Poésie sino-panaméenne

L’anthologie de poésie sino-panaméenne Vástagos del Dragόn: Veinticuatro poetas chino-panameños (Panamá, 2014) (Rejetons du dragon : 24 poètes sino-panaméens) est, ainsi que le soulignent les auteurs de l’anthologie, Luis Wong Vega, Winston Churchill James et Rita Wong Lew, une première en Amérique latine, qui fait suite à des anthologies similaires aux États-Unis, au Canada et en Angleterre. – L’idée d’un recueil comparable semble impensable en France, bien que nous ayons une importante communauté chinoise et sino-française –ainsi d’ailleurs qu’un académicien franco-chinois–, car, pour nos autorités culturelles, qui n’ont jamais contribué en rien à notre culture, il n’y a pas de culture « franco trait d’union » à moins que ce ne soit une culture franco-française, et c’est aussi cela, l’exception culturelle française, un chauvinisme bovin qui ne dit pas son nom et qui se prétend même le contraire. Si nos autorités veulent bien, disent-elles, tous les migrants du monde, c’est à condition d’en faire des petits Français universels.

L’idée de littérature sino-panaméenne est pertinente au vu des spécificités culturelles mais aussi historiques de la communauté sino-panaméenne. Ici comme dans d’autres pays d’Amérique, les Chinois ont servi de main-d’œuvre bon marché, taillable et corvéable à merci, pour la réalisation de grandes infrastructures continentales, chemins de fer, canal de Panama…, et le nombre de morts chez ces immigrés sous contrat dépasse l’entendement, du moins l’entendement d’un civilisé n’ayant jamais regardé l’envers de la médaille. Ces faits se retrouvent bien sûr dans la poésie sino-panaméenne, notamment dans la poésie d’auteurs engagés comme le poète de réputation internationale Francisco Chang Marín, alias Changmarín (1922-2012), dont j’ai déjà traduit cinq poèmes dans mon billet Poésie anti-impérialiste du Panama et dont je traduis ici de nouveau deux poèmes car Changmarín fait bien évidemment partie de l’anthologie sino-panaméenne, mais aussi le peu connu Antonio Wong, dont je traduis l’ensemble des trois poèmes figurant dans l’anthologie.

Mais ces spécificités historiques et culturelles n’empêchent nullement ces auteurs de prendre position sur les grandes questions nationales, continentales et d’ailleurs mondiales de leur temps. Ainsi, le poète Julio Yao (Julio Yao Villalaz), qui fut conseiller du président anti-impérialiste Omar Torrijos, est ici représenté avec un poème environnementaliste, et Carlos Fong évoque, bien que de manière décalée, la fête nationale du Panama. Carlos Fong a par ailleurs consacré plusieurs livres à l’invasion du Panama par les États-Unis en 1989 – invasion qu’il qualifie dans une interview d’« infamie » –, tels que son roman Aviones dentro de la casa (2016) (Des avions dans la maison) et l’anthologie El humo y la ceniza: Antología literaria de la invasión de Estados Unidos a Panamá (1993) (La fumée et la cendre : Anthologie littéraire de l’invasion du Panama par les États-Unis). – D’autres genres sont représentés dans les poèmes qui suivent : poésie dévotionnelle de Rita Wong Lew, poésie de l’absurde de Lucy Cristina Chau, « quasi-poésie » (casi poesía) originale de David Ng, tirée de son recueil Casi veinticinco poemas (2010) (Presque vingt-cinq poèmes).

Les poètes ici traduits sont, par ordre d’apparition : Carlos Francisco Chang Marín (2 poèmes), Antonio Wong (3), Julio Yao (1), Mozart Lee (2), Rita Wong Lew (1), Carlos Fong (1), Lucy Cristina Chau (2), Davig Ng (3) (au plaisir d’apprendre comment se prononce son nom).

L’anthologie est disponible en ligne (x).

Couverture de l’anthologie poétique “Vástagos del Dragόn: Veinticuatro poetas chino-panameños” (Panamá, 2014)

*

Ici ma douce langue pour le verbe (Aquí mi lengua suave para el verbo)
par Carlos Francisco Chang Marín

Ici ma douce langue pour le verbe
qui doit semer d’épis les chemins.
Pour mentir, jamais ; pour se glorifier, jamais ;
ni aduler, ni se taire quand les autres se taisent.

Muets doivent rester ceux qui trahissent,
ceux qui laissent faire et ceux qui trompent.

Langue pour le combat, pour l’hymne
qu’entonneront les voix opprimées.
Langue pour goûter l’espérance,
le miel des roses à venir.
Langue, je t’aime pour vivre
et non pour gémir, et non pour te faire taire
quand près de toi le claquement du fouet
prédit l’heure de la mort.

*

Ces yeux ont vu surgir la bête (Estos ojos surgir vieron la bestia)
par Carlos Francisco Chang Marín

Ces yeux ont vu surgir la bête
dans la nuit bouvière sans rivages.
J’ai vu paraître la clôture, les fils de fer barbelés
parcourir les antiques prairies
et ne point laisser aux pas un empan ouvert
où le fugitif puisse bâtir sa cabane.

J’ai vu couper la Patrie en deux,
Je l’ai vu diviser et planter un autre drapeau
étranger comme une patte de léopard.

Dans mes yeux les pieds mettent
sur la poussière desséchée du chemin
le grand casse-tête de la vie.

Je repars toujours à l’arrivée, même quand la nuit tombe
je vais bien au-delà des crépuscules.
Devant moi une étoile, derrière moi la nuit,
sur mon front l’or d’un coucher de soleil,
et une espérance bat des ailes près de moi,
car les yeux sont faits pour la marche
et non pour les pleurs affligés.

*

L’ancêtre (El antepasado)
par Antonio Wong

Alors que le vingtième siècle n’était pas encore né
il vint des côtes de Chine méridionale
mon ancêtre ;
non point porteurs de destructions ni de chaînes
ni chargés de chaînes eux-mêmes,
ils vinrent comme ouvriers sous contrat
pour réaliser des travaux,
mais nul ne peut imaginer ce que fut leur amertume…
quand ces constructeurs du chemin de fer
quittaient leur village natal
aux bambous dansants
et la patrie inspirante
aux resplendissants pruniers,
à la conquête d’un nouvel horizon,
pour affronter
les vagues géantes du Pacifique.
Nombre d’entre eux furent
vaincus et dévorés
par les vagues furieuses de la mer,
mais ceux qui vainquirent l’adversité
poursuivirent leur route et parvinrent au Panama.
Ce fut de cette triste manière
qu’arriva mon ancêtre sur cette terre,
troncs et serpents
sur son chemin de conquête,
remplissant ses obligations
et lançant des entreprises…
Ce furent promesses et décisions
qui souffrirent
de la malaria et du paludisme
et des terribles invasions
des armées de moustiques,
ces conditions inclémentes
en conduisirent beaucoup au suicide
pour se délivrer de la souffrance
et trouver le repos…
Et ces sacrifices baptisèrent
les lieux qui n’avaient point de nom :
Le Matachinos et le Chinosmuertos1
furent le sang puerpéral du Canal.

1 Matachinos, Chinosmuertos : La localité de Matachín au Panama tire son nom de Matachinos, qui veut dire « tueur de Chinois ». Ces deux noms, le second signifiant « Chinois morts », évoquent le nombre important de victimes parmi les travailleurs chinois du chemin de fer transocéanique.

Dans son roman Las luciernagas de la muerte (1992) (Les lucioles de la mort), l’écrivain panaméen José Franco donne quelques détails à ce sujet : «Entonces narraba aquello de la Compañía Ferroviaria de Panamá, la Panamá Railroad Company, cuando comerciaba con los muertos, los metía en salmuera y los vendía a los laboratorios y escuelas de medicina del mundo. Cuando se le suministraba opio a los chinos para sostenerlos en el trabajo y luego se suicidaban por miles, afectados por la ‘melancolía’, un efecto de las fiebres palúdicas, que hacía que se colgaran de los árboles con sus propios moños, se ahogaran en los ríos y lo más común, que se ‘empalaran’, una muerte atroz que consistía en sentarse sobre cañas afiladas de bambú, que los destrozaba por dentro.» (Alors l’employé de la Compagnie des chemins de fer du Panama, la Panama Railroad Company, racontait comment, quand la compagnie trafiquait les cadavres de ses travailleurs morts, elle les mettait dans la saumure et les vendait aux écoles de médecine et laboratoires du monde entier. Et comment elle administrait de l’opium à ses travailleurs pour les soutenir dans le travail, et qu’ensuite ils se suicidaient par milliers, atteints de ‘mélancolie’, un effet des fièvres paludiques, qui les faisait se pendre aux arbres avec leurs propres chignons, se jeter dans les rivières ou, le plus souvent, ‘s’empaler’, une mort atroce consistant à s’asseoir sur des pointes de bambous taillés qui leur déchiraient les entrailles.)

*

Ode à ma vie (Oda a mi vida)
par Antonio Wong

Ô, vie de ma vie,
vie saturée par la vie,
vie vécue de
soleil,
orage
et batailles ;
vie que je me suis forgé :
soldat entêté,
déceleur de plaies
et arracheur de croûtes ;
vie dévastée pour punir
les souffrances du passé ;
vie, incessante clameur à l’avenir
et guerre éternelle à l’ombre ;
vie qui cherche vengeance aux quatre vents,
inconciliable avec la puissance du mal ;
Ô vie de ma vie,
vie attrapée par la vie,
vie pleine d’amertume ;
fidèle amante du soleil
défiant la dure subsistance…

*

Ego sum
par Antonio Wong

Deux océans de leurs vagues
intempérantes et brutales
formèrent cette terre,
frange étroite
comme la ceinture pathétique
d’une vieille affamée.

De cette terre je suis né,
là-bas, de l’autre côté,
terminus du chemin de fer
où chaque traverse
a coûté la vie d’un Chinois…
Là-bas, de l’autre côté,
où la terre est brisée
éternellement blessée
pleine de souffrance et de sueur…
seulement pour rassasier
le monde, les monopoles,
dans leur soif de satisfaction.

Avant ma naissance
le monde était obscur :
mais quand je vins à la vie
le ciel
eut des étoiles et m’attendit,
par simple curiosité de me regarder
mais en me saluant de ses scintillements coruscants…

Je grandis avec mon désir
face à la mesquinerie du destin ;
je grandis avec ma lutte
à chaque pas, châtiment de la misère ;
imprégné
de toutes les saveurs de la vie ;
engendrant
de nombreux trésors de l’univers ;
un visage horrible
pour dissimuler :
la musique,
la balance,
l’épée
et la fleur !

Je suis un habitant du soleil
avec ma peau dorée,
un adversaire de l’ombre
avec des yeux obliques et un regard altier !

Je suis orphelin d’amour et de justice,
divorcé de l’or et de l’argent ;
je suis amant du soleil,
du chant
et de la pelle.

Je suis étrange,
incompris,
et inqualifiablement en colère
quand la culture n’est pas le bien du peuple
ou quand le soleil est gardé dans la bourse d’une clique…

*

Seul l’amour sauvera la planète (Solamente el amor salvará al planeta)
par Julio Yao

À Carmencita Tedman, environnementaliste patriote

La terre blessée crie de douleur.
Les poissons et les crevettes courent, sautent – volent !
fuyant des eaux qui empoisonnent leurs habitats.

Il est minuit et il fait froid.
Du haut de cette colline,
la mer nous adresse des clins d’œil avec ses étincelles
et l’on n’entend que des rumeurs de vagues et d’ailes.

Il est minuit et il fait froid, mais je suis avec toi,
guérillera d’aurores et crépuscules.
La douce clarté de la pleine lune
baigne les placides contreforts jusqu’à la côte.

La terre crie, blessée à mort.
Les vagues pleurent, les fleuves s’assèchent,
la vie meurt !
Deux êtres angoissés scrutent l’Univers implorant de l’aide

mais personne ne nous entend. Personne ne répond.

La mer rugit et tu es avec moi,
voulant surprendre des voix intelligentes
sur cette planète de sourds et d’insensibles.

Tu trembles comme un fruit mûr sur la branche,
mais personne ne répond à nos prières.
Personne ne répond, la planète meurt
mais je suis avec toi
au milieu de la nuit,
au milieu de la douleur.
Couronné de panneaux solaires,
tel satellite écoute les voix du Cosmos.
Écoutera-t-il les nôtres ?

Le Grand Frère – l’Œil qui ausculte tout –
capte des signaux de vie intelligente dans l’espace
tandis que sur cette colline glacée
deux êtres angoissés crient au milieu de la nuit,
au milieu du néant, au milieu de la douleur,
mais personne ne répond !
tandis que gémit la terre et que pleurent les océans,
tandis que poissons et crevettes cherchent leur salut dans les forêts,
tandis que cette planète agonise et que personne ne répond
et que tu trembles toute comme un fruit mûr parmi les branches
car seul l’amour sauvera la planète !

*

Des temps difficiles (Tiempos dificiles)
par Mozart Lee

Il y eut c’est vrai des temps
……………..si durs
……………..si lointains
pour ce pas de terre
peuplé d’oiseaux,
……………..de mouettes
……………..de bombes et de violence.
Il y eut de la tendresse dans la souffrance,
bien que de faux prophètes le nièrent.
Nous mangions dans le même plat
notre pain de chaque jour.
Nous portions les mêmes chaussures
et le même uniforme
pareil au temps et à l’espace…
Le bourreau nous tortura : nous et notre rêve
et chaque visite fut un nouvel an,
un arc-en-ciel de fin d’après-midi.
Les barreaux de la cellule crièrent d’impuissance
et tous les soirs le soleil nous jouait un mauvais tour.
Les chiens aboyaient aux alentours de La Modelo2.
C’est vrai, la poésie se mit à cheminer
comme Rossinante.

2 La Modelo : nom d’une prison (« la [prison] modèle »). Le poème évoque des souvenirs du temps où le poète était prisonnier politique.

*

On vit mal (Se vive mal)
par Mozart Lee

On vit mal
C’est la pure vérité
Depuis le tribunal du saint-office
Il n’y a de gloire sans un grain de maïs…
C’est pourquoi on vit mal
Las, quand une peine nous ronge le cœur
On vit mal
En ce monde ni la gloire ni la peine ne sont nos sœurs
C’est pourquoi on vit mal
En ce monde la misère –pain du peuple–
Sur la colline de San Isidro
Sur le coteau de San Cristobal
Dans le passage de Sal Si Puedes
Est appelée « extrême pauvreté »
Quand nous cherchons l’« extrême richesse »
Et que nous voyons seulement des murs sans lamentations
Roses noires
Éclipses de soleil

On vit mal
Dans l’illusion
Espérant que tout change
Et rien ne change si ce n’est en faisant un pas en avant et un pas en arrière
Je te le dis
Frère et frère
N’aie nul espoir
Quand on vit en pensant que tout vient du ciel
On vit mal
Avec des rêves puissants
Faim d’hommes
Soif d’amour
Mains sans drapeaux
Fusil sans épaule
On vit mal
Je te le dis avec le cœur !

La vie à vivre entière !
Je te dis qu’on vit mal
Quand on accepte tout et que rien ne nous plaît
On vit mal
On vit mal
Au temps des pieds
Rêvant au matin
Brisant la voix
Faisant silence
On vit mal !

*

Toujours si proche, toujours si loin (Siempre tan cerca, siempre tan lejos)
par Rita Wong Lew

Par la joie, le sourire, la solidarité, Toi toujours si proche.

Par les activités, les festivités, le bruit constant, moi toujours si loin.

Jamais tu ne m’abandonnes, car tu es le pont au-dessus de mes eaux turbulentes.

Toujours si proche, toujours si loin.

Près de mes pensées, sentiments et projets de tous côtés.

Moi toujours si loin à cause des obligations et distractions.

Tu as toujours été proche, c’est moi qui me suis éloignée.

Qu’en serait-il de moi si tu ne me portais au temps du manque, quand je ne vois qu’un groupe d’empreintes et non les deux comme quand tu es à mes côtés.

Toujours si près, toujours si loin… ou tu es à mes côtés ou tu me portes.

Toi proche, moi lointaine…

Toujours si près ton amour infini, toujours si loin mon iniquité.

Toujours si proche ta compréhension et miséricorde, toujours si loin mon égoïsme et ma complaisante vanité.

Toujours si près t’occupant de moi, me soutenant, me donnant tant de bénédictions.

Tu es là m’embrassant, moi toujours si loin me distrayant en regardant derrière moi.

Toi seul Seigneur importes, Toi qui es toujours proche.

Toi toujours si près mon Seigneur, Roi des Rois, mon amour infini.

T’aimer c’est recevoir le meilleur du meilleur, te suivre c’est recevoir tant de belles choses et me sentir près du ciel.

Je comprends que regarder derrière moi, vers l’oubli, c’est m’éloigner de ce beau ciel que tu vas me donner.

Toi toujours si près, moi toujours si loin !

*

Nous ne fûmes pas des héros (No fuimos héroes)
par Carlos Fong

Note. Le 9 janvier 2011, le centre de détention pour mineurs de Tocumen brûlait dans un incendie, à cause, selon l’enquête, d’une bombe lacrymogène lancée dans l’établissement par la police, incendie dans lequel périrent cinq jeunes détenus.

Cet incendie mortel coïncide avec le Jour des martyrs au Panama, célébrant les émeutes du 9 janvier 1964 où le peuple réclama la souveraineté du Panama sur la Zone du Canal et qui furent réprimées dans le sang par la police états-unienne de la Zone.

(Dédié à Erick Batista, Benjamín Mojica, José Frías, Omar Ibarra et Víctor Jiménez,
morts au Centre de détention pour mineurs)

Nous ne fûmes pas des héros.
Juste un cri dans une cellule humide, un châtiment réduit au silence par
la furie des flammes indifférentes.

Avions abattus
sans ailes
sans nuages
sans destin.

Nous ne fûmes pas des héros.
Jamais nous n’avons mérité un poème,
une chanson,
ou une offrande.

Nous avons gagné un tribut amer.
Nous fûmes seulement un essaim de doigts accrochés aux barreaux
implorant la pitié entre la fumée et les rires.
Avec de légères tapes aux fesses
nous nous échappâmes pour mourir l’un après l’autre ;
car c’est comme ça que nous les pauvres nous mourons.

Nous ne fûmes pas des héros
la patrie n’a pas l’obligation de se souvenir de nous
Ni de nous pleurer
Ni de nous honorer
Nous serons enterrés sans drapeau
Sans discours
Ni résolutions.

Nous ne fûmes pas des héros.
Nous fûmes seulement les enfants de la violence et de la peur.
La haine que nous consommions, aujourd’hui nous la goûtons.
La rage que nous ressentions nous revient avec dédicaces.
Notre dette, nous la payons
avec des cendres et une trace de peau.

Nous ne fûmes pas des héros, ni des martyrs.
Nous fûmes seulement une race
une espèce
des créatures massacrées,
le douleur d’une grappe de mères qui
elles aussi pleurèrent un 9 janvier.

*

Silence (Silencio)
par Lucy Cristina Chau

Combien de silence parviendrai-je à tirer de ce trou ?
Il a passé tellement de temps depuis la dernière parole,
tellement, que je ne me souviens même plus si c’est moi qui la prononçai.
Parfois je la confonds avec un rire
mais j’ai déjà oublié les raisons de ma joie
je ne me souviens même pas si c’était bien la mienne.
Peut-être était-ce un reflet de ma douleur
c’est un petit geste confus
tellement, que je ne me souviens même plus si c’est moi qui le fis.

*

Âme zen (Alma zen)
par Lucy Cristina Chau

Ils n’entrent pas
dans ma boîte à chaussures
tous les faux pas
que je fais chaque jour.
Je préfère les abandonner,
qu’ils apprennent à voler
et laissent l’espace aux espaces.

*

Trois « quasi-poèmes » (casi poesía) de David Ng

Comment le rocher
peut-il être un obstacle
puisqu’il est tranquille ?

Il semble qu’il soit nécessaire
de se vider
pour se remplir ensuite
pour ensuite
se rendre compte
qu’on est vide.

Le voyage
le plus long
est à l’intérieur de soi.
– Accompagne-moi à la récolte –

*

Pour plus de poésie du Panama en français, voyez aussi :

Poésie anti-impérialiste du Panama (x) ;

Poésie emberá et kuna contemporaine du Panama (x) ; et

Poésie d’Aiban Wagua de Guna Yala (x).

Poésie d’Aiban Wagua de Guna Yala

Aiban Wagua est un poète contemporain panaméen d’ethnie kuna (guna) et de langue kuna et espagnole.

Dans mon billet Poésie emberá et kuna contemporaine du Panama (x), j’ai annoncé la publication de traductions françaises d’un choix de ses poèmes, ayant recu son accord ; ce sont les traductions ici présentes, de poèmes originaux en espagnol.

Guna Yala est le nom de la patrie kuna. Les Kunas du Panama vivent essentiellement dans la région de l’archipel de San Blas, sur la côte atlantique, un territoire disposant d’une large autonomie au sein du Panama depuis la « Révolution kuna » de 1925, dont j’ai parlé dans le billet mentionné précédemment.

Aiban Wagua a été ordonné prêtre à Rome en 1975. Cet élément biographique mais davantage encore son œuvre poétique le placent aux côtés d’Ernesto Cardenal, avec une poésie indigéniste, sociale et anti-impérialiste, qui n’épargne pas le clergé dans sa dénonciation de l’exploitation des peuples d’Amérique. – À la différence de la poésie d’Ernesto Cardenal, il s’agit d’une poésie écrite par un Indien.

Aiban Wagua a également été initié prêtre des rites kunas, au terme d’une formation de sept ans, et, ce qui n’étonnera guère compte tenu de ce qui vient d’être dit de sa poésie, est proche de la théologie de la libération (la source de ces deux points est le site web Pan-Amazon Synod Watch, un site catholique conservateur opposé à ce genre de tendances).

Aiban est né à Guna Yala et y vit depuis 1981, après des études en Colombie, au Costa Rica, en Espagne et en Italie. Selon son site web (voir ci-dessous), « le Congrès général kuna, plus haute autorité décisionnelle et administrative du peuple kuna, l’a nommé à la tête de la Commission pour la réforme du fonctionnement des relations entre l’État panaméen et Guna Yala » («El Congreso General Guna, máxima autoridad de decisión y administración del pueblo guna, le ha encomendado la Comisión de reformas de normas que rigen entre el Estado Panameño y Gunayala.»)

Sur son site, www.aibanwagua.org, peuvent être lus plusieurs de ses recueils poétiques. J’ai choisi les poèmes suivants dans son anthologie Kaaubi : Selecciόn de algunos poemas 1972-1992 (Gunayala, 1997) (Kaaubi : Choix de poèmes 1972-1992). Ce sont donc des poèmes relativement anciens, mais Aiban continue d’écrire et a publié plusieurs autres recueils entre-temps. Aiban Wagua est par ailleurs l’auteur de textes littéraires en prose, d’essais et d’œuvres pédagogiques.

Aiban Wagua
(Source : site web Poetas Siglo XXI – Antología Mundial)

*

Amérique (América), 1972

On dirait que l’Amérique
me regarde dans les yeux,
et, tombant de côté,
cherche à se mettre sur les genoux.

La mer,
l’ouvrier,
(toute la matière première),
debout,
la déchirent jusqu’aux moelles
avec un fouet de grèves, enlèvements,
coups de poing, coups d’État.

L’Amérique, sur les épaules des USA,
(noire de faim !)
– vendeuse de beignets –
saute comme un bouffon.

Mon Amérique aux yeux indiens
aux tresses blessées de fleuves
dans le matin idéal du Dieu du maïs.

L’Amérique possède une falaise d’étoiles,
collectionne des sardines,
et a des glands dans le ventre.

L’Amérique, qui ne veut plus de fard,
vend sa chevelure de pétrole
pour un quintal de paillage,
joue avec un monde de pétards,
et, chaussant les bottes du Che,
donne des coups de poing avec un bras cassé,
une averse de débâcle dans l’âme.

L’Amérique !
Angoissée et libérée,
avec son orthographe d’enfant,
morte d’espoir !

On dirait que l’Amérique
me regarde dans les yeux,
et, tombant de côté,
cherche à se mettre sur les genoux.

*

Paix pour cet enfant (Paz para este niño), 1972

Paix,
paix pour cet enfant qui me demande l’aumône en urinant
dans le grand trou saturé de lait atomique.

Pour cet enfant presque pas né, serpent
de peur, projet-avant-projet,
paravent, tarlatane.

Cette terre est absente
et prolongée de blessures tournées vers moi.
Nous mourrons ici comme des rats
en buvant le café noir du Vietnam.

Je demande la paix. La paix. Paix pour que naisse un enfant
qui puisse dire : Guerre ! Un peu de paix
pour que nous soyons moins chiens.

Je demande la paix pour cet enfant ; pour ce vieillard.
Pharisiens, imbéciles, ignorants,
lâchez cette grenade ! Je vous dénoncerai
à l’ONU ! (Sourde et décatie
comme une vieille dévote.)

Je demande la paix. Et qu’est-ce donc ? seulement
une énigme me couvrant les yeux ?

*

Quel est mon péché ? (¿Cuál es mi pecado?), 1972

L’homme est arrimé
aux yeux d’un ange blanchi,
suçant la pulpe multiple des astres,
scarabée dans la manche de Dieu.

Des milliers de chairs s’engloutissent
les unes les autres,
à cause d’un morpion emplumé,
pour une pincée de paix momifiée.

Je suis témoin d’enfants
malsains de vide ;
ils nous cassent les pieds à tous,
et nous ne nous mettons même pas en colère.

(Ils échangent des pommes de terre
pour quelques côtelettes
de vieillards rhumatisants !)

Je donne un grain de chapelet, une petite pièce,
à qui veut,
je la jette par la fenêtre
– en regardant de côté –
pour qu’elle pousse en un champ verdoyant
de dégoût et répugnance.

Je m’en lave les mains,
crache au marché,
exige un rabais pour le kilo de saucisses,
car je suis une personne importante.

Je demande à Dieu que la guerre prenne fin,
et que tous meurent.
Nous abominons jusqu’à notre sentiment
de ratatouille et de linge sale.

Je vends des jambes.
Je vends des thermomètres enfoncés
dans la douleur,
dans la dimension de ma faute,
dans le néant.

Je m’en lave les mains
et me mets à éternuer,
quel est mon péché ?
Habiter la ville
de ceux qui goûtent mourir
en se donnant des coups de coude
déguisés en nudistes.
Un navire chargé de la marchandise de Dieu
retenu dans un port inachevé.

*

De diverses polices d’assurance et livrets (Varias pólizas y cartillas), 1974

« Puisque ce n’est qu’un Indien ! »
messieurs les jurés,
une caricature d’homme,
(Un homme ? Ah ah ah ah !)
Pithecanthropus erectus :
il s’était engraissé
du lopin de terre
que nous lui avions baillé à ferme ;
l’Indien ne produit pas,
fainéant,
sorcier,
sauvage…
Nous avons nettoyé la propriété !
étendu le terrain,
brûlé la paille…
et
à présent nous pouvons vivre en paix
sans ce maudit fils de chien !

Allons !
Il y a tant de problèmes à régler :
homicides,
voleurs,
guérilleros,
enlèvements d’ambassadeurs,
tant… et
tant de projets !
Le jury ne perd pas son temps
avec si peu de chose.
La patrie appartient aux gens capables,
et capables de compter
sur diverses polices d’assurance
et livrets bancaires
et… leur bonne mine…

Et Dieu créa le matin
et celui-ci compta sept fils :
l’absence,
l’espoir…
et la toux qui dure toute la nuit.

De là,
je vois l’Indien s’approcher du marchand,
lui tendre sa gamelle en caoutchouc
pour une assiettée de soupe à la tomate.
De là,
je le suis des yeux fixement
et souffre de sa démarche d’ivrogne
qui ne sait pas si Dieu a raison
ou bien le gouverneur ou le contrebandier.

Parfois,
je m’approche de lui.
Il se tait. Il est tout le limon préhistorique ;
il exhale la douleur laissée
par la chair brûlée d’Atahualpa.

D’abord, ils l’arrachèrent à son Dieu,
ensuite à sa terre ;
aujourd’hui à son nom…
Que reste-t-il de lui ?

La Maira1 déjà décolorée
qui s’ouvre pour le blesser à mort
et la méduse qui commence à s’enrouler
autour de l’histoire : rien !
Absolument rien !

1 Maira : Il y a deux façons, selon moi, d’interpréter ici ce prénom féminin. Ou bien il s’agit de la compagne de l’Indien ou bien, le nom Maira étant apparenté à Maria, ce pourrait être une statue décolorée de la Vierge Marie ouvrant les bras (et Maira, plutôt que Maria, serait la façon rustique dont l’Indien nomme la Vierge).

*

Pour Ustupu (A Ustupu), 1976

Ici, la mer partage son jeu
et la lune la contemple
jetant des poignées de cristal
sur le squelette de Nele Kantule2.

Ici le rire a ancré
sa protestation et commence
à peigner la jeune fille après son bain.

Ici on se donne la main
et l’amour est réciproque
et le chemin serpente
sous le cocotier d’Ustupir3.

Ici, le soleil ne s’incline pas,
résistant à la nuit
dans un blanc tournoi de vérités empoignées.

Ici, on t’appellera frère,
et tu iras, les mains pleines de coquillages
et incapable de les jeter
jusqu’à ce que tu te confondes avec ces eaux.

Ici, ici, ici à Ustupu !

2 Nele Kantule : Un leader de la Révolution kuna de 1925, enterré dans l’île d’Ustupu à Guna Yala.

3 Ustupir : Une île de Guna Yala voisine d’Ustupu.

*

Cette liberté me fait mal (Me duele esa libertad), 1976

J’ai amarré ma pirogue
et je marche, cherchant un lieu
où placarder un manifeste de pauvres gens.

La terre pousse la fécule de maïs,
et cette liberté me fait mal.
La mer monte à chaque lune nouvelle,
sa plainte me scrute et me parle,
et cette liberté me fait mal.
La distance est un rosaire d’oiseaux
picorant l’infini,
et cette liberté me fait mal.
Je cherche un lieu intime avec le vent
où le pauvre commanderait
sur son champ et sa vie.

Dans chaque sanglot naît un bras meurtri,
et la balance ondoie :
et ma liberté me fait mal :
Non !
Je suis un esclave. Comprends-moi bien !
Regarde mon poignet,
mes pieds,
j’ai des chaussures, je porte une cravate,
je peux donner ses cinquante centimes
au cireur de rue, et je suis un pauvre esclave
jouant à l’homme libre.

Je suis marginalisé
quand on crache au visage de mon frère indien
en le couvrant de promesses,
sur tous les chemins d’Amérique.
Je suis déchiqueté quand on me prend ma ferme
et qu’il n’existe aucune loi pour me défendre.
Je suis sans travail comme l’Indien occidentalisé
et je lève le cruchon la peur de la matraque au ventre…
…Et je veux me sentir libre !
Libre dans l’Indien qui a cru à l’argent
et s’est réveillé
avec un maître-chanteur protégé par la loi.

Et je veux me sentir libre !
Libre dans mon cousin de Pindupu, Ikandi, Nabsadi,
la mort commençant
à lui lécher les pieds.

Et je veux me sentir libre !
Libre dans l’ouvrier et le paysan
désabusés qui attendent l’aube nouvelle.

Et je veux me sentir libre !
Libre avec la patrie. Libre
de mouiller ma pirogue dans la Zone du Canal
et de marcher nu-pieds.
Semer le cacao près de mon drapeau
et crier que cette patrie est mienne.

*

Frère indien (Hermano indio), 1976

Le touriste arrive, frère indien.
Il vient désarmé,
en short et chemisette,
l’appareil-photo en bandoulière.

Le touriste arrive, frère indien.
Rien !
Il ne se passera rien !
Nous aurons de l’argent et une petite copine waga4,
et nous donnerons la main
au chimpanzé,
à la mouche africaine,
au jaguar,
et au moucheron.

Le touriste achètera des cacahuètes,
des bananes,
de la viande de cheval pour l’ocelot
et le jaguar,
et à nous il jettera ses centimes,
voudra qu’on les attrape en l’air
ou au fond de la mer,
attrape la cacahuète,
attrape la petite pièce,
attrapez-les et entretuez-vous !
Flash ! une photo de sa chérie
donnant à manger au petit Indien.

Le touriste arrive, frère indien.
Je vais me mettre à la porte de ma maison
pour qu’ils n’enterrent pas mon grand-père.
C’est ma maison !
Et j’irai avec la lune enfant
et, avec la lune vieille,
je proférerai de nouveau des paroles indiennes.

Nous chanterons pour le touriste
même quand la douleur nous tourmente.

Le touriste arrive, il est déjà là, frère indien.
Il est venu avec la faux
et on nous a dit que c’était
la chandelle pour les morts.
Il a divisé notre terre.
Le touriste a formé
des équipes de combat.
Peut-être vais-je te rouer de coups
quand le touriste préfèrera tes plages !
Et on dit que c’est une fleur orientale !

Mon frère,
les touristes, les touristes !
Tant d’amis avec une gouge
et une fleur dans chaque main.
Tant d’amis aux yeux tendres
qui se déshabillent et laissent l’eau sale,
l’enfant dira de haine et de mort,
et son père dit que c’est de l’argent.
Tant d’amis !
Nous les renverrons chez eux, frère indien.
Cette fois le chimpanzé ne nous aura pas !
Frère indien !
Frère indien !!
Frère indien !!!

4 waga : (dans le texte original : uaga) Nom des étrangers en langue kuna.

*

Reste un homme ! (¡Manténte humano!), 1979

Mon frère, ne recule pas,
reste un homme jusqu’à la mort !

Quand ils te placeront à côté de la hutte,
et le touriste te demandera d’ôter ton short
pour que tout soit primitif
et que la photo crée la sensation…

Quand ils te feront accroupir
pour rôtir des campagnols d’eau,
et le réalisateur du film
te dira de sourire
pour que les gens « cultivés »
rêvent de vampires après la projection…

Quand ils te noueront la cravate au cou
et que viendra ton « protecteur » exigeant
que tu portes une chemise colorée
avec son slogan sur le dos,
en disant qu’il t’a tiré
de la boue et des nids de mouche…

Quand tu croiras rencontrer « la civilisation »
en train de piétiner la tienne,
et qu’ils te montreront par les rues
te vêtiront de frac
et parleront de ta douceur…

Quand ils promettront de transformer le fleuve
en chapelet de murano…
Camarade indien !
Ouvre les yeux et ne les crois pas !
Ne les crois pas !!
Ne les crois pas !!!
Ne demande pas de chemise usagée, ni de bonbons,
ni de piécettes, ni de miséricorde !
Demande justice !
Prends une poignée de la terre que tu foules
et à la vie à la mort !
Dresse ton torse dur
et résiste jusqu’à la fin !
Ne renonce pas à la lutte
mais étends ton pouvoir séculaire !
À l’intérieur de toi, frère indien, ranime ta colère,
reste un homme jusqu’à la mort !!!

*

Mon Amérique femme 1 (Mi América niña 1), 1987

Cette Amérique répandue et courbée,
faite marimba rebelle, capable d’attendre
dans les maquis, les taudis, les favelas…
je parle d’elle,
de la brune libre et piquante
qui me rappelle sa mère,
belle louve qui dormait
avec la jarre sur le feu,
et les mains fermées sur la sarbacane.

Mon Amérique qui grandit trempée de sang
le long des fleuves,
des forêts, des bidonvilles.
Elle sait que sa mère
refusa de se peindre les ongles
voulant recueillir intègre
sa colère de femme indienne,
hennissement pur dans la steppe.

Vinrent les hommes blancs et barbus,
ils frappèrent la fille, se disputèrent ses jambes,
mais elle, faite silex,
sortit serrant le poing
et fredonnant son chant à la liberté.

Mon Amérique, fille splendide de natifs valeureux,
seulement une larme pour le fils tombé,
et retour dans la tranchée,
car la patrie brûle.
Mon Amérique femme solidaire,
soutenant l’homme qui boite perdant son sang,
voix courroucée de résistance féconde.

Cette Amérique terre et balayeuse
qui plante en cachette la racine de demain,
grosse de danses et de saveurs de miel ;
poème éclos sur le vieux chemin
déterminé à brandir la vérité
face à tant de crachats gringos et de fonds monétaires…

Mon Amérique femme qui oublie
d’acheter des dentelles et des bonbons
et connaît le sang acide de la terre,
et dans l’œil noir de la nuit
préfère les paroles subversives de l’aïeul.
Mon Amérique femme pauvre
qui prend dans ses bras sa petite sœur,
la porte à sa ceinture, et toutes deux cahin-caha
vont vers la colline
où vivaient libres et intègres les Anciens.

Femme Amérique, capable de briser des silences
face au crime des empires,
cette Amérique indienne, Abya Yala5 dard et pieu,
parole juste, naja dangereux,
contre la mitraille les bombardements
et un pentagone mal né…
Et il n’est pas de Pékin, le fil de sa machette,
il porte la saveur ancienne de la vie
et l’histoire de ses ancêtres, nullement dociles.
Mon Amérique femme,
pour toute caution ses enfants roués de coups,
tempête qui menace,
femme chaussée de sandales de cuir brut
un orage dans son cœur intense.

Elle est ma mère nullement soumise,
et je la regarde, cette Indienne mince et franche
dont les envahisseurs ne purent jamais faire une Malinche,
je la regarde, cette gamine africaine
qui navigua fragile et piétinée
avec une robuste violence dans son sein libre,
et qui sut arroser coup après coup
la fleur d’ébène née terreuse.
Je la regarde, l’astuce de la paysanne
qui sait comment inciter ses poules
à couver les œufs ;
ou cette femme fragile
qui mesure dans sa chair la fièvre de son frère,
et qu’importe s’ils l’appellent terroriste… !
Elle se tient prête à assommer l’assassin de son poing.
Mon Amérique femme, je vais à tes côtés
et je sais que Dieu met la main dans le même plat que nous…
Ainsi parlent les faits, et ils ne mentent pas.

5 Abya Yala : L’Amérique, en langue kuna.

*

Mon Amérique femme 2 (Mi América niña 2), 1987

Mon Amérique a peu d’années,
c’est, dirais-je, une enfant,
à demi analphabète, les mains tendues,
panier de légumes,
bidon de pétrole.

De caste indienne indomptable et libre,
elle préfère l’ignorer…
je la surprends exténuée,
cils postiches,
peinture de marchand ambulant.
– Je n’ai pas de quoi manger
et ne supporte pas la chicha de tamarin,
je préfère le made in USA,
et ne me parle pas de morale,
j’ai besoin de palais, de bijoux, de carrosses,
de servantes, de pistolets, de petits soldats… – dit l’enfant.

Elle a peu d’années,
c’est, dirais-je, une enfant :
elle a suspendu son poncho indien
et sa chemise en coton paysanne,
elle n’a plus sa besace à la ceinture,
elle porte des jeans, a de grosses voitures et
un galant blond…
elle a ses entrées à la White House,
délicieuse Indienne occidentalisée…
et comme elle sait bien que là, dans les couloirs,
ses amants louent tendrement ses seins pétris.

On lui donne peu de chose
pour son bidon de pétrole,
son étain et son cuivre…
ses cernes, comme ils se voient !
Ses fils ont toujours voulu la défendre,
mais elle a si peur
que son amant se mette en colère, car alors
le blond lui crie dessus :
« Dis que ce sont des terroristes et des antidémocrates… ! »
Et elle répète, terroristes ! terroristes !
Pauvre Amérique ! sa mère n’était pas comme ça.

Elle a peu d’années,
c’est encore, dirais-je, une enfant :
elle dit toujours yes à son blond.
La pauvre petite a demandé beaucoup
et c’est moi qui dois payer ses dettes,
mais avec les planches pourries
et l’odeur d’urine dont j’hérite,
comment vais-je payer ?
Elle dit que son jules
est le tact démocratique incarné,
mais nous savons tous que le blond
se nourrit de pauvres et crache des squelettes,
et que sa démocratie pue les oligarques,
les mangeurs de peuples, l’exploitation,
la misère, la merde ;
et devant ses tout-puissants vetos,
mon Amérique dit OK.

Alors je lui criai : Vieille bonne femme !
Elle a les jambes fatiguées,
son amant yankee fait mitrailler des enfants,
pille et extermine,
et cela,
c’est ce qu’il appelle sa sécurité d’État,
son intérêt humanitaire,
et il crie à ma vieille bonne femme :
« Dis que tout est bien ! »
Et elle se mord les lèvres et dit : OK !
Le gringo bombarde mes frères,
donne des armes pour tuer des peuples entiers,
saccage les frontières,
pisse sur les droits de l’homme,
distribue cent millions
pour perforer le crâne des pauvres…
et il dit à ma petite vieille :
« Toi, dis que c’est peace, peace !
– OK, dit la vieille, mais…
mon chéri, aime-moi avec tes dolarcitos !

Amérique, Amérique,
redeviens mère
et souviens-toi de la grande aïeule,
belle lancière indienne
qui remontait le courant
en aspirant à pleins poumons la liberté !

*

Civilise mon cœur, maman (Civiliza mi corazόn, mamá), 1987

Je reviens très pauvre, maman,
prends mon baluchon de linge sale
et vois comme il ne reste rien dans l’outre
de chicha fraîche
qu’emporta ton adolescent il y a de cela plusieurs lunes.

Garde avec toi, maman,
ton petit chasseur empilant des lances,
mal aimé, effrayé,
son hamac prolétarien mal roulé.

Je reviens affligé, maman,
j’ai tété les seins de Kueloyai6
et parmi tant d’armes étrangères
j’ai perdu jusqu’à mon nom
et tu sais bien que ce n’est pas ainsi qu’on peut combattre :
je ne suis qu’un enfant qui à son réveil
ne trouve plus sa pirogue de balsa…

Maman, je reviens me traînant au sol,
avec cette cravate je reviens souffrant,
avec ces mocassins à la mode je reviens souffrant,
avec ce corps debout je saigne,
avec ce nouveau visage je saigne…

Je suis ton bébé cerf, paysanne kuna,
emmène-moi à la pirogue en bois akebir’uala,
allume le feu de siguanala,
et jettes-y une poignée de cacao rouge,
comme le prescrit le médecin inatuledi.

Redis-moi tes meilleurs mythes,
parle-moi du fleuve de verre du héros Tad Ibe,
apaise la colère du caïman en moi,
remue le jagua dans la calebasse,
l’akuanusa, la menthe, la petite racine…
Apprends-moi à goûter l’histoire droite !

Maman, tout au fond de moi meurt ton petit cerf,
mais il respire encore,
nu-pieds et vêtu de peu,
le pantalon décousu.
Il choisit ton nom
mais a perdu son odeur de menthe,
il se souvient parfois en pleurant
que tu allais sur les eaux en direction de la mangrove
où se trouvent nos morts,
où nous avons répandu grand-père un jour.
Rafraîchis-moi de ces eaux,
et de la vieille argile
pétris une image kuna
pour que palpite sans ride la vérité en moi
et que m’envahisse Ibelele7 de son rythme extrême.

Maman, murmure-moi des mots de pardon,
civilise mon cœur à nouveau,
et fais-en une barricade
parce qu’un homme doit rester chez lui :
déjà résonne éclatant le tambour de l’école,
on appelle ton suara, ton koke, ton kangi.

Femme, laisse-moi revenir à la grande famille,
suivre la danse du vautour,
mâcher de nouveau la chair noire de l’uyusae,
tresser la corde dure
du grand hamac,
presser mon cri
de chicha noire.
Sauve ton faon, femme kuna !

6 Kueloyai : la Mère des crapauds, personnage des légendes kunas.

7 Ibelele : personnage des légendes kunas, un fondateur de la civilisation kuna.

*

Ibua ? (¿Ibua?), 1987

Note. Ibua : dans le dictionnaire kuna-espagnol en ligne : « Qu’est-ce ? » (¿qué es?). S’il fallait le traduire dans le poème, le mieux serait doute un simple « Hein ? ».

Intègre-toi, Indien, intègre-toi !
Ibua ?
Civilise-toi, Indien, sois quelqu’un,
viens et incorpore cette merveille !
Ibua ?
Civilise la pointe sauvage de ta flèche,
ta massue, ton pagne, ta pirogue… !
Cours à la ville
et excite la malédiction,
que la matraque ait odeur d’Indien,
comme le taudis, le lupanar,
la prison, l’asile des fous.
Civilise-toi, Indien, civilise-toi !
Ibua ?

Que se tordent mille bouches pour protester,
mille putes et mille enfants de personne,
faits obus et napalm.
Civilise-toi, Indien, civilise-toi !
et couche-toi au coin d’une rue,
simule la paralysie, la phtisie, la cécité,
que les braves gens se signent,
et que tombent des étrons dans ton bol.
Intègre-toi, Indien, intègre-toi !
descends de la forêt, sors des fleuves,
des îles, des déserts,
(ah, comme je les savoure, ces îles, ces forêts !)
mendie un travail qui n’existe pas, remplis les bouges,
lave le vomi, et les urinoirs de tes exploiteurs,
mets des galoches et achète des télés,
même si tu pourris de faim,
consomme, Indien, consomme !
Renie tes pères
tes gestes sacrés, ta mère la terre,
et appelle « papa » celui qui te vend au plus offrant
et te divise et te dresse pour être sa bête de somme !

Cher frère, travailleur de lianes,
papa fut un bel et vaillant archer,
et nos ancêtres des guerriers de la tête aux pieds…
Souviens-toi d’eux !
Arrête la pirogue
où ces aïeux laissèrent la jarre
et le tison encore fumant,
là près du mince ruisseau,
où papa conversa avec Kegebyai,
dialogue avec l’éternel Ñamandú,
avec le puissant Ngöbo,
le brillant Ankoré,
l’éternel Wiracocha…
Civilisation !
Ibua ?

Camarade de l’histoire nouvelle,
porte-faix de peuple en souffrance,
redresse ton dos, relève la tête,
scrute les traces qui disparaissent
dans le bruit de la rivière, dans la chaleur de la nuit.
La civilisation est la dignité vaillante
que faufilèrent les aïeux
au long des siècles
en une résistance ardente.
C’est le cœur rouge de vie
qui célèbre nos gens
goûtant les rites de l’aïeule qui ne meurt pas.
C’est le sang de nos héros
fait verdoyante patrie toujours vigilante,
l’orgueil qui fleurit en toi,
libre enfant du Grand Paba…
Ce sont tes fermes et le pain mis au four
à la chaleur de ton front…

Civilisation ?
Ibua ?
T’identifier à qui ? et… pourquoi ?
Quel est ce frère modèle
et qu’est-ce que sa loi de vie commune ?
Indien, frère, sans cesse assiégé, éreinté
et qui ne s’est jamais rendu,
mitraillé mille fois renaissant,
chair violente d’Ulcué Chocué,
Sepé, Simral, Iguaibiliginia8 !
Maître d’Abya Yala,
encerclé de propriétaires terriens, silence dur,
camarade incessamment victimisé, graine arrivée à point…
salue le waga et deviens son frère et ami
mais
avec ton bras kuna,
avec tes yeux paez,
avec ta mémoire guarayo,
avec ton histoire mundurucu,
avec ta dignité chauffée à blanc.
Regarde la terre que tu foules,
et deviens cri avec elle,
ne mets pas fin à la lutte,
confère à tes fils la force et la ténacité,
la lumière et l’arc, la vie et la soif des martyrs !
Cloue en eux la vérité
jusqu’à les faire sang fécond, mon frère !

8 Ulcué Chocué etc. : noms de plusieurs personnalités de la cause indienne. Álvaro Ulcué Chocué fut un prêtre colombien d’ethnie paez, assassiné en 1984. Sepé Tiaraju fut au dix-huitième siècle un leader de la Guerre des Guaranis (Guerra Guaranítica) contre le déplacement forcé des Indiens. Simral Colman fut un leader de la Révolution kuna de 1925, ainsi qu’Iguaibiliginia, alias Nele Kantule, que nous avons déjà rencontré plus haut (note 2).

*

Toute chose a son nom (Cada cosa tiene su nombre), 1992

Un jour ton fils te demandera un nom,
une terre, une hutte,
la vérité de tes vieilles cicatrices.
Laisse-le regarder, alors, les hautes collines
et les plateaux où paissent aujourd’hui
les vaches du riche ;
là même où les Anciens
étaient libres et savaient
que cette terre leur appartenait
(avant la loi maudite qui nous convertit en mendiants…)

Un jour ta fille collera son oreille contre le peuple
et reprisera dans son corps
le chant armé de la justice.
Son panier plein des lamentations de la terre,
elle exigera de toi la couleur pure de l’histoire.
Alors,
dis à ta fille que sa mère
fut traînée un soir sur le sable de la rivière,
et brutalement tuée.
Cette enfant pressera l’aube de son peuple.

Les trois, blessés comme les guerriers
qui ne mollissent point pendant l’embuscade,
redeviendront alors
la veine d’Atahualpa qui ne s’est point fermée,
qui nous fit solennel rythme de liberté.

Laisse, frère indien, tes enfants
s’accrocher aux aïeux
qui, même après la mort,
savent résister et ne tremblent pas.

Frère ami,
fais de ta parole capable de guérir les blessures
une arme et une barricade,
interdis-toi les larmes de faiblesse,
fais don à ton peuple d’enfants libres,
renouvelle ton orgueil indien.
Peu importe ce qu’ils en disent :
Nous sommes propriétaires d’Abya Yala !

*

Guananí, 1992

Note. Guananí, plus connue sous le nom de Guanahani, est l’île des Antilles où Christophe Colomb posa le pied en Amérique. Hatuey, nommé dans le poème, était le chef des Indiens Siboney qui occupaient cette île ainsi que plusieurs autres, dont l’actuelle Cuba.

Où sont tes fils,
chère tante Guananí ?
Où l’ont-ils enterré,
ton bien-aimé Hatuey ?

Ma tante, ils te tondirent
à coups de dents et de becs
de vautour
et de rongeurs de terres étrangères.
Et aujourd’hui ils jettent des feuilles vertes
sur les flaques de sang,
mettent une fleur rare à la table des mitrés.

Ils t’ont vêtue en riche paysanne,
te couronnent de pauvres
restés sans maison,
parce qu’un clocher
avait plus de valeur que des milliers d’enfants affamés,
parce que viennent les évêques,
parce que vient l’Église.

Mes cousins, tes fils, sont morts,
les vautours les ont dévorés l’un après l’autre,
et peut-être la fête en est-elle plus belle.
Et l’on me raconte aujourd’hui
que les pauvres manifestent en toi,
mais que les poursuivent les mêmes chiens
que les envahisseurs lâchèrent
dans nos rues.

Ma tante, nous sommes encore en vie,
et Hatuey continue de refuser le baptême,
et la voix des Siboneys
nous élève et nous traverse
faisant de nous une semence prête à éclore.
Et la lutte n’est pas terminée,
Tante Guananí !