Jet de dés : La poésie de Frans Gunnar Bengtsson

Le Suédois Frans Gunnar Bengtsson (1894-1954) est connu pour l’un des grands succès internationaux de la littérature de son pays, traduit en de nombreuses langues, le roman historique Orm le Rouge (Röde Orm), qui réunit deux volumes de 1941 et 1945 évoquant le temps des Vikings.

Sa biographie de Charles XII, parue en deux volumes en 1935 et 1936, est également très réputée en Suède. Parmi ses sources pour ce travail figure en bonne place l’Histoire de Charles XII de Voltaire.

C’est toutefois par un recueil de poèmes, Tärningkast (Jet de dés), que Bengtsson débuta sa carrière littéraire, en 1923. Ce recueil de facture classique est le seul volume de poésie qu’il ait publié. Les traductions qui suivent, pour la première fois en français, en sont tirées.

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Jet de dés
(Tärningkast, 1923)

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Rencontre rêvée (Drömt möte)

Était-ce illusion de mensongère Fortune
apparue en moi, un rêve à demi remémoré,
quand tes yeux m’attirèrent, gais et bruns,
et tes doux cheveux bouclaient sur ta joue ?

Ne nous sommes-nous rencontrés jadis, quand la Lune
fermait aimablement les yeux sur les jeux païens de l’amour,
au bord d’une mer onirique où les tritons soufflent dans des conques,
quand les notes de Pan emplissent le vent des vertes montagnes ?

J’étais un Argonaute ayant lâché sa rame,
toi, une vierge chalcidienne avec le pouvoir de charmer
depuis la plage des hommes de plus grande vertu que moi.

Vers toi, parmi les peupliers argentés, j’allai,
tandis qu’à l’orient lointain brillait le sillage de l’Argo,
quand naviguait Jason vers la toison d’or de Colchide.

*

La Vénus endormie (Den sovande Venus) [I-III : complet]

Tableau de Giorgione

I

Une nuit de brûlants tourments voluptueux t’a-t-elle conduite
sur une couche de fleurs à l’abri du soleil
pour reposer ta tendre joue contre ton bras
et défaire tes cheveux d’un blond cuivré mouillé ?

Comme un halo nacré autour des trésors de Golconde,
la lumière du jour enveloppe la splendeur de tes membres.
Aucun rêve ne va-t-il agiter le rythme de ton pouls
et t’éveiller ? Ce repos de midi durera-t-il ?

Ah ! dors. La végétation enclosant ton front
et ton bras courbé tel une vague contre le voile pourpre,
dors, ô déesse ! Ne rouvre pas tes yeux

qui, sans compassion, oppressent sous leur joug
les esclaves de ton pouvoir de reine,
tuent la paix et engendrent la haine entre les hommes !

II

Ils ne sont plus, les hommes que tu connus jadis,
sentinelles de ta beauté, tragédiens de ton royaume de roses.
Par l’herbe recouverts, ils sommeillent, comme des frères,
près de l’épée rouillée et de l’instrument rompu.

Ton cœur ne sait rien des souffrances que tu causas
à tes amants, qui sont morts. Le monde de tes rêves rougeoie
de processions d’éléphants arrivant du Sud
et de groupes de panthères de l’Orient des Baals.

Puis tu vois les schabraques flamboyantes,
la pompe royale, les tiares hautes comme des tours,
l’encens bleu et l’or en amphores bombées.

Sur des dos courbés tu marcheras nue
en oubliant le nom des enfants de l’écume,
parmi des étrangers qui invoquent Astaroth.

III

Soyez humbles, ô mortels ! Vous ne pouvez
élever ni sanctuaire ni place forte
pour le repos du cœur. Vos projets irrévocables
sont promptement vaincus par sa beauté.

L’adoration de tous les âges tourne autour d’elle,
tous les chants ont été composés à son éclat,
depuis que, pour l’odyssée du coquillage cyprien,
Poséidon porta la corne glauque à sa bouche.

Les hauts dieux qui habitaient l’Olympe
ont oublié le monde que voilaient les ombres du soir
et levé l’ancre vers des soleils plus jeunes.

Seule Vénus, la dormeuse, éternellement la même,
qui tue d’un sourire et cruellement embrasse,
connaît encore les prières que bégaient ses dévots.

*

Penthésilée (Penthesileia)

Ndt. La légende dit qu’Achille tomba amoureux de Penthésilée, reine des Amazones, au moment de la voir mourir du coup qu’il venait de lui porter à la bataille de Troie.

Immobile près de sa lance – comme si la Gorgone
l’avait atteint de l’indicible terreur
qui demeure derrière l’émeraude glacée de son regard –
se tient le fils de Pélée, incliné vers sa victime.

La terre chaude boit le sang, et la lune
répand ses rayons sur les traces de son amer exploit,
sur la cascade de cheveux d’où le casque est tombé
et le bouclier étendu tel un oreiller de bronze sous l’Amazone.

Pâle, le héros veille près de celle qu’a vaincue son épée,
la tueuse d’hommes, dont la forme, à présent inconsciente
et calme, à l’instant frémissait d’ardeur dans le feu du combat.

« Ô Aphrodite ! n’était-il, en un verdoyant pays,
une couche d’amour pour la combler d’autre façon
que le blême repos de la mort sur l’arène sanglante de Phrygie ! »

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Les constellations (Stjärnbilderna)

Qui les a nommées ? Quand de gris prophètes,
en une cité recouverte à présent par les débris des siècles,
déchiffrèrent-ils les premier les énigmes du firmament
depuis la couronne briquetée des temples au pays d’Ur ?

En rêves sacrés virent-ils dans l’éther silencieux
les mythes rayonner d’un éclat sidéral
et, derrière les planètes errantes des sept sphères,
la procession des dieux aux maisons du zodiaque ?

Tout monument terrestre est devenu poussière sur la tombe
où repose le témoin des merveilles, avec sa baguette
dans une main desséchée contre la pourpre du manteau.

Mais elle reste claire, quand l’Hydre fend la mer
et que le Taureau mugit devant le glaive d’Orion,
la nuit de Chaldée pétrifiée dans son rêve.

*

Un chef viking (En Vikingahövding)

Au monastère d’Iona vint Olaf Kvaran, roi
de Dublin et de Northumbrie : « Non, moines,
ne craignez rien ! gris et courbé,
le roi ne porte plus le bouclier avec ses guerriers.

Il est las et transi, ne supporte plus qu’avec peine
les mailles de sa cotte, qui lui pèse dans sa marche.
Il veut rester ici – bien au chaud en écoutant
de bons chants et le récit de beaux miracles. »

– Notre maison est pure, ô roi. Seuls y résident
ceux qui honorent Dieu. Veux-tu descendre dans le fleuve
pour ton baptême et lustration, comme nous avons tous fait ?

– Je le veux, mon enfant ; ça ne me semble pas une bien grande épreuve.
– Alors tu seras à Dieu. – Bien. Je suis de la race d’Odin.
Ma route est sûre et, malgré Dieu, conduit aux portes du Valhalla. »

*

Le lion runique de Venise (Runelejonet i Venedig)

Ndt. Évocation de la statue dite « Lion du Pirée », qui se trouve depuis le dix-septième siècle à Venise. La statue comporte des inscriptions runiques, sans doute laissées par des Varègues au temps de la présence de ces Scandinaves dans l’empire byzantin.

Cette inscription rongée sur la pierre, d’un fier
exploit oublié dans les mers de l’est, est incomprise
où, autour de l’ancien siège des seigneurs de la mer,
la lagune s’émaille d’une blanche semaison d’étoiles.

Elle ne dit pas que les hautains messages du Doge
étaient portés de toutes parts quand l’éclat de Venise
était incomparable. Dans la majesté du marbre
ces écrits ont été gravés par des hommes de Svithiod.

Impuissante, la république de saint Marc dort.
Mais à ce calme où, faiblement, comme la musique des vagues
contre les gondoles, murmure encore son temps de gloire,

l’orage et le bruit des épées viennent depuis des royaumes disparus –
avec le nom du Hersir – « un bon laboureur de Viken,
qui voyagea loin, gagna de l’or, et mourut au combat ».

Lion du Pirée, à l’Arsenal de Venise.

*

Marco Polo

De retour à Venise chez les siens,
à peine Sire Marco se rappelle-t-il
le nom des pères de la cité, et pour lui les clameurs
de la place publique ne sont qu’un bourdonnement d’abeilles.

Il parle des pays qu’il a vu resplendir, raconte
comment il y a construit des villes, gouverné une riche province
et voyagé comme un prince, avec une suite de mandarins,
ambassadeur de Kubilaï, khan de la Chine.

Sur la place on rit beaucoup : « Il est fou !
C’est un sacré moussaillon, rêveur et sot ! »
On l’applaudit : « Beau mensonge, Il Milione1 ! »

Sire Marco sourit : – Kubilaï pensait de même
quand je lui racontais l’Occident, parmi le vol des hérons,
le long des saules du Hwang Ho2 sous la lune du Cathay.

1 Il Milione : Titre italien du livre de Marco Polo. Selon certains, ce titre, « Le million », dérive justement d’un surnom donné à l’explorateur par les Italiens qui pensaient que ses récits étaient exagérés. Mais l’origine reste incertaine.

2 Hwang Ho : Le fleuve Jaune. Selon la graphie en usage aujourd’hui : Huang He.

*

Bartolommeo Colleoni

Statue par Verrocchio

Droit sur son cheval, sa lourde cuirasse
ne lui pesant guère, casque entaillé, profil d’aigle,
il éternise dans les sombres lignes du bronze
un génie de la guerre conduit par la tempête.

Comme le bélier détruit les murs dans sa course,
comme l’éclair fend même les rochers,
l’armée conjurée par le pouvoir de sa volonté
traversait, massive, douves, lances et flèches.

Fut-il le condottiere incomparable ?
Quels châteaux conquit-il, quelles frontières
jura-t-il de défendre en tant que commandant ?

N’est-ce pas l’âme de l’artiste qui, plus que lui,
força le bronze à refléter ce caractère de lion ? –
Verrocchio se vit lui-même. Son image est vraie.

*

Dans l’Allée des Tisserands (Vid Vävarnas Gränd)

Ndt. L’indication de lieu et de date à la fin du poème fait connaître qu’en son sens littéral le poème est une description de la Webergasse de Dresde à l’époque de Weimar.

With the sweet of the sins of old ages,
wilt thou satiate thy soul as of yore?
Too sweet is the rind, say the sages,
too bitter the core.

Swinburne : Dolores

Souillée, impure, se dissipe la lumière
de ce jour d’automne, en vapeur de cave.
Une grise moisissure paraît où suinte
la froide humidité sur la pierre des murs.
Un air mort, auquel se mêlent des relents d’ordures,
est l’haleine de la putréfaction, soufflée
vers tout ce qui vit et respire aujourd’hui
dans l’Allée des Tisserands.

Où sont-ils, les hommes qui tissaient
dans l’Allée des Tisserands ? Partis,
avec l’application que demandait leur travail
et le savoir-faire que leurs mains comprenaient.
Ils quittèrent l’ouvrage et la navette
quand le soir les libéra,
ils marchèrent en boitillant vers le soleil
et ne revinrent jamais.

Ils ont laissé leur place, les vieux,
à des hommes d’une autre guilde,
qui ne déposent rien dans les granges,
ne récoltent ni ne sèment ;
qui ne viennent ici que pour trouver
la volupté chaude, l’ivresse du désir
en la mer de feu dont les flammes crépitent
dans la maison du péché.

Ils cherchent le feu de la vie, qui tue.
Tous se tournent avec nostalgie
vers le flot de lumière rongeur qui coule
entre les miroirs, l’acier et le ciment,
où le plaisir, séduisant et nu,
est obéi, salué comme un dieu
parmi les parfums et la puanteur de cloaque
dans l’Allée des Tisserands.

Ici se nourrit l’appétit qui mord
comme le feu dans le tumulte du sang.
Ce sont les rites de l’Isis memphite
et le culte éphésien de Diane
que désirent les foules affamées,
dont la vie part en fumée
depuis que les furieux approchèrent
la première fois les genoux des déesses.

L’avidité qu’excite, qu’enflamme
le plaisir des instants d’ivresse,
n’est qu’un fleuve sur des plages désertes
et une tempête sur une côte inhabitée ;
car, ainsi que des fleurs rouges de tombeau,
les instincts poussent sur la chair pourrissante
des esclaves torturés du péché
dont l’âme est morte.

L’espoir qui cuirasse contre la souffrance,
la foi qui donne une force d’acier,
sont des mythes de mondes étrangers,
entendus dans une langue inconnue –
des contes dont la lecture est terminée,
de petits noms tirés d’une légende jaunie,
des reliques du passé, que l’on ne connaît plus
dans l’Allée des Tisserands.

Leur nostalgie ne sera pas libérée,
leurs appels ne prendront jamais fin
avant que soit détruite la dernière relique
et baisé l’ultime péché mortel ;
quand Isis pour les désirs des nuits du feu
aura relevé la gaze couvrant ses traits
et qu’ils regarderont muets dans les mystères
où réside le néant.

Mais ils ne savent pas encore
quand sonnera l’heure ; ils ferment les yeux
sur tout ce qui ne peut tenir dans l’instant
du vol vacillant des heures.
Et la forme recroquevillée qui rampa
dans ces haillons jusqu’au foyer de l’orgie
ne les trouble guère : elle criera
en vain pour leur attention.

Les fers dans lesquels l’humanité devra
marcher attachée vers le Ragnarök fuligineux,
deviennent ici des serpentins se tortillant
joyeusement parmi les pieds des danseurs.
Sont-ce là ceux qui reçurent le privilège
d’être, quand la terre se tord de douleur,
épargnés par la colère d’en haut,
dans l’Allée des Tisserands ?

Dansaient-ils quand la nuit était consumée
par une frémissante lamentation d’agonie
face à la grise hécatombe, attendue
comme offrande au dieu des armées –
quand Yahvé se mit en marche pour abattre
tous les premiers-nés, et que la moisson fut riche ?
Trouva-t-il les portes des pécheurs marquées
par un sang salvateur ?

Ils n’osent regarder derrière eux
de peur de voir leur moi assassiné.
Avec des visages pâlis par les veilles
provoquées par des jours de narcose et de néant,
ils accourent ici, où ils peuvent encore chercher
dans le fleuve dissolvant des nuits
un violon, un verre et une fille de joie,
un rire et un rêve.

Seront-ils conduits au jugement et condamnés
à poursuivre sans espoir, pour l’éternité,
les visions fuyantes et rêvées
du plaisir, qui n’est rien d’autre
que de l’air vide ? Ou l’étincelle brille-t-elle
qui réduira le péché en cendres
quand une averse du feu de Sodome éclatera
sur l’Allée des Tisserands ?

Dresde 1922

*

Ballade de mon cœur (En ballad om mitt hjärta)

J’ai dit à mon cœur : « Silence ! Tais-toi !
Que veux-tu donc ? Arrête de rêver !
Tu dormais si bien : comment as-tu pu gâcher
cette paix profonde sur la rivière crépusculeuse du repos ?
Qu’est-ce qui t’a réveillé ? Un rêve étrange en toi
a-t-il ensorcelé ton sang ? »
    Mon cœur dit : « Ne parle pas de repos !
La foi de mon amour est plus que ton intelligence
et m’est plus chère
que le repos ;
je veux voler vers elle, vivre avec elle ! »

Je dis tristement : « Pauvre égaré !
Ta foi est fausse ; crois-moi, qui suis raisonnable.
Il n’est point pour toi de trèfle à récolter
dans le pays d’arc-en-ciel des beaux rêves d’amour.
Tu cours à des fantômes arrachés de toi.
Ah ! tout est vide de l’autre côté de l’horizon. »
    Mon cœur dit seulement : « Ma seule consolation
se trouve dans son visage et sa voix.
Ce que le rêve a semé
va pousser, quand j’aurai atteint
sa bouche, sa joue et son sein. »

Je dis : « Ah ! combien de fois ne t’ai-je pas pressé
de détruire et d’ensevelir profondément
cette adoration égarée, impie qui dépose
des guirlandes d’offrande aux pieds d’une mortelle.
Car tu ne dois avoir d’autres dieux
que moi ! Ô mon cœur, change ! fais pénitence ! »
    Mais mon cœur répondit : « J’ai dit bonne nuit
à la foi en Dieu. Ma foi se forme
de jeux et de chansons
et de la caresse de ses mains
et de la lumière de ses yeux et du rire de ses lèvres ! »

Je dis : « Cœur, laisse-moi chanter pour toi !
Peut-être, possédé par ton agitation, te calmera
le son des vieux rythmes si je te distrais
avec le rouge carnaval des cœurs d’antan.
Oublie-toi dans les chansons du passé
chantant les souffrances finies de ceux qui sont morts ! »
    « Oui, dit mon cœur, chante les noms dont se paraient
les plus passionnément aimées de celles qui ne sont plus !
Tout le beau qui fut
est devenu poussière. Seuls les noms restent.
Et de chaque nom aimé, Elle renaît. »

Je dis : « Dis-moi, que peux-tu donner
de roses rouges ou de nobles bijoux –
de tout ce qu’un monarque de Judée fou d’amour
offrit pour lui faire sa cour à la Sulamite ?
Ô cœur aveugle, brise en éclats ton rêve
et souffre avec patience la pauvreté qui te fut impartie ! »
    Mais le cœur dit seulement : « Mille fois
plus chère que les bijoux m’est la forme de mon rêve.
Si d’autres ont offert
nom, réputation, or, resplendissants –
moi, en me donnant moi-même, j’ai tout donné. »

Alors je me mis en colère et dis sèchement : « Assez !
Ça suffit ! Tu réclames depuis trop longtemps !
Je vais lui dire, sans rien dissimuler,
tout ce que tu as trahi.
Elle va entendre à quel point tu es, au fond,
incorrigible. Elle rira bien, alors ! »
    Alors mon cœur frétilla : « Qu’attends-tu ?
Tu devrais déjà être à sa porte.
Oh ! quand elle sourit !
Mais ne tarde plus !
Dépêchons ! Allez ! Allez ! »

*

Avril (April)

Où te caches-tu, sylphe d’avril ? La main
du noroît t’a-t-elle frappé, la neige atteint ?
Dans la forêt où tu vaguais pieds nus,
restait-il encore de la glace rugueuse du côté sud
des congères grises ? As-tu été pris dans les filets
de jours durs au regard de givre bleu ?
Où quelques pâles rayons égarés tombent
sur le sol broussailleux – où la voix claire
de l’hirondelle des champs trémule –,
je peux imaginer que, caché dans l’ombre,
les bras pressés contre ta tendre poitrine,
dans une attente soumise tu souris vers le soleil.

Tu n’es pas resté avec tes sœurs dans le rond3,
dans une vallée de printemps ombreuse et bleue
où le givre ne reste jamais longtemps sur le sol
et la nuit glisse légère sur ses ailes.
De belles fleurs les parent ; à toi seul aucune ne fut donnée :
pour ton hardi départ, aucune récompense.
Ton jardin délicieux a-t-il été pillé par un ennemi ?
Quelqu’un de plus fort que toi disperse-t-il
l’haleine que tu soufflas sur les jeunes plants et les graines ?
Parviens-tu seulement, l’œil baigné de larmes et confondu,
à t’insinuer dans les halliers pour, de tes doigts minces,
des bourgeons glacés secouer la neige piquante comme des aiguilles ?

Tu souris pourtant, avec des yeux sans peur,
bien que les bourrasques te fouettent et la gelée t’atteigne.
Tu sais que tu seras bientôt dans une clairière
à la lumière caressante, les chevilles couvertes
d’herbe duveteuse, et que tu laisseras le vent sécher
les derniers reste d’humidité dans tes cheveux châtain.
Alors vivra le silence tout entier qui flotte
avec révérence autour de toi, seulement troublé par
le bruit des sabots rapides d’un chevreuil aux yeux brillants.
Tu te vois peut-être en songe rompre
un rameau de bouleau et passer sur tes lèvres
ses feuilles collantes, à demi écloses.

3 dans le rond : Allusion au rond ou cercle des fées, ces formations fongueuses circulaires des bois, supposées être les marques d’une danse de fées.

*

Ah ! si j’étais roi (Ack, om jag vore kung)

Ah ! si j’étais roi, oui,
et non un banal poète –
un véritable roi
avec bourse pleine
et logis à sept pièces,
j’irais ouvrir
la porte où tu te trouves.
Les ministres devraient attendre
en jouant au solitaire.

Et si j’avais un diadème d’or,
un vrai, parfait pour sa fonction,
un diadème magnifique
à la taille de ton front et de tes cheveux,
je sertirais ce diadème
de sept pierres précieuses
et te le donnerais, et personne
ne le porterait que toi.

Et si j’avais un royaume –
ni trop grand ni trop petit,
avec des douves et un mur,
de la végétation,
et un cadenas sur le portail –,
oui, si j’avais un tel royaume,
tu viendrais avec moi
et, le pont une fois traversé,
aussitôt je le démolirais.

Et si je connaissais la forêt
où Juin réside toujours,
nous irions tous les deux
là-bas sur la pointe des pieds,
avec de la rosée sur nos souliers.
Et si Juin nous disait :
« Vous ne pouvez rester ! » –
nous lui dirions gentiment : « Pardon,
c’est seulement nous ! »

Et si je connaissais une chanson,
légère comme un vol de papillon,
des rêves et des jeux
viendraient à toi toujours,
comme c’est coutume avec belles chansons.
Et si le chant apportait de la joie
dans tes yeux éclaircis,
il resterait toujours près de toi
dans la maison de verdure.

Et si j’avais un cœur
(Que dire du genre d’imbécile
qui n’apprend
ce qu’est l’amour que
dans les rimes d’un livre !),
mais si j’avais pourtant
un cœur fort et grand,
je n’hésiterais pas une seconde :
tu l’aurais tout entier.

*

Ode de novembre (Novemberode)

Si je pouvais te donner ce que mon désir
voudrait le plus offrir – tout ce qui, indiciblement,
a fui comme un nuage par le vent emporté –
tout ce qui d’une calme nuit de printemps et de la verdure d’été
fut trouvé le plus chaud et le plus prometteur :
si j’avais pu saisir le murmure des frondaisons et
la lumière du soir, dans leur flottement, et si le vent avait balayé
les lourdes odeurs de hallier le long de mon chemin,
alors j’aurais pu pénétrer où les ombres tressent
un cercle magique, et amasser des trésors
et les lier en chansons pour te les offrir.

Mais la verte splendeur de l’été s’est effacée
des arbres, et la terre est abandonnée
à la pluie âpre, à la morte semaille des feuilles ;
et tu es toi-même un mois de fleurs disparu,
accompli, clair comme le souvenir, et jamais atteint.
Forme vaporeuse, grise, l’année poursuit sa route,
serrant contre soi son châle glacé,
et frissonne impuissante dans sa fièvre.
La lumière qui caressait tes cheveux est éteinte,
mortes les feuillent qui brillaient près de ta joue,
et dur le vent auquel tu tendais les bras.

« Te comparerai-je à un jour d’été ? » –
Comme lui tu brillais, comme lui tu es passée ;
et le monde de mes rêves poussait riche et grand,
né du tremblement dans les pulsations du cœur,
sous cette clarté dans tes yeux.
À toi et à ce que tu m’as offert se mêlent
dans ma mémoire tout ce qui avait éclos et s’est fané,
toute image que tu aimais, toute chanson que tu écoutais ;
et quand en rêve je respire ta présence,
tu es un jour d’été tenant dans ses bras
le gaillet jaune, la menthe et le millepertuis.

Près d’une lente rivière aux couleurs de crépuscule,
tu écoutes les murmures depuis la rive luxuriante,
et de longues tiges s’inclinent vers ta main –
au-delà des frontières des noires forêts fatidiques,
au pays de tous les rêves non réalisés.
Là-bas, où les douleurs sont embrassées ensemble
et où, traversant les solitudes de l’âme, coule
un torrent printanier, jailli d’un sol libéré du gel –
j’ai marché. À présent sont étrangement silencieuses
les harpes pincées pour produire de beaux rêves,
et le cœur est lourd de paroles glacées.

Au galop : La poésie svécomane d’Emil Wichmann alias Gånge Rolf

Emil Wichmann (1856-1938) est un poète finlandais de langue suédoise. Il fut un acteur majeur du mouvement svécoman, ou svécomane, c’est-à-dire de la défense et illustration de la culture et langue suédoise en Finlande, à l’époque où la majorité finnoise de la population commençait à revendiquer en faveur de sa propre identité. Pour une vue synoptique de ces questions, voyez notre introduction au billet concernant le poète finlandais suédophone Karl August Tavaststjerna ici.

Wichmann vécut en exil en Suède de 1903 à 1905, au moment où la Russie entamait une politique de russification dans le Grand-Duché de Finlande qui remettait en cause non seulement l’autonomie économique et politique du territoire mais aussi la position de la langue et de la culture suédoises en Finlande. Cette première vague de russification retombant en 1905 à la suite des événements révolutionnaires survenus en Russie tsariste, Wichmann retourna dans son pays. Il ne le quitta pas de nouveau au moment de la seconde vague de russification, de 1908 jusqu’à l’indépendance finlandaise en 1917. Dans cette période, il siégea à la Diète de Finlande en tant que député du Parti populaire suédois (Svenska folkspartiet), un parti spécifiquement créé par les Svécomans pour promouvoir et défendre les intérêts des suédophones finlandais, et encore actif de nos jours. Après l’indépendance, Wichmann siégea en outre à l’Assemblée suédoise de Finlande (Svenska Finlands folkting), un organe constitutionnel chargé d’émettre des avis consultatifs sur la législation du point de vue de la minorité suédophone.

Au plan des études scandinavo-américaines, autre composante du présent blog, Wichmann est l’auteur d’un livre de témoignages sur la communauté des Suédois de Finlande émigrée aux États-Unis, qu’il écrivit à la suite d’un séjour américain en 1929 : Resa bland Finlandssvenskarne i Amerika (Voyage chez les Suédois de Finlande en Amérique).

En tant que poète, Wichmann adopta le pseudonyme Gånge Rolf. C’est le nom suédois du Viking Rollon, qui se tailla en France au dixième siècle une principauté : la Normandie.

Note sur le terme « Normand » dans les traductions qui suivent : « Normand » est la francisation du scandinave « Nordman », qui signifie purement et simplement un « homme du Nord » et désigne un Scandinave germanique. En tant que Svécoman, Wichmann alias Gånge Rolf était évidemment un adepte du renouveau gothiciste dont nous avons parlé dans nos traductions antérieures de poésie suédoise (voyez en particulier notre billet sur Albert Ulrik Bååth ici).

Nos traductions sont tirées des deux premiers recueils de Wichmann, de 1880 et 1882. Certains poèmes se trouvent dans les deux recueils, sous des versions plus ou moins modifiées. Nous l’indiquons quand c’est le cas.

*

Libre Course
(På fria banor, 1880)

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À mes camarades (Till mina kamrater)

Il y a bien longtemps, une expédition
traversa les vagues de la Baltique,
depuis les villages de Svithiod à l’occident.
Elle navigua vers le soleil sur la mer écumante,
dont les flots baignaient de verdoyantes îles
qui saluaient les nouveaux venus.

Ils allaient avec de bons pressentiments.
Plus ils avançaient, plus les îles étaient belles,
les charmant par leurs falaises et leur végétation.
Quand ils eurent traversé l’archipel,
ils virent s’ouvrir devant eux, au soleil,
une terre aussi belle qu’un homme puisse en rêver.

Les vagues blanches d’écume entraient dans les baies,
des rochers couverts de mousse sur le rivage
défendaient la terre contre les lames de la mer.
Des fleurs colorées, éclatantes embaumaient l’air,
des bois verdoyants formaient tout autour une couronne,
où de nombreux oiseaux chantaient.

Les nouveaux venus des villages de Svithiod,
conduits par leur quête d’un foyer, d’un asile,
débarquèrent pleins de joie sur le rivage :
« Terre splendide qui montes la garde parmi les falaises,
sois notre Nouvelle Terre1, toi la plus belle des contrées ;
nous te conquerrons l’épée à la main.

Nous voulons ici bâtir nos maisons et vivre,
transplanter les mœurs et la foi de nos pères,
la langue et la mémoire des Normands.
Sur tes bords et tes îles nous établirons
pour l’esprit nordique une forteresse imprenable
où vivra pour toujours la vertu de nos pères. »

Le serment qu’ils jurèrent, ils le gardèrent.
Ils suèrent, saignèrent pour leur nouvelle patrie ;
nous le savons mieux que personne, nous, leurs fils.
Ils ont défriché nos champs, déboisé nos prairies,
ont fait un lit rouge de sang à nos ennemis,
nous ont appris nos chants et nos prières.

Allons, frères ! montrons au monde
que nous défendons notre héritage par la harpe et l’épée,
que nous restons fidèles à la vertu de nos ancêtres.
Misérable le fils qui, sur la tombe de son père,
ne défend pas ce que Dieu lui a donné,
sa patrie, sa langue et sa mémoire.

À chacun son arme, à chacun sa vocation. C’est pourquoi
je veux apporter mon humble contribution par un chant
et vous offrir ce que je possède, à vous,
fils des Vikings, vous, l’armée de la jeunesse,
sentinelles de la Scandie sur le promontoire fennien,
qui avez juré de défendre notre héritage.

1 « Nouvelle Terre » : Nyland. C’est encore aujourd’hui le nom suédois de la province autour d’Helsingfors en Finlande.

*

En avant ! (Framåt!)

Les vagues moutonnent sur le lac écumant
et l’orage traverse les bois de pins,
le ressac autour de l’île verdoyante mugit,
mais la belle reste imperturbable.
De sombres nuages peuvent couvrir le ciel,
le soleil brille tout de même à travers,
répandant ses rayons dorés
sur les lacs et les plages,
sur la limite des vagues.
Au bord des flots, j’écoute
le bruit du clapot,
la course de la tempête,
et je chante dans ce tonnerre,
avec un cœur chaud dans mon sein.

En avant sur les flots orageux de la vie !
En avant, avec joie et courage !
pour vaincre avec honneur ou bien mourir,
pour sacrifier ma vie et mon sang
à l’espoir qui murmure d’une voix délicieuse,
à l’éternel désir qui brûle dans mon sein
d’atteindre à la cime couverte de rayons,
de lutter avec joie,
dans l’ivresse du danger,
d’embrasser un bonheur seulement rêvé des dieux,
même si c’est pour être voué
aussitôt à disparaître, oublié,
comme une étoile filante dans l’espace,
obscurcie par d’autres étoiles plus brillantes.

En avant ! Oui, en avant dans l’éclat de la jeunesse !
À l’assaut du château des étoiles !
Ne regarde pas en arrière, la pauvreté, le dénuement,
le doute, les péchés et la tristesse,
qui sont aux aguets pour boire ton sang,
amollir ta force, abattre ton courage.
Convie fièrement ta Norne à la danse guerrière
pour une vie de gloire,
une éternelle couronne.
Cela ne se gagne pas facilement, mais l’enjeu
dans cette partie, – c’est ta vie même.
Alors écarte le doute,
c’est avec la foi seule qu’en cette vie tu vaincras,
avec la foi que tu triompheras de la mort.

*

Au galop (I galopp)

Bondis, mon coursier hennissant, porte-moi fier sur ton dos.
Partout où je jette mes regards, rapides et confiants,
tout s’anime, s’égaye, reçoit des couleurs plus vives,
et mon sein se soulève, mon humeur se galvanise
                          au galop !

Et tous les brillants souvenirs de l’enfance
me reviennent en mémoire, je me rêve à nouveau
sur un cheval écumant avec une épée pareille à l’éclair,
courant à travers le monde réjoui, éclatant,
                         au galop.

Qu’est-ce que le calme du cabinet face au bruit d’une vie de lutte
où l’on s’enivre avec gaîté, l’on s’échauffe en dansant
et l’on charge à la tête d’un escadron barbu,
avec le cliquètement des sabres, le retentissement des cors,
                         au galop.

Mais l’air des casernes n’est pas où je veux grandir.
Je n’ai pas vendu mon âme pour parer mon corps ;
au commandement d’un étranger, pour des titres et des cordons
je ne t’éperonnerai pas, mon coursier, loin de la patrie,
                         au galop.

Mais si, quelque jour, notre prince, notre patrie
a besoin de ta cavalcade, veut armer mon poing,
ou si je peux tirer l’épée pareille à l’éclair
pour une noble cause, alors nous courrons droit au but
                          au galop.

Alors à l’écurie je ramènerai mon Pégase boiteux,
je troquerai la plume pour le glaive, le calme pour la mêlée,
alors j’écrirai mon poème avec une épée, dans le sang,
alors nous courrons à la mort, avec un courage jubilant,
                         au galop.

Que vienne l’aube de ce jour ! Exultant de joie,
bondis, mon bon coursier, monte vers les cimes bleuissantes,
mon chant, jusqu’à la mort quand l’heure de chevaucher aura passé ;
nous nous reposerons un instant, puis nous chevaucherons à nouveau
                         au galop.

*

La mer et le cœur (Havet och hjärtat)

Heureux et fier, je regarde la mer lancer ses lames écumantes
à hauteur de nuages, contre le ciel, dans la course des vents sauvages. –
Mon esprit s’apaise, mes regards rêvent au bord du clair miroir
quand la houle étincelante s’endort en soupirant au bord de l’île verte.

Merveilleuse, fière, douce mer, dont j’ai regardé la vie, enchanté,
parfois mugissant pleine d’arrogance, parfois rêveuse.
Oh ! tu es semblable à un cœur, qui change ainsi que la houle ;
mais qui domptera ses vagues, qui rêvera sa paix tranquille ?

*

Le scalde (Skalden)

Au temps de nos pères, le scalde lui-même combattait.
Dans la bataille, ses coups d’épée étaient aussi puissants
que doux les accords de sa harpe.
Et il ne chantait pas autrement qu’il guerroyait.

Il vivait avec les guerriers dans le royal palais ;
guerrier lui-même, aux pays du chant un roi.
Il pinçait joyeusement la harpe de ses mains de prince,
car l’hydromel de Suttung2 n’est donné qu’au bon vouloir des dieux.

Aujourd’hui, son fils erre de par le monde, ignoré,
et sur sa route mendie avec sa chanson
un quignon de pain ; et la vile monnaie des applaudissements de la foule.

C’est juste ! le chant ne doit servir qu’à louer les hauts faits.
Seule la main d’un guerrier a le droit de seller le destrier de la poésie
pour l’éperonner vers de glorieux exploits.

2 Suttung : Géant de la mythologie scandinave qui gardait dans une montagne l’hydromel recherché par Odin. Les Ases et les poètes boivent l’hydromel qu’Odin put rapporter.

*

Où est la femme ?

Ndt. Titre en français dans l’original.

Un jour, je vis un merveilleux bouquet
et fus charmé par les vives couleurs de ses fleurs.
Je voulus respirer profondément leurs parfums,
mais comme, alors, je fus déçu !

Au lieu de naturelles odeurs, fraîches et pures,
ce ne sont que des essences que je humai.
Je me détournais avec colère de ce bouquet desséché,
quand j’y vis, non sans plaisir, une petite hémérocalle me sourire.

Elle seule avait su, dans ce groupe éteint,
conserver sa fragrance, sa féminité,
preuve qu’elle était née saine et libre.

Pauvres des autres ! elles aussi nourries par la nature
mais qui pour les parfums du cabinet de toilette ont dévasté leur âme.
Quand verrons-nous les fleurs redevenir des fleurs ?

*

Bismarck

Tu es un archi-médecin pour notre temps.
Le pauvre enfant est atteint d’anémie.
Avec « Blut und Eisen » cette langueur sera chassée,
une telle action sûrement, si Dieu veut, fera du bien.

C’est un remède de cheval mais il agit vite,
dégageant le cerveau des brumes et bavardages.
Que les garçons s’exercent aux armes une paire d’années –
un peu de discipline est diablement salutaire.

Ils apprennent à connaître chacun leur place.
Le moindre poussin n’essaie plus de chanter comme un coq
en caquetant « égalité », « fraternité ».

C’est comme ça qu’on devient un homme, esprit et main d’acier.
Et si nous devenons des hommes, Dieu nous enverra des enfants
pour remplacer ceux que ta cure a fait mordre l’herbe.

*

Pélage (Pelayo)

Ndt. Sur le roi espagnol Pélage, voyez notre billet de traduction de la poétesse Concha Espina, « Écrit avec du sang goth », ici.

Tout n’est pas fini, bien que les bords du Guadalquivir
aient vu tomber dans leur sang les Goths héroïques,
bien que Rodéric ait été capturé par traîtrise
et les chevaux des Maures foulent la terre d’Euric.

Un coin de terre nous reste, où bâtir nos maisons,
parmi les aigles des montagnes, sur les plages de Biscaye.
C’est de là que nous combattons pour la terre de nos pères
et répandons la flamme de la foi du Christ.

Ce n’est pas la force supérieure qui l’emportera,
non, mais l’esprit qui croit au futur triomphe
et garde fièrement la mémoire des faits et pensées des ancêtres.

Par cela seul viendra le jour où, fils des Goths,
après des siècles de lutte et de prières pour la victoire,
nous referons notre Gothie† chrétienne, libre et grande.

†Variante de 1882 : Notre Hispanie.

*

Les Varègues (Varägerne)

« Notre terre est grande et riche d’or et de biens,
mais nous ne savons pas la défendre nous-mêmes.
Venez donc et soyez nos maîtres,
car le monde est plein de la renommée des Normands. »

Ainsi nous parla le messager de Holmgard3.
Nous n’hésitâmes point à accéder à ses prières,
fils de Vikings, familiers de la guerre, seigneurs nés :
qui peut s’opposer à notre épée, à notre esprit hardi ?

Quand le destin promet pouvoir, honneur,
quittons sans hésiter les rivages de nos pères
et suivons-le, dans la fière certitude du triomphe.

Assez d’hommes resteront pour couper les mottes de tourbe.
Nous sommes nés pour enseigner l’héroïsme
à un monde débile devant être déraciné.

3 Holmgard : Nom scandinave de la région de Novgorod, où les Varègues scandinaves se taillèrent un empire au Moyen Âge.

*

Cortège funèbre de Charles XII (Karl XII:tes likfärd)

Ndt. Les deux versions de ce sonnet dans l’un et l’autre recueil diffèrent substantiellement. La première version s’inspire du tableau de Gustaf Cederström ci-dessous : on y trouve notamment, dans le premier tercet, les deux personnages à l’arrêt devant le cortège. La version révisée ne retient presque plus rien de cette scène et Wichmann a donc supprimé la référence au tableau. Il a de même supprimé la citation en exergue, en français dans l’original et qui sont les paroles de Molière lors de sa dernière représentation, peu avant sa mort. Nous avons traduit les deux versions : en (i) celle de 1880, en (ii) celle de 1882.

Karl XII:s likfärd, par Gustaf Cederström, 1878.

(i)

(Tableau du baron Cederström)

« La pièce est finie, allons souper ! »

Le rideau tombe avec le soleil derrière les monts de Norvège.
Le grand drame dont fut ébloui le monde est terminé.
Depuis Tistedalen s’avance le dernier convoi,
Charles XII sur un brancard, dans le soir d’hiver.

Le ciel est sombre au-dessus de la terre couverte de neige.
De pâles flambeaux brillent, de même l’aurore boréale,
autour des Carolins4, dont le cortège funèbre
va sépulter la grandeur et la puissance de Svea dans le Nord.

Les temps passés, par un vieillard à tête penchée,
envoient leurs muettes prières d’adieu, les deux mains jointes.
Le jeune enfant de ces temps-là regarde, ébahi.

Mais notre temps ne consacre qu’un moment à la haute image,
avant de la quitter en hâte, les yeux secs,
comme un criminel après son crime, pour aller faire bombance.

(ii)

Le soleil descend derrière les hautes montagnes,
le rideau tombe sur le drame dont le monde fut ébloui.
Depuis Tistedalen s’avance le dernier convoi,
Charles XII sur un brancard, dans le soir d’hiver.

Le ciel est sombre au-dessus de la terre couverte de neige.
Seules les flammes pâles d’une aurore boréale brillent dans le ciel
autour des Carolins, dont le cortège funèbre
va sépulter la puissance et l’éclat de Svea dans le Nord.

L’éboulis tombe à grand fracas au fond du ravin,
la brume étend son voile sur les monts et les brandes,
et des nains allument des flambeaux fantomatiques au crépuscule.

La nuit d’hiver tombe, sombre et lourde.
Quand fondra la neige sur la bruyère foulée ?
Quand rebrillera le soleil sur la terre et les eaux ?

4 Carolins : Karoliner, les soldats de Charles XII. L’œuvre littéraire la plus fameuse concernant leurs faits et gestes est le recueil de nouvelles Karolinerna (Les Carolins) de Verner von Heidenstam, Prix Nobel de littérature, de qui nous avons traduit des poèmes ici.

*

Gustave III (Gustaf III)

Ndt. Gustave III fut roi de Suède de 1771 à 1792. Il mourut assassiné dans un bal masqué, victime d’un complot de nobles opposés à sa politique. Wichmann le présente comme un roi francisé qui mêle à ses moindres paroles des maniérismes français (en italique dans notre traduction). Dans l’exergue, la citation, elle aussi en français dans le texte, est attribuée par Wichmann à « Gustave III », dans l’orthographe française. Dans le corps du sonnet, le « roi charmeur » (tjusarkungen) est un surnom historique de ce roi. « Ribbing le rouge » désigne Adolph Ribbing, un des conjurés.

« J’y ferai succéder un spectacle à l’autre. » Gustave III

« Le premier citoyen du peuple libre ! »
Mon Dieu ! qu’un enfant a d’imagination !
Je veux conquérir la gloire, gouverner moi-même.
Mais non en patriarche, encore moins en tyran.

Donnez des jeux à la canaille, elle ne criera pas pour du pain.
Enfin ! je vais l’amollir par des jeux, encore des jeux.
Un « roi charmeur » sait gagner les cœurs.
Mais l’argent ? Oh ! il y a l’eau-de-vie et les charges ecclésiastiques.

Mais surtout, avec mes poètes je veux enseigner
à l’Europe à goûter nos chansons et nos arts.
Aux « Patriis Musis » j’ai donné du pain et un toit.

Diable ! Ribbing « le rouge » a été vu en ville.
Allons ! j’irai tout de même danser au bal.
Ma vie est une danse sur – une tombe fleurie.

*

Göran Magnus Sprengtporten

Ndt. G. M. Sprengtporten (1740-1819) est un militaire finlandais d’origine suédoise qui conçut un projet d’indépendance de la Finlande vis-à-vis de la Suède avec l’appui de la Russie. Cela le conduisit à s’établir dans ce dernier pays en 1786 et à combattre du côté russe dans la guerre russo-suédoise de 1788-1790. Il fut en 1808 le premier gouverneur général du Grand-Duché, c’est-à-dire de la Finlande cédée par traité à la Russie ; mais, impopulaire, il démissionna l’année suivante. Le poème de Wichmann est satirique.

Un Washington pour la Finlande ! que c’est beau, tout de même,
de brûler pour les hautes conceptions de son temps,
en chef du peuple, et de gagner son amour.
Ces idées sont grandioses mais – comment les réaliser ?

Le peuple de Suomi est si pauvre, si peu considérable.
Le « roi comédien »5 de la Suède prévaudrait bientôt.
Mais la Russie ? – oui ! sa noble impératrice
sera l’égide de notre « liberté » et moi son porte-parole.

Certes, nous ne sommes pas accoutumés à regarder vers l’est,
mais l’argent et la farine nous y habitueront.
Et le pays sera florissant dans le calme de la paix.

Mon but sublime – tu es au-dessus des moyens !
« La jeune Finlande » ne me juge pas un traître.
Pas plus que moi elle ne se fie à la « tradition »†.

†Variante de 1882 : À quoi bon se fier à de poussiéreuses « traditions » ?

5 Le « roi comédien » : Gustave III, grand amateur de théâtre. Les annales de la cour de Suède ont conservé le souvenir de quelques représentations où le roi était sur les planches.

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Poèmes et Panégyriques
(Dikt och Drapa, 1882)

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Les colons d’Islande (Islandsfararne)

Il est bien dur de quitter le village de ses pères,
qui nous donne un toit, l’amour et la sécurité,
mais il est plus dur encore de rester ;
quand tout ce qui nous rendait fiers est méprisé,
quand la liberté et le droit sont étouffés par la violence,
il faut se résoudre à partir.

Car, lorsqu’on s’est longtemps, courageusement battu,
que l’on a répandu son sang dans cent batailles
pour la mémoire et les vertus de nos pères,
mais qu’on ne peut plus, un contre mille,
les défendre, en les emportant avec soi l’on part alors,
pour leur donner un abri plus sûr.

Car la mémoire de nos pères et la vertu de nos pères
ne sont pas liées à la terre, elles nous suivent
partout où nous conduisent nos périples ;
et du moment qu’elles sont défendues,
peu importe que ce soit au sud ou au nord,
dans tel coin du monde ou dans tel autre.

Ô belle Norvège ! tes montagnes splendides,
tes fjords aux eaux limpides, aux vagues bleues
qui virent les drakkars de nos pères sur elles se balancer,
il est dur de te quitter, toi notre patrie,
de quitter tes forêts, tes montagnes et tes fjords,
mais les maux du temps l’exigent.

Sur le pays règne un roi despotique,
qui saigne d’impôts nos terres ancestrales,
s’empare de nos biens, de nos domaines.
Le paysan libre est méprisé ; pour le hersir ou le jarl,
seul le fermier général est vassal du roi.
C’est ainsi qu’il honore les mœurs de nos pères.

Le paysan n’a plus la parole au Thing
quand le roi décide de tout en son « conseil ».
C’en est fini de notre liberté.
Et des étrangers bâtissent et vivent sur notre terre,
insultant notre sainte et antique foi.
Qui peut supporter cette honte et coercition !

Non, frères ! à la mer, sur la route des vagues
qui toujours offrit à nos pères refuge et liberté
aux heures de détresse et d’exil.
Loin au nord se trouve une île agreste,
une terre de glace, pleine de montagnes et de neige,
certes pauvre en forêts et bosquets.

Mais la mer y chante son chant puissant
de liberté, de courage, de vertus vikings,
d’honneur et de butins à l’ouest.
Et les montagnes brillent des glaces à leur cime,
et les rivières coulent en méandres rapides,
pour saluer les hôtes attendus.

Là-bas nous pourrons vivre sans être dérangés,
là-bas nous défendrons les coutumes et la foi des ancêtres,
la langue et l’esprit des Normands.
Là-bas nous bâtirons un foyer pour nos sagas et nos chants ;
Le Nord tout entier, un jour, avec joie recevra
de l’Islande sa mémoire honorée.

Alors, drakkars, sur les vagues bleues !
Vers l’Islande, vers la pauvreté, l’exil nous allons,
mais aussi vers la liberté et la gloire.
Adieu, notre vieux pays, notre pays aimé,
qui bleuissant disparaît à l’horizon.
Que les Dieux enfin t’accordent ceci :

qu’un avenir glorieux, brillant
succède aux ruines et débris de ce temps,
puissent l’oppression et la tyrannie disparaître.
Ton passé, aujourd’hui foulé aux pieds sur tes rivages,
nous en défendrons les trésors en terre étrangère,
et de cette manière nous te défendrons aussi.

*

Ormen Lange (Ormen Långe)

Ndt. Ormen Lange (selon la graphie française usuelle), ou le « Long Serpent », était le drakkar du roi norvégien Olaf Tryggvason. Le poème évoque la bataille de Svolder, en l’an 1000, qui coûta la vie à ce roi chrétien. La mention de la bataille en exergue du poème n’a cependant pas été conservée dans le recueil de 1882 : c’est cette version que nous avons traduite, tout en conservant l’exergue. Les changements entre les deux sont, autrement, minimes.

Slaget vid Svolder, par Otto Sinding, 1883.

(Bataille de Svolder, an 1000 ap. J.-C.)

Une tempête fait rage autour de la Baltique,
la mer puissante déferle contre l’île de Svolder,
écoutez le mugissement des houles bleues :
chacun peut combattre sur la vague écumante,
mais tomber royalement demande une âme de héros.
Le temps ne peut en effacer le souvenir.

*

Le soleil couchant jette une lueur dorée
sur les récifs de Poméranie,
où la nuit étend son voile.
La mer bleue prend une teinte sombre,
la houle sommeille contre le rivage,
on ne voit aucune brise la soulever.

Tout est si calme, comme si la paix de Frodi
était au crépuscule descendue sur la mer.
On ne voit pas étinceler les servantes de Freya.
Mais qu’est-ce qui brille à la surface bleue ?
Qu’est-ce qui reflète ainsi dans les flots
sa bande dorée, brillante ?

Le pêcheur des cabanes de Rügen n’ose pas,
même par temps calme, s’aventurer si loin
sur la vaste mer pour pêcher au harpon.
Ni le scintillement des étoiles, ni le clair de lune,
ni les roses dans les nuages du soir
n’égalent cette féerique lumière.

Ce sont au loin des flammes rouges et dorées.
Les vagues de la mer s’émerveillent
avant de rouler sur les plages.
Car, regardez ! avec son étrave dorée se balance
fièrement « Ormen Lange » dans la nuit,
en route depuis la contrée des Wendes.

Noble, majestueux comme le cygne de Freya,
il suit sa route bleue.
Sont-ce des voiles pourpres qui sont tendues ?
Il bondit sur les vagues, léger comme un cerf.
Le vent souffle invisible dans les voiles
partout où le mène son cap.

Et où qu’il aille, le dragon de la proue
d’Ormen le doré flamboie ;
il tend sa gueule menaçante
vers tous ennemis osant s’approcher,
crache des flèches et d’autres projectiles,
mais sait aussi apporter de l’aide à ses amis.

C’est le plus fier vaisseau du Nord.
Voyez sa coque haute et double
et comptez-en les rames avec stupeur.
Derrière chaque bouclier brillant
se tient un Normand sans défaut :
les meilleurs qu’un roi puissent choisir.

Sur le pont reluit un cercle de lances.
Mais le roi tantôt monte dans les haubans,
tantôt s’exerce la main avec des épées†.
En cotte de mailles et coiffé d’un casque d’or,
il guette tel un aigle, plein d’impatience,
les terres bleuissant à l’horizon.

Sa flotte le précède, envoyée
en avant vers la patrie chère à son âme.
Ormen Lange en forme la proche arrière-garde.
Un roi doit surveiller le sillage de sa flotte ;
il ne doit craindre, en quelque lieu qu’il aille,
d’être surpris par la trahison.

Juste derrière Ormen sur la vague écumante,
vont seize vaisseaux en respectueux convoi,
restreint mais choisi.
Ils le suivent en temps de paix comme de guerre.
Où le roi va, sa suite est là,
pour le préserver des embuscades.

Et là, sous le pont, dort profondément
sur ses coussins la belle Tyri,
sœur de Sven à la Barbe fourchue.
Elle refusa le roi des Wendes et devint la fiancée d’Olaf,
qui est allé chercher son trésor et sa garde-robe
et, chose faite, retourne à présent chez lui.

Et le roi scrute la nuit d’été.
Pour la douce Tyri, volontiers il veille.
Il écoute le murmure de la mer.
Un sourd pressentiment l’habite.
Il croit voir son fylgja, son double,
qui lui parle ainsi :

« Roi Olaf Tryggvason, écoute mes paroles,
toi le plus grand guerrier du Nord scandique.
Prépare-toi ! ton heure est proche.
Je t’ai donné honneur, puissance et gloire,
et la plus belle fiancée qui soit dans le Nord,
mais tu devais me garder ta foi.

Comment as-tu respecté ton serment à Holmgard ?
À présent, presque toute la vieille Norvège est chrétienne
et les hommes oublient les dieux de leurs pères.
Pourtant ! les Nornes jouent leur jeu funèbre.
Sigrid la Hautaine rumine sa vengeance,
avec traîtrise elle prépare ta ruine. »

Le roi Olaf écoute, sombre, sans mot dire ;
le soleil se lève sur la mer à l’orient,
éclaircissant le front du roi :
«  En avant, chrétiens, hommes de la croix
et hommes du roi ! Nous revoyons Svolder.
Nous allons y faire halte un instant.

La sombre Norne se tenait près de moi.
Elle a voulu me faire peur, abattre mon courage,
mais c’est moi-même qui commande à mon destin.
J’ai prêté serment au peuple de Norvège.
Sainte mère de Dieu, à qui j’ai tout sacrifié,
à présent délivre-moi des fantômes. »

Le soleil montant parmi les nuées pourpres,
du côté de Svolder paraît un spectacle inattendu :
mille drakkars s’avancent.
Deux rois pleins de ruse ont tendu un piège
au lion de Norvège pour le mettre en cage.
Le jour de la vengeance vient de se lever.

Le roi Olaf appelle de tous côtés :
« Debout, Normands, les plus courageux des hommes !
À l’assaut ! Faites retentir les cors de guerre !
Nous n’avons que soixante drakkars,
et deux rois du Nord avancent contre nous.
Ici nous triompherons ou nous tomberons.

Venez donc au combat, mous Danois,
et vous, Suédois mangeurs de chevaux6, venez !
Vous allez connaître les Norvégiens.
Ce n’est pas vous que je crains mais le jarl Erik,
mon ancien vassal, sans doute passé de votre côté.
Mais il ne me dérobera pas mon royaume. »

La tempête mugit autour de la Baltique.
Les drakkars s’affrontent près de Svolder
en ardente bataille. Le ciel s’assombrit,
les éclairs frappent depuis les vaisseaux et les nues,
le dieu Odin envoie ses bourrasques sauvages.
Les Valkyries nagent sur les vagues.

Les Norvégiens se battent avec zèle et courage.
Les Danois de Sven à la Barbe fourchue livrent un rude combat,
mais avec les guerriers de Svithiod ils faiblissent.
Ormen le doré crache du feu.
Que Dieu prenne en pitié ses ennemis !
Des Norvégiens ne plient que devant des Norvégiens.

Mais, voyez ! une tempête vient depuis l’horizon,
et les vagues se déchaînent contre le rivage.
D’autres vaisseaux paraissent.
C’est Erik le jarl norvégien,
qu’Olaf a offensé ; c’est un vassal
dont la vengeance sanglante n’attend pas.

« Roi Olaf Tryggvason, écoute mes paroles,
toi le plus fier guerrier du Nord scandique.
Renonce à ta doctrine étrangère
et la mer devant toi restera ouverte,
le royaume de Norvège restera tien.
Le jarl Erik peut te le promettre. »

« Et toi, écoute, Erik, mon ancien jarl,
tu es certes un païen mais un vassal loyal.
Je ne renoncerai jamais à ma foi.
Je connais bien les manœuvres de Sigrid la Hautaine
mais je n’ai peur de rien au jour de la bataille.
Le roi Olaf n’a pas appris à se rendre. »

Alors les vagues écument à nouveau de sang.
Danois et Suédois, avec un courage renouvelé,
assistés d’Erik avide de guerroyer, s’avancent.
Les petits drakkars sont pris l’un après l’autre.
Les hommes qui n’ont pas été tués
se rassemblent sur Ormen Lange.

À son bord se trouvent à présent
les meilleurs guerriers que la Norvège
ait fait naître depuis les temps immémoriaux.
Le roi Olaf se tient sur le gaillard,
où Einar écartille son arc.
L’ennemi pullule de tous côtés.

Mais Ormen Lange possède une haute coque,
le plus fier vaisseau du Nord scandique
n’est pas si facile à prendre.
La bataille se poursuit, au son des cors,
pourtant ! – qui peut s’opposer aux arrêts du destin ?
Qui peut contrer la prédiction des Nornes ?

Le meilleur arc du Nord tout entier
se brise en éclats dans les mains d’Einar,
et les guerriers de Norvège tombent
en tas glorieux autour de leur roi héroïque.
Vétérans aux cheveux gris et jeunes écuyers,
tous meurent, fièrement, pour lui.

Les cris déchaînés montent jusqu’au ciel :
« Tuez-les, n’en laissez fuir aucun !
Nous sommes montés sur Ormen Lange.
Roi Olaf ! – tous tes hommes sont comptés. »
Olaf s’exclame depuis le château du dragon :
« Les Nornes nous condamnent à mort.

Björn Stallare, viens, toi,
mon frère de lait, suis-moi.
Personne ne posera la main sur le roi de Norvège.
Berceau de mon enfance, ô noble mer !
sois de même la tombe du roi norvégien.
Que l’histoire du roi Olaf s’achève fièrement. » –

Autour du casque royal mille épées sont brandies.
Mais l’ennemi n’est pas digne d’un tel butin.
Depuis le château d’Ormen Lange
le roi Olaf saute dans le gouffre.
Les vagues sanglantes se referment en bouillonnant
autour du héros. Ainsi doit s’en aller un roi !

Et le soleil descend dans la paix du soir,
sourit doucement au-dessus du clapot des vagues,
où les corps flottent au milieu des quilles.
La belle Tyri pleure à chaudes larmes.
Sigrid la Hautaine jubile au son des cors,
car l’heure de la vengeance est venue.

Alors cela mugit autour de la mer Baltique,
la mer puissante déferle contre Svolder,
écoutez le fracas des houles bleues :
chacun peut combattre sur la vague écumante,
mais tomber royalement demande une âme de héros.
Le temps ne peut en effacer le souvenir.

La version de 1880 comporte une note du poète : « Lekar med handsaxar. Se Olaf Tryggvasons saga. » Une « handsax » est une épée courte et « handsaxalek » un exercice consistant à jongler avec de telles armes (SAOB : « lek (jonglering) med handsaxa »). Selon la note de Wichmann dans le recueil de 1880, la saga d’Olaf Tryggvason dit que le roi pratiquait ce jeu. Le poète semble donc vouloir nous montrer ainsi l’impatience du roi, qui cherche à passer le temps avec des jeux d’adresse mais aussi monte dans les haubans (« på vanten gå kungen kring ») pour, sans doute, mieux voir l’horizon et la terre attendue, et, comme le laisse entendre la strophe suivante, surveiller sa flotte qui navigue en avant-garde.

6 Suédois mangeurs de chevaux : Emprunt à la saga, dans laquelle le chrétien Olaf Tryggvason défie les païens suédois en dénigrant leurs sacrifices rituels de chevaux.

*

Les Aryens (Arierna)

Sur les vastes plaines que baignent les eaux du Jaxartes,
où le fier Oxus suit sa route parmi les vallées,
parmi les roses sauvages des bois couronnés de montagnes,
sous le ciel étoilé d’Iran, étaient les huttes de nos ancêtres.

Tel était le grand berceau de la noble et fière tribu
ayant frayé sa voie royale à travers l’histoire.
Nulle autre dans le monde ne porte un nom si haut,
nulle autre n’ouvrit ainsi ses bras aux dieux.

Depuis le sud ensoleillé, luxuriant, au bord des eaux paisibles du Gange,
jusqu’aux monts et glaces de la Scandie, elle conduisit son fier convoi.
Hauts plateaux d’Iran, rivages de l’Hellade, bords du Tibre, île d’Érin,
forêts de Gaule et de Germanie, l’ont vu marcher, lutter, mourir.

Mais vers le même ciel étoilé qu’au-dessus de leur berceau,
tous les pays du peuple aryen levaient les regards et l’esprit,
vers où le prince de la lumière surgit des ténèbres de la nuit,
et, pour lui, la fière tribu s’inclinait pleine de vénération.

Ils adoptèrent le récit des combats et de la victoire du soleil :
de la lumière dans la nature et la vie en lutte éternelle contre les ténèbres.
Ne doute jamais, même si la nuit obscurcit parfois l’éclat du soleil.
Ormuzd est éternel : il triomphe, il est seul maître à la fin.

Mais les Dieux ont aussi caché une étincelle dans la race terrestre.
Que celui qui la possède lutte avec courage sa vie durant pour le droit de la lumière.
L’étincelle jaillit dans la lutte, la mort est un moment d’obscurité,
l’esprit purifié par les flammes vole avec joie vers le cercle des étoiles.

Ils jurèrent à la lumière fidélité, se nommèrent la race du soleil.
Depuis, ils combattirent fièrement, chacun à sa manière,
et avec la harpe, la plume, le burin, avec la hache, la charrue, le glaive,
se firent le premier des peuples de la terre.

Ce que l’esprit rêve de plus beau, s’exprimant en paroles fleuries,
brilla dans le soleil de l’imagination sur le sol indique.
L’aspiration de la terre à la lumière et à la liberté dans la longue nuit
rayonna des épais brouillards dans le chant profond des Celtes.

Ce que l’esprit humain conçoit de plus excellent et noble
nous sourit chez les Hellènes dans l’éternelle lumière de la jeunesse.
Tout ce qui, grand de puissance et de gloire, réchauffe le cœur sur terre
rayonne dans les sagas germaniques, la mémoire viking, les écrits romains.

Mais en chaque fils des Aryas brillait toujours, éternellement clairs,
la même fière mémoire des origines depuis les jours obscurs de l’enfance,
la même foi en le triomphe du soleil, le même enthousiasme pour le combat de la lumière,
le même regard vers les cieux étoilés, hauts et purs, incommensurables.

C’est pourquoi, fils des Aryas, n’oublie jamais ta race royale !
Fier de ton origine, combats toujours pour le droit de la lumière,
joyeusement, comme tes pères héroïques, premier parmi les peuples ! –
La lutte est une, mais nombreuses les voies qui mènent au palais des étoiles.

*

Thalatta !

Ndt. « La mer ! », thalatta en attique, thalassa en ionique et grec moderne, est le cri poussé par les Dix-Mille sur le Pont-Euxin, lors de la retraite décrite par Xénophon dans L’Anabase.

Il manque un vers, si la dernière strophe doit être comme les autres un quatrain (c’est le premier vers du quatrain qui manque, d’après l’agencement des rimes). Les deux textes en ligne que nous avons pu consulter présentent la même anomalie.

C’est une marche douloureuse sous l’ardent soleil,
mais les Hellènes marchent infatigablement.
Au bord des flots, Xénophon ! commande le repos.
De là les vagues nous porteront aux rives familières.

Le crépuscule s’étend sur la troupe éprouvée
et les étendues sans fin s’enveloppent dans la pénombre.
Mais n’est-ce pas une bande bleue que l’on voit au loin ? –
Ils se pressent, leur espoir aiguisé.

Sur la colline où quelques instants auparavant
le soleil se couchait, ils poussent une exclamation de joie.
Incommensurable, s’étend à leurs yeux la surface de la mer,
avec des flammes mourantes à l’occident.

De dix mille poitrines jaillit un seul cri :
Thalassa ! – Ils jettent leurs casques en l’air,
comme des enfants ces héros courent vers la plage
pour sacrifier à Poséidon, le Dieu longtemps oublié.

(…)
Quand la lutte et les exploits ont fini d’épuiser un homme,
avec quelle joie ne salue-t-il point ses souvenirs d’enfance
montant une dernière fois sur les rivages paternels !

*

La tombe d’Alaric (Alariks grav)

Dans la nuit sans étoiles, la lune
brille éclatée sur les ondes du Bussento.
Parmi des ruines splendides
s’avance un morne convoi.

De blonds guerriers du Nord,
hommes massifs de la race des Goths
maîtresse aujourd’hui de la terre romaine,
forment le cortège funèbre de leur roi.

Le mausolée luit au clair de lune,
fièrement, sur le lit détourné des eaux ;
c’est là, aux heures silencieuses de la nuit,
qu’Alaric est descendu, dans la pompe du triomphe.

Aucun flambeau n’est allumé,
on n’entend aucun bruit, nul chant ne retentit.
La complainte des Goths est silencieuse,
en même temps qu’immense.

Bientôt les flots sombres du Bussento
coulent au-dessus de la tombe à nouveau.
Des lamentations se répandent dans la nuit,
des cris d’agonie, mais ce sont ceux des prisonniers.

Jamais l’esclave romain ne dira
où il a creusé la tombe du héros.
Que cette sainte sépulture reste ignorée. –
Les exploits sont connus de tous.

*

Le templier (Tempelherren)

Le templier avance seul sur son cheval
à travers les sables de Palestine.
Nulles palmes n’ombragent sa route
pour le protéger du soleil de plomb.
Loin des bords verdoyants du Rhône,
loin de la paix des vallées de son enfance,
ses jours s’écoulent en prière et sentinelle,
dans le renoncement et les batailles.

Mais quand le soleil se couche sur Sion,
que le crépuscule par monts et vaux s’étend
et que dans la nuit silencieuse s’allume
aux salles bleues l’armée des étoiles,
il regarde, consolé, serein et calme,
vers l’espace infini,
et aux yeux de son âme paraît
un monde que ne couvre aucune ombre.

Voilées sont les heures du jour,
même quand le soleil rougeoie.
De sombres souvenirs sont refoulés en vain
par ton fier courage de chevalier ;
mais aux heures silencieuses de la nuit,
un monde transfiguré te sourit,
cherche là-haut seulement la rédemption,
le but de ton pèlerinage !

*

Elias Lönnrot

Ndt. Pour quelques éléments sur Elias Lönnrot, le compilateur du Kalevala, voyez notre introduction aux traductions de poèmes de K. A. Tavaststjerna (lien en introduction du présent billet).

Pour un livre d’hommages à l’occasion du quatre-vingt-dixième anniversaire de sa naissance, le 9 avril 1882.

Loin dans les forêts de sapins de la Finlande,
grive solitaire, tristement chantait
son simple chant, qui mourait inconnu
parmi les branches cachées,
un peuple pauvre, mais pieux,
qui bâtit là sa cabane, sa petite maison
sur une presqu’île boisée où les vagues des lacs
se rompaient sur les pierres des rives.

Sa maison était certes petite et pauvre,
loin du bruit des grandes routes,
mais une beauté riche et chaleureuse
dans ces cœurs simples était cachée :
comme le chant de la grive dans les bois,
oubliée, inconnue, elle mourait pourtant.
Le monde n’avait aucune idée
à quel point le cœur finlandais bat avec chaleur.

Car c’est au fond de ces paisibles solitudes,
au bord des lacs, sur la lande de bruyère,
que la muse de Suomi était allée vivre seule
il y a longtemps, longtemps.
Pour les sapins seulement, et les eaux du lac,
elle s’asseyait et chantait tristement
ce qu’il y avait de plus noble en son cœur,
les luttes de ses pensées et de ses sentiments.

Mais l’attente fervente est à la fin récompensée.
Nourri de cette beauté dans le bruit du peuple,
un homme au bras de héros se leva
et lui dégagea le chemin.
Il la libéra de son enfermement
et, avec un port de reine, à son bras
elle se manifesta en légendes et chants,
se révélant au peuple.

Et fraîche et douce et merveilleuse,
elle chanta d’une voix claire et profonde
son chant évoquant les temps anciens,
les combats du peuple Kaleva.
Et sincère et chaleureuse et douce,
elle chanta les jeux plaisants du cœur,
ses joies débordantes, ses tristes trahisons,
et comme le cœur s’éjouit et souffre.

Elle chanta la paix des solitudes,
de ceux qui y vivent avec une foi virile,
les pensées de leurs esprits,
les sentiments de leurs cœurs ;
leur amour pour leur pauvre pays,
pour ses forêts, ses montagnes et ses lacs,
le décrivit avec des paroles de feu,
les plus vives couleurs du cœur.

Alors, bien des fois, en admiration,
pour écouter son chant timide et suave,
l’harmonie de ses notes profondes,
le peuple devant elle s’arrêtait.
La jeune fille oubliée des forêts de Finlande
est à présent louée, reconnue,
depuis que le voile a été levé
sur ses beaux regards, son front de reine.

Nous, fils aussi des rives de la Finlande
où la mer vient déferler fièrement,
nous lui avons tendu chaleureusement la main,
elle est devenue notre sœur.
Dans la nuit des profondes forêts,
elle fut longtemps inconnue de nous,
mais elle nous a fortifiés, réjouis
avec des paroles chaudes et profondes.

Et maintenant, alors qu’en habit de fête
elle célèbre ses noces avec celui
qui le premier ôta le voile et découvrit
les traits princiers de sa beauté,
nous vouons, la joie au cœur,
le même amour, le même respect enthousiaste
au valeureux guerrier qui, la prenant par le bras,
la conduisit à la victoire.

Salut, voyant aux cheveux argentés !
en ta quatre-vingtième année,
quand toute la Finlande rend hommage
au combat de ta vie.
Tu as suivi ta carrière avec honneur,
tu as été le champion de ton peuple
et travaillé pour son avenir,
pour la charge qui t’était confiée.

Le monde connaît à présent ton nom,
mais en outre, toi, virilement exempt de vanité,
nourri dans la simplicité et l’innocence,
tu sais porter ta gloire.
Le cœur exempt de flammes amères,
tu sus toujours prêter ton esprit et ta main
à tout fils honorable de ce pays.
Oh ! que ton enseignement nous galvanise !

Oui, puisse, aux heures de division et de luttes,
sa figure de voyant, haute et claire,
nous exhorter aux nobles entreprises
avec un esprit paisible et courageux.
Alors, les années passant,
aussi haut que soit loué Elias Lönnrot
parmi nous, c’est ainsi
que sa mémoire sera le mieux honorée.