La belle au bois dormant et autres poèmes de Tor Hedberg

Tor Hedberg (1862-1931) est un auteur suédois. Fils de Frans Hedberg, qui fut, dit-on, l’auteur de théâtre le plus joué en Suède de son temps, il poursuivit comme son père une carrière littéraire assez tournée vers la scène, ce qui le conduisit à diriger de 1910 à 1922 le Théâtre dramatique royal (Kungliga Dramatiska Teatern) à Stockholm, grande scène nationale de Suède. Il était marié à l’actrice Stina Hedberg, née Holm. Il fut élu à l’Académie suédoise en 1922.

Directeur de théâtre, il exerça occasionnellement les fonctions de metteur en scène, par exemple pour la pièce Mademoiselle Julie de Strinberg en 1917, qui compta vingt-trois représentations. Hedberg contribua à établir Strindberg comme auteur dramatique majeur, alors que celui-ci restait controversé (à la fin de sa vie pour des raisons assez radicalement différentes de celles pour lesquelles il était controversé à ses débuts : les débuts de Strindberg ont donné lieu à un procès pour blasphème, la fin peut être résumée par cette réponse à la question « Que pensez-vous de ceux qui disent que l’homme descend du singe ? » : « Ils disent vrai en ce qui les concerne. »)

Hedberg fut en outre un critique d’art influent. Il soutint de jeunes artistes suédois aujourd’hui consacrés, publiant non seulement des articles mais aussi des monographies sur, par exemple, Anders Zorn, qu’on ne présente pas, et Bruno Liljefors, grand peintre animalier.

Ola Hansson est l’auteur d’une étude sur Tor Hedberg und Jonas Lie, en allemand, publiée en 1891.

Nous avons ici traduit des poèmes tirés de deux recueils de Tor Hedberg, l’un de 1896, l’autre de 1903 (lequel est mêlé de contes en prose). Il s’agit d’une poésie versifiée classique.

Portrait de Tor Hedberg par J.A.G. Acke, 1907.

*

Poèmes
(Dikter, 1896)

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Les chants du laboureur (Odlarns visor) [I-III : complet]

I

Où passe la lourde charrue,
se trouvait une épaisse forêt ;
souvent, dans mon enfance,
elle me fut un meilleur ami
que je n’en ai depuis trouvé.

Le jour fini, souvent,
j’allais rêver dans sa pénombre,
écouter la pulsation de la vie,
et la voix de la forêt, en moi
éveillait un écho caché.

Tout ce que la forêt m’enseigna
m’est resté singulièrement cher,
peut-être trop précieux,
car dans cette vie jamais, depuis lors,
je ne l’ai retrouvé.

Bien des années ont passé,
à mon tour j’ai reçu mon fardeau,
j’ai travaillé dur et peu gagné,
parfois même j’ai connu la disette
– ce fut l’arrêt de mort de la forêt.

Il fallut que, petit à petit,
elle cédât devant mon maigre champ,
ma hache s’y fraya des chemins ;
et bientôt il ne resta rien de la forêt,
son dernier sapin fut abattu.

Quand je conduis la lourde charrue,
il arrive souvent, cependant,
que j’entende comme un murmure de forêt,
le murmure de la forêt morte.
Que Dieu bénisse notre pain !

II

Voilà que la sève monte sous l’écorce,
voilà que par terre la glace fond,
et la graine germe, le bourgeon éclôt,
le ruisseau se cherche un lit de nouveau.
Je vais sortir et labourer
les vieux sillons.

Mais à quoi bon le labour ?
Avec le printemps viennent les plantes.
C’est le repos ombragé des halliers qui m’attire,
et les fleurs qui poussent en secret ;
ô jeune, vigoureux printemps,
tu m’as volé ma foi dans le travail !

La terre que j’ai défrichée est maigre, dure,
et j’ai chassé les fleurs de mon jardin ;
reprends, ô printemps, ce qui t’appartenait,
la libre et forte pousse de l’herbe,
et tes belles fleurs, là
où je me suis battu pour mon pain !

J’ai semé le grain, engrangé la moisson,
mais l’avenir est à toi, pas à moi,
ma grange est de nouveau vide,
je reste pauvre comme devant,
et je n’ai jamais cueilli
les fleurs sauvages du printemps !

III

Derrière moi le temps de la moisson,
de l’épi ployé sous le fruit mûr,
devant moi le temps de semer,
printemps lointain, pas encore défriché,
une route gelée barre le regard,
mon chemin est couvert de neige.

Le temps d’apprendre n’est qu’un souvenir,
le temps d’enseigner, pas encore venu,
comment s’écouleront les journées d’hiver ?
Sur mes outils, patinés par ma paume,
à la lumière du feu de l’âtre je grave
des festons serpentant, fantasques.

Autour des fleurs que j’ai oubliées,
autour des bourgeons cachés sous la neige,
je trace de poétiques guirlandes de runes.
Si c’est un jeu, que le plaisir du jeu
orne les outils patinés du laboureur.
Le dur labeur viendra bien assez tôt.

*

La belle au bois dormant (Prinsessan i den sovande skogen)

Je connais une histoire, belle comme le printemps de la vie
et claire comme l’histoire éternellement jeune de l’espoir ;
pourtant, chaque fois que je l’entends raconter,
je vois passer de sombres images devant moi.

Dans un pays lointain, où nulle route ne conduit,
une forêt sombrement se dresse à l’horizon ;
il n’y chante aucun oiseau, n’y souffle aucune brise,
elle est silencieuse, comme endormie par enchantement.

Dans la profondeur de la forêt est un fourré d’épines,
et sur ce fourré poussent des roses rouges,
mais les épines du fourré causent de profondes blessures
et c’est pourquoi la couleur de ses roses est si belle.

Derrière la haie d’épines se trouve un château,
aux créneaux massifs, coiffé de hautes tours,
depuis longtemps l’entoure un silence de mort,
et dans le château dort une princesse.

Un jour, dit la légende, doit venir celui
pour qui les fourrés tendent leurs armes,
qui redonnera vie et lumière à la forêt
et d’un baiser réveillera la princesse.

Et l’histoire finit comme une histoire doit finir,
dans le bonheur, la joie et les rayons de soleil.
Cependant, chaque fois que je l’entends raconter,
la procession des sombres images passe devant moi.

Je vois une armée en déroute, perdue,
il me semble connaître ces ombres pâles,
car le même désir consume leur sein
et le même baiser brûle sur leurs lèvres.

Je vois un fantôme en peine qui, toutes les nuits,
erre dans la pénombre de la forêt légendaire,
et du sang le long de la haine d’épines,
et le sol est couvert de pensées fanées.

Et la forêt est là, haute et sévère,
un monde fermé qui se lamente et blâme,
mais aucun chemin ne conduit à travers cette obscurité
et les épines barrent le passage et la princesse rêve.

*

Les enfants de la mer (Havets barn)

Au temps où les dieux étaient partout
sur terre et dans le ciel, dans les forêts, les lacs,
un dieu de la mer s’éprit
d’une fille de la terre.

Pour pouvoir l’étreindre,
il abandonna son royaume,
pour ses baisers il oublia
la mer vaste et libre.

Mais depuis lors, il sentit en lui
un malaise que rien ne pouvait apaiser,
et sa descendance sur la terre
ne trouva jamais le bonheur.

Car ils avaient reçu en héritage
les remords de leur ancêtre déchu ;
leur âme ne trouvait jamais le repos,
la terre leur brûlait les pieds.

Jamais ils ne labourèrent leur propre champ,
jamais ils ne bâtirent leur propre ferme,
ils allaient de par le monde
dans un pèlerinage sans espoir.

Il existe encore ici et là
quelques filles et fils de la mer,
mais ils ne connaissent pas leur origine
ni le pays d’où ils viennent.

Ils ont oublié les vents frais
et l’écume salée des vagues
et la belle vie des dieux
dans les bleus espaces de l’abîme.

Cherchant un bonheur d’hommes,
parmi les hommes ils vivent,
mais la terre ferme les brûle,
leur âme ne trouve le repos.

Et si le destin, ici sur la terre ferme,
fait se croiser leurs longues routes,
un obscur pressentiment saisit
la fille de la mer, le fils de la mer.

Car lorsque se croisent leurs regards,
ils se sentent saisis d’une même tristesse,
saisis d’une nostalgie désespérée
de la vaste et libre mer.

*

Pluie de printemps (Vårregn)

Il a plu aujourd’hui !
Toute chose respire librement,
les teintes claires se mêlent
au crépuscule qui descend
en silencieux battements d’ailes.

La terre est encore nue et grise ;
c’était la première ondée du printemps,
c’était la promesse du renouveau ;
déjà la forêt pense
à un ciel haut et bleu.

La nuit s’avance – va te coucher !
Ce que tu as semé, as planté,
la vie maintenant va le réaliser.
Les présents de la mémoire et de l’espérance
poussent dans le silence de la nuit.

*

Chansons en mer : IV (Sånger på havet: IV) [une sur cinq]

J’entends de sourdes voix marmonner,
chuchoter, soupirer sous mon bateau,
j’entends des doigts raides palper,
tâter, chercher les jointures.
Je vois des ombres livides s’assembler,
s’agiter et broncher,
et la peur s’empare de moi,
j’entends qu’on cherche à m’attirer
– en bas ! – en bas !

                                  Ah ! je rêvais !
Le jour va poindre, terne et lourd,
le ciel est pâle, de même la mer
qui berce mon voilier.
Me penchant par-dessus bord,
je regarde dans les sombres profondeurs.

Alors monte vers moi,
soupirant dans sa lente ascension
comme depuis des temps révolus,
le monde merveilleux de la mer.
Mille petits doigts se tendent
vers moi, semblant me faire signe,
mille yeux blafards mystérieusement
regardent vers moi, semblant se moquer.
Cela monte, lentement monte,
s’arrête devant mes yeux et reste silencieux.

Sont-ce des formes, des couleurs ?
Les formes changent ; à peine modelées,
elles se défont et nagent
sans substance, jeu d’un moment,
pour s’attacher à nouveau
au sol glissant.
Les couleurs changent ; à peine ont-elles brillé
qu’elles s’éteignent et se fondent
dans le néant, qu’elles ont paru visiter.
Tout se réfracte en nuances volatiles,
et chaque métamorphose est si belle
mais si fugace que l’on ne sait
si l’on regarde ou si l’on rêve,
comme la lueur arc-en-céleste
cachée à l’intérieur d’une coquille de nacre.

Est-ce la réalité, la vie ?
Pâles comme un rayon de lune,
je vois des plantes aquatiques dériver,
agiter des feuilles tremblantes, fragiles.
Attachées au sol fangeux,
poussent des bêtes aux formes étranges,
comme emprisonnées par l’horreur
muette et terrifiante de la mort.
Mortes peut-être ? Non, depuis leurs flancs
des bras se tendent sournoisement,
des bouches sans cesse halètent,
et, pour stupéfier la proie attendue,
des yeux pâles, féroces dardent,
angoissants, dans une froide attente.

Quelles belles forêts de conte !
Ne vois-je point s’y balancer des palmes
aux merveilleuses couleurs ?
Des feuillages bercent de lourds pavots.
Des lianes s’enroulent comme des serpents
autour de troncs, et alentour des racines
poussent coquillages et coraux,
comme les bijoux d’une esclave
ornant ses pieds bronzés.
On n’entend pas d’oiseaux chanter
dans le lacis enchanté des feuilles.
Les poissons muets de la mer nagent
parmi les arbres, et depuis le fond
montent des bulles scintillantes.

Je regarde, pantois ; c’est comme si
je voyais tout près de moi
l’atelier merveilleux, caché de la vie.
Comme si je voyais vivre l’obscurité,
comme si je voyais le chaos tâtonner
après des formes, et des formes tâtonner
après la beauté, des couleurs fluctuer
hors du noir, des instincts s’agréger
en volonté, l’être monter
des profondeurs du non-être.

Je le vois, ensorcelé, et c’est comme si
je voyais réellement près de moi
ce que mon esprit avait oublié
au plus profond de soi, le plus indicible,
tout ce que rêvait de plus fantastique l’imagination ;
débris épars de la mémoire,
sensations détachées de l’ancre du vouloir,
confusion de pensées inexprimées,
rumination ne s’agglomérant pas en pensées,
angoisse secrète, désirs secrets,
vivant dans un éternel silence
au plus profond du sombre abîme de la mer.

Alors, une nostalgie m’étreint,
et cela m’appelle, m’attire
en bas ! – en bas !

                               Le jour se lève,
la vision replonge, disparaît.
Dans le ciel monte le soleil,
étrangement grand, étrangement rouge,
avec un éclat inquiétant, surnaturel,
comme aux premiers temps de la terre.

La mer, cette ancêtre de la vie,
s’ébat dans des flots de lumière.

*

Repos (Vila)

La nuit tombe ; les lampadaires pâles flamboient,
encore un jour de travail achevé.
Dans le beffroi j’entends la cloche sonner amicalement,
et j’écoute, sans compter le nombre de ses coups.
Elle sonne l’heure du repos. Je marche le long
de la rue habituelle entre les maisons sombres,
j’aperçois le logis où se trouve mon bonheur,
à la fenêtre bien connue je vois de la lumière.

Le calme du soir se dépose en moi,
avec lui j’entre doucement dans ton intérieur.
Un calme plus grand encore vient à ma rencontre,
tu m’offres la main en salut muet.
Aux fenêtres les rideaux sont tirés,
comme des paupières fermées sur un rêve ;
la lampe de la table répand une douce clarté
sur ta main blanche et ta blanche broderie.

Non, ne parle pas ! Au loin j’entends le bruit
de la rue et le vent las du soir.
Ton silence m’est cher, chère la lumière
qui tombe caressante sur ta joue penchée.
Laisse-moi m’asseoir et regarder en silence
ta main, si active même le soir,
et tes yeux qui suivent la couture,
et le sourire qui flotte sur ta bouche.

Avec quel calme et quelle rapidité
tu mesures les points et les unis en chaîne infinie.
Les jours aussi, avec le même calme et la même rapidité
s’insèrent dans la chaîne de la vie – notre soleil se couche si vite.
Qu’est-ce que tu couds ? Est-ce la robe de noces du bonheur
ou son linceul ? Peut-être ne le sais-tu pas toi-même.
Ta diligence est comme celle d’une mère épanouie,
mais dans ton regard est le mystère de la tristesse.

Et le soir s’écoule. Je vois tes pensées
comme de légers nuages passer sur ton visage.
Je vois le jeu des ombres et de la lumière,
j’observe chaque changement, aussi léger soit-il.
Et pendant que tu te livres à tes pensées silencieuses,
un court instant tu oublies ta couture.
Ta main s’est reposée doucement sur ton giron
– alors je fais un rêve au sujet du repos.

Il me semble que tous les pas dehors se sont arrêtés,
que sont retombées toutes les mains fatiguées,
que les rides se sont effacées sur tous les fronts,
que le calme entre dans chaque membre.
Le joug du labeur est ôté de tous les dos,
des esprits ployés sont ôtés les paroles amères,
les yeux du penseur se lèvent du livre
et ceux du journalier de la terre pierreuse.

Car c’est le repos de tous. L’obscurité se dissipe
et je vois devant moi l’étendue de la terre,
où les hommes marchent avec leurs soucis harassants,
cherchant la joie jusqu’à ce qu’ils s’effondrent.
Ceux qui cherchent toujours se sont arrêtés
et se regardent sans jalousie les uns les autres.
Ils sont comme des enfants craignant de renverser
la boisson qu’ils tiennent dans leurs petites mains.

Autour d’eux la haine et la colère ont disparu,
la nature attend, silencieuse, sérieuse.
Dans la pénombre de la forêt l’Éden à nouveau s’éveille,
envoie des messages de paix d’arbre en arbre.
Dans le ciel sombre marche le troupeau des étoiles
vers un destin de lumière, la vie respire,
et c’est la paix sur la terre comme au ciel,
un moment béni, court instant.

Mais tu as redressé l’aiguille et tu couds
sous la lampe avec la même diligence.
Mon amie, nous rêvons des rêves étranges
quand le bonheur monte la garde à notre porte fermée.
Dehors les bruits de la rue parlent encore de destins
sans répit cherchant à la lumière des becs de gaz ;
ici, à l’intérieur, c’est le silence, comme si la mort
nous avait un moment, invisible, rendu visite.

*

Chant de printemps (Vårsång)

Où est l’île où, sous les chênes,
je jouais aux jeux du printemps ?
Où la prairie belle comme un rêve,
avec la rivière limpide
dont le flot venait des neiges de la montagne,
avec ses anémones, ses primevères,
ses tendres feuillages et ses légers chatons ?
Où le pré ensoleillé
avec ses odeurs de haies et de tilleuls,
ses bruits d’ailes et de brises ?
Où la forêt avec la vivifiante odeur
d’humidité des halliers denses,
avec, la nuit, ses chants d’oiseau
et ses murmures d’eaux fraîches ?
Où la maison derrière le portillon,
aux platebandes de narcisses,
le soupir des frondaisons, le murmure des fourrés
et le froufrou des feuilles mortes ?

Le déchaînement de la mer a recouvert
la mousse des forêts, le trèfle des prairies,
et parmi les chauves récifs et rochers
les anémones du printemps ne poussent pas.

La glace embrasse la côte d’une étreinte de fer,
à l’horizon la mer se brise noire,
le ciel est grisâtre,
et les joncs secs frémissent
sous la brise du soir dans les sables.

J’ai un goût amer dans la bouche,
amer comme les larmes salées,
je vois que mon île verte a disparu,
qu’avec elle ont disparu les verts printemps.

Mais un cri retentit dans l’ombre,
l’air tremble sous des ailes.

Et contre les dernières lueurs du soir
qui s’attardent aux nuages du ponant,
l’armée des oies sauvages fraye
son chemin vers la nuit à coups d’ailes,
au-dessus des roches et de l’eau gelée.
Le battement des ailes résonne puissamment
et les appels stridents s’élèvent
comme un cri de guerre encourageant
aux exploits les guerriers.
Puis le son s’atténue ; la troupe des airs
s’évanouit.

                 Mais dans leur sillage –
arrive ! – arrive ! – le printemps suit.
Non point le vert printemps joueur,
mais le printemps de la mer, qui porte
la tempête sur ses larges ailes.

Dans les cris aigus j’ai reconnu
sa voix, et mes joues brûlent.

Force, je veux te chanter,
toi qui brises les glaces massives,
qui viens en tonnant dans la nuit
avec des rugissements depuis la vaste mer.
Tu chasses les sombres nuées du ciel
en trois jours de tempête,
et tu conduis les écumantes troupes
de la mer, aux crêtes blanches,
à l’assaut de la ceinture de glace,
tu brises les entraves, détruis la banquise
et tombes avec fracas sur les brèches.
Quelle écume, quels bouillonnements,
comme cela soupire, siffle et gémit,
grince, tonne et craque !
Mais tu ris, héros victorieux,
ton cri martial retentit plus fort,
et tes ailes battent plus sauvagement !
Une vague vert-noir mugissante,
irrésistible roule de l’avant
par-dessus récifs et brisants.
Tout est enseveli sous l’écume,
au cri des armées d’oiseaux
la mer roule sur la glace.

La lutte est terminée, la tempête s’est tue,
les vagues refluent, le soleil monte
clair au levant, et, captivé,
je salue le jour nouveau.
Loin sont les rêves de l’hiver,
à travers l’espace la lumière se répand,
le jeune dieu de la mer s’est éveillé,
étendu, bel et nu, comme un dieu,
il étire ses membres, caresse
le rivage où s’ébattent les poissons,
reflète le bleu du ciel, reflète
les nuages naviguant dans le ciel,
il chante les jours de son enfance
et l’abîme bleu.
Les derniers restes de glace se liquéfient,
lentement disparaissent au soleil,
tandis que déferlent en murmurant
sur ses bords des vagues enjouées,
que les mouettes suivent
en décrivant de grands cercles
avec leurs ailes inlassables.

Je ne chante pas le printemps
aux cheveux parés de fleurs et de feuilles,
qui rend faibles les chênes puissants,
pâles les joues rouges des vierges,
et qui pleure aussi facilement
qu’il s’ébaudit et joue.

C’est toi que j’aime, printemps de lutte et d’orage
qui brises les glaces massives,
libères les voiliers légers
sur l’abîme inconnu,
et qui envoies sur les plages sûres de mon pays
tes oiseaux sauvages, faits pour
sentir la faim, lutter,
monter haut et voler loin !

*

Chant d’automne (Höstsång)

Pendant la nuit le givre
est venu, juge sévère,
dans la campagne,
et de ses doigts glacés
a écrit sa sentence
sur les souvenirs de l’été.
Le soleil s’est levé,
clément accomplisseur,
et quand ses regards
virent les feuilles
marquées par le givre,
celles-ci tombèrent
doucement à terre,
comme une tête d’enfant
lourde de sommeil
lentement va s’appuyer
contre le sein de sa mère.

Elles tombent doucement,
une par une,
toutes les feuilles
qu’épanouit le printemps
et que l’été mûrit,
toutes les feuilles qui,
fanées par l’automne,
commençaient à flamboyer
dans un rouge fiévreux,
commençaient à languir
dans une pâleur dorée,
ou bien, fatiguées,
attendaient la fin
dans une immuable
verdeur estivale ;
une par une,
elles tombent doucement
et, tombées, froufroutent
sous le pied.

Est-ce tristesse
ou bien gaîté,
dans ce silence
merveilleusement grand,
merveilleusement clair
qui domine tout
et que saluent
les feuilles qui tombent ?
Le soleil brille faiblement,
le ciel est haut,
plus haut qu’avant,
pendant les jours d’été,
l’air est pur,
merveilleusement pur,
et s’étend librement
parmi les branches plus nues,
dans un espace plus vaste.
Tout semble plus clair,
plus lumineux, plus libre,
tout semble plus grand
qu’il ne l’était.

Est-ce tristesse ou gaîté ?
Je ne sais pas.

Ainsi doivent à leur tour
les feuilles de ma vie
être détruites par le givre,
moissonnées par le soleil,
le soleil d’hiver.
De l’amour encore
rouge à son agonie,
flamboyant, les plaisirs,
et ceux dorés de l’espoir,
et les promesses fanées,
les jeux toujours
verdoyants des rêves,
un par un
tomberont
comme ce qui, déjà
fané, froufroute
sous mon pied.

Pourtant, – si je peux espérer
une clarté telle
que celle qui me remplit
du courage de vivre,
si le ciel devient plus haut,
plus grand l’espace,
si cèdent les vents
qui ne peuvent rien
contre cette paix,
sûre de la victoire
et profonde, du silence,
si je peux respirer librement
l’air libre et fortifiant
des pensées,
vous tomberez alors
sans plainte, peut-être,
ô beaux rêves
et faibles joies ;
alors je veux marcher
comme je marche à présent,
le pied souple,
dans le royaume ravagé
de mon beau jardin,
alors je veux saluer
comme je salue à présent,
avec une joie mortifiée,
une force affaiblie,
le premier jour
de l’hiver à son aube.

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Chansons et Légendes
(Sånger och sagor, 1903)

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Les grelots (Bjällrorna)

Un jeune bouffon se lamentait :
« Pourquoi me faut-il porter des grelots ?
Pour ne pouvoir rien saisir,
ne pouvoir m’approcher de rien.

Je me sens comme un lépreux,
tous me fuient comme une menace.
Au désir qui brûle en moi,
seuls mes grelots répondent.

Les dés de l’honneur ou du plaisir
doivent être jetés dans le noir.
L’homme en silence accomplit sa tâche,
l’amant en silence va retrouver son amie.

Les jeux bouffons ne m’accordent pas
les joies et les périls du secret ;
mes grelots avec leurs bouches bavardes
trahissent chacun de mes pas.

Tout fuit, toute chose s’écarte
que je cherche, que je poursuis.
La foule rit ou bien s’écrie,
et je cache ma honte dans la vanité. »

Un vieux bouffon sourit et dit :
« Tu décris bien notre destinée.
Sans cette distance, notre voix
n’aurait aucun pouvoir.

« Si tu ne peux rien saisir,
si tu ne peux rien approcher,
c’est pour mieux pouvoir te plaindre,
pour désirer plus ardemment.

Si tu remplis le devoir du bouffon,
tu dois aussi en payer le prix.
Il faut de la distance à la poésie,
la crainte accompagne toujours la trique.

À toi ne saurait appartenir cette solitude
qui dissimule la tristesse et la joie.
Tu es celui que l’on juge et qui juge,
seul au milieu de la foule.

Tu es celui qui ne reçois jamais
ce qui aux autres est donné,
celui à qui tout le monde prend
et qui sort de la vie les mains vides.

Tu mûriras et te réjouiras
d’arborer fièrement tes grelots ;
tu mûriras et sentiras une peur
toujours plus grande de ta solitude.

Quand tu seras vain de l’honneur des bouffons,
tes grelots seront mérités ;
quand tu auras appris à supporter la honte,
tu seras un bouffon accompli. »

*

La nuit de Walburge (Valborgsmässoafton)

Ndt. Ou nuit de Walpurgis, du 30 avril au 1er mai. En Suède, on y allume traditionnellement des feux et cette fête n’a rien du sabbat diabolique que le terme Walpurgis évoque dans d’autres pays européens. Si nous avions traduit Walpurgis dans le titre du poème, c’est l’image du sabbat qui serait venue à l’esprit de la plupart des lecteurs connaissant le terme ; quant à ceux qui ne le connaissent pas, ce terme ne leur parlerait pas plus, de ce fait, que celui de Walburge que nous retenons et qui est le nom français de la sainte chrétienne nommée Valburgi(s) en latin, Valborg en suédois, sainte anglo-saxonne évangélisatrice des Germains.

De la pénombre couvrant forêts et vallons
les villages sont obscurcis,
mais sur chaque colline brûle un feu
devant la pâleur du ciel printanier.
Des bourgs et des fermes
la jeunesse est venue
pour allumer le plus grand feu de Walburge
sur le sommet le plus haut de la contrée.

En cercle sur la lisière irrégulière de la forêt
les feux montent la garde
et nouent, tels un lien magique
de lumière, les localités les unes aux autres.
Par toute la contrée, encore nue et désolée,
cette couronne brille
comme sur un sein de jeune vierge
l’éclat d’un bijou ancien.

Et je marche sur le chemin du printemps,
parmi les pruneliers bourgeonnants,
et j’écoute des voix près de moi
et des voix lointaines,
le murmure des ruisseaux,
le soupir berceur des bois,
depuis l’étendue au-dessus
des champs et des maisons épars.

Je vois en rêve mon pays
dans un soir ombreux de printemps
s’étendre des montagnes aux plages,
avec des prés et des villages.
Je vois sa beauté reposant
à l’heure du crépuscule,
avec des cours d’eau clairs courant
au vaste cercle de la mer,
avec les crêtes des forêts, étagées
depuis les cimes neigeuses,
avec prairies et champs attendant
sur la plaine et au bord de la mer,
avec les lumières des villes, les phares,
et des voiliers le long de ses côtes,
un pays qui nous donne
travail et plaisir.

Et cette vue est merveilleuse
de villages, de bois et de montagnes
faisant monter des feux jusqu’au ciel
dans la première soirée du printemps,
proclamant avec le message des flammes
la naissance de l’été
qui parera la terre d’une pompe
de fleurs et de moissons.

C’est comme si se réveillait
d’un sommeil séculaire
un beau culte païen disparu,
un rêve grandiose,
un sens du mystère de la création,
puissant et farouche,
où la terre portait ses offrandes
à l’idole du soleil.

Je sais bien que, les feux éteints,
ce sera la fin de l’histoire.
Comme avant, nos esprits seront couverts
du gris crépuscule de la vallée.
Nous rentrerons chez nous, redescendrons
vers nos humbles demeures,
et le matin nous ne nous rappellerons plus
notre paganisme de cette soirée.

Les plus belles pensées de nos ancêtres
ne sont plus pour nous qu’un passe-temps.
Aux grandes images nous avons fermé
nos pensées et nos vies.
Le feu qui montait en langues
libératrices vers le firmament
est aujourd’hui un nuage de fumée, étouffant,
obscurcissant notre pensée.
Pourtant, tu es encore séduite par les jeux
légers de l’air printanier,
ô humanité pâlie
par l’âge et la raison,
tu es encore conduite par le monde des sagas
et le murmure des étendues
à porter ton offrande
à la lumière et à la beauté.

Et marchant sur le chemin couvert d’ombre
parmi les pruneliers bourgeonnants,
écoutant des voix près de moi
et des voix lointaines,
je rêve à mon pays, à ma patrie,
dont l’avenir me reste voilé,
et je le vois près d’un feu
devant le ciel clair du printemps.

*

La libellule (Sländan)

Je vis dans l’instant ma vie de libellule,
où le désir est éteint par le gain,
je cherche seulement à passer le temps
et prends tout ce qui s’offre à moi.
Mais chaque fleur où je bois
se ferme, rassemble en silence
les forces du pollen que sans le savoir j’y laisse,
et il en naît un fruit.

Je trouve des passions que je n’ai pas allumées
et des souffrances que je n’ai pas voulues,
je rencontre des tristesses que je n’ai pas connues
et des joies que je ne partage pas.
La vie naît, avec salaire et dette,
de chaque instant qui me fut plaisant,
de chaque rêve fugace que j’ai rêvé,
et de tout ce que j’ai caché et oublié.

Mais sans souci je secoue de mes ailes
la poussière qui pèse sur elles.
Seul l’inconnu a des parfums
qui me charment et subjuguent.
Seul ce qui est loin est mien,
j’ai jeté mes moissons au vent,
et sans répit ma nostalgie vole
vers ce qui n’est pas encore.

*

Les oiseaux voyageurs (Flyttfåglar)

Oiseaux de passage, j’ai entendu votre cri,
encourageant, séduisant, accueillant.
Le groupe ardent n’a fait que passer,
les nuées l’ont couvert.
Bon voyage – votre route est libre !

Oiseaux de passage, que votre voix
atteigne aussi loin que ma nostalgie,
réveillez, ô réveillez un sein endormi,
appelez et dites : le temps passe,
l’été va finir, c’est bientôt l’automne.

L’été va finir – mais il est encore temps,
il est encore des jours chauds de soleil,
d’un ciel vaste et radieux
sur les rêveuses prairies
descend encore le soir dans la paix et l’amour.

Mais il y a de la fièvre dans l’éclat des jours,
des nuages à la dérive et des ombres froides.
L’été va finir, il tend vers sa mort ;
bientôt, comme les feuilles flétries qui tombent,
vont tomber les moments que la vie nous a donnés.

*

Au seuil de la nouvelle année (Vid årsskiftet)

La vieille année est assise
près de l’âtre, dans ma chambre ;
c’est une vieille flétrie, ridée,
au regard fatigué, voilé.

Elle donne la dernière main
à son tricot de chagrins,
sa tête grise dodeline
dans le repos de ses labeurs.

Elle remue doucement un berceau
se trouvant à ses côtés,
où dort dans son innocence,
dort encore la nouvelle année

La paix sur toi, donc, vieille femme,
bien que tu me fusses rude !
À présent je veux voir et saluer
l’enfant qui reçoit ton héritage.

Je lève doucement la couverture
qui protège le petit être,
et, réveillé de son léger sommeil,
il me regarde de ses grands yeux.

Mais ces yeux brûlent,
d’une lueur dont l’enfant ne sait rien,
d’une souffrance qui n’est pas encore née
et d’une détresse encore inconnue.

Au gré de la brise du matin : La poésie de Karl August Tavaststjerna

Karl August Tavaststjerna (1860-1898) (le nom se prononce tavast-chêrna) est un écrivain finlandais de langue suédoise. Il vécut et mourut à l’époque du Grand-Duché (1809-1917), quand la Finlande était une province autonome de l’Empire russe. Quelques mots d’histoire en introduction permettront de contextualiser certaines de nos traductions ci-dessous.

Avant le Grand-Duché, la Finlande était suédoise depuis les 12e-13e siècles : ce sont les « Croisades suédoises » qui rattachèrent ce territoire à la Couronne de Suède, sous Éric le Saint puis Birger Jarl. La Finlande fut ainsi pendant quelques six cents ans une partie intégrante de la Suède, qui perdit avec elle, en 1809, près de la moitié de son territoire. (La Suède possédait encore, à l’époque, des territoires en Poméranie, qui furent cédés peu après, en 1814, à la Prusse, après avoir contrôlé un territoire englobant en outre des parties des actuels États baltes et de l’actuelle Norvège.)

La langue autochtone, le finnois, était parlé par la majorité de la population dans la vie quotidienne mais n’avait aucun statut officiel jusqu’au dix-neuvième siècle. L’élite était suédoise et suédophone. Quand la Finlande fut cédée à l’Empire de Russie, le tsar s’engagea à en respecter les coutumes et institutions. Le statu quo fut tout de même conduit à évoluer, notamment avec un « manifeste » du tsar de 1863 établissant le finnois sur un pied d’égalité avec le suédois. C’est en effet à l’époque du Grand-Duché qu’une revendication culturelle finnoise commença véritablement de voir le jour : à ses promoteurs, les « fennomans » (ou fennomanes), appuyés par le tsar, s’opposèrent les tenants du statut quo linguistique, les « svécomans » (ou svécomanes). Il convient cependant de souligner l’action décisive d’intellectuels d’origine suédoise dans le mouvement fennoman lui-même : par exemple, la publication du Kalevala, l’épopée finnoise, en 1835, est due au philologue d’origine suédoise Elias Lönnrot.

Parallèlement, à la fin du dix-neuvième siècle, la Russie commença de remettre en cause l’autonomie du Grand-Duché. Le poète Tavaststjerna, mort en 1898 à trente-sept ans, ne connut que les prémisses de cette évolution. La première vague concrète de russification (1899-1906), sous le gouverneur Bobrikov chargé de cette politique (avec notamment la suppression en 1899 du pouvoir législatif exclusif de la Diète finlandaise dans le Grand-Duché), fut interrompue à la suite des événements de 1905 en Russie, avant de donner lieu à une seconde vague, de 1908 à 1917, c’est-à-dire jusqu’à l’indépendance de la Finlande, que cette dernière a conservée jusqu’à nos jours, malgré la tentative d’invasion soviétique en 1939.

Tavaststjerna, qui était d’une famille noble d’origine suédoise, se situe politiquement dans le nationalisme finlandais. Face aux inquiétudes que donnaient les évolutions de la politique tsariste dans le Grand-Duché à partir de 1890, une partie considérable de l’intelligentsia ressentit la nécessité d’affirmer l’existence d’une nation finlandaise, forcément bilingue.

Un autre fait historique important pour l’œuvre de Tavaststjerna est celui des grandes famines qui touchèrent au dix-neuvième siècle la Suède (1867-1869) et la Finlande (1866-1868) et déclenchèrent une émigration de masse en Amérique. Ces deux famines furent sévères, mais celle de Finlande, dont on estime qu’elle causa directement la mort de près d’un dixième de la population, bien plus encore que celle de Suède. L’apport scandinave aux États-Unis d’Amérique à la suite de l’émigration atlantique est un fait important de l’histoire américaine (voyez notre étude « Scandinavian America: A Chronology », ici, ainsi que nos traductions de poésie suédo-américaine : le second billet ici). Le roman Hårda tider (Temps difficiles) de Tavaststjerna, publié en 1891 et qui passe pour le premier représentant d’une littérature « réaliste » en Finlande, se situe à l’époque de la grande famine. Sa poésie également présente une dimension « réaliste » ; certains y voient en outre des influences fin-de-siècle. Elle est en vers suédois classiques.

Les présentes traductions sont tirées de trois recueils du poète.

Portrait de K. A. Tavaststjerna par Akseli Gallen-Kallela (célèbre peintre du Kalevala), 1890.

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Au gré de la brise du matin
(För morgonbris, 1883)

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Au gré de la brise du matin (För morgonbris!)

Le soleil parmi les nuages
annonçant la pluie
et le petit coup de vent chantant
qui fait se balancer le mât.

C’est ainsi que je naviguais dans ma jeunesse ;
la brise chantait dans le gréement,
le nuage versait une larme mélancolique
mais moi je souriais.

Le sifflement de la brise m’inspirait courage,
le courage d’agir et de vivre,
et quand les nuages quittaient le ciel
je n’avais pas besoin de réduire la voilure.

Viens et suis-moi si tu veux,
à travers le golfe suis-moi,
mène contre le vent la lutte que je mène,
et vois le monde comme je le vois !

Si tu as du cœur, si tu as du courage,
c’est merveilleux de défier les éléments,
c’est beau de sentir son jeune sang
couler dans ses veines, sans faire semblant !

Beau d’évoluer parmi les écueils et hauts-fonds,
de tracer son cap à vue,
beau quand la vague à crête d’écume
veut mugir par-dessus la proue !

Le soleil parmi les nuages
annonçant la pluie
et le petit coup de vent chantant
qui rend le mât dangereux.

*

Intérieur de bateau à vapeur (Ångbåtsinteriör)

La nuit est tombée sur le pont du vapeur,
comme dans les cabines et salons.
Seul le bruit sourd des pistons
trouble le silence. Contre le bastingage
appuyé, le pilote en ciré
donne le cap.

Les lanternes du port envoient, pâles,
des adieux par-dessus les vagues,
les vents du pays natal, dans le gréement
poussent des soupirs, étrangement faibles,
et dans le sillage du bateau
jouent des rayons mats.

Au salon, une lampe solitaire
éclaire des coussins de velours,
et le rayon jailli de l’applique murale,
effleurant les portières,
descend sur le tapis devant la cabine,
foulé de petits pieds.

Une main vient d’ouvrir la porte,
deux grands yeux baignés de larmes
ont scruté la cloison dorée,
comme s’ils s’attendaient
à trouver un étrange réconfort
dans l’ombre mystérieuse qui s’y dépose.

Mais l’ombre n’a pas de réconfort à donner,
et sur le tapis de toile cirée
la jeune femme s’avance, ouvrant
grand la porte, – et la laissant ainsi.
Elle veut monter prendre l’air
pour chasser sa tristesse.

C’est la nuit sur le pont du vapeur,
une nuit humide dans un brouillard froid,
les bateaux du port, tels des ombres nagent
alentour. Comme avant, contre le bastingage
appuyé, le pilote en ciré
donne le cap.

Les lanternes du port envoient, pâles,
des adieux par-dessus les vagues,
les vents du pays natal, dans le gréement
poussent des soupirs, étrangement faibles,
et dans le sillage du bateau
jouent des rayons mats.

*

Bal (Bal)

Les flammes ténues par milliers
répandaient leur sombre clarté à travers le verre cannelé,
une guirlande pendait en vagues luxuriantes
et les parfums montaient des vases de Sèvres.

L’estrade ornée de bouquets parlait
la langue des fleurs à la foule charmée,
et tout le monde trouvait la fête réussie,
le décor magnifique.

La danse offrait ses plaisirs capiteux,
les bijoux étincelaient sur les gorges blanches,
et les sourires las de la sagesse mondaine
s’échangeaient aux accords des valses de Strauss.

Bien que le regard fervent appuyât le flirt,
que le geste fébrile montrât de la tendresse,
on se sentait au fond de soi glacé
et les réponses étaient distraites.

Mais dans un coin de la grande salle,
à l’écart se reposait un couple,
à moitié caché par le piédestal
qui brisait d’ombre le flot de la lumière du gaz.

Les joues encore colorées par la danse,
le sein palpitant, les yeux brillants,
elle laissait sa tête reposer dans sa main ;
et ce qu’elle ressentait, il le ressentait aussi.

Mais dans l’air flottait une tristesse
pesant sur la poitrine du jeune homme,
c’était un souffle de l’atmosphère du bal
qui faisait du printemps un froid automne.

Les mots tendres qui tremblaient sur les lèvres
durent y rester, non prononcés ;
et quand ils se regardèrent dans les yeux,
chacun vit une gêne muette.

Un souffle, que tous deux pourtant fuyaient, de frivolité,
de vains faux-semblants, les saisit en même temps,
et c’est pourquoi leurs yeux discernèrent mal
le printemps au fond d’eux.

Et c’est pourquoi, dans le silence, la main restait
si froide dans celle qu’elle avait pressée,
et pourquoi le soupir trahit
ce que le regard ne laissait que soupçonner.

Mais sur le parquet, au rythme joyeux de la musique,
la frivolité virevoltait, avec exclamations, plaisanteries,
après que les forces timides de la jeunesse
se furent retirées de la salle bruyante.

Et il y avait de la jeunesse et du plaisir,
des bras nus et des gorges blanches,
et les sourires las de la sagesse mondaine
s’échangeaient aux accords des valses de Strauss.

*

Seule (Ensam)

Stridence des lourds wagons de train,
cris et saluts et hochements de tête,
porteurs et confusion de bagages,
hâte fébrile, regards froids.

Emportée par le courant,
une jeune femme seule, à moitié stupéfaite,
cherche inutilement à dissimuler son anxiété,
personne ne la reconnaîtra.

Ses regards vont et viennent,
en appellent en silence à ses voisins,
son baluchon est plein d’angoisse,
elle s’arrête dans un coin, désemparée.

Le courant la reprend, elle suit
le sombre flot humain,
jusqu’à ce que la nuit d’hiver
la recouvre – avec tout le reste.

*

Héritage (Arvedel)

Elles avaient marché d’un pas égal,
ces deux dizaines d’années
qui me virent devenir jockey
dans le sport plaisant de la vie.

Dieu bénisse la mémoire de mes parents,
qui, dans leur belle espérance pour moi,
cherchèrent à parer de fleurs
le chemin qu’ils m’avaient tracé.

J’allais pouvoir faire le bien
qu’il ne leur fut possible de faire,
j’allais atteindre à la félicité
qu’aucun de nos pères n’avait atteinte.

Mais le temps vint, et m’avertit,
et la vie perdit de son lustre ;
j’allais à mon tour, jusqu’à la tombe,
suivre la commune marche du monde.

J’allais frayer ma propre voie
malgré tout ce qu’ils avaient fait,
j’allais poser les mêmes questions
qu’ils avaient déjà posées.

Et j’allais recevoir les mêmes réponses
qu’ils avaient déjà reçues,
et enseigner à la génération suivante
à atteindre ce que je n’atteignis pas.

Ils devraient faire le bien
que moi-même je ne pus faire,
ils devraient trouver le bonheur
qu’aucun de nos pères n’a trouvé !

*

Mon églantine (Min vildros)

Elle n’a pas grandi en pot,
n’a pas ouvert son premier bourgeon
pour être acclamée, admirée,
et dépouillée à la fin de sa beauté.

Elle ne tolère pas de tuteur, elle pousse libre ;
que d’autres soient attachées à un bâton,
que d’autres, faibles, maladives,
tirent leur force vitale d’un… pot !

Sa tige ne rompt point
à la première brise franche et rude,
elle n’est pas fragile, mais elle plie
et montre ainsi sa force.

Elle fleurit joyeusement à l’air libre,
au soleil et sous la pluie, le jour et la nuit,
elle s’épanouit vers la lumière
mais reste dans la terre enracinée.

Elle a un parfum qui ne s’envole pas,
une teinte pourpre, si fugace soit-elle,
et dans sa splendide corolle
se trouve la plus belle leçon du Créateur.

Ennoblie, dans sa sève monte
la force cachée de la terre en bas,
et rencontre le rayon qui la colore
en baisant le calice plein de rosée.

*

Le cristal de glace (Iskristallen)

Crépuscule incolore, le jour de décembre tirait à sa fin,
le son des cloches de midi venait de se dissiper
quand le pâle soleil descendit derrière la forêt givrée,
emportant l’étincellement de cette journée d’hiver.

Pâle comme les congères, un peu de lumière restait ;
pauvre en nuances, ce n’était que le fantôme
de l’éclat qui, les jours passés, donnait au soir ses rayons
et sa couleur de pourpre à la danse d’été des vagues.

Sous les arbres au riche habit de givre,
je vis comment le soleil venait d’éteindre son flambeau ;
plus aucun rayon ne jouait sur la neige,
dont la robe ne recevait plus de couleurs du crépuscule.

C’est pourquoi je posai cette question silencieuse :
N’as-tu, soleil, plus aucun reflet de couleur chaude
pour les froides journées, quand la beauté s’épuise ?
la pourpre sur les vagues était-elle empruntée ?

D’une branche, alors, un cristal de glace tomba,
et dans cette chute la pâleur du crépuscule fut vaincue,
en mille tons subtils de couleurs
ce petit cristal apportait la réponse du crépuscule.

*

Bourdonnement de mouches (Flugsurr)

Nous nous élançons comme des mouches contre les fenêtres,
et nous avons tous des ailes, aucun de nous n’en est privé.

Nous bourdonnons, rampons, prenons notre élan, et tombons,
et nous recommençons, car il nous faut sortir.

Nous sommes dans la maison ; dehors, contre le mur d’enceinte,
le vent souffle, et c’est la nature !

Alors nous nous élançons à nouveau contre les fenêtres,
le verre finira bien par se briser – oui, c’est certain !

À l’intérieur, dans la salle, banquètent sur la table
les autres mouches, en fait la plupart des mouches.

Elles se goinfrent de dessert, se noient dans les verres,
souillent la nappe et perpétuent la race.

Elles se rassemblent joyeusement autour de la saucière,
nous volons contre les carreaux et maigrissons à force de bourdonner.

Nous vivons pour la lumière du soleil, mourons sans elle,
et nous volons en vols frénétiques contre les carreaux – les carreaux !

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Nouveaux Poèmes
(Nya vers, 1885)

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Ndt. Le recueil est composé de trois nouvelles en vers. Ces nouvelles sont découpées en poèmes, chacun développant son propre élément de l’histoire, mais, compte tenu du fait que les poèmes sont à proprement parler les parties d’un tout où se situe la véritable unité, il ne nous a pas semblé pertinent d’opérer des coupes. Nous ne traduisons donc ici que le premier poème de la première nouvelle, pour donner une idée du genre de poésie, narrative et « réaliste », qu’il comporte.

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En Suisse (I Schweiz)

Et l’hiver suivit son cours habituel
dans la pension pour jeunes filles,
bien qu’il parût souvent interminable
aux pensionnaires qui s’y trouvaient cloîtrées.

On s’efforçait de donner la dernière main
aux études de cette jeune fille de dix-sept ans
qui devait bientôt retourner dans son pays,
bien qu’il eût resté beaucoup à faire.

C’était une tâche difficile
d’en faire une femme accomplie,
car l’enfant triomphait toujours, à la fin,
de chacune de ses enseignantes.

À l’approche du printemps grandit le mal du pays,
de sa maison et de ses obligations ;
elle en avait eu tôt la nostalgie
parmi divers petits conflits.

Les choses seraient différentes, dehors,
quand elle retournerait chez elle ;
c’est comme si désormais elle allait
éprouver la véritable force de la vie.

Elle serait bonne, heureuse,
aiderait en tout sa mère !
Et ses pensées la ramenaient chez elle,
par-delà les montagnes et les fleuves.

Elle a oublié son devoir de français,
et comment le terminer ?
l’encrier renversé a vidé
son contenu sur le cahier.

Mais la jeune fille n’a rien remarqué,
elle se laisse enchanter par l’avenir
ne jette que de temps à autre autour d’elle
le regard enfantin de ses grands yeux clairs.

Elle reste là des heures,
presque incapable de penser à présent,
et le crépuscule s’étend sur la vallée,
mais la cime des montagnes continue de luire.

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Poèmes en attendant
(Dikter i väntan, 1890)

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Un hommage (En hyllning)

C’est un jour de mai froid, à Helsingfors1,
les arbres nus attendent sur l’esplanade,
avec la croix de l’église aucun rayon ne joue,
et la parade militaire arpente la place.

Parmi le cliquetis des armes, les notes des cuivres,
les bataillons gris, odorants, défilent,
tournent aux rudes cris de commandement ;
la rue est secouée par les coups de canon.

La foule rassemblée reste muette d’admiration,
gardée avec zèle par la police municipale ;
de temps à autre un passant jette un coup d’œil tiède
sur cette pompe militaire et s’éloigne.

Tandis que le soir tombe, dans une rue latérale
attend, mutique, une autre foule.
Les forces de l’ordre elles-mêmes n’y voient
la moindre trace de danger.

Des regards sérieux se lèvent
vers une rangée de fenêtres sur la façade grise,
tandis que les étudiants marchent en ordre serré
parmi la foule qui lui fait place.

Le maître de chant lève doucement sa baguette,
l’hymne de Suomi2 est entonné par une centaine de voix ;
en ce chant, l’ancien passé du pays parle gravement
d’un peuple qui souffre, endure et succombe.

Comme un écho joyeux du pays de l’espoir,
neuf hourras résonnent en conclusion.
M. le sénateur ouvre lui-même
sa double fenêtre à la fraîcheur du printemps.

Il remercie la jeunesse par un discours,
avec une telle gravité que même le censeur s’incline ;
à son front, puissant et légèrement dégarni,
le froid du printemps joue sur les boucles clairsemées.

Il est celui qui vient, ce jour, de démissionner,
Mechelin3, professeur et homme d’avenir,
celui qui parle virilement, comme il le doit,
le langage du cœur national à son puissant voisin.

Ces accords finlandais, ce chant de Savonie né
à la frontière, où le combat était l’hôte de chaque jour,
sont suivis de près par le cri « Eläköön! », qui suscitait
hier encore la division et les protestations.

Les deux langues à présent vont main dans la main,
tandis que les chapeaux de cent têtes sont levés
pour un « Notre pays » partagé, uni, vibrant,
et un dernier vivat pour notre professeur !

1 Helsingfors : Le nom suédois d’Helsinki.

2 L’hymne de Suomi : Suomis sång, chant patriotique finlandais sur une musique de Fredrik Pacius et les paroles en suédois d’Emil von Qvanten. Plus loin, à l’avant-dernier vers du poème, « Notre pays », Vårt land, est le chant composé par le même Pacius sur des vers tirés d’un poème de Johan Ludvig Runeberg, adopté en 1867 comme hymne national, en suédois et en traduction finnoise (Maamme).

3 Mechelin : Leo Mechelin (1839-1914), entrepreneur, fondateur en 1871 de Nokia comme producteur de pâte à papier, et homme d’État finlandais. Il démissionna en 1890 de son poste de sénateur. Les campagnes hostiles envers l’autonomie de la Finlande s’étaient multipliées en Russie, le « puissant voisin », dans les années 1880. En 1890, le « manifeste postal » impérial édictait le rattachement, par un acte administratif, du service postal finlandais à la direction du service russe. Mechelin considérait à juste titre que cela enfreignait les prérogatives constitutionnelles de la Finlande. C’était le premier acte d’une campagne de russification qui allait, comme nous l’avons dit en introduction, se déployer pleinement à partir de 1899.

4 Eläköön : « Hourra » ou « Vivat » en finnois.

*

Encore un prologue (Också en prolog)

Ndt. Ce poème est « encore un prologue » car il évoque le premier pavillon finlandais de l’histoire dans une exposition universelle, en l’occurrence l’Exposition universelle de Paris en 1889 à l’occasion du centenaire de la Révolution française. Le pavillon finlandais est le « prologue » à la reconnaissance d’une véritable nation finlandaise sur la scène internationale. C’est aussi le sens, à peine voilé, d’« en attendant » dans le titre du recueil, Poèmes en attendant : en attendant l’indépendance. C’est dire que le poète était à ce moment, avec d’autres, dans une attitude de confrontation avec la Russie, dont les projets d’absorption pure et simple de la Finlande, projets qui n’allaient pas tarder à être mis à exécution, n’étaient déjà plus douteux.

Au jardin zoologique de Paris,
où le public peut admirer et applaudir
l’éléphant et le gnou ainsi qu’au paradis,
où l’on peut voir pour un prix modique le lion et le tigre
se promener et rugir comme dans la forêt,
parmi d’autres bêtes sauvages on trouve
une brave famille de Lapons.
Vêtus de peau de renne de la tête aux pieds,
avec leurs skis, leur hutte et leurs enfants,
c’est un appas excellent
auquel les Parisiens mordent bien.

Je me souviens d’un compatriote, un Finlandais,
qui fit l’école des beaux-arts à Paris.
Il était finnois jusqu’au bout des ongles,
sûr de soi, calme et plutôt lent, les yeux clairs.
Une bande de joyeux camarades
qui aimaient se moquer de lui
le convainquirent de venir dans le costume polaire
que l’on porte traditionnellement à Kola.
Mais le peintre trouvait trop impertinent
que les Français lui disent librement :
« Ne devrais-tu pas porter un anneau dans le nez ?
Tu as oublié ton pays et ton peuple finlandais
en devenant français pendant ton séjour.
Tu nous dois une entrée gratuite au zoo,
pour que nous allions te voir parmi tes compatriotes.
Tu es un snob qui cherche à ressembler aux Français ! »

Bien que ce fût une plaisanterie plus qu’à moitié,
il ne s’y trouvait pas moins quelque chose de sérieux :
les Français distinguent à peine
un Finlandais d’un Samoyède.
Dans leur cité sur la Seine, ils ont monté
d’immenses salles d’exposition
pour tout ce que nos temps peuvent produire,
et sous les énormes voûtes d’acier
ils ont convoqué la culture.
Là, les progrès de l’Amérique
mettent au défi la vieille Europe,
là le Japon et l’Inde apportent chacun du leur
dans cette arène pacifique.
Il y a cent ans ce sol
a chèrement été payé du sang de la liberté,
et les moissons ont poussé car la terre était forte,
et les fruits seront bons.

Dans cette parade mondiale de la culture,
la Finlande a pour la première fois
dans le cercle fier des nations
pris sa place. Dans chaque ville,
chaque foyer, les gens se sont unis avec joie
pour tenir les fantômes à distance.

Le pavillon finlandais a dressé
ses pignons et poutres de sapin
aux lieux où la tour Eiffel touche le ciel,
où l’idée de l’avenir est conservée,
où se tient le service du temple de la liberté.
Et même si beaucoup prophétisent
des calamités, notre pays a conquis sa place
dans l’histoire de la culture
et jeté une passerelle vers l’avenir.

Nous avons affirmé notre droit à hisser notre drapeau
parmi les peuples, pour la paix des peuples,
dans l’immense travail commun,
car la lande de pins et la maigre bruyère de Finlande
n’ont pas fait du Finlandais un Samoyède
et le seigle est aussi bon que le blé5 !

5 Le seigle est aussi bon que le blé : En lisant nos billets de traduction de poésie suédoise, on verra que le seigle y est la céréale la plus présente. Les pays nordiques n’ont pas un climat favorable au blé, dont la culture est en revanche privilégiée depuis longtemps dans les zones plus tempérées. Aujourd’hui, avec les progrès de l’agronomie, les pays nordiques produisent davantage de blé. À l’époque où Tavaststjerna écrivait son poème, le pain de blé, ou pain blanc, était une rareté en Finlande. Le pain blanc était considéré comme supérieur dans toute l’Europe, en raison de son raffinage, plus facile qu’avec le seigle : c’est le sens de l’expression française « avoir fini de manger son pain noir ». L’ironie est qu’en termes de valeur nutritionnelle nous savons aujourd’hui que le pain noir est supérieur. Mais valeur nutritionnelle et valeur culinaire sont deux choses différentes…

Le vers précédent, affirmant que les Finlandais ne sont pas des Samoyèdes, ainsi qu’un autre vers plus haut, selon lequel les Français ne font pas la différence, impliquent de savoir que, selon l’anthropologie de l’époque, Lapons et Samoyèdes de Sibérie appartiennent à une même famille ethnographique. Cette famille inclut en outre les Finnois (touraniens brachycéphales) selon quelques-uns. Matthias Alexander Castrén, traducteur du Kalevala en suédois en 1841, détermina la parenté linguistique des langues finno-ougriennes et samoyèdes.

*

Escale (Transitofart)

Ndt. Évocation de l’émigration finlandaise vers les États-Unis d’Amérique, qui se faisait via Stockholm.

Givre et crépuscule hivernal sur la ville de Stockholm,
à Södermalm les lumières s’allument, brillent en rangs ;
plus bas, le quai baigne dans le blanc de l’éclairage électrique,
tandis que le courant de l’écluse empêche les eaux du Mälar de geler.

L’obscurité plane au-dessus du port, noire de charbon, en contraste
avec le givre suspendu au gréement des bateaux à l’hivernage,
tandis que les lampadaires de Blasieholmen poudroient, comme infiniment loin,
et que sur le pont Skeppsbron des douaniers plaisantent pour passer le temps.

Des vagues noires, agitées, bercent les lumières de la rive
flottant sur leur clapot comme des flaques de pétrole,
mais une petite lanterne de bateau trace son propre sillage
dans l’obscurité, où l’on entend le bruit sourd des pistons.

Une carène de navire émerge, blanche de givre,
exhalant des nuages de vapeur, presque cachée à la vue.
Le gréement argenté brille d’innombrables cristaux de glace
quand l’éclat fantomal des lanternes électriques éclaire cette splendeur.

C’est le vapeur d’hiver de Finlande ! Migrants, courrier… !
Paysans finlandais passant à la douane : habits de vadmal, provisions !
Naguère, une Finlande différente envoyait ses fils
à la vieille mère patrie pour qu’ils échappent à la misère de leur sol.

L’agent d’émigration rassemble des hommes aux épaules robustes
aussi nombreux que ceux que levaient jadis les rois, –
sauf que la tunique galonnée ne remplace plus l’habit de vadmal
et que les paysans n’ont plus à remercier pour la grâce royale.

Ils vont en longues files, noueux et trapus,
leurs casquettes en peau de chien rejetées vers l’arrière, le visage calme ;
leurs affaires ne pèsent guère, les portefeuilles sont cousus contre la poitrine,
ils sont bien décidés à aller de l’avant, à ne pas céder devant l’adversité !

Quelques enfants et femmes suivent cette foule grise.
Une famille entière est sur le départ ;
même la grand-mère, à soixante ans passés, partage le sort des siens,
avec son chat sous le bras, – la minette devait-elle rester seule ?

Les cloches du matin de Noël sonnent au-dessus de la glace natale,
et l’on discerne les lumières des églises à travers la brume ;
la ferme est abandonnée, la cendre a froidi dans l’âtre,
père et mère, enfants, grand-mère sont en route pour l’Amérique !

Ô mon pauvre pays, qui cuis le pain de la fatigue, dur comme la pierre,
ne t’attriste pas de perdre ainsi tes meilleurs soutiens !
Tu as sacrifié tes fils avant, pour la nation,
– sacrifie-les avec double patience quand c’est pour l’humanité !

*

Social (Socialt)

C’était à Copenhague, un soir comme les autres,
lumière du gaz, brouillard, dégel sempiternel ;
je flânais sans but,
l’esprit vide, les pensées engourdies.
Dans Vesterbro, les cafés dansants signalent leur présence
par des becs de gaz, flamboyants et transparents,
et devant l’entrée la joie se donne libre cours…
Je n’éprouvais aucune envie d’en ramasser les miettes.

Un peuple famélique, qu’il faut amuser, amuser,
pour qu’il oublie les clameurs de la presse de gauche.
Un banc de chapeaux, parapluies et boas. –
Au bras de la jeune fille toujours un lourdaud,
à la moue dédaigneuse pour le potin du jour,
et l’œil brillant d’assurance.

À travers les portes, on saisit au passage
un bout du french-cancan le plus en vogue.

Brr ! c’était sinistre ! Avec quelle frénésie les pauvres
cherchent à oublier leur misère dans l’ivresse des sens !
Dans les bureaux du journal en face, on écrit
pour demander de la lumière pour le peuple – plus de lumière !
Mais le peuple entend la lumière littéralement :
comme des mouches qui s’y collent la nuit,
se brûlent les ailes aux becs de gaz,
et la presse écrit, sans optimisme.

Où la foule est le plus dense près de l’établissement,
une rangée de voitures attend.
Une dame, qui dans le temps ouvrait ici le bal,
décrit de grands cercles autour des portes d’entrée,
et sur les pierres glissantes et la saleté de la rue
la lumière électrique est aveuglante.
– C’étaient des allées et venues incessantes pour téter
le plaisir à ses mamelles chaudes.

Je ne sais pourquoi mon humeur devint philosophique,
alors qu’habituellement je hurle avec les loups
et me sens bien en banc avec le menu fretin,
jouissant de cette manière de la vie et du moment.
À présent cela me semblait une dérision, tout était
si cyniquement grossier et dénué de la grâce
que je prête si facilement aux choses ordinaires de la vie.
– Je fus brutalement tiré de ma bonhommie.

J’éprouvai le besoin qu’on mît fin à ces rires
par le retentissement aigu d’une sirène d’alarme,
le besoin de les voir soudain pâlir, ces chasseurs de plaisirs,
le danger arrachant d’un coup leurs œillères,
et de les voir crier de désespoir et se piétiner
en s’élançant dehors, pour y recevoir des volées de fusils !
et puis de voir l’homme qui puisse les rassembler,
qui les comprenne et soit compris d’eux.

Pures imaginations ! Les gendarmes en bleu du Danemark
comme des bergers conduisent le peuple en troupeau vers son lit,
et le champion du peuple est peut-être encore
simple farmer du libre Illinois dans l’Ouest lointain.
Et le parquet saturé du local de danse
peut s’ébranler encore longtemps au rythme de la polka,
et toute tentative de cri d’alarme n’est qu’une convulsion ridicule,
car la foi comme les volontés fortes manquent.

J’allai chez une connaissance, un forçat de la poésie
ayant sué sang et eau pour s’avancer dans les rangs de la presse libre.
Il envisageait un changement, devenir homme de loi
pour rendre la justice selon les usages du temps.
Il me reçut en bâillant, mais poliment,
et m’écouta ; quand j’eus fini de parler,
il dit beaucoup de choses vraies au sujet du peuple :
« Ah ! laisse-le mûrir, il est encore vert !

C’est le devoir de chacun de se résigner,
de nos jours. Qui n’a pas eu dans sa vie un moment
où son cœur voulait s’enfler
car il croyait à sa propre force ?
Rappelle-toi nos années d’attente comiquement tendue,
vestiges des jours du romantisme !
Mais la vie s’est avérée être ce qu’elle a toujours été,
une rente indigente sur notre chair et notre sang. »

*

Viens ! (Kom!)

Viens, incline ta tête contre la mienne,
et je caresserai doucement ta joue,
la verrai alterner le rouge et le blanc,
et sentirai ton sein se soulever doucement
de l’émotion qu’il enserre !

Chaque désir informe qui pour moi
resta longtemps obscur et fantastique,
a pris ta forme de chair et de sang,
avec ta peau chaude, élastique.
Bénissons donc l’heureux moment
où nos regards se croisèrent
et tends-moi ta belle bouche insolente,
par un baiser rends mon être frais et sain
et possède moi tout entier, jusqu’au fond du cœur !
– Nous trouverons une autre fois
comment conduire notre bonheur !

*

Réticence (Reservation)

Tu te donnerais bien, chaleureusement, pleinement,
de tout ton cœur et toute ta pensée
– on dit pourtant que tu as un défaut :
une réserve au plus profond de toi !

Et c’est la vérité, mon amie ! Tu ne parviens pas
à déchiffrer l’énigme de ton être,
car si ne coule pas le nectar de l’amour,
si ne soufflent pas de douces brises,
il ne sert à rien de donner libre cours
à tes facultés d’entendement.
– Tu te fais un cœur de ta raison,
mais il ne peut verser de larmes.