Au galop : La poésie svécomane d’Emil Wichmann alias Gånge Rolf

Emil Wichmann (1856-1938) est un poète finlandais de langue suédoise. Il fut un acteur majeur du mouvement svécoman, ou svécomane, c’est-à-dire de la défense et illustration de la culture et langue suédoise en Finlande, à l’époque où la majorité finnoise de la population commençait à revendiquer en faveur de sa propre identité. Pour une vue synoptique de ces questions, voyez notre introduction au billet concernant le poète finlandais suédophone Karl August Tavaststjerna ici.

Wichmann vécut en exil en Suède de 1903 à 1905, au moment où la Russie entamait une politique de russification dans le Grand-Duché de Finlande qui remettait en cause non seulement l’autonomie économique et politique du territoire mais aussi la position de la langue et de la culture suédoises en Finlande. Cette première vague de russification retombant en 1905 à la suite des événements révolutionnaires survenus en Russie tsariste, Wichmann retourna dans son pays. Il ne le quitta pas de nouveau au moment de la seconde vague de russification, de 1908 jusqu’à l’indépendance finlandaise en 1917. Dans cette période, il siégea à la Diète de Finlande en tant que député du Parti populaire suédois (Svenska folkspartiet), un parti spécifiquement créé par les Svécomans pour promouvoir et défendre les intérêts des suédophones finlandais, et encore actif de nos jours. Après l’indépendance, Wichmann siégea en outre à l’Assemblée suédoise de Finlande (Svenska Finlands folkting), un organe constitutionnel chargé d’émettre des avis consultatifs sur la législation du point de vue de la minorité suédophone.

Au plan des études scandinavo-américaines, autre composante du présent blog, Wichmann est l’auteur d’un livre de témoignages sur la communauté des Suédois de Finlande émigrée aux États-Unis, qu’il écrivit à la suite d’un séjour américain en 1929 : Resa bland Finlandssvenskarne i Amerika (Voyage chez les Suédois de Finlande en Amérique).

En tant que poète, Wichmann adopta le pseudonyme Gånge Rolf. C’est le nom suédois du Viking Rollon, qui se tailla en France au dixième siècle une principauté : la Normandie.

Note sur le terme « Normand » dans les traductions qui suivent : « Normand » est la francisation du scandinave « Nordman », qui signifie purement et simplement un « homme du Nord » et désigne un Scandinave germanique. En tant que Svécoman, Wichmann alias Gånge Rolf était évidemment un adepte du renouveau gothiciste dont nous avons parlé dans nos traductions antérieures de poésie suédoise (voyez en particulier notre billet sur Albert Ulrik Bååth ici).

Nos traductions sont tirées des deux premiers recueils de Wichmann, de 1880 et 1882. Certains poèmes se trouvent dans les deux recueils, sous des versions plus ou moins modifiées. Nous l’indiquons quand c’est le cas.

*

Libre Course
(På fria banor, 1880)

.

À mes camarades (Till mina kamrater)

Il y a bien longtemps, une expédition
traversa les vagues de la Baltique,
depuis les villages de Svithiod à l’occident.
Elle navigua vers le soleil sur la mer écumante,
dont les flots baignaient de verdoyantes îles
qui saluaient les nouveaux venus.

Ils allaient avec de bons pressentiments.
Plus ils avançaient, plus les îles étaient belles,
les charmant par leurs falaises et leur végétation.
Quand ils eurent traversé l’archipel,
ils virent s’ouvrir devant eux, au soleil,
une terre aussi belle qu’un homme puisse en rêver.

Les vagues blanches d’écume entraient dans les baies,
des rochers couverts de mousse sur le rivage
défendaient la terre contre les lames de la mer.
Des fleurs colorées, éclatantes embaumaient l’air,
des bois verdoyants formaient tout autour une couronne,
où de nombreux oiseaux chantaient.

Les nouveaux venus des villages de Svithiod,
conduits par leur quête d’un foyer, d’un asile,
débarquèrent pleins de joie sur le rivage :
« Terre splendide qui montes la garde parmi les falaises,
sois notre Nouvelle Terre1, toi la plus belle des contrées ;
nous te conquerrons l’épée à la main.

Nous voulons ici bâtir nos maisons et vivre,
transplanter les mœurs et la foi de nos pères,
la langue et la mémoire des Normands.
Sur tes bords et tes îles nous établirons
pour l’esprit nordique une forteresse imprenable
où vivra pour toujours la vertu de nos pères. »

Le serment qu’ils jurèrent, ils le gardèrent.
Ils suèrent, saignèrent pour leur nouvelle patrie ;
nous le savons mieux que personne, nous, leurs fils.
Ils ont défriché nos champs, déboisé nos prairies,
ont fait un lit rouge de sang à nos ennemis,
nous ont appris nos chants et nos prières.

Allons, frères ! montrons au monde
que nous défendons notre héritage par la harpe et l’épée,
que nous restons fidèles à la vertu de nos ancêtres.
Misérable le fils qui, sur la tombe de son père,
ne défend pas ce que Dieu lui a donné,
sa patrie, sa langue et sa mémoire.

À chacun son arme, à chacun sa vocation. C’est pourquoi
je veux apporter mon humble contribution par un chant
et vous offrir ce que je possède, à vous,
fils des Vikings, vous, l’armée de la jeunesse,
sentinelles de la Scandie sur le promontoire fennien,
qui avez juré de défendre notre héritage.

1 « Nouvelle Terre » : Nyland. C’est encore aujourd’hui le nom suédois de la province autour d’Helsingfors en Finlande.

*

En avant ! (Framåt!)

Les vagues moutonnent sur le lac écumant
et l’orage traverse les bois de pins,
le ressac autour de l’île verdoyante mugit,
mais la belle reste imperturbable.
De sombres nuages peuvent couvrir le ciel,
le soleil brille tout de même à travers,
répandant ses rayons dorés
sur les lacs et les plages,
sur la limite des vagues.
Au bord des flots, j’écoute
le bruit du clapot,
la course de la tempête,
et je chante dans ce tonnerre,
avec un cœur chaud dans mon sein.

En avant sur les flots orageux de la vie !
En avant, avec joie et courage !
pour vaincre avec honneur ou bien mourir,
pour sacrifier ma vie et mon sang
à l’espoir qui murmure d’une voix délicieuse,
à l’éternel désir qui brûle dans mon sein
d’atteindre à la cime couverte de rayons,
de lutter avec joie,
dans l’ivresse du danger,
d’embrasser un bonheur seulement rêvé des dieux,
même si c’est pour être voué
aussitôt à disparaître, oublié,
comme une étoile filante dans l’espace,
obscurcie par d’autres étoiles plus brillantes.

En avant ! Oui, en avant dans l’éclat de la jeunesse !
À l’assaut du château des étoiles !
Ne regarde pas en arrière, la pauvreté, le dénuement,
le doute, les péchés et la tristesse,
qui sont aux aguets pour boire ton sang,
amollir ta force, abattre ton courage.
Convie fièrement ta Norne à la danse guerrière
pour une vie de gloire,
une éternelle couronne.
Cela ne se gagne pas facilement, mais l’enjeu
dans cette partie, – c’est ta vie même.
Alors écarte le doute,
c’est avec la foi seule qu’en cette vie tu vaincras,
avec la foi que tu triompheras de la mort.

*

Au galop (I galopp)

Bondis, mon coursier hennissant, porte-moi fier sur ton dos.
Partout où je jette mes regards, rapides et confiants,
tout s’anime, s’égaye, reçoit des couleurs plus vives,
et mon sein se soulève, mon humeur se galvanise
                          au galop !

Et tous les brillants souvenirs de l’enfance
me reviennent en mémoire, je me rêve à nouveau
sur un cheval écumant avec une épée pareille à l’éclair,
courant à travers le monde réjoui, éclatant,
                         au galop.

Qu’est-ce que le calme du cabinet face au bruit d’une vie de lutte
où l’on s’enivre avec gaîté, l’on s’échauffe en dansant
et l’on charge à la tête d’un escadron barbu,
avec le cliquètement des sabres, le retentissement des cors,
                         au galop.

Mais l’air des casernes n’est pas où je veux grandir.
Je n’ai pas vendu mon âme pour parer mon corps ;
au commandement d’un étranger, pour des titres et des cordons
je ne t’éperonnerai pas, mon coursier, loin de la patrie,
                         au galop.

Mais si, quelque jour, notre prince, notre patrie
a besoin de ta cavalcade, veut armer mon poing,
ou si je peux tirer l’épée pareille à l’éclair
pour une noble cause, alors nous courrons droit au but
                          au galop.

Alors à l’écurie je ramènerai mon Pégase boiteux,
je troquerai la plume pour le glaive, le calme pour la mêlée,
alors j’écrirai mon poème avec une épée, dans le sang,
alors nous courrons à la mort, avec un courage jubilant,
                         au galop.

Que vienne l’aube de ce jour ! Exultant de joie,
bondis, mon bon coursier, monte vers les cimes bleuissantes,
mon chant, jusqu’à la mort quand l’heure de chevaucher aura passé ;
nous nous reposerons un instant, puis nous chevaucherons à nouveau
                         au galop.

*

La mer et le cœur (Havet och hjärtat)

Heureux et fier, je regarde la mer lancer ses lames écumantes
à hauteur de nuages, contre le ciel, dans la course des vents sauvages. –
Mon esprit s’apaise, mes regards rêvent au bord du clair miroir
quand la houle étincelante s’endort en soupirant au bord de l’île verte.

Merveilleuse, fière, douce mer, dont j’ai regardé la vie, enchanté,
parfois mugissant pleine d’arrogance, parfois rêveuse.
Oh ! tu es semblable à un cœur, qui change ainsi que la houle ;
mais qui domptera ses vagues, qui rêvera sa paix tranquille ?

*

Le scalde (Skalden)

Au temps de nos pères, le scalde lui-même combattait.
Dans la bataille, ses coups d’épée étaient aussi puissants
que doux les accords de sa harpe.
Et il ne chantait pas autrement qu’il guerroyait.

Il vivait avec les guerriers dans le royal palais ;
guerrier lui-même, aux pays du chant un roi.
Il pinçait joyeusement la harpe de ses mains de prince,
car l’hydromel de Suttung2 n’est donné qu’au bon vouloir des dieux.

Aujourd’hui, son fils erre de par le monde, ignoré,
et sur sa route mendie avec sa chanson
un quignon de pain ; et la vile monnaie des applaudissements de la foule.

C’est juste ! le chant ne doit servir qu’à louer les hauts faits.
Seule la main d’un guerrier a le droit de seller le destrier de la poésie
pour l’éperonner vers de glorieux exploits.

2 Suttung : Géant de la mythologie scandinave qui gardait dans une montagne l’hydromel recherché par Odin. Les Ases et les poètes boivent l’hydromel qu’Odin put rapporter.

*

Où est la femme ?

Ndt. Titre en français dans l’original.

Un jour, je vis un merveilleux bouquet
et fus charmé par les vives couleurs de ses fleurs.
Je voulus respirer profondément leurs parfums,
mais comme, alors, je fus déçu !

Au lieu de naturelles odeurs, fraîches et pures,
ce ne sont que des essences que je humai.
Je me détournais avec colère de ce bouquet desséché,
quand j’y vis, non sans plaisir, une petite hémérocalle me sourire.

Elle seule avait su, dans ce groupe éteint,
conserver sa fragrance, sa féminité,
preuve qu’elle était née saine et libre.

Pauvres des autres ! elles aussi nourries par la nature
mais qui pour les parfums du cabinet de toilette ont dévasté leur âme.
Quand verrons-nous les fleurs redevenir des fleurs ?

*

Bismarck

Tu es un archi-médecin pour notre temps.
Le pauvre enfant est atteint d’anémie.
Avec « Blut und Eisen » cette langueur sera chassée,
une telle action sûrement, si Dieu veut, fera du bien.

C’est un remède de cheval mais il agit vite,
dégageant le cerveau des brumes et bavardages.
Que les garçons s’exercent aux armes une paire d’années –
un peu de discipline est diablement salutaire.

Ils apprennent à connaître chacun leur place.
Le moindre poussin n’essaie plus de chanter comme un coq
en caquetant « égalité », « fraternité ».

C’est comme ça qu’on devient un homme, esprit et main d’acier.
Et si nous devenons des hommes, Dieu nous enverra des enfants
pour remplacer ceux que ta cure a fait mordre l’herbe.

*

Pélage (Pelayo)

Ndt. Sur le roi espagnol Pélage, voyez notre billet de traduction de la poétesse Concha Espina, « Écrit avec du sang goth », ici.

Tout n’est pas fini, bien que les bords du Guadalquivir
aient vu tomber dans leur sang les Goths héroïques,
bien que Rodéric ait été capturé par traîtrise
et les chevaux des Maures foulent la terre d’Euric.

Un coin de terre nous reste, où bâtir nos maisons,
parmi les aigles des montagnes, sur les plages de Biscaye.
C’est de là que nous combattons pour la terre de nos pères
et répandons la flamme de la foi du Christ.

Ce n’est pas la force supérieure qui l’emportera,
non, mais l’esprit qui croit au futur triomphe
et garde fièrement la mémoire des faits et pensées des ancêtres.

Par cela seul viendra le jour où, fils des Goths,
après des siècles de lutte et de prières pour la victoire,
nous referons notre Gothie† chrétienne, libre et grande.

†Variante de 1882 : Notre Hispanie.

*

Les Varègues (Varägerne)

« Notre terre est grande et riche d’or et de biens,
mais nous ne savons pas la défendre nous-mêmes.
Venez donc et soyez nos maîtres,
car le monde est plein de la renommée des Normands. »

Ainsi nous parla le messager de Holmgard3.
Nous n’hésitâmes point à accéder à ses prières,
fils de Vikings, familiers de la guerre, seigneurs nés :
qui peut s’opposer à notre épée, à notre esprit hardi ?

Quand le destin promet pouvoir, honneur,
quittons sans hésiter les rivages de nos pères
et suivons-le, dans la fière certitude du triomphe.

Assez d’hommes resteront pour couper les mottes de tourbe.
Nous sommes nés pour enseigner l’héroïsme
à un monde débile devant être déraciné.

3 Holmgard : Nom scandinave de la région de Novgorod, où les Varègues scandinaves se taillèrent un empire au Moyen Âge.

*

Cortège funèbre de Charles XII (Karl XII:tes likfärd)

Ndt. Les deux versions de ce sonnet dans l’un et l’autre recueil diffèrent substantiellement. La première version s’inspire du tableau de Gustaf Cederström ci-dessous : on y trouve notamment, dans le premier tercet, les deux personnages à l’arrêt devant le cortège. La version révisée ne retient presque plus rien de cette scène et Wichmann a donc supprimé la référence au tableau. Il a de même supprimé la citation en exergue, en français dans l’original et qui sont les paroles de Molière lors de sa dernière représentation, peu avant sa mort. Nous avons traduit les deux versions : en (i) celle de 1880, en (ii) celle de 1882.

Karl XII:s likfärd, par Gustaf Cederström, 1878.

(i)

(Tableau du baron Cederström)

« La pièce est finie, allons souper ! »

Le rideau tombe avec le soleil derrière les monts de Norvège.
Le grand drame dont fut ébloui le monde est terminé.
Depuis Tistedalen s’avance le dernier convoi,
Charles XII sur un brancard, dans le soir d’hiver.

Le ciel est sombre au-dessus de la terre couverte de neige.
De pâles flambeaux brillent, de même l’aurore boréale,
autour des Carolins4, dont le cortège funèbre
va sépulter la grandeur et la puissance de Svea dans le Nord.

Les temps passés, par un vieillard à tête penchée,
envoient leurs muettes prières d’adieu, les deux mains jointes.
Le jeune enfant de ces temps-là regarde, ébahi.

Mais notre temps ne consacre qu’un moment à la haute image,
avant de la quitter en hâte, les yeux secs,
comme un criminel après son crime, pour aller faire bombance.

(ii)

Le soleil descend derrière les hautes montagnes,
le rideau tombe sur le drame dont le monde fut ébloui.
Depuis Tistedalen s’avance le dernier convoi,
Charles XII sur un brancard, dans le soir d’hiver.

Le ciel est sombre au-dessus de la terre couverte de neige.
Seules les flammes pâles d’une aurore boréale brillent dans le ciel
autour des Carolins, dont le cortège funèbre
va sépulter la puissance et l’éclat de Svea dans le Nord.

L’éboulis tombe à grand fracas au fond du ravin,
la brume étend son voile sur les monts et les brandes,
et des nains allument des flambeaux fantomatiques au crépuscule.

La nuit d’hiver tombe, sombre et lourde.
Quand fondra la neige sur la bruyère foulée ?
Quand rebrillera le soleil sur la terre et les eaux ?

4 Carolins : Karoliner, les soldats de Charles XII. L’œuvre littéraire la plus fameuse concernant leurs faits et gestes est le recueil de nouvelles Karolinerna (Les Carolins) de Verner von Heidenstam, Prix Nobel de littérature, de qui nous avons traduit des poèmes ici.

*

Gustave III (Gustaf III)

Ndt. Gustave III fut roi de Suède de 1771 à 1792. Il mourut assassiné dans un bal masqué, victime d’un complot de nobles opposés à sa politique. Wichmann le présente comme un roi francisé qui mêle à ses moindres paroles des maniérismes français (en italique dans notre traduction). Dans l’exergue, la citation, elle aussi en français dans le texte, est attribuée par Wichmann à « Gustave III », dans l’orthographe française. Dans le corps du sonnet, le « roi charmeur » (tjusarkungen) est un surnom historique de ce roi. « Ribbing le rouge » désigne Adolph Ribbing, un des conjurés.

« J’y ferai succéder un spectacle à l’autre. » Gustave III

« Le premier citoyen du peuple libre ! »
Mon Dieu ! qu’un enfant a d’imagination !
Je veux conquérir la gloire, gouverner moi-même.
Mais non en patriarche, encore moins en tyran.

Donnez des jeux à la canaille, elle ne criera pas pour du pain.
Enfin ! je vais l’amollir par des jeux, encore des jeux.
Un « roi charmeur » sait gagner les cœurs.
Mais l’argent ? Oh ! il y a l’eau-de-vie et les charges ecclésiastiques.

Mais surtout, avec mes poètes je veux enseigner
à l’Europe à goûter nos chansons et nos arts.
Aux « Patriis Musis » j’ai donné du pain et un toit.

Diable ! Ribbing « le rouge » a été vu en ville.
Allons ! j’irai tout de même danser au bal.
Ma vie est une danse sur – une tombe fleurie.

*

Göran Magnus Sprengtporten

Ndt. G. M. Sprengtporten (1740-1819) est un militaire finlandais d’origine suédoise qui conçut un projet d’indépendance de la Finlande vis-à-vis de la Suède avec l’appui de la Russie. Cela le conduisit à s’établir dans ce dernier pays en 1786 et à combattre du côté russe dans la guerre russo-suédoise de 1788-1790. Il fut en 1808 le premier gouverneur général du Grand-Duché, c’est-à-dire de la Finlande cédée par traité à la Russie ; mais, impopulaire, il démissionna l’année suivante. Le poème de Wichmann est satirique.

Un Washington pour la Finlande ! que c’est beau, tout de même,
de brûler pour les hautes conceptions de son temps,
en chef du peuple, et de gagner son amour.
Ces idées sont grandioses mais – comment les réaliser ?

Le peuple de Suomi est si pauvre, si peu considérable.
Le « roi comédien »5 de la Suède prévaudrait bientôt.
Mais la Russie ? – oui ! sa noble impératrice
sera l’égide de notre « liberté » et moi son porte-parole.

Certes, nous ne sommes pas accoutumés à regarder vers l’est,
mais l’argent et la farine nous y habitueront.
Et le pays sera florissant dans le calme de la paix.

Mon but sublime – tu es au-dessus des moyens !
« La jeune Finlande » ne me juge pas un traître.
Pas plus que moi elle ne se fie à la « tradition »†.

†Variante de 1882 : À quoi bon se fier à de poussiéreuses « traditions » ?

5 Le « roi comédien » : Gustave III, grand amateur de théâtre. Les annales de la cour de Suède ont conservé le souvenir de quelques représentations où le roi était sur les planches.

.

Poèmes et Panégyriques
(Dikt och Drapa, 1882)

.

Les colons d’Islande (Islandsfararne)

Il est bien dur de quitter le village de ses pères,
qui nous donne un toit, l’amour et la sécurité,
mais il est plus dur encore de rester ;
quand tout ce qui nous rendait fiers est méprisé,
quand la liberté et le droit sont étouffés par la violence,
il faut se résoudre à partir.

Car, lorsqu’on s’est longtemps, courageusement battu,
que l’on a répandu son sang dans cent batailles
pour la mémoire et les vertus de nos pères,
mais qu’on ne peut plus, un contre mille,
les défendre, en les emportant avec soi l’on part alors,
pour leur donner un abri plus sûr.

Car la mémoire de nos pères et la vertu de nos pères
ne sont pas liées à la terre, elles nous suivent
partout où nous conduisent nos périples ;
et du moment qu’elles sont défendues,
peu importe que ce soit au sud ou au nord,
dans tel coin du monde ou dans tel autre.

Ô belle Norvège ! tes montagnes splendides,
tes fjords aux eaux limpides, aux vagues bleues
qui virent les drakkars de nos pères sur elles se balancer,
il est dur de te quitter, toi notre patrie,
de quitter tes forêts, tes montagnes et tes fjords,
mais les maux du temps l’exigent.

Sur le pays règne un roi despotique,
qui saigne d’impôts nos terres ancestrales,
s’empare de nos biens, de nos domaines.
Le paysan libre est méprisé ; pour le hersir ou le jarl,
seul le fermier général est vassal du roi.
C’est ainsi qu’il honore les mœurs de nos pères.

Le paysan n’a plus la parole au Thing
quand le roi décide de tout en son « conseil ».
C’en est fini de notre liberté.
Et des étrangers bâtissent et vivent sur notre terre,
insultant notre sainte et antique foi.
Qui peut supporter cette honte et coercition !

Non, frères ! à la mer, sur la route des vagues
qui toujours offrit à nos pères refuge et liberté
aux heures de détresse et d’exil.
Loin au nord se trouve une île agreste,
une terre de glace, pleine de montagnes et de neige,
certes pauvre en forêts et bosquets.

Mais la mer y chante son chant puissant
de liberté, de courage, de vertus vikings,
d’honneur et de butins à l’ouest.
Et les montagnes brillent des glaces à leur cime,
et les rivières coulent en méandres rapides,
pour saluer les hôtes attendus.

Là-bas nous pourrons vivre sans être dérangés,
là-bas nous défendrons les coutumes et la foi des ancêtres,
la langue et l’esprit des Normands.
Là-bas nous bâtirons un foyer pour nos sagas et nos chants ;
Le Nord tout entier, un jour, avec joie recevra
de l’Islande sa mémoire honorée.

Alors, drakkars, sur les vagues bleues !
Vers l’Islande, vers la pauvreté, l’exil nous allons,
mais aussi vers la liberté et la gloire.
Adieu, notre vieux pays, notre pays aimé,
qui bleuissant disparaît à l’horizon.
Que les Dieux enfin t’accordent ceci :

qu’un avenir glorieux, brillant
succède aux ruines et débris de ce temps,
puissent l’oppression et la tyrannie disparaître.
Ton passé, aujourd’hui foulé aux pieds sur tes rivages,
nous en défendrons les trésors en terre étrangère,
et de cette manière nous te défendrons aussi.

*

Ormen Lange (Ormen Långe)

Ndt. Ormen Lange (selon la graphie française usuelle), ou le « Long Serpent », était le drakkar du roi norvégien Olaf Tryggvason. Le poème évoque la bataille de Svolder, en l’an 1000, qui coûta la vie à ce roi chrétien. La mention de la bataille en exergue du poème n’a cependant pas été conservée dans le recueil de 1882 : c’est cette version que nous avons traduite, tout en conservant l’exergue. Les changements entre les deux sont, autrement, minimes.

Slaget vid Svolder, par Otto Sinding, 1883.

(Bataille de Svolder, an 1000 ap. J.-C.)

Une tempête fait rage autour de la Baltique,
la mer puissante déferle contre l’île de Svolder,
écoutez le mugissement des houles bleues :
chacun peut combattre sur la vague écumante,
mais tomber royalement demande une âme de héros.
Le temps ne peut en effacer le souvenir.

*

Le soleil couchant jette une lueur dorée
sur les récifs de Poméranie,
où la nuit étend son voile.
La mer bleue prend une teinte sombre,
la houle sommeille contre le rivage,
on ne voit aucune brise la soulever.

Tout est si calme, comme si la paix de Frodi
était au crépuscule descendue sur la mer.
On ne voit pas étinceler les servantes de Freya.
Mais qu’est-ce qui brille à la surface bleue ?
Qu’est-ce qui reflète ainsi dans les flots
sa bande dorée, brillante ?

Le pêcheur des cabanes de Rügen n’ose pas,
même par temps calme, s’aventurer si loin
sur la vaste mer pour pêcher au harpon.
Ni le scintillement des étoiles, ni le clair de lune,
ni les roses dans les nuages du soir
n’égalent cette féerique lumière.

Ce sont au loin des flammes rouges et dorées.
Les vagues de la mer s’émerveillent
avant de rouler sur les plages.
Car, regardez ! avec son étrave dorée se balance
fièrement « Ormen Lange » dans la nuit,
en route depuis la contrée des Wendes.

Noble, majestueux comme le cygne de Freya,
il suit sa route bleue.
Sont-ce des voiles pourpres qui sont tendues ?
Il bondit sur les vagues, léger comme un cerf.
Le vent souffle invisible dans les voiles
partout où le mène son cap.

Et où qu’il aille, le dragon de la proue
d’Ormen le doré flamboie ;
il tend sa gueule menaçante
vers tous ennemis osant s’approcher,
crache des flèches et d’autres projectiles,
mais sait aussi apporter de l’aide à ses amis.

C’est le plus fier vaisseau du Nord.
Voyez sa coque haute et double
et comptez-en les rames avec stupeur.
Derrière chaque bouclier brillant
se tient un Normand sans défaut :
les meilleurs qu’un roi puissent choisir.

Sur le pont reluit un cercle de lances.
Mais le roi tantôt monte dans les haubans,
tantôt s’exerce la main avec des épées†.
En cotte de mailles et coiffé d’un casque d’or,
il guette tel un aigle, plein d’impatience,
les terres bleuissant à l’horizon.

Sa flotte le précède, envoyée
en avant vers la patrie chère à son âme.
Ormen Lange en forme la proche arrière-garde.
Un roi doit surveiller le sillage de sa flotte ;
il ne doit craindre, en quelque lieu qu’il aille,
d’être surpris par la trahison.

Juste derrière Ormen sur la vague écumante,
vont seize vaisseaux en respectueux convoi,
restreint mais choisi.
Ils le suivent en temps de paix comme de guerre.
Où le roi va, sa suite est là,
pour le préserver des embuscades.

Et là, sous le pont, dort profondément
sur ses coussins la belle Tyri,
sœur de Sven à la Barbe fourchue.
Elle refusa le roi des Wendes et devint la fiancée d’Olaf,
qui est allé chercher son trésor et sa garde-robe
et, chose faite, retourne à présent chez lui.

Et le roi scrute la nuit d’été.
Pour la douce Tyri, volontiers il veille.
Il écoute le murmure de la mer.
Un sourd pressentiment l’habite.
Il croit voir son fylgja, son double,
qui lui parle ainsi :

« Roi Olaf Tryggvason, écoute mes paroles,
toi le plus grand guerrier du Nord scandique.
Prépare-toi ! ton heure est proche.
Je t’ai donné honneur, puissance et gloire,
et la plus belle fiancée qui soit dans le Nord,
mais tu devais me garder ta foi.

Comment as-tu respecté ton serment à Holmgard ?
À présent, presque toute la vieille Norvège est chrétienne
et les hommes oublient les dieux de leurs pères.
Pourtant ! les Nornes jouent leur jeu funèbre.
Sigrid la Hautaine rumine sa vengeance,
avec traîtrise elle prépare ta ruine. »

Le roi Olaf écoute, sombre, sans mot dire ;
le soleil se lève sur la mer à l’orient,
éclaircissant le front du roi :
«  En avant, chrétiens, hommes de la croix
et hommes du roi ! Nous revoyons Svolder.
Nous allons y faire halte un instant.

La sombre Norne se tenait près de moi.
Elle a voulu me faire peur, abattre mon courage,
mais c’est moi-même qui commande à mon destin.
J’ai prêté serment au peuple de Norvège.
Sainte mère de Dieu, à qui j’ai tout sacrifié,
à présent délivre-moi des fantômes. »

Le soleil montant parmi les nuées pourpres,
du côté de Svolder paraît un spectacle inattendu :
mille drakkars s’avancent.
Deux rois pleins de ruse ont tendu un piège
au lion de Norvège pour le mettre en cage.
Le jour de la vengeance vient de se lever.

Le roi Olaf appelle de tous côtés :
« Debout, Normands, les plus courageux des hommes !
À l’assaut ! Faites retentir les cors de guerre !
Nous n’avons que soixante drakkars,
et deux rois du Nord avancent contre nous.
Ici nous triompherons ou nous tomberons.

Venez donc au combat, mous Danois,
et vous, Suédois mangeurs de chevaux6, venez !
Vous allez connaître les Norvégiens.
Ce n’est pas vous que je crains mais le jarl Erik,
mon ancien vassal, sans doute passé de votre côté.
Mais il ne me dérobera pas mon royaume. »

La tempête mugit autour de la Baltique.
Les drakkars s’affrontent près de Svolder
en ardente bataille. Le ciel s’assombrit,
les éclairs frappent depuis les vaisseaux et les nues,
le dieu Odin envoie ses bourrasques sauvages.
Les Valkyries nagent sur les vagues.

Les Norvégiens se battent avec zèle et courage.
Les Danois de Sven à la Barbe fourchue livrent un rude combat,
mais avec les guerriers de Svithiod ils faiblissent.
Ormen le doré crache du feu.
Que Dieu prenne en pitié ses ennemis !
Des Norvégiens ne plient que devant des Norvégiens.

Mais, voyez ! une tempête vient depuis l’horizon,
et les vagues se déchaînent contre le rivage.
D’autres vaisseaux paraissent.
C’est Erik le jarl norvégien,
qu’Olaf a offensé ; c’est un vassal
dont la vengeance sanglante n’attend pas.

« Roi Olaf Tryggvason, écoute mes paroles,
toi le plus fier guerrier du Nord scandique.
Renonce à ta doctrine étrangère
et la mer devant toi restera ouverte,
le royaume de Norvège restera tien.
Le jarl Erik peut te le promettre. »

« Et toi, écoute, Erik, mon ancien jarl,
tu es certes un païen mais un vassal loyal.
Je ne renoncerai jamais à ma foi.
Je connais bien les manœuvres de Sigrid la Hautaine
mais je n’ai peur de rien au jour de la bataille.
Le roi Olaf n’a pas appris à se rendre. »

Alors les vagues écument à nouveau de sang.
Danois et Suédois, avec un courage renouvelé,
assistés d’Erik avide de guerroyer, s’avancent.
Les petits drakkars sont pris l’un après l’autre.
Les hommes qui n’ont pas été tués
se rassemblent sur Ormen Lange.

À son bord se trouvent à présent
les meilleurs guerriers que la Norvège
ait fait naître depuis les temps immémoriaux.
Le roi Olaf se tient sur le gaillard,
où Einar écartille son arc.
L’ennemi pullule de tous côtés.

Mais Ormen Lange possède une haute coque,
le plus fier vaisseau du Nord scandique
n’est pas si facile à prendre.
La bataille se poursuit, au son des cors,
pourtant ! – qui peut s’opposer aux arrêts du destin ?
Qui peut contrer la prédiction des Nornes ?

Le meilleur arc du Nord tout entier
se brise en éclats dans les mains d’Einar,
et les guerriers de Norvège tombent
en tas glorieux autour de leur roi héroïque.
Vétérans aux cheveux gris et jeunes écuyers,
tous meurent, fièrement, pour lui.

Les cris déchaînés montent jusqu’au ciel :
« Tuez-les, n’en laissez fuir aucun !
Nous sommes montés sur Ormen Lange.
Roi Olaf ! – tous tes hommes sont comptés. »
Olaf s’exclame depuis le château du dragon :
« Les Nornes nous condamnent à mort.

Björn Stallare, viens, toi,
mon frère de lait, suis-moi.
Personne ne posera la main sur le roi de Norvège.
Berceau de mon enfance, ô noble mer !
sois de même la tombe du roi norvégien.
Que l’histoire du roi Olaf s’achève fièrement. » –

Autour du casque royal mille épées sont brandies.
Mais l’ennemi n’est pas digne d’un tel butin.
Depuis le château d’Ormen Lange
le roi Olaf saute dans le gouffre.
Les vagues sanglantes se referment en bouillonnant
autour du héros. Ainsi doit s’en aller un roi !

Et le soleil descend dans la paix du soir,
sourit doucement au-dessus du clapot des vagues,
où les corps flottent au milieu des quilles.
La belle Tyri pleure à chaudes larmes.
Sigrid la Hautaine jubile au son des cors,
car l’heure de la vengeance est venue.

Alors cela mugit autour de la mer Baltique,
la mer puissante déferle contre Svolder,
écoutez le fracas des houles bleues :
chacun peut combattre sur la vague écumante,
mais tomber royalement demande une âme de héros.
Le temps ne peut en effacer le souvenir.

La version de 1880 comporte une note du poète : « Lekar med handsaxar. Se Olaf Tryggvasons saga. » Une « handsax » est une épée courte et « handsaxalek » un exercice consistant à jongler avec de telles armes (SAOB : « lek (jonglering) med handsaxa »). Selon la note de Wichmann dans le recueil de 1880, la saga d’Olaf Tryggvason dit que le roi pratiquait ce jeu. Le poète semble donc vouloir nous montrer ainsi l’impatience du roi, qui cherche à passer le temps avec des jeux d’adresse mais aussi monte dans les haubans (« på vanten gå kungen kring ») pour, sans doute, mieux voir l’horizon et la terre attendue, et, comme le laisse entendre la strophe suivante, surveiller sa flotte qui navigue en avant-garde.

6 Suédois mangeurs de chevaux : Emprunt à la saga, dans laquelle le chrétien Olaf Tryggvason défie les païens suédois en dénigrant leurs sacrifices rituels de chevaux.

*

Les Aryens (Arierna)

Sur les vastes plaines que baignent les eaux du Jaxartes,
où le fier Oxus suit sa route parmi les vallées,
parmi les roses sauvages des bois couronnés de montagnes,
sous le ciel étoilé d’Iran, étaient les huttes de nos ancêtres.

Tel était le grand berceau de la noble et fière tribu
ayant frayé sa voie royale à travers l’histoire.
Nulle autre dans le monde ne porte un nom si haut,
nulle autre n’ouvrit ainsi ses bras aux dieux.

Depuis le sud ensoleillé, luxuriant, au bord des eaux paisibles du Gange,
jusqu’aux monts et glaces de la Scandie, elle conduisit son fier convoi.
Hauts plateaux d’Iran, rivages de l’Hellade, bords du Tibre, île d’Érin,
forêts de Gaule et de Germanie, l’ont vu marcher, lutter, mourir.

Mais vers le même ciel étoilé qu’au-dessus de leur berceau,
tous les pays du peuple aryen levaient les regards et l’esprit,
vers où le prince de la lumière surgit des ténèbres de la nuit,
et, pour lui, la fière tribu s’inclinait pleine de vénération.

Ils adoptèrent le récit des combats et de la victoire du soleil :
de la lumière dans la nature et la vie en lutte éternelle contre les ténèbres.
Ne doute jamais, même si la nuit obscurcit parfois l’éclat du soleil.
Ormuzd est éternel : il triomphe, il est seul maître à la fin.

Mais les Dieux ont aussi caché une étincelle dans la race terrestre.
Que celui qui la possède lutte avec courage sa vie durant pour le droit de la lumière.
L’étincelle jaillit dans la lutte, la mort est un moment d’obscurité,
l’esprit purifié par les flammes vole avec joie vers le cercle des étoiles.

Ils jurèrent à la lumière fidélité, se nommèrent la race du soleil.
Depuis, ils combattirent fièrement, chacun à sa manière,
et avec la harpe, la plume, le burin, avec la hache, la charrue, le glaive,
se firent le premier des peuples de la terre.

Ce que l’esprit rêve de plus beau, s’exprimant en paroles fleuries,
brilla dans le soleil de l’imagination sur le sol indique.
L’aspiration de la terre à la lumière et à la liberté dans la longue nuit
rayonna des épais brouillards dans le chant profond des Celtes.

Ce que l’esprit humain conçoit de plus excellent et noble
nous sourit chez les Hellènes dans l’éternelle lumière de la jeunesse.
Tout ce qui, grand de puissance et de gloire, réchauffe le cœur sur terre
rayonne dans les sagas germaniques, la mémoire viking, les écrits romains.

Mais en chaque fils des Aryas brillait toujours, éternellement clairs,
la même fière mémoire des origines depuis les jours obscurs de l’enfance,
la même foi en le triomphe du soleil, le même enthousiasme pour le combat de la lumière,
le même regard vers les cieux étoilés, hauts et purs, incommensurables.

C’est pourquoi, fils des Aryas, n’oublie jamais ta race royale !
Fier de ton origine, combats toujours pour le droit de la lumière,
joyeusement, comme tes pères héroïques, premier parmi les peuples ! –
La lutte est une, mais nombreuses les voies qui mènent au palais des étoiles.

*

Thalatta !

Ndt. « La mer ! », thalatta en attique, thalassa en ionique et grec moderne, est le cri poussé par les Dix-Mille sur le Pont-Euxin, lors de la retraite décrite par Xénophon dans L’Anabase.

Il manque un vers, si la dernière strophe doit être comme les autres un quatrain (c’est le premier vers du quatrain qui manque, d’après l’agencement des rimes). Les deux textes en ligne que nous avons pu consulter présentent la même anomalie.

C’est une marche douloureuse sous l’ardent soleil,
mais les Hellènes marchent infatigablement.
Au bord des flots, Xénophon ! commande le repos.
De là les vagues nous porteront aux rives familières.

Le crépuscule s’étend sur la troupe éprouvée
et les étendues sans fin s’enveloppent dans la pénombre.
Mais n’est-ce pas une bande bleue que l’on voit au loin ? –
Ils se pressent, leur espoir aiguisé.

Sur la colline où quelques instants auparavant
le soleil se couchait, ils poussent une exclamation de joie.
Incommensurable, s’étend à leurs yeux la surface de la mer,
avec des flammes mourantes à l’occident.

De dix mille poitrines jaillit un seul cri :
Thalassa ! – Ils jettent leurs casques en l’air,
comme des enfants ces héros courent vers la plage
pour sacrifier à Poséidon, le Dieu longtemps oublié.

(…)
Quand la lutte et les exploits ont fini d’épuiser un homme,
avec quelle joie ne salue-t-il point ses souvenirs d’enfance
montant une dernière fois sur les rivages paternels !

*

La tombe d’Alaric (Alariks grav)

Dans la nuit sans étoiles, la lune
brille éclatée sur les ondes du Bussento.
Parmi des ruines splendides
s’avance un morne convoi.

De blonds guerriers du Nord,
hommes massifs de la race des Goths
maîtresse aujourd’hui de la terre romaine,
forment le cortège funèbre de leur roi.

Le mausolée luit au clair de lune,
fièrement, sur le lit détourné des eaux ;
c’est là, aux heures silencieuses de la nuit,
qu’Alaric est descendu, dans la pompe du triomphe.

Aucun flambeau n’est allumé,
on n’entend aucun bruit, nul chant ne retentit.
La complainte des Goths est silencieuse,
en même temps qu’immense.

Bientôt les flots sombres du Bussento
coulent au-dessus de la tombe à nouveau.
Des lamentations se répandent dans la nuit,
des cris d’agonie, mais ce sont ceux des prisonniers.

Jamais l’esclave romain ne dira
où il a creusé la tombe du héros.
Que cette sainte sépulture reste ignorée. –
Les exploits sont connus de tous.

*

Le templier (Tempelherren)

Le templier avance seul sur son cheval
à travers les sables de Palestine.
Nulles palmes n’ombragent sa route
pour le protéger du soleil de plomb.
Loin des bords verdoyants du Rhône,
loin de la paix des vallées de son enfance,
ses jours s’écoulent en prière et sentinelle,
dans le renoncement et les batailles.

Mais quand le soleil se couche sur Sion,
que le crépuscule par monts et vaux s’étend
et que dans la nuit silencieuse s’allume
aux salles bleues l’armée des étoiles,
il regarde, consolé, serein et calme,
vers l’espace infini,
et aux yeux de son âme paraît
un monde que ne couvre aucune ombre.

Voilées sont les heures du jour,
même quand le soleil rougeoie.
De sombres souvenirs sont refoulés en vain
par ton fier courage de chevalier ;
mais aux heures silencieuses de la nuit,
un monde transfiguré te sourit,
cherche là-haut seulement la rédemption,
le but de ton pèlerinage !

*

Elias Lönnrot

Ndt. Pour quelques éléments sur Elias Lönnrot, le compilateur du Kalevala, voyez notre introduction aux traductions de poèmes de K. A. Tavaststjerna (lien en introduction du présent billet).

Pour un livre d’hommages à l’occasion du quatre-vingt-dixième anniversaire de sa naissance, le 9 avril 1882.

Loin dans les forêts de sapins de la Finlande,
grive solitaire, tristement chantait
son simple chant, qui mourait inconnu
parmi les branches cachées,
un peuple pauvre, mais pieux,
qui bâtit là sa cabane, sa petite maison
sur une presqu’île boisée où les vagues des lacs
se rompaient sur les pierres des rives.

Sa maison était certes petite et pauvre,
loin du bruit des grandes routes,
mais une beauté riche et chaleureuse
dans ces cœurs simples était cachée :
comme le chant de la grive dans les bois,
oubliée, inconnue, elle mourait pourtant.
Le monde n’avait aucune idée
à quel point le cœur finlandais bat avec chaleur.

Car c’est au fond de ces paisibles solitudes,
au bord des lacs, sur la lande de bruyère,
que la muse de Suomi était allée vivre seule
il y a longtemps, longtemps.
Pour les sapins seulement, et les eaux du lac,
elle s’asseyait et chantait tristement
ce qu’il y avait de plus noble en son cœur,
les luttes de ses pensées et de ses sentiments.

Mais l’attente fervente est à la fin récompensée.
Nourri de cette beauté dans le bruit du peuple,
un homme au bras de héros se leva
et lui dégagea le chemin.
Il la libéra de son enfermement
et, avec un port de reine, à son bras
elle se manifesta en légendes et chants,
se révélant au peuple.

Et fraîche et douce et merveilleuse,
elle chanta d’une voix claire et profonde
son chant évoquant les temps anciens,
les combats du peuple Kaleva.
Et sincère et chaleureuse et douce,
elle chanta les jeux plaisants du cœur,
ses joies débordantes, ses tristes trahisons,
et comme le cœur s’éjouit et souffre.

Elle chanta la paix des solitudes,
de ceux qui y vivent avec une foi virile,
les pensées de leurs esprits,
les sentiments de leurs cœurs ;
leur amour pour leur pauvre pays,
pour ses forêts, ses montagnes et ses lacs,
le décrivit avec des paroles de feu,
les plus vives couleurs du cœur.

Alors, bien des fois, en admiration,
pour écouter son chant timide et suave,
l’harmonie de ses notes profondes,
le peuple devant elle s’arrêtait.
La jeune fille oubliée des forêts de Finlande
est à présent louée, reconnue,
depuis que le voile a été levé
sur ses beaux regards, son front de reine.

Nous, fils aussi des rives de la Finlande
où la mer vient déferler fièrement,
nous lui avons tendu chaleureusement la main,
elle est devenue notre sœur.
Dans la nuit des profondes forêts,
elle fut longtemps inconnue de nous,
mais elle nous a fortifiés, réjouis
avec des paroles chaudes et profondes.

Et maintenant, alors qu’en habit de fête
elle célèbre ses noces avec celui
qui le premier ôta le voile et découvrit
les traits princiers de sa beauté,
nous vouons, la joie au cœur,
le même amour, le même respect enthousiaste
au valeureux guerrier qui, la prenant par le bras,
la conduisit à la victoire.

Salut, voyant aux cheveux argentés !
en ta quatre-vingtième année,
quand toute la Finlande rend hommage
au combat de ta vie.
Tu as suivi ta carrière avec honneur,
tu as été le champion de ton peuple
et travaillé pour son avenir,
pour la charge qui t’était confiée.

Le monde connaît à présent ton nom,
mais en outre, toi, virilement exempt de vanité,
nourri dans la simplicité et l’innocence,
tu sais porter ta gloire.
Le cœur exempt de flammes amères,
tu sus toujours prêter ton esprit et ta main
à tout fils honorable de ce pays.
Oh ! que ton enseignement nous galvanise !

Oui, puisse, aux heures de division et de luttes,
sa figure de voyant, haute et claire,
nous exhorter aux nobles entreprises
avec un esprit paisible et courageux.
Alors, les années passant,
aussi haut que soit loué Elias Lönnrot
parmi nous, c’est ainsi
que sa mémoire sera le mieux honorée.

La nuit des vampires et autres poèmes de Gustaf Uddgren

Avec nos présentes traductions du poète suédois Gustaf Uddgren (1865-1927), nous poursuivons notre série de « Strindbergiana », dans la continuation notamment de traductions de poésie de Tor Hedberg (ici) qui, en tant que directeur du Théâtre dramatique national à Stockholm, contribua à établir le théâtre de Strindberg sur la scène suédoise.

(Parmi nos premières traductions pour ce blog, figurent deux textes de Strindberg tirés de son Livre bleu qui se trouvent aujourd’hui ensevelies dans les couches anciennes, profondes de cette bibliothèque, ici.)

Gustaf Uddgren, qui fréquenta Strindberg, est l’auteur de deux ouvrages biographiques, parus en 1909 et 1912. Ces ouvrages comportent en particulier des entretiens qu’Uddgren eut avec Strindberg à différentes périodes de sa vie et qui donnent une vue synoptique de l’évolution de la pensée de l’auteur. L’intérêt de ces ouvrages a conduit à une traduction anglaise en un volume, Strindberg the Man, par Axel Johan Uppvall, publiée à Boston en 1920.

En outre, Uddgren fut associé à la réalisation des premiers films tirés du théâtre de Strindberg, en tant que scénariste. C’est son épouse, Ana Hofman-Uddgren, première femme réalisatrice suédoise, qui dirigea ces films, portant à l’écran en 1912 les pièces Mademoiselle Julie et Le père. Des six films d’Ana Hofman, il ne reste que Le père, les autres sont aujourd’hui perdus.

L’œuvre de Gustaf Uddgren en tant qu’écrivain est diverse mais relativement peu abondante. Il eut en revanche une activité journalistique intense. On a de lui, outre ses livres de témoignage sur Strindberg, deux recueils de poèmes, l’un en vers, l’autre en prose, qui nous ont servi pour les traductions qui suivent, quelques nouvelles et courtes pièces de théâtre, d’autres témoignages sur la bohème littéraire et artistique, suédoise (Stockholmsbohême, 1912 [Bohème de Stockholm]) et internationale (Skuggan som stal hans själ: Skildring ur den internationella konstnärsbohêmen, 1917 [L’ombre qui vola son âme : Description de la bohème internationale] : c’est à Berlin, dans les cercles de la bohême « internationale », qu’Uddgren rencontra Strindberg), en plus de recueils de ses articles journalistiques, de critique littéraire et artistique.

Son premier recueil poétique, Le retour de Balder et autres poèmes, de 1895, comporte un long poème de cinquante pages, « Le retour de Balder », et des poèmes dits « lyriques », la plupart en vers classiques, quelques-uns en vers libres, parmi lesquels nous avons procédé à notre choix. Le second, Acherontia : Poèmes en prose, est de 1902 ; nous avons retenu quatre poèmes, dont celui qui donne son titre au présent billet, et dont le dernier, plus long, se situe entre la prose poétique et la nouvelle fantastique.

*

Le retour de Balder et autres poèmes
(Balders återkomst och andra dikter, 1895)

.

Le monde était silencieux… (Då världen i tystnad legat…)

Le monde était silencieux,
immobile autour du château de mes pensées ;
les choses gardaient leurs paroles pour elles-mêmes,
toutes les fois que j’écoutais.

Ce ne sont pas leurs pensées de mots que je voulais entendre,
leur cœur ne s’y trouve pas,
je tendais l’oreille vers elles
pour percevoir autre chose :

cela, cela qu’elles voudraient
tant dire en paroles,
leur véritable étoile de pensées,
invisible depuis une terre plongée dans le malheur.

*

Ne parle pas ! Laisse-moi me rappeler… (Tyst! Låt mig minnas hur det var…)

Ndt. Le public ignorant rapportera forcément ce poème sur l’inconscient à la psychanalyse freudienne, bien que le poème précède de quelques années les premiers livres psychanalytiques du médecin. Le lecteur cultivé sait quant à lui que l’inconscient était depuis longtemps un thème de la philosophie européenne, au moins depuis Schopenhauer et Hartmann.

Ne parle pas ! Laisse-moi me rappeler comment c’était.
Que ma pensée ne passe pas trop vite à autre chose !
J’entendis quelqu’un prononcer des paroles sans sons
quand, au fond de moi, une cloche d’accord sonna ;
cela m’ouvrit d’un coup d’immenses étendues,
j’entendis d’inoubliables harmonies.

Ô âme toujours cherchée à l’intérieur de mon âme,
alors je te trouvai. Mais comment était-ce ?
Ma mémoire ne peut le décrire avec des mots,
car cela survint comme lorsqu’on est soudain
éveillé d’un rêve douloureux
pour contempler le jour avec des yeux nouveaux.

C’est quelque chose que je pressentais depuis longtemps,
je savais bien que l’âme ne s’arrête pas là
où l’inconscient commence et
où la clarté fait place à l’obscurité ;
je savais qu’il existait quelque chose derrière toi,
chemin conscient, superficiel de mes pensées.

N’as-tu pas toujours dirigé mes actes,
pensée impensée que je connais maintenant,
que je connais mais ne peux dominer de mon vouloir ?
Car en moi tu coulais en secret comme du sang,
tu me forçais par ta grande puissance secrète
à dire des paroles que de moi-même je n’aurais dites.

Ô toi, l’être de ma réalité, mon véritable moi,
quand je te vis, en moi se fit le jour,
un chant printanier s’exhala de ma bouche par le soleil argentée :
à l’intérieur de moi je trouvai la source profonde
d’où je pourrais puiser à pleines mains
d’incommensurables trésors d’amour à partager.

Ah ! toi, mon âme dans mon âme,
comment puis-je bien te nommer ?
N’es-tu pas le cœur qui bat en moi,
n’es-tu pas le chemin secret de ma destinée,
cela qui ne peut être vaincu par quoi que ce soit ?…
Ô tu es Dieu ! s’il existe un Dieu.

*

Comme une blanche neige virginale… (Som vit jungfrulig snö…)

Comme une blanche neige virginale
tomba son amour
sur l’île solitaire de mon cœur,
où rivière rapide elle coula.

Tout devint si clair et calme.
La rivière trouva sa consolation dans la mer.
– Brillante neige argentée, comme tu pèses
sur mon sein de marbre.

*

Contre la voûte obscure de la nuit du monde… (Mot världsnattens djupsvarta valv…)

Contre la voûte obscure de la nuit du monde
je me tenais, figure blanche comme l’albâtre,
la terre à moitié sous mes pieds
qui écrasaient tout ce qu’ils foulaient.

La tristesse terrestre me paraissait infime ;
moi, le chagrin de l’univers, j’étais puissant
et je déchirai de mes yeux le voile de la petitesse :
je te vis, infinité, dans ta splendeur.

Mes yeux se réjouirent de tes nombreux soleils,
je rayonnais de sourires comme eux,
mais quand je voulus m’emparer de leur joie
il ne leur fut plus possible de sourire.

Je voulais rire, rire, rire
comme le monde, de la terre si fière de sa petitesse,
qui n’avait jamais pu comprendre sa propre parole,
encore moins déchiffrer celle, puissante, de l’univers.

Quand je les vis tous laisser pleuvoir
leurs larmes comme une pluie d’or,
je sus aussi pourquoi ils pleuraient,
car je souffrais la même douleur qu’eux.

Alors je voulus pleurer, pleurer, pleurer
des larmes d’argent dans la gaze noire de la nuit,
car je ne pouvais leur pardonner
d’avoir oublié mon amour si grand et consolant.

Oh ! éternellement rire, rire, rire,
oh ! éternellement pleurer, pleurer, pleurer,
de ce que la terre ne peut comprendre
tout ce que l’amour peut pardonner.

*

Ô solitude, grande bienfaitrice… (O ensamhet, du stora…)

Ô solitude,
grande bienfaitrice de l’humanité, de nos temps méconnue,
solitude dans la nature
le plus souvent peut-être sur des mers inconnues, sans chemins,
sainte solitude,
pourquoi t’aimé-je autant ?

Pourquoi donc ai-je fui
tous les lieux qui m’étaient chers,
mon Gethsémani baigné de larmes
où je menais le dur combat contre les ténèbres de mon âme,
fui tout ce qui disait mon nom avec amour ?
Pourquoi t’ai-je fuie, bien-aimée humanité,
toi pour qui je voudrais sacrifier ma vie,
toi qui m’est tout, mon idole ?

Quand je pénétrai
dans les rues bruyantes
et vis ces milliers de gens
se croiser hâtivement avec indifférence,
oh ! mon âme fut remplie
de tant de christique douleur ;
je vis mes frères, mes sœurs
me passer avec des visages creusés de soucis,
empressés de s’acquérir le seul minimum vital,
oubliant leur propre grandeur,
leurs admirables forces créatrices de divinités.
Je voyais les animaux, sauvages comme domestiques,
vivre heureux au banquet de la nature,
contents de ce qui est,
et pourvoir à tout ce qui doit venir,
– tandis que les êtres qui m’étaient le plus chers périssaient de la faim.

Alors je fus pris d’une irrépressible nostalgie
de la grande Solitude,
de la solitude au large, sur la mer sans hommes.
Je préférais affronter, au loin,
les tempêtes et les vagues déchaînées
que regarder avec des yeux voilés de larmes
l’amer combat des hommes.

Près de toi,
éloquente et silencieuse solitude,
je regagnai la foi dans l’avenir de l’humanité,
la foi en moi-même.

Les vagues de la mer du Nord, furieux berserkers,
devant l’élévation de mon esprit tombèrent à genoux,
les démons des tempêtes ne pouvaient me détruire
car ma puissante main de seigneur
plongea la nature tout entière dans une dévote admiration.
Les vagues m’adorèrent, moi l’homme au corps faible, à l’âme forte,
qui portais dans ma volonté la grande merveille de l’avenir.

Toi la première,
grande Solitude de la nature,
me fis voir la grandeur oubliée de l’homme,
me fis voir la belle auréole sainte
qui rayonne autour de chaque front humain,
d’homme comme de femme,
du mendiant comme du roi,
du bon et vertueux
comme de celui qui s’est plongé dans les vices et le crime.

C’est pourquoi, Solitude,
j’aime rester avec toi,
car tu m’appris la grandeur
et la dignité d’être homme.

*

Alors j’entendis les rêves sombres et verts des forêts… (Då hörde jag skogarnes mörkgröna drömmar…)

Alors j’entendis les rêves sombres et verts des forêts
là où sous l’ombre des ramures coulaient des ruisseaux dans la mousse,
où dans la frondaison des arbres le vent chantait sa complainte,
où le cri plaintif de la hase semblait une imitation d’enfant.

Mais la forêt ne rêvait qu’aux temps de la forêt primitive
avant les dévastations causées par l’affairement des hommes,
rêvait à son innocence quand nul chemin encore n’avait été frayé,
quand elle possédait encore sa paix des pays d’été.

J’étais debout et j’écoutais l’histoire des mousses de la source,
jusqu’à ce que je ne pusse plus supporter leur nostalgie,
je ne voulais pas être la seule cause de trouble,
je sentais le secret miraculeux de la nature.

Alors je laissai la mousse me recouvrir,
elle s’étendit lentement sur mon corps,
enroula ses bras tendres autour de moi –
car les rêves de la forêt étaient aussi les miens.

Et les arbres ne me considéraient plus comme étranger,
mon agitation d’homme ne leur faisait plus peur,
ils virent que j’étais leur frère d’adoption,
que j’avais en moi le cœur de la forêt primitive.

Et je sentis à travers mes pieds comme un flot de sève,
était-ce réel ou bien un simple rêve fugace :
ai-je tété les sucs de ma vie au sein de ma mère la terre ?
suis-je devenu un roi de la forêt, à la couronne de frondaison ?

*

Le gris assis dans le nuage… (Det gråa som därinne i molnen satt…)

Le gris assis dans le nuage
m’en avait toujours parlé, m’avait promis
de me le donner avant de mourir,
car il ne désirait rien tant que de voir sourire la mer.

Immobile, j’attendais,
mais en vain, car tout resta comme avant,
et je sentis que mes bras, ma tête, mes jambes
vivaient chacun pour soi dans leur propre lumière.

J’essayai d’ôter de moi le lourd brouillard
qui m’avait recouvert pendant la nuit,
mais il pesait toujours aussi lourd, aussi lourd
sur mon cœur qui aspirait à redevenir jeune.

Quand j’entendis quelqu’un, très loin, sangloter,
je ne parvins qu’à lever la tête ;
je regardai partout autour de moi,
car on m’avait… on m’avait promis quelque chose ?

*

En crépitant de joie, le train sillonne… (Glädjerasslande brusar tåget fram…)

Ndt. Uddgren passa une partie de l’année 1892 aux États-Unis, à Chicago, où il travailla pour la presse de langue suédoise. Voyez, pour des thèmes américains dans la poésie de langue suédoise, nos traductions de poésie suédo-américaine, dont le second billet se trouve ici.

En crépitant de joie, le train sillonne
les prairies sans fin du Texas, semblables à la mer.

Longeant le soleil, le voyage s’émaille des exclamations
et plaisanteries d’un groupe de fermiers bavardant, riant fort.

Ô jeunes filles aux yeux sombres, si j’avais un cheval d’acier,
comme nous galoperions sur l’ondoyante prairie !

Mes rêves d’amour vous feraient sourire,
vous trouveriez la vie belle, et court le voyage.

*

Qu’ai-je fait pour mériter ces ténèbres… (Varför har jag allt detta mörker förtjenat…)

Qu’ai-je fait pour mériter ces ténèbres,
moi qui ai recueilli toutes les harmonies,
moi qui n’ai vécu que pour l’amour,
qui suis plein de souffrance divine ?
Tout mon être rayonne de lumière,
pourtant je ne peux trouver la maison
où ma bien-aimée en vain m’attend.
Je vais de tous côtés et regarde
à toutes les fenêtres, à toutes les portes,
mais je ne trouve plus rien comme avant.
Tout est si étranger, inconnu, froid,
et m’apparaît sous une apparence nouvelle.
Des femmes aux doigts blancs sont assises,
mais autour de chacune d’elles s’enroule un serpent sifflant,
en aucune ne coule un sang rouge et bouillant,
elles sont toutes pétrifiées, mortes.

*

Mon sang coule (Mitt blod förrinner)

Souvent tu viens à moi
avec des parfums de linnées boréales
et des sons légers de cymbales.

Mais quand tu pars,
je vois un aigle altier
s’envoler vers l’azur :
un cœur seul
saigne dans sa serre puissante,
saigne de bonheur.

*

Nuit en mer (Natt på havet)

Entre deux vagues tristes
sous la nuit froide j’étais étendu,
je sentais leur tourment
et taisais ma propre peine.

Des lunes pâles, alors, montèrent
lentement de la mer, l’une après l’autre ;
et, ensevelie dans les nuées gris-bleu,
une verte aurore boréale s’y frayait un passage.

*

Larmes sèches (Torra tårar)

Les yeux me brûlent de larmes sèches,
sèches comme les derniers asters de l’automne.
Pourquoi, pourquoi t’ai-je connue ?
La flamme crépite autour du bois fragile.

Quand en toi je cherchai les flammes de la vie,
mon cœur tomba parmi les glaces brisées.
L’écume sanglante des vagues vertes comme du venin
n’apaise point la souffrance du dernier soleil.

Si mes larmes n’étaient pas sèches,
avec du soufre et du feu je consumerais
tes membres comme une nouvelle Gomorrhe !
La seule récompense de l’amour est d’oublier.

.

Acherontia : Poèmes en prose
(Acherontia: Prosadikter, 1902)

.

Le géant de la nuit (Nattens jätte)

Je marchais seul dans une ville déserte. Tout était noir autour de moi, je sentais seulement en moi-même un reste de lumière et de chaleur.

Au bout d’un moment, je vis à quelque distance une ombre qui pouvait être celle d’un homme. Alors mes mains devinrent chaudes et des rayons clairs jaillirent de mes yeux.

Les bras tendus, j’allai à la rencontre de cette ombre. Mais mes bras se refermèrent sur le néant, une ombre vide me traversa et disparut dans la nuit derrière mon dos.

Chaque fois que j’éprouvais une déception, le vent devenait plus froid. Bien que mes pieds enflassent, je continuais de marcher. Jusqu’à ce que je ne visse plus de ciel.

« N’y a-t-il donc dans cette ville personne qui ait une chaude poitrine ? N’y a-t-il personne qui veuille accepter le don de mon cœur et me libère de ma souffrance ? »

Puis je tendis les mains au-dessus de ma tête, elles semblèrent des flambeaux grimaçant contre les pignons des maisons. Mes lèvres s’ouvrirent, dures, aucun son ne put les franchir, mais les pierres des murs et de la rue partirent d’un grand éclat de rire sarcastique et dissonant.

Les fenêtres se mirent à cliqueter, et les murs à pencher et plier jusqu’à déferler en grandes vagues, si bien que les maisons pressaient de désespoir leurs toits les uns contre les autres.

La rue s’amollit sous mes pas. Mes pieds devinrent si grands que j’arrivais à peine à les soulever. Je faisais de mon mieux pour continuer ma route mais ne pouvais plus avancer. Je piétinai sur place, jusqu’à ce que la ville fût tout entière sous mes semelles.

*

Le sombre vainqueur (Den dystre segrare)

Je me tenais un jour devant l’étroite porte noire près de laquelle un vent fétide souffle en permanence. Il semble que cette porte soit toujours à l’ombre de quelque chose, car le soleil ne l’éclaire jamais.

Sans angoisse ni dégoût, j’avançai et ouvris la porte. Mon cœur était arraché et pendillait, se desséchant, en dehors de ma poitrine.

Devant moi s’étendait une plaine immense. De part et d’autre de moi se trouvaient de longs murs qui s’écartaient si abruptement que mes yeux se tournèrent chacun, au sein des orbites, dans une direction opposée. Faisant quelques pas en avant, je ressentis une grande douleur, comme si j’étais tombé d’une hauteur considérable.

Quand je fus avancé dans la plaine, un paradis poussa du sol en silence. C’étaient seulement des fleurs qui, dépourvues de tiges, reposaient directement à la surface humide de la terre. Elles étaient grandes comme des fontaines et molles comme du vieux satin.

Ce n’est qu’après les avoir longtemps considérées que je vis que chacune d’elles possédait sa couleur spéciale. Il y en avait de jaunes, de rouges, de bleues, mais toutes profondément sombres comme une sonnerie d’horloge à l’intérieur de la terre.

Et, montant de l’une de ces fleurs, j’entendis une voix qui demandait :

« Toi qui fais un bruit si strident, pourquoi nous infliges-tu ta présence ? »

Je répondis d’une voix douce :

« Je suis venu offrir à ton calice ce qui s’est fané dans les champs de ma poitrine. »

Et je cueillis la fleur bleue qui poussait dans la blessure à mon côté gauche et la laissai tomber dans la fontaine près de moi.

Alors le silence enchanté prit fin et les grandes fleurs commencèrent à se balancer toutes ensemble en chantant un hymne de notes sombres au soleil de la nuit.

Mais je m’en allai, dans une joie mélancolique, et cherchai le chemin qui me ramènerait au monde où l’on craint encore la mort.

Quand je portai les yeux vers la plaie encore ouverte dans mon sein, mes pieds trouvèrent d’eux-mêmes le chemin.

*

La nuit des vampires (Vampyrernas natt)

Un nuage, lourd d’une boue grisâtre et bleuâtre, avec de longs drapés pendants flotte au-dessus de la ville immense.

Au loin, il se fait déchirer par les toits piquants des maisons, et les gouttes piriformes attachées comme des perles bleu-sombre au bord des drapés, tombent en grandes grappes et disparaissent sans bruit dans les profondeurs.

Une bande de jour, pâle comme un cri étouffé, brille à travers les fissures du nuage. Mais le cri même se tait. Une distante sonnerie d’horloge répand une paix silencieuse sur l’agitation et le bruit. Les feuilles mortes de ce soir d’automne tombent lentement sur la ville, se posant comme des ombres profondes au bord des maisons.

Quand tout est couvert de feuilles flétries, un frémissement se fait sentir, comme si quelque chose s’efforçait de sortir de ces masses sombres, qui s’agitent par endroits. Soudain la surface en est crevée en plusieurs points, et des surgeons d’arbre calcinés poussent haut leurs sommets pointus.

D’autres surgeons sortent du sol, de plus en plus nombreux. Ils deviennent de plus en plus grands. Ils se changent en arbres aux branches noueuses, aux couronnes puissantes, qui haut dans le ciel sombre, vert-bleu, s’entrelacent jusqu’à couvrir toute la ville d’une voûte épaisse, comme d’une forêt vierge infranchissable.

Là-haut, de la confusion des branches noires entrelacées sortent des essaims de grandes créatures aux larges ailes, volant en tous sens sous la couronne des arbres de la forêt. Leur vol silencieux décrit de longs zigzags et, quand il s’oriente vers la terre, on voit des yeux verts de venin luire dans leurs petites têtes pointues.

Régulièrement, l’une ou l’autre de ces créatures se précipite la tête en avant dans la mer de la mégalopole, comme les mouettes quand elles aperçoivent une proie. Elles disparaissent alors un moment parmi les maisons, puis leur vol reprend son ascension jusqu’à ce qu’elles se fondent dans l’obscurité des branches noires.

Mais le promeneur solitaire qui marche fatigué sur le trottoir, sent le souffle d’air glacé qu’elles produisent autour d’elles. Et s’il avance jusqu’à l’endroit d’où l’étrange créature s’est envolée, il trouve le cadavre d’un homme, dans le cou duquel s’ouvre une plaie aux lèvres rouges.

*

L’Autre (Den Andre)

Fragment de récit

Je ne me rappelle pas précisément comment cela se passa, la première fois que je fis attention à lui.

Il arrive souvent, quand on se trouve parmi des gens, qu’une personne que l’on a croisée plusieurs fois déjà sans l’avoir vraiment remarquée, prenne pour nous à l’improviste une importance particulière. On a le sentiment de trouver en elle la personne que justement on cherche à connaître depuis toujours, et l’on s’étonne d’être resté si longtemps aveugle vis-à-vis d’elle.

Et quand la mémoire se reporte au temps où pour la première fois on l’a rencontrée, on croit remarquer qu’on avait à ce moment-là déjà l’impression de connaître cette personne. Et l’on croit en outre que cette impression augmente à chaque nouvelle rencontre, jusqu’à ce qu’elle devienne une certitude – et l’on a trouvé, alors, un nouvel ami.

On a vécu une petite histoire tout entière sans en avoir rien su.

C’est de manière tout aussi imperceptible qu’un tel lien d’amitié se formant parfois dans l’intérieur inconnu du moi, que je devins conscient de la présence de celui que j’appelle ici l’Autre, et que je nouai les premiers rapports avec lui.

*

Il est possible que j’eusse soupçonné depuis des années qu’il fût là. Mais ce soupçon était si vague que je ne puis dans ma mémoire en déterminer l’origine.

C’est bien après, alors que je venais de traverser une crise difficile dans ma vie, que se situent les premiers signes dont je puisse me rappeler et par lesquels il me donna à connaître son existence.

Je devais avoir été longtemps malade avant que cela ne se produisît. Non pas malade de façon que moi-même et d’autres pussent le remarquer. C’était, me semble-t-il, une maladie cachée, qui ne se manifestait que par une mélancolie silencieuse.

J’avais encore à ce moment-là une poignée d’amis et de connaissances avec lesquelles je me rencontrais de temps à autre. Mais je passais le plus clair de mon temps dans la solitude, soit dans ma chambre soit dehors, dans le vieux parc à côté de mon immeuble.

Peut-être mon esprit avait-il été attaqué par l’humidité de l’air sous les grands arbres centenaires ? Je ne sais pourquoi mais je préférais par-dessus tout me reposer dans les sombres allées au fond du parc.

Là, je marchais lentement, allant et venant, sous l’épaisse frondaison des arbres. Le froid humide me faisait du bien, car ma tête brûlait et mon pouls battait.

Qu’est-ce qui m’avait conduit à cet état de désespoir ? C’est sans importance, car cette profonde souffrance ne peut être décrite.

Je marchais jour après jour parmi les troncs noueux, noir-vert, dont les racines semblaient des griffes géantes enfoncées dans la terre. De temps en temps, j’arrêtai mes pas et pouvais alors rester des heures immobile. Le plus souvent, je m’arrêtai près du bassin au bout de la rangée d’arbres.

Il se trouvait, ce bassin, près d’un rocher haut dressé au-dessus duquel les derniers arbres étendaient leurs branches de façon à former une grande niche. Et au milieu de cette niche sombre était le petit bassin rectangulaire avec son eau noire immobile.

Je restais là, contemplant l’eau. Quand les jours étaient gris, je ne voyais que la surface lisse. Mais quand les jours étaient clairs, que le soleil brillait au-dessus des arbres, je pouvais voir dans l’eau la grande arche inversée des feuilles. J’y voyais les petits pans de ciel aux endroits où, là-haut, les branches ne se rejoignaient pas pleinement. Et tout près de moi, je voyais ma propre image reflétée dans l’eau.

Je dis ma propre image car je crus au début que c’est moi-même que je voyais en bas. Des semaines entières, voire des mois se passèrent avant qu’il m’apparût, progressivement, que l’image qui se montrait dans l’eau n’était pas absolument identique à moi-même.

Au départ je ne fis que le sentir instinctivement. Je ne pouvais dire précisément où se trouvait la différence. Je tentai même d’expliquer mon impression par l’idée qu’un reflet n’est jamais une image parfaitement fidèle.

Je pensais à ces autoportraits que les grands maîtres de la Renaissance peignaient devant un miroir. Ces tableaux ont tous quelque chose de froid, de fantomatique. Mais si l’on en regarde un dans un miroir, le reflet nous renvoie exactement les traits que l’artiste n’avait pu fixer dans l’image originale, cause du fait qu’on ne trouve dans les autoportraits la chaleur et l’étincelle de vie qu’on attendait. Dans le reflet du portrait, on a donc devant soi l’homme lui-même, tel qu’il était dans la réalité quand il s’asseyait il y a quelques centaines d’années de cela devant un miroir afin de pouvoir fixer son image sur la toile.

C’est de cette façon que je cherchais à me mentir à moi-même s’agissant de la différence avec l’image dans le bassin. Mais je ne mis pas longtemps à réaliser qu’alors que je ne changeais pas de mon côté, l’image en bas devenait chaque jour de plus en plus différente de moi.

Le jour où j’en devins enfin conscient, mon sang se figea dans mes veines.

J’étais venu jusqu’au bassin dans une humeur tranquille. Je sentais que mon visage avait une expression de calme sérénité. Mais en regardant l’image, je vis qu’elle avait une apparence morne, morose, oui, je vis clairement que son front était plissé de rides.

Étonné, je levai la main pour la passer sur mon front. Il était lisse comme à son habitude, sans la moindre ride.

Je n’observais pas non plus la moindre trace de vent sur l’eau. La surface du bassin n’était mue par aucun souffle d’air, il gardait son éclat impassible. Et pourtant je voyais l’image avec son front contracté.

Peut-on s’étonner que je fusse alors saisi de peur ? Je vacillai et fus sur le point de tomber dans le bassin. Mais je repris à temps mes sens et fis quelques pas en arrière.

J’avais clairement réalisé que l’image dans l’eau du bassin était un autre que moi. Cet autre m’avait regardé avant de grands yeux pressants, comme s’il attendait de moi quelque chose ou cherchait à éveiller ma pitié.

Je fus saisi par le genre de peur qu’on ressent devant l’inconnu, en présence duquel tous les moyens habituels de la conservation de soi sont insuffisants. Il m’apparut que cet être d’un autre monde pouvait d’un seul mot anéantir toutes mes défenses intellectuelles, me conduire au désespoir à mon propre égard.

Les jours suivants, je restai donc à l’écart du bassin. Mais chaque jour qui passait me rappelait plus intensément cette expression de tristesse qui couvrait chacun des traits du visage de l’étranger. Je surmontai ma peur, et un sentiment de compassion pour lui naquit en moi.

Toutes mes pensées tournaient à présent autour de cet inconnu. Je pensai tellement à lui qu’à la fin ce fut comme si nous nous connussions depuis longtemps.

Le désir de le revoir grandit peu à peu. Je rougis de l’effarement qui s’était emparé de moi. Que voulait-il ? Ne pouvait-ce être quelque chose qui ne présentât aucun danger ? Avait-il peut-être quelque chose d’important à me communiquer ?

Un jour, je me trouvai de nouveau près du bassin. Son visage n’était plus sombre. Il était calme, bien que pâle et mélancolique.

Je vins alors jour après jour et le considérais. Il restait toujours le même. Avait-il remarqué qu’il m’avait effrayé la première fois ? N’osait-il plus à présent faire la moindre démarche de rapprochement ?

Cette période de face-à-face silencieux dura quelque temps. Nous devînmes si familiers l’un à l’autre que nous pouvions lire nos pensées dans nos regards et l’expression de nos visages.

Un désir de pouvoir véritablement communiquer avec lui se fit jour en moi. Et je crus observer qu’il éprouvait la même chose. Mais je ne savais comment ce serait possible.

Entre-temps, je fus repris par l’angoisse, l’inquiétude que sa première manifestation avait provoquée. Je cherchai à me libérer de lui en résistant au sentiment de compassion qu’il avait éveillé. Si son accointance, en effet, était plus dangereuse que je ne l’avais supposé ?

Mais ce fut en vain. Je remarquai que mes forces corporelles s’affaiblissaient de jour en jour.

*

Pendant quelques jours, où le doute m’étreignit, je ne rendis pas visite au bassin.

Un matin, je m’assis sur l’une des grandes racines au pied d’un des vieux ormes de l’allée. J’étais resté là quelques instants, débattant en mon for intérieur si je devais ou non m’approcher du bassin, et je m’étais à la fin décidé à y aller.

Je restai cependant assis et regardai, depuis ma place dans le chemin sombre, le pan de parc visible devant l’entrée de l’allée.

Pendant que mes yeux absorbaient la joie pimpante qui venait à leur rencontre depuis les pelouses de satin, les tapis de gazon ensoleillés et les groupes d’arbre splendidement rougis par l’automne, je sentis que quelque chose se passait tout près de moi. C’était comme si la terre humide à mes pieds commençait à s’élever, comme si quelque chose cherchait à sortir de la terre.

Cependant, je gardai obstinément les yeux sur les minces peupliers aux tremblantes feuilles rouges et les bouleaux luxuriants desquels une pluie d’étincelles jaunes semblait tomber sur le tapis vert de l’herbe.

C’est seulement quand tout fut redevenu immobile près de moi que je pus me résoudre à diriger mes regards vers le sol.

Je ne fus pas étonné, on aurait dit que je m’y étais attendu : la partie supérieure du corps d’un homme s’était hissée hors de la terre.

Je vis une tête aux cheveux noirs ébouriffés, un torse nu, une paire de bras accoudés au sol.

Il me semblait voir un homme fendu au niveau où finit le torse, par terre devant moi, tellement son corps et la terre tenaient étroitement l’un à l’autre.

Son visage était tourné de côté. Je ne voyais qu’une partie de la joue.

Mais quand, avec la lenteur d’un homme malade qui se retourne dans son lit, il leva vers moi son visage blême, je le reconnus aussitôt.

C’était Lui, l’homme dont j’avais si souvent contemplé l’image dans le bassin.

*

Il ouvrit les paupières et fixa sur moi une paire d’yeux d’où toute lumière avait depuis longtemps disparu.

Il me demanda doucement :

– Tu souhaitais me parler ?

– N’avons-nous pas beaucoup de choses à nous dire qui ne peuvent être dites par le regard et l’expression du visage ?

– Le moins nous parlerons, le mieux ce sera pour toi.

– Oh ! Je ne pense pas à moi-même. Je sais ce que c’est que de porter son fardeau.

– Il est des fardeaux qu’aucun homme ne peut porter. Pour nous, qui ne pouvons mourir, c’est autre chose.

– Tu ne peux mourir ?

– Pas plus que la terre… ou le soleil.

– Est-ce là ton fardeau ?

– Le plus lourd de tous.

– Et nous autres, hommes, qui craignons la mort !

– Parce que vous n’êtes pas conscients de votre véritable vie, qui vient d’une éternité et se poursuit dans une autre. Parce que vous ne pouvez vous représenter ce qui vient après la mort. Si vous connaissiez la vie comme je la connais, vous trouveriez que la mort est ce que la vie a de plus beau à offrir… à vous offrir.

– Et pour toi aussi ?

– À moi la vie n’offre aucun changement. Le seul et unique plaisir m’est refusé.

Je me tus. Car à travers ses pupilles vides mes regards plongèrent dans un gouffre si profond que mes yeux, ces yeux qui pourtant peuvent atteindre les étoiles les plus lointaines, ne purent se frayer une voie jusqu’au fond.

Je me tournai à nouveau vers lui :

– Ton souhait de mourir ne peut t’être accordé ?

– Non, pas tant que je suis ce que je suis.

– C’est-à-dire ?

– Ne sais-tu pas que j’ai dû tout le temps te suivre comme ton ombre ? Quand tu marches, tes pieds se posent contre les miens. Je marche dans la terre comme tu marches à l’air libre. Tant que tu seras un homme, je devrai te suivre. Ensuite, je suivrai quelqu’un d’autre, aussi longtemps que…

– N’y a-t-il personne qui puisse t’aider ?

– Si… mais seulement un homme.

– Un homme ?… Le pourrais-je ?

– Je ne sais si tu le peux.

– Dis-moi comment faire.

– Répondre à ta question pourrait amener un malheur sur toi.

– Cela ne me fait plus peur.

– Mais si j’exprime un souhait dont je sais que tu ne peux l’exaucer ?

– Je veux que tu me le dises.

– Tu le veux ?

– Oui.

Il pencha la tête et resta silencieux un moment. Je crus qu’il réfléchissait encore, mais il parla si doucement que le bruit du vent dans la couronne des arbres emporta presque le son de sa voix :

– Il faudrait que nous échangions nos vies.

*

Nous nous tûmes un long moment.

Puis il reprit la parole, doucement et de façon presque pressante :

– Je sais que c’est un souhait qu’aucun homme ne peut exaucer. Je ne m’attends pas, dès lors, à ce que tu le fasses. Mais j’ai voulu te dire cela pour que tu connaisses le mystère qui me distingue de tous les autres. Je ne te demande que de me permettre de te rendre visite de temps en temps, de parler avec toi, pour que je puisse au moins en pensée goûter la vie que vous, les hommes, vous menez.

C’est quelque chose que je ne pouvais lui refuser, car il avait éveillé ma compassion à un degré plus haut que je ne l’aurais admis pour moi-même.

Il m’était si étranger. Pourtant je me sentais fortement attiré vers lui, comme lorsque l’on fait face à un danger et qu’on trouve cela beau et qu’on éprouve de l’ivresse simplement à le regarder dans les yeux.

Et quand il exprima de nouveau son souhait, je lui parlai de la vie des hommes, du fait qu’ils doivent toujours lutter, que leurs espérances sont constamment abattues, que la tristesse est le seul fruit qui leur soit accordé.

Alors son visage s’éclaircit un moment. Il rayonnait d’une joie silencieuse. Il était transporté par tout ce que je racontais. Il me dit que c’était le plus beau de la vie.

Je ne pus faire autrement que de lui promettre qu’il pourrait me revoir souvent. Il s’inclina vers moi avec une reconnaissance profonde et chaleureuse – en me tendant la main.

Sans hésitation, je lui tendis la mienne. Il la serra un instant seulement, mais si fort qu’elle devint glacée comme la main d’un cadavre.

Il disparut ainsi qu’un brouillard absorbé par la terre.