Mer des naufrages : Poèmes lusitains d’Afonso Lopes Vieira
Mar dos naufragios! Ilha d’oiro! Ir
Ao acaso! O piloto é Deus! A’vante!
Sol da India ! Mar verde! Perseguir
Esse sonhado sonho, alto e distante…
Le poète Afonso Lopes Vieira (1878-1946) est une figure majeure du modernisme, c’est-à-dire de la poésie post-romantique portugaise. Au sein de ce mouvement, il se fit le chantre des valeurs culturelles nationales, ce dont il témoigna entre autres par ses contributions, à partir de 1911, à la redécouverte du dramaturge Gil Vicente (15e-16e s.), aujourd’hui considéré comme le premier grand auteur de théâtre portugais, et par son édition nationale des Lusiades en 1928, forte d’un appareil d’érudition sans précédent, pour laquelle il s’entoura de collaborateurs compétents.
Nous avons traduit dans le présent billet des poèmes de deux de ses recueils les plus anciens, de 1898 et 1901, où la versification est encore rigoureusement classique. Nous indiquons toutefois que sont aujourd’hui considérés comme plus représentatifs de sa poésie des œuvres ultérieures qui prennent des libertés avec la versification et tendent au vers libre, ce pourquoi il passe pour un précurseur des tendances contemporaines. La sensibilité et l’originalité du poète sont cependant pleinement manifestes dans les recueils de la première période, la contrainte formelle n’a pas empêché leur expression.

dans la salle qui reproduit la bibliothèque privée du poète.
*
Naufragé : Poèmes lusitains
(Náufrago: Poemas lusitanos, 1898)
.
Portugais d’aujourd’hui (Português de hoje)
Je vins au monde en terre portugaise,
je suis d’un peuple de la mer qui chante le fado :
et de là viennent mon mal, ma tristesse,
mes vieux vingt ans, tout mon fardeau !
Je suis d’un peuple qui rêve, chante et prie,
auquel on a jeté le mauvais œil…
Je suis ce qui meurt, suis le dernier, celui de la fin,
je suis le Portugais d’aujourd’hui, dans ce temps venu.
Je vins au jour en terre de malheur,
ô Portugais seuls en ce monde !
Vous évoquez, gens d’aujourd’hui,
certaine race dont nous descendons.
Vent de mer qui déchire tout…
Que sont devenues les ombres amicales des ancêtres ?
Bons chevaliers et navigateurs,
regardez nos douleurs, nos douleurs !
Les vieux disent : – Jeunes gens, vous faites
horreur ! Poètes, vous êtes des fossoyeurs ! –
Vieux de mon âge, où se trouve-t-il des jeunes gens ?
Printemps empêchés, ô janviers !
Avec nous les douleurs ne firent jamais la paix !
Nous sommes navigateurs et chevaliers
sans mer, sans foi, sans bras pour une épée,
nous sommes d’aujourd’hui, les derniers, les rien.
D’autres ont sillonné la mer tout entière,
d’autres ont su gagner le ciel.
Nos âmes à nous ont naufragé,
les Indes de nos rêves se sont perdues !
Pauvres de nous ! Où nous a-t-on laissés ?
Pauvre de moi ! Pauvre de moi ! Où suis-je ?
Tombes de la mer, ouvrez-vous ! Ô sombres
flots ! Vous serez nos sépultures !
Ô Portugal de la mer, du soleil, de l’amour,
montagnes, pinèdes, ô ciel bleu nonpareil !
Nous souffrons tous la même douleur
et nous mourrons aussi du même mal…
Ô Portugal du soleil, de la mer, de l’amour !
Bonne terre de Dieu ! Bon Portugal !
Voyez, Seigneur, en ce que nous avons donné ce jour,
expatriés sur la terre où nous sommes nés…
Mer des naufrages ! Île d’or1 ! Aller
au hasard ! Le pilote est Dieu ! En avant !
Soleil des Indes ! Mer verte ! Poursuivre
ce rêve rêvé, haut et lointain…
Et après tout cela, devoir ouvrir
les yeux, et mourir ! Chantons avant
de mourir, et que la mort soit notre gloire :
et les ondes garderont notre Mémoire.
1 Île d’or : Dans Les Lusiades de Camoëns, l’Île d’or, ou l’Île des Amours, est créée par Vénus pour récompenser les nautes lusitains au terme de leur périple. Elle est de nouveau évoquée dans le sonnet « Lusiades » ci-dessous.
*
De ma fenêtre (Da minha janela)
Je regarde au loin depuis ma chambre, par la grande
fenêtre qui s’ouvre sur le paysage amer,
ce mélancolique horizon de verts
dans lequel, mon cœur, tu te perds tout entier…
D’où j’écris, à l’heure calme de l’angélus,
je vois un bout de Coimbra : et quelles saudades
éveille en moi ce fragment moribond
de vieilles maisons et d’oliviers, avec la Quinta dans le fond !
Toute chose que je vois, au clair soleil, ou bien le soir
quand ce même soleil brille encore derrière Santa Clara,
m’est devenue si familière, intimement,
que le moindre peuplier que j’aperçois est un ami.
Elle donne, cette fenêtre, sur la Cerca, la domine ;
et quand je m’accoude sur une autre, je me souviens d’elle :
car d’aucune autre fenêtre je ne vois l’antique perspective
dont je me suis épris, et qui m’est si bonne amie…
Soir de mai. Dehors, les rossignols chantent.
Quelle douce paix ! Et, distrait, j’évoque
qui vivait jadis dans cette même chambre… Ce serait
un chevalier de féale chevalerie,
qui s’en fut de par le monde, et puis devint
un saint et vint ici finir ses jours…
Bons moines ! Fontaines chantant dans les vergers
des domaines, soleil dans le ciel, repos, air pur,
donner l’aumône, prier…
Qu’il doit être bon de vivre ainsi !
Quand je quittai ma maison pour venir ici,
cette voûte, la chambre, l’église abandonnée
et cet air de chagrin qui se lamente, résigné,
cette fenêtre, d’où je vis, baigné d’or,
en un ciel vert d’automne un soleil de mauvais augure ;
ce passage pour moi inconnu
(c’était l’automne…) si triste, si dénué de vie ;
l’Estrada da Beira entre les saules minces ;
les cloches d’or de Coimbra, cristallines ;
le fleuve en bas, où remontait, ailes ouvertes,
un bateau rappelant les Découvertes ;
échos perdus de chants de jeunes filles
qui me parvenaient comme des ombres de chansons ;
les couchers de soleil pleins de couleur ; un chien qui criait
à la tombée de la nuit… La fontaine pleurant
près d’un cèdre qui crevait l’air doux ;
cette courbe exceptionnelle que fait le fleuve
au fond, là-bas… Les tristes arbres de la Lapa ;
cette tristesse dans l’air, la couleur de ma cape ;
cet arbre qui donnait au paysage exsangue
la note étrange de ses bras couleur de sang ;
les Ursulines avec leur aspect blanc d’asile,
comme un couvent dans un roman de Camilo2…
Tout cela, mon Dieu ! me donnait l’impression
que quelqu’un mourait à l’intérieur de mon cœur !
Et le regret de ma maison… Ô mon amour lointain !
Si j’allais à la fenêtre pour regarder… c’était pire :
c’était comme si je respirais dans l’air
des larmes que j’aurais ensuite à pleurer.
Quels sombres présages : je me rappelle avec tendresse
des vers qu’à cette époque je fis pour ma sépulture…
Je recevais une lettre et me mettais à trembler :
un malheur ? Dieu du ciel ! Qu’allais-je lire ?…
C’était un mal qui me venait et je ne savais d’où !
Et à l’heure où, Jésus ! le soleil précieux se cache
et les cloches sonnent, les couleurs s’effacent
et les amoureux tissent lentement leur rêve…
à cette heure, pareille à celle-ci, ce que je sentais,
c’étaient des volontés de mourir !
Et cette agonie,
ce mal (c’était le mal de ceux qui sentent trop)
venait de l’air, venait de la couleur des oliviers.
Ce mal venait de ce qui maintenant est mon amour :
cette triste perspective que je voyais depuis la fenêtre.
Elle me faisait peur, avant que les yeux habitués
à voir le soleil ne devinassent ses soucis,
et me tortura quand je la vis la première fois
depuis ma table, assis là sur la chaise.
Et quand je regardais dehors pour la voir,
je la haïssais ! Car, pauvre de moi, elle me faisait mourir !
Mais peu à peu, je m’habituais à la voir ainsi ;
je vis sa douleur qui s’attachait tellement à moi,
je la compris, et je l’aimai, dès lors, aussitôt,
je l’estimai, telle quelle, souffrante et résignée.
Elle ne me fait plus pleurer si je la vois avec amour ;
elle me donne envie de lui dire : Est-ce que tu vas mieux ?
J’aime cette triste compagne, depuis ma chambre.
Et dans mes colères, dans mes ennuis, quand, fatigué
des rendez-vous au-dehors, je revenais, comme
j’avais besoin d’elle ! Comme je la regardais ! Comme je l’aimais…
Et puis il semble aussi que, de tant la regarder,
de tant la voir, tant la sentir, tant l’aimer,
nous nous comprenions, nous sentions, nous aimions !
Et un peuplier là-bas me dit un jour adieu, avec ses branches…
2 Camilo : Longtemps les Portugais n’appelèrent le romancier Camilo Castelo Branco (1825-1890) que par son prénom, tant sa renommée était grande et sans égale.
*
Le fado (O fado)
Fados du Portugal, en soupirs et gémissements,
fados qui êtes notre âme ! Tristes fados
qui me parlez de tristesse et de saudade,
amers, exhalés, traînés…
Chansons du fado ! Où
s’en est-il vu de pareilles ?
Que de malheur ne cache pas
le fado de nos vies !
Ô fados rauques, ô cantilènes du malheur !
Larmoyantes guitares, où parle un cœur !
Fados de mon pays, traduisant cette race !
Vers égarés si pleins d’émotion…
Portugais, Portugais
de ce royaume infortuné !
Vous pressentiez vos revers
puisque vous avez inventé le fado !
Fados qui êtes la vivante image de ces vies,
que de passion ! Que d’émotion ! Que de saudade !
Musique tragique, jouée pour les partances,
où pleure et gémit notre fatalité !
Lendemains ! Avenir !
Que m’importe de vous connaître ?
La Destinée m’entraîne infailliblement…
Et que ce soit ce que Dieu veut.
Cela devait être ! Cela devait être, gens perdues !
Nous avons fait naufrage… Adieu, race qui te trouves à ta fin.
Personne n’échappe à sa destinée dans cette vie,
ni à ce qui doit être ! Il devait en être ainsi…
Chacun, en naissant, a
une étoile qui dit
si sa vie sera fortunée
ou s’il doit être malheureux.
Aveugles qui chantez le grand et horrible crime !
Et qui traînez dans les fermes et les villages
votre plainte où je ne sais quelle douleur s’exprime
dans la guitare qui soupire et la voix qui gémit…
Humbles aveugles aux violons,
arrêtez-vous à ma porte un moment :
je dois remplir vos sacoches,
vous donner du pain, vous donner du vin.
Ô navire des Indes qui transportes des pierres fines,
Voiles chrétiennes faisant le tour du monde !
La tempête t’a murmuré les augures
qui disaient qu’un jour tu coulerais au fond !
Et la nef qui partit divine
rencontra sa mauvaise destinée.
Nul n’échappe à son destin,
que ce soit homme ou bateau.
On dit que le fado fut en haute mer inventé
par des marins partis à l’aventure…
Oui, seuls, en vérité, peuvent l’avoir créé,
ceux qui vivent sur leur propre sépulture !
Chantons, au moment de partir
vers où le Destin nous conduit,
le fado de notre vie,
le fado de notre mort !
*
L’usine (A fábrica)
Je vois d’ici toute la vallée si verte,
depuis le couvent où je suis le dernier moine.
Mais même ici le bon air se perd
et je ne trouve pas la tranquillité.
Même ici, je n’ai point de repos !
Pauvre vie passée tout entière à souffrir !…
Une usine se trouve là, en bas,
et me torture, à grincer toujours !
Cela me révulse : c’est comme penser
que je m’arrache les ongles ou mords un mouchoir.
Je l’entends dès le matin au réveil,
et la nuit, Jésus ! quelle souffrance.
Et ce n’est pas seulement pour moi, mais aussi
pour tout ce que je vois alentour :
le paysage qu’épouvante ce fracas
et que la fumée asphyxie et tourmente !
L’allée des peupliers, ô estrada da Beira !
aimée des rossignols au printemps,
toute cette fumaille te salit
et les rossignols, à présent, ont fui !
Pauvres arbres tout crachés
de fumée noire, arbres, écoutez-moi !
Et personne ne trouve que massacrer les routes,
quand elles sont belles, soit un grand crime…
Vieux parc des Bentos, où jadis
les moines marchaient, près du Mondego,
tu as encore cèdres et fleurs, des eaux qui chantent,
mais tu as déjà perdu ta tranquillité !
Fleuve qui passes sur des sables d’or,
tu ne peux plus librement couler
car des machines étouffent ton murmure…
Fleuve, enfuis-toi vite vers la mer !
Et l’usine travaille et ne se repose pas,
vomit de la fumée et fais grincer ses engrenages !
Pauvre Isabelle ! quel horrible voisinage,
qui terrorise la nuit ta statue.
Je vois d’ici les tuiles
de son toit et ses cheminées.
Quelle horreur ! au pied de ce vieux paysage
et à nos pieds, comme le fleuve.
Je reste à la regarder depuis la fenêtre…
Je la hais, je voudrais la voir en ruines !
Le soir, parce que je n’entends qu’elle,
je n’entends plus les cloches des Ursulines.
Je deviens fou ! Me poursuit l’obsession
de l’usine qui grince, entendue sans cesse.
Et j’aspire à la mer, à la solitude,
ou bien à vivre au fond d’un puits !
Ô ma patrie, nef démantelée,
laisse les odieuses civilisations !
Redeviens le Portugal de cape et d’épée,
« de faits d’armes insignes et d’hommes vaillants »3…
Et je pense alors aux gens heureux
qui vivaient sans progrès, sans la vapeur,
quand existait une foi sûre, ardente,
et qu’il y avait des épées, et qu’il y avait de l’amour !
3 Citation du premier vers des Lusiades de Camoëns : « De assignaladas Armas e Barões ».
*
Notre-Dame de la mer, ou des flots (A Senhora do mar, o das ondas)
(Du couvent de Saint-Jean de Dieu, à Lisbonne)
Ndt. L’église du couvent de Saint-Jean de Dieu à Lisbonne, fondé par les Hospitaliers en 1629, comportait une image miraculeuse de la Vierge portant le nom qui constitue le titre du poème. Le couvent fut confisqué en 1834, au moment de la politique de suppression des ordres religieux, et affecté à d’autres usages. On ne sait pas ce qu’est devenue la statue.
Apparue sur les flots de la mer,
les vagues vertes t’ont conduite jusqu’à la plage ;
tu nous fus apportée dans une petite caisse
par les vagues, qui s’étaient faites sirènes.
Et dans une vieille église qui se trouvait
au bord de ces eaux qui te guidèrent,
ta statue sirène levait les yeux
et souriait très doucement.
Les navigateurs qui partaient
s’aventurer sur la vaste mer,
de loin vous suivaient des yeux
et vous recommandaient leur âme.
Et ils faisaient des vœux : – Si les flots
tumultueux ne deviennent notre sépulture,
nous reviendrons, bonne Dame,
offrir un cierge de notre taille. –
Et de retour, harassés par la lutte
avec les vents déchaînés sur les mers perfides,
ils réalisaient leur promesse, et dans ton église
priaient à genoux et déchaussés.
Après des odyssées désespérées,
beaucoup venaient te rendre grâces
de ce que les nuées poussées par les vents
n’eussent point fait de morts ni de malheurs !
Ton manteau délivrait des périls
de la mer, dans les nuits mauvaises, angoissantes…
Et délivrait des vents ennemis
et de l’échouage nocturne contre les rochers.
Tu conservais, Mère, ces vies !
Et les nefs affamées sans provisions
que les ondes brutales emportaient,
parvenaient au port de leur salut.
Quand les pauvres navires naufrageant
se brisaient en mille éclats,
les naufragés recouraient à toi
et toi, de loin, tu réalisais des miracles !
Je m’attache, où que j’aille, à toi,
dans cette haute mer pleine d’afflictions !
Jamais avec plus de foi personne n’a prié,
je tends les bras, je crie mes oraisons !
Mais où es-tu ? Mais où es-tu maintenant ?
Mes yeux te cherchent, je ne te trouve pas…
Personne ne te prie plus, bonne Mère !
Ton église fut jetée bas !
Alors, après que tu fus tirée de là,
tu as entendu la mer, peut-être…
Et les vagues t’ont rappelée, t’ont appelée
pour qu’avec elles tu retournes.
Et de nouveau, sur la mer apparue,
Ô Dame des flots, tu fus exilée !
Les flots de la mer t’amenèrent,
les flots de la mer te reprirent…
*
« Des mers qu’on sillonnait pour la première fois… » (« Por mares nunca de antes navegados… »)
Ndt. Le titre est entre guillemets car il s’agit de l’un des premiers vers des Lusiades du Camoëns. Nous en donnons l’alexandrin de la traduction d’Hyacinthe Garin en 1889. On retrouve le vers dans le sonnet « Lusiades » ci-dessous.
Sur la haute mer naviguent les caravelles perdues…
En avant ! Ouvrez au vent les voiles ! Découvrir !
Les flots, affamés, ouvrent leurs gueules
(En avant ! En avant !) pour toutes les engloutir.
– Larguez au vent furieux les grandes voiles !
– Que la Sainte Vierge nous protège ! (Et le vent de rire…)
Démantelées sur cent mers par cent tempêtes,
les vieilles nefs se rappellent leur rêve en partant…
– Jamais plus je ne te reverrai ! fait une voix, qui pleure.
Portugal, Portugal, adieu ! adieu ! adieu !
(Et les vents criaient, tout tremble à leur voix.)
Vasco de Gama, debout, haut et serein, contemplant,
domine la furie de la tempête et dit aux siens :
– C’est la mer, la mer qui tremble devant nous !
*
Paladin (Magriço)
Ndt. « Le Maigre », Magriço, était le surnom du chevalier Álvaro Gonçalves Coutinho, au quinzième siècle. Il est nommé dans la légende des « Douze d’Angleterre » (Os Doze de Inglaterra), selon laquelle douze chevaliers portugais partirent défendre de nobles dames anglaises qui restaient sans champions dans leur pays. Ce surnom est devenu un nom commun servant à désigner un paladin.
Chevalier idéal d’entreprises amoureuses,
fleur d’Aventure éclose au soleil du Portugal.
Héros ingénu défenseur des dames anglaises,
ô toujours pur, chevalier toujours loyal !
Vêtu d’acier, la plume au vent, armes brillant
au soleil, en ce combat (jusqu’alors inégal4…),
je t’évoque ! Seigneur protecteur des faiblesses,
chevalier de Dieu et de l’amour, spirituel.
Ah ! que ne suis-je l’un de ces Douze vainqueurs !
Pour en rase campagne ou dans l’arène (belle mort…),
brandir à la lumière mon épée, dans une flamme !
Âme loyale, vie loyale, loyales amours.
Et, un jour, comme toi, devant une cour,
entrer en lice et combattre – pour ma Dame !
4 jusqu’alors inégal : Dans la légende des Douze d’Angleterre, les onze chevaliers partis par voie de mer arrivent ensemble, et le combat qui s’engage face aux douze chevaliers anglais est inégal jusqu’à ce que Magriço, parti par voie de terre, les rejoigne in extremis.
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Lusiades (Lusiadas)
Dire ce qu’il sentait,
ce qu’il aimait, je ne l’ose,
de même les pleurs qu’il versait,
mais les paroles que j’écris
sont celles qu’il a dites.
Cristóvão Falcão
Lusiades ! Je refermai le livre ; des huitains
vibraient en moi, très lointains.
Sur des mers que nul n’avait sillonnées,
mon cœur, à présent tu naviguais.
Tu déployais au vent des voiles chrétiennes,
au large ! au large ! vieilles nefs errantes !
Que Dieu protège en mer les navigateurs !
Terreur du vent qui hurle ! Et les vagues vertigineuses !
Rêve remplissant la terre et la mer…
Et je vois l’Île d’or. Et sifflant
dans le haut gréement, le vent pleure.
Cœur ! cœur ! c’est l’accalmie.
Et sur mon poème je reste à songer
au malheur d’être né de nos jours…
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Les niches (Os nichos)
Ndt. Ces niches sont appelées alminhas, « petites âmes », comme le rappelle le premier vers du sonnet, car elles invitent à prier pour les âmes du Purgatoire, en particulier les âmes des enfants morts en bas âge.
Humbles niches dévotes (appelées alminhas)
qu’on trouve le long des routes de ce pays,
vous rappelez les nids au-dessus des balcons,
les confortables lares des hirondelles.
Ô ma dévotion, mes tendresses,
à leur pied vous êtes ressuscitées !
Et je les aime plus que les cathédrales
qui montent vers le ciel en lignes compliquées.
Elles sentent l’œillet, ont le parfum des roses ;
et dans une coupe d’huile une lumière brille
au pied de la Vierge dans l’attitude du pardon.
Elles brillent la nuit dans les campagnes,
quand les gens rentrent chez eux… Que Dieu nous garde !
Niches dévotes ! Portugal chrétien…
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Race de naufragés (Raça de náufragos)
Agrippés aux planches du Navire,
les ondes nous engloutissent ! Nous allons ainsi,
rameaux pourris de l’Arbre d’or,
morts de faim et de soif… et le vent est froid !
Les vagues s’avancent, l’une après l’autre, à la file,
et nous entraînent au loin… Et nous crions !
Courage, allez, nous nous sauverons tous !
Impossible ! Ma vigueur, je l’ai perdue…
Des corps sans âme, laquelle fut oubliée
loin de nous ; dans le vaste monde
nous l’avons éparpillée peu à peu.
Que ferons-nous, Seigneur ? Où aller ?
Que devons-nous faire, tous, à présent,
dès lors que nous n’avons plus la Mer à découvrir ?
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Le Poète Saudade
(O Poeta Saudade, 1901)
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Les luths (As violas)
Ndt. L’« Expédition d’Afrique » (Jornada de África) dont il est question dans le présent sonnet est le nom consacré de la campagne militaire portugaise au Maroc en 1578, au cours de laquelle le roi Sébastien Ier trouva la mort. Cette mort en terre étrangère donna naissance au messianisme sébastianiste, selon lequel le roi reviendrait sauver le Portugal de ses malheurs. Lopes Vieira était sensible à cette légende, dit-on, mais il ne paraît pas qu’elle soit évoquée dans le sonnet. Elle l’est en revanche dans « La légende de Don Sébastien » du poète espagnol Francisco Villaespesa, que nous avons traduite ici [Tambourins sévillans]).
« Mourir, mais lentement », criait le Roi.
La nuit de la défaite à la fin descendait
comme un rideau lacéré couvrant
le butin de la mort hideuse et féroce.
Dans sa soif, chaque cadavre se rafraîchissait
les lèvres à la blessure qui fleurissait sur lui…
Et le croissant de lune naissant
était maure, et de sang se peignait.
Mais les garçons, dans la grande ardeur heureuse
de cette Expédition d’Afrique, avaient apporté
les luths gémissants de leur pays…
Et caressés et pincés par le vent
qui souffle du pays où ils naquirent,
les luths jonchent le sol, brisés !
*
Frère Antoine des Plaies (Frei António das Chagas)
Ndt. Né António da Fonseca Soares, le frère Antoine des Plaies était un fidalgo et poète portugais qui se fit moine franciscain. Il vécut au monastère du Varatojo, dans l’Estrémadure portugaise.
Dans le mélancolique moûtier érigé
en contrée montagneuse, sur la roche dure,
au bord d’une claire source murmurante
d’où sortent les méandres de fraîche rivière,
après avoir vécu et être mort
en de longs chemins d’amertume,
un homme a trouvé sa sépulture ici,
près de Dieu, caché des hommes.
Dans ces monts incultes, escarpés,
parmi de chers souvenirs pleurés,
parmi les arbres doux et beaux,
il vécut sa mort, bénie !
Aussi les yeux tristes s’éprennent-ils
de ce mélancolique monastère.
*
La vieille chanteuse de fado (A velha do fado)
Je vis un jour dans la rue, parmi de stupides gens,
un aveugle qui grattait sa dolente guitare :
nostalgiques, les notes montaient dans l’air,
cristallisant en soupirs au-dessus de la foule barbare.
Avec le musicien, ouvrant une gorge douloureuse
dans un effort de voix, grotesque ! une petite vieille
désaccordait un chant mélodieux,
qui nous venait chimérique à travers cette voix.
C’était une ballade d’amour torturé, sensuel…
La guitare accroissait ses gémissements… Mes nerfs défaillaient !
Chaque note stridente s’accompagnait des paroles brutales
du groupe qui jouait en écoutant les musiciens.
Et la ballade d’amour sensuel, torturé…
Et la guitare gémissant, grattant, montant…
Oh ! la vieille gorge ! où venait coagulé
en larmes le sanglot, retombant en larmes…
En un éclair, moi, dans le cœur,
en cette vieille qui criait là ce fado
(tandis que se dissipait l’écho de la chanson…)
d’un pays j’eus la vision : je vis ma patrie.
*
Romance (Romance)
La sœur a fui, elle a fui
vers des terres lointaines ;
par amour elle s’enfuit
sur les routes longues.
Les dames d’eaux et de vents
dans leur couvent de la sierra,
elle abandonne les nonnes et les novices,
n’emporte point d’elles regret.
Les arbres verts du jardin
et les pleurantes fontaines,
elle abandonne arbres et fontaines,
les abandonne sans tristesse.
Sa petite cellule blanche
avec ses vases de roses,
elle abandonne fleurs et cellule,
les abandonne sans douleur.
Mais à l’heure de partir
(de partir par amour)
elle regarde la Sainte Vierge…
et soupire de s’en aller !
La nostalgie qu’elle sent,
la nostalgie entrant en elle :
c’est de quitter la Vierge
que souffre seul son cœur.
Et retirant son habit
(qu’elle ne portera plus jamais…)
elle en revêt la Sainte Vierge,
à la Sainte Vierge le donne.
La sœur est revenue, elle est revenue
des terres lointaines…
Le départ fut joyeux,
mais triste le retour !
Le cavalier qu’elle avait suivi
bientôt la laissa seule ;
sur les routes longues,
la malheureuse pleurait.
Elle eut soif, elle eut faim,
les larmes baignaient son visage ;
Elle eut tant de nostalgie
de ce qu’elle avait abandonné :
les dames d’eaux et de vents
dans leur couvent de la sierra,
elle se rappela les nonnes et les novices…
Et d’elles eut regret !
Les arbres verts du jardin
et les pleurantes fontaines…
Elle se rappela les fontaines, les arbres,
avec tristesse se les rappela !
Sa petite cellule blanche
avec ses vases de roses…
Elle se rappela les vases et la cellule,
se rappela tout avec douleur !
Elle arrive à la porte du couvent,
que va-t-elle faire ?
On n’entre point là déshonorée.
Déshonorée, l’on pleure.
Mais elle entendit chanter le chœur
(où naguère elle chantait…),
elle fit un pas vers la porte,
fit un autre pas et entra.
La porterie est déserte
(car c’est l’heure de la prière).
Elle court jusqu’à sa cellule
et se met à pleurer, pleurer !
Là se trouve la Sainte Vierge
revêtue de son habit…
Ah ! quelle tristesse !
Elle n’aurait jamais dû partir !
La Sainte Vierge sourit,
et la Sainte Vierge lui dit :
– L’habit que tu m’as donné,
tu peux le porter encore :
pendant que tu n’étais plus là
je me fis passer pour toi,
vêtue de ton habit…
Et personne ne m’a reconnue.
*
Le cœur d’Adamastor (O coração do Adamastor)
Après qu’Adamastor, triste géant
qui sur la mer épouvanta les caravelles,
eut conté son histoire au navigateur
avec tant de larmes et de plaintes,
il resta muet, cependant que,
ayant dit leur cause ancienne,
en lui vivaient encore, souvenirs,
les mélancoliques lamentations amoureuses.
Dans ce Cap fabuleux changé
qui fut ensuite appelé cap des Tempêtes,
pour qu’il pâtît plus encore de son amour perdu,
seul son cœur en lui ne changea pas :
pour Thétis, la belle nymphe, rendu fou
par l’amour qu’il avait de longtemps absorbé,
érigé sur la mer, Adamastor
conserve cet amour dans son cœur.
Mais Thétis, laquelle avant le dupait déjà,
quand elle se faisait rocher dans ses bras,
afin de lui rendre la vie plus amère
par le souvenir des maux qu’elle lui causa,
pour lui rappeler les désirs qu’il étouffa,
et ceux toujours plus grands qu’elle allumait,
autour du vieux Cap allait et venait,
toute nue, en lui souriant !
De ses bras fendant distinctement
le courant sans fin des flots marins,
tantôt elle disparaissait lentement,
tantôt elle revenait, chantant et riant ;
et dans ses rires et démonstrations de joie,
la nymphe, qui était la reine de la mer,
sans scrupules de causer si grande peine,
lui montrait son corps, hors des flots !
Le cœur du monstre, palpitant
sous la roche qui l’ensevelissait tout entier,
souffrait le dur et pitoyable malheur
qu’était l’amour qu’elle rappelait ainsi !
En tourmentes gaspillant vainement sa colère,
il agitait la mer par des bourrasques ;
et de ses rauques soupirs de nostalgie,
c’est à cause de son amour qu’il créait les tempêtes !
C’étaient des gémissements, des cris de vengeance
qui bouleversaient les flots, et le vent furieux,
par la haine amoureuse qui ne connaît de repos
dans le cœur du Cap tempêtueux !
Et pour chaque souvenir candide remontant
de son histoire d’amour, lui, l’amoureux transi,
déchaînait ainsi la tempête,
tandis que son cœur se fendait.
Les pauvres nefs des Lusitains qui passaient
pleines d’une foi sereine sur la mer,
prises dans les bourrasques naufrageaient,
et les ondes les engloutissaient sans pitié !
Alors, Adamastor, entendant les cris
que poussaient les nautes en mourant,
content, s’apaisait, en pensant
que l’un d’eux pouvait être aimé.
Mais quand l’aurore aux doigts de rose
répandait ses lumières, voyant tant de débris,
Adamastor se repentait alors
de tant de mort et destruction causée aux nôtres ;
son vieux cœur se comprimait
sous le poids des rochers qui formaient un squelette,
et soupirant, se lamentant après Thétis,
il soufflait de nouveau les folles tourmentes.
Immense et solitaire, au Cap abrupt et sévère
dans le destin qu’autrefois les dieux prononcèrent,
les hommes, par terreur et peut-être aussi bravade,
changèrent son antique nom :
à celui qui vivait dans un désespoir aussi profond
ils donnèrent le nom de Bonne-Espérance !
Pauvre de ce géant enamouré
qui tant aima et ne fut jamais aimé !
Aussi, quand les nuages apparaissent,
chargés de vents dévastateurs,
sachez que ce sont des douleurs qui ne le quittent pas
et des saudades tristes qui chantent encore :
ce sont elles qui obscurcissent le ciel
et soulèvent les vagues vertes et noires ;
c’est le vieil amour, éternellement nouveau
dans le cœur du grand Cap triste.
Amants pleurant la cruauté
de celles à qui vous donnâtes votre amour,
aimez les colères de la tempête
et la fureur des vents et des brisants :
là vous entendrez la grande saudade,
à la vôtre égale, du pauvre Adamastor…
Et vous serez contents, et deviendrez confiants,
d’ajouter votre souffrance à celle des géants !

