La Lune de zircon : Poèmes

Dans une préface, je lus un jour que le célèbre auteur du Magicien d’Oz, l’Américain L. Frank Baum, souhaitait d’abord appeler son livre La Cité d’émeraude mais que la maison d’édition à laquelle il s’adressa ne voulut pas le publier sous ce titre car elle refusait superstitieusement, était-il expliqué, tous les titres comportant des noms de pierre précieuse.

Il me vint à l’esprit que j’avais enfreint cette règle avec mon recueil Opales arlequines. J’aurais sans doute effacé le souvenir de ma mémoire, en parlant à mon tour de superstition, s’il ne m’était apparu au cours du processus de pensée que le titre choisi par moi pouvait en effet être fourvoyé, car comment accueillir la présomption de celui qui déclare, de fait, « Mes poèmes sont des pierres précieuses » autrement que par un haussement d’épaules et la réplique : « Laissez vos lecteurs, s’ils existent, en décider. » C’est ainsi que l’anecdote en vint à me ronger – d’autant plus que j’avais fait usage d’autres matières précieuses, l’ivoire et l’or, pour le titre d’un recueil suivant, La Lune chryséléphantine, accumulant ainsi les marques d’une pompe intolérable.

Il me fallait trouver un talisman pour prévenir les conséquences de ma faute, et je compris que ce ne pouvait être que le nom de la seule pierre précieuse qu’il fût permis de nommer, en raison d’une sonorité poétiquement impossible, à savoir le zircon.

D’où, lecteur, cette Lune de zircon, que je dépose à tes pieds.

La Chouette, par Pierre Boucharel (1925-2011)

*

Magistrat, tu es nègre
Arthur Rimbaud, Une saison en enfer

Table des matières

(1) Théâtre de Layla Zirgoun
(2) Le Magistrat d’Oz
(3) Reliquat

(1) THÉÂTRE DE LAYLA ZIRGOUN

.

I

Méditerranée !

Pourquoi la mer, si bleue et si phosphorescente,
Pour ce pied de déesse est-elle une descente
De lit, quand sur le sable où se cuivre ton corps
La caresse de l’air, aux langoureux accords
D’un murmure de plage à ta peau dévouée,
Répand sur chaque grain la brise dénouée
D’un soleil devenu l’amant de tes rameaux ?

Pourquoi la mer, ton cœur et l’horizon jumeaux
M’ont-ils abandonné, bazardé dans le gouffre
Où la pénombre bave un miasme de soufre ?
Et je ne rêve plus, inapte à te chanter
La douleur, ne pouvant pour ton rêve inventer
Un pays bien connu… Que reste-il, ô dôme
Du délire d’azur, funambulesque arôme
Où nous presque pleurions ?

                                            Un monde sans la mer !
Un océan d’ennui, gris, noir, blanc, sombre, amer…

*

II

Égée

Philis, ton corps est beau, plus belle encor la mer
De tes yeux bleus, plus belle encor que l’or amer !
Que le feu, que la terre et que l’air, et que l’ombre,
Plus belle que l’amour du délire où je sombre,
L’île rose égéenne où le soleil descend
Pour vernisser ta peau de golfe iridescent !
Philis, ô ma sirène, étends comme une faille
La nacre de ta queue, hallucinante écaille,
Sur mes rêves voués à l’idole poisson :
Que d’algues et de sel je fasse une moisson
Pour te suivre, en plongeant des fangeuses lagunes,
Dans l’abîme étoilé de cadavres de lunes !

*

III

Philis ou l’Orient, sirène anthropophage,
Vous dévore le cœur pour assouvir sa rage
En pleurant à jamais la mort des cachalots
– Et quel péan de rut, ces délirants sanglots ! –
Que peux-tu, frère humain, si son rêve sublime
Ne connaît que l’effroi des monstres de l’abîme,
Dont elle fut la reine et la proie, oubliant
Dans leurs palmes de muscle un jasmin souriant
Qu’elle avait, las ! cueilli, pénétrée en son âme
De l’innocent désir, si lointain, d’être femme !
Quand rougit la pâleur fiévreuse de son sein,
Si fleurit l’hibiscus au bord du clair bassin,
C’est qu’elle a bu ton sang, et la vampiresse ivre
Te voyant à ses pieds renoncer même à vivre,
Abandonnera là ton squelette rongé,
Revomi par le gouffre où vous aviez plongé
Enlacés ; frère humain, Philis, l’enchanteresse,
Te donnera la clé d’une orde forteresse,
Et tu l’aimeras tant qu’en regardant le ciel
Tu verras un abysse infernal – éternel.
Philis ou l’Orient, la lycanthrope nue,
T’arrachera le cœur en pleurant, ingénue.

*

IV

Philis, sur ton rocher au milieu de la mer,
Quand ne restera plus un seul morceau de chair
Sur les débris épars de mon squelette indigne,
Tu sentiras la faim et je te ferai signe
Depuis ta conscience acide : « Ô mon amour,
Je t’aurais emporté sur mon voilier, le jour
Où tu m’ensorcelas vers ton île maudite,
Et je t’aurais menée à l’autel d’Aphrodite
Pour nouer nos péplums et te serrer la main ;
Je suis navigateur et connais le chemin
Qui de ces noirs récifs conduit aux ports allègres,
Brillants de perroquets, de joyaux et de nègres,
Où l’on admirera ta fatale beauté
Et je serai partout, grâce à tes feux, fêté,
Invité chez les grands, favori des matrones,
Et j’aurai des lauriers, ô j’aurai des couronnes,
Et l’on dira ‘Quel homme !’ et l’on se pâmera,
Du vainqueur de Philis on se réclamera.
Ainsi t’en reviendrait, Philis, tout le mérite,
Car sans le charme gai la grandeur est proscrite. »

Voilà comment s’adresse à ton atroce orgueil
Le spectre à qui tu fis de ton île un cercueil,
Mais dans l’obscurité sinistre de ces grottes,
Toi qui manges mon cœur, tu m’entends… et tu rotes !

*

V

Philis, sur le dragon aux écailles de nacre,
Laisse-moi t’emporter loin d’un monde pouacre
Vers une île inconnue au milieu de la mer
Où nous serons heureux sous un ciel toujours clair.
Mais comme le beau temps trop uniforme ennuie,
Quand tu me le diras je ferai de la pluie
Et nous regarderons l’orage crépiter,
Les palmiers se débattre et les flots s’agiter
Depuis la véranda de notre sanctuaire.
Je te prendrai la main, en geste liminaire
À ces mots : « Ô Philis, quel homme est plus heureux
Que je le suis depuis que nous vivons à deux,
Chaque heure de ma vie à présent embaumée
Par l’amour, ô Philis, Philis, ma bien-aimée… »
Philis, souriras-tu, d’un air mystérieux,
À ce tendre propos, simple mais sérieux ?

Dans le volcan éteint se trouve une merveille :
Le pays des dragons à la cotte vermeille.

*

VI

Philis, sur le dragon aux écailles de nacre,
Laisse-moi te ravir à ce vain simulacre
Où des âmes en peine, indignes d’exister,
Feignent tout le bonheur qu’elles voudraient goûter.
Tu n’as jamais, Philis, été comme la foule,
Aveuglément qui va comme pierre qui roule,
Et plutôt que d’avoir ses coudes dans les reins,
Ton ombrelle accrochant de gros arrière-trains,
Tu m’attends esseulée en haut sur la terrasse,
Dominant la cohue et l’ambition basse.
Tu verras dans le soir approcher mon dragon,
Il descendra du ciel jusques-à ton balcon ;
Ô prends ma main, Philis, monte sur ce Pégase,
Quand le dernier tison du jour enfin s’embrase ;
Nous nous envolerons dans le champ étoilé,
Car je t’aime et je viens sur mon iguane ailé !

*

VII

Philis, sur le dragon aux écailles de nacre,
Puisque l’illusion est pour nous sombre, est âcre,
Je t’emporterai loin de ce rêve d’un fou.
Ô je t’emporterai ! ne demande pas où,
Ce lieu n’a point de nom, connu d’aucune carte
– Certains disent que c’est du côté de la Sarthe,
Qu’en savent-ils ? – Là-bas, près d’un vallon de lys,
Des roseaux nous feront un doux nid, ô Philis !
Je suis l’Hany Istók, né dans les marécages,
Ces bayous ont aussi de romantiques plages,
Et je te montrerai mes pieds verts et palmés
Quand tu caresseras mes squames élimés.
Toi que l’on destinait à devenir, si tendre,
La perle d’un harem de plaisirs, sans attendre
Monte sur le dragon au harnois d’arc-en-ciel,
Et nous irons dîner de grenouilles au sel.
On a vu bien des Turcs au temps de leurs conquêtes
Dans les pays autour de mes bourbes secrètes,
Mais aucun d’eux n’osa s’aventurer si loin.
Philis, quitte ce voile, ô ce n’est pas un groin
Que tu caches, plutôt le plus pur des visages :
Montre-le, montre-moi ton corps dans les nuages !

*

VIII

La perle du harem

Philis, sur le dragon aux écailles de nacre,
Viens ! tu croiras te rendre au music-hall en fiacre,
Les nuages feront à ton cou des froufrous
De dentelles, le vent soufflera des glouglous
De fontaine à seltzer chez Bullier, les étoiles,
Sur mon Pégase, nef déployant ses grand-voiles,
Sont telles, alignés le long du boulevard,
Les lampadaires quand on revient du bal – tard.
Ce bonheur, ô Philis, mon dragon te l’apporte,
Planant de Montparnasse à la Sublime Porte !
La perle d’un harem de luxure à Stamboul,
Tu chanteras pour moi de ta voix de boulboul,
J’entends les tambourins du désir à tes hanches
Et dois, las ! essuyer la salive à mes manches.
Ô nous nous aimerons, mon faon, mon rossignol,
Quand nous aurons bien ri des farces de Guignol !

*

IX

L’émir du pétrole

Si j’étais, ô Philis, un émir du pétrole
Et tu ne m’aimais point je te trouverais folle,
Car mon bisht brodé d’or et mon keffieh vichy
Devant les oripeaux d’un vieux mamamouchi
Sont ce qu’est le mérite à votre gloriole
– Le mérite, ô Philis, d’un émir du pétrole !
Si, bien placé, ton cœur est grave et réfléchi,
Si ton père n’est point un vulgaire affranchi,
Tu l’aimeras, je sais, le sultan de tes fièvres !

Maman était princesse, et son prix trente chèvres
Et quarante chameaux, elle marchait pieds nus
Sur le sable ; à présent, les derricks advenus,
Elle joue au tennis dans son Boeing de reine,
Pille les joailliers des quais du bord de Seine,
Conduit ses Ferraris sur mille arpents privés,
Et demain, si Dieu veut, ses contrats dérivés
Feront quatre fois l’an crouler toutes les Bourses.

Papa, béni soit-il, suit à Longchamp les courses.

Philis, ô mon amour, entre dans mon harem ;
Mes concubines, toi, plus moi : quel saint tandem !

Fatma, de Zanzibar, te fera des massages
Et Loulou, du Yémen, de savants épilages…

*

X

Le grand amour d’Hany Istók

Moi, l’ami des crapauds, je rêve de Philis,
Plus rose que la rose et plus blanche qu’un lys ;
Ils ne comprennent pas le goût que j’ai pour elle,
Philis manque à leurs yeux de beauté naturelle ;
Ils disent que je suis frappé des feux-follets,
M’objurguent de penser aux futurs crapelets,
Qui manqueront de tout, yeux globuleux, pustules,
Doigts palmés, langue habile à tendre aux libellules
Un piège irrésistible, alors que tant et tant
De crapaudes voudraient me rendre si content…
Que répondre ? Je l’aime et ne puis, même une heure,
Un instant, l’oublier, toute chose m’effleure,
Me laisse indifférent ; ce que je trouvais beau,
Les couchers de soleil, la boue au fond de l’eau,
Les nocturnes concerts des grenouilles lyriques,
La lune reflétée en cercles phosphoriques,
Se dissipe à mes yeux, je ne vois que Philis,
Ses yeux bleus, dans le ciel, l’onde, les myosotis,
Les lys, les résédas, les frêles campanules,
La bruyère, les joncs, le vent, les tarentules,
Les moineaux dans leurs nids et les grands échassiers,
Les friselis du lac, les roseaux, les osiers,
Les saules, comme moi, qui s’abaissent et pleurent,
Les mouches que l’on voit un seul jour et qui meurent…
Et quand, fermant les yeux, je pense au lieu de voir,
Je vois que mon amour est sans le moindre espoir
Et je veux me noyer au fond du marécage,
Mais un crapaud ne meurt comme l’oisel en cage…

*

XI

Philis, sur le dragon au harnois d’arc-en-ciel,
Si tu voulais enfin entendre mon appel,
Nous partirions heureux, comme des libellules,
Et nous traverserions des nuages de bulles ;
Oublie en cet instant la saudade et le spleen,
Dans les lampes du souk il est parfois un djinn :
Astique le laiton ouvragé de la lampe,
– Sans négliger, bien sûr, la courbe de la hampe –
Un dinandier magique a gravé tant de fleurs
Sur le brillant métal aux feux ensorceleurs
Qu’un génie abusé dans cet objet si rare
Crut avoir découvert – à quel point l’art égare ! –
Le paradis des djinns ; depuis lors prisonnier,
Il sera ton esclave et ton maroquinier,
Ton masseur, parfumeur, joueur de mandoline,
Banquier, tailleur, croupier, conducteur de berline,
Jardinier, confesseur, caniche, spadassin,
Te fera de la brise au bord de ton bassin,
Et, j’oubliais, surtout, l’ouvrier de tes bottes,
Bottines, escarpins assortis aux culottes,
Sandales et chaussons de verre et puis de vair,
Mocassins et baskets, après-skis pour l’hiver,
Talons aiguilles, tongs à diamants, cothurnes,
Et pantoufles en cuir pour les jours taciturnes…

*

XII

Philis, sur le dragon au harnois d’arc-en-ciel,
Puisque rien n’a de sens, puisque rien n’est réel,
Pourquoi ne pas aimer un barde lunatique ?
Pourquoi refuses-tu l’eau d’un faquin mantique ?
Combien devras-tu donc, dans le harem d’un roi,
De rivales tuer pour qu’il ait vent de toi,
Ourdir d’assassinats avec l’eunuque immonde
Et d’empoisonnements avec l’esclave blonde
Pour qu’il veuille passer plus que quatre fois l’an
Une nuit dans tes bras ? Philis, quel est ton plan
Pour forcer ton chemin jusqu’à la chambre auguste
Où tu pourras presser sa barbe sur ton buste,
À moins qu’un peu pressé, le sultan, sans égard,
Te trousse sur un pouf, s’excusant : « Il est tard » ?
Et comment, oui, comment occiras-tu les belles
Dont tu prendras ombrage, étant jeunes pucelles,
Si le nègre Brahim te refuse son bras,
Si la vieille Borghild ne te seconde pas ?
Auras-tu donc l’audace, au hammam séculaire,
Quand sur le bain s’étend l’ombre crépusculaire,
D’attirer ta victime et, nue, avec aplomb,
De forcer cette enfant des bras contre le fond
Jusqu’à ce que la mort à tout jamais l’emporte ?…
Voyons ! Mais je t’attends à la Sublime Porte,
Et nous irons à deux où tu voudras, Philis,
Ou bien au bal Bullier pour boire des cassis,
Ou bien à La Rotonde en commandant un fiacre,
Philis, sur le dragon aux écailles de nacre.

*

XIII

L’amour fou de l’émir

Si Dieu le veut, Philis, tu seras l’ornement
De mon harem princier à Riyadh, l’agrément
De mes nuits de playboy au bishte d’étincelles ;
Dans mes verres teintés tu verras des gazelles,
Des oasis de fleurs et le désert serein,
Immense mer de sable, et dans leur bel écrin
Des perles d’arc-en-ciel, mon amour, ô ma lune !
Presse contre ton cœur dilaté sur la dune
Le damier rouge et blanc de mon keffieh vichy.
De la Sublime Porte à la Porte Clichy,
Mon Concorde privé, cyclopéen Pégase,
Connaîtra les secrets profonds de notre extase ;
La négresse Fatma roulera ses grands yeux
En voyant ton corps nu sur le damier des cieux,
Le sourire éclatant de ses dents colossales :
Quel meilleur chandelier pour tes courbes dorsales ?

*

XIV

De la Sublime Porte au Sahara

Philis, ô mon amour, ma lune, ma chamelle,
Datte du paradis, succulente, charnelle,
Béryl étincelant, je suis ton homme bleu,
Ô dis-moi, dis-le moi, que tu m’aimes un peu !
Nous vivrons sous la tente, à dos de dromadaire,
Dans le désert immense, infini, solitaire ;
Le nègre forgeron te fera des bijoux ;
Le henné sinuera sur tes doigts, tes genoux,
Tes paumes de princesse anatolo-tartare,
Tes cuisses – je ne veux parler de ce bien rare –,
Tes lèvres ; et le khôl à ton regard d’azur
Donnera des lointains de firmament obscur ;
Mais surtout, oui, surtout – que tu m’en verras aise ! –,
Mes sœurs t’engraisseront, tu seras plus qu’obèse :
Un vrai ballon de beurre et de plis florissants,
D’extrêmes profondeurs, de monts éblouissants,
Un énorme loukoum de gélatine rose !
Si l’afrite infernal te voyant, ô ma rose,
Si plantureuse avait, frappé de foudre, épris,
Le front de m’en vouloir offrir mille houris,
Je lui dirais : « Va donc ! retourne dans ta fosse,
Auprès de ma Philis toute monnaie est fausse. »

Et dis-moi, n’est-ce point fort enviable sort,
Que plus on se goberge et plus l’amour est fort,
Plus on devient bouffie et plus on est aimée ?
Très galante coutume, et si bien informée…

*

XV

La sirène

Comme je fus jeté sur son roc miaulant,
Elle dévore, nue, ivre, mon cœur sanglant.

Rayon du crépuscule, un doux chant sur les ondes
Verse dans mon esprit ses notes vagabondes ;
Ô quelle nostalgie en mon sein soulevé
– Ce long déchirement d’un rêve inachevé –
Dans le soudain reflux de ferveurs mal éteintes !
Le feu couvait toujours sous les braises disjointes.
Quelle mélancolie éternelle en mon cœur
M’apparaît par ce chant, amertume et langueur,
Quel abîme sans fond dans ma vie inutile,
Quel vide sans espoir, quelle course futile,
L’égarement complet du moindre abaissement,
L’insane illusion de tout renoncement !
Ce chant qui m’appelait à travers les décombres
D’une existence vaine, abjecte, rebut d’ombres…

Comme je fus jeté sur son roc miaulant,
Elle dévore, nue, ivre, mon cœur sanglant.

*

XVI

Yazi

Philis, ô mon amour, mon loukoum à la rose,
Si tu ressens le spleen, si ton âme est morose,
Pense comme je t’aime et ne peux t’oublier,
Songe à ce que le ciel veut à jamais lier,
Ferme les yeux, écoute, et que la paix soit faite,
Pour qu’en chantant revienne encore…

                                                              Yazi la Fête !

Ô Yazi, d’où-viens tu ? quel est donc ton secret,
Toi qui n’a ni remords, ni doute, ni regret ?
Est-ce du beau jardin des péris plantureuses
Ou du pays des djinns aux puissances nombreuses ?
Du verger florissant des blondes apsaras
Ou du cirque insensé des diables scélérats ?
Pardon ! Qui peut savoir d’où vient Yazi la Fête,
Que le plaisir des sens fait marcher sur la tête ?

*

XVII

Fatma

Dans mon Boeing princier au départ de Riyad,
Direction La Mecque en passant par Bagdad,
Après un court crochet par le bois de Vincennes
Pour faire un peu trotter mon pur-sang Avicennes
Puis un dernier adieu chez tes oncles d’Izmir,
Danse, ô danse, Fatma, danse pour ton émir !
Danse ! Je ne veux point des Beurettes frisées
Qui me clignent de l’œil sur les Champs-Élysées,
J’en ai trente au harem : cinq de Sarcelles, sept
De Bondy, trois d’Arcueil, les autres d’Hammamet.
Danse ! Je suis si las des acides Tchétchènes,
Qui m’insultent en russe et s’enivrent, les chiennes,
Quand j’ai le dos tourné, c’est ce chien de Brahim,
Le grand-eunuque noir trouvé sur Discount Stream,
Qui leur passe l’alcool ; quels temps de décadence…
Et je ne parle pas des Ougandaises. Danse !
Mon grand frère Arachide a voulu me tuer,
Mon cousin Abdesslam me fait vraiment suer,
Ma sœur Aljazirah, à son retour de Monte
Carlo, veut épouser un Persan, quelle honte !
Et, sans aucun respect, d’abjects paparazzi
Ont pris au casino des photos de Yazi,
Ma tante bien-aimée…

                                    Ô danse, c’est la fête,
Danse entre les coussins, danse à perdre la tête,
Danse ou je vais pleurer dans mon keffieh vichy,
– Nous passerons bientôt la Porte de Clichy –
Ô danse, danse, danse, et presse, pantelante,
Ton sein contre mon bisht d’étoile et d’amarante…

*

XVIII

Fatma 2

Allô, Fatma ? c’est moi, ton émir Arachide,
Tu connais mon chagrin, ma peine, alors décide :
Veux-tu m’abandonner aux tourments de la nuit
Ou bien dire à mon cœur mortifié, séduit,
Des paroles de baume et d’huile de massage
À la fleur d’oranger ? veux-tu sur mon visage
Laisser couler sans fin mes larmes de captif
Ou poser des baisers d’amour persuasif ?
Veux-tu que des sillons creusent ma joue étique
Ou que mon profil t’offre un coussin élastique ?
Veux-tu sécher le sel de cet amer chagrin
Ou laisser s’oxyder dans son futile écrin
La perle d’arc-en-ciel qui peut toucher ta gorge
Et sentir sous la peau le bon feu de ta forge ?
Veux-tu, par le soleil de tes yeux de saphir,
Évaporer ces pleurs, et par le doux zéphyr
De ton souffle répandre un printemps de Grenade
Dans les jardins du cœur, belle Schéhérazade ?
Veux-tu voir refleurir les odorants jasmins
Aux neiges d’Hindoustan sur les profonds chemins
Du parc aux rossignols dans le doux crépuscule ?
Veux-tu, comme sur l’eau du bain la libellule,
Déployer finement les ailes d’un baiser,
Et par cet élixir les cadenas briser
Qui retiennent mes bras sous le poids des incubes
Aux horribles faciès noirs et couverts de bubes,
Pour que dans ton étreinte appelé vers le ciel
Je pirouette d’étoile en soleil, carrousel
Du délire ? Fatma ! dis à ton Arachide
Que tu veux le serrer dans tes bras de sylphide.

Allô ? Brahim viendra te chercher cette nuit ;
Suis-le dans les couloirs du harem sans un bruit,
Que ta beauté, sans fard, d’eau de naffe parfume
La bouche dont je mords tes seins, et son écume…

*

XIX

Fatma 3

Les mots n’existent pas, pour te peindre, ô mouquère !
Je ne sais comment dire à quel point tu m’es chère ;
La Banque d’Arabie, assurée en dollars,
N’a dans ses coffres-forts pas assez de dinars
Pour pouvoir acheter un cheveu de ta tête !

Lance des confetti dans le boudoir en fête ;
Seuls mon guépard et moi voyons ta nudité,
Et le nègre Brahim, dont la virilité
Reste dans un bocal de formol sous sa couche.
Donne-moi les parfums de rose de ta bouche.

Que je suis bienheureux de savourer ce fruit !
Sans toi, dans le harem, la luxure languit.

*

XX

Fatma 4

Fatma, perle d’Oman, algazelle andalouse,
Danse pour ton émir et ne sois pas jalouse,
Dieu veut l’émir puissant, conquérant, souverain,
Et la femme rendue à sa poigne d’airain ;
N’écoute point la voix trompeuse des poètes,
Qui corrompent les mœurs en abîmant les têtes,
Leur sale épicurisme est un vomi de chiens,
Maudis-les, ces maudits chiens d’épicuriens !
Enflés de leurs succès auprès des imbéciles,
Leur orgueil les collige à des diables séniles,
Et ne voyant plus rien que leur propre reflet
Dans le monde autour d’eux, leur désastre est complet ;
Le renom de penseurs dont la foule empressée
Les louange ne fait que troubler leur pensée,
Ces véritables fous, qui dans le vent et l’air
Scrutent des oasis, titubent vers l’enfer
Où leurs yeux s’ouvriront enfin, dans les supplices
Réservés aux menteurs ouvriers d’artifices,
Où les cruels démons réciteront leurs vers,
Leurs propres vers puants à ces esprits pervers
Qui, dégrisés, geindront devant ce témoignage
Éternel, monstrueux, de leur vil badinage.
Leurs louangeurs aussi pleureront de chagrin
En se sachant voués à l’infernal purin
Du néant qu’épandait l’atroce calomnie
D’un tel charabia, l’infâme litanie
De ces profanateurs du pur et du sacré.
Fatma, ne commets point ton esprit éclairé
À ce charivari que leur ordure épouse :
Danse pour ton émir et ne sois pas jalouse.

*

XXI

Je mourrai, tu mourras, ne meurs pas la première,
Ne me fais pas l’affront de me laisser derrière,
Car l’homme doit toujours, en tout rester devant…

Si tu meurs avant moi, fuyant avec le vent,
Morte je te tuerai dans mes larmes profuses,
Mes cris désespérés, mes paroles confuses,
Ma haine sans répit des épicuriens,
Je te tuerai, perdu pour le soin et les biens
De ce monde maudit insultant ma souffrance,
Je te tuerai chaque heure, à chaque remembrance,
Je te tuerai, Philis, en répétant ton nom.

Ne meurs pas la première, ô ne meurs pas, sinon
Je mentirai, dirai : « Dans cet espace sombre
Où notre œil voit si mal, c’est elle, c’est son ombre »,
Je dirai que tu vis cachée à nos regards,
Que c’est quand nous dormons que s’exhalent tes nards,
Que tu réponds encore aux baisers somnambules
De ma bouche, au-delà des sanglants crépuscules,
Que ta caresse est comme au premier jour heureux
De notre amour, déjà dans le ciel de tes yeux,
Que ta main délicate évite la lumière,
Si tu meurs avant moi, si tu pars la première,
Si je ne peux par mon amour te retenir…

Ne me laisse pas seul, je crains le souvenir :
Je goûte avec mes yeux de chair ton existence,
Mais comment contempler le feu de ton essence
Avec l’œil de l’esprit, sans perdre la raison ?
Je t’ai vue en tous temps et dans chaque saison
Comme un reflet des jours et des choses qui passent,
Mais lorsque ces liens furtifs qui t’embarrassent
Se dénoueront, comment pourrai-je contempler
Le secret qui depuis toujours me fait trembler ?

*

XXII

La bibi

À son balcon d’onyx devant d’immenses jongles,
Sur ses pieds recueillie, elle se peint les ongles,
La bibi ! Quel beau ciel dégagé de lapis ;
Dans l’océan vert chante un oiseau de rubis,
Un tigre dort en bas, repu : les porcs sévères
Sortent à ce balcon, charmés, de leurs tanières
Quand la bibi vernit ses ongles au pinceau.
Dans les palmiers, sans fin trille, trille l’oiseau.

Cette écaille, ô bibi, cette armure de nacre
Couvrant tes doigts de pied, les ergots du massacre
Et de la volupté dans les jeux de l’amour,
Tu le vois, je le sais, penchée en ce beau jour
Sur leur convexité si pleine de mystère,
Qu’elle est ce qui chez toi reste de la panthère ;
Et, laquant ces mortels couteaux dégénérés,
Tu sertis de grenats tes orteils vertébrés
Pour faire, artistement, de ta patte féline
Une chaîne, un collier d’or et de tourmaline.

Elle rit à ses doigts de pied en éventail,
La bibi, la bibi, la bibi du sérail !

*

XXIII

La bibi là !

Par les moucharabiehs du reclus zénana,
Soupirail qui, dit-on, s’ouvre sur un sauna,
On voit passer parfois de fugitives ombres
Et, dans ces glissements d’ailes et d’oiseaux sombres,
Je crois que la bibi de mon rêve doré
Dénude son sein d’ambre et de neige adoré…

Que ne suis-je, plus grand que les viles insultes,
Un Phanségar expert en techniques occultes,
Pour la nuit m’introduire au milieu du sérail
Et trouvant, comme au fond de la mer un corail,
Ma bibi ! l’emporter loin de son ergastule,
La cueillir ! Que hardi sur le champ je strangule
Quiconque pourrait faire à cet enlèvement
Obstacle : spadassin, eunuque peu clément,
Le maître du palais lui-même, s’il se montre !
Je presserai mes mains aux doigts immenses contre
Le frêle cartilage infime de son cou,
Verrai la mort forcer son œil devenu fou
Et jetterai par terre un froid pantin, sans vie,
Sous le tendre regard de ma bibi ravie,
La perle d’arc-en-ciel que mon cœur devina
Par les moucharabiehs du reclus zénana…

*

XXIV

Une prière à Kali

Ô Kali, saisis-nous ! quelle meilleure transe
Que la dilection de scruter ton essence,
Ta noble vérité dans le recueillement,
La méditation, après l’étranglement ?
Kali, le sang qui luit sur ton trident sublime
M’envoûte comme l’œil saillant d’une victime
Quand je serre son cou de mon nœud consacré ;
Je baise ce goor-knat† devant ton pied sacré.
Tu danses sur les morts et nous buvons ta joie,
Nos poings sont le métal que ton chant nous envoie,
Nous rusons par cet art que toi seule connais,
Nous endormons la crainte et ne tremblons jamais,
Nous feignons l’amitié pour que tu sacrifies
Ces corps que par nos mains saintes tu purifies,
À nous, tes serviteurs, le pouvoir est donné,
Celui que ton index nous montre est condamné,
La foule n’ose point nommer notre existence,
Tous te craignent mais nul n’oppose résistance,
Leur vie entre nos mains est une illusion,
Nous sommes l’instrument de leur destruction,
Nous moissonnons le sang humain pour tes calices,
Le brisement des cous pourvoie à tes délices,
Tu piétines les morts et nous combles d’honneur
En pénétrant nos chairs d’un appétit d’horreur,
Nous ne voyons, hantés par ta sanglante haleine,
Dans le troupeau humain qu’un convoyeur de laine,
Et nous assassinons, ainsi que le boucher
Égorge ses brebis, par métier, sans broncher,
Ainsi que le brahmine accomplit tous les rites,
Avec dévotion, pour gagner des mérites,
Et comme le poète exhale son esprit,
Avec enthousiasme, ô ton œil nous sourit
Car, quand tombe la nuit et se diffuse l’ombre,
Nous étanchons ta soif par des meurtres sans nombre.
Ô Kali, nous hantons souvent leurs cauchemars,
On voit la crainte luire au fond de leurs regards,
Il pèse sur leur vie une torpeur lugubre,
Leur misère rend l’air autour d’eux insalubre,
Nous les exterminons, en transports exaltés,
Seuls goûtent sans mélange à ces félicités
Tes serviteurs, Kali ! Ta danse brise et broie
Les cadavres, le sang où ta grâce s’éploie
Vernit tes pieds sacrés, tu lances tes huit bras
Aux ténèbres du ciel, tout ce que tu voudras
S’accomplira ! Kali, donne-nous le délire
Pour que vive à ta gloire un éternel empire.

L’arme de mort des thugs ou phanségars.

*

XXV

Le vin alchimique

Quand, de ce côté-ci des brunes Pyrénées,
Les vignerons vaincus vont à leurs destinées
Comme l’agneau transi qu’on mène à l’abattoir,
Les sodas remplaçant la bouteille du soir,
L’ingénieuse Espagne, enfant de la Conquête,
Les mélange à ses vins et met sous étiquette.
– Ne crions pas trop vite aux mœurs de parias :
Amis, vidons au moins d’abord nos sangrias !

Quand, de ce côté-ci des brunes Pyrénées,
Les vignerons vaincus vont à leurs destinées…

C’est l’ivresse toujours, dans un nouveau flacon,
Avec des noms chantants dignes de l’Hélicon :
Tinto de verano, vin avec limonade,
Bien frais sous la tonnelle après la promenade,
Son nom, rouge d’été, voluptés et langueur,
Des rêves de farniente et d’amour dans le cœur…
Le pitilingorri, vin et soda d’orange,
Pays des orangers, Andalousie étrange,
Guitares et rebabs, langages d’éventail,
Sierras de canicule, azuléjos d’émail…
Et le calimocho, noir comme le grenache
Sur la vigne charnue où le grain se détache,
Noir avec des halos, des reflets incarnats,
Élixir de charbon, diamants et grenats,
Oui, le calimocho, la suprême hérésie :
Du vin et du cola ! Mais quelle poésie !
L’effervescence brune et la chair du raisin,
Mariage lascif de Gothe et Sarrazin…

Et c’est l’arcane ancien de l’alchimie arabe :
Dans un cabinet sombre avec un astrolabe,
Alambics, aludels, athanors, duzamé,
Duzamé, quintessence ardente, or sublimé,
Secret des enchanteurs, pierre philosophale…
De l’amrit arlequin dans un hanap d’opale.

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(2) LE MAGISTRAT D’OZ

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‘Mr Woilde, we’ave come for tew take yew
   Where felons and criminals dwell:
We must ask yew tew leave with us quoietly
   For this
is the Cadogan hotel.’

John Betjeman, The Arrest of Oscar Wilde at the Cadogan Hotel

.

XXVI

Fatum ! les coups reçus, les coups donnés, les coups
Qui burinent le corps sous la clameur des fous
Ne font point tant saigner que le regard sublime
De l’impossible amour contemplé dans l’abîme ;
Qu’est-ce que le combat, que sont les coups du sort,
Le pugilat sanglant et le risque de mort,
Sinon l’écho tragique et fatal, en ce monde
Où s’imprime en frappant sa misère profonde,
D’un appel aussi grand que la vie et le cœur,
Obsédant le délire enivré du vainqueur ?

Ce poème a été écrit pour le roman graphique de mon ami le poète et illustrateur Marc Andriot, Fatum : La tragédie de l’homme moderne (à paraître). Marc est membre du jury du Prix de poésie Arthur Rimbaud et du jury de la revue de polar 813.

Ultimate Fatum, par Marc Andriot

*

XXVII

Des ténèbres

Des ténèbres, du sang, des cryptes, des tombeaux,
Des cadavres rongés par d’immondes corbeaux,
Des squelettes grouillant de vers baveux, des stryges,
Des goules sans la peau, naguère callipyges,
Des diables, des sorciers, des sorcières, des sorts,
Des incubes pervers qui profanent les morts,
Des morts dans leurs haillons qui sortent de la tombe,
Des corps éviscérés, une tête qui tombe,
Des éclairs dans la nuit, des lueurs, des sabbats,
Des vampirismes noirs, d’occultes succubats,
Des sépulcres grinçants, d’inquiets cimetières,
La pleine lune énorme au-dessus des tanières
De loups-garous, des bruits étranges et des cris,
Des vols silencieux, flous de chauves-souris,
Des ossements glacés, maudits que fait bruire
Le groin des sangliers fouinant, qui vient détruire
Leurs anciens tumuli dans les forêts de pins,
Sur les lugubres pics solitaires, alpins,
De gothiques châteaux hantés par des fantômes
De pendus balancés chaque nuit sous leurs dômes,
Des mages morts-vivants dont les yeux sont des trous,
Des nécromants avec des homoncules roux,
Un concert de hiboux hypnotique et baroque…

Cet enfer, le poète halluciné l’évoque
Pour suinter la terreur de l’abîme infernal ;
Hélas ! il est… français, d’esprit national,
Et nous tend son portrait, aux tempes décaties,
Tel qu’un don espagnol, la main sur les parties ;
Et c’est ce geste rogue, obscène, inadéquat
Qui résume son œuvre et charme le pied-plat.

Elle s’ébranle alors – aux rivages de Phèdre ! –
               La critique paparazzi,
Gauloise sans espoir, et qui, dans sa cathèdre,
               Ne mérite que des lazzi.

*

XXVIII

Comme je n’entends pas m’établir dans le Bronx,
Je n’aurai pas à dire un jour prochain : Nul ptonx.

Étant seul contre tous dans la guerre des sexes,
Je vaincrai sans avoir à proclamer : Nuls ptexes.

Et vu que je n’ai rien à faire au Bénélux,
Je refuse à jamais de découvrir : Nul ptux.

Jack London a donné dans son œuvre à la boxe
Ses lettres de noblesse, alors pitié : Nul ptoxe.

*

XXIX

Sa robe est longue et noire, et son vieux crâne, chauve ;
Dans le marais des lois, c’est un lugubre fauve.
Baudelaire l’a vu dans les yeux, et blêmi,
Et, depuis ce regard, ne s’est plus endormi
Sans douter de sa force et du nom de poète
Devant la cruauté de cette morne bête,
Sans l’horrible soupçon que lui, le corrupteur,
Le satanique, était un brave enfant de chœur,
Et, souvent, sans pleurer en trouvant dans son livre
Un bien pâle reflet de ce lycanthrope ivre,
Dégrisé sur l’état de ses faibles tourments,
Obligé d’accabler son moi sombre : « Tu mens ! »

Quoi ! tant de visions, de sueurs géniales,
D’encre pour conjurer des hydres glaciales,
Et voir, comme un paquet de guignols en chiffon,
S’effondrer la Mesnie au souffle du griffon
Cacochyme et myope, en toge défraîchie,
Croc sanglant de la banque et de l’oligarchie !

Quoi ! tant d’absinthe verte, et puis Les Fleurs du Mal
Un pic moins ténébreux que le Code pénal !

Baudelaire l’a vu dans les yeux, et son râle
Fit ricaner ce maître en horreur sépulcrale.

*

XXX

Du dandysme

Les poètes français adeptes du dandysme,
Baudelaire teintant le vieil épicurisme
De pigments prélevés aux glandes des crapauds,
Vomissant de l’absinthe en heurtant des tombeaux,
Et, jaloux du secret de l’élégance anglaise,
Couchant sur le papier une emphase lyonnaise
Pour que le juge envie un pavois de catins,
Onirique à coup sûr, et les autres, pantins
Entichés de milords : la belle singerie
Que ces pruneaux latins avec leur friperie,
Trapus, poilus, crépus, et de la paille au nez,
Crevards punais, huileux, buboniques, mal-nés,
Bastonnés, maigres chiens, par la maréchaussée,
Traînés dans les ruisseaux, pour une autre rossée,
Devant des magistrats au linge très douteux,
Et le c*** bien botté, dans un rire gâteux,
Clamant à des moutons, à la foule qui bêle :
« Prosterne-toi, Paris, devant l’œuvre immortelle ! »

Pendant ce temps, Quincey, sorti de l’internat,
Dissertait sur l’opium et sur l’assassinat
Considéré comme un des beaux-arts, et personne
Dans l’île ne doutait que sa santé fût bonne.

L’arbre qui, dans un sol fécond en liberté
Donne des fruits vermeils, par chez nous transplanté
Se meurt et lance au ciel des branches rabougries,
Maudissant les mangeurs de grenouilles flétries.

*

XXXI

L’Ogre corse

Ne pouvant concevoir qu’un grand peuple d’Europe
Eût couvé dans son sein une âme aussi salope,
Un monstre aussi pervers que ce La Paille au Nez,
Qui semblait taillé pour fustiger les damnés
D’une fosse infernale et non, sur cette terre,
Commander un pays, fût-il rastaquouère,
En Albion, berceau par la brume ouaté
De l’esprit d’entreprise et de la Liberté,
Les Anglais au faquin enivré de sa force
Donnèrent un nom vil, adéquat, l’Ogre corse,
Pour que tombât l’affront d’avoir donné le sein
À ce porc sanguinaire, à ce drille assassin
Non sur de vieux voisins, sans doute très futiles
Et très incompétents, ineptes, inutiles,
Mais sur un coin perdu de garrigue et de thym
Brouté par les béliers, un rocher plus lointain
Embaumé dans le suif de ses mœurs médiévales,
Peut-être archaïsé par des hordes tribales,
Où ce fou de Rousseau crut faire son Platon,
Et le bandit régnait en maître… ou le mouton.

Quel dégoût, comme un poil sur la jelly jaunette,
Quand à l’heure du thé l’on parlait de la bête !

Masséna, Bernadotte, Augereau, Lannes, Ney :
Pouacres gobelins de l’immonde Boney.

*

XXXII

La Paille au Nez le Petit

On dirait d’assez loin un tableau d’art pompier,
De plus près c’est en fait du comique troupier,
Et pour les malheureux dans cette vésanie,
C’était Goya, du temps de la cour d’Eugénie.

Sous la plume de fer de graves magistrats,
On trouve cependant des esprits assez rats
Pour le féliciter de sauver le suffrage,
L’élection – d’un corps privé de tout usage…
Ainsi, pour ces amants du peuple champion,
Nous pouvons être fiers de l’Eurovision,
Démocratiquement – puisqu’on choisit qui gagne.
Je crains que ces messieurs ne battent la campagne.

L’Empire est restauré ! Les Zouaves partout
Se font rosser, fesser, moudre, jusqu’au dégoût ;
D’abord les guenilleux de l’arriéré Mexique
Nous flanquent à la mer après trois coups de trique,
Ensuite le casque à pointe étrille le képi ;
Le mess, dans des jupons de dentelles tapi,
Jette un œil au dehors, c’est bon, plus un seul Boche,
Tempête nom de nom que la revanche est proche,
La moutarde me monte à mon La Paille au Nez,
Je vais leur faire voir, à ces fils de damnés,
De quel bois je me chauffe ! Ah cours, Boche, cours vite,
Le franchedogue au c*** !…

                                               Vous connaissez la suite.

*

XXXIII

La reine des mouches

Ébloui, subjugué par ce saphir volant,
Vous louez la nature à l’énorme talent
Qui pare de splendeur l’infime bestiole,
De votre désarroi ce penser vous console,
Et puis le nez surpris, d’abord, par un fumet
Inquiétant en raison du poison qu’il promet,
Vous voyez le bijou bleu paradisiaque
Mettre un terme à son vol sur un tas de barbaque –
Si vous êtes chanceux –, autrement un étron,
Que sucera la gemme, un vil monceau marron,
Et vous aurez envie, abasourdi, de rendre,
Entier, le contenu de votre estomac tendre.

Hélas ! quand dans le monde aux luxes ruisselants
Vous irez, cerné d’ors et de tapis sanglants,
Rendre hommage au succès, à la beauté de glace,
Au mérite éclatant des marchands de mélasse,
Aux grands commis zélés de la Bourse aux anchois,
Aux rares qualités qui font les grands bourgeois,
Souvenez-vous alors, si vous vient à la bouche
Un goût inattendu, de l’excellente mouche.

*

XXXIV

Mascarades

Soulève ta voilette : une face de bouc !
L’air chafouin d’un marchand d’innocences au souk.

Au gai charivari, qui, derrière ce masque
Pailleté, fascinant, se dandine ? Une masque !
Nez crochu, menton dru, verruqueuse, un pruneau
Empestant comme un chat tombé dans un tonneau
De rhum, ou comme un chien dans un fût d’eau-de-vie,
Et c’est cette poison que vous avez suivie
Tout du long, sûr de vous : elle vous tord la main
Entre ses doigts crochus comme un vieux parchemin.

Le joli domino ! Montre ton teint de rose :
C’est un rictus figé dans le dégoût morose,
Qui vous fera payer jusqu’à la fin des temps
D’avoir été choisie un beau soir de printemps.

Ce loup mystérieux ! Puis-je voir qui vous êtes ?
Une âme glaciale à faire fuir les bêtes,
Qui vengera sur vous son regret délirant
De n’avoir pas été vendue au plus offrant.

*

XXXV

Le vin rustique

Était-ce mon enfance ? était-ce une autre vie ?
Le vin est sur la table et la soupe est servie.
La viride bouteille enferme un limon noir,
Opaque crépuscule immobile du soir
(Onyx d’obscurité répandu dans l’espace,
Où l’homme se contemple et ne trouve sa trace),
Et des miroitements de grenat, de carmin,
Comme un clair horizon colorant le chemin
Du paysan qui rentre au foyer par les landes,
Dessinent sur la nappe un lacis de guirlandes,
Crois-je, un peu comme si l’objet de verre vert
Était ici la lampe éclairant le couvert.

Nulle étiquette blanche ou crème avec dorures :
L’aïeul remplit toujours les mêmes embouchures,
Mystérieusement, dans le sombre cellier,
Dehors et comme au bout d’un immense escalier,
Lieu de silence où parle une voix non humaine,
Pour puiser un ichor d’idole souterraine.

La soupe est chaude, on mange à grands coups de cuiller
– Était-ce une autre vie ou bien était-ce hier ? –,
Un potage onctueux, raves, choux et citrouilles,
Où pour les mioches nage un friselis de nouilles.
Quand l’aïeul a vidé, presque, l’assiette en grès,
Il saisit la bouteille et verse, fait exprès,
Dans son reste de soupe une franche rasade,
Puis prenant à deux mains l’assiette – est-il malade ? –
Nous regarde et prononce un mot, un seul : « Chabrot ! »
Puis lampe d’un seul coup, peut-on dire : au goulot,
Ce breuvage incroyable, ô si contre-nature,
Cette paradoxale et troublante mixture,
Du vin dans le potage…

                                      Et nous faisons pareil !
– Mon enfance, ou plutôt un produit du sommeil ?

Depuis, j’ai fort tasté les plus grands millésimes,
Les gouleyants charnus, les fruités, les sublimes,
Avec les meilleurs plats de tous les horizons,
Des currys siamois aux pot-au-feu frisons,
En carafons oblongs art nouveau, dans des flûtes,
Des coupes, des hanaps d’abalone à volutes,
Mais qu’est-ce que cela me chaut, guindés du col,
Puisque je ne peux plus, ici, faire chabrol ?

*

XXXVI

La fin des moineaux

Mes bambous restent seuls, les moineaux sont partis.
Dix ans plus tôt, la fête au balcon ! Appétits
De moineau tous les jours, ça trillait ! Les bombances
Dans la forêt en pots, ça gloutonnait ! Les danses
Des tiges sous le poids de trois, cinq, dix oiseaux !
Après les pucerons, cabrioles et sauts,
Coups d’aile, comme un bruit de cartes rebattues,
Pépiages stridents de flûtes suraiguës,
On se disait : Quel diable assaille ce massif ?
Va-t-il donc s’envoler, ce fourré convulsif,
Escalader les murs, entrer chez la voisine
Pendant qu’elle se livre à ses tours de cuisine ?

Et dehors, à l’étang des nonchalants canards,
Je les faisais courir sur le rebord, criards,
Pour gagner la brioche en miettes safranées :
Trente à faire la course à pattes entraînées,
Ça, c’est de l’exercice, et très bon pour le cœur !
Mais les mauvais garçons, sans reproche et sans peur,
Dès que je m’arrêtais la main pour eux ouverte,
Y venaient becqueter la douce manne offerte,
Et je sens comme alors encore sur mes doigts
L’égratignure, tendre et piquante à la fois,
Le zéphyr, la caresse inerme de leurs serres,
Leurs griffounes de mouche aux chatouilles légères.

Dix ans… Plus un ne vient, ne reste, ne s’entend,
Sur le monde la nuit des zoziaux s’étend…

Paris est devenue un bastringue à pigeons,
Gris comme ses bourgeois, gris comme ses torchons.
Puis hier, en pleurant la fin irrémissible
Des moineaux dans mon cœur de bambou marcescible,
Sur la mare, observé des mornes riverains,
Un couple bigarré de canards mandarins…

*

XXXVII

Cuir chrysogomphe

Avec mes bracelets et mon cuir chrysogomphe†,
Mes pantalons moulants, mes gants noirs, je triomphe
Du cœur nu des brebis que flétrit l’atelier,
Quand le samedi soir je suis leur dieu-bélier
Stroboscopique.

                          Elle a de gorgonesques boucles,
Serpentant sur son sein parsemé d’escarboucles :
Ses cheveux diaprés et gorge-de-pigeon
Sur un pull kitschissime ; elle n’a pas de nom
(Car son nom c’est Gertrude), elle est toute présence,
Elle est le sang des dieux, la corne d’abondance,
Elle est le coquillage où l’on entend la mer
Dire : « Cueille le jour, même si c’est amer,
Tu manges bien aussi des endives quand même »,
La conque où l’on entend la mer dire je t’aime
Et l’horizon, là-bas, chanter un slow, l’amour,
Que seul on se repasse en boucle tout le jour ;
Elle est vénusiaque, et pendant la semaine
Quelque autre chose encore, oniromancienne
De mon rêve éveillé ; l’immarcescible voix
De son corps qui ne laisse à mon âme aucun choix !

Me levant le matin, vers midi, je remembre
Son image et l’aurore illumine ma chambre.

Dont les charnières sont en or, ou qui est clouté d’or ou de métal doré.

*

XXXVIII

Nippon électronique

Oubliant de chanter les mousmés aux dents noires
Dans de longs kimonos aux multiformes moires,
Leurs petits pieds chaussés de bûches de ginkgo
Quand l’ombrelle à l’épaule elles vont, comme au go,
Jouer de l’éventail au bord des cascatelles
Du grand Pavillon d’or pour, libellules belles,
Conquérir les fous cœurs des dandys shogounaux
Au prétexte subtil de nourrir les moineaux,

De chanter les geishas – aux galants vert-de-jade
Charmés par le teint pur que produit la pommade
À la poudre de riz – qui pincent le koto
En nasillant des vers aux printemps de Kyoto
Et servent le saké dans des bols noirs de laque,

De chanter les guerriers au groin démoniaque,
Sévère et moustachu, samouraïs vaillants
Aux morions cornus des siècles guerroyants,
Cuirassés de dragons, de kamis, de squelettes,
De nounours furibonds avec d’énormes têtes
– Quels mythes ! – et pensifs au pied d’un cerisier
Regardant disparaître une ville en papier
Dans les flammes qu’irrite un mistral typhonesque –

Oublieux, méditant, en transe, obsédé presque,
Je vois de Yamato l’Idée en diamant
Réfléchissant, glacé, profond, et s’enflammant
De scintillations sombres et translucides,
En écrans de couleurs ou de cristaux liquides…

Le fiancé gravit la structure en métal
Harcelé de bidons jetés d’un piédestal
Par le gorille affreux, monte sur l’esplanade
De l’écran au-dessus, vertigineuse estrade,
Et pour sauver la belle enlevée à l’amour
En culbutant le monstre au bas de l’âpre tour,
Il doit, calculant bien, héroïque, intrépide,
N’écoutant que son cœur, se jeter dans le vide.

Alors tout recommence… Et je suis un robot
Qui de ce qu’il écrit ne comprend pas un mot.

*

XXXIX

Ode à Bokassa Ier

Victoria, César, Othon, La Paille au Nez,
Glorieux précurseurs mais non pas vos aînés,
Altesse Impériale ! ont abdiqué la gloire
De jamais égaler votre illustre mémoire,
Et la postérité voit leur astre pâli,
Leur mérite effacé, leur sceptre enseveli,
Devant celui qui peut au titre le plus juste
Recevoir entre tous l’éclatant nom d’Auguste.

Altesse généreuse au haut des firmaments,
Qui saviez contenter de sacs de diamants
Jusqu’aux moins distingués des présidenticules,
Rendant admiratifs les peuples, incrédules,
Extasiés, béants, vous auriez, je le sais,
Récompensé ma plume ivre de vos succès
À sa juste valeur – pas comme les revues.
Las ! ces splendeurs, grandeurs, hauteurs par mes yeux vues
Du monde qui les pleure ont trop tôt disparu,
Et mon génie altier n’a donc point concouru
À l’affermissement du Trône et de l’Empire,
D’où peut-être leur chute, entraînant un grand rire.

J’aurais été plus qu’un Poète Lauréat†:
Un commensal heureux, dans ce digne apparat
De dorures sans fin, sans fond, même un peu roide,
Quand les meilleurs morceaux de votre chambre froide
Auraient été servis sous des cloches d’argent,
De lever, inspiré des Muses, diligent,
Mon verre de bourgogne à notre Centrafrique
Et de faire au Progrès une adresse lyrique.

Une institution anglaise : poète attitré de la cour. Tennyson était poète lauréat. Le plus récent que je connaisse le fut de 1972 à 1984, il s’agit de John Betjeman cité plus haut. En des jours où depuis longtemps plus aucun poète français connu ne versifiait selon des règles, Betjeman continuait de faire vivre le vers anglais classique, jouissant dans son pays, me suis-je laissé dire, d’un grand succès populaire en même temps que des faveurs de la critique. On peut regretter que, dans la pompe monarchique que le monde envie aux Anglais (leurs mariages princiers sur toutes les chaînes internationales), une de ces reliques, le poète lauréat, ne soit pas plus envié.

.

(3) RELIQUAT

.

LX

Un ami a bien voulu que je publie dans mon humble recueil un poème à lui, à la manière de François Coppée, écrit dans un élan de grande émotion sincère. Qu’il en soit remercié.

J’ai passé ma jeunesse à me colletiner
Avec le vieux ; fallait pourtant abandonner
Et je me suis rendu.

                               Quand j’ai vu Galatée,
Je me suis dit : La vache ! il l’a bien méritée,
Sa victoire, le vieux, car il avait pas tort,
C’est ici qu’on est bien, ah ça mais c’est très fort !
Mais, comme qui dirait, j’avais pas l’aptitude.
Vu qu’on me dézingua, fallait voir l’hébétude
De qui vous savez ; moi, stoïque à tous égards,
Vers la porte à côté je tourne mes regards,
C’était le même genre à peu près de bicoque,
Avec de gros poteaux dans un style d’époque ;
À part moi je pensais : Galaté-ci Galaté-là,
Ça s’est déjà trouvé, cherche encore et voilà !
Mais nom d’un sacré nom, je tombe de la lune :
J’ai beau chercher partout, des Galas y en a qu’une !

Mars 2012

*

XLI

Quatrains

Que m’êtes-vous, au juste ? On pourrait dire rien.
Et c’est par ce rien-là que ma vie est comblée.
Ôtez ce rien de moi, vous m’ôtez tout mon bien,
Et la forme d’un moi : disparue, envolée !…

Chers parents, sur un point pour le moins vous errez :
Allons, n’espérez plus que je me trouve femme ;
Puisque celle que j’aime a rejeté ma flamme,
Je m’en remets à vous du choix que vous ferez.

Je trouve tant de charme à cette servitude
Que je ne conçois point de plus noble attitude ;
Et sans qu’il soit besoin de parler, je convie
Ta beauté souveraine à régner sur ma vie.

Je nie avoir connu le bonheur un seul jour,
Méprisant les faux biens acquis hors de l’amour.
À d’autres demandez d’accomplir leur devoir :
Sans son amour je n’ai pas le moindre pouvoir.

*

Trois Sonnets

XLII

Lorsque l’adolescent que j’étais, amoureux,
Voulant cacher ses pleurs s’écartait en silence,
Cherchait la solitude afin de fuir l’absence,
Ne vîtes-vous point là troubles de songe-creux ?

Lorsque de son émoi, si vif et douloureux,
Il devait retenir toute la violence,
Ayant de nos malheurs trop tôt pris conscience,
Cet enfant vous semblait être bien vaporeux.

Que reste-il alors de cet amour transi ?
Mon esprit par ses feux tout entier fut saisi ;
En niant que j’aimais, je perdis l’espérance.

Aujourd’hui, libérant des rêves entravés,
J’entends battre mon cœur à nouveau : pour la France !
Encore un sentiment dont vous êtes privés.

Avril 2000

*

XLIII

Vous m’en voulez, je sais, de ce triste saccage ;
N’était-point assez de me savoir promu,
Quand nos cœurs se parlaient dans un silence ému ?
Cet oiseau ne peut vivre en dehors de sa cage.

Secret, ce doux penchant nous était un bocage
Tout rayonnant de joie et d’élan contenu ;
Mais ma coulpe soufflant sur ce bonheur ténu,
Sur cette herbe viride, en fit un marécage.

Nous pleurons notre idylle, un air tendre et charmeur,
Or les plus purs amours fomentent la rumeur :
Fersen perdit le nom de Marie-Antoinette.

Sans cet attentat, donc, au bonheur, notre dieu,
Aurions-nous pu garder la conscience nette ?
Le doute est-il permis ? Me dites-vous adieu ?

Octobre 2009

*

XLIV

Le soir couvre argenté le jardin bruissant
Des clochettes du vent dont l’avenue est pleine ;
Les charmes de l’automne adoucissent ma peine,
Tout semble recueilli dans le jour finissant.

Quand tombe avec la nuit un voile frémissant,
Des fenêtres jaillit la lumineuse traîne,
Le rayon qui vivra, comme une chaude haleine,
Comme un bonheur ténu, dans l’âme du passant.

Ô lecteur, avec toi peut-être, je m’étonne
D’avoir franchi déjà le seuil de mon automne,
Et je n’attends plus rien qui vienne avec le temps.

Comme après l’ouragan sur une mer étale,
D’un amour, au début, alizé du printemps,
Je garde dans le cœur la blessure fatale.

Mai 2010

*

XLV

Le Réanimateur

D’après H. P. Lovecraft

C’est un comté pieux de Nouvelle-Angleterre ;
Sa beauté ne va pas sans un peu de mystère.
Grands espaces boisés remués par le vent,
Sombres et parcourus de routes s’incurvant,
Manoirs au fond de parcs aux lanternes anciennes,
Séculaires gardiens des vertus patriciennes,
Une petite ville, une université,
Centre intellectuel tranquille et réputé,
Dessinent le décor de cette étrange histoire.

Herbert West, aujourd’hui de sinistre mémoire,
Jeune encore, assuré d’un brillant avenir,
Commença de montrer un certain déplaisir
Au contact régulier de ses amis et proches,
Si bien qu’il s’attira d’abord quelques reproches,
Encore bienveillants, de trop les négliger ;
À quoi, d’un air contrit qui se voulait léger,
Il invoquait le temps que demande l’étude,
Un projet qui rendait un peu de solitude
Nécessaire, du moins pour trois ou quatre mois,
Avant qu’il ne rendît à l’amitié ses droits.
De l’important projet il ne voulait rien dire,
Cette réclusion bientôt ne fit plus rire ;
Ce petit monde clos ne savait que penser,
S’inquiétait de voir le reclus se presser
Quand il apparaissait encore, dans la rue,
Sa cordialité de toujours, disparue.
Bien qu’il justifiât par d’importants travaux
Ces écarts, on ne sut quels articles nouveaux
Étaient le résultat d’un labeur si farouche.
Le temps passa. Les uns dirent que c’était louche,
Les autres qu’il était devenu dérangé.
Les moins intolérants, quand il prit son congé
De la chaire, évoquant soudain un héritage,
Non sans un peu d’envie, y virent l’acte sage
Du cerveau génial découvreur d’un trésor
Devant mener l’humain vers un plus haut essor…

(À suivre)

Lessons in Law 8: On Original Understanding

In American law original understanding is the doctrine according to which judicial review should abide by the constituant’s original intent. This may sound pretty much like common sense, yet it is a minority opinion, which, as such, takes the name of ‘originalism,’ and the originals who defend it are ‘originalists.’

A major exponent of original understanding is Robert H. Bork, President Reagan’s failed nominee for the position of Justice of the United States Supreme Court in 1987. His book The Tempting of America: The Political Seduction of the Law (1990) shall serve as a guideline to the present lesson.

Although there is much to be commended in Bork’s book, in the present lesson we are mainly concerned with laying down our disagreement with some of his interpretations.

*

‘‘The abandonment of original understanding in modern times means the transportation into the Constitution of the principles of a liberal culture that cannot achieve those results democratically.’’ (Bork, p. 9 of First Touchstone Edition, 1991)

Leaving aside the content part of the sentence, it sums up Bork’s technical opinion on judicial review as practiced in ‘modern times,’ namely, by judges who, feeling unconstrained by the constituant’s original intent, inject their own political views into judicial decisions. In the context with which he is concerned, this approach has served, according to him, to carry out a liberal agenda. And ‘democratically,’ here, means by elected legislatures (although, in a broader sense, nominated judges are as much part of the democratic life of a nation as elected legislatures, we’ll come back to this later).

The claim is that a judge cannot disregard original understanding without relinquishing neutrality. To stick to the original intent is the only way not to force one’s own political views upon the body politic in one’s judicial decisions.

Thus, according to Bork, a substantive due process clause of the 5th amendment (No person shall be deprived of life, liberty, or property, without due process of law) was invented by Chief Justice Taney in the Dred Scott decision of 1857, whereas the amendment only contains a procedural due process clause.

As a matter of fact, Bork denies that a right to own slaves was in the Constitution. However, in the Court’s decision, Chief Justice Taney refers to the rights of property, which are obviously in the Constitution. A slaveholder had a property right on his slaves and, as the right of property is protected, the right to hold slaves was to the same degree.

A few years after Dred Scott and during the Civil War, the 13th amendment was adopted, excluding slaveholding as a form of constitutional right of property (Neither slavery nor involuntary servitude, except as punishment for crime whereof the party shall have been duly convicted, shall exist within the United States). Was, because of Dred Scott, a constitutional amendment necessary? I might even doubt it (see below), and yet it does not affect Dred Scott, inasmuch as, back then, slaveholding was as constitutional as any other holding of property. The clause struck down by the Court was an unconstitutional abridgement of the right to property; it does not mean that slaveholding was protected as such by the Constitution, that is, that the legislator could not decide to exclude slaveholding from the right of property, but as long as it was included in the latter right, it was protected accordingly, and according to existing statutes compatible with the Constitution.

This fallacy, that the Court would have introduced in the Constitution a right to hold slaves that was not in it, is Bork’s departing point. According to him, the substantive due process clause is the essence of later judicial activism, of ‘judicial legislation.’ He quotes Justice Black saying deprecatorily that the substantive clause is not the ‘law of the land’ but the ‘law of the judges’ (In re Winship, 1970).

To refuse to see slavery in the Constitution before the 13th amendment and to claim that the Court introduced it itself, amounts to giving slavery a definition it has never had, which makes it heterogeneous per se to the right of property. However, the freedom to own slaves, in a Constitution the letter of which knows of slavery (Art. I, Section 2, clause 3; Art. I, Section 9, clause 9; Art. IV, Section 2, clause 3), is the same thing as the right of property.

Even in the hypothetical case where slavery were absent from the letter of the Constitution, it is not permitted to interpret the right as not including slaveholding, for three reasons:

1/Slavery existed in the states at the time of the ratification of the Constitution;

2/The Constitution did not abolish slavery;

3/The Constitution does not enumerate the goods that it is legitimate to own as property, so the right includes all kinds of goods that the law held as permissible at the time of the ratification, which included slaves.

The Supreme Court in Dred Scott said that to deprive a slaveholder of his property when entering a state where that property was banned by statute (like Illinois, by state statute, and Louisiana, by the Missouri Compromise of 1821, the states involved in the case) is violating the right of property without due process of law. This is not the same, I believe, as saying that to vote a statute excluding some kinds of goods, here slaves, from legitimate property is unconstitutional. It is true that Chief Justice Taney went further toward ‘substance.’ However, had the Court made it clear that it was striking down, in the Missouri Compromise, not the statutory exclusion itself but the proceeding attached to the statute, depriving citizens from other states of their property as soon as entering the territory of the state that passed the statute, it would have injected no ‘substance’ at all in the due process clause. (That the consequence might follow that it is also unconstitutional to confiscate illicit drugs, for instance, is not unlikely; that would not shock me, and those aware of recent debates about forfeiture will show no surprise either.)

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According to the Constitution, ‘‘No State shall pass any law impairing the obligation of contracts.’’ This clause is held by Bork, contrary to the Supreme Court in Hepburn v. Griswold (1870), to apply to the States and not the Union.

However, what could be the meaning of such a limitation, when federal law is as binding as state laws in the respective states? What would be the aim of placing such a constraint on the states, which would have few if any effects on individuals (as the federal law could still impair individuals’ contractual obligations), and that in a domain which has little bearing on the relationships between the states and the federal government? No, one must accept that a written Constitution leaves many things implicit, if only because the constituant cannot foresee all situations in the future, and also because too strict a litteral approach favors bad faith maneuvers that seek the flaws in the letter to the detriment of the original intent.

In the constitutional passage here, one fails to see what the constituant’s intent would be aimed at if he had intended to limit the states’ power to impair obligations of private contracts and not the Union’s, whereas, when both the states and the Union are held in check, one understands that the intent is to ensure the binding force of private contracts throughout the territory of the Union.

Here is a case where Bork asks the courts to adopt a litteral approach. Yet, in one major instance, a very important one in this thought, he asks them to do precisely the opposite.

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Bork approves the Supreme Court’s ruling on the Slaughterhouse Cases (1873) involving the 14th amendment. The Court said the amendment applies to the newly freed slaves only. Yet the letter of the amendment (No state shall make or enforce any law which shall abridge the privileges and immunities of citizens of the United States) cannot lead to the conclusion that the amendment stops at racial questions. Indeed, in said cases dissident Justice Bradley asserted that the amendment was ‘embracing all citizens,’ and this would later become the line of the Court after it reversed its position†.

Footnote: [On this particular clause of the 14th amendment, the Court is actually said to have maintained its position: ‘’The Court’s narrow restriction of the privileges and immunities clause continues to this day.’’ (J.R. Vile, on Slaugtherhouse Cases, in Essential Supreme Court Decisions, 2018) (Bork, for his part, says of this clause: ‘’The privileges and immunities clause, whose intended meaning remains largely unknown, was given a limited construction by the Supreme Court and has since remained dormant.’’ [37]) At the same time, as Bork emphasizes it time and again, another clause of the same amendment, the equal protection clause (No State shall deny to any person within its jurisdiction the equal protection of the laws), has been interpreted as ‘embracing all citizens’, for instance: ‘’It is clear that the ratifiers of the fourteenth amendment did not think they were treating women as an oppressed class similar in legal disadvantages to the newly freed slaves. That is an entirely modern notion and written into our jurisprudence only recently by the Supreme Court.’’ (Bork, 329) Therefore, as a result of the Supreme Court’s stare decisis, in the same sentence of the same amendment, in one part of this sentence (the privileges and immunities clause) the word ‘citizens’ is understood in a restrictive sense as meaning Blacks, and in the other part (the equal protection clause) the word ‘person’ is understood as embracing all citizens. This is certainly peculiar and unlikely to enhance American citizens’ knowledgeability in their own law.]

Bork agrees that the 14th amendment was specifically framed for Black people, the newly freed slaves. He acknowledges that its redaction is more general, more ‘embracing,’ to speak like Justice Bradley, and his argument here (pp. 65-6) is that some other general dispositions are applied by courts in a limited fashion consistent with the intent of the legislator. (As if he were not warning us throughout his book that courts could take militant positions.)

With this guideline of looking for the intent, Bork argues that the Court could have, with the same result, been ‘originalist’ in Brown v. Board of Education, for ‘’the real principle was that government may not employ race as a classification’’ (79) (as the equal protection clause is nothing less and nothing more than a prohibition on racial classification, according to him), but that the unanimous Justices chose another, ‘un-originalist’ way of reasoning, to reach their conclusion. Bork’s point, contrary to the mainstream interpretation of the case, is that the decision itself is consistent with the original intent of the framers of the 14th amendment, no matter how the Court got there.

Leaving aside that (1) a Black-White racial classification is not the only possible racial classification and (2) one fails to see how the will to abolish a slave-master relationship, even when this relationship overlapped with a Black-White classification, must imply an absolute mandate to relinquish every kind of racial classification (an altogether different subject –slavery needs not function on racial dividing lines– and the Chinese Exclusion Act subsequent to the 14th amendment surely pays no heed to the amendment being a racial classification prohibition clause), one entirely fails to see why, if by the 14th amendment they wanted to strike at racial classifications only, the legislators would not say so explicitly and would use the word ‘citizens’ and ‘person’ instead.

Many will find my essays on Brown v. Board of Education, in the previous Lessons of this blog (Lessons 4-6), naive, as I seem to believe that the Court’s aim was to end not only legal but also de facto segregation. I admit I have difficulties with the notion that the undoing of legal segregation and the policy of busing (not to mention affirmative action) had nothing to do with contemplating the end of de facto segregation. Especially because, as the Court claimed that legal segregation was an obstacle to Blacks feeling equal, I fail to see how the obstacle to feeling equal is removed when Blacks cannot put the blame for their marginality in the American society on the states any longer but have to put it on themselves, as they are told that the obstacle to their integration has been withdrawn. Current de facto segregation is of a center-margin structure, no doubt about it. (At the relevant level, which is the reverse of the topographic level, where white suburbia is the periphery.)

As the Court from the outset has refused to address the question of de facto segregation (the dead-on-arrival decision Shelley v. Kraemer, striking racially exclusive covenants, notwithstanding), if the aim was to put an end to a psychological feeling of inferiority, the truth is that Brown was not addressing the issue even remotely.

It remains that the Court could not prove that legal segregation was necessarily causing a feeling of inferiority among Blacks, although the apodixis was formally required to order the ending of legal segregation rather than its reform on new grounds.

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Bork blames the Court, in Griswold v. Connecticut (1965) by which the Court struck down an anticontraception law, to have invented a tool for expanding ‘moral relativism in sexual matters’ but he has just explained in the previous pages that the anticontraception statute in question was not enforced (except in the present case, which was brought about as a test case, that is, intentionally by the claimants), and this means that moral relativism was already ensconced in legal affairs and that the Court, therefore, only affirmed it, not as an invention of the Justices, but as the current state of the law. It would have been different if the law had been enforced.

Justice Stewart called the anticontraception bill ‘an uncommonly silly law,’ yet it is a perfectly Christian law. The first and foremost deterrent to promiscuity is the possible consequence of unwanted pregnancy, and Christianity is ‘that religion precisely which extols the single state’ (Kierkegaard, The Instant N° 7). Obviously, for such a religion promiscuity must be a major evil. Had, on the other hand, Justice Stewart had STDs (sexually transmitted diseases) and the preventative necessity to curb their spread in mind, he would have called the law dangerous, not silly, so he had not STDs in mind while making his comment, and so it is hard to know what he meant if not that Christianity is an uncommonly silly thing.

In Griswold the Court found especial fault in the fact that the law applied (or purported to apply, as it was not enforced, according to Bork) to married people and what they were doing in their bedrooms. Yet two spouses can be promiscuous with each other (the number of sexual partners is immaterial to the true definition of the word), so laws against promiscuity cannot leave spousal relationships out of their scope.

It is the same with antiabortion laws. As the best trammel to promiscuity is the risk of unwanted pregnancy, women must be compelled to bear the consequences of their sexual conduct in terms of pregnancy, in order for unwanted pregnancies to remain a deterrent. In the past, several, not all, antiabortion legislations made exceptions in case of rape, the result of which must be, however, that some women will want to terminate unwanted pregnancies by accusing the father, or any man, of rape, and such accusations, though baseless, may be hard to dismiss. (I believe many rape cases are decided mainly on the basis of conventional presumptions, such as, if the two individuals did not know each other before, rape, when alleged, is assumed, etc.)

And it is the same with antisodomy laws.

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On Brandenburg v. Ohio (1969), Bork makes the relevant following remark: ‘‘That rule [that only incitement to ‘imminent lawless action likely to produce such action’ falls outside the protection of the first amendment] … would not protect one who advocated a sit-in in a segregated lunch counter if the segregation was lawful and the advocacy produced a sit-in’’ (335).

Bork’s solution, however, is not acceptable: The right to advocacy of illegal conduct is a pillar of American freedom, the tenet that distinguishes it from all other nations in the world, which are police states and political caste (see below) states.

The solution must be, therefore, that incitement through speech is never a crime. How, anyway, does one reconcile criminalizing verbal incitement with the individualistic postulate of democracy? One is responsible for one’s actions; the law that criminalizes verbal incitement derives from another, archaic, opposite and incompatible postulate. While you criminalize verbal incitement, why do you not criminalize social conditions, systemic incitement? – Would you like to make an exception for crowds on the ground that crowds are irrational? Be aware that the social scientists who developed such theses, like the French Gustave Le Bon, also said that assemblies are crowds, legislative bodies are crowds.

Bork’s solution is the following: Advocacy of illegal conduct is not to be tolerated unless the conduct advocated is… lawful.

In his example above, he argues that, segregation being unconstitutional due to the equal protection clause of the fourteenth amendment, speech advocating a sit-in in a segregated lunch counter would be protected by the first amendment. The persons prosecuted for their speech could therefore invoke the unconstitutionality of segregation to demonstrate that, since segregation was unconstitutional, their speech was no advocacy of illegal conduct and was therefore protected by the first amendment.

To begin with, as executive authorities are no judge of the constitutionality of the laws they must enforce, if Bork’s solution were adopted prosecution would be unavoidable, and this in itself is repressive of speech, is bound to function as a form of censorship.

Then, the Constitution can be amended just as legislative statutes can be repealed, so there is no justification in allowing speech that incites conduct contrary to statutes (provided the statutes are proven unconstitutional) but not speech that incites conduct contrary to the Constitution.

This is why we suggest the rule of making unconstitutional all criminalization of verbal incitement.

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One important thing omitted by Bork is that, in the separation of powers, irremovable judges must be a check to a political caste. But we are not really dealing with constitutional theory here, as the Constitution does not even know of political parties.

The lesser of two evils: ‘Judicial policymaking’ by irremovable judges is necessary to counter the underhand actions of a political caste, that is, to prevent the political class to become a political caste in the first place, and this is called for by the separation of powers itself, as a political caste cannot serve its vested interests without maintaining and increasing executive discretion and arbitrariness.

Bork is convinced that legislative policymaking is the result of a democratic tradeoff between political forces and that this tradeoff does not obtain in ‘judicial policymaking,’ but he ignores the common interest of a political caste in the absence of a sufficiently strong judicial counterpower. This common interest results, in questions bearing upon it, not in a political tradeoff but in caste unanimity against all other interests in the society. (Among other things, the caste suppresses speech, to prevent criticism.)

By caste we do not mean the traditional group structure based on the principle of heredity; we were only looking for a word that would make clear that in those democracies where the judiciary is weak the political class (and it is undeniable that there is a political class in the United States) degenerates into something else much more obnoxious.

The ‘liberal culture’ that Bork claims has been forced upon Americans by the US Supreme Court was on the other hand forced by their own legislators on European people. While reading the book, we hypothesized that the US Supreme Court may have set the precedent for legislations abroad, and that European legislators perhaps would not have passed such reforms as legalization of abortion, had not a great Western nation taken the lead, not by politicians but by nine judges. (In the media and political doxa, those European politicians are still held as ‘courageous,’ which implies that they went against the grain, against the mainstream, against the majority of the people.) The hypothesis is not historically supported as far as abortion is concerned. A chronology that would go from totalitarian legislation –Bolshevik rule in Russia (1920-1936, then 1955) and National-Socialist power in Germany (in the thirties)– to the US Supreme Court’s decision Roe v. Wade (1973) to European democratic legislations like France’s (1975), would leave aside a couple of legislative reforms in other countries (Mexico, Poland, Iceland in the thirties, etc).

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For a common law judge, the legislator’s intent is not binding. The following quotation on the situation in Nordic countries will serve as an illustration, by the contrast it offers:

‘‘Such preparatory works [so-called travaux préparatoires to the adoption of legislative statutes] are therefore used extensively by the courts in Nordic countries as interpretive tools when facing legal uncertainties. The fact that judges both participate in the making of new laws and as the practical users of those laws can to some degree explain the willingness of courts to follow such interpretive sources without feeling unduly influenced by politics. (As a contrast, see Pepper v. Hurt [1992], in which the British House of Lords –nowadays the Supreme Court– allowed for a rare consultation of political statements regarding the purpose of a law.) It might be said as a general observation that the courts in the Nordic countries try to stay loyal to legislative intent.’’

(Thomas Bull, in The Nordic Constitutions: A Comparative and Contextual Study, Krunke & Thorarensen ed., 2018)

Common law: the phrase is not to be found in the index of Bork’s book. Yet American judges are common law judges; Bork ignores it completely. His argument, in a nutshell, is that since the US has a written federal Constitution it is a regime of civil law (Roman law), but this is not the case, and one needs no modern constitutional theory, however liberal, to affirm that this is not.

For Bork, judicial policymaking must be interstitial, it must fill in the interstices of statutes, but in the philosophy of common law statutes fill the interstices of common law. – Coming from the very land hailed as the craddle of modern parliamentarism.

Bork’s concept of original understanding must by necessity make an entirely residual, insignificant power of the judiciary (like in France and other continental European countries) with the mere passage of time, for the simple and good reason that as time passes by the number and scope of situations that it is not possible to link satisfactorily to an original intent of the constituant must increase, so much so that the judge of 100 years from now will have to concede more power to the legislator than today’s judge, and the judge of 200 years from now more than the judge of 100 years from now. To prevent it, to maintain a balance of powers, the judiciary therefore must not approach the Constitution too literally, too narrowly, and this not in order to obtain new prerogatives but in order to avoid falling into insignificance, which would unavoidably lead to a despotic republic as warned about by Tocqueville (whom neither Bork nor his coauthors seem to have read).

To be sure, the Constitution can be amended to respond to evolutions. This power of constitutional amendment proves us right in the analysis of the passage of time. One must admit that its very existence shows that the original constituants have asked the posterity not to rely too much on their intent. Bork has little to say about this power of constitutional amendment that contradicts his claim that decisions of the Supreme Court are final. The fact that the legislator does not use this power more often against the decisions of the Court indicates that these decisions are not the will of ‘nine judges’ only. Bork advocates leaving many issues which the Supreme Court have dealt with recently to the legislative bodies, but the legislator has not used its constitutional power to oppose the Court’s decisions. To be sure, there exists an asymmetry between the decision procedure by the Court and the amendment procedure, the latter allowing for a minority veto, and that would confirm Bork that the will of the majority can be held in check. On the other hand, the Court’s decisions are allowed to be countermajoritarian only to a small degree, because if it were to a higher degree its decisions would be defeated by amendment more often than not.

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To conclude, the following comparative law study will illustrate the tendencies of the political caste in continental Europe. (It is no accident that the United Kingdom of all European countries left the European Union: Common law is incompatible with this bureaucratic mess.)

In the US, the ACLU (American Civil Liberties Union) defended the American Nazi party, in National Socialist Party of America v. Village of Skokie (1977), and Nazi organizations are protected by freedom of association and freedom of speech. Needless to say, this is not the case in France, where civil liberties organizations would be on the frontline, and vociferously so, to oppose the legal existence of such parties. We know of a legal Nazi party in Denmark too, with swastikas and like paraphernalia, and we are trying to find more on the legal issues involved, as Denmark belongs to the EU and the Council of Europe, which have guidelines to fight ‘extremism’ so it should be easy to terminate these national protective laws but still the Danish Nazi party exists and is legal.

The position of some American Conservatives on free speech is disappointing, they tend to ask for a European model, like Justice Thomas on libel (US libel law is much more protective of speech than France’s) or Robert Bork on flag burning (constitutionally protected in the US whereas it is a criminal offense in France, where one may get six months jail time).

I agree with the latter, however, that pornography does not deserve the same protection. The US still makes a distinction between pornography and obscenity (which includes some pornography), allowing to prosecute the latter, which difference, of course, does not exist in France, where pornography is more protected than political speech.

The first amendment is good protection against state encroachments, but the issue is rising as to how one deals with private encroachments by internet platforms, Twitter, Facebook, etc. Their lobbyists argue that Section 230 protects platforms’ free speech as private actors. Their moderation and censorship is the platforms’ free speech, so the platforms would attack the repeal of S230 on first amendment grounds (cf previous Lessons). Yet they fail to see that the 1964 Civil Rights Act was needed because the Constitution does not protect minorities (ethnic, religious, etc) from private discrimination. As the 1964 Act stands in conformity with the Constitution, a bill that would prevent platforms to discriminate based on speech would equally be constitutionally unobjectionable. In the present state of the law, Twitter or Facebook could ban people based on the color of their skin and that would be legal and constitutional. The Supreme Court’s already named decision striking down racially exclusive private covenants (Shelley v. Kraemer) was dead on arrival, it has never been followed by other decisions, on the contrary the Court has ruled several times in the opposite direction, like in Evans v. Abney (1970) and Moose Lodge N° 107 v. Irvis (1972). Where the Civil Rights Act or Acts are silent, private discrimination is perfectly legal and constitutional in America. French legislators and courts have never granted private actors such room.

The European political caste, challenged by no judicial power worthy of the name, has forced the ‘liberal culture’ Bork is talking about on their people much more rabidly than the US Supreme Court on Americans.