Le professeur de français du harem : Cent un dizains

Cent un dizains

1
Le professeur de français du harem

Quand le monde parlait français, du temps des rois,
Le sultan très-puissant de la Sublime Porte,
Pour le vaste harem dont il avait les droits,
De ses plaisirs divins tant recluse cohorte
Qui n’avait plus le goût du théâtre espagnol†,
Dut prendre un pédagogue issu de notre sol.
Il vint, cet Amadis à la blanche perruque,
Et c’est depuis ce temps qu’un respect ponctuel
Ne dit plus ni Fatma ni Gül, mais Matmazel††,
Que l’on soit beylerbey, émir ou grand-eunuque.

Authentique : « La renommée de Lope de Vega était si populaire et si étendue qu’elle avait pénétré jusqu’en Asie, et qu’on le jouait dans le sérail même de Constantinople. » (Pierre-Antoine Lebrun, préface à sa pièce Le Cid d’Andalousie)

†† Mademoiselle en turc.

*

2
La faille dans le ciel

Une nuit, dans le ciel, je vis un trou s’ouvrir,
Dans le noir de fusain parut une lumière.
Un autre ciel brillait, où je voulais courir ;
Un monde merveilleux narguait notre poussière.
Le trou se referma dès avant le matin.
Et je sus, car c’était un signe du destin,
Que j’étais le seul homme à l’avoir vu, ce monde,
Et qu’il reparaîtrait dans un an nuit pour nuit :
Je pourrais y voler si je m’étais construit
La machine à saisir la chance vagabonde.

*

3
Pagode

Quelle est cette pagode au cœur de la forêt ?
Entre des scorpions d’agate androcéphales,
Son portail effondré conduit à quel secret,
Au culte anéanti de quelles bacchanales ?
– Venez voir, professeur ! Ce lourd disque d’airain,
Déplacé nous révèle un boyau souterrain.
Un remugle effroyable a jailli des ténèbres
Quand nous avons ouvert le passage inconnu ;
Et du fond de ses plis, jusqu’à nous est venu
Comme un soupir lointain aux longs échos funèbres.

*

4
Des hommes-singes selon Strindberg

Que dites-vous à ceux que le thème gouverne
D’après quoi l’être humain, du singe descendrait ?
Strindberg répond : C’est vrai pour ce qui les concerne.
Aucun d’eux, quelque effort en ce sens, n’atteindrait
Au concept vrai de Dieu ; c’est une espèce impure
Qui parmi nous fomente un état de nature
À leurs grossiers et bas instincts congénial
Mais qui serait pour nous, leurs souverains, funeste.
Leur dogme, qui nous semble avec raison grotesque,
S’impose par essence à leur quid bestial.

*

5
Sortilège aztèque

Je ne t’appartiens plus, ô pays de mes pères !
Car j’ai laissé mon âme, enfant, sur le sommet
D’un temple aztèque où grille, en miasmes délétères,
Le sang humain que boit le Soleil en fumet.
L’Idole aux traits hideux, le Dieu hiéroglyphique,
Du fond des âges morts, de sa voix horrifique
Disait mon nom, son œil de serpent luisait, vert
Comme un jade sacré, dans les pénombres moites.
Il brise mon esprit et mes vergognes coites,
Exploiteur accablant du gisement ouvert.

*

6
Bougainville devant Adamastor

Sa nef autour du globe avait couru, zéphyr
Parmi les vents bourrus et le cinglant phosphore,
Aux gibbeux archipels dans les flots de saphir,
Aux confetti grouillant sur les eaux lophophore,
Quand devant lui, massif, ainsi qu’un Hélicon,
Adamastor, velu d’algues, de goémon, 
Se dressa, soulevant le vaisseau sur ses vagues,
Et sa voix caverneuse, en ces termes mugit :
« Salut à l’envoyé de Louis qui rugit
Quand la Pompadour joue au forte des airs vagues ! »

.

Une île du Hollandais volant
(7-13)

.

7
Hollandais volant

Condamné sur la mer à naviguer sans fin
Envoilé d’un halo blafard au crépuscule,
Le Hollandais volant, dépaysé dauphin
Que poursuit d’un kraken le vaste tentacule,
Morne se ressouvient : la côte au cacao
Et l’île où, sous la feuille et le curaçao,
Pèche le flamant rose en fouillant dans le sable,
Tandis que des bourgeois prospères, flamingants 
Fument devant les huis de bonbons, élégants 
En noir, parlant tulipe et grâce inéluctable.

8
Arène blanche

C’est une eau cristalline et c’est l’arène blanche
Où vient le flamant rose en solennel troupeau.
Sur le sable mouillé son col flexueux penche,
Et la brise de mer met du sel sur la peau.
Sous les bigaradiers de laraha qu’orange
L’aurore aux doigts de rose, un perroquet vendange
Le nectar des bourgeons, sylphe lanugineux.
La palme jusqu’au ciel, aux irisés nuages
Tend ses mains d’ombre où siffle un concert de ramages,
Le cactus retrouvant ses doublons, épineux.

9
La maison

L’arène est tellement, sur cette côte, blanche,
Au pied des orangers et des curaçaos,
Que l’onde y semble un lit de diamants pervenche,
Où moutonne la vague au scintillant chaos.
Dans ce sable albinos, en hiératiques poses,
Viennent fouiller du bec les ardents flamants roses.
Et quand le crépuscule aux rayons violets
Couvre le firmament d’une hyacinthe obscure,
Leur plumage de tons opalisés s’azure,
Tandis que la maison rouvre enfin ses volets.

10
Flamants roses

Quand j’ouvre de la main le rideau de lianes,
De palmes en cascade et de curaçaos,
Je découvre une baie aux ondes diaphanes
Qui me paraît, enceint de verdure, un naos
De temple sur la mer que ses piliers dentèlent.
Cette eau de diamant que les orangers cèlent,
Aux flamants roses donne un abri, sous les vents
Tout embaumés de sel caressant leur plumage.
Et quand le crépuscule envahit ce rivage,
Ils étendent leurs becs dans leurs manteaux bouffants.

11
Bigarades

Quand le curaçao couleur de chrysolite,
Quand le bigaradier couleur de péridot,
Émaille la verdure humide qui l’abrite
De ses globes luisants, qu’on glanera bientôt,
Sur le rivage blanc passent les flamants roses.
Et je ne sais ce qu’a la beauté de leurs poses
Mais alors je les vois comme des demi-dieux,
Dont un seul déplaisir appellerait sur l’île 
Le fulminant phosphore et l’éclair qui rutile
Pour tout anéantir sous la voûte des cieux.

12
Orange amère

Cette île, que de perle et de diamant frange
L’aurore aux doigts de rose, est un songe habité 
Par les cultivateurs d’une espèce d’orange
Dont le produit est bleu, comme un zargon bleuté.
Et si j’étais l’enfant d’un essaim de méduses
Qui viendra s’échouer là-bas, en fleurs profuses,
Je voudrais que ma vie autour de cet îlot
Tourne ainsi qu’un manège et, quand éclot la branche
De l’agrume absinthé, couvre l’arène blanche,
Soit son tapis d’honneur quand l’oranger éclot.

13
Sel

Est-ce du sable ou bien, si blanc, est-ce du sel,
Où passent à pas lents les ardents flamants roses
Sur le bord d’un saphir où se mêle du ciel,
Comme d’un cimetière, éclatantes, les roses ?
Peut-être est-ce un cristal gigantesque irisé,
Stellaire Koh-i-Nor jadis pulvérisé
Par la main de Celui qui régit les nuages
Et fait boire la pluie à l’oranger amer ?
Si chaud ! comment ne pas vivre au bord de la mer ?
Si blanc ! est-ce la cendre, alors, de tous les âges ?

.

L’émir Pyjama
(14-17)

.

14
L’émir Pyjama

C’était un Alhambra comme un loukoum poudré,
Et de nombreux jets d’eau ruisselaient sous les dattes
Dans les jardins feuillus où le citron doré 
Abritait le héron paisible à longues pattes.
Là vivait dans le luxe et la joie un émir,
Dont la plus grande joie était de bien dormir,
Et que l’on endormait avec de longs spectacles
De danses et de chants, d’animaux, de pantins,
Des contes infinis de djinns et de lutins,
Des récits amusants foisonnant de miracles.

15
La cassette aux bonbons

Or l’émir Pyjama dormit tant et si bien
Qu’un jour il s’éveilla dans un conte de fées.
Les murs de son palais, hier d’albâtre ancien,
Étaient en loukoum rose, et les portes coiffées 
De versets en nectar caramélisé, bleu.
Il se demanda bien quel tour lui jouait Dieu.
En ouvrant sa cassette aux gemmes radieuses,
Il vit que les rubis, émeraudes, zircons
Scintillaient comme avant : mais c’étaient des bonbons
Imitant la couleur des pierres précieuses.

16
Jouets mécaniques

Ce paon, tout ocellé de diamants indiques,
Dont la roue éclatante ouvre son arc-en-ciel,
Et ce bulbul aux yeux de rubis hypnotiques
Qui siffle un air flûté, perlé, séquentiel,
Et le singe au dattier suspendu par la queue
Qui se balance et, brun, tire une langue bleue,
Sont des jouets nouveaux de l’émir Pyjama.
L’eunuque mécanique armé d’un cimeterre,
Insensé, tout d’un coup a fait rouler par terre
Le vénérable chef d’un royal ouléma !

17
Rêves

Dors, émir Pyjama, si tes rêves sont beaux :
C’est le don sans pareil de l’âme incorrompue.
Dans le ciel constellé de rutilants flambeaux,
Que ton excursion soit ininterrompue.
Le guet des séraphins garde ta volupté 
D’esprit loin de son corps aux jardins invité 
Dont narre le Kitâb les splendeurs merveilleuses.
N’aurais-tu pas le droit, prince, de chevaucher
Un cheval au galop dans l’air et d’ensacher
Le poudroiement luisant des étoiles rieuses ?

.

Avec Dieu et Stroessner
(18-20)

.

18
Stroessner

Aux brises du Chaco, la guirlande d’ampoules,
Lumière bleue et blanche et rouge, long drapeau,
S’agite dans la nuit du bal comme un flambeau
Ou des gramens sur pied les onduleuses houles :
Un bercement léger, léger dans la tiédeur
Des souffles où répand la plaine son odeur.
Un pâté de maisons au bord de la campagne,
Quand les bandonéons du jour national
Mènent le carrousel de l’allègre cocagne.
Sous la paix de Stroessner ce déduit vicinal.

19
« Avec Dieu et Stroessner »

C’étaient trente-cinq ans avec le Créateur
Du ciel et de la terre et Stroessner, les vallées
Du Paraguay sous l’arc-en-ciel du Bienfaiteur,
La plaine respirante et les cloches perlées.
Angélus, carillon, Madone en palanquin,
Pour les citoyens droits devant le baldaquin,
Que Stroessner appelait « coreligionnaires ».
Un peuple castillan, guaranitique et fort
Qui chassa, rechassa l’augure de la mort.
Parfois trente-cinq ans valent deux millénaires.

20
La nuit des cocuyos

Aux noires frondaisons le tapis de clartés
Offre un dôme ondoyant, et c’est le ciel nocturne ;
Mais sous le dais profond des rameaux dilatés
N’atteint pas ce qu’il vient épancher de son urne.
Le Chaco murmurant s’immobilise, en paix,
Et lentement, parmi les branchements épais,
De-ci de-là paraît la double braise verte
D’un cocuyo, luisant sur les feuilles, les troncs.
Un autre, puis un autre, et leur vol fait des ronds,
Des spirales devant la cabane entr’ouverte.

.

Red Hook
(21-24)

.

21

Des fjords vastes de brume où la mer est de glace,
Des monts abrupts plongeant dans l’océan gelé,
Des hauts-fonds où la nuit irise la nef lasse,
Dans le vent fustigeant le front échevelé,
Il arriva, pêcheur des abîmes polaires ;
Et son œil d’eau guettant les altiers stercoraires
Un jour vit se dresser les tours à l’occident.
Baluchon sur l’épaule, en bas, dans l’ombre épaisse 
Du port cyclopéen où son vaisseau le laisse,
Il s’engouffre, d’un pas massif, indépendant.

22

Le grimpeur des haubans sous les vagues énormes,
Dans les vents acharnés à démonter les mâts,
Menaçant de réduire en squelettes informes
Les vaisseaux ballottés, le grimpeur des frimas,
Des ouragans hurleurs, de l’éclair des tempêtes,
Dans le ciel maintenant marche sur les arêtes
En métal dont on fait les ninivites tours.
Et, dressés sur le sol, ces échafauds ogresques,
Pour l’écheleur des mers hautes, funambulesques,
Sont comme des parquets et le pavé des cours.

23

Un jour c’est l’accident – à terre ! –, un pied broyé 
Par la chute d’un ais, le travail impossible,
Ce grand corps ne sera plus jamais employé.
Et ses droits incertains, dans un monde impassible
Qui de lui se détourne, en peu ne sont plus rien.
On vit donc ce boiteux, aboyé par un chien,
Entrer dans un taudis par une nuit sans lune,
À Red Hook, où finit le décombre des fjords.
Quand d’autres d’un commun ancêtre sont mylords
Du dollar, investis maîtres de la fortune.

24

Et puis l’on a rasé les taudis, fait en dur
Des maisons où bientôt s’entasse une autre lie,
Tout ce que l’univers cache de plus obscur
Emplit ces murs, grouillant de haine et de folie,
Avide, méprisable, à l’air libre un égout
Donnant à Lovecraft y passant du dégoût.
Et le rude marin des abîmes polaires,
Le géant bâtisseur des Woolworth colossaux,
Qui n’est plus qu’un fantôme aviné des ruisseaux,
Meurt sous les coups de pied de gueux patibulaires.

.

L’école des gueux
(25-32)

.

25
L’école des chiens

Le grand mot, c’est l’école : elle sauve le monde,
C’est-à-dire un régime absurde et mensonger.
Tout ce que Henri-IV a vu de plus immonde
Est digne que les gueux brûlent de l’hommager.
L’école nous démontre, avec exactitude,
L’éclatant bien-fondé de notre servitude,
À nous que la banlieue a dûment abrutis.
Et quand nous prétendons tout de même au mérite,
On sourit : ce n’est pas l’école décrépite
Des faubourgs que louange un chœur de tous partis !

26
L’école des gueux

L’école qui promet à qui ne sera rien
Qu’il vivra toutefois, afin que sa marmaille
Lui survive au néant, au plan aérien 
Du rêve opiacé de celui qui travaille,
C’est le salut du gueux, n’est-ce pas ? Il l’attend
De ces préaux rongés où, fixe, l’on entend
Son criaillement rauque, et des salles de classe
Où jamais ne viendront à lui les héritiers ;
Car ils ne vivent pas dans les mêmes quartiers,
Destinés par essence aux honneurs de leur classe.

27
L’école des esclaves

Lycée Paul « Elle est fière d’être facile » Éluard

La libération de la femme à l’école,
À moins que la maison ne soit Louis-le-Grand,
La sauve de l’ennui, qui bourrèle, étiole :
Elle est fière d’avoir un don exhilarant.
Qu’en profitent donc bien les héritiers lubriques,
Car il est loin le temps des femmes hystériques. –
Un héritier, c’est qui ? C’est celui qui, né près
D’une école de choix, n’a besoin d’aucun maître :
Les beaux corps libérés dont il va se repaître,
Nul ne manque d’apprendre à goûter leurs attraits.

28
Les milans

Les chanteurs de bordel, amis des maquereaux,
Amis bien sûr payés, en or comme en nature,
Dans ce pays si plein de très savante ordure,
Si pauvre en défenseurs de préceptes moraux,
Seront étudiés à la petite école.
Les pères enverront sous l’indigne coupole
Leurs fillettes, qu’attend la serre d’un milan,
Apprendre que l’on est « fière d’être facile ».
C’est ainsi que l’on monte au ciel selon ce plan ;
Il importe au succès, de se montrer docile.

29
École obligatoire

Clochard, tu fus aussi, comme nous, à l’école !
Elle est obligatoire, et la loi c’est la loi.
En payant à l’État j’ai payé ton obole,
L’école n’a pas su faire un savant de toi.
Dis-nous, si tu comprends encore langue humaine,
Le malheur qu’eût été pour ta psyché malsaine
De ne point fréquenter les bancs d’un institut ;
Que te manquerait-il, épave à la dérive
Qui seul en rendant l’âme échoueras sur la rive,
Si tu ne l’avais fait ? – Mais l’ivrogne se tut.

30
L’école des clochards

Gratuite, c’est-à-dire inutile au richard.
Laïque, pour visser au sol l’enfant-machine.
Obligatoire, pour devenir un clochard :
Tout débris est passé par une mandarine.
Perforés hannetons et poètes trahis,
Les Français les mieux nés haïssent leur pays
Et leur voix se tortille à tout jamais privée.
La voix qui retentit de son statut public
Sort de Louis-le-Grand, l’antre du basilic,
Et de l’école fut au berceau préservée.

31
Djaggernat

Que l’un de nos seigneurs via Louis-le-Grand
Éructe en flots bourbeux la vase de son âme,
L’incontinence morne et pédante, l’infâme
Automatisme plat d’un tour inopérant,
Il se trouve toujours des gueux, dits littéraires,
Pour aduler ce pus, en amants stercoraires.
L’idole jacasseuse est promenée en char
Et le pâle dévot, qui remplit la pagode
Avec les rats, se fait, au gré de l’avatar,
Écraser car son dieu bouffon est à la mode.

32
Dévolution

L’énième grand bourgeois révolutionnaire
Qui vient de conquérir les salons capiteux,
Qu’il n’a jamais quittés – sa première lisière 
L’y traînait en maillot sur les tapis ouateux –,
Écrit de ces récits politiques en diable
Qui du Bildungsroman ont l’habit respectable
Et sont, mais déguisés, des feuilletons d’amour.
L’ouvrier le reçoit dans ses bras, la cellule
Discute ses pamphlets, et le soir on l’accule
À parler de Flaubert et de la Pompadour.

.

La Légion d’honneur au cabaret
(33-35)

.

À la mémoire de la Légion d’honneur de Raoul Ponchon

.

33
La Muse et l’Académicien au cabaret

Que me chantes-tu donc la sagesse de boire,
Quand ton meilleur ami, Ponchon, c’est Richepin ?
Quoi ! sans douter tu veux à nous, gueux, faire croire
Que tes conceptions ignorent ce copain ?
On ne perd pas son temps, même dans l’infamie,
Va ! quand notre compère est de l’Académie.
C’est ce que nous apprend ta Légion d’honneur.
Tout est faux dans tes vers, et pas que la césure ;
Le cabaret conduit au néant la roture,
Mais aux panthéons toi, grand embobelineur !

34
La Légion d’honneur au cabaret

La sagesse, Ponchon ! est-elle en la bouteille
Ou dans le fait d’avoir des amis bien placés ?
Est-elle, chevalier, dans le jus de la treille
Ou les salamalecs sous les murs lambrissés ?
L’un n’empêche pas l’autre ? Eh quoi ! jamais « la dive »
De forces pour monter ou s’étayer ne prive
Ceux qui chantent en chœur, légère, ta chanson
Assurant les profits d’une classe zélée ?
Mais ne servis-tu pas du temps où l’Assemblée
Interdisait l’absinthe, ô féal échanson ?

35
La Muse au fast-food

Que cette effervescence à l’extrait de coca,
Ô chevalier Ponchon, le vin a moins d’amorce.
Au palais, par l’ahan que l’arcane appliqua,
Si tu pouvais savoir le bien qu’un burger force,
Et les ketchups vermeils ! tu t’avouerais vaincu.
Mais mort empunaisé jadis, tu n’as vécu
Assez pour voir pousser comme des amanites
Les fast-foods au milieu des bouchons purulents,
Dont le touriste fuit les antiques relents,
Mais les Français aussi, pourtant, ces sybarites…

.

Égout de Mallarmé
(36-37)

.

36
Grimoire

« Je suis cet homme. Hélas ! » Un professeur d’anglais !
Au monde qui m’a ri j’abandonne un grimoire
Hermétique et, pour ceux qui sont un peu simplets,
Magique, à ma façon, moderne et dérisoire.
Voyez ! toute l’École en ébullition
Sur chacun de mes vers jette à profusion
L’analyse pédante et creuse : c’est candide.
J’ai tué pour longtemps, dans ce pays du moins,
Le souci d’apporter au Beau de graves soins.
Car le Ptyx fabuleux est un charme fétide.

37
Égout de Mallarmé

Stéphane Mallarmé, la pure poésie
Dans tes vers se confond avec le fumier pur.
À quel dérangement et quelle frénésie 
Devons-nous ta syntaxe ignoble, ce pain dur ?
Imitant sans comprendre, armé d’un noble zèle,
Tu fis de la licence un tour, une ficelle.
L’alexandrin devint une suite de sons
Pour le cerveau fâché de sa voix indiscrète.
Hérodiade a peur de ses cheveux, pauvrette !
Et tu fais dire au faune – allô ! – « Réfléchissons. »

*

38
Égout de Jules Vallès

Vallès de Condorcet : cette noblesse vaut
Bien l’autre. Cet auteur, cet écrivain de taille
-crayon, par un beau jour se dit, pensant : Il faut
Que je montre comment on tient la valetaille.
La Commune allait mal. Là-bas le Panthéon,
Qu’en nos jours un MacDo touche, et force néon,
Suscitait de l’aigreur chez quelques communistes,
Qui clamèrent, à cran : « La poudre à ce caillou ! »
Mais Vallès entendit et sauva le bijou,
Dénonce à ses lecteurs ses laquais terroristes.

.

L’influenceuse au Bangladesh
(39-44)

.

39

L’influenceuse était partie au Bangladesh,
Conduisait un touk-touk dans la verte campagne.
Courrouça-t-elle Indra, l’Âtman ou bien Ganesh ?
Je ne sais : un scooter la suit, comme une aragne
Accourant aux frissons d’un moucheron glué.
On s’arrête ; approchant, un jeune asexué
Demande à cette miss, que le rapport conturbe,
Si, prise d’un désir soudain et sexuel,
Elle veut se donner à ce galant formel.
C’est non. Le voilà donc, filmé, qui se masturbe.

40

Vraiment, quelle aventure, ô blonde influenceuse ! –
Le galant s’approcha, son casque de scouteur
Encore sur la tête, en chemise poisseuse
Et short sportif, son œil bovin et séducteur
Étincelant ainsi qu’une agate sculptée ;
Souriant, convaincu, de cette voix flûtée
Qui sied à l’homoncule et non à l’homme fait,
Tout en dodelinant il s’offrit aux bouffées
De la miss, devant lui vainement étouffées.
L’onanisme exhibeur rendit l’instant parfait.

41

Le douteux céladon, avec un grand sourire
Où brillait la plus vaine et fantastique erreur,
S’approchant, convaincu d’être, dans son délire,
Du vaste panthéon le dieu le plus charmeur,
Demanda : « Voulez-vous avoir avec moi sexe ? »
Mais devant le dégoût expressif et réflexe
De la dame, son groin aussitôt s’assombrit,
Et, passant des égards flûtés au lourd silence,
Oublieux de l’apprêt filmant sa pétulance,
Amer et bestial, l’amant se découvrit.

42

Épilogue

De plus intelligents, plus beaux et plus instruits
Que ce drôle ont connu la funèbre navrance
De manquer du bon sens le plus simple : j’en suis
De ces fous déclarant leur flamme sans prudence
Et croyant s’illustrer quand l’échec était sûr,
Demandant le bonheur en allant droit au mur.
Notre discernement aboli, c’est en pitres
Que nous nous présentons devant notre destin. –
Le reste, concernant ce funeste mâtin,
Relève du pouvoir des compétents chapitres.

43
Rose au Bangladesh

Imagine un moment, Rose, qu’influenceuse
Tu sois au Bangladesh. Sous un rang de palmiers
Dans la verte campagne – « Ah ! une vache osseuse » –
Et parmi les odeurs de banane et de pieds,
Tu conduis un touk-touk en te filmant la face.
Lors d’un arrêt, tu vois avancer la grimace
D’un jeune asexué, souriant et fongueux.
Cela doit faire une heure, au moins, qu’il suit ta route ;
Alentour le désert, seule une vache broute.
« Voulez-vous sexe ? » dit, candidement, le gueux.

44
Rose au Bangladesh II

La question posée, oui, Rose, est : « Veux-tu sexe ? »
Certes, la pose un gueux, mais on est femme, aussi.
Et n’est-il pas charmant, le sourcil circonflexe
De qui t’offre un bonheur olympien ainsi ?
Vos âmes l’une à l’autre étaient prédestinées :
Tes valises, sinon, n’eussent été menées
Jusqu’en ce lieu d’où tous ont hâte de partir.
« Veux-tu sexe », donc, Rose ? Il est temps de répondre
À ce garçon naïf qui veut voir ton cœur fondre,
Et qui me semble au fond un genre de martyr.

.

Pas ta faute
(45-46)

.

45

Non, ce n’est pas ta faute, ô Rose ! ton esprit
Un jour s’est envolé, tu m’es venue insane.
Permets à ma raison, que ce fait assombrit,
De ne plus rechercher d’agents à ta chicane.
Tant que je crus tes sens au réel accessibles,
Je te trouvais toujours des prétextes plausibles,
Mais c’était le chaos sans loi que, trop naïf,
Je tentais d’expliquer avec des syllogismes !
Et nous aurions longtemps vécu dans ces sophismes,
Toi folle et moi dupé par mon tour déductif.

46

Non, ce n’est pas ta faute, hélas, ma pauvre amie :
Le réel ne mord pas à ton esprit fêlé.
Et si nous discutons de ta lobotomie,
C’est sans acharnement, sans vouloir enfiellé.
Nous voyons que ton cœur souffre quand ta folie
Impose à nos égards ta raison abolie.
Nous pensons qu’isoler du reste du cerveau
Le cortex préfrontal enchâssé dans son lobe,
À ce stade serait un choix éthique et probe
Pour enfin te donner l’espoir du renouveau.

.

Un rêve ?
(47-50)

.

47

Était-ce un rêve ? Et qui, de ces lointains rivages
Où s’ébattait mon âme avec l’heur des oiseaux,
M’a tiré sans pitié vers les cinglants orages
Emportant le vaisseau de l’amour dans leurs eaux ?
Et si c’était un rêve, alors nul ne me pleure
Comme je pleure celle auprès de qui demeure
Le souvenir poignant de tout serment trahi ?
Mais si c’était un rêve, à qui sont ces prunelles
Dont l’azur envoûtant me peint des tourterelles ?
Je ne fus pas aimé ? je ne suis point haï ?

48

Es-tu, Philis, un rêve ? Ai-je rêvé les mots,
Les divins mots d’amour que ta bouche adorable
Répandait sur ma vie, et terminait les maux
D’un cœur que cette pluie élicitait du sable ?
Si tu n’es pas un rêve et si ta bouche a dit
Ces mots, comme un flambeau qu’une Grâce brandit
Pour illuminer l’âme en jour arc-en-céleste,
Et si parle en ton cœur l’écho, même lointain,
Des serments enivrés de rayons du matin,
Si ton ombre est encore un peu là – Philis, reste !

49

Es-tu, Philis aimée, un rêve étincelant
D’une nuit de féerie ou de baume et de brise ?
Et ne pris-je ta main, pour un baiser galant,
Qu’afin d’en soupirer, ferme en la foi promise ?
Es-tu donc, ô Philis, un rêve que j’ai fait ?
Si le songe a passé le seuil de l’heur parfait,
Ne le verrai-je point toujours en ma mémoire ?
Et cet amour doit-il me rendre l’univers –
Dont j’avais à chanter la beauté dans mes vers –
Odieux et glaçant auprès de notre histoire ?

50

Es-tu le rêve ardent d’un cœur à l’agonie,
Le songe incandescent de mon dernier amour ?
Ne laisse pas mourir en moi la symphonie
De bonheur exalté que j’entendis un jour !
Après toi, qui viendra combler de sa tendresse
Mon âme emprisonnée au creux d’une caresse ?
Quoi ! tu n’étais qu’un rêve, arc-en-céleste et beau,
Toi qui fus le printemps au milieu de l’automne ?
Et tu ne m’entends pas, et ce mien cri résonne 
Entre les quatre murs glacés de mon tombeau ?

.

Un rêve
(51-54)

.

51

J’ai rêvé d’une rose au parfum enivrant :
« Serait-ce le bonheur, Rose, que tu m’apportes ? »
Mais ce n’était qu’un rêve, et, dans l’automne errant,
Je foule sous mes pieds un lit de feuilles mortes.
Dans la bise et le vent, sous des rangs d’arbres nus,
Je repense à la rose aux pétales menus
À qui je demandais de parfumer ma vie.
Et je crois quelquefois l’entendre me parler,
Dire qu’elle ne veut plus jamais exhaler
Le parfum dont mon âme est depuis poursuivie !

52

J’ai rêvé d’une rose au parfum envoûtant,
Dont la beauté passait toutes les fleurs du monde.
Émerveillé soudain, je m’extasiai tant
Du cinabre andalou de sa robe profonde
Que j’oubliai qu’au pampre abondant et branchu
S’assujettit l’épine ainsi qu’un dard crochu.
Et je saignai, saignai tout le sang de mes veines,
Tout le sang de mon cœur, au trépas résigné.
Mais ce n’était qu’un rêve, et je vis, assigné
Au royaume des gueux, m’abreuvant de mes peines.

53

Je rêvai qu’une rose embaumait mon désert,
Ainsi qu’un doux zéphyr rafraîchissant la tempe.
Elle poussait au fond d’un souterrain couvert
De pampres, où je fus, emportant une lampe.
Et je fus déchiré par ses rets épineux,
Taillé par le lacis des vrilles, moutonneux ;
Au but je n’étais plus qu’une guenille infâme.
Des rayons du soleil tombaient dans ce ravin
Pour imbiber la fleur de la couleur du vin
Et lui faire exhaler son parfum sur mon âme.

54

J’ai rêvé qu’une rose illuminait la nuit,
Les ténèbres sans fond de ma longue amertume :
« Un Dieu de sentiment, ô flambeau, t’a produit,
Et dans le noir un Dieu, Rose, tes feux allume !
Alors, en contemplant ta flamme, en amoureux,
Je serai, chaque jour, à tout instant, heureux.
Car je ne vois que toi dans le monde, ma Rose ! »
Et, comme un papillon, je volai vers l’éclat
Où je me consumai, bluette nacarat.
Mais ce n’était qu’un rêve et non pas autre chose.

.

La rose du cimetière
(55-60)

.

55

Je rêvai qu’une rose ornait mon mausolée,
Ses feuilles en lacis couvrant le monument ;
Et cette ardente fleur de ma tombe isolée
Était comme une femme adorant son amant.
« Ô Rose, bonne amie, disais-je dans la fosse,
Tu fus, pendant ma vie, à certains moments fausse,
Mais cet attachement par-delà le tombeau
Montre la vérité sublime de ton être.
Rose, je suis heureux, enseveli sous l’aître… »
Mais ce n’était qu’un rêve, élégiaque et beau.

56

Ma tombe se couvrait de mousse dans un coin.
Et la ronce griffue à la pierre effacée
Retirait le soleil ; il fallait marcher loin
Sous les cyprès pour voir cette croix hérissée.
C’est dans la solitude, en ce désert profond, 
Qu’une rose, pourtant, me caressait le front.
J’en sentais le parfum depuis la nuit épaisse
Du sépulcre, en comptant mes innombrables torts. –
Si je l’avais pu, Rose, au royaume des morts
Échappant, je t’aurais rendu cette caresse !

57

Je rêvai qu’un rosier grimpait à mon tombeau,
Dans ses bras enlaçant la pierre tumulaire.
Les épines portaient au sommet un chapeau
De feuilles où la rose aspirait la lumière.
« Rose de mon bonheur, dis-je, que ta beauté
Appelle les regards sur mon nom là sculpté.
Sans toi sur mon sépulcre, en ce jardin d’église,
Je serais deux fois mort, deux fois, destin sournois… »
Mais ce n’était qu’un rêve et je mourrai deux fois.
Pour la postérité que je m’étais promise.

58

La rose que le vent au-dessus de ma tombe
Balance, sur mon nom appelle le regard.
Et le passant de qui l’œil indifférent tombe
Sur l’épitaphe lit que je vécus trop tard.
Personne au monument ne pose de couronne.
Aucun soupir non plus, lorsque l’angélus sonne.
Cette rose a poussé, m’ombrage de sa main,
Et le passant la cueille, aspirant sa fragrance,
Ne se départit point de son indifférence ;
Et la rose bientôt gît au bord du chemin.

59

Rose, je suis heureux, sous l’aître enseveli.
Ton ardente couleur, du sang de mon cœur née,
Égaye le tombeau qui sombre dans l’oubli.
Tu caresses mon front d’une main satinée.
L’épitaphe, un quatrain s’effaçant au regard,
Découvrait au passant que j’ai vécu trop tard.
Et mon bonheur est grand sous la terre féconde,
Car je n’entends plus rien, étant devenu sourd.
Et si parfois l’humus où je me fonds est lourd,
Du moins m’y laisse-t-on la paix la plus profonde.

60

Je suis, ma Rose, heureux : l’ombre que tu me fais
En grimpant sur ma stèle évente le sépulcre.
Sur mon humeur les gueux n’exercent plus d’effets.
Le monde ne sert plus à mon esprit de fulcre :
C’est le ciel qui me hisse à Dieu dorénavant.
J’aurais voulu connaître un tel bonheur avant,
Mais, si bas, ici-bas, la tourbe possédée
Me donnait en tous lieux le dégoût de sa voix,
Et je ne franchissais mon huis que sous la croix
Dont m’accablait la mer d’ordures débondée.

.

Docteur Rose
(61-64)

.

61

Est-ce pour enfoncer jusqu’à moi tes épines
Tout au fond du sépulcre où, blême, je pourris, 
Que tes pampres feuillus lancent leurs spires fines
Contre le monument où mes faits sont inscrits ?
Entends-tu déchirer de tes dards ma dépouille
Après m’avoir vidé de sang à chaque brouille ?
Est-ce donc pour souffrir de toi que j’étais né ?
Et pour l’éternité, chacune de mes heures ?
Quoi ! sur le tumulus où je dors, tu me pleures,
Rose superbe, après m’avoir assassiné !…

62

Tu les connaissais tous, mes hauts faits, et pourtant,
Pourtant tu te dressas de toute ta superbe,
Comme devant un gueux qui ferait l’important !
Quoi d’étonnant, dès lors, si je devins acerbe ?
Fallait-il qu’entre nous tu prisses l’aspect dur
De la foule, qui hait les hauts faits, cet or pur ?
Voulais-tu comparer, peut-être, nos diplômes ?
Devais-je dans mes vers te donner du Docteur
Pour te voir dépouiller les airs de la hauteur ?
Docteur Rose, gardez, dans ce cas, vos arômes !

63

Bel accomplissement, Docteur ! comme la foule
Mépriser des hauts faits devant vous étalés.
Quoi ! ce long parchemin de titres qu’on déroule
Ne vous sert qu’à flétrir les dons inégalés ?
Et quand ces dons pourtant vous étaient en hommage
Offerts, et de grand cœur, vous pensiez au dommage
Qui vous est fait, laissant entendre le besoin
Que vous auriez ainsi d’abondance étrangère ?
Il faut donc vous aimer pour votre magistère
Et ne point demander votre cœur, dans son coin ?

64
Professeur Rose

C’était trop demander à vos titres pompeux
Ce qu’un cœur, le plus simple, eût promis avec joie.
Étais-je pas, chantant l’amour, bien sirupeux,
Devant un pur esprit de l’éther qui flamboie ! –
Excusez, Professeur, un si mauvais procès :
Vous devez, en raison d’étincelants succès,
À votre sexe un bras vengeur incorruptible.
Pardonnez à ce gueux que même un Philistin
Méprisera, du haut de son titre en latin.
Mon cœur avec vos pieds était incompatible.

*

65

Je vous dois, je le sais, tous les ménagements
Dus à la femme qui, n’avait été contraire
Le sort, serait à moi selon les sacrements.
Et je sens bien, hélas, de même, l’arbitraire
Des maussades propos à ma bouche échappés,
Qui me blessent autant que vous. Rose, acceptez
Les excuses d’un homme éploré qui vous clame
Son respect éternel, et plus s’il vous convient !
Ce monde est bien trop gueux pour que j’y cherche rien
Et vous possédez tout ce qui sied à mon âme.

*

66

Pour toi je ne suis pas, c’est certain, assez riche :
Je ne peux t’éviter les cent désagréments 
Que mettre un pied dehors, dans cet état postiche,
Me vaut, et qui seraient d’authentiques tourments
Si je devais penser qu’à ton tour ils t’effleurent.
Je ne puis être bien que lorsque les gueux pleurent,
Puisqu’ils ne peuvent vivre en paix avec mon air.
De toi voudrais-je faire un bouclier, ma Rose ?
Et pourrais-tu fleurir en un jardin enclose
D’où le monde est banni par mon penchant trop fier ?

*

67
L’athlète

Rose, si tu voyais l’athlète que je suis
Devenu, musculeux et souple cestiphore,
Longiligne, effrayant, ferme sur ses appuis,
Tu voudrais m’épouser comme never before.
Car en voyant saillir le bloc veiné du bras,
Qui soulève des poids d’acier sans embarras,
En toi tu sentirais comme un appel mystique
Vers un Péloponnèse embaumé de figuiers,
Et tu regarderais comme des épiciers
Ceux qui n’ont pas en eux le paganisme antique.

*

68
Docteur Oghouz

Selon la génétique, elle aurait vingt pour cent 
En elle de sang hun, kalmouk et bouriate.
Sa langue, dont j’ignore et les sons et l’accent,
Dans la steppe mongole a son lit asiate.
(C’est pourquoi l’on ne prit jamais au sérieux
Leur califat : l’islam est né sous d’autres cieux !)
Je ne sais quelle vague, alarmante bridure
Son œil bleu me présente à de certains moments.
Est-ce au sang de Gengis que je dois mes tourments ?
Quelle est l’hérédité de cette commissure ?

*

69
Professeur Oghouz

J’ai cru qu’elle était blanche : œil bleu, le teint de rose,
Les cheveux châtain clair, mordorés, ondoyants.
Sous un jour différent sa hantise l’expose :
Ses ancêtres mongols, sauvages, effrayants,
Dans son sang ont laissé leur âme furibonde.
Et sous la peau de lys d’une si tendre blonde,
De la steppe couraient de rudes cavaliers…
Je cueillis maints lotus pour cette mandarine,
Mais les Mongols, chassés des palais de la Chine,
Reniaient le Bouddha pour les dieux des halliers.

.

Des steppes aux vignes
(Pour comprendre le Dr. Oghouz)

(70-74)

.

70

Pour la comprendre, il faut bien connaître la steppe,
Avec ses longs éclairs à l’horizon sans fin,
Plateau pétrifié que la nuée encrêpe,
Où le cavalier boit, pour apaiser sa faim,
Le lait avec le sang des juments bénévoles.
Ce monde est rude, nu, venteux ; les mœurs mongoles,
Aux souffles capiteux méditerranéens
Embaumés de figuiers, dans la brise et les pignes,
Prennent un air fantasque, imprévu, que les vignes
Rendent extravagant sur les bords égéens.

71

Imaginez un train de princesse mongole,
Des chameaux et des yaks dans la steppe avançant,
Des cavaliers bourrus, avares de parole,
Un cortège sauvage, excessif, hennissant.
Comme un trait, il atteint jusqu’à la mer Égée,
Où la princesse voit, de vignes étagée,
Une côte si belle et douce qu’un regret
La saisit de n’avoir plus tôt connu ces îles.
C’est mon pays, ce sont mes campagnes fertiles,
Dont elle veut par moi connaître le secret.

72

Elle vint jusqu’à moi, jusque dans ma garrigue
À l’autre bout lointain de sa nouvelle mer,
Car je fus expulsé par sa horde ou sa ligue
De mes figuiers branchus aux fruits embaumant l’air.
Quand le Mongol conquit le berceau de ma race,
De mes aïeux trouvant en chaque coin la trace
Autour de son palais, elle s’éprit de moi.
Parce que je jouais, aussi, de la mandore.
Un jour, elle avait vu sur un tesson d’amphore
Un dessin qui la mit pour longtemps en émoi.

73

La princesse mongole, en contemplant des pignes,
Se chauffait sous sa yourte à la bouse de yak
Au-dessus de la mer Égée, entre les vignes.
Ce fut de ce khanat le tout premier sandjak.
Tandis que le kagan faisait couper des têtes,
Écarteler des gens par ses robustes bêtes,
La princesse entendit une flûte de Pan
Et crut voir gambader un groupe de ménades.
Elle suivit aux bois d’entraînantes dryades,
Dans son dos retentit un rire d’ægypan.

74
Esclave de princesse mongole

Sur ton chameau tu lis l’Odyssée, ô princesse !
Et l’Iliade au feu de la bouse de yak.
Moi, ton esclave blanc, te chante l’allégresse
D’Ulysse, dans l’odeur forte d’ammoniac.
Je suis ton prisonnier, et, selon ta coutume
Barbare, et la raison de ma grande amertume,
Ma virilité gît dans un pot de formol.
Je chante en tes loisirs : mon chant mélancolique
Fait monter une larme à ton œil mongolique
Bleu, chimère arlequine et qui parles mongol !

.

L’aède
(75-82)

.

75

Imaginez l’aède ornement de Byzance,
À la cour la plus riche et futile admiré,
Avec tout son orgueil, toute sa suffisance,
Parmi l’effondrement, des Mongols capturé :
Sous la yourte, depuis, il doit pincer la lyre !
Les décombres fumants servent à son délire
De décor, dans l’odeur d’un grand feu de crottin.
Et quand il a chanté pour le sauvage Oghouze,
Las ! il se laisse choir sur sa couche de bouse
En pleurant ses succès d’aède byzantin.

76

Je suis cet ornement de Byzance flétri !
Je vois les yaks errer de ruine en ruine,
Et la princesse oghouze au teint safran fleuri,
Hélas ! veut ma culture à son chameau voisine.
Quand je dis : Non, jamais ! Il vous manque le goût,
Elle sort une lampe en zinc d’un fourre-tout :
Cela vient d’Ispahan, fait-elle, je suis riche
Et protège les arts. Je n’aime pas nos mœurs,
Comme toi : chante donc, te dis-je, ou bien tu meurs.
Alors, charmé, je chante, envié du derviche.

77

Vous crûtes que j’étais fils de Louis-le-Grand,
Tel Hugo, Baudelaire ou Sartre, les rebelles
Célèbres, mais j’étais rebelle dans mon rang,
Sans espoir d’obtenir nulles miettes réelles.
Car chez nous on louange une impasse où les gueux
Pensent être à Paris étant à Périgueux :
La seule école qui – c’est le nom que je cite –
Ressemble à quelque chose est due aux grands bourgeois,
Certe à condition qu’ils donnent de la voix
Pour le grand califat de l’Oghouze et du Scythe !

78

Chez nous ira plus haut qu’un Byzantin de souche,
Ô Kagan ! un Mongol s’il fait Louis-le-Grand.
Rase-le si tu veux – je reste sur ma couche –
Cet empire de gueux, ce pays aberrant.
Mais si tu veux régner, que marche ton escorte
Jusqu’à ce bâtiment, se présente à la porte,
Un justificatif de domicile en main,
Et tu verras que tous les écueils s’aplanissent :
Si poète maudit, les salons t’applaudissent,
Si contre le système, il glage ton chemin.

79

Dans mon étude en vers sur le sexe des anges,
J’explique bien comment notre Empire romain
Est le meilleur système au monde, et les louanges
Ont dûment distingué ce travail surhumain.
La langue grecque en moi trouve un parfait modèle,
Et la théologie, une assise éternelle,
Et l’art de gouverner, son plus sûr fondement. –
Ainsi parlait l’aède, au milieu des décombres,
À quelques prisonniers comme lui, quelques ombres
D’hommes dans un convoi de yaks en mouvement.

80
L’aède en Provence

L’ambassadeur du Khan oghouze de Byzance,
Aède éolien, court chez les troubadours
Pour discuter avec le peuple de Provence
Le moyen de polir les kagans ouïghours.
Mes frères, dit l’aède, en art comme en lignée,
Car comme vous je sors de Pallas Athénée
Et sais chanter en vers le sexe des putti,
Mon Khan vous fait l’honneur de vous montrer son astre !
Quel est donc ce cagot ? quel est donc ce jobastre ?
Disaient les Provençaux, quel est cet abruti ?

81
L’aède en Provence II

Que viens-tu m’incaguer avecque ton kagan ?
Disait le Provençal, tu perds donc la coucourde ?
Les soldats de la garde au courbe yatagan
Commençaient à frémir, dans une rage sourde.
Messieurs, reprit l’aède, au saint nom de Pallas,
Je vous prie humblement de m’écouter. – Hélas !
Les troubadours croyaient à quelque galéjade.
L’aède retourna chez le Khan, morfondu ;
Et dans son désespoir il se serait pendu
S’il n’avait pu, la nuit, lire Schéhérazade.

82
L’aède au désert

Il faut avoir un sens aigu de l’hyperbole
Pour ne point sourciller à toutes ces chansons
À l’ami parfumé dont l’absence désole,
À l’aimé souverain, aux jolis échansons…
Quant à moi, j’en conviens, j’ai l’âme bédouine
Et ce spirituel imagé me chagrine,
Surtout quand on connaît quel fut le goût païen.
Au désert il n’est point de volupté profane,
Et qui veut louer Dieu comme une courtisane,
Ma foi, nous le laissons mort, ayant pris son bien.

*

83
Mon calife parle mongol

Comment veux-tu qu’il soit commandeur des croyants,
S’il apprit de sa mère une langue mongole
Et je ne sais quels sons gutturaux, larmoyants
Sortent de son gosier ? L’hypothèse est frivole.
Eh quoi ! le Coran saint en arabe est écrit
Par hasard, qu’à présent l’on veuille qu’en sanskrit
Quelque vague Chinois en soit la garantie ?
C’est ainsi que parlait l’intransigeant Bédouin,
En dialecte, avec un air rogue et chafouin.
Mais moi je dis : L’Oghouze a gagné la partie.

*

84
Hygiène

Ce n’est pas tout le temps celui qui prend des douches
Qui gagne, ni celui qui recourt aux onguents ;
Le conquérant parfois, dans un essaim de mouches,
Triomphe de celui qui lutte avec des gants.
Rose, pour toi ma joue est de larmes baignée :
La sagesse des Grecs que tu m’as enseignée
Me fait pleurer voyant l’état de nos trottoirs.
Et je ne sais comment t’accueillir, ô doucheuse !
Si la ville n’est point par la noire faucheuse 
Lavée à grandes eaux comme les abattoirs.

*

85
Les vieux ne meurent pas

Les vieux ne meurent pas mais, devant leur télé
Et le jour et la nuit allumée, ils s’endorment.
Ayant depuis longtemps tout le monde accablé
De fantômes fâcheux, leurs cerveaux se déforment.
Nul ne veut plus les voir, ces perroquets d’écran.
Enfin, leur surdité met les voisins à cran,
Tant la télé chez eux sans plus s’arrêter beugle.
Du poste cathodique ils sont dépendants, sourds ;
Et la vieille repense au temps de ses amours
Devant un téléfilm, plus qu’aux trois quarts aveugle.

*

86
Psaume

Écrase à tout jamais, ô Dieu, mes ennemis,
Car ils ont méconnu, vautrés dans le scandale,
Ton excellence, au pied de laquelle, soumis,
J’élève de mon los l’ardeur toujours égale.
Gloire à Toi, l’Éternel ! dont se comptent les chars
Par dizaines de mille au ciel : que tous leurs dards
Pleuvent sur les cités maudites où la haine
Pour le bien m’est rendue, et ton Nom insulté
N’excite que le rire et le fiel éructé.
Que meure l’ennemi, si ta main ne l’enchaîne !

*

87
En bas

Ah ! que les gueux sont fiers de leur monde pourri.
Osez mettre le pied dans l’une de ces caves,
Au lacis souterrain où jamais n’a souri
Un rayon de soleil et que des faciès hâves
Peuplent de leurs pas lourds, ombres du Styx fatal
Dont le quotidien est ce monumental
Labyrinthe de Dante asphyxié, lugubre,
Vous qui vivez à l’air des champs arcadiens,
Ils voueront votre image aux démons chthoniens,
Car vous voir les blessait dans leur monde insalubre.

*

88
Célimène, où êtes-vous ?

Hélas ! où, Célimène, êtes-vous ? Je vous… aime.
(Pardon de balancer, mais on dit que l’amour
Ne fait pas un bon choix pour écrire un poème,
Que l’amour est cliché, n’est plus au goût du jour ;
C’est ce que l’on prétend au café littéraire,
Dans les journaux savants c’est ce qu’on entend braire.)
Tout ce que j’accomplis, je l’accomplis pour vous,
Pour que vous m’aimassiez à ma juste valeur,
Que je ne prisse point vos doigts comme un voleur.
Ne pouviez-vous encore attendre un peu pour nous ?

*

89
La revoyant

À publier avant que la loi française ne condamne pénalement la « grossophobie », plus rien n’arrêtant les défenseurs taurins de la liberté.

La revoyant un jour, quinze ou vingt ans après,
Celle par qui mon cœur devint inconsolable,
Celle pour qui, dolent, dans mes vers je pleurais,
Elle était devenue obèse, abominable !
J’avais cru que ma peine était de la grandeur,
Et cette illusion s’effondra dans l’horreur.
J’entendis un éclat de rire sardonique,
Une voix : « Mon aimé, vas-tu, comme autrefois,
Défaillir en disant mon nom au fond des bois ? »
Tant de dégoût après tant d’amour, c’est inique !

*

90
Les gueux

Rose, le monde est gueux, vous n’êtes pas du monde.
Et si ce n’était propre à causer du plaisir
À tant d’ignobles gueux, à la tourbe profonde,
Je ne me ferais pas prier pour en sortir.
C’est donc mon seul bonheur, leur ôter cette joie.
Je n’accepterais point, même, que l’on me voie
Si je n’étais certain de causer de l’aigreur
Étant vu, car le cri d’un gueux quand il s’étrangle
Est, dans ce puits sans fond, sous n’importe quel angle,
La volupté la plus voisine de l’horreur.

*

91
L’attardé

C’est Légion ! L’État fournit un téléphone, 
Sans écouteurs, qui suit partout l’être fatal.
Le bruit, le bruit puant ne ménage personne
Où l’attardé se traîne et s’étend, végétal.
Dans l’espace public, ce hochet, son ordure,
Grésille, chante, rote, éructe, geint, suppure ;
Et le mépris de tout altère son museau.
À son néant des gueux donnent joujoux et drogues. –
Et je fuis, comme un loir poursuivi par des dogues,
Le parc où je venais ouïr chanter l’oiseau.

*

92
Mort dans la jongle

Le moment est venu de mourir dans la jongle,
Après quelque cent ans de signalés travaux.
Hommes blancs, le Viêt-cong avec des têtes jongle :
C’est tout le cas qu’on fait de vos aptes cerveaux.
Aujourd’hui, l’Occident manque de dynamisme
Pour endiguer le flot vireux du communisme.
Les intellectuels sont avec l’ennemi,
Budapest n’a vraiment choqué que les bourgeoises.
Le léninisme étend les coutumes chinoises.
Ta baguette, Français, ils en font des banh-mi.

.

La rose et la roche
(93-97)

.

93

Une rose poussa près d’une roche blanche.
Fière de son parfum, de son teint lumineux,
Elle trouvait un peu désertique, en revanche,
La pinède où tordaient quelques vieux pins leurs nœuds.
Et la roche à deux pas lui semblait un décombre.
Si bien que le lapin qui rechercha son ombre,
De son humeur dut fuir les épines sans cœur.
La roche d’où coulait un filet d’eau limpide,
Par elle conservé frais, du lapin livide
Sauva les jours : la roche, étant vie, est vainqueur.

« Vous-mêmes, comme des pierres vivantes, édifiez-vous pour former une maison spirituelle » (1 Pierre 2:5)

94

La rose qui gémit de pousser sous le pin
S’ébaudit en voyant un lièvre que l’on boule.
Mais la roche a de l’eau pour le pauvre lapin,
Un filet qui depuis ses antres frais s’écoule.
Maître Jean, qui venait d’une garenne au loin,
De s’asseoir en ces lieux éprouva le besoin.
« Jeannot, lui dit la rose, as-tu vu l’amarante 
De ma robe et sens-tu mon baume nonpareil ? »
Mais Jeannot avait soif, à cause du soleil,
Et la roche lui fit boire une onde chantante.

95

Quand buvait Maître Jean à l’onde cristalline,
La rose se disait : « Après qu’il aura bu,
Il faut bien que Jeannot, voyant ma bonne mine,
Me fasse un peu de cour sur le tapis herbu. »
Mais l’esprit de la roche était une naïade
Qui se montrait en hase au fond de la cascade
Et chantait un couplet d’amour tendre et soumis ;
Maître Jean, qui plongea, disparut à sa vue.
Ayez tous les talents du monde, dépourvue
D’eau, c’est lapin posé qui vous était promis.

96

Quand Maître Jean buvait à l’onde cristalline,
La rose : « Il me viendra, Jeannot, désaltéré.
De badiner je sens que je serais encline ;
Mes dards le blesseront s’il est mal inspiré. »
Le lapin, suspendu sur les bords aquifères,
Parlait : « Source chantante et qui me désaltères,
Ton breuvage enchanté, ce nectar, rend heureux ;
Sans cesse je boirai, boirai l’eau de la roche ! »
Du talent qui se croit de l’eau nul ne s’approche,
Un tel plus sans le moins n’est rien : il faut les deux.

97
La roche et la rose

Passant près d’un taillis, Maître Jean y bifurque
Car il entend couler dans l’ombre un filet d’eau.
C’est une roche blanche : une source mazurque
Derrière les vieux pins qui lui font un rideau.
À deux pas une rose à la coiffe amarante
Darde sous ses pompons de gaze transparente
Un lacis épineux et sombrement retors.
« Bois, puis délasse-moi », chuchote la coquette.
« Voilà, lui répond-il, une tête bien faite :
Quel Jeannot a besoin d’une tête sans corps ? »

*

98
« Romantique »

Justifiant leur goût débauché pour la France,
Les vieilles des pays civilisés du Nord
Disent que le Français dans son intempérance
Est « romantique », et c’est un unanime accord.
Ah ? « T’as d’beaux yeux, tu sais », « Allons voir si, mignonne… »,
« Allez venez, mylord… » Quoi ! cette Babylone
Crapuleuse des pieds à la tête, attirant
Les instincts dégradés, l’obscénité farouche,
Comme le bec de gaz la phalène et la mouche,
Où rien de simple et bon ne surnage au torrent ?

*

99
Navrance

Je sens, longtemps après, la funèbre navrance
Du moment où mon cœur alla droit dans le mur,
Et l’opium que fut longtemps cette souffrance,
Le thébaïsme entré dans le jardin obscur
Où se cachait le sang répandu de mes larmes.
Pour ce désemparé, quels n’étaient point les charmes
De son isolement, où flottait dans le noir
Une étrange harmonie apparemment céleste !
Ce prostré, qu’à présent peinait le moindre geste,
Quelle clef trouva-t-il au fond du désespoir ?

*

100
Les zargons

Les zargons de ses yeux reptiliens flamboient
Tout au fond ténébreux de l’antre sépulcral,
Où les trésors cachés scintillent et poudroient
Comme des monts couverts de serein vespéral.
Et la forme se dresse, ombre spectaculaire
Contre laquelle il n’est d’effet pantaculaire,
Gardien de l’or glissant, ruisselant sous le pas.
Tandis que des naseaux serpente la fumée,
Se prépare à jaillir de la gueule enflammée
Un Achéron de feu que l’on n’endigue pas.

*

101
La rose hallucinée

Dans le vent ténébreux des monts crépusculaires
Son esprit déchaîné volait, tel un dragon.
J’eus quelque notion des trésors légendaires 
Que gardaient, dans la nuit, ces éclats de zargon.
Le bois dormant était sa broussaille d’épines.
Elle se composait en reine des elfines,
Et celui qui, croyant lui parler, vainement
Échafaudait les plans d’une vie en ce monde,
Était un vague écho, dans l’éclipse profonde,
De son perpétuel, à lui, renversement.

Jet de dés : La poésie de Frans Gunnar Bengtsson

Le Suédois Frans Gunnar Bengtsson (1894-1954) est connu pour l’un des grands succès internationaux de la littérature de son pays, traduit en de nombreuses langues, le roman historique Orm le Rouge (Röde Orm), qui réunit deux volumes de 1941 et 1945 évoquant le temps des Vikings.

Sa biographie de Charles XII, parue en deux volumes en 1935 et 1936, est également très réputée en Suède. Parmi ses sources pour ce travail figure en bonne place l’Histoire de Charles XII de Voltaire.

C’est toutefois par un recueil de poèmes, Tärningkast (Jet de dés), que Bengtsson débuta sa carrière littéraire, en 1923. Ce recueil de facture classique est le seul volume de poésie qu’il ait publié. Les traductions qui suivent, pour la première fois en français, en sont tirées.

*

Jet de dés
(Tärningkast, 1923)

.

Rencontre rêvée (Drömt möte)

Était-ce illusion de mensongère Fortune
apparue en moi, un rêve à demi remémoré,
quand tes yeux m’attirèrent, gais et bruns,
et tes doux cheveux bouclaient sur ta joue ?

Ne nous sommes-nous rencontrés jadis, quand la Lune
fermait aimablement les yeux sur les jeux païens de l’amour,
au bord d’une mer onirique où les tritons soufflent dans des conques,
quand les notes de Pan emplissent le vent des vertes montagnes ?

J’étais un Argonaute ayant lâché sa rame,
toi, une vierge chalcidienne avec le pouvoir de charmer
depuis la plage des hommes de plus grande vertu que moi.

Vers toi, parmi les peupliers argentés, j’allai,
tandis qu’à l’orient lointain brillait le sillage de l’Argo,
quand naviguait Jason vers la toison d’or de Colchide.

*

La Vénus endormie (Den sovande Venus) [I-III : complet]

Tableau de Giorgione

I

Une nuit de brûlants tourments voluptueux t’a-t-elle conduite
sur une couche de fleurs à l’abri du soleil
pour reposer ta tendre joue contre ton bras
et défaire tes cheveux d’un blond cuivré mouillé ?

Comme un halo nacré autour des trésors de Golconde,
la lumière du jour enveloppe la splendeur de tes membres.
Aucun rêve ne va-t-il agiter le rythme de ton pouls
et t’éveiller ? Ce repos de midi durera-t-il ?

Ah ! dors. La végétation enclosant ton front
et ton bras courbé tel une vague contre le voile pourpre,
dors, ô déesse ! Ne rouvre pas tes yeux

qui, sans compassion, oppressent sous leur joug
les esclaves de ton pouvoir de reine,
tuent la paix et engendrent la haine entre les hommes !

II

Ils ne sont plus, les hommes que tu connus jadis,
sentinelles de ta beauté, tragédiens de ton royaume de roses.
Par l’herbe recouverts, ils sommeillent, comme des frères,
près de l’épée rouillée et de l’instrument rompu.

Ton cœur ne sait rien des souffrances que tu causas
à tes amants, qui sont morts. Le monde de tes rêves rougeoie
de processions d’éléphants arrivant du Sud
et de groupes de panthères de l’Orient des Baals.

Puis tu vois les schabraques flamboyantes,
la pompe royale, les tiares hautes comme des tours,
l’encens bleu et l’or en amphores bombées.

Sur des dos courbés tu marcheras nue
en oubliant le nom des enfants de l’écume,
parmi des étrangers qui invoquent Astaroth.

III

Soyez humbles, ô mortels ! Vous ne pouvez
élever ni sanctuaire ni place forte
pour le repos du cœur. Vos projets irrévocables
sont promptement vaincus par sa beauté.

L’adoration de tous les âges tourne autour d’elle,
tous les chants ont été composés à son éclat,
depuis que, pour l’odyssée du coquillage cyprien,
Poséidon porta la corne glauque à sa bouche.

Les hauts dieux qui habitaient l’Olympe
ont oublié le monde que voilaient les ombres du soir
et levé l’ancre vers des soleils plus jeunes.

Seule Vénus, la dormeuse, éternellement la même,
qui tue d’un sourire et cruellement embrasse,
connaît encore les prières que bégaient ses dévots.

*

Penthésilée (Penthesileia)

Ndt. La légende dit qu’Achille tomba amoureux de Penthésilée, reine des Amazones, au moment de la voir mourir du coup qu’il venait de lui porter à la bataille de Troie.

Immobile près de sa lance – comme si la Gorgone
l’avait atteint de l’indicible terreur
qui demeure derrière l’émeraude glacée de son regard –
se tient le fils de Pélée, incliné vers sa victime.

La terre chaude boit le sang, et la lune
répand ses rayons sur les traces de son amer exploit,
sur la cascade de cheveux d’où le casque est tombé
et le bouclier étendu tel un oreiller de bronze sous l’Amazone.

Pâle, le héros veille près de celle qu’a vaincue son épée,
la tueuse d’hommes, dont la forme, à présent inconsciente
et calme, à l’instant frémissait d’ardeur dans le feu du combat.

« Ô Aphrodite ! n’était-il, en un verdoyant pays,
une couche d’amour pour la combler d’autre façon
que le blême repos de la mort sur l’arène sanglante de Phrygie ! »

*

Les constellations (Stjärnbilderna)

Qui les a nommées ? Quand de gris prophètes,
en une cité recouverte à présent par les débris des siècles,
déchiffrèrent-ils les premier les énigmes du firmament
depuis la couronne briquetée des temples au pays d’Ur ?

En rêves sacrés virent-ils dans l’éther silencieux
les mythes rayonner d’un éclat sidéral
et, derrière les planètes errantes des sept sphères,
la procession des dieux aux maisons du zodiaque ?

Tout monument terrestre est devenu poussière sur la tombe
où repose le témoin des merveilles, avec sa baguette
dans une main desséchée contre la pourpre du manteau.

Mais elle reste claire, quand l’Hydre fend la mer
et que le Taureau mugit devant le glaive d’Orion,
la nuit de Chaldée pétrifiée dans son rêve.

*

Un chef viking (En Vikingahövding)

Au monastère d’Iona vint Olaf Kvaran, roi
de Dublin et de Northumbrie : « Non, moines,
ne craignez rien ! gris et courbé,
le roi ne porte plus le bouclier avec ses guerriers.

Il est las et transi, ne supporte plus qu’avec peine
les mailles de sa cotte, qui lui pèse dans sa marche.
Il veut rester ici – bien au chaud en écoutant
de bons chants et le récit de beaux miracles. »

– Notre maison est pure, ô roi. Seuls y résident
ceux qui honorent Dieu. Veux-tu descendre dans le fleuve
pour ton baptême et lustration, comme nous avons tous fait ?

– Je le veux, mon enfant ; ça ne me semble pas une bien grande épreuve.
– Alors tu seras à Dieu. – Bien. Je suis de la race d’Odin.
Ma route est sûre et, malgré Dieu, conduit aux portes du Valhalla. »

*

Le lion runique de Venise (Runelejonet i Venedig)

Ndt. Évocation de la statue dite « Lion du Pirée », qui se trouve depuis le dix-septième siècle à Venise. La statue comporte des inscriptions runiques, sans doute laissées par des Varègues au temps de la présence de ces Scandinaves dans l’empire byzantin.

Cette inscription rongée sur la pierre, d’un fier
exploit oublié dans les mers de l’est, est incomprise
où, autour de l’ancien siège des seigneurs de la mer,
la lagune s’émaille d’une blanche semaison d’étoiles.

Elle ne dit pas que les hautains messages du Doge
étaient portés de toutes parts quand l’éclat de Venise
était incomparable. Dans la majesté du marbre
ces écrits ont été gravés par des hommes de Svithiod.

Impuissante, la république de saint Marc dort.
Mais à ce calme où, faiblement, comme la musique des vagues
contre les gondoles, murmure encore son temps de gloire,

l’orage et le bruit des épées viennent depuis des royaumes disparus –
avec le nom du Hersir – « un bon laboureur de Viken,
qui voyagea loin, gagna de l’or, et mourut au combat ».

Lion du Pirée, à l’Arsenal de Venise.

*

Marco Polo

De retour à Venise chez les siens,
à peine Sire Marco se rappelle-t-il
le nom des pères de la cité, et pour lui les clameurs
de la place publique ne sont qu’un bourdonnement d’abeilles.

Il parle des pays qu’il a vu resplendir, raconte
comment il y a construit des villes, gouverné une riche province
et voyagé comme un prince, avec une suite de mandarins,
ambassadeur de Kubilaï, khan de la Chine.

Sur la place on rit beaucoup : « Il est fou !
C’est un sacré moussaillon, rêveur et sot ! »
On l’applaudit : « Beau mensonge, Il Milione1 ! »

Sire Marco sourit : – Kubilaï pensait de même
quand je lui racontais l’Occident, parmi le vol des hérons,
le long des saules du Hwang Ho2 sous la lune du Cathay.

1 Il Milione : Titre italien du livre de Marco Polo. Selon certains, ce titre, « Le million », dérive justement d’un surnom donné à l’explorateur par les Italiens qui pensaient que ses récits étaient exagérés. Mais l’origine reste incertaine.

2 Hwang Ho : Le fleuve Jaune. Selon la graphie en usage aujourd’hui : Huang He.

*

Bartolommeo Colleoni

Statue par Verrocchio

Droit sur son cheval, sa lourde cuirasse
ne lui pesant guère, casque entaillé, profil d’aigle,
il éternise dans les sombres lignes du bronze
un génie de la guerre conduit par la tempête.

Comme le bélier détruit les murs dans sa course,
comme l’éclair fend même les rochers,
l’armée conjurée par le pouvoir de sa volonté
traversait, massive, douves, lances et flèches.

Fut-il le condottiere incomparable ?
Quels châteaux conquit-il, quelles frontières
jura-t-il de défendre en tant que commandant ?

N’est-ce pas l’âme de l’artiste qui, plus que lui,
força le bronze à refléter ce caractère de lion ? –
Verrocchio se vit lui-même. Son image est vraie.

*

Dans l’Allée des Tisserands (Vid Vävarnas Gränd)

Ndt. L’indication de lieu et de date à la fin du poème fait connaître qu’en son sens littéral le poème est une description de la Webergasse de Dresde à l’époque de Weimar.

With the sweet of the sins of old ages,
wilt thou satiate thy soul as of yore?
Too sweet is the rind, say the sages,
too bitter the core.

Swinburne : Dolores

Souillée, impure, se dissipe la lumière
de ce jour d’automne, en vapeur de cave.
Une grise moisissure paraît où suinte
la froide humidité sur la pierre des murs.
Un air mort, auquel se mêlent des relents d’ordures,
est l’haleine de la putréfaction, soufflée
vers tout ce qui vit et respire aujourd’hui
dans l’Allée des Tisserands.

Où sont-ils, les hommes qui tissaient
dans l’Allée des Tisserands ? Partis,
avec l’application que demandait leur travail
et le savoir-faire que leurs mains comprenaient.
Ils quittèrent l’ouvrage et la navette
quand le soir les libéra,
ils marchèrent en boitillant vers le soleil
et ne revinrent jamais.

Ils ont laissé leur place, les vieux,
à des hommes d’une autre guilde,
qui ne déposent rien dans les granges,
ne récoltent ni ne sèment ;
qui ne viennent ici que pour trouver
la volupté chaude, l’ivresse du désir
en la mer de feu dont les flammes crépitent
dans la maison du péché.

Ils cherchent le feu de la vie, qui tue.
Tous se tournent avec nostalgie
vers le flot de lumière rongeur qui coule
entre les miroirs, l’acier et le ciment,
où le plaisir, séduisant et nu,
est obéi, salué comme un dieu
parmi les parfums et la puanteur de cloaque
dans l’Allée des Tisserands.

Ici se nourrit l’appétit qui mord
comme le feu dans le tumulte du sang.
Ce sont les rites de l’Isis memphite
et le culte éphésien de Diane
que désirent les foules affamées,
dont la vie part en fumée
depuis que les furieux approchèrent
la première fois les genoux des déesses.

L’avidité qu’excite, qu’enflamme
le plaisir des instants d’ivresse,
n’est qu’un fleuve sur des plages désertes
et une tempête sur une côte inhabitée ;
car, ainsi que des fleurs rouges de tombeau,
les instincts poussent sur la chair pourrissante
des esclaves torturés du péché
dont l’âme est morte.

L’espoir qui cuirasse contre la souffrance,
la foi qui donne une force d’acier,
sont des mythes de mondes étrangers,
entendus dans une langue inconnue –
des contes dont la lecture est terminée,
de petits noms tirés d’une légende jaunie,
des reliques du passé, que l’on ne connaît plus
dans l’Allée des Tisserands.

Leur nostalgie ne sera pas libérée,
leurs appels ne prendront jamais fin
avant que soit détruite la dernière relique
et baisé l’ultime péché mortel ;
quand Isis pour les désirs des nuits du feu
aura relevé la gaze couvrant ses traits
et qu’ils regarderont muets dans les mystères
où réside le néant.

Mais ils ne savent pas encore
quand sonnera l’heure ; ils ferment les yeux
sur tout ce qui ne peut tenir dans l’instant
du vol vacillant des heures.
Et la forme recroquevillée qui rampa
dans ces haillons jusqu’au foyer de l’orgie
ne les trouble guère : elle criera
en vain pour leur attention.

Les fers dans lesquels l’humanité devra
marcher attachée vers le Ragnarök fuligineux,
deviennent ici des serpentins se tortillant
joyeusement parmi les pieds des danseurs.
Sont-ce là ceux qui reçurent le privilège
d’être, quand la terre se tord de douleur,
épargnés par la colère d’en haut,
dans l’Allée des Tisserands ?

Dansaient-ils quand la nuit était consumée
par une frémissante lamentation d’agonie
face à la grise hécatombe, attendue
comme offrande au dieu des armées –
quand Yahvé se mit en marche pour abattre
tous les premiers-nés, et que la moisson fut riche ?
Trouva-t-il les portes des pécheurs marquées
par un sang salvateur ?

Ils n’osent regarder derrière eux
de peur de voir leur moi assassiné.
Avec des visages pâlis par les veilles
provoquées par des jours de narcose et de néant,
ils accourent ici, où ils peuvent encore chercher
dans le fleuve dissolvant des nuits
un violon, un verre et une fille de joie,
un rire et un rêve.

Seront-ils conduits au jugement et condamnés
à poursuivre sans espoir, pour l’éternité,
les visions fuyantes et rêvées
du plaisir, qui n’est rien d’autre
que de l’air vide ? Ou l’étincelle brille-t-elle
qui réduira le péché en cendres
quand une averse du feu de Sodome éclatera
sur l’Allée des Tisserands ?

Dresde 1922

*

Ballade de mon cœur (En ballad om mitt hjärta)

J’ai dit à mon cœur : « Silence ! Tais-toi !
Que veux-tu donc ? Arrête de rêver !
Tu dormais si bien : comment as-tu pu gâcher
cette paix profonde sur la rivière crépusculeuse du repos ?
Qu’est-ce qui t’a réveillé ? Un rêve étrange en toi
a-t-il ensorcelé ton sang ? »
    Mon cœur dit : « Ne parle pas de repos !
La foi de mon amour est plus que ton intelligence
et m’est plus chère
que le repos ;
je veux voler vers elle, vivre avec elle ! »

Je dis tristement : « Pauvre égaré !
Ta foi est fausse ; crois-moi, qui suis raisonnable.
Il n’est point pour toi de trèfle à récolter
dans le pays d’arc-en-ciel des beaux rêves d’amour.
Tu cours à des fantômes arrachés de toi.
Ah ! tout est vide de l’autre côté de l’horizon. »
    Mon cœur dit seulement : « Ma seule consolation
se trouve dans son visage et sa voix.
Ce que le rêve a semé
va pousser, quand j’aurai atteint
sa bouche, sa joue et son sein. »

Je dis : « Ah ! combien de fois ne t’ai-je pas pressé
de détruire et d’ensevelir profondément
cette adoration égarée, impie qui dépose
des guirlandes d’offrande aux pieds d’une mortelle.
Car tu ne dois avoir d’autres dieux
que moi ! Ô mon cœur, change ! fais pénitence ! »
    Mais mon cœur répondit : « J’ai dit bonne nuit
à la foi en Dieu. Ma foi se forme
de jeux et de chansons
et de la caresse de ses mains
et de la lumière de ses yeux et du rire de ses lèvres ! »

Je dis : « Cœur, laisse-moi chanter pour toi !
Peut-être, possédé par ton agitation, te calmera
le son des vieux rythmes si je te distrais
avec le rouge carnaval des cœurs d’antan.
Oublie-toi dans les chansons du passé
chantant les souffrances finies de ceux qui sont morts ! »
    « Oui, dit mon cœur, chante les noms dont se paraient
les plus passionnément aimées de celles qui ne sont plus !
Tout le beau qui fut
est devenu poussière. Seuls les noms restent.
Et de chaque nom aimé, Elle renaît. »

Je dis : « Dis-moi, que peux-tu donner
de roses rouges ou de nobles bijoux –
de tout ce qu’un monarque de Judée fou d’amour
offrit pour lui faire sa cour à la Sulamite ?
Ô cœur aveugle, brise en éclats ton rêve
et souffre avec patience la pauvreté qui te fut impartie ! »
    Mais le cœur dit seulement : « Mille fois
plus chère que les bijoux m’est la forme de mon rêve.
Si d’autres ont offert
nom, réputation, or, resplendissants –
moi, en me donnant moi-même, j’ai tout donné. »

Alors je me mis en colère et dis sèchement : « Assez !
Ça suffit ! Tu réclames depuis trop longtemps !
Je vais lui dire, sans rien dissimuler,
tout ce que tu as trahi.
Elle va entendre à quel point tu es, au fond,
incorrigible. Elle rira bien, alors ! »
    Alors mon cœur frétilla : « Qu’attends-tu ?
Tu devrais déjà être à sa porte.
Oh ! quand elle sourit !
Mais ne tarde plus !
Dépêchons ! Allez ! Allez ! »

*

Avril (April)

Où te caches-tu, sylphe d’avril ? La main
du noroît t’a-t-elle frappé, la neige atteint ?
Dans la forêt où tu vaguais pieds nus,
restait-il encore de la glace rugueuse du côté sud
des congères grises ? As-tu été pris dans les filets
de jours durs au regard de givre bleu ?
Où quelques pâles rayons égarés tombent
sur le sol broussailleux – où la voix claire
de l’hirondelle des champs trémule –,
je peux imaginer que, caché dans l’ombre,
les bras pressés contre ta tendre poitrine,
dans une attente soumise tu souris vers le soleil.

Tu n’es pas resté avec tes sœurs dans le rond3,
dans une vallée de printemps ombreuse et bleue
où le givre ne reste jamais longtemps sur le sol
et la nuit glisse légère sur ses ailes.
De belles fleurs les parent ; à toi seul aucune ne fut donnée :
pour ton hardi départ, aucune récompense.
Ton jardin délicieux a-t-il été pillé par un ennemi ?
Quelqu’un de plus fort que toi disperse-t-il
l’haleine que tu soufflas sur les jeunes plants et les graines ?
Parviens-tu seulement, l’œil baigné de larmes et confondu,
à t’insinuer dans les halliers pour, de tes doigts minces,
des bourgeons glacés secouer la neige piquante comme des aiguilles ?

Tu souris pourtant, avec des yeux sans peur,
bien que les bourrasques te fouettent et la gelée t’atteigne.
Tu sais que tu seras bientôt dans une clairière
à la lumière caressante, les chevilles couvertes
d’herbe duveteuse, et que tu laisseras le vent sécher
les derniers reste d’humidité dans tes cheveux châtain.
Alors vivra le silence tout entier qui flotte
avec révérence autour de toi, seulement troublé par
le bruit des sabots rapides d’un chevreuil aux yeux brillants.
Tu te vois peut-être en songe rompre
un rameau de bouleau et passer sur tes lèvres
ses feuilles collantes, à demi écloses.

3 dans le rond : Allusion au rond ou cercle des fées, ces formations fongueuses circulaires des bois, supposées être les marques d’une danse de fées.

*

Ah ! si j’étais roi (Ack, om jag vore kung)

Ah ! si j’étais roi, oui,
et non un banal poète –
un véritable roi
avec bourse pleine
et logis à sept pièces,
j’irais ouvrir
la porte où tu te trouves.
Les ministres devraient attendre
en jouant au solitaire.

Et si j’avais un diadème d’or,
un vrai, parfait pour sa fonction,
un diadème magnifique
à la taille de ton front et de tes cheveux,
je sertirais ce diadème
de sept pierres précieuses
et te le donnerais, et personne
ne le porterait que toi.

Et si j’avais un royaume –
ni trop grand ni trop petit,
avec des douves et un mur,
de la végétation,
et un cadenas sur le portail –,
oui, si j’avais un tel royaume,
tu viendrais avec moi
et, le pont une fois traversé,
aussitôt je le démolirais.

Et si je connaissais la forêt
où Juin réside toujours,
nous irions tous les deux
là-bas sur la pointe des pieds,
avec de la rosée sur nos souliers.
Et si Juin nous disait :
« Vous ne pouvez rester ! » –
nous lui dirions gentiment : « Pardon,
c’est seulement nous ! »

Et si je connaissais une chanson,
légère comme un vol de papillon,
des rêves et des jeux
viendraient à toi toujours,
comme c’est coutume avec belles chansons.
Et si le chant apportait de la joie
dans tes yeux éclaircis,
il resterait toujours près de toi
dans la maison de verdure.

Et si j’avais un cœur
(Que dire du genre d’imbécile
qui n’apprend
ce qu’est l’amour que
dans les rimes d’un livre !),
mais si j’avais pourtant
un cœur fort et grand,
je n’hésiterais pas une seconde :
tu l’aurais tout entier.

*

Ode de novembre (Novemberode)

Si je pouvais te donner ce que mon désir
voudrait le plus offrir – tout ce qui, indiciblement,
a fui comme un nuage par le vent emporté –
tout ce qui d’une calme nuit de printemps et de la verdure d’été
fut trouvé le plus chaud et le plus prometteur :
si j’avais pu saisir le murmure des frondaisons et
la lumière du soir, dans leur flottement, et si le vent avait balayé
les lourdes odeurs de hallier le long de mon chemin,
alors j’aurais pu pénétrer où les ombres tressent
un cercle magique, et amasser des trésors
et les lier en chansons pour te les offrir.

Mais la verte splendeur de l’été s’est effacée
des arbres, et la terre est abandonnée
à la pluie âpre, à la morte semaille des feuilles ;
et tu es toi-même un mois de fleurs disparu,
accompli, clair comme le souvenir, et jamais atteint.
Forme vaporeuse, grise, l’année poursuit sa route,
serrant contre soi son châle glacé,
et frissonne impuissante dans sa fièvre.
La lumière qui caressait tes cheveux est éteinte,
mortes les feuillent qui brillaient près de ta joue,
et dur le vent auquel tu tendais les bras.

« Te comparerai-je à un jour d’été ? » –
Comme lui tu brillais, comme lui tu es passée ;
et le monde de mes rêves poussait riche et grand,
né du tremblement dans les pulsations du cœur,
sous cette clarté dans tes yeux.
À toi et à ce que tu m’as offert se mêlent
dans ma mémoire tout ce qui avait éclos et s’est fané,
toute image que tu aimais, toute chanson que tu écoutais ;
et quand en rêve je respire ta présence,
tu es un jour d’été tenant dans ses bras
le gaillet jaune, la menthe et le millepertuis.

Près d’une lente rivière aux couleurs de crépuscule,
tu écoutes les murmures depuis la rive luxuriante,
et de longues tiges s’inclinent vers ta main –
au-delà des frontières des noires forêts fatidiques,
au pays de tous les rêves non réalisés.
Là-bas, où les douleurs sont embrassées ensemble
et où, traversant les solitudes de l’âme, coule
un torrent printanier, jailli d’un sol libéré du gel –
j’ai marché. À présent sont étrangement silencieuses
les harpes pincées pour produire de beaux rêves,
et le cœur est lourd de paroles glacées.