Soir d’été en Scanie méridionale et autres poèmes d’Albert Ulrik Bååth

Le poète suédois Albert Ulrik Bååth (1853-1912) (dont le nom se prononce comme boat en anglais) est l’auteur d’une poésie principalement impersonnelle dont on considère qu’elle fait partie des premiers exemples de poésie réaliste en Suède. Ses poésies descriptives ont certes une dimension plus « costumbriste » que la poésie romantique, davantage tournée vers la nature, mais il serait exagéré de dire que le romantisme n’était pas déjà costumbriste, au moins occasionnellement.

Avec le poète Viktor Rydberg, Bååth appartient au renouveau du « gothicisme » (göticism), exaltant le passé national. Le grand poète romantique suédois, Erik Gustav Geijer, était déjà membre d’une « Ligue gothique » et reste l’écrivain suédois le plus connu de cette tendance, qui doit beaucoup à l’œuvre du savant et historien Olof Rudbeck au dix-huitième siècle. Mais une telle orientation n’est pas propre à la Suède, qui n’a fait, comme les autres, que se tourner vers son passé national lorsque les cadres littéraires cessèrent en grande partie, avec le romantisme, de recourir d’une part à la mythologie gréco-latine et d’autre part à l’Ancien Testament, pour ancrer sa réflexion philosophico-morale dans l’histoire et le milieu national.

Bååth, dans ce cadre, fut un vulgarisateur des sagas islandaises, comme fonds scandinave commun. C’est l’apport pour lequel il reste le plus connu, soit par ses traductions de sagas, soit par ses essais sur la vieille littérature scandinave, dont les sagas. Certaines de ses vues à cet égard semblent assez personnelles. Dans son ouvrage Nordmanna-Mystik (Mystique de l’homme du Nord), par exemple, de 1898, il affirme que la croyance aux esprits est étrangère aux anciens Scandinaves : « Till den fornnordiska föreställningskretsen höra nämligen såsom personliga icke-mänskliga väsen endast varelser af ganska substantiell natur, hvilka äta, dricka, kunna få stryk och t.o.m. bli ihjälslagna. » (Dans la conception nordique ancienne, à la catégorie des êtres personnels non humains n’appartiennent que des créatures d’une nature entièrement matérielle, qui mangent, boivent, peuvent être frappées et même tuées.) Les morts, par exemple, habitent leur tombe, ou du moins la visitent : « Man trodde, att de döde jämt besökte sina grafvar eller också att de hade sin ständiga boning i dem. » (On croyait que les morts visitaient constamment leur tombe, voire qu’ils y avaient leur résidence.) Un nom des morts enterrés dans un de ces fameux tumuli funéraires, dont certains très grands, qui émaillent le paysage des contrées scandinaves est en suédois, högbo, c’est-à-dire, étymologiquement, celui qui habite (bo) le tumulus. Voyez le poème « Temps anciens et temps nouveaux » ci-dessous, évoquant des superstitions liées à ces tumuli.

Du fait de leurs vues, les anciens Scandinaves recouraient pour la magie à des individus de race finnoise, dont les conceptions chamanistiques incluaient la croyance aux esprits et la possibilité de les faire agir dans son intérêt : « [M]an betraktade finnarne såsom de största mästare i trolldom. Sålunda läto höfdingar ute på Island t.o.m. hämta ditöfver finnar för att få dem att spå sig. » (Les Finnois étaient considérés comme les grands maîtres de la sorcellerie. Les chefs islandais en faisaient même venir dans l’île pour qu’ils y prophétisassent.)

Les Scandinaves germaniques ou « gothiques » furent donc influencés par les conceptions finnoises, puisqu’ils cherchaient à employer cette magie dont leur propre fonds conceptuel originaire n’aurait pas disposé. Bååth, cependant, n’est pas assez disert dans ce livre sur ces échanges et évolutions. Sa conception pourrait être une façon de présenter les anciens Scandinaves comme positivistes avant l’heure. C’est tout de même à double tranchant, car l’un des textes scandinaves anciens le plus connus, la Voluspa, n’est autre que la « Prophétie de la Völva » ou « Vala », c’est-à-dire le récit d’une voyante chamaniste, et ce fonds, selon ce que nous venons de tirer de Bååth, n’est pas endogène aux Scandinaves germaniques mais à leurs voisins finnois : « De allra flesta valor voro finskor » (La très grande majorité des Valas étaient finnoises). L’apport étranger serait donc au fondement mêmes de la littérature adoptée comme nationale !

De ces Valas Bååth précise qu’elles étaient peu nombreuses en Islande (les Finnois que les chefs islandais faisaient venir sur l’île n’y restaient donc pas ?), et qu’on les trouvait surtout en Norvège et au Groenland, ce qui laisserait penser, au passage, que la colonie groenlandaise était d’origine principalement norvégienne, mais ce qui, surtout, n’est pas d’interprétation facile sous le rapport de la géographie puisque, si les Valas sont d’origine finnoise, la Finlande est en relation géographique plus étroite avec la Suède qu’avec la Norvège.

Quoi qu’il en soit de ces difficultés (qui nous paraissent, à vrai dire, inextricables), le point de vue de Bååth rappelle, dans son domaine, celui du philosophe Hobbes, qui consacre une part non négligeable de son fameux Léviathan à la discussion de la croyance aux esprits, dont on ne trouve selon lui aucune trace dans l’Ancien Testament et qui aurait été, dans le christianisme, un emprunt aux conceptions grecques. Si l’on prête foi à l’un comme à l’autre, il faut donc considérer qu’anciens Germains et anciens Hébreux partageaient une même absence de croyance aux esprits, tandis que les Grecs de l’Antiquité y croyaient comme les Finnois chamanistes.

La poésie de Bååth a été influencée par ses travaux de philologie islandaise. S’agissant de la forme, sa versification a subi quelques reproches par les libertés qu’elle prenait avec la prosodie suédoise dans un sens islandais ancien. Du point de vue relativement profane du traducteur que nous sommes (relativement seulement car nous écrivons des vers classiques en français), la poésie de Bååth a la plus grande apparence classique, que ce soit en termes de rime ou de structure : notre expertise s’arrête en suédois aux règles de comptage des syllabes, et autres, éventuelles, d’eurythmie au sein du vers, qui est le point soulevé par la critique en question.

Les poèmes qui suivent sont tirés d’une anthologie publiée du vivant de l’auteur, Dikter i urval (Choix de poèmes), de 1910 ; à l’exception du dernier, que nous tirons des Nya dikter (Nouveaux poèmes) de 1881. Les poèmes de l’anthologie sont classés par thèmes : nous en avons suivi les rubriques.

Albert Ulrik Bååth

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Scanie
(Skåne)

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Scanie (Skåne, 1879)

Dimanche de printemps. La messe est dite
et les fidèles quittent l’église.

L’orgue continue de jouer jusqu’à ce que
se referme le dernier portillon des bancs.

Et la foule s’égaye. Les petits groupes
s’arrêtent devant chez eux, les portes s’ouvrent.

Le dernier groupe, à pas lents
se retire par les seigles d’un vert profond.

Le village endimanché
a des murs blancs de chaux, des toits de mousse.

Sur l’étang miroitant du bourg
les saules noueux s’inclinent.

Dans la terre, humide de la journée d’hier,
la bêche se trouve encore sur le pré retourné.

Le pommier penche sa couronne nue,
et le coq parmi les buissons reverdis chante.

Déjà la cheminée fume
entre ormes et peupliers.

La vieille femme a retiré ses habits d’église,
les a rangés, et rallume le feu dans le fourneau.

Sous le pignon, où le soleil est le plus chaud,
le père brille dans sa veste du dimanche.

Il allume sa pipe, sourit un peu.
Sa terre prend un bain de soleil. Il se sent bien.

*

Si tu veux savoir ce que vaut ton peuple,
si tu veux le voir au fond de son cœur,
regarde depuis la colline de l’église,
par un midi ensoleillé.
Les gens prennent leur repos sabbatique,
leur vaillance des jours travaillés
brille à présent vers toi depuis les champs,
depuis les prés et les visages souriants.

Robuste, fort de tempérament comme de bras,
calme en tous temps et par toutes les vicissitudes,
il sème au printemps puis conduit sa faux
quand les moissons des champs ondoient,
dans le pauvre village de pêcheurs
il lance à la mer l’embarcation goudronnée,
sourit quand le vent siffle fort dans les herbes,
sourit paisiblement dans sa barbe.

Cette campagne est belle. Souviens-toi de l’excursion,
par une nuit de juin, au lac Ringsjö.
Sous les ramures luxuriantes des hêtres,
ta barque flottait le long de la rive,
tu restas un moment dans la baie sombre,
en un recoin à l’intérieur,
pour entendre le clapotis, voir les lumières,
guettant deux petits pieds d’elfe.

Gravissons le tumulus funéraire,
comptons les églises dans le paysage,
avec leur toit de tuiles et leur flèche,
au milieu d’un cercle de hauts frênes.
Au sud c’est la mer qui scintille,
au nord bleuissent les monts couverts de forêts.
Dans la plaine, dans les bois, sur le littoral,
ce sont des maisons accueillantes. Tu les connais bien.

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Drapeau de la Scanie. Province la plus méridionale de Suède et ancienne possession du Danemark, la Scanie a son drapeau, officialisé depuis des votes régionaux de 1999 et 2017, que l’on hisse localement avec le drapeau national en certaines occasions.

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Soir d’été en Scanie méridionale (Sydskånsk sommarkväll, 1879)

Sur la campagne, le silence et la paix.
Les odeurs émanant des prairies et des champs
se mêlent dans le crépuscule attardé.
L’air est léger, paisible, l’air est doux.

Les feuilles des saules pendillent.
Les épis, dans le brouillard presque imperceptible,
luisent faiblement, comme de l’argent repoussé,
fumant encore de leur bain de rosée.

Le murmure de la Baltique, dans le repos du soir,
doucement berce la campagne.
On entend au loin le roulement d’une charrette.
Une vache meugle dans le pré embrumé.

Dans la cour, derrière le pâtis crépusculescent,
le chien jappe un son aigu et court,
la réponse vient de loin affaiblie.
Un nouvel aboiement retentit de ce côté.

Le râle crécelle dans les champs.
Une vache fait cliqueter sa corde dans les trèfles.
On entend, du village là-bas, l’accordéon.
La danse a déjà commencé au carrefour.

Une procession s’en va vers la mer en chantant,
les jeunes filles au bras de grands gaillards.
La chanson se dissipe dans les prés sur la côte,
couverte par le bruit de la Baltique.

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À Tånga hallar (Vid Tångahallar, 1882)

Ndt. Tånga hallar est une plage de la baie de Skälder (Skälderviken), sur la commune d’Arild en Scanie. Entre-temps, Arild est devenue une station balnéaire cotée.

Bleue dans la lumière d’été,
la baie de Skälder houle,
lance de longues vagues
sur Tånga hallar.

La cabane du pêcheur, sur la colline,
parmi les pommiers tourne
son pignon rouge vers
la baie et ses plages.

La péninsule de Bjärre s’étend
splendide, baignant
le blé des champs et les blanches
maisons dans les jours ensoleillés.

Des enfants de paysans
jouent dans l’eau, rient et trottent,
c’est leur bain du matin
à Tånga hallar.

La fille du pêcheur, qui trottine
d’un pas régulier sur la pente rude,
se reconnaît facilement
à son foulard jaune comme le lin.

Doucement, autour des membres minces,
vont et viennent les vagues légères,
une tête bronzée émerge joyeuse
de l’étendue bleu clair.

Autour des hanches au-dessus de l’eau
les perles se répandent,
les mains brunies font des éclaboussades,
les yeux regardent joyeux.

Le pas dur fait jaillir
des bulles du sable mouillé,
la vieille grand-mère garde
les hardes sur la plage.

Hardes grises, sans beauté,
vêtements d’été, vêtements d’hiver,
sans cesse rapiécés, mais qui tiennent
par tous les temps,

qui ont servi à la pêche,
quand l’embrun volait,
protégeant le corps frissonnant
quand la voile glissait sur l’eau,

déchirés quand, avec effort,
le bois à brûler était ramené à la maison,
et à la saison des framboises
teintés en profondeur par les buissons.

Vêtements pour le moment oubliés,
comme d’autres choses ; quel plaisir d’être là !
Délicieusement, l’eau fraîche
retombe sur les claires épaules.

Délicieusement, dans la lumière d’été,
la baie de Skälder houle,
lance de longues vagues
sur Tånga hallar.

*

Une fraîcheur de brise (Friska fläktar, 1879)

C’était dans la chaleur d’un soir d’août,
avec un air lourd et le bruit de la rue,
sur le boulevard où la foule
à pas lents se promenait.

Les gens marchaient en groupes épars
parmi des effluves de musc dans la poussière.
Les jeunes filles enjouées
lançaient çà et là des œillades rapides.

Un regard partit du noir de l’œil
comme une lueur dans un boudoir sombre.
L’air était fébrile,
assoupissant l’esprit, piquant le sang.

Tandis que j’allais dans cette presse,
à ma vue passa,
joyeuse et pure, une paire d’yeux,
clairs comme un ciel de juillet.

Le long du dos svelte, avec grâce
descendaient deux longues tresses claires.
Je reconnus cette vision, car
naguère je l’avais souvent contemplée.

*

Je ne sais comment, le seigle jaune
du champ du presbytère me revint à l’esprit,
je vis ses ondoiements au soleil
et les bleuets briller parmi les chaumes.

Je vis cette silhouette, saine et délicate,
s’accroupir avec grâce au bord du chemin,
sa main parmi les chaumes cueillant des fleurs
pour les piquer dans ses tresses.

Sur les champs fauchés, quand le soleil décline,
je vois, parmi les odorantes meules rondes,
en haut du tas sur la charrette qui s’en retourne,
cette silhouette encore, dans la clarté du soir.

Elle se repose sur le foin frais, balancé,
la charrette roulant sur le chemin le long des saules.
Quand elle se penche, le long du tas
pendent ses tresses ornées de bleuets.

Là où l’on sent les algues, où souffle le vent de mer,
je vois notre bateau glisser sur les vagues,
oscillant au-dessus de l’arène blanche,
elle de sa main fine faisant des éclaboussades.

Au dîner, je vois encore sur sa joue
la rougeur laissée par la brise du soir.
Dans de si beaux yeux, le rêve brille,
et la lumière de juillet s’attarde.

*

Ce fut comme une bouffée dans cette chaleur d’août,
avec son air lourd et le bruit de la rue.
Je respirai l’odeur du foin coupé,
sentis la fraîcheur de la mer venteuse.

*

Frère et sœur (Syskon, 1883)

On dit qu’elle se prend pour quelqu’un d’important,
bien qu’elle doive travailler dur comme servante.
Son unique frère est étudiant,
elle est si contente de sa casquette blanche1.

Et la chanson retentit fièrement dans les rues,
les bannières ondoient à la tête des groupes.
Elle entend sa voix, qui ressort clairement,
perçant à travers les vagues des autres chanteurs.

Ce chant lui apporte le printemps,
dans les épaisses vapeurs de la sombre cuisine,
il remplit chaque coin – tourbillonne dans son esprit
comme une poussière d’or dans un rayon de soleil.

Le voilà : il viendra sans doute lui lancer un regard ici,
où elle se cache derrière les rideaux grossiers. –
Mais il a regardé de l’autre côté, est passé
comme les autres, avec un visage fier.

Elle aurait fait semblant de ne pas le voir,
il n’aurait même pas eu à faire un signe de la tête.
Les autres auraient simplement cligné de l’œil et souri,
croyant qu’il saluait une fille quelconque.

Les mains reprennent le travail,
et les yeux luttent avec les larmes,
tandis qu’au loin la chanson continue,
chantant le printemps de la vie.

1 Casquette blanche : La casquette blanche marque l’appartenance au monde universitaire. Le poème décrit une parade étudiante dans les rues de la ville.

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Temps anciens et temps nouveaux (Gammal tid och ny, 1877)

Il fait sombre dans la maison, et la fumée monte
droit de la mèche au halo rouge.
Les cardes griffent rudement la laine,
un rouet tourne en murmurant.
À ce bercement le sommeil descend sur les gens,
les garçons de ferme piquent du nez près du feu.

Mais dehors le vent d’hiver glacé
hurle dans le crépuscule.
Il mord et perce, dans les poutres, le toit,
il balaie le jardin.
Il cogne contre la porte, dont grincent les gonds,
frappe les carreaux et crochets des fenêtres.

Écoute – ce n’est pas le vent qui fait ce bruit.
Qu’est-ce donc que l’on entend ?
Cela se plaint, s’agrippe aux fenêtres,
car cela veut entrer.
On arrête de filer, de carder,
on écoute, et les yeux deviennent brillants.

On le sait, car on les connaît bien :
ils se cherchent un foyer,
les êtres infortunés de la nuit et du malheur
qui se pressent avides contre les maisons des hommes.
Ces esprits empressés rongent leur frein,
ne connaissent ni paix ni repos.

Et le père, qui sommeillait sur le banc de l’âtre,
ne pouvait plus se rendormir.
Il avait vu comme on fête Noël sous le tumulus,
quand ce dernier s’ouvre et montre son socle d’or.
Il avait vu, dans la brume latescente d’un soir d’automne,
des milliers de petites lumières briller sur les prés.

Et la jeune fille, un soir, près de la rivière, avait entendu
– elle n’entendit pas mal cette fois-là –
une polka qui montait de l’eau
et dont la musique était délicieuse.
Elle avait tremblé sur ses jambes, qui voulaient danser,
mais heureusement avait pu garder ses esprits.

Chacun à présent murmurait ce qu’il avait vu,
et l’on écoutait ce qui se disait sans interrompre.
Les petits enfants n’avaient plus le goût de jouer,
ils rampèrent timidement dans un coin
et restèrent serrés les uns contre les autres, apeurés,
jusqu’à ce que l’on chantât l’hymne du soir. –

Sous le pont, dans la rivière d’un bleu profond,
aujourd’hui l’on n’entend plus se lamenter,
et le tumulus, la nuit de Noël,
ne repose plus sur un socle d’or.
Ce sont des légendes qui n’existent plus que dans la mémoire,
car dans le temps présent les trolls ont disparu.

Oui, ces jours sont passés, et la troupe des bambins
qui tremblaient et rampaient dans un coin,
grandissent en des temps meilleurs, plus éclairés
que celui où le père eut ses cheveux blancs.
À présent, le train crache de la vapeur
sur la campagne où leurs parents voyaient des fantômes.

Mais il ne faut pas sourire avec pitié
des souvenirs de l’enfance,
c’est un péché, car ce serait
se moquer de son propre père.
Il ne faut pas non plus les oublier,
car ce serait oublier sa propre mère.

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Village de Hammarlöv (Hammarlöfs by, 1905)

Une vision

Par la plaine le train roule en sifflant,
à travers les trèfles et le seigle en fleur.
Une vision longtemps souhaitée passe à côté de moi,
le cher village, au loin, de mes parents.

Il s’étend comme un parc sous les feuilles,
avec sa ligne de peupliers plantés dans la terre féconde.
et l’église au pignon en gradins est là, si blanche,
brillant au milieu des champs.

Le village est là, gardien des souvenirs d’enfance,
avec ses tombes dans le cimetière entouré d’un muret.
Les choucas d’antan volent toujours
autour de la tour chaulée en cercle ondoyant.

Et la vision est passée. Elle m’a donné
une émotion qui ne s’est pas encore dissipée.
J’ai vu d’un seul coup d’œil toute mon enfance :
elle splendit devant moi, dans une lumière d’été.

Là-bas, dans ce village, vivent les souvenirs ;
je vois encore ses habitants, ma mère et mon père ;
et si je reçois encore du bien de la vie,
c’est comme si ce n’étaient plus que des souvenirs.

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De différentes provinces
(Från skilda trakter)

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Au Cattégat (Vid Kattegatt, 1906)

Ndt. Le Cattégat est le golfe septentrional séparant la Suède et le Danemark, au nord du Sund.

Une baie immobile sur le Cattégat,
sur la côte grise de rochers.
Les touffes de linaigrette se balancent mollement ;
lentement le ressac va et vient ;
une fade odeur d’algues imprègne les lieux ;
autour d’une barque à l’ancre, isolée,
nagent des canards engourdis.

Mais on voit des voiles au loin,
tendues sur yacht ou goélette ;
à travers les vagues bleues, ensoleillées,
ils poussent leur proue de l’avant,
se portent vers l’espace sans limites ;
haut tout autour du récif de Nidingen
jaillissent les vagues blanches.

Quand je regarde en bas cette calme baie,
ce jour d’été me semble
assoupi, quotidien,
privé de force.
Mais quand je regarde vers le Cattégat,
des visions d’avenir étincèlent allègrement
dans le jeu des vagues.

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Clair de lune et tempête (Månsken och storm, 1892)

Clair de lune sur la mer, qui mugit, écumante !
L’armée des vagues s’étend sur des lieues à la ronde.
Les brisants sifflent tout près, bouillonnants,
éclaboussent les récifs perfides.
L’écume brille intensément dans la lumière tremblante
et le mugissement puissant, ininterrompu du Cattégat.
C’est là que je me trouve avec le pêcheur, à l’abri du vent.

On dirait que les rochers rêvent profondément,
éclairés par la lune dans cette nuit d’août.
Les vagues cachent des souvenirs de péril en mer,
triste trésor d’histoires.
Le village n’est pas loin, avec ses toits brillants,
et reconnaît sans doute les épaves fracassées,
rejetées à terre sous le rire des esprits de la tempête.

J’aperçois le cap, où se brisent les déferlantes,
menaçantes, tourbillonnantes de fureur,
laissant flaque après flaque d’écume
flotter blanche sur la roche polie.
Là, dit le pêcheur, on entend parfois
une plainte dans la nuit. Il me raconte l’histoire :
« C’est dans ces tourbillons que mon fils trouva la mort.

Lui qui avait navigué dans les pays étrangers,
avait l’expérience de la mer –
c’est ici, chez nous, sur un rivage connu,
qu’il est mort, lui marin.
Il est étrange qu’il ne pût revenir
d’une telle sortie ; mais les puissances supérieures
lui avaient préparé une tombe précoce.

Clair de lune et tempête – c’était le temps ce soir-là ;
le bateau, qui n’avait aucun défaut,
je le vis se briser contre le cap, là-bas,
soulevé par les vagues, puis emporté par le fond.
Mon fils fut projeté dans la danse des tourbillons,
la lune me le montra, pâle, un dernier instant,
encore debout et droit, et déjà comme les morts.

Ramant jusque là-bas, je le ramenai ;
l’effort ne fut pas bien grand.
Ce ne fut que lamentations, la nuit dans la rue,
quand on le conduisit à sa mère.
Beaucoup de gens dirent que cela devait arriver,
que le bateau devait connaître une telle fin :
car le Malin lui-même était du voyage.

Voyez-vous, Monsieur, une femme était montée à bord
un jour, pour une promenade en mer,
et des hommes de la ville l’accompagnaient :
elle devait être à leur goût.
Elle était jolie comme un jour de soleil,
avec de beaux habits de la grande ville.
J’ignorais ce qui n’allait pas avec elle.

Le diable était dans le bateau, c’est ce que j’ai entendu dire ;
bien des paroles accablantes
vinrent à mon oreille, chez moi et dans la rue :
la honte était à bord !
C’était une femme perdue de la ville :
quand une telle femme monte sur un bateau, c’est la fin
du bonheur et de l’argent, le mal est irrémédiable.

L’embarcation où elle pose le pied perd sa sûreté ;
la pêche est ruinée à jamais,
le gouvernail tremble et grince dans la tempête,
même tenu par le poing le plus ferme.
Comme ensorcelé, pris de vertige,
le bateau cherche à dériver au gré du vent,
la mâture, le gréement gémissant constamment.

Voyez-vous, Monsieur, conclut-il son histoire,
là-bas un enfant qui était plein de vie la perdit ;
et l’on entend parfois une plainte,
comme d’un marin en détresse. »
Clair de lune sur la mer, clair de lune sur les rochers :
de l’armée des vagues au grondement puissant
nous viennent des histoires de vie et de mort.

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Sagas et tradition
(Ur saga och häfd)

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Islande (Island, 1875)

Au milieu des blanches
vagues écumantes tu reposes,
comme dans les sagas fière,
île des sagas !
Longtemps tu affrontas
en combat singulier le destin,
et tu ne succombas point,
c’est toi qui triomphas.

Dans tes vallées habite encore
une race grande par les exploits,
l’histoire a durci
son âme magnanime.
Elle y but
en longues gorgées
une force jamais détruite,
une force jamais domptée.

L’esprit des anciens temps
– qui vit encore –,
le temps veut le faire plier
mais ne le peut pas.
Que prospère cet esprit,
qu’il croisse, libre,
tant que continuera
de le porter ce pays !

L’idiome au fort
timbre virile
résonne encore ici,
plein et clair.
Qu’il rejette de soi
toute scorie étrangère.
Nordique et pure
retentisse sa voix.

Que sa voix s’élève encore,
puissante comme celle de Njall2,
conduisant cette nation
à la prospérité.
Qu’on l’entende haut,
comme par le passé glorieuse,
qu’en ton Althing
elle continue de déclamer.

Au milieu des blanches
vagues écumantes tu reposes,
comme dans les sagas fière,
île des sagas.
Seigneur des cieux,
tends-lui ta main,
soutiens-la
sur la vague tourbillonnante.

2 Njall : Personnage de saga, type du sage. Prophète à ses heures (il prédit les malheurs), faut-il considérer, si l’on suit les interprétations de Bååth présentées en introduction, qu’il était d’origine finnoise ou que sa sagesse était un produit d’importation finnois ?

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Prologue aux commémorations du 14 novembre 1879 à Lund en l’honneur d’Oehlenschläger (Prolog vid Oehlenschlägersfesten i Lund den 14 november 1879)

Ndt. En 1879 était célébré le centenaire de la naissance du poète danois Oelenschläger, mais aussi le cinquantenaire de sa venue en Suède, à Lund, en 1829, où il fut couronné « poète du Nord » par le Suédois Tegnér. La venue d’Oelenschläger contribua à lancer un mouvement « scandinaviste », de solidarité entre les peuples scandinaves, mettant fin notamment aux guerres dano-suédoises, dont la dernière eut lieu pendant les guerres napoléoniennes. En 1879, lors de la commémoration, Bååth était un jeune poète de vingt-trois ans ; Laura Lundblad, qui fut l’hôtesse d’Oelenschläger à Lund et qui parle dans ce poème, lui était parente. L’exergue, tiré de l’album de Laura Lundblad, sont des vers en danois. Le poème de Bååth évoque entre autres les origines du gothicisme romantique, dont nous avons dit un mot en introduction. Aladdin et Valborg, cités, sont deux œuvres majeures d’Oehlenschläger et du romantisme danois.

Seul le Sund aux reflets d’azur et d’argent
sépare Lund et Copenhague ;
qu’en est joyeuse, qu’en est facile la traversée !
Il a bientôt réuni les amis.
Viens nous voir souvent, radieuse et enjouée,
toi, fraîche fleur de Lund ;
et garde un affectueux souvenir, de près comme de loin,
du scalde qui chérit les Suédois,
et ses amis de Lund tout particulièrement.

(Oehlenschläger dans l’album de Laura Lundblad)

J’étais assis l’autre soir, à l’heure du crépuscule,
écoutant raconter de vieux souvenirs de Lund
que je recevais avec recueillement,
car celle qui les racontait avait connu
la ville aux temps mémorables de sa grandeur,
et connaissait bien les plus grands de ses héros,
dont elle savait raconter les exploits.

« Tu sais que cela fera bientôt cent ans
que les peuples du Nord reçurent parmi eux un grand scalde.
Cet homme, je l’ai bien connu dans ma jeunesse.
Je suis une enfant de ce siècle mais
jamais je ne vécus de jours plus éclatants
que lorsqu’il amena puissamment, avec des chants magiques,
depuis les sombres profondeurs du lointain passé,
des formes couvertes de brume à la clarté du jour.
On voulut chez nous aussi, depuis lors, composer de tels chants.

En ce temps-là, Lund n’était pas une si grande ville.
C’étaient des jardins enclos de murs de pierre, couverts de végétation,
et de pauvres maisons basses le long de rues scabreuses.
Mais la pensée s’y était éveillée de toute part,
ce qui se produisait de grand dans le vaste monde
y trouvait un écho sonore,
et la poésie donnait de l’éclat à la vie quotidienne,
répandait sa lumière et sa chaleur sur tout le Nord,
et particulièrement sur notre mère patrie.

Je vois encore, comme si c’était hier,
sortant de la grise maison de la rue du Cloître,
le grand homme aller de son pas tranquille,
l’air détaché, le pli de la bouche un peu ironique.
Qui le voyait ne pouvait manquer de le reconnaître,
le maître des poètes suédois, Tegnér,
car le cœur retenait chacune des paroles qu’il chantait,
et c’était ici la capitale de la poésie suédoise.

Oui, il y avait du chant dans l’air. As-tu entendu
sur les vagues du lac, par une douce nuit d’été,
les notes montant de la rive boisée,
ondoyant, claires, sur la houle diaphane ?
Et quand ces notes parviennent à l’autre rive,
une réponse jaillit aussitôt des bosquets feuillus,
l’air se berce à ces harmonies familières,
et la campagne paisible écoute avec recueillement.

De même, le chant résonnait de part et d’autre du détroit
où, auparavant, le tonnerre du canon roulait sur les vagues.

D’une luxuriante colline de Fredriksberg partaient
les notes puissantes, et le scalde qui les chantait
se réjouissait d’entendre une réponse suédoise,
et il en vint à aimer le lieu d’où venait la réponse.

Je me souviens du matin de juillet, frais de rosée,
où je me rendis dans la maison où Aladdin fut composé.
Je m’était glissée dans la véranda, aérée, lumineuse,
où le poète aimait à passer la matinée.
Je vis sur un fond de châtaigniers irrorés
sa belle figure au teint frais,
la bouche rouge et pleine, les yeux d’un bleu profond,
où les amours de Valborg un jour se reflétèrent ;
et le parfum des roses flottait dans l’air matinal.
Je m’approchai en silence, mais arrêtai
mes pas feutrés – c’eût été péché de déranger
un poète dans ses rêveries inspirées du matin.
Je ne sais comment, mais soudain
je posai mes mains sur ses yeux bleu profond –
interrompant les beaux rêves du scalde.
Il savait que c’était son hôtesse de Lund.
Car quand il leva les yeux vers moi,
son regard fut un poème si beau
que je ne regrettai pas d’avoir dissipé sa rêverie.
C’était un regard chaud comme le soleil.

Tu sais qu’il était chez nous il y a cinquante ans.
Sur le Parnasse, dans la cathédrale de saint Laurent3,
je vois Tegnér au visage radieux poser
la verte couronne sur ses cheveux noirs.
J’entends la douce voix du grand homme,
avec des mots profonds sortis du sein même de la Suède,
et j’entends rouler des tambours, retentir des trompettes,
tonner des canons : c’est accompli.
Puis je vois étinceler comme un matin de juillet
les yeux d’un bleu profond, j’entends la voix monter
et remplir harmonieuse la voûte de la cathédrale,
pour remercier ses frères poètes et leur peuple.

Il nous quitta le jour suivant. Je m’en souviens,
c’était un beau soir. À l’octroi du sud,
la jeunesse était venue en rangs serrés.
Il y eut des paroles d’adieu, un chant
et des cris de joie montèrent vers l’azur du ciel de juin.
Et la diligence partit en direction de Malmö.
Je me souviens de ce voyage car j’en faisais partie.
Le clair de lune se répandait sur les champs humides
et sa lumière tomba sur le visage du scalde.
Jamais je ne l’avais vu si prophétiquement lumineux
qu’à ce moment-là, avec en lui les souvenirs de la veille. »

Telles étaient les paroles de la vieille dame.

Après le scalde lui-même, qui fut par une fête splendide
en ces lieux salué, nous honorons ce soir
sa grande, noble, éclatante mémoire.

3 La cathédrale de saint Laurent : La cathédrale de Lund fut consacrée au Moyen Âge à saint Laurent. C’était le centre culturel de la Scandinavie médiévale, et les scaldes nordiques continuent de donner ce nom à la cathédrale, même après le luthéranisme, quand ils veulent souligner l’ancienneté de son rayonnement.

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Poème ne figurant pas dans l’anthologie

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Les roses du cimetière (Rosor på kyrkogården)

Il fait bon marcher dans le cimetière,
quand la belle rose y fleurit
et s’incline avec grâce contre les monuments,
dans l’été luxuriant, ensoleillé.

Quelle profusion de roses ! De-ci de-là
elles enroulent leurs rameaux richement ornés ;
elles se répandent, grimpent
les murs blancs de chaux et les stèles.

Partant de l’aître ratissée, souriante,
par-dessus les tombes entièrement oubliées,
elles s’étendent pour cacher les chardons
et les ronces sous elles.

Au milieu de cette splendeur odorante se trouve
un mausolée de marbre, à l’intérieur d’une grille ouvragée.
En lisant les mots : « Ici gît, à seize ans ayant quitté… »,
l’illusion dorée retombe lourdement.

Au-dessus de l’inscription, dans un médaillon,
l’image d’une jeune fille, qui vous retient :
deux soleils pour yeux, qui prodiguaient jadis
leur chaude lumière sous un beau front.

Et la rose grimpante étroitement s’enroule,
avec le groupe clair, ardent de ses calices,
autour de la pierre blanche, où les ombres
au moindre souffle d’air se balancent.

Leurs rameaux, avec fleurs et bourgeons,
s’enlacent les uns aux autres pour ombrager l’image ;
un seul parvient à lui dresser une couronne
et à baigner de sa nuance rose la joue,

de façon qu’elle ait la couleur de la vie – elle est
comme avant rose, dans l’été radieux.
Il fait bon marcher dans le cimetière
quand la belle rose y fleurit.

Deux poètes de Curaçao : Chris Engels, Tip Marugg (Traductions du néerlandais)

Les deux poètes curaciens ici traduits par nous figurent déjà sur ce blog. Chris Engels (1907-1980), dont le nom de plume était Luc Tournier (mais comme il est également connu sous son vrai nom comme peintre et animateur culturel important à Curaçao, c’est ce dernier nom qui est le plus souvent cité), est nommé dans un poème de Cola Debrot que nous avons précédemment traduit ici.

Quant à Tip Marugg (1923-2006), nous avons déjà traduit, via une version néerlandaise, un de ses poèmes écrits en papiamento, dans notre billet de « Poésie révolutionnaire des Caraïbes néerlandophones » ici.

Les poèmes qui suivent ont tous été écrits en néerlandais.

Christiaan Engels, alias Luc Tournier, était également peintre, marié à la peintre curacienne Lucila Boskaljon, et fonda le musée de Curaçao. C’était en outre un musicien, qui fit des tournées internationales comme pianiste avec l’orchestre philharmonique de Curaçao, dont il était un des cofondateurs.

Tip Marugg et Chris Engels sont aujourd’hui classés comme poètes surréalistes. À l’époque où la littérature néerlandophone ultramarine n’était guère connue dans les Pays-Bas continentaux, il était d’usage dans le pays de considérer que le surréalisme n’y avait pas de représentant. La littérature antillaise néerlandophone n’a été connue véritablement des Pays-Bas qu’après que les lettres hispano-américaines y eurent pénétré, et comme littérature influencée par celle-ci. L’influence latino-américaine est donc probablement la plus déterminante dans le cas du surréalisme curacien, qui compte en plus des deux poètes ici représentés quelques autres noms, Oda Blinder, Charles Corsen… Or le surréalisme latino-américain s’est appuyé sur les œuvres du Chilien Vicente Huidobro, antérieures aux œuvres et manifestes d’André Breton et Philippe Soupault, et de l’Espagnol Guillermo de Torre. Dans le cas de Luc Tournier, dont le pseudonyme emprunte le nom de jeune fille de sa mère, il est cependant très probable que l’influence française soit plus marquée. La France occupe un espace thématique non négligeable dans sa poésie, on sent qu’il y avait des racines.

Les textes qui suivent, disponibles sur le site dbnl (Digitale Bibliotheek voor de Nederlandse Letteren), sont ceux qui ont paru en journal, à savoir Lux pour un poème de Chris Engels et Antilliaanse Cahiers pour tous les autres poèmes ici traduits. Si les poèmes ont paru en recueil sous une forme un peu différente, nous l’ignorons.

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Chris Engels
pseudonyme : Luc Tournier

Luc Tournier par Nicolaas Porter, photographe surinamais contemporain. Source : Werkgroep caraïbische letteren.

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Lux, 2e année (1944)

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Une statuette de la mère de Dieu (Een moeder Gods beeldje)

Me voilà comme l’hiver dans les roses :
les miettes blanches, sur le sol rouge de l’action
qui reste immobile dans une séculaire négligence,
avec des murs, ouverts, de blessure.

À travers les fissures rampent des araignées de lumière
tissant des halos éphémères sur mon être léger,
la nuit vient de finir, et le jour
chante des oiseaux sur le bord gris de la fenêtre.

Je tournoie dans la chambre comme une petite castagnette
et fais mon lit pour l’absence de bruit ;
aucun Dieu ne s’occuperait de moi
qui ne fût mon fils en son éternité.

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Antilliaanse Cahiers, 1e-2e années (1955-1956)

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Aubergiste et bourgeois (Kastelijn en burger)

L’aubergiste
reste en dehors
de la révolution.

Dans son dos
froufroute la jeune fille noble
dans l’escalier
jusqu’à son cœur.

Le paysan
est possédé
par son dernier
dialogue onirique.

Si je ne viens pas
au café : c’est
que j’y suis né.

La bastille
pour ma
famille
est doublement perdue.

*

Willemstad

Ndt. Willemstad est la capitale de Curaçao.

J’étais un agent de la circulation sur le pont
qui s’ouvrit en tournant
un rat se faufila sous les barrières
ma main gauche lui fit signe de s’arrêter
j’étais comme une croix
plantée sur son trottinement.

Puis le soleil tomba lourdement à ma gauche
la lumière aspergea toute la boiserie
un Golgotha scintillant, le plus blanc tribunal
je devenais toujours plus noir
et conservais
ma position debout sur la terre.

Alors oscilla comme un pendule
le pont, qui rasait la mer
et séparait l’heure, le feu et l’eau,
sans chœurs visibles
la vallée se peuplait
mais je ne pouvais rien entendre.

*

Machette dans la nuit (Machete in de nacht)

La lune bleue
fustige la jetée.

Taches de kérosène
dans la terre.

Éventail
de
l’arbre.

Sérénade
le long du portant
des chemins.

Le torse des
nuits
acquiert un
œil.

Oreilles des
caravanes d’ânes,
danse des
cratères et bouilloires.

La nuit crie « ia »
dans le cri de la machette.

Ces mains ivres
qui versent le saignement1.

Les toits
glissent
comme
la dernière lettre : o‘n’ [MA‘N’]
Lune. [Maan]

À travers fenêtres,
à travers péniches,
ce qui va bientôt fermer
culbute hors
de la nuit.

1 Ces mains ivres / qui versent le saignement : Traduction de « Die dronken handen / die het bloeden berten ». Le verbe berten est totalement inconnu en néerlandais. Si l’on suppose une coquille, les verbes proches de cette forme posent tous des difficultés : par exemple, bersten, « se fendre », « éclater », n’est pas un verbe transitif. Les IA interrogées n’apportent pas de réponse satisfaisante. À mon sens, il faut chercher la solution du problème dans le multilinguisme de Curaçao. Engels était hispaniste et traducteur de Lorca. En espagnol, verter signifie « verser », verter sangre est une expression tout à fait idiomatique, et le v espagnol se prononce à peu près comme un b, si bien que ce verbe espagnol donnerait, phonétiquement et avec une terminaison néerlandaise, berten. J’aurais certes aimé trouver une forme comparable en papiamento, créole à base portugaise-espagnole, car alors les lecteurs curaciens auraient dans l’ensemble compris sans trop de difficultés cet idiosyncratisme (tandis que l’espagnol en tant que tel est loin d’être aussi répandu à Curaçao – peut-être davantage parmi la classe cultivée ?), mais cela ne semble pas être le cas (je ne trouve que basha et derama). À cela s’ajoute la difficulté que le poème ne dit pas « bloed berten » mais « het bloeden (c’est-à-dire « le saignement ») berten », mais ne serait-ce pas là un simple raffinement dans l’hypercréolisation ?

*

Photo de passeport en septembre 1939 (Paspoortportretje van september 1939)

En face de la cathédrale
il y avait, en costume couleur hémorroïde,
la guerre.
Deux enfants venaient de traverser la rue,
et le tramway du plaisir
passa comme un ferblantier.
Les chœurs des oiseaux
étaient posés sur la tête de Marianne
et le père nourricier
était le portier de la banque.
Il commença de pleuvoir incroyablement
derrière les nuages
et cela fit battre des ailes à la poussière.
À travers la grille d’une villa
une famille faisait saillie.
L’horloge de Notre-Dame
sonna le quart.
La cigogne des nouvelles
se tenait derrière les fenêtres silencieuses des rédactions.
La guerre avança,
une voix grésillante cria : « Vive la France ! »†
Chacun se sentait comme vu dans sa nudité.

En français dans le texte. (Deux autres occurrences infra, pareillement marquées d’un obèle.)

*

Une main (Een hand)

Je cherche une main qui me tient
mais nous prenons le taureau par les cornes
je cherche une main qui me tient.

Je tambourine sur le piano
mais cela me laisse intérieurement froid
je cherche une main qui me tient.

Je cherche une main qui me tient
la main de Dieu est trop vide trop raréfiée
où je suis comme poussière.

Je cherche une main qui me tient,
trop, trop peu, au sud, au nord
une main ; et nulle part ailleurs que le meurtre.

*

Panique (Paniek)

Mon index est cassé,
j’y avais mis mon alliance.
Did you say this is a token
et que j’ai le cerveau embrumé ?

Poussé de l’avant sur un chemin circulaire
avec entre les branches une lumière blafarde,
à la fin elle se penche :
« Là où tu arriveras, le procès commencera. »

Je courus chez le chirurgien.
Il m’indiqua comment aller chez le boulanger,
mais quand je levai le doigt,
il y avait de la cendre dans son rire amer.

Le pain a été donné aux enfants.
Ici s’élance, là où le berceau n’est plus,
de bas en haut, en haut ! en bas ! une balançoire,
dessous l’herbe flétrit.

*

Entrée dans une exposition (Binnenkomst in een tentoonstelling)

Sur les notes de l’attente
je traversai l’antichambre
– recevant le long de ma joue droite
un Reverón2 à la pose nonchalante –
et des trompettes d’angoisse
retentirent à travers des joncs virulents,
cage où l’ambre brûlant
de mes sentiments bouillonne.
Chaque type d’homme est un ermite.
À travers les rectangles nus des portes
entrèrent impuissants, l’un près de l’autre,
le nouveau peintre, mon vieil ami peintre ;
je vis le premier et pensai le second,
par les rites, les couleurs et les arcs
de leur art, se forme une triade,
se forme un triade, se forme une triade de hiéroglyphes.

2 Reverón : Orthographié « Révéron ». Il s’agit du peintre vénézuélien Armando Reverón (1889-1954), dont Engels avait acquis plusieurs toiles.

*

Souvenir de mon frère (Herinnering aan mij broer)

Licencié de lettres romanes†,
et moi, un émigrant ; à présent
entre les deux le volcan blanc
de la mer,
je t’emmène au vieux jardin
avec sa volière,
les doigts d’un pianiste
saisis dans l’air par des garnements ;
et la menace lointaine,
à l’heure la plus amicale,
de l’inspecteur de police
notre voisin du dessus.

Dix heures du matin,
un roulement, un battement
de tambour
voilà le hussard
et son officier :

Garde à vous ! Feu !

Et je regarde sous mon riche schako,
sa jugulaire me coupe le menton,
les fenêtres enfarinées
de la boulangerie au soleil,
qui sont comme notre avenir
brillantes, pâles, prometteuses
et insondables.

Ce dont nous nous souvenons
est un levain,
ni pour le bien ni pour le mal,
pour notre futur
en retard

et trop tard.

*

Paysage de cannes (Landschap der stokken)

Tiges émergeantes, jeunes arbres
deux bottes de Dieu,
ailes de la peur,
soleil et lune.

La surprise des sons
dans le courant moléculaire.

Les bateaux de crème des nuages.
Les urines colorées : graine, sable, propres.
Et vois ! les cannes de marche partent.

Si je vais à toi,
tu es gênée,
ma main est un cache-col
sur la bouche du matin ;
je te cherche, ma doublure,
comme un miroir de ma forme
deux fenêtres qui jamais ne coïncident
mais tendent ensemble côte à côte,
la position oblique des dents et du cœur
nous est trop-plein, refuge
et douleur.

Les cannes déambulent misérablement
Jamais une canne ne s’est plantée comme une plume
dans la colombe de la terre.
Les oiseaux volent.
Mais nous sommes des cannes
dans un paysage circulaire et rien de plus.

*

Ville de verre (Stad van glas)

Entre tes seins j’étais
la ville aux sept collines,
l’air était haut, purs ton esprit
et ton odeur et ton haleine.

Je passai tes membranes,
chute aux flèches jaillissantes,
c’était de jour, je me tenais
des deux côtés et libérai

les maisons de leur note la plus nette ;
magasins de vélos et croix,
ma mère gisait là solitaire morte
sous les dalles.

Sans bruit la lumière montait
le long des écluses des fenêtres
un tram passa solitaire, solitaire aspirant
l’obscur glissement.

*

Lait (Melk)

Des nourrices
mulâtresses,
hors de sens,
pâte noire,
rire doré,
dents blanches,
des pots de lait
pleins
à ras bord,
laissez-nous
vous gager le monde ;
un don intégral
mon geste silencieux,
par lequel,
j’espère,
je n’offense personne ?

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Tip Marugg

Tip Marugg : Eau-forte de Bert Kienjet, 2013. Source : De Parelduiker, 2014.

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Antilliaanse Cahiers, 1e-2e années (1955-1956)

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Devenir vieux (Oud worden)

Le cœur bat les heures
et la lumière du soleil
esquisse des silhouettes
sur notre visage.

*

Cartomantica

J’ai bu du lait
et gravi une montagne
mais n’ai pas trouvé le chemin d’escampette
où Eros avait dormi.

Entre deux pattes de cheval
le vent du soir avait soufflé
contre ma rude poitrine.

Mourir comme ça.

Parmi des rochers durs,
le soleil dans les yeux.

*

Dans les rues de Tepalka (In de straten van Tepalka)

Ndt. Le titre de ce poème est également celui d’un roman, plus tardif, de Tip Marugg. Tepalka est une ville fictive.

La lune vert pâle
brille
sur ce silence contraint ;
aucun soupir ne rompt l’auréole
que j’ai tressée autour de votre corps.
De blancs flocons
nagent dans mon âme
suivant l’écume dans le rire des étoiles
et rejoignent les désirs
qui chaque jour meurent à nouveau.
Des ombres glissent.
Un rai de lumière
me brûle la peau.
Dans les rues de Tepalka
les femmes cassaient des dés.

Ndt. Il existe déjà une traduction française de ce poème, par Kim Andringa, dans son essai « Le surréalisme curacien : une invention néerlandaise ? » de 2019. La traduction y figure avec l’original ; on y lit, au deuxième vers, « klinkt », au lieu de « blinkt » qui se trouve sur le site dbnl et que nous suivons : « brille ».

Par ailleurs, nous avons une différence d’interprétation au dernier vers, qu’elle traduit : « des femmes vomissent des dés ». L’original se lit : « In de straten van Tepalka / braken vrouwen dobbelstenen. » L’absence d’article défini en néerlandais peut indiquer soit un indéfini, « des femmes », comme dans la traduction de Kim Andringa, soit un défini général, « les femmes (en général) », comme dans notre traduction. C’est un premier point. Le second tient à braken, qui peut être soit le présent de l’indicatif de « vomir » comme chez Mme Andringa, soit le passé de breken, « casser », comme dans notre traduction. Dans notre traduction, il existe certes une rupture de temps, ce qui serait a priori favorable au choix de notre prédécesseure. Cependant, une telle rupture peut avoir un sens de contraposition de la situation existentielle du narrateur avec les mœurs étranges et peut-être immémoriales de la ville mystérieuse. En outre, un dé se dit en néerlandais dobbelsteen, avec le mot steen, « pierre » ou « caillou », et l’on sait à quoi renvoie casser des cailloux : les femmes à Tepalka cassaient des dés, comme des bagnards. Certes, notre traduction française ne contient pas du tout cette nuance linguistique, le mot « dé » étant entièrement neutre à cet égard, mais ce n’est pas parce que le mot ne suscite pas immédiatement l’image que celle-ci n’a pas en soi cette évocation. Nous ne prétendons pas que notre interprétation soit forcément la bonne, des éléments nous échappent peut-être sur lesquels le roman homonyme, que nous n’avons pas lu, pourrait faire la clarté. Ce qui nous conduit à la note de théorie littéraire en fin de ce billet.

*

Jeu (Spel)

Je reste silencieux sur le trottoir.
Le roulement de l’agonie
sombre
dans la musique d’un jour nouveau.

Seul avec le soleil de plomb
et j’entends l’écho
de la destruction
que j’ai accomplie.

Dieu était-il avec moi
quand je suis mort
ou bien est-ce le vent
qui emporta mes soucis ?

*

Elle (Zij)

La fermentation de mes jeunes années,
je la sens danser
sur un blême refrain
où Elle meurt solaire

Elle était
le rêve insensé
aux mille dons ;
le sommeil
aux nouveaux élans ;
le banquet
qui se préparait.

Ses seins devinrent
des brumes roses,
son corps,
une matière transparente ;
les copeaux de notre amour,
la pause
avant la fin.

Je n’ai pas attendu
qu’elle recommence
sa chanson
dans la splendeur sereine
d’une désolée plage des morts.

Je me suis préparé
à son absence
en marchant
dans la ville froide
sur des routes blanches
– par ma peine et par mon rire
submergées –
et annonçant aux morts muets
sa venue.

Elle sait et attend
et rayonne.
Elle sait et attend
dans l’abondance
où les morts doivent vivre.

Incliné vers la morte,
mes yeux trouvèrent
le cadeau explosif
qu’elle donnait encore ;
mes lèvres saisirent
le froid enchantement
qui brillait en elle ;
effacés les rêves,
la vision expansive
de seins dormants
sur lesquels
à la lumière de mon propre feu
durant tous ses jours
durant toutes ses nuits
je chantais des codes
qu’elle comprenait
jusqu’à sa dernière heure.

La vie incommensurable
et l’insondable mort
se sont figées en elle,
où désormais blanc et bleu
Tip Marugg
un œil d’ange
arrache les liens funéraires
de mon bonheur complet.

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ANNEXE

D’une faiblesse intrinsèque du surréalisme

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Dans plus que tout autre genre littéraire, les ambiguïtés sémantiques du type de celle que nous avons soulevée plus haut dans le poème de Tip Marugg, entre « des femmes vomissent des dés » et « les femmes cassaient des dés », ambiguïtés qui naissent de la possible polyvalence sémantique d’un même morphème, ne se laissent guère résoudre par le contexte, dans le surréalisme. Cela tient aux propriétés de l’écriture automatique, qui n’engendre pas de contexte à proprement parler. Le vers « braken vrouwen doodstenen » pourrait être éclairé par le contexte du poème, mais ce n’est pas le cas ; nous en avons donc appelé, dans notre note, à un contexte plus large, qui pourrait être le roman homonyme dans lequel ce poème est peut-être inséré.

Il manque un contexte immédiat mobilisable pour assigner à « braken vrouwen doodstenen » un sens plutôt qu’un autre. En outre, il n’y a pas un sens qui serait plus naturel eu égard à la rareté de tel emploi sémantique d’un morphème par rapport à tel autre emploi : braken au sens de « vomissent » n’est pas plus rare, plus recherché, moins « naturel » que braken au sens de « cassaient ». La défense de notre traduction repose donc sur des arguments qui ne peuvent être considérés comme dirimants ; ils relèvent en fin de compte de la préférence.

Nous sommes en présence d’une indécidabilité du sens littéral. Je suspecte nombre d’amateurs du surréalisme de trouver en cela une nouveauté intéressante ; il est peut-être des commentateurs qui s’amusent à relever ainsi des diversités de sens possibles, indécidables, et passent leur temps de cette façon. C’est un dévoiement de la théorie ancienne des niveaux de lecture. Pour Dante, par exemple, un texte littéraire comporte quatre niveaux de sens : littéral, allégorique, moral, anagogique. Or ces sens ne sont pas alternatifs, comme dans le cas d’une indécidabilité grammaticale non purgée par le contexte, ce qui est le cas des sens « surréalistes ». Les sens « surréalistes » sont en réalité l’expression d’un sens littéral indécidable. Dès lors que le sens littéral est entaché d’indécidabilité, il n’est évidemment pas permis de rechercher un autre niveau de sens, puisque, si l’auteur avait voulu conduire à ces autres sens, il n’aurait pas dû laisser le sens littéral dans cet état.

L’écriture automatique, à laquelle se résume au fond le surréalisme (c’est-à-dire que le surréalisme n’est qu’une greffe du mouvement italien futuriste parole in libertà), obéit sans doute à des règles psychologiques générales, mais ce n’est pas à de telles règles que doit recourir l’exégèse littéraire, car cette dernière a le devoir d’examiner une intention de l’auteur. Dans l’écriture automatique pure, il n’y a plus guère d’intention quant au signifié, et l’exégèse est donc annulée d’avance. C’est de la matière pour le psychologue, qui peut s’en servir pour des diagnostics, ou pour le chercheur en sciences sociales, qui peut en extraire des tendances, c’est-à-dire que c’est de la « culture » au sens secondaire d’objet anthropologique.

Parmi les règles psychologiques générales auxquelles est nécessairement soumise l’écriture automatique pure, il en est une dont je revendique la mise en lumière (dans mon essai sur la poétique sophistique de Paul Valéry). Cette règle psychologique a son importance dans le domaine de la pratique poétique, car elle décrit une tendance naturelle – automatique – contraire aux effets de la poésie. Il s’agit de la règle d’association des phonèmes parents, ce qu’en théorie littéraire on appelle assonance et allitération. Les commentateurs médiocres font grand cas de ces « figures de style », comme ils les appellent, des figures de style que l’on trouve pourtant avec la plus rigoureuse nécessité dans toute forme de texte écrit ou parlé, poétique ou non, en raison de la limitation du nombre de phonèmes dans toute langue ; si bien qu’ils appliqueraient leur analyse avec le même succès à des articles de journal qu’à des sonnets. Quand on cherche ce qu’on ne peut manquer de trouver, on est sûr de n’être jamais déçu.

L’automatisme conduit à l’agglutination insignifiante de phonèmes parents, c’est-à-dire aux assonances et allitérations sans propriété, par exemple, d’harmonie imitative. Quand on veut signifier que quelqu’un parle pour ne rien dire, on dit que son discours est du « bla-bla », un terme qui, avec deux syllabes, une allitération (bl) et une assonance (a), exprime parfaitement ce dont il s’agit. Le discoureur creux, automatique, « blablate ».

L’un des premiers à avoir introduit l’automatisme dans le vers classique, le Français Stéphane Mallarmé, est connu pour ses vers assonants et allitérés. Il est connu pour ceci, mais non pour cela par quoi j’ai commencé la phrase précédente : il faut comprendre ce qu’il y a de recours à l’automatisme dans l’abondance de ces procédés, quand elle ne se laisse, comme c’est le cas le plus fréquent, rapporter à aucune intention formelle dans le contexte du poème (contexte lui-même plus ou moins largement absent en fonction du plus ou moins grand recours à l’automatisme), pour comprendre que l’inspiration de Mallarmé était déjà, avant la théorie de l’écriture automatique, de l’écriture automatique. « Aboli bibelot d’inanité sonore » est de l’automatisme, et l’impression que produit ce vers, quand on a dépassé le stade académique et pédant, est celle d’un profond primitivisme : c’est du « blablatement ».