César le paysan : Dizains

Avec des noms comme Mistral et Aubanel, et plus près de nous Pagnol, les Provençaux sont si bien représentés dans notre littérature du Midi, sans même parler des troubadours du Moyen-Âge, que la Provence en est en quelque sorte l’emblème. Le centre spirituel de notre grand pays d’oc.

C’est ma seule excuse pour présenter ces vers qui paraîtront à ceux qui pourraient le plus les goûter, à savoir, ceux qui connaissent le mieux ces terres et traditions, comme le moins vraisemblables. Car, avec leurs oripeaux provençaux, ces vers décrivent une réalité, les « cagots », qui n’a historiquement concerné que le Sud-Ouest, Gascogne, Béarn, Landes, Pyrénées… Le Languedoc occidental connaissait encore des « capots », ou gens des marais, qui sont manifestement un rameau du même phénomène, mais c’en est là l’extrême limite orientale. Il s’agit donc dans les présents vers d’un lointain Midi imaginaire, inspiré par un félibrige à tendance provençale, et surtout par le Marseillais Marcel Pagnol. Mais on peut aussi supposer quelque partie du Sud-Ouest directement influencée par la Provence, ce qui rendrait le folklore hybride de ces vers moins hétéroclite et baroque.

Nous revendiquons aussi le privilège de la licence poétique. Les plus célèbres dramaturges français ont pris des libertés avec la grande histoire : ne pourrait-on excuser de libres emprunts dans l’histoire des humbles ?

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CÉSAR LE PAYSAN

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Cagots

Mes pères, vos hameaux dans les maquis pierreux,
Quelle était la raison de leurs cagoteries,
Ces quartiers à l’écart, comme si des lépreux
Vous gardaient du contact de leurs loques flétries ?
Vous, paysans, ces mœurs de brahmanes altiers ?
Tolériez-vous des gens sortis nus des halliers,
Je ne sais quelle race archaïque et conquise,
Sur le bord de vos champs arides mais loyaux ?
– Pères, voilà les fils de ces maudits cagots 
Qui vengent leurs aïeux sur moi, leur place acquise.

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La cagote

Un ancêtre, César, aimait une cagote
De la cagoterie à La-Pigne-les-Pins.
On dit que la pauvrette était certes mignotte,
Mais aller se coucher à deux dans les lupins
Aurait dû leur suffire, et ne suffisait guère,
Qu’il voulait l’installer dans son mas. Les « Pécaire ! »
Qu’il entendit alors, il les entend toujours
Dans la fosse, je pense. À tel point que, jobastre,
Sans plus il se pendit, né sous un mauvais astre.
Tels sont de ces cagots maudits les vilains tours.

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César

Mon ancêtre César voulait donc amener
Devant le curaillon, qui donc ? Une cagote !
– Eh ! si le cœur parlait, faut-il s’en étonner ?
– Mais elle allait prier pour cela, dans la grotte,
Des dieux pas très chrétiens, des dieux non repentis.
Près de nos paysans, les cagots sont petits ;
Celle-là lui tourna franchement la coucourde,
Avec je ne sais quoi de fin et gracieux,
Que l’on dit, et de doux et plaisant pour les yeux,
Qui rendit sa pauvre âme aux convenances sourde.

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La farigoule

Ô César ! tu vois bien que nous ne pourrons pas
Nous marier ici, puisque je suis cagote.
Ne sois donc pas jobastre. – Et toi ne sois pas sotte ;
Où demeurerions-nous, si ce n’est dans mon mas ?
Au milieu des vilains, que ferais-je à la ville ?
C’est aux champs seulement que l’âme n’est point vile,
Comme l’a dit un jour, dans des vers en latin,
Mon ancêtre Virgile. Eh ! moi, dans une foule ?
Passe-moi la bouteille à la liqueur de thym.
– Tu veux noyer ta peine avec la farigoule !

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Les joncs

Mon grand César ! ô prends dans tes bras ta cagote.
Nous sommes tellement malheureux, sous les pins
De La Pigne, tandis que la chèvre chevrote
Et la grenade ouverte égaille ses pépins,
Ainsi qu’émaux brillants, rouges comme la cire,
Et dont a dû parler ton ancêtre Shakspeare.
Si le bonheur d’aimer était pour les cagots,
Nous aurions cessé d’être une race maudite
Qu’aux yeux des paysans notre nom discrédite.
Le vent porte mes pleurs aux joncs, en longs échos.

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Derniers mots

Bref, Monsieur le curé, ne voilà pas qu’un jour
On le trouva chez lui, ce bon César, pauvre homme,
Pendu ; ses derniers mots parlaient de son amour,
Un papier que tenait sur la table une pomme.
Que l’on en vienne là, pour quoi ? du sentiment,
C’est ce que l’on a peine à comprendre, vraiment.
– La fille en question, qu’est-elle devenue ?
– Elle est partie en ville, où sont les travaux bas.
– Comment s’appelait-elle ? – On ne s’en souvient pas.
On sait qu’elle était belle, et cagote menue.

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Post-scriptum 

« Le petit félibre de l’arc-en-ciel »

Ah ! tu ne l’as pas vu, non, le petit félibre
De l’arc-en-ciel – béni jadis par Aubanel –,
Qui jouerait au jardin avec la terre, libre.
Ton petit félibrot, à toi, de l’arc-en-ciel.
Tu ne l’as pas vu, non ; au chant de la mésange
Il n’est pas descendu dans ton mas comme un ange.
Il ne descendra pas, ne pouvant te trouver.
Puisque tu n’attends plus, qui l’attendrait encore ?
S’il ne peut t’appeler près du berceau que dore
Une étoile, il n’a pas la force d’arriver.

« Regardas, regardas lou paire… / Es ome, a de barbo au mentoun ; / E pamens, mut, dedins un caire, / De la joio plouro e s’escound. » (La miougrano entreduberto, 1860)

Quatre poètes en dizains

Dizains d’hommage aux poètes Ernest Raynaud (1864-1936), Gabriel Vicaire (1848-1900), Jean Reboul (1796-1864) et Jasmin (1798-1864).

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La fille du poulet

T’ai-je déjà parlé de la fille du cogne,
Ami, de l’impudente épice sans drageoir,
Qu’en banlieue – oui, c’était du côté de Boulogne,
Mais plutôt Billancourt – j’aimais, sans le savoir,
Qu’elle était d’un poulet la tendre géniture ?
Ses fréquentations se faisaient dans l’ordure,
En dehors de mon cercle ; et que je suis penaud
D’avoir vu l’abri-fou dans ces voiles corsaires,
Pour elle composé des poèmes sincères…
Sans qu’elle eût de liens avec Ernest Raynaud† !

Ernest Raynaud, poète et… commissaire de police.

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Auberge

Je ne sais ce qu’on trouve au pays de la Bresse,
Hormis de la volaille en liberté, dit-on,
Et des émaux, travail demandant de l’adresse,
Dont Gabriel Vicaire a fait quelque feston,
Mais j’ai vu dans Paris, la ville trop chantée,
Une auberge aux carreaux de couleurs, enchantée,
Et j’admirai beaucoup sa beauté hors du temps.
Quelle âme de poète a conçu, pour ces tables,
Un vitrail arlequin de carrés délectables ?
Qu’autant que le regard les becs y soient contents.

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Le boulanger de Nîmes

Et cet autre poète, un boulanger de Nîmes,
Qu’Alexandre Dumas visita dans son four
Après Chateaubriand, fougasses magnanimes
Et triolets bien cuits dont il savait le tour
Illustrèrent son nom, Jean Reboul ! notre guide,
Des rives du Gardon harmonieux Panide.
Je te parle d’un temps qui fut, ah ! monzami,
Doux comme de scander Mirèio sur les aîtres.
Aubanel, en fervent, dit qu’il gardait ses lettres
Dans le même tiroir que celle de Zani†.

† « La relegisse, quand siéu triste ; / La tène dins moun tiradou, / Emé ce qu’ai de mai requiste, / Emé li letro de Rebou » (La miougrano entreduberto, 1860)

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Le coiffeur d’Agen

Ce poète d’Agen, coiffeur de son état,
Ou l’inverse, fierté du Midi, des Cagotes,
N’a pas écrit un vers en français de l’État :
C’est Jasmin, l’immortel auteur des Papillotes.
Troubadour aux lauriers de ses Papillôtos,
L’entendre, c’était être un mangeur de lotos.
Sur les bouts de papier dont sortaient les frisures
Des lionnes d’Agen, il griffonnait ses chants.
Mais Balzac l’a moqué, comme d’autres méchants
De Paris, détestés dans les mas et masures.

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Portrait du poète Jasmin
“Salle des Illustres” de la mairie d’Agen