Journal onirique 24

Période : novembre 2021-janvier 2022.

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Un vaisseau spatial est envoyé au-delà des limites connues de l’espace dans le but d’établir le premier contact de l’humanité avec des extraterrestres. L’équipage est composé d’Américains et de Chinois. On apprend au bout de quelque temps sur la terre que les choses tournent mal à bord du vaisseau, que les astronautes ont régressé vers le cannibalisme et se dévorent entre eux. Les experts sont formels : la mission est un échec, aucun extraterrestre ne voudrait entrer en contact avec des dégénérés.

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Comme l’Éducation nationale trouve malin d’envoyer des moutards effectuer des « stages » dans le monde du travail, je suis chargé de faire découvrir l’entreprise à un groupe d’enfants. Je découvre que leur langage, le langage de leur classe d’âge, m’est presque étranger, et devant un « vieux » tel que moi, ils en rajoutent, en abusent. Ce sont surtout des mots employés pour dire tout et son contraire, des éructations plus qu’autre chose en réalité, comme quand l’un d’eux s’écrie, sur une futilité que j’énonce d’un ton convaincu : « C’est lustrucrueux ! », tout content d’employer devant moi l’un de ces mots à la mode parmi eux.

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Le port de la cravate est le signe d’un conflit psychique à résoudre, autour d’un sentiment de culpabilité.

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Les cocons de moules

Dans un village corse, on me conseille d’aller voir la culture des moules sur la colline, où se situe la partie la plus élevée de la commune. Nous y montons mais ne trouvons que des parcelles vides. Le vol de moules est devenu endémique dans la région depuis que les promoteurs immobiliers font rage, et nous arrivons juste après une razzia.

Sur l’une des parcelles, je trouve deux ou trois restes, des objets ressemblant à de grosses cacahouètes d’une grosseur de deux poings environ chacun. Ce sont des cocons vides. Ces cocons, dont la membrane externe ressemble à de la toile de jute, sont l’enveloppe naturelle des moules.

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La criminologie a introduit dans le fonctionnement de la justice les résultats fumeux de toutes les écoles successives de psychologie. Des dossiers de personnalité établissant des profils criminels servent à présent de justification scientifique au sempiternel travers policier d’arracher des aveux plutôt que de rechercher des preuves. Dans le cas du droit dit de la presse, le nom qu’on donne en France au droit à la parole, ces dossiers servent à condamner des gens pour leur personnalité : ce que dit chacun est à présent filtré, interprété, déchiffré par le biais d’un dossier criminologique ayant le dernier mot.

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Deux adolescents sont accusés de viol sur une victime. Ils ne comprennent pas, ne nient pas les faits mais disent que la relation était consensuelle, que c’est même la victime qui leur avait fait des avances, aux deux en même temps.

On trouve sur les murs, dans la chambre de la victime, des photos des deux garçons et l’on se demande alors si c’est une sorte de syndrome de Stockholm, si l’adolescente est tombée amoureuse de ses violeurs. Mais on ne sait pas quand ces photos ont été accrochées aux murs. Si c’était avant le viol, la victime ressentait-elle une attirance pour les garçons, auquel cas elle aurait bien pu solliciter des rapports sexuels avec eux ? Le viol serait alors un statutory rape, ou viol par définition de la loi (quand la loi refuse de prendre en considération le consentement) ; et ce serait un viol statutaire non pas, comme dans les cas classiques, en raison de la différence d’âge entre les personnes, l’une étant mineure, mais en raison du nombre de personnes, à savoir plus de deux, toutes mineures. L’affaire est cependant classée.

Quelques années plus tard, la fille croise de nouveau l’un des garçons, à l’université. Ils discutent un brin et elle lui demande à quand remontent les faits décrits ci-dessus. Cela semble indiquer le peu de gravité d’un événement dont elle n’a plus que de vagues souvenirs. Les deux quittent la scène ensemble et l’on suppose que c’est pour renouer une relation sexuelle.

Quelques années passent encore, la fille est à présent mariée à un Japonais et vit avec une famille nombreuse dans une cité HLM. Lors d’un voyage du mari et de sa femme au Japon, des amis de l’époux posent à sa femme des questions sur son passé mais le mari, qui ne souhaite pas qu’elle révèle par inadvertance l’étrange affaire de viol supposé, les arrête avec ces mots : « Supercompétente le jour mais la nuit appartient aux rêves. »

(Note. Le consentement n’est pas une défense légale quand la différence d’âge dépasse un certain quantum, dans les cas où l’une des personnes est un mineur d’un certain âge, quatorze ou quinze ans, ou moins, selon les législations, c’est-à-dire que pour des mineurs de cet âge entre eux le consentement exclut la qualification de viol « statutaire ». Mais je doute que cette construction s’applique légitimement à des orgies de mineurs car il serait beau de voir que des mineurs qui ne peuvent avoir aux termes de la loi une relation consentie avec une personne plus âgée sans faire de cette personne un violeur de jure puissent se livrer à des pratiques déviantes entre eux : si cela leur était permis par le législateur, celui-ci discriminerait au fond contre les adultes en posant en principe à leur encontre une présomption de manipulation mentale vis-à-vis de personnes que le législateur considérerait en même temps comme libres de se livrer, avec d’autres mineurs de leur âge, à des perversions de toutes sortes, et qui pourraient donc être plutôt en situation d’initier leur supposé manipulateur.)

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Pas-de-loup aimé de Dieu : Mozart.

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À l’entrée d’une ville, au bord d’un fleuve dans un désert de pierre, je vois un éléphanteau sortir de baraquements de forains installés là. Il bifurque vers ma droite, avant de s’immobiliser puis de tomber sur le côté. Sa mère arrive, bouleversée de le voir ainsi. Elle cherche à lui prodiguer des soins : la trompe de l’éléphanteau est couverte de plaies que la mère espère soigner en y appliquant de l’eau par le bout de sa propre trompe, comme si elle baisait chacune de ces plaies.

Ce spectacle me fait pleurer, et, bien que l’on puisse me voir et dénigrer ma sensiblerie, je ne cherche pas à retenir mes larmes. Je joins mes deux mains paume contre paume et les élève au niveau de mon front, tourné vers l’éléphante et son petit, cherchant à donner à cette salutation ou prière un pouvoir magique qui facilite la guérison de l’éléphanteau. Là encore, je n’ai cure que l’on me voie et que l’on ajoute au dénigrement de ma sensiblerie celui de ma superstition. Je ne saurai pas si l’animal guérit mais je crois que oui.

Je me retrouve dans un café avec l’avocat C., à qui je parle de ce que je viens de voir. Il me dit qu’il a été payé 51.000 euros pour une campagne en faveur des éléphants mais je le soupçonne de mentir, notamment pour me faire oublier par cette somme impressionnante qu’il est un des avocats les plus miteux de la place.

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Un homme découvre que ce qu’il croyait être sa paranoïa est la réalité et qu’il est bien sous surveillance en même temps que la cible d’un complot et de tueurs. Dans une cabine téléphonique, il combat au corps-à-corps un tueur à gages venu d’Europe de l’Est. Ce dernier est armé d’un pistolet, que l’homme parvient à retourner contre le tueur avant de faire partir un coup de feu. Le tueur est mort.

L’homme a compris qu’il était le jouet d’un voisin bobo manipulateur ayant fait semblant de rechercher son amitié. Il le tue et scie le cadavre en petits morceaux en expliquant comment cacher les morceaux dans un bureau Ikea à monter soi-même. Une fois monté, le bureau paraît tout à fait normal : aucune trace de cadavre. L’homme conseille également de déposer son carnet de santé dans un coffre à la banque pour dissimuler toutes preuves restantes.

On apprend alors qu’il s’agit de Jim Morrison, qui vit à Paris avec moi ; nous vivons ensemble non comme homosexuels mais comme picaros. Comme des tueurs sont à ses trousses, il souhaite partir et me demande si je suis prêt à le suivre. Je lui réponds que oui. Je lui dis que je l’ai attendu un an quand il est parti sans moi la dernière fois et que maintenant je suis veux partir avec lui. Il est ému, tout comme moi, cela ressemble beaucoup à une déclaration d’amour. Cependant, nous ne sommes pas des homosexuels mais des picaros.

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Lors de l’un de ses derniers discours de campagne électorale, le président de la République est frappé par une crise de nerfs, avec des convulsions et d’abondantes larmes qu’il ne parvient à réprimer et qui lui donnent l’air d’un petit garçon. C’est la crise de quelqu’un qui n’en peut plus.

Je fais partie de l’équipe qui doit rédiger le compte rendu du discours et la crise est intervenue pendant le quart d’heure qui m’était imparti. Alors que les forces de l’ordre dispersent le public – pacifiquement, je vous rassure –, je demande à une collègue plus expérimentée comment nous allons traiter l’incident. Elle me dit qu’il n’y aura aucun compte rendu, que c’est comme si le discours n’avait jamais eu lieu. (Pourtant, la scène était filmée.) Je dis alors que ce n’est que partie remise, puis, après un moment de réflexion sur l’état physique et nerveux que traduit cette crise, qu’il n’y aura sans doute pas d’autre discours : le président vient de perdre les élections car qui voudrait élire un homme dans cet état ?

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Un inconnu pose ses bagages dans un petit village. Prenant son repas à l’auberge, il s’endort après avoir mangé, la tête sur la table. L’aubergiste, un personnage trouble, adultère, le réveille et lui dit que l’infirmière souhaite le voir. L’inconnu se rend alors au lieu qu’on lui indique, une pinède en dehors du village où l’infirmière a improvisé un photomaton pour éviter aux villageois ayant besoin de photos d’identité de se rendre en ville. Elle a quelques difficultés à faire fonctionner son photomaton rustique et souhaite savoir si l’inconnu n’aurait pas les compétences requises pour l’aider. « J’étais maire, répond-il, et ce sont les problèmes des infirmières dont j’aimais le moins m’occuper. »

Il la suit cependant derrière une haie de pins, où le photomaton est installé dans des broussailles au pied d’une butte. La butte est parsemée d’arbres d’une essence différente, des pins tirant sur l’orange, qui attirent immédiatement l’attention de l’inconnu. Il prétend qu’une nappe d’hydrocarbures doit se trouver sous la butte. L’infirmière répond que des géologues sont déjà passés il y a quelque temps, à la recherche d’hydrocarbures, mais qu’ils n’ont rien trouvé. Il lui demande s’ils sont venus faire des examens sur cette butte, ce dont elle ne se souvient pas. Pendant cette discussion, l’homme va de-ci de-là, procédant à des observations superficielles. Il pense avoir une estimation de la superficie de la nappe ainsi qu’une vague idée de son volume, à savoir une profondeur entre cinq et cent mètres. Si c’était confirmé, ce serait la fortune du village.

C’est ce qu’il affirme à quelques hommes qui les ont rejoints, dont le maire. Tous sont d’abord incrédules : des géologues sont passés récemment et n’ont rien trouvé. Mais devant l’air de conviction de l’inconnu, qui connaît visiblement son affaire, le maire se prend à espérer.

Une procession religieuse passe sur le chemin, à l’ombre des pins. Elle est conduite par le curé du village, tenant un reliquaire devant lui. Le maire va le voir et lui rapporte les propos du nouveau-venu. Le curé prétend que c’est impossible, que la présence d’hydrocarbures en ces lieux est contredite par les écrits de saint Davier et surtout par la doctrine de saint François Xaquin. Alors l’inconnu ramasse un bâton et le plante dans le chemin, devant la procession immobilisée. La terre est meuble à cet endroit et le bâton pénètre en profondeur. L’inconnu le retire. Tout le monde retient son souffle, les yeux fixés sur le trou. Au bout de quelques instants dans le plus grand silence, une grosse bulle noire brillante se forme à l’entrée du trou puis éclate, laissant une tache grasse sur le chemin. Un murmure d’admiration parcourt la foule : c’est du pétrole. Le curé admet qu’il a mal interprété saint Davier et saint François Xaquin et la petite foule s’en retourne au village pour délibérer des moyens d’exploiter la nappe, le maire en étroit conciliabule avec le nouveau-venu.

Chacun semble croire que la manne financière que doit générer cette nappe bénéficiera à tout le monde dans le village plus ou moins également mais j’ai quelques doutes à ce sujet ; je me demande même si, à part un ou deux privilégiés, une seule de ces âmes en profitera. J’essaie de poser la question aux uns et aux autres mais on ne m’écoute pas.

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Une femme accompagnée de deux enfants, un garçonnet et une fillette, arrive le soir sur le bord d’un étang, conduisant un âne. Les enfants sont des orphelins et la femme souhaite cacher au fond de l’étang leur héritage, deux sacs portés par l’âne, une richesse considérable. Elle leur dit que de cette manière, quel que soit le sort que leur réserve la vie durant l’enfance, ils pourront venir récupérer leur héritage une fois grands. Elle n’ose confier l’héritage à personne. Or nous savons que des gens du cru soupçonnent qu’un certain homme ayant quitté le pays a laissé son bien au fond du même étang et qu’ils souhaitent donc le sonder. Ce serait la ruine des deux petits orphelins puisqu’alors les villageois trouveraient l’héritage, sinon ce qu’ils cherchent. Cela me rend ce rêve poignant.

Alors que la femme s’est engagée avec l’âne dans les eaux de l’étang, deux hommes à cheval passent par là. Ils avisent le petit groupe et posent à la femme des questions indiscrètes, à savoir, si elle possède des biens. Elle leur répond que non, inquiète à l’idée que ce puissent être des bandits. Ils lui disent alors que le nouveau souverain, esprit fantasque, promulgue depuis sa capitale, une grande ville d’Allemagne, des lois fantasques qui conduisent nombre de gens dans les campagnes à tout quitter sans attendre, laissant leurs biens derrière eux, et qu’eux, les deux cavaliers, s’emparent des biens ainsi laissés sans que ce soit du vol puisque les biens n’ont plus de propriétaires.

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« Dans peu de temps, dis-je, un grand nombre de fonctionnaires partiront en retraite, mais, les finances de l’État ne permettant pas de répondre à leurs attentes, pour éviter les troubles l’État n’a d’autre choix, comme l’attente de ces retraités sera trompée, de les tromper sur la situation véritable. » À ces mots, le ton de ma voix est devenu sardonique. « Il doit les tromper en leur faisant croire que leur attente n’est pas trompée ! »

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Dans une cité HLM un fast-food, dans lequel j’entre. C’est une grande salle avec quelques tables éparses. Je m’assois sans commander. À la table la plus proche, où sont assis des jeunes, les filles parlent d’un certain personnage louche qui passe ici ses journées et a un comportement inquiétant lorsque le vigile n’est pas là. L’un des garçons réplique qu’on ne peut s’attendre à autre chose de la part d’un clochard.

Non loin se trouvent trois garçons qui semblent faire partie d’une fratrie, blonds et l’air cognitivement retardé. Le plus grand a une quinzaine d’années, le cadet huit ou dix ans et le dernier quatre ou cinq. Ils se tiennent près d’un de ces gros caissons qu’on ouvre par une portière horizontale sur le dessus et qui contiennent des glaces ou des produits surgelés. L’aîné, par jeu, y jette l’un puis l’autre des plus jeunes et les y tient enfermés en s’appuyant sur la portière. Cela ne me paraît être qu’un jeu stupide et sans conséquences. D’ailleurs, l’aîné se retire bientôt, ce qui permet aux deux enfants enfermés de soulever la portière, mais un ami de l’aîné veut en rajouter une couche et s’appuie à son tour sur le bac, empêchant finalement les prisonniers de sortir.

Quand il se retire enfin, au bout de quelques instants, le cadet sort, et puis c’est la consternation, car le petit est inconscient. Il est évidemment bien plus fragile à son âge. L’atmosphère est devenue très tendue, personne ne sait si l’enfant est vivant ou mort. Il reprend connaissance et s’ébroue, au grand soulagement de tout le monde. Penser que ce pauvre petit a dû se voir mourir, et mourir d’une façon aussi stupide, me rend malade.

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Horriboulo.

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De plus en plus, les gens cherchent dans le Livre saint lui-même des éléments contre son interprétation par l’Église et contre l’autorité de cette dernière, tout particulièrement en matière de mœurs et sur la conception ecclésiastique du corps. L’une des figures de proue de ce mouvement, une journaliste, reçoit un jour un exemplaire du Livre, envoyé par un prêtre renégat qui préfère rester anonyme, et qui l’accompagne d’une petite énigme. La journaliste résout l’énigme, indiquant un passage du Livre, dans lequel elle lit : « Formes de la vie, corporez-vous. » Elle ne se sent plus de joie car c’est la preuve, du moins à ses yeux, trop contente en outre d’avoir résolu l’énigme, que la stigmatisation du corps par l’Église est une déviation par rapport au texte.

Elle ajoute qu’un des grands noms de l’Église est Xavier, qui commence par un X, le X des films X. C’est ainsi que j’apprends que pour ces gens-là le corps est important parce qu’il permet d’avoir des poches, que l’on peut remplir d’argent.

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En Afrique du Sud, G. et moi avons commis je ne sais quel acte inconsidéré qui nous vaut d’être poursuivis par l’ensemble de la population noire du pays et pourrait d’ailleurs, en brisant le fragile statu quo, plonger la société dans la guerre raciale. Enfermés dans une maison, nous voyons par une fenêtre s’approcher une véritable armée irrégulière. Les Noirs encerclent la maison et se mettent à courir en petits groupes autour d’elle. Cette étrange circumambulation me fait penser à une sorte de danse totémique et je dis à G. que nous nous méprenons peut-être sur leurs intentions. Il n’est pas de cet avis.

Nous parvenons à sortir de la maison en cachette par une ruelle sordide, dans laquelle nous voyons au bout de quelques instants venir à notre rencontre une bande de loubards blancs ayant des intentions visiblement hostiles. Alors que nous avons toute la population noire du pays à nos trousses, nous sommes sur le point d’être agressés par une bande de délinquants blancs…

Je parviens cependant à les intimider par mon bagout et nous poursuivons notre chemin. Nous entrons dans une boîte de nuit où G. me conduit vers ce que je crois être les toilettes. Ce sont en fait des sas de décompression pour gens timides et dans celui où nous nous réfugions se trouvent quatre personnes qui espèrent se désinhiber avant d’entrer sur la piste. Ils se tiennent immobiles le dos contre les cloisons, attendant d’être en condition. Au bout d’un moment, ils se mettent chacun un doigt dans la bouche, comme quelqu’un qui veut se faire vomir pour évacuer un état nauséeux provoqué par l’alcool, mais eux cherchent à évacuer leur timidité.

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J’essaie de me débarrasser de la présence de garçons collants en pressant le pas, la nuit dans les rues de Paris, et en les abreuvant de plaisanteries insultantes. Nous passons devant de grands monuments imposants, dans le genre pharaonique ou stalinien, éclairés par des lumières artificielles. L’un des garçons, le chef de la bande, me fait observer que nous sommes en train de quitter Paris, comme en témoigne la transition des petites rues aux longues avenues monumentales, et qu’il n’y aura bientôt personne pour m’entendre crier. Je comprends alors que leur intention est de me violer et, pour autant que je me souvienne, c’est la première fois que je crains en rêve d’être violé. Je rebrousse aussitôt chemin, évidemment suivi par la bande, sur laquelle je continue de déverser un flot continu de plaisanteries acerbes. Quand nous sommes retournés dans les petites rues du Paris historique, j’ai la certitude, à mon grand soulagement, de leur avoir rendu le succès de leur entreprise fort douteux.

À l’aube, j’entre dans les jardins d’un consulat, commun à tous les pays d’Amérique latine. On ne peut le traverser en touchant le sol, tant la végétation est dense : il faut avancer de branche en branche.

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Dans un grand parc j’observe avec contentement un oiseau ressemblant à une petite autruche en train de picorer. Deux oisillons que je n’avais pas vus jusque-là sortent de sous leur mère et se mettent à picorer avec elle, ce qui rend le spectacle encore plus intéressant.

Puis je remarque des rongeurs semblables à des rats palmistes sortir d’un trou dans le sol. Le long d’une ligne droite sont creusés plusieurs de ces trous et les palmistes se mettent à faire une course entre eux : ils entrent dans le premier trou puis ressortent au suivant, entrent dans celui d’après et ainsi de suite, c’est une course alternée entre le terrier et la surface. Mais ils sont dérangés par des chats qui veulent eux aussi se servir de ces trous et tunnels comme d’un terrain de jeu.

Je suis rejoint par un groupe d’étudiants, ce parc faisant partie du campus où nous étudions. À mon âge, j’ai repris des études. Une fille du groupe, qui me paraît un peu plus âgée que les autres, m’entreprend et, pour le dire en un mot comme en cent, nous nous lions l’un à l’autre. Alors que nous avons quitté le groupe, au cours de notre discussion elle me demande tout à coup mon âge, interloquée car elle comprend avoir mal jugé de la situation à cet égard. Je lui réponds que j’ai quarante-cinq ans, ce qui la laisse pantoise car elle pensait que j’en avais trente. Je comprends que notre relation, engagée sur un malentendu, ne peut pas durer. Mais quelle n’est pas en outre ma surprise quand elle me dit avoir vingt ans, alors que je lui en donnais trente. Nous pensions l’un et l’autre que notre différence d’âge était bien moins grande qu’elle n’est en réalité. Cependant, alors que j’étais (et, après éclaircissements, suis forcé d’être) séduit par une maturité ne correspondant pas à son âge réel, elle était séduite par une maturité qui correspond bien à mon âge. Elle est mature pour son âge tandis que j’ai une maturité ordinaire (voire une piètre maturité, si l’on peut penser que j’ai quinze ans de moins). Ma maturité était séduisante pour elle quand elle me donnait trente ans au lieu des quarante-cinq ans qui correspondent naturellement à cette maturité. Elle aurait fait sa vie avec un étudiant ayant la maturité d’un quadragénaire mais elle ne fera certainement pas sa vie, à vingt ans, avec un quadragénaire.

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Temporel, Huile sur panneau de Jean-Paul Moya, 50×65, 1990. Collection Calzaroni – Ajaccio.

Gérard Blua : Anthologie (Suite)

Pour quelques mots de présentation du poète Gérard Blua, voyez Gérard Blua : Une brève anthologie (ici), dont le présent choix de textes est la suite. Une présentation un peu plus longue que j’ai écrite doit paraître dans un prochain livre de Blua réunissant des textes de lui ainsi que sur lui et son œuvre.

Il s’agit ici d’un choix que j’ai fait dans quatre autres recueils de Gérard, soit au total, sur le présent blog, soixante poèmes tirés de neuf recueils publiés entre 1975 et 2021.

J’ai choisi pour illustrer ce choix de textes trois tableaux de Jean-Paul Moya, qui collabora avec Gérard dans plusieurs groupes pluridisciplinaires comme Expression Delta, création de Blua, et le groupe Janus, création de Moya. Un tel choix a donc du sens. Avec ces mouvements d’artistes, Blua et Moya contribuèrent au rayonnement de la culture française à l’étranger, dont je note en particulier les échanges avec la République dominicaine (à l’occasion desquels Blua se lia d’amitié avec Pedro Mir), mais on pourrait encore citer Monaco, l’Espagne, le Québec, la Belgique…, en plus de nombreuses expositions à Marseille et Paris.

Ys (1997) par Moya

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Être Moi (1975, Éditions de la Revue Moderne ; 2021, Éditions Campanile, 2de éd.)

Où es-tu ma force
Ma lutte avec les autres
Où es-tu mon socle
Mon espoir
Pourquoi les fourmis
Grossissent-elles
Soudain ?

Où sont mes fiertés
Mes orgueils
Mes désirs de vaincre
Où sont les temps
Des mondes immenses
À la mesure
De mes vérités ?

Suis-je donc devenu
Si petit ?

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On se masse à mes pieds
Et on m’aspire
J’entends hurler
Depuis le fin fond des âges
Égalité Égalité Égalité !
Espérance de revanche
Du vaincu sur son vainqueur
Égalité Égalité Égalité !
Promesse d’Harpagon
Qui a caché son or
Égalité Égalité Égalité !
Opium de l’opprimé
Qui ramasse une miette
Sous la table des repus

Des sourires anonymes
Satinent mon néant
Mais j’entends murmurer
Grandissant
Depuis la nuit des temps
Fraternité Fraternité Fraternité !
Prière d’aristocrate mourant
Pour qu’on meure avec lui
Fraternité Fraternité Fraternité !
Prière de l’impuissant
Qui veut jouir des fils des autres
Fraternité Fraternité Fraternité !
Prière du bâtard
Pour qui le fruit
Vaut mieux que son arbre

Je sens la haine sourdre
Qui me cherche et m’écrase
Mais que peut-on contre un mort ?
Et j’entends vomir depuis toujours
Liberté Liberté Liberté !
Masque des profiteurs
Pour maintien d’ignorance
Liberté Liberté Liberté !
Masque des criminels
Fruits de notre justice
Liberté Liberté Liberté !
Masque ramassé par le fou
Libéré aussitôt
Puisqu’il paraît humain

Égalité Fraternité Liberté !
Pleure mon cœur
Pleure
Tu es dévoré par une société
De chaînes

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Société immonde
Qui se délecte
De ses propres immondices
Société immonde
Dans mes pensées
Société de bassesse
Souviens-toi de l’histoire de l’Homme

Je vois un Homme
Qui avance et qui parle
Je vois un Homme seul
Et qui dit
Je suis la Vérité !
Et la foule s’incline
Car seuls les dieux
Peuvent l’être
Mais quel nuage de pourpre
Le protège ?

Je vois un Homme qui s’arrête
Au bord d’un fleuve
Je vois un Homme qui fixe les eaux
Et apaise leurs tourbillons
Et la foule s’y baigne
Mais quelle étrange puissance
L’habite ?

Je vois un Homme qui longe la mer
Je vois un Homme
Qui marche sur elle
L’infini lui appartient
Et les autres pêchent
Dans son miracle
Mais quels rayons d’éternel
Le soutiennent et le guident ?

Je vois un Homme qui ouvre les yeux
À la souffrance
Je vois un Homme qui appelle
Et guérit d’un geste
Et les autres dansent
Sur leurs béquilles
Mais quel amour
Est sa vie ?

Je vois un Homme
Jugé par les hommes
Je vois un Homme
Qui dit
Je suis Homme !

Je le vois sur sa croix
Crachant son sang
Et sa vie
Et qui dit
Homme pardonne-leur
Ils ne sont que des hommes !
Et la foule le perce
Car sa chair
Ressemble à la sienne !

Je vois un monde fou
Qui a tué un Homme
Parce qu’il n’était pas Dieu

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Ma vie
Je sens ton souffle sur mon visage
Ton haleine qui me caresse
Ta tiédeur qui me confond

Ma vie
T’ai-je au moins appelée ?
Est-il un vrai besoin
De tes beautés inutiles ?

Étrange amour
Qui me torture
Toute une vie

Ma vie
Lequel de nous s’agrippe à l’autre
Voit ses doigts distordus
Sur le sens du mystère
Lequel s’étouffe déjà
D’une séparation
Recréant le vide ?

Ma vie
Pourquoi m’offrir ce que tu offres à tous ?
Voudrais-tu m’appâter
D’un secret de Polichinelle ?

Je t’aime ma vie
Avec l’avidité de tous les démunis
Il te faudra pourtant être nouvelle
Pour moi qui t’aime tant

Ou bien partir

*

Regardez l’horizon
Ses reflets
Couleurs sublimes
Perceptibles des seuls cœurs
Vos nuances se ressentent

Regardez la fine couche
De beauté
Qui recouvre les arbres
Comme neige
Le soleil ne la fera pas fondre

Humains vous retrouvez-vous
Dans l’arc-en-ciel ?
Y a-t-il un peu de vous
Dans la mélancolie des automnes ?
Communiez-vous avez votre conscience ?

Retrouvez-vous la vie
Dans la fleur éclose ?
Pouvez-vous vous enivrer
Des tiédeurs salines
Ou de pluie ?

Insensibles humains
Pierres que l’on croit pensantes
Quelle décadence apprise avec amour
A creusé sous vos pieds
Le gouffre de l’indifférence ?

*

C’est ton eau noire
Qui sera mon dernier drap
C’est ton sel
Ma dernière nourriture
Les poissons et les algues
Mon dernier convoi
Je l’ai voulu

C’est ta voix
Qui dira ma dernière prière
C’est ton rivage
Qui sera mon dernier refuge
Tes phares
Mon dernier regard
Je l’ai voulu

C’est ta plage
Qui sera mon dernier repos
Ton ciel
Mon dernier sourire
Toi
Qui sera mon éternité
Je l’ai voulu

Mer
N’aie aucune crainte
Aucune haine
Tu me tueras
Tu m’aimeras
Je l’ai voulu

Tu me navigueras
Au gré des vents
Vers tes secrets magnifiques
Tes palais inconnus
Ton corail rose
M’étreindra
Je l’ai voulu

Ô que vienne
La dernière seconde
Le dernier grain de sable
Ma dernière goutte de vie
Le temps que je me suis fixé
Est là
Je ris d’aller plus vite
Que les heures

L’instant m’appelle
Est-il impatient
Lui aussi ?
Ma mort
Sera ma mort

Je l’ai voulu

*

Ondine (1976, Éditions de la Revue Moderne ; illustrations par Pierre Gennat) : « À une petite fille morte dans les bras de sa vie »

Non !
Ne regarde pas !
Image
après
image
on achète ta vie
et ta peau
et ton ventre.
Non !
Ne regarde pas !
Miroir
après
miroir
on impose à ta vie
à ta peau
à ton ventre.
Non !
Ne regarde pas !
Le feu
brûle partout où ta main
se dirige
stigmate
après
stigmate
ils auront
ta beauté.
Non !
Ne regarde pas !
et
garde à ton esprit
l’hymen
de tes yeux
visionnaires

*

Viens
Il n’y a plus de fleurs
ce ne sont que des bouches
en bouquets
affamés
guettant ta chair naïve
bavant
le sang des muses
en rosée
maquillée
ondulant
langoureuses
et gourmandes
en des hymnes rythmés
par les vents.

Viens
tous les arbres sont morts
leurs branches sont des bras
en grappes
cadencés
cachant leurs griffes raides
traquant
tes éveils tendres
et suant
leurs envies
en humus
d’artifices
attendant
l’ordre que donneront les enfers.

Viens
tous les cieux sont éteints
ce ne sont que des trappes
piégées
oubliettes
rêvant ta vie jetée
voulant
ta vie jetée
disloquée
et vaincue
si brisée
de ténèbres
pourrissant
en des fanges tissées
de l’en-haut.

Viens
de cette enfance reine
où rien n’est impossible
viens
réelle
bouche fleur à éclore
si vraie
branches à ton corps
et enfin
guidant tout
étant lu
et lisant
ton regard
vivant des deux dernières
étoiles.

*

Ils sont là
déformés
déformant
miroirs tourbillonnants
reptiles silencieux
les épaules voûtées
du poids du monde
mais
pesant
sans regret
sur des épaules
en bas
cyclopes
aux aguets
derrière la lorgnette
infirmes
aux abois
sur le rail des béquilles
crevant
de rêves fous
et fous
à la folie
de ne point les vouloir
assez
pour qu’ils deviennent enfin
quotidiens
happant
tout de leurs langues
distillant
tout de même
ignorants
à mourir
et à faire mourir
qui
hors la perversion
fait pousser
dans ses traces
des songes inhumains
ils sont là
invisibles
mais voyant
tout
tout ce qu’ils veulent voir
tout ce qu’il leur faut voir
tout ce qu’ils doivent voir
pour que tout soit ainsi
leurs désirs
et leur ordre
et leurs contradictions
leur monde
et leur système
sans question
sans réponse
sans amour
mais
le viol à leurs lèvres
et leurs lèvres
si près
si prêtes…

Ils sont là
œil noir
dans le tombeau
d’une voûte céleste

déjà tout entière
en ce qu’elle croit
en ce qu’elle pense
en ce qu’elle veut
drapée dedans l’enfance
Ondine
sommeille.

*

La verdad (1998) par Moya

Amniotiques (1992, Autres Temps ; 2021, Éditions Campanile, 2de éd.)

Derrière le miroir
Je décomptais
Sur les doigts de ma nuit
La distance mythique
Entre deux morts semblables

Sur mes lèvres
Un baiser de marbre
Brûlait
Cette étape

*

Ailleurs
La caverne gouttait
Les sueurs de la terre

À cette musique
De sang tiède
Je confiais mes sommeils
Pétrifiés

*

Sans nom
Il me fallait bien aller
Vers ce jour utopique
Que la vie
M’avait promis :
Une aube de fausse couche

Un forceps dans le cœur
Je vibrais encore d’un cri
Mal défini

*

J’ai accroché
Mes stigmates anachroniques
Au bec de la Résignation
Jamais
Personne ne viendra plus visiter
Le serment que je Te fis

Tu vivras
En marge de Ta mort
Dans l’intimité de ma chute

*

J’entendais pourtant
Le tumulte des silences
Exhalés
Par les suiveurs de cadavres
Ils placardent
Des avis de recherche
Sur tous les cimetières
Et vomissent
Des affections acides
Sur une enfance naturalisée

Qui avait dû choir
De mon dernier bagage

*

Je me suis étendu
Sur des fleurs oniriques
Derrière mes paupières
Closes
Un arc-en-ciel pansait
Les plaies
D’une pluie pâle

Les visages attendus
Jamais
N’émergèrent des moisissures

*

Me glisser
Dans la grimace béante
Qui aurait su
Bercer mon enfance
Y flotter
D’un rire clair

Ces simples hallucinations
Toujours
Furent frappées du sceau
De l’interdit

*

J’allais
Dans ce bonheur mordant
D’être Ton souffle
D’être Ton chemin
D’être Ton être

D’être
Entre nos deux reflets
Ton dernier spectateur

*

Du troupeau
Ne restaient
Épars dans l’espace mortuaire
Que les pointillés d’un passage
Fœtus de cervelles brunes
Déjectés
Pour n’avoir su atteindre
Les sommets destinés

Je foulais
Leur étrange mélange
À mes larmes d’échec

*

Sans doute
Les extérieurs véhiculaient-ils
Une biographie officielle
Lambeaux de peau racornie
Arrachés à mes défenses

Jusqu’au bout
Je n’ai rien dit du puits
Qui traversait mon corps
Jusqu’à Ta source

*

Cela dut prendre
L’intervalle d’une vie
Au sablier humain

Mes vingt ans dans les yeux
Je traînais
Une horloge castrée
De ses deux aiguilles
Dans mon périple fou

*

Un souffle aussi
Vint
Parole confuse
Bâillonnant
Le vide profond
Dont j’avais fait le leurre
De mon existence

Je vivais violemment
Derrière leurs miroirs

*

J’étais arrivé à Notre frontière
Le trajet m’abandonnait
Sur l’autre berge d’un fleuve
De pierre
Ma main se vidait de la Tienne
Comme suspendue
À une déchirure

À tout hasard
Je T’ai vêtu
De ma dernière blessure

*

Plier le mystère
Dans la poche du Temps
Raboutir
Les éclats de deux vies
En une ombre profonde
Suaire qui désespère
Masque qui rêve

Toi au bout de ma route
Moi si douce falaise

*

Vont-ils te reconnaître
En moi
Me reconnaître
Sans Toi ?
D’ailleurs
Y a-t-il encore
Quelque chose à reconnaître
Dans la Douleur
Qui vêtira ma marche ?

Sachez-le
Chaque rire était un clou
Craché par mon cœur
Au travers de ma gorge

*

Fragments du Silence (2012, Autres Temps)

Qui de l’ombre ou de l’arbre
Projette l’autre
D’hier ou de demain
Porte le sens du vrai ?
Et croire en sa marche
Est-ce pour autant
Aller ailleurs
Que vers sa propre naissance ?

Les dunes impavides
Jalonnent leurs regards
Des noires carcasses
De convictions et d’évidences.

*

Il n’est pas d’ailleurs
Dans le train démentiel
Entre deux gares
Que nous sommes.
S’écarter de la voie
Ou bien stopper son cours
Ne sont au dictionnaire
Du langage du rail.

Si ce n’est peut-être
Ce songe d’Icare
Fenêtre ouverte
Écrasé dans le soleil.

*

Ce que je crois savoir
M’égare
Dans tout ce que j’ignore
Du rêve.
Jusqu’aux mots
Dans leur imperfection
Qui dénient
Tout ce qui fait leur sens.

Le silence
Comme un linceul
M’étreint
De sa vérité inconnue.

*

L’imaginaire glace la pensée
Dans l’opaque éternité
Et dérivent
Les banquises de l’erreur.
De soleils froids
En givre sans tain
Le gel des certitudes
En oublie jusqu’au feu.

C’est la cendre pourtant
Qui portera peut-être
Mais si loin
La présence d’une idée.

*

Déplacer sa présence
Est-ce rire du temps
Sinon momifier l’espace
Dans sa respiration ?
La fumée qui nous fuit
Ne traîne pas son âtre
La source n’est réelle
Qu’au lointain de ses chutes.

En sa marche immobile
Le dernier tremblement
Fige l’ultime étoile
De l’enfin avenir.

*

Où accrocher ses mains
Aux falaises du doute
Et poser son esprit
Dans les volcans du Verbe ?
Demeure en la survie
Pour quelle attente
Pour quel voyage
La force du refus.

L’espace
M’habite alors
D’une étreinte amniotique.
J’approche.

Cléopâtre (1998) par Moya