Les chasseurs de trésors et autres poèmes de Verner von Heidenstam

Le poète suédois Verner von Heidenstam (1859-1940) reçut le Prix Nobel de littérature en 1916 (pendant la Première Guerre mondiale, au cours de laquelle il prit parti pour les puissances centrales). Son œuvre est peu traduite en français : un recueil de nouvelles, Les Carolins, sorte d’épopée des soldats de Charles XII au dix-huitième siècle, et quelques poèmes épars qui n’ont jamais été réunis.

Les traductions qui suivent sont tirées tout d’abord de son premier recueil, Pèlerinage, années d’errance (Vallfart och vandringsår), paru en 1888 et qui rendit Heidenstam d’emblée célèbre. La forme mêle prose et vers. Le recueil se compose de trois parties : « Souvenirs et mythes de l’Orient », « Pensées de la solitude », « Est et Ouest ». Notre choix a porté sur les deux premières parties. La première est à la manière des Mille et Une Nuits, avec des contes et paraboles situés dans un Orient de légende. Certaines de ces histoires, « Le diadème royal du Grand Moghol », « Les trois questions », reprennent des trames existantes de contes orientaux connus, d’autres, comme « Les chasseurs de trésors », sont des créations personnelles ; la critique considère la part de l’invention personnelle prépondérante.

Une seconde source pour les présentes traductions est la série de six poèmes Un peuple (Ett folk), de 1902, incluse dans le recueil de 1915 Nouveaux Poèmes (Nya Dikter). Cette série est bien connue en Suède, pour avoir été mise en musique par le compositeur Wilhelm Stenhammar (cantate pour baryton, 1904-1905). Nous en avons traduit les poèmes 1, 5 et 6.

Heidenstam fut élu à l’Académie suédoise en 1912, au siège de Carl David af Wirsén : le lecteur peut se reporter à nos traductions de Wirsén (ici) pour, en introduction, quelques autres éléments concernant la situation de Heidenstam dans les lettres suédoises.

Portrait de Verner von Heidenstam par Oscar Björck, ca. 1900.

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Pèlerinage, années d’errance
(Vallfart och vandringsår, 1888)

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Un jour d’hiver, la semaine précédant la chandeleur… (En vinterdag i veckan före kyndelsmässan…)

Un jour d’hiver, la semaine précédant la chandeleur, Pâris1, le protégé des dieux, eut l’idée de fourrer son manteau de peau de renard et d’aller guetter les loups sur les monts Sevo2.

C’est là que le trouvèrent les trois tempéraments nationaux du Nord, trois frères. Le premier, un pêcheur, était vêtu grossièrement, allait pieds nus, avait des façons rudes, mais deux grands yeux naïfs éclairaient son visage morose d’homme des mers du Nord buriné par le vent.

Le deuxième, un cordonnier, était très laid, bien qu’il eût les mêmes grands yeux naïfs que son grand frère. Court et bossu, avec des talons usés, il portait au-dessus des yeux une visière de carton vert. Il était très vif et fredonnait sans cesse une chanson, enjouée et dissonante, non pour les oreilles mais pour les pieds.

Le troisième, militaire en retraite, n’avait pas les grands yeux naïfs des deux autres. Ses yeux à lui étaient plus réfléchis, un peu frivoles. Mais il était grand, de belles proportions, et son habit, soigné. Avec un geste inimitable de la plus exquise courtoisie, il avait offert le bras à ses frères. Des trois c’était l’aristocrate, et il avait même gardé l’ancienne coutume de cirer sa moustache pour lui donner forme.

Les trois frères, qui pendant leur temps libre avaient l’habitude de raconter des histoires, s’étaient querellés sur le point de savoir lequel d’entre eux était le conteur le plus habile.

C’est pourquoi ils se tenaient bras dessus, bras dessous devant Pâris. Cependant, ils ne lui demandèrent pas de désigner le meilleur conteur, car alors un seul d’entre eux s’en retournerait content tandis que les deux autres seraient dépités. Ils lui demandèrent à la place de bien vouloir déposer un baiser sur le front de celui qui avait le moins de chances de l’emporter, car celui-là seul, alors, s’en retournerait dépité, tandis que les deux autres seraient contents.

Pâris les considéra un moment, tandis que la neige tombait. Enfin, il baisa rapidement le soldat sur la tempe. « Il est impossible, lui murmura-t-il, de bien conter sans les grands yeux naïfs de tes frères, tout est fabriqué, artificiel ! »

Mais nous, enfants adultes du soldat, qui vivons au pied de la montagne, devons-nous rire ou pleurer ? Comment ne pas voir que le protégé des dieux en a correctement jugé !

1 Pâris : Le récit est un nouveau « jugement de Pâris » (dans l’Iliade, Pâris est appelé à désigner la plus belle entre Héra, Athéna et Aphrodite). Il paraît plus douteux que ce fût aussi pour Heidenstam un moyen de désigner la capitale de la France comme arbitre culturel. L’homonymie est certes parfaite en suédois, et il existait à l’époque un phototropisme attirant les intellectuels et artistes scandinaves à Paris ; cependant, le premier recueil de Heidenstam, ici traduit en partie, était une réaction au naturalisme d’influence française dominant à l’époque les lettres suédoises.

2 Les monts Sevo : Traduction de Seveberget, du latin Sevo mons, nom que les Romains, dans leur vaste connaissance du monde, donnaient aux Alpes scandinaves ou Scandes (Skanderna), chaîne de montagnes s’étendant sur une grande partie de la frontière entre la Suède et la Norvège.

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Souvenirs et mythes de l’Orient
(Österländska minnen och myter)

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Les chasseurs de trésors (Skattgrävarna)

À Téhéran, à la porte de la cité, les six plus grands fainéants du quartier passaient leur temps à casser des noix au soleil. Dans l’encorbellement peint en rouge de la maison la plus proche était Abou Youssouf, avec son long manteau fourré, sa barbe pointue, sa tête rasée, au milieu de nombreux rouleaux de parchemin – car Abou Youssouf était copiste.

Ses profonds yeux noirs brillèrent
sous le sombre turban.
Il serra son poing décharné
et frappa contre la fenêtre.

Il caressait son crâne chauve.
« Ô vous, les paresseux, savez-vous ?
Seul vit heureux et content
celui qui vit pour quelque chose ! »

En disant cela, il fit tomber comme par accident un rouleau de parchemin dans la rue. Ce parchemin contenait des informations au sujet d’une série de chambres mortuaires taillées dans la roche à l’intérieur de la montagne derrière la ville, sépultures pleines de richesses mais qui furent oubliées au cours du temps. Dans la première chambre se trouvait une somme d’argent, dans la deuxième une somme du double, dans la troisième une somme du double de la deuxième, et ainsi de suite sur des milles.

Abou Youssouf referma la fenêtre de l’oriel, balaya de la main les escarbilles de son narguilé glougloutant, et se replongea dans son travail. Quand, au bout de quelques années, un soir il releva les yeux depuis l’oriel, il fut étonné. Trois fainéants qui dormaient auparavant sur le dos s’étaient retournés sur le ventre, mais les trois autres se tenaient à distance et jetaient de la terre et des cendres sur leurs cheveux en sanglotant. Le grand soleil du soir étendait leurs ombres sur le désert.

« Ah ! Youssouf », cria l’un d’eux, tirant de son caftan le parchemin qui était tombé dans la rue et ajustant sur son nez de grandes lunettes à montures d’écailles, « moi qui étais le plus malin, j’appris à lire pour déchiffrer ce document, et je suis devenu tellement myope à force de lire que je ne peux plus distinguer ta barbe de ton visage. »

« Ah ! Youssouf », cria le second, « pour calculer la position des chambres, moi qui avais meilleure mémoire, j’appris les mathématiques, mathesis pura, et me suis détraqué le cerveau. Vois un peu ! Si l’on approxime la ligne de crête de la montagne à 5.000 pieds et qu’on appelle cette ligne AB… Bon Dieu ! »

« Ah ! Youssouf », cria le troisième, en crachant par terre, « moi qui étais le plus bête mais aussi le plus musclé, j’ai manié le pic et la pioche et suis maintenant complètement voûté. Dans la chambre la plus proche du flanc de la montagne, vois-tu, se trouvait seulement un sou de cuivre, dans la suivante le double, soit deux sous de cuivre, et ainsi du long. Ce n’est qu’au bout de trois ans de travail que nous avons aujourd’hui trouvé dans la dixième chambre le premier sou d’argent. Eh quoi ! est-ce là la récompense d’un tel travail ? Mais le trésor de la chambre la plus enfoncée dans la montagne doit être prodigieux, et le savoir ne nous laisse plus aucun repos dans la vie. Youssouf, Youssouf ! pourquoi ne nous laissais-tu pas casser des noix au soleil ? »

Alors Youssouf se détourna et pleura.
Il referma la fenêtre de l’oriel.
Mais moi qui ai combattu mes combats,
je sais qu’il est encore de ce monde.

Il donne ses conseils à la porte de la ville,
et par le moindre trou de serrure.
Or celui qui veut atteindre un but
se croit en chasse mais finit par remarquer
que, tenu par un fil magique,
il est entraîné par sa proie,
trop fatigué pour faire usage de son arme,
trop enlacé pour se dégager.
Le but qu’il poursuit, c’est
un cheval au galop tirant son char.

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Le diadème royal du Grand Moghol (Moguls kungaring)

Il y avait cent ans qu’avait disparu
le diadème royal du Grand Moghol.
On le cherchait dans les puits,
on le cherchait autour de la ville.

L’écoutant raconter,
Hafiz l’éboueur
un jour abandonna sa poubelle
sur la grande place.
« La poubelle, mes frères,
d’année en année devient plus lourde.
Je trouverai le diadème royal
et le poserai sur ma tête ! »

Avec le pic, la pioche et la pelle,
il chercha jour et nuit.
Mais il ne put jamais trouver
le diadème doré.

Au lever du soleil,
quand il se hâtait le long des murs,
les gens avaient pris l’habitude
de lui jeter des œufs pourris.

Il pleurait. Il priait. Il creusait.
Quand, le soir, il ôtait
son turban au moment du bain,
ses cheveux de jeune homme étaient gris.

Mais le frère d’Hafiz, Umballa,
resta tranquillement couché sur la place.
Il prenait le soleil comme les autres,
en se grattant le dos.
Il ronflait aux moustiques
et souriait aux puces ;
quand un taon s’approchait de trop,
il envoyait un coup.
– Contre quatre sous
il enlevait les ordures.

Et, le voyant, les gens
se bouchaient le nez,
toutes les portes se fermaient
comme d’elles-mêmes,
et le marchand de fruits
éloignait son étal ;
car sa poubelle emplissait
le quartier de son odeur.

En dehors de la ville,
il vida la poubelle.
Parmi les feuilles de salade pourries
se trouvait le diadème du Grand Moghol !

Resté cent ans hors de portée
de la lumière et des coups de pioche,
l’objet retrouvé couronna
la frange noire d’Umballa.

Des portes en fer à cheval
s’en vint le peuple en habits de fête.
Et le boulanger, qui la nuit
avait des visions sans fin,
qui rêvait qu’il trouvait dans sa pâte
le diadème royal,
qui rêva si longtemps
que le soleil brûlait à sa fenêtre,
laissa le pain dans le four,
sortit en brandissant une huche
dont il répandit la farine, si bien que la route
fut blanche aussi loin que portait le regard.
Et le forgeron, qui dans ses ruminations
laissait à ses pieds le marteau,
se mit à battre joyeusement sur l’enclume,
si bien que la suie tourbillonnait dans l’air.
Et le tapissier, qui restait tout pâle
dans la fumée de sa pipe,
couvrit sa bête de soie
et de fil d’argent.

Il vint et habilla la poubelle
de feuilles fraîches de figuier,
de perles et de rubis,
de brocart étincelant.
Et haut sur la poubelle, en triomphe on porta,
sous le tonnerre des darboukas,
Umballa, la merveille de l’Orient !

Alors le triomphal
Umballa dit à son frère,
tandis que l’eunuque noir
balayait de délicates plumes d’ibis
la poussière de ses souliers :
« Alors, Hafiz, le diadème royal ? »

Le pâle Hafiz à genoux tomba,
au milieu de la foule joyeuse,
le front pressé contre terre ;
mais ses cheveux étaient blancs.

Dans son cœur il plongea
la lame courbe de son poignard :
« Tu trouvas la couronne dans les ordures,
je l’ai cherchée avec ma vie. »

La descendance d’Umballa
jouit depuis lors de tous les biens.
Si l’atout est carreau,
elle tient l’as.

Qu’Hafiz lui-même ait laissé des enfants,
je le sais, moi, jeune d’années,
ayant aujourd’hui vu sur ma Bible tomber
un de mes premiers cheveux gris.

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Le nuage (Molnet)

Dans les jardins d’Harsan aux arbres luxuriants,
où les oiseaux sauvages pondent et gazouillent,
dans l’ombre s’ouvre une large fontaine,
dont l’onde est à la fois immobile et sombre.
Et la légende raconte que si, quand quelqu’un y reflète
distraitement son visage un instant,
un nuage dérive à la surface de l’eau,
cette personne souffrira d’un amour sans espoir.

Dans la bambouseraie avance une jeune négresse.
Sur ses bras luisants les bijoux étincèlent,
et l’éventail au manche de nacre
est serré sous la boucle de sa ceinture,
présents de son maître, qui jura
qu’il n’aimait rien plus qu’elle au monde.
Elle retient son souffle, se penche en silence
en écartant de la main le rideau de verdure,
s’ouvrant un chemin dans le lacis
des pampres sauvages et des feuilles de bananier.
Elle ne s’arrête qu’une fois trouvée
la dormante fontaine de la légende.

Elle pose alors sa tête dans sa main noire
et regarde, souffle coupé, la bordure de marbre.
Ses cheveux de laine entourent son front.
La chemise glisse peu à peu sur l’épaule.
À ses yeux brillants des larmes montent
– mais tout est silencieux, les feuilles, les oiseaux se taisent,
et sur le miroir lisse du bassin
passe, gris de cendre, frangé d’argent, un nuage.

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Les trois questions (De tre frågorna)

À Derr, en Nubie, se trouve une statue d’Isis,
parmi des ruines millénaires écroulées,
à un jet de pierre seulement du bassin du temple.
Et le nègre croit que s’il vient, au clair de lune,
en habit blanc et turban blanc
au pied de la statue par une nuit de ramadan
et jette trois pierres, qu’il aura d’abord noircies
au-dessus du feu de camp,
dans le bassin, quand la lune brille le plus,
il recevra la réponse à trois grandes questions.

Si les trois pierres tombent dans le miroir d’eau,
il sera heureux en amour, vivra
quatre-vingt-dix ans, et mourra émir,
et sa renommée couvrira les quatre coins du Soudan.

Il fait nuit. Un nègre de haute taille
écarte les tamaris et s’arrête.
Dans la lumière bleutée luit son turban de mousseline.
Et l’on peut voir sur son visage noir
ses lèvres rouges comme un sillon écarlate
près d’une outre de vin.

La lune du désert est si claire, si grande
que toutes choses ont l’éclat du jour. Fait-il jour déjà ?
Les montagnes jaunes semblent une almée
nue dans de la gaze bleutée.

Il se tient près de la statue, accroupi derrière le tronc
du plus proche palmier. Il lève brusquement la main.
Mais la pierre tombe, lourdement, devant le bassin.
Son nom ne sera jamais grand au pays du Soudan !
Il arrache le turban qui se défait
et lance la deuxième pierre noire. Elle tombe
loin de l’autre côté du bassin, dans le lacis des arbres ;
augure de mort, de tombe prématurée !

Désespéré, béant, les poings serrés,
il se tourne, comme en prière, vers la statue d’Isis.
Il sait que ce qu’il désire le plus posséder
dépend de la dernière pierre, comme d’un jet de dés ;
car si elle tombe dans le bassin, il est certain que,
même s’il meurt jeune parmi les miséreux des rues,
son amour ardent comme le désert
à son but auparavant sera parvenu.

Il lance la pierre, oublieux de tout autour de lui.
Deux gouttes de sueur glacée lui coulent le long des tempes.
À la surface du bassin, suivant un bruit de floc,
s’agrandit un disque à la bordure d’argent.

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Pourquoi c’est possible (Varför det är möjligt)

À l’ouest de la mer Morte, j’avais mon hébergement dans un cloître du désert. À l’aube, en regardant depuis une terrasse cette étendue grandiose et sans vie, je me mis à penser – aux hommes !

Ils ne sont pas mauvais. Ils sont plutôt pitoyables, usent de grands mots, mais personne ne peut s’y fier. Plus je réfléchissais, plus je devenais agité. À la fin, me dressant, je criai : « Comment est-il possible de ne pas mépriser les hommes, comment est-ce possible ? »

À ce moment, un jeune juif s’approcha, dont les pantoufles claquaient contre le pavé de la cour vide du cloître. Il portait selon la coutume un chapeau de velours rond et de noires papillotes de cheveux le long des tempes. Dans une main il tenait L’Histoire des Juifs de Josèphe, dans l’autre une lanterne de corne3 allumée. Mais les manches de son caftan étaient rapiécées, et ses pantoufles usées. Avant même qu’il ne fût près de moi, il commença de me faire signe, mais je lui fis non de la tête.

Cependant, comme il s’était arrêté dans la cour et continuai de me faire signe, j’allai vers lui.

« Je vais te montrer pourquoi il est possible de ne pas mépriser les hommes », murmura-t-il, et il ouvrit une porte basse près de l’entrée du réfectoire. Il me conduisit le long d’un étroit escalier, droit et si démesurément long que l’entrée derrière nous ne parut enfin pas plus grande qu’un chas d’aiguille. Nous pénétrâmes dans une étroite chambre mortuaire. Des essaims de chauves-souris voletèrent en piaillant autour de la lanterne de corne. Au sol gisait une momie, dont le front large et les os faciaux proéminents témoignaient de la puissance quasi préhistorique de l’homme auquel avait appartenu ce visage. 

Le juif me retint d’avancer. D’une voix si convaincante, si tremblante d’angoisse que je voulus ne l’avoir jamais suivi, il soupira, en montrant la momie : « C’est Dieu ! »

De qui d’autre osait-il affirmer une telle chose, si ce n’est de l’homme qui créa le judaïsme, je veux dire Moïse. C’est l’un des trois ou quatre noms qui permanent des temps immémoriaux, ainsi que des obélisques au-dessus de cités ensevelies. Sur son front repose le judaïsme, dans sa main droite le christianisme et dans sa gauche l’islam, et tous les prophètes sont réunis comme des nains entre ses pieds. Longtemps sa cape fut suspendue à la voûte du ciel, occultant tout sauf lui-même. Nous entendons encore le tonnerre de son poing fermé quand nous peignons en noir et blanc ce qu’on appelle le bien et le mal.

Tâtonnant des mains contre les murs, je courus à grandes enjambées dans l’escalier vers la sortie. Derrière moi j’entendais le claquement des pantoufles du juif. Quand je me retrouvai à l’air libre, le juif se pencha par-dessus mon épaule et demanda : « Comprends-tu maintenant pourquoi il est possible de ne pas mépriser l’humanité ? Ce n’est pas pour elle, cria-t-il en faisant du doigt le tour de l’horizon, mais pour les quelques grands hommes que nous devons admirer ! »

3 Lanterne de corne : Hornlykta, lanterne dont les carreaux ne sont pas en verre mais en corne. C’était le matériau le plus courant des lanternes au Moyen Âge.

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Que dois-je croire ? (Vad skall jag tro?)

Ndt. Ce poème décrit le pillage du temple de Somnath en Inde par Mahmoud de Ghazni en 1025-1026. L’histoire racontée par le poème est une invention de Heidenstam, cependant elle s’inspire d’un récit des chroniques persanes selon lequel Mahmoud aurait été approché par des brahmanes lui demandant, en échange d’argent, d’épargner la statue. Mahmoud aurait répondu qu’il préférait être connu comme briseur plutôt que comme revendeur d’idoles. L’idole brisée, on découvrit à l’intérieur un trésor. L’historiographie contemporaine révoque en doute l’authenticité du récit – que l’on trouve encore dans Gibbon –, bien qu’il soit certain que le temple renfermait d’immenses richesses.

Quand Mahmoud-Khan, en fureur échevelée
pénétra dans la pagode pillée de Somnath,
où, parmi les colonnes qui s’élançaient
ainsi que l’éclat empoisonné de monstrueux champignons,
ses séides avaient attaché leurs destriers fourbus
et tiraient au sort les armures et les lances ;
il brandit contre la haute et sévère statue
de Shiva, qui brillait de son enduit d’argent,
avec seize bras et l’œil exorbité,
sa vieille arme, la terreur de l’Orient,
la plus redoutable masse
que le meilleur forgeron de l’Iran
eût jamais battu
sur l’enclume.

La cour, où le soleil assombri répandait
une fantomatique lumière verte sur les bassins et la pagode,
et des chiens entravés étaient fouettés au sang4,
était noire de monde, et les casques étincelaient.
Là se trouvaient calices, éventails, parures de bayadères,
sous les rires et les clameurs, on y conduisait des femmes
par des cordes qui déchiraient leurs genoux nus,
parmi les éléphants et les dieux capturés
dont en honnêtes barbares
on avait d’abord coupé la tête par dérision,
parmi les coupes d’or sombre
et les peaux de chevreau des bazars du Cachemire.

Un brahmane chenu
s’avança devant Mahmoud-Khan.
Sa petite tête ressortait sur le fond
de son incroyablement haute coiffe
comme une patate ridée dans une tasse d’argent.
Il s’avança devant l’autel où était assis Shiva
et parla dans une précipitation fiévreuse :
« Enrage, Mahmoud-Khan, et jette cette nuit
mon corps aux anguilles de la rivière du temple,
mais dis-moi quelles pensées tu remues
derrière ton front brun au sujet de l’homme,
quand tu le dégrades si profondément,
si démesurément en toi-même ? »

Le cruel Mahmoud-Khan sourit alors de manière tellement sinistre
que même ses hommes détournèrent les yeux,
entendant au même moment sa masse d’armes s’abattre
sur la statue avec un bruit sourd comme sur une porte de cellier.
Alors, Shiva ouvert en deux,
du ventre fendu de l’idole se répandit de toutes parts,
avec les couleurs de l’arc-en-ciel, une pluie de diamants,
de saphirs, de perles, de pièces d’or et de bijoux.

Les trésors que, des années durant, le temple avait écumés
dans les harems des rajahs et les plus pauvres cabanes,
chez la veuve et l’orphelin, étincelaient
au grand jour aux pieds de la horde conquérante.
Comme des pois d’un sac renversé,
les perles précieuses s’éparpillaient sur les marches.

Alors, Mahmoud-Khan sourit à nouveau.
Il répondit au brahmane chenu de la pagode,
qui tremblait tant qu’en tintaient les onze clochettes
aux billes de rubis qu’il portait attachées
aux plis de sa robe de mousseline :
« Quand le dieu des hommes est la cassette du prêtre,
que dois-je croire au sujet des hommes eux-mêmes ? »

4 Chiens entravés : Ce que sont ces chiens est mystérieux. Qu’il y ait eu des chiens dans le temple de Somnath avant l’arrivée des conquérants est très improbable. Que les conquérants en aient amené pour les y flageller, encore plus improbable. L’idée que le poète se place au point de vue des conquérants et parle de « chiens d’infidèles » laisse l’intelligence artificielle interrogée très sceptique. Les chiens étaient-ils venus des alentours au moment du pillage, attirés par le sang des victimes ?

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Pensées de la solitude
(Ensamhetens tankar) [9/26]

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III

Quand dans ma chambre se projette l’ombre de la croix de la fenêtre
comme l’ombre
de la croix austère au-dessus d’une tombe,
ce ne sont pas des jours meilleurs que je demande ;
je me souviens des dons que je reçus enfant
– des nombreux dons si beaux que me donna la vie,
et que j’ai gaspillés.

IV

Je languis de mon pays depuis huit longues années.
Même dans mon sommeil, je sens cette langueur.
Je languis de ma maison. Je languis, où que j’aille
– mais ce n’est pas des hommes ! Je languis de la terre,
je languis des pierres où je jouais enfant.

VII

Tandis que les années passaient, je venais parfois
dans une maison entièrement vide, abandonnée,
dont les nombreuses fenêtres brillaient
de l’éclat du coucher de soleil.
Le cœur serré, j’ouvrais et refermais
une suite de pièces où nulle horloge ne balançait
son pendule luisant, où n’était aucun meuble.
C’est seulement dans la dernière pièce
que pendait au mur, dans un cadre fané,
un portrait assombri, à moitié effacé :
une jolie petite vieille habillée de noir
avec une coiffe amidonnée à l’ancienne.
Et cette femme sur la toile muette
et noire, je la vis quand j’étais enfant,
elle priait pour la paix de mes jours.
Et cette image était la seule chose épargnée
quand tout le reste avait été dispersé, la seule chose !
Cette maison vide était mon âme !

X

Si j’avais un ami, qui fût mon seul ami,
et que cet unique ami frappât un animal sans défense,
et qu’il me tendît la main – cette main
que je venais de presser avec chaleur et que j’aurais voulu presser encore –,
je ne la presserais jamais plus.

Et s’il était malade, cet ami qui n’hésita pas à frapper
un animal sans défense, et s’il avait soif,
quand je serais assis près de son lit la dernière nuit,
je remplirais d’eau le verre
et le viderais moi-même, avant de le laisser là.

XII

Je jette un filet pour t’attraper,
tu peux être sûre que tu m’aimeras !
Mais au moment où tu finiras,
un jour, par te dire :

« Je veux bien donner à ce mauvais garçon
mon cœur, ainsi qu’il m’en supplie »,
je te tournerai le dos
et composerai un joyeux poème.

XIV

À Rome, à Rome où jeune j’allai,
existe en marbre, dans le sanctuaire,
une jeune fille dont je rêve éternellement
et qui vécut jadis dans la Rome antique.

Je m’attardais, incliné contre le piédestal.
À mes lèvres fut refusé
de se poser sur les siennes, à moi qui naquis
deux mille ans trop tard.

XV

Dans le Harz, sur le chemin de la plus sombre forêt,
se trouve un grand et gris crucifix de pierre.
Et celui qui passe seul devant
s’arrête et fond en larmes.

Où trouver le temps de vitupérer la bassesse,
quand il existe tant de grandeur dont se réjouir ?
À quoi bon ma haine, quand je fonds en larmes
devant une croix penchée sur ma route ?

XVII

J’ai souvent remarqué cela,
que je suis pire que tout ce que je connais.
Je ne suis pas seulement pire que mes amis
mais aussi pire que tout ce que je méprise le plus.

Quand viendra le jour où, jeune et fort encore,
en extase je marcherai, défendrai avec ferveur
le peu de choses, pourtant grand, que j’ai pu conserver,
et sacrifierai ma vie pour une sainte cause ?

XXII

Il est une image, une vision au milieu de tant d’autres,
que ma parole ne peut exprimer que confusément.
Parmi des cèdres brille la blanche façade éclatante
d’un temple consacré à la mémoire de nos pères,
festonné, dormant comme un tombeau.
Sur le fronton flamboie en lettres géantes :
« Le sol que ton pied foule dans la danse,
tout ce dont tu jouis, tout ce qui te donne de la joie,
fut acheté par le sacrifice de tes pères. »

Autour de l’entrée, les femmes tressent le myrte.
Elles chantent tout en liant
la longue guirlande avec du fil pourpre :
« Que cette fête célèbre nos ancêtres ! »

Et le chœur répond, dans la cella du temple :
« Nous sommes les enfants de leur amour. »

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Un peuple
(Ett folk, 1899)

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Le peuple (Folket)

Le prophète Nahum parle ainsi
à Ninive, au roi d’Assyrie :
« Tes dirigeants sommeillent
et tes capitaines reposent, ô souverain,
chacun vit pour soi et ne fait rien ;
ton peuple est dispersé sur les montagnes,
et nulle voix ne le rassemble. »5
Un peuple ! Je frémis à ce mot,
si plein de chants et de lamentations,
de jugements des dieux et d’éclairs.
Je tremble tout entier à ce mot
comme devant un géant dont la tête touche les nuages,
dont le pied a brisé mes cotes
aussi facilement qu’un coquillage sur le sable.
Un peuple, un peuple ! Les flammes montent jusqu’au ciel.
Sur le sombre chemin grincent les chars,
et les hommes sauvages aux peaux de bêtes féroces
et les enfants nus et les femmes émaciées
avancent, sans repos avancent,
oublient le chemin à mesure
et ne savent d’où ils viennent.
Quand les enfants posent la question, nul ne répond.
Alors s’avance du cercle des anciens,
avec barbe grise et manteau de laine,
surnaturel, borgne, corbeau sur l’épaule
et l’épée tirée, un homme merveilleux.
Il fait signe aux bardes – et tristement
ils chantent la patrie oubliée,
quand minuit contemple les tentes.
Il parle – et autour de la pierre du sacrifice
ensanglantée près du chêne,
place de nouvelles images de dieux,
comptant lui-même comme dieu au milieu d’eux.
Puis naît Birka6, ombragée de feuillages,
où des vaisseaux de rameurs, au chant des avirons,
ouvrent joyeusement les joncs, et sur la proue
se tient un roi de mer7 redouté de quinze ans,
à côté de sa fiancée enlevée, et saluant sa maison.
Bientôt un langage, comme un habit d’intérieur
se tisse, épouse le souffle des poitrines.
Les cloches sonnent frairie, et les siècles passent
comme l’ombre des nuées sur la terre.
Tout devient silencieux, mélancolique,
comme quand, une nuit de la Saint-Jean,
l’éclat du ciel s’allume sur le détroit et les baies ;
mais profondément caché dans le tréfond du cœur
réside l’angoisse, même quand se tait le souci.
Mon peuple, ta main est froide, mais le froid
qui te glace est celui de l’aurore.
Tes bergers dorment,
et tes capitaines, mon peuple,
vivent chacun pour soi et ne font rien.

5 Version remaniée par Heidenstam de Nahum III, 18 : « Tes bergers sommeillent, roi d’Assyrie, Tes vaillants hommes reposent ; Ton peuple est dispersé sur les montagnes, Et nul ne le rassemble. » (Louis Segond) ; « Ils dorment, tes bergers, roi d’Assur, / ils reposent, tes capitaines. / Ton peuple est dispersé sur les montagnes, / nul ne pourra plus les rassembler. » (Bible de Jérusalem)

6 Birka : Ancienne ville de Suède, fondée au huitième siècle.

7 Roi de mer : Sjökung. Comme nous l’expliquons en commentaire à la traduction d’un poème de James Rennell Rodd sur un « sea king » (ici), les rois de mer étaient le nom de chefs vikings passant la plus grande partie de leur vie sur la mer.

*

Le chant du soldat (Soldatsång)

Battez le tambour, garçons ! En avant, marche !
Hourra pour la Suède et pour le roi !
Hourra pour le Riksdag, où les vieilles barbes s’assoient,
frappent du marteau et se grattent la tête
en toussant, en regardant le plafond gris,
car il faut desserrer les cordons de la bourse !

Mais quand il s’agit de tomber pour le peuple et le roi
et de colorer la neige de son sang,
un homme ne se pèse pas comme une bourse,
tous, vieux comme jeunes, alors se valent.
C’est ça, camarades ! Entonnez le chant !
Un peuple, c’est ce que nous voulons être.

Nous voulons être un aigle qui puisse
vivre en paix dans son aire.
Que gronde le tonnerre quand roulent les tambours,
là où notre drapeau parmi les rochers gris avance.
Nous voulons être un peuple qui se fasse entendre
quand il rugit de colère.

*

Invocation et serment (Åkallan och löfte)

Et trois peuples voisins crièrent : Oublie
la grandeur que tu déposas sur la terre !
Je répondis : Lève-toi, rêve grandiose
de domination dans le Nord !
Ce rêve grandiose nous entraîne
vers l’accomplissement d’exploits nouveaux.
Ouvre nos tombeaux, non, donne-nous des hommes
de l’étude, de la couleur et de l’écrit !

Oui, donne-nous un peuple au bord de l’abîme,
où l’imbécile risque de casser le cou.
Mon peuple, il y autre chose à tenir en main
qu’une marmite égyptienne8 pleine à ras bord.
Mieux vaut que la marmite se rompe
que de vivre le cœur rouillé ;
et que nul peuple ne soit quelque chose de plus que toi,
c’est le but, quoi qu’il en coûte.

Mieux vaut être frappé par un vengeur9
que de voir les ans s’écouler en vain,
mieux vaut que notre peuple disparaisse tout entier
et que fermes et cités brûlent.
Il est plus honorable de jeter les dés
que de languir en flamme mourante.
Il est plus beau d’entendre une corde casser
que de ne jamais tendre l’arc.

Je me lève la nuit, mais tout autour c’est la paix,
seules les eaux tumultuent et bouillonnent.
Dans ma nostalgie, je serais capable de me jeter à terre
comme un guerrier en prière de la Judée.
Je ne veux pas mendier des années de soleil,
une infinité de récoltes dorées.
Destin miséricordieux, allume la foudre qui frappe
un peuple par des années de misère !

Oui, conduis-nous tous ensemble à coups de fouet,
et le plus bleu des printemps fleurira.
Tu souris, mon peuple, mais le visage figé,
et tu chantes, mais sans espoir.
Tu préfères danser dans les plis de la soie
que déchiffrer ta propre énigme.
Mon peuple, tu t’éveilleras aux exploits de la jeunesse
la nuit où tu sauras de nouveau pleurer.

Puisses-tu t’élever au-dessus de tout, fille des vicissitudes,
qui veux, timide, couvrir tes yeux.
Nous t’aimons tant que, morte,
notre amour te réveillerait.
Si la nuit n’offre plus de sommeil, si la couche devient dure,
nous ne t’abandonnerons pas pendant le voyage,
toi peuple, toi pays, toi langue, qui devins nôtre,
toi la voix de notre esprit dans le monde.

8 Marmite égyptienne : Exode XVI, 3 : « Les Israélites leur dirent : Que ne sommes-nous morts de la main de Yahvé au pays d’Égypte, quand nous étions assis auprès de la marmite de viande et mangions du pain à satiété ! À coup sûr, vous nous avez amenés dans ce désert pour faire mourir de faim toute cette multitude. » (Bible de Jérusalem)

9 Vengeur : Allusion aux sagas, à l’ancienne société scandinave, où les torts étaient réparés par des « vengeurs ».

La fonte des glaces et autres poèmes de Carl David af Wirsén

Le poète suédois Carl David af Wirsén (1842-1912), membre de l’Académie suédoise et, de 1884 à sa mort, son secrétaire perpétuel, fut une figure influente des lettres de son pays, dans un sens opposé aux tendances qui se faisaient jour à l’époque. Il fut critique envers les noms aujourd’hui les plus connus de la littérature suédoise, tels qu’August Strindberg, Selma Lagerlöf, Prix Nobel de littérature 1909, Verner von Heidenstam, Prix Nobel de littérature 1916, Gustaf af Geijerstam, pour ne citer que ces quatre représentants d’une modernité avec laquelle Wirsén ne se sentait guère d’affinités.

Il faut d’ailleurs souligner que les quatre noms cités ne forment pas une tendance monolithique. Heidenstam, par exemple, prit la tête de la croisade contre le naturalisme, où se situe Geijerstam, si bien que Wirsén et lui ont au moins un point commun.

Par ailleurs, le Strindberg de la dernière période revint notoirement lui-même de manière critique sur l’esprit de son œuvre de jeunesse, si bien que l’on trouverait sans le moindre doute des points de convergence entre son autocritique de fin de carrière et la critique de Wirsén. Si l’on veut écarter Wirsén à cause d’une critique fourvoyée de Strindberg, cela n’est en somme possible que si l’on écarte aussi le Strindberg autocritique. C’est ce que l’on fait d’ailleurs quand on ignore le Strindberg du Livre bleu (I-IV), des écrits swedenborgiens et alchimiques, affirmant avoir découvert la recette de l’or (disponible sur ce blog), révoquant en doute la rotondité de la Terre ainsi que quelques autres axiomes scientifiques assez fondamentaux, insistant sur l’infériorité des femmes et de plusieurs autres, toutes choses qui peuvent difficilement faire comprendre que Strindberg n’ait pas – pas encore ? – subi le même sort que Heidenstam, dont le nom a souffert de ses prises de position politiques dans l’entre-deux guerres. Autant dire que ce qui subsiste de Strindberg dans la conscience littéraire n’est qu’un fragment isolé, plutôt que l’œuvre elle-même, quand bien même c’est ce fragment d’homme – un membre agité de soubresauts sous l’effet de quelque galvanisme – qui passe pour « l’écrivain national » de la Suède. (Ce n’est pas le seul exemple.)

En d’autres termes, si Wirsén surnage non sans peine dans la conscience littéraire contemporaine, c’est aussi le cas, en totalité ou en partie, de quelques-uns de ceux qu’il critiquait.

Reste, parmi ces augustes victimes, Selma Lagerlöf, dont le rayonnement semble intact. Comme nombre d’enfants, le traducteur que nous sommes fut impressionné dans ses jeunes années par le voyage de Nils Holgersson. Pas suffisamment, cependant, pour acquérir par la suite une vue bien complète de l’œuvre de Selma. Outre un recueil de nouvelles, Le monde des trolls, dont nous ne nous rappelons rien, si ce n’est un tableau des tziganes qui vaudrait aujourd’hui à leur auteur une condamnation judiciaire en Suède comme en France et dans de nombreux pays d’Europe, ce que nous n’avons pas manqué de dénoncer à la partie pénale et éclairée de l’humanité dans notre « Florilège à charge » (ici), nous n’avons lu d’elle, plus récemment, que son Gösta Berling, premier roman qui l’a rendue d’emblée célèbre, et qui nous a paru, pour notre plus grande consternation, un assommant tissu d’histoires sans intérêt, avec des personnages à la psychologie barbare. Nous serions donc prêt à croire que l’hostilité de Wirsén doit être portée au crédit de ce dernier.

Les poèmes qui suivent, dans notre traduction, sont tirés du recueil Dikter (Poésies) de 1876.

Portrait de C. D. af Wirsén
chez Elliott & Fry, Londres, ca. 1870 (selon la source)

*

La fonte des glaces (Islossning)

Longtemps, si longtemps j’ai voulu,
parmi les lourdes glaces de la pensée,
parmi les travaux quotidiens de cette vie,
lier les vagues murmurantes du chant,
lier ensemble mille rêves échevelés,
au milieu de la lutte pour les riens utiles.

Ai-je erré, me suis-je égaré,
quand j’osai chanter enfin,
brisant les dures entraves ?
Tout ce qui fascine est-il une illusion ?
Dois-je à présent retenir ces flots,
quand ils ont baigné un rivage de fleurs ?

L’hiver est rude, ô mon cœur :
Dois-tu revoir ses brouillards
après avoir contemplé le printemps ?
Demanderai-je, commanderai-je
à la neige, à la glace d’accabler encore
les enfants de mon moi ?

Sommet de joie et de peine,
mirage du ciel dans mon désert,
suis-je digne de te goûter ?
Les vagues peuvent-elles moutonner,
m’est-il permis de respirer les douces
brises du printemps, sur mon sombre chemin ?

Pourquoi demander ? Puis-je empêcher
au mois de mai de venir, à la glace de rompre,
à la rose d’éclore, à la vague d’avancer ?
Le pouvoir est tombé des mains de celui qui doute,
et parce que l’hiver a pris fin j’adresse
mes remerciements au ciel.

Entends mon vœu ! Je veux adoucir,
partout où j’en ai le pouvoir, jusqu’à la fin,
avec mon chant la peine de mon prochain,
je veux chanter les rivages de l’Éden,
donner des ailes à ceux qui sont tombés,
la vie à celui qui semble mort.

*

Ce que tu m’es (Hvad du liknar)

Sur le récif se trouve une chapelle,
qui regarde avec bienveillance depuis le sommet,
et dont le vent de mer, tellement âpre et froid,
enveloppe la flèche et le portail.

Sous la bordure du toit, l’oiseau marin
a construit son nid, confortable et sûr ;
de même ma pensée se fait-elle un nid
à l’abri du vent et des embruns, près de toi !

Quand doucement résonne l’orgue de la chapelle,
quand avec recueillement j’écoute ta voix,
l’oiseau oublie la mer tourmentée,
tu fais taire les inquiétudes de mon cœur.

Doux foyer, bonne amie,
blanche maison de paix très sainte,
il fait si bon, tout est si sûr avec toi,
sur le rocher de la vie assailli par les vagues !

*

La vieille cathédrale (Den gamle dômen)

Un homme des temps nouveaux prit la parole :
« Terminer la cathédrale serait insensé,
nous avons bien assez d’églises comme ça. –
Quel dommage de dépenser l’argent de cette manière !

« Vieille folie ! Pensez à ce qu’une telle somme,
si elle n’était sottement retirée du commerce, permettrait !
N’est-il pas évident que cette affaire
est des plus improductives ? »

Ayant ainsi parlé, il courut au noble jeu de hasard de la Bourse
y retrouver des financiers de troisième classe,
puis fit l’acquisition d’une bague à l’étincelant caillou
dans une boutique, pour sa Phryné.

Oui, tu as raison. Abats le vieux monument,
détruis les rosaces, les voûtes, le portail
et les piliers – et construis à la place
un bocard gigantesque !

Au travail ! Tu gagneras beaucoup d’argent
si tu décroches le contrat pour cette entreprise !
Quelle merveille quand, sur les pierres consacrées du chœur,
les hétaïres danseront aux fêtes illuminées !

Et puis érige, au milieu, la statue du veau d’or !
Fais retentir les musiques d’Offenbach !
Les vieilles voûtes gothiques ne conviennent pas
à l’engeance de Mammon, aux hommes sans Dieu.

*

La bonne fée des bois (Skogens goda fée)

Où, parmi les sapins, chante le coq de bruyère,
où la fine grive répand
la joie et le chagrin de ses notes,
où, contre le rocher escarpé,
le framboisier s’accroche,
c’est là que je vis depuis longtemps,
et je sais où luit la fraise des bois,
plus brillante que la pourpre,
je sais où coulent des sources cachées
dont l’eau est d’une fraîcheur infinie.

Dans la fragrance des orchidées, souvent
des pigeons sauvages viennent à moi
pour que je les nourrisse dans la main.
Quand ma voix appelle amicalement,
entre les pins dorés par le soleil
l’élan avance parfois la tête.
Si je chante au bord boisé des lacs,
quand la lune répand ses rayons,
une famille de canards vient en silence
écouter dans la baie.

Si des mondes fastueux s’approche
quelque enfant gâté, vaniteux,
quelque ami du bruit et des moqueries,
je fuis dans ma retraite profonde,
farouche, avec la rapidité de l’éclair,
en silence, attristée.
Son esprit, rendu terne par les excès,
ne peut comprendre mes simples joies,
de ma douce paix il rit,
étant le fils hautain des plaisirs.

Mais je console fidèlement l’enfant
quand par accident, au milieu de la forêt,
il a brisé son écuelle pour la cueillette,
et au pâtre qui conduit les bêtes
en fredonnant sa douce chanson,
avec bienveillance souvent j’ai souri,
et à la jeune fille du laboureur,
à son retour des champs,
je donne le meilleur de la vie,
pleine mesure de bonheur d’amour.

Et parfois – ah ! c’est si rare –
j’ai vu près de la source aux ondes fraîches
le poète, cher à mon cœur.
Quand il est au sommet de l’extase,
sur ses yeux je pose mes mains
et murmure : « Devine qui je suis ! »
Il répond : « Longtemps cachée,
merveilleuse, éternellement rêvée,
rarement vue, jamais oubliée !
tu es l’aspiration de mon âme ! »

Quand il retire mes mains de ses yeux
et, charmé, vers moi se tourne,
souvent je me suis déjà envolée.
Certes il se lamente : Belle cruelle !
Mais je sais comment le récompenser en secret :
dans ses rêves, de jour comme de nuit,
je verse doucement l’enchantement des bois.
Je mêle le jeu des ombres et des clartés,
le murmure des sources et le soupir des pins
aux sons de sa lyre.

*

La jeune fille et les fleurs (Flickan och blommorna)

Voici venu le dernier soir
où la vierge contemplera
les lieux familiers de sa vie,
demain promet autre chose :
elle échangera ses vœux
devant l’autel,
puis partira
vers un pays lointain.

Depuis le parc, le clair de lune
dessine des carreaux sur le sol de la chambre ;
tant de souvenirs d’enfance
reposent sur ces rayons argentés.
Éclairée par cette lumière,
elle détache ses cheveux
et, silencieuse, reste absorbée
dans ses pensées.

Tandis que la lune verse ainsi sa clarté
en longue et lente houle,
la jeune femme dénoue sa ceinture
et laisse tomber les vagues de sa robe,
puis elle s’étend,
caressée par les rayons,
elle sourit, fait une prière,
et s’endort sans bruit.

Mais dehors, quelle agitation !
cela chuchote dans le jardin,
cela murmure sur l’herbe
dans le parc embaumé de parfums !
Écoutons, les lys maugréent
dans leur rangée brillante,
ils se plaignent, menacent
avec des lames tremblantes.

« Elle était à nous – et elle part !
Son esprit était d’un lys,
sa forme, virginalement belle.
Ô sœur, devons-nous nous séparer ?
La gente masculine
brûle d’un feu dévorant ;
Quelle tristesse que tu aies tendu
ta main à l’homme !

« Un bras présomptueux touchera
la fine tige de cette taille !
Un badinage pressant troublera
la paix de cet ange blanc comme neige !
Tu as si paisiblement grandi
sous la garde des lys ;
pourquoi nous faire tant de peine,
pourquoi es-tu si dure ? »

Mais les belles roses répliquent,
rouges de flammes d’amour :
« Quittez cette triste désolation !
Quel motif de plainte et de sanglots !
Nous nous réjouissons, ô sœur,
du passage des heures ;
nous avons grand désir
de chanter ta chanson de noces.

Jeune beauté, rouge comme les roses !
Aime, aime bien, c’est la loi !
Tu fleuriras, brilleras !
Le matin est riche et beau.
Attirer le papillon
dans une chambre secrète,
être aimée et aimer,
telle est l’affaire des roses. »

La reine des nénuphars, qui nage
dans l’eau fraîche du bassin,
entendit, au clair de lune,
la controverse des fleurs dans la nuit.
Dans son étonnement,
frémissante, rose,
elle s’éleva au-dessus des ondes
et dit ces paroles :

« Pourquoi cette querelle ? Elle, la pure,
comme avant, dans le plaisir comme dans la peine,
continuera de vous unir
sur sa joue et dans son cœur,
timide comme le lys,
chaude comme la rose,
pieuse dans son vouloir,
tendre en son sein.

« La seule chose que je puisse offrir
en ce doux moment de célébration,
c’est, aussi fort que soufflent les vents de la vie,
tenir bon sur une base ferme,
pencher la tête
quand l’onde houle,
et la relever, avec reconnaissance,
quand l’onde est calme.

« Même dans la boue, dans les scories,
avoir l’esprit comme une neige céleste
et laver la poussière quotidienne,
quand on le peut, à grandes eaux.
Voilà, ma belle,
ce que j’apporte ce soir !
Que le ciel te récompense !
Sois bonne et sois heureuse ! »

Alors, au clair de lune enchanteur,
le murmure des fleurs s’estompe ; –
la brise du matin, murmure enjoué,
souffle jusqu’à la fenêtre de la jeune fille,
elle tire contre le crochet
avec un bruit badin
et lance : Réveille-toi
et mets ta robe de mariée !

*

Le livre préféré de grand-mère (Mormors älsklingsbok)

Ndt. Le passé de la Suède est ici évoqué via le poème Atis et Camilla de Gustaf Philip Creutz, de 1762. Entre autres œuvres, Creutz, qui fut ambassadeur en France de 1766 à 1783, a laissé des lettres au roi de Suède sur notre pays.

Quand le beau mois d’août arrive
dans la vallée encore un peu verte,
et que peu à peu le soir s’obscurcit
à la fenêtre de grand-mère,
allons voir comme la lune
resplendit sur la baie !

C’est ici qu’elle vécut jadis,
et ses meubles sont toujours là,
riche mélange de souvenirs
d’Empire et de République,
mais le lit est plus ancien encore :
gustavien de la tête aux pieds.

On dirait qu’ici le temps s’est arrêté ;
cent ans peuvent bien passer encore !
Aucun changement n’est perceptible
dans le nécessaire à coudre, le bureau de travail,
et sur la table gît oublié
un livre, aujourd’hui inconnu de beaucoup.

Quand Gustave était roi de Suède
et grand-mère encore jeune
et si jolie dans son corset,
cheveux poudrés, rosette sur la poitrine,
elle reçut ce livre, je crois, de sa mère,
comme cadeau pour sa fête.

La mère l’avait aimé, ce livre,
et il devint le préféré de sa fille.
Ouvre-le, tandis que la lune
regarde par la fenêtre et sourit :
raconte-moi encore le destin de Camilla
et pleure avec Atis de nouveau !

Ce livre est un réconfort élyséen
pour tous les cœurs sensibles,
il est venu avec le soleil et le printemps,
et l’été a grandi dans son sillage ;
il est aérien comme un rêve,
suave comme le clair de lune.

Il berce d’une brise légère
notre âme emportée vers un doux paradis,
la conduit sur une mer aux vagues lentes
vers l’île merveilleuse de la Poésie.
Ai-je besoin d’en dire plus :
Creutz en est l’auteur.

Grand-mère avait du goût comme peu –
bien que ce fût peut-être plus courant à l’époque – ;
viens et assieds-toi, ô viens,
lisons ce livre ensemble
et voyons comme la vie est heureuse,
ainsi qu’au temps passé, dans « les prés d’Arcadie » !

*

Au Trianon (Vid Trianon)

Majestueuse, à l’infini devant mes yeux
s’ouvre l’allée de tilleuls,
les fleurs des arbres couvrent, blanches,
l’embaumant d’odeurs, le chemin.

Sans bruit des pas se perdent,
des hermès çà et là paraissent,
une Flore, couverte de mousse,
tient à la main son panier.

Il est bon de rêver sur un banc,
au bord du chemin, seul ici,
tandis que mille images du passé
traversent notre imagination.

L’odeur des tilleuls flotte autour de nous,
la vue se brouille de plus en plus,
dans les chambres enchanteresses de la mémoire,
bientôt les yeux fermés voient.

De beaux cavaliers s’avancent
devant l’étendue verte du parc,
chacun porte une épée au côté
et chacun, de même, est avec une dame.

La fine dentelle des fanfreluches
papillonne sur les robes de soie,
et les bouches fières échangent
des politesses, sourient avec grâce.

Oh ! quels colliers sur ces gorges,
Oh ! la neige de ces perruques poudrées,
Oh ! le pas de talons rouges
duquel va noblement ce groupe !

Le sourire des dames est exquis,
le regard des seigneurs, plein de feu,
et dans les délices du moment,
quelles manières aisées, olympiennes !

En des mains blanches d’elfine,
espièglement va et vient l’éventail,
frangé de soie rouge,
avec une peinture de Watteau.

On trousse des épigrammes charmantes
à propos de tout et n’importe quoi ;
dans l’air circule un parfum
de jasmin et d’ambre.

Ils passent. L’ombre s’étend,
latescente, d’arbre en arbre.
Mais il me semble voir, dans le fond,
briller une lame de guillotine, spectrale.

*

Geijer au piano (Geijer vid pianot)

Ndt. Pour quelques mots de présentation du poète romantique Erik Gustaf Geijer, voyez notre introduction au billet de traduction de poèmes d’Albert Ulrik Bååth ici. Le présent poème le resitue bien dans le mouvement « gothiciste ».

Les travaux du jour sont achevés,
l’ombre s’étend sur Odinslund1.
Au piano est assis, penché,
le savant, dans la paix du soir.
Cet esprit, plein de pensées,
cherche le repos dans le monde des sons ;
dans la musique jette l’ancre
de son voyage le Viking du labeur.

Il trouva la clé des énigmes du passé,
profond, avec une vaillance nordique ;
au bord de la claire rivière Söqva2
avec Saga il s’assit, et but.
Ce n’est pas seulement la chronique intriquée,
la surface, qu’il connut :
la vie intérieure de la race
parut à ses yeux de voyant.

Et il entendit les Nornes filer
le tissu du destin au crépuscule,
vit des images de l’avenir flotter
devant ses sens en éveil.
Il déchiffra les runes d’Odin
sur une ruine antique,
et l’Idunn3 de la jouvence
lui tendit ses fruits.

Il cherche à présent à se délasser dans les notes :
l’abondance de forces fait souffrir !
Avec le vent d’ouest il veut
s’envoler vers une vallée de tilleuls.
Anges du chant, apportez-lui
le céleste bienfait de l’extase !
Rafraîchissez de vos ailes blanches
le front de l’illustre fils du Nord !

Écoutez, cela tinte ! Le minerai du Värmland
dans ces sons retentit,
et dans le poème comme dans le psaume
vit l’immortalité et Dieu.
C’est une odeur de forêt de sapins
mêlée au parfum du réséda,
c’est l’abîme profond de la mer,
ce sont les hauteurs étoilées du ciel.

C’est une voile sur les vagues,
c’est le blanc vertige de l’écume,
mais, avec la paix dans la claire pensée,
la Foi aux yeux bleus est à la barre.
L’âme pieuse de l’enfant nous charme
autant que celle du sage,
et ta louange, ô Suède ! murmure
cachée en chaque chant de Geijer.

Frais comme les ondes du torrent
aux prémices du printemps,
doux comme un rêve de vierge,
aussi clair qu’un ciel d’été,
tintant comme l’acier suédois,
ce chant résonne encore.
Parfois, tremblera de la voix,
ému, celui qui le chante !

Ce chant – une fille du Nord –
a grandi parmi les hauts pins,
mais dans l’étoile de son regard
sourit un espoir supraterrestre.
La couronne n’est que de fougère
qu’elle porte sur ses blonds cheveux,
mais dans cette fougère se trouve
le lys de l’éternité. –

Il s’est envolé loin de nos rivages,
l’interprète du passé, vers plus haute contrée,
mais chaque fois qu’il tourne ses regards
vers les bords de Svea,
aux heures silencieuses du soir,
dans les foyers heureux,
il entend son propre chant
de la bouche du peuple suédois.

Et tant que, dans le soir,
l’aurore boréale continuera d’étinceler,
que dans les vallées et sur les monts
vivra ce peuple libre et généreux,
que le fer suédois dans le feu
sera forgé les longues nuits d’hiver,
dans le monde du Nord vivra
le chant mêlé de fer de Geijer.

1 Odinslund : Le « bosquet d’Odin », nom d’un parc d’Uppsala, au milieu des bâtiments de l’Université. Geijer passa la plus grande partie de sa vie à Uppsala.

2 La rivière Söqva : Söqvabäck, ou Sökkvabäck, est dans les sagas islandaises la résidence de la déesse Saga : il s’y trouve une rivière à laquelle Odin boit chaque jour.

3 Idunn : Déesse de la mythologie odiniste, Idunn garde les pommes dont se sustentent les dieux pour conserver la jeunesse. Nous avons déjà rencontré ce nom dans nos traductions, ici, le poète symboliste bolivien Ricardo Jaimes Freyre ayant produit quelques belles interprétations poétiques des mythes scandinaves.

*

Loin du soleil et des étoiles (Från sol och stjernor)

Loin du soleil et des étoiles, bien que jeune encore,
j’aspire à ce que les ans passent ;
ils ne brillent que d’une lumière affaiblie
du vrai soleil et du vrai printemps.
Un pâle éclat, un rayon terne,
c’est tout ce qui brille dans l’obscurité de ce monde,
la vraie lumière ne nous appartient pas,
mais c’est elle que je veux.

Loin du soleil et des étoiles ma nostalgie
est entraînée vers une sépulture ombragée de tilleuls.
Il y fait sombre, certes, mais je comprends
qu’elle est la voie vers un séjour de lumière.
Délectablement m’attirent les paisibles jardins
de croix noires et de mausolées oubliés ;
je sais, je sens que la demeure des morts
est le port de la vie.

Loin du soleil et des étoiles vers Toi je vole,
Toi soleil de l’esprit, que nul brouillard ne couvre.
La nuit n’y vient pas, le jour n’y point jamais,
aucune ombre n’y suit la clarté.
Une infinité d’esprits éternellement
tourne autour de ta flamme ;
et, si je suis le moindre d’entre eux,
tu me verras quand même.

*

Draupnir

(L’anneau d’Odin)

Aussi merveilleuses que maintes choses créées me paraissent,
nulle ne l’est autant que l’ornement d’Odin, l’anneau d’or de la Poésie.

Sache qu’il vient de l’intérieur des montagnes, du monde des puissances obscures,
où les soufflets s’activent, les marteaux se lèvent, les étincelles volent sur les enclumes.

La rune insondable des profondeurs, la luisance irréconciliée de la nostalgie
ont été gravées dans l’anneau par des nains. Comme il brille d’un rouge éclat !

Depuis lors, dans le cœur du scalde, souvent appelle une voix mystérieuse
vers les salles cachées de la montagne, le sein maternel immémorial.

Tout adorera les hauts dieux : Odin reçut l’anneau
et dans son cercle inscrivit la plus belle des runes de lumière.

Depuis lors, dans le cœur du scalde appellent des sons du Valaskjalf4,
murmurant l’histoire des nobles Ases, de l’Alfe bienveillant.

Au terme de huit nuits, révèle un chant sacré,
du vieil anneau d’un coup naissent huit nouveaux anneaux.

De même, dans le flot intime du chant, en une minute heureuse,
de la première pensée créatrice jaillissent de nouvelles pensées.

Quand le plus pur des dieux fut atteint par la flèche d’Hoder,
Odin, muet et recueilli, posa l’anneau sur le cercueil de Balder.

Et le mort, l’innocent, le réconfort des hommes et des dieux,
avec lui l’emporta dans les profondeurs crépusculeuses de Hel. 

Jeune homme, qui chantes avec feu, qui chantes en extase ton court printemps,
connais-tu un conteur de l’Edda, comprends-tu les Sagas ?

As-tu appris que le chant fuit loin d’un monde souillé,
que l’art, quand la vertu s’éteint, conduit sa nef dans la nuit profonde ?

Du royaume vide des ombres, de la nuit des images sans consistance,
Balder renverra-t-il l’anneau, la terre recouvrera-t-elle son trésor ?

Vaine question ! Hélas ! tant qu’en Hel le dieu restera,
à quoi peut servir ce bijou, quelle valeur ont le chant et la lyre ?

S’il venait au jour de nouveau, cela ne servirait à rien,
le Ragnarök obscurcira le monde, le ciel tend vers sa chute.

Quand le chant doré vient en un monde où la vertu n’est plus,
le cœur n’est pas édifié, la peine n’est point apaisée, il ne naît aucune joie divine.

S’il vient, ce sera sans l’espérance et sans la paix :
quand les dieux fuient, la beauté ne doit-elle fuir avec eux ?

4 Valaskjalf : Une des résidences d’Odin en Asgard ; c’est là que se trouve son trône.

*

L’arc-en-ciel (Regnbågen)

Ndt. Glose poétique et personnelle de Genèse IX, 14-15 : « Quand j’aurai rassemblé les nuages au-dessus de la terre, l’arc paraîtra dans la nue ; et je me souviendrai de mon alliance entre moi et vous, et tous les êtres vivants, de toute chair, et les eaux ne deviendront plus un déluge pour détruire toute chair. »

Le soleil et la pluie fabriquent ensemble
la courbe de l’arc-en-ciel, niellée de rayons ;
ses couleurs merveilleuses brillent
dans une alliance unificatrice.

De son éclat se tamise
le jeune printemps du jardin en fleurs,
le lys reluit comme enchanté,
tremblant des larmes de la pluie.

Et tant que l’arc resplendit,
après que l’averse est passée, on dit
qu’un nouveau déluge ne noiera point
la postérité déchue d’Adam.

Beau pont qui soudain rayonnes,
des nuées jaillissant plein de grâce,
et qui peins la nature de traits magiques,
arc-en-ciel, tu es l’image du chant !

Chagrin et joie, soleil et larmes,
nous prodigue l’arc du poème, qui,
dans une clarté de plus hauts printemps,
irradie un espoir éternel.

Les visages brillent davantage
dans sa merveilleuse lumière,
et ce pont léger lie ensemble
le ciel et l’humus de la terre.

Il disparaît comme il est apparu,
rien ne le peut retenir ;
quand s’estompe son éclat de rose,
la vie n’a plus la même couleur.

Et tant que la Poésie tend
dans les airs son chemin,
la terre et le ciel sont amis,
aucun déclin ne menace.

C’est elle qui, depuis le firmament,
brille en robe éclatante,
et scelle et renouvelle
l’alliance des hommes avec Dieu.

Ô viens, mets ton ombre
sur moi parfois, et quand je serai mort
laisse-moi courir sur ton arche
jusqu’au ciel au-dessus de nous !

*

La fille des champs (Skördeflickan)

Quand l’été, si vite, est passé,
quand les vents ont fané la dernière rose
et que la pluie tombe à verse,
Ô enferme-toi
dans ta chambre
et vis en des rêves d’été !

À la douce lumière familière de la lampe,
Ô rêve de soleil et de trilles d’oiseau,
de prés couverts de fleurs !
Au murmure des braises,
dans la chambre bien chauffée,
essaye les cordes de la lyre !

Les vieilles histoires se réveillent
quand l’orage bat les carreaux.
Ô tisse-les en un chant !
Pour que le temps passe,
redonne la vie
aux temps qui ne sont plus !

Et si tu ne veux pas, je chanterai, moi,
une chanson pour te faire plaisir,
parlant de la fille des champs
qui vivait heureuse
à la campagne
et mourut jeune encore.

*

Elle grandit dans un village en lisière de murmurante forêt ;
ce que rêvent les fleurs elle le savait,
elle savait ce que chantent les oiseaux dans les prés,
et tout le temps rayonnait de joie.

Les ans passèrent, elle eut un fiancé ;
il était si fringant dans ses habits de soldat,
elle l’accepta volontiers, n’hésita point
à le serrer dans ses bras en souriant.

Ils devaient se marier mais la paix prit fin,
le roi partit en campagne contre Karine5, en Russie.
Avec Gustave III le garçon se mit en route.
Mais elle rayonnait encore de joie.

Un soir, alors qu’elle liait les meules dans le champ,
un messager arriva depuis un pays étranger ;
tandis que les femmes chantaient la chanson de Sinclair6,
elle apprit que son fiancé était mort.

Elle resta là, toute rouge, parmi les épis ondoyants.
« Comment est-il mort ? » demanda-t-elle au bout d’un moment. –
« Il combattit bravement sous une pluie de balles. » –
Alors elle resta rayonnante de joie.

« Oh ! c’est un lit parmi les meules des champs,
mes bonnes amies, dit-elle, mon lit de mariée !
Comme il est doux d’être rentrée avec les seigles,
en paix, à la saison dorée de la moisson ! »

Elle se coucha et dormit bien,
dans la grange on la porta, sur le grain ;
elle souriait dans la mort. Les gens dirent, émus,
qu’il n’y eut jamais de si belle moisson.

Mais les jeunes filles chantèrent sur sa tombe d’herbe :
« Repose en paix ! Nous t’aimions tant !
Tu liais ta meule en chantant ta chanson,
et tu étais toujours rayonnante de joie ! »

*

Voilà, tu as entendu ma chanson simple,
elle n’est ni splendide ni longue.
Écoute comme la pluie tombe !
Mets plus de bois
dans la cheminée
et vis en des rêves d’été !

5 Karine : Le poète donne pour nom à l’impératrice Catherine II de Russie son diminutif, qui pourrait bien avoir été la façon dont l’appelaient les Suédois, notamment pendant la guerre de 1788-1790 avec la Russie, au temps de laquelle se situe la ballade. De la même manière que, plus tard, les Anglais appelèrent Napoléon Bonaparte « Boney », ainsi qu’en témoigne le roman Vanity Fair de Thackeray.

6 La chanson de Sinclair : Chanson suédoise anti-russe écrite en 1739, après que l’ambassadeur suédois Malcolm Sinclair fut, de retour de mission à Constantinople, assassiné au mépris du droit international (jus gentium) par les Russes cherchant à connaître les intentions des Suédois et des Ottomans.

*

L’alouette (Lärkan)

Vois comme le train roule, avec un bruit de tonnerre !
comme il pantèle, comme il crache de la fumée, des étincelles !
Pas de repos, pas de repos ! seulement vitesse et bruit !
constant halètement ! Comme le temps, il passe si vite !

Mais suis-le, petite alouette ! Tourne au-dessus des wagons !
Alouette aux ailes duveteuses, à travers prés et bois suis-le !
N’aie pas peur de la fumée qu’il entraîne en tourbillons avec lui,
ne crains pas, toi si harmonieuse, le cri angoissé de ses sifflets !

Car il y a des gares et le train va s’arrêter ;
alors, oiseau chanteur, tu lanceras un trille enjoué !
Des visages las se penchent aux fenêtres pour un peu d’air et de lumière,
fais-leur entendre, oiseau, tes notes suaves !

En première classe est assis un vieillard, penché,
venu d’autre pays, ayant quitté les siens.
Alouette, laisse ton simple chant adoucir dans son âme
le souvenir poignant des êtres chers auxquels il dit adieu !

En deuxième classe est assis un autre homme, impatient ;
il était parti loin et retourne chez lui.
Comment vont sa femme, ses enfants ? Alouette, lance ton chant
pour qu’il entende d’avance la joie, le gazouillis de ses chers petits !

Mais à une fenêtre de troisième classe est assise une mère, pâle et courbée,
elle est pauvre, a perdu son enfant, la seule joie de ses jours.
Alouette, chante ! Ta chanson résonnera pour ce sein souffrant de mère
comme la voix d’un ange : femme que les pleurs ont émaciée, prends courage !

Mais ce ne sont pas ces trois-là seulement que réjouit ton chant, oiseau –
non, même où tu t’y attendrais le moins, on écoute avec joie ta mélodie,
car, aussi pressé qu’un homme paraisse, en tout cœur il se trouve
un besoin de chant candide, après la poussière et le bruit du train.

L’arrêt à la gare est fini, le train gronde à nouveau sur les rails,
les draperies de vapeur flottent au-dessus des bois de sapin ;
mais suis-le, petite alouette, et au prochain arrêt
fais encore entendre aux voyageurs fatigués tes belles notes !