Fables de Gyllenborg : Traductions du suédois

Gustaf Fredrik Gyllenborg (1731-1808) est un poète suédois, connu notamment pour des fables en vers. Il était membre de l’Académie suédoise. Nous donnons ici, pour la première fois en français, un choix de ses fables, ainsi que son essai « De la fable » qui leur sert d’introduction.

Les fables de Gyllenborg reprennent pour la plupart les sujets d’Ésope avec lesquels La Fontaine s’est illustré. Dans l’essai précité, le poète suédois ne manque pas de rendre hommage au fabuliste français, tout en exposant les différences de son propre travail. Cet essai comporte une critique à l’endroit de La Fontaine qu’il convient de relever. Gyllenborg souligne le style uniformément détaché, voire ironique, de La Fontaine, et considère que cela nuit au message moral des fables. La fable passe en effet pour avoir une fonction moralisatrice, et la conception selon laquelle la littérature ne doit pas se confondre avec la morale ne peut avoir aucune définition pertinente de la fable comme genre littéraire. Les textes d’Ésope, dont nous donnons en préambule, ci-dessous, quelques exemples, peuvent à peine passer pour des textes littéraires tant ils sont succincts et ne visent apparemment à rien d’autre qu’à l’édification morale. Le latin Phèdre les a un peu enjolivés (« Ésope, comme je l’ai dit, est un philosophe, et Phèdre est un auteur. … Phèdre ne donne guère d’étendue à ses fables ; mais, à tout prendre, il est encore prolixe auprès d’Ésope. Sa brièveté est toujours fleurie. Il peint par des épithètes convenables, et ses descriptions souvent renfermées en un seul mot, ne laisse pas de semer dans son ouvrage des grâces inconnues à l’inventeur : grâces cependant nécessaires à la Fable, dont le but est d’instruire. … Il a orné avec beaucoup d’art la simplicité d’Ésope. » [Houdar de La Motte]), et c’est cette tradition qui s’est transmise en Europe chez les fabulistes.

S’agissant du style de La Fontaine, pour revenir au jugement de Gyllenborg sur ce point, il est indéniable que le Français décrit les faits parfois brutaux de ces récits animaliers dans une langue qui n’atténue en rien cette brutalité. Quand Gyllenborg voit dans ce choix une forme de ricanement, préjudiciable au message moral de la fable, c’est selon nous à juste titre. Le « goût » que manifestent les fables de La Fontaine n’est certainement pas des plus raffinés, s’il est permis à un Français d’écrire une telle chose de ce monument national. Mais nous pouvons citer Louis Racine, fils de Jean, qui souligne la différence de caractère entre son père et La Fontaine, différence de caractère qu’il ne conçoit pas – pas plus que les esprits de son époque en général – comme indifférente au point de vue de la création littéraire. On relèvera également qu’une bonne partie de la production de La Fontaine en dehors de ses fables sont des contes et nouvelles en vers licencieux, ce que nous donnons comme un indice du « goût » de l’auteur.

On trouvera ci-dessous, dans l’ordre où elles apparaissent dans le recueil de Gyllenborg, des fables sont les sujets sont parmi les plus connus de celles écrites par La Fontaine. (Le titre de la fable chez La Fontaine est donné entre crochets [ ] sous le titre de la traduction accompagné du titre suédois.) La matière en est Ésope, telle qu’elle s’est transmise dans toute l’Europe via Phèdre et d’autres auteurs latins classiques, les « ysopets » du Moyen Âge, dont celui de Marie de France au 12e siècle, les recueils de contes, dont le Conde Lucanor de Don Juan Manuel en Espagne au 14e siècle, les nouvelles versions latines de l’Italien Gabriele Faerno au 16e siècle (traduites en français par Charles Perrault en 1699), les traductions, comme celles de Roger L’Estrange en anglais en 1692, etc.

Les fabulistes après La Fontaine ont davantage eu recours à l’invention des sujets. C’est le cas, en France au 18e siècle, des fables de Jean-Pierre Claris de Florian, réputées en leur temps, de l’abbé Jean-Louis Aubert, appréciées par Voltaire, de l’Académicien Antoine Houdar de La Motte, auteur d’un Essai sur la fable dont nous tirons la citation trois paragraphes plus haut. C’est aussi le cas de fabulistes étrangers tels que l’Anglais John Gay ou les Italiens Giovanni Battista Casti et Carlo Gozzi, toujours au 18e siècle. De même, sur la centaine de fables écrites en vers suédois par Gyllenborg, dix ont un sujet de son invention : nous en avons traduit cinq ici, sous les titres « L’homme blessé et la bardane », « Le jardinier et la taupe », « Le soleil, le nuage et les plantes », « La rose et l’ortie », « L’aigle et l’éclat de roche », à la fin du présent billet. Dans celles qu’il emprunte à Ésope, on verra d’ailleurs que bien souvent Gyllenborg introduit de nouvelles idées.

Le portrait ci-dessous est du peintre suédois Gustaf Lundberg, qui fit une partie de sa carrière en France, ainsi que l’évoque notre sonnet « La Suède à Versailles » ici.

Portrait de G. F. Gyllenborg par Gustaf Lundberg, ca. 1770.

*

Les versions ésopiques

Dans son Anthologie de la poésie grecque (1950, posthume), Robert Brasillach a donné des traductions françaises de plusieurs fables d’Ésope. Dans sa présentation, après avoir rappelé qu’il n’est pas certain qu’Ésope ait véritablement existé, il écrit au sujet de ces fables : « C’était la seule forme de poésie qu’admettait Socrate, et, dans sa prison, il mit en vers quelques-uns de ces récits malicieux. » C’est un point important dans la discussion du caractère moral des fables.

Comme ces versions antiques, en prose dans l’original et dans la traduction, sont en général moins connues du public français que celles en vers de La Fontaine, nous donnons ici en préambule celles des fables d’Ésope traduites par Brasillach et que nous trouvons dans le présent billet.

Le corbeau et le renard

Un corbeau sur un arbre perché tenait en son bec un bout de viande volée. Le renard, qui le vit et qui était fort alléché, se piéta devant lui, s’écria qu’il était joli et qu’il lui semblait beau, et que si son ramage répondait à son plumage, personne n’était mieux fait pour être le roi des oiseaux. Le corbeau, pour montrer sa belle voix, se met largement à brailler et laisse tomber sa proie. Le renard court dessus, s’en saisit, et dit : « Mon bon corbeau, si tu avais aussi quelque peu de jugeotte, il ne te manquerait rien en effet pour être le roi des oiseaux. »

Cette histoire est une leçon pour les sots.

Le loup et l’agneau

Un agneau se désaltérait dans un cours d’eau, un loup le vit, et voulut chercher un prétexte pour le dévorer. Il était en amont, mais cela ne l’empêcha pas d’accuser l’agneau de troubler son breuvage. L’agneau répondit qu’il ne buvait que du bout des lèvres, et qu’en aval, il ne pouvait troubler l’eau d’amont. Le loup, ayant manqué son effet, répliqua : « Je sais que l’an passé tu as insulté mon père. – Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né ? » répondit l’agneau. Mais le loup reprit : « Tu as beau avoir toutes les bonnes raisons que tu voudras pour te défendre, je vais te manger quand même. »

Cette histoire montre qu’auprès des gens décidés à l’injustice, la plus juste défense n’a aucun effet.

La mort et le bûcheron

Il était une fois un vieux, qui coupa du bois, le mit sur son dos. Le chemin était long. Comme il n’en pouvait plus, il mit bas son paquet, il appela la Mort. Et la Mort apparaît, lui demande ce qu’il faut faire. « C’est, dit le vieux, pour m’aider à porter ce paquet. »

Cette fable montre que tout le monde aime la vie, même si elle n’est pas drôle.

Le renard et les raisins

Certain renard mourant de faim, vit des raisins qui pendaient d’une treille. Il aurait voulu les attraper, mais comme il n’y pouvait atteindre, il s’en alla, et en lui-même : « Ils sont trop verts », dit-il.

Pareillement font certains hommes : quand leurs affaires ne vont pas parce qu’ils en sont incapables, ils accusent les circonstances.

La chatte métamorphosée en femme

Une chatte amoureuse d’un beau jeune homme demanda à Aphrodite de la métamorphoser en femme. La déesse, prenant en pitié sa passion, la changea en une ravissante jeune fille, et le jeune homme, l’ayant vue, s’en épris et l’emmena chez lui. Comme ils se reposaient dans la chambre nuptiale, Aphrodite voulut voir si la métamorphose du corps avait entraîné un changement dans le caractère, et lâcha une souris au milieu de la chambre. La chatte oubliant sa condition présente, se leva du lit et poursuivit la souris pour la dévorer. Alors, la déesse, furieuse contre elle, la transforma en ce qu’elle était avant.

Ainsi les hommes naturellement méchants ont beau changer d’état, ils ne changent pas de caractère.

*

De la fable
(Om fablen, 1780)

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La fable, autrement appelée apologue, a cela de commun avec l’épopée qu’elle est essentiellement un récit, et qu’elle comporte une action conduite à travers le récit. Elle mérite de ce fait à raison d’être appelée un petit poème épique. L’allégorie – manière de représenter un sujet au moyen d’images – est commune aux deux mais n’est employée qu’occasionnellement dans l’épopée tandis qu’elle est indissociable de la fable.

Sans une action, la fable perd, tout comme l’épopée, son plus grand intérêt, lequel n’est pas compensé par le simple dialogue où parfois on la réduit. En l’absence d’allégorie, la fable devient une simple histoire, tout comme l’épopée sans le merveilleux est un simple récit historique.

Pour le reste, ces deux genres de poèmes diffèrent du tout au tout. L’action dans l’épopée est grandiose et glorieuse, tandis que dans la fable elle appartient au banal de la vie humaine. Le personnage principal de la première est le héros, dans la seconde, sous le voile de l’allégorie, c’est l’homme. La morale, dans la première, s’il est possible d’en tirer une, ne s’applique le plus souvent qu’à tel peuple ou telle époque, et se fonde sur des préjugés révérés (1). Dans la fable c’est une morale universelle, fondée sur la raison et l’expérience de tous les siècles. Auquel de ces deux genres doit aller la préférence, c’est une affaire de goût ; mais l’admiration que suscite le premier n’exclut pas la valeur réelle du second. Un poème unissant l’agréable de l’imagination à des vérités utiles sera de tout temps prisé et loué.

En ce qui concerne la manière de raconter, qui n’est pas moins difficile pour la fable que pour l’épopée, les deux plus grands noms de la première sont très différents l’un de l’autre. Phèdre, le plus ancien, renferme son poème dans une courte narration, ce qui est la façon la plus congéniale à la fable, où la présentation toute nue de l’image doit suffire et laisser le lecteur tirer lui-même les conséquences. La Fontaine a élargi la description, mais avec un génie qui le place parmi les plus grands auteurs du temps de Louis XIV. Si ces deux poètes méritent notre reconnaissance, leurs sujets ne sont pas d’eux. Le mérite le plus grand est celui de l’inventeur, c’est un point sur lequel tous les siècles s’accordent. L’antiquité a conféré cet honneur à Ésope, et cette appréciation ne peut être mise en doute ; son nom doit incontestablement jouir de l’immortalité et mérite une des toutes premières places parmi ceux dont l’enseignement moral a bénéficié à l’humanité.

Compréhensibles de tous et plaisantes mêmes aux esprits profonds, riches d’enseignements et en même temps agréables, unissant aux plus vivants tableaux la force de la vérité, tels sont les mérites des fables d’Ésope ; elles ont en outre acquis une renommée universelle dont aucune autre production du génie humain n’a osé se flatter. Elles consolent l’opprimé, qui apprend dans la peinture du monde que son sort est le plus répandu. Elles placent l’image de l’oppresseur devant ses yeux et humilient ceux qu’elles ne peuvent amender.

Nous avons des fables d’autres auteurs, anciens et modernes, mais je n’en connais pas qui réunissent toutes les qualités des chefs-d’œuvre d’Ésope ; je n’en connais aucun dont les images dépeignent aussi vivement leur objet et s’impriment avec une telle force dans l’esprit ; aucun dont l’enseignement moral soit aussi utile et profitable au genre humain dans son ensemble. De cela on peut se convaincre en comparant le premier volume des fables de La Fontaine, dont les sujets sont tirés d’Ésope, avec le second, dont les sujets sont tirés de Pilpay et d’autres auteurs. Les défauts dans les sujets, en ce qui concerne ce second volume, à l’exception de quelques fables authentiques, n’ont pu être compensés par tout le génie de La Fontaine.

Après avoir nommé les plus célèbres auteurs de fables, ce n’est pas sans scrupules que je suis conduit à me nommer moi-même. Mais puisque j’ai travaillé les mêmes sujets qu’eux, il est nécessaire de dire quelques mots de l’essai que j’ai tenté, et que je porte à présent, avec le présent recueil, à la lumière du jour. Les sujets des fables que j’ai voulu composer en suédois sont pour la plupart d’Ésope, et sont tirés de Phèdre et La Fontaine. Je n’oserais toutefois affirmer que des éléments étrangers n’ont pas été introduits ici et là, lesquels peuvent toutefois être facilement distingués de ceux d’Ésope par le choix des images les plus heureuses. Ce sont de préférence des animaux qui ont été mis en scène par Ésope : étant le plus près des hommes dans la chaîne des créatures, les animaux sont le mieux à même de les représenter. Or, comme, par cette parenté, ne pouvaient être dépeintes que nos tendances primaires, les autres traits qui nous sont plus particulièrement propres appelaient une nouvelle manière de représentation, si bien que d’autres sujets trouvés dans la nature ont été utilisés, bien que leur effet parût incertain.

La liberté avec laquelle mes prédécesseurs ont mêlé des sujets nouveaux aux fables d’Ésope, je me la suis permise dans des limites encore plus resserrées qu’eux. Parmi les quelque cent fables qui composent mon recueil, seulement dix ont un sujet de ma propre invention, et ces nouvelles créations sont marquées en leur lieu (2).

Dans la manière de raconter, je n’ai pu suivre les modèles que j’avais devant les yeux, quelque grande qu’en fût mon envie. Les poèmes d’Ésope sont bien trop connus pour être goûtés dans la forme succincte que Phèdre leur a donnée. Ils exigeaient une description plus élaborée, une sorte de nouvelle création, pour s’acquérir le respect qu’ils méritent et qu’en raison de leur grand âge ils ont perdu en partie. C’est à quoi La Fontaine est parvenu, mais sa langue n’est pas la mienne, et son esprit encore moins. En les comparant, le lecteur pourra trouver les endroits où j’ai cherché à le suivre, et voir combien mon génie ne lui est pas égal. C’est pourquoi j’ai renoncé à une vaine entreprise et préféré vêtir Ésope d’une livrée plus sérieuse, plus conforme à la fois à ma langue et à mon tempérament, plutôt que de le parer d’atours empruntés et étrangers.

Là où je me suis senti tout particulièrement obligé de m’écarter du modèle de mes prédécesseurs, c’est dans l’uniformité de leur style quels que soient et aussi différents que soient entre eux les sujets qu’ils traitent. La Fontaine décrit avec le même détachement, si ce n’est la même ironie, l’agneau dévoré par le loup et le corbeau flatté par le renard pour qu’il lâche son fromage. Que devient l’enseignement moral dans ces conditions ? Il n’est plus rien, si ce n’est une leçon contraire à l’intention. La fable doit pouvoir se montrer comique et tragique, et ce toujours dans la voie moyenne pleine de dignité qui appartient à un poème consacré à la vérité. Elle doit également parvenir à une certaine élévation lorsque le sujet le demande, à tout le moins ne jamais paraître en-dessous. Par une telle alternance du style, un recueil de fables évite cette monotonie qui peut être fatale aux œuvres de l’esprit de quelque longueur ; et la moralité (cette moralité si souvent trahie par l’esprit et ses lumières tant vantées) est alors en mesure d’employer ses armes victorieuses, la vérité et la satire, celle-là pour le châtiment du vice, celle-ci pour le châtiment de la bêtise. Tel a été mon but : dans quelle mesure j’y suis parvenu, c’est au lecteur qu’il appartient d’en décider.

(1) [Nda] Les poèmes d’Homère, entre autres qualités qui leur sont propres, possèdent la plus haute moralité. « Qui, quid sit pulchrum, quid turpe, quid utile, quid non, / Plenius ac melius Chrysippo et Crantore dicit. » (Horace) [« Lui qui, sur ce qui est beau, ce qui est laid, ce qui est utile et ce qui ne l’est pas, / discourt d’une manière plus complète et meilleure que Chrysippe et Crantor. »]

(2) [Nda] Par une étoile. [Cette note n’a pas d’utilité pour le présent billet : comme indiqué dans notre introduction, les fables dont le sujet est de Gyllenborg lui-même sont les cinq dernières.]

*

Ésope et les animaux (Æsopus och djuren)

[Cette entrée en matière du recueil de Gyllenborg est une fable sur les fables. Bien que le poète n’indique pas être l’inventeur du sujet, celui-ci n’existe pas, sauf erreur, dans les fables de La Fontaine. C’est peut-être une adaptation d’un épisode de l’une des nombreuses Vie d’Ésope en circulation.]

Ésope vit à la cour de Crésus :
parmi les papegais, les musiciens,
les singes et les comédiens,
le bel esprit a permission,
pour l’amusement et le délassement de tous, de frayer avec les grands.
Mais notre vieillard devait vite perdre cet honneur.
Dans sa veine satirique, qui faisait scandale,
notre nouveau courtisan s’oublia tant de fois
que Crésus à la fin le condamna
pour plusieurs mois à l’isolement.
Une cabane dans la forêt lui servit d’asile.
On croyait s’être ainsi vengé du vieillard ;
mais il était d’acier… Loin des hommes
il fit connaissance avec les animaux
et découvrit que leur nature, bien que farouche et féroce,
était moins égoïste que la nature humaine.
Il les accoutuma si bien à sa société,
avec des attentions, des soins, des services quotidiens,
qu’ils venaient à lui de toutes parts en nombre…
Ésope, bien qu’esclave,
devint ainsi roi dans la forêt, et roi de valeur.
Une souche était son trône, son sceptre était une branche.
Il apprit le langage et les mœurs des animaux.
Encore qu’il ne pût – pas plus comme roi que comme moraliste –
incliner le plus grand nombre aux bonnes mœurs, à la retenue,
notre philosophe ne pensait pas avoir perdu au change.
Il trouvait là les mêmes défauts que chez les grands :
violence des forts, ruse des faibles.
Je suis parmi des hommes, disait le vieillard,
il ne manque ici rien à la société.
Mais bientôt on le rappela de sa cabane.
Le bruit de sa merveilleuse monarchie
agitait le public
et, dans le flot constant des nouvelles,
à la cour de Crésus ne passa point inaperçu.
La curiosité et la fantaisie
d’entendre des choses extraordinaires
font le bonheur de beaucoup en ce monde.
On prend parti pour l’exilé.
Un courtisan ! et bel esprit !
vivant, à l’encontre de toute la nature, une vie paisible.
Ésope avait ses défauts,
mais qui n’en a point ?
C’est ainsi que le roi des animaux doit revenir en hâte à la cour,
pour y servir d’attraction foraine.
C’est en vain qu’il cherche par la raison à se justifier,
de la raison les gens n’ont cure.
La morale qu’il cherchait à enseigner,
il doit la réserver à son propre usage
et satisfaire le peuple en contant des aventures.
Mais contre un peuple léger Ésope usa d’ironie
en écrivant des fables animalières.
On les lit au roi qui connaissait l’humeur du vieillard
et reconnut la vérité sous le voile plaisant.
Tu nous racontes, dit-il, des histoires d’animaux :
mais nous reconnaissons tes bêtes et toi-même.
Satyre ! tu ne t’es pas corrigé.
Je peins, répondit Ésope, la nature :
Si quelqu’un y trouve son image, il faut qu’il s’en accommode.

*

La sauterelle et la fourmi (Syrsan och myran)

[La Fontaine : « La cigale et la fourmi ». La cigale n’est pas un insecte répandu en Suède.]

Une sauterelle qui avait passé les beaux jours
à chanter dans l’allégresse et le plaisir
se trouvait sans aliment et sans toit
quand la saison des moissons fut passée.
La belle est menacée, avant même de le savoir,
par la vieillesse et la misère.
Elle se rend chez sa voisine, une fourmi,
propriétaire d’un tas à la fois haut et large.
Qu’il est heureux, dit-elle, en ces temps difficiles
de trouver une telle abondance dans son voisinage !
Pour chaque grain emprunté,
je t’en repaierai quatre l’an prochain.
Afin de ne pas me laisser mourir de faim,
au nom de Dieu, aide-moi, exorable fourmi !
Mais une fourmi au nom de Dieu ne fait grand-chose,
et prêter n’est pas son faible.
Mon ange, répond-elle, nous te plaignons beaucoup.
Qu’as-tu fait tout l’été ? –
Je sus me divertir agréablement,
je chantais, tu l’as entendu, voisine ! –
Tu chantais dans ta jeunesse,
eh bien, ma vieille, danse maintenant !

En te souciant de ton bien dans l’avenir,
ne serait-ce que par fierté, s’il n’est d’autre raison,
tends à n’avoir jamais,
dans un moment de besoin pressant,
à demander en vain leur assistance aux gens cupides,
pour ne pas subir le mépris de leur cœur endurci.

*

Le corbeau et le renard (Korpen och räfven)

[Le corbeau et le renard]

Sur une branche un corbeau était perché,
tenant en son bec un fromage.
Des mets moins choisis
auraient suffi à allécher maître Renard.
Tout sourires : « Petit cœur,
dit-il, tu me charmes.
Le lustre de ton noir plumage
attire le regard de tous les oiseaux.
Si tu daignais rompre ton silence,
la grive et le rossignol ne pourraient plus
à tes côtés se vanter
de leurs plus hautes mélodies. »
Le corbeau se rengorge, ce trophée lui plaît,
il ouvre grand son bec,
et son déjeuner tombe tout droit
dans une gueule toute prête.
Quand il croit que monts et vallées
écoutent ses trilles discordants,
il voit le renard qui détale,
et son fromage n’est plus là.

La flatterie est le plus dangereux des mensonges :
un gredin n’a pas de meilleur gagne-pain.
Il lui suffit d’un sot après l’autre
qui veuillent bien se laisser tromper.

*

La grenouille et le bœuf (Grodan och oxen)

[La grenouille qui se veut faire aussi grosse que le bœuf]

Une grenouille vivait contente d’elle-même et de sa tribu,
jusqu’au jour où elle tendit le cou
hors du marais et vit un grand monsieur.
C’était un bœuf, gros et fort,
dont notre grenouille fut captivée.
J’étais une idiote jusqu’à ce jour,
contente de ma petitesse ;
non, dit-elle, non, je dois atteindre
la hauteur de ce géant, ne plus passer pour un insecte,
afin de pouvoir vivre parmi les grands.
Mais il lui manque bien de la chair : qu’à cela ne tienne !
la peau fripée peut se tendre pour peu qu’on la gonfle d’air.
Elle cherche en outre à vider les ruisseaux,
croyant pouvoir à la fin ressembler à Son Excellence.
Mes sœurs ! dit-elle, je vous fais juges :
suis-je à présent aussi grande que lui ?
Avec encore un peu d’effort, on voit bien que c’est possible.
Les autres répondent par le rire. Cela ne marche pas sur les sots ;
C’est par jalousie qu’elles outragent l’honneur :
elle veut triompher dans le dépit des crapauds.
D’encore plus d’air elle se gorge ;
elle inspire profondément, elle boit,
et finit par éclater.

Cette espèce n’a pas disparu. – Qui peut compter les sots
qui, dans tous les états, se font différents qu’ils ne sont,
cherchent à s’imiter les uns les autres,
pour l’amusement facile de tous ?

*

Les chevaux de poste (Skjutshästarne)

[Les deux mulets]

Un cheval de poste transportait l’impôt collecté,
l’autre marchait à côté avec un sac d’avoine.
Le premier allait d’un pas fort gai, tout ébaudi
du tintement des écus qu’il entendait.
Pour accroître le bruit de son trésor,
il commença de cabrioler.
Le bailli ne pouvait plus maîtriser
la bête qu’il montait à présent avec angoisse.
Notre fier millionnaire ne regardait pas l’autre cheval
et refusait avec mépris de le laisser s’approcher ;
Dans sa vanité, laquelle a rarement de bons résultats,
il répandait des sacs de-ci de-là sur le chemin,
et les bandits, la canaille et les gens du cru prirent le reste.
Il finit par s’effondrer d’épuisement
et le bailli lui donna si rude bastonnade
pour ces cabrioles avec l’argent du Roi,
qu’il ne s’en releva plus.
Ah, destin cruel ! cria-t-il, me voilà dans la boue,
moi qui faisais si bien tinter la bonne monnaie !
Et toi, mon frère ! avec ton sac d’avoine
tu continues d’aller ton bonhomme de chemin.
Je porte sur le dos, répondit celui-ci,
une charge à ma mesure, sans honte.
Se vanter du bien d’autrui
n’apporte guère d’honneur.

*

Le loup et l’agneau (Lammet och vargen)

[Le loup et l’agneau]

Fuis, ô faible, ton tyran. Quoi d’autre pour te sauver ?
Qu’importe que tu n’aies aucun tort ?
C’est une proie qu’il veut,
et si tu te trouves sur sa route, aucune justification ne peut servir.

Au bord d’une rivière, un agneau
étanchait sa soif dans les ondes claires.
Un loup assoiffé de sang
passa dans les parages.
Quand son regard avide
vit sur la berge une victime convoitée :
Présomptueux ! tu embourbes mon eau,
cria-t-il, altéré de meurtre :
pour cette offense je vais te punir.
L’agneau avait encore le temps de fuir
mais crut qu’il pouvait apaiser cette colère,
se fiant à son innocence.
Seigneur, ose-t-il répondre,
je bois du bout des lèvres en aval de vous,
si l’eau se trouble où vous vous trouvez,
je ne puis en être responsable. –
Tu l’es ! et c’est toi aussi
qui l’an dernier raconta que je bois du sang. –
On a dit à Son Excellence quelque chose de faux,
car l’an dernier je n’étais pas né. –
Alors c’était ton frère. – Je n’en ai pas.
Fâché de ne pouvoir charger du moindre grief
l’innocent agneau qui le met en appétit,
le loup se précipite sur lui en disant :
J’ai pesé trop longtemps
ton destin, impertinent agneau ! Ton berger et ton chien
n’ont pas coutume de si longtemps nous épargner.
En outre, avec le sang on apaise les dieux :
Tu seras mon offrande.

Le violent, dans le plaisir féroce
qu’il tire de la perdition des malheureux,
veut de surcroît, d’un ricanement méprisable,
couvrir l’horreur de son crime.

*

Le vieil homme et la mort (Gubben och döden)

[La mort et le bûcheron]

Un pauvre vieillard accablé d’années
rapportait de la forêt son fagot de bois
et sentait à chaque pas qu’il faisait avec effort,
soupirant et pantelant,
le poids de la vie lui devenir plus lourd.
Sa ferme est encore loin, il ne pourra la rejoindre,
à sa route il ne voit point de fin,
il porte un fardeau sur le dos,
un fardeau qu’il n’a plus la force de porter.
Il dénoue la corde et laisse le fagot tomber,
puis à côté tombe lui-même.
Sa vie repasse devant ses yeux, il se voit sur la terre
affligé de la plus noire misère :
un pain gagné à la sueur du front, jamais suffisant,
un constant esclavage, la disette permanente
partagés avec femme et enfants :
soldats, prêtres, et corvées ! et créanciers !
Le vieil homme veut disparaître dans la tombe
et appelle la mort, dont le secours ne fait jamais défaut.
Aussitôt la mort est là ; le vieillard alors, remis sur pied,
est prêt à courir par monts et par vaux.

Mais la mort veut sa victime,
et l’on ne peut guère marchander avec elle :
« Vieil homme, dit-elle, je ne suis sûrement pas si mauvaise
que je doive effrayer un misérable. »

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La perle et le coq (Pärlan och tuppen)

[Le coq et la perle]

Une perle fut perdue parmi les immondices.
Dans le tas, la perle, bientôt,
fut trouvée par des poules. On veut entendre le coq :
Que faire d’une perle ?
Qu’en faire ! dit-il,
cela n’a point de sucs, ne peut être mangé :
jetez-la à la rue ! Nous ne devons mêler
à notre abondance une si pauvre pitance.
Parmi les immondices il ne manque point
d’excellents aliments pour les poules, à leur goût.
Dans la rue un joailler passa,
qui se réjouit fort de la trouvaille, dont il comprit aussitôt le prix,
et qui sertit la perle dans un bijou royal.

Une chose précieuse ne peut
à cause de l’opinion de la foule perdre sa valeur.
Et je place dans la foule une partie de nos grands
qui croient lui emprunter le bon goût.

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Le chêne et le roseau (Eken och vassen)

[Le chêne et le roseau]

Entends le bruit farouche de la tempête, et apprends enfin à plier,
ô fier souverain de la forêt ! qui nous vois poussière
et te dresses au-dessus de notre rivage,
avec tes branches montant au ciel
et tes racines plongeant au royaume des morts.
Prends exemple sur nous ! qui dans notre humble état
cédons à l’orage et ne rompons jamais :
Apprends, toi qui présomptueusement défies l’orage,
que tu risques de tomber par ta propre arrogance.

C’est ainsi que parlait au chêne, sur les bords humides,
un insignifiant roseau, qui voyait avec envie
l’ombre que depuis sa hauteur l’arbre répandait jusqu’à la mer.
Après que plusieurs jours d’orage eurent sévi,
la faible espèce se réjouissait de la chute prochaine.
Sur la plage l’orage se joue,
il ne voit point de cause pour rugir.
Car il ne trouve rien à casser,
à perte de vue ce n’est que roseaux, point de chêne.
Vers le nord le vent souffle, vers le nord le roseau penche.
Qui se plie d’autre façon ?
Puis la direction passe au sud… Notre roseau ne veut pas mieux,
vers le sud il penche de même.
La hauteur d’où le chêne couronne les champs
n’est point pareillement libre pour la tempête,
qui exerce sa fureur
aux lieux où il lui oppose une noble résistance.
Dans l’air on entend Éole, avec des menaces terribles,
assaillir le chêne, tantôt depuis le nord, tantôt depuis le sud.
L’arbre résiste aux assauts des vents,
restant ferme envers et contre tout.
Aux sons venant d’en bas, de la roselière,
à l’humilité, à la vertu des faibles,
il ne prête attention.
Un bois de jeunes arbres qui pousse dans son ombre
semble être le seul objet de ses soucis.
Pour eux tous il est engagé
dans la violence de l’orage qu’il subit seul.
C’est sa dernière bataille, il lutte contre le destin.
Le destin est victorieux !… Les temps paisibles de la contrée
prennent fin avec les jours du chêne.
Sa chute, comme celle des héros, est suivie du malheur de tous.
Il tombe de sa hauteur, un coup de tonnerre éclate dans la montagne,
avec rochers, terre, graviers, il roule vers les Naïades,
un million de roseaux sont détruits,
la côte est couverte de débris.

Dans l’état privé, une situation modeste,
notre faiblesse paraît demander, pour sa garantie,
qu’avec prudence nous nous ménagions.
Mais laissons les héros braver librement la peine et les périls :
ils ont un peuple à défendre,
un peuple tombe avec leur chute.

*

Le lion et le rat (Lejonet och råttan)

[Le lion et le rat]

Qu’est-ce qui donne au lion le droit au nom de souverain ?
Ce roi de tous les animaux qui se nourrissent dans la forêt
n’est pas le plus grand ni le plus fort, n’est pas de plus noble sang.
Qu’est-ce qui le fait roi, et digne d’un tel honneur ?
C’est sa magnanimité.

Envers les faibles il n’exerce point sa force.
Il oublie les offenses et se rappelle les services.
Qui peut à plus juste titre prétendre au respect universel ?
Nous aimons la vertu partout où elle se trouve,
et chez les grands nous la vénérons.

Plus par choix que par étourderie,
un rat, entre ses pattes, osa lui ronger les talons.
Si ç’avait été le chat, ce dernier, sous le nom de correction,
n’aurait pas hésité à exercer une vengeance sanglante.
Le lion fait grâce au rat.

Toi qui possèdes la plus haute condition,
fais grâce ! cela va de pair avec ta dignité.
Les humbles exigent peu, pour eux fais le plus.
C’est chez eux, dans leur souvenir,
qu’une bonne action ne meurt jamais.

Un piège était tendu dans la forêt,
le roi des animaux s’y fait prendre et croit venue son heure,
par le tigre, le loup, le renard, à son triste sort abandonné ;
mais le rat est fidèle à son seigneur.

La grâce dont il avait bénéficié n’était pas oubliée.
Tandis que le lion en vain se débat dans les mailles du filet,
le rat travaille à sa délivrance,
caché à sa vue, dans la poussière.

Où le héros sans profit dépense sa force,
patience et longueur de temps triomphent.
Les dents sur un nœud, le rat tient bon,
jusqu’à ce qu’enfin le filet s’ouvre, le nœud défait.

Il a payé sa dette. – D’un humble ami
le monarque récompense la loyauté.
S’il montre du cœur pour son peuple,
chez son peuple il trouve du cœur.

*

La chatte transformée en femme (Kattan förvandlad i qvinna)

[La chatte métamorphosée en femme]

Un homme chérissait tant sa chatte
que bien des hommes pour leurs épouses
ont moins de cœur et sont moins fidèles.
Il pouvait se passer de toute société
pour jouer avec son charmant animal.
Sa chatte, jeune encore, ne montrait pas sa nature :
avec ses petites griffes et ses petites dents
elle menait une guerre inoffensive ;
elle était aussi gentille que rapide, légère et souple,
et sa queue se dressait avec une grâce timide
quand son maître lui caressait le dos.
Ah ! pensait cet homme, si je pouvais trouver
dans le monde une femme ainsi faite,
avec la même innocence et le même charme,
comme je serais heureux dans ses bras,
et c’est sans arrière-pensées qu’au matin,
de l’hymen j’accueillerais chaque jour la loi sévère.
Mais, ô Destin ! soupire-t-il, si tu ne peux mettre
dans un sein de femme autant de vertu
qu’en cet animal, alors métamorphose ma chatte !
Comme épouse elle sera le parangon de notre village.
Pour la punition des sots il arrive parfois
que le Destin entende leurs prières.
Un matin, quand il porta ses regards
vers le lit de sa chatte,
il vit à la place, avec quel étonnement,
n’en croyant pas ses yeux – une jeune fille !
qui ressemblait à sa chatte point par point.
C’en était le fantôme, avec sa peau de neige
et les mêmes yeux ardents qui captivèrent son cœur.
C’était sa chatte elle-même ! qui d’autre pouvait unir
tant de beauté, de douceur et de bonté ?
Pour gagner un lot si précieux,
et surtout le posséder seul,
il se hâte de s’unir dans les formes
à cette beauté,
anticipant un paradis
dont bien des hommes se laissent bercer.
Le sot en question
apprend trop tard, dans les liens du mariage,
que les jeunes chattes grandissent ;
de la main avec laquelle elles jouent
un beau jour elles déchirent la peau,
et mordent la main qui les caresse.
Quoi ! un homme honorable doit-il subir
un tel traitement de celle dont il fit son épouse ?
Elle est transformée, dis-tu,
de forme et de nom – mais dans cette belle
la nature est toujours chatte.
La nature ne peut être changée.
On peut la cacher un moment, mais qui se vanterait
de pouvoir la garder toujours en lisière ?
Elle ne renonce jamais à ses droits de maîtresse de maison.
Quand on la chasse par la porte, comme cela arrive parfois,
elle revient par la fenêtre.

*

Le renard et les sorbes (Räfven och rönnbären)

[La Fontaine : « Le renard et les raisins. » Les sorbes, fruits du sorbier, sont employées dans la gastronomie scandinave sous forme de confiture ; ce sont des baies qui restent astringentes même mûres et ne cessent de l’être que blettes. Comme l’expression « sour grapes » en anglais, les « sorbes acides » sont proverbiales en suédois (« surt, sa räven om rönnbären ») et dérivent directement de la fable d’Ésope puisque, selon les lexicologues, l’adage est antérieur à la version de Gyllenborg et proviendrait d’une erreur de traduction du grec. Pour ce qui est des sorbes dans la culture française, on trouve cette définition dans le Cnrtl : « Fruit du sorbier, en particulier du sorbier domestique, principalement consommé blet ou utilisé pour confectionner une boisson fermentée. » Avec une sous-définition : « Grappe, raisin sorbé(e). Grappe, raisin dont les grains présentent des taches par excès de maturité. »]

Un renard affamé aperçoit au loin, dans les bois,
des fruits bien rouges qui brillent
sur un sorbier splendide au tronc haut, bien planté.
Ces baies ne paraissent pas seulement mûres,
elles le sont en effet. – Pour le renard, quelle trouvaille !
Il ne trouve pas que ce serait pécher
s’il pouvait s’emparer de tous ces fruits.
Ses pattes touchent à peine le sol ;
d’un bond il est au pied de l’arbre,
auprès duquel il manifeste son zèle
en sautant tout autour infatigablement
afin d’atteindre les belles baies
qui, pour aiguiser son appétit,
pendent en grappes au-dessus de son museau.
Mais malgré ses efforts il ne peut les atteindre.
il croit alors dissimuler son dépit en donnant de la voix :
« Ces fruits sont acides, dit-il,
 je ne prise point ce genre de nourriture. »

*

L’homme blessé et la bardane (Den sårade mannen och karborrn)

Un homme au pied fut piqué,
dans l’herbe où il marchait, par une bardane.
Téméraire ! crie-t-il, tandis que le pied saignait,
je t’arracherai avec tes racines.
Renonce, mon ami ! répond la bardane,
à la violence : il me reste des piquants
pour te percer les poings.
Tu te lamentes que je t’ai blessé,
et tu plains ton pied ; mais n’est-ce point de ce pied
que tu me piétinas ?

Agis avec prudence, même avec les faibles ;
dans la foule tu peux rencontrer quelqu’un
qui ne tolère l’outrage
et te le repayerait avec usure.

*

Le jardinier et la taupe (Trägårdsmästaren och mullvaden)

Une taupe attrapée, condamnée à mourir
aux mains du jardinier, veut savoir ce qu’elle a fait,
la raison pour laquelle on l’arrête
alors que, se nourrissant sous la terre,
elle épargne les fruits et les feuilles des arbres.
Vois, dit-elle, ils sont toujours bien plantés dans leur rangée.
Tu aurais bien plus de raisons de te plaindre
de l’orage, par lequel tu vois
tantôt leurs branches cassées, tantôt leurs fruits emportés.
Quand ces choses se produisent sous tes yeux sans remède,
je puis bien ronger quelque brin de racine.
Ruineuse créature ! répond le jardinier, ni l’éclair
ni les vents de la tempête
n’égalent tes dents, avec lesquelles dans l’obscurité
tu coupes les racines jusqu’à la moelle,
tranchant les fils qui soutiennent les arbres.
Ils restent là, verts et feuillus,
sans connaissance de leur état, jusqu’au jour où ils s’effondrent ;
des fruits épargnés de l’arbre tu te vantes en vain,
quand la mort de ton rongement a pénétré tous les membres.

Quand il paraît en pleine lumière,
l’ennemi peut être contré,
on jauge la force qu’il emploie contre nous.
Mais celui qui ronge en secret notre bien-être
et sape les bases de notre existence,
celui-là est notre assassin.

*

Le soleil, le nuage et les plantes (Solen, molnen och örter)

Les plantes se plaignent au nuage :
Combien de temps vas-tu dérober
à nos sens l’éclat du soleil
avec ton ombre dans le ciel ?
Envieux ! retire-toi.
Le nuage répond : Je m’en vais,
mais je vous avertis
que vous me regretterez bientôt.

Le soleil règne seul
sur sa voie libre de nuées.
Les plantes voient dans la vallée
sa splendeur avec ravissement.
Des fleurs poussent nombreuses,
parant la terre de leurs couleurs,
mais tôt flétries par la constante succion
qui consume leur substance et leur force.

Pour un temps l’herbe est épargnée,
grâce à l’humidité qu’avait versée le nuage ;
mais le soleil qui ravage les prés
a bientôt évaporé ces restes.
Plus aucune goutte d’eau n’étanche la soif,
le souffle chaud du vent d’ouest
ne peut offrir à la végétation
la moindre brise fraîche.

Les plantes cherchent en vain
un abri contre le feu du soleil.
Les sources sont asséchées, les bêtes accroissent
les tourments de la contrée affaiblie,
la tige nue comprend son erreur,
et que pour la poussière de la terre
le nuage est aussi précieux
qu’un rayon de la lumière du jour.

Tout doit avoir son contre-poids :
c’est la loi de la nature.
Accepte de voir ses forces en lutte,
chaud et froid, la nuit et le jour,
la terre et le ciel, tout ce qui respire
serait dévasté, tout
retournerait à l’état de pulpe,
s’il existait une force sans limites.

*

La rose et l’ortie (Törnrosen och nässlan)

L’ortie entendit qu’on louait la rose.
Amère, elle lui lança : Ta beauté,
où se montre tant d’innocence,
bientôt sera traitée avec mépris
quand on éprouvera tes épines.
Je cause de moins cuisantes blessures
au pied, que j’enflamme parfois,
que tu n’en fais à la main que tu piques.

Ainsi provoquée, la belle répondit :
J’ai des armes pour me défendre.
Quelle violence pourrais-tu craindre,
toi, tellement odieuse ?
Quand je peux m’épanouir en paix,
qui se plaint de moi ?
Mais dans l’humus où tu te mêles,
tu étouffes le moindre brin d’herbe.

Nous approuvons le zèle de l’homme pieux
quand il s’élève contre la violence ;
mais qui tolère la guerre de l’enragé
qui ne s’arme que pour nuire ?

*

L’aigle et l’éclat de roche (Örnen och stenflisan)

On fit sauter un rocher à la poudre ; un fragment
dépassa un aigle en vol.
Regarde un peu, lui lança-t-il, ce que je peux faire !
Qu’y a-t-il en toi de si digne d’éloge ?
Sans tarder la différence se fit voir.
Loin des contrées du soleil, avec peu d’honneur,
le caillou retombe tête la première,
tandis que l’aigle se maintient.

Ainsi une flamme passagère peut conduire
à quelque hauteur un esprit médiocre.
Le génie aussi suit cette route
mais il atteint les cimes pour y rester.
Par ses propres moyens il y monte
et s’y peut soutenir, sans tremplin.
C’est son endurance qui fait sa renommée,
sa marque est une course continue.

Les chasseurs de trésors et autres poèmes de Verner von Heidenstam

Le poète suédois Verner von Heidenstam (1859-1940) reçut le Prix Nobel de littérature en 1916 (pendant la Première Guerre mondiale, au cours de laquelle il prit parti pour les puissances centrales). Son œuvre est peu traduite en français : un recueil de nouvelles, Les Carolins, sorte d’épopée des soldats de Charles XII au dix-huitième siècle, et quelques poèmes épars qui n’ont jamais été réunis.

Les traductions qui suivent sont tirées tout d’abord de son premier recueil, Pèlerinage, années d’errance (Vallfart och vandringsår), paru en 1888 et qui rendit Heidenstam d’emblée célèbre. La forme mêle prose et vers. Le recueil se compose de trois parties : « Souvenirs et mythes de l’Orient », « Pensées de la solitude », « Est et Ouest ». Notre choix a porté sur les deux premières parties. La première est à la manière des Mille et Une Nuits, avec des contes et paraboles situés dans un Orient de légende. Certaines de ces histoires, « Le diadème du Grand Moghol », « Les trois questions », reprennent des trames existantes de contes orientaux connus, d’autres, comme « Les chasseurs de trésors », sont des créations personnelles ; la critique considère la part de l’invention personnelle prépondérante.

Une seconde source pour les présentes traductions est la série de six poèmes Un peuple (Ett folk), de 1902, incluse dans le recueil de 1915 Nouveaux Poèmes (Nya Dikter). Cette série est bien connue en Suède, pour avoir été mise en musique par le compositeur Wilhelm Stenhammar (cantate pour baryton, 1904-1905). Nous en avons traduit les poèmes 1, 5 et 6.

Heidenstam fut élu à l’Académie suédoise en 1912, au siège de Carl David af Wirsén : le lecteur peut se reporter à nos traductions de Wirsén (ici) pour, en introduction, quelques autres éléments concernant la situation de Heidenstam dans les lettres suédoises.

Portrait de Verner von Heidenstam par Oscar Björck, ca. 1900.

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Pèlerinage, années d’errance
(Vallfart och vandringsår, 1888)

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Un jour d’hiver, la semaine précédant la chandeleur… (En vinterdag i veckan före kyndelsmässan…)

Un jour d’hiver, la semaine précédant la chandeleur, Pâris1, le protégé des dieux, eut l’idée de fourrer son manteau de peau de renard et d’aller guetter les loups sur les monts Sevo2.

C’est là que le trouvèrent les trois tempéraments nationaux du Nord, trois frères. Le premier, un pêcheur, était vêtu grossièrement, allait pieds nus, avait des façons rudes, mais deux grands yeux naïfs éclairaient son visage morose d’homme des mers du Nord buriné par le vent.

Le deuxième, un cordonnier, était très laid, bien qu’il eût les mêmes grands yeux naïfs que son grand frère. Court et bossu, avec des talons usés, il portait au-dessus des yeux une visière de carton vert. Il était très vif et fredonnait sans cesse une chanson, enjouée et dissonante, non pour les oreilles mais pour les pieds.

Le troisième, militaire en retraite, n’avait pas les grands yeux naïfs des deux autres. Ses yeux à lui étaient plus réfléchis, un peu frivoles. Mais il était grand, de belles proportions, et son habit, soigné. Avec un geste inimitable de la plus exquise courtoisie, il avait offert le bras à ses frères. Des trois c’était l’aristocrate, et il avait même gardé l’ancienne coutume de cirer sa moustache pour lui donner forme.

Les trois frères, qui pendant leur temps libre avaient l’habitude de raconter des histoires, s’étaient querellés sur le point de savoir lequel d’entre eux était le conteur le plus habile.

C’est pourquoi ils se tenaient bras dessus, bras dessous devant Pâris. Cependant, ils ne lui demandèrent pas de désigner le meilleur conteur, car alors un seul d’entre eux s’en retournerait content tandis que les deux autres seraient dépités. Ils lui demandèrent à la place de bien vouloir déposer un baiser sur le front de celui qui avait le moins de chances de l’emporter, car celui-là seul, alors, s’en retournerait dépité, tandis que les deux autres seraient contents.

Pâris les considéra un moment, tandis que la neige tombait. Enfin, il baisa rapidement le soldat sur la tempe. « Il est impossible, lui murmura-t-il, de bien conter sans les grands yeux naïfs de tes frères, tout est fabriqué, artificiel ! »

Mais nous, enfants adultes du soldat, qui vivons au pied de la montagne, devons-nous rire ou pleurer ? Comment ne pas voir que le protégé des dieux en a correctement jugé !

1 Pâris : Le récit est un nouveau « jugement de Pâris » (dans l’Iliade, Pâris est appelé à désigner la plus belle entre Héra, Athéna et Aphrodite). Il paraît plus douteux que ce fût aussi pour Heidenstam un moyen de désigner la capitale de la France comme arbitre culturel. L’homonymie est certes parfaite en suédois, et il existait à l’époque un phototropisme attirant les intellectuels et artistes scandinaves à Paris ; cependant, le premier recueil de Heidenstam, ici traduit en partie, était une réaction au naturalisme d’influence française dominant à l’époque les lettres suédoises.

2 Les monts Sevo : Traduction de Seveberget, du latin Sevo mons, nom que les Romains, dans leur vaste connaissance du monde, donnaient aux Alpes scandinaves ou Scandes (Skanderna), chaîne de montagnes s’étendant sur une grande partie de la frontière entre la Suède et la Norvège.

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Souvenirs et mythes de l’Orient
(Österländska minnen och myter)

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Les chasseurs de trésors (Skattgrävarna)

À Téhéran, à la porte de la cité, les six plus grands fainéants du quartier passaient leur temps à casser des noix au soleil. Dans l’encorbellement peint en rouge de la maison la plus proche était Abou Youssouf, avec son long manteau fourré, sa barbe pointue, sa tête rasée, au milieu de nombreux rouleaux de parchemin – car Abou Youssouf était copiste.

Ses profonds yeux noirs brillèrent
sous le sombre turban.
Il serra son poing décharné
et frappa contre la fenêtre.

Il caressait son crâne chauve.
« Ô vous, les paresseux, savez-vous ?
Seul vit heureux et content
celui qui vit pour quelque chose ! »

En disant cela, il fit tomber comme par accident un rouleau de parchemin dans la rue. Ce parchemin contenait des informations au sujet d’une série de chambres mortuaires taillées dans la roche à l’intérieur de la montagne derrière la ville, sépultures pleines de richesses mais qui furent oubliées au cours du temps. Dans la première chambre se trouvait une somme d’argent, dans la deuxième une somme du double, dans la troisième une somme du double de la deuxième, et ainsi de suite sur des milles.

Abou Youssouf referma la fenêtre de l’oriel, balaya de la main les escarbilles de son narguilé glougloutant, et se replongea dans son travail. Quand, au bout de quelques années, un soir il releva les yeux depuis l’oriel, il fut étonné. Trois fainéants qui dormaient auparavant sur le dos s’étaient retournés sur le ventre, mais les trois autres se tenaient à distance et jetaient de la terre et des cendres sur leurs cheveux en sanglotant. Le grand soleil du soir étendait leurs ombres sur le désert.

« Ah ! Youssouf », cria l’un d’eux, tirant de son caftan le parchemin qui était tombé dans la rue et ajustant sur son nez de grandes lunettes à montures d’écailles, « moi qui étais le plus malin, j’appris à lire pour déchiffrer ce document, et je suis devenu tellement myope à force de lire que je ne peux plus distinguer ta barbe de ton visage. »

« Ah ! Youssouf », cria le second, « pour calculer la position des chambres, moi qui avais meilleure mémoire, j’appris les mathématiques, mathesis pura, et me suis détraqué le cerveau. Vois un peu ! Si l’on approxime la ligne de crête de la montagne à 5.000 pieds et qu’on appelle cette ligne AB… Bon Dieu ! »

« Ah ! Youssouf », cria le troisième, en crachant par terre, « moi qui étais le plus bête mais aussi le plus musclé, j’ai manié le pic et la pioche et suis maintenant complètement voûté. Dans la chambre la plus proche du flanc de la montagne, vois-tu, se trouvait seulement un sou de cuivre, dans la suivante le double, soit deux sous de cuivre, et ainsi du long. Ce n’est qu’au bout de trois ans de travail que nous avons aujourd’hui trouvé dans la dixième chambre le premier sou d’argent. Eh quoi ! est-ce là la récompense d’un tel travail ? Mais le trésor de la chambre la plus enfoncée dans la montagne doit être prodigieux, et le savoir ne nous laisse plus aucun repos dans la vie. Youssouf, Youssouf ! pourquoi ne nous laissais-tu pas casser des noix au soleil ? »

Alors Youssouf se détourna et pleura.
Il referma la fenêtre de l’oriel.
Mais moi qui ai combattu mes combats,
je sais qu’il est encore de ce monde.

Il donne ses conseils à la porte de la ville,
et par le moindre trou de serrure.
Or celui qui veut atteindre un but
se croit en chasse mais finit par remarquer
que, tenu par un fil magique,
il est entraîné par sa proie,
trop fatigué pour faire usage de son arme,
trop enlacé pour se dégager.
Le but qu’il poursuit, c’est
un cheval au galop tirant son char.

*

Le diadème du Grand Moghol (Moguls kungaring)

Il y avait cent ans qu’avait disparu
le diadème du Grand Moghol.
On le cherchait dans les puits,
on le cherchait autour de la ville.

L’écoutant raconter,
Hafiz l’éboueur
un jour abandonna sa poubelle
sur la grande place.
« La poubelle, mes frères,
d’année en année devient plus lourde.
Je trouverai le diadème royal
et le poserai sur ma tête ! »

Avec le pic, la pioche et la pelle,
il chercha jour et nuit.
Mais il ne put jamais trouver
le diadème doré.

Au lever du soleil,
quand il se hâtait le long des murs,
les gens avaient pris l’habitude
de lui jeter des œufs pourris.

Il pleurait. Il priait. Il creusait.
Quand, le soir, il ôtait
son turban au moment du bain,
ses cheveux de jeune homme étaient gris.

Mais le frère d’Hafiz, Umballa,
resta tranquillement couché sur la place.
Il prenait le soleil comme les autres,
en se grattant le dos.
Il ronflait aux moustiques
et souriait aux puces ;
quand un taon s’approchait de trop,
il envoyait un coup.
– Contre quatre sous
il enlevait les ordures.

Et, le voyant, les gens
se bouchaient le nez,
toutes les portes se fermaient
comme d’elles-mêmes,
et le marchand de fruits
éloignait son étal ;
car sa poubelle emplissait
le quartier de son odeur.

En dehors de la ville,
il vida la poubelle.
Parmi les feuilles de salade pourries
se trouvait le diadème du Grand Moghol !

Resté cent ans hors de portée
de la lumière et des coups de pioche,
l’objet retrouvé couronna
la frange noire d’Umballa.

Des portes en fer à cheval
s’en vint le peuple en habits de fête.
Et le boulanger, qui la nuit
avait des visions sans fin,
qui rêvait qu’il trouvait dans sa pâte
le diadème royal,
qui rêva si longtemps
que le soleil brûlait à sa fenêtre,
laissa le pain dans le four,
sortit en brandissant une huche
dont il répandit la farine, si bien que la route
fut blanche aussi loin que portait le regard.
Et le forgeron, qui dans ses ruminations
laissait à ses pieds le marteau,
se mit à battre joyeusement sur l’enclume,
si bien que la suie tourbillonnait dans l’air.
Et le tapissier, qui restait tout pâle
dans la fumée de sa pipe,
couvrit sa bête de soie
et de fil d’argent.

Il vint et habilla la poubelle
de feuilles fraîches de figuier,
de perles et de rubis,
de brocart étincelant.
Et haut sur la poubelle, en triomphe on porta,
sous le tonnerre des darboukas,
Umballa, la merveille de l’Orient !

Alors le triomphal
Umballa dit à son frère,
tandis que l’eunuque noir
balayait de délicates plumes d’ibis
la poussière de ses souliers :
« Alors, Hafiz, le diadème royal ? »

Le pâle Hafiz à genoux tomba,
au milieu de la foule joyeuse,
le front pressé contre terre ;
mais ses cheveux étaient blancs.

Dans son cœur il plongea
la lame courbe de son poignard :
« Tu trouvas la couronne dans les ordures,
je l’ai cherchée avec ma vie. »

La descendance d’Umballa
jouit depuis lors de tous les biens.
Si l’atout est carreau,
elle tient l’as.

Qu’Hafiz lui-même ait laissé des enfants,
je le sais, moi, jeune d’années,
ayant aujourd’hui vu sur ma Bible tomber
un de mes premiers cheveux gris.

*

Le nuage (Molnet)

Dans les jardins d’Harsan aux arbres luxuriants,
où les oiseaux sauvages pondent et gazouillent,
dans l’ombre s’ouvre une large fontaine,
dont l’onde est à la fois immobile et sombre.
Et la légende raconte que si, quand quelqu’un y reflète
distraitement son visage un instant,
un nuage dérive à la surface de l’eau,
cette personne souffrira d’un amour sans espoir.

Dans la bambouseraie avance une jeune négresse.
Sur ses bras luisants les bijoux étincèlent,
et l’éventail au manche de nacre
est serré sous la boucle de sa ceinture,
présents de son maître, qui jura
qu’il n’aimait rien plus qu’elle au monde.
Elle retient son souffle, se penche en silence
en écartant de la main le rideau de verdure,
s’ouvrant un chemin dans le lacis
des pampres sauvages et des feuilles de bananier.
Elle ne s’arrête qu’une fois trouvée
la dormante fontaine de la légende.

Elle pose alors sa tête dans sa main noire
et regarde, souffle coupé, la bordure de marbre.
Ses cheveux de laine entourent son front.
La chemise glisse peu à peu sur l’épaule.
À ses yeux brillants des larmes montent
– mais tout est silencieux, les feuilles, les oiseaux se taisent,
et sur le miroir lisse du bassin
passe, gris de cendre, frangé d’argent, un nuage.

*

Les trois questions (De tre frågorna)

À Derr, en Nubie, se trouve une statue d’Isis,
parmi des ruines millénaires écroulées,
à un jet de pierre seulement du bassin du temple.
Et le nègre croit que s’il vient, au clair de lune,
en habit blanc et turban blanc
au pied de la statue par une nuit de ramadan
et jette trois pierres, qu’il aura d’abord noircies
au-dessus du feu de camp,
dans le bassin, quand la lune brille le plus,
il recevra la réponse à trois grandes questions.

Si les trois pierres tombent dans le miroir d’eau,
il sera heureux en amour, vivra
quatre-vingt-dix ans, et mourra émir,
et sa renommée couvrira les quatre coins du Soudan.

Il fait nuit. Un nègre de haute taille
écarte les tamaris et s’arrête.
Dans la lumière bleutée luit son turban de mousseline.
Et l’on peut voir sur son visage noir
ses lèvres rouges comme un sillon écarlate
près d’une outre de vin.

La lune du désert est si claire, si grande
que toutes choses ont l’éclat du jour. Fait-il jour déjà ?
Les montagnes jaunes semblent une almée
nue dans de la gaze bleutée.

Il se tient près de la statue, accroupi derrière le tronc
du plus proche palmier. Il lève brusquement la main.
Mais la pierre tombe, lourdement, devant le bassin.
Son nom ne sera jamais grand au pays du Soudan !
Il arrache le turban qui se défait
et lance la deuxième pierre noire. Elle tombe
loin de l’autre côté du bassin, dans le lacis des arbres ;
augure de mort, de tombe prématurée !

Désespéré, béant, les poings serrés,
il se tourne, comme en prière, vers la statue d’Isis.
Il sait que ce qu’il désire le plus posséder
dépend de la dernière pierre, comme d’un jet de dés ;
car si elle tombe dans le bassin, il est certain que,
même s’il meurt jeune parmi les miséreux des rues,
son amour ardent comme le désert
à son but auparavant sera parvenu.

Il lance la pierre, oublieux de tout autour de lui.
Deux gouttes de sueur glacée lui coulent le long des tempes.
À la surface du bassin, suivant un bruit de floc,
s’agrandit un disque à la bordure d’argent.

*

Pourquoi c’est possible (Varför det är möjligt)

À l’ouest de la mer Morte, j’avais mon hébergement dans un cloître du désert. À l’aube, en regardant depuis une terrasse cette étendue grandiose et sans vie, je me mis à penser – aux hommes !

Ils ne sont pas mauvais. Ils sont plutôt pitoyables, usent de grands mots mais personne ne peut s’y fier. Plus je réfléchissais, plus je devenais agité. À la fin, me dressant, je criai : « Comment est-il possible de ne pas mépriser les hommes, comment est-ce possible ? »

À ce moment, un jeune juif s’approcha, dont les pantoufles claquaient contre le pavé de la cour vide du cloître. Il portait selon la coutume un chapeau de velours rond et de noires papillotes de cheveux le long des tempes. Dans une main il tenait L’Histoire des Juifs de Josèphe, dans l’autre une lanterne de corne3 allumée. Mais les manches de son caftan étaient rapiécées, et ses pantoufles usées. Avant même qu’il ne fût près de moi, il commença de me faire signe, mais je lui fis non de la tête.

Cependant, comme il s’était arrêté dans la cour et continuai de me faire signe, j’allai vers lui.

« Je vais te montrer pourquoi il est possible de ne pas mépriser les hommes », murmura-t-il, et il ouvrit une porte basse près de l’entrée du réfectoire. Il me conduisit le long d’un étroit escalier, droit et si démesurément long que l’entrée derrière nous ne parut enfin pas plus grande qu’un chas d’aiguille. Nous pénétrâmes dans une étroite chambre mortuaire. Des essaims de chauves-souris voletèrent en piaillant autour de la lanterne de corne. Au sol gisait une momie, dont le front large et les os faciaux proéminents témoignaient de la puissance quasi préhistorique de l’homme auquel avait appartenu ce visage. 

Le juif me retint d’avancer. D’une voix si convaincante, si tremblante d’angoisse que je voulus ne l’avoir jamais suivi, il soupira, en montrant la momie : « C’est Dieu ! »

De qui d’autre osait-il affirmer une telle chose, si ce n’est de l’homme qui créa le judaïsme, je veux dire Moïse. C’est l’un des trois ou quatre noms qui permanent des temps immémoriaux, ainsi que des obélisques au-dessus de cités ensevelies. Sur son front repose le judaïsme, dans sa main droite le christianisme et dans sa gauche l’islam, et tous les prophètes sont réunis comme des nains entre ses pieds. Longtemps sa cape fut suspendue à la voûte du ciel, occultant tout sauf lui-même. Nous entendons encore le tonnerre de son poing fermé quand nous peignons en noir et blanc ce qu’on appelle le bien et le mal.

Tâtonnant des mains contre les murs, je courus à grandes enjambées dans l’escalier vers la sortie. Derrière moi j’entendais le claquement des pantoufles du juif. Quand je me retrouvai à l’air libre, le juif se pencha par-dessus mon épaule et demanda : « Comprends-tu maintenant pourquoi il est possible de ne pas mépriser l’humanité ? Ce n’est pas pour elle, cria-t-il en faisant du doigt le tour de l’horizon, mais pour les quelques grands hommes que l’on doit admirer ! »

3 Lanterne de corne : Hornlykta, lanterne dont les carreaux ne sont pas en verre mais en corne. C’était le matériau le plus courant des lanternes au Moyen Âge.

*

Que dois-je croire ? (Vad skall jag tro?)

Ndt. Ce poème décrit le pillage du temple de Somnath en Inde par Mahmoud de Ghazni en 1025-1026. L’histoire racontée par le poème est une invention de Heidenstam, cependant elle s’inspire d’un récit des chroniques persanes selon lequel Mahmoud aurait été approché par des brahmanes lui demandant, en échange d’argent, d’épargner la statue. Mahmoud aurait répondu qu’il préférait être connu comme briseur plutôt que comme revendeur d’idoles. L’idole brisée, on découvrit à l’intérieur un trésor. L’historiographie contemporaine révoque en doute l’authenticité du récit – que l’on trouve encore dans Gibbon –, bien qu’il soit certain que le temple renfermait d’immenses richesses.

Quand Mahmoud-Khan, en fureur échevelée
pénétra dans la pagode pillée de Somnath,
où, parmi les colonnes qui s’élançaient
ainsi que l’éclat empoisonné de monstrueux champignons,
ses séides avaient attaché leurs chevaux fourbus
et tiraient au sort les armures et les lances ;
il brandit contre la haute et sévère statue
de Shiva, qui brillait de son enduit d’argent,
avec seize bras et l’œil exorbité,
sa vieille arme, la terreur de l’Orient,
la plus redoutable masse
que le meilleur forgeron de l’Iran
eût jamais battu
sur l’enclume.

La cour, où le soleil assombri répandait
une fantomatique lumière verte sur les bassins et la pagode,
et des chiens entravés étaient fouettés au sang4,
était noire de monde, et les casques étincelaient.
Là se trouvaient calices, éventails, parures de bayadères,
sous les rires et les clameurs, on y conduisait des femmes
par des cordes qui déchiraient leurs genoux nus,
parmi les éléphants et les dieux capturés
dont en honnêtes barbares
on avait d’abord coupé la tête par dérision,
parmi les coupes d’or sombre
et les peaux de chevreau des bazars du Cachemire.

Un brahmane chenu
s’avança devant Mahmoud-Khan.
Sa petite tête ressortait sur le fond
de son incroyablement haute coiffe
comme une patate ridée dans une tasse d’argent.
Il s’avança devant l’autel où était assis Shiva
et parla dans une précipitation fiévreuse :
« Enrage, Mahmoud-Khan, et jette cette nuit
mon corps aux anguilles de la rivière du temple,
mais dis-moi quelles pensées tu remues
derrière ton front brun au sujet de l’homme,
quand tu le dégrades si profondément,
si démesurément en toi-même ? »

Le cruel Mahmoud-Khan sourit alors de manière tellement sinistre
que même ses hommes détournèrent les yeux,
entendant au même moment sa masse d’armes s’abattre
sur la statue avec un bruit sourd comme sur une porte de cellier.
Alors, Shiva ouvert en deux,
du ventre fendu de l’idole se répandit de toutes parts,
avec les couleurs de l’arc-en-ciel, une pluie de diamants,
de saphirs, de perles, de pièces d’or et de bijoux.

Les trésors que, des années durant, le temple avait écumés
dans les harems des rajahs et les plus pauvres cabanes,
chez la veuve et l’orphelin, étincelaient
au grand jour aux pieds de la horde conquérante.
Comme des pois d’un sac renversé,
les perles précieuses s’éparpillaient sur les marches.

Alors, Mahmoud-Khan sourit à nouveau.
Il répondit au brahmane chenu de la pagode,
qui tremblait tant qu’en tintaient les onze clochettes
aux billes de rubis qu’il portait attachées
aux plis de sa robe de mousseline :
« Quand le dieu des hommes est la cassette du prêtre,
que dois-je croire au sujet des hommes eux-mêmes ? »

4 Chiens entravés : Ce que sont ces chiens est mystérieux. Qu’il y ait eu des chiens dans le temple de Somnath avant l’arrivée des conquérants est très improbable. Que les conquérants en aient amené pour les y flageller, encore plus improbable. L’idée que le poète se place au point de vue des conquérants et parle de « chiens d’infidèles » laisse l’intelligence artificielle interrogée très sceptique. Les chiens étaient-ils venus des alentours au moment du pillage, attirés par le sang des victimes ?

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Pensées de la solitude
(Ensamhetens tankar) [9/26]

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III

Quand dans ma chambre se projette l’ombre de la croix de la fenêtre
comme l’ombre
de la croix austère au-dessus d’une tombe,
ce ne sont pas des jours meilleurs que je demande ;
je me souviens des dons que je reçus enfant
– des nombreux dons si beaux que me donna la vie,
et que j’ai gaspillés.

IV

Je languis de mon pays depuis huit longues années.
Même dans mon sommeil, je sens cette langueur.
Je languis de ma maison. Je languis, où que j’aille
– mais ce n’est pas des hommes ! Je languis de la terre,
je languis des pierres où je jouais enfant.

VII

Tandis que les années passaient, je venais parfois
dans une maison entièrement vide, abandonnée,
dont les nombreuses fenêtres brillaient
de l’éclat du coucher de soleil.
Le cœur serré, j’ouvrais et refermais
une suite de pièces où nulle horloge ne balançait
son pendule luisant, où n’était aucun meuble.
C’est seulement dans la dernière pièce
que pendait au mur, dans un cadre fané,
un portrait assombri, à moitié effacé :
une jolie petite vieille habillée de noir
avec une coiffe amidonnée à l’ancienne.
Et cette femme sur la toile muette
et noire, je la vis quand j’étais enfant,
elle priait pour la paix de mes jours.
Et cette image était la seule chose épargnée
quand tout le reste avait été dispersé, la seule chose !
Cette maison vide était mon âme !

X

Si j’avais un ami, qui fût mon seul ami,
et que cet unique ami frappât un animal sans défense,
et qu’il me tendît la main – cette main
que je venais de presser avec chaleur et que j’aurais voulu presser encore –,
je ne la presserais jamais plus.

Et s’il était malade, cet ami qui n’hésita pas à frapper
un animal sans défense, et s’il avait soif,
quand je serais assis près de son lit la dernière nuit,
je remplirais d’eau le verre
et le viderais moi-même, avant de le laisser là.

XII

Je jette un filet pour t’attraper,
tu peux être sûre que tu m’aimeras !
Mais au moment où tu finiras,
un jour, par te dire :

« Je veux bien donner à ce mauvais garçon
mon cœur, ainsi qu’il m’en supplie »,
je te tournerai le dos
et composerai un joyeux poème.

XIV

À Rome, à Rome où jeune j’allai,
existe en marbre, dans le sanctuaire,
une jeune fille dont je rêve éternellement
et qui vécut jadis dans la Rome antique.

Je m’attardais, incliné contre le piédestal.
À mes lèvres fut refusé
de se poser sur les siennes, à moi qui naquis
deux mille ans trop tard.

XV

Dans le Harz, sur le chemin de la plus sombre forêt,
se trouve un grand et gris crucifix de pierre.
Et celui qui passe seul devant
s’arrête et fond en larmes.

Où trouver le temps de vitupérer la bassesse,
quand il existe tant de grandeur dont se réjouir ?
À quoi bon ma haine, quand je fonds en larmes
devant une croix penchée sur ma route ?

XVII

J’ai souvent remarqué cela,
que je suis pire que tout ce que je connais.
Je ne suis pas seulement pire que mes amis
mais aussi pire que tout ce que je méprise le plus.

Quand viendra le jour où, jeune et fort encore,
en extase je marcherai, défendrai avec ferveur
le peu de choses, pourtant grand, que j’ai pu conserver,
et sacrifierai ma vie pour une sainte cause ?

XXII

Il est une image, une vision au milieu de tant d’autres,
que ma parole ne peut exprimer que confusément.
Parmi des cèdres brille la blanche façade éclatante
d’un temple consacré à la mémoire de nos pères,
festonné, dormant comme un tombeau.
Sur le fronton flamboie en lettres géantes :
« Le sol que ton pied foule dans la danse,
tout ce dont tu jouis, tout ce qui te donne de la joie,
fut acheté par le sacrifice de tes pères. »

Autour de l’entrée, les femmes tressent le myrte.
Elles chantent tout en liant
la longue guirlande avec du fil pourpre :
« Que cette fête célèbre nos ancêtres ! »

Et le chœur répond, dans la cella du temple :
« Nous sommes les enfants de leur amour. »

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Un peuple
(Ett folk, 1899)

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Le peuple (Folket)

Le prophète Nahum parle ainsi
à Ninive, au roi d’Assyrie :
« Tes dirigeants sommeillent
et tes capitaines reposent, ô souverain,
chacun vit pour soi et ne fait rien ;
ton peuple est dispersé sur les montagnes,
et nulle voix ne le rassemble. »5
Un peuple ! Je frémis à ce mot,
si plein de chants et de lamentations,
de jugements des dieux et d’éclairs.
Je tremble tout entier à ce mot
comme devant un géant dont la tête touche les nuages,
dont le pied a brisé mes cotes
aussi facilement qu’un coquillage sur le sable.
Un peuple, un peuple ! Les flammes montent jusqu’au ciel.
Sur le sombre chemin étroit grincent les chars,
et les hommes sauvages aux peaux de bêtes féroces
et les enfants nus et les femmes émaciées
avancent, sans repos avancent,
oublient la route à mesure
et ne savent d’où ils viennent.
Quand les enfants posent la question, nul ne répond.
Alors s’avance du cercle des anciens,
avec barbe grise et manteau de laine,
surnaturel, borgne, corbeau sur l’épaule
et l’épée tirée, un homme merveilleux.
Il fait signe aux bardes – et tristement
ils chantent la patrie oubliée,
quand minuit contemple les tentes.
Il parle – et autour de la pierre du sacrifice
ensanglantée près du chêne,
place de nouvelles images de dieux,
comptant lui-même comme dieu au milieu d’eux.
Puis naît Birka6, ombragée de feuillages,
où des vaisseaux de rameurs, au chant des avirons,
ouvrent joyeusement les joncs, et sur la proue
se tient un roi de mer7 redouté de quinze ans,
à côté de sa fiancée enlevée, et saluant sa maison.
Bientôt un langage, comme un habit d’intérieur
se tisse, épouse le souffle des poitrines.
Les cloches sonnent frairie, et les siècles passent
comme l’ombre des nuées sur la terre.
Tout devient silencieux, mélancolique,
comme quand, une nuit de la Saint-Jean,
l’éclat du ciel s’allume sur le détroit et les baies ;
mais profondément caché dans le tréfond du cœur
réside l’angoisse, même quand se tait le souci.
Mon peuple, ta main est froide, mais le froid
qui te glace est celui de l’aurore.
Tes bergers dorment,
et tes capitaines, mon peuple,
vivent chacun pour soi et ne font rien.

5 Version remaniée par Heidenstam de Nahum III, 18 : « Tes bergers sommeillent, roi d’Assyrie, Tes vaillants hommes reposent ; Ton peuple est dispersé sur les montagnes, Et nul ne le rassemble. » (Louis Segond) ; « Ils dorment, tes bergers, roi d’Assur, / ils reposent, tes capitaines. / Ton peuple est dispersé sur les montagnes, / nul ne pourra plus les rassembler. » (Bible de Jérusalem)

6 Birka : Ancienne ville de Suède, fondée au huitième siècle.

7 Roi de mer : Sjökung. Comme nous l’expliquons en commentaire à la traduction d’un poème de James Rennell Rodd sur un « sea-king » (ici), les rois de mer étaient le nom de chefs vikings passant la plus grande partie de leur vie sur la mer.

*

Chant de soldat (Soldatsång)

Battez le tambour, garçons ! En avant, marche !
Hourra pour la Suède et pour le roi !
Hourra pour le Riksdag, où les vieilles barbes s’assoient,
frappent du marteau et se grattent la tête
en toussant, en regardant le plafond gris,
car il faut desserrer les cordons de la bourse !

Mais quand il s’agit de tomber pour le peuple et le roi
et de colorer la neige de son sang,
un homme ne se pèse pas comme une bourse,
tous, vieux comme jeunes, alors se valent.
C’est ça, camarades ! Entonnez le chant !
Un peuple, c’est ce que nous voulons être.

Nous voulons être un aigle qui puisse
vivre en paix dans son aire.
Que gronde le tonnerre quand roulent les tambours,
là où notre drapeau parmi les rochers gris avance.
Nous voulons être un peuple qui se fasse entendre
quand il rugit de colère.

*

Invocation et serment (Åkallan och löfte)

Et trois peuples voisins crièrent : Oublie
la grandeur que tu déposas sur la terre !
Je répondis : Lève-toi, rêve grandiose
de domination dans le Nord !
Ce rêve grandiose nous entraîne
vers l’accomplissement d’exploits nouveaux.
Ouvre nos tombeaux, non, donne-nous des hommes
de l’étude, de la couleur et de l’écrit !

Oui, donne-nous un peuple au bord de l’abîme,
où l’imbécile risque de casser le cou.
Mon peuple, il y autre chose à tenir en main
qu’une marmite égyptienne8 pleine à ras bord.
Mieux vaut que la marmite se rompe
que de vivre le cœur rouillé ;
et que nul peuple ne soit quelque chose de plus que toi,
c’est le but, quoi qu’il en coûte.

Mieux vaut être frappé par un vengeur9
que de voir les ans s’écouler en vain,
mieux vaut que notre peuple disparaisse tout entier
et que fermes et cités brûlent.
Il est plus honorable de jeter les dés
que de languir en flamme mourante.
Il est plus beau d’entendre une corde casser
que de ne jamais tendre l’arc.

Je me lève la nuit, mais tout autour c’est la paix,
seules les eaux tumultuent et bouillonnent.
Dans ma nostalgie, je serais capable de me jeter à terre
comme un guerrier en prière de la Judée.
Je ne veux pas mendier des années de soleil,
une infinité de récoltes dorées.
Destin miséricordieux, allume la foudre qui frappe
un peuple par des années de misère !

Oui, conduis-nous tous ensemble à coups de fouet,
et le plus bleu des printemps fleurira.
Tu souris, mon peuple, mais le visage figé,
et tu chantes, mais sans espoir.
Tu préfères danser dans les plis de la soie
que déchiffrer ta propre énigme.
Mon peuple, tu t’éveilleras aux exploits de la jeunesse
la nuit où tu sauras de nouveau pleurer.

Puisses-tu t’élever au-dessus de tout, fille des vicissitudes,
qui veux, timide, couvrir tes yeux.
Nous t’aimons tant que, morte,
notre amour te réveillerait.
Si la nuit n’offre plus de sommeil, si la couche devient dure,
nous ne t’abandonnerons pas pendant le voyage,
toi peuple, toi pays, toi langue, qui devins nôtre,
toi la voix de notre esprit dans le monde.

8 Marmite égyptienne : Exode XVI, 3 : « Les Israélites leur dirent : Que ne sommes-nous morts de la main de Yahvé au pays d’Égypte, quand nous étions assis auprès de la marmite de viande et mangions du pain à satiété ! À coup sûr, vous nous avez amenés dans ce désert pour faire mourir de faim toute cette multitude. » (Bible de Jérusalem)

9 Vengeur : Allusion aux sagas, à l’ancienne société scandinave, où les torts étaient réparés par des « vengeurs ».