Fragments de jeunesse échappés

Rue bancale

Pièce avant-gardiste en un acte où se mêlent nobles sentiments (en fait un noble sentiment) et vierges vertueuses (en vrai, une seule) dans un monde impitoyable. On y verra aussi un homme-tronc et une femme à barbe pour que le public en ait pour son argent. Des glaces et rafraîchissements seront vendus à l’entracte, plutôt cher mais c’est le prix qu’il faut payer pour admirer de nobles sentiments (un seul, en fait) et rêver au dévergondage de vierges vertueuses.

Décor

Une scène de théâtre comme les autres, sombre et avec un plancher en bois qui grince et résonne sous le pas des acteurs (les fameuses « planches »), irritant au plus haut point pour le public. Au fond à droite est assis un mendiant la main tendue, le coude sur le genou. Du fond à gauche entre une petite vieille à la démarche correspondante. Elle traverse le fond de la scène et, arrivée au niveau du mendiant, lui exprime son mépris d’une façon ou d’une autre, puis sort par la droite. Quelques instants plus tard, on la voit de nouveau entrer par la gauche et recommencer son manège. Les deux personnages exécutent ce rôle pendant toute la durée de la pièce.

Le bon sentiment (homme beau et svelte en tenue de danseur de ballet)

Je suis le bon sentiment. Rassurez-vous, je ne fais que passer.

Il sort. On ne le reverra plus.

La vierge vertueuse (selon votre goût)

Je suis la vierge vertueuse. J’ai promis à mon bien-aimé de l’attendre en ne pensant qu’à lui, d’ignorer les avances des autres. J’ai toujours aimé mentir.

Elle sort. Cinq ou six hommes la suivent.

Passant n°1

Bonjour.

Passant n°2

Bonjour.

Passant n°1

Ça va ?

Passant n°2

Ça va, et vous ?

Passant n°1

Ça va. Au revoir.

Passant n°2

Au revoir.

Passant n°1 (en sortant et à part)

Idiot.

Ils sont sortis.

Passant du Sans-Souci

Haré Krishna !

Il sort.

Passant par la Lorraine avec ses sabots

Traverse la scène en fredonnant l’air bien connu la scène puis sort.

Maupassant

Je ne suis qu’une vie. Un bel-ami tout au plus. À peine un horla. Une boule de suif, en somme. Peuh ! Et l’on me demande toujours de mes nouvelles !

Il sort.

Le poète

Ô, oui ô ! voûte imperturbable des songes sacrés, exil des frustrations oniriques, invertébré gastéropode, je déclame pour que tu m’entendes ! Ô, las, ô ! ferment soluble des urines célestes !

La voix (venue de l’au-delà, immatérielle, impondérable, invertébrée)

Silence, on dort !

Le poète

Ô gloire ! La voix m’a parlé !

La voix

La paix, nom d’un chien !

Le poète

Oui, je te reconnais ! Abreuve-moi de paroles, je suis tout ouïe !

La voix

P… mais quel trou du c…

On entend un long bâillement, puis des ronflements, qui s’estompent progressivement.

Le poète (se procurant un téléphone)

Allo ! Allo ! Jean-Pierre ? Il n’a quand même pas raccroché, cet imbécile ? Allo, Jean-Pierre, pourquoi tu tousses ? Tu sais, le sucre, au fait, c’était pas du sucre. Pourquoi tu tousses ? Non, c’était pas du sucre, c’était de la coke ! Allo ? Je ne t’entends pas bien, éloigne-toi des turbines nucléaires. Allo ? Quel c…, il a raccroché !

La femme fatale (selon votre goût)

Auriez-vous du feu, s’il vous plaît ?

Le poète

Certainement.

Il sort deux silex et les choque l’un contre l’autre à plusieurs reprises mais ne parvient à produire aucune étincelle. Il les jette, s’empare d’un bâton qu’un assistant de la régie lui tend de derrière les rideaux, s’assoit par terre et le roule entre ses mains pour démarrer un feu. Il échoue, se relève, sort un briquet de sa poche et allume la cigarette de la femme fatale.

La femme fatale

Merci.

Le poète

À ce propos, dès l’instant où je vous ai vue, j’ai su que nous étions faits l’un pour l’autre.

La femme fatale

Vous êtes un rapide.

Le poète

Veux-tu voir ma grosse voiture ?

La femme fatale

Tu n’aurais pas plutôt un petit camion ?

Ils sortent bras dessus bras dessous.

L’homme-tronc

Je suis chargé de vous divertir par ma difformité physique après ces répliques hautement intellectuelles. L’auteur, bien que voué aux plus nobles entreprises philosophiques, tient tout de même à toucher le public le plus large possible. Son étude inlassable des plus grands esprits de tous les temps lui a démontré qu’un homme-tronc était toujours apprécié du public des théâtres. En outre, c’est le mari de ma sœur. J’étais au chômage, alors elle lui a demandé de me trouver un rôle dans sa pièce. C’est généreux. Et puis, le théâtre, ça m’intéresse, moi. J’attends une réponse pour le rôle de Dom Juan.

Le facteur

J’apporte la réponse à votre candidature pour le rôle de Dom Juan.

Il tend la lettre à l’homme-tronc, qui la lit en silence.

L’homme-tronc

Ils ont trouvé ma prestation trop intellectuelle pour le personnage et me proposent de tenir le rôle du chandelier. Tous des abrutis dans ce milieu !

Ils sortent.

Le prophète

Dieu créa l’homme au septième jour. Voyant qu’il n’en tirerait rien, il créa la femme de la côte de l’homme.

Dieu dit : « Tu aimeras ton prochain » et l’homme répondit : « Je prends le prochain. »

Dieu dit : « Tu ne voleras point » et, certes, s’il avait voulu qu’Adam vole, il lui aurait donné des ailes comme aux oiseaux et aux chauve-souris (qui sont des mammifères).

Dieu dit : « L’adultère est un péché » et Adam répondit : « J’en ai déjà un, il donne de très bonnes pêches, merci. »

Dieu dit : « Je pense donc je suis. » Ah non, pardon, ça c’est d’un d’autre.

Dieu est un autre.

Lorsque Jésus naquit, il ne se distinguait en rien des autres fils de l’homme, même si sa mère était encore vierge. Il fut cependant remarqué par les rois mages car il était Dieu. Les rois mages vinrent et lui dirent, chacun leur tour : « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette, le premier de nous deux qui rira aura une tapette. » Jésus ne rit pas et les rois mages dirent : « C’est Dieu. » Jésus marcha et avec ses douze meilleurs amis il forma un groupe de rock : Jésus et les Apôtres. Jésus se crucifia parce qu’il était complètement rond ce jour-là et il pensait que ça amuserait ses copains. Il leur dit : « Eh regardez, je suis crucifié ! » Judas passa un sale quart d’heure parce qu’il n’avait pas trouvé ça drôle. Après, Jésus redescendit de la croix et dit : « P…, je ressuscite ! » car il aimait inventer des mots nouveaux. Alors, les gens aimèrent Jésus et écoutèrent ses paroles. Puis il retourna au ciel avec du LSD. Depuis, tous les junkies veulent mourir à trente-trois ans.

Il sort.

Le S.D.F. (après avoir adressé en vain un salut de la main au mendiant du fond, qui l’ignore)

Z’auriez pas une p’tite pièce ?

Le père Noël

Tu me prends pour le père Noël ou quoi ? Va voir ailleurs si j’y suis.

Le S.D.F.

Z-y-va, me parle pas comme ça ! C’est la faute à la société si j’en suis là.

Le père Noël

Et alors ? Je ne suis pas mère Teresa, moi ! (Il sort de sa hotte un pistolet en plastique transparent.) Allez, tiens, prends ça et lâche-moi les baskets.

Il sort. Le S.D.F. se tire une balle dans la tête et tombe raide mort.

La grand-mère du fond de la scène (qui fait une brève apparition sur le devant de la scène, voyant le cadavre)

Ivrogne !

Elle sort. Le mort reste.

Le philosophe

Je suis le philosophe. Nous allons enfin pouvoir philosopher dans cette pièce. (Il se racle la gorge.) Au commencement était Socrate, père de la philosophie. Il savait qu’il ne savait rien, c’est lui qui l’a dit. Depuis, tous les philosophes l’imitent.

Platon, ce fayot, a écrit l’apologie de Socrate. Il dit : « Maître, j’ai écrit votre apologie ! » Socrate dit : « C’est bien, Platon, va voir chez Walt Disney, ils ont un rôle pour toi. » Depuis, il joue Pluto le chien.

Je pourrais aussi vous parler de Blaise Pascal, qui aimait tellement l’argent qu’il prit le nom des billets de cinq cents balles. Mais c’est un philosophe mineur.

Tous les philosophes connaissent bien René. Il est toujours au bistrot à jouer aux cartes, d’où son nom. Lui, c’est un bon gars. Il pense donc il est.

La femme à barbe

J’étais la bonne amie de Bozo, il est mort hier soir. Je suis en deuil.

Le philosophe

Permettez, madame, ne voyez-vous pas que vous troublez un colloque majeur ?

La femme à barbe

Bozo était le meilleur des hommes. Tellement joueur ! Comment pourrais-je oublier la façon si gaie qu’il avait de tricoter ma barbe ?

Le philosophe (appelant)

René, viens me donner un coup de main !

René (entrant)

Ben qu’est-ce qu’y a ? Qu’est-ce qu’y a ? Je pense donc je suis. (À la femme à barbe) Y a un problème ? Est-ce que tu penses donc tu es ?

Ils sortent en rouant de coups la femme à barbe.

Rideau.

*

Poèmes inédits (1991-92)

C’était un soir et l’on riait
De choses bêtes et futiles
Et je parlais elle priait
Mais ses vœux furent inutiles

Ô mon cœur je me suis trompé
Et j’ai broyé son frais sourire
Ô mon cœur tu m’as donc frappé
Ah j’ai souffert de ton empire

Sa larme a glissé sur ma chair
Las ! à chaque coup que je donne
À chaque épieu à chaque fer
Dans sa poitrine qui résonne

C’est moi qui souffre et moi qui meurs
C’est moi qui tombe et moi qui saigne
Nos yeux ont perdu leurs couleurs
Fiers c’est la fin de notre règne

*

Amour détruit frustré déchiré décadent
Amour de décharnés amour de nous ma triste
Amour de rien de tout laxatif obsédant
Amour et fiel rancœur haine long jeu de piste

Désespoir et fatigue ombres clartés de nuit
Tes yeux si froids si loin trempés par trop de larmes
Plus rien ni vent ni voix ni doigts ni feu ni bruit
Plus rien j’ai tout perdu ton sourire et tes charmes

Mais quoi ? est-ce donc tout ? Tu ne dis rien ! Pourquoi ?
Où vas-tu ? tu t’enfuis tu te caches tu pleures
Et que fais-tu de toi car je te cherche moi
Dans ces Éden sans joie où les yeux sont des leurres

Mais va ! va-t-en pars donc insupportable vice
Je suis las à la fin de ton piège à corbeau
Abominable amour où tout est sacrifice
Ma vie ô c’est ta chair ton cœur est mon tombeau

*

Te voir ainsi perdue au milieu de l’ordure
Heureuse puis tragique honteuse puis sublime
Rayonnante splendeur puis vague tache obscure
Ô femme au cœur mourant dont aimer fut le crime

Te voir ainsi c’est trop je veux la vérité
Je veux savoir t’aimer te donner mes trésors
Et puis prendre les tiens ton rire ta beauté
Tes yeux clairs et profonds dans lesquels je m’endors

Tu es un océan d’amour et de chaleur
Et moi le goéland qui ne partage pas
Les pays qu’il découvre ô volant de bonheur
Pour n’aimer que ton cœur toujours – jusqu’au trépas

Je me sais loin de toi si loin de ta chère ombre
Triste d’avoir perdu la lumière et la soie
Je suis une âme errante ô dans le gouffre sombre
J’ai perdu mon chemin vers tes rêves de joie

*

Tout de moi t’appartient maîtresse aux yeux qui pleurent
Je n’ai plus rien à moi que suis-je alors ô rien
L’amant des éplorés ces souvenirs qui meurent
Dans le vent sans espoir remuant comme un chien

Tout de moi t’appartient et le monde et le monde
Tout tu mérites tout puisque tu m’as aimé
Belle enfin belle vrai dans le charnier immonde
De tes sœurs les putains au cœur envenimé

Reine trônant là-haut tes pieds sur mes épaules
Surmontant le fumier les rats les ossements
Les poètes blessés identiques aux saules
Pleurant toujours le cœur opprimé de tourments

Je disais qu’il fallait de moi laisser un signe
De mon passage ici de mon long châtiment
Et toi tu répondis pure comme le cygne
Sur l’eau noire du lac : fais-moi donc un enfant

*

Je t’ai tant adorée aurore bleue étoile
Que loin de toi je meurs comme un cabot galeux
D’un linge gris crasseux mon corps tordu se voile
Cachant à tout jamais un visage hideux

J’étais vraiment trop laid monstre amant des merveilles
Bête tapie à l’ombre et toujours aux aguets
D’un regard précieux d’un rire plein d’abeilles
D’un chaste pas qui va vers des décors plus gais

Et je rêvais d’amour bien caché dans mon antre
De ces cœurs papillons qui volètent clartés
Fugaces du jardin roses et bleus au centre
Petits points de chaleur rayons d’or éclatés

Un jour tu m’apparus plus belle encor que toutes
Et j’ai voulu t’aimer ah quel sombre crétin
J’approchai tu t’enfuis que les sages m’écoutent
La nuit m’a vu pleurer jusqu’au petit matin

Tombé bas dans la fange et fouetté par l’ortie
J’ai perdu l’appétit j’ai perdu le sommeil
Et maintenant je meurs plongé dans l’apathie
Oui mort d’avoir voulu caresser le soleil

*

Pâle c’est le printemps les gens aiment pas moi
Ils marchent dans les parcs heureux calmes et simples
Je marche triste et seul mon soleil est si froid
Et je hais ces gens-là heureux calmes et simples

A-t-il connu l’amour demandent les heureux
En me voyant passer sombre et presque invisible
Hélas oui plus que vous cœurs gluants et lépreux
J’ai plus aimé que vous bien plus… bien plus horrible

Hélas elle était belle hélas tellement trop
Hélas l’amour est noir comme du sang de goule
Elle est partie hélas ô tambour du héraut
Fais-la moi revenir va bats donc va roule

Mais rien n’a fait rentrer ma chatte à la maison
Jamais je n’oublierai heureux calmes et simples
Ces moments de tendresse à la belle saison
Ces doux moments d’amour heureux calmes et simples

*

Heureux… heureux le chat qui paisible ronronne
Près de la cheminée étendu de son long
Heureux le sommeilleur qui quand la cloche sonne
Ne se réveille point heureux dans le salon

L’enfant couvert d’amour par des parents tranquilles
Heureux l’insouciant qui lance des cailloux
Et rit quand on le gronde heureux les gens fragiles
Blottis près de quelqu’un ô bienheureux les fous

Qui ne savent qu’aimer heureux le doux grand-père
Proche de sa famille et fier d’avoir tout fait
Heureux le voyageur les deux pieds sur la terre
Et l’âme dans le vent heureux… pas tout à fait

Pourtant tout est à lui le ciel et les nuages
Le soleil et la mer les étoiles la nuit
Mais dans son long trajet à travers tous les âges
Il ne voyage pas non en fait il s’enfuit !

*

Mettons fin à cela je ne veux plus t’aimer
À force je suis las des regrets oui tant pis
Tant pis c’est ça l’amour une plaie à gommer
Un cœur qui veut mourir envoyé au tapis

J’arrête la partie Ô lâche va tu dis
Mais c’est ne t’en fais pas notre faute à tous deux
Allez à la prochaine hardis les gars hardis
On se dira bonjour et ça va si tu veux

On se reconnaîtra sans bien se reconnaître
Pâles masques rictus froids figés par le givre
Nous nous verrons un peu nous voyant disparaître
C’est comme ça tant pis maintenant je veux vivre

*

Ma fleur est dans le ciel on ne peut la cueillir
Que si l’on sait voler ô ma fleur est si belle
Mais on ne peut l’aimer que si l’on veut mourir
Ma fleur est une femme attachante infidèle

Ma fleur me fait chanter ma fleur me fait pleurer
Son parfum est bien doux ma fleur est une larme
Qui coule sur mon cœur juste à peine effleuré
Mon cœur brisé vaincu par ma fleur et son charme

Ma fleur aime être aimée et je l’aime à la mort
Ma fleur est trop aimée et ma fleur est fragile
Ma fleur des nuits du sud rêve quand elle dort
À des pays de rêve où l’amour est facile

Hélas je ne suis rien ma fleur n’est plus ma fleur
Quand un ange est passé la pauvre s’est flétrie
Sa chair ensanglantée implore la douleur
Ma fleur est la beauté de l’amour appauvrie…

*

Ô rêve des noirs assassins
Fontaines bouillantes du lait
Des blancs et virginaux essaims
Je veux mourir si je suis laid

Ô vol sans bruit des esprits las
Crime sans espoir des perdants
À jamais violés hélas
Vivre en connaissant ces tourments

Ô murs infatigués des jours
Fétides charniers de nos nuits
Abondantes et dans les tours
Aimer sans demander : Et puis ?

Ô visages sans horizon
Sans ciel au fond des yeux sans rien
Regards creux et pleins de poison
Je vous hais vous embrassant bien

*

Ô cieux d’argent désargentés
Rougeoiements sombres luminaires
Mousses de lumière éclatées
Vagues de brume qui s’éclairent

Ô ciel mouillé ô mon linceul
Voute magnifique émeraude
Je chante la belle et vais seul
Et toi seul recueilles cette ode

Ohé le vent enlève-toi
Et va la baiser sur les lèvres
Vent enivré rapporte-moi
La chaude saveur de ses fièvres

Ô cieux qui criez dans mon cœur
Pluie ô les larmes des déesses
Coule de mes yeux d’empailleur
J’ai vendu des rayons aux messes

Mais j’ai menti mais j’ai menti
Ma poésie est un mensonge
De l’art contrefait travesti
Le pus l’atteint le ver la ronge

Cieux laissez-moi je suis perdu
J’ai menti tout me ment mon frère
Qui riait ton rire s’est tu
Y a-t-il donc pour nous un père

*

Jus d’orange

J’ai posé le soleil aux pieds
Blancs et soyeux de ma chérie
Mais les rayons d’or carnassiers
En ont fait de la chair pourrie

J’ai mis mes lèvre sur son cou
Les étreintes sont merveilleuses
Mais j’ai laissé sur ce coin mou
Des tumeurs noires et visqueuses

J’ai chanté comme un matelot
Pour qu’elle remplisse ma gourde
D’un peu de son amour falot
M… j’ai fait d’elle une sourde

Chez des amis je vais tout fier
Disant qui de moi ne succombe
Admirez donc son petit air
Mais où est-elle
…………………Dans la tombe

*

Putride chair de nos seize ans
Terribles tourments de nos âmes
Vivre les regards malfaisants
Au fond du cœur et dans nos drames

Souffrir –à moins que l’on ne meure–
Dans les noires éternités
Démons que tout suit rien n’effleure
Vos cuirs malsains et dépités

Aux verbes qu’on a déglutis
Devant les poses des affreuses
Fuyez vers les cieux engloutis
Que les dents des charognes creusent

Débats futiles tristes gloses
Qui ne vous a supportés rage
Aux yeux vides sous les hypnoses
Des masques bleus pleins de cirage

Monstres fuyez le christ est nu
Et sourit ange de la honte
Pour nous détruire il est venu
Siècle que le vice démonte

Allons mourez ombres laquées
Luisantes faces de débris
Mourons ensemble âmes traquées
Meurs enfant meurs efface et ris

*

On irait mon amour chanter
Sous un ciel radieux et boire
L’eau pure du ruisseau l’été
Nous ferait un lit dans sa moire

On irait mon amour cueillir
Les fleurs des champs et les framboises
À nos lèvres dans un soupir
Ivres d’écumantes cervoises

On irait mon amour dormir
À l’ombre du saule et nos rêves
Nous diraient de ne point partir
Car les voluptés sont bien brèves

On irait mon amour s’aimer
Sous le soleil de la campagne
Courir dans le blé parfumé
De ton souffle sous la montagne

On verrait mon amour le ciel
On raconterait un nuage
Affamés on prendrait le miel
D’un ourson pour notre voyage

On boirait mon amour le lait
De languides et grasses vaches
On dirait lon la qu’il est laid
Du paysan couvert de taches

On le ferait tout ça mon cœur
Hein même on ne serait plus tristes
On rirait heureux quel bonheur
–Mes songes sont-ils réalistes

Mais je vais dormir à présent
Demain le jour sale et grisâtre
Renaîtra –maudit– en disant
Non dans mon sein nul ne folâtre

La Malédiction du jenglot

Nouvelle parue, sous une forme légèrement différente, dans Le Banian 23, publication semestrielle de l’association franco-indonésienne Pasar Malam, juin 2017.

*

Le jour où Norbert Cazebeuve, ingénieur, acheta dans le capharnaüm d’un occultiste chinois de Jakarta un jenglot, il n’imaginait pas quelles allaient être les conséquences de son acte.

Un jenglot est une figurine griffue, à la peau noire et de texture rugueuse comme celle des momies, et dont le visage ressemble à une tête de mort avec de longues canines. Alors que les Indonésiens croient que les jenglots possèdent des pouvoirs surnaturels, pour Norbert Cazebeuve il s’agissait d’un remarquable travail de taxidermie, et comme il avait une âme de poète, le charme macabre de cet objet hideux l’attira.

Tandis que le vieillard chinois baragouinait dans un mélange incompréhensible d’anglais, d’indonésien et de hokkien des instructions pour l’entretien mystique de l’âme du jenglot, Norbert Cazebeuve se contentait de sourire, admirant la performance théâtrale du charlatan. Après avoir payé les 350 dollars américains auxquels leur courte négociation aboutit, il emporta son trésor dans une boîte ouvragée en pensant, après pourtant quelque dix années de mariage, que la découverte ravirait sa petite famille d’expatriés contraints et forcés, à savoir son épouse Martine et leurs deux enfants, Julot et Paquita.

Le soir venu, quand ils furent tous réunis dans le salon de leur villa moderne, il annonça qu’il allait leur faire connaître un jenglot, élevant le petit sarcophage devant les yeux écarquillés des deux bambins et ceux nettement plus sceptiques de Martine Cazebeuve.

Lorsqu’il ouvrit la boîte, un hurlement terrifiant déchira la nuit de Jakarta, glaçant le sang des quatre, et sans doute aussi de quelques voisins, jusqu’à la moelle. C’était Gremlin, leur chat siamois, qui s’était jusqu’alors tenu tranquille sur son coussin dans un coin de la pièce et qui, pour une raison inconnue, bondit par la fenêtre à cet instant, le poil tout hérissé. Le flot d’urine qu’il laissa derrière lui depuis son coussin se perdit dans la luxuriance du jardin ; le jusque-là fidèle animal s’était soustrait pour toujours à l’affection de ses maîtres. Ils ne le revirent jamais.

Plus tard, Julot affirma que le jenglot avait dardé sur le chat un regard noir et brillant comme celui d’un dragon de Komodo affamé. Norbert Cazebeuve regretta d’avoir offert un traité de la faune indonésienne à un enfant pourvu d’une telle imagination. Les yeux du jenglot, deux cicatrices boursouflées, sont fermés.

*

Martine Cazebeuve était une maîtresse de maison comme de nombreuses autres maîtresses de maison mariées à des ingénieurs expatriés. Ne travaillant pas, elle avait tout loisir de chercher à redire au service de sa domestique Sita ou de ruminer la brillante carrière qui s’ouvrait devant elle à Mulhouse après des études de sémantique générale, avant qu’elle y renonce par un esprit de sacrifice qu’il lui arrivait de plus en plus souvent de contester en son for intérieur et parfois ouvertement.

L’épisode de la présentation du jenglot exacerba son crève-cœur existentiel. En position de faiblesse du fait du comportement inexplicable de Gremlin, dont chacun reçut une forte commotion, Norbert accepta tout penaud de remiser immédiatement « cette horreur » dans les profondeurs du buffet, avec les autres antiquités et œuvres d’art local que Martine bannissait avec constance hors de la vue de tous, sans égard pour l’âme de poète de son époux ingénieur. Le jenglot les accompagnerait à leur prochain voyage en France, avec les autres accessoires du purgatoire improvisé, pour compléter la déjà longue collection de l’excentrique oncle Maurice, qui n’en pouvait mais.

Quelques jours plus tard, tandis qu’elle lisait un magazine dans une causeuse, Martine observa le manège de leur domestique lorsque celle-ci entreprit de passer le plumeau dans le buffet. Apercevant une boîte inconnue d’elle, Sita l’ouvrit discrètement pour jeter un œil à son contenu. Martine la vit pâlir, mais Sita continua son travail ce jour-là comme si de rien n’était.

Le lendemain, Sita demandait son congé pour quelques semaines afin de se rendre au chevet de son vieux père malade. Martine, bien sûr, y consentit et prononça quelques paroles de réconfort, en attendant que Sita lui donne le nom d’une personne de confiance qui la remplacerait. Puis, comme Sita n’en faisait rien, elle posa la question. L’hésitation de Sita l’agaça quelque peu ; la négligence de la domestique sur ce point contrevenait à tous les usages. En outre, la perspective de démarches à faire pour trouver par elle-même une remplaçante lui était particulièrement déplaisante. Sita finit toutefois par dire qu’elle connaissait quelqu’un.

Très affectée, Sita partit donc au chevet de son père malade, des larmes lui montant déjà aux yeux, et sa remplaçante, une vieille femme taciturne et peut-être même muette, entra dans la maison. Cette dernière prit dès le premier jour l’habitude de rester le moins longtemps possible hors de la cuisine et Martine crut également remarquer qu’elle ne passait jamais le plumeau du côté du buffet. Elle se promit de lui en faire la remarque, réfléchissant entretemps au ton qui conviendrait le mieux.

*

Norbert Cazebeuve, à cause de son imagination de poète, conjectura que le départ de Sita avait pu être provoqué par des craintes superstitieuses de la servante relativement au jenglot. Il se rappelait que l’Italien Arnaldo Fraccaroli, écrivain voyageur, raconte dans son livre Sumatra e Giava que les administrateurs néerlandais prenaient très au sérieux la guna-guna ou magie noire locale et se donnaient même la peine de la combattre, allant jusqu’à considérer que, par les pouvoirs de la suggestion ou autrement, cette magie faisait des victimes non seulement parmi les populations autochtones mais aussi, dans certains cas prétendument avérés, chez les colons. Mais il se faisait en même temps la réflexion que les cousins de ces puritains calvinistes avaient brûlé des sorcières à Salem et que l’on savait donc à quoi s’en tenir au sujet de ces esprits chagrins et sectaires.

*

Cependant, les amertumes de la grande âme de Martine trouvaient à s’exprimer par mille petites contrariétés faites à son époux, dont les moindres faits et gestes trahissaient de plus en plus à ses yeux une nature étriquée. Norbert Cazebeuve, qui ne manquait pas de perspicacité en toute circonstance, le comprenait et, je ne sais si c’est du fait de son âme de poète ou de son âme d’ingénieur, il acceptait son tourment quotidien comme la contrepartie du privilège qui était le sien d’être la moitié d’une si grande âme. S’il lui avait dit les choses de cette manière, cependant, elle aurait contesté qu’il fût une moitié ; elle le situait à un niveau de fraction bien inférieur. Toujours est-il que la vie domestique de Norbert Cazebeuve, sous des apparences tout à fait ordinaires, glissait sur une pente savonneuse, dangereusement ingrate, en particulier depuis l’acquisition du jenglot, qui avait excité comme aucune autre curiosité exotique auparavant les sarcasmes de Martine.

Il existe sûrement un proverbe chinois qui dit de façon concise que les goûts reflètent l’âme. Cette pensée ne quittait plus Martine depuis l’entrée du jenglot dans sa vie. Que Norbert eût pu dépenser leur argent durement gagné pour acheter cette horreur lui semblait révéler distinctement les sédiments profonds de boue inconsciente dans l’âme de cet homme. Et quand, au cours de ses rêveries ou méditations de grande fumeuse, elle ressassait cette idée effrayante, il arrivait que dans son esprit révolté Norbert prît l’aspect d’un jenglot abominable.

Une nuit, alors qu’elle venait de fumer une cigarette sur la terrasse et se dirigeait vers le local à poubelles pour un contrôle de routine, elle fut arrêtée par l’aspect singulier de l’un des containers. Une sorte de mèche blonde en sortait, coincée entre le couvercle et le flanc. Intriguée, elle souleva le couvercle et vit alors que cette mèche blonde était la chevelure de la poupée Barbie pilote de chasse de Paquita. Sur les sacs en plastique elle trouva par ailleurs Fanfan le faon, Minnie l’ourson et Billard le béluga, les compagnons préférés de Paquita réduits à l’état d’ordures domestiques par une main profanatrice.

Réduite à l’incrédulité devant cet acte innommable, elle ne ressentit pas immédiatement de la colère, mais plutôt la sensation d’un sabord coulissant pour laisser passer le fût d’un canon – ce qui lui permettrait de tirer à boulets rouges dès qu’elle aurait confirmation de la culpabilité de Norbert.

Elle emporta les peluches et le mannequin dans ses bras et gravit les escaliers jusqu’aux chambres. Avant de demander ses raisons à Norbert, elle souhaita replacer dans la chambre de Paquita ce qui n’aurait jamais dû la quitter de cette façon. Sa fille dormait. À la lumière du couloir, Martine observa que Paquita serrait contre elle quelque chose. Elle s’approcha et ses traits se décomposèrent à mesure que la réalité lui apparaissait de plus en plus nettement. Parvenue au lit de sa fille, elle découvrit le drap qui recouvrait en partie Paquita, et l’impensable se dévoila sans contradiction possible à ses yeux horrifiés : Paquita endormie serrait le jenglot sur son cœur.

*

Les explications que Paquita fournit, en larmes, à ses parents éberlués révélèrent que, malgré un premier contact déconcertant en raison de la soudaine folie du regretté Gremlin, la fillette s’était prise d’affection pour cette poupée d’un genre original, et l’avait dérobée au buffet, se débarrassant de ses autres compagnons.

Qui n’a vu sa fille serrer dans son sommeil un jenglot ne peut se faire une idée de l’abîme de perplexité dans lequel ce témoignage ingénu plongea Martine Cazebeuve. Elle estima dans un premier temps que son devoir de mère appelait des remontrances sur la façon dont sa fille avait maltraité ses jouets, lui demandant de bien comprendre qu’il n’était pas convenable de se séparer aussi brusquement de compagnons dignes d’affection et d’estime, en particulier sa Barbie pilote de chasse, un modèle de femme. Puis, après avoir recouché Paquita, elle demanda à Norbert de les débarrasser du jenglot sur le champ.

Alarmé par le bruit, Julot était sorti de sa chambre et avait assisté à la scène. Norbert Cazebeuve avait naturellement accepté l’idée de se séparer sans plus attendre du jenglot, mais son fils demanda qu’on le lui confiât pour qu’il en étudie la composition. Cela lui vaudrait, insistait-il, l’estime de M. Jacquin, son maître de classe à l’école française, dont la grande passion était l’histoire naturelle. Un tel argument ne put que recueillir l’assentiment de Martine, qui tâcha de surmonter son dégoût pour l’objet infâme qui avait dérangé les sens de sa fille.

C’est ainsi que Julot hérita du jenglot. Son comportement ne tarda pas à révéler des signes sensibles d’altération. Il arriva plusieurs fois que Martine entrant dans sa chambre au beau milieu de la journée la trouve plongée dans l’obscurité, persiennes et rideaux tirés. Une fois, elle surprit ainsi Julot affairé à quelque mystérieuse activité et, lui demandant ce qu’il pouvait bien faire dans le noir, elle s’entendit répondre que cela facilitait l’usage du microscope – c’est-à-dire du jouet que son père lui avait offert pour ses dix ans.

Comme il avait toujours manifesté, en raison de son esprit précoce et curieux, certains traits de caractère peu communs chez les enfants de son âge, et comme M. Jacquin avait rassuré les parents en leur demandant de bien vouloir au contraire encourager ces tendances scientifiques, on feignit dans un premier temps de ne pas trop s’étonner non plus des odeurs suspectes, tantôt comme de l’encens, tantôt comme de la charogne, qui commencèrent à émaner par moments de sa chambre, et qu’il expliquait par des expériences de chimie que l’avait invité à conduire M. Jacquin afin de stimuler son meilleur élève.

En réalité, M. Jacquin ignorait tout de ces « expériences » et Julot était en train de développer un attachement malsain pour son nouveau jouet, en qui son imagination, échauffée par le climat du pays, donnait à voir un être surnaturel qu’il convenait de vénérer, par exemple avec de l’encens, et de nourrir, en particulier avec le sang de petits animaux.

Au bout de quelque temps, Julot crut savoir que la soif du jenglot ne pourrait plus être étanchée par le sang des oiseaux et des écureuils qu’il tuait au lance-pierre dans le jardin, et qu’il demandait du sang humain. Julot conçut donc le projet de sacrifier Paquita sur l’autel du jenglot.

Je n’ose imaginer ce qui serait advenu de cette enfant si Martine Cazebeuve, un jour, sur le chemin des courses, n’avait rebroussé chemin, ayant oublié d’emporter avec elle le courrier à poster. Elle constata tout d’abord que la servante muette était comme à l’accoutumée prostrée dans la cuisine, avec peut-être un frémissement quasi imperceptible parcourant son corps ratatiné et une volonté plus manifeste que d’ordinaire d’éviter de croiser le regard de la maîtresse de maison. Elle se dit qu’il était grand temps d’appeler son attention sur la poussière du buffet.

Puis elle sentit cette odeur d’encens qui avait à plusieurs reprises auparavant indiqué une expérience en cours dans la chambre de Julot, mais cette fois l’étrangeté tout de même inconcevable de ces manières, ainsi qu’une soudaine angoisse à l’idée qu’elle ne comprendrait peut-être plus jamais son fils si elle continuait de le laisser agir à sa guise sans lui demander de justifier de manière plus précise la nature de ses expériences, la détermina à provoquer une discussion franche avec Julot.

Quand elle ouvrit la porte de la chambre – sans frapper, en raison de la crise, ou plutôt du dénouement, qu’elle entendait provoquer –, celle-ci était, comme elle s’y attendait, fermée à la lumière et au monde extérieurs par les persiennes et les rideaux. Ce à quoi elle ne s’attendait pas, en revanche, c’est la scène qui s’offrit à ses yeux. Le jenglot se dressait face à elle sur la table de nuit, éclairé par deux bougies et fumigé par des bâtonnets d’encens. Allongée au sol sur le dos et dévêtue, Paquita tourna des yeux surpris vers sa mère. De même que Julot, à genoux près de sa sœur – le hachoir de la cuisine à la main, levé au-dessus de sa tête.

*

Après avoir désarmé le forcené, Martine rhabilla Paquita en hâte. C’est en vain qu’elle appela la servante à son aide, car celle-ci avait entretemps déserté la maison. Elle enfourna quelques affaires dans une valise et enfin, Norbert Cazebeuve rentrant du bureau, elle lui jeta le jenglot à la tête en poussant les enfants au-devant d’elle. Norbert, qui resta stupéfait un long moment, entendit au dehors la voiture de Martine démarrer en trombe.

Il tourna le regard vers la figurine gisant à ses pieds. Mesurant la perte dont cette poupée hideuse était la cause en raison de sa propre légèreté, il ramassa l’objet dans le but de passer dessus sa rage d’homme dépossédé. Mais à vrai dire son psychisme était tellement ébranlé par le choc qu’il venait de subir qu’il était à peine maître de ses mouvements. Lorsqu’il martela le jenglot contre la table en vue de le démembrer, on aurait dit que le jenglot lui martelait le bras contre la table avec une violence inouïe. Lorsqu’il voulut l’écraser contre le mur, on aurait juré que le jenglot lui-même le projetait contre le mur. Lorsqu’il le lança de toutes ses forces pour le fracasser, son effort frénétique le catapulta dans la même direction. Lorsqu’il sauta dessus à pieds joints, il s’écroula sur la table derrière lui, qui céda sous son poids. Après quelques minutes de furie insensée, sentant le souffle lui manquer et voyant que le jenglot n’était pas encore en charpie – compte tenu de la décoordination hystérique de ses mouvements, on peut penser que la plupart de ses coups n’avaient pas atteint leur but –, il décida d’y mettre le feu.

*

Les pompiers découvrirent le corps calciné de Norbert Cazebeuve parmi les cendres et les décombres de sa villa moderne. Sous une cloche à fromage en inox, on trouva par ailleurs une figurine d’aspect rébarbatif que certains charlatans de bazar vendent sous le nom de jenglot. Abusant de la crédulité des gens, ces charlatans prétendent que le jenglot rend toutes sortes de services à son propriétaire, sauf si celui-ci ne lui témoigne pas le respect qui lui est dû, auquel cas le jenglot le maudit – sans que personne n’ait le droit de lui venir en aide, au risque de prendre la malédiction sur soi.