Le maître du burg : Cent poèmes (dizains et douzains)
I/ Le maître du burg
II/ Histoires
III/ Absinthes
IV/ Célimène
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1
Quand une porte grince au milieu de la nuit
Et que vous êtes seul dans le noir d’une chambre,
Sous une couverture, inquiet de ce bruit,
Et le chêne dehors craque au vent de décembre,
Qu’il n’est dans le manoir antique, féodal
Personne autre que vous, un souffle glacial
En s’engouffrant soudain par une entrebâillure
Vous apprend que l’on ouvre un huis, déverrouillé.
Et le portail au fond du parc, vieux et rouillé,
A gémi sur ses gonds dans le grès qui l’emmure.
*
2
Quelle est cette sylphide errante sous la lune,
Dans le parc, lumineuse et blanche ? Je descends,
Je sors la retrouver. Ma présence importune
L’éloigne, elle franchit les moellons imposants
Du mur d’enceinte et va se perdre sous les chênes.
Je la suis, la forêt m’aspire, yeuses, frênes,
Érables, châtaigniers, entravent mon chemin.
J’entre dans le marais que flanque un vaste rouvre.
C’était une noyée, et l’onde me recouvre ;
Je meurs en lui tendant une impuissante main.
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I
LE MAÎTRE DU BURG
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(i)
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3
En cet amour blessé, dans cette solitude,
Je crois vivre en seigneur de château féodal,
Loin du monde et du bruit, loin de la multitude ;
Et, la nuit, noir écrin de ce burg sépulcral,
Enténébré j’attends un fantôme de femme.
Quand le chandelier fume et que s’éteint la flamme,
Dans un profond silence empreint de gravité,
Elle apparaît enfin, vapeur mélancolique,
Un flottement qui danse à pas lents, phosphorique,
Pour que je pleure encore en voyant sa beauté.
*
4
Dans mon château, la nuit, je crois te voir flotter
Devant mon lit, vapeur franchissant les murailles,
Et, ne sachant pourquoi tu me reviens hanter,
Sans le moindre soupir, me glaçant les entrailles,
Je suis tétanisé par ton vol transparent.
Pourquoi de jours défunts ce phosphore affleurant
Vient-il me rappeler l’inégalable joie ?
J’ai fermé sur le parc et les bois mes rideaux,
Car du soleil je fuis les importuns flambeaux.
Tu brilles dans le noir afin que je te voie.
*
5
Quand la bûche crépite et s’effondre dans l’âtre,
Je me tourne, pensant que l’huis vient de s’ouvrir
Et que j’entends ton pas ; mon cœur se met à battre
Plus vite un court instant, puis je pousse un soupir.
Le vent des combles souffle, et ce bruit m’ensorcelle :
Ne serait-ce ta voix, dans la nuit, qui m’appelle ?
En moi vit le passé. Quand courent les souris,
Apparaît dans le noir, droite comme une flamme,
Ton image, lucide et subtile, à mon âme,
Et tu pleures parfois, et parfois tu souris.
*
6
Dans cette solitude où ton fantôme est tout,
Dans les sombres couloirs, dans la bibliothèque,
Dans l’escalier couvert de son tapis, surtout
Dans la chambre gothique et byzantine, ou grecque,
J’aime que chaque nuit tu viennes pour flâner,
Flotter de-ci de-là, doucement chantonner,
Passer tes doigts fumeux sur la tranche d’un livre,
En faisant comme si tu ne me voyais pas.
Je regarde, accablé, tes lucides appas,
Puis tu redisparais où je ne peux te suivre.
*
7
Maintenant que revient ton fantôme à minuit,
Dans le manoir obscur de ma déliquescence,
Devant cette vapeur de mon passé, qui luit,
Perçant l’obscurité de sa phosphorescence,
Je sais que j’aurais dû – puisque à tout tu suffis –
T’aimer plus tendrement, mieux que je ne le fis.
Mais je payai tes vœux du seul amour frivole
Que mon cœur trop léger pouvait tirer de moi.
Maintenant – ô si tard ! – que me revient la foi,
Je revois ton fantôme et, contrit, me désole.
*
8
Je ne vis que pour être ami de ton fantôme,
Pellucide vapeur qui viens en ce manoir
Où je finis mes jours et flânes sans me voir,
Mais dont le flottement m’apaise comme un baume.
Tu traverses les murs, pour toi n’ont point de rets
Les tentures, les bois des meubles, les objets.
Et dans ma solitude opiniâtre et sombre,
Ta présence muette et transparente m’est
Cette clarté que j’aime et contemple dans l’ombre.
Je vis pour la lueur que ce beau double émet.
*
9
Son fantôme volant devant les boiseries,
Dans la nuit que cinglaient l’orage et les éclairs,
Franchissant les rideaux et les tapisseries,
Fit resurgir en moi tous les tourments soufferts
En ce funèbre amour de passion fatale.
Luisance de vapeur limpide et liliale,
Elle avait tous les traits que j’avais encensés,
Et je crus, dans le vent qui balançait les branches,
L’entendre murmurer ; ses belles mains si blanches,
Blanches, la voir les tendre à mes baisers glacés.
*
10
Quand je lève les yeux d’un livre, sous la lampe
Dans le salon obscur, parfois je vois flotter
Devant moi son fantôme, admirant une estampe
Ou flânant indécise et sans me regarder,
Traverser les fauteuils, les meubles de la pièce,
Un mur, puis revenir ; et, touché de tristesse,
Je repose le livre et l’observe longtemps.
Ce que fut notre amour, son double diaphane
Me le rappelle ainsi, clarté de cymophane.
Cette présence reste avec moi hors du temps.
*
11
Dans le sombre manoir où je vis en reclus,
Du monde séparé, ma porte reste close.
Un double hante ici, de temps qui ne sont plus
Évoquant les transports à mon âme morose.
C’est une blanche aura de femme, un diamant
Étincelant, la nuit, en un cercle fumant.
Elle passe en halo les pourpres palissandres,
Disparaît et revient, mais jamais ne me voit,
Et c’est elle qui vit, plus que moi, sous ce toit.
Elle est le feu qui reste après que tout est cendres.
*
12
Grille du fond du parc, il est temps que tu t’ouvres,
Roule donc sur tes gonds et me laisse passer.
Dans la forêt profonde où je veux m’enfoncer,
Le vent fait murmurer la frondaison des rouvres.
Et si je dois me perdre en ce vaste désert,
Si la nuit couvre enfin mon chemin rouge et vert,
J’écouterai le chant du hibou, note lente
Et gelée, envahir l’obscurité. – Portail,
À l’oriel m’attend la forme étincelante
D’un fantôme, dessin de gothique vitrail.
*
13
Solitaire, je suis le maître de ce burg,
Que ton fantôme hante, apaisant ma folie.
Je ne descends jamais de la colline au bourg,
Je reste avec ton double et ma mélancolie.
C’est un microcéphale, Ignace, qui me sert.
Rien ne vient déranger la paix de ce désert.
Et, la nuit, le silence irisé de ton spectre
Me visite, ornement gemmé, paranormal,
Mystère d’un passé d’amour monumental
Qui sur mon cœur tendu se pose ainsi qu’un plectre.
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(ii)
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14
Hélas ! en ce manoir antique et sépulcral
Où je veux terminer mon absurde existence,
Ton fantôme n’est pas, non, la seule présence
À me hanter : il vient un tourmenteur fatal
Qui me veut, acharné, bourreler pour mes fautes,
Le poltergeist. La nuit, depuis les chambres hautes,
Quand ton cristal fumant à mes yeux est caché,
Il martèle les murs, les carreaux, ou le vide,
Et je suis, en ces lieux à jamais retranché,
Grès qui d’un égouttis sans fin percé trépide.
*
15
Le pendu
Il est en ce manoir une chambre interdite,
Où l’un de mes aïeux fut retrouvé pendu.
Le récit de sa vie est aujourd’hui perdu,
Et son nom oublié, car son âme est maudite.
C’est la cause, à coup sûr, des faits surnaturels
Dont je suis assiégé, des heurts incorporels
Qu’inflige à mon ouïe, éprouvée à toute heure,
Un glaçant poltergeist dans le burg ancestral.
Bourreau de ma poussière, adversaire fatal,
Pour me sauver de toi faut-il donc que je meure ?
*
16
Un aïeul corrompu fit de ce burg austère
Jadis un rendez-vous d’hérétiques damnés.
Le monde ne sait rien de ces faits, griffonnés
Sur un vieux manuscrit ne faisant point mystère
Des crimes de la secte, et que je découvris
Dans un secret de mur au dos de faux lambris.
Mon aïeul exerçait la sacrificature
Du culte que décrit l’effrayant parchemin,
Où des vierges mouraient, atones, sans vêture,
Sur un autel fumant, souillé de sang humain.
*
17
Comment, en vivant seul avec le simple Ignace,
Ne suis-je pas souvent dans mon burg attaqué,
Connaissant les instincts de toute populace,
Se demande sans doute un quidam intrigué.
C’est très simple, ce burg est piégé, mille trappes
Y guettent les intrus : puits sans fond, lourdes chapes
De plomb, pals dérobés, vierges de Nuremberg,
Murs électrifiés, fenêtres-guillotines
(En un sens littéral), caustiques gélatines…
Mon manoir est plus sûr que le fameux Spielberg !
*
18
Ambre
Comme l’ambre écoulé fige dans son limon
Translucide la forme atteinte d’une proie
Pour toute éternité, je voulus comme joie
Couler en un bloc pur ton apparition,
L’aspect de ton fantôme en chryséléphantine
Statuaire, et j’avais certaine gélatine
Qu’en électrifiant par le dû procédé
Je supposais pouvoir y garder ton passage !
Fallait-il que je fusse obsédé, possédé,
Pour couver en mon sein ce délire sauvage.
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19
Ambre II
Quand, la nuit, retiré dans la paix de ma chambre,
Je n’entends point les coups du poltergeist frappeur,
Je sais que j’attendrai, dans l’obscurité, l’ambre
De ton double éthéré ; je n’aurai point de peur,
C’est l’unique soulas de mon cœur solitaire.
Si, léger, retentit un chant d’orgue de verre,
De ton opalescence écloront des zargons,
Et je croirai te voir ainsi que gélatine,
Quasi matérielle, et chryséléphantine,
En luisant, des lambris faisant des sang-dragons.
*
20
Ambre bleu
Tout comme l’ambre bleu dans la jungle birmane
Ébranle nos concepts des insectes au temps
Du Crétacé, je veux, châtelain monomane,
Dans une gélatine aux cristaux résistants
Figer ton apparence éthérique, ô fantôme !
Afin que cette image, aurale et monochrome,
Démontre ma hantise à la postérité.
J’élève donc un mur fait de cette substance ;
Tu le traverseras et, plein de ta présence,
Que m’enclose tes traits de l’électricité !
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21
Il faut, pour te figer dans de la gélatine,
Que l’électricité soit bleue, entièrement
– Pour cela j’ai besoin d’un tore en diamant –,
Que l’exposition soit chryséléphantine
– Cela requiert l’effet de lampes art déco,
Que mon burg féodal devienne rococo –
Et que l’encens s’élève au son de la cithare.
Que, bourgeois gentilhomme et grand mamamouchi,
J’étale les splendeurs d’une pompe barbare
De janissaire albain ou d’esclave affranchi.
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22
Nos concepts ébranlés, s’agissant des insectes
Au Crétacé, depuis qu’est connu l’ambre bleu,
Ce bouleversement, senti jusqu’en ce lieu,
Où j’avais pourfendu des doctrines suspectes,
C’est vrai, m’abasourdit ; et si le poltergeist,
Tant je suis sidéré par le nouveau zeitgeist,
Me laisse indifférent avec ses coups fébriles,
Ton beau fantôme, hélas, sans cesser de voler,
Toujours majestueux devant mes yeux flébiles,
Ne peut plus, je le crains, guère me consoler.
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23
Ylang-ylang
En ce château réduit à la sphère privée,
Quand j’eusse dû servir des intérêts plus hauts,
Défendre avec chaleur de nobles idéaux,
À quel « verpestergeist » ma valeur énervée
Oppose-t-elle en vain des flots d’ylang-ylang ?
Chaque pas qu’ici-bas je fais est un zugzwang,
Je ne crois plus du tout aux causes naturelles.
Le simple Ignace dit qu’un rat mort dans les murs
Empuantit mon lit, ma chambre, mes dentelles,
Mais je sais que ce sont des fantômes impurs.
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24
Zugzwang
Il faut donc que s’achève ici, dans cette enceinte,
Un temps prochain, ma vie absurde et sans repos,
Et traverser du Styx fuligineux les eaux.
Je quitterai sans peine un sombre labyrinthe
Où chacun de mes pas fut contraint, un zugzwang.
Mes jours n’ont pas été fleuris d’ylang-ylang,
Tu fus le plus heureux de nous deux, brave Ignace.
Qu’importe les émois du cœur, qu’en reste-t-il ?
Tu ne sus jamais bien démêler ta tignasse,
Cela n’affectait point ton entrain puéril.
*
25
Morgenstern
Un aïeul – c’est, croit-on, celui qui s’est pendu –
Disait que notre burg se tient sur une faille,
Un abîme sans fond, en château suspendu
Au-dessus de l’Enfer, qui sous les douves bâille ;
Et que notre blason à la guivre ou wyvern
Évoque un Belphégor qu’un pesant morgenstern
Au salon d’apparat, exposé dessus l’âtre,
Servit à repousser dans le gouffre de feu.
Devant finir mes jours solitaire en ce lieu,
Je sais que vit en moi le démon à combattre.
*
26
Teutonique
L’ancêtre chevalier Teutonique et ministre
En Livonie, au burg majeur de l’Ordenstaat,
Revenu sur sa terre en suivant son fiat
Remeubla ce castel, dans la forêt sinistre
Et noire, où son passé d’homme d’État prudent
Occupait son loisir vide et sans accident.
Les pins de Tannenberg obsédaient sa retraite,
L’ambre de Marienburg, ses immuables nuits ;
Ses oraisons souffraient des bataillons détruits,
Ses lais à Dorothée† aussi, de la défaite.
† Dorothée de Montau, patronne de l’Ordenstaat.
*
27
Alfinger
Un autre aïeul, parti de ce même castel
Pour avec Alfinger trouver – dans quelles sylves ? –
L’Eldorado chanté par l’Espagnol en silves,
Revint pauvre, ennemi des hommes et du Ciel,
Avec un perroquet vert, bleu, vermillon, jaune,
Qui parlait notre langue, Arlequin d’une faune
Inconnue à nos gens, et qui le consola,
Avant que de mourir de heimweh exotique
En oiseau malheureux car né patriotique,
D’avoir un jour conquis le Venezuela.
*
28
Rouvres
Une nuit que, ton double absent, j’étais morose,
Et je n’entendais pas non plus de coups frappés,
Je marchais dans ma chambre hermétiquement close.
Les objets, d’un éclat de lune étaient drapés.
Vers la fenêtre mû, soudain étincelante,
Je vis un vol plongeant de soucoupe volante
Qui sur le boulingrin se posa sans un bruit.
J’en vis sortir alors je ne sais quelles drudes,
Quels alfes les servant, pour en ces solitudes
Se donner un ballet, sous les rouvres conduit.
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29
Doppelgänger
Que ton doppelgänger hante toujours ce Schloß,
C’est tout ce que je veux pour cette vie absurde.
J’aurais dû gazouiller comme le merle – ou turde –
Mais je fus, dirait-on, le pesant albatros
Chanté par le poète, aux ailes inutiles.
Ton double est mon seul bien, dans ses vapeurs subtiles.
Sur un mur du salon funéraire, alangui,
Attendant ton aura d’éther je vois un pholque,
Immobile squelette, indifférent yogi.
Que vienne ton fantôme, aérien glutwolke.
*
30
Ce Schloß
Ce Schloß, que serait-il sans ton doppelgänger ?
Tu vas et viens, je veux, bien sûr, dire ton double,
Et sans toi je ne sais si me battrait un cœur,
Car ton double lui seul me remue et me trouble.
Certes, cela n’est plus Londres au temps du Blitz
En moi, non, c’est plutôt un bien-être de spitz
Casanier qui reçoit son maître une pantoufle
À la gueule, pourtant j’entends mon cœur qui bat.
Laissons aux poltergeists le goût pour le sabbat ;
Tu m’es tout, n’étant pas même un soupir, un souffle.
*
31
Mordaxt
Qu’en serait-il de moi, dans ce Schloß ténébreux,
Si tu n’y flottais point, blanche caryatide ?
Détachant de sa planche un mordaxt monstrueux,
J’en ferais l’instrument, je crois, de mon suicide.
Mais je suis grâce à Dieu l’heureux minnesänger,
Le céladon chantant de ton doppelgänger.
Lorsque, la hache en main, vers mon sort je titube,
Tu viens, claire vapeur : je pose ce jouet
D’un musculeux aïeul et rime un triolet.
Une nuit, tu viendras sous l’aspect d’un succube.
*
32
Téléphone
Une nuit, un quidam, surpris par la tempête,
À la porte frappa, manteau dégoulinant.
Par Ignace conduit au salon, frissonnant
Mélancoliquement, en foulant la carpette
Il s’assit prêt du feu qui ronchiait dans l’âtre
Et rendit des couleurs à sa mine grisâtre.
Comme enfin je parlai, ce faciès se troubla.
Il expliqua son fait, d’une manière atone.
On eût dit qu’il se vit aux mains de Dracula,
Quand je dis qu’en ces murs n’était le téléphone.
*
33
Le Frigidaire
J’achetai pour mon Schloß, un jour, un Frigidaire.
Malheur ! qu’avais-je fait ; le monstre, en ces vieux murs
Faits pour ensevelir des pensements obscurs,
Bourdonnait, pantelait ainsi qu’un dromadaire,
Ou bien qu’une momie en train de s’éveiller.
Les pierres en tremblaient jusqu’à mon oreiller,
Je ne pouvais dormir dans ce bruit mécanique,
Dont la brutalité me semblait sardonique.
Ah ! si le poltergeist, ainsi, n’existait pas,
Je l’aurais inventé par cet achat funeste.
Meure l’ingénieur d’un tel objet dantesque,
À bas cet ennemi de la pensée, à bas !
*
34
Le Frigidaire II
Funèbre sarcophage entré dans cette enceinte,
Mon Schloß, où ta présence inquiète les rats,
Quelle sombre momie enveloppent tes bras,
Car le burg tout entier résonne de sa plainte,
Ces soupirs de tombeau souterrains et glacés ?
Quel ingénieur fou, de rêves insensés,
Pensa que l’on voudrait de tes râles profonds,
De tes gargouillements hideux en nos demeures ?
Depuis ton arrivée ici, tu me morfonds ;
Et si tu n’es pas mort, je voudrais que tu meures.
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II
HISTOIRES
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Süzel
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35
Berlin-Stamboul
Berlin jusqu’à Stamboul, par Vienne, Belgrade
Et Sofia – Sagesse ! Un train gardant l’Elsaß
(Où n’est point « familier » comme ici le mot « schlaß »).
Nos zouaves, couleur d’azur et marmelade,
N’avaient pas, à la fin de Sedan, supporté
Devant l’Arc de Triomphe un Siegeszug botté ;
Il fallait revancher Süzel et Cäcilie
De Colmar. Le Kaiser est l’hôte du Sérail,
Bajazet lui décerne un croissant en émail ;
Et c’est la guerre sainte. Où donc est l’Italie ?
*
36
Süzel
Depuis Colmar Süzel se rendit à Berlin
Pour monter dans le train jusqu’à Constantinople,
Désirant pour ses kutts du rouge d’Andrinople
Et voulant comparer le voile zinzolin
Des belles du sérail à sa coiffe opulente.
Vienne, Budapest, Belgrade étincelante
De bulbes mordorés, flèches de Sofia,
Le Bosphore baignant le pin stambouliote :
Süzel vit ces beautés et s’en émerveilla,
Tandis que Lucien la vengeait dans la crotte.
*
37
Süzel sur le Bosphore
Süzel a pris le train de Berlin à Stamboul,
En kutt de vermillon et schlupfkap anthracite.
Les cyprès sur la mer où chante le boulboul,
Le zéphyr embaumé des limons d’Aphrodite,
À son cœur haut-rhénan aux élans colombins
Parlent le doux langage ami des chérubins.
Un officier feldgrau, hochant du pickelhaube,
Accompagne ses pas aux jardins tulipiers
Sur le Bosphore bleu… Ah Süzel ! quand dès l’aube
Sans pitié les Berthas pilonnent nos bourbiers.
*
38
Idylle
Elle ouvre ses volets sur le Bosphore à l’aube
Et remet son pimpant bonnet à nœud, Süzel ;
Sa chanson éjouit la chambre, au Grand-Hôtel.
Fou d’elle, un officier sangle son pickelhaube.
Sur le pont d’un voilier ils sont au paradis,
Où s’inclinent pour eux d’affables effendis.
Il lui montre les pins, leurs deux formes penchées,
Et lui touche la main, ô célestes débuts
De fatidique amour, Süzel ! Et les tranchées
S’effondrent sur nos lits quand pleuvent les obus.
*
39
Magnolias
Süzel, l’exquisité du gewürztraminer
Est moins ronde, opulente et douce que ta bouche,
Et le ravissement d’un doigt de kirschwasser,
Moins profond que celui de ta main que je touche…
Vois ces pins parasols et ces magnolias
Au bord de l’eau, jardins embaumés et villas
Derrière la dentelle à jours de la feuillée,
Et les citronniers verts et dorés des coteaux.
Le Bosphore éclatant, constellé de bateaux,
Accueille notre amour sous sa vigne émaillée.
*
40
Narguilé
Ainsi, ce jour finit, et la vie est changée.
Süzel m’aime. Un bonheur aussi grand que le mien
N’est-il point de ce monde et du temps l’apogée ?
Et c’est donc pour moi seul que parut tout le bien ?
Ô nuit ! quel immortel en ton sein dormirait,
Venant de se connaître ? Un homme le pourrait,
Mais cette extase-là n’est pas de cette terre.
Je veux au narguilé, devant le clapotis
De l’eau contre le quai, les remous amortis,
Repasser chaque instant de ce jour de lumière.
*
41
Narguilé II
Chaque instant de ce jour fut une vie entière,
Et je les revis tous, un par un, chacun d’eux,
Dans l’immobilité d’un orant en prière,
Jusqu’au bout de la nuit. Je suis un homme heureux.
Elle m’aime ! Le monde avait tant d’ambroisie ?
C’est l’Olympe chanté par notre poésie ?
Tout est si différent, pourtant rien n’a changé.
Chaque instant de ce jour suffirait à mon âme…
– Commandant ! – Lieutenant ? – Au fort on m’a chargé
D’annoncer le départ, nous changeons de programme.
*
42
Gaza 1917
Je vous écris, Süzel, depuis la Palestine,
Où nous avons gagné l’affaire de Gaza.
Freiherr von Kressenstein sans peine s’imposa
Face aux Anglais, avec la troupe levantine.
Vous êtes, ai-je appris, retournée à Colmar,
Où les bombardements français, selon Siegmar,
Font d’importants dégâts. Surtout, soyez prudente.
Et faites-moi savoir si votre père et vous
Viendrez à Schloß Altheim où vous attend ma tante.
J’espère vous revoir très bientôt, à genoux.
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Vaisseau spatial
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43
Vaisseau spatial « Leif Erikson »
C’est un jouet, parmi d’autres dans une chambre
Sur la table, la chaise, au tapis, sur le lit,
Un vaisseau spatial portant un nom sicambre.
Il va, son odyssée en secret s’accomplit.
Quelques navigateurs se trouvent à son bord ;
Sans doute pour manger vont-ils au smorgasbord,
À moins que les héros se passent de substance.
Les novas, les trous noirs, les périlleux vortex
Seront tous archivés par de puissants télex,
Dans cette chambre en haut d’un escalier, l’enfance.
*
44
Vaisseau spatial « Leif Erikson » II
C’était un pavillon de banlieue : un jardin
Au milieu d’un lacis de jardins, de ramures,
De lanternes, de fleurs, quartier ni citadin
Ni rustique, au loisir consacré d’âmes pures,
Au pur loisir, divin, poétique, élevé,
Des âmes en repos du labeur achevé.
Ni bazars ni bureaux ni champs pour les machines :
C’était la simple idée, auguste, de l’heur, tel
Que je veux, adorant, fumiger cet autel
De tout le rêve accru parmi ses églantines.
*
45
Tubes de Geissler
Je vis dans une nauf en tubes de Geissler,
Un vaisseau spatial sur un chemin d’étoiles.
Quand un astre lointain se démet d’un éclair,
Une aurore de pôle agite ses longs voiles.
Et c’est un pavillon, fenêtre sur jardin.
Cet arbre dans la nuit parle au ciel, et soudain
Je vois qu’il appelait d’étranges créatures
Mystérieuses qui, dans le plus grand secret,
Se déploient à mes yeux. Ô quel est mon regret
De ce silence ami d’insignes aventures !
.
Idylle
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46
Swensen’s
Suzy, d’extraction dano-norvégienne,
S’est laissé convier à l’ice cream parlor
Swensen’s, où le néon rougit les vagues d’or
Et le visage pur de la « collégienne ».
Carl est son cavalier, germano-suédois,
Et la boîte à musique, un Wurlitzer, je crois.
L’alacrité du cœur imbibe leurs haleines ;
Comme si les sodas étaient drogués, ma foi…
Et c’était au milieu des grandes, vastes plaines,
Où souffle un vent gelé loin, très loin devant soi.
*
47
Swanson’s
Un soir, à Chikago, mais plutôt la banlieue,
De long en large allait, sur la moquette Olson,
Carl attendant Suzy : il fit bien une lieue
Marchant de la télé, sigle Stromberg-Carlson,
Au meuble radio Bendix, quand la sonnette
Enfin tonitrua : « Fais choir la bobinette ! »
Elle entra, lui tendant quelques provisions
En sac de papier Kraft, et c’étaient des volailles
Aux petits pois de chez Swanson : ces victuailles,
Ces surgelés, des deux étaient trouvés fort bons.
*
48
Sur la Lune
Plus tard, Carl et Suzy vécurent en Floride,
Carl étant concepteur à Cap Canaveral.
C’est lui qui dessina le support de la bride
Du bras articulé de l’axe pivotal
De l’appareil photo des missions lunaires.
Ils coulaient donc des jours exaltants, balnéaires,
Sous les palmes, les pins, les fleurs de mimosa,
Dans une course intense avec les Soviétiques.
Qui ne s’étonna point, un peu, quand la NASA,
Son exploit fait, perdit les bandes magnétiques ?
.
Saudades
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49
Don Tiague
Don Tiague vivait, ayant quitté Lisbonne,
Au milieu des Bouddhas et de leurs talapoins,
Conseillant l’Empereur siamois comme on donne
Des ordres à l’enfant qui grandit sous nos soins.
C’est lui qui guerroyait contre les clans sauvages
Dans les vastes forêts, les Birmans lotophages
Aux peaux d’alligator, sur le dos d’éléphants,
Les pirates malais de Bornéo l’ogresse…
Sous son harnois niellé le souvenir l’oppresse :
Done Ulrique à Sintra, promenant les infants.
*
50
La grotte
Don Tiague forçant la pagode hantée,
Un brandon à la main descendit au caveau
Où son pas retentit sous la voûte effritée.
L’ombre des rats fuyait la lueur du flambeau. –
Les bonzes plaçaient là, naguère, leurs momies,
Mais par l’intrusion de forces ennemies,
Occultes, ce tombeau de vénérables saints
Était devenu l’antre, aranéen d’étoffes,
De morts-vivants damnés, grouillant de rhinolophes.
Les Bouddhas fienteux luisaient sous ces essaims.
*
51
Foï-tong
Nul ne doit ignorer dans la Gaule bourrue
Que si l’art culinaire au Siam est si haut,
C’est que le Portugais y servit la morue,
Dont le nom lusophone et juste est cabillaud,
Révolutionnant le curry jaune et rouge,
Tandis qu’il défendait le trône de sa vouge.
Ainsi, le chu-chi-pla vient d’un conquistador.
De même les desserts succulents ont pour reine
Maria Guyomar de Pinha, souveraine,
Créant les foï-tong, en français « cheveux d’or ».
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52
François Xavier
Dans la forêt de Dieu mélodieux boulboul,
À Goa, Portugal ultramarin, tu fondes
La mission que porte un éléphant tamoul
Au pêcheur habitant le bord des vertes ondes.
Ayant charmé, conquis les Fo du Sri Lanka,
Tu vas répandre ailé la foi dans Malacca,
Avant de t’essorer, acolyte d’Ignace,
Pour l’archipel neigeux du zazen : au Japon,
Où de tes résultats, spirituel ippon,
Les persécutions n’ont pu noyer la trace.
.
Les singes de Sodome et le fongus panspermiste
.
53
Orgies égyptiaques
Les fils de Râ cachaient dans leurs temples sacrés,
Tout au fond des naos, d’étranges créatures,
Des monstres qu’ils vêtaient de longs manteaux dorés,
Se livrant avec eux à d’infâmes luxures.
C’étaient des nains bossus et des hommes-poissons
Pêchés dans les marais, et, pris dans les buissons,
Les bosquets du Nil blanc et forêts de Nubie,
Les verdoyants déserts de l’humide Libye,
Des singes nus ailés, au stupre sidérant.
Les matrones couraient se faire, aux temps d’orgie,
Monter par ces babouins de tératologie.
Ces rites ont passé jusqu’à Louis-le-Grand.
*
54
Singes
Célimène, mon cœur ! ce pays est pourri.
Les singes au pouvoir, s’ils découvraient vos courbes,
Voudraient me dépouiller d’un objet si chéri,
Tant ils sont vicieux, concupiscents et fourbes.
Ils voudront caresser de leurs longs doigts velus
Vos appas rebondis et doux, ces crépelus
Anthropoïdes nains ! Après tant d’onanisme,
Ils ne peuvent jamais émouvoir votre cœur,
Ils pensent que la force en amour est vainqueur,
Ils veulent polluer votre exquis organisme !
*
55
Fongus
Les singes au pouvoir, rongés par un fongus
Parasite venu de très loin dans l’espace
(Panspermie), introduit en eux via l’anus,
Nous paraissent vivants mais sont une carcasse
Délabrée éructant les mots du champignon
Ou de la moisissure attaquant le fignon,
Les intestins, le sang, le chyle et la cervelle
Qui les contrôle. Il fait applaudir ce navrant
Spectacle monstrueux de tout Louis-le-Grand,
Gymnase devenu formidable poubelle.
*
56
Fongus II
Par l’anus des babouins au pouvoir est entré
Un fongus de l’espace affamé qui les ronge !
Nous sommes subvertis par l’intestin chancré
Des politiciens, et notre pays plonge
Dans le chaos, aux chants de rampants bacheliers
Ignorant le danger pour leurs boyaux culiers
De se joindre au cartel à cause de leurs mères,
Dont les aïeules sont les prêtresses d’Isis
Qui servaient aux plaisirs des mânes d’Anubis,
Égayaient les babouins de leurs amples derrières.
*
57
Fongus III
Ce fongus xénomorphe entré par le fignon
Fait en quatre ou cinq jours de son hôte un zombie
Soumis aux idéaux moussus du champignon,
Accusant d’anarchisme et de xénophobie
La population à longueur de discours,
Bavant, vitupérant, au ra plat des tambours.
Le ministre babouin parasité s’exclame,
Vomissant des vapeurs de spores, du limon
Sulfurique, sa peau pareille au goémon ;
On ne comprend plus rien, Louis-le-Grand acclame.
*
58
La grande chauve-souris
Quand les babouins rongés par le fongus vireux,
Les crocs dégoulinants et le mufle morose,
Sont enfin devenus suffisamment nombreux,
Ils ouvrent dans les monts glacés la faille close
Que nos pères avaient condamnée à toujours…
Et cherchant dans les plis, les sinueux détours
De la baume hantée un être qu’ils ignorent,
Ils réveillent au fond des méandres pourris
Leur idole vivante, une chauve-souris
Géante, maléfique, et prostrés ils l’adorent.
.
III
ABSINTHES
.
59
Mon dégoût
Comprenez-vous pourquoi je n’ai que du dégoût
Pour ce pays de vice et de grandes écoles
Et de Louis-le-Grand qui s’étale partout,
Quand je lève les yeux, en blanches auréoles ?
Je croyais exister, en fait je ne suis rien ;
C’était l’illusion d’un fat béotien,
D’un palmier du pompeux décor de quelque scène,
Qui se voit personnage au milieu des acteurs,
Admirant son sommet touffu dans les hauteurs.
Comprenez-vous pourquoi j’éprouve de la haine ?
*
60
Ma haine
Ta beauté me console un peu des agoutis.
Quand l’agouti ne fait que passer dans la rue,
Anonyme et chagrin de n’avoir œil qui tue,
Je bâille indifférent, ces gestes sont petits.
Mais lorsque le mulot pavanant sur la scène
Est de Louis-le-Grand, alors j’ai de la haine.
Je vois autour de lui tout un réseau de fils,
Électriques ou non, en toile d’araignée,
Un complot ourdissant des écrits sots et vils,
Des rituels poisseux, dont l’âme est indignée.
*
61
Réponds-moi sans les mots : avec ta nudité.
Car j’ai beaucoup souffert de nos grandes écoles
Et, bien avant cela, de la sublimité
De Janson-de-Sailly, Condorcet, et de folles,
Sachant que je n’étais d’aucun préau connu,
Qui disaient que leur corps, quand j’en étais ému,
Pour me faire enrager, a les traits de la vache.
Que si j’aimais ces traits, c’est donc que j’étais bas ;
Et, de toute façon, pour discuter ébats
Louis-le-Grand faillait à mon humour potache.
*
62
Inventaire à la Louis-le-Grand
C’est tout de même assez drôle, même hilarant.
Nos écrivains ont beau, verbe haut, face blême,
Avoir quasiment tous purgé Louis-le-Grand,
C’est Prévert, qui n’a pas fait d’études, qu’on aime
Chez les Français… Pourquoi, pourquoi me dire alors
Que mes vers, désuets, me laissent en dehors
Du grand courant où tout est balayé, surnage,
Puisque vous n’êtes pas davantage goûtés,
Quasiment, dans le fond que moi, vous qui sortez
Du noble incubateur, par la plèbe sauvage ?
*
63
Rituel
Français, tes écrivains chantent si bien Paris !
De Toulouse ils n’ont cure, or il te faut les lire,
À Narbonne, à Rouen, à Montluçon, à Ris,
Les lire et déclamer : « C’est cela que j’admire »,
Pour espérer avoir ton baccalauréat.
Sublime rituel, cher vaillant lauréat !
Cependant, n’étant point passé par Henri-Quatre,
À toi cela ne sert de rien, ce qui s’apprend ;
Parce que tu n’a pas purgé Louis-le-Grand,
Même à Paris tu sens le mouton, comme un pâtre.
*
64
Louis-le-Grand précède l’essence
« La province est si plate et morne, philistine »,
Chantent nos écrivains après Louis-le-Grand,
« Que mon dégoût pourrait en faire une tartine,
Un gros livre de tout ce néant écœurant.
Car je n’ai pas choisi de voir le jour à Dole,
Je décidai de naître à mon gré : dans l’école.
Et cela conduit loin, au moins jusqu’au Marais.
C’est toujours à Paris que naissent les génies.
Au-delà du périph s’ouvrent les colonies.
Qu’au Flore avec bonheur de miettes je mourrais ! »
*
65
Pisciculture
Il raconte sa vie amusante au lycée
Comme s’il s’agissait d’une boîte lambda,
Celle de ses lecteurs, et sa vie est censée
Refléter notre vie à nous autres. Juda !
Oui, l’établissement de ce hideux potache
Est depuis deux cents ans et plus – c’est ce qu’il cache –
Le seul accès possible au statut d’écrivain,
Dans ce pays rongé par l’entre-soi fétide.
Et de l’extrême gauche à l’extrême insipide,
C’est dans un même trou que croît cet alevin.
*
66
Négritude
Ils disent t’admirer, poète Aimé Senghor,
Pour ce que tu nommas un jour ta négritude.
C’est ce qu’ils disent tous, en le répétant. Or
Tu n’existerais pas, nonobstant l’amplitude
Diffuse de ton vers et son bruit effarant,
Si tu n’avais écrit depuis Louis-le-Grand,
Où tu ne fus pas plus tropical, exotique,
Pour eux, que vos amis de Limoges, de Tours
Ou de Montbéliard, les sonores tambours
De ces patois locaux au timbre drolatique.
*
67
Au ciel
Comme, à Louis-le-Grand, je plaignais la misère !
Mes professeurs aimaient ce délicat sanglot
Et me disaient : Ton chant, plus haut que la grammaire,
Au cocotier t’aura grâce à nous le beau lot.
En ce gymnase altier frappe ton vers occulte,
La France veut l’ouïr et te vouer un culte.
Écris, ne pense pas au sens des mots, peu sûr.
Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait la presse !
Je sentais leur encens vaincre ma sécheresse,
Un choix de chérubins m’acclamait dans l’azur.
*
68
Lycée Bacchanale
Un des rares bijoux de l’immense banlieue
Où passer quelques ans peut n’être point perdu :
Pour cela les parents doivent faire la queue
Au cadastre et payer le tribut foncier dû.
Alors les rejetons s’en donnent à cœur joie,
Le bocard de Mme Alibaba festoie
Avec ces bons à rien ; c’est le chemin tracé
Vers les salons pompeux, la carrière publique,
Le sommet de l’affiche. Et surtout, règle unique :
Pas un mot de travers ou tout est exposé.
*
69
Académie
Nos lettres sont aux mains de cervelles malades,
Exégètes cherchant des vices nauséeux
Dans les alexandrins des hautes Franciades,
Ou ceux de leurs appuis ou leurs vices de gueux.
Je dénonce le bran puant dont nous conchie
Ce diplômé troupeau roulé de l’anarchie
Que dirige un bocard, depuis Louis-le-Grand.
Car cet aréopage, huileuse salmonelle,
De boucs efféminés, la gueule solennelle,
Veut nous voir avec lui noyé dans le courant.
*
70
Académie II
Ce n’est pas une aca / démi(e), c’est un asile.
Le psychiatre en chef est nommé par décret
Avec six contreseings, plus un avis secret
De Mme Giton, secret mais inutile.
Ce haut fonctionnaire est d’une loyauté
Exemplaire au cartel de la lubricité.
Quiconque a plané haut parmi nos gens de lettres
Doit être convaincu de perversion ;
Libres, notre pensum est d’abaisser les maîtres,
Notre hommage doit être une dérision.
*
71
Je marche dans la rue et tout est décadent.
L’illégalité suinte au grand jour, la police
Me voit froncer les yeux de dégoût : imprudent,
Je lui deviens suspect, à cette bienfaitrice !
Des femmes mendiant devant la tour Eiffel
Avec des enfançons : système industriel
Dans la tradition purulente de crimes
D’abjects robachicos de Babel en ferment,
Qui n’attend qu’un peu plus de notre abaissement
Pour arracher des yeux, mutiler ses victimes.
*
72
Dans mon château, je couds et recouds de la chair
Des fosses exhumée, arrachée à la tombe.
Je veux en ciselant ces tissus par le fer –
À l’amant que je suis ce noble office incombe –
Recréer le contour, le faciès de Philis.
Et quand j’aurai sculpté parfaitement ce lys,
Je sais comment son cœur battra par galvanisme.
Elle ouvrira les yeux, mon chef-d’œuvre inouï,
Et du néant tirée, enfin me disant oui,
Une Philis vivra sous mon déterminisme.
*
73
J’aime – mais c’est forcé ! – le plus français qui soit.
Il est beau comme un chou frisé de maraîchère,
Fait toujours ce qu’il veut et jamais ce qu’il doit,
Me pince le fessier en badinant : « Ma chère ».
Si romantique, un jour il m’apporte des fleurs :
« C’est sur notes de frais », dit-il. Saines valeurs !
Il est fin connaisseur de vins et de vignobles,
Dans le plus grand secret boit du coca-cola.
Je ne sais qu’ajouter, tant de vertus si nobles…
– Que « c’est plutôt Robert que Redford » ? – C’est cela.
*
74
Jours bénis
Jours bénis où, courant au marché de ma ville,
J’allais des choux frisés voir les ballons feuillus !
Quel meilleur aliment pour se faire du chyle,
Cette soupe vaut mieux que les cafés bouillus.
C’était tôt le matin, la ronde maraîchère,
Dont l’aspect à lui seul parlait de bonne chère,
Plongeait ses beaux bras nus dans les choux bien frisés,
Et moi, pendant ce temps, je palpais des bananes,
En regardant comment elle arrangeait les fanes
Des choux dont on eût dit qu’ils étaient irisés.
*
75
La maraîchère
Elle avait des choux-fleurs charnus, étincelants
Comme l’ivoire antique, et gros, la maraîchère.
Mais je ne croyais pas qu’il fût hors des lys blancs
De trésor et passai… Son image si chère
Aujourd’hui m’apparaît en des nimbes dorés :
Je pleure les gratins que j’eusse dévorés,
Chaque heure, chaque instant d’une vie abattue.
Le lys a par la foule été cent fois souillé
Et me glace, trognon à jamais effeuillé.
Le souvenir cuisant de beaux choux-fleurs me tue.
*
76
La laveuse de carreaux
Je m’en souviens encore… En haut de la bastille
Elle allait se jucher, pour laver les carreaux,
Avec un air mutin de la vieille Castille,
Ou d’une Andalousie alme d’azulejos.
Et moi, la revoyant sur cette citadelle
À frotter les carreaux, voilà je m’épris d’elle.
La mansarde où mon sort de poète déchut
Me vit souvent attendre, écrivant quelques lignes,
La brune Asuncion, pour lui faire des signes.
Me souriant un jour, dans le vide elle chut.
*
77
Au bout de la nuit
Dansez, belle Ingeborg, pour mes yeux dansez nue
Sous des voiles légers, vaporeux, transparents.
Au comble du bonheur enfin, mon âme émue
Ne veut plus revenir jamais de vos torrents.
À la fin de la nuit je peux mourir bien aise,
Oui, lever cette coupe où l’orage s’apaise,
Entrer dans un sommeil éternel, oublier
La blessure infligée à l’esprit par le monde,
Comme tombe la pluie en fils bleutés sur l’onde,
M’évaporer de voir votre jambe plier.
*
78
Soupirs
Mes soupirs s’entendaient au moins jusqu’à la Seine,
Mais les clochards, sans doute, assis sous le balcon
Couvraient ce chant avec leur bavardage obscène
Et vous n’entendiez point ma voix sur l’Hélicon.
Ce chant dont vos appas étaient la cause insigne,
Dont je désespérais de pouvoir être digne !
Et si vous l’entendiez, pourquoi n’avoir rien dit ?
Pourquoi m’avoir laissé bouillir dans mon vinaigre ?
Peut-être pensiez-vous : « Mais si c’était un nègre
Dont la négroïtude à jamais me perdît » ?
*
79
Au pied de l’alcôve
Quand la nuit les clochards beuglaient, leur campement
Sous votre alcôve avait des odeurs de vinasse
Et leurs propos devaient vous sonner rudement.
Car la police fut inutile et bonasse.
Las ! vous n’aviez rien fait pour mériter cela,
Et personne à vos maux ne mettait le holà.
Or si j’avais eu vent de cet ignoble trouble,
J’eusse coupé la gorge à ces rebuts humains
Et fait, dans leurs boyaux plongeant, rouges, les mains,
Avec votre bonheur ému le mien : coup double.
*
80
Au pied de l’alcôve II
Un soir, avant d’aller chercher vos somnifères
Et vos boules Quies en espérant dormir
Malgré le campement de clochards et d’ulcères
Aidés par la police et l’armée (à vomir),
Dans la rue où graillait cette orde métastase
Vous auriez entendu le silence… en extase.
Et depuis le balcon, vous prouvant ces douceurs,
Vous m’auriez vu couvert de sang, parmi les membres
Dispersés, les boyaux ; et de toutes les chambres,
Des femmes en peignoir qui me jettent des fleurs.
.
IV
CÉLIMÈNE
.
81
Madame, entendez-moi, j’aime plus que ma vie
Vos cheveux blonds, vos yeux d’azur, vos belles mains,
Le sourire céleste et profond qui convie
L’âme à l’évasion des occultes chemins
Dans la forêt où, seul, je vous parle et soupire.
Que ferez-vous, sachant le cas, de votre empire
Sur mes jours, sans beauté loin de vous, loin du rêve ?
N’avez-vous point d’orgueil de mon amour pour vous ?
Et comment de mon sort essuierai-je les coups
Si dans mon cœur se fige et se glace la sève ?
*
82
Madame, j’ai pour vous un amour si brutal
Que j’étouffe en pensant qu’un autre homme vous plaise
Et, quand votre statue est sur son piédestal,
Qu’autre Pygmalion sur la bouche vous baise.
J’enrage de savoir sur vous des yeux posés
Et ne sais quels tourments aux égards méprisés
Par vos appas pourraient apaiser ma colère.
J’ignore le moyen pour vous de me complaire
Assez dans cette rage hostile à tout venant,
Pour que je ne sois point fumant de jalousie
Quand vous ne distillez en moi douce ambroisie
Par de longs regards d’ange heureux m’illuminant.
*
83
Madame, je tuerais mon rival devant vous
Si vous imaginiez m’éprouver de la sorte.
Ne vous délassez point ainsi car mon courroux
D’un innocent irait se poster à la porte.
Si vous n’avez pitié de moi, jaloux méchant,
Faites pour le moins grâce au céladon touchant
Qu’il vous amuserait de placer sur ma route.
N’ayez de son trépas, Célimène, aucun doute :
Mon gant le giflerait sous un prétexte vain
Et mon estoc ensuite ouvrirait sa poitrine.
Soyez sage, brodez quelque idylle ou marine
Ou quelque bergerade avec nymphe et sylvain.
*
84
Madame, je tuerais devant vous mon rival
S’il vous prenait le goût de faire la coquette.
Un caprice peut être et frivole et fatal,
Veuillez ne point pousser trop loin votre conquête,
Si vous ne souffrez pas que soit versé le sang,
Quand me défend l’honneur de ravaler mon rang.
Agréez ce conseil d’un ami très fidèle
Et vous épargnerez à quelque parentèle
Le deuil, causé par vous, d’un pauvre malheureux.
Je ne puis vous laisser prétendre que vos charmes
Ont, m’étant réservés, d’autres suites qu’alarmes
Pour ceux qui se verront consumer dans leurs feux.
*
85
Loin de vous, cette vie est une mort cruelle.
Je ne sais, inquiet, si vous pensez à moi
Ou m’avez oublié, si vous demeurez celle
Qui régnait sur mes jours, qui me donnait ma loi,
Ou si pour vous mon cœur n’est plus qu’une ombre vague
Quand vous n’entendez plus son battement, la vague
Qui sans cesse venait sur le sable courir
D’un littoral heureux, avec un long soupir.
Loin de vous je n’ai plus d’espérance et de joie,
Je n’ai plus de soleil et n’ai plus d’horizon,
Il n’est plus dans mon île une belle saison,
Je ne vois plus vos yeux, pour qu’à l’amour je croie.
*
86
Loin de vous, cette mort qu’est la vie, à quoi bon
La vanter, lui prêter des beautés admirables ?
Leopardi l’a vu, la seule illusion
Qui nous rende les jours en ces ombres passables,
C’est l’amour, et mon cœur loin de vous s’est fané.
Célimène, pourquoi faut-il que je sois né ?
Notre amour, tout mon bien, vous l’immolez au monde,
Ô vous sacrifiez sa vérité profonde,
Sans pitié pour celui qui vous devait son port.
Que ne me versiez-vous du poison dans un verre,
En partant ? c’eût été clémence humanitaire.
Vous avez votre vie et moi, donc, j’ai ma mort.
*
87
Vous m’aviez dit, ce jour entre tous le plus beau,
Si beau ! que vous m’aimiez. Puis vous êtes partie,
Le jour où s’est ouvert devant moi le tombeau
Et sur mon cœur tombé la dalle appesantie.
Qu’ai-je donc entendu ? Ce propos mensonger
À qui n’était pour vous, ainsi, qu’un étranger,
Perfide, oserez-vous le déclarer sincère ?
Si c’était un serment, vous ne le tenez guère.
Était-ce une promesse, elle vous engageait.
Mais vous avez bientôt trahi cette parole
– Et me voilà perdu, sans chemin, sans boussole –,
Comme si cet amour, de vous rien n’exigeait.
*
88
Vous m’avez déclaré votre amour, ce fut beau,
Mais un jour je fus seul, car vous étiez partie.
Je regardais autour de moi, dans le tombeau
Où vous m’aviez laissé : fermé, pas de sortie.
Je n’osai point le croire, et j’attendis longtemps
Une clé, le retour avec vous du printemps,
Mais quand il devint clair que s’était envolée
Ma sylphide, je sus que ma prison gelée
Enfermait dans ses murs la fin de tout espoir.
Perçant, désabusé, le secret de mon être,
Qu’il aurait mieux valu pour moi ne jamais naître,
Puis-je vous accuser de me le faire voir ?
*
89
Je ne sais même plus si vous me l’avez dit,
Que vous m’aimiez, tout passe et de mon cœur ne reste
Que des cendres au vent, le désespoir grandit
Seul en mes jours sans joie, en ce vide funeste.
Tout passe… non, vos yeux sont restés ma prison.
Puisque je ne suis plus nef à votre horizon
Et je n’ai point de port en vos tendres caresses,
Je vous tends un bouquet de toutes les tristesses,
Et dans mon sein n’est plus qu’un abîme sans fond.
Ô je vous aime tant, mais vous êtes partie !
Dans le jardin désert ne pousse que l’ortie
Déchirant un autan qui tourne, tourne en rond.
*
90
Célimène, pourquoi faut-il que je sois né,
Quand, après m’avoir dit que vous m’aimiez – ô joie ! –,
Vous partez, me laissant hagard, abandonné,
Ne me relevant plus du jet qui me foudroie ?
C’est comme si, m’ouvrant pyxide avec trésor
Pour éblouir mes yeux de diamants et d’or,
On s’évanouissait tel un mirage ensuite
Sans que j’eusse fermé les deux mains assez vite.
Où vous trouver ? Je suis si loin d’être Sherlock.
Direz-vous, quand j’irai m’affliger aux corneilles,
Que me jouaient un tour bien fâcheux mes oreilles ?
Qu’êtes-vous donc, pour fuir avec le chant du coq ?
*
91
Ces mots… c’était un rêve, et vous êtes partie
Sans m’avoir adressé que les propos banals
Qu’on tient à ceux qui sont très loin de notre vie,
À moi pour qui vos yeux si beaux furent fatals.
C’était un rêve et si l’on veut vous faire un blâme
De mes discours, que tant soit maudite mon âme
Que chacun des enfers ait une éternité
Pour elle dans ses puits de tourments et de soufre.
Qu’on m’arrache la langue, au plus sinistre gouffre,
Cent fois par jour avec un coutelas denté.
*
92
Resplendissez, Madame ! Au banquet, je vous vois,
D’un châle étincelant les épaules couvertes,
Votre gorge à l’éclat de rutilant pavois
Ceinte de diamants et d’émeraudes vertes,
Avancer telle un cygne, en fendant la touffeur,
Sous les lustres versant leur cascadante fleur
Sur le rayonnement de vos cheveux si flaves
Et le poudroiement chaud de sourires suaves.
J’entends les chuchotis dans votre tourbillon :
« Quel homme est le secret de cette nitescence ? »
Quel enviable amour imprime son essence
En ce cœur débordant au féerique sillon ?
*
93
Telle un cygne fendant les eaux, miroir de lune,
Je vous vois dans la presse ébahie avancer,
Des pendants scintillants d’oreille peu commune
Sur un ondoyant lit de platine danser,
Tandis qu’une rivière étincelante et pure
Par ses bleus diamants dont votre col s’azure
Semble sur votre gorge un torrent d’oasis.
Et la tête me tourne, avec ce teint de lys
Et ce pas gracieux, ce port et cette ligne,
Quand vos doigts annelés d’opales arlequin
Passent sur vos cheveux d’or ou le casaquin.
Je meurs de vous aimer, tel est mon chant du cygne.
*
94
Quand la verte émeraude éclabousse ta gorge,
Je me sens enlevé vers un lieu tropical.
Tes cheveux, ces guérets dorés, ondoyants d’orge
De nos pays, soudain deviennent un métal
Précieux qu’Espagnol je prends à des caciques,
Aux dieux sanguinolents d’hallucinants Mexiques.
Mais aussi, je le vois ! que roulent ces ruisseaux
De perles qui sinuent en miroitantes eaux
Par d’agrestes vallons, de tremblantes collines.
Tu révèles tes doigts annelés de grenat –
Fallait-il que ton cœur, aimant m’abandonnât ? –
Et de diamants purs, d’ambre, de tourmalines.
*
95
Les yeux de Célimène ont ravagé mon âme,
Dévasté mon esprit, démoli ma raison,
Anéanti ce moi du brasier de leur flamme,
Rasé l’être pensant, ah quelle fauchaison !
Quel cyclone barbare, ah l’inouï déluge !
Le cataclysme énorme ! il n’est aucun refuge
Contre ces yeux, pitié pour mon cœur fulminé !
Est-ce pour ce chaos fatal que je suis né ?
Pour devenir un tas de décombres lyrique ?
Pour couler jusqu’au fond du gouffre glacial ?
Le pouvoir de ces yeux ! De quel nerf spécial
Sort un tel foudroiement de puissance électrique ?
*
96
Célimène a chassé ma raison, je suis fou.
Il ne faut pour cela qu’un regard, quelle vie !
Pourrai-je me soigner d’un tel coup de bambou,
Plus grave qu’un catarrhe ou qu’une synovie ?
On veut un jour enfin prétendre au doctorat,
Le lendemain on est fait, refait comme un rat ;
Un jour de Feuerbach et Foucault l’on pérore
Et puis le lendemain on jure qu’on l’adore
À Célimène, blonde, ô blonde comme blés.
On a beau d’Althusser et de Marx tout connaître,
En soupirant l’on dit qu’on vient juste de naître.
Et c’est que d’un regard nos sens sont endiablés.
*
97
Célimène, je veux m’immoler pour vos yeux.
Quelle existence vide et funèbre, en l’absence
Des supernels plaisirs et dons prodigieux
Dont chaque jour comblait mon cœur votre puissance.
Daignez faire de moi le docile instrument
De votre volonté souveraine : comment
Puis-je servir ? Veuillez me signifier l’ordre
Qu’au péril de ma vie accomplisse mon bras.
Je serai votre chien, défierai les ingrats
Et quiconque vous nuit : signalez-moi qui mordre !
*
98
Vos lèvres, Célimène, ont, je le sens, un baume
Pour mon esprit en feu, qui vous peint et repeint
À chaque instant de veille et de rêve, au royaume
Céleste où, vous aimant, épris mon cœur atteint…
S’il n’est à mon amour, aussi, rien de plus tendre,
Que n’avez-vous conçu qu’il importait d’attendre
Le jour où nous devions vous et moi nous trouver ?
Et lorsque ce jour vient, ainsi qu’une évidence,
Que c’est là ma moitié, don de la Providence,
Quelle part m’avez-vous bien voulu réserver ?
*
99
Si j’avais, Célimène, au bon endroit poussé,
Fait de Louis-le-Grand la course magnifique,
Je n’aurais point failli, non, point tergiversé,
En observant l’éclat de ton œil séraphique,
À te tambouriner sensiblement mes feux ;
Et, sûre de ton choix, tu me rendrais heureux,
Car tu m’aurais connu pour un sujet d’élite.
Tel que tu me voyais, tu ne pouvais savoir
Si je n’avais l’esprit, voire un fond de sang noir.
Et si je suis un clown, c’est sans aucun mérite.
*
100
Célimène, ton nom presse et passe ma bouche,
Quand je m’épanche ému dans la fraîcheur des bois.
Je vais seul en ce monde, avec un air farouche.
Je vais seul mais je t’aime, ô plus que tu ne crois.
Si haute, et moi si bas, n’étant l’ancien élève
D’aucun Louis-le-Grand où l’auguste s’élève,
Se fait un nom connu, peut devenir quelqu’un.
Point de Louis par qui le prestige déferle,
D’un pourceau la vertu sans sésame est la perle.
Et si je suis un clown, c’est sans mérite aucun.

