fuite déclencherait l’assaut du monstre, qui semblait éprouver –du moins c’est ce que je ressentis– une forme de jubilation à prolonger ce moment de contemplation de sa proie, tandis que la torche, au sol, jetait ses dernières flammes au milieu d’un nuage de fumée. J’allais être plongé dans les ténèbres, à la merci du monstre !

C’est alors que je me souvins très distinctement d’une caractéristique du tunnel que je n’avais fait jusque-là qu’enregistrer mentalement, sans m’y arrêter, à savoir que, non loin de l’entrée de cette grotte, s’ouvrait dans la paroi latérale une sorte de faille dans laquelle je pourrais me glisser de biais, en espérant de cette manière avancer suffisamment, serré entre les deux plans, pour échapper au monstre, lequel ne pourrait sans doute pas se jeter dans une fissure aussi étroite. C’était là, pensais-je, mon seul refuge possible, en attendant je ne sais quel miracle. Car il me paraissait évident que je ne l’emporterais pas à la course contre un pareil monstre jusqu’à la sortie (et le lac).

Tandis que je préméditais d’aller me jeter dans la fissure, l’araignée bondit sur moi. Le bras que j’opposai à cet assaut subit fut arraché jusqu’au coude. Dès lors, l’instinct, confronté à cette atroce douleur, prit le pas sur toute réflexion et, aux ultimes flamboiements de la torche, je courus comme un dératé jusqu’à la fissure. Il semblerait que le membre qu’elle m’arracha ait distrait l’araignée un instant et qu’elle ne se mit pas à ma poursuite aussitôt, car le fait est que je parvins à me glisser dans la faille avant qu’elle ne m’y rejoignît. Et elle ne put y engager que ses crochets dégoulinants. Je continuai à me faufiler aussi profondément que possible dans cette anfractuosité, loin de l’entrée où j’entendais le monstre souffler et siffler horriblement. Cette fissure s’étendait sur des dizaines et des dizaines de mètres, dans lesquelles je m’insinuais sans relâche, dans l’espoir fou d’une sortie. J’avais échappé au monstre mais j’étais aux portes de la mort à cause de ma blessure. Dès le moment où, pour mon salut, l’anfractuosité s’élargit un peu, je pressai la plaie de l’amputation avec ma chemise afin de stopper l’hémorragie.

Le chemin commença à monter en pente, et au bout de je ne saurais dire quelle distance je sortis à l’air libre, dans le jour finissant. Au milieu des étendues désertes où je me trouvai, je n’aperçus aucune trace de vie humaine et pris par conséquent une direction au hasard, espérant trouver de l’assistance pour ma blessure. Je crois bien que je passai une nuit entière à marcher et que ce n’est que le lendemain que je fus recueilli, plus mort que vif et délirant de fièvre et d’empoisonnement, par des missionnaires chrétiens qui tenaient un dispensaire dans la région, et furent, de longue date, les seuls à s’aventurer dans ces parages inhospitaliers.

C’est ainsi, par miracle, que je survécus au piège atroce qui me fut tendu par l’infâme Iqbal Shirazi dans ma quête du Livre. Le nécromant halluciné a entre-temps payé ses crimes innombrables, assassiné par l’un de ses propres séides convoitant pour lui-même le titre de gourou. Bien que j’aie perdu mon bras droit dans cette aventure et que les crochets de l’araignée monstrueuse m’aient en outre empoisonné le sang, je n’ai pas renoncé à mettre la main sur le Livre.

Trois récits fantastiques

  1. La gemme
  2. La clepsydre du docteur Voon
  3. Naufrage

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La gemme

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J’entrai dans le salon et serrai la main de Richard D.

« Je vous remercie, cher ami, me dit-il, d’avoir répondu à mon appel.

–Vous aviez l’air pressé de me voir, remarquai-je.

–En effet ! Je ne peux plus garder la chose pour moi, ce que j’ai à vous dire est de la plus haute importance. Savez-vous ce qu’est ceci ? »

Il sortit de la poche de sa veste d’intérieur un carnet noir :

« Un carnet de notes, fis-je, non sans une pointe d’humeur, car son appel m’avait conduit à changer mes plans.

–Certes, mais ce carnet de notes appartient à feu Claude-Henri G.

–Vous avez donc le carnet d’un ami à vous décédé. Il me semble bien que vous m’avez déjà parlé de ce G., mais je n’ai pas eu le plaisir de lui être présenté. Ainsi donc, il est mort ?

–Je vous ai fait venir pour vous lire les trois derniers jours inscrits sur son carnet. Regardez. Avant ces trois jours, l’écriture est droite, propre, ordonnée, puis elle devient subitement presque illisible. »

Je comparai les deux écritures.

« Vous affirmez que c’est la même personne qui a écrit ces pages ?

–Je suis catégorique. J’ai lu l’intégralité du carnet, la fin est parfaitement rattachable au reste. En outre, dans les notes relatives à ces trois derniers jours, l’auteur répète à plusieurs reprises qu’il est bien Claude-Henri G., comme s’il comprenait qu’il y aurait doute quant à l’identité de la personne au vu de son écriture inhabituelle.

–Cela signifie que lorsqu’il écrivit ces lignes il était lucide, alors que l’écriture ferait plutôt penser à celle d’un fou.

–Il était pleinement lucide en effet.

–Bien, vous avez éveillé ma curiosité.

–Je souhaite justement porter à votre connaissance les événements étranges survenus à Claude-Henri lors de ses derniers jours et qui sont la raison pour laquelle il n’était pas –ainsi qu’on peut aisément s’en rendre compte en voyant son écriture– dans son assiette normale.

Je vais donc vous lire les notes qu’il écrivit pendant ces trois derniers jours. Mais –et j’espère que vous m’excuserez– je ne vous lirai pas exactement la version originale de Claude-Henri G., car, autre signe corrélatif de son trouble extrême, il commet de nombreuses erreurs grammaticales, tantôt oublie des mots et tantôt se répète abondamment, et je me suis donc permis d’établir une version plus lisible et compréhensible de son texte, tout en respectant autant que possible l’état d’esprit dans lequel il se trouvait. »

Richard D. m’invita à m’assoir dans un fauteuil et, après avoir sorti quelques feuillets d’un secrétaire, s’être assis dans le fauteuil en face de moi en plaçant ses lunettes sur son nez, commença la lecture :

« 15 février. – Notre vie est à la merci du moindre accident. L’angoisse qui nous prend parfois au milieu de nos occupations, de notre vie réglée, de nos joies mêmes, n’est autre que le pressentiment de cette vérité trop horrible pour être regardée en face : que le génie, le plus grand soit-il, glisse sur une couche de verglas et se rompe la tête, c’en est fini de lui. Pouvait-il s’y attendre ? Pouvait-il le prévoir ? Tous ses plans réduits à néant par un malencontreux concours de circonstances, l’œuvre immortelle qui devait être la sienne et prenait forme dans son cerveau, abolie par un obstacle infime placé sous ses pas dans la plus quotidienne des rues, celle en bas de chez lui…

Comment aurais-je pu croire que tout prendrait fin pour moi de la plus misérables des façons ?  C’était pourtant une belle journée, claire au milieu de l’hiver, mais à présent, pour moi, ces impressions ne sont plus rien. Le matin de bonne heure, j’étais sorti prendre l’air sur les quais de Seine. Je croyais que j’avais la vie devant moi, mais c’est la mort qui m’attendait ce jour-là.

Un misérable, l’air dément, les yeux injectés, un de ces malheureux clochards qu’on ne regarde même plus, se rua sur moi au niveau de la passerelle D…, en criaillant d’une atroce voix éraillée des paroles incompréhensibles. Cette épouvantable apparition alla jusqu’à se presser contre ma poitrine, et je perçus, en me débattant, toute la force de son intoxication malsaine, car je ne pus me dégager de son étreinte. Mon impuissance devant cette situation inouïe me conduisit au bord de l’évanouissement. C’est alors que le misérable lâcha prise et reprit son chemin, avec sa démarche de brute animale, tout en continuant de soliloquer comme un pensionnaire d’asile, tandis que je tâchais de reprendre mon souffle et mes esprits, appuyé contre la rambarde de la passerelle. Un passant s’approcha et, d’un air timoré, me demanda si ce fou ne m’avait pas blessé. Je le remerciai de sa sollicitude – tardive – et, mettant fin à ma promenade, je rentrai sans tarder chez moi.

En marchant, je sentis dans la poche de mon manteau un objet insolite. Je le sortis de ma poche et vis que c’était une pierre brillante, comme une gemme, d’une taille d’ailleurs assez considérable bien que je pusse fermer le poing sur elle. Sa couleur rouge était si vive et éclatante que j’en eus comme mal aux yeux au bout de quelques instants. J’étais stupéfait de trouver cet objet dans ma poche et à la fois fasciné par son apparence. La pensée, qui me vint naturellement à l’esprit, que l’aliéné m’avait laissé cette pierre, me paraissait incompréhensible.

Mais je ne me posai guère plus de questions et me précipitai chez le joaillier L., de mes connaissances, à quelques pas de là. Son commis, qui me reconnut, m’introduisit dans son bureau. Le voyant surpris, et même quelque peu inquiet, de la surexcitation dans laquelle il me trouvait à la suite des événements que j’ai décrits, je lui montrai sans attendre la pierre :

« Pensez-vous, cher ami, que ceci ait la moindre valeur ? »

Il la prit dans ma main et, saisissant une loupe de bijoutier sur son bureau, l’examina quelques instants en silence. Puis, d’un air que je trouvai sombre, il posa pierre et lunette sur le bureau, s’empara d’un ouvrage dans les rayons de la bibliothèque, une sorte de vieux grimoire qui, comme objet, me paraissait ressembler davantage à un traité de sorcellerie qu’à un manuel de minéralogie, et le feuilleta. Quand il trouva la page qu’il cherchait, il se plongea dans une lecture solitaire, ses traits, lors de celle-ci, devenant décidément de plus en plus sombres. Je ne savais que penser de cette attitude qui différait considérablement de ses pratiques professionnelles habituelles. Mais je ne quittais pas non plus des yeux la pierre, dont l’aspect restait, à vrai dire, au centre de ma pensée. Quand il eut fini sa lecture, il leva sur moi des yeux empreints de tristesse :

« Cher ami, me dit-il, reprenez votre pierre et retournez chez vous. »

Tombant des nues, je lui demandai de s’expliquer.

« Il vaut mieux ne pas chercher à savoir, » fut la seule chose que je tirai d’abord de lui.

Je suis, moi, Claude-Henri G., on le sait, une personne émotive. Je pensais lui apporter un spécimen particulièrement intéressant de gemme, et voilà qu’il comptait me congédier sans un mot. Devant cette attitude que je trouvai choquante, je lui arrachai son grimoire des mains, et j’allais le laisser tomber sur le bureau pour produire un bruit violent quand j’en en aperçus le titre : Les pierres ensorcelées. Ces mots m’effrayèrent. Je reposai le livre doucement.

« Croyez-moi, fit L., oubliez que vous possédez cette pierre, ou mieux, allez la jeter dans la Seine.

–Mais enfin, cher ami, expliquez-moi ! »

Il poussa un profond soupir puis reprit la parole, résigné :

« Puisque vous ne voulez pas entendre mon conseil… Il est dit dans ce livre que votre bijou est une pierre maudite. Une certaine pierre bien connue des minéralogistes et dont la trace était perdue. Elle est cataloguée dans le De Infernorum Lapidibus, ouvrage monastique ancien traitant des pierres aux vertus maléfiques. Celle que vous avez actuellement en votre possession – son identité ne fait aucun doute car ses caractéristiques sont tout à fait uniques, croyez-en ma parole de joaillier – est connue sous le nom de mortis lacrimæ lapis

–Vous déraisonnez ! Vous ne croyez tout de même pas…

–Attendez ! Il est dit que celui qui a porté cette pierre dans son vêtement est maudit. Est-ce votre cas ?

Je restai sans voix.

« Mais, poursuivit-il, et je perçus, au ton faussement enjoué qu’il prit alors, qu’il cherchait à donner le change, ces vieilles légendes… »

Je ne voulus pas en entendre plus de sa bouche, je repris la pierre, saisis le livre et m’enfuis avec, bien décidé à tout savoir de cette satanée gemme ; je rendrais son grimoire à L. une fois que je me serais fait ma propre opinion.

De retour chez moi, je retrouvai le passage concernant la pierre. Et j’appris que, l’ayant portée dans mon manteau, il me restait deux jours à vivre.

16 février. – Je m’appelle Claude-Henri G., j’ai trente et un ans et je vais mourir. C’est sur mon lit de mort que j’écris ces lignes.

J’ai lu dans le grimoire tout ce qui concerne la mortis lacrimæ lapis. Pour mettre en garde l’humanité contre cet objet maudit, je résume ici cette lecture. Les légendes celtiques racontent que le guerrier Awenbryn, avide de richesses, succomba lors de l’assaut d’une forteresse remplie d’or. Agonisant au milieu des corps que la Mort fauchait de toutes parts, il se lamentait de n’avoir pu remporté de butin. Quand la Mort s’approcha de lui, car c’était son tour, il trouva la force de se redresser et de lui arracher un œil, fasciné par son éclat surnaturel. La Mort le faucha comme une gerbe, mais l’œil qu’Awenbryn avait saisi alla rouler et se perdit dans une faille que recouvraient des buissons d’épines. Et la Mort ne retrouva jamais son œil… ce sont les hommes qui le firent avant elle.

Les premiers rapports concernant la pierre datent de 1409. Depuis cette date, elle est passée dans une cinquantaine de mains connues. Elle a été perdue en 1417, 1509, 1538, 1603. De cette dernière date, on n’en eut plus la moindre trace jusqu’en 1804, où elle fut jetée à la mer mais amenée sur les terres d’Écosse par un dauphin qui s’y échoua. Elle fut de nouveau perdue en 1829 et nul ne sait où elle est passée depuis lors. Ces faits et la malédiction attachée à cette pierre ont été rapportés par une chaîne de témoins entièrement dignes de foi. C’est moi qui la possède aujourd’hui, après l’avoir portée dans la poche de mon manteau, où elle fut placée criminellement par un individu qui se savait sans aucun doute condamné ; ce que j’avais pris chez ce dernier pour la dégradation de l’ébriété habituelle n’était autre que le résultat de la malédiction, la certitude déshumanisante d’une mort prochaine inéluctable.

Les minéralogistes qui connaissent cette histoire et se la transmettent, sous le sceau du secret, de génération en génération, ne savent comment traiter la question car leurs tentatives, par le passé, de révéler ces faits leur ont valu les soupçons en hérésie des autorités religieuses et politiques. J’ose espérer que mon témoignage, en ces temps plus éclairés, permettra de prendre les mesures rationnelles qui s’imposent.

17 février. – J’ai pour nom Claude-Henri G. À l’heure où j’écris, je sais que ne passerai pas la nuit.

Je suis Claude-Henri G., célibataire et sans enfants, de parents décédés. Je viens d’écrire mon testament ; il se trouve dans le secrétaire de mon bureau.

Je suis Claude-Henri G. Je laisserai la pierre sur la table de chevet avec ce carnet, pour que le monde sache, et que la malédiction prenne fin. Il ne faut plus que cette pierre nuise.

Je vais attendre dans le noir. »

Richard D. posa les feuillets, retira ses lunettes et alluma sa pipe sans dire un mot. Il tira d’épaisses bouffées de fumée en regardant le plafond, toujours silencieux. Nous restâmes quelques minutes sans rien dire. Finalement, il prit la parole :

« Claude-Henri G. est mort le 18 février vers six heures trente du matin –soit quelque deux jours après avoir porté la pierre dans la poche de son manteau–, d’arrêt cardiaque.

–Vous pensez qu’il y aurait du vrai dans cette légende ? demandai-je.

–Le fait est, cher ami, que cette pierre n’était pas plus maudite que ma pipe. Et je suis bien placé pour le savoir.

–Que voulez-vous dire ?

–Tout cela n’était qu’une machination. »

Il se leva et sortit du même tiroir dont il avait retiré les feuillets qu’il venait de lire, une pierre rouge que je supposai être la mortis lacrimæ lapis.

« Cette pierre, poursuivit-il, n’est qu’un fragment de pacotille. C’est Albert L., le bijoutier, qui l’a taillée. Nous l’avons ensuite, lui et moi, laissée à un homme de confiance avec la consigne d’aborder Claude-Henri G. et de la glisser dans sa poche. L. a de son côté joué son rôle à la perfection, dans son bureau où il l’attendait. Je me suis rendu chez mon ami le matin du 18 février, prétextant une visite, et son majordome et moi avons constaté le décès ; j’en profitai pour subtiliser la pierre et le carnet. Le livre Les pierres ensorcelées est un vieux grimoire de charlatan reprenant les contes des époques d’ignorance et dont j’héritai avec la bibliothèque familiale. Je n’ai eu que l’embarras du choix pour y trouver une histoire bien absurde. C’est d’ailleurs en feuilletant ce bouquin que l’idée m’est venue de notre machination. L. et moi avions un compte à régler avec Claude-Henri et quand je vous dirai de quoi il s’agit vous n’aurez pas l’idée de me dénoncer, j’en suis certain.

–Je ne comprends pas… Cet homme est mort d’une crise cardiaque ?

–Il était persuadé qu’il allait mourir, et cela suffit à tuer quelqu’un.

–C’est incroyable !

–N’est-ce pas ?

–Mais vous êtes un assassin !

–Je vais tout vous expliquer, je viens de vous le dire, et vous m’excuserez, j’en suis sûr. Mais, surtout, pourquoi voudriez-vous dénoncer le crime parfait ? »

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La clepsydre du docteur Voon

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Le manuscrit ici reproduit l’est avec l’autorisation des héritiers de mon vieil ami Gildas P. Certains faits qu’il rapporte sont des plus étranges mais je me garderai de formuler la moindre hypothèse les concernant, en l’absence de corroborations. Je rends public ce manuscrit afin que, si des personnes ont eu à connaître de faits comparables, elles veuillent bien entrer en contact avec moi.

« Le 5 mars au matin, je déambulai sur les quais de Seine à la recherche de raretés chez les bouquinistes ou dans les boutiques. M’étant aventuré un peu au-delà de ce qui m’est coutumier en ces occasions, car je ne trouvais rien d’intéressant, j’arrêtai ma promenade devant une échoppe d’aspect squalide, dont la vitrine présentait un capharnaüm babélique. Ma curiosité étant éveillée, j’entrai dans cette brocante. L’intérieur en était sombre et reproduisait à une échelle à peine plus grande, mais aussi un peu plus sale, la confusion hétéroclite de la vitrine. Au fond de la pièce se tenait derrière son comptoir un vieillard asiatique qui ne parut pas remarquer ma présence, bien que la porte de l’échoppe eût bruyamment grincé quand je l’eus ouverte puis refermée derrière moi. Ce vieillard, que je supposai être un Annamite de nos colonies, semblait perdu dans des rêves d’opium, tandis qu’il fumait sans vergogne une longue pipe en métal (l’odeur n’en était cependant que d’un mauvais tabac).

Sans plus lui porter attention (pour lui rendre sa politesse), je me mis à parcourir des yeux et, autant que cela m’était possible vu l’exiguïté des lieux, en allant et venant, les rayons de l’échoppe en quête de l’antiquité qui me paierait de ma peine. Au bout de quelque dix minutes de recherches, je découvris une très étrange clepsydre dont les tubes enchâssés par endroits dans des feuilles métalliques sculptaient un labyrinthe aérien de verre. L’étiquette, pendante à un fil attaché à l’objet, portait la mention « clepsidre (sic) du Dr Voon ». La consonance annamite du nom de ce « docteur » me fit conclure, en première approximation, à un travail de mandarin aux prétentions savantes, vaguement occidentalisé et possédant quelques notions de sciences positives inculquées par notre éducation coloniale.

J’apportai l’objet devant l’antiquaire impavide. À la vue de la clepsydre, les innombrables rides de son visage se déplièrent en un sourire hideux, dévoilant des dents noires. Je payai le prix et ressortis avec mon bien.

De retour chez moi, je posai la clepsydre sur la cheminée, demandai à la femme de chambre de la dépoussiérer et, quand cela fut fait, j’y versai de l’eau. La clepsydre se mit en marche. Je la contemplai un instant avec satisfaction puis vaquai à mes occupations du jour.

Le lendemain matin, je découvris que la clepsydre était vide. Je conclus à un système ingénieux d’évaporation comparable à celui des gargoulettes méditerranéennes et la remplis de nouveau.

Le matin suivant, je ressentis une faiblesse inhabituelle qui me contraignit de rester au lit. Honorine, la femme de chambre, me trouva pâle. Je lui dis que cela passerait et lui demandai d’aller remplir la clepsydre en lui donnant les instructions appropriées à cet effet. Au bout de quelques instants, elle revint dans la chambre :

« Monsieur, la… la…

–La clepsydre ?

–Oui, votre horloge, là, eh bien, m’est avis qu’elle n’a pas besoin d’être remplie vu qu’elle a toujours un fond de liquide rouge dedans.

–Un liquide rouge, dites-vous ? C’est sans doute l’eau qui a détaché de la rouille dans certaines parties métalliques de la structure, et s’en sera imprégnée. C’est un vieil objet, voyez-vous. Il comporte par ailleurs un mécanisme d’évaporation qui doit jouer un rôle dans la computation du temps en conjonction avec la circulation du liquide dans les tubes. C’est, semble-t-il, un objet très ingénieux, qu’il me plaira beaucoup d’étudier, et je me félicite plus que je ne saurais dire de cet achat. Ajoutez-y un peu d’eau, cela permettra de charrier la rouille qui reste. Vous le ferez d’ailleurs chaque matin pendant les prochains jours. »

Puis je me plongeai dans la lecture de Stobée.

Le jour suivant, loin d’aller mieux, je me sentis vraiment exténué, et Honorine, en entrant, poussa un cri de surprise. Sur mes ordres, elle fit venir le docteur Forni. Celui-ci m’ausculta.

« Il me semble que vous êtes anémié, finit-il par me dire. L’air de la ville ne vous réussit pas trop en ce moment. Votre pouls est un peu lent à mon goût mais je ne peux pas vraiment me prononcer sans un examen plus approfondi. Quant à l’immédiat, demandez à votre femme de chambre de vous préparer un bon grog. »

J’appelai Honorine et lui demandai le grog, ainsi qu’un apéritif pour l’homme de science. Pendant ce temps, ce dernier alla dans le salon pour rédiger une ordonnance et une demande d’examen. De façon que je pusse l’entendre par la porte ouverte entre la chambre et le salon, il s’exclama :

« L’intéressant objet que vous avez là ! C’est une clepsydre, n’est-ce pas ?

–Oui, fis-je, en forçant un peu la voix pour qu’il m’entende, ce qui ne fut pas sans me coûter un effort considérable, je l’ai trouvée dans une petite boutique le long de la Seine, une brocante tenue par un Annamite.

–Ah oui, je crois en avoir entendu parler. Le propriétaire serait en effet un Chinois du Tonkin, ou de par là-bas. On ne m’avait cependant pas dit qu’on trouvait dans son gourbi des objets de valeur. »

Le lendemain, je me sentis plus invalide que jamais. Honorine venait de remplir la clepsydre, quand je l’appelai :

« Honorine, faites mes bagages, je pars à la campagne. L’air de la ville ne me réussit pas en ce moment. »

Le manuscrit de mon ami s’arrête là. La suite m’a été racontée par des témoins. On traîna le pauvre jusqu’à la gare où il devait prendre un train pour F…, où l’attendrait de la famille. Honorine, qui gardait pendant ce temps son logis parisien, remplissait la clepsydre qui se vidait inlassablement. Elle se vidait d’une eau rouge ! Une semaine plus tard, toutefois, l’eau resta pure, identique à celle qu’elle y versait. La rouille semblait par conséquent entièrement évacuée. En même temps, l’eau ne s’évaporait plus. Quelques minutes plus tard, Honorine apprenait la mort de son employeur, survenue ce matin-là. On l’avait retrouvé exsangue. Le soir même, l’appartement parisien de Gildas P. était cambriolé, les voleurs emportant notamment la clepsydre du docteur Voon.

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Naufrage

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Les faits que je vais relater remontent à trente ans de cela. Si je me décide si tardivement à témoigner de ce qui m’est arrivé, c’est parce que j’ai longtemps été retenu par la certitude que personne ne me croirait et que l’on verrait au contraire dans mon récit pourtant véridique les affabulations d’un cerveau détraqué. Je prends sur moi de m’exposer dans mon vieil âge à ces commentaires insultants car il faut que le monde sache avant que je meure.

Tout commença au club à Hong-Kong. C’était un club d’Occidentaux, où l’on trouvait surtout des Anglais, mais aussi des Français, des Américains, des Allemands…, et la principale caractéristique pour laquelle ses membres semblaient l’apprécier particulièrement c’est que les autochtones n’y étaient pas autorisés.

Ce jour-là, une fin d’après-midi moite et lourde écrasait la cité fourmillante. Assis dans un rocking-chair, et rendu passablement torpide par l’humidité dont me soulageaient un peu les épaisses exhalaisons de mon cigare, je fixais apathiquement un aquarium bleuâtre dans lequel me semblait se dissoudre un gros poisson flasque aux yeux globuleux. Comme toujours, Harvey O. m’importuna de ses sottes réflexions :

« Je vous parie, me dit-il, que je suis allé dans bien plus de pays que vous. »

Et comme il répéta cette remarque après quelques instants de silence, je l’interrompis :

« Jamais vous ne cesserez donc de m’importuner dans mes méditations, Harvey.

–Quel rabat-joie vous faites ! Et que peut bien méditer un Français fumeur de cigares dans un rocking-chair, je vous prie ? »

Cet individu prétendument cultivé avait l’étonnante faculté de m’irriter immanquablement, chaque fois qu’il engageait la conversation. Aussi, espérant lui fermer son indésirable clapet, je désignai le poisson de l’aquarium et lui dis – maudit soit-il :

« Si vous me dites le nom de cette étrange créature, je prends le premier bateau au départ pour l’Australie. »

Quelle ne fut ma surprise lorsqu’il me récita, comme s’il venait d’apprendre sa leçon, que le poisson était un Oceanopisces rex, une espèce vivant dans l’océan Indien, ainsi que de multiples détails sur sa biologie, son anatomie et son mode de reproduction original. Je demandai au boy de m’apporter l’encyclopédie du club, où je trouvai confirmé tout ce que l’Anglais venait de me dire.

Le lendemain, je voguais sur la mer à bord d’un navire commercial à destination de l’Australie. Au cours de cette croisière, une terrible tempête s’abattit sur nous, et, parmi les vents hurlants, les flots déchaînés démantelèrent notre embarcation comme une construction d’enfant. Le choc cyclopéen me priva de conscience et je crus à cet instant que c’était pour mourir.

Mon esprit cartésien écarta cette hypothèse quand je ressentis, avec des martèlements lancinants derrière le front, un âcre goût salé dans la bouche, et me vis étendu sur du sable humide. En me redressant, tout endolori, je m’aperçus que j’étais échoué sur une plage, sous un ciel sans nuage. Une épaisse forêt bordait la plage.

Me mettant debout, je décidai dans un premier temps de marcher, avec mes faibles forces, le long de la plage, espérant trouver sur cette côte des signes de civilisation. Je trouvai bientôt étendu sur le sable Jean-René H., dont je ne souhaite pas dévoiler le nom mais qui sera reconnu par ses proches s’ils me lisent et recoupent les différents éléments qui précèdent. Il était sur le même bateau. Ému à l’idée d’avoir un compagnon d’infortune, je lui secouai l’épaule pour le réveiller, puis, ceci ne donnant rien, je lui fis du bouche à bouche, mais dans mon espoir et mon émotion j’avais oublié de commencer par le commencement : voir s’il était toujours en vie. Mais son cœur ne battait plus.

Abattu, je poursuivis mon chemin. La nuit tomba pendant que je marchais encore, et comme c’était une nuit claire de pleine lune je continuai de marcher. Le jour se leva, je continuai, et ceci jusqu’à la nuit, où cette fois je dormis contre des troncs de bois pourris échoués sur le sable. Le lendemain, la faim me tenaillait mais je n’osais m’aventurer dans la forêt ; je me contentai de noix de coco tombées des arbres en bordure de plage, que je brisais les unes sur les autres pour en boire le lait et en manger la chair. Je me remis en marche ; la forêt ne cessait jamais, du côté gauche de la marche. Plus tard ce jour-là, je retrouvai le corps de Jean-René qu’à ma grande honte j’avais laissé sans sépulture (j’espérais trouver rapidement de l’aide et faire venir des gens pour rendre les derniers hommages à sa dépouille). J’étais donc sur un île entièrement occupée par la jungle, dont je venais de faire le tour.

Après avoir enterré Jean-René, ou plutôt, avec les moyens dont je disposais, après l’avoir recouvert d’un mélange de sable et de terre à peu près au niveau du sol, je me résolus à pénétrer dans la jungle. Il me fallait trouver du bois pour faire un feu et réaliser des pièges et autres instruments de chasse pour les petits animaux que je m’attendais à trouver sur cette île de taille modeste, en espérant que n’y vivaient point des bêtes plus dangereuses ou des primitifs hostiles, voire cannibales.

La forêt était dense et suffocante. De nombreuses flaques à l’aspect perfide de sables mouvants en trouaient la surface et la luxuriance des arbres difformes ne laissait filtrer qu’une faible lumière. Une découverte impromptue m’épouvanta. Au milieu de cendres noires et froides gisaient des ossements calcinés. Le lieu était donc habité. Par qui ? Des cannibales sanguinaires ?

C’est alors que je vis des hommes sortir des fourrés. Ils étaient trapus et mal proportionnés, couverts d’une boue violâtre et coagulée, armés de pieux. Je n’ai aucun souvenir de leurs traits faciaux, couverts par la même croûte de boue que le reste de leur corps simien, mais je n’oublierai jamais la férocité inhumaine de leur regard. Ils m’encerclèrent. L’un d’eux proféra des paroles si étrangères à toute langue connue de moi que je crus entendre un animal tenter d’imiter un être humain. Deux d’entre eux me saisirent, enfonçant de véritables griffes dans les muscles de mes bras, et je fus conduit à une hutte informe élevée avec de la boue et parsemée d’ossements, dont le sol avait été creusé dans la terre.

Dans l’étroite clairière où la hutte était bâtie, se dressait une grossière idole représentant ce qui me parut être un poisson qui aurait deux jambes et se tiendrait debout. Un homme se traîna hors de la hutte, encore plus immonde que les autres car son corps et son visage étaient rongés par une lèpre pernicieuse. Certains ornements d’os et d’écailles le parant de manière monstrueuse semblaient cependant indiquer un statut élevé, comme celui de chef ou de sorcier. Pendant que j’étais maintenu au sol à genoux, il pratiqua sur ma personne une sorte d’incantation démente avec force raclements de gorge hideux et me cracha dessus à plusieurs reprises le contenu liquide pestilentiel d’une calebasse.

Puis ils me reconduisirent sur la plage où je fus attaché à un arbre en bordure de la forêt, face à la mer. Quand ils eurent fini, ils se retirèrent, tout en restant à peu de distance cachés dans la forêt, car je les entendais parfois marmotter entre eux, et surtout lancer par intervalles des appels caverneux à l’aide d’une conque marine, ce qui ne laissait augurer rien de bon.

À l’horizon le soleil déclinait. Quand la nuit fut tombée, la lune argentait la mer, dont la houle clapotait sur le sable paisiblement, contrastant avec l’angoisse qui m’oppressait le cœur. Alors les indigènes cachés dans la forêt derrière moi firent retentir dans la nuit des percussions sinistres. Dans les abîmes béants de ma pensée surexcitée, les images les plus folles se succédaient à un rythme de tachistoscope.

Au comble du déchaînement des percussions primitives, je vis droit devant, à peu de distance, les eaux argentées bouillonner, puis en surgir une chose innommable. La créature qui s’était dressée dans l’écume, sous les rayons blafards de la lune, avait vaguement forme humaine, mais à mesure qu’elle approchait – car telle était son intention – je distinguais de plus en plus nettement les caractères mêlés du poisson, de l’anguille et du crapaud. La chose était couverte d’écailles ruisselantes animées d’un mouvement presque autonome par rapport aux membres qu’elles couvraient, et la gueule du monstre était garnie de crocs innombrables.

La créature tituba sur la plage d’une démarche maladroite et lourde. Au moment où elle posa ses membres sur moi pour m’entraîner avec elle, un des indigènes trancha les liens qui me retenaient ; je cherchai à fuir mais l’étreinte du monstre était déjà bien ferme, et je ne pus que le suivre à sa traîne vers la mer, tandis que les percussions continuaient de célébrer le sacrifice. Je poussais des hurlements désespérés, me débattant en vain, mais fus bientôt complètement immergé dans les ténèbres engloutissantes de l’abîme. J’étais entraîné vers le large et vers le fond, vers une mort certaine, par la vélocité prodigieuse du monstre. Malgré l’énergie du désespoir, je sentis mes forces m’abandonner, l’engourdissement envahir mes membres. J’étais plongé dans le noir liquide et perdais à grande vitesse mon dernier oxygène.

Bien que je sois vivant pour écrire ces lignes, je sais que je n’aurais jamais dû survivre, après avoir passé les portes de la mort dans cet abysse ténébreux. Ce qui se produisit pour mon salut me dépasse complètement. Alors que le monstre continuait de m’entraîner vers le fond, et que je n’étais plus qu’à moitié conscient, les eaux se mirent à tourbillonner autour de moi ; mon prédateur faisait de grands gestes pour lutter contre quelque chose, sans doute un animal marin, comme un requin, ce qui le contraignit finalement à me lâcher. Cette surprise inespérée me tira immédiatement de ma torpeur d’agonie et je mobilisai mes dernières forces, le dernier souffle d’air fugitif restant dans mes poumons, pour regagner la surface, ou la direction que je croyais instinctivement être celle de la surface, loin de ces fonds noirs et traîtres.

Je repris connaissance dans la cabine d’un navire qui m’avait trouvé flottant sur le dos et délirant. J’avais survécu. À ce jour, le sang continue de se glacer dans mes veines quand je revois, éclairé par une lune blafarde, la créature monstrueuse émerger des ondes. Cette île maudite me paraît, au terme de mes conjectures, servir de temple d’abomination à quelque peuple primitif ou dégénéré des mers du Sud qui y envoie vivre ses prêtres, où ceux-ci vénèrent et servent l’effigie du monstre auquel ils sacrifient. Ayant mis la main sur moi, ils convoquèrent aussitôt leur divinité pour une offrande vivante qu’elle s’apprêtait à conduire dans son antre solitaire ou – ce qu’à Dieu ne plaise – parmi les autres spécimens d’une race inconnue des hommes.