Fables d’Olof von Dalin

Olof von Dalin (1708-1763) fut chancelier de la cour de Suède et historiographe du royaume. Il a laissé une monumentale histoire de son pays, des origines à Charles XI, Svea Rikes Historia, ainsi qu’une abondante œuvre littéraire et poétique, dont des fables. Le présent billet fait suite à nos traductions de son compatriote le fabuliste Gustav Fredrik Gyllenborg (1731-1808) (ici).

Dalin était le précepteur du futur Gustav III et ses fables furent écrites ad usum Delphini. Dans ses Œuvres complètes, Samlade skrifter I-4: Poesi 1751-1752, se trouve le recueil Sedelärande Fabler (Fables morales) de 1752, comportant douze fables, intégralement traduites ci-dessous. Une édition d’œuvres choisies, Valda skrifter, de 1872, par Elis Wilhelm Lindblad, comporte une partie de fables (Fabler), de cinq textes, dont un seulement fait partie du recueil de 1752. Les fables de Dalin, par conséquent, doivent se trouver éparses dans l’ensemble de son œuvre poétique. Des fables choisies par Lindblad, deux sont ici traduites (en plus de celle traduite au titre du recueil de 1752).

Olof von Dalin tirait le sujet de ces fables du même fonds que La Fontaine. Voyez notre introduction au billet de Gyllenborg pour quelques éclaircissements sur ce fonds commun des fabulistes européens. Sa tendance est cependant à retravailler les sujets de manière personnelle.

Dans le recueil de 1752, le titre des fables n’est autre que la maxime morale elle-même. Un tel choix contrevient sans doute au principe posé par Houdar de La Motte dans son Discours sur la fable de 1719 : « Selon cette idée d’instruction déguisée sous l’allégorie d’une action, la Fable a dû plaire en tout temps et en tout pays : elle a plu en effet, et j’en vois deux raisons bien naturelles : l’amour-propre est ménagé dans l’instruction (cette raison regarde du moins les fables adressées aux particuliers), et l’esprit est exercé par l’allégorie ; cette raison est absolument générale. Un ouvrage ne saurait être mieux recommandé auprès des hommes, que par ces deux titres. Ils n’aiment point les préceptes directs. Trop superbes pour s’accommoder de ces philosophes qui semblent commander ce qu’ils enseignent, ils veulent qu’on les instruise humblement, et ils ne se corrigeraient pas, s’ils croyaient que se corriger fût obéir ». Il faut croire que les Suédois du temps de Dalin n’avaient pas ce genre de délicatesse et que, pour eux, une fable pouvait être une instruction sans avoir à se déguiser (d’où le titre, chez Dalin, de fables « morales », sans doute trop brutal dans l’esprit d’un Houdar, à moins que cela ne s’excuse par le fait que les fables de Dalin ne seraient pas adressées aux « particuliers » mais au Dauphin, mais c’était le cas aussi des fables de La Fontaine).

Olof von Dalin par Johan Joachim Streng, 1750.

*

Fables morales
(Sedelärande Fabler, 1752)

.

La prudence triomphe de la méchanceté (Försiktighet övervinner arghet)

[Comporte des éléments présents dans la fable de La Fontaine « Le coq et le renard ».]

Un vieux renard qui n’avait rien mangé,
fort chagrin, depuis huit jours
à cause de la vigilance des gens et des chiens,
pensa que certainement paierait
de mystifier un poulailler :
« Je connais ces pieuses petites gens,
coqs, poules et dindons,
pour qui j’ai grande affection :
il ne s’en trouve point parmi elles
qui ait inventé la poudre, j’en jurerais. »
Il dit à la corneille : « Ma sœur, écoute,
je connais le moyen de pourvoir à nos besoins,
et tu m’en remercieras plus tard :
va voir ces bons amis
et dis-leur que tu connais un gentilhomme
qui sait donner à sa langue
l’éloquence d’un Cicéron
et veut pour eux prononcer un discours
sur leurs mérites et leur grande renommée.
Sans aucun doute cela tentera
ceux qui sont sensibles à l’honneur. »
La corneille s’exécuta,
et nos volatiles répondirent :
« Oui, donnons-nous ce plaisir.
Béni soit le don de bien parler ! »
C’est ainsi que notre parleur put s’introduire,
habillé de façon à ne point éveiller la crainte,
prononçant de bons et sonores discours
dont plus d’une oie fut touchée.
Avisant alors un vieux coq,
il lui dit : « Noble vieillard, tu montres
que la flatterie n’a point prise sur toi,
car le monde entier loue tes vertus ;
viens et scellons contre mon sein
notre amitié par un baiser,
ce qui servira d’exemple aux autres. »
Mais le coq n’était point sot,
il perça ce voile ténébreux
et répondit : « Monsieur, veuillez accepter
qu’une personne de bien se joigne à nous :
le chien de garde sera notre témoin. »
Alors le renard : « Il me revient à l’esprit
que j’ai ce jour une affaire urgente.
Au revoir, à demain… aussi bien… »
Il s’en va : la volaille comprend
qu’une vérité d’expérience en peut être tirée,
et c’est que la prudence triomphe de la méchanceté.

*

La cupidité connaît une fin honteuse (Snålhet får ett skamligt slut)

Un pauvre lièvre fatigué de ses courses
à fuir les chiens et les fusils
se réjouit fort quand le soir fut venu
et qu’il put prendre du repos dans un hallier.
Mais un loup affamé l’aperçut,
qui n’avait que haine pour les lièvres
et voulut en faire son souper.
Jeannot se remit donc à courir,
ce fut une danse à travers les bois et les prés,
comme lorsque le roi des Grecs
en voulait jadis aux Asiates :
mais les lièvres ne sont point soldats,
il n’ont guère l’habitude de tenir leur ligne,
et Jeannot courait de tout cœur.
Le plus grand secours qu’il reçut, toutefois,
fut que le loup mit la patte dans un piège
qui le retint et le blessa :
il finit certes par se dégager avec un grand cri
mais le lièvre avait pris la poudre d’escampette,
tandis que le piège mordait toujours la patte du loup.
Il le traînait désormais partout où il allait
et décida d’assigner le lièvre en justice
comme la cause de ses maux.
Notre Jeannot présenta une contre-demande.
Le roi Lion monta sur son trône,
autour de lui se tenaient messires Ours, Tigre,
Lynx et autres, comme il se doit,
et le singe Capucin lut le jugement.
La cour, ayant entendu la cause,
prononça de façon très raisonnable
que le pauvre Jeannot était innocent de tout blâme ;
mais la cupidité, quant à elle, connaît une fin honteuse.

*

Un faux ami est pire qu’un ennemi déclaré (En falsk frän är värre än en uppenbar ovän)

Un lynx et deux renards avides,
vils gueux ! – ma plume tremble
quand je dois évoquer cette canaille –
ne cherchaient qu’à tuer, piller
et mener d’honnêtes créatures à leur perte.
Ils disaient que c’était leur vocation
de pratiquer sans cesse la cruauté ;
ils s’étaient ligués de nuit
pour écumer toute la contrée,
et résolurent un jour de s’emparer
d’une pauvre perdrix, laquelle, épuisée
par la poursuite, se lamenta hautement.
Une chouette dans son trou l’entendit
et l’appela : « Venez ici, venez,
je vous défendrai, ma belle dame ! »
Oui, pensa la perdrix, cet animal
est un oiseau – de ma nature :
nos habits se ressemblent,
elle veut certainement me sauver.
Elle vola donc jusqu’à son abri,
y pensant louer ses vertus.
Hélas ! comme elle s’était trompée !
Car par le bec et les serres de la mégère
elle fut si bien réduite en charpie
qu’elle s’en trouva fort mal
et cria : « Voisine de mon cœur,
je vous supplie de me laisser partir ! »
« Pauvre sotte ! répondit notre Xanthippe,
préfères-tu donc être livrée
aux violences d’un fatal ennemi ? »
« Certes, dit la perdrix, à présent
je ne comprends que trop bien cette vieille vérité,
que les faux amis sont pires
que les ennemis déclarés. »

Ndt. Le sentiment dangereux de trompeuse sécurité que donne un faux ami nous semble assez mal rendu par l’histoire telle que développée, à moins de comprendre, bien sûr, que la perdrix avait quelque chance d’échapper aux « vils gueux » sur le point de la dévorer.

*

Grande taille ni grande bêtise ne fait grand (Man är ej Stor genom kropp och dårskap)

L’écureuil au pied rapide
qui court de-ci de-là parmi les branches
et casse ses noix de belle manière,
célébra le mariage de son fils :
ce fut une fête des plus grandes,
la première de ce genre chez l’écureuil :
il invita tous les animaux
du meilleur ton,
cerfs, loutres et lapins.
Tout fut préparé avec le plus grand zèle,
on y mangea de bons morceaux,
on y but plus encore, des meilleurs vins,
achetés à crédit.
« Chers amis, dit l’hôte, j’ose espérer
que vous apprécierez
tout ce que ma maison peut offrir. »
Il les pria de prendre du bon temps :
« Ce serait une honte de boire moins
que les gens de la ville à côté. »
Certes, aucun gosier ne fut oublié,
mais la victoire revint à la carpe,
qui l’emporta sur plus d’un champion.
Un vieil ours dit alors : « Ma parole,
ne pourrais-je donner à cette carpe une leçon ? »
Il se mit à boire de façon si démesurée
que la tête lui tourna de tant de liquide,
sans qu’il sentît que sa panse allait craquer.
Une chance que dans son ivresse
il ne devint point querelleur ; il ne faisait que rire
et voulait embrasser tout animal à sa portée ;
c’est alors qu’une centaine d’invités
se lancèrent dans une contredanse,
rats, chats, lièvres, plies.
Quand ce fut le tour d’une belette de s’avancer,
l’ours lui dit : « Ah ! quel dommage
que tu sois si petite pour ma taille !
Tu serais sûrement mise en pièces
si je te prenais entre mes pattes :
ton insignifiance sied mal à ma présence. »
« Certes, seigneur, répondit la petite,
par la taille comme par la bêtise vous êtes grand. »

*

Il est fâcheux d’être mécontent de son sort (Olyckligt, att vara missnöjd med sin lott)

Il existe un oiseau sans ailes
qu’on appelle le casoar ;
par la taille c’est plutôt un grenadier,
mais il ne peut s’élever au-dessus du sol.
Cela lui causant de la peine,
il appela marâtre la Nature :
« Son pouvoir est tyrannique,
et je me retrouve dans toutes les bouches,
car voyez comme les autres oiseaux volent ;
l’un, comme un général,
persuade aisément toute la contrée
qu’il n’est point simple ver ni simple mite,
l’autre, comme un amiral,
défie les vagues les plus terribles,
mais moi je dois ramper à terre.
Certes, Dieu soit loué pour mes pattes,
grâce à elles je ne suis point lent,
aussi voudrais-je être compté parmi les terrestres.
Il adressa donc au roi Lion une supplique
afin que l’on voulût bien le considérer
de même nature que les quadrupèdes,
non comme appartenant à la république des oiseaux :
je souhaite, disait-il, formellement démontrer
qu’il m’est possible de courir deux ou trois milles
aussi rapide qu’une flèche,
et tous ceux qui le verront loueront ma vitesse.
Le roi Lion, juste et généreux,
examina la supplique en son conseil
et demanda qu’il courût pour examen :
il voulait voir comment il pourrait
faire que son corps réalisât sa volonté.
Comme on pense bien, l’oiseau bondit aussitôt
et courut comme l’éclair vers le but ;
mais, quand il fit la dernière foulée,
l’ours, qui venait de sortir de son sommeil,
sourit des louanges qu’il entendit ;
il demanda si notre pauvre oiseau
avait oublié deux pattes chez lui :
« Avec seulement deux, comment veux-tu
appartenir à ce groupe ? »
Le roi Lion trouva le mot bon.
Quand l’oiseau reçut le verdict,
une pie rit et lui dit :
« Mon frère, tu dois maintenant comprendre
qu’il faut être content de son sort. »

*

L’entêtement cause toujours du remords (Envishet gör alltid Ånger)

Un corbeau et une pie
formaient un couple heureux.
Ils eurent une fille unique :
un unique enfant est rarement haï,
l’amour de ses parents le gâte plutôt.
Ils ne furent pas sévères avec leur petite,
tant le père que la mère la cajolait,
on lui donnait tout ce qu’elle voulait.
Aussi devint-elle méchante,
arrogante, entêtée,
impertinente, capricieuse,
car on ne lui refusait jamais rien.
Elle ne se trouvait jamais assez bien parée,
se fit tailler des habits luxueux
de plumes de paon et de héron.
Quand il fut temps de se marier,
ce pour quoi sa maman s’employa,
elle laissa cent occasions passer
car elle ne trouvait personne à son goût :
le jeune coq était trop insignifiant,
n’ayant pas une suite pompeuse,
bel équipage et fier carrosse ;
le fils de la tourterelle était trop flegmatique,
pas assez pimpant et fringant ;
le jeune épervier ne chantait pas assez bien,
le vaillant faucon parut manquer de manières,
tous passèrent pour gens de peu.
Mais, chère enfant, demanda sa mère,
que veux-tu donc ?
J’aime le jeune hibou.
Un hibou ?… c’est ça :
que les noces aient lieu bientôt
car je n’accepterai aucun autre époux.
Il fut fait selon sa volonté.
Ceux que le destin lie ne peuvent être séparés.
C’était torride au commencement,
mais la page de l’amour fut vite tournée.
Chacun trouva bientôt que l’autre
était force plumes et peu d’intelligence,
pas de vertu, mince capacité,
aucun capital d’aucune sorte.
Ce n’était plus le temps de s’interroger,
de choisir parmi cinq cents prétendants.
Le résultat était là : la peine de notre sotte
devint très grande, elle devait suivre
son légitime époux dans son antre,
vivre dans des cavernes tout le jour
et ne trouver de plaisir que la nuit.
On raconte qu’elle maudissait son arrogance
et confiait aux autres : « Prenez exemple
de mon histoire, c’est à raison que l’on dit
que, dans le mariage comme en autre chose,
l’entêtement va au-devant du remords. »

*

Chercher vengeance de plus fort que soi a souvent une fin malheureuse (Villa hämnas på sin Överman, får gärna en ynklig ända)

Celui qui le peut, aime volontiers voyager :
un éléphant, comme beaucoup d’autres,
était curieux de voir l’Europe
et d’apprendre les mœurs de ses gens et bêtes,
non, toutefois, la façon dont ils prêtent serment
ou suivent des modes extravagantes,
mais comment on y pourvoit au bien des nations.
Notre éléphant, n’étant pas des plus légers,
se déplaçait avec quelque embarras,
mais aussi avec prudence, calme et dignité.
Un jour qu’il était dans la forêt,
il arriva cependant par accident
qu’il marcha sur la queue d’un renard.
Comme on pense, le renard se plaignit,
et sa femme accabla l’éléphant :
« Périsse, succombe, étouffe
ce grand troll, ayant infligé
un tel outrage à mon cher époux !
Cet imbécile ne voit que sa trompe
et n’a de considération pour personne. »
Le renard trouva que ce discours était juste.
Il appela : « Venez, mes fils et mes frères,
et tous les membres de ma tribu !
La bête qui ravage notre race
et m’a causé une honte éternelle
n’oubliera sûrement pas cette leçon :
venez, en rang et en avant !
nous allons abattre sa puissance. »
Notre éléphant, qui sentit bien
que quelque chose lui mordillait les pattes,
au début ne fit que se secouer doucement,
mais quand il sentit qu’on cherchait
à le blesser, par amertume et fureur,
et qu’on se pendait à ses pieds pour cela,
il se mit en colère et fit tournoyer ses défenses
si bien que renards volèrent comme poussière,
l’un jeté haut dans les airs,
un autre aux pieds foulé,
restant écrasé dans le sable,
un troisième tué sur une défense,
le sol fut recouvert de peaux de renard.
Un vieux goupil alors s’écria : « Arrête,
sieur éléphant ! cette conduite
est la plus grande tyrannie,
une barbarie africaine ! »
À quoi l’éléphant répondit :
« Mon ami, cela t’apprend
quelque chose de constant en ce monde,
qu’il est souvent une fin misérable
pour qui veut se venger de plus fort que soi. »

*

L’arrogance conduit à la chute (Högfärd går för fall)

Un jour qu’Iris resplendissait,
l’oiseau de Junon le considérant
avec beaucoup d’arrogance en son âme,
il en nourrit aussitôt mortelle jalousie.
Mais quand l’arc-en-ciel disparut,
comme il se pavana et ouvrit grand
sa roue, qu’il promena de droite et de gauche
pour faire voir sa pompe et ses beautés !
Que croit donc cette pauvre Iris,
disait-il dans son humeur altière,
elle qui ne dure qu’un instant
bien que le Soleil lui envoie ses rayons,
tandis que je brille par moi-même et tout le temps ;
en outre, elle n’est qu’un reflet
et non comme moi un corps plein de mérite,
avec beaux habits, belle chair, beaux membres.
Je vais apprendre à cette sotte
à vouloir comparer son éclat au mien !
Mes petits amis, qu’en pensez-vous ?
Oui, répondit le chœur des oiseaux,
ta beauté, par Jupiter !
ne saurait être surpassée :
Que peut une Iris en face de toi ?
Nous parlons sans ironie :
il faut qu’un paon pareil soit loué.
Mais, à ce moment, une martre
sortit de l’antre où elle guettait,
accoutumée à massacrer d’honnêtes oiseaux :
cette Amazone fut si féroce
qu’elle mit en pièces l’habit du paon,
atours, vie et sang et plumes,
et une lamentation monta vers les cieux.
Or à l’instant même notre Iris
fit reparaître sa pompe dans les nues :
c’était un avertissement et une consolation.
Une perruche, quand tout cela se produisit,
poussa de profonds soupirs
et dit : « Mes amis, nous voyons bien là
que toujours un honneur véritable
triomphe des blâmes de la jalousie :
chacun doit considérer son propre néant
et ne jamais mépriser l’éclat d’autrui,
car l’arrogance conduit souvent à la chute. »

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Les enfantillages de l’âge mûr sont méprisables (En barnslig ålderdom är föraktlig)

Un vieux bouc présomptueux croyait être,
parce qu’il avait le menton fourni,
un vénérable vieillard.
Il regardait fort de travers,
avec grand mépris celles des bêtes
qui ne pouvaient se targuer d’une barbe.
Au singe il dit : « Pauvre marionnette,
tu es une bien misérable créature ;
puisque la nature te refuse une barbe,
à quelle autorité crois-tu prétendre ? »
Il répondit : « En effet, Dieu sait pourquoi
je n’ai point de barbe, c’est pitié ! »
Notre bouc était si respecté
que par tous les animaux ensemble
il fut choisi comme ambassadeur :
Le roi Lion, sis en d’autres parages,
avait convoqué des envoyés de ses États,
l’histoire ne dit pas pourquoi.
Sire Bouc reçut ses lettres de créance
et prépara son départ en grande pompe.
Il se hâta comme si sa vie en dépendait.
Il était si heureux de cette mission
qu’il chantait en cours de route,
et quand il fut à la cour
il commença son ambassade
par de grands sauts, une longue gambade.
Il était impossible de reconnaître
sa dignité d’ambassadeur dans ces façons.
Un lynx, couché là et qui regardait de biais,
dit : « Assez ! Qu’est ceci, je vous prie ?
Une vieille barbe aux façons de gamin ! »
Le mot courut dans toute la cour,
si bien que les animaux firent cercle
autour du bouc pour en sourire,
s’en gausser, siffler, ricaner, grimacer,
et le singe comme les autres,
bien qu’il fît partie de sa suite.
Notre vieux muscadin était fort chagriné
que l’on ne respectât plus sa barbe :
il aurait voulu tout casser
et courir tête première contre les murs.
Mais le singe lui dit : « Dans cet état,
monsieur, vous seriez fort blâmé.
N’oubliez donc pas cette vérité,
que ce n’est point par la barbe mais par la sagacité
qu’un gentilhomme se rend fameux. »

*

C’est en vain que la sottise prend soin de ses affaires (Fåfängt, att en tung dumhet befattar sig med sina saker)

Un jour, l’oiseau qu’on nomme autruche
rendit visite à son cousin :
c’était le sieur casoar.
Ils causèrent en toute familiarité :
« La Nature est un tyran,
dit l’un des deux oiseaux,
nous marchons comme le bétail
car aucun de nous deux ne peut voler.
Je crois que nous devrions nous rendre
ensemble d’Afrique en Europe,
où l’on dit que les choses ont bien avancé
en termes de mécanique, mesures et poids :
qui sait si quelque art nouveau,
en cette époque si savante,
ne nous procurerait pas des ailes comme aux autres :
n’attendons pas, cousin. – Oui, volontiers. »
Les deux aptères partirent donc
incognito, à la manière des grands,
pour la Russie, l’Allemagne et Paris,
mais ils ne trouvèrent aucune aide.
Un jour, cependant, ils rencontrèrent
les héritiers d’un certain vautour,
qui, après avoir enterré celui-ci,
avaient réuni ses instruments de vol,
un beau tas de plumes
qui avaient orné les ailes du mort.
Notre autruche en eut le cœur réjoui
et dit : « Bonnes gens, je vous en prie,
attachez ces plumes sur moi. »
Ce que l’on fit, avec adresse et célérité,
et les deux oiseaux parurent fort bien attifés,
car le cousin en avait aussi reçu sa part.
Trois vautours voulant leur jouer un tour
se mirent à les encourager
en criant gaîment : « Chers frères,
envolez-vous de cette terre basse
vers l’ouest, l’est, le sud et le nord. »
Mais l’autruche : « Bien gaillard qui le pourrait,
car j’ai beau, moi, haleter et m’échiner,
je ne parviens pas à quitter le sol :
non, cet équipement est trop peu de chose. »
« Dites plutôt, interjeta le doyen des vautours
qui ne voulait permettre cette honte,
que ton corps n’est pas si bien constitué.
C’est en vain, quelque espoir qu’on en ait,
que les corps paresseux, lourds et maladroits
cherchent à remplir correctement leur fonction. »

*

La plus grande pompe cache souvent la plus grande servitude (Största prakt döljer ofta största träldom)

Un chasseur au faucon
avait tant galopé comme un beau diable
qu’il se trouvait à la fin las comme un vieillard :
il se coucha donc pour dormir un peu,
laissant le faucon sur une souche.
Mais le pauvre oiseau n’eut point de repos
parce que, atourné comme il l’était
de pompons et d’un casque, doré, peint,
et l’habitude des petites gens étant
de s’ébahir, de se signer et de s’émerveiller,
quelques centaines d’oiseaux
vinrent admirer ses beaux atours.
Ils firent d’abord de petits compliments
pour rendre hommage à son bon goût,
puis poliment lui demandèrent
si ces habits venaient de Paris,
où ils furent confectionnés et à quel prix,
puis-je demander à Monsieur
où il les a trouvés ? Dans quelle boutique ?
Comment s’appelle le tailleur ? Il est bon.
Il y avait là un vieux et digne coq de bruyère
qui, bien que son habit fût noir,
posait le plus de questions,
car il était épris de certaine dame.
Ah ! répondit le faucon, poussant un soupir,
cet homme le sait sûrement mieux que moi
qui dort à côté, dans son attirail :
c’est lui qui commanda ces habits,
moi, je les ai payés, et cher,
puisque j’ai dû renoncer à ma liberté.
Comment ? dit le coq de bruyère, vous brillez
de velours, d’or et d’autres choses,
mais ne pouvez voler à votre guise ?
Ne pouvez-vous comme moi vous essorer librement ?
Qu’est-ce qui vous a placé sous un tel joug ?
Hélas ! ensorcelé par cette pompe,
dit le faucon, je me laissai subjuguer :
je suis certes beau, mais je ne suis pas libre.
Alors le coq de bruyère hocha la tête :
Je vois que sous la plus grande pompe
se cache la plus grande servitude.

*

La flatterie a une fin honteuse (Smickran står på slutet med skam)

Une guenon et une chatte,
chacune bête charmante en son genre,
et la perruche dans sa cage,
égayaient les gens
et donnaient grand plaisir à leur maître.
Mais la chatte était une Méduse perfide,
qui faisait la sucrée, souriant et flattant,
mais ne devait être crue pour rien au monde.
La mégère avait dans l’idée
de faire de la perruche son repas,
alors même qu’elles étaient amies.
Toute amitié, camaraderie, amour,
elle la salua, posant son museau
contre la cage en manière de caresse,
et dit : « Ma sœur et ma rose,
la jalousie même ne peut nier ton mérite,
jouons un peu ensemble :
toi qui plais le plus à notre maître,
tu m’apprendras les bonnes manières.
De plus, ta beauté est de telle sorte
qu’il convient de la regarder de près.
Approche, douce amie, ma chère ! »
La perruche était si sotte
qu’elle n’entendit point la malice de la chatte,
elle voulut s’approcher affectueusement
et lui faire de la place dans sa cage,
mais la guenon se mit à crier :
« Que faites-vous, madame Perruche, arrêtez !
Et toi, perfide Chatte sorcière
qui trahis ainsi ton maître
en s’apprêtant à dévorer son plus grand plaisir !
tu prétends, par des flatteries hypocrites,
cacher ta méchanceté, et tu crois
que l’on ne voit point tes griffes ?
Tu mérites une bonne punition, crois-moi. »
À cette réprimande, la chatte miaula
et se cacha honteusement dans un coin ;
et la perruche referma sa porte,
ayant bien reçu l’avertissement.
La flatterie, malgré son déguisement,
à la fin court à sa chute
et s’expose à la honte.

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Œuvres choisies : Fables
(Valda skrifter: Fabler)

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Les deux sources (De två källor)

Deux sources se disputèrent la primauté.
L’une coulait lentement,
l’autre grondait, crachait de l’écume
et dévalait la montagne à grand bruit.
« Adieu, mon bonne ! dit-elle, adieu !
Vous avez l’âme lourde et basse. »

La source silencieuse ayant rassemblé ses forces,
elle devint le plus grand lac ;
tandis que l’autre, qui retentissait épouvantablement,
commença de dépérir de fatigue.
Elle eut honte, voulut se cacher, et s’épancha,
pour finir, dans le sein de sa sœur.

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Vouloir plaire à tout le monde (Den som vill behaga alla)

Ndt. Nous avons traduit lilja, lys, par hémérocalle, mot féminin comme dans l’original. L’hémérocalle ressemble au lys.

Dans un jardin une hémérocalle,
fraîche et blanche, sans défaut,
voulait de tout son cœur
paraître charmante à chacun.
À la fière lumière du soleil
elle resplendissait de beauté
et dans le doux sein de la nuit
répandait des baumes vivifiants.

Dès les premiers rayons de l’Aurore
elle se tenait aussitôt prête
et dans les souffles du vent d’ouest
donnait de gracieux saluts de la tête.
On aurait dit qu’elle s’inclinait doucement
pour chaque papillon, chaque abeille ;
oui, l’on eût dit que la moindre mouche
pouvait ici trouver le bonheur.

Puisque ce joyau de la terre
passait pour la couronne du pays,
elle plut à l’homme, bien sûr –
et se fana dans sa main.
Chercher à gagner les cœurs
est la preuve d’un bon naturel,
mais qui veut plaire à tout le monde
est une bien malheureuse créature !

Armes inégales et autres poèmes de Strindberg

On ne présente pas August Strindberg (1849-1912). Sa poésie est cependant peu connue en France et n’a fait l’objet que de rares traductions occasionnelles, éparses, que nous n’avons pu consulter. Nous ne savons donc si les textes suivants ont été déjà traduits ou non ; le plus probable est que nombre d’entre ces poèmes sont ici pour la première fois en français.

Les sources officielles, telles que le Musée Strindberg, citent trois titres pour les recueils de poèmes de Strindberg publiés de son vivant. Les poèmes qui suivent sont tirés du premier d’entre eux, Poèmes en vers et prose, de 1883. Les textes de ce recueil sont des poèmes en vers à l’exception d’un poème d’une quinzaine de pages qui mêle prose et vers. Notre choix pour ce billet a retenu dix poèmes en vers.

Ces poèmes datent de la période « radicale » de l’auteur. Un lecteur attentif remarquera cependant que certaines tendances se font déjà jour dans ce « radicalisme » annonçant l’évolution ultérieure. Face à une telle situation, deux attitudes peuvent s’opposer, s’agissant de la façon dont on pourrait qualifier globalement « l’idéologie », l’idearium de l’auteur. Ou bien sa jeunesse est la plus représentative, et la maturité est alors une décadence intellectuelle, ou bien la maturité est représentative, et la jeunesse est alors une simple étape. Cela dépend de la qualité des idées, et par là nous n’entendons nullement leur orthodoxie selon tel ou tel point de vue, mais leur originalité ou celle de leur articulation, et il nous paraît alors indubitable que le Strindberg de la maturité est Strindberg lui-même, considéré du point de vue des idées.

Le Strindberg de la maturité est un véritable penseur original. Nous voulons le qualifier par le biais de trois citations. La première (1) en reprenant ce que nous avons dit dans un autre billet de traductions de poésie suédoise (Tor Hedberg, ici) : « [L]es débuts de Strindberg ont donné lieu à un procès pour blasphème, la fin peut être résumée par cette réponse à la question « Que pensez-vous de ceux qui disent que l’homme descend du singe ? » : « Ils disent vrai en ce qui les concerne. » » La seconde (2) : « Je suis chrétien, c’est-à-dire je suis un surhomme. » Le rattachement à la foi chrétienne, essentiellement via Swedenborg, ne renie donc pas le nietzschéisme de phases antérieures, mais constitue une synthèse. C’est l’expression la plus originale de la pensée de Strindberg, une synthèse supérieure d’opposés, et ce tour de force, si l’on accepte de suivre Strindberg, ne peut être traité comme secondaire par rapport à un radicalisme juvénile reprenant sans travail synthétique propre des thèmes en vogue. La troisième (3) : « Espérons-nous que les Lumières prennent fin avec lui [Zola] ? Oui, nous l’espérons ! » C’est la conclusion d’un texte du Livre bleu I intitulé « Den svarta upplysningen » (Les Lumières noires) : le traducteur français de ce texte – Les Livres bleus I-II sur quatre ont été partiellement (très partiellement) traduits en français – a été si épouvanté par le texte original qu’il a repris l’expression de « Lumières noires » du titre dans le passage pour en altérer le sens, en écrivant « Peut-on espérer que les Lumières noires prendront fin avec lui ? », si bien qu’il n’est pas du tout clair, pour le lecteur français, que ce sont des Lumières elles-mêmes que Strinberg espère la fin, et non de certaines Lumières qui seraient noires, car on peut entendre cette expression comme portant sur un sous-ensemble plutôt que sur l’ensemble lui-même affublé du qualificatif « noir ». Or cet adjectif n’est pas dans le passage original : « Hoppas vi att upplysningen är slut med honom? – Ja, vi hoppas! », le traducteur a clandestinement déformé la pensée de l’auteur, coupable à ses yeux d’espérer la fin des Lumières.

Dans les poèmes qui suivent, certaines tendances ultérieures sont déjà présentes en germe. Dans ce radicalisme qui tend au nihilisme politique (nous y revenons infra), le facteur héréditaire commence à prendre un caractère explicatif central. La génération de 1840, avec son progressisme bourgeois, est étrillée. L’alignement sur les mouvements de tempérance par la dénonciation des effets de l’alcool est manifeste. La dénonciation des « dieux du temps » en tant que divinités du paganisme scandinave, dans « Les imprécations de Loki, » se conclut par une proclamation de « l’Unique » (« den Ende ») éternel. Le passé peut servir de contrepoids au présent : les chevaliers de jadis sont plus respectables, dans le poème « Jadis et Aujourd’hui », que les « chevaliers » contemporains.

Les tendances nihilistes, au sens politique, de Strindberg sont apparentes dans le recueil, en particulier dans le poème ici traduit « L’édition populaire », où Strindberg oppose la poudre à canon, arme onéreuse des princes, à la dynamite, arme bon marché des nihilistes. Strindberg défend à sa manière le principe anarchiste de la « propagande par le fait ». (Mais la politique n’étant jamais complètement libre d’ambiguïtés, dans ce poème il la défend de façon expresse dans le cas de la Russie tsariste, à une époque où les attentats anarchistes commençaient à s’y multiplier, c’est-à-dire contre un ennemi national traditionnel de la Suède, ennemi l’ayant notamment amputée de la Finlande, soit quasiment le territoire suédois actuel. Et quand le roi Oscar II de Suède applaudit à la première représentation d’une pièce jugée par d’aucuns « nihiliste » car elle met en scène des révolutionnaires, cette pièce se passe également en Russie avec des personnages russes : voyez le propos introductif du traducteur au poème « Nihilisme royal » ci-dessous.) Par ailleurs, dans le poème « Armes inégales », l’« esclave » maure défend la noblesse du poignard en rappelant que c’est un poignard qui abattit Jules César au moment où « il ourdissait ses plans ». – Pour un exemple de poésie anarchiste suédoise, voyez nos traductions du poète prolétarien Leon Larsson ici.

Strindberg prétend n’avoir pas une haute idée de ce qui se trouve dans ce recueil, en particulier s’agissant de la dernière partie qui réunit des poèmes de jeunesse. De ces derniers nous n’avons retenu que le poème « Au bord de l’étang », qui paraît au traducteur que nous sommes aussi excellent que les poèmes des autres parties.

Portrait d’August Strindberg par Christian Krohg, 1893.

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Poèmes en vers et prose
(Dikter på vers och prosa, 1883)

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Biographique (Biografiskt)

Je jouais du pipeau,
chantais des chansons tristes,
mais personne ne voulait pleurer,
et la danse ne commençait jamais.

Alors je sortis et,
me plaçant au coin de la rue,
je battis du tambour
en montrant un ours.

À l’ours les gens donnèrent du sucre,
tandis qu’ils auraient voulu me frapper,
et quand je voulus chanter
personne n’écouta.

Alors j’endossai la livrée d’un bouffon
et fis de bons tours ;
quand je tirai la langue,
les gens crièrent de joie.

Les carrosses s’arrêtèrent
et les grands à l’intérieur :
« Quel drôle de diable !
Il ira loin, celui-là. »

La foule jubile quand les maîtres
prennent des coups de bâton,
mais si cela devient sérieux
on appelle la police.

Alors je fus accusé de plaisanter
de tout ce qui est divin,
car c’est divin, certes,
d’être conduit par une paire de chevaux.

Il ne me servit à rien de protester,
ma défense ne fut pas jugée valable,
à savoir que ce n’était pas une plaisanterie
mais tout ce qu’il y a de plus sérieux.

Alors je pris l’habit noir
et montai dans la chaire du prédicant,
où je pus entendre les gens ronfler
comme des cochons au soleil.

En criant j’en réveillai quelques-uns,
de même que le consistoire,
mais alors je perdis mon habit noir,
on me tira de la chaire.

Je ne fus pas ordonné,
je n’avais pas la foi :
c’est la vieille chanson
sur le même air ancien.

Je pris mon pipeau cassé,
le mis dans mon sac,
détendis mon tambour,
emballai mes affaires.

Et je vagabonde par le monde
en quête d’aventures,
pour oublier et être oublié
et guérir ma blessure.

Et les années passent,
ma blessure cicatrise,
et tout est immobile,
comme dans un marécage

où coassent les grenouilles
au chant sourd des moustiques
et les champignons dorment
toute la sainte journée.

Seuls les myrtes veillent
et répandent leur morphine
jusqu’à ce que le marais ronfle
derrière les rideaux gris des araignées.

Un jour, on entend dans la forêt
le ra retentissant d’un tambour
et bientôt, par les champs et collines,
la trompette sonne l’appel.

Hourra ! La guerre est déclarée !
Je laisse tomber mon tambour
et, vendant ma pipe,
achète un chassepot†.

Mais qui portera le drapeau ?
On n’en trouve nulle part !
Ce n’est pas avec des troupes éparses
qu’on peut remporter la victoire !

Je sors alors mon mouchoir rouge
avec Garibaldi dessus,
le noue à mon fusil
et : En avant ! Marchons !

–

À la première salve il tomba,
avant même qu’on eût répondu ;
lui seul mordit l’herbe,
les autres avaient pris la fuite !

On sonne à présent le triomphe
et le corps est emporté.
Ce fut une victoire éclatante,
même si le combat fut si court.

On prépare des funérailles
avec pompe militaire,
on l’ensevelit dans ses vêtements
et son mouchoir rouge.

Près de la tombe une salve est tirée,
et le prêtre prend son livre
et lit tandis qu’on descend le mort –
mais les choses allèrent de travers !

Le mort, qui était païen
et ne supportait pas les prêtres,
se dressa hors du cercueil
et fit un geste au sens indubitable.

Ce fut la fin des réjouissances :
on cria au scandale.
Le mort fut conduit, en tant que blessé,
à l’hôpital le plus proche.

Il y repose sur un sommier de fer
et teste son vieux courage
en cueillant le plomb qui dans la plaie
empoisonne son sang !

Quand la fièvre le prend,
que le démon du délire tourne
avec de la jusquiame autour de son oreiller,
c’est comme un raclement dans sa plaie !

Alors on entend le malade chanter
d’une voix rauque et cassée
de vieilles mélodies
comme un corbeau dans l’automne froid.

Il délire au sujet de sa blessure,
délire au sujet de sa défaite,
mais on l’entend aussi haranguer
ses troupes pour une nouvelle bataille.

Et quand parfois il babille
des mystères de son cœur,
la jusquiame de la haine se flétrit,
l’arbre de la fièvre verdit.

Des brises soufflent dans la salle des malades,
l’air est plein de l’odeur de la mer ;
sa plaie ne lui fait plus mal,
le démon se retire.

Et de petites mains amies
le bordent dans son lit,
pour qu’il fasse de beaux rêves
comme en une prairie de fleurs.

Un jour qu’il se trouvait étendu de la sorte,
faible convalescent
n’attendant que le médecin,
qui lui avait redonné de l’espoir,

il entendit par la fenêtre
un tambour sonner l’alarme.
Aussitôt il sauta du lit,
sentant une chaleur en son cœur.

Entre les tilleuls du jardin
apparaît un drapeau :
c’est la guerre qui recommence,
il reste encore des troupes !

Ses yeux s’injectent de sang
quand on le recouche, épuisé.
Il regarde la table de nuit, noire,
ses douleurs soulagées.

Parmi les bouteilles,
les couteaux et la charpie,
se trouve le plomb retiré de sa blessure,
dans laquelle il pesait si lourd.

« Ah ! si j’étais de nouveau sur pied,
aussi frais qu’avant,
avec le fer de mon sommier
je fondrais un canon.

Avec les clous que vous avez enfoncés
– je ne l’ai jamais oublié –
enfoncés dans mon cercueil,
je forgerais une grenade.

Et, remplie de schrapnell
ôté de mon propre corps,
vous verriez la grenade
monter en l’air comme une comète.

Car il faut viser haut
pour atteindre au but ;
même en tirant contre le ciel,
on manque presque son coup. »

Alors il voit par la fenêtre
un drapeau festonné passer
le long des vieux tilleuls,
tandis qu’il entend un joyeux hourra !

Notre ennemi a triomphé
de nouveau dans la bataille,
les nôtres sont vaincus,
mais ils n’ont pas fui !

Alors il éprouva de la joie,
car il avait enfin compris
qu’à travers la défaite
on vole à la victoire.

Il retomba dans le sommeil
jusqu’à ce que le jour à nouveau se levât
pour saluer de nouvelles victoires
en de nouvelles défaites.

† En français dans le texte. Le chassepot était un fusil de fabrication française, du nom de son créateur. Le dictionnaire de l’Académie suédoise ne connaît pas le terme, et il n’y a d’ailleurs pas trace que l’armée suédoise ait utilisé ce fusil.

*

Renonciation d’héritage (Urarva)

Vous vous rengorgez du joyeux temps de votre jeunesse,
vous les vieux, qui blâmez la jeunesse aujourd’hui ;
vous avez toujours été prêts pour les luttes pacifiques,
et recherchiez l’idéal en trinquant et chantant.

Vous avez devant vous une génération morne, fatiguée,
dont le seul but est de défendre de petits intérêts.
Vous qui nous avez engendrés dans une soûlerie,
sûrement vous savez mieux que personne comment c’est arrivé.

Il n’est jamais plaisant d’avoir
à purger la dette d’autrui ;
Boire vous a donné une corpulence appréciable,
et c’est aussi pourquoi vos enfants sont chétifs.

En héritage nous avons reçu vos dettes et votre syphilis,
ainsi que vos promesses des années quarante ;
ayant dévoré le moindre Leckerbiss†,
vous ne nous avez laissé que l’idéal à ronger.

Vous vous enthousiasmiez et teniez des discours
pour le Danemark, la Finlande, la Pologne ;
pour notre idéal nous ne nous enthousiasmons pas,
nous travaillons tranquillement au but de l’avenir.

Vous buviez du ponch et mangiez des petits fours
en l’honneur de la trinité scandinave ;
puisque cette unité s’arrêtait aux paroles,
nous nous contentâmes de l’humanité.

Nous aurions dû renoncer cette succession,
mais la pomme ne tombe jamais loin de l’arbre
et un tel héritage, les enfants le reçoivent
jusqu’à la troisième ou quatrième génération.

† En allemand dans le texte : « bon morceau ».

*

Les imprécations de Loki (Lokes smädelser)

Dieux du temps, que j’ai couverts d’injures,
je veux vous injurier encore une fois !
Dieux du temps, que j’ai blasphémés,
je veux vous blasphémer dans un chant !

Vous avez le pouvoir, j’ai la parole,
j’ai la parole en mon pouvoir ;
vous êtes treize à table ;
cela signifie, dit-on,
mort, accidents, calamités :
ne le prenez pas à la légère, dieux,
car il commence à se faire tard :
dieux, soyez sur vos gardes !

Il est vrai qu’autrefois je prenais place
à votre table en tant qu’invité ;
puis, les liens bien serrés,
à votre banquet vous m’avez traîné.
Aussi, vos crimes, c’est Loki
sans doute qui les connaît le mieux.

Les plats remplis me dégoûtaient,
votre vin ne me donnait aucune joie,
et vos chants prenaient le goût des mets
mais étaient fades comme le bouillon du chaudron.
C’est pourquoi, dieux, vous haïssez
Loki, car il n’a point chanté vos louanges.

Non, je ne veux pas chanter vos louanges,
je ne veux pas chanter pour vos mets.
Non, je veux plutôt vous blasphémer
avec ma grande et belle haine !

Vous avez érigé mon bûcher sur la montagne,
creusé ma tombe parmi les glaces,
et le petit nain sournois
trancha tous mes tendons.

Même si vous m’avez attaché les mains,
même si de fers mes pieds sont entravés,
même si vous m’avez cassé les dents,
ma langue reste libre de vous injurier.

J’ai trahi votre secret,
dieux, c’est là mon seul crime !
Et ma langue vous atteignit
jusque dans vos châteaux forts.

J’ai révélé vos manigances
et votre fausse sainteté ;
je n’ai pas cru à vos miracles
ni à votre immortalité.

C’est pourquoi Loki fut par vous
appelé le plus grand calomniateur ;
or il tient pour honneur
d’avoir trahi les traîtres !

Quand la faiblesse châtie la force,
on appelle vengeance le châtiment ;
je n’ai pas rendu hommage à la violence,
c’est pourquoi mon exploit est appelé vengeance.

Soit ! Je me suis donc vengé, dieux,
je me suis vengé, entendez bien !
j’ai déchiré vos atours
et montré votre nudité !

J’ai méprisé votre culte,
jeté vos statues à terre,
et j’ai tué le veau d’or
pour voir si c’était poussière.

J’ai abattu les murs du temple,
brisé les grilles de l’autel,
ouvert des cages cadenassées,
anéanti des clôtures pourries.

Je me suis vengé, divine catin,
j’ai vengé les souffrances de ma jeunesse
quand je fus forcé de t’encenser
et que tu me fis tomber à genoux !

Quand je pus vous jeter la vérité
à la face, divine racaille,
on vit votre firmament vaciller,
vos vieux remparts se fendre.

Dieux et déesses décrépits
courent effarés vers un refuge, vers
des pantalons à bretelles, des jupons de tricot,
pour cacher leurs pudenda flétris.

La force cherche ses lances,
la beauté cueille des feuilles de vigne,
la vertu revêt son armure dorée,
la justice se fait aveugle et sourde.

Le mensonge descend dans le fossé,
attrape des serpents dans la boue,
les attache aux pierres de la montagne
pour qu’ils crachent au visage de Loki.

Et le voilà Loki, attaché :
un contre cent, c’était sa façon,
mais dans le cercle des dieux vils
on continue de s’écrier à cause de l’offense.

Il est attaché, sur la pierre étendu,
mais sa langue reste libre,
et les vieux dieux délabrés
tremblent encore à ses cris.

Car dans les longues nuits de souffrance,
sa femme, près de sa couche rude,
s’expose au venin des serpents
et tend les bords frais du calice.

Quand les serpents perfides dirigent
leurs crochets vers la poitrine de sa femme,
on n’entend plus Loki railler
mais sa voix se fait tempête.

Après qu’il a fait tomber ses fers,
un grand bruit retentit dans les montagnes,
et dans les châteaux et les chaumières
les hommes attendent la fin du monde.

Alors Loki arrête de proférer des injures,
mais des sombres coins de ses yeux
des éclairs luisent, crépitent, flamboient,
et il appelle son fils.

Le serpent de Midgard, destructeur du monde,
déroule son corps squameux,
la queue de l’exterminateur s’agite
sur la course sauvage de la Volga.

Cela crépite et retentit
dans les forêts de Wolchonsky,
cela craque dans les Pyrénées, partout
où se meuvent les anneaux de son ventre.

De son torse enragé il fouette
la Seine, un vieux fleuve saint
des rives duquel montent encore
des murmures d’expiation et de sang.

Mais où le serpent cache-t-il sa tête ?
demandez-vous, dieux lâches.
L’avenir suit éternellement le présent,
la réponse sera votre passé.

Car quand il lèvera la tête,
dieux, ce sera la fin des temps ;
si vous entendez le serpent siffler,
il est facile de prévoir votre chute !

L’incendie couvrira le monde,
brûlera tout ce qui doit l’être,
séparant l’or de la pacotille,
tout ce qui doit vivre ne mourra pas.

Et la vieille terre desséchée,
faite enfin cendre fertile,
par le feu purifiée,
engendrera de nouveau.

En bosquets éternellement verts,
une nouvelle race marchera libre,
non abusée par des manigances de dieux,
de ceux qui brisèrent les esprits d’antan.

Car vous serez tous morts,
vous, grêle engeance des vieux dieux ;
vous étiez nés pour tomber
au moment de voir la tête du serpent.

Mais à vos noirs cercueils,
votre course terminée,
Loki ne verse point de larmes, avec lui
il n’a que son espoir éternellement jeune.

Il vous adressa ses injures,
troubla votre repos de dieux ;
parce qu’il croyait en l’Unique,
il ne pouvait croire en vous.

Sur vos tombes résonne
la parole calme, comme celle d’un ami :
C’est ici que vous reposez, dieux du temps,
le Dieu de l’Éternité vit toujours !

*

Armes inégales (Olika vapen)

Don Almagro de Vicuña,
grand panetier1 à la cour,
est de vieille souche noble

et son sang castillan,
pâle comme le lait, clair comme l’eau,
ainsi que du miel coule paresseusement.

Le fard de sa joue, les liqueurs de sa table
colorent à la fois au-dehors et au-dedans
ce noble sang castillan.

La main ne manie plus l’épée,
ayant trop caressé la fille
sous les baisers de qui son courage a suffoqué.

Un soir, dans la pénombre, il se trouve
face à face avec le maure à la haine obscure,
le porteur d’eau ; aujourd’hui son esclave,

naguère le libre fils du désert, qui
cultiva ce pays, édifia ses villes
et ne garda pour lui qu’une sépulture.

« Halte, hidalgo ! Flamberge au vent !
L’esclave et le maître ici s’affrontent ;
tu as ton épée, j’ai mon poignard !

Jadis, à armes égales,
nous combattîmes sur les champs de Castille
ainsi que deux peuples libres ! »

Mais le noble panetier
pâlit sous son fard vermillon,
sa main fanée ne peut faire un geste.

« Je te laisse ta misérable vie, esclave :
l’épée ne croise point avec le poignard,
un combat inégal est une infamie. »

« Eh quoi ! tes pères, hidalgo,
ont brisé nos éclatantes alfanges
et nous ont dépouillés de nos armes.

Nous en avons recueilli les débris
et les avons aiguisés de nos dents,
c’est pour ça que l’épée de l’esclave est courte !

Mais le poignard est une lame aussi,
et peut se targuer d’aussi fiers ancêtres
que ta rapière, Castillan.

Le poignard est le fléau des tyrans,
un poignard ôta César du monde
quand il ourdissait ses plans ! »

Mais le noble panetier
avait tourné le dos à l’esclave
et poursuivait avec morgue sa route.

Et, sa cape lui cachant le visage2,
son pas altier le conduisit
dans une ruelle sordide du port.

Là, dissimulé sous un masque de soie,
il chercha Joseph le pharmacopole,
qui sait mêler le blanc au blanc.

« Le Maure Djeddur, porteur d’eau ! »
« Bien, hidalgo ! Je connais l’homme ! »
« Le prix ? » – « Cinq piastres ! » – « Conclu ! »

1 grand panetier : Le panetier était un officier de la cour de France chargé du couvert de la table du roi et, comme le nom l’indique, du service du pain. Il nous semble que c’est l’équivalent du taffeltäckare du texte, dont l’appellation suédoise insiste toutefois quant à elle sur le couvert de la table.

2 sa cape lui cachant le visage : La cape dont il se couvre le visage est un élément typique de la représentation du caballero espagnol du Siècle d’or. La partie de la cape affectée à cet usage a un nom en castillan : c’est l’embozo, et le fait de s’en couvrir, le rebozo, du verbe rebozarse. Nous renvoyons le lecteur intéressé par ces questions à notre essai sur « Le voile intégral dans l’histoire de l’Occident » ici.

*

Le coucou (Göken)

Quand les prés commencent à fleurir
et le bouleau feuille dans le bosquet,
alors le coucou chante dans les bois,
aux heures du matin comme du soir.

Quand la faux a traversé le champ
et les fleurs gisent sur leur lit funèbre,
le coucou est silencieux dans les bois,
il se taira jusqu’au retour du printemps.

Mais le paysan pense qu’il augure la mort,
et l’enfant croit qu’il se transforme en faucon,
et la vieille l’a entendu rire ;
il est vraiment possédé, le coucou.

–

Au marché, sur la place des Allemands,
chez l’horloger Schnabelbart
on peut acheter des coucous
qui chantent l’heure et le quart.

Ils chantent à Noël comme à Pâques,
ils chantent au gré de l’horloge
pour peu qu’on leur graisse le bec
et qu’on remonte bien le mécanisme.

*

Prendre des renards (Taga rävar)

Prendre des renards est un art à part entière,
même s’il ne fait point partie des beaux-arts.
La chasse avec des chiens en terrain découvert,
pour l’homme pauvre n’est guère expédient,
car cela requiert un équipage onéreux,
sans parler du fait que le renard a pour loi
de ne pas aller en terrain découvert,
car c’est dans les fourrés qu’il se bat le mieux.
On prend plutôt un vieil appât –
un appât est un animal mort de mort naturelle –
assez pourri pour notre Goupil,
lequel, bien qu’il soit un grand filou,
n’en a pas moins des goûts délicats.
On assaisonne l’appât de strychnine,
un poison qu’on trouve chez l’apothicaire
et dont on se sert également en médecine.

Puis, aux alentours on jette des croûtons
de pain frottés de graisse animale,
qui ne tuent pas mais servent à attirer
la bête et sont dans le complot avec l’appât.

Bien, notre Goupil arrive et mange ;
aussitôt il pousse un horrible cri,
fait un grand saut en l’air, urine sur soi,
et perd la vie dans la puanteur.

–

C’est de cette façon qu’on appâte un renard,
chose dégoutante à voir comme à entendre,
mais puisqu’il n’y a pas d’autre moyen,
qu’est-ce qu’on peut y faire, au nom du Seigneur ?

*

Jadis et Aujourd’hui (Förr och Då)

Jadis, quand le chevalier s’élançait dans la lice,
même s’il avait la visière baissée
son nom étaient peint sur son drapeau :
si le nom était faux, c’était un gredin !

Aujourd’hui, le chevalier se glisse sous la barrière
comme les enfants qui volent des fruits
et déchirent leur pantalon contre la clôture
avant de se faire tancer par leur mère.
Aujourd’hui, on se badigeonne de suie,
à moins qu’on ne préfère porter un masque,
pour cacher le groin connu.
Pour ne pas puer la canaille,
on se donne des noms choisis.

Sous de faux noms et de fausses figures,
on se jette alors tête baissée dans la bataille
pour le bienséant et le beau,
pour l’idéal, Dieu et la foi, entre autres,
dans l’espoir de pouvoir un jour laver
son véritable nom, qu’on a souillé.
Mais, chevalier de peur et de reproche,
je ne peux trouver ton gant,
je croyais que, bien que d’ancienne noblesse,
tu étais un véritable gentilhomme !
N’emploies-tu pas cet accessoire ?
Aucune taille ne se trouve être la bonne ?
Une main sale doit être grande ;
fais-nous voir ! Ne sois pas timide !
Ah ! ce ne sont pas des mains mais des pattes !

*

Nihilisme royal (Kunglig nihilism)

Ndt. Ce poème fut écrit après la première représentation de la pièce de Harald Molander, Furstinnan Gogol (La princesse Gogol) en 1883, à l’occasion de laquelle le roi Oscar II de Suède applaudit, alors que l’œuvre passait pour nihiliste.

Sa Majesté, depuis sa loge à l’avant-scène
du Théâtre Royal dramatique, donne le signal
des applaudissements. Le public n’est pas long
à obéir à l’ordre et répond sur le champ.

Est-ce peut-être à Natalia, née de Gogol†,
ou peut-être à l’actrice, que cela s’adresse,
ou bien la salle ne retentit-elle d’applaudissements
que pour la splendeur du mobilier et des tentures ?

C’est ce que pensent les vieux rieurs,
qui trouvent la pièce un peu « rouge »
et préféreraient de beaucoup l’étouffer,
mais nous avons entendu, nous, l’auteur appelé.

C’était donc un hommage au nihilisme,
touché, cependant, par une main royale ;
le royalisme est devenu si grand
que nous sommes de très humbles nihilistes !

–

À l’entracte, on entend parmi la foule
qui se presse dans les couloirs
une rumeur à voix basse : « Crois-moi… je t’assure…
tu verras… cette affaire a de l’avenir ! »

† En français dans le texte. Dans ce vers, le poète demande, ironiquement, si le roi n’a fait qu’applaudir le personnage princier de la pièce plutôt que la pièce elle-même, de même qu’il demande aux vers suivants si c’est l’actrice qui a été applaudie (avec peut-être un sous-entendu frisant le lèse-majesté), voire simplement le décor de la scène.

*

L’édition populaire (Folkupplagan)

Quand les rois doivent tirer sur le peuple,
ils utilisent des balles et des boulets de canon.
Le canon, porte-parole de la force,
coûte cependant des millions.
Quand le peuple doit tirer sur les rois,
il n’a que de la dynamite.
Le canon crache ses millions
et le bandit devient un héros pauvre.

Ô Berthold Schwarz3, grand homme,
on vient de fêter ton anniversaire
comme si ta grande invention était
parmi les meilleures des meilleures.
Ta poudre, noire comme ta robe,
était une excellente médecine,
agissant aussi vite que l’ipomée purgative,
ayant guéri le choléra de l’église.

Mais elle jetait aussi de la fumée
aux yeux du peuple lorsqu’elle brûlait,
et, trop chère pour que tu sois en crédit,
tu n’as jamais été un homme du peuple.

Nobel, on entend rarement louer ton nom !
Ta découverte, pourtant, fait parfois parler d’elle,
avec des cris, mais pour être aussitôt écartée,
car elle sent trop la politique.
Ta onguent blanc a déjà guéri
tant de blessures de trique et de fouet,
et, même menacé d’interdiction de douane,
il se déplace aussi librement que la poudre royale.

Il est en train de libérer la vieille Russie à grande vitesse,
en enfonçant clous après clous dans son cercueil.
Au cas où le monde ne doit pas être une grande Prusse,
un lamentable et sanglant cadavre,
c’est à toi qu’en revient le mérite
si la terre n’est pas encore morte.
La dynamite est blanche comme neige,
« comme l’innocence et l’arsenic » !

Toi, Schwarz, tu fis imprimer une petite édition
pour les grands et les maisons princières !
Nobel ! tu nous as donné une colossale édition populaire
qui continue de s’imprimer par centaines de mille !

3 Berthold Schwarz : Moine franciscain allemand inventeur de la poudre noire dans les années 1350.

*

Au bord de l’étang (Vid dammen)

J’ai souvent entendu l’avertissement
de ma mère à ses petits :
« Les enfants, n’allez pas près de l’étang,
des esprits malveillants y vivent. »

Quand la douce nuit d’été
fut tombée sur la terre lasse,
et que toute la maison dormait,
en silence je dirigeai mes pas
vers la petite colline verte
près du calme miroir de l’étang.
Ah ! où donc était la fraîche verdure
printanière qui régnait en ces lieux
il y a quelques semaines encore !
Le faucheur avait moissonné le champ
et coupé toutes les fleurs timides
qui se réjouissaient de la vie !

La riche parure de fleurs des pommiers
gisait à présent fanée sur le sable ;
le lilas ne répandait plus
son odeur dans la nuit paisible
ainsi qu’un encens vers le Seigneur.

Je m’assis au bord de l’étang,
sous les trembles qui se trouvaient là,
veillant à ce que les rayons chauds
du soleil n’en bussent point les eaux
jusqu’à la dernière goutte.

De blanches vapeur légères
flottaient à la surface de l’étang.
Quand une douce brise se leva,
soufflant sur elles et les dispersant,
le miroir des eaux se dévoila
à mes yeux et je regardai
au fond, mais ne vis que l’obscurité.
Bientôt, pourtant, de sombres images
se formèrent à partir de masses troubles,
et je perçus enfin clairement
l’image de la colline.

Quel sortilège fascine mes yeux ?
Quelle est cette jeune fille assise là
avec ses abondantes boucles noires
et ses sombres yeux bleus ?
Est-ce peut-être une petite fée
montée depuis les salles de son palais
sous le toit de tourbe de la colline
et qui dans le silence de cette nuit d’été
attend son amoureux ?
Non, ô non, c’est la fiancée de mon cœur,
qui ne peut être avec moi,
hélas ! Il y a encore quelques semaines
elle s’asseyait là, si tendre,
écoutant mes chansons,
et pour récompense m’offrait
des regards de bonheur.
La voilà qui me sourit amicalement,
me tend sa fine main,
si confiante, comme si j’étais celui
qu’elle avait choisi pour fiancé. –

Alors un coup de vent passa
à travers la vieille couronne du tremble,
en détachant une feuille fanée.
La feuille en tombant rompit le miroir,
et toute image disparut à sa surface.
« Pourquoi troubler mes rêves,
pourquoi, sans cœur, me dérober
une minute de céleste béatitude ?
Oh ! j’ai longtemps souffert
de ne pouvoir contempler la douce image
que le temps à mon cœur ôta. »

Je me plaignais ainsi devant
l’acte méchant du vieux tremble.
Mais bientôt le miroir redevint lisse
et de ses sombres profondeurs s’avança
la même image, deux fois plus belle.
Et de nouveau, elle me tendit la main
amicalement. Amicalement
elle m’invitait du regard
à venir à sa rencontre.
Malheur ! une ombre obscurcit le tableau,
et je vis bientôt à ses pieds
un homme qui, charmé, pressait
sa main contre ses lèvres,
et elle tour à tour souriait et rougissait. –
Je ne voulus plus regarder alors,
je me sauvai de ces lieux, le cœur triste,
tandis le vieux tremble éclatait de rire.

Au bord de l’étang jamais je ne retournerai.
Des esprits malveillants y vivent !