La fonte des glaces et autres poèmes de Carl David af Wirsén

Le poète suédois Carl David af Wirsén (1842-1912), membre de l’Académie suédoise et, de 1884 à sa mort, son secrétaire perpétuel, fut une figure influente des lettres de son pays, dans un sens opposé aux tendances qui se faisaient jour à l’époque. Il fut critique envers les noms aujourd’hui les plus connus de la littérature suédoise, tels qu’August Strindberg, Selma Lagerlöf, Prix Nobel de littérature 1909, Verner von Heidenstam, Prix Nobel de littérature 1916, Gustaf af Geijerstam, pour ne citer que ces quatre représentants d’une modernité avec laquelle Wirsén ne se sentait guère d’affinités.

Il faut d’ailleurs souligner que les quatre noms cités ne forment pas une tendance monolithique. Heidenstam, par exemple, prit la tête de la croisade contre le naturalisme, où se situe Geijerstam, si bien que Wirsén et lui ont au moins un point commun.

Par ailleurs, le Strindberg de la dernière période revint notoirement lui-même de manière critique sur l’esprit de son œuvre de jeunesse, si bien que l’on trouverait sans le moindre doute des points de convergence entre son autocritique de fin de carrière et la critique de Wirsén. Si l’on veut écarter Wirsén à cause d’une critique fourvoyée de Strindberg, cela n’est en somme possible que si l’on écarte aussi le Strindberg autocritique. C’est ce que l’on fait d’ailleurs quand on ignore le Strindberg du Livre bleu (I-IV), des écrits swedenborgiens et alchimiques, affirmant avoir découvert la recette de l’or (disponible sur ce blog), révoquant en doute la rotondité de la Terre ainsi que quelques autres axiomes scientifiques assez fondamentaux, insistant sur l’infériorité des femmes et de plusieurs autres, toutes choses qui peuvent difficilement faire comprendre que Strindberg n’ait pas – pas encore ? – subi le même sort que Heidenstam, dont le nom a souffert de ses prises de position politiques dans l’entre-deux guerres. Autant dire que ce qui subsiste de Strindberg dans la conscience littéraire n’est qu’un fragment isolé, plutôt que l’œuvre elle-même, quand bien même c’est ce fragment d’homme – un membre agité de soubresauts sous l’effet de quelque galvanisme – qui passe pour « l’écrivain national » de la Suède. (Ce n’est pas le seul exemple.)

En d’autres termes, si Wirsén surnage non sans peine dans la conscience littéraire contemporaine, c’est aussi le cas, en totalité ou en partie, de quelques-uns de ceux qu’il critiquait.

Reste, parmi ces augustes victimes, Selma Lagerlöf, dont le rayonnement semble intact. Comme nombre d’enfants, le traducteur que nous sommes fut impressionné dans ses jeunes années par le voyage de Nils Holgersson. Pas suffisamment, cependant, pour acquérir par la suite une vue bien complète de l’œuvre de Selma. Outre un recueil de nouvelles, Le monde des trolls, dont nous ne nous rappelons rien, si ce n’est un tableau des tziganes qui vaudrait aujourd’hui à leur auteur une condamnation judiciaire en Suède comme en France et dans de nombreux pays d’Europe, ce que nous n’avons pas manqué de dénoncer à la partie pénale et éclairée de l’humanité dans notre « Florilège à charge » (ici), nous n’avons lu d’elle, plus récemment, que son Gösta Berling, premier roman qui l’a rendue d’emblée célèbre, et qui nous a paru, pour notre plus grande consternation, un assommant tissu d’histoires sans intérêt, avec des personnages à la psychologie barbare. Nous serions donc prêt à croire que l’hostilité de Wirsén doit être portée au crédit de ce dernier.

Les poèmes qui suivent, dans notre traduction, sont tirés du recueil Dikter (Poésies) de 1876.

Portrait de C. D. af Wirsén
chez Elliott & Fry, Londres, ca. 1870 (selon la source)

*

La fonte des glaces (Islossning)

Longtemps, si longtemps j’ai voulu,
parmi les lourdes glaces de la pensée,
parmi les travaux quotidiens de cette vie,
lier les vagues murmurantes du chant,
lier ensemble mille rêves échevelés,
au milieu de la lutte pour les riens utiles.

Ai-je erré, me suis-je égaré,
quand j’osai chanter enfin,
brisant les dures entraves ?
Tout ce qui fascine est-il une illusion ?
Dois-je à présent retenir ces flots,
quand ils ont baigné un littoral de fleurs ?

L’hiver est rude, ô mon cœur :
Dois-tu revoir ses brouillards
après avoir contemplé le printemps ?
Demanderai-je, commanderai-je
à la neige, à la glace d’accabler encore
les enfants de mon moi ?

Sommet de joie et de peine,
mirage du ciel dans mon désert,
suis-je digne de te goûter ?
Les vagues peuvent-elles moutonner,
m’est-il permis de respirer les douces
brises du printemps, sur mon sombre chemin ?

Pourquoi demander ? Puis-je empêcher
au mois de mai de venir, à la glace de rompre,
à la rose d’éclore, à la vague d’avancer ?
Le pouvoir est tombé des mains de celui qui doute,
et parce que l’hiver a pris fin j’adresse
mes remerciements au ciel.

Entends mon vœu ! Je veux adoucir,
partout où j’en ai le pouvoir, jusqu’à la fin,
avec mon chant la peine de mon prochain,
je veux chanter les rivages de l’Éden,
donner des ailes à ceux qui sont tombés,
la vie à celui qui semble mort.

*

Ce que tu m’es (Hvad du liknar)

Sur le récif se trouve une chapelle,
qui regarde avec bienveillance depuis le sommet,
et dont le vent de mer, tellement âpre et froid,
enveloppe la flèche et le portail.

Sous la bordure du toit, l’oiseau marin
a construit son nid, confortable et sûr ;
de même ma pensée se fait-elle un nid
à l’abri du vent et des embruns, près de toi !

Quand doucement résonne l’orgue de la chapelle,
quand avec recueillement j’écoute ta voix,
l’oiseau oublie la mer tourmentée,
tu fais taire les inquiétudes de mon cœur.

Doux foyer, bonne amie,
blanche maison de paix très sainte,
il fait si bon, tout est si sûr avec toi,
sur le rocher de la vie assailli par les vagues !

*

La vieille cathédrale (Den gamle dômen)

Un homme des temps nouveaux prit la parole :
« Terminer la cathédrale serait insensé,
nous avons bien assez d’églises comme ça. –
Quel dommage de dépenser l’argent de cette manière !

« Vieille folie ! Pensez à ce qu’une telle somme,
si elle n’était sottement retirée du commerce, permettrait !
N’est-il pas évident que cette affaire
est des plus improductives ? »

Ayant ainsi parlé, il courut au noble jeu de hasard de la Bourse
y retrouver des financiers de troisième classe,
puis fit l’acquisition d’une bague à l’étincelant caillou
dans une boutique, pour sa Phryné.

Oui, tu as raison. Abats le vieux monument,
détruis les rosaces, les voûtes, le portail
et les piliers – et construis à la place
un bocard gigantesque !

Au travail ! Tu gagneras beaucoup d’argent
si tu décroches le contrat pour cette entreprise !
Quelle merveille quand, sur les pierres consacrées du chœur,
les hétaïres danseront aux fêtes illuminées !

Et puis érige, au milieu, la statue du veau d’or !
Fais retentir les musiques d’Offenbach !
Les vieilles voûtes gothiques ne conviennent pas
à l’engeance de Mammon, aux hommes sans Dieu.

*

La bonne fée des bois (Skogens goda fée)

Où, parmi les sapins, chante le coq de bruyère,
où la fine grive répand
la joie et le chagrin de ses notes,
où, contre le rocher escarpé,
le framboisier s’accroche,
c’est là que je vis depuis longtemps,
et je sais où luit la fraise des bois,
plus brillante que la pourpre,
je sais où coulent des sources cachées
dont l’eau est d’une fraîcheur infinie.

Dans la fragrance des orchidées, souvent
des pigeons sauvages viennent à moi
pour que je les nourrisse dans la main.
Quand ma voix appelle amicalement,
entre les pins dorés par le soleil
l’élan avance parfois la tête.
Si je chante au bord boisé des lacs,
quand la lune répand ses rayons,
une famille de canards vient en silence
écouter dans la baie.

Si des mondes fastueux s’approche
quelque enfant gâté, vaniteux,
quelque ami du bruit et des moqueries,
je fuis dans ma retraite profonde,
farouche, avec la rapidité de l’éclair,
en silence, attristée.
Son esprit, rendu terne par les excès,
ne peut comprendre mes simples joies,
de ma douce paix il rit,
étant le fils hautain des plaisirs.

Mais je console fidèlement l’enfant
quand par accident, au milieu de la forêt,
il a brisé son écuelle pour la cueillette,
et au pâtre qui conduit les bêtes
en fredonnant sa douce chanson,
avec bienveillance souvent j’ai souri,
et à la jeune fille du laboureur,
à son retour des champs,
je donne le meilleur de la vie,
pleine mesure de bonheur d’amour.

Et parfois – ah ! c’est si rare –
j’ai vu près de la source aux ondes fraîches
le poète, cher à mon cœur.
Quand il est au sommet de l’extase,
sur ses yeux je pose mes mains
et murmure : « Devine qui je suis ! »
Il répond : « Longtemps cachée,
merveilleuse, éternellement rêvée,
rarement vue, jamais oubliée !
tu es l’aspiration de mon âme ! »

Quand il retire mes mains de ses yeux
et, charmé, vers moi se tourne,
souvent je me suis déjà envolée.
Certes il se lamente : Belle cruelle !
Mais je sais comment le récompenser en secret :
dans ses rêves, de jour comme de nuit,
je verse doucement l’enchantement des bois.
Je mêle le jeu des ombres et des clartés,
le murmure des sources et le soupir des pins
aux sons de sa lyre.

*

La jeune fille et les fleurs (Flickan och blommorna)

Voici venu le dernier soir
où la vierge contemplera
les lieux familiers de sa vie,
demain promet autre chose :
elle échangera ses vœux
devant l’autel,
puis partira
vers un pays lointain.

Depuis le parc, le clair de lune
dessine des carreaux sur le sol de la chambre ;
tant de souvenirs d’enfance
reposent sur ces rayons argentés.
Éclairée par cette lumière,
elle détache ses cheveux
et, silencieuse, reste absorbée
dans ses pensées.

Tandis que la lune verse ainsi sa clarté
en longue et lente houle,
la jeune femme dénoue sa ceinture
et laisse tomber les vagues de sa robe,
puis elle s’étend,
caressée par les rayons,
elle sourit, fait une prière,
et s’endort sans bruit.

Mais dehors, quelle agitation !
cela chuchote dans le jardin,
cela murmure sur l’herbe
dans le parc embaumé de parfums !
Écoutons, les lys maugréent
dans leur rangée brillante,
ils se plaignent, menacent
avec des lames tremblantes.

« Elle était à nous – et elle part !
Son esprit était d’un lys,
sa forme, virginalement belle.
Ô sœur, devons-nous nous séparer ?
La gente masculine
brûle d’un feu dévorant ;
Quelle tristesse que tu aies tendu
ta main à l’homme !

« Un bras présomptueux touchera
la fine tige de cette taille !
Un badinage pressant troublera
la paix de cet ange blanc comme neige !
Tu as si paisiblement grandi
sous la garde des lys ;
pourquoi nous faire tant de peine,
pourquoi es-tu si dure ? »

Mais les belles roses répliquent,
rouges de flammes d’amour :
« Quittez cette triste désolation !
Quel motif de plainte et de sanglots !
Nous nous réjouissons, ô sœur,
du passage des heures ;
nous avons grand désir
de chanter ta chanson de noces.

Jeune beauté, rouge comme les roses !
Aime, aime bien, c’est la loi !
Tu fleuriras, brilleras !
Le matin est riche et beau.
Attirer le papillon
dans une chambre secrète,
être aimée et aimer,
telle est l’affaire des roses. »

La reine des nénuphars, qui nage
dans l’eau fraîche du bassin,
entendit, au clair de lune,
la controverse des fleurs dans la nuit.
Dans son étonnement,
frémissante, rose,
elle s’éleva au-dessus des ondes
et dit ces paroles :

« Pourquoi cette querelle ? Elle, la pure,
comme avant, dans le plaisir comme dans la peine,
continuera de vous unir
sur sa joue et dans son cœur,
timide comme le lys,
chaude comme la rose,
pieuse dans son vouloir,
tendre en son sein.

« La seule chose que je puisse offrir
en ce doux moment de célébration,
c’est, aussi fort que soufflent les vents de la vie,
tenir bon sur une bases ferme,
pencher la tête
quand l’onde houle,
et la relever, avec reconnaissance,
quand l’onde est calme.

« Même dans la boue, dans les scories,
avoir l’esprit comme une neige céleste
et laver la poussière quotidienne,
quand on le peut, à grandes eaux.
Voilà, ma belle,
ce que j’apporte ce soir !
Que le ciel te récompense !
Sois bonne et sois heureuse ! »

Alors, au clair de lune enchanteur,
le murmure des fleurs s’estompe ; –
la brise du matin, murmure enjoué,
souffle jusqu’à la fenêtre de la jeune fille,
elle tire contre le crochet
avec un bruit badin
et lance : Réveille-toi
et mets ta robe de mariée !

*

Le livre préféré de grand-mère (Mormors älsklingsbok)

Ndt. Le passé de la Suède est ici évoqué via le poème Atis et Camilla de Gustaf Philip Creutz, de 1762. Entre autres œuvres, Creutz, qui fut ambassadeur en France de 1766 à 1783, a laissé des lettres au roi de Suède sur notre pays.

Quand le beau mois d’août arrive
dans la vallée encore un peu verte,
et que peu à peu le soir s’obscurcit
à la fenêtre de grand-mère,
allons voir comme la lune
resplendit sur la baie !

C’est ici qu’elle vécut jadis,
et ses meubles sont toujours là,
riche mélange de souvenirs
d’Empire et de République,
mais le lit est plus ancien encore :
gustavien de la tête aux pieds.

On dirait qu’ici le temps s’est arrêté ;
cent ans peuvent bien passer encore !
Aucun changement n’est perceptible
dans le nécessaire à coudre, le bureau de travail,
et sur la table gît oublié
un livre, aujourd’hui inconnu de beaucoup.

Quand Gustave était roi de Suède
et grand-mère encore jeune
et si jolie dans son corset,
cheveux poudrés, rosette sur la poitrine,
elle reçut ce livre, je crois, de sa mère,
comme cadeau pour sa fête.

La mère l’avait aimé, ce livre,
et il devint le préféré de sa fille.
Ouvre-le, tandis que la lune
regarde par la fenêtre et sourit :
raconte-moi encore le destin de Camilla
et pleure avec Atis de nouveau !

Ce livre est un réconfort élyséen
pour tous les cœurs sensibles,
il est venu avec le soleil et le printemps,
et l’été a grandi dans son sillage ;
il est aérien comme un rêve,
suave comme le clair de lune.

Il berce d’une brise légère
notre âme emportée vers un doux paradis,
la conduit sur une mer aux vagues lentes
vers l’île merveilleuse de la Poésie.
Ai-je besoin d’en dire plus :
Creutz en est l’auteur.

Grand-mère avait du goût comme peu –
bien que ce fût peut-être plus courant à l’époque – ;
viens et assieds-toi, ô viens,
lisons ce livre ensemble
et voyons comme la vie est heureuse,
ainsi qu’au temps passé, dans « les prés d’Arcadie » !

*

Au Trianon (Vid Trianon)

Majestueuse, à l’infini devant mes yeux
s’ouvre l’allée de tilleuls,
les fleurs des arbres couvrent, blanches,
l’embaumant d’odeurs, le chemin.

Sans bruit des pas se perdent,
des hermès çà et là paraissent,
une Flore, couverte de mousse,
tient à la main son panier.

Il est bon de rêver sur un banc,
au bord du chemin, seul ici,
tandis que mille images du passé
traversent notre imagination.

L’odeur des tilleuls flotte autour de nous,
la vue se brouille de plus en plus,
dans les chambres enchanteresses de la mémoire,
bientôt les yeux fermés voient.

De beaux cavaliers s’avancent
devant l’étendue verte du parc,
chacun porte une épée au côté
et chacun, de même, est avec une dame.

La fine dentelle des fanfreluches
papillonne sur les robes de soie,
et les bouches fières échangent
des politesses, sourient avec grâce.

Oh ! quels colliers sur ces gorges,
Oh ! la neige de ces perruques poudrées,
Oh ! le pas de talons rouges
duquel va noblement ce groupe !

Le sourire des dames est exquis,
le regard des seigneurs, plein de feu,
et dans les délices du moment,
quelles manières aisées, olympiennes !

En des mains blanches d’elfine,
espièglement va et vient l’éventail,
frangé de soie rouge,
avec une peinture de Watteau.

On trousse des épigrammes charmantes
à propos de tout et n’importe quoi ;
dans l’air circule un parfum
de jasmin et d’ambre.

Ils passent. L’ombre s’étend,
latescente, d’arbre en arbre.
Mais il me semble voir, dans le fond,
briller une lame de guillotine, spectrale.

*

Geijer au piano (Geijer vid pianot)

Ndt. Pour quelques mots de présentation du poète romantique Erik Gustaf Geijer, voyez notre introduction au billet de traduction de poèmes d’Albert Ulrik Bååth ici. Le présent poème le resitue bien dans le mouvement « gothiciste ».

Les travaux du jour sont achevés,
l’ombre s’étend sur Odinslund1.
Au piano est assis, penché,
le savant, dans la paix du soir.
Cet esprit, plein de pensées,
cherche le repos dans le monde des sons ;
dans la musique jette l’ancre
de son voyage le Viking du labeur.

Il trouva la clé des énigmes du passé,
profond, avec une vaillance nordique ;
au bord de la claire rivière Söqva2
avec Saga il s’assit, et but.
Ce n’est pas seulement la chronique intriquée,
la surface, qu’il connut :
la vie intérieure de la race
parut à ses yeux de voyant.

Et il entendit les Nornes filer
le tissu du destin au crépuscule,
vit des images de l’avenir flotter
devant ses sens en éveil.
Il déchiffra les runes d’Odin
sur une ruine antique,
et l’Idunn3 de la jouvence
lui tendit ses fruits.

Il cherche à présent à se délasser dans les notes :
l’abondance de forces fait souffrir !
Avec le vent d’ouest il veut
s’envoler vers une vallée de tilleuls.
Anges du chant, apportez-lui
le céleste bienfait de l’extase !
Rafraîchissez de vos ailes blanches
le front de l’illustre fils du Nord !

Écoutez, cela tinte ! Le minerai du Värmland
dans ces sons retentit,
et dans le poème comme dans le psaume
vit l’immortalité et Dieu.
C’est une odeur de forêt de sapins
mêlée au parfum du réséda,
c’est l’abîme profond de la mer,
ce sont les hauteurs étoilées du ciel.

C’est une voile sur les vagues,
c’est le blanc vertige de l’écume,
mais, avec la paix dans la claire pensée,
la Foi aux yeux bleus est à la barre.
L’âme pieuse de l’enfant nous charme
autant que celle du sage,
et ta louange, ô Suède ! murmure
cachée en chaque chant de Geijer.

Frais comme les ondes du torrent
aux prémices du printemps,
doux comme un rêve de vierge,
aussi clair qu’un ciel d’été,
tintant comme l’acier suédois,
ce chant résonne encore.
Parfois, tremblera de la voix,
ému, celui qui le chante !

Ce chant – une fille du Nord –
a grandi parmi les hauts pins,
mais dans l’étoile de son regard
sourit un espoir supraterrestre.
La couronne n’est que de fougère
qu’elle porte sur ses blonds cheveux,
mais dans cette fougère se trouve
le lys de l’éternité. –

Il s’est envolé loin de nos rivages,
l’interprète du passé, vers plus haute contrée,
mais chaque fois qu’il tourne ses regards
vers les bords de Svea,
aux heures silencieuses du soir,
dans les foyers heureux,
il entend son propre chant
de la bouche du peuple suédois.

Et tant que, dans le soir,
l’aurore boréale continuera d’étinceler,
que dans les vallées et sur les monts
vivra ce peuple libre et généreux,
que le fer suédois dans le feu
sera forgé les longues nuits d’hiver,
dans le monde du Nord vivra
le chant mêlé de fer de Geijer.

1 Odinslund : Le « bosquet d’Odin », nom d’un parc d’Uppsala, au milieu des bâtiments de l’Université. Geijer passa la plus grande partie de sa vie à Uppsala.

2 La rivière Söqva : Söqvabäck, ou Sökkvabäck, est dans les sagas islandaises la résidence de la déesse Saga : il s’y trouve une rivière à laquelle Odin boit chaque jour.

3 Idunn : Déesse de la mythologie odiniste, Idunn garde les pommes dont se sustentent les dieux pour conserver la jeunesse. Nous avons déjà rencontré ce nom dans nos traductions, ici, le poète symboliste bolivien Ricardo Jaimes Freyre ayant produit quelques belles interprétations poétiques des mythes scandinaves.

*

Loin du soleil et des étoiles (Från sol och stjernor)

Loin du soleil et des étoiles, bien que jeune encore,
j’aspire à ce que les ans passent ;
ils ne brillent que d’une lumière affaiblie
du vrai soleil et du vrai printemps.
Un pâle éclat, un rayon terne,
c’est tout ce qui brille dans l’obscurité de ce monde,
la vraie lumière ne nous appartient pas,
mais c’est elle que je veux.

Loin du soleil et des étoiles ma nostalgie
est entraînée vers une sépulture ombragée de tilleuls.
Il y fait sombre, certes, mais je comprends
qu’elle est la voie vers un séjour de lumière.
Délectablement m’attirent les paisibles jardins
de croix noires et de mausolées oubliés ;
je sais, je sens que la demeure des morts
est le port de la vie.

Loin du soleil et des étoiles vers Toi je vole,
Toi soleil de l’esprit, que nul brouillard ne couvre.
La nuit n’y vient pas, le jour n’y point jamais,
aucune ombre n’y suit la clarté.
Une infinité d’esprits éternellement
tourne autour de ta flamme ;
et, si je suis le moindre d’entre eux,
tu me verras quand même.

*

Draupnir

(L’anneau d’Odin)

Aussi merveilleuses que maintes choses créées me paraissent,
nulle ne l’est autant que l’ornement d’Odin, l’anneau d’or de la Poésie.

Sache qu’il vient de l’intérieur des montagnes, du monde des puissances obscures,
où les soufflets s’activent, les marteaux se lèvent, les étincelles volent sur les enclumes.

La rune insondable des profondeurs, la luisance irréconciliée de la nostalgie
ont été gravées dans l’anneau par des nains. Comme il brille d’un rouge éclat !

Depuis lors, dans le cœur du scalde, souvent appelle une voix mystérieuse
vers les salles cachées de la montagne, le sein maternel immémorial.

Tout adorera les hauts dieux : Odin reçut l’anneau
et dans son cercle inscrivit la plus belle des runes de lumière.

Depuis lors, dans le cœur du scalde appellent des sons du Valaskjalf4,
murmurant l’histoire des nobles Ases, de l’Alfe bienveillant.

Au terme de huit nuits, révèle un chant sacré,
du vieil anneau d’un coup naissent huit nouveaux anneaux.

De même, dans le flot intime du chant, en une minute heureuse,
de la première pensée créatrice jaillissent de nouvelles pensées.

Quand le plus pur des dieux fut atteint par la flèche d’Hoder,
Odin, muet et recueilli, posa l’anneau sur le cercueil de Balder.

Et le mort, l’innocent, le réconfort des hommes et des dieux,
avec lui l’emporta dans les profondeurs crépusculeuses de Hel. 

Jeune homme, qui chantes avec feu, qui chantes en extase ton court printemps,
connais-tu un conteur de l’Edda, comprends-tu les Sagas ?

As-tu appris que le chant fuit loin d’un monde souillé,
que l’art, quand la vertu s’éteint, conduit sa nef dans la nuit profonde ?

Du royaume vide des ombres, de la nuit des images sans consistance,
Balder renverra-t-il l’anneau, la terre recouvrera-t-elle son trésor ?

Vaine question ! Hélas ! tant qu’en Hel le dieu restera,
à quoi peut servir ce bijou, quelle valeur ont le chant et la lyre ?

S’il venait au jour de nouveau, cela ne servirait à rien,
le Ragnarök obscurcira le monde, le ciel tend vers sa chute.

Quand le chant doré vient en un monde où la vertu n’est plus,
le cœur n’est pas édifié, la peine n’est point apaisée, il ne naît aucune joie divine.

S’il vient, ce sera sans l’espérance et sans la paix :
quand les dieux fuient, la beauté ne doit-elle fuir avec eux ?

4 Valaskjalf : Une des résidences d’Odin en Asgard ; c’est là que se trouve son trône.

*

L’arc-en-ciel (Regnbågen)

Ndt. Glose poétique et personnelle de Genèse IX, 14-15 : « Quand j’aurai rassemblé les nuages au-dessus de la terre, l’arc paraîtra dans la nue ; et je me souviendrai de mon alliance entre moi et vous, et tous les êtres vivants, de toute chair, et les eaux ne deviendront plus un déluge pour détruire toute chair. »

Le soleil et la pluie fabriquent ensemble
la courbe de l’arc-en-ciel, niellée de rayons ;
ses couleurs merveilleuses brillent
dans une alliance unificatrice.

De son éclat se tamise
le jeune printemps du jardin en fleurs,
le lys reluit comme enchanté,
tremblant des larmes de la pluie.

Et tant que l’arc resplendit,
après que l’averse est passée, on dit
qu’un nouveau déluge ne noiera point
la postérité déchue d’Adam.

Beau pont qui soudain rayonnes,
des nuées jaillissant plein de grâce,
et qui peins la nature de traits magiques,
arc-en-ciel, tu es l’image du chant !

Chagrin et joie, soleil et larmes,
nous prodigue l’arc du poème, qui,
dans une clarté de plus hauts printemps,
irradie un espoir éternel.

Les visages brillent davantage
dans sa merveilleuse lumière,
et ce pont léger lie ensemble
le ciel et l’humus de la terre.

Il disparaît comme il est apparu,
rien ne le peut retenir ;
quand s’estompe son éclat de rose,
la vie n’a plus la même couleur.

Et tant que la Poésie tend
dans les airs son chemin,
la terre et le ciel sont amis,
aucun déclin ne menace.

C’est elle qui, depuis le firmament,
brille en robe éclatante,
et scelle et renouvelle
l’alliance des hommes avec Dieu.

Ô viens, mets ton ombre
sur moi parfois, et quand je serai mort
laisse-moi courir sur ton arche
jusqu’au ciel au-dessus de nous !

*

La fille des champs (Skördeflickan)

Quand l’été, si vite, est passé,
quand les vents ont fané la dernière rose
et que la pluie tombe à verse,
Ô enferme-toi
dans ta chambre
et vis en des rêves d’été !

À la douce lumière familière de la lampe,
Ô rêve de soleil et de trilles d’oiseau,
de prés couverts de fleurs !
Au murmure des braises,
dans la chambre bien chauffée,
essaye les cordes de la lyre !

Les vieilles histoires se réveillent
quand l’orage bat les carreaux.
Ô tisse-les en un chant !
Pour que le temps passe,
redonne la vie
aux temps qui ne sont plus !

Et si tu ne veux pas, je chanterai, moi,
une chanson pour te faire plaisir,
parlant de la fille des champs
qui vivait heureuse
à la campagne
et mourut jeune encore.

*

Elle grandit dans un village en lisière de murmurante forêt ;
ce que rêvent les fleurs elle le savait,
elle savait ce que chantent les oiseaux dans les prés,
et tout le temps rayonnait de joie.

Les ans passèrent, elle eut un fiancé ;
il était si fringant dans ses habits de soldat,
elle l’accepta volontiers, n’hésita point
à le serrer dans ses bras en souriant.

Ils devaient se marier mais la paix prit fin,
le roi partit en campagne contre Karine5, en Russie.
Avec Gustave III le garçon se mit en route.
Mais elle rayonnait encore de joie.

Un soir, alors qu’elle liait les meules dans le champ,
un messager arriva depuis un pays étranger ;
tandis que les femmes chantaient la chanson de Sinclair6,
elle apprit que son fiancé était mort.

Elle resta là, toute rouge, parmi les épis ondoyants.
« Comment est-il mort ? » demanda-t-elle au bout d’un moment. –
« Il combattit bravement sous une pluie de balles. » –
Alors elle resta rayonnante de joie.

« Oh ! c’est un lit parmi les meules des champs,
mes bonnes amies, dit-elle, mon lit de mariée !
Comme il est doux d’être rentrée avec les seigles,
en paix, à la saison dorée de la moisson ! »

Elle se coucha et dormit bien,
dans la grange on la porta, sur le grain ;
elle souriait dans la mort. Les gens dirent, émus,
qu’il n’y eut jamais de si belle moisson.

Mais les jeunes filles chantèrent sur sa tombe d’herbe :
« Repose en paix ! Nous t’aimions tant !
Tu liais ta meule en chantant ta chanson,
et tu étais toujours rayonnante de joie ! »

*

Voilà, tu as entendu ma chanson simple,
elle n’est ni splendide ni longue.
Écoute comme la pluie tombe !
Mets plus de bois
dans la cheminée
et vis en des rêves d’été !

5 Karine : Le poète donne pour nom à l’impératrice Catherine II de Russie son diminutif, qui pourrait bien avoir été la façon dont l’appelaient les Suédois, notamment pendant la guerre de 1788-1790 avec la Russie, au temps de laquelle se situe la ballade. De la même manière que, plus tard, les Anglais appelèrent Napoléon Bonaparte « Boney », ainsi qu’en témoigne le roman Vanity Fair de Thackeray.

6 La chanson de Sinclair : Chanson suédoise anti-russe écrite en 1739, après que l’ambassadeur suédois Malcolm Sinclair fut, de retour de mission à Constantinople, assassiné au mépris du droit international (jus gentium) par les Russes cherchant à connaître les intentions des Suédois et des Ottomans.

*

L’alouette (Lärkan)

Vois comme le train roule, avec un bruit de tonnerre !
comme il pantèle, comme il crache de la fumée, des étincelles !
Pas de repos, pas de repos ! seulement vitesse et bruit !
constant halètement ! Comme le temps, il passe si vite !

Mais suis-le, petite alouette ! Tourne au-dessus des wagons !
Alouette aux ailes duveteuses, à travers prés et bois suis-le !
N’aie pas peur de la fumée qu’il entraîne en tourbillons avec lui,
ne crains pas, toi si harmonieuse, le cri angoissé de ses sifflets !

Car il y a des gares et le train va s’arrêter ;
alors, oiseau chanteur, tu lanceras un trille enjoué !
Des visages las se penchent aux fenêtres pour un peu d’air et de lumière,
fais-leur entendre, oiseau, tes notes suaves !

En première classe est assis un vieillard, penché,
venu d’autre pays, ayant quitté les siens.
Alouette, laisse ton simple chant adoucir dans son âme
le souvenir poignant des êtres chers auxquels il dit adieu !

En deuxième classe est assis un autre homme, impatient ;
il était parti loin et retourne chez lui.
Comment vont sa femme, ses enfants ? Alouette, lance ton chant
pour qu’il entende d’avance la joie, le gazouillis de ses chers petits !

Mais à une fenêtre de troisième classe est assise une mère, pâle et courbée,
elle est pauvre, a perdu son enfant, la seule joie de ses jours.
Alouette, chante ! Ta chanson résonnera pour ce sein souffrant de mère
comme la voix d’un ange : femme que les pleurs ont émaciée, prends courage !

Mais ce ne sont pas ces trois-là seulement que réjouit ton chant, oiseau –
non, même où tu t’y attendrais le moins, on écoute avec joie ta mélodie,
car, aussi pressé qu’un homme paraisse, en tout cœur il se trouve
un besoin de chant candide, après la poussière et le bruit du train.

L’arrêt à la gare est fini, le train gronde à nouveau sur les rails,
les draperies de vapeur flottent au-dessus des bois de sapin ;
mais suis-le, petite alouette, et au prochain arrêt
fais encore entendre aux voyageurs fatigués tes belles notes !

Soir d’été en Scanie méridionale et autres poèmes d’Albert Ulrik Bååth

Le poète suédois Albert Ulrik Bååth (1853-1912) (dont le nom se prononce comme boat en anglais) est l’auteur d’une poésie principalement impersonnelle dont on considère qu’elle fait partie des premiers exemples de poésie réaliste en Suède. Ses poésies descriptives ont certes une dimension plus « costumbriste » que la poésie romantique, davantage tournée vers la nature, mais il serait exagéré de dire que le romantisme n’était pas déjà costumbriste, au moins occasionnellement.

Avec le poète Viktor Rydberg, Bååth appartient au renouveau du « gothicisme » (göticism), exaltant le passé national. Le grand poète romantique suédois, Erik Gustaf Geijer, était déjà membre d’une « Ligue gothique » et reste l’écrivain suédois le plus connu de cette tendance, qui doit beaucoup à l’œuvre du savant et historien Olof Rudbeck au dix-septième siècle. Mais une telle orientation n’est pas propre à la Suède, qui n’a fait, comme les autres, que se tourner vers son passé national lorsque les cadres littéraires cessèrent en grande partie, avec le romantisme, de recourir d’une part à la mythologie gréco-latine et d’autre part à l’Ancien Testament, pour ancrer sa réflexion philosophico-morale dans l’histoire et le milieu national.

Bååth, dans ce cadre, fut un vulgarisateur des sagas islandaises, comme fonds scandinave commun. C’est l’apport pour lequel il reste le plus connu, soit par ses traductions de sagas, soit par ses essais sur la vieille littérature scandinave, dont les sagas. Certaines de ses vues à cet égard semblent assez personnelles. Dans son ouvrage Nordmanna-Mystik (Mystique de l’homme du Nord), par exemple, de 1898, il affirme que la croyance aux esprits est étrangère aux anciens Scandinaves : « Till den fornnordiska föreställningskretsen höra nämligen såsom personliga icke-mänskliga väsen endast varelser af ganska substantiell natur, hvilka äta, dricka, kunna få stryk och t.o.m. bli ihjälslagna. » (Dans la conception nordique ancienne, à la catégorie des êtres personnels non humains n’appartiennent que des créatures d’une nature entièrement matérielle, qui mangent, boivent, peuvent être frappées et même tuées.) Les morts, par exemple, habitent leur tombe, ou du moins la visitent : « Man trodde, att de döde jämt besökte sina grafvar eller också att de hade sin ständiga boning i dem. » (On croyait que les morts visitaient constamment leur tombe, voire qu’ils y avaient leur résidence.) Un nom des morts enterrés dans un de ces fameux tumuli funéraires, dont certains très grands, qui émaillent le paysage des contrées scandinaves est en suédois, högbo, c’est-à-dire, étymologiquement, celui qui habite (bo) le tumulus. Voyez le poème « Temps anciens et temps nouveaux » ci-dessous, évoquant des superstitions liées à ces tumuli.

Du fait de leurs vues, les anciens Scandinaves recouraient pour la magie à des individus de race finnoise, dont les conceptions chamanistiques incluaient la croyance aux esprits et la possibilité de les faire agir dans son intérêt : « [M]an betraktade finnarne såsom de största mästare i trolldom. Sålunda läto höfdingar ute på Island t.o.m. hämta ditöfver finnar för att få dem att spå sig. » (Les Finnois étaient considérés comme les grands maîtres de la sorcellerie. Les chefs islandais en faisaient même venir dans l’île pour qu’ils y prophétisassent.)

Les Scandinaves germaniques ou « gothiques » furent donc influencés par les conceptions finnoises, puisqu’ils cherchaient à employer cette magie dont leur propre fonds conceptuel originaire n’aurait pas disposé. Bååth, cependant, est peu disert dans ce livre sur ces échanges et évolutions. Sa conception pourrait être une façon de présenter les anciens Scandinaves comme positivistes avant l’heure. C’est tout de même à double tranchant, car l’un des textes scandinaves anciens le plus connus, la Voluspa, n’est autre que la « Prophétie de la Völva » ou « Vala », c’est-à-dire le récit d’une voyante chamaniste, et ce fonds, selon ce que nous venons de tirer de Bååth, n’est pas endogène aux Scandinaves germaniques mais à leurs voisins finnois : « De allra flesta valor voro finskor » (La très grande majorité des Valas étaient finnoises). L’apport étranger serait donc au fondement même de la littérature adoptée comme nationale !

De ces Valas Bååth précise qu’elles étaient peu nombreuses en Islande (les Finnois que les chefs islandais faisaient venir sur l’île n’y restaient donc pas ?), et qu’on les trouvait surtout en Norvège et au Groenland, ce qui laisserait penser, au passage, que la colonie groenlandaise était d’origine principalement norvégienne, mais ce qui, surtout, n’est pas d’interprétation facile sous le rapport de la géographie puisque, si les Valas sont d’origine finnoise, la Finlande est en relation géographique plus étroite avec la Suède qu’avec la Norvège.

Quoi qu’il en soit de ces difficultés (qui nous paraissent, à vrai dire, inextricables), le point de vue de Bååth rappelle, dans son domaine, celui du philosophe Hobbes, qui consacre une part non négligeable de son fameux Léviathan à la discussion de la croyance aux esprits, dont on ne trouve selon lui aucune trace dans l’Ancien Testament et qui aurait été, dans le christianisme, un emprunt aux conceptions grecques. Si l’on prête foi à l’un comme à l’autre, il faut donc considérer qu’anciens Germains et anciens Hébreux partageaient une même absence de croyance aux esprits, tandis que les Grecs de l’Antiquité y croyaient comme les Finnois chamanistes.

La poésie de Bååth a été influencée par ses travaux de philologie islandaise. S’agissant de la forme, sa versification a subi quelques reproches par les libertés qu’elle prenait avec la prosodie suédoise dans un sens islandais ancien. Du point de vue relativement profane du traducteur que nous sommes (relativement seulement car nous écrivons des vers classiques en français), la poésie de Bååth a la plus grande apparence classique, que ce soit en termes de rime ou de structure : notre expertise s’arrête en suédois aux règles de comptage des syllabes, et autres, éventuelles, d’eurythmie au sein du vers, qui est le point soulevé par la critique en question.

Les poèmes qui suivent sont tirés d’une anthologie publiée du vivant de l’auteur, Dikter i urval (Choix de poèmes), de 1910 ; à l’exception du dernier, que nous tirons des Nya dikter (Nouveaux poèmes) de 1881. Les poèmes de l’anthologie sont classés par thèmes : nous en avons suivi les rubriques.

Albert Ulrik Bååth

*

Scanie
(Skåne)

.

Scanie (Skåne, 1879)

Dimanche de printemps. La messe est dite
et les fidèles quittent l’église.

L’orgue continue de jouer jusqu’à ce que
se referme le dernier portillon des bancs.

Et la foule s’égaye. Les petits groupes
s’arrêtent devant chez eux, les portes s’ouvrent.

Le dernier groupe, à pas lents
se retire par les seigles d’un vert profond.

Le village endimanché
a des murs blancs de chaux, des toits de mousse.

Sur l’étang miroitant du bourg
les saules noueux s’inclinent.

Dans la terre, humide de la journée d’hier,
la bêche se trouve encore sur le pré retourné.

Le pommier penche sa couronne nue,
et le coq parmi les buissons reverdis chante.

Déjà la cheminée fume
entre ormes et peupliers.

La vieille femme a retiré ses habits d’église,
les a rangés, et rallume le feu dans le fourneau.

Sous le pignon, où le soleil est le plus chaud,
le père brille dans sa veste du dimanche.

Il allume sa pipe, sourit un peu.
Sa terre prend un bain de soleil. Il se sent bien.

*

Si tu veux savoir ce que vaut ton peuple,
si tu veux le voir au fond de son cœur,
regarde depuis la colline de l’église,
par un midi ensoleillé.
Les gens prennent leur repos sabbatique,
leur vaillance des jours travaillés
brille à présent vers toi depuis les champs,
depuis les prés et les visages souriants.

Tenace, fort de tempérament comme de bras,
calme en tout temps et par toutes les vicissitudes,
il sème au printemps puis conduit sa faux
quand les moissons des champs ondoient,
dans le pauvre village de pêcheurs
il lance à la mer l’embarcation goudronnée,
sourit quand le vent siffle fort dans les herbes,
sourit paisiblement dans sa barbe.

Cette campagne est belle. Souviens-toi de l’excursion,
par une nuit de juin, au lac Ringsjö.
Sous les ramures luxuriantes des hêtres,
ta barque flottait le long de la rive,
tu restas un moment dans la baie sombre,
en un recoin à l’intérieur,
pour entendre le clapotis, voir les lumières,
guettant deux petits pieds d’elfe.

Gravissons le tumulus funéraire,
comptons les églises dans le paysage,
avec leur toit de tuiles et leur flèche,
au milieu d’un cercle de hauts frênes.
Au sud c’est la mer qui scintille,
au nord bleuissent les monts couverts de forêts.
Dans la plaine, dans les bois, sur le littoral,
ce sont des maisons accueillantes. Tu les connais bien.

.

Drapeau de la Scanie. Province la plus méridionale de Suède et ancienne possession du Danemark, la Scanie a son drapeau, officialisé depuis des votes régionaux de 1999 et 2017, que l’on hisse localement avec le drapeau national en certaines occasions.

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Soir d’été en Scanie méridionale (Sydskånsk sommarkväll, 1879)

Sur la campagne, le silence et la paix.
Les odeurs émanant des prairies et des champs
se mêlent dans le crépuscule attardé.
L’air est léger, paisible, l’air est doux.

Les feuilles des saules pendillent.
Les épis, dans le brouillard presque imperceptible,
luisent faiblement, comme de l’argent repoussé,
fumant encore de leur bain de rosée.

Le murmure de la Baltique, dans le repos du soir,
doucement berce la campagne.
On entend au loin le roulement d’une charrette.
Une vache meugle dans le pré embrumé.

Dans la cour, derrière le pâtis crépusculescent,
le chien jappe un son aigu et court,
la réponse vient de loin affaiblie.
Un nouvel aboiement retentit de ce côté.

Le râle crécelle dans les champs.
Une vache fait cliqueter sa corde dans les trèfles.
On entend, du village là-bas, l’accordéon.
La danse a déjà commencé au carrefour.

Une procession s’en va vers la mer en chantant,
les jeunes filles au bras de grands gaillards.
La chanson se dissipe dans les prés sur la côte,
couverte par le bruit de la Baltique.

*

À Tånga hallar (Vid Tångahallar, 1882)

Ndt. Tånga hallar est une plage de la baie de Skälder (Skälderviken), sur la commune d’Arild en Scanie. Entre-temps, Arild est devenue une station balnéaire cotée.

Bleue dans la lumière d’été,
la baie de Skälder houle,
lance de longues vagues
sur Tånga hallar.

La cabane du pêcheur, sur la colline,
parmi les pommiers tourne
son pignon rouge vers
la baie et ses plages.

La péninsule de Bjärre s’étend
splendide, baignant
le blé des champs et les blanches
maisons dans les jours ensoleillés.

Des enfants de paysans
jouent dans l’eau, rient et trottent,
c’est leur bain du matin
à Tånga hallar.

La fille du pêcheur, qui trottine
d’un pas régulier sur la pente rude,
se reconnaît facilement
à son foulard jaune comme le lin.

Doucement, autour des membres minces,
vont et viennent les vagues légères,
une tête bronzée émerge joyeuse
de l’étendue bleu clair.

Autour des hanches au-dessus de l’eau
les perles se répandent,
les mains brunies font des éclaboussades,
les yeux regardent joyeux.

Le pas dur fait jaillir
des bulles du sable mouillé,
la vieille grand-mère garde
les hardes sur la plage.

Hardes grises, sans beauté,
vêtements d’été, vêtements d’hiver,
sans cesse rapiécés, mais qui tiennent
par tous les temps,

qui ont servi à la pêche,
quand l’embrun volait,
protégeant le corps frissonnant
quand la voile glissait sur l’eau,

déchirés quand, avec effort,
le bois à brûler était ramené à la maison,
et à la saison des framboises
teints en profondeur par les buissons.

Vêtements pour le moment oubliés,
comme d’autres choses ; quel plaisir d’être là !
Délicieusement, l’eau fraîche
retombe sur les claires épaules.

Délicieusement, dans la lumière d’été,
la baie de Skälder houle,
lance de longues vagues
sur Tånga hallar.

*

Une fraîcheur de brise (Friska fläktar, 1879)

C’était dans la chaleur d’un soir d’août,
avec un air lourd et le bruit de la rue,
sur le boulevard où la foule
à pas lents se promenait.

Les gens marchaient en groupes épars
parmi des effluves de musc dans la poussière.
Les jeunes filles enjouées
lançaient çà et là des œillades rapides.

Un regard partit du noir de l’œil
comme une lueur dans un boudoir sombre.
L’air était fébrile,
assoupissant l’esprit, piquant le sang.

Tandis que j’allais dans cette presse,
à ma vue passa,
joyeuse et pure, une paire d’yeux,
clairs comme un ciel de juillet.

Le long du dos svelte, avec grâce
descendaient deux longues tresses claires.
Je reconnus cette vision, car
naguère je l’avais souvent contemplée.

*

Je ne sais comment, le seigle jaune
du champ du presbytère me revint à l’esprit,
je vis ses ondoiements au soleil
et les bleuets briller parmi les chaumes.

Je vis cette silhouette, saine et délicate,
s’accroupir avec grâce au bord du chemin,
sa main parmi les chaumes cueillant des fleurs
pour les piquer dans ses tresses.

Sur les champs fauchés, quand le soleil décline,
je vois, parmi les odorantes meules rondes,
en haut du tas sur la charrette qui s’en retourne,
cette silhouette encore, dans la clarté du soir.

Elle se repose sur le foin frais, balancé,
la charrette roulant sur le chemin le long des saules.
Quand elle se penche, le long du tas
pendent ses tresses ornées de bleuets.

Là où l’on sent les algues, où souffle le vent de mer,
je vois notre bateau glisser sur les vagues,
oscillant au-dessus de l’arène blanche,
elle de sa main fine faisant des éclaboussades.

Au dîner, je vois encore sur sa joue
la rougeur laissée par la brise du soir.
Dans de si beaux yeux, le rêve brille,
et la lumière de juillet s’attarde.

*

Ce fut comme une bouffée dans cette chaleur d’août,
avec son air lourd et le bruit de la rue.
Je respirai l’odeur du foin coupé,
sentis la fraîcheur de la mer venteuse.

*

Frère et sœur (Syskon, 1883)

On dit qu’elle se prend pour quelqu’un d’important,
bien qu’elle doive travailler dur comme servante.
Son unique frère est étudiant,
elle est si contente de sa casquette blanche1.

Et la chanson retentit fièrement dans les rues,
les bannières ondoient à la tête des groupes.
Elle entend sa voix, qui ressort clairement,
perçant à travers les vagues des autres chanteurs.

Ce chant lui apporte le printemps,
dans les épaisses vapeurs de la sombre cuisine,
il remplit chaque coin – tourbillonne dans son esprit
comme une poussière d’or dans un rayon de soleil.

Le voilà : il viendra sans doute lui lancer un regard ici,
où elle se cache derrière les rideaux grossiers. –
Mais il a regardé de l’autre côté, est passé
comme les autres, avec un visage fier.

Elle aurait fait semblant de ne pas le voir,
il n’aurait même pas eu à faire un signe de la tête.
Les autres auraient simplement cligné de l’œil et souri,
croyant qu’il saluait une fille quelconque.

Les mains reprennent le travail,
et les yeux luttent avec les larmes,
tandis qu’au loin la chanson continue,
chantant le printemps de la vie.

1 Casquette blanche : La casquette blanche marque l’appartenance au monde universitaire. Le poème décrit une parade étudiante dans les rues de la ville.

*

Temps anciens et temps nouveaux (Gammal tid och ny, 1877)

Il fait sombre dans la maison, et la fumée monte
droit de la mèche au halo rouge.
Les cardes griffent rudement la laine,
un rouet tourne en murmurant.
À ce bercement le sommeil descend sur les gens,
les garçons de ferme piquent du nez près du feu.

Mais dehors le vent d’hiver glacé
hurle dans le crépuscule.
Il mord et perce, dans les poutres, le toit,
il balaie le jardin.
Il cogne contre la porte, dont grincent les gonds,
frappe les carreaux et crochets des fenêtres.

Écoute – ce n’est pas le vent qui fait ce bruit.
Qu’est-ce donc que l’on entend ?
Cela se plaint, s’agrippe aux fenêtres,
car cela veut entrer.
On arrête de filer, de carder,
on écoute, et les yeux deviennent brillants.

On le sait, car on les connaît bien :
ils se cherchent un foyer,
les êtres infortunés de la nuit et du malheur
qui se pressent avides contre les maisons des hommes.
Ces esprits empressés rongent leur frein,
ne connaissent ni paix ni repos.

Et le père, qui sommeillait sur le banc de l’âtre,
ne pouvait plus se rendormir.
Il avait vu comme on fête Noël sous le tumulus,
quand ce dernier s’ouvre et montre son socle d’or.
Il avait vu, dans la brume latescente d’un soir d’automne,
d’innombrables petites lumières briller sur les prés.

Et la jeune fille, un soir, près de la rivière, avait entendu
– elle n’entendit pas mal cette fois-là –
une polka qui montait de l’eau
et dont la musique était délicieuse.
Elle avait tremblé sur ses jambes, qui voulaient danser,
mais heureusement avait pu garder ses esprits.

Chacun à présent murmurait ce qu’il avait vu,
et l’on écoutait ce qui se disait sans interrompre.
Les petits enfants n’avaient plus le goût de jouer,
ils rampèrent timidement dans un coin
et restèrent serrés les uns contre les autres, apeurés,
jusqu’à ce que l’on chantât l’hymne du soir. –

Sous le pont, dans la rivière d’un bleu profond,
aujourd’hui l’on n’entend plus se lamenter,
et le tumulus, la nuit de Noël,
ne repose plus sur un socle d’or.
Ce sont des légendes qui n’existent plus que dans la mémoire,
car dans le temps présent les trolls ont disparu.

Oui, ces jours sont passés, et la troupe des bambins
qui tremblaient et rampaient dans un coin,
grandissent en des temps meilleurs, plus éclairés
que celui où le père eut ses cheveux blancs.
À présent, le train crache de la vapeur
sur la campagne où leurs parents voyaient des fantômes.

Mais il ne faut pas sourire avec pitié
des souvenirs de l’enfance,
c’est un péché, car ce serait
se moquer de son propre père.
Il ne faut pas non plus les oublier,
car ce serait oublier sa propre mère.

*

Village de Hammarlöv (Hammarlöfs by, 1905)

Une vision

Par la plaine le train roule en sifflant,
à travers les trèfles et le seigle en fleur.
Une vision longtemps souhaitée passe à côté de moi,
le cher village, au loin, de mes parents.

Il s’étend comme un parc sous les feuilles,
avec sa ligne de peupliers plantés dans la terre féconde.
et l’église au pignon en gradins est là, si blanche,
brillant au milieu des champs.

Le village est là, gardien des souvenirs d’enfance,
avec ses tombes dans le cimetière entouré d’un muret.
Les choucas d’antan volent toujours
autour de la tour chaulée en cercle ondoyant.

Et la vision est passée. Elle m’a donné
une émotion qui ne s’est pas encore dissipée.
J’ai vu d’un seul coup d’œil toute mon enfance :
elle splendit devant moi, dans une lumière d’été.

Là-bas, dans ce village, vivent les souvenirs ;
je vois encore ses habitants, ma mère et mon père ;
et si je reçois encore du bien de la vie,
c’est comme si ce n’étaient plus que des souvenirs.

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De différentes provinces
(Från skilda trakter)

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Au Cattégat (Vid Kattegatt, 1906)

Ndt. Le Cattégat est le golfe septentrional séparant la Suède et le Danemark, au nord du Sund.

Une baie immobile sur le Cattégat,
sur la côte grise de rochers.
Les touffes de linaigrette se balancent mollement ;
lentement le ressac va et vient ;
une fade odeur d’algues imprègne les lieux ;
autour d’une barque à l’ancre, isolée,
nagent des canards engourdis.

Mais on voit des voiles au loin,
tendues sur yacht ou goélette ;
à travers les vagues bleues, ensoleillées,
ils poussent leur proue de l’avant,
se portent vers l’espace sans limites ;
haut tout autour du récif de Nidingen
jaillissent les vagues blanches.

Quand je regarde en bas cette calme baie,
ce jour d’été me semble
assoupi, quotidien,
privé de force.
Mais quand je regarde vers le Cattégat,
des visions d’avenir étincèlent allègrement
dans le jeu des vagues.

*

Clair de lune et tempête (Månsken och storm, 1892)

Clair de lune sur la mer, qui mugit, écumante !
L’armée des vagues s’étend sur des lieues à la ronde.
Les brisants sifflent tout près, bouillonnants,
éclaboussent les récifs perfides.
L’écume brille intensément dans la lumière tremblante
et le mugissement puissant, ininterrompu du Cattégat.
C’est là que je me trouve avec le pêcheur, à l’abri du vent.

On dirait que les rochers rêvent profondément,
éclairés par la lune dans cette nuit d’août.
Les vagues cachent des souvenirs de péril en mer,
triste trésor d’histoires.
Le village n’est pas loin, avec ses toits brillants,
et reconnaît sans doute les épaves fracassées,
rejetées à terre sous le rire des esprits de la tempête.

J’aperçois le cap, où se brisent les déferlantes,
menaçantes, tourbillonnantes de fureur,
laissant flaque après flaque d’écume
flotter blanche sur la roche polie.
Là, dit le pêcheur, on entend parfois
une plainte dans la nuit. Il me raconte l’histoire :
« C’est dans ces tourbillons que mon fils trouva la mort.

Lui qui avait navigué dans les pays étrangers,
avait l’expérience de la mer –
c’est ici, chez nous, sur un rivage connu,
qu’il est mort, lui marin.
Il est étrange qu’il ne pût revenir
d’une telle sortie ; mais les puissances supérieures
lui avaient préparé une tombe précoce.

Clair de lune et tempête – c’était le temps ce soir-là ;
le bateau, qui n’avait aucun défaut,
je le vis se briser contre le cap, là-bas,
soulevé par les vagues, puis emporté par le fond.
Mon fils fut projeté dans la danse des tourbillons,
la lune me le montra, pâle, un dernier instant,
encore debout et droit, et déjà comme les morts.

Ramant jusque là-bas, je le ramenai ;
l’effort ne fut pas bien grand.
Ce ne fut que lamentations, la nuit dans la rue,
quand on le conduisit à sa mère.
Beaucoup de gens dirent que cela devait arriver,
que le bateau devait connaître une telle fin :
car le Malin lui-même était du voyage.

Voyez-vous, Monsieur, une femme était montée à bord
un jour, pour une promenade en mer,
et des hommes de la ville l’accompagnaient :
elle devait être à leur goût.
Elle était jolie comme un jour de soleil,
avec de beaux habits de la grande ville.
J’ignorais ce qui n’allait pas avec elle.

Le diable était dans le bateau, c’est ce que j’ai entendu dire ;
bien des paroles accablantes
vinrent à mon oreille, chez moi et dans la rue :
la honte était à bord !
C’était une femme perdue de la ville :
quand une telle femme monte sur un bateau, c’est la fin
du bonheur et de l’argent, le mal est irrémédiable.

L’embarcation où elle pose le pied perd sa sûreté ;
la pêche est ruinée à jamais,
le gouvernail tremble et grince dans la tempête,
même dans le poing le plus ferme.
Comme ensorcelé, pris de vertige,
le bateau cherche à dériver au gré du vent,
la mâture, le gréement gémissant constamment.

Voyez-vous, Monsieur, conclut-il son histoire,
là-bas un enfant qui était plein de vie la perdit ;
et l’on entend parfois une plainte,
comme d’un marin en détresse. »
Clair de lune sur la mer, clair de lune sur les rochers :
de l’armée des vagues au grondement puissant
viennent des histoires de vie et de mort.

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Sagas et tradition
(Ur saga och häfd)

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Islande (Island, 1875)

Au milieu des blanches
vagues écumantes tu reposes,
comme dans les sagas fière,
île des sagas !
Longtemps tu affrontas
en combat singulier le destin,
et tu ne succombas point,
c’est toi qui triomphas.

Dans tes vallées habite encore
une race grande par les exploits,
l’histoire a durci
son âme magnanime.
Elle y but
en longues gorgées
une force jamais détruite,
une force jamais domptée.

L’esprit des anciens temps
– qui vit encore –,
le temps veut le faire plier
mais ne le peut pas.
Que prospère cet esprit,
qu’il croisse, libre,
tant que continuera
de le porter ce pays !

L’idiome au fort
timbre virile
résonne encore ici,
plein et clair.
Qu’il rejette de soi
toute scorie étrangère.
Nordique et pure
retentisse sa voix.

Que sa voix s’élève encore,
puissante comme celle de Njall2,
conduisant cette nation
à la prospérité.
Qu’on l’entende haut,
comme par le passé glorieuse,
qu’en ton Althing
elle continue de déclamer.

Au milieu des blanches
vagues écumantes tu reposes,
comme dans les sagas fière,
île des sagas.
Seigneur des cieux,
tends-lui ta main,
soutiens-la
sur la vague tourbillonnante.

2 Njall : Personnage de saga, type du sage. Prophète à ses heures (il prédit les malheurs), faut-il considérer, si l’on suit les interprétations de Bååth présentées en introduction, qu’il était d’origine finnoise ou que sa sagesse était un produit d’importation finnois ?

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Prologue aux commémorations du 14 novembre 1879 à Lund en l’honneur d’Oehlenschläger (Prolog vid Oehlenschlägersfesten i Lund den 14 november 1879)

Ndt. En 1879 était célébré le centenaire de la naissance du poète danois Oelenschläger, mais aussi le cinquantenaire de sa venue en Suède, à Lund, en 1829, où il fut couronné « poète du Nord » par le Suédois Tegnér. La venue d’Oehlenschläger contribua à lancer un mouvement « scandinaviste », de solidarité entre les peuples scandinaves, mettant fin notamment aux guerres dano-suédoises, dont la dernière eut lieu pendant les guerres napoléoniennes. En 1879, lors de la commémoration, Bååth était un jeune poète de vingt-trois ans ; Laura Lundblad, qui fut l’hôtesse d’Oehlenschläger à Lund et qui parle dans ce poème, lui était parente. L’exergue, tiré de l’album de Laura Lundblad, sont des vers en danois. Le poème de Bååth évoque entre autres les origines du gothicisme romantique, dont nous avons dit un mot en introduction. Aladdin et Axel et Valborg, cités, sont deux œuvres majeures d’Oehlenschläger et du romantisme danois.

Seul le Sund aux reflets d’azur et d’argent
sépare Lund et Copenhague ;
qu’en est joyeuse, qu’en est facile la traversée !
Il a bientôt réuni les amis.
Viens nous voir souvent, radieuse et enjouée,
toi, fraîche fleur de Lund ;
et garde un affectueux souvenir, de près comme de loin,
du scalde qui chérit les Suédois,
et ses amis de Lund tout particulièrement.

(Oehlenschläger dans l’album de Laura Lundblad)

J’étais assis l’autre soir, à l’heure du crépuscule,
écoutant raconter de vieux souvenirs de Lund
que je recevais avec recueillement,
car celle qui les racontait avait connu
la ville aux temps mémorables de sa grandeur,
et connaissait bien les plus grands de ses héros,
dont elle savait raconter les exploits.

« Tu sais que cela fera bientôt cent ans
que les peuples du Nord reçurent parmi eux un grand scalde.
Cet homme, je l’ai bien connu dans ma jeunesse.
Je suis une enfant de ce siècle mais
jamais je ne vécus de jours plus éclatants
que lorsqu’il amena puissamment, avec des chants magiques,
depuis les sombres profondeurs du lointain passé,
des formes couvertes de brume à la clarté du jour.
On voulut chez nous aussi, depuis lors, composer de tels chants.

En ce temps-là, Lund n’était pas une si grande ville.
C’étaient des jardins enclos de murs de pierre, couverts de végétation,
et de pauvres maisons basses le long de rues scabreuses.
Mais la pensée s’y était éveillée de toute part,
ce qui se produisait de grand dans le vaste monde
y trouvait un écho sonore,
et la poésie donnait de l’éclat à la vie quotidienne,
répandait sa lumière et sa chaleur sur tout le Nord,
et particulièrement sur notre mère patrie.

Je vois encore, comme si c’était hier,
sortant de la grise maison de la rue du Cloître,
le grand homme aller de son pas tranquille,
l’air détaché, le pli de la bouche un peu ironique.
Qui le voyait ne pouvait manquer de le reconnaître,
le maître des poètes suédois, Tegnér,
car le cœur retenait chacune des paroles qu’il chantait,
et c’était ici la capitale de la poésie suédoise.

Oui, il y avait du chant dans l’air. As-tu entendu
sur les vagues du lac, par une douce nuit d’été,
les notes montant de la rive boisée,
ondoyant, claires, sur la houle diaphane ?
Et quand ces notes parviennent à l’autre rive,
une réponse jaillit aussitôt des bosquets feuillus,
l’air se berce à ces harmonies familières,
et la campagne paisible écoute avec recueillement.

De même, le chant résonnait de part et d’autre du détroit
où, auparavant, le tonnerre du canon roulait sur les vagues.

D’une luxuriante colline de Frederiksberg partaient
les notes puissantes, et le scalde qui les chantait
se réjouissait d’entendre une réponse suédoise,
et il en vint à aimer le lieu d’où venait la réponse.

Je me souviens du matin de juillet, frais de rosée,
où je me rendis dans la maison où Aladdin fut composé.
Je m’était glissée dans la véranda, aérée, lumineuse,
où le poète aimait à passer la matinée.
Je vis sur un fond de châtaigniers irrorés
sa belle figure au teint frais,
la bouche rouge et pleine, les yeux d’un bleu profond,
où les amours de Valborg un jour se reflétèrent ;
et le parfum des roses flottait dans l’air matinal.
Je m’approchai en silence, mais arrêtai
mes pas feutrés – c’eût été péché de déranger
un poète dans ses rêveries inspirées du matin.
Je ne sais comment, mais soudain
je posai mes mains sur ses yeux bleu profond –
interrompant les beaux rêves du scalde.
Il savait que c’était son hôtesse de Lund.
Car quand il leva les yeux vers moi,
son regard fut un poème si beau
que je ne regrettai pas d’avoir dissipé sa rêverie.
C’était un regard chaud comme le soleil.

Tu sais qu’il était chez nous il y a cinquante ans.
Sur le Parnasse, dans la cathédrale de saint Laurent3,
je vois Tegnér au visage radieux poser
la verte couronne sur ses cheveux noirs.
J’entends la douce voix du grand homme,
avec des mots profonds sortis du sein même de la Suède,
et j’entends rouler des tambours, retentir des trompettes,
tonner des canons : c’est accompli.
Puis je vois étinceler comme un matin de juillet
les yeux d’un bleu profond, j’entends la voix monter
et remplir harmonieuse la voûte de la cathédrale,
pour remercier ses frères poètes et leur peuple.

Il nous quitta le jour suivant. Je m’en souviens,
c’était un beau soir. À l’octroi du sud,
la jeunesse était venue en rangs serrés.
Il y eut des paroles d’adieu, un chant
et des cris de joie montèrent vers l’azur du ciel de juin.
Et la diligence partit en direction de Malmö.
Je me souviens de ce voyage car j’en faisais partie.
Le clair de lune se répandait sur les champs humides
et sa lumière tomba sur le visage du scalde.
Jamais je ne l’avais vu si prophétiquement lumineux
qu’à ce moment-là, avec en lui les souvenirs de la veille. »

Telles étaient les paroles de la vieille dame.

Après le scalde lui-même, qui fut par une fête splendide
en ces lieux salué, nous honorons ce soir
sa grande, noble, éclatante mémoire.

3 La cathédrale de saint Laurent : La cathédrale de Lund fut consacrée au Moyen Âge à saint Laurent. C’était le centre culturel de la Scandinavie médiévale, et les scaldes nordiques continuent de donner ce nom à la cathédrale, même après le luthéranisme, quand ils veulent souligner l’ancienneté de son rayonnement.

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Poème ne figurant pas dans l’anthologie

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Les roses du cimetière (Rosor på kyrkogården)

Il fait bon marcher dans le cimetière,
quand la belle rose y fleurit
et s’incline avec grâce contre les monuments,
dans l’été luxuriant, ensoleillé.

Quelle profusion de roses ! De-ci de-là
elles enroulent leurs rameaux richement ornés ;
elles se répandent, grimpent
les murs blancs de chaux et les stèles.

Partant de l’aître ratissée, souriante,
par-dessus les tombes entièrement oubliées,
elles s’étendent pour cacher les chardons
et les ronces sous elles.

Au milieu de cette splendeur odorante se trouve
une stèle de marbre, à l’intérieur d’une grille ouvragée.
En lisant les mots : « Ici gît, à seize ans ayant quitté… »,
l’illusion dorée retombe lourdement.

Au-dessus de l’inscription, dans un médaillon,
l’image d’une jeune fille, qui vous retient :
deux soleils pour yeux, qui prodiguaient jadis
leur chaude lumière sous un beau front.

Et la rose grimpante étroitement s’enroule,
avec le groupe clair, ardent de ses calices,
autour de la pierre blanche, où les ombres
au moindre souffle d’air se balancent.

Leurs rameaux, avec fleurs et bourgeons,
s’enlacent les uns aux autres pour ombrager l’image ;
un seul parvient à lui dresser une couronne
et à baigner de sa nuance rose la joue,

de façon qu’elle ait la couleur de la vie – elle est
comme avant rose, dans l’été radieux.
Il fait bon marcher dans le cimetière
quand la belle rose y fleurit.