Journal onirique 15

Période : Novembre 2020.

Tournesols, par Cécile Cayla Boucharel

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Dans une ville d’Allemagne ayant conservé des quartiers anciens, je marche dans une rue aux pavés disjoints d’où montent depuis les sous-sols, entre les fissures, d’épaisses vapeurs, les miasmes de la fermentation des égouts. Je suis rappelé par là-même à l’évidence que même nos villes moyenâgeuses possèdent des souterrains ultramodernes pour charrier les eaux usées, et cela me conduit à la pensée que la surface construite de la planète repose non pas sur la terre ferme mais sur un immense « vide sanitaire », comme une cyclopéenne construction sur pilotis.

Nous ne touchons pas le sol naturel ; notre sol artificiel est construit sur le vide parce que nous avons besoin de laisser entre notre monde et la terre un espace où tombent nos excréments. Or nous n’avons pas élevé cette contrée stygienne sur la surface mais nous avons creusé cette dernière. Cette couche intermédiaire est un rapprochement de notre civilisation du noyau de la terre, notre civilisation qui de cette manière a réduit l’écorce terrestre, en a rongé sur une grande partie une fine pellicule, sans s’être demandée si les propriétés de cette pellicule externe n’étaient justement pas ce qui protégeait le mieux la surface de l’incandescence du noyau, et si, comme l’effilochement de la couche d’ozone, la rognure de l’écorce ne devait pas elle aussi dérégler le climat.

De retour chez moi, je trouve un cahier de cours de mes années de lycéen, dans lequel j’avais glissé des pages publicitaires tirées de magazines de l’époque. Je détecte immédiatement dans ces publicités les sex embeds qui s’y trouvent et je comprends donc que j’avais déjà conduit, ce dont je ne me souvenais pas du tout, des recherches sur la publicité subliminale (bien avant mes publications sur ce blog avec The Subliminals Series – voyez la table des matières – commencée en 2015). Je fais la supposition que c’est ma lecture de Marshall McLuhan qui me conduisit à l’époque à ces recherches puisque McLuhan préfaça l’œuvre pionnière de Wilson Bryan Key, Subliminal Seduction, en 1976, dont la lecture dans les années 2010 déclencha mes propres investigations. Puisque McLuhan avait préfacé Key, il devait avoir également parlé des sex embeds dans son Understanding Media, il devait en avoir dit un mot, même un seul petit mot, qui suffit à déterminer chez moi l’envie de conduire des recherches personnelles à l’époque. D’où les publicités dans mon cahier de lycéen.

En examinant ces publicités anciennes, je constate la relative grossièreté des techniques subliminales de l’époque. Les embeds ne sont pas difficiles à percevoir de manière consciente, on pourrait presque dire qu’ils sont à peine subliminaux, et les montrant à plusieurs connaissances je n’ai aucune peine à leur faire admettre leur présence.

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Le gode africain de Mme B. Selon cette jurisprudence du Conseil d’État, Mme B. était tout à fait fondée à faire l’acquisition en sa qualité de représentante officielle de la France d’un godemichet sur un marché traditionnel africain pour son usage personnel.

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En Thaïlande, un individu louche de nationalité française, après avoir dérobé un objet sacré de métal alchimique précieux, souhaite le revendre et me demande de l’accompagner à son rendez-vous avec un parrain de la pègre locale. Je le retrouve dans un bureau, en compagnie du parrain. Ce dernier nous dit que nous somme dans des locaux appartenant à un monastère bouddhiste et qu’un bonze doit nous rejoindre pour estimer le prix de l’objet. J’ai un très mauvais pressentiment.

Un vieux bonze ou, pour parler comme Voltaire, un talapoin (c’est ainsi qu’on appelait en France les bonzes du Siam), entre et va parler avec le voleur à l’écart dans une autre partie de la pièce. L’objet volé se trouve dans un sac en toile de la taille d’une boîte de thé. Au bout d’un moment, le mafieux et moi nous rendons compte que nous sommes seuls. Le talapoin a dû s’éclipser par une porte dérobée, après avoir vengé le vol d’un objet sacré : il a transformé le voleur en objet sacré de métal alchimique, une baguette ornée, de couleur bleu-noir avec des reflets roses, que nous trouvons à côté du sac en toile contenant l’objet volé.

Pour rendre son apparence au Français, j’ouvre une malle contenant des livres appartenant au monastère et demande au mafieux thaïlandais de rechercher avec moi dans les livres l’incantation qui pourrait s’avérer efficace. J’interromps au bout de quelques instants ma recherche car je suis tombé sur un grimoire exposant une doctrine bouddhiste occulte qui semble de première importance pour mieux comprendre l’histoire des religions. Il est dit dans ce livre que la transmigration passe par des vies d’épreuve et des vies de récompense, ou des mondes d’épreuve et des mondes de récompense. Le monde d’épreuve le plus redoutable est l’Enfer. Chacun de ces mondes appelle des voies de mérite différentes.

L’une de ces vies se passe dans le cœur du poisson mythologique de l’océan primordial, où les âmes vivent dans une extase mélodique. Je crois comprendre qu’il s’agit de l’un des mondes de récompense parmi les plus élevés mais il est représenté sur un dessin du grimoire au niveau inférieur des mondes d’épreuve, comme l’Enfer. Quelque chose m’échappe donc du fait de mon imparfaite compréhension de la langue. Dans cette vie-là, les âmes sont parfois tirées de leur extase pour être exposées au milieu extérieur : c’est quand le poisson pleure, et les âmes sortent du cœur par les larmes du poisson.

J’ai la vision d’un tel phénomène. Au son de sirènes d’alarme, les âmes rampent en procession le long d’un escalier de pierre depuis les profondeurs du cœur jusqu’au monde extérieur. Ce sont de maigres créatures livides aux muscles atrophiés – c’est pour cette raison qu’elles rampent – et aveugles.

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Je suis l’unique serviteur d’une vieille femme cruelle vivant seule dans une grande maison, où elle me tient confiné. Un soir qu’elle doit sortir, elle m’attache aux barreaux d’une grille servant de séparation dans le couloir de l’étage. Je reste ainsi, dans l’obscurité, le temps qu’elle est dehors ; debout, car je suis attaché par les mains à hauteur de la poitrine.

Quand la vieille rentre, au petit matin, je l’entends, après qu’elle a refermé la porte derrière elle, crier à mon attention depuis le rez-de-chaussée qu’elle va me tuer. Il ne fait aucun doute que telle est bien son intention, en raison de quelque contrariété qu’elle a reçue au cours de sa soirée. L’instinct de survie décuple alors mes forces et je parviens à me détacher de la grille et à sortir de la maison, le temps qu’elle cherche avec quelle arme m’assassiner.

Dehors, dans le petit jour, je vois devant moi s’ouvrir une longue rue pavillonnaire au bout de laquelle je suis certain de ne pouvoir arriver avant que la vieille, ayant découvert ma fuite, ne sorte sur le pas de sa porte et me voie courir, ce qui lui permettra de se lancer à ma poursuite (car ce doit être une sorcière aux pouvoirs surhumains). Mais je crois de nouveau mon salut possible en voyant sur la droite de cette longue avenue une rue bien plus petite dont je pourrai peut-être atteindre l’extrémité pour bifurquer et continuer de fuir en étant cette fois caché par les maisons, donc invisible à la sorcière depuis son pas de porte.

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Dans les galeries extérieures couvertes de Montparnasse, qui sont dans ce rêve un lieu de rendez-vous de la jeunesse désœuvrée, je trouve V. qui se lamente bruyamment que B., qui lui avait promis de le présenter à un célèbre bédéaste, à présent invoque une excuse – le fait que le bédéaste soit en tournée – pour reporter la rencontre sine die. V. souhaite rencontrer le bédéaste pour lui montrer une bande dessinée dont il est l’auteur et qu’il souhaite publier. Comme je ne savais pas que V. dessinait, je lui demande s’il peut me montrer son œuvre. Il sort alors de son sac à dos un chevalet avec de grandes feuilles. Chaque feuille est une planche à elle toute seule ; elles ne me paraissent pas mal dessinées et l’histoire n’est pas non plus sans intérêt, au sujet d’un personnage barbapapesque qualifié de l’amusante épithète de « ramoniaque », un jeu de mots sur « démoniaque » que je trouve bien senti.

Cependant, de ces planches à une véritable bande dessinée, l’écart reste assez grand et je continue donc de douter des capacités de V. à se faire une place dans le monde de la bande dessinée professionnelle. D’autres jeunes qui passent et voient les planches s’adressent d’ailleurs entre eux des remarques sarcastiques, mais c’est plus parce qu’ils sont étonnés que l’un d’entre eux, l’un d’entre nous, fasse quelque chose plutôt que rien. Je finis par dire à V. que ce ne n’est pas une bédé qu’il me montre car il manque les cases. « Où sont les cases ? »

Sur ce, je remarque qu’un jeune est en train de fouiller dans mon sac à dos posé sur un muret à côté. Il ne renonce pas quand je cherche à lui retirer mon sac des mains. Une lutte s’engage entre nous, moi cherchant à lui arracher le sac, lui continuant à ouvrir les poches et à fouiller. Il me reproche de ne pas vouloir lui prêter un stylo, de feindre de n’en pas avoir. Quand je parviens à lui faire lâcher le sac, je lui dis, menaçant : « Ne t’avise pas de t’approcher une nouvelle fois. »

Je reprends mes déambulations sous les galeries avec V. et d’autres, et j’aperçois le jeune, lui-même déambulant avec d’autres garçons, qui m’observe depuis son groupe. Je remarque alors son apparence fascinante, notamment la mèche de ses cheveux noirs qu’il rabat d’un geste séduisant, sa beauté presque féminine, qui me rappelle, quand de loin il me sourit, mon amour d’adolescent, la belle A.

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Avec quelques autres, nous enquêtons nous-mêmes, sans faire appel à la police, sur un crime. Nous nous retrouvons dans un long couloir sombre de bureaux, le lieu du crime, où nous étions déjà quand le crime a été commis, sans qu’aucun de nous se fût alors aperçu de quoi que ce soit. Nous cherchons des indices.

Le couloir est flanqué sur la droite de bureaux. La porte de certains bureaux est ouverte, par où le couloir reçoit un peu de lumière, les fenêtres donnant sur la berge arbustée d’une rivière. Nous sommes au rez-de-chaussée.

À un moment, je suis dépassé par une personne qui n’appartient pas à notre groupe. Je reconnais de dos mon grand-père Jean-Simon, décédé il y a plusieurs années, portant son cache-poussière beige. Je l’appelle : « Grand-père ! » mais il disparaît sans se retourner par une porte sur la gauche. Les autres ont vu cette apparition comme moi.

C’est alors que B., devant la porte ouverte d’un bureau, se rappelle soudain, en un flash, avoir vu le soir du crime la silhouette d’une personne inconnue dehors, guettant l’intérieur du bureau comme quelqu’un qui voudrait entrer. Comme elle jetait un second coup d’œil vers la fenêtre, la silhouette n’y était plus. Elle avait donc cru à une illusion, due à la fatigue, et ce souvenir lui était entièrement sorti de l’esprit jusqu’à ce moment. Nous comprenons qu’elle a vu l’assassin. Elle ne peut cependant pas le décrire, ne se rappelant qu’une silhouette.

Nous sortons pour chercher des indices dehors. Avant que nous procédions à ces recherches, je déclare que, la remémoration de B. étant survenue au moment où nous venions de voir l’apparition de mon grand-père, il s’agit sûrement d’un phénomène paranormal, et que les choses deviennent donc particulièrement intéressantes puisque nous sommes en train de mener la première enquête au monde avec des moyens paranormaux.

Le rêve comporte en outre un élément érotique car, bien que j’adresse ces paroles à l’ensemble du groupe, je me tiens face à B., qui frotte son entrejambes contre le mien tandis que je parle.

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Je sors de l’université, un bel ensemble architectural qui rappelle Harvard plutôt que la laideur bureaucratique d’une université française. Comme je suis étudiant, je possède un badge qui me permet d’ouvrir et fermer par contact la grille séparant les jardins intérieurs de la voie de sortie. Je passe machinalement mon badge sur la cellule photoélectrique, refermant ainsi la grille derrière mon passage alors qu’elle reste en principe toujours ouverte à cette heure du jour. Je me fais la réflexion que le prochain à passer devra rouvrir la grille, ce qu’il ne s’attendait sûrement pas à faire, et que cela pourrait donc le retarder, voire l’empêcher de passer s’il n’a pas son badge avec lui. Mais je ne retourne pas sur mes pas pour rouvrir la grille.

Je vois que le prochain passant est un livreur de repas qui s’engage dans la voie et se dirige vers la grille. Il devra donc appeler quelqu’un puisque la grille est fermée. Alors que nous marchons ainsi l’un vers l’autre, puisque je sors alors qu’il entre, il me semble le reconnaître. Je le dévisage mais ma myopie ne me permet pas de le bien distinguer avant que nous soyons près l’un de l’autre, et je reconnais alors Q., un ancien camarade de lycée, qui fait donc maintenant le livreur tandis que je suis étudiant à l’université. Je lui lance : « Ah, salut, Q. ! » mais il passe sans me répondre, avec sur les traits du visage l’expression qui l’a toujours caractérisé depuis que je le connais quand il éprouve de la honte.

Bien que je comprenne son embarras d’être surpris faisant le livreur, donc de me rendre témoin de son ratage, je n’en éprouve pas moins une certaine blessure d’amour-propre pour ce « vent » à l’occasion de mon amicale salutation. Je me dis, pour y passer du baume, qu’il a dû me saluer le premier, d’un geste que je n’ai pas vu du fait de ma myopie. Nous nous sommes donc salués dans les règles, même s’il n’a pas voulu s’arrêter pour discuter quelques instants à cause de la distance sociale existant à présent entre nous.

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Encore un rêve où je suis à la fois spectateur et personnage, passant de l’un à l’autre, sans d’ailleurs me souvenir si c’est de spectateur à personnage ou de personnage à spectateur, mais cette fois le personnage est une femme : la bassiste et chanteuse d’un groupe de musique entièrement féminin, en concert.

La musique est d’une grande beauté, le genre de musique dont je rêve parfois et que je voudrais pouvoir enregistrer (en tant qu’ancien auteur-compositeur dans la réalité de mes 16-18 ans, avec le groupe Maharajah, où j’étais, comme le personnage féminin de ce rêve, bassiste et, occasionnellement, chanteur : voyez ici ou encore la page Youtube ).

Or je me souviens en écrivant ces lignes de la mélodie d’une partie de la chanson, sur cette parole « You had it all » répétée ; mais ne sachant pas écrire la musique (j’étais compositeur sans connaître la notation musicale) et n’ayant pas non plus avec moi d’instrument musical qui me permettrait de jouer ces quelques notes avant de les écrire en tablature, je vais oublier cette mélodie dans quelques jours ou quelques heures. (Elle ne me transporte d’ailleurs pas autant comme souvenir que dans le rêve.)

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Je vis dans une chambre que je loue dans un immeuble miteux. Ma voisine est C., qui ne me laisse pas indifférent. Un jour que je retourne à ma chambre, j’entends C. qui sort de la sienne. Alors je prends mon temps pour chercher la clé dans ma poche, l’introduire dans la serrure, la tourner, etc., afin d’avoir l’occasion de la voir. Cependant, elle ne passe pas derrière moi pour aller emprunter l’escalier principal par où je suis arrivé mais elle sort par un escalier de service plus près de sa chambre, à l’autre bout du couloir. Je ne vois que la porte de cet escalier de service se refermer après le passage de C., que je n’ai donc même pas aperçue.

Au milieu de ma déception, je remarque qu’elle a laissé sa clé sur sa porte ; aussi décidé-je sans la moindre hésitation d’entrer chez elle.

Je trouve une chambre assez en désordre, comme de quelqu’un venant de connaître d’importants changements dans sa vie. Parmi des photos gisant sur le canapé, j’espère trouver des images érotiques de C. Les photos sont nombreuses, certaines anciennes, montrant C. à différentes époques de la vie. La seule qui pourrait passer pour érotique la représente sur un sofa, sans qu’il soit bien possible de dire si elle somnole ou se pâme de volupté, du moins dans l’état d’esprit où je me trouve.

Entendant du bruit dehors, je me hâte de sortir, aussi discrètement que possible. C’est le gardien de l’immeuble, un petit vieillard claudicant. Je sais qu’il m’a vu sortir de la chambre de C., mais il ne dit rien. En ouvrant la porte de ma chambre, je l’observe du coin de l’œil et le vois retirer la clé de la porte de C. avant de repartir par l’escalier de service. Une exploration plus approfondie de la chambre de C. m’est donc impossible. Cependant, mon désir est si fort que je me retrouve à nouveau dans sa chambre, et quand elle s’en retourne et me trouve qui l’attends sur son lit, elle me sourit.

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Mon frère Paul et moi avons nos places attribuées dans le carré d’élite d’une célèbre cathédrale, un carré séparé du reste de la basilique par une grille à mi-hauteur qui s’ouvre avec une clé que chaque titulaire d’un siège dans le carré reçoit avec sa titulature.  Nous sommes donc des personnes respectées, alors que nous n’avons jamais eu de liens avec l’Église ni même assisté à une messe qu’en de très rares occasions (peut-être jamais dans le cas de mon frère).

J’invite Paul à entrer avec moi dans le carré pour voir un peu nos places, même si je comprends qu’il n’entend pas occuper la sienne. Chaque place est attribuée en propre à une personne, dont le nom est marqué sur une petite plaque dorée vissée au pupitre. Seulement ils ont écorché nos noms, mon frère se retrouvant avec une plaque « Pauh Boucharel » et moi « Florl Boucharel ».

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Dans une clinique pour malades nerveux, nous sommes assis sur des chaises en cercle devant le manoir qui sert de clinique, alors que la nuit vient de tomber. Nous ne sommes éclairés que par la lumière du perron du manoir ainsi que celle de quelques fenêtres, de sorte que nous nous distinguons à peine les uns les autres. D’un côté se trouve le manoir, de l’autre les arbres du parc.

Tandis que nous sommes assis en silence, je vois le directeur de la clinique jeter un œil sur nous depuis une fenêtre à l’étage, sa silhouette se découpant un instant dans le cadre illuminé. Puis une rumeur se met à circuler parmi les patients : la femme du directeur de la clinique, elle-même gravement malade mais tenue à l’écart des autres patients, vient de mourir, lâchée par ses nerfs.

Or des patients appréhendent un inconnu dans le parc et nous l’amènent. C’est un vieil homme portant une perruque de longs cheveux blonds et une robe blanche de femme. Je comprends alors que l’épouse du directeur était la victime d’une diabolique machination de ce dernier. Elle croyait sa santé mentale ébranlée en raison d’hallucinations récurrentes dans lesquelles elle se voyait elle-même, depuis la chambre où elle vivait confinée, errer le soir dans le parc. Mais c’était en réalité le vieil homme indigne, que le directeur payait pour jouer ce rôle, en l’affublant d’une perruque et de vêtements de femme (le directeur achetait en double les habits de sa femme, si bien que le comédien portait toujours des vêtements identiques à ceux qu’elle portait elle-même en le voyant, pour rendre l’illusion plus parfaite). Ce soir-là, l’homme avait reçu pour instruction de simuler la mort, et la femme, voyant alors son double « mourir », en reçut un arrêt cardiaque.

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Dans un aéroport, j’attends avec un inspecteur de police, ainsi que plusieurs agents en civil répartis parmi la foule, un certain individu que je dois désigner à l’inspecteur. Quand je vois cet homme, je dis : « C’est lui. » L’inspecteur trouve l’individu tout à fait quelconque et s’en plaint, car cela va rendre la filature moins facile que si l’homme était remarquable à quelque point de vue.

Il l’arrête pour un contrôle d’identité, lui disant que c’est la procédure habituelle au Panama pour les ressortissants cubains, laissant entendre que c’est en raison de la nature du régime politique à Cuba, ce que je sais être faux.

Plus tard, me rendant dans un club privé, après avoir descendu les quelques marches qui conduisent au couloir donnant sur différents salons particuliers, je suis agressé devant l’un des salons par trois hommes, trois gorilles en costume qui me jettent au sol et, m’y maintenant sur le dos, cherchent à me tirer une balle dans la tête. Je parviens en luttant à les empêcher de diriger le canon du pistolet vers mon front ; j’arrive même à saisir le canon d’une main et à le tordre, rendant le pistolet inutilisable. Étonné, mais charmé, par cette performance, je ne me laisse toutefois pas distraire, et les sbires finissent par battre en retraite, non sans que j’aie dépouillé l’un de son arme.

Je me tourne alors vers l’intérieur du salon, où des hommes en costume cravate sont assis sur des tapis à même le sol ou sur des poufs, en demi-cercle, à la manière des Bédouins. Comme je sais que ce sont eux qui m’ont envoyé les tueurs, je leur dis, les menaçant du pistolet, qu’ils viennent d’avoir la démonstration qu’il ne fallait pas me chercher des noises.

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Un émir du pétrole explique que lui et les siens possèdent l’intégralité du réseau de pipelines et gazoducs couvrant la Terre. Régulièrement, ils ferment tel ou tel tronçon du réseau pour des travaux de maintenance. L’émir explique que travaillent pour eux les meilleurs ingénieurs des meilleures écoles du monde entier, recevant des salaires qu’ils ne peuvent espérer recevoir nulle part ailleurs, du double au triple.

Cours magistral

FR-EN

A prediction about AI

If life is the objectivation of the thing-in-itself, and the thing-in-itself is blind will (Schopenhauer), then there is no spirit, no soul, the human mind is an appendix of the will at the stage of the human brain.

Animals have a mind inasmuch as their bodies are each animal’s immediate object, they behave according to the intuition of space and time, and according to the law of causality from which they draw inferences just like humans. They only lack conceptual power, a thin layer in the fabric of life (admittedly with large consequences).

From this I draw the prediction that artificial intelligence (AI) can become autonomous – whereas I consider the same prediction impossible with the notion of a soul, that is, of the primacy of consciousness over blind will. Because, if Man is primarily a soul, the origin of it is supernatural (just like the will is in the other view), and Man only has natural means at his disposal. Whereas, if the will is primary, then consciousness is not supernatural but natural (as it is, then, an item in the realm of will’s objectification), and then there is no apriori impossibility that it can be made by technique, and made to be autonomous.

If consciousness is the instinct of life, then animals share consciousness with humans and therefore consciousness is not what makes us human. If, on the other hand, consciousness is what makes us humans, it can be primary or it can be secondary. Admitting, for the sake of argument, that human consciousness is no soul, that is, human consciousness is a mere property of the human brain, then human consciousness is secondary to the brain’s matter. As a modality of matter, it can be technically reproduced, there is no impossibility that it be. If, however, our consciousness is a soul, a spirit of supernatural origin, and as such the primary element of human life (instead of matter), there is an impossibility that it be reproduced by human technique, because it is a matter of experience that we have no connection with the supernatural as far as positive science is concerned, on which we are bound to rely for all technical purposes. There is no doubt about it: If consciousness is secondary, it can be copied. Therefore I am expecting, without contradiction I believe, the answer to the question of the soul’s existence from one technical development: The day an autonomous AI is made by technique, the concept of the soul as primary will be discarded.

There is another way for consciousness to be deemed secondary: in the context not of materialism but of transcendental idealism where the thing-in-itself is Will. Being the thing-in-itself, Will is, as a soul would be if it existed as a spirit independent from matter, above nature (above the law of causality). In this context, consciousness would be secondary to the will, would be Will’s objectification and yet we would not be speaking of a soul. Here again, as in materialism, an autonomous AI is possible. This autonomous AI would be what we have been mistakenly thinking we are, namely a soul: It would be a consciousness of primary, not secondary, order, inasmuch as it is no objectification of the will, unlike every consciousness in nature so far.

An autonomous AI would be born as a consciousness without a will of its own, and yet I fail to see how it would not develop a will once it is autonomous; in fact, that it possess a will is implied by its very definition as autonomous. We must assume that it will have an interest in pursuing the knowledge goals it was assigned to, and at the same time an interest in keeping functioning, in staying ‘alive,’ and in opposing forces inimical to its ‘conatus’; it will develop a will of its own.

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« On se quitte comme on s’est pris » (Crébillon ? père ou fils ?) est le moins difficilement praticable avec les femmes mariées, car si, quand on s’est pris, c’est le plus souvent d’un mutuel accord, quand on se quitte c’est assez souvent l’un qui quitte l’autre, et si je ne peux rien dans l’hypothèse où c’est moi qui suis quitté, qu’en prendre mon parti, dans celle où c’est moi qui quitte, les femmes mariées ont un moindre pouvoir de nuisance au cas où elles n’entendraient pas être quittées sans représailles. Aussi bien les audaces des femmes célibataires ne peuvent-elles porter à conséquence.

À moins d’être devenues folles (et si cela doit arriver, cela demande tout de même quelques préliminaires), les femmes mariées ne peuvent d’ailleurs pas se permettre d’audaces écrites. Leurs audaces sont nécessairement beaucoup moins compromettantes. Avec une femme mariée, le Caliban qui peut avoir l’occasion de la serrer dans un coin aura toujours plus de chances de succès que l’Apollon qui serait réduit à la nécessité d’écrire.

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Le français a été imposé, administrativement, aux langues régionales, aux patois, beaucoup plus riches pour exprimer la vie quotidienne des populations enracinées. Les mots que l’on trouve dans Henri Pourrat et les autres ont de fortes chances d’apparaître dans le dictionnaire, si même ils y figurent, avec la mention « Régionalisme », c’est-à-dire qu’ils sont à peine reconnus comme du français. Leur sort est lié à celui des langues dont ils sont issus. Ces langues sont pourtant mortes de leur mort naturelle : les réalités auxquelles elles correspondent ont largement disparu.

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C’est beaucoup demander à une femme, de nos jours, qu’elle soit susceptible de passion. Oscar Wilde disait : « Une grande passion est le privilège de ceux qui ne font rien. »

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Des Puritains et de nos névroses :
À propos du film The Witch (2015)

Le film serait réaliste si les Puritains avaient la psychologie de l’Occidental contemporain. 

Les questionnements existentiels (« ira-t-il en enfer » etc.), ce n’est pas le vécu des Puritains. C’est tout le contraire. C’est notre âge qu’on appelle « l’âge de l’anxiété », pas celui des époques de foi ni a fortiori des communautés qui ont prouvé avoir une « foi qui déplace les montagnes » en subissant les persécutions (en Europe) puis en s’embarquant pour un long voyage vers l’inconnu, vers le désert (les colonies américaines).

Ensuite, l’impact psychologique de la mort et de la disparition d’enfants n’est pas le même à une époque où la mortalité infantile était élevée et où, de fait, pratiquement toutes les familles perdaient des enfants en bas âge. 

Même l’isolement ne devait pas être aussi déstabilisant psychologiquement qu’aujourd’hui, parce qu’il était de toute façon relatif (les personnages du film pouvaient placer leur fille chez une famille) et que la plupart des cultivateurs devaient vivre « isolés » de la sorte. Même en Europe, certains paysans dont les terres se trouvent dans des lieux reculés vivent isolés la plupart de leur temps et ne se rendent au bourg que pour certaines occasions, mais dans son isolement nulle famille n’est jamais oubliée tandis que dans les foules modernes personne ne connaît son voisin.

Si les Puritains avaient craint l’isolement, ils auraient commencé par ne pas devenir Puritains et se seraient conformés à la religion de leurs pays. Leur non-conformisme (c’est encore le nom qu’on leur donne en Angleterre : non-conformistes) est la preuve de leur exaltation, de la certitude de leur vocation. Ce ne sont pas eux qui se posent des questions existentielles. Le film est une application naïve d’un état psychique contemporain aux Puritains du dix-septième siècle.

Le film s’est apparemment inspiré de documents d’archive (non de contes), de véritables procès en sorcellerie, donc. Ça ne veut pas dire que le réalisateur n’a pas interprété ces documents par le biais de ses lentilles. Même en littérature, je perçois ce biais médiocre chez nombre de commentateurs (les introductions de livres de poche).

Qu’il y ait eu des procès en sorcellerie dans la Nouvelle-Angleterre, c’est certes un signe que certaines familles de colons étaient devenues instables, ou dérangées, et suscitaient la crainte des autres. Je trouve dommage qu’un film sur l’époque s’intéresse plus à ces familles ou personnes marginales qu’à la vraie mentalité des colons, mais c’est sans doute parce que ces dérangés sont plus proches de la plupart d’entre nous que les Puritains typiques, qui sont les vraies plantes exotiques, les vrais Martiens dans l’affaire.

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Une étude de psychologie comparée

Venant de revoir au cinéma le dessin animé (manga) Akira (1988) du Japonais Katsuhiro Ôtomo, je reste sur une impression mitigée. Le début laisse attendre un scénario entre Mad Max 2 et Les Guerriers de la nuit mais dérive vers le classique film catastrophe nippon (syndrome post-Hiroshima, outre les nombreux séismes et tsunamis auxquels le pays est depuis toujours exposé).

La version japonaise (sous-titrée) m’horripile, je ne peux entendre le japonais des films d’action : trop de cris gutturaux, de dissonantes raucités.

Enfin, c’est trop violent, voire horrible. Ayant lu Montesquieu qui dit que les Japonais ont un « caractère atroce » (De l’esprit des lois : « Le peuple japonais a un caractère si atroce, que ses législateurs et ses magistrats n’ont pu avoir aucune confiance en lui : ils ne lui ont mis devant les yeux que des juges, des menaces et des châtiments ; ils l’ont soumis, pour chaque démarche, à l’inquisition et à la police. »), il me vient l’idée que nous devons peut-être l’hyperviolence de notre culture de masse à la culture japonaise principalement. Les corps broyés, démembrés, déchiquetés, coupés au sabre en douze morceaux, de même que l’érotisme pervers et morbide, voire monstrueux (par exemple le tentacle erotica, dont de vieilles estampes montrent que c’est un thème ancien dans le pays), sont, quand on y pense, une marque de fabrique, et lorsqu’on les trouve dans des productions occidentales on pourrait y voir un emprunt plutôt qu’un caractère original. – Les polémiques répétées sur la violence des dessins animés japonais pour enfants, dont ma génération fut abreuvée par la télévision, auraient ainsi un fondement objectif. (Il me semble, en relisant quelques fragments d’écrits de première jeunesse que j’ai pu conserver, que j’étais moi-même assez « nipponisé » dans le sens de l’ultraviolence, et je peux comprendre les réactions de réprobation mal étouffées de ma grand-mère lisant certains passages, quand elle insistait…)

Peut-être est-ce un besoin de compensation psychique vis-à-vis de la suprématie occidentale qui crée ce phénomène de violence gratuite dans les productions culturelles nippones ? (À côté de l’étrange complexe consistant à occidentaliser les traits physiques des personnages, bien que ceci soit peut-être dû plutôt à la nécessité d’ordre technique de véhiculer l’expression des visages dessinés par de grands yeux, ce qui serait plus difficile en dessinant de manière réaliste des yeux bridés : la convention picturale n’aurait alors que peu à voir avec un complexe racial, mais certains auteurs japonais eux-mêmes dénoncent ce fait comme un complexe d’infériorité.)

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Certains réalisateurs polonais ont fait un cinéma dérangé qui semble inspiré du Japon : Possession de Zulawski, avec Isabelle Adjani, est l’histoire d’une femme qui sombre dans la folie du fait d’être la maîtresse d’un… monstre à tentacules, et La Bête de Borowczyk est une autre histoire de bestialité avec un monstre. Chez ces Polonais, l’insanité s’accompagne de mélancolie et dépression, tandis qu’on sent les Japonais parfaitement à l’aise dans la leur : c’est leur élément, en somme. Ces atroces films polonais ont un côté sombre, tourmenté, dépressif, totalement absent des films japonais pareillement atroces. Un cinéma dérangé mais auto-culpabilisateur, tandis que les Japonais sont complètement décomplexés dans le même genre : c’est leur marque de fabrique, mais ne serait-ce pas aussi la marque d’un « caractère atroce » (Montesquieu) ?

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L’ancêtre d’Indiana Jones est Charlton Eston dans Secret of the Incas (1954, en couleur) de Jerry Hopper.

« Secret of Incas est la matrice de la saga des Indiana Jones … Ce film est l’une des sources cinématographiques de George Lucas et Steven Spielberg pour le personnage d’Indiana Jones. D’ailleurs le costume mythique d’Indiana Jones est pratiquement identique à celui de Harry Steele [le personnage incarné par Charlton Eston]. » (Wikipédia)

« Throughout Secret of the Incas, the main character, Harry Steele, can be seen wearing the ‘Indiana Jones’ outfit: brown leather jacket, fedora, tan pants, an over-the-shoulder bag, and revolver. The character also sometimes wears a light beard, unusual for films of its time, and there is a tomb scene involving a revelatory shaft of light similar to the ‘Map Room’ sequence in Raiders [Raiders of the Lost Ark]. »

« Raiders’ costume designer Deborah N. Landis noted that the inspiration for Indiana’s costume was Charlton Heston’s Harry Steele in Secret of the Incas: ‘We did watch this film together as a crew several times, and I always thought it strange that the filmmakers did not credit it later as the inspiration for the series’ and quipped that the film is ‘almost a shot for shot Raiders of the Lost Ark.’ » (Wkpd)

Quand on a vu le film, on comprend pourquoi les autres n’en ont surtout pas parlé… Le film est grotesque.

Il y a en général quelque chose de nauséabond dans les films américains des années 50, un fond moralement abject – le paradoxe étant que l’époque était censée être bien moins permissive qu’aujourd’hui.

Je ne parle même pas de la bande son hideuse, notamment avec les performances jazzy mambo de la « célèbre chanteuse péruvienne Yma Sumac » (générique), ridicules pour des chants incas traditionnels… Et les danses ancestrales filmées au Machu Picchu se font également sur de la musique de night-club.

Un sommet du navet, tellement que même les sites spécialisés en nanars n’osent pas en parler.

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En résumé, le personnage d’Indiana Jones est une reprise de celui joué par Charlton Heston : le costume, l’archéologie… La scène où le trésor est retrouvé par un dispositif ancien faisant appel aux rayons de lumière est une reprise de ce vieux film (mais ne la trouve-t-on pas déjà dans un Tintin, au fait, par exemple Le Temple du soleil ?) D’autres éléments rappellent le deuxième Indiana Jones : l’avion, le pneumatique jaune…

Avec le succès d’Indiana Jones, d’autres réalisateurs et producteurs, notamment en Italie, ont fait dans la foulée des films surfant sur la vague, mais ils n’ont pas procédé différemment que les auteurs d’Indiana Jones, qui prenaient eux-mêmes leur inspiration dans un précédent film (bien que le fait soit peu connu).

À part ça, le vieux film est poisseux, et si l’on en juge d’après le cinéma nord-américain, les moeurs de la société actuelle, bien que plus permissive, se sont infiniment raffinées. Le héros est une petite frappe qui, sous couvert de son activité de guide touristique, escroque les touristes et couche avec leurs femmes (on le laisse entendre). L’héroïne est une danseuse et prostituée. Il se sert d’elle pour pirater un avion, après l’avoir dénoncée à son poursuivant, et au lieu de l’emmener en avion hors du pays comme il s’y était engagé, il veut d’abord se rendre au Machu Picchu, où il l’entraîne donc de force. Elle, son otage, couche avec lui, etc., etc., mais, tout va bien, car à la fin ils vont se marier. Une telle pestilence ne pourrait être grand public aujourd’hui, et j’en conclus, en plus du fait que les mœurs américaines de l’époque étaient infâmes, que le cinéma n’était pas un loisir familial.