Armes inégales et autres poèmes de Strindberg

On ne présente pas August Strindberg (1849-1912). Sa poésie est cependant peu connue en France et n’a fait l’objet que de rares traductions occasionnelles, éparses, que nous n’avons pu consulter. Nous ne savons donc si les textes suivants ont été déjà traduits ou non ; le plus probable est que nombre d’entre ces poèmes sont ici pour la première fois en français.

Les sources officielles, telles que le Musée Strindberg, citent trois titres pour les recueils de poèmes de Strindberg publiés de son vivant. Les poèmes qui suivent sont tirés du premier d’entre eux, Poèmes en vers et prose, de 1883. Les textes de ce recueil sont des poèmes en vers à l’exception d’un poème d’une quinzaine de pages qui mêle prose et vers. Notre choix pour ce billet a retenu dix poèmes en vers.

Ces poèmes datent de la période « radicale » de l’auteur. Un lecteur attentif remarquera cependant que certaines tendances se font déjà jour dans ce « radicalisme » annonçant l’évolution ultérieure. Face à une telle situation, deux attitudes peuvent s’opposer, s’agissant de la façon dont on pourrait qualifier globalement « l’idéologie », l’idearium de l’auteur. Ou bien sa jeunesse est la plus représentative, et la maturité est alors une décadence intellectuelle, ou bien la maturité est représentative, et la jeunesse est alors une simple étape. Cela dépend de la qualité des idées, et par là nous n’entendons nullement leur orthodoxie selon tel ou tel point de vue, mais leur originalité ou celle de leur articulation, et il nous paraît alors indubitable que le Strindberg de la maturité est Strindberg lui-même, considéré du point de vue des idées.

Le Strindberg de la maturité est un véritable penseur original. Nous voulons le qualifier par le biais de trois citations. La première (1) en reprenant ce que nous avons dit dans un autre billet de traductions de poésie suédoise (Tor Hedberg, ici) : « [L]es débuts de Strindberg ont donné lieu à un procès pour blasphème, la fin peut être résumée par cette réponse à la question « Que pensez-vous de ceux qui disent que l’homme descend du singe ? » : « Ils disent vrai en ce qui les concerne. » » La seconde (2) : « Je suis chrétien, c’est-à-dire je suis un surhomme. » Le rattachement à la foi chrétienne, essentiellement via Swedenborg, ne renie donc pas le nietzschéisme de phases antérieures, mais constitue une synthèse. C’est l’expression la plus originale de la pensée de Strindberg, une synthèse d’opposés, et ce tour de force, si on accepte de suivre Strindberg, ne peut être traité comme secondaire par rapport à un radicalisme juvénile reprenant sans travail synthétique propre des thèmes en vogue. La troisième (3) : « Espérons-nous que les Lumières prennent fin avec lui [Zola] ? Oui, nous l’espérons ! » C’est la conclusion d’un texte du Livre bleu I intitulé « Den svarta upplysningen » (Les Lumières noires) : le traducteur français de ce texte – Les Livres bleus I-II sur quatre ont été partiellement (très partiellement) traduits en français – a été si épouvanté par le texte original qu’il a repris l’expression de « Lumières noires » du titre dans le passage pour en altérer le sens, en écrivant « Peut-on espérer que les Lumières noires prendront fin avec lui ? », si bien qu’il n’est pas du tout clair, pour le lecteur français, que ce sont des Lumières elles-mêmes que Strinberg espère la fin, et non de certaines Lumières qui seraient noires, car on peut entendre cette expression comme portant sur un sous-ensemble plutôt que sur l’ensemble lui-même affublé du qualificatif « noir ». Or cet adjectif n’est pas dans le passage original : « Hoppas vi att upplysningen är slut med honom? – Ja, vi hoppas! », le traducteur a clandestinement déformé la pensée de l’auteur, coupable à ses yeux d’espérer la fin des Lumières.

Dans les poèmes qui suivent, certaines tendances ultérieures sont déjà présentes en germe. Dans ce radicalisme qui tend au nihilisme politique (nous y revenons infra), le facteur héréditaire commence à prendre un caractère explicatif central. La génération de 1840, avec son progressisme bourgeois, est étrillée. L’alignement sur les mouvements de tempérance par la dénonciation des effets de l’alcool est manifeste. La dénonciation des « dieux du temps » en tant que divinités du paganisme scandinave, dans « Les imprécations de Loki, » se conclut par une proclamation de « l’Unique » (« den Ende ») éternel. Le passé peut servir de contrepoids au présent : les chevaliers de jadis sont plus respectables, dans le poème « Jadis et Aujourd’hui », que les « chevaliers » contemporains.

Les tendances nihilistes, au sens politique, de Strindberg sont apparentes dans le recueil, en particulier dans le poème ici traduit « L’édition populaire », où Strindberg oppose la poudre à canon, arme onéreuse des princes, à la dynamite, arme bon marché des nihilistes. Strindberg défend à sa manière le principe anarchiste de la « propagande par le fait ». (Mais la politique n’étant jamais complètement libre d’ambiguïtés, dans ce poème il la défend de façon expresse dans le cas de la Russie tsariste, à une époque où les attentats anarchistes commençaient à s’y multiplier, c’est-à-dire contre un ennemi national traditionnel de la Suède, ennemi l’ayant notamment amputée de la Finlande, soit quasiment le territoire suédois actuel. Et quand le roi Oscar II de Suède applaudit à la première représentation d’une pièce jugée par d’aucuns « nihiliste » car elle met en scène des révolutionnaires, cette pièce se passe également en Russie avec des personnages russes : voyez le propos introductif du traducteur au poème « Nihilisme royal » ci-dessous.) Par ailleurs, dans le poème « Armes inégales », l’« esclave » maure défend la noblesse du poignard en rappelant que c’est un poignard qui abattit Jules César au moment où « il ourdissait ses plans ». – Pour un exemple de poésie anarchiste suédoise, voyez nos traductions du poète prolétarien Leon Larsson ici.

Strindberg prétend n’avoir pas une haute idée de ce qui se trouve dans ce recueil, en particulier s’agissant de la dernière partie qui réunit des poèmes de jeunesse. De ces derniers nous n’avons retenu que le poème « Au bord de l’étang », qui paraît au traducteur que nous sommes aussi excellent que les poèmes des autres parties.

Portrait d’August Strindberg par Christian Krohg, 1893.

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Poèmes en vers et prose
(Dikter på vers och prosa, 1883)

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Biographique (Biografiskt)

Je jouais du pipeau,
chantais des chansons tristes,
mais personne ne voulait pleurer,
et la danse ne commençait jamais.

Alors je sortis et,
me plaçant au coin de la rue,
je battis du tambour
en montrant un ours.

À l’ours les gens donnèrent du sucre,
tandis qu’ils auraient voulu me frapper,
et quand je voulus chanter
personne n’écouta.

Alors j’endossai la livrée d’un bouffon
et fis de bons tours ;
quand je tirai la langue,
les gens crièrent de joie.

Les carrosses s’arrêtèrent
et les grands à l’intérieur :
« Quel drôle de diable !
Il ira loin, celui-là. »

La foule jubile quand les maîtres
prennent des coups de bâton,
mais si cela devient sérieux
on appelle la police.

Alors je fus accusé de plaisanter
de tout ce qui est divin,
car c’est divin, certes,
d’être conduit par une paire de chevaux.

Il ne me servit à rien de protester,
ma défense ne fut pas jugée valable,
à savoir que ce n’était pas une plaisanterie
mais tout ce qu’il y a de plus sérieux.

Alors je pris l’habit noir
et montai dans la chaire du prédicant,
où je pus entendre les gens ronfler
comme des cochons au soleil.

En criant j’en réveillai quelques-uns,
de même que le consistoire,
mais alors je perdis mon habit noir,
on me tira de la chaire.

Je ne fus pas ordonné,
je n’avais pas la foi :
c’est la vieille chanson
sur le même air ancien.

Je pris mon pipeau cassé,
le mis dans mon sac,
détendis mon tambour,
emballai mes affaires.

Et je vagabonde par le monde
en quête d’aventures,
pour oublier et être oublié
et guérir ma blessure.

Et les années passent,
ma blessure cicatrise,
et tout est tellement immobile,
comme dans un marécage

où coassent les grenouilles
au chant sourd des moustiques
et les champignons dorment
toute la sainte journée.

Seuls les myrtes veillent
et répandent leur morphine
jusqu’à ce que le marais ronfle
derrière les rideaux gris des araignées.

Un jour, on entend dans la forêt
le ra retentissant d’un tambour
et bientôt, par les champs et collines,
la trompette sonne l’appel.

Hourra ! La guerre est déclarée !
Je laisse tomber mon tambour
et, vendant ma pipe,
achète un chassepot†.

Mais qui portera le drapeau ?
On n’en trouve nulle part !
Ce n’est pas avec des troupes éparses
qu’on peut remporter la victoire !

Je sors alors mon mouchoir rouge
avec Garibaldi dessus,
le noue à mon fusil
et : En avant ! Marchons !

À la première salve il tomba,
avant même qu’on eût répondu ;
lui seul mordit l’herbe,
les autres avaient pris la fuite !

On sonne à présent le triomphe
et le corps est emporté.
Ce fut une victoire éclatante,
même si le combat fut si court.

On prépare des funérailles
avec pompe militaire,
on l’ensevelit dans ses vêtements
et son mouchoir rouge.

Près de la tombe une salve est tirée,
et le prêtre prend son livre
et lit tandis qu’on descend le mort –
mais les choses allèrent de travers !

Le mort, qui était païen
et ne supportait pas les prêtres,
se dressa hors du cercueil
et fit un geste au sens indubitable.

Ce fut la fin des réjouissances :
on cria au scandale.
Le mort fut conduit, en tant que blessé,
à l’hôpital le plus proche.

Il y repose sur un sommier de fer
et teste son vieux courage
en cueillant le plomb qui dans la plaie
empoisonne son sang !

Quand la fièvre le prend,
que le démon du délire tourne
avec de la jusquiame autour de son oreiller,
c’est comme un raclement dans sa plaie !

Alors on entend le malade chanter
d’une voix rauque et cassée
de vieilles mélodies
comme un corbeau dans l’automne froid.

Il délire au sujet de sa blessure,
délire au sujet de sa défaite,
mais on l’entend aussi haranguer
ses troupes pour une nouvelle bataille.

Et quand parfois il babille
des mystères de son cœur,
la jusquiame de la haine se flétrit,
l’arbre de la fièvre verdit.

Des brises soufflent dans la salle des malades,
l’air est plein de l’odeur de la mer ;
sa plaie ne lui fait plus mal,
le démon se retire.

Et de petites mains amies
le bordent dans son lit,
pour qu’il fasse de beaux rêves
comme en une prairie de fleurs.

Un jour qu’il se trouvait étendu de la sorte,
faible convalescent
n’attendant que le médecin,
qui lui avait redonné de l’espoir,

il entendit par la fenêtre
un tambour sonner l’alarme.
Aussitôt il sauta du lit,
sentant une chaleur en son cœur.

Entre les tilleuls du jardin
apparaît un drapeau :
c’est la guerre qui recommence,
il reste encore des troupes !

Ses yeux s’injectent de sang
quand on le recouche, épuisé.
Il regarde la table de nuit, noire,
ses douleurs soulagées.

Parmi les bouteilles,
les couteaux et la charpie,
se trouve le plomb retiré de sa blessure,
dans laquelle il pesait si lourd.

« Ah ! si j’étais de nouveau sur pied,
aussi frais qu’avant,
avec le fer de mon sommier
je fondrais un canon.

Avec les clous que vous avez enfoncés
– je ne l’ai jamais oublié –
enfoncés dans mon cercueil,
je forgerais une grenade.

Et, remplie de schrapnell
ôté de mon propre corps,
vous verriez la grenade
monter en l’air comme une comète.

Car il faut viser haut
pour atteindre au but ;
même en tirant contre le ciel,
on manque presque son coup. »

Alors il voit par la fenêtre
un drapeau festonné passer
le long des vieux tilleuls,
tandis qu’il entend un joyeux hourra !

Notre ennemi a triomphé
de nouveau dans la bataille,
les nôtres sont vaincus,
mais ils n’ont pas fui !

Alors il éprouva de la joie,
car il avait enfin compris
qu’à travers la défaite
on vole à la victoire.

Il retomba dans le sommeil
jusqu’à ce que le jour à nouveau se levât
pour saluer de nouvelles victoires
en de nouvelles défaites.

En français dans le texte. Le chassepot était un fusil de fabrication française, du nom de son créateur. Le dictionnaire de l’Académie suédoise ne connaît pas le terme, et il n’y a d’ailleurs pas trace que l’armée suédoise ait utilisé ce fusil.

*

Renonciation d’héritage (Urarva)

Vous vous rengorgez du joyeux temps de votre jeunesse,
vous les vieux, qui blâmez la jeunesse aujourd’hui ;
vous avez toujours été prêts pour les luttes pacifiques,
et recherchiez l’idéal en trinquant et chantant.

Vous avez devant vous une génération morne, fatiguée,
dont le seul but est de défendre de petits intérêts.
Vous qui nous avez engendrés dans une soûlerie,
sûrement vous savez mieux que personne comment c’est arrivé.

Il n’est jamais plaisant d’avoir
à purger la dette d’autrui ;
Boire vous a donné une corpulence appréciable,
et c’est aussi pourquoi vos enfants sont chétifs.

En héritage nous avons reçu vos dettes et votre syphilis,
ainsi que vos promesses des années quarante ;
ayant dévoré le moindre Leckerbiss†,
vous ne nous avez laissé que l’idéal à ronger.

Vous vous enthousiasmiez et teniez des discours
pour le Danemark, la Finlande, la Pologne ;
pour notre idéal nous ne nous enthousiasmons pas,
nous travaillons tranquillement au but de l’avenir.

Vous buviez du ponch et mangiez des petits fours
en l’honneur de la trinité scandinave ;
puisque cette unité s’arrêtait aux paroles,
nous nous contentâmes de l’humanité.

Nous aurions dû renoncer cette succession,
mais la pomme ne tombe jamais loin de l’arbre
et un tel héritage, les enfants le reçoivent
jusqu’à la troisième ou quatrième génération.

En allemand dans le texte : « bon morceau ».

*

Les imprécations de Loki (Lokes smädelser)

Dieux du temps, que j’ai couverts d’injures,
je veux vous injurier encore une fois !
Dieux du temps, que j’ai blasphémés,
je veux vous blasphémer dans un chant !

Vous avez le pouvoir, j’ai la parole,
j’ai la parole en mon pouvoir ;
vous êtes treize à table ;
cela signifie, dit-on,
mort, accidents, calamités :
ne le prenez pas à la légère, dieux,
car il commence à se faire tard :
dieux, soyez sur vos gardes !

Il est vrai qu’autrefois je prenais place
à votre table en tant qu’invité ;
puis, les liens bien serrés,
à votre banquet vous m’avez traîné.
Aussi, vos crimes, c’est Loki
sans doute qui les connaît le mieux.

Les plats remplis me dégoûtaient,
votre vin ne me donnait aucune joie,
et vos chants prenaient le goût des mets
mais étaient fades comme le bouillon du chaudron.
C’est pourquoi, dieux, vous haïssez
Loki, car il n’a point chanté vos louanges.

Non, je ne veux pas chanter vos louanges,
je ne veux pas chanter pour vos mets.
Non, je veux plutôt vous blasphémer
avec ma grande et belle haine !

Vous avez érigé mon bûcher sur la montagne,
creusé ma tombe parmi les glaces,
et le petit nain sournois
trancha tous mes tendons.

Même si vous m’avez attaché les mains,
même si de fers mes pieds sont entravés,
même si vous m’avez cassé les dents,
ma langue reste libre de vous injurier.

J’ai trahi votre secret,
dieux, c’est là mon seul crime !
Et ma langue vous atteignit
jusque dans vos châteaux forts.

J’ai révélé vos manigances
et votre fausse sainteté ;
je n’ai pas cru à vos miracles
ni à votre immortalité.

C’est pourquoi Loki fut par vous
appelé le plus grand calomniateur ;
or il tient pour honneur
d’avoir trahi les traîtres !

Quand la faiblesse châtie la force,
on appelle vengeance le châtiment ;
je n’ai pas rendu hommage à la violence,
c’est pourquoi mon exploit est appelé vengeance.

Soit ! Je me suis donc vengé, dieux,
je me suis vengé, entendez bien !
j’ai déchiré vos atours
et montré votre nudité !

J’ai méprisé votre culte,
jeté vos statues à terre,
et j’ai tué le veau d’or
pour voir si c’était poussière.

J’ai abattu les murs du temple,
brisé les grilles de l’autel,
ouvert des cages cadenassées,
anéanti des clôtures pourries.

Je me suis vengé, divine catin,
j’ai vengé les souffrances de ma jeunesse
quand je fus forcé de t’encenser
et que tu me fis tomber à genoux !

Quand je pus vous jeter la vérité
à la face, divine racaille,
on vit votre firmament vaciller,
vos vieux remparts se fendre.

Dieux et déesses décrépits
courent effarés vers un refuge, vers
des pantalons à bretelles, des jupons de tricot,
pour cacher leurs pudenda flétris.

La force cherche ses lances,
la beauté cueille des feuilles de vigne,
la vertu revêt son armure dorée,
la justice se fait aveugle et sourde.

Le mensonge descend dans le fossé,
attrape des serpents dans la boue,
les attache aux pierres de la montagne
pour qu’ils crachent au visage de Loki.

Et le voilà Loki, attaché :
un contre cent, c’était sa façon,
mais dans le cercle des dieux vils
on continue de s’écrier à cause de l’offense.

Il est attaché, sur la pierre étendu,
mais sa langue reste libre,
et les vieux dieux délabrés
tremblent encore à ses cris.

Car dans les longues nuits de souffrance,
sa femme, près de sa couche rude,
s’expose au venin des serpents
et tend les bords frais du calice.

Quand les serpents perfides dirigent
leurs crochets vers la poitrine de sa femme,
on n’entend plus Loki railler
mais sa voix se fait tempête.

Après qu’il a fait tomber ses fers,
un grand bruit retentit dans les montagnes,
et dans les châteaux et les chaumières
les hommes attendent la fin du monde.

Alors Loki arrête de proférer des injures,
mais des sombres coins de ses yeux
des éclairs luisent, crépitent, flamboient,
et il appelle son fils.

Le serpent de Midgard, destructeur du monde,
déroule son corps squameux,
la queue de l’exterminateur s’agite
sur la course sauvage de la Volga.

Cela crépite et retentit
dans les forêts de Wolchonsky,
cela craque dans les Pyrénées, partout
où se meuvent les anneaux de son ventre.

De son torse enragé il fouette
la Seine, un vieux fleuve saint
des rives duquel montent encore
des murmures d’expiation et de sang.

Mais où le serpent cache-t-il sa tête ?
demandez-vous, dieux lâches.
L’avenir suit éternellement le présent,
la réponse sera votre passé.

Car quand il lèvera la tête,
dieux, ce sera la fin des temps ;
si vous entendez le serpent siffler,
il est facile de prévoir votre chute !

L’incendie couvrira le monde,
brûlera tout ce qui doit l’être,
séparant l’or de la pacotille,
tout ce qui doit vivre ne mourra pas.

Et la vieille terre desséchée,
faite enfin cendre fertile,
par le feu purifiée,
engendrera de nouveau.

En bosquets éternellement verts,
une nouvelle race marchera libre,
non abusée par des manigances de dieux,
de ceux qui brisèrent les esprits d’antan.

Car vous serez tous morts,
vous, grêle engeance des vieux dieux ;
vous étiez nés pour tomber
au moment de voir la tête du serpent.

Mais à vos noirs cercueils,
votre course terminée,
Loki ne verse point de larmes, avec lui
il n’a que son espoir éternellement jeune.

Il vous adressa ses injures,
troubla votre repos de dieux ;
parce qu’il croyait en l’Unique,
il ne pouvait croire en vous.

Sur vos tombes résonne
la parole calme, comme celle d’un ami :
C’est ici que vous reposez, dieux du temps,
le Dieu de l’Éternité vit toujours !

*

Armes inégales (Olika vapen)

Don Almagro de Vicuña,
grand panetier1 à la cour,
est de vieille souche noble

et son sang castillan,
pâle comme le lait, clair comme l’eau,
ainsi que du miel coule paresseusement.

Le fard de sa joue, les liqueurs de sa table
colorent à la fois au-dehors et au-dedans
ce noble sang castillan.

La main ne manie plus l’épée,
ayant trop caressé la fille
sous les baisers de qui son courage a suffoqué.

Un soir, dans la pénombre, il se trouve
face à face avec le maure à la haine obscure,
le porteur d’eau ; aujourd’hui son esclave,

naguère le libre fils du désert, qui
cultiva ce pays, édifia ses villes
et ne garda pour lui qu’une sépulture.

« Halte, hidalgo ! Le fer au vent !
L’esclave et le maître ici s’affrontent ;
tu as ton épée, j’ai mon poignard !

Jadis, à armes égales,
nous combattîmes sur les champs de Castille
ainsi que deux peuples libres ! »

Mais le noble panetier
pâlit sous son fard vermillon,
sa main fanée ne peut faire un geste.

« Je te laisse ta misérable vie, esclave :
l’épée ne croise point avec le poignard,
un combat inégal est une infamie. »

« Eh quoi ! tes pères, hidalgo,
ont brisé nos éclatantes alfanges
et nous ont dépouillés de nos armes.

Nous en avons recueilli les débris
et les avons aiguisés de nos dents,
c’est pour ça que l’épée de l’esclave est courte !

Mais le poignard est une lame aussi,
et peut se targuer d’aussi fiers ancêtres
que ta rapière, Castillan.

Le poignard est le fléau des tyrans,
un poignard ôta César du monde
quand il ourdissait ses plans ! »

Mais le noble panetier
avait tourné le dos à l’esclave
et poursuivait avec morgue sa route.

Et, sa cape lui cachant le visage2,
son pas altier le conduisit
dans une ruelle sordide du port.

Là, dissimulé sous un masque de soie,
il chercha Joseph le pharmacopole,
qui sait mêler le blanc au blanc.

« Le Maure Djeddur, porteur d’eau ! »
« Bien, hidalgo ! Je connais l’homme ! »
« Le prix ? » – « Cinq piastres ! » – « Conclu ! »

1 grand panetier : Le panetier était un officier de la cour de France chargé du couvert de la table du roi et, comme le nom l’indique, du service du pain. Il nous semble que c’est l’équivalent du taffeltäckare du texte, dont l’appellation suédoise insiste toutefois quant à elle sur le couvert de la table.

2 sa cape lui cachant le visage : La cape dont il se couvre le visage est un élément typique de la représentation du caballero espagnol du Siècle d’or. La partie de la cape affectée à cet usage a un nom en castillan : c’est l’embozo, et le fait de s’en couvrir, le rebozo, du verbe rebozarse. Nous renvoyons le lecteur intéressé par ces questions à notre essai sur « Le voile intégral dans l’histoire de l’Occident » ici.

*

Le coucou (Göken)

Quand les prés commencent à fleurir
et le bouleau feuille dans le bosquet,
alors le coucou chante dans les bois,
aux heures du matin comme du soir.

Quand la faux a traversé le champ
et les fleurs gisent sur leur lit funèbre,
le coucou est silencieux dans les bois,
il se taira jusqu’au retour du printemps.

Mais le paysan pense qu’il augure la mort,
et l’enfant croit qu’il se transforme en faucon,
et la vieille l’a entendu rire ;
il est vraiment possédé, le coucou.

Au marché, sur la place des Allemands,
chez l’horloger Schnabelbart
on peut acheter des coucous
qui chantent l’heure et le quart.

Ils chantent à Noël comme à Pâques,
ils chantent au gré de l’horloge
pour peu qu’on leur graisse le bec
et qu’on remonte bien le mécanisme.

*

Prendre des renards (Taga rävar)

Prendre des renards est un art à part entière,
même s’il ne fait point partie des beaux-arts.
La chasse avec des chiens en terrain découvert,
pour l’homme pauvre n’est guère expédient,
car cela requiert un équipage onéreux,
sans parler du fait que le renard a pour loi
de ne pas aller en terrain découvert,
car c’est dans les fourrés qu’il se bat le mieux.
On prend plutôt un vieil appât –
un appât est un animal mort de mort naturelle –
assez pourri pour notre Goupil,
lequel, bien qu’il soit un grand filou,
n’en a pas moins des goûts délicats.
On assaisonne l’appât de strychnine,
un poison qu’on trouve chez l’apothicaire
et dont on se sert également en médecine.

Puis, aux alentours on jette des croûtons
de pain frottés de graisse animale,
qui ne tuent pas mais servent à attirer
la bête et sont dans le complot avec l’appât.

Bien, notre Goupil arrive et mange ;
aussitôt il pousse un horrible cri,
fait un grand saut en l’air, urine sur soi,
et perd la vie dans la puanteur.

C’est de cette façon qu’on appâte un renard,
chose dégoutante à voir comme à entendre,
mais puisqu’il n’y a pas d’autre moyen,
qu’est-ce qu’on peut y faire, au nom du Seigneur ?

*

Jadis et Aujourd’hui (Förr och Då)

Jadis, quand le chevalier s’élançait dans la lice,
même s’il avait la visière baissée
son nom étaient peint sur son drapeau :
si le nom était faux, c’était un gredin !

Aujourd’hui, le chevalier se glisse sous la barrière
comme les enfants qui volent des fruits
et déchirent leur pantalon contre la clôture
avant de se faire tancer par leur mère.
Aujourd’hui, on se badigeonne de suie,
à moins qu’on ne préfère porter un masque,
pour cacher le groin connu.
Pour ne pas puer la canaille,
on se donne des noms choisis.

Sous de faux noms et de fausses figures,
on se jette alors tête baissée dans la bataille
pour le bienséant et le beau,
pour l’idéal, Dieu et la foi, entre autres,
dans l’espoir de pouvoir un jour laver
son véritable nom, qu’on a souillé.
Mais, chevalier de peur et de reproche,
je ne peux trouver ton gant,
je croyais que, bien que d’ancienne noblesse,
tu étais un véritable gentilhomme !
N’emploies-tu pas cet accessoire ?
Aucune taille ne se trouve être la bonne ?
Une main sale doit être grande ;
fais-nous voir ! Ne sois pas timide !
Ah ! ce ne sont pas des mains mais des pattes !

*

Nihilisme royal (Kunglig nihilism)

Ndt. Ce poème fut écrit après la première représentation de la pièce de Harald Molander, Furstinnan Gogol (La princesse Gogol) en 1883, à l’occasion de laquelle le roi Oscar II de Suède applaudit, alors que l’œuvre passait pour nihiliste.

Sa Majesté, depuis sa loge à l’avant-scène
du Théâtre Royal dramatique, donne le signal
des applaudissements. Le public n’est pas long
à obéir à l’ordre et répond sur le champ.

Est-ce peut-être à Natalia, née de Gogol†,
ou peut-être à l’actrice, que cela s’adresse,
ou bien la salle ne retentit-elle d’applaudissements
que pour la splendeur du mobilier et des tentures ?

C’est ce que pensent les vieux rieurs,
qui trouvent la pièce un peu « rouge »
et préféreraient de beaucoup l’étouffer,
mais nous avons entendu, nous, l’auteur appelé.

C’était donc un hommage au nihilisme,
touché, cependant, par une main royale ;
le royalisme est devenu si grand
que nous sommes de très humbles nihilistes !

À l’entracte, on entend parmi la foule
qui se presse dans les couloirs
une rumeur à voix basse : « Crois-moi… je t’assure…
tu verras… cette affaire a de l’avenir ! »

En français dans le texte. Dans ce vers, le poète demande, ironiquement, si le roi n’a fait qu’applaudir le personnage princier de la pièce plutôt que la pièce elle-même, de même qu’il demande aux vers suivants si c’est l’actrice qui a été applaudie (avec peut-être un sous-entendu frisant le lèse-majesté), voire simplement le décor de la scène.

*

L’édition populaire (Folkupplagan)

Quand les rois doivent tirer sur le peuple,
ils utilisent des balles et des boulets de canon.
Le canon, porte-parole de la force,
coûte cependant des millions.
Quand le peuple doit tirer sur les rois,
il n’a que de la dynamite.
Le canon crache ses millions
et le bandit devient un héros pauvre.

Ô Berthold Schwarz3, grand homme,
on vient de fêter ton anniversaire
comme si ta grande invention était
parmi les meilleures des meilleures.
Ta poudre, noire comme ta robe,
était une excellente médecine,
agissant aussi vite que l’ipomée purgative,
ayant guéri le choléra de l’église.

Mais elle jetait aussi de la fumée
aux yeux du peuple lorsqu’elle brûlait,
et, trop chère pour que tu sois en crédit,
tu n’as jamais été un homme du peuple.

Nobel, on entend rarement louer ton nom !
Ta découverte, pourtant, fait parfois parler d’elle,
avec des cris, mais pour être aussitôt écartée,
car elle sent trop la politique.
Ta onguent blanc a déjà guéri
tant de blessures de trique et de fouet,
et, même menacé d’interdiction de douane,
il se déplace aussi librement que la poudre royale.

Il est en train de libérer la vieille Russie à grande vitesse,
en enfonçant clous après clous dans son cercueil.
Au cas où le monde ne doit pas être une grande Prusse,
un lamentable et sanglant cadavre,
c’est à toi qu’en revient le mérite
si la terre n’est pas encore morte.
La dynamite est blanche comme neige,
« comme l’innocence et l’arsenic » !

Toi, Schwarz, tu fis imprimer une petite édition
pour les grands et les maisons princières !
Nobel ! tu nous as donné une colossale édition populaire
qui continue de s’imprimer par centaines de mille !

3 Berthold Schwarz : Moine franciscain allemand inventeur de la poudre noire dans les années 1350.

*

Au bord de l’étang (Vid dammen)

J’ai souvent entendu l’avertissement
de ma mère à ses petits :
« Les enfants, n’allez pas près de l’étang,
des esprits malveillants y vivent. »

Quand la douce nuit d’été
fut tombée sur la terre lasse,
et que toute la maison dormait,
en silence je dirigeai mes pas
vers la petite colline verte
près du calme miroir de l’étang.
Ah ! où donc était la fraîche verdure
printanière qui régnait en ces lieux
il y a quelques semaines encore !
Le faucheur avait moissonné le champ
et coupé toutes les fleurs timides
qui se réjouissaient de la vie !

La riche parure de fleurs des pommiers
gisait à présent fanée sur le sable ;
le lilas ne répandait plus
son odeur dans la nuit paisible
ainsi qu’un encens vers le Seigneur.

Je m’assis au bord de l’étang,
sous les trembles qui se trouvaient là,
veillant à ce que les rayons chauds
du soleil n’en bussent point les eaux
jusqu’à la dernière goutte.

De blanches vapeur légères
flottaient à la surface de l’étang.
Quand une douce brise se leva,
soufflant sur elles et les dispersant,
le miroir des eaux se dévoila
à mes yeux et je regardai
au fond, mais ne vis que l’obscurité.
Bientôt, pourtant, de sombres images
se formèrent à partir de masses troubles,
et je perçus enfin clairement
l’image de la colline.

Quel sortilège fascine mes yeux ?
Quelle est cette jeune fille assise là
avec ses abondantes boucles noires
et ses sombres yeux bleus ?
Est-ce peut-être une petite fée
montée depuis les salles de son palais
sous le toit de tourbe de la colline
et qui dans le silence de cette nuit d’été
attend son amoureux ?
Non, ô non, c’est la fiancée de mon cœur,
qui ne peut être avec moi,
hélas ! Il y a encore quelques semaines
elle s’asseyait là, si tendre,
écoutant mes chansons,
et pour récompense m’offrait
des regards de bonheur.
La voilà qui me sourit amicalement,
me tend sa fine main,
si confiante, comme si j’étais celui
qu’elle avait choisi pour fiancé. –

Alors un coup de vent passa
à travers la vieille couronne du tremble,
en détachant une feuille fanée.
La feuille en tombant rompit le miroir,
et toute image disparut à sa surface.
« Pourquoi troubler mes rêves,
pourquoi, sans cœur, me dérober
une minute de céleste béatitude ?
Oh ! j’ai longtemps souffert
de ne pouvoir contempler la douce image
que le temps à mon cœur ôta. »

Je me plaignais ainsi devant
l’acte méchant du vieux tremble.
Mais bientôt le miroir redevint lisse
et de ses sombres profondeurs s’avança
la même image, deux fois plus belle.
Et de nouveau, elle me tendit la main
amicalement. Amicalement
elle m’invitait du regard
à venir à sa rencontre.
Malheur ! une ombre obscurcit le tableau,
et je vis bientôt à ses pieds
un homme qui, charmé, pressait
sa main contre ses lèvres,
et elle tour à tour souriait et rougissait. –
Je ne voulus plus regarder alors,
je me sauvai de ces lieux, le cœur triste,
tandis le vieux tremble éclatait de rire.

Au bord de l’étang jamais je ne retournerai.
Des esprits malveillants y vivent !

Le professeur de français du harem : Cent un dizains

Cent un dizains

1
Le professeur de français du harem

Quand le monde parlait français, du temps des rois,
Le sultan très-puissant de la Sublime Porte,
Pour le vaste harem dont il avait les droits,
De ses plaisirs divins tant recluse cohorte
Qui n’avait plus le goût du théâtre espagnol†,
Dut prendre un pédagogue issu de notre sol.
Il vint, cet Amadis à la blanche perruque,
Et c’est depuis ce temps qu’un respect ponctuel
Ne dit plus ni Fatma ni Gül, mais Matmazel††,
Que l’on soit beylerbey, émir ou grand-eunuque.

Authentique : « La renommée de Lope de Vega était si populaire et si étendue qu’elle avait pénétré jusqu’en Asie, et qu’on le jouait dans le sérail même de Constantinople. » (Pierre-Antoine Lebrun, préface à sa pièce Le Cid d’Andalousie)

†† Mademoiselle en turc.

*

2
La faille dans le ciel

Une nuit, dans le ciel, je vis un trou s’ouvrir,
Dans le noir de fusain parut une lumière.
Un autre ciel brillait, où je voulais courir ;
Un monde merveilleux narguait notre poussière.
Le trou se referma dès avant le matin.
Et je sus, car c’était un signe du destin,
Que j’étais le seul homme à l’avoir vu, ce monde,
Et qu’il reparaîtrait dans un an nuit pour nuit :
Je pourrais y voler si je m’étais construit
La machine à saisir la chance vagabonde.

*

3
Pagode

Quelle est cette pagode au cœur de la forêt ?
Entre des scorpions d’agate androcéphales,
Son portail effondré conduit à quel secret,
Au culte anéanti de quelles bacchanales ?
– Venez voir, professeur ! Ce lourd disque d’airain,
Déplacé nous révèle un boyau souterrain.
Un remugle effroyable a jailli des ténèbres
Quand nous avons ouvert le passage inconnu ;
Et du fond de ses plis, jusqu’à nous est venu
Comme un soupir lointain aux longs échos funèbres.

*

4
Des hommes-singes selon Strindberg

Que dites-vous à ceux que le thème gouverne
D’après quoi l’être humain, du singe descendrait ?
Strindberg répond : C’est vrai pour ce qui les concerne.
Aucun d’eux, quelque effort en ce sens, n’atteindrait
Au concept vrai de Dieu ; c’est une espèce impure
Qui parmi nous fomente un état de nature
À leurs grossiers et bas instincts congénial
Mais qui serait pour nous, leurs souverains, funeste.
Leur dogme, qui nous semble avec raison grotesque,
S’impose par essence à leur quid bestial.

*

5
Sortilège aztèque

Je ne t’appartiens plus, ô pays de mes pères !
Car j’ai laissé mon âme, enfant, sur le sommet
D’un temple aztèque où grille, en miasmes délétères,
Le sang humain que boit le Soleil en fumet.
L’Idole aux traits hideux, le Dieu hiéroglyphique,
Du fond des âges morts, de sa voix horrifique
Disait mon nom, son œil de serpent luisait, vert
Comme un jade sacré, dans les pénombres moites.
Il brise mon esprit et mes vergognes coites,
Exploiteur accablant du gisement ouvert.

*

6
Bougainville devant Adamastor

Sa nef autour du globe avait couru, zéphyr
Parmi les vents bourrus et le cinglant phosphore,
Aux gibbeux archipels dans les flots de saphir,
Aux confetti grouillant sur les eaux lophophore,
Quand devant lui, massif, ainsi qu’un Hélicon,
Adamastor, velu d’algues, de goémon, 
Se dressa, soulevant le vaisseau sur ses vagues,
Et sa voix caverneuse, en ces termes mugit :
« Salut à l’envoyé de Louis qui rugit
Quand la Pompadour joue au forte des airs vagues ! »

.

Une île du Hollandais volant
(7-13)

.

7
Hollandais volant

Condamné sur la mer à naviguer sans fin
Envoilé d’un halo blafard au crépuscule,
Le Hollandais volant, dépaysé dauphin
Que poursuit d’un kraken le vaste tentacule,
Morne se ressouvient : la côte au cacao
Et l’île où, sous la feuille et le curaçao,
Pèche le flamant rose en fouillant dans le sable,
Tandis que des bourgeois prospères, flamingants 
Fument devant les huis de bonbons, élégants 
En noir, parlant tulipe et grâce inéluctable.

8
Arène blanche

C’est une eau cristalline et c’est l’arène blanche
Où vient le flamant rose en solennel troupeau.
Sur le sable mouillé son col flexueux penche,
Et la brise de mer met du sel sur la peau.
Sous les bigaradiers de laraha qu’orange
L’aurore aux doigts de rose, un perroquet vendange
Le nectar des bourgeons, sylphe lanugineux.
La palme jusqu’au ciel, aux irisés nuages
Tend ses mains d’ombre où siffle un concert de ramages,
Le cactus retrouvant ses doublons, épineux.

9
La maison

L’arène est tellement, sur cette côte, blanche,
Au pied des orangers et des curaçaos,
Que l’onde y semble un lit de diamants pervenche,
Où moutonne la vague au scintillant chaos.
Dans ce sable albinos, en hiératiques poses,
Viennent fouiller du bec les ardents flamants roses.
Et quand le crépuscule aux rayons violets
Couvre le firmament d’une hyacinthe obscure,
Leur plumage de tons opalisés s’azure,
Tandis que la maison rouvre enfin ses volets.

10
Flamants roses

Quand j’ouvre de la main le rideau de lianes,
De palmes en cascade et de curaçaos,
Je découvre une baie aux ondes diaphanes
Qui me paraît, enceint de verdure, un naos
De temple sur la mer que ses piliers dentèlent.
Cette eau de diamant que les orangers cèlent,
Aux flamants roses donne un abri, sous les vents
Tout embaumés de sel caressant leur plumage.
Et quand le crépuscule envahit ce rivage,
Ils étendent leurs becs dans leurs manteaux bouffants.

11
Bigarades

Quand le curaçao couleur de chrysolite,
Quand le bigaradier couleur de péridot,
Émaille la verdure humide qui l’abrite
De ses globes luisants, qu’on glanera bientôt,
Sur le rivage blanc passent les flamants roses.
Et je ne sais ce qu’a la beauté de leurs poses
Mais alors je les vois comme des demi-dieux,
Dont un seul déplaisir appellerait sur l’île 
Le fulminant phosphore et l’éclair qui rutile
Pour tout anéantir sous la voûte des cieux.

12
Orange amère

Cette île, que de perle et de diamant frange
L’aurore aux doigts de rose, est un songe habité 
Par les cultivateurs d’une espèce d’orange
Dont le produit est bleu, comme un zargon bleuté.
Et si j’étais l’enfant d’un essaim de méduses
Qui viendra s’échouer là-bas, en fleurs profuses,
Je voudrais que ma vie autour de cet îlot
Tourne ainsi qu’un manège et, quand éclot la branche
De l’agrume absinthé, couvre l’arène blanche,
Soit son tapis d’honneur quand l’oranger éclot.

13
Sel

Est-ce du sable ou bien, si blanc, est-ce du sel,
Où passent à pas lents les ardents flamants roses
Sur le bord d’un saphir où se mêle du ciel,
Comme d’un cimetière, éclatantes, les roses ?
Peut-être est-ce un cristal gigantesque irisé,
Stellaire Koh-i-Nor jadis pulvérisé
Par la main de Celui qui régit les nuages
Et fait boire la pluie à l’oranger amer ?
Si chaud ! comment ne pas vivre au bord de la mer ?
Si blanc ! est-ce la cendre, alors, de tous les âges ?

.

L’émir Pyjama
(14-17)

.

14
L’émir Pyjama

C’était un Alhambra comme un loukoum poudré,
Et de nombreux jets d’eau ruisselaient sous les dattes
Dans les jardins feuillus où le citron doré 
Abritait le héron paisible à longues pattes.
Là vivait dans le luxe et la joie un émir,
Dont la plus grande joie était de bien dormir,
Et que l’on endormait avec de longs spectacles
De danses et de chants, d’animaux, de pantins,
Des contes infinis de djinns et de lutins,
Des récits amusants foisonnant de miracles.

15
La cassette aux bonbons

Or l’émir Pyjama dormit tant et si bien
Qu’un jour il s’éveilla dans un conte de fées.
Les murs de son palais, hier d’albâtre ancien,
Étaient en loukoum rose, et les portes coiffées 
De versets en nectar caramélisé, bleu.
Il se demanda bien quel tour lui jouait Dieu.
En ouvrant sa cassette aux gemmes radieuses,
Il vit que les rubis, émeraudes, zircons
Scintillaient comme avant : mais c’étaient des bonbons
Imitant la couleur des pierres précieuses.

16
Jouets mécaniques

Ce paon, tout ocellé de diamants indiques,
Dont la roue éclatante ouvre son arc-en-ciel,
Et ce bulbul aux yeux de rubis hypnotiques
Qui siffle un air flûté, perlé, séquentiel,
Et le singe au dattier suspendu par la queue
Qui se balance et, brun, tire une langue bleue,
Sont des jouets nouveaux de l’émir Pyjama.
L’eunuque mécanique armé d’un cimeterre,
Insensé, tout d’un coup a fait rouler par terre
Le vénérable chef d’un royal ouléma !

17
Rêves

Dors, émir Pyjama, si tes rêves sont beaux :
C’est le don sans pareil de l’âme incorrompue.
Dans le ciel constellé de rutilants flambeaux,
Que ton excursion soit ininterrompue.
Le guet des séraphins garde ta volupté 
D’esprit loin de son corps aux jardins invité 
Dont narre le Kitâb les splendeurs merveilleuses.
N’aurais-tu pas le droit, prince, de chevaucher
Un cheval au galop dans l’air et d’ensacher
Le poudroiement luisant des étoiles rieuses ?

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Avec Dieu et Stroessner
(18-20)

.

18
Stroessner

Aux brises du Chaco, la guirlande d’ampoules,
Lumière bleue et blanche et rouge, long drapeau,
S’agite dans la nuit du bal comme un flambeau
Ou des gramens sur pied les onduleuses houles :
Un bercement léger, léger dans la tiédeur
Des souffles où répand la plaine son odeur.
Un pâté de maisons au bord de la campagne,
Quand les bandonéons du jour national
Mènent le carrousel de l’allègre cocagne.
Sous la paix de Stroessner ce déduit vicinal.

19
« Avec Dieu et Stroessner »

C’étaient trente-cinq ans avec le Créateur
Du ciel et de la terre et Stroessner, les vallées
Du Paraguay sous l’arc-en-ciel du Bienfaiteur,
La plaine respirante et les cloches perlées.
Angélus, carillon, Madone en palanquin,
Pour les citoyens droits devant le baldaquin,
Que Stroessner appelait « coreligionnaires ».
Un peuple castillan, guaranitique et fort
Qui chassa, rechassa l’augure de la mort.
Parfois trente-cinq ans valent deux millénaires.

20
La nuit des cocuyos

Aux noires frondaisons le tapis de clartés
Offre un dôme ondoyant, et c’est le ciel nocturne ;
Mais sous le dais profond des rameaux dilatés
N’atteint pas ce qu’il vient épancher de son urne.
Le Chaco murmurant s’immobilise, en paix,
Et lentement, parmi les branchements épais,
De-ci de-là paraît la double braise verte
D’un cocuyo, luisant sur les feuilles, les troncs.
Un autre, puis un autre, et leur vol fait des ronds,
Des spirales devant la cabane entr’ouverte.

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Red Hook
(21-24)

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21

Des fjords vastes de brume où la mer est de glace,
Des monts abrupts plongeant dans l’océan gelé,
Des hauts-fonds où la nuit irise la nef lasse,
Dans le vent fustigeant le front échevelé,
Il arriva, pêcheur des abîmes polaires ;
Et son œil d’eau guettant les altiers stercoraires
Un jour vit se dresser les tours à l’occident.
Baluchon sur l’épaule, en bas, dans l’ombre épaisse 
Du port cyclopéen où son vaisseau le laisse,
Il s’engouffre, d’un pas massif, indépendant.

22

Le grimpeur des haubans sous les vagues énormes,
Dans les vents acharnés à démonter les mâts,
Menaçant de réduire en squelettes informes
Les vaisseaux ballottés, le grimpeur des frimas,
Des ouragans hurleurs, de l’éclair des tempêtes,
Dans le ciel maintenant marche sur les arêtes
En métal dont on fait les ninivites tours.
Et, dressés sur le sol, ces échafauds ogresques,
Pour l’écheleur des mers hautes, funambulesques,
Sont comme des parquets et le pavé des cours.

23

Un jour c’est l’accident – à terre ! –, un pied broyé 
Par la chute d’un ais, le travail impossible,
Ce grand corps ne sera plus jamais employé.
Et ses droits incertains, dans un monde impassible
Qui de lui se détourne, en peu ne sont plus rien.
On vit donc ce boiteux, aboyé par un chien,
Entrer dans un taudis par une nuit sans lune,
À Red Hook, où finit le décombre des fjords.
Quand d’autres d’un commun ancêtre sont mylords
Du dollar, investis maîtres de la fortune.

24

Et puis l’on a rasé les taudis, fait en dur
Des maisons où bientôt s’entasse une autre lie,
Tout ce que l’univers cache de plus obscur
Emplit ces murs, grouillant de haine et de folie,
Avide, méprisable, à l’air libre un égout
Donnant à Lovecraft y passant du dégoût.
Et le rude marin des abîmes polaires,
Le géant bâtisseur des Woolworth colossaux,
Qui n’est plus qu’un fantôme aviné des ruisseaux,
Meurt sous les coups de pied de gueux patibulaires.

.

L’école des gueux
(25-32)

.

25
L’école des chiens

Le grand mot, c’est l’école : elle sauve le monde,
C’est-à-dire un régime absurde et mensonger.
Tout ce que Henri-IV a vu de plus immonde
Est digne que les gueux brûlent de l’hommager.
L’école nous démontre, avec exactitude,
L’éclatant bien-fondé de notre servitude,
À nous que la banlieue a dûment abrutis.
Et quand nous prétendons tout de même au mérite,
On sourit : ce n’est pas l’école décrépite
Des faubourgs que louange un chœur de tous partis !

26
L’école des gueux

L’école qui promet à qui ne sera rien
Qu’il vivra toutefois, afin que sa marmaille
Lui survive au néant, au plan aérien 
Du rêve opiacé de celui qui travaille,
C’est le salut du gueux, n’est-ce pas ? Il l’attend
De ces préaux rongés où, fixe, l’on entend
Son criaillement rauque, et des salles de classe
Où jamais ne viendront à lui les héritiers ;
Car ils ne vivent pas dans les mêmes quartiers,
Destinés par essence aux honneurs de leur classe.

27
L’école des esclaves

Lycée Paul « Elle est fière d’être facile » Éluard

La libération de la femme à l’école,
À moins que la maison ne soit Louis-le-Grand,
La sauve de l’ennui, qui bourrèle, étiole :
Elle est fière d’avoir un don exhilarant.
Qu’en profitent donc bien les héritiers lubriques,
Car il est loin le temps des femmes hystériques. –
Un héritier, c’est qui ? C’est celui qui, né près
D’une école de choix, n’a besoin d’aucun maître :
Les beaux corps libérés dont il va se repaître,
Nul ne manque d’apprendre à goûter leurs attraits.

28
Les milans

Les chanteurs de bordel, amis des maquereaux,
Amis bien sûr payés, en or comme en nature,
Dans ce pays si plein de très savante ordure,
Si pauvre en défenseurs de préceptes moraux,
Seront étudiés à la petite école.
Les pères enverront sous l’indigne coupole
Leurs fillettes, qu’attend la serre d’un milan,
Apprendre que l’on est « fière d’être facile ».
C’est ainsi que l’on monte au ciel selon ce plan ;
Il importe au succès, de se montrer docile.

29
École obligatoire

Clochard, tu fus aussi, comme nous, à l’école !
Elle est obligatoire, et la loi c’est la loi.
En payant à l’État j’ai payé ton obole,
L’école n’a pas su faire un savant de toi.
Dis-nous, si tu comprends encore langue humaine,
Le malheur qu’eût été pour ta psyché malsaine
De ne point fréquenter les bancs d’un institut ;
Que te manquerait-il, épave à la dérive
Qui seul en rendant l’âme échoueras sur la rive,
Si tu ne l’avais fait ? – Mais l’ivrogne se tut.

30
L’école des clochards

Gratuite, c’est-à-dire inutile au richard.
Laïque, pour visser au sol l’enfant-machine.
Obligatoire, pour devenir un clochard :
Tout débris est passé par une mandarine.
Perforés hannetons et poètes trahis,
Les Français les mieux nés haïssent leur pays
Et leur voix se tortille à tout jamais privée.
La voix qui retentit de son statut public
Sort de Louis-le-Grand, l’antre du basilic,
Et de l’école fut au berceau préservée.

31
Djaggernat

Que l’un de nos seigneurs via Louis-le-Grand
Éructe en flots bourbeux la vase de son âme,
L’incontinence morne et pédante, l’infâme
Automatisme plat d’un tour inopérant,
Il se trouve toujours des gueux, dits littéraires,
Pour aduler ce pus, en amants stercoraires.
L’idole jacasseuse est promenée en char
Et le pâle dévot, qui remplit la pagode
Avec les rats, se fait, au gré de l’avatar,
Écraser car son dieu bouffon est à la mode.

32
Dévolution

L’énième grand bourgeois révolutionnaire
Qui vient de conquérir les salons capiteux,
Qu’il n’a jamais quittés – sa première lisière 
L’y traînait en maillot sur les tapis ouateux –,
Écrit de ces récits politiques en diable
Qui du Bildungsroman ont l’habit respectable
Et sont, mais déguisés, des feuilletons d’amour.
L’ouvrier le reçoit dans ses bras, la cellule
Discute ses pamphlets, et le soir on l’accule
À parler de Flaubert et de la Pompadour.

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La Légion d’honneur au cabaret
(33-35)

.

À la mémoire de la Légion d’honneur de Raoul Ponchon

.

33
La Muse et l’Académicien au cabaret

Que me chantes-tu donc la sagesse de boire,
Quand ton meilleur ami, Ponchon, c’est Richepin ?
Quoi ! sans douter tu veux à nous, gueux, faire croire
Que tes conceptions ignorent ce copain ?
On ne perd pas son temps, même dans l’infamie,
Va ! quand notre compère est de l’Académie.
C’est ce que nous apprend ta Légion d’honneur.
Tout est faux dans tes vers, et pas que la césure ;
Le cabaret conduit au néant la roture,
Mais aux panthéons toi, grand embobelineur !

34
La Légion d’honneur au cabaret

La sagesse, Ponchon ! est-elle en la bouteille
Ou dans le fait d’avoir des amis bien placés ?
Est-elle, chevalier, dans le jus de la treille
Ou les salamalecs sous les murs lambrissés ?
L’un n’empêche pas l’autre ? Eh quoi ! jamais « la dive »
De forces pour monter ou s’étayer ne prive
Ceux qui chantent en chœur, légère, ta chanson
Assurant les profits d’une classe zélée ?
Mais ne servis-tu pas du temps où l’Assemblée
Interdisait l’absinthe, ô féal échanson ?

35
La Muse au fast-food

Que cette effervescence à l’extrait de coca,
Ô chevalier Ponchon, le vin a moins d’amorce.
Au palais, par l’ahan que l’arcane appliqua,
Si tu pouvais savoir le bien qu’un burger force,
Et les ketchups vermeils ! tu t’avouerais vaincu.
Mais mort empunaisé jadis, tu n’as vécu
Assez pour voir pousser comme des amanites
Les fast-foods au milieu des bouchons purulents,
Dont le touriste fuit les antiques relents,
Mais les Français aussi, pourtant, ces sybarites…

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Égout de Mallarmé
(36-37)

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36
Grimoire

« Je suis cet homme. Hélas ! » Un professeur d’anglais !
Au monde qui m’a ri j’abandonne un grimoire
Hermétique et, pour ceux qui sont un peu simplets,
Magique, à ma façon, moderne et dérisoire.
Voyez ! toute l’École en ébullition
Sur chacun de mes vers jette à profusion
L’analyse pédante et creuse : c’est candide.
J’ai tué pour longtemps, dans ce pays du moins,
Le souci d’apporter au Beau de graves soins.
Car le Ptyx fabuleux est un charme fétide.

37
Égout de Mallarmé

Stéphane Mallarmé, la pure poésie
Dans tes vers se confond avec le fumier pur.
À quel dérangement et quelle frénésie 
Devons-nous ta syntaxe ignoble, ce pain dur ?
Imitant sans comprendre, armé d’un noble zèle,
Tu fis de la licence un tour, une ficelle.
L’alexandrin devint une suite de sons
Pour le cerveau fâché de sa voix indiscrète.
Hérodiade a peur de ses cheveux, pauvrette !
Et tu fais dire au faune – allô ! – « Réfléchissons. »

*

38
Égout de Jules Vallès

Vallès de Condorcet : cette noblesse vaut
Bien l’autre. Cet auteur, cet écrivain de taille
-crayon, par un beau jour se dit, pensant : Il faut
Que je montre comment on tient la valetaille.
La Commune allait mal. Là-bas le Panthéon,
Qu’en nos jours un MacDo touche, et force néon,
Suscitait de l’aigreur chez quelques communistes,
Qui clamèrent, à cran : « La poudre à ce caillou ! »
Mais Vallès entendit et sauva le bijou,
Dénonce à ses lecteurs ses laquais terroristes.

.

L’influenceuse au Bangladesh
(39-44)

.

39

L’influenceuse était partie au Bangladesh,
Conduisait un touk-touk dans la verte campagne.
Courrouça-t-elle Indra, l’Âtman ou bien Ganesh ?
Je ne sais : un scooter la suit, comme une aragne
Accourant aux frissons d’un moucheron glué.
On s’arrête ; approchant, un jeune asexué
Demande à cette miss, que le rapport conturbe,
Si, prise d’un désir soudain et sexuel,
Elle veut se donner à ce galant formel.
C’est non. Le voilà donc, filmé, qui se masturbe.

40

Vraiment, quelle aventure, ô blonde influenceuse ! –
Le galant s’approcha, son casque de scouteur
Encore sur la tête, en chemise poisseuse
Et short sportif, son œil bovin et séducteur
Étincelant ainsi qu’une agate sculptée ;
Souriant, convaincu, de cette voix flûtée
Qui sied à l’homoncule et non à l’homme fait,
Tout en dodelinant il s’offrit aux bouffées
De la miss, devant lui vainement étouffées.
L’onanisme exhibeur rendit l’instant parfait.

41

Le douteux céladon, avec un grand sourire
Où brillait la plus vaine et fantastique erreur,
S’approchant, convaincu d’être, dans son délire,
Du vaste panthéon le dieu le plus charmeur,
Demanda : « Voulez-vous avoir avec moi sexe ? »
Mais devant le dégoût expressif et réflexe
De la dame, son groin aussitôt s’assombrit,
Et, passant des égards flûtés au lourd silence,
Oublieux de l’apprêt filmant sa pétulance,
Amer et bestial, l’amant se découvrit.

42

Épilogue

De plus intelligents, plus beaux et plus instruits
Que ce drôle ont connu la funèbre navrance
De manquer du bon sens le plus simple : j’en suis
De ces fous déclarant leur flamme sans prudence
Et croyant s’illustrer quand l’échec était sûr,
Demandant le bonheur en allant droit au mur.
Notre discernement aboli, c’est en pitres
Que nous nous présentons devant notre destin. –
Le reste, concernant ce funeste mâtin,
Relève du pouvoir des compétents chapitres.

43
Rose au Bangladesh

Imagine un moment, Rose, qu’influenceuse
Tu sois au Bangladesh. Sous un rang de palmiers
Dans la verte campagne – « Ah ! une vache osseuse » –
Et parmi les odeurs de banane et de pieds,
Tu conduis un touk-touk en te filmant la face.
Lors d’un arrêt, tu vois avancer la grimace
D’un jeune asexué, souriant et fongueux.
Cela doit faire une heure, au moins, qu’il suit ta route ;
Alentour le désert, seule une vache broute.
« Voulez-vous sexe ? » dit, candidement, le gueux.

44
Rose au Bangladesh II

La question posée, oui, Rose, est : « Veux-tu sexe ? »
Certes, la pose un gueux, mais on est femme, aussi.
Et n’est-il pas charmant, le sourcil circonflexe
De qui t’offre un bonheur olympien ainsi ?
Vos âmes l’une à l’autre étaient prédestinées :
Tes valises, sinon, n’eussent été menées
Jusqu’en ce lieu d’où tous ont hâte de partir.
« Veux-tu sexe », donc, Rose ? Il est temps de répondre
À ce garçon naïf qui veut voir ton cœur fondre,
Et qui me semble au fond un genre de martyr.

.

Pas ta faute
(45-46)

.

45

Non, ce n’est pas ta faute, ô Rose ! ton esprit
Un jour s’est envolé, tu m’es venue insane.
Permets à ma raison, que ce fait assombrit,
De ne plus rechercher d’agents à ta chicane.
Tant que je crus tes sens au réel accessibles,
Je te trouvais toujours des prétextes plausibles,
Mais c’était le chaos sans loi que, trop naïf,
Je tentais d’expliquer avec des syllogismes !
Et nous aurions longtemps vécu dans ces sophismes,
Toi folle et moi dupé par mon tour déductif.

46

Non, ce n’est pas ta faute, hélas ! ma pauvre amie :
Le réel ne mord pas à ton esprit fêlé.
Et si nous discutons de ta lobotomie,
C’est sans acharnement, sans vouloir enfiellé.
Nous voyons que ton cœur souffre quand ta folie
Impose à nos égards ta raison abolie.
Nous pensons qu’isoler du reste du cerveau
Le cortex préfrontal enchâssé dans son lobe,
À ce stade serait un choix éthique et probe
Pour enfin te donner l’espoir du renouveau.

.

Un rêve ?
(47-50)

.

47

Était-ce un rêve ? Et qui, de ces lointains rivages
Où s’ébattait mon âme avec l’heur des oiseaux,
M’a tiré sans pitié vers les cinglants orages
Emportant le vaisseau de l’amour dans leurs eaux ?
Et si c’était un rêve, alors nul ne me pleure
Comme je pleure celle auprès de qui demeure
Le souvenir poignant de tout serment trahi ?
Mais si c’était un rêve, à qui sont ces prunelles
Dont l’azur envoûtant me peint des tourterelles ?
Je ne fus pas aimé ? je ne suis point haï ?

48

Es-tu, Philis, un rêve ? Ai-je rêvé les mots,
Les divins mots d’amour que ta bouche adorable
Répandait sur ma vie, et terminait les maux
D’un cœur que cette pluie élicitait du sable ?
Si tu n’es pas un rêve et si ta bouche a dit
Ces mots, comme un flambeau qu’une Grâce brandit
Pour illuminer l’âme en jour arc-en-céleste,
Et si parle en ton cœur l’écho, même lointain,
Des serments enivrés de rayons du matin,
Si ton ombre est encore un peu là – Philis, reste !

49

Es-tu, Philis aimée, un rêve étincelant
D’une nuit de féerie ou de baume et de brise ?
Et ne pris-je ta main, pour un baiser galant,
Qu’afin d’en soupirer, ferme en la foi promise ?
Es-tu donc, ô Philis, un rêve que j’ai fait ?
Si le songe a passé le seuil de l’heur parfait,
Ne le verrai-je point toujours en ma mémoire ?
Et cet amour doit-il me rendre l’univers –
Dont j’avais à chanter la beauté dans mes vers –
Odieux et glaçant auprès de notre histoire ?

50

Es-tu le rêve ardent d’un cœur à l’agonie,
Le songe incandescent de mon dernier amour ?
Ne laisse pas mourir en moi la symphonie
De bonheur exalté que j’entendis un jour !
Après toi, qui viendra combler de sa tendresse
Mon âme emprisonnée au creux d’une caresse ?
Quoi ! tu n’étais qu’un rêve, arc-en-céleste et beau,
Toi qui fus le printemps au milieu de l’automne ?
Et tu ne m’entends pas, et ce mien cri résonne 
Entre les quatre murs glacés de mon tombeau ?

.

Un rêve
(51-54)

.

51

J’ai rêvé d’une rose au parfum enivrant :
« Serait-ce le bonheur, Rose, que tu m’apportes ? »
Mais ce n’était qu’un rêve, et, dans l’automne errant,
Je foule sous mes pieds un lit de feuilles mortes.
Dans la bise et le vent, sous des rangs d’arbres nus,
Je repense à la rose aux pétales menus
À qui je demandais de parfumer ma vie.
Et je crois quelquefois l’entendre me parler,
Dire qu’elle ne veut plus jamais exhaler
Le parfum dont mon âme est depuis poursuivie !

52

J’ai rêvé d’une rose au parfum envoûtant,
Dont la beauté passait toutes les fleurs du monde.
Émerveillé soudain, je m’extasiai tant
Du cinabre andalou de sa robe profonde
Que j’oubliai qu’au pampre abondant et branchu
S’assujettit l’épine ainsi qu’un dard crochu.
Et je saignai, saignai tout le sang de mes veines,
Tout le sang de mon cœur, au trépas résigné.
Mais ce n’était qu’un rêve, et je vis, assigné
Au royaume des gueux, m’abreuvant de mes peines.

53

Je rêvai qu’une rose embaumait mon désert,
Ainsi qu’un doux zéphyr rafraîchissant la tempe.
Elle poussait au fond d’un souterrain couvert
De pampres, où je fus, emportant une lampe.
Et je fus déchiré par ses rets épineux,
Taillé par le lacis des vrilles, moutonneux ;
Au but je n’étais plus qu’une guenille infâme.
Des rayons du soleil tombaient dans ce ravin
Pour imbiber la fleur de la couleur du vin
Et lui faire exhaler son parfum sur mon âme.

54

J’ai rêvé qu’une rose illuminait la nuit,
Les ténèbres sans fond de ma longue amertume :
« Un Dieu de sentiment, ô flambeau, t’a produit,
Et dans le noir un Dieu, Rose, tes feux allume !
Alors, en contemplant ta flamme, en amoureux,
Je serai, chaque jour, à tout instant, heureux.
Car je ne vois que toi dans le monde, ma Rose ! »
Et, comme un papillon, je volai vers l’éclat
Où je me consumai, bluette nacarat.
Mais ce n’était qu’un rêve et non pas autre chose.

.

La rose du cimetière
(55-60)

.

55

Je rêvai qu’une rose ornait mon mausolée,
Ses feuilles en lacis couvrant le monument ;
Et cette ardente fleur de ma tombe isolée
Était comme une femme adorant son amant.
« Ô Rose, bonne amie, disais-je dans la fosse,
Tu fus, pendant ma vie, à certains moments fausse,
Mais cet attachement par-delà le tombeau
Montre la vérité sublime de ton être.
Rose, je suis heureux, enseveli sous l’aître… »
Mais ce n’était qu’un rêve, élégiaque et beau.

56

Ma tombe se couvrait de mousse dans un coin.
Et la ronce griffue à la pierre effacée
Retirait le soleil ; il fallait marcher loin
Sous les cyprès pour voir cette croix hérissée.
C’est dans la solitude, en ce désert profond, 
Qu’une rose, pourtant, me caressait le front.
J’en sentais le parfum depuis la nuit épaisse
Du sépulcre, en comptant mes innombrables torts. –
Si je l’avais pu, Rose, au royaume des morts
Échappant, je t’aurais rendu cette caresse !

57

Je rêvai qu’un rosier grimpait à mon tombeau,
Dans ses bras enlaçant la pierre tumulaire.
Les épines portaient au sommet un chapeau
De feuilles où la rose aspirait la lumière.
« Rose de mon bonheur, dis-je, que ta beauté
Appelle les regards sur mon nom là sculpté.
Sans toi sur mon sépulcre, en ce jardin d’église,
Je serais deux fois mort, deux fois, destin sournois… »
Mais ce n’était qu’un rêve et je mourrai deux fois.
Pour la postérité que je m’étais promise.

58

La rose que le vent au-dessus de ma tombe
Balance, sur mon nom convoque le regard.
Et le passant de qui l’œil indifférent tombe
Sur l’épitaphe lit que je vécus trop tard.
Personne au monument ne pose de couronne.
Aucun soupir non plus, lorsque l’angélus sonne.
Cette rose a poussé, m’ombrage de sa main,
Et le passant la cueille, aspirant sa fragrance,
Ne se départit point de son indifférence,
Et la rose bientôt gît au bord du chemin.

59

Rose, je suis heureux, sous l’aître enseveli.
Ton ardente couleur, du sang de mon cœur née,
Égaye le tombeau qui sombre dans l’oubli.
Tu caresses mon front d’une main satinée.
L’épitaphe, un quatrain s’effaçant au regard,
Découvrait au passant que j’ai vécu trop tard.
Et mon bonheur est grand sous la terre féconde,
Car je n’entends plus rien, étant devenu sourd.
Et si parfois l’humus où je me fonds est lourd,
Du moins m’y laisse-t-on la paix la plus profonde.

60

Je suis, ma Rose, heureux : l’ombre que tu me fais
En grimpant sur ma stèle évente le sépulcre.
Sur mon humeur les gueux n’exercent plus d’effets.
Le monde ne sert plus à mon esprit de fulcre :
C’est le ciel qui me hisse à Dieu dorénavant.
J’aurais voulu connaître un tel bonheur avant,
Mais, si bas, ici-bas, la tourbe possédée
Me donnait en tous lieux le dégoût de sa voix,
Et je ne franchissais mon huis que sous la croix
Dont m’accablait la mer d’ordures débondée.

.

Docteur Rose
(61-64)

.

61

Est-ce pour enfoncer jusqu’à moi tes épines
Tout au fond du sépulcre où, blême, je pourris, 
Que tes pampres feuillus lancent leurs spires fines
Contre le monument où mes faits sont inscrits ?
Entends-tu déchirer de tes dards ma dépouille
Après m’avoir vidé de sang à chaque brouille ?
Est-ce donc pour souffrir de toi que j’étais né ?
Et pour l’éternité, chacune de mes heures ?
Quoi ! sur le tumulus où je dors, tu me pleures,
Rose superbe, après m’avoir assassiné !…

62

Tu les connaissais tous, mes hauts faits, et pourtant,
Pourtant tu te dressas de toute ta superbe,
Comme devant un gueux qui ferait l’important !
Quoi d’étonnant, dès lors, si je devins acerbe ?
Fallait-il qu’entre nous tu prisses l’aspect dur
De la foule, qui hait les hauts faits, cet or pur ?
Voulais-tu comparer, peut-être, nos diplômes ?
Devais-je dans mes vers te donner du Docteur
Pour te voir dépouiller les airs de la hauteur ?
Docteur Rose, gardez, dans ce cas, vos arômes !

63

Bel accomplissement, Docteur ! comme la foule
Mépriser des hauts faits devant vous étalés.
Quoi ! ce long parchemin de titres qu’on déroule
Ne vous sert qu’à flétrir les dons inégalés ?
Et quand ces dons pourtant vous étaient en hommage
Offerts, et de grand cœur, vous pensiez au dommage
Qui vous est fait, laissant entendre le besoin
Que vous auriez ainsi d’abondance étrangère ?
Il faut donc vous aimer pour votre magistère
Et ne point demander votre cœur, dans son coin ?

64
Professeur Rose

C’était trop demander à vos titres pompeux
Ce qu’un cœur, le plus simple, eût promis avec joie.
Étais-je pas, chantant l’amour, bien sirupeux,
Devant un pur esprit de l’éther qui flamboie ! –
Excusez, Professeur, un si mauvais procès :
Vous devez, en raison d’étincelants succès,
À votre sexe un bras vengeur incorruptible.
Pardonnez à ce gueux que même un Philistin
Méprisera, du haut de son titre en latin.
Mon cœur avec vos pieds était incompatible.

*

65

Je vous dois, je le sais, tous les ménagements
Dus à la femme qui, n’avait été contraire
Le sort, serait à moi selon les sacrements.
Et je sens bien, hélas, de même, l’arbitraire
Des maussades propos à ma bouche échappés,
Qui me blessent autant que vous. Rose, acceptez
Les excuses d’un homme éploré qui vous clame
Son respect éternel, et plus s’il vous convient !
Ce monde est bien trop gueux pour que j’y cherche rien
Et vous possédez tout ce qui sied à mon âme.

*

66

Pour toi je ne suis pas, c’est certain, assez riche :
Je ne peux t’éviter les cent désagréments 
Que mettre un pied dehors, dans cet état postiche,
Me vaut, et qui seraient d’authentiques tourments
Si je devais penser qu’à ton tour ils t’effleurent.
Je ne puis être bien que lorsque les gueux pleurent,
Puisqu’ils ne peuvent vivre en paix avec mon air.
De toi voudrais-je faire un bouclier, ma Rose ?
Et pourrais-tu fleurir en un jardin enclose
D’où le monde est banni par mon penchant trop fier ?

*

67
L’athlète

Rose, si tu voyais l’athlète que je suis
Devenu, musculeux et souple cestiphore,
Longiligne, effrayant, ferme sur ses appuis,
Tu voudrais m’épouser comme never before.
Car en voyant saillir le bloc veiné du bras,
Qui soulève des poids d’acier sans embarras,
En toi tu sentirais comme un appel mystique
Vers un Péloponnèse embaumé de figuiers,
Et tu regarderais comme des épiciers
Ceux qui n’ont pas en eux le paganisme antique.

*

68
Docteur Oghouz

Selon la génétique, elle aurait vingt pour cent 
En elle de sang hun, kalmouk et bouriate.
Sa langue, dont j’ignore et les sons et l’accent,
Dans la steppe mongole a son lit asiate.
(C’est pourquoi l’on ne prit jamais au sérieux
Leur califat : l’islam est né sous d’autres cieux !)
Je ne sais quelle vague, alarmante bridure
Son œil bleu me présente à de certains moments.
Est-ce au sang de Gengis que je dois mes tourments ?
Quelle est l’hérédité de cette commissure ?

*

69
Professeur Oghouz

J’ai cru qu’elle était blanche : œil bleu, le teint de rose,
Les cheveux châtain clair, mordorés, ondoyants.
Sous un jour différent sa hantise l’expose :
Ses ancêtres mongols, sauvages, effrayants,
Dans son sang ont laissé leur âme furibonde.
Et sous la peau de lys d’une si tendre blonde,
De la steppe couraient de rudes cavaliers…
Je cueillis maints lotus pour cette mandarine,
Mais les Mongols, chassés des palais de la Chine,
Reniaient le Bouddha pour les dieux des halliers.

.

Des steppes aux vignes
(Pour comprendre le Dr. Oghouz)

(70-74)

.

70

Pour la comprendre, il faut bien connaître la steppe,
Avec ses longs éclairs à l’horizon sans fin,
Plateau pétrifié que la nuée encrêpe,
Où le cavalier boit, pour apaiser sa faim,
Le lait avec le sang des juments bénévoles.
Ce monde est rude, nu, venteux ; les mœurs mongoles,
Aux souffles capiteux méditerranéens
Embaumés de figuiers, dans la brise et les pignes,
Prennent un air fantasque, imprévu, que les vignes
Rendent extravagant sur les bords égéens.

71

Imaginez un train de princesse mongole,
Des chameaux et des yaks dans la steppe avançant,
Des cavaliers bourrus, avares de parole,
Un cortège sauvage, excessif, hennissant.
Comme un trait, il atteint jusqu’à la mer Égée,
Où la princesse voit, de vignes étagée,
Une côte si belle et douce qu’un regret
La saisit de n’avoir plus tôt connu ces îles.
C’est mon pays, ce sont mes campagnes fertiles,
Dont elle veut par moi connaître le secret.

72

Elle vint jusqu’à moi, jusque dans ma garrigue
À l’autre bout lointain de sa nouvelle mer,
Car je fus expulsé par sa horde ou sa ligue
De mes figuiers branchus aux fruits embaumant l’air.
Quand le Mongol conquit le berceau de ma race,
De mes aïeux trouvant en chaque coin la trace
Autour de son palais, elle s’éprit de moi.
Parce que je jouais, aussi, de la mandore.
Un jour, elle avait vu sur un tesson d’amphore
Un dessin qui la mit pour longtemps en émoi.

73

La princesse mongole, en contemplant des pignes,
Se chauffait sous sa yourte à la bouse de yak
Au-dessus de la mer Égée, entre les vignes.
Ce fut de ce khanat le tout premier sandjak.
Tandis que le kagan faisait couper des têtes,
Écarteler des gens par ses robustes bêtes,
La princesse entendit une flûte de Pan
Et crut voir gambader un groupe de ménades.
Elle suivit aux bois d’entraînantes dryades,
Dans son dos retentit un rire d’ægypan.

74
Esclave de princesse mongole

Sur ton chameau tu lis l’Odyssée, ô princesse !
Et l’Iliade au feu de la bouse de yak.
Moi, ton esclave blanc, te chante l’allégresse
D’Ulysse, dans l’odeur forte d’ammoniac.
Je suis ton prisonnier, et, selon ta coutume
Barbare, et la raison de ma grande amertume,
Ma virilité gît dans un pot de formol.
Je chante en tes loisirs : mon chant mélancolique
Fait monter une larme à ton œil mongolique
Bleu, chimère arlequine et qui parles mongol !

.

L’aède
(75-82)

.

75

Imaginez l’aède ornement de Byzance,
À la cour la plus riche et futile admiré,
Avec tout son orgueil, toute sa suffisance,
Parmi l’effondrement, des Mongols capturé :
Sous la yourte, depuis, il doit pincer la lyre !
Les décombres fumants servent à son délire
De décor, dans l’odeur d’un grand feu de crottin.
Et quand il a chanté pour le sauvage Oghouze,
Las ! il se laisse choir sur sa couche de bouse
En pleurant ses succès d’aède byzantin.

76

Je suis cet ornement de Byzance flétri !
Je vois les yaks errer de ruine en ruine,
Et la princesse oghouze au teint safran fleuri,
Hélas ! veut ma culture à son chameau voisine.
Quand je dis : Non, jamais ! Il vous manque le goût,
Elle sort une lampe en zinc d’un fourre-tout :
Cela vient d’Ispahan, fait-elle, je suis riche
Et protège les arts. Je n’aime pas nos mœurs,
Comme toi : chante donc, te dis-je, ou bien tu meurs.
Alors, charmé, je chante, envié du derviche.

77

Vous crûtes que j’étais fils de Louis-le-Grand,
Tel Hugo, Baudelaire ou Sartre, les rebelles
Célèbres, mais j’étais rebelle dans mon rang,
Sans espoir d’obtenir nulles miettes réelles.
Car chez nous on louange une impasse où les gueux
Pensent être à Paris étant à Périgueux :
La seule école qui – c’est le nom que je cite –
Ressemble à quelque chose est due aux grands bourgeois,
Certe à condition qu’ils donnent de la voix
Pour le grand califat de l’Oghouze et du Scythe !

78

Chez nous ira plus haut qu’un Byzantin de souche,
Ô Kagan ! un Mongol s’il fait Louis-le-Grand.
Rase-le si tu veux – je reste sur ma couche –
Cet empire de gueux, ce pays aberrant.
Mais si tu veux régner, que marche ton escorte
Jusqu’à ce bâtiment, se présente à la porte,
Un justificatif de domicile en main,
Et tu verras que tous les écueils s’aplanissent :
Si poète maudit, les salons t’applaudissent,
Si contre le système, il glage ton chemin.

79

Dans mon étude en vers sur le sexe des anges,
J’explique bien comment notre Empire romain
Est le meilleur système au monde, et les louanges
Ont dûment distingué ce travail surhumain.
La langue grecque en moi trouve un parfait modèle,
Et la théologie, une assise éternelle,
Et l’art de gouverner, son plus sûr fondement. –
Ainsi parlait l’aède, au milieu des décombres,
À quelques prisonniers comme lui, quelques ombres
D’hommes dans un convoi de yaks en mouvement.

80
L’aède en Provence

L’ambassadeur du Khan oghouze de Byzance,
Aède éolien, court chez les troubadours
Pour discuter avec le peuple de Provence
Le moyen de polir les kagans ouïghours.
Mes frères, dit l’aède, en art comme en lignée,
Car comme vous je sors de Pallas Athénée
Et sais chanter en vers le sexe des putti,
Mon Khan vous fait l’honneur de vous montrer son astre !
Quel est donc ce cagot ? quel est donc ce jobastre ?
Disaient les Provençaux, quel est cet abruti ?

81
L’aède en Provence II

Que viens-tu m’incaguer avecque ton kagan ?
Disait le Provençal, tu perds donc la coucourde ?
Les soldats de la garde au courbe yatagan
Commençaient à frémir, dans une rage sourde.
Messieurs, reprit l’aède, au saint nom de Pallas,
Je vous prie humblement de m’écouter. – Hélas !
Les troubadours croyaient à quelque galéjade.
L’aède retourna chez le Khan, morfondu ;
Et dans son désespoir il se serait pendu
S’il n’avait pu, la nuit, lire Schéhérazade.

82
L’aède au désert

Il faut avoir un sens aigu de l’hyperbole
Pour ne point sourciller à toutes ces chansons
À l’ami parfumé dont l’absence désole,
À l’aimé souverain, aux jolis échansons…
Quant à moi, j’en conviens, j’ai l’âme bédouine
Et ce spirituel imagé me chagrine,
Surtout quand on connaît quel fut le goût païen.
Au désert il n’est point de volupté profane,
Et qui veut louer Dieu comme une courtisane,
Ma foi, nous le laissons mort, ayant pris son bien.

*

83
Mon calife parle mongol

Comment veux-tu qu’il soit commandeur des croyants,
S’il apprit de sa mère une langue mongole
Et je ne sais quels sons gutturaux, larmoyants
Sortent de son gosier ? L’hypothèse est frivole.
Eh quoi ! le Coran saint en arabe est écrit
Par hasard, qu’à présent l’on veuille qu’en sanskrit
Quelque vague Chinois en soit la garantie ?
C’est ainsi que parlait l’intransigeant Bédouin,
En dialecte, avec un air rogue et chafouin.
Mais moi je dis : L’Oghouze a gagné la partie.

*

84
Hygiène

Ce n’est pas tout le temps celui qui prend des douches
Qui gagne, ni celui qui recourt aux onguents ;
Le conquérant parfois, dans un essaim de mouches,
Triomphe de celui qui lutte avec des gants.
Rose, pour toi ma joue est de larmes baignée :
La sagesse des Grecs que tu m’as enseignée
Me fait pleurer voyant l’état de nos trottoirs.
Et je ne sais comment t’accueillir, ô doucheuse !
Si la ville n’est point par la noire faucheuse 
Lavée à grandes eaux comme les abattoirs.

*

85
Les vieux ne meurent pas

Les vieux ne meurent pas mais, devant leur télé
Et le jour et la nuit allumée, ils s’endorment.
Ayant depuis longtemps tout le monde accablé
De fantômes fâcheux, leurs cerveaux se déforment.
Nul ne veut plus les voir, ces perroquets d’écran.
Enfin, leur surdité met les voisins à cran,
Tant la télé chez eux sans plus s’arrêter beugle.
Du poste cathodique ils sont dépendants, sourds ;
Et la vieille repense au temps de ses amours
Devant un téléfilm, plus qu’aux trois quarts aveugle.

*

86
Psaume

Écrase à tout jamais, ô Dieu, mes ennemis,
Car ils ont méconnu, vautrés dans le scandale,
Ton excellence, au pied de laquelle, soumis,
J’élève de mon los l’ardeur toujours égale.
Gloire à Toi, l’Éternel ! dont se comptent les chars
Par dizaines de mille au ciel : que tous leurs dards
Pleuvent sur les cités maudites où la haine
Pour le bien m’est rendue, et ton Nom insulté
N’excite que le rire et le fiel éructé.
Que meure l’ennemi, si ta main ne l’enchaîne !

*

87
En bas

Ah ! que les gueux sont fiers de leur monde pourri.
Osez mettre le pied dans l’une de ces caves,
Au lacis souterrain où jamais n’a souri
Un rayon de soleil et que des faciès hâves
Peuplent de leurs pas lourds, ombres du Styx fatal
Dont le quotidien est ce monumental
Labyrinthe de Dante asphyxié, lugubre,
Vous qui vivez à l’air des champs arcadiens,
Ils voueront votre image aux démons chthoniens,
Car vous voir les blessait dans leur monde insalubre.

*

88
Célimène, où êtes-vous ?

Hélas ! où, Célimène, êtes-vous ? Je vous… aime.
(Pardon de balancer, mais on dit que l’amour
Ne fait pas un bon choix pour écrire un poème,
Que l’amour est cliché, n’est plus au goût du jour ;
C’est ce que l’on prétend au café littéraire,
Dans les journaux savants c’est ce qu’on entend braire.)
Tout ce que j’accomplis, je l’accomplis pour vous,
Pour que vous m’aimassiez à ma juste valeur,
Que je ne prisse point vos doigts comme un voleur.
Ne pouviez-vous encore attendre un peu pour nous ?

*

89
La revoyant

À publier avant que la loi française ne condamne pénalement la « grossophobie », plus rien n’arrêtant les défenseurs taurins de la liberté.

La revoyant un jour, quinze ou vingt ans après,
Celle par qui mon cœur devint inconsolable,
Celle pour qui, dolent, dans mes vers je pleurais,
Elle était devenue obèse, abominable !
J’avais cru que ma peine était de la grandeur,
Et cette illusion s’effondra dans l’horreur.
J’entendis un éclat de rire sardonique,
Une voix : « Mon aimé, vas-tu, comme autrefois,
Défaillir en disant mon nom au fond des bois ? »
Tant de dégoût après tant d’amour, c’est inique !

*

90
Les gueux

Rose, le monde est gueux, vous n’êtes pas du monde.
Et si ce n’était propre à causer du plaisir
À tant d’ignobles gueux, à la tourbe profonde,
Je ne me ferais pas prier pour en sortir.
C’est donc mon seul bonheur, leur ôter cette joie.
Je n’accepterais point, même, que l’on me voie
Si je n’étais certain de causer de l’aigreur
Étant vu, car le cri d’un gueux quand il s’étrangle
Est, dans ce puits sans fond, sous n’importe quel angle,
La volupté la plus voisine de l’horreur.

*

91
L’attardé

C’est Légion ! L’État fournit un téléphone, 
Sans écouteurs, qui suit partout l’être fatal.
Le bruit, le bruit puant ne ménage personne
Où l’attardé se traîne et s’étend, végétal.
Dans l’espace public, ce hochet, son ordure,
Grésille, chante, rote, éructe, geint, suppure ;
Et le mépris de tout altère son museau.
À son néant des gueux donnent joujoux et drogue. –
Et je fuis, comme un loir poursuivi par un dogue,
Le parc où je venais ouïr chanter l’oiseau.

*

92
Mort dans la jongle

Le moment est venu de mourir dans la jongle,
Après quelque cent ans de signalés travaux.
Hommes blancs, le viêt-cong avec des têtes jongle :
C’est tout le cas qu’on fait de vos aptes cerveaux.
Aujourd’hui, l’Occident manque de dynamisme
Pour endiguer le flot vireux du communisme.
Les intellectuels sont avec l’ennemi,
Budapest n’a vraiment choqué que des bourgeoises.
Le léninisme étend les coutumes chinoises.
Ta baguette, Français, ils en font des banh-mi.

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La rose et la roche
(93-97)

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93

Une rose poussa près d’une roche blanche.
Fière de son parfum, de son teint lumineux,
Elle trouvait un peu désertique, en revanche,
La pinède où tordaient quelques vieux pins leurs nœuds.
Et la roche à deux pas lui semblait un décombre.
Si bien que le lapin qui rechercha son ombre,
De son humeur dut fuir les épines sans cœur.
La roche d’où coulait un filet d’eau limpide,
Par elle conservé frais, du lapin livide
Sauva les jours : la roche, étant vie, est vainqueur.

« Vous-mêmes, comme des pierres vivantes, édifiez-vous pour former une maison spirituelle » (1 Pierre 2:5)

94

La rose qui gémit de pousser sous le pin
S’ébaudit en voyant un lièvre que l’on boule.
Mais la roche a de l’eau pour le pauvre lapin,
Un filet qui depuis ses antres frais s’écoule.
Maître Jean, qui venait d’une garenne au loin,
De s’asseoir en ces lieux éprouva le besoin.
« Jeannot, lui dit la rose, as-tu vu l’amarante 
De ma robe et sens-tu mon baume nonpareil ? »
Mais Jeannot avait soif, à cause du soleil,
Et la roche lui fit boire une onde chantante.

95

Quand buvait Maître Jean à l’onde cristalline,
La rose se disait : « Après qu’il aura bu,
Il faut bien que Jeannot, voyant ma bonne mine,
Me fasse un peu de cour sur le tapis herbu. »
Mais l’esprit de la roche était une naïade
Qui se montrait en hase au fond de la cascade
Et chantait un couplet d’amour tendre et soumis ;
Maître Jean, qui plongea, disparut à sa vue.
Ayez tous les talents du monde, dépourvue
D’eau, c’est lapin posé qui vous était promis.

96

Quand Maître Jean buvait à l’onde cristalline,
La rose : « Il me viendra, Jeannot, désaltéré.
De badiner je sens que je serais encline ;
Mes dards le blesseront s’il est mal inspiré. »
Le lapin, suspendu sur les bords aquifères,
Parlait : « Source chantante et qui me désaltères,
Ton breuvage enchanté, ce nectar, rend heureux ;
Sans cesse je boirai, boirai l’eau de la roche ! »
Du talent qui se croit de l’eau nul ne s’approche,
Un tel plus sans le moins n’est rien : il faut les deux.

97
La roche et la rose

Passant près d’un taillis, Maître Jean y bifurque
Car il entend couler dans l’ombre un filet d’eau.
C’est une roche blanche : une source mazurque
Derrière les vieux pins qui lui font un rideau.
À deux pas une rose à la coiffe amarante
Darde sous ses pompons de gaze transparente
Un lacis épineux et sombrement retors.
« Bois, puis délasse-moi », chuchote la coquette.
« Voilà, lui répond-il, une tête bien faite :
Quel Jeannot a besoin d’une tête sans corps ? »

*

98
« Romantique »

Justifiant leur goût débauché pour la France,
Les vieilles des pays civilisés du Nord
Disent que le Français dans son intempérance
Est « romantique », et c’est un unanime accord.
Ah ? « T’as d’beaux yeux, tu sais », « Allons voir si, mignonne… »,
« Allez venez, mylord… » Quoi ! cette Babylone
Crapuleuse des pieds à la tête, attirant
Les instincts dégradés, l’obscénité farouche,
Comme le bec de gaz la phalène et la mouche,
Où rien de simple et bon ne surnage au torrent ?

*

99
Navrance

Je sens, longtemps après, la funèbre navrance
Du moment où mon cœur alla droit dans le mur,
Et l’opium que fut longtemps cette souffrance,
Le thébaïsme entré dans le jardin obscur
Où se cachait le sang répandu de mes larmes.
Pour ce désemparé, quels n’étaient point les charmes
De son isolement, où flottait dans le noir
Une étrange harmonie apparemment céleste !
Ce prostré, qu’à présent peinait le moindre geste,
Quelle clef trouva-t-il au fond du désespoir ?

*

100
Les zargons

Les zargons de ses yeux reptiliens flamboient
Tout au fond ténébreux de l’antre sépulcral,
Où les trésors cachés scintillent et poudroient
Comme des monts couverts de serein vespéral.
Et la forme se dresse, ombre spectaculaire
Contre laquelle il n’est d’effet pantaculaire,
Gardien de l’or glissant, ruisselant sous le pas.
Tandis que des naseaux serpente la fumée,
Se prépare à jaillir de la gueule enflammée
Un Achéron de feu que l’on n’endigue pas.

*

101
La rose hallucinée

Dans le vent ténébreux des monts crépusculaires
Son esprit déchaîné volait, tel un dragon.
J’eus quelque notion des trésors légendaires 
Que gardaient, dans la nuit, ces éclats de zargon.
Le bois dormant était sa broussaille d’épines.
Elle se composait en reine des elfines,
Et celui qui, croyant lui parler, vainement
Échafaudait les plans d’une vie en ce monde,
Était un vague écho, dans l’éclipse profonde,
De son perpétuel, à lui, renversement.