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Réflexions sur la philosophie transcendantale dans l’Opus postumum de Kant

Les lignes qui suivent sont un compte rendu partiel de l’Opus postumum : Passage des principes métaphysiques de la science de la nature à la physique de Kant (Presses universitaires de France, collection Épiméthée, 1986, traduction, présentation et notes par François Marty), œuvre relativement peu étudiée, ainsi qu’un ensemble de réflexions inspirées par une première lecture.

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L’idéalisme philosophique est peu plausible.

(Demande à ta mère, qui t’a connu de zéro à trois ans : tu ne savais pas encore que toi seul est le monde que déjà elle te torchait le cul.)

Tout comme Renan disait que, bien que l’on ne puisse prouver que les anges n’existent pas, l’humanité pensante a néanmoins adopté une forme de pensée qui se détourne de considérer leur existence, on pourrait dire que, même si l’on ne peut démontrer que l’idéalisme est faux, nous ne concevons tout simplement plus les choses de cette manière, et nous satisfaisons du matérialisme. (Nous nous en satisfaisons car les objections que l’idéalisme lui oppose sont sérieuses.)

Après la mort de Dieu et la mort de l’art, il faudrait donc ratifier la mort de la philosophie. Dans le matérialisme, la méthode scientifique est le tout de la pensée rationnelle. La spéculation philosophique extérieure à l’expérimentation et à la prédiction mathématique ne peut que créer de la confusion, voire engendrer des partis-pris nuisibles à la recherche objective.

Voici donc une tentative de défense de l’idéalisme.

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Kant a décrit sa philosophie comme un idéalisme transcendantal. Il a cependant distingué celui-ci du « système idéaliste (que moi seul je suis le monde) » (227) (par ce postulat se donne à connaître la forme la plus extrême de l’idéalisme, le solipsisme), en ce qu’il ne nie pas la réalité externe d’une chose en soi distincte des phénomènes que nous intuitionnons. Cependant, dès lors qu’il ne reconnaît pas au monde matériel que nous intuitionnons la qualité de chose en soi, indépendante de nos représentations, le kantisme ne peut pas non plus être dit matérialiste.

Lénine, qui nie qu’une pensée puisse être autre chose que l’une ou l’autre, ou bien idéaliste ou bien matérialiste (Matérialisme et empiriocriticisme), classe Kant parmi les idéalistes, tout en reconnaissant sa spécificité du bout des lèvres. (J’y reviendrai dans un autre essai.)

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La philosophie transcendantale s’intéresse à ce qui est connu a priori, avant toute expérience sensible, et qui donc assure la régulation de cette dernière.

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« Il n’y a aucune partie absolument première de la matière. » (7)

Il n’existe pas de « parties simples » de la matière : pas de particules élémentaires. La divisibilité infinie de la matière, que nous pensons a priori, c’est-à-dire de manière nécessaire et inconditionnée, apodictique, n’est pas seulement la divisibilité mathématique appuyée sur l’intuition et les axiomes de la géométrie, mais également une divisibilité mécanique infinie.

En décomposant un corps organique en ses parties, certes on en rompt l’unité organique et donc on le détruit, mais le concept de matière ne comporte pas a priori celui de vie. Il n’existe donc pas de « point matériel » qui représenterait une unité indécomposable. La divisibilité de la matière morte suit a priori le chemin de la divisibilité mathématique infinie.

La physique quantique assure avoir infirmé ce point de vue : il existerait une limite théorique à la divisibilité mécanique de la matière, le quantum de Planck. On peut relever ce que dit Stephen Hawking à ce sujet : « Nous avons quelques bonnes raisons théoriques de penser que nous possédons, ou que nous ne sommes pas loin de posséder la connaissance des ultimes briques de construction de la nature. …  Si l’on avait une particule avec une énergie supérieure à l’énergie de Planck (1019 GeV), sa masse serait si concentrée [suivant la formule E=mc2] qu’elle se retrancherait elle-même du reste de l’univers et qu’elle formerait un trou noir. » (Une brève histoire du temps) Il convient de remarquer que l’objection de Hawking est fondée sur quelque chose d’impossible, et connu en tant que tel a priori, à savoir un trou noir relativiste, en raison d’une singularité (densité infinie). La divisibilité de la matière à l’infini ne serait pas possible selon lui à cause d’une chaîne de phénomènes qui doit cependant conduire à quelque chose d’impossible. (Voyez « Singuliers trous noirs » ici.)

La physique des particules élémentaires découle de la physique de l’atome, qui est une reprise de la philosophie atomistique, que Kant appelle, dans l’Opus postumum (OP), une « fausse doctrine de la nature »  (11). L’atomisme antique définissait la matière comme agrégat de parties simples, ou points matériels, les atomes, et entendait distinguer les différentes formes de la matière par les combinaisons d’atomes et d’espaces vides propres à chacune. Or l’espace vide ne relève pas du concept de l’expérience possible.

« La chaleur ne peut être pensée que comme inhérence » (14-5)

Il faut d’abord penser une matière occupant un espace avant de penser dans cet espace un réchauffement ou refroidissement. Qu’en est-il du prétendu vide cosmique ? Quelle température les physiciens pourraient-ils bien lui attribuer, s’ils étaient cohérents dans leur emploi du concept d’espace vide ? On ne peut pas penser une température du vide ni un lieu de l’espace physique sans température (une température nulle n’est pas un néant, un vide, de température). Dites adieu au vide.

On ne peut pas plus penser un espace vide qu’un temps vide.

« Le pur vide n’est pas un objet d’expérience possible » (47) Aussi ce que la physique appelle le vide (ce qu’elle ose appeler le vide) est-il traversé de forces, fluctuations quantiques, photons de basse énergie, matière diffuse, etc. etc.

Mais c’est la philosophie que l’on accuse d’employer les mots de manière indécise et flottante.

Le concept d’espace vide a été introduit dans la physique moderne par Newton, mais « non, selon Kant, comme proposition d’expérience » (104). La physique de l’atome s’est constituée sur un modèle « planétaire » de l’atome, avec des orbites électroniques autour d’un noyau. De même que Newton a introduit un vide interplanétaire, la physique de l’atome, avec son modèle planétaire, a introduit le vide dans l’atome. Dans les deux cas, on se sert du vide de l’atomisme antique, qui n’appartient pas à notre concept de l’expérience possible.

(Kant ne rejette pas la théorie de Newton quand bien même elle emploie le concept d’espace vide. Les fragments de l’OP, du moins dans le choix du texte français dont je me suis servi, ne permettent pas d’en dire beaucoup plus sur ce point. On rappellera que l’astronomie de Ptolémée, qui n’était nullement – pas plus que ne peut l’être une théorie usant du concept d’espace vide – une description exacte du système solaire, permettait cependant de prédire les éclipses solaires et lunaires avec une grande précision. La preuve par le résultat est donc de peu de poids en réalité.)

Faisons le pari qu’à l’avenir on trouvera des particules plus élémentaires, c’est-à-dire que la divisibilité mécanique de la matière sera observée au-delà des limites jusque-là connues pour suivre son chemin le long de la divisibilité mathématique. Avec la décomposition du niveau jusqu’alors considéré comme élémentaire, les propriétés de ce dernier ne peuvent pas ne pas subir une refonte complète : on doit admettre qu’on ne le connaissait pas, et ainsi de suite jusqu’aux niveaux les plus élevés. (Sauf dans une pensée systémique, où la connaissance des parties n’est pas nécessaire à la connaissance du tout.)

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L’espace ne contient pas de vide mais est entièrement baigné par l’éther : « Il y a une matière répandue comme un continuum dans le tout de l’espace cosmique, remplissant en les pénétrant de façon uniforme tous les corps (qui n’est par suite soumise à aucun changement de lieu) ; cette matière, qu’on l’appelle l’éther ou calorique [Wärmestoff], etc., n’est pas un élément hypothétique (pour expliquer certains phénomènes et pour trouver de manière plus ou moins vraisemblable des causes pour des effets donnés), mais elle peut être reconnue et postulée a priori comme une pièce appartenant nécessairement au passage des principes métaphysiques de la nature à la physique. » (56)

L’éther est impondérable car on ne peut pas peser une matière qui remplit l’espace cosmique ; il manque la possibilité d’exercer sur elle la force de la pesée dans une direction donnée. Comme le rappelle Kant, la mesure d’un quantum de matière ne peut être ni mathématique (car l’atomisme est faux et l’on ne peut donc compter des particules) ni géométrique (car le volume seul ne dit rien de la densité), il faut donc procéder dynamiquement, par la pesée : « par la grandeur de la force motrice qu’un volume de matière exerce dans une même direction et avec une même vitesse de mouvement sur un objet mobile » (7-8).

Cet argument selon lequel l’impossibilité de peser une matière, l’éther, signifie qu’elle est impondérable, n’est pas sans rappeler à première vue le consensus de Copenhague, dans le domaine de la physique des particules, consensus qui conclut à de l’indéterminable dans l’objet lui-même du fait de l’inévitable interaction avec l’instrument de mesure. Cependant, ce consensus ne tient pas la route, philosophiquement, car on peut concevoir la possibilité d’autres instruments de mesure qui permettraient d’observer ces échelles sans interaction de l’observateur avec les phénomènes observés, par exemple grâce aux nanotechnologies. Cette pensée à elle seule dément l’affirmation selon laquelle l’indéterminé est dans le phénomène observé lui-même. En revanche, dans le cas de l’éther, il est impossible, et cela nous le savons également a priori, d’imaginer la possibilité d’une balance capable de peser une matière remplissant tout l’espace.

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Le concept de l’expérience possible est la clé de voûte de l’expérience. L’expérience possible ne se déduit pas de l’expérience (« cela n’est pas possible car cela ne s’est jamais vu ») ni de la logique (dont les opérations formelles peuvent s’appliquer au-delà du champ du possible).

– N’est-ce pas, au contraire, la logique qui se contredit elle-même ? Une singularité est un résultat mathématique qui contredit la logique.

– La logique ne se prononce pas sur les bornes du domaine de l’expérience. Ce n’est pas la logique qui me dit qu’une température ne peut être infinie, car la température n’est pas une notion logique mais physico-empirique. C’est le concept de l’expérience possible qui m’informe que cette association « température infinie » n’est pas valide, et que sa considération relève donc, au mieux, d’une hypothèse ou d’un résultat provisoire voué tôt ou tard à être écarté, sinon du jeu, de la fantaisie (aussi austère soit-elle).

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La certitude apodictique ne peut être tirée de la chose en soi parce que l’expérience ne peut fournir cette certitude (Hume). La certitude apodictique ne se tire que de la connaissance a priori par laquelle s’organise notre expérience. La critique humienne de ce qu’offre l’expérience, liée à l’irréfutabilité de l’existence et du contenu des propositions synthétiques a priori (axiomes mathématiques et catégories de l’entendement), fonde la philosophie transcendantale.

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L’expérience n’offre qu’une connaissance contingente.

– Pourtant, l’idée de lois de la nature nous fait tirer de l’expérience celle de nécessité. Notre expérience et les lois suffisent à répondre aux remarques de Hume, sans besoin de recourir à la philosophie transcendantale.

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Une proposition synthétique a priori (PSAP) est un paradoxe car, pour former un jugement synthétique, c’est-à-dire un jugement qui attribue un prédicat au sujet au-delà du principe d’identité, il faut en principe observer un objet de l’expérience. Or, quand un tel jugement est a priori, il n’est pas tiré de l’expérience. C’est donc là que se trouve en réalité le paradoxe à expliquer par toute philosophie : « Comment des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles ? »

Dès lors que ces PSAP sont données, dans les axiomes de la géométrie et les catégories de l’entendement (quantité, qualité, relation, modalité), la conclusion nécessaire est que ce sont ces PSAP qui régulent notre expérience.

C’est ainsi que nous avons un concept de l’expérience possible.

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Cette expérience est donc médiate. Ce que je connais n’est pas la chose en soi mais des objets de l’expérience régulée a priori dans la médiation.

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L’espace et le temps sont des formes a priori de l’intuition.

Le matérialisme est faux car la connaissance de la géométrie est a priori, avant toute expérience. Si le matérialisme était vrai, l’espace serait une simple représentation et ne nous fournirait pas de synthèse a priori ; nous tirerions donc de l’expérience les propriétés des figures géométriques.

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Or nous ne pouvons même pas penser qu’une telle synthèse nous soit donnée par l’expérience car c’est cette synthèse qui est au fondement de l’organisation et de l’unité de notre expérience. Que l’espace, parce qu’il est la forme de notre intuition sensible, nous donne, non pas une simple représentation sensible, mais cette synthèse, conduit nécessairement à penser (dans une critique de la raison) que ce qui est connu est déterminé dans sa forme par cette synthèse plutôt que par la chose elle-même, la chose en soi. Notre connaissance est médiatisée par des PSAP dont nous ne pouvons rendre compte par l’expérience, donc par le matérialisme (qui est un empirisme).

Sans ces PSAP nous ne pouvons avoir aucune expérience comme tout unifié de la conscience. Dès lors, la matière ne peut être première puisqu’elle n’est pas une chose en soi mais un phénomène de mon intuition.

– Mais quand je n’avais aucune pensée ? La croissance du nourrisson est-elle, elle aussi, comme l’évolution du monde et de l’espèce à partir du singe, selon Schopenhauer, cherchant à sauver l’idéalisme kantien, une illusion ?

– La croissance du nourrisson, le fait qu’il n’ait aucune pensée dont il garde le moindre souvenir par la suite, confirme que nous ne pouvons avoir la moindre expérience sans PSAP. L’expérience est en idée, puisque de ma vie avant l’idée je ne conserve aucun souvenir.

– Cependant, si l’un de mes membres a été blessé quand j’étais nourrisson (pardon pour la brutalité de l’exemple), j’en conserverai la trace, par une malformation de ce membre ou une cicatrice.

– Mon corps est un phénomène dont j’ignore tout tant que je ne dispose pas de PSAP. Tant que je ne suis que matière, ou du moins pure sensibilité, comme le nourrisson, je ne suis proprement rien à moi-même : mon moi se trouve donc ailleurs. Dès que je me vois, je me vois autrement que comme matière, je me vois comme esprit. Avant ce moment, je voyais (mes yeux fonctionnaient), mais je ne me voyais pas. C’est quand l’œil de l’esprit s’est ouvert que je me suis vu, comme esprit. Je suis né à moi-même en même temps que mon esprit est né, ce n’était donc pas moi qui était cette matière, ou cette pure sensibilité, c’était quelque chose, disons une vie, dans laquelle un jour par l’esprit je me suis vu : la place que je suis venu occuper. Cette vie, je peux même, dans certains cas, tels qu’un accident, la quitter avant qu’elle ne s’éteigne (je peux devenir un « légume »).

Il n’y a pas d’esprit sans vie – du moins jusqu’à présent cela ne s’est jamais vu. Mais parce que vie et esprit ne sont pas identiques, on a été amené à le concevoir : les esprits désincarnés, Dieu l’Esprit. Contre ces croyances, le matérialisme fait de l’esprit une fonction de la matière. Le matérialiste fait comme s’il pouvait sortir de son esprit (là où d’autres croient pouvoir sortir de leur corps) : comme s’il pouvait se connaître comme matière sans esprit.

– Je l’ai été, c’est certain, de zéro à trois ans…

– Le matérialiste dit alors que la matière se sert de l’esprit pour parvenir à ses fins. Et ses fins, ou plutôt sa fin, c’est qu’elle se perpétue, le matérialiste ne parvient pas à lui en trouver d’autre. La finalité, pour l’esprit, comporte a priori l’idée d’un perfectionnement. Or que montre l’histoire de l’humanité ? La simple perpétuation de l’espèce humaine ou son perfectionnement ?

– Par le seul jeu de la sélection naturelle, Darwin décrit pourtant un perfectionnement, dans le sens d’une plus grande spécialisation des parties : « Les êtres placés aux degrés inférieurs de l’échelle de l’organisation sont plus variables que ceux qui en occupent le sommet. Je pense que, par infériorité dans l’échelle, on doit entendre ici que les différentes parties de l’organisation n’ont qu’un faible degré de spécialisation pour des fonctions particulières ; or, aussi longtemps que la même partie a des fonctions diverses à accomplir, on s’explique peut-être pourquoi elle doit rester variable, c’est-à-dire pourquoi la sélection naturelle n’a pas conservé ou rejeté toutes les légères déviations de conformation avec autant de rigueur que lorsqu’une partie ne sert plus qu’à un usage spécial. » Et : « Comme la sélection naturelle n’agit que pour le bien de chaque individu, toutes les qualités corporelles et intellectuelles doivent tendre à progresser vers la perfection. » (L’origine des espèces)

C’est pourquoi, d’ailleurs, me paraît contestable ce qui tu écris ailleurs : « Que l’évolution soit linéaire de cette façon, le darwinisme a montré, bien que de nombreux darwiniens aient maintenu cette façon de voir, que c’était vrai en tendance, sous l’effet de la sélection naturelle, mais que les circonstances pouvaient tout aussi bien conduire à des ‘régressions’, et qu’il convenait au fond d’abandonner un vocabulaire à connotation hiérarchique en ces matières, car des ‘régressions’ sont adaptatives. »

Le matérialisme affirme que le perfectionnement dans le genre humain a été le passage de l’idéalisme (fétichisme) au matérialisme.

Et de ton côté tu es porté, selon ton humeur, à donner à la pensée primitive un contenu positif…

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L’idéalisme philosophique, y compris l’idéalisme transcendantal, se heurte au phénomène de l’implantation, phylogénique (le monde a existé avant toute forme de connaissance possible) et ontogénique (l’esprit se développe dans le corps d’un nourrisson vers l’âge de trois ans), phénomène qui semble faire de l’esprit une fonction de la matière.

(Voici ce que répond Schopenhauer, idéaliste, au sujet de ce que j’appelle ici l’implantation phylogénique, à savoir l’explication qu’il en donne pour maintenir l’idéalisme :

‘‘Im Grunde jedoch sind alle jene Vorgänge, welche Kosmogonie und Geologie (als lange vor dem Dasein irgendeines erkennenden Wesens geschehn) vorauszusetzen uns nötigen, selbst nur eine Übersetzung in die Sprache unsers anschauenden Intellekts aus dem ihm nicht faßlichen Wesen an sich der Dinge. Denn ein Dasein an sich selbst haben jene Vorgänge nie gehabt, sowenig als die jetzt gegenwärtigen; sondern der Regressus an der Hand der Prinzipien a priori aller möglichen Erfahrung leitet, einigen empirischen Datis folgend, zu ihnen hin: er selbst aber ist nur die Verkettung einer Reihe bloßer Phänomene, die keine unbedingte Existenz haben.’’ (Paralipomena, Kapitel 6: Zur Philosophie und Wissenschaft der Natur § 85)

‘‘Die allem Leben auf der Erde vorhergegangenen geologischen Vorgänge sind in gar keinem Bewußtsein dagewesen: nicht im eigenen, weil sie keines haben; nicht in einem fremden, weil keines dawar. Also hatten sie aus Mangel an jedem Subjekt gar kein objektives Dasein, d.h. sie waren überhaupt nicht, oder was bedeutet dann noch ihr Dagewesensein? –  Es ist im Grunde ein bloß hypothetisches: nämlich wenn zu jenen Urzeiten ein Bewußtsein dagewesen wäre, so würden in demselben solche Vorgänge sich dargestellt haben; dahin leitet uns der Regressus der Erscheinungen: also lag es im Wesen des Dinges an sich, sich in solchen Vorgängen darzustellen.’’ (Ibid. § 85 note F))

En adoptant, pour tirer les conclusions de ce phénomène, le point de vue matérialiste, je ne me considère plus comme sujet, et observe dès lors les phénomènes d’un point de vue non pas objectif (il est trop tôt pour le dire) mais « désubjectivé » ou « a-subjectif ». Or l’a-subjectif est-il (plus) objectif ?

Le point de vue « du sujet » est ce que la psychologie appelle mentalisme.

C’est prétendre faire une simple représentation sensible de la forme a priori de la subjectivité.

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Nous avons tous la même subjectivité formelle. La même forme de la subjectivité.

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Si les catégories de l’entendement n’évoluent pas (le tiers exclu vaudra toujours), est-ce à dire qu’elles sont consubstantielles à la chose en soi et que nous avons donc développé naturellement, au cours de l’évolution, l’organe pour les penser adéquatement ? Ce qui permet d’en douter, ce sont les antinomies de la raison. Si l’espace et le temps n’étaient pas des formes a priori de l’intuition, c’est-à-dire si le matérialisme était vrai, les antinomies de la raison n’existeraient pas : nous pourrions trancher décisivement les questions de savoir si l’espace est fini ou infini et si le temps est éternel ou a eu un commencement. Or, non seulement nous sommes incapables de répondre à ces questions (sans acte arbitraire), mais l’une comme l’autre des réponses possibles est contradictoire en soi et ces questions ne peuvent donc recevoir aucune réponse. Comment, dans ces conditions, affirmer que nous avons un organe de la pensée produit par la nature pour la penser de manière adéquate ? Les antinomies nous empêchent même de penser que notre organe évoluera de façon à pouvoir résoudre ces questions : la contradiction logique interne à chacune des propositions antithétiques, qui empêche la moindre réponse, est hors de prise de l’histoire. Le logos est anhistorique.

Est-ce à dire que l’esprit est situé hors de l’évolution ? Ne peut-on penser une autre forme de pensée que la pensée humaine ?

Un premier élément de réponse : Les théories sur le divers des formes de la pensée humaine, dans le temps (histoire) et l’espace (cultures), sont fausses pour l’essentiel. Par exemple, la distinction entre temps linéaire et temps cyclique ne porte pas en réalité sur le temps mais sur le concept d’historicité. Ce sont deux conceptions différentes de ce qu’est l’histoire. Le débat sur l’historicité comporte des opinions sur la finalité de l’homme qui ne se trouvent pas dans un débat sur le temps.

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« Cette position du sujet, originairement, dans l’intuition est à considérer comme l’objet en soi lui-même. »

Je suis la chose en soi. Si ce n’était pas le cas, les limites de la raison humaine ne s’expliqueraient pas : l’instrument serait adapté à ses fins. Lénine, après Engels, répond que notre connaissance approche asymptotiquement de la perfection et qu’il n’y a rien à demander de plus à un instrument naturel. Kant a déjà opposé la critique de la raison à de tels arguments. Sans nier un accroissement cumulatif des connaissances par la science (et peut-être Kant a-t-il là concédé trop, eu égard à ce que l’humanité oublie au cours de son histoire, aux changements de paradigmes scientifiques…), les antinomies montrent une inadéquation essentielle de l’instrument pour donner du monde matériel en tant que tout une image satisfaisante, et même une image quelconque, qui ne soit pas arbitraire.

De sorte que la raison appartient, non pas à la nature en tant qu’ensemble des phénomènes régis par les lois de causalité, mais au domaine inconditionné de la liberté, que lui indique l’impératif catégorique, son seul compas, sa seule boussole.

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– Le vicaire savoyard est un bon représentant de la morale d’esclave selon Nietzsche. Pour le vicaire, un acte de négation de l’inclination naturelle démontre la liberté, mais elle montre seulement la tendance de sa nature dégénérée à dévier d’une vie selon la nature saine. Ce point de vue, Nietzsche l’a pris de Schopenhauer, pour qui la volonté (Wille) s’incarne en diverses natures, chacune agissant selon le déterminisme de sa tendance propre.

Ou bien, parler de loi morale inconditionnée, qui rendrait le sujet autonome par rapport aux fins de la nature, c’est méconnaître le fait que la nature est indifférente au sort des individus. Elle produit un rebut énorme, et la masse des individus qui se trouvent rejetés dans ce rebut, qui échouent à atteindre les fins que leur assigne la nature, n’en vivent pas moins, bon gré mal gré ; leurs autojustifications « morales », ou moralisantes, ne sont pas l’indice d’un « méta-naturalisme » dans la vie humaine, mais seulement le résultat du rebut normal des productions naturelles.

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Dans la Phénoménologie de l’esprit, Hegel a tenté de répondre à la question : Comment l’en-soi (An-sich) peut-il être connu dès lors que notre conscience n’a affaire qu’à des objets pour nous (für uns) ? C’est, selon lui, l’objet même de la connaissance qui résoud cette contradiction : l’Esprit qui cherche à se connaître. Le passage de l’en-soi à l’en-soi pour soi est l’expérience. Il doit advenir un point où l’apparence se confond avec l’être, ce qui permet le savoir absolu.

Cette idée de savoir absolu est absurde. Quelle preuve pourrais-je avoir que je sais tout absolument ?

Le savoir absolu suppose un état de l’humanité où plus rien ne puisse être inventé, où toutes les inventions possibles soient connues et menées à leur perfection.

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La dialectique hégélienne ne peut pas être remise sur ses pieds (Marx) sans cesser par là-même de répondre à la question : comment une connaissance absolue est-elle possible ? Car il est logique de penser que l’esprit cherche à se connaître, tandis que cela n’a rien de nécessaire pour la matière. Que la matière cherche à se connaître en se créant un esprit, c’est possible, mais le contraire l’est tout autant, tandis que nous ne comprendrions pas que l’esprit ne cherche pas à se connaître. La pensée est un accident de la matière (pour le matérialiste) tandis qu’elle est un prédicat de l’esprit. Si l’esprit est second, ce qui lui est premier ne peut être connu parfaitement, car il est alors la partie d’un tout, un produit de ce tout, constitutionnellement limité par son état de partie ; il est même faux, dans ce cas, de parler comme Lénine d’approche asymptotique de la connaissance parfaite. C’est parce que l’esprit est premier que le savoir absolu est possible, selon Hegel.

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Je vis davantage dans mes pensées que dans mon corps. (« Je » c’est-à-dire « On ».)

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Si Dieu était une substance, ce serait un simple phénomène. (Même comme substance immatérielle ? Mais Kant rejette ce concept comme chimérique.) En tant que personne, il a le caractère nouménal de la liberté ; la liberté du noumène, de la chose en soi.

Dire que Dieu est une idée de la raison, même en précisant que c’est une idée nécessaire, je ne vois pas comment cela pourrait ne pas être blasphématoire. Il ne faut donc pas trop donner d’importance aux formulations de ce genre chez Kant, si l’on tient à sauver sa théologie.

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« Il y a un Dieu dans l’âme de l’homme. On se demande s’il est aussi dans la nature. » (173)

Il semblerait que l’on n’ait pas à se poser la question puisque la nature m’est donnée par mon intuition (par mon âme ?).

Portrait de Kant (par ?)

LV The Island of Dr Bentham

Quelques passages bibliques cités par Swedenborg dans ses Arcana Cœlestia, en l’occurrence dans le cahier relatif à 1 Mos. 1-3 (édition suédoise, qui n’est pas l’édition originale en latin). Mon objet n’est pas de rendre compte ici de l’interprétation ésotérique que Swedenborg donne de ces passages ; je me borne à demander à mon lecteur si de tels passages, tellement bizarres, peuvent admettre autre chose qu’une interprétation ésotérique (quand bien même on l’appellerait symbolique ou allégorique) pour quelqu’un qui croit à la sainteté des Écritures.

Pour montrer, peut-être, la perplexité des traducteurs devant ces passages, je donne pour chacun deux traductions françaises, celle de la Bible de Jérusalem (BJ) (catholique) et celle de Louis Segond (LS) (suisse protestante), comme je l’ai déjà fait en d’autres occasions, ici (voyez en commentaires) et ici.

Isaïe 46:11

« J’appelle depuis l’Orient un rapace, d’un pays lointain l’homme que j’ai prédestiné. » BJ

« C’est moi qui appelle de l’orient un oiseau de proie, D’une terre lointaine un homme pour accomplir mes desseins. » LS

Pourquoi cet homme prédestiné est-il appelé rapace ou oiseau de proie ?

Osée 2:20

« Je conclurai pour eux une alliance, en ce jour-là, avec les bêtes des champs, avec les oiseaux du ciel et les reptiles du sol » BJ

« En ce jour-là, je traiterai pour eux une alliance avec les bêtes des champs, les oiseaux du ciel et les reptiles de la terre » LS

Admettons que ce passage soit à prendre littéralement : qui a dit que les animaux n’avaient pas d’âme, puisque Dieu conclut une alliance avec eux ? Sinon, de quoi ces animaux sont-ils la métaphore ?

Job 5:23

« Car tu feras alliance avec les pierres des champs » BJ

« Tu auras un pacte avec les pierres des champs » LS

Isaïe 43:20

« Les bêtes sauvages m’honoreront » BJ

« Les bêtes des champs me glorifieront » LS

Isaïe 43:7 (c’est Dieu qui parle)

« Tous ceux qui se réclament de mon nom » (BJ)

« Tous ceux qui s’appellent de mon nom » (LS)

Ici, BJ interprète le sens littéral pour écrire quelque chose de compréhensible. LS garde le sens littéral et n’est guère compréhensible tel quel. (Le texte suédois est conforme à la traduction de LS : « Envhar, som är kallad med mitt Namn… ».)

Ézéchiel 31:18

« Pourtant tu fus précipité avec les arbres d’Eden vers le pays souterrain, au milieu des incirconcis » BJ

« Tu sera précipité avec les arbres d’Éden Dans les profondeurs de la terre, Tu seras couché au milieu des incirconcis » LS

Pourquoi cette punition des arbres d’Eden, qui l’ont méritée au même titre que les incirconcis ?

(Notez au passage la différence de temps entre les deux traductions : dans un cas un souvenir, dans l’autre une menace.)

Vasarely (Beaubourg 2019)

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Louis XVI : « On ne gouverne pas un pays contre l’esprit dominant. »

Bien vu.

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« Si le soleil est caché par les nuages, il ne change pas de place pour autant, ni ne perd sa merveilleuse splendeur. » (Miguel de Molinos, Guide spirituel, 1675)

La même image, la même belle pensée se retrouve, identique, sous la plume de Gandhi.

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« Jésus-Christ n’a pas voulu choisir des gens savants et habiles pour la prédication de l’Évangile et pour la conversion du monde, mais seulement de pauvres pêcheurs et des gens simples et grossiers, qui n’eussent aucune science. » (R. P. Rodriguez, Pratique de la perfection chrétienne, 1615)

Il choisit des « pauvres pêcheurs » qui furent capables d’écrire des évangiles en grec, qui ne devait pas être leur langue maternelle.

Or puisque les apôtres sont les auteurs des évangiles, ils étaient savants : c’est la conclusion de Daniel-Rops, dans L’Église des apôtres, ouvrage qui a reçu l’imprimatur de l’Église.

En résumé, pour l’Église, les apôtres étaient de pauvres pêcheurs savants…

D’ailleurs, elle ne sait plus si les quatre apôtres sont les auteurs des évangiles qui portent leurs noms.

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« Il haïssait cette franc-maçonnerie de pissotières » (Sartre, L’âge de raison)

Cette même « franc-maçonnerie » est appelée, toujours par Sartre, « la franc-maçonnerie des pauvres », dans Le sursis.

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« Je viens de lire sur le transparent d’un journal anglais : Ruhr Coal peace hope. Mettez l’ordre inverse, propre au français ; vous auriez : espoir pacifique charbonnier ruhrien. Eh bien ! non, non et non ! le français pense : espoir de pacification dans les mines de la Ruhr. Votre emploi d’épithètes juxtaposées ne tend à rien de moins qu’à supprimer l’analyse rationnelle des idées ! … Les constructions agglomérées et madréporiques répugnent au génie analytique et dissociateur (pour ainsi parler) de notre langage. » (Jacques Boulenger et André Thérive, Les soirées du Grammaire-Club, 1924)

Voyez le début d’analyse que je fais de l’anglais comme « langue topologique » chez Arnold Gehlen (ici) : chez ce dernier, ce n’est pas un défaut.

La traduction « espoir de pacification dans les mines de la Ruhr » laisse d’ailleurs coal de côté, et il faudrait en fait, pour rendre fidèlement la construction « madréporique » anglaise, écrire, en suivant le modèle indiqué : espoir de pacification dans les mines de charbon de la Ruhr, autrement dit, traduire quatre mots par onze, ce qui est presque trois fois plus long !

Le principe d’économie n’est pas mauvais en soi. Je me rappelle combien j’étais frappé, dans le métro de Boston, Massachusetts, de voir que les traductions espagnoles des consignes en anglais (car le bilinguisme tendait alors à se généraliser dans cette ville) étaient beaucoup plus longues que l’original ; et je me faisais la réflexion qu’une telle apparence n’était pas de nature à rendre l’espagnol attrayant. Pourquoi un anglophone voudrait-il apprendre une langue s’il perçoit, dans le métro, qu’elle nécessite une bien plus grande prolixité pour parvenir au même résultat, la consigne étant forcément la même dans l’une et l’autre langues ?

Or, en examinant ces consignes, je constatai que le traducteur espagnol en disait d’une certaine façon plus que l’original, par exemple en parlant de « poignée de porte » là où l’original anglais se contente d’indiquer la « poignée », et tout le reste à l’avenant. Cette minutie sans doute bien intentionnée ne peut que rendre l’espagnol peu attrayant pour ceux qui ne le parlent pas, ne peut que conforter les anglophones dans le sentiment intime de la supériorité de leur langue, comparée à une langue en apparence si prolixe. Ces traductions donnent le sentiment que l’espagnol est une langue qui fait perdre son temps à celui qui la parle, car il pourrait dire, et par conséquent penser deux fois plus de choses dans la journée en parlant anglais.

Je soumets cette réflexion aux traducteurs de profession, surtout pour ces messages fonctionnels ou commerciaux comme on en trouve dans le métro : rendez votre langue économique !

D’ailleurs, Boulenger et Thérive donnent, dans leur roman, le nom très madréporique de Grammaire-Club à leur société d’amis de la langue française, et non celui de Club de Grammaire ou Club des Grammairiens. Et club est un mot anglais.

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« Les fous ont toujours été et seront toujours le plus grand nombre. » (Diderot, Entretien d’un philosophe avec la Maréchale de…)

Peut-on être démocrate avec une telle conviction ?

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« René Leibovitz … joua au piano de la musique dodécaphonique ; je n’y compris rien ; mais elle avait été interdite par les nazis. » (Simone de Beauvoir, La force des choses)

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« On dit que plusieurs sages-femmes prétendent, en pétrissant la tête des enfants nouveau-nés, lui donner une forme plus convenable, et on le souffre ! » (Rousseau, Émile)

Les déformations crâniennes pratiquées par les Huns, les Incas, et d’autres, poursuivaient-elles un objectif physiognomonique, à savoir le développement des facultés intellectuelles dans une certaine direction ?

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« Les enfants sont si longtemps rampants et faibles, que la mère et eux se passeraient difficilement de l’attachement du père, et des soins qui en sont l’effet. » &

« L’homme est sociable par sa nature, ou du moins fait pour le devenir. » (Rousseau, Émile)

Que l’on songe au prodige de subtilité dans l’idée que l’homme est par nature fait pour devenir sociable, plutôt que sociable par nature. Rousseau ne pouvait tout simplement pas ne pas ajouter « ou du moins fait pour le devenir », sans jeter à terre son état de nature et son Contrat social. Je voudrais toutefois que les penseurs qui discutent de son contrat social et de son état de nature, gardent présents à l’esprit les deux citations ci-dessus.

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« La liberté n’est dans aucune forme de gouvernement. » (Rousseau, Émile)

Une pensée de l’auteur du Contrat social.

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Die Träume für bloßes Gedankenspiel, bloße Phantasiebilder ausgeben zu wollen zeugt von Mangel an Besinnung oder an Redlichkeit. … Diesem Satze vom Grunde als den ausnahmslosen Prinzip der Abhängigkeit und Bedingtheit aller irgend für uns vorhandenen Gegenstände müssen nun auch die Träume hinsichtlich ihres Eintritts irgendwie unterworfen sein: allein auf welche Weise sie ihm unterliegen, ist sehr schwer auszumachen. (Schopenhauer, Versuch über das Geistersehn und was damit zusammenhängt)

L’influence de Schopenhauer sur Freud est plus ou moins connue des biographes de ce dernier. La citation ci-dessus contient en germe la théorie freudienne des rêves, dans la mesure où l’on y trouve l’expression d’une pertinence du contenu des rêves autrement que dans le contexte irrationnel de l’oniromancie de la plus haute antiquité.

En examinant ensuite les propositions de l’oniromancie antique, qu’il décrit comme fondée sur une clé d’interprétation en quelque sorte universelle du symbolisme des rêves, indépendante des individus, Schopenhauer s’en écarte en affirmant que l’interprétation est à produire à partir de la biographie individuelle, ce qui est purement et simplement une première expression, à ma connaissance, du postulat de la théorie psychanalytique des rêves :

Allein diese [Oniromantik des Artemidoros u.a.] fügt die Voraussetzung hinzu, daß die Vorgänge im Traum eine feststehende, ein für allemal geltende Bedeutung hätten, über welche sich daher ein Lexicon machen ließe. Solches ist aber nicht der Fall: vielmehr ist die Allegorie dem jedesmaligen Objekt und Subjekt des dem allegorischen Traume zum Grunde liegenden theorematischen Traumes eigens und individuell angepaßt. (Ibid.)

Sur cette base, Freud se mit à chercher de quelle manière les événements de la vie individuelle se traduisent en symboles oniriques.

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Die Batrachier führen vor unsern Augen ein Fischleben, ehe sie ihre eigene, vollkommenere Gestalt annehmen, und nach einer jetzt ziemlich allgemein anerkannten Bemerkung durchgeht ebenso jeder Fötus sukzessive die Formen der unter seiner Spezies stehenden Klassen, bis er zur eigenen gelangt. Warum sollte nun nicht jede neue und höhere Art dadurch entstanden sein, daß diese Steigerung der Fötusform einmal noch über die Form der ihn tragenden Mutter um eine Stufe hinausgegangen ist? (Schopenhauer, Parerga und Paralipomena)

C’est  la « loi biogénétique » du darwinien Haeckel : l’ontogenèse récapitule la phylogenèse.

Les textes de Parerga et Paralipomena ont été publiés en 1851, L’origine des espèces de Darwin en 1859, et la loi biogénétique de Haeckel a été rendue publique en 1866 !

Il est également significatif que « la remarque selon laquelle le développement de chaque fœtus adopte successivement les formes des classes existantes de son espèce jusqu’à parvenir à la sienne propre », la loi biogénétique, donc, soit appelée par Schopenhauer « une observation à présent reconnue de façon assez générale ».

Même s’il peut paraître un peu vague, ce passage de Schopenhauer ne permet pas de douter qu’il s’agit d’évolution des espèces : les différentes « classes » d’espèces sont pensées comme inscrites dans un processus temporel d’évolution, de l’ancien et « inférieur » au nouveau et « supérieur » (« jede neue und höhere Art »).

Que l’évolution soit linéaire de cette façon, le darwinisme a montré, bien que de nombreux darwiniens aient maintenu cette façon de voir, que c’était vrai en tendance, sous l’effet de la sélection naturelle, mais que les circonstances pouvaient tout aussi bien conduire à des « régressions », et qu’il convenait au fond d’abandonner un vocabulaire à connotation hiérarchique en ces matières, car des « régressions » sont adaptatives.

Je renvoie le lecteur à mon « Schopenhauer père de Darwin » (x). L’histoire de la théorie de l’évolution a été falsifiée par de pseudo-intellectuels chauvinistes. Le darwinisme est apparu dans un milieu scientifique saturé d’observations et d’hypothèses relatives à l’évolution des espèces, dont l’espèce humaine ; il a contribué à unifier l’ensemble de ces observations et hypothèses dans une théorie générale cohérente, mais il n’est guère permis de dire que ce fut une révolution dans les esprits, car de nombreux autres esprits que Darwin cherchaient ce que ce dernier a finalement trouvé.

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« Être sujet aux lois, c’est être sujet de l’État, c’est-à-dire du représentant souverain, c’est-à-dire de soi-même : ce qui n’est pas de la sujétion, mais de la liberté. » (Hobbes, Léviathan)

Cette définition de la loi et de l’autonomie du citoyen soumis aux lois sera reprise par Rousseau, puis par Kant.

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Selon Hobbes, l’âme en tant que substance incorporelle n’est pas une notion chrétienne mais païenne.

« Que l’âme de l’homme soit, dans sa propre nature, éternelle, et une créature vivante indépendante du corps, ou que n’importe quel homme soit immortel, autrement que par la résurrection du dernier jour, c’est une doctrine qu’on ne trouve pas dans l’Écriture. » (Hobbes, Léviathan)

« Dans l’Écriture, l’âme signifie toujours ou bien la vie ou bien la créature vivante … Dieu créa les baleines, et omnem animam viventem [etc] … Si, en s’appuyant sur ces passages, le mot âme signifie une substance incorporelle, qui existe indépendamment du corps, on pourrait aussi bien déduire la même chose de n’importe quelle créature vivante » (Ibid.)

« Les humains … étaient en général possédés, avant la venue de notre Sauveur, par suite de la contagion de la démonologie des Grecs, par cette opinion selon laquelle les âmes des humains sont des substances distinctes de leurs corps. » (Ibid.)

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En lieu et place de philosophie, Hobbes affirme que les théologiens scolastiques pratiquent l’aristotélité (cf. Léviathan). Schopenhauer a fait le même constat avec les philosophes d’université, qui pratiquent la Hegelei.

Schopenhauer reste à ce jour le mal-aimé des études philosophiques universitaires. Son âme peut se consoler en pensant à l’influence que son œuvre a exercée sur des écrivains et penseurs de la plus haute importance. (Puisque j’ai parlé plus haut de son influence sur Freud, qu’il me soit permis de préciser que Freud n’est pas inclus selon moi parmi ces penseurs de la plus haute importance.)

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« Un arbre isolé dans la campagne pousse de travers, il étend largement ses branches ; en revanche, un arbre qui se dresse en pleine forêt pousse droit parce que les arbres voisins lui résistent, il cherche l’air et le soleil au-dessus de lui. » (Kant, Propos de pédagogie)

(On le trouve également dans les manuscrits non publiés de Kant (Nachlaß 1499) : ,,Bäume nötigen sich einander, gerade zu wachsen.’’)

Image que l’on retrouve à l’identique, sans le nom de Kant, dans Citadelle de Saint-Exupéry :

« Mais les arbres que j’ai vus jaillir le plus droit ne sont point ceux qui poussent libres. Car ceux-là ne se pressent point de grandir, flânent dans leur ascension et montent tout tordus. Tandis que celui-là de la forêt vierge, pressé d’ennemis qui lui volent sa part de soleil, escalade le ciel d’un jet vertical, avec l’urgence d’un appel. »

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« Le sexe masculin, quoique le plus fort, n’a pas fait la loi à son avantage, en établissant les ménages isolés et le mariage permanent qui en est une suite. » (Charles Fourier)

Aussi ne l’a-t-il établi que parce que les femmes ont mis à ce prix la jouissance sexuelle (Schopenhauer).

Les théories féministes, si l’on veut, qui prétendent que les ménages isolés, monogames et plus ou moins indissolubles seraient une caractéristique patriarcale, sont loin du compte ; c’est un théoricien de la liberté sexuelle, Fourier, qui le dit.

Selon des études plus récentes, le ratio des sexes dans une société donnée (qui fluctue autour de 1:1) détermine le degré de promiscuité : plus les femmes sont nombreuses, plus la promiscuité est grande car, l’homme étant alors relativement rare, ce sont ses exigences qui font loi.

En quoi le mariage, avant notre supposée émancipation des femmes (plutôt que des hommes), était défavorable au mari, le même Fourier l’a amplement démontré :

« Les dogmes religieux, plus sévères que dans l’antiquité, interdisent au mari certaines précautions que dicte la prudence : Interdictio semen effusendi extra vas debitum (Interdiction de répandre la semence en dehors du vase vaginal). La femme l’exige par masque de piété ; son vrai motif est de légitimer les œuvres d’un amant. » &

« Cocu de par la loi est celui dont la femme fait un enfant de contrebande évidente, comme un mulâtre, quarteron ou octavon. La tricherie est incontestable ; mais les formes ont été observées, et la loi adjuge au mari cet enfant … Selon le beau principe : Is pater est quem nuptiae demonstrant (N’est père que celui dont le mariage a prouvé qu’il l’est). »

Et voilà un exemple de ce que ça donne, quand un de ces grands esprits dont j’ai parlé plus haut a lu Schopenhauer, comme l’écrivain et poète Thomas Hardy : « It appears that ordinary men take wives because possession is not possible without marriage, and that ordinary women accept husbands because marriage is not possible without possession; with totally different aims the method is the same on both sides. » (Hardy, Far from the madding crowd)

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So long as visible or audible pain turns you sick, so long as your own pains drives you, so long as pain underlies your propositions about sin, so long, I tell you, you are an animal, thinking a little less obscurely what an animal feels. &

This store men and women set on pleasure and pain, Prendick, is the mark of the beast upon them, the mark of the beast from which they came. (H.G. Wells, The Island of Dr Moreau)

So much for Bentham and other ‘Utilitarians’ (from the mad scientist who’s a genius in his own right).

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Modern torturers in Chile break down prisoners by putting them in cells where everything –walls, furniture, ustensils, window covers– is painted white. (Marshall McLuhan & Bruce Power, The Global Village, 1989)

Un peu comme nos hôpitaux publics, en somme. On n’est pourtant pas censés s’y faire torturer (les opérations se passent sous anesthésie). S’agit-il de dissuader d’y entrer, une opération plus ou moins inconsciente de maîtrise des coûts ?

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Psychoanalysts are fascinating as a special sort of clowns. They have the same attraction as circus freaks, or of distorting mirrors. They evoke the court dwarves of gone ages, whose charm, if one may say, lied in their making themselves funny either by endorsing something elevated or by finding it defective in some way or other.

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Everyone wants to be a star, who cares about privacy?

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L’ordre moral a, dit-on, été explosé par les nécessités de la consommation de masse, qui doit saborder parcimonie, frugalité, tempérance, mais la répression des pulsions sexuelles implique bien d’autres ressorts que la pénurie de biens matériels, pour qu’elle ait disparu avec cette pénurie.

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Selon John C. Lilly, l’intelligence à l’état solide (solid state intelligence, SSI), c’est-à-dire l’intelligence artificielle devenue autonome, doit détruire l’humanité, à composante principalement aqueuse (water-based), car les conditions environnementales de sa survie impliquent la suppression de l’air humide, de l’eau.

Ce n’est pas sans angoisse qu’il décrit un tel scénario, et qu’il cherche les moyens de le prévenir, mais il ne démontre pas que notre instinct de survie s’étend à la survie de l’espèce humaine en tant que telle. En réalité, c’est ce qu’il est impossible de démontrer : l’instinct de survie est un instinct exclusiviste. Mes gènes veulent prédominer contre d’autres gènes au sein de l’espèce, ils ne savent pas ce qu’est une menace d’extinction de l’espèce.

Si je raisonne sur une telle extinction, je ne raisonne déjà plus au niveau génétique, et la justice implique donc de peser le pour et le contre entre la SSI et nous sur un plan autre que génétique.

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Les gens mentent. Ils donnent aux marketeurs les réponses qui, leur semble-t-il, les font paraître intelligents et distingués. Ils mentent sur leurs préférences, leurs habitudes (nient avoir emprunté de l’argent, mentent sur ce qu’ils lisent), leurs motivations… C’est pourquoi les marketeurs ont dû mettre au point des approches qui ne reposent plus seulement sur des questionnaires adressés à des échantillons de consommateurs. Avis aux chercheurs français en sciences sociales.

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Les lois de la nature nous apportent, dit Berkeley, la régularité et la prévisibilité qui rendent nos activités possibles. Mais c’est bien par ces mêmes lois que se produit un jour la catastrophe naturelle inattendue qui prend tout le monde de court, comme si personne ne connaissait les lois de la nature. Elles ne sont donc pas une preuve de sagesse ou de bonté divine, elles ne nous donnent qu’une sécurité trompeuse. Toute notre science est un bluff.

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C’est une curieuse conception de considérer que le droit à l’anonymat est une composante critique du débat public, alors que c’est la preuve que les individus ne sont pas libres de s’exprimer.

Je défends en effet l’idée que nul ne doit être inquiété pour ses paroles.

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C’est quand même dégueulasse : sous la monarchie, les femmes n’avaient pas le droit de vote.

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Plus on va haut, plus l’air est raréfié et plus il est difficile de se maintenir longtemps à la même altitude : « travail inégal ».

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Freedom-free zone.

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No freedom from freedom for the enemies of freedom from freedom.

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C’est sa mère qui l’a marié. Peut-être même qu’elle lui tenait la main lors de sa nuit de noces.

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Dans l’édition de Matérialisme et empiriocriticisme, par Lénine, qui se trouve dans ma bibliothèque, dans l’index Engels a le droit, j’ai compté, à dix-sept lignes de références, tandis que Marx a le droit à treize. On parle de marxisme parce que c’est plus simple qu’« engelsisme ».

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When all is said and done, poetry wins.