Mer des naufrages : Poèmes lusitains d’Afonso Lopes Vieira

Mar dos naufragios! Ilha d’oiro! Ir
Ao acaso! O piloto é Deus! A’vante!
Sol da India ! Mar verde! Perseguir
Esse sonhado sonho, alto e distante…

Le poète Afonso Lopes Vieira (1878-1946) est une figure majeure du modernisme, c’est-à-dire de la poésie post-romantique portugaise. Au sein de ce mouvement, il se fit le chantre des valeurs culturelles nationales, ce dont il témoigna entre autres par ses contributions, à partir de 1911, à la redécouverte du dramaturge Gil Vicente (15e-16e s.), aujourd’hui considéré comme le premier grand auteur de théâtre portugais, et par son édition nationale des Lusiades en 1928, forte d’un appareil d’érudition sans précédent, pour laquelle il s’entoura de collaborateurs compétents.

Nous avons traduit dans le présent billet des poèmes de deux de ses recueils les plus anciens, de 1898 et 1901, où la versification est encore rigoureusement classique. Nous indiquons toutefois que sont aujourd’hui considérés comme plus représentatifs de sa poésie des œuvres ultérieures qui prennent des libertés avec la versification et tendent au vers libre, ce pourquoi il passe pour un précurseur des tendances contemporaines. La sensibilité et l’originalité du poète sont cependant pleinement manifestes dans les recueils de la première période, la contrainte formelle n’a pas empêché leur expression.

Portrait d’Afonso Lopes Vieira à la bibliothèque municipale de Leiria,
dans la salle qui reproduit la bibliothèque privée du poète.

*

Naufragé : Poèmes lusitains
(Náufrago: Poemas lusitanos, 1898)

.

Portugais d’aujourd’hui (Português de hoje)

Je vins au monde en terre portugaise,
je suis d’un peuple de la mer qui chante le fado :
et de là viennent mon mal, ma tristesse,
mes vieux vingt ans, tout mon fardeau !
Je suis d’un peuple qui rêve, chante et prie,
auquel on a jeté le mauvais œil…
Je suis ce qui meurt, suis le dernier, celui de la fin,
je suis le Portugais d’aujourd’hui, dans ce temps venu.

Je vins au jour en terre de malheur,
ô Portugais seuls en ce monde !
Vous évoquez, gens d’aujourd’hui,
certaine race dont nous descendons.
Vent de mer qui déchire tout…
Que sont devenues les ombres amicales des ancêtres ?
Bons chevaliers et navigateurs,
regardez nos douleurs, nos douleurs !

Les vieux disent : – Jeunes gens, vous faites
horreur ! Poètes, vous êtes des fossoyeurs ! –
Vieux de mon âge, où se trouve-t-il des jeunes gens ?
Printemps empêchés, ô janviers !
Avec nous les douleurs ne firent jamais la paix !
Nous sommes navigateurs et chevaliers
sans mer, sans foi, sans bras pour une épée,
nous sommes d’aujourd’hui, les derniers, les rien.

D’autres ont sillonné la mer tout entière,
d’autres ont su gagner le ciel.
Nos âmes à nous ont naufragé,
les Indes de nos rêves se sont perdues !
Pauvres de nous ! Où nous a-t-on laissés ?
Pauvre de moi ! Pauvre de moi ! Où suis-je ?
Tombes de la mer, ouvrez-vous ! Ô sombres
flots ! Vous serez nos sépultures !

Ô Portugal de la mer, du soleil, de l’amour,
montagnes, pinèdes, ô ciel bleu nonpareil !
Nous souffrons tous la même douleur
et nous mourrons aussi du même mal…
Ô Portugal du soleil, de la mer, de l’amour !
Bonne terre de Dieu ! Bon Portugal !
Voyez, Seigneur, en ce que nous avons donné ce jour,
expatriés sur la terre où nous sommes nés…

Mer des naufrages ! Île d’or1 ! Aller
au hasard ! Le pilote est Dieu ! En avant !
Soleil des Indes ! Mer verte ! Poursuivre
ce rêve rêvé, haut et lointain…
Et après tout cela, devoir ouvrir
les yeux, et mourir ! Chantons avant
de mourir, et que la mort soit notre gloire :
et les ondes garderont notre Mémoire.

1 Île d’or : Dans Les Lusiades de Camoëns, l’Île d’or, ou l’Île des Amours, est créée par Vénus pour récompenser les nautes lusitains au terme de leur périple. Elle est de nouveau évoquée dans le sonnet « Lusiades » ci-dessous.

*

De ma fenêtre (Da minha janela)

Je regarde au loin depuis ma chambre, par la grande
fenêtre qui s’ouvre sur le paysage amer,
ce mélancolique horizon de verts
dans lequel, mon cœur, tu te perds tout entier…
D’où j’écris, à l’heure calme de l’angélus,
je vois un bout de Coimbra : et quelles saudades
éveille en moi ce fragment moribond
de vieilles maisons et d’oliviers, avec la Quinta dans le fond !
Toute chose que je vois, au clair soleil, ou bien le soir
quand ce même soleil brille encore derrière Santa Clara,
m’est devenue si familière, intimement,
que le moindre peuplier que j’aperçois est un ami.
Elle donne, cette fenêtre, sur la Cerca, la domine ;
et quand je m’accoude sur une autre, je me souviens d’elle :
car d’aucune autre fenêtre je ne vois l’antique perspective
dont je me suis épris, et qui m’est si bonne amie…
Soir de mai. Dehors, les rossignols chantent.
Quelle douce paix ! Et, distrait, j’évoque
qui vivait jadis dans cette même chambre… Ce serait
un chevalier de féale chevalerie,
qui s’en fut de par le monde, et puis devint
un saint et vint ici finir ses jours…
Bons moines ! Fontaines chantant dans les vergers
des domaines, soleil dans le ciel, repos, air pur,
donner l’aumône, prier…
                                          Qu’il doit être bon de vivre ainsi !

Quand je quittai ma maison pour venir ici,
cette voûte, la chambre, l’église abandonnée
et cet air de chagrin qui se lamente, résigné,
cette fenêtre, d’où je vis, baigné d’or,
en un ciel vert d’automne un soleil de mauvais augure ;
ce passage pour moi inconnu
(c’était l’automne…) si triste, si dénué de vie ;
l’Estrada da Beira entre les saules minces ;
les cloches d’or de Coimbra, cristallines ;
le fleuve en bas, où remontait, ailes ouvertes,
un bateau rappelant les Découvertes ;
échos perdus de chants de jeunes filles
qui me parvenaient comme des ombres de chansons ;
les couchers de soleil pleins de couleur ; un chien qui criait
à la tombée de la nuit… La fontaine pleurant
près d’un cèdre qui crevait l’air doux ;
cette courbe exceptionnelle que fait le fleuve
au fond, là-bas… Les tristes arbres de la Lapa ;
cette tristesse dans l’air, la couleur de ma cape ;
cet arbre qui donnait au paysage exsangue
la note étrange de ses bras couleur de sang ;
les Ursulines avec leur aspect blanc d’asile,
comme un couvent dans un roman de Camilo2…
Tout cela, mon Dieu ! me donnait l’impression
que quelqu’un mourait à l’intérieur de mon cœur !
Et le regret de ma maison… Ô mon amour lointain !
Si j’allais à la fenêtre pour regarder… c’était pire :
c’était comme si je respirais dans l’air
des larmes que j’aurais ensuite à pleurer.
Quels sombres présages : je me rappelle avec tendresse
des vers qu’à cette époque je fis pour ma sépulture…
Je recevais une lettre et me mettais à trembler :
un malheur ? Dieu du ciel ! Qu’allais-je lire ?…
C’était un mal qui me venait et je ne savais d’où !
Et à l’heure où, Jésus ! le soleil précieux se cache
et les cloches sonnent, les couleurs s’effacent
et les amoureux tissent lentement leur rêve…
à cette heure, pareille à celle-ci, ce que je sentais,
c’étaient des volontés de mourir !

                                                       Et cette agonie,
ce mal (c’était le mal de ceux qui sentent trop)
venait de l’air, venait de la couleur des oliviers.
Ce mal venait de ce qui maintenant est mon amour :
cette triste perspective que je voyais depuis la fenêtre.
Elle me faisait peur, avant que les yeux habitués
à voir le soleil ne devinassent ses soucis,
et me tortura quand je la vis la première fois
depuis ma table, assis là sur la chaise.
Et quand je regardais dehors pour la voir,
je la haïssais ! Car, pauvre de moi, elle me faisait mourir !

Mais peu à peu, je m’habituais à la voir ainsi ;
je vis sa douleur qui s’attachait tellement à moi,
je la compris, et je l’aimai, dès lors, aussitôt,
je l’estimai, telle quelle, souffrante et résignée.
Elle ne me fait plus pleurer si je la vois avec amour ;
elle me donne envie de lui dire : Est-ce que tu vas mieux ?
J’aime cette triste compagne, depuis ma chambre.
Et dans mes colères, dans mes ennuis, quand, fatigué
des rendez-vous au-dehors, je revenais, comme
j’avais besoin d’elle ! Comme je la regardais ! Comme je l’aimais…
Et puis il semble aussi que, de tant la regarder,
de tant la voir, tant la sentir, tant l’aimer,
nous nous comprenions, nous sentions, nous aimions !
Et un peuplier là-bas me dit un jour adieu, avec ses branches…

2 Camilo : Longtemps les Portugais n’appelèrent le romancier Camilo Castelo Branco (1825-1890) que par son prénom, tant sa renommée était grande et sans égale.

*

Le fado (O fado)

Fados du Portugal, en soupirs et gémissements,
fados qui êtes notre âme ! Tristes fados
qui me parlez de tristesse et de saudade,
amers, exhalés, traînés…

          Chansons du fado ! Où
          s’en est-il vu de pareilles ?
          Que de malheur ne cache pas
          le fado de nos vies !

Ô fados rauques, ô cantilènes du malheur !
Larmoyantes guitares, où parle un cœur !
Fados de mon pays, traduisant cette race !
Vers égarés si pleins d’émotion…

          Portugais, Portugais
          de ce royaume infortuné !
          Vous pressentiez vos revers
          puisque vous avez inventé le fado !

Fados qui êtes la vivante image de ces vies,
que de passion ! Que d’émotion ! Que de saudade !
Musique tragique, jouée pour les partances,
où pleure et gémit notre fatalité !

          Lendemains ! Avenir !
          Que m’importe de vous connaître ?
          La Destinée m’entraîne infailliblement…
          Et que ce soit ce que Dieu veut.

Cela devait être ! Cela devait être, gens perdues !
Nous avons fait naufrage… Adieu, race qui te trouves à ta fin.
Personne n’échappe à sa destinée dans cette vie,
ni à ce qui doit être ! Il devait en être ainsi…

          Chacun, en naissant, a
          une étoile qui dit
          si sa vie sera fortunée
          ou s’il doit être malheureux.

Aveugles qui chantez le grand et horrible crime !
Et qui traînez dans les fermes et les villages
votre plainte où je ne sais quelle douleur s’exprime
dans la guitare qui soupire et la voix qui gémit…

          Humbles aveugles aux violons,
          arrêtez-vous à ma porte un moment :
          je dois remplir vos sacoches,
          vous donner du pain, vous donner du vin.

Ô navire des Indes qui transportes des pierres fines,
Voiles chrétiennes faisant le tour du monde !
La tempête t’a murmuré les augures
qui disaient qu’un jour tu coulerais au fond !

          Et la nef qui partit divine
          rencontra sa mauvaise destinée.
          Nul n’échappe à son destin,
          que ce soit homme ou bateau.

On dit que le fado fut en haute mer inventé
par des marins partis à l’aventure…
Oui, seuls, en vérité, peuvent l’avoir créé,
ceux qui vivent sur leur propre sépulture !

          Chantons, au moment de partir
          vers où le Destin nous conduit,
          le fado de notre vie,
          le fado de notre mort !

*

L’usine (A fábrica)

Je vois d’ici toute la vallée si verte,
depuis le couvent où je suis le dernier moine.
Mais même ici le bon air se perd
et je ne trouve pas la tranquillité.

Même ici, je n’ai point de repos !
Pauvre vie passée tout entière à souffrir !…
Une usine se trouve là, en bas,
et me torture, à grincer toujours !

Cela me révulse : c’est comme penser
que je m’arrache les ongles ou mords un mouchoir.
Je l’entends dès le matin au réveil,
et la nuit, Jésus ! quelle souffrance.

Et ce n’est pas seulement pour moi, mais aussi
pour tout ce que je vois alentour :
le paysage qu’épouvante ce fracas
et que la fumée asphyxie et tourmente !

L’allée des peupliers, ô estrada da Beira !
aimée des rossignols au printemps,
toute cette fumaille te salit
et les rossignols, à présent, ont fui !

Pauvres arbres tout crachés
de fumée noire, arbres, écoutez-moi !
Et personne ne trouve que massacrer les routes,
quand elles sont belles, soit un grand crime…

Vieux parc des Bentos, où jadis
les moines marchaient, près du Mondego,
tu as encore cèdres et fleurs, des eaux qui chantent,
mais tu as déjà perdu ta tranquillité !

Fleuve qui passes sur des sables d’or,
tu ne peux plus librement couler
car des machines étouffent ton murmure…
Fleuve, enfuis-toi vite vers la mer !

Et l’usine travaille et ne se repose pas,
vomit de la fumée et fais grincer ses engrenages !
Pauvre Isabelle ! quel horrible voisinage,
qui terrorise la nuit ta statue.

Je vois d’ici les tuiles
de son toit et ses cheminées.
Quelle horreur ! au pied de ce vieux paysage
et à nos pieds, comme le fleuve.

Je reste à la regarder depuis la fenêtre…
Je la hais, je voudrais la voir en ruines !
Le soir, parce que je n’entends qu’elle,
je n’entends plus les cloches des Ursulines.

Je deviens fou ! Me poursuit l’obsession
de l’usine qui grince, entendue sans cesse.
Et j’aspire à la mer, à la solitude,
ou bien à vivre au fond d’un puits !

Ô ma patrie, nef démantelée,
laisse les odieuses civilisations !
Redeviens le Portugal de cape et d’épée,
« de faits d’armes insignes et d’hommes vaillants »3…

Et je pense alors aux gens heureux
qui vivaient sans progrès, sans la vapeur,
quand existait une foi sûre, ardente,
et qu’il y avait des épées, et qu’il y avait de l’amour !

3 Citation du premier vers des Lusiades de Camoëns : « De assignaladas Armas e Barões ».

*

Notre-Dame de la mer, ou des flots (A Senhora do mar, o das ondas)

(Du couvent de Saint-Jean de Dieu, à Lisbonne)

Ndt. L’église du couvent de Saint-Jean de Dieu à Lisbonne, fondé par les Hospitaliers en 1629, comportait une image miraculeuse de la Vierge portant le nom qui constitue le titre du poème. Le couvent fut confisqué en 1834, au moment de la politique de suppression des ordres religieux, et affecté à d’autres usages. On ne sait pas ce qu’est devenue la statue.

Apparue sur les flots de la mer,
les vagues vertes t’ont conduite jusqu’à la plage ;
tu nous fus apportée dans une petite caisse
par les vagues, qui s’étaient faites sirènes.

Et dans une vieille église qui se trouvait
au bord de ces eaux qui te guidèrent,
ta statue sirène levait les yeux
et souriait très doucement.

Les navigateurs qui partaient
s’aventurer sur la vaste mer,
de loin vous suivaient des yeux
et vous recommandaient leur âme.

Et ils faisaient des vœux : – Si les flots
tumultueux ne deviennent notre sépulture,
nous reviendrons, bonne Dame,
offrir un cierge de notre taille. –

Et de retour, harassés par la lutte
avec les vents déchaînés sur les mers perfides,
ils réalisaient leur promesse, et dans ton église
priaient à genoux et déchaussés.

Après des odyssées désespérées,
beaucoup venaient te rendre grâces
de ce que les nuées poussées par les vents
n’eussent point fait de morts ni de malheurs !

Ton manteau délivrait des périls
de la mer, dans les nuits mauvaises, angoissantes…
Et délivrait des vents ennemis
et de l’échouage nocturne contre les rochers.

Tu conservais, Mère, ces vies !
Et les nefs affamées sans provisions
que les ondes brutales emportaient,
parvenaient au port de leur salut.

Quand les pauvres navires naufrageant
se brisaient en mille éclats,
les naufragés recouraient à toi
et toi, de loin, tu réalisais des miracles !

Je m’attache, où que j’aille, à toi,
dans cette haute mer pleine d’afflictions !
Jamais avec plus de foi personne n’a prié,
je tends les bras, je crie mes oraisons !

Mais où es-tu ? Mais où es-tu maintenant ?
Mes yeux te cherchent, je ne te trouve pas…
Personne ne te prie plus, bonne Mère !
Ton église fut jetée bas !

Alors, après que tu fus tirée de là,
tu as entendu la mer, peut-être…
Et les vagues t’ont rappelée, t’ont appelée
pour qu’avec elles tu retournes.

Et de nouveau, sur la mer apparue,
Ô Dame des flots, tu fus exilée !
Les flots de la mer t’amenèrent,
les flots de la mer te reprirent…

*

« Des mers qu’on sillonnait pour la première fois… » (« Por mares nunca de antes navegados… »)

Ndt. Le titre est entre guillemets car il s’agit de l’un des premiers vers des Lusiades du Camoëns. Nous en donnons l’alexandrin de la traduction d’Hyacinthe Garin en 1889. On retrouve le vers dans le sonnet « Lusiades » ci-dessous.

Sur la haute mer naviguent les caravelles perdues…
En avant ! Ouvrez au vent les voiles ! Découvrir !
Les flots, affamés, ouvrent leurs gueules
(En avant ! En avant !) pour toutes les engloutir.

– Larguez au vent furieux les grandes voiles !
– Que la Sainte Vierge nous protège ! (Et le vent de rire…)
Démantelées sur cent mers par cent tempêtes,
les vieilles nefs se rappellent leur rêve en partant…

– Jamais plus je ne te reverrai ! fait une voix, qui pleure.
Portugal, Portugal, adieu ! adieu ! adieu !
(Et les vents criaient, tout tremble à leur voix.)

Vasco de Gama, debout, haut et serein, contemplant,
domine la furie de la tempête et dit aux siens :
– C’est la mer, la mer qui tremble devant nous !

*

Paladin (Magriço)

Ndt. « Le Maigre », Magriço, était le surnom du chevalier Álvaro Gonçalves Coutinho, au quinzième siècle. Il est nommé dans la légende des « Douze d’Angleterre » (Os Doze de Inglaterra), selon laquelle douze chevaliers portugais partirent défendre de nobles dames anglaises qui restaient sans champions dans leur pays. Ce surnom est devenu un nom commun servant à désigner un paladin.

Chevalier idéal d’entreprises amoureuses,
fleur d’Aventure éclose au soleil du Portugal.
Héros ingénu défenseur des dames anglaises,
ô toujours pur, chevalier toujours loyal !

Vêtu d’acier, la plume au vent, armes brillant
au soleil, en ce combat (jusqu’alors inégal4…),
je t’évoque ! Seigneur protecteur des faiblesses,
chevalier de Dieu et de l’amour, spirituel.

Ah ! que ne suis-je l’un de ces Douze vainqueurs !
Pour en rase campagne ou dans l’arène (belle mort…),
brandir à la lumière mon épée, dans une flamme !

Âme loyale, vie loyale, loyales amours.
Et, un jour, comme toi, devant une cour,
entrer en lice et combattre – pour ma Dame !

4 jusqu’alors inégal : Dans la légende des Douze d’Angleterre, les onze chevaliers partis par voie de mer arrivent ensemble, et le combat qui s’engage face aux douze chevaliers anglais est inégal jusqu’à ce que Magriço, parti par voie de terre, les rejoigne in extremis.

*

Lusiades (Lusiadas)

Dire ce qu’il sentait,
ce qu’il aimait, je ne l’ose,
de même les pleurs qu’il versait,
mais les paroles que j’écris
sont celles qu’il a dites.

Cristóvão Falcão

Lusiades ! Je refermai le livre ; des huitains
vibraient en moi, très lointains.
Sur des mers que nul n’avait sillonnées,
mon cœur, à présent tu naviguais.

Tu déployais au vent des voiles chrétiennes,
au large ! au large ! vieilles nefs errantes !
Que Dieu protège en mer les navigateurs !
Terreur du vent qui hurle ! Et les vagues vertigineuses !

Rêve remplissant la terre et la mer…
Et je vois l’Île d’or. Et sifflant
dans le haut gréement, le vent pleure.

Cœur ! cœur ! c’est l’accalmie.
Et sur mon poème je reste à songer
au malheur d’être né de nos jours…

*

Les niches (Os nichos)

Ndt. Ces niches sont appelées alminhas, « petites âmes », comme le rappelle le premier vers du sonnet, car elles invitent à prier pour les âmes du Purgatoire, en particulier les âmes des enfants morts en bas âge.

Humbles niches dévotes (appelées alminhas)
qu’on trouve le long des routes de ce pays,
vous rappelez les nids au-dessus des balcons,
les confortables lares des hirondelles.

Ô ma dévotion, mes tendresses,
à leur pied vous êtes ressuscitées !
Et je les aime plus que les cathédrales
qui montent vers le ciel en lignes compliquées.

Elles sentent l’œillet, ont le parfum des roses ;
et dans une coupe d’huile une lumière brille
au pied de la Vierge dans l’attitude du pardon.

Elles brillent la nuit dans les campagnes,
quand les gens rentrent chez eux… Que Dieu nous garde !
Niches dévotes ! Portugal chrétien…

*

Race de naufragés (Raça de náufragos)

Agrippés aux planches du Navire,
les ondes nous engloutissent ! Nous allons ainsi,
rameaux pourris de l’Arbre d’or,
morts de faim et de soif… et le vent est froid !

Les vagues s’avancent, l’une après l’autre, à la file,
et nous entraînent au loin… Et nous crions !
Courage, allez, nous nous sauverons tous !
Impossible ! Ma vigueur, je l’ai perdue…

Des corps sans âme, laquelle fut oubliée
loin de nous ; dans le vaste monde
nous l’avons éparpillée peu à peu.

Que ferons-nous, Seigneur ? Où aller ?
Que devons-nous faire, tous, à présent,
dès lors que nous n’avons plus la Mer à découvrir ?

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Le Poète Saudade
(O Poeta Saudade, 1901)

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Les luths (As violas)

Ndt. L’« Expédition d’Afrique » (Jornada de África) dont il est question dans le présent sonnet est le nom consacré de la campagne militaire portugaise au Maroc en 1578, au cours de laquelle le roi Sébastien Ier trouva la mort. Cette mort en terre étrangère donna naissance au messianisme sébastianiste, selon lequel le roi reviendrait sauver le Portugal de ses malheurs. Lopes Vieira était sensible à cette légende, dit-on, mais il ne paraît pas qu’elle soit évoquée dans le sonnet. Elle l’est en revanche dans « La légende de Don Sébastien » du poète espagnol Francisco Villaespesa, que nous avons traduite ici [Tambourins sévillans]).

« Mourir, mais lentement », criait le Roi.
La nuit de la défaite à la fin descendait
comme un rideau lacéré couvrant
le butin de la mort hideuse et féroce.

Dans sa soif, chaque cadavre se rafraîchissait
les lèvres à la blessure qui fleurissait sur lui…
Et le croissant de lune naissant
était maure, et de sang se peignait.

Mais les garçons, dans la grande ardeur heureuse
de cette Expédition d’Afrique, avaient apporté
les luths gémissants de leur pays…

Et caressés et pincés par le vent
qui souffle du pays où ils naquirent,
les luths jonchent le sol, brisés !

*

Frère Antoine des Plaies (Frei António das Chagas)

Ndt. Né António da Fonseca Soares, le frère Antoine des Plaies était un fidalgo et poète portugais qui se fit moine franciscain. Il vécut au monastère du Varatojo, dans l’Estrémadure portugaise.

Dans le mélancolique moûtier érigé
en contrée montagneuse, sur la roche dure,
au bord d’une claire source murmurante
d’où sortent les méandres de fraîche rivière,

après avoir vécu et être mort
en de longs chemins d’amertume,
un homme a trouvé sa sépulture ici,
près de Dieu, caché des hommes.

Dans ces monts incultes, escarpés,
parmi de chers souvenirs pleurés,
parmi les arbres doux et beaux,

il vécut sa mort, bénie !
Aussi les yeux tristes s’éprennent-ils
de ce mélancolique monastère.

*

La vieille chanteuse de fado (A velha do fado)

Je vis un jour dans la rue, parmi de stupides gens,
un aveugle qui grattait sa dolente guitare :
nostalgiques, les notes montaient dans l’air,
cristallisant en soupirs au-dessus de la foule barbare.

Avec le musicien, ouvrant une gorge douloureuse
dans un effort de voix, grotesque ! une petite vieille
désaccordait un chant mélodieux,
qui nous venait chimérique à travers cette voix.

C’était une ballade d’amour torturé, sensuel…
La guitare accroissait ses gémissements… Mes nerfs défaillaient !
Chaque note stridente s’accompagnait des paroles brutales
du groupe qui jouait en écoutant les musiciens.

Et la ballade d’amour sensuel, torturé…
Et la guitare gémissant, grattant, montant…
Oh ! la vieille gorge ! où venait coagulé
en larmes le sanglot, retombant en larmes…

En un éclair, moi, dans le cœur,
en cette vieille qui criait là ce fado
(tandis que se dissipait l’écho de la chanson…)
d’un pays j’eus la vision : je vis ma patrie.

*

Romance (Romance)

La sœur a fui, elle a fui
vers des terres lointaines ;
par amour elle s’enfuit
sur les routes longues.

Les dames d’eaux et de vents
dans leur couvent de la sierra,
elle abandonne les nonnes et les novices,
n’emporte point d’elles regret.

Les arbres verts du jardin
et les pleurantes fontaines,
elle abandonne arbres et fontaines,
les abandonne sans tristesse.

Sa petite cellule blanche
avec ses vases de roses,
elle abandonne fleurs et cellule,
les abandonne sans douleur.

Mais à l’heure de partir
(de partir par amour)
elle regarde la Sainte Vierge…
et soupire de s’en aller !

La nostalgie qu’elle sent,
la nostalgie entrant en elle :
c’est de quitter la Vierge
que souffre seul son cœur.

Et retirant son habit
(qu’elle ne portera plus jamais…)
elle en revêt la Sainte Vierge,
à la Sainte Vierge le donne.

La sœur est revenue, elle est revenue
des terres lointaines…
Le départ fut joyeux,
mais triste le retour !

Le cavalier qu’elle avait suivi
bientôt la laissa seule ;
sur les routes longues,
la malheureuse pleurait.

Elle eut soif, elle eut faim,
les larmes baignaient son visage ;
Elle eut tant de nostalgie
de ce qu’elle avait abandonné :

les dames d’eaux et de vents
dans leur couvent de la sierra,
elle se rappela les nonnes et les novices…
Et d’elles eut regret !

Les arbres verts du jardin
et les pleurantes fontaines…
Elle se rappela les fontaines, les arbres,
avec tristesse se les rappela !

Sa petite cellule blanche
avec ses vases de roses…
Elle se rappela les vases et la cellule,
se rappela tout avec douleur !

Elle arrive à la porte du couvent,
que va-t-elle faire ?
On n’entre point là déshonorée.
Déshonorée, l’on pleure.

Mais elle entendit chanter le chœur
(où naguère elle chantait…),
elle fit un pas vers la porte,
fit un autre pas et entra.

La porterie est déserte
(car c’est l’heure de la prière).
Elle court jusqu’à sa cellule
et se met à pleurer, pleurer !

Là se trouve la Sainte Vierge
revêtue de son habit…
Ah ! quelle tristesse !
Elle n’aurait jamais dû partir !

La Sainte Vierge sourit,
et la Sainte Vierge lui dit :
– L’habit que tu m’as donné,
tu peux le porter encore :

pendant que tu n’étais plus là
je me fis passer pour toi,
vêtue de ton habit…
Et personne ne m’a reconnue.

*

Le cœur d’Adamastor (O coração do Adamastor)

Après qu’Adamastor, triste géant
qui sur la mer épouvanta les caravelles,
eut conté son histoire au navigateur
avec tant de larmes et de plaintes,
il resta muet, cependant que,
ayant dit leur cause ancienne,
en lui vivaient encore, souvenirs,
les mélancoliques lamentations amoureuses.

Dans ce Cap fabuleux changé
qui fut ensuite appelé cap des Tempêtes,
pour qu’il pâtît plus encore de son amour perdu,
seul son cœur en lui ne changea pas :
pour Thétis, la belle nymphe, rendu fou
par l’amour qu’il avait de longtemps absorbé,
érigé sur la mer, Adamastor
conserve cet amour dans son cœur.

Mais Thétis, laquelle avant le dupait déjà,
quand elle se faisait rocher dans ses bras,
afin de lui rendre la vie plus amère
par le souvenir des maux qu’elle lui causa,
pour lui rappeler les désirs qu’il étouffa,
et ceux toujours plus grands qu’elle allumait,
autour du vieux Cap allait et venait,
toute nue, en lui souriant !

De ses bras fendant distinctement
le courant sans fin des flots marins,
tantôt elle disparaissait lentement,
tantôt elle revenait, chantant et riant ;
et dans ses rires et démonstrations de joie,
la nymphe, qui était la reine de la mer,
sans scrupules de causer si grande peine,
lui montrait son corps, hors des flots !

Le cœur du monstre, palpitant
sous la roche qui l’ensevelissait tout entier,
souffrait le dur et pitoyable malheur
qu’était l’amour qu’elle rappelait ainsi !
En tourmentes gaspillant vainement sa colère,
il agitait la mer par des bourrasques ;
et de ses rauques soupirs de nostalgie,
c’est à cause de son amour qu’il créait les tempêtes !

C’étaient des gémissements, des cris de vengeance
qui bouleversaient les flots, et le vent furieux,
par la haine amoureuse qui ne connaît de repos
dans le cœur du Cap tempêtueux !
Et pour chaque souvenir candide remontant
de son histoire d’amour, lui, l’amoureux transi,
déchaînait ainsi la tempête,
tandis que son cœur se fendait.

Les pauvres nefs des Lusitains qui passaient
pleines d’une foi sereine sur la mer,
prises dans les bourrasques naufrageaient,
et les ondes les engloutissaient sans pitié !
Alors, Adamastor, entendant les cris
que poussaient les nautes en mourant,
content, s’apaisait, en pensant
que l’un d’eux pouvait être aimé.

Mais quand l’aurore aux doigts de rose
répandait ses lumières, voyant tant de débris,
Adamastor se repentait alors
de tant de mort et destruction causée aux nôtres ;
son vieux cœur se comprimait
sous le poids des rochers qui formaient un squelette,
et soupirant, se lamentant après Thétis,
il soufflait de nouveau les folles tourmentes.

Immense et solitaire, au Cap abrupt et sévère
dans le destin qu’autrefois les dieux prononcèrent,
les hommes, par terreur et peut-être aussi bravade,
changèrent son antique nom :
à celui qui vivait dans un désespoir aussi profond
ils donnèrent le nom de Bonne-Espérance !
Pauvre de ce géant enamouré
qui tant aima et ne fut jamais aimé !

Aussi, quand les nuages apparaissent,
chargés de vents dévastateurs,
sachez que ce sont des douleurs qui ne le quittent pas
et des saudades tristes qui chantent encore :
ce sont elles qui obscurcissent le ciel
et soulèvent les vagues vertes et noires ;
c’est le vieil amour, éternellement nouveau
dans le cœur du grand Cap triste.

Amants pleurant la cruauté
de celles à qui vous donnâtes votre amour,
aimez les colères de la tempête
et la fureur des vents et des brisants :
là vous entendrez la grande saudade,
à la vôtre égale, du pauvre Adamastor…
Et vous serez contents, et deviendrez confiants,
d’ajouter votre souffrance à celle des géants !

Fables d’Olof von Dalin

Olof von Dalin (1708-1763) fut chancelier de la cour de Suède et historiographe du royaume. Il a laissé une monumentale histoire de son pays, des origines à Charles XI, Svea Rikes Historia, ainsi qu’une abondante œuvre littéraire et poétique, dont des fables. Le présent billet fait suite à nos traductions de son compatriote le fabuliste Gustav Fredrik Gyllenborg (1731-1808) (ici).

Dalin était le précepteur du futur Gustav III et ses fables furent écrites ad usum Delphini. Dans ses Œuvres complètes, Samlade skrifter I-4: Poesi 1751-1752, se trouve le recueil Sedelärande Fabler (Fables morales) de 1752, comportant douze fables, intégralement traduites ci-dessous. Une édition d’œuvres choisies, Valda skrifter, de 1872, par Elis Wilhelm Lindblad, comporte une partie de fables (Fabler), de cinq textes, dont un seulement fait partie du recueil de 1752. Les fables de Dalin, par conséquent, doivent se trouver éparses dans l’ensemble de son œuvre poétique. Des fables choisies par Lindblad, deux sont ici traduites (en plus de celle traduite au titre du recueil de 1752).

Olof von Dalin tirait le sujet de ces fables du même fonds que La Fontaine. Voyez notre introduction au billet de Gyllenborg pour quelques éclaircissements sur ce fonds commun des fabulistes européens. Sa tendance est cependant à retravailler les sujets de manière personnelle.

Dans le recueil de 1752, le titre des fables n’est autre que la maxime morale elle-même. Un tel choix contrevient sans doute au principe posé par Houdar de La Motte dans son Discours sur la fable de 1719 : « Selon cette idée d’instruction déguisée sous l’allégorie d’une action, la Fable a dû plaire en tout temps et en tout pays : elle a plu en effet, et j’en vois deux raisons bien naturelles : l’amour-propre est ménagé dans l’instruction (cette raison regarde du moins les fables adressées aux particuliers), et l’esprit est exercé par l’allégorie ; cette raison est absolument générale. Un ouvrage ne saurait être mieux recommandé auprès des hommes, que par ces deux titres. Ils n’aiment point les préceptes directs. Trop superbes pour s’accommoder de ces philosophes qui semblent commander ce qu’ils enseignent, ils veulent qu’on les instruise humblement, et ils ne se corrigeraient pas, s’ils croyaient que se corriger fût obéir ». Il faut croire que les Suédois du temps de Dalin n’avaient pas ce genre de délicatesse et que, pour eux, une fable pouvait être une instruction sans avoir à se déguiser (d’où le titre, chez Dalin, de fables « morales », sans doute trop brutal dans l’esprit d’un Houdar, à moins que cela ne s’excuse par le fait que les fables de Dalin ne seraient pas adressées aux « particuliers » mais au Dauphin, mais c’était le cas aussi des fables de La Fontaine).

Olof von Dalin par Johan Joachim Streng, 1750.

*

Fables morales
(Sedelärande Fabler, 1752)

.

La prudence triomphe de la méchanceté (Försiktighet övervinner arghet)

[Comporte des éléments présents dans la fable de La Fontaine « Le coq et le renard ».]

Un vieux renard qui n’avait rien mangé,
fort chagrin, depuis huit jours
à cause de la vigilance des gens et des chiens,
pensa que certainement paierait
de mystifier un poulailler :
« Je connais ces pieuses petites gens,
coqs, poules et dindons,
pour qui j’ai grande affection :
il ne s’en trouve point parmi elles
qui ait inventé la poudre, j’en jurerais. »
Il dit à la corneille : « Ma sœur, écoute,
je connais le moyen de pourvoir à nos besoins,
et tu m’en remercieras plus tard :
va voir ces bons amis
et dis-leur que tu connais un gentilhomme
qui sait donner à sa langue
l’éloquence d’un Cicéron
et veut pour eux prononcer un discours
sur leurs mérites et leur grande renommée.
Sans aucun doute cela tentera
ceux qui sont sensibles à l’honneur. »
La corneille s’exécuta,
et nos volatiles répondirent :
« Oui, donnons-nous ce plaisir.
Béni soit le don de bien parler ! »
C’est ainsi que notre parleur put s’introduire,
habillé de façon à ne point éveiller la crainte,
prononçant de bons et sonores discours
dont plus d’une oie fut touchée.
Avisant alors un vieux coq,
il lui dit : « Noble vieillard, tu montres
que la flatterie n’a point prise sur toi,
car le monde entier loue tes vertus ;
viens et scellons contre mon sein
notre amitié par un baiser,
ce qui servira d’exemple aux autres. »
Mais le coq n’était point sot,
il perça ce voile ténébreux
et répondit : « Monsieur, veuillez accepter
qu’une personne de bien se joigne à nous :
le chien de garde sera notre témoin. »
Alors le renard : « Il me revient à l’esprit
que j’ai ce jour une affaire urgente.
Au revoir, à demain… aussi bien… »
Il s’en va : la volaille comprend
qu’une vérité d’expérience en peut être tirée,
et c’est que la prudence triomphe de la méchanceté.

*

La cupidité connaît une fin honteuse (Snålhet får ett skamligt slut)

Un pauvre lièvre fatigué de ses courses
à fuir les chiens et les fusils
se réjouit fort quand le soir fut venu
et qu’il put prendre du repos dans un hallier.
Mais un loup affamé l’aperçut,
qui n’avait que haine pour les lièvres
et voulut en faire son souper.
Jeannot se remit donc à courir,
ce fut une danse à travers les bois et les prés,
comme lorsque le roi des Grecs
en voulait jadis aux Asiates :
mais les lièvres ne sont point soldats,
il n’ont guère l’habitude de tenir leur ligne,
et Jeannot courait de tout cœur.
Le plus grand secours qu’il reçut, toutefois,
fut que le loup mit la patte dans un piège
qui le retint et le blessa :
il finit certes par se dégager avec un grand cri
mais le lièvre avait pris la poudre d’escampette,
tandis que le piège mordait toujours la patte du loup.
Il le traînait désormais partout où il allait
et décida d’assigner le lièvre en justice
comme la cause de ses maux.
Notre Jeannot présenta une contre-demande.
Le roi Lion monta sur son trône,
autour de lui se tenaient messires Ours, Tigre,
Lynx et autres, comme il se doit,
et le singe Capucin lut le jugement.
La cour, ayant entendu la cause,
prononça de façon très raisonnable
que le pauvre Jeannot était innocent de tout blâme ;
mais la cupidité, quant à elle, connaît une fin honteuse.

*

Un faux ami est pire qu’un ennemi déclaré (En falsk frän är värre än en uppenbar ovän)

Un lynx et deux renards avides,
vils gueux ! – ma plume tremble
quand je dois évoquer cette canaille –
ne cherchaient qu’à tuer, piller
et mener d’honnêtes créatures à leur perte.
Ils disaient que c’était leur vocation
de pratiquer sans cesse la cruauté ;
ils s’étaient ligués de nuit
pour écumer toute la contrée,
et résolurent un jour de s’emparer
d’une pauvre perdrix, laquelle, épuisée
par la poursuite, se lamenta hautement.
Une chouette dans son trou l’entendit
et l’appela : « Venez ici, venez,
je vous défendrai, ma belle dame ! »
Oui, pensa la perdrix, cet animal
est un oiseau – de ma nature :
nos habits se ressemblent,
elle veut certainement me sauver.
Elle vola donc jusqu’à son abri,
y pensant louer ses vertus.
Hélas ! comme elle s’était trompée !
Car par le bec et les serres de la mégère
elle fut si bien réduite en charpie
qu’elle s’en trouva fort mal
et cria : « Voisine de mon cœur,
je vous supplie de me laisser partir ! »
« Pauvre sotte ! répondit notre Xanthippe,
préfères-tu donc être livrée
aux violences d’un fatal ennemi ? »
« Certes, dit la perdrix, à présent
je ne comprends que trop bien cette vieille vérité,
que les faux amis sont pires
que les ennemis déclarés. »

Ndt. Le sentiment dangereux de trompeuse sécurité que donne un faux ami nous semble assez mal rendu par l’histoire telle que développée, à moins de comprendre, bien sûr, que la perdrix avait quelque chance d’échapper aux « vils gueux » sur le point de la dévorer.

*

Grande taille ni grande bêtise ne fait grand (Man är ej Stor genom kropp och dårskap)

L’écureuil au pied rapide
qui court de-ci de-là parmi les branches
et casse ses noix de belle manière,
célébra le mariage de son fils :
ce fut une fête des plus grandes,
la première de ce genre chez l’écureuil :
il invita tous les animaux
du meilleur ton,
cerfs, loutres et lapins.
Tout fut préparé avec le plus grand zèle,
on y mangea de bons morceaux,
on y but plus encore, des meilleurs vins,
achetés à crédit.
« Chers amis, dit l’hôte, j’ose espérer
que vous apprécierez
tout ce que ma maison peut offrir. »
Il les pria de prendre du bon temps :
« Ce serait une honte de boire moins
que les gens de la ville à côté. »
Certes, aucun gosier ne fut oublié,
mais la victoire revint à la carpe,
qui l’emporta sur plus d’un champion.
Un vieil ours dit alors : « Ma parole,
ne pourrais-je donner à cette carpe une leçon ? »
Il se mit à boire de façon si démesurée
que la tête lui tourna de tant de liquide,
sans qu’il sentît que sa panse allait craquer.
Une chance que dans son ivresse
il ne devint point querelleur ; il ne faisait que rire
et voulait embrasser tout animal à sa portée ;
c’est alors qu’une centaine d’invités
se lancèrent dans une contredanse,
rats, chats, lièvres, plies.
Quand ce fut le tour d’une belette de s’avancer,
l’ours lui dit : « Ah ! quel dommage
que tu sois si petite pour ma taille !
Tu serais sûrement mise en pièces
si je te prenais entre mes pattes :
ton insignifiance sied mal à ma présence. »
« Certes, seigneur, répondit la petite,
par la taille comme par la bêtise vous êtes grand. »

*

Il est fâcheux d’être mécontent de son sort (Olyckligt, att vara missnöjd med sin lott)

Il existe un oiseau sans ailes
qu’on appelle le casoar ;
par la taille c’est plutôt un grenadier,
mais il ne peut s’élever au-dessus du sol.
Cela lui causant de la peine,
il appela marâtre la Nature :
« Son pouvoir est tyrannique,
et je me retrouve dans toutes les bouches,
car voyez comme les autres oiseaux volent ;
l’un, comme un général,
persuade aisément toute la contrée
qu’il n’est point simple ver ni simple mite,
l’autre, comme un amiral,
défie les vagues les plus terribles,
mais moi je dois ramper à terre.
Certes, Dieu soit loué pour mes pattes,
grâce à elles je ne suis point lent,
aussi voudrais-je être compté parmi les terrestres.
Il adressa donc au roi Lion une supplique
afin que l’on voulût bien le considérer
de même nature que les quadrupèdes,
non comme appartenant à la république des oiseaux :
je souhaite, disait-il, formellement démontrer
qu’il m’est possible de courir deux ou trois milles
aussi rapide qu’une flèche,
et tous ceux qui le verront loueront ma vitesse.
Le roi Lion, juste et généreux,
examina la supplique en son conseil
et demanda qu’il courût pour examen :
il voulait voir comment il pourrait
faire que son corps réalisât sa volonté.
Comme on pense bien, l’oiseau bondit aussitôt
et courut comme l’éclair vers le but ;
mais, quand il fit la dernière foulée,
l’ours, qui venait de sortir de son sommeil,
sourit des louanges qu’il entendit ;
il demanda si notre pauvre oiseau
avait oublié deux pattes chez lui :
« Avec seulement deux, comment veux-tu
appartenir à ce groupe ? »
Le roi Lion trouva le mot bon.
Quand l’oiseau reçut le verdict,
une pie rit et lui dit :
« Mon frère, tu dois maintenant comprendre
qu’il faut être content de son sort. »

*

L’entêtement cause toujours du remords (Envishet gör alltid Ånger)

Un corbeau et une pie
formaient un couple heureux.
Ils eurent une fille unique :
un unique enfant est rarement haï,
l’amour de ses parents le gâte plutôt.
Ils ne furent pas sévères avec leur petite,
tant le père que la mère la cajolait,
on lui donnait tout ce qu’elle voulait.
Aussi devint-elle méchante,
arrogante, entêtée,
impertinente, capricieuse,
car on ne lui refusait jamais rien.
Elle ne se trouvait jamais assez bien parée,
se fit tailler des habits luxueux
de plumes de paon et de héron.
Quand il fut temps de se marier,
ce pour quoi sa maman s’employa,
elle laissa cent occasions passer
car elle ne trouvait personne à son goût :
le jeune coq était trop insignifiant,
n’ayant pas une suite pompeuse,
bel équipage et fier carrosse ;
le fils de la tourterelle était trop flegmatique,
pas assez pimpant et fringant ;
le jeune épervier ne chantait pas assez bien,
le vaillant faucon parut manquer de manières,
tous passèrent pour gens de peu.
Mais, chère enfant, demanda sa mère,
que veux-tu donc ?
J’aime le jeune hibou.
Un hibou ?… c’est ça :
que les noces aient lieu bientôt
car je n’accepterai aucun autre époux.
Il fut fait selon sa volonté.
Ceux que le destin lie ne peuvent être séparés.
C’était torride au commencement,
mais la page de l’amour fut vite tournée.
Chacun trouva bientôt que l’autre
était force plumes et peu d’intelligence,
pas de vertu, mince capacité,
aucun capital d’aucune sorte.
Ce n’était plus le temps de s’interroger,
de choisir parmi cinq cents prétendants.
Le résultat était là : la peine de notre sotte
devint très grande, elle devait suivre
son légitime époux dans son antre,
vivre dans des cavernes tout le jour
et ne trouver de plaisir que la nuit.
On raconte qu’elle maudissait son arrogance
et confiait aux autres : « Prenez exemple
de mon histoire, c’est à raison que l’on dit
que, dans le mariage comme en autre chose,
l’entêtement va au-devant du remords. »

*

Chercher vengeance de plus fort que soi a souvent une fin malheureuse (Villa hämnas på sin Överman, får gärna en ynklig ända)

Celui qui le peut, aime volontiers voyager :
un éléphant, comme beaucoup d’autres,
était curieux de voir l’Europe
et d’apprendre les mœurs de ses gens et bêtes,
non, toutefois, la façon dont ils prêtent serment
ou suivent des modes extravagantes,
mais comment on y pourvoit au bien des nations.
Notre éléphant, n’étant pas des plus légers,
se déplaçait avec quelque embarras,
mais aussi avec prudence, calme et dignité.
Un jour qu’il était dans la forêt,
il arriva cependant par accident
qu’il marcha sur la queue d’un renard.
Comme on pense, le renard se plaignit,
et sa femme accabla l’éléphant :
« Périsse, succombe, étouffe
ce grand troll, ayant infligé
un tel outrage à mon cher époux !
Cet imbécile ne voit que sa trompe
et n’a de considération pour personne. »
Le renard trouva que ce discours était juste.
Il appela : « Venez, mes fils et mes frères,
et tous les membres de ma tribu !
La bête qui ravage notre race
et m’a causé une honte éternelle
n’oubliera sûrement pas cette leçon :
venez, en rang et en avant !
nous allons abattre sa puissance. »
Notre éléphant, qui sentit bien
que quelque chose lui mordillait les pattes,
au début ne fit que se secouer doucement,
mais quand il sentit qu’on cherchait
à le blesser, par amertume et fureur,
et qu’on se pendait à ses pieds pour cela,
il se mit en colère et fit tournoyer ses défenses
si bien que renards volèrent comme poussière,
l’un jeté haut dans les airs,
un autre aux pieds foulé,
restant écrasé dans le sable,
un troisième tué sur une défense,
le sol fut recouvert de peaux de renard.
Un vieux goupil alors s’écria : « Arrête,
sieur éléphant ! cette conduite
est la plus grande tyrannie,
une barbarie africaine ! »
À quoi l’éléphant répondit :
« Mon ami, cela t’apprend
quelque chose de constant en ce monde,
qu’il est souvent une fin misérable
pour qui veut se venger de plus fort que soi. »

*

L’arrogance conduit à la chute (Högfärd går för fall)

Un jour qu’Iris resplendissait,
l’oiseau de Junon le considérant
avec beaucoup d’arrogance en son âme,
il en nourrit aussitôt mortelle jalousie.
Mais quand l’arc-en-ciel disparut,
comme il se pavana et ouvrit grand
sa roue, qu’il promena de droite et de gauche
pour faire voir sa pompe et ses beautés !
Que croit donc cette pauvre Iris,
disait-il dans son humeur altière,
elle qui ne dure qu’un instant
bien que le Soleil lui envoie ses rayons,
tandis que je brille par moi-même et tout le temps ;
en outre, elle n’est qu’un reflet
et non comme moi un corps plein de mérite,
avec beaux habits, belle chair, beaux membres.
Je vais apprendre à cette sotte
à vouloir comparer son éclat au mien !
Mes petits amis, qu’en pensez-vous ?
Oui, répondit le chœur des oiseaux,
ta beauté, par Jupiter !
ne saurait être surpassée :
Que peut une Iris en face de toi ?
Nous parlons sans ironie :
il faut qu’un paon pareil soit loué.
Mais, à ce moment, une martre
sortit de l’antre où elle guettait,
accoutumée à massacrer d’honnêtes oiseaux :
cette Amazone fut si féroce
qu’elle mit en pièces l’habit du paon,
atours, vie et sang et plumes,
et une lamentation monta vers les cieux.
Or à l’instant même notre Iris
fit reparaître sa pompe dans les nues :
c’était un avertissement et une consolation.
Une perruche, quand tout cela se produisit,
poussa de profonds soupirs
et dit : « Mes amis, nous voyons bien là
que toujours un honneur véritable
triomphe des blâmes de la jalousie :
chacun doit considérer son propre néant
et ne jamais mépriser l’éclat d’autrui,
car l’arrogance conduit souvent à la chute. »

*

Les enfantillages de l’âge mûr sont méprisables (En barnslig ålderdom är föraktlig)

Un vieux bouc présomptueux croyait être,
parce qu’il avait le menton fourni,
un vénérable vieillard.
Il regardait fort de travers,
avec grand mépris celles des bêtes
qui ne pouvaient se targuer d’une barbe.
Au singe il dit : « Pauvre marionnette,
tu es une bien misérable créature ;
puisque la nature te refuse une barbe,
à quelle autorité crois-tu prétendre ? »
Il répondit : « En effet, Dieu sait pourquoi
je n’ai point de barbe, c’est pitié ! »
Notre bouc était si respecté
que par tous les animaux ensemble
il fut choisi comme ambassadeur :
Le roi Lion, sis en d’autres parages,
avait convoqué des envoyés de ses États,
l’histoire ne dit pas pourquoi.
Sire Bouc reçut ses lettres de créance
et prépara son départ en grande pompe.
Il se hâta comme si sa vie en dépendait.
Il était si heureux de cette mission
qu’il chantait en cours de route,
et quand il fut à la cour
il commença son ambassade
par de grands sauts, une longue gambade.
Il était impossible de reconnaître
sa dignité d’ambassadeur dans ces façons.
Un lynx, couché là et qui regardait de biais,
dit : « Assez ! Qu’est ceci, je vous prie ?
Une vieille barbe aux façons de gamin ! »
Le mot courut dans toute la cour,
si bien que les animaux firent cercle
autour du bouc pour en sourire,
s’en gausser, siffler, ricaner, grimacer,
et le singe comme les autres,
bien qu’il fît partie de sa suite.
Notre vieux muscadin était fort chagriné
que l’on ne respectât plus sa barbe :
il aurait voulu tout casser
et courir tête première contre les murs.
Mais le singe lui dit : « Dans cet état,
monsieur, vous seriez fort blâmé.
N’oubliez donc pas cette vérité,
que ce n’est point par la barbe mais par la sagacité
qu’un gentilhomme se rend fameux. »

*

C’est en vain que la sottise prend soin de ses affaires (Fåfängt, att en tung dumhet befattar sig med sina saker)

Un jour, l’oiseau qu’on nomme autruche
rendit visite à son cousin :
c’était le sieur casoar.
Ils causèrent en toute familiarité :
« La Nature est un tyran,
dit l’un des deux oiseaux,
nous marchons comme le bétail
car aucun de nous deux ne peut voler.
Je crois que nous devrions nous rendre
ensemble d’Afrique en Europe,
où l’on dit que les choses ont bien avancé
en termes de mécanique, mesures et poids :
qui sait si quelque art nouveau,
en cette époque si savante,
ne nous procurerait pas des ailes comme aux autres :
n’attendons pas, cousin. – Oui, volontiers. »
Les deux aptères partirent donc
incognito, à la manière des grands,
pour la Russie, l’Allemagne et Paris,
mais ils ne trouvèrent aucune aide.
Un jour, cependant, ils rencontrèrent
les héritiers d’un certain vautour,
qui, après avoir enterré celui-ci,
avaient réuni ses instruments de vol,
un beau tas de plumes
qui avaient orné les ailes du mort.
Notre autruche en eut le cœur réjoui
et dit : « Bonnes gens, je vous en prie,
attachez ces plumes sur moi. »
Ce que l’on fit, avec adresse et célérité,
et les deux oiseaux parurent fort bien attifés,
car le cousin en avait aussi reçu sa part.
Trois vautours voulant leur jouer un tour
se mirent à les encourager
en criant gaîment : « Chers frères,
envolez-vous de cette terre basse
vers l’ouest, l’est, le sud et le nord. »
Mais l’autruche : « Bien gaillard qui le pourrait,
car j’ai beau, moi, haleter et m’échiner,
je ne parviens pas à quitter le sol :
non, cet équipement est trop peu de chose. »
« Dites plutôt, interjeta le doyen des vautours
qui ne voulait permettre cette honte,
que ton corps n’est pas si bien constitué.
C’est en vain, quelque espoir qu’on en ait,
que les corps paresseux, lourds et maladroits
cherchent à remplir correctement leur fonction. »

*

La plus grande pompe cache souvent la plus grande servitude (Största prakt döljer ofta största träldom)

Un chasseur au faucon
avait tant galopé comme un beau diable
qu’il se trouvait à la fin las comme un vieillard :
il se coucha donc pour dormir un peu,
laissant le faucon sur une souche.
Mais le pauvre oiseau n’eut point de repos
parce que, atourné comme il l’était
de pompons et d’un casque, doré, peint,
et l’habitude des petites gens étant
de s’ébahir, de se signer et de s’émerveiller,
quelques centaines d’oiseaux
vinrent admirer ses beaux atours.
Ils firent d’abord de petits compliments
pour rendre hommage à son bon goût,
puis poliment lui demandèrent
si ces habits venaient de Paris,
où ils furent confectionnés et à quel prix,
puis-je demander à Monsieur
où il les a trouvés ? Dans quelle boutique ?
Comment s’appelle le tailleur ? Il est bon.
Il y avait là un vieux et digne coq de bruyère
qui, bien que son habit fût noir,
posait le plus de questions,
car il était épris de certaine dame.
Ah ! répondit le faucon, poussant un soupir,
cet homme le sait sûrement mieux que moi
qui dort à côté, dans son attirail :
c’est lui qui commanda ces habits,
moi, je les ai payés, et cher,
puisque j’ai dû renoncer à ma liberté.
Comment ? dit le coq de bruyère, vous brillez
de velours, d’or et d’autres choses,
mais ne pouvez voler à votre guise ?
Ne pouvez-vous comme moi vous essorer librement ?
Qu’est-ce qui vous a placé sous un tel joug ?
Hélas ! ensorcelé par cette pompe,
dit le faucon, je me laissai subjuguer :
je suis certes beau, mais je ne suis pas libre.
Alors le coq de bruyère hocha la tête :
Je vois que sous la plus grande pompe
se cache la plus grande servitude.

*

La flatterie a une fin honteuse (Smickran står på slutet med skam)

Une guenon et une chatte,
chacune bête charmante en son genre,
et la perruche dans sa cage,
égayaient les gens
et donnaient grand plaisir à leur maître.
Mais la chatte était une Méduse perfide,
qui faisait la sucrée, souriant et flattant,
mais ne devait être crue pour rien au monde.
La mégère avait dans l’idée
de faire de la perruche son repas,
alors même qu’elles étaient amies.
Toute amitié, camaraderie, amour,
elle la salua, posant son museau
contre la cage en manière de caresse,
et dit : « Ma sœur et ma rose,
la jalousie même ne peut nier ton mérite,
jouons un peu ensemble :
toi qui plais le plus à notre maître,
tu m’apprendras les bonnes manières.
De plus, ta beauté est de telle sorte
qu’il convient de la regarder de près.
Approche, douce amie, ma chère ! »
La perruche était si sotte
qu’elle n’entendit point la malice de la chatte,
elle voulut s’approcher affectueusement
et lui faire de la place dans sa cage,
mais la guenon se mit à crier :
« Que faites-vous, madame Perruche, arrêtez !
Et toi, perfide Chatte sorcière
qui trahis ainsi ton maître
en s’apprêtant à dévorer son plus grand plaisir !
tu prétends, par des flatteries hypocrites,
cacher ta méchanceté, et tu crois
que l’on ne voit point tes griffes ?
Tu mérites une bonne punition, crois-moi. »
À cette réprimande, la chatte miaula
et se cacha honteusement dans un coin ;
et la perruche referma sa porte,
ayant bien reçu l’avertissement.
La flatterie, malgré son déguisement,
à la fin court à sa chute
et s’expose à la honte.

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Œuvres choisies : Fables
(Valda skrifter: Fabler)

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Les deux sources (De två källor)

Deux sources se disputèrent la primauté.
L’une coulait lentement,
l’autre grondait, crachait de l’écume
et dévalait la montagne à grand bruit.
« Adieu, mon bonne ! dit-elle, adieu !
Vous avez l’âme lourde et basse. »

La source silencieuse ayant rassemblé ses forces,
elle devint le plus grand lac ;
tandis que l’autre, qui retentissait épouvantablement,
commença de dépérir de fatigue.
Elle eut honte, voulut se cacher, et s’épancha,
pour finir, dans le sein de sa sœur.

*

Vouloir plaire à tout le monde (Den som vill behaga alla)

Ndt. Nous avons traduit lilja, lys, par hémérocalle, mot féminin comme dans l’original. L’hémérocalle ressemble au lys.

Dans un jardin une hémérocalle,
fraîche et blanche, sans défaut,
voulait de tout son cœur
paraître charmante à chacun.
À la fière lumière du soleil
elle resplendissait de beauté
et dans le doux sein de la nuit
répandait des baumes vivifiants.

Dès les premiers rayons de l’Aurore
elle se tenait aussitôt prête
et dans les souffles du vent d’ouest
donnait de gracieux saluts de la tête.
On aurait dit qu’elle s’inclinait doucement
pour chaque papillon, chaque abeille ;
oui, l’on eût dit que la moindre mouche
pouvait ici trouver le bonheur.

Puisque ce joyau de la terre
passait pour la couronne du pays,
elle plut à l’homme, bien sûr –
et se fana dans sa main.
Chercher à gagner les cœurs
est la preuve d’un bon naturel,
mais qui veut plaire à tout le monde
est une bien malheureuse créature !