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Poésie révolutionnaire du Salvador (traductions)

Les poèmes suivant sont tirés de Para el combate y la esperanza: Poesía política en El Salvador (2e édition, Santo Domingo, 1982) [Pour le combat et l’espoir : Poésie politique du Salvador], anthologie compilée et présentée par la poétesse salvadorienne Esther María Osses.

L’histoire du Salvador au vingtième siècle est au fond assez semblable à celle du Guatemala (brièvement décrite dans Poésie révolutionnaire du Guatemala). Le pays connaît une succession de dictateurs militaires, dont le général Maximiliano Hernandez Martinez aux croyances théosophiques, qui lui font affirmer par exemple que « c’est un péché plus grave de tuer une fourmi que de tuer un homme, car l’homme se réincarne » (ouvrage cité, p. III, Introduction). Une phrase prononcée en 1932, année tristement célèbre au Salvador pour le massacre par l’armée de quelque 25 000 paysans indigènes révoltés.

Les années 1931-1979 sont ainsi qualifiées de « période de l’autoritarisme militaire » (Wkpd : Historia del Salvador). Elles sont marquée par une répression constante des organisations de travailleurs, notamment par les escadrons de la mort, milices paramilitaires financées par l’oligarchie capitaliste pour éliminer physiquement les cadres et les rangs de tout mouvement prolétarien, avec la complaisance, quand ce n’est pas la participation active de l’armée.

Elles sont également marquées par quelques épisodes tragi-comiques comme la guerre des cent heures de 1969 entre le Salvador et le Honduras, plus connue en Amérique centrale sous le nom de « guerre du foot » (guerra del fútbol), l’élément déclencheur ayant été des affrontements entre supporters à l’issue d’un match de football. (Le torchon brûlait entre les deux pays depuis des décennies, en raison du traitement par le Honduras des migrants salvadoriens.) La « guerre du foot » apporte un éclairage intéressant sur les propriétés cathartiques du sport vantées par certains, à la de Coubertin.

La répression permanente des mouvements de travailleurs conduisit à la formation d’une guérilla structurée, le Front Farabundo Martí de libération nationale (FMLN Frente Farabundo Marti de Liberación Nacional) et à la guerre civile, de 1980 à 1992. Les États-Unis ont activement soutenu le gouvernement du Salvador contre la guérilla, notamment en formant à la contre-insurrection des cadres militaires salvadoriens dans ses bases de la Zone du Canal au Panama sous souveraineté nord-américaine, et ce en violation des accords bilatéraux avec le Panama concernant ladite Zone (retournée en 2000 sous souveraineté panaméenne). La guerre civile se conclut par un accord de paix et la participation du FMLN aux élections. Le FMLN remporta l’élection présidentielle de 2009 avec son candidat Mauricio Funes (peut-être un lointain cousin de Louis de Funès, qui, comme on le sait, descendait des Grands d’Espagne). Lequel Mauricio Funes, président jusqu’en 2014, vit depuis 2016 au Nicaragua au titre de l’asile politique, en raison de menaces sur sa vie au Salvador. Ce qui montre la fragilité de la « normalisation » démocratique du pays…

Les poètes dont le lecteur trouvera ici quelques poèmes traduits par moi-même en français sont Pedro Geoffroy Rivas, Serafín Quiteño, Claribel Alegría, Roque Dalton, Manlio Argueta et Heriberto Montano.

Avec huit poèmes, Roque Dalton (1935-1975) occupe la place d’honneur. C’est sans doute le poète salvadorien le plus connu dans le monde. Longtemps exilé à l’étranger (Mexique, Cuba…), grand ami du poète révolutionnaire guatémaltèque Otto René Castillo, il meurt dans des circonstances tragiques après être retourné clandestinement au Salvador pour participer à la lutte révolutionnaire. Membre de l’Armée révolutionnaire du peuple (EPR, Ejército Revolucionario del Pueblo), il est liquidé sur l’ordre de ses dirigeants, qui l’accusent d’être un agent double de la CIA – une accusation qui n’a jamais été corroborée. Dans son poème Las bellas armas reales (non traduit ici), Manlio Argueta explique que, face au tollé provoqué par l’assassinat d’une figure intellectuelle de renom, l’EPR répondit en s’étonnant qu’alors que tant de petites gens étaient assassinées au Salvador, les intellectuels ne s’indignent que quand cela arrive à un membre de leur caste.

La Révolution ou la Mort. Nous Vaincrons. FMLN

*

Les Héros de la plume (Los héroes de los triunfos de la pluma) par Pedro Geoffroy Rivas

« Nous vivions sur une base fausse,
chevauchant les sommets d’un ignoble
…monde de mensonges,
juchés sur des échafaudages illusoires,
bâtissant des châteaux dans les nuages,
irisant de vaines bulles de savon,
désarticulant des rêves.

Et pendant ce temps,
d’autres pétrissaient notre pain avec leur sang,
d’autres faisaient avec des mains douloureuses
…notre lit orgueilleux
et suaient pour nous le lait
…que leurs enfants n’eurent jamais.

Ah ma vie d’hier, sans d’autre objet
que chanter, chanter, chanter,
comme un canari de vieille fille dévote
Ah mes vingt-cinq ans minables
mes vingt-cinq ans moisis qui ne servirent de rien
………………………………à personne

Pauvre poète que j’étais, bourgeois et bon
spermatozoïde d’avocat avec pignon sur rue.
Chenille de propriétaire terrien….. »

*

Au pays de la liberté (En el país de la libertad) par Serafín Quiteño

Je me trouve au pays de la liberté
vers lequel le monde tourne
des yeux d’admirative espérance.

Ici l’homme est un être civilisé et commande,
docile sous l’éclat du néon
et la baguette mathématique des feux de circulation.

Il ne connaît ni mystère ni inquiétude
dans son milieu tranquille de warehouse.

Antenne de bruits,
plage dolente pour le ressac de la statique,
l’homme est un être pasteurisé et déshydraté
obéissant et simple comme une manivelle.

Il ne vit pas, il fonctionne.
Son cœur, exact comme les horaires de train ;
son cerveau, un panneau téléphonique,
attentif au cri des sirènes et des affiches.

Une vis sans fin la belle vie
entre l’usine et le chez soi.

Pendant les courts entractes
le bon citoyen parle work et money,
enlève les tessons,
entretient le jardin,
colmate les brèches,
court à la banque,
joue au golf…
et fatigué de son repos,
libre de tout plaisir et de toute stupeur,
aime sa femme et sa voiture.

Au pays de la liberté il n’y a pas de sieste ni de hamacs
mais il existe le « Week-End »,
si joyeux et si beau
comme n’importe quel jour de travail.

Cette fête magnifique s’arrose au whisky
et offre quelques minutes pour rêver…

Dans les moments inoccupés du « Week-End »,
on lit, dévotement, L’Art de devenir millionnaire
(une bible écrite par tel ou tel Mister Garden
célèbre entre tous les prophètes).

Avez-vous entendu parler de Mr Garden, l’oracle ?
Je l’ai vu de près, omniprésent et puissant,
prêcher depuis d’innombrables hauts-parleurs,
accompagner la marche de cent milles rotatives
de sa voix de commandement, ombreuse et sereine.

La voix de Mr Garden est une voix d’huile,
suave, persuasive et lubrifiante.
Elle s’introduit partout, telle un gaz.
Elle parle depuis chacun et pour tous,
dans un langage clair et simple,
cliquetante et définitive comme un louis d’or.

Ah ce grand homme, plus visionnaire
…que Walt Whitman,
mieux assuré sur ses bases qu’un gratte-ciel de
…Manhattan.

160 millions de pauvres
sont en train de devenir millionnaires…

Le chemin est dur (ne vous y trompez pas)
la gloire est une couronne,
mais la voie est épines.

Dans un second-hand quelconque on vous achètera
âme, chemise et temps,
et même la douce paresse qui regarde le ciel et la mer.

Ensuite, la marche
entre des bruits d’ornementation et des plaques resplendissantes.

La marche à la mort, à l’ennui,
jusqu’à l’héroïque anéantissement final
en agitant des drapeaux de cellophane et de nylon.

Il y a beaucoup d’appelés (« c’est clair ! »)
et peu d’élus.

L’aventure demande des chaînes amères,
mais ici, mesdames et messieurs,
les chaînes sont d’or.
Ni le roi Midas ni Crésus n’en eurent de meilleures.
Ninive ni Babylone n’en forgèrent de plus belles
pour honorer leurs esclaves.

Mais ici
au pays de la liberté l’homme
aime ses chaînes.

Et qui ne les aimerait pas, puisqu’elles sont en or ?
Qui voudrait rompre des fers
resplendissant d’un tel éclat ?

Jour après jour ce citoyen pacifique et (le mot manque)1,
le plus heureux du monde et le plus libre,
astique amoureusement ses chaînes,
les polit en extase,
les caresse et les vénère.

Ce ne sont presque pas des chaînes.
Ne voyez-vous pas que ce sont des joyaux ?
Ne trouve-t-on pas en elles l’art de l’orfèvre
et la splendeur dorée de l’étoile ?

Vous, misérables affabulateurs,
ne comprendrez jamais ce miracle.
Parce que vous n’aimez pas vos chaînes
ni ne connaissez le secret d’alléger le joug.

Et vous ne les aimez pas –ô esclaves !–
parce que vos chaînes ne sont pas d’or
mais de vieux fer,
de fiel et de vinaigre,
de silence et d’horreur,
de protestation sans voix et de sang inutile.

Vous savez bien, vous, avec la chair,
avec l’âme,
avec la bouche frappée et la main cassée,
avec vos morts sans nombre
et vos enfants sans pain…
avec votre parole sans issue
et vos plaies sans bandage…
vous savez bien –dis-je–
CE QU’EST UNE CHAÎNE.

Mais si ceux-là vivaient
qui sauvent le pain et le sel
depuis tous les microphones du monde ;
ceux qui défendent la maison du faible et de l’humble ;
ceux qui font d’abord la faim puis le blé,
l’ombre avec les fondations de la lumière,
le bonheur de l’homme avec ses larmes…

si ceux-là vivaient, dis-je,
sauriez-vous encore ce qu’est une chaîne ?

Je n’attends pas de réponse
mais vous mets en garde :
N’oubliez jamais ce qu’est une chaîne.

Si elle est d’or, c’est encore pire.
Si elle ne blesse pas les nerfs et la conscience,
encore pire.
Gardez jalousement vos amères cicatrices,
vos plaies sacrées,
vos traces sombres de larmes et de sang.

Elles sont vos marques.
Elles seront votre mémoire et votre défense,
votre seule défense !
Et n’oubliez jamais –en fer ou en or–
CE QU’EST UNE CHAÎNE.

1 (le mot manque) : Je n’ai pas trouvé ce poème en ligne et un défaut d’impression dans l’exemplaire de mon livre, ou dans le livre lui-même, m’empêche de lire le dernier mot du vers. En attendant de trouver une meilleure édition en bibliothèque, je présente mes excuses au lecteur.

*

Depuis le pont – Extrait (Desde el puente – Fragmento) par Claribel Alegría

NDT J’ai traduit intégralement l’extrait publié dans l’anthologie, c’est-à-dire que ce n’est pas moi qui ai procédé à cette coupure dans le texte original. – Cette remarque vaut également pour les poèmes de Roque Dalton Les Moisissures IX i et En 1957 je vis Lénine à Moscou (I) qui viennent après : seules ces parties-là, IX i et I respectivement, sont publiées dans l’anthologie d’E.M. Osses.

Te souviens-tu du massacre
qui fit d’Izalco un désert ?
Tu avais sept ans,
comment t’expliquer
que rien n’a changé
et qu’ils continuent de tuer chaque jour ?
Mieux vaut que tu n’avances pas plus
je me souviens bien de toi à cette époque
tu écrivais des poèmes sucrés
tu avais horreur de la violence
tu apprenais à lire
aux enfants du quartier
que dirais-tu aujourd’hui
si je te racontais que Pedro
ton meilleur élève
a moisi dans une cellule
et que Sarita
la fille aux yeux verts
qui s’inventait des contes
s’est laissée séduire
par le fils aîné
de ses employeurs
et se vendait ensuite
pour deux réaux ?
Tu as fait un pas de plus
tu portes les cheveux courts
et quelques livres
sous le bras
pauvre naïve
tu as appris la consolation
de la philosophie
avant de savoir
de quoi il faut se consoler
tes livres te parlaient
de justice
en faisant bien attention d’ignorer
l’ordure qui nous entoure
depuis toujours
tu continuais à écrire des vers
tu cherchais l’ordre dans le chaos
c’était ton étoile du nord
ou bien peut-être ta condamnation
Tu t’approches encore
des enfants dans les bras
il est facile de se distraire
avec le rôle de mère
et de réduire le monde
à son foyer.

Arrête-toi
n’approche pas
tu ne pourrais encore me reconnaître
tu dois encore passer
par la mort de Roque
et celle de Rodolfo
par toutes ces morts
innombrables
qui t’attaqueront
te harcèleront
te définiront
pour que tu revêtes ce plumage
(mon plumage de deuil)
pour que tu voies avec ces yeux
sans pitié
scrutateurs
pour que tu aies mille serres
et ce bec effilé.
Jamais je n’ai trouvé l’ordre
que je cherchais
mais toujours un désordre sinistre
et bien planifié
un désordre dosé
croissant dans les mains de ceux qui
………………..font étalage du pouvoir
tandis que les autres
ceux qui revendiquent
un monde plus juste
avec moins de faim
et plus d’espérance
meurent torturés
en prison
N’approche pas
une odeur de charogne
me recouvre.

*

Poems in Law to Lisa par Roque Dalton

Allons-nous-en ! Allons-nous-en ! Je suis blessé… (César Vallejo)

Lisa,
depuis que je t’aime,
je hais mon professeur de Droit civil.

Comment penser à des transactions
au visage de fenêtres de prison
dans la théorie de l’obligation qui ressemble pour moi
à un tunnel
plein de tiges rouges et de racines qui
se sont flétries sans soleil,
en hypothèques phtisiques,
dans le registre
de l’hostile propriété immobilière ?
Comment pourrais-je penser à ces choses, dis-je,
quand j’ai derrière mon inquiétude tes grands
yeux simples et sombres comme un lac
nocturne,
ta voix neuve comme la fraîche
aurore de demain,
ton parfum musical –ô fugitif–
que je garde entre les doigts de ma main
droite ?

Lisa, la transparente
fille de l’air,
ta nudité me demande
le soleil matutinal de la prairie,
mes mains portées par la fleur de l’eau
pour sauver ton sang
dans les artères vertes de l’herbe.

Et moi, pauvre galérien de ce siècle,
serf incomplet de l’ennui et du sang
je t’écris et je t’aime pendant qu’ils discutent
des contrats d’adhésion.

Ah, Lisa, Lisa, je suis complètement blessé.

II

Pauvre de moi, mon amie,
seul avec ma terreur entre les Codes,
étudiant le Droit avec ma chair de bagne,
niant le ciel parmi des garçons gras
qui croient fermement aux rhinocéros,
toujours pensant trouver un bar
où quand on ôterait les tables
ne resteraient que l’aube et toi près de mes yeux.
Pauvre de moi,
Pauvre de moi,
qui suis marxiste et me ronge les ongles,
qui aime les suaves grappins du sable,
les paroles de la mer et la simplicité
des mouettes ;
qui hais les Banques,
les injections de vitamine B,
la cruauté nocturne des motocyclistes
qui jettent des pierres à l’ange
des rêves ;
pauvre de moi, mon amie,
pauvre de moi,
pauvre garçon qui n’ai jamais blessé
les arbres,
de qui tout le monde à présent exige
qu’il lise aimablement Jellinek
qu’il couche nu avec
les tarifs douaniers
et jure comme ça devant le vent que le juge
est supérieur à l’assassin.

Ah, Lisa, Lisa, je suis
complètement blessé.

*

Maximes (Decires) par Roque Dalton

« Le marxisme-léninisme est une pierre
pour casser la tête de l’impérialisme
et de la bourgeoisie. »

« Non. Le marxisme-léninisme est la gomme élastique
avec laquelle cette pierre est lancée. »

« Non, non. Le marxisme-léninisme est l’idée
qui meut le bras
actionnant la gomme élastique
de la fronde qui lance cette pierre. »

« Le marxisme-léninisme est une épée
pour couper les mains de l’impérialisme. »

« Voyons ! Le marxisme-léninisme est la théorie
pour faire une manucure à l’impérialisme
pendant que tu cherches l’occasion
de lui attacher les mains. »

Que faire si j’ai passé ma vie
à lire le marxisme-léninisme
et en grandissant ai oublié
que j’ai les poches pleines de pierres
et une fronde dans la poche de derrière
et que je pourrais facilement me procurer une épée
et que je ne supporterais pas de rester cinq minutes
dans un salon de beauté ?

*

Statistiques sur la liberté (Estadísticas sobre la libertad) par Roque Dalton

La liberté de la presse du peuple salvadorien
vaut 20 centavos quotidiens par jour et par tête
en ne comptant que ceux qui savent lire
et à qui il reste plus de vingt centavos
à la moitié du repas.

La liberté de la presse des grands
commerçants industriels et publicitaires
cote à mille et quelques pesos par page
…..en noir et blanc
et à je ne sais combien le centimètre carré
de texte ou d’illustration.

La liberté de la presse
de Don Napoléon Viera Altamirano
et des Dutriz des Pinto et des propriétaires d’El Mundo
vaut plusieurs millions de dollars :
ce que valent les bâtiments
construits sur le modèle militaire
ce que valent les machines le papier et l’encre
les investissements financiers de leurs entreprises
ce qu’il reçoivent quotidiennement des grands
commerçants industriels et publicitaires
et du gouvernement et de l’Ambassade Nord-Américaine et
des autres Ambassades
ce qu’ils gagnent de l’exploitation de leurs travailleurs
ce qu’ils obtiennent du chantage (« pour ne pas publier
la dénonciation du très distingué gentleman
ou pour publier très opportunément le secret
qui plongera le menu fretin dans les sables du fond »)
ce qu’ils retirent en « exclusivités », par exemple
pour les serviettes Amour tant… pour les statues Amour tant…
ce qu’ils engrangent chaque jour
de tous les Salvadoriens (et Guatémaltèques)
qui ont 20 centavos à dépenser.
Dans la logique capitaliste
la liberté de la presse est simplement
…..une marchandise de plus et de son tout
à chacun revient selon ce qu’il paye pour elle :
au peuple vingt centavos par jour et par tête
de liberté de la presse
aux Viera Altamirano Dutriz Pinto etcetera
des millions de dollars par jour et par tête
de liberté de la presse.

*

Les Moisissures IX i (Los hongos IX i) par Roque Dalton

Ce que l’on pourrait appeler la culture individuelle de la rédemption a changé Jésus-Christ pour racheter le genre humain se fit crucifier après qu’ils l’eurent fouetté toute une nuit coiffé d’une couronne d’épines et affublé d’un manteau bouffon chargé d’une croix forcé à boire du fiel et passé un fer de lance entre les côtes en guise de coup de grâce il faut bien dire qu’un tel châtiment n’avait rien d’extraordinaire à l’époque ni dans la culture latine qui a fait périr des millions d’hommes démembrés trucidés écorchés brûlés à petit feu égorgés pendus empalés enterrés vivants étranglés par un cuir mouillé qui se resserre en séchant au soleil écartelés par des chevaux partant dans les quatre directions assassinés par la faim la soif les lapidations ou traînés au sol il faut ajouter que le Christ savait qu’il était fils de Dieu qu’il ressusciterait après trois jours et irait immédiatement à la droite de son père mais que dit-on de nos rédempteurs actuels qui meurent sans yeux après un mois de gégène et d’étouffement à l’eau par entonnoir et de « perchoir de perroquet » et de séances quotidiennes avec capuchon et chaux vive et de Lindane et d’aiguilles incandescentes sous les ongles de la main et des pieds et de pendaison par les testicules et de fers rouges dans l’anus et le vagin et de mutilation des seins et de viol et de défécations par les sbires en plein visage et de téléphone et d’avion et de coups sur la plante des pieds et de chaise infernale et huit types qui passent sur ta femme devant toi et ton fils cadet pendu et quand ils te sortent tous les matins pour te fusiller et chaque fois c’est la bonne ou te livrent au chien expert castrateur pour te lécher le pénis ou laissent un serpent à sonnette dans ta cellule et te disent que de toute façon ils feront savoir au parti que tu as dénoncé que tout est inutile et de penthotal et de drogues dépressives et un jour à l’hôpital psychiatrique et le lendemain dans le local technique de la CIA et ensuite le voyage sans retour en avionnette ou hélicoptère et la chute de 600 mètres dans un lac ou le cratère d’un volcan ? Pourquoi les avons-nous abandonnés ?

*

Policiers et Gendarmes (Los policías y los guardias) par Roque Dalton

Jamais ils n’ont vu le peuple autrement que
comme une masse de dos courant pour fuir
comme un champ où faire pleuvoir haineusement les coups de matraque

Ils n’ont jamais vu le peuple autrement qu’avec l’œil qui vise
et entre le peuple et l’œil
la mire du pistolet ou du fusil.

(Un jour eux aussi étaient le peuple
mais avec l’excuse de la faim et du chômage
ils acceptèrent une arme
une matraque et un solde mensuel
pour défendre les affameurs et les débaucheurs)

Ils ont toujours vu le peuple résister
transpirer
vociférer
brandissant des pancartes
brandissant les poings
et au plus leur disant :
« chiens fils de putes votre jour viendra ! »

(Et chaque jour de leur vie
ils croyaient avoir fait une bonne affaire
en trahissant le peuple où ils étaient nés :
« Le peuple est un tas d’imbéciles et de couillons
–se disaient-ils–, comme nous avons bien fait de passer
du côté des malins et des puissants. »)

Et alors il s’agissait d’appuyer sur la gâchette
et les balles fusaient du côté des
policiers et gendarmes
en direction du peuple
elles allaient toujours comme ça
de là à là
et le peuple tombait perdant son sang
semaine après semaine année après année
les os brisés
pleurait par les yeux des femmes et des enfants
fuyait épouvanté
cessait d’être peuple pour devenir une foule en débandade
disparaissait sous la forme de chacun pour soi et Dieu pour tous
et puis plus rien
seulement les camions de voirie nettoyant le sang dans les rues
(les colonels achevaient de les convaincre :
« C’est comme ça, les garçons –leur disaient-ils–
durs et à la tête avec les civils
le feu pour la populace
vous aussi vous êtes des piliers de la nation en uniforme
des prêtres en première ligne
du culte au drapeau à l’emblème à l’hymne des puissants
à la démocratie représentative au parti officiel et au monde libre
dont les sacrifices ne seront pas oubliés par les gens décents de ce pays
bien que pour le moment nous ne puissions augmenter votre solde
comme c’est bien sûr notre volonté. »)

Ils ont toujours vu le peuple
recroquevillé dans la chambre des tortures
pendu
tabassé
fracturé
tuméfié
asphyxié
violé
percé d’aiguilles dans les oreilles et les yeux
électrocuté
noyé dans l’urine et la merde
couvert de crachats
traîné au sol
ses derniers restes exhalant quelques bouffées de fumée
dans l’enfer de la chaux vive.

(Quand le dixième Garde National fut tué par le peuple
et le cinquième pandore bien ébouriffé par la guérilla urbaine
les pandores et gardes nationaux commencèrent à réfléchir
en particulier parce que les colonels avaient changé de ton
et à chaque échec blâmaient désormais
« ces éléments de l’armée tellement incompétents ».)

Le fait est que policiers et gendarmes
ont toujours vu le peuple de là à là
et que les balles fusaient seulement de là à là

Qu’ils réfléchissent bien
qu’ils décident eux-mêmes s’il est trop tard
pour rejoindre le peuple
et tirer depuis ici
coude à coude avec les nôtres.

Qu’ils réfléchissent bien
mais entretemps
il ne faut pas qu’ils soient surpris
et encore moins qu’ils fassent les offensés
quand quelques balles
commencent à leur parvenir depuis ici
où se tient le même peuple qu’avant
mais au point où en sont arrivées les choses, de front
avec toujours plus de fusils.

*

La Certitude (La certeza) par Roque Dalton

Après quatre heures de torture, l’Apache et les deux autres flics jetèrent un seau d’eau sur le prisonnier pour le ranimer et lui dirent : « Le Colonel fait savoir qu’il te donne une chance de sauver ta vie. Si tu devines lequel de nous a un œil de verre, on arrête de te torturer. » Après avoir regardé les visages de ses bourreaux, le prisonnier désigna l’un d’eux : « Celui-là. Son œil droit est un œil de verre. »

Alors les flics, étonnés, lui dirent : « Tu viens de te sauver ! mais comment as-tu deviné ? Tous tes potes ont échoué car l’œil est américain, c’est-à-dire parfait. » « C’est très simple », répondit le prisonnier, tout en sentant qu’il était sur le point de s’évanouir à nouveau, « c’est le seul œil qui me regarde sans haine. »

Bien sûr, ils continuèrent de le torturer.

*

Rencontre avec un vieux poète (Encuentro con un viejo poeta) par Roque Dalton

Hier je tombai face à face
avec l’homme qui avant tout autre
…..applaudit ma poésie.

C’est grâce à lui que mes vers
trouvèrent les portes des journaux
…..et des maisons d’édition ouvertes

et que l’on commença à en parler
comme de quelque chose de compliqué, pour initiés.

Hier je tombai face à face avec lui
tout près des halles puantes
(je suppose qu’il sortait du bureau et rentrait chez lui.)

J’étais en train de sourire pour moi-même
car quelques minutes auparavant tout s’était bien passé
et il n’avait pas été besoin pour nous
d’employer les armes.

Il pâlit à la lumière rouge du néon (une prouesse)
et se précipita vers l’autre trottoir comme quelqu’un qui soudain a soif.

*

En 1957 je vis Lénine à Moscou (I) (En 1957 yo ví Lenín en Moscú I) par Roque Dalton

Et j’écrivis alors un poème très conforme
aux vingt-deux ans
de quelqu’un qui voulait avoir
vingt-deux ans toute la vie :

« Pour les paysans de ma patrie
je veux la voix de Lénine.

Pour les prolétaires de ma patrie
je veux la lumière de Lénine.

Pour les persécutés de ma patrie
je veux la paix de Lénine.

Pour la jeunesse de ma patrie
je veux l’espérance de Lénine.

Pour les assassins de ma patrie
pour les geôliers de ma patrie
pour les oppresseurs de ma patrie
je veux la haine de Lénine
je veux le poing de Lénine
je veux la poudre de Lénine. »

J’étais encore catholique et pourtant
en retournant dans mon pays
après la longue traversée russo-européenne,
je fus interrogé à Lisbonne,
poursuivi à Caracas,
détenu au Panama, etc. Je commençai
à penser que Lénine devait être quelque chose
de très sérieux.

*

Post-card deuxième (Post-card segunda) par Manlio Argueta

I

Sur toute l’étendue du pays
…la terre trempée,
les premiers rougeoiements du ciel.
Au-delà des collines, les pommiers-cajous,
les loriots jaunes. Papillons posés
sur les trompettes des anges,
…citronniers et chênes de savane
pleins de fleurs et de scarabées.
Les bois sur les collines,
montagnes boisées au-delà
…des collines,
poivrons et ananas sauvages dans leur nid d’épines,
la fleur du yucca, fleur nationale,
…comme un soldat de plus
gardant la propriété privée.
Les chayottes tressées contre les arbres du paradis,
les courges du bord de la rivière,
les pastèques à chair rouge mangées par les opossums,
les moulins de canne à sucre meulant la canne,
l’odeur de miel répandue dans la campagne,
les haricots, le maïs,
les cirouelles créoles, les prunes de Cythère,
les cirouelles d’hiver derrière les barbelés griffus.
Et les paysans au petit matin,
…leurs sacoches,
leurs sandales,
leur bourse de haricots,
les tortillas de maïs noir,
leurs vêtements mangés par l’humidité
…et les fourmis.
Les enfants de sept ans ou moins
…cheminant derrière leurs parents,
trottinant à courtes enjambées
jusqu’à la plantation de café.
La pluie fine de décembre, les étoiles
…s’effaçant
en laissant une traînée de poussière dans le ciel,
les campanules dans les champs,
…la route
par où vont chevaux, charrettes,
…vaches
et paysans, route poudreuse
…comme la Voie lactée ou comme les sillons
que laissent derrière eux les jets de la mission militaire
…nord-américaine.

II

La toujours fraîche et agréable saison sèche,
…l’été avec les arbres,
les poteaux des fils électriques,
…les hirondelles
sur les fils électriques.
…Les toits rouges
des maisons. Les nouvelles constructions
d’asbeste et de ciment et de brique réfractaire,
les nouveaux riches, les collines
…résidentielles croissant
comme un cancer incurable,
…les condominiums,
les débitants de bière crue,
…les petits étals
et les grands supermarchés,
le Boulevard de l’armée, l’autoroute jusqu’à
…Santa Ana,
la centrale hydroélectrique de Cerrón Grande,
les morts, les morts, les morts
…de faim.
Les automobiles sur les routes,
les rues avec tant de gens seuls,
…les dortoirs publics,
les prisons municipales, alcooliques et
…prostituées
et voleurs, bandits armés.
Les parcs et les avenues,
…les espaces verts.
Le gazon est tondu. L’aumône pour
…l’amour de Dieu.
La terre noire et les arbustes ornementaux,
charrettes tirées par des bœufs.
La chaîne de restaurants Pollo campero spécialement pour les propriétaires
…de voitures de sport.
Des filles portant mona li,
les meilleurs jeans de la réalité nationale.
Des pépées en short sur les autoroutes,
poudre chinoise et le halo
…des publicités lumineuses.
La pause qui rafraîchit. Ce ne sont pas les seules
mais ce sont les meilleures. Rayovac : les piles.
Pepsi-cola socialiste.
…Le capital étranger
s’est montré généreux.
Frigos, autobus, motos,
toiles du Japon avec capital nord-américain
et sang et sueur et larmes et coton
…d’Amérique centrale.
Cornets de glace, hamburgers mac donald’s,
viande aux protéines fabriquées avec
…du pétrole arabe.
Barbecue argentin à El Bonanza,
…le yacht,
la voie royale, le tops, le chele’s,
salon de voiturettes automatiques.
Le progrès du marché commun
…Centro-Américain,
industries d’assemblage,
ordinateurs de troisième génération,
concessions pour fabriquer du lait hollandais
avec les vaches tuberculeuses du pays.
Et le lait reste plus cher
…que quand il venait de Hollande,
on économise sur le péage, sur les grèves,
on économise sur les primes, les salaires ;
mais avant le marché commun C.A.
…le lait coûtait
six cinquante les cinq livres
et aujourd’hui quinze colons.
Et les travailleurs misérables dans les rues
…de San Salvador,
ramassant les miettes et les miasmes
des propriétaires terriens et des bourgeois.
Jusqu’où iront ces économies et exemptions ?
Qui est propriétaire des usines ?
M. le Président n’est pas propriétaire de l’usine,
mais il est au service du propriétaire de l’usine,
il défend les intérêts du propriétaire de l’usine.
Et que voulez-vous ? Si les capitalistes apportent
la richesse au pays et vous
en profitez,
dit M. le président en se lavant
…les dents
avec une brosse à dents électrique, cadeau
…de l’Ambassadeur des États-Unis.
Et le dernier décret de l’Assemblée législative :
« Interdiction d’entrer dans les décharges pour ramasser les ordures. »

Les décharges pleines de gens,
…de chiens et de vautours.

*

Interview (Entrevista) par Manlio Argueta (1978)

Le journaliste interroge le journalier,
l’ouvrier. Le journaliste l’interroge,
avec son enregistreur aux petites lumières électroniques.
Il demande à l’ouvrier aux mains sales,
au journalier,
le journaliste de l’Associated Press et de la United Press International,
au journalier aux yeux caves
enfoncés dans leurs orbites
comme au fond d’un puits d’eau profonde,
Pourquoi avoir séquestré
…..le Ministre du Travail ?
Le journalier en sa langue de cette vie,
…..répond.
La voix rauque et cassée du journalier,
…..pouvez-vous répéter la question,
l’ouvrier et le journalier de ce monde.

Le journaliste de la presse étrangère,
demande si vous ne pensez pas, vous pas penser
que l’irruption dans un édifice public
est un délit grave, un acte subversif.
…..Le journaliste insiste :
Pouvoir avoir séquestré M. le Ministre ?
Pourquoi avoir bafoué les lois ?
Pourquoi risquer sa vie alors qu’il existe
…..des moyens pacifiques
d’obtenir justice de trouver des solutions ?
L’ouvrier, le journalier répond :
…..Vous parlez de violence quand elle survient contre
les classes au pouvoir, autrement
la violence n’existe pas pour vous.

Mais revenons à notre sujet, dit le journaliste.
Quelle rançon allez-vous demander pour
M. le Ministre ?
Quelles sont vos conditions ?
…..Et il approche le microphone stratosphérique
de la bouche de ce monde :
…..Nous ne demandons qu’une seule chose, dit le journalier,
nous ne demandons qu’une chose, ceci n’est pas
….un pillage
…..du coffre des riches
mais un pillage des entrepôts des riches.
Alors le journaliste dit, moi pas comprendre.
Le journaliste de l’AP et de l’UPI.

Que demandez-vous en échange de M. le Ministre
…..et de l’édifice public ?
Et le journalier lui répond, et l’ouvrier
nous ne demandons qu’une chose, une seule chose :
que nos enfants ne meurent pas de faim,
dit le journalier.
Nous témoignons de notre solidarité pour que
…..ne meurent pas
…..de faim les enfants des journaliers,
affirme l’ouvrier devant le microphone doré.

Nous ne demandons qu’une chose.
…..Et comme quelqu’un qui récite
…..un poème par cœur
écrit par le poète d’une autre planète :
…..Que le gouvernement s’engage
…..à améliorer l’alimentation
…..des travailleurs,
…..coupeurs de coton,
…..cueilleurs de café,
…..péons de la canne à sucre,
au petit déjeuner :
…..Sept cuillerées à soupe de haricots,
…..une once de fromage,
…..une tasse de café et deux tortillas
…..pour chaque travailleur,
au déjeuner :
…..Sept cuillerées à soupe de haricots,
…..cinq cuillerées à soupe de riz frit,
…..et trois tortillas pour chaque travailleur,
au dîner :
…..Sept cuillerées à soupe de haricots,
…..un œuf, trois tortillas
…..et une tasse de café pour chaque travailleur.
C’est une demande modeste, dit le journalier,
rien qu’un petit surplus de nourriture,
une augmentation de deux cuillères à soupe
fromage et œufs.
Et le journaliste demande au journalier,
…..à l’ouvrier,
si leur exigence n’est pas exorbitante
…..en particulier au moment
où baissent les prix du café
…..et de la canne à sucre
sur le marché international.
Le journaliste ne comprend pas pourquoi tant
…..de subversion
…..pour un œuf,
un bout de fromage, quelques haricots.
Le journalier et l’ouvrier lui répondent,
…..Nous, nous comprenons.
L’ouvrier aux mains sales,
le journalier aux yeux caves. Le journaliste
…..éteint le micro.

Pour un œuf vous exposez la vie
…..de M. le Ministre
et votre propre vie ? Le journaliste regardant
…..les bâtiments voisins et les canons
des mitrailleuses des gardes nationaux.

Don’t understand, répète le journaliste.
Nous, nous comprenons,
…..l’ouvrier, le journalier,
assis dans le fauteuil de M. le Ministre,
…..nous, nous comprenons,
du fond de leurs yeux, dans le lointain,
en un puits d’eaux lumineuses.

*

Un petit peu en-deçà du western (Un poquito más acá del western) par Heriberto Montano

Quand est-ce que vous encaissez, mister django2 ?
Votre fermeté,
votre courage de Marine nous arrache des cris ;
……………………….le parfum Avon avec lequel
vous suavisez votre chemin distingué ne chasse pas
……………………….l’odeur de sang, mr django.

Si vous pouviez voir avec quelle joie les colonels
regardent vos films,

si vous pouviez sortir de l’écran et parler
d’assassin à assassin et dire
« salut les potes » et faire étalage de votre style
de tueur que tant ont applaudi.
……………………….Vous vous divertiriez bien, mr django.

Les militaires de mon pays vous ont dressé un autel,
devant lequel ils prient
les soirs de crépuscule rouge.
Vous êtes le saint patron des anticommunistes. Ici
on vous apprécie.

Clairement, nous ne sommes pas dans un film
mais dans la République d’El Salvador, 21 000 km2,
un petit puits de sang en Amérique centrale,
avec sa verdure iridescente
dans les campagnes, ses projets
d’industrialisation,
sa population répartie
……………………….entre
quatorze familles.

Votre maestria est incomparable, mr django.
Des sièges des cinémas
jaillissent les postillons
……………………….de l’admiration.

Depuis le palais présidentiel
……………………….vous mettez en ordre
ce petit trou du monde, mr django.
Mon peuple vous maudit.
Votre pistolet parle un langage
dévastateur
Votre anglais mal digéré est la langue
des fantômes
……………………….de ces rues.

Vous avez beaucoup lu le reader’s digest, mr django.
Vous méritez d’être le pentagone en personne,
les généraux de mon pays vous respectent pour
…..vos jeux brusques,
vos coups d’État pour voir qui
…..se fâche.

Les cartes biseautées de votre jeu
sortent des manches de votre costume indigo,
et vous riez :
Vous éclatez de rire quand on tue des syndicalistes,
quand on retrouve le cadavre défiguré
d’un militant des causes populaires,
vous riez les matins où les grèves
sont écrasées
et quand les manifestations étudiantes
sont dispersées à coups de crosse et à coups de feu, mr django.
Vous savez rire
……………………….quand il y a du sang
……………………….dans les rues et les boulevards.

Vous êtes un bandit :
Vous mettez l’espérance du peuple au pain sec et à l’eau.

L’histoire vous a condamné à mort,
……………………….mr django ;
nous devons vous enterrer, dût-il nous en coûter
…..notre mère ;
nous devons vous rogner les extrémités
…..lentement
lentement :
…..les colonels le savent et vous cherchent
……………………….la chaleur entre les jambes.
Ni votre ridicule costume rayé ni
votre déguisement de mickey mouse
……………………….ne vous sauveront, mr django,
……………………….ne vous sauveront.

2 mr django : Compte tenu du mot « western », il s’agit d’une référence au film Django (1966) de Sergio Corbucci, production italo-espagnole appartenant à ce titre au genre du western spaghetti et considérée par les connaisseurs comme particulièrement violente. Le personnage est ensuite apparu dans plusieurs autres films, dont le poète nous apprend qu’ils étaient appréciés des élites militaristes du Salvador, ce qui lui donne l’occasion de s’adresser à l’un ou l’autre des présidents militaires en apostrophant le personnage de western – une figure de style qui porte très certainement un nom.

*

Organisation pour la solidarité avec les peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine (OSPAAAL, Cuba): “El Salvador. Nous faisons la guerre pour conquérir la paix”

La Négritude dans la poésie révolutionnaire hispano-américaine (traductions)

C’est quelque peu à contre-cœur que j’emploie le terme « négritude » dans le titre de cette présente série de traductions, car la famille de pensée révolutionnaire s’accorde généralement sur le fait que le concept a servi la politique conservatrice du parlementarisme bourgeois. Ainsi, la poétesse espagnole (longtemps exilée à Porto Rico) Aurora de Albornoz, coauteur avec Julio Rodriguez-Luis de l’anthologie dont les poèmes suivants sont tirés, rappelle en introduction (je traduis de l’espagnol) :

« Frantz Fanon rejette en 1961 la négritude (en français dans le texte) en tant que concept susceptible d’aggraver l’humiliation du Noir en le convertissant en exhibitionniste s’efforçant d’affirmer l’existence d’une culture africaine ancestrale ; mais en 1956 déjà Césaire lui-même [qui avait forgé le mot en 1945 NDT] déclarait que l’unique dénominateur commun entre les Noirs à travers le monde était leur situation coloniale, et il reconnaissait en 1968 que le terme de négritude avait fait l’objet d’une distorsion croissante, le convertissant en dogme, en notion d’une essence noire opposée à une essence blanche (Senghor déclara, par exemple, que la raison était hellénique et l’émotion noire), une forme de racisme, alors que son intention était à l’origine de faire naître un sentiment de fraternité. » (Introduction à Sensemayá: La poesía negra en el mundo hispanohablante, Editorial Orígenes, Madrid, 1980 [Sensemaya : La Poésie noire dans le monde hispanophone])

Le lecteur aura noté le trait décoché en passant à Léopold Sédar Senghor, parlementaire français de 1945 à 1958, ministre du général de Gaulle et enfin Président du Sénégal pendant vingt ans aux jours bénis de la « Françafrique » prétendument décolonisée.

J’ai cependant choisi de garder « négritude », faute de mieux. J’ai en effet considéré qu’il n’aurait pas été rigoureux de parler de « poésie révolutionnaire afro-hispanique » dans la mesure où les poètes en question ne sont pas tous Afro-Américains. Si les auteurs de l’anthologie parlent de « poésie noire », ils sont eux aussi contraints de préciser d’emblée ce point, à savoir qu’ils traitent en fait de poésie sur le thème noir. L’expression « thème noir », dans mon titre, aurait été relativement peu claire, en raison de la polysémie de l’adjectif « noir », et par ailleurs « thème nègre » pouvait susciter un doute compte tenu du sens en partie péjoratif du terme « nègre ». Faire référence à « l’Afrique » (« le thème africain ») n’était pas non plus possible en raison des spécificités de la culture afro-hispanique d’Amérique, et « le thème afro-américain dans la littérature révolutionnaire afro-hispanique » était sans doute un peu lourd. Je conserve donc le terme de « négritude » en dépit des réserves exprimées et en me désolidarisant de la manière la plus vive des sénateurs gâteux et imbéciles qui l’emploient eux aussi à leur grande satisfaction. Je renvoie également au poème Contre la négritude du poète angolais Emanuel Corgo, que j’ai traduit dans Poésie révolutionnaire d’Angola ici.

Les poètes hispano-américains du vingtième siècle dont le lecteur trouvera ci-après quelques poèmes traduits en français sont l’Argentin Luis Cané, le Dominicain Manuel del Cabral, les Venezuéliens Andrés Eloy Blanco et Miguel Otero Silva, et les Cubains José Rodríguez Mendez et Nicolás Guillén (j’ai déjà traduit un poème de ce dernier dans Poésie cubaine de la Révolution ici).

*

La Petite Fille noire (Romances de la niña negra) par Luis Cané (Argentine)

I

Toute de blanc vêtue,
amidonnée et apprêtée,
la petite fille noire se tenait
sur le seuil de sa maison.

Un chignon blanc dressé
ornait sa tête,
des colliers de perles rouges
entouraient son cou de plusieurs rangs.

Les autres petites filles du quartier
jouaient sur le trottoir ;
les autres petites filles du quartier
ne jouaient jamais avec elle.

Toute de blanc vêtue,
amidonnée et apprêtée,
en un silence sans larmes
la petite fille noire pleurait.

II

Toute de blanc vêtue,
amidonnée et apprêtée,
la petite fille noire repose
dans son cercueil de sapin.

Un ange la conduit
en présence de Dieu ;
la petite fille noire ne sait pas
si elle doit être triste ou se réjouir.

Dieu la regarde avec douceur,
lui caresse la tête
et y ajuste
une paire de belles ailes blanches.

Les dents de flocon d’avoine
de la petite fille noire brillent.
Dieu appelle tous les anges
et leur dit : « Jouez avec elle ! »

*

Noir privé de tout dans ta maison (Negro sin nada en tu casa) par Manuel del Cabral (République dominicaine)

…Je t’ai vu creuser des mines d’or
–Noir sans terre– ;
…Je t’ai vu sortir de grands diamants de la terre
–Noir sans terre– ;
…Et comme si tu extrayais ton corps en morceaux de la terre,
je t’ai vu sortir du charbon de la terre.
…Cent fois je t’ai vu semer du grain dans la terre
–Noir sans terre–.
…Et toujours ta sueur qui n’arrête pas
de tomber sur la terre.
…Ta sueur si ancienne, mais toujours nouvelle,
ta sueur dans la terre.
…L’eau de ta souffrance qui fertilise
plus que l’eau des nuages.
…Ta sueur, ta sueur. Et tout cela pour celui
qui possède cent cravates, quatre voitures de luxe,
et n’a jamais foulé la terre.
…Seulement quand la terre ne sera pas tienne,
la terre sera tienne.

*

Noir sans souliers (Negro sin zapatos) par Manuel del Cabral

Il y a sur tes pieds nus : de graves aurores.
(On ne pourra pas dire que ce siècle était petit.)
Le ciel fond en roulant sur ton dos :
humide de travail, brillant de travail,
mais sombre de salaire.

Je ne t’ai pas vu dormir… Je ne t’ai pas vu dormir…
ces pieds nus
ne te laissent pas dormir.

Tu gagnes dix centavos, dix centavos par jour.
Cependant,
tu les gagnes si propres,
tu as des mains si propres,
qu’il se peut que ta maison ait seulement :
du linge sale,
un lit sale,
de la chair sale,
mais, lavé, le mot : Homme.

*

Le Noir qui ne rit pas (Negro sin risa) par Manuel del Cabral

Noir triste, tellement triste
qu’en chacun de tes gestes je peux voir le monde.

Toi qui vis si près de l’homme sans l’homme,
un sourire de toi me servira d’eau
pour laver la vie, que l’on ne peut pratiquement
pas laver avec autre chose.

Je veux aller à toi, mais je viens comme
le fleuve à la mer… De tes yeux, parfois,
sortent des océans tristes renfermés dans ton corps,
mais qui ne peuvent tenir en toi.

Quelqu’une de tes choses te rend toujours triste,
Quelqu’une de tes choses, par exemple : ton miroir.
Ton silence est de chair, ta parole est de chair,
ton inquiétude est de chair, ta patience est de chair.

Tes larmes ne tombent pas
comme des gouttes d’eau…

(Les paroles
ne tombent pas à terre.)

*

Peins-moi des angelots noirs (Píntame angelitos negros) par Andrés Eloy Blanco (Venezuela)

Ah, quel monde…, ce qui vient d’arriver
à Juana la Noire !
Son petit est mort ?
Oui, monsieur.

Ah, petit compagnon de mon âme,
comme il était bon.
Je ne lui regardais pas l’embonpoint,
je ne lui regardais pas le squelette ;
alors que je maigrissais
je me servais de mon corps pour comparer,
et il maigrissait
comme je maigrissais.

…Mon petit est mort,
…Dieu l’a voulu.
…Il lui a donné une place
…parmi les angelots du ciel.
…–Détrompe-toi, mon amie,
…Il n’y a pas d’angelots noirs.

Peintre de saints de boudoir,
peintre sans terre dans le cœur
qui lorsque tu peins tes saints
ne te souviens pas de ton peuple,
et quand tu peins tes Vierges
peins de beaux angelots
mais n’as jamais pensé
à peindre un ange noir.

…Peintre né sur ma terre
…avec dans la main le pinceau étranger,
…peintre qui suis le modèle
…de tant de vieux peintres,
…même si la Vierge est blanche,
…peins-moi des angelots noirs.

Il ne s’est pas trouvé de peintre
pour peindre des angelots de mon peuple,
un ange de bonne famille
ne suffit pas à mon ciel.
Je veux des angelots blonds
et des angelots bruns.
Même si la Vierge est blanche,
peins-moi des angelots noirs.

S’il reste un peintre de saints,
s’il reste un peintre des cieux,
qu’il peigne le ciel de ma terre
avec les couleurs de mon peuple ;
avec ses anges café au lait,
avec ses anges d’ébène ;
avec ses anges blancs,
avec ses anges noirs ;
avec son ange de la haute société,
avec son ange de la classe moyenne,
qui mangent des mangues
dans les faubourgs du ciel.

…De la même façon que tu peins ta terre,
…c’est comme ça que tu dois peindre ton ciel,
…avec un soleil qui tape sur les blancs,
…avec un soleil qui tape sur les noirs,
…car c’est pour cela
…qu’il est pour toi chaud et bon.
…Même si la Vierge est blanche,
…peins-moi des angelots noirs.

Si je vais au ciel un jour
je dois te rencontrer là-bas,
petit ange du diable,
séraphin de charbon.
Il n’existe aucune cathédrale
ni aucune petite église de village
où l’on ait fait entrer
le tableau « Angelots noirs ».
Alors où vont
les angelots de mon peuple,
les petits aigles noirs de Guaviare,
les petits merles noirs de Barlovento ?

…Si tu souhaites peindre ton ciel
…de la même façon que tu peins ta terre,
…quand tu peins des angelots
…souviens-toi de ton peuple,
…et à côté de l’ange blanc
…et à côté de l’ange café au lait,
…même si la Vierge est blanche,
…peins-moi des angelots noirs.

J’ai trouvé de ce poème, sur internet, plusieurs versions différentes, ce qui tient sans doute en partie au fait qu’il a été mis en musique, avec des variations textuelles. Une de ces adaptations musicales est très connue dans toute l’Amérique latine.

*

La Chanson du Noir Lorenzo (El corrido del negro Lorenzo) par Miguel Otero Silva (Venezuela)

Je suis le Noir Lorenzo !
Noir du Tuy, Noir noir.
Nuit avec âme. Tambour
dormant dans ma poitrine.
Dormant dans ma poitrine
une douleur d’incendies,
cœur rouge au dedans,
cœur noir au dehors.
Cœur noir au dehors,
cœur ombre du blanc,
si j’ai le cheveu rebelle,
rebelles aussi sont mes mains.
Rebelles aussi sont mes mains,
mains entrelacées avec le vent
quand je lance au vent mon cri :
Je suis le Noir Lorenzo !
Je suis le Noir Lorenzo,
petit-fils et arrière-petit-fils d’esclaves,
couvert de cicatrices
comme un tronc d’arbre noir.
Comme un tronc d’arbre noir
debout j’épie la savane
qui invite à la traverser en courant
avec des drapeaux rouges.
Avec des drapeaux rouges
et un battement de tambour
devant des cris noirs
fondus en une seule voix.
Fondus en une seule voix
j’entends les noires lamentations
des cicatrices noires.
Je suis le Noir Lorenzo !
Je suis le Noir Lorenzo !
nuit noire, noire l’âme,
Noir à la poitrine nue,
Noir coupeur de canne.
Noir coupeur de canne
comme mon grand-père et mon père,
esclave noir de tous,
je ne suis l’esclave de personne.
Je ne suis l’esclave de personne
car je suis ce que je ne suis pas,
j’ai une douleur d’incendies
et un battement de tambour.
Et un battement de tambour
descendra les ravins
comme la voix des morts,
les Noirs morts esclaves.
Les Noirs morts esclaves,
mon grand-père et mon arrière-grand-père.
Noire et rebelle est ma main.
Je suis le Noir Lorenzo !

*

Couverture de Tricontinental, revue de l’Organisation de solidarité avec les peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine (OSPAAAL) à La Havane, Cuba

Poèmes du camp des coupeurs de canne (Poemas del Batey) par José Rodríguez Mendez (Cuba)

I

…Le fouet du contremaître mortifiait nos flancs épouvantés pour que nous marchions dociles, comme des poulains bridés.
À côté des bœufs,
nous mourions nous aussi comme des bêtes,
mortifiés par le dard esclavagiste.
Et pour nous « consolder » de nos plaies brûlantes,
ils nous parlaient
du ciel.
Mais toujours leurs crucifix,
pour nous approcher,
venaient escortés par le fouet du contremaître.
Comme nous avions la nostalgie silencieuse des noix de coco de notre terre sauvage,
la grappe ridicule du rosaire dans les mains !

II

…Vingt,
trente,
quarante ans courbés sur la terre
à semer pour autrui,
et dans nos maisons,
collée à la bouche de nos femmes
et dansant dans les yeux secs de nos enfants,
LA FAIM.
Aujourd’hui encore nous sommes esclaves,
car nous transpirons et nous déchirons les mains
pour un salaire de misère,
car nous avons vu les « tickets »1,
car nous connaissons la voracité des magasins
et parce que, pour que nous restions tranquilles,
nos frères sont tombés,
adornés de plomb, à nos pieds.

Avant, nous chantions lorsque arrivait le temps de la récolte de canne,
ensuite, pendant le temps mort,
les jours de la faim revenaient
nous paralyser les mains.
Mais nous savons aujourd’hui que la récolte n’est pas à nous,
car même pendant la récolte
nous avons faim.

Nous sommes des esclaves affamés pendant le temps mort !
Nous sommes des esclaves affamés pendant la récolte !

1 Tickets : en anglais dans le texte. Je ne sais pas précisément à quel mécanisme d’exploitation économique (ou à l’inverse à quel privilège) le terme fait ici référence.

III

…Cela fait des siècles
que ma race mâche le mauvais tabac de notre misère ;
mais un jour,
tout ce qui aujourd’hui nous effraie,
tout ce qui nous badigeonne les yeux d’épouvante
–fantômes créés par l’exploitation capitaliste
pour nous maintenir dans le giron de la peur–,
tombera devant nous,
nous le prendrons dans nos mains
et l’extirperons de la vie
comme une mauvaise herbe du champ de cannes.
Je sais que ma génération verra
la mort des baraquements pleins de punaises
et du contremaître avec ses paroles et ses regards blessants comme des fouets.

*

West Indies Ltd, 3-7 par Nicolás Guillén (Cuba) (1934)

3

Les cannes –longues– tremblent
de peur devant la machette.
Le soleil brûle et l’air est pesant.
Les cris des contremaîtres
résonnent secs et durs comme des fouets.
Au milieu de la sombre
masse des misérables qui travaillent,
jaillit une voix qui chante,
naît une voix qui chante,
surgit une voix pleine de rage,
s’élève une voix ancienne et d’aujourd’hui,
moderne et barbare :

–Couper des têtes comme des cannes,
tchac, tchac, tchac !
Brûler les cannes et les têtes,
la fumée montant jusqu’aux nuages,
quand viendra l’heure ? quand ?
Ma machette possède une lame,
tchac, tchac, tchac !
Ma main tient une machette,
tchac, tchac, tchac !
Et le contremaître est près de moi,
tchac, tchac, tchac !
Couper des têtes comme des cannes,
brûler les cannes et les têtes,
la fumée montant jusqu’aux nuages…
Quand viendra l’heure ?

Et la chanson élastique, dans le soir
de récolte et d’agonie,
tremble, brille et brûle,
suspendue à la voûte concave du jour.

4

La faim erre par les arcades
pleines de visages jaunes
et de corps fantomatiques ;
et assise sur les chaises
des parcs municipaux,
ou grouillant en plein soleil
et à la pleine lune,
cherche l’alcool problématique
qui efface et aveugle
mais ne se vend en aucune
taverne.
Faim des Antilles,
souffrance des ingénues Indes occidentales !

Nuits peuplées de prostituées,
bars peuplés de marins ;
à la croisée de cent routes
de bandits et de boucaniers.
Antres de vendeurs de morphine,
de cocaïne et d’héroïne.
Cabarets pour tromper l’ennui
avec l’illusoire cordial
d’une bouteille de champagne,
dans l’efficacité duquel les gens se fient
comme en un Néosalvarsan d’allégresse
contre la « syphilis sentimentale ».
Soif de pénétrer l’avenir
et de tirer de son intimité secrète
une formule concrète
pour vivre.
Fureur des pirates en redingote
qui comme de Sorre ou « l’Olonnais »2
s’irrite face à la misère
et se résout en coups de pied.
Dramatique cécité de l’armée,
le fusil toujours prêt
à tirer sur qui proteste ou siffle
parce que le pain est dur ou la soupe trop claire !

2 De Sorre et « L’Olonnais » : Jacques de Sorre et François l’Olonnais étaient deux pirates français. Le premier pilla La Havane en 1555, première opération de ce genre dans la région, et le second, qui passe pour avoir été particulièrement cruel, pilla Maracaïbo au Venezuela en 1666.

5

Cinq minutes d’intermède. Fanfare de Juan le Barbier.

–Pour gagner son pain,
il faut travailler dur ;
pour gagner son pain,
il faut travailler dur :
plus encore que courber le dos,
tu dois courber la tête.

De la canne vient le sucre,
le sucre pour le café ;
de la canne vient le sucre,
le sucre pour le café :
ce qu’elle sucre a pour moi
goût de fiel.

Je n’ai nulle part où vivre,
ni femme à aimer ;
je n’ai nulle part où vivre,
ni femme à aimer :
les chiens aboient contre moi
et personne ne me dit « vous ».

Les hommes, quand ils sont des hommes,
doivent avoir un couteau ;
Les hommes, quand ils sont des hommes,
doivent avoir un couteau :
j’étais un homme, et j’avais un couteau,
et l’on m’a mis au bagne !

Si je mourrais à l’instant,
si je mourrais à l’instant,
si je mourrais à l’instant, mère,
comme je serais heureux !

Ô je te donnerai, je te donnerai,
je te donnerai, je te donnerai,
ô je te donnerai
la liberté !

6

West Indies ! West Indies ! West Indies !
Voici le pays échevelé,
de cuivre, polycéphale, où la vie rampe,
la boue sèche collée en plaques sur la peau.
Voici le bagne
où tout homme a les pieds attachés.
Voici le grotesque siège des compagnies et des trusts.
Ici la fosse à bitume, les mines de fer,
les plantations de café,
les port docks, les ferry boats, les ten cents
Voici le pays du all right,
où tout est en mauvais état ;
le pays du very well
où personne ne va bien.

Ici viennent les serviteurs de Mister Babbit.
Ceux qui envoient leurs enfants à West Point.
Ici viennent ceux qui crient : Hello baby,
et fument des « Chesterfield » et des « Lucky Strike ».
Ici viennent les danseurs de fox trots,
les boys du jazz band
et les vacanciers de Miami et Palm Beach.
Ici viennent ceux qui demandent bread and butter
et coffee and milk.
Ici viennent les absurdes jeunes syphilitiques,
fumeurs d’opium et de marijuana,
exhibant leurs tréponèmes en vitrine
et se faisant tailler un costume par semaine.

Ici vient la crème de Port-au-Prince,
le meilleur de Kingston, la high life de La Havane…
Mais ici vivent aussi ceux qui rament dans les larmes,
galériens tragiques, galériens tragiques.
Ils sont là,
ceux qui travaillent avec un faisceau de lumières
la pierre dure sur laquelle peu à peu se ferme
le poing d’un titan. Ceux qui attisent l’étincelle
rouge, sur le champ desséché.
Ceux qui crient : « Marchons ! », et à qui répond l’écho
d’autres voix : « Marchons ! » Ceux qui en tumultueuse émeute
sentent battre leur sang avec des syllabes d’insulte.
Que faire avec eux,
s’ils travaillent avec un faisceau de lumières ?

Ils sont là, ceux qui coude à coude
risquent tout ;
donnent tout, à pleines mains ;
ils sont là, ceux qui se sentent frères
de l’homme noir, qui courbé sur la tranchée, front obscur,
se dissout en pure sueur,
et de l’homme blanc, qui sait que la chair est argile
mauvaise quand la blesse le fouet, et pire si on l’humilie
sous la botte, car alors elle élève
la voix, comme un tonnerre dans la gorge.
Ceux-là sont ceux qui rêvent éveillés,
ceux qui luttent au fond de la mine,
et y écoutent la voix
avec laquelle crient les vivants et les morts.
Ceux-là, les illuminés,
les parias inconnus,
les humiliés,
les ignorés,
les oubliés,
les décontenancés,
les inhibés,
les transis,
ceux qui face au mauser s’exclament : « Frères soldats ! »
et roulent à terre blessés,
un fil rouge pendant de leurs lèvres violettes.
(Que l’émeute suive son cours !
Que flottent au vent les bannières barbares
et que s’embrasent les bannières
au-dessus de l’émeute !)

7

Cinq minutes d’intermède. Fanfare de Juan le Barbier.

–Ils me tuent si je ne travaille pas,
et si je travaille ils me tuent ;
toujours ils me tuent, ils me tuent,
toujours ils me tuent.

Hier j’ai vu un homme regarder,
regarder le soleil se lever ;
hier j’ai vu un homme regarder,
regarder le soleil se lever :
l’homme restait très sérieux,
car l’homme ne voyait pas.
Las !
les aveugles vivent sans voir
le soleil se lever,
le soleil se lever,
le soleil se lever !

Hier j’ai vu un enfant jouer
à tuer un autre enfant ;
hier j’ai vu un enfant jouer
à tuer un autre enfant :
il y a des enfants qui ressemblent
aux hommes qui travaillent.
Qui leur dira quand ils sont grands
que les hommes ne sont pas des enfants,
ils ne le sont pas,
ils ne le sont pas,
ils ne le sont pas !

Ils me tuent si je ne travaille pas,
et si je travaille ils me tuent :
toujours ils me tuent, ils me tuent,
toujours ils me tuent !

*

J’ai (Tengo) par Nicolás Guillén (1964)

Quand je me vois et me palpe,
moi, simple Jean sans Rien hier
et aujourd’hui Jean ayant Tout,
aujourd’hui ayant tout,
je regarde, je scrute,
je me vois et me palpe
et je me demande comment c’est possible.

J’ai, voyons voir,
j’ai le goût de voyager dans mon pays,
maître de tout ce qui se trouve en lui,
regardant de près ce qu’auparavant
je n’avais ni ne pouvais avoir.
Je peux dire récolte,
Je peux dire montagne,
Je peux dire ville,
dire armée,
miennes pour toujours et tiennes, nôtres,
et un grand rayonnement
de lumière, d’étoile et de fleur.

J’ai, voyons voir,
j’ai le goût d’aller
moi, paysan, ouvrier, petite gens,
j’ai le goût d’aller
(c’est un exemple)
m’assoir sur un banc et parler avec l’administrateur,
non en anglais,
non à un monsieur,
mais en l’appelant camarade comme on dit en espagnol.

J’ai, voyons voir,
que tout en étant noir
personne ne me peut m’empêcher de passer
la porte d’un dancing ou d’un bar.
Ou bien à la réception d’un hôtel
me crier qu’il n’y a plus de chambre,
une petite chambre et non une grande suite,
une simple petite chambre où je puisse me reposer.

J’ai, voyons voir,
qu’il n’existe pas de milice rurale
qui me traîne et m’enferme dans une cellule,
ni ne m’arrache à ma terre et me jette
sur la voie publique.

J’ai que de même que j’ai la terre j’ai la mer,
pas de country,
pas de high-life,
pas de tennis ni de yacht,
mais de plage en plage et de vague en vague
un gigantesque bleu ouvert démocratique :
en somme, la mer.

J’ai, voyons voir,
que j’ai appris à lire,
à compter,
j’ai que j’ai appris à écrire
et à penser
et à rire.

J’ai que j’ai maintenant
où travailler
et gagner
ce qu’il faut pour manger.

J’ai, voyons voir,
j’ai ce que je devais avoir.

“Nous détruirons l’impérialisme de l’extérieur, ils le détruiront de l’intérieur” : Journée de solidarité internationale avec le peuple afro-américain (nord-américain), OSPAAAL, Cuba

Poésie révolutionnaire du Pérou

Les poèmes suivants sont tirés du livre Antología de la poesía revolucionaria del Perú, anthologie compilée et présentée par Alfonso Molina (Ediciones América Latina, 1966).

La publication de ce livre remonte à deux ans avant l’instauration du Gouvernement révolutionnaire des forces armées (Gobierno Revolucionario de la Fuerza Armada) par le général Juan Velasco Alvarado en 1968, un gouvernement dont les réformes, le « Plan Inca » (nationalisations, réforme agraire, réforme de l’éducation…), furent saluées par le poète Ernesto Cardenal comme authentiquement révolutionnaires et socialistes. Alvarado fut renversé en 1975 par le président de son Conseil des ministres, le général Morales Bermudez, qui affirma dans un premier temps vouloir faire entrer le gouvernement révolutionnaire dans une « seconde phase » et poursuivre les réformes, mais finit par revenir dessus, avant de convoquer de nouvelles élections en 1980, qui permirent, sans surprise, le retour au pouvoir des représentants du capital apatride. Afin d’éviter un embrasement général, et menacé par la guérilla du Sentier Lumineux, le nouveau pouvoir, s’il cassa les décrets d’expropriation dans l’industrie et les médias, ne revint pas sur l’expropriation des propriétaires terriens, raison pour laquelle la paysannerie péruvienne bénéficie toujours des effets des réformes du Gouvernement révolutionnaire.

Les poètes ici traduits sont : Julio Garrido Malaver (un poème), Luis Nieto Miranda (un poème), Mario Florián (deux poèmes), Leoncio Bueno (un poème), Juan Gonzalo Rose (deux poèmes), Manuel Scorza (quatre poèmes), José Hidalgo (un poème) et Arturo Corcuera (un poème). Comme il ressort de leurs poèmes, plusieurs d’entre eux ont connu la prison et l’exil, en raison de leur appartenance à des mouvements de travailleurs, notamment l’Alliance populaire révolutionnaire américaine (Alianza Popular Revolucionaria Americana, APRA), à l’instar de Gonzalo Rose et Manuel Scorza.

*

Document pour notre temps (Escritura para el tiempo) par Julio Garrido Malaver

Nous sommes en prison.
Une nuit à mourir, dit l’un des nôtres.
Je dis : une mort à vivre.
–Ils nous ont pris tous les chemins
et les ont brisés là-bas derrière le Soleil–.

Nous tournons dans la cellule
comme un moulin meulant le blé de la Mort.
Nous tournons dans la cellule et ils nous punissent
avec des crucifix doubles de souffrance et d’oubli.

Ici le rire ouvrant les fenêtres n’est plus,
ni le « il fait froid » courant par les rideaux.
Les mains n’appellent plus les étoiles
pour qu’elles versent leur nectar d’allégresse
dans le puits de soif de nos baisers.
On n’entend plus le patenôtre des grillons
ni cette rumeur de fleurs nous joignant les lèvres.

–L’obscurité nous lèche jusqu’aux os
et se gèle notre cri, que nous avions ardent !

Qui m’a pris mes yeux, camarades ? demandé-je.
Et un homme me répond : ils ont accaparé la lumière…

Pendules de tendresse, nos voix
aiguisent leurs aiguilles dans la nuit.

Une soudure d’accolades nous réunit encore une fois.
Et la terre frissonne.

Le ciel devient muet,
la Mer se colore de rose.
Et ce ruisseau de larmes qui naît de l’île pénitentiaire du Fronton
s’en va comme une couleuvre qui doit mordre Dieu :

Car je suis né dans la Sierra
de forêts, de sources et de prairies.
J’avais une femme,
j’avais des enfants.
Nous parlions de lumière avec le bétail.
Je cultivais la terre.
Et les alouettes illuminaient tous mes chemins.
Sous la pluie légère
à cheval
je gravissais les sommets
pour envelopper les nuages de mes mains.
Je dormais au soleil dans les pâtures
pendant que les fringants ruisseaux cabriolaient.
Je n’ai jamais prêté attention à mon cœur.
Et si j’eus de la peine,
si j’eus du chagrin,
je ne m’en souviens pas, camarades.

Mais hier
ma femme
mes enfants
ma joie
me sont tombés morts des mains.
Parce que j’ai dit non !
oui, camarades,
c’est pour ce non en moi qui m’est devenu dur comme une pierre
que je suis ici…
Les étoiles sont tombées dans la mer !
Une communauté de larmes se revêt de nos yeux !
Et un silence d’épées
monte la garde aux lèvres des morts !

*

Chanson pour les héros du peuple (Canción para los héroes del pueblo) par Luis Nieto (Luis Nieto Miranda)

Venez voir les hommes
que les soldats ont tués.
On dirait que leurs lèvres
sourient encore à la Liberté.

Venez voir les enfants.
Un galop de chevaux
a imprimé sur leurs fronts
la malédiction de leurs fers.

Venez voir les pauvres
tués de vingt coups de feu.
Les fusils eux-mêmes
les admiraient, somnambules.

Et regardez les étudiants
aux yeux en deuil
là où vivait auparavant
une population d’oiseaux.

Ils aimaient la liberté
comme l’aiment les braves.
Pour les tuer il fut nécessaire
de tirer à coups de canon.

Venez voir les héros !
Venez les voir, mes frères !
Ils sont ici avec leurs poitrines
galonnées de sang.

Que forment une garde martiale,
des brigades de miliciens,
et veillent sur leurs tombes
les volcans millénaires.

Et plutôt que de couvrir leurs dépouilles
de tristes bannières de larmes,
faisons-leur un incendie
d’hymnes révolutionnaires.

Ils ne sont pas morts ! Contre les nôtres
les coups de feu ne peuvent rien.
Dans le cœur du peuple
ils vivront mille ans.

À présent pas de larmes !
Poings et poitrines blindés !
Et au combat comme des lions
Parce qu’ils ne sont pas morts en vain !

*

Haylli1 augural par Mario Florián

(Là sont Tupac Amaru et Atusparia2 !)

Quand enfin il gagnera la montagne,
quand le sang escaladera la montagne,
quand les Indiens occuperont la montagne,
la terre tremblera,
les hommes trembleront…
La montagne lancera de la lumière !

Les Indiens se serviront de la montagne
comme d’une fronde de guerre,
comme d’un diabolique canon de tonnerre…
Elle sera fronde,
elle sera feu,
la montagne infligera des châtiments !

Alors claqueront des dents
les puissants, tous les puissants mourront.
La chaîne raciale, comme un tambour
résonnera
en se brisant.
Ô liberté née de la montagne !

Une indigène ère humaine, radieuse,
descendra bientôt de la montagne ;
bientôt en bronze héroïque se transformera
la pierre de la race…
Quand le sang gravira-t-il la montagne ?
Quand les Indiens occuperont-ils la montagne ?

1 Haylli : chant cérémoniel inca.

2 Atusparia : si on ne présente pas Tupac Amaru, Atusparia est certainement moins connu ; il s’agit d’un chef quechua qui conduisit une rébellion à la fin du dix-neuvième siècle.

*

Chant triomphal de l’homme nouveau (Canto triunfal del hombre nuevo) par Mario Florián

Le Péruvien d’aujourd’hui (celui de la côte, celui de la cordillère)
doit être plus fort que son robuste ancêtre impérial.
Qu’il enterre le passé. Qu’il se construise un nouveau chemin.
Que ses chevilles se libèrent des fers de l’exploiteur.

Qu’il ne soit pas la relique d’un âge d’or sans retour.
Qu’il ne simule pas la forme du soleil inca qui s’est éclipsé.
Qu’il dise son message ! Qu’il soit lui-même ! Qu’il ébauche
une prouesse sienne ! Qu’il vivifie son moi mort…

Qu’il arrache sa misère. Qu’il quitte ses haillons.
Qu’il se fasse homme, un homme ! Qu’il ne croie plus être inférieur
(mais supérieur, libre). Qu’il accomplisse de grands travaux :
de chauffeur et de jardinier et de commerçant et d’exploitant

de forêts tropicales et de mystérieux méandres de fleuves.
Qu’il colonise des jungles –revêtant la chemise de coton,
se chaussant et se coiffant du bonnet– : qu’il cueille les fruits miséricordieux,
avec des paroles de joie, de son propre lopin heureux…

Qu’il conquière la glèbe. Qu’il ait quelque part un bout
de terre humide. Qu’il bâtisse, de ses mains fortes, une
Patrie (comme l’antique Tahuantinsuyo), où n’existeront plus
la sangsue ni le serf, l’indigent ni l’exploiteur.

*

Pérou, voici ton heure (Perú, ésta es tu hora) par Leoncio Bueno

Pérou, voici ton heure,
que renaissent tes condors guerriers !
que renaissent tes laboureurs courageux !
Les Andes tremblent, les pics pleurent,
la cordillère brame ardente de pumas.

Pérou, voici ton heure,
tes prairies se peuplent de frondes et d’aigles,
les rivières bouillonnent de piranhas rouges ;
que renaissent tes condors guerriers !
que renaissent tes laboureurs courageux !

Pérou, voici ton heure,
l’heure de créer, de forger en patrie vivante
ta nouvelle Faucille. La Faucille de la victoire.
C’est l’heure du Pérou fraternel,
sœur, camarades, mettez du cœur à l’ouvrage !
que renaissent tes condors guerriers !
que renaissent tes laboureurs courageux !

Les casques verts imbibent de sang
la campagne, l’usine, l’école,
des étudiants imberbes empoignent les fusils,
des poètes crient leur chant, assassinés ;
que renaissent tes condors guerriers !
que renaissent tes laboureurs courageux !
Par-delà toute vaine illusion, toute niaise espérance
Voici l’heure du Pérou. Les montagnes vont se mettre à marcher,
silence !
La Parole arrive dans le canon du fusil.
Voici l’heure du Pérou, déjà résonnent
les premiers crépitements dans la montagne.

Pérou, voici ton heure.
Que renaissent tes condors guerriers !
Que renaissent tes laboureurs courageux !
Que tombe le ciel et qu’un incendie
total, inexorable,
la peur nous triture jusqu’à la moelle !
Et que la terre entière se lève
pour écraser le joug séculaire…
que se lève un nouveau soleil, le soleil du peuple
avec des roses et des pommes pour tous,
des tracteurs et des livres pour tous.

Pénitentier El Frontón, juin 1962

“Que renaissent tes condors guerriers !”

*

Assassiné dans le désert (Asesinado en el desierto) par Gonzalo Rose (Juan Gonzalo Rose)

Il nous est né un mort.
Ici dans les jours de l’exil
il nous est né un mort.
Il est venu s’asseoir parmi nous
avec son gilet sanglant et troué,
et nous ne pouvons plus étirer nos mains
sans lui peigner les cheveux,
sans lui laver le visage.

Helmo Gomez Lucich, mort dans la rue
parce que c’est dans la rue que tombent les drapeaux,
la lumière du soleil, les feuilles d’automne ;
parce que c’est dans la rue que le temps
laisse tomber chaque jour de ses épaules
son manteau transhumant,
parce que dans la rue tout tombe et tombe
–une allumette, un papier, un livre ouvert–
et tout se qui tombe se lève.

Helmo Gomez Lucich, est tombé dans la rue.

Beaux étudiants de Colombie,
il allait avec vous,
sa poitrine au front du combat ;
il était le délégué de mes morts,
il était le délégué de mes prisons,
le jeune délégué de mes crépuscules
flamboyant dans votre atmosphère.

Ne l’oubliez pas, frères de Colombie,
guérilleros du Cauca,
altiers boulangers de la poudre,
paysans dresseurs de la furie,
ne l’oubliez pas :
la mort de ce mort, moitié
moitié de douleur nous appartient.

Un jour passeront sur son cadavre, notre peuple
et le vôtre,
passeront pour se baiser les joues sanglantes,
partager les bandages de lin urbain,
partager la hauteur de l’épi
et la couleur des jours de récolte ;
sur sa colonne vertébrale brisée nous passerons
comme sur un pont éternel et fleuri.

Helmo Gomez Lucich, pont d’ossements,
pont du cœur,
pont de l’homme,
pour nous voir passer tu dois te peupler
d’yeux infinis
–peut-être tremblera un peu la main de ton sang,
à voir passer par tes montagnes
l’ombre changée de ta mère–.

Attends-nous, frère,
continue de coudre la fumée à la cigarette,
continue de presser lundi contre mardi,
attends-nous allongé sur le monde
dans ton attitude de fleuve praticable.

Mourir en exil,
ça c’est mourir.
Dis-moi, Helmo :
ton linceul n’est pas trop grand ?
ton cercueil ne te serre pas trop, comme
un soulier emprunté ?
la terre où tu dors
n’a pas la saveur du pain étranger ?
et ton cimetière lui-même
ne te semble pas un hôtel macabre,
où tu es pour lui un hôte inconnu ?
quel mort t’a souri
à l’ombre bleue des fougères ?
ils ne sont pas de ceux
qui tirent à eux la couverture du silence
pendant que tu restes seul et que frissonne
l’odeur péruvienne de tes os ?
Mourir en exil,
ça c’est mourir,
en jour et en année.
Ça c’est mourir en roseraie et en rose,
en étoile et en firmament ;
c’est mourir en cendre et en feu,
en visage et en sceau,
en vol et en nid,
en anneau et en doigt.
Mais attends, attends-moi,
attends-nous un peu, camarade :
nous effacerons les frontières,
et les morts du monde
doivent dormir tenus par la main ;
alors tu trouveras que sont à ta mesure
l’ombre des arbres,
l’épaisseur de la terre,
la silencieuse altitude des astres,
comme tu vas bien dormir,
Helmo, cette nuit-là
dans les draps de chaux de tes frères !

Tombé sans chute,
notre pont,
cadavre de la taille de la vie :
nous dormirons à tes côtés ;
nous descendrons à toi, mais en emportant
une fleur du jardin que tu rêvas.

*

Lettre à Maria Teresa (Carta a María Teresa) par Gonzalo Rose

Il faut que je sois pour toi, petite sœur,
le méchant qui fait pleurer maman.

Je me demande,
pourquoi n’ai-je pas aimé seulement
les roses imprévues,
le vent marin de juin,
les lunes sur la mer ?

Pourquoi a-t-il fallu que j’aime
les roses et la justice,
la mer et la justice,
la justice et la lumière ?

J’étais un enfant comme les autres,
mon enfance aussi
était traversée par une rivière
et possédait une heure mystérieuse
où les colombes
obéissaient à mon âme.

Mais je me demandais,
pourquoi dans notre rue
la joie est-elle un vent
fugace et inattendu ?
pourquoi ne sèment-ils pas du blé
aussi sur ma poitrine,
si là dans mon cœur
toutes les nuits
les rivières débordent ?

C’est pourquoi un soir
le visage de ma mère
fut un astre de cire et de larmes
dans le ciel éteint de ma cellule de prison ;
c’est pourquoi ils m’ont dénié
le Pérou dans mes insomnies,
et je crie en vain :
rendez-moi ma patrie,
rendez-moi mon école de colombes,
notre maison devant la mer,
rendez-moi sa rue la plus petite,
le lampadaire le plus cassé,
son lieu le plus aveugle.

En dépit de tout cela,
il faut que je sois pour toi, petite sœur,
le fantôme qui renverse
le sel sur la table,
le mauvais destin qui brise
les pointes des jours
et dire que cela te fait tellement mal
de voir maman pleurer.

Mais un jour, ma sœur,
les jouets des autres
dans la rue te blesseront ;
le rire des pauvres
te ceindra la taille
et sur la pointe des pieds m’arrivera ton pardon.

Quand viendra cette heure
c’est que tu aimeras les roses,
les vents marins de juin,
le jardin de décembre
où vont les enfants ;
c’est que tu aimeras mes rêves
et mes affaires,
tu sauras pourquoi se rompt
facilement
le pain par la moitié !

Quand viendra cette heure
et que l’orphelin que je suis deviendra tutelle
nous irons nous tenant par la main
dans les rues de Lima,
en une trinité de joie :
le rire de maman.

*

Lettre aux poètes qui viendront (Epístola a los poetas que vendrán) par Manuel Scorza

Peut-être les poètes demain demanderont
pourquoi nous ne célébrions pas la beauté des femmes ;
peut-être les poètes demain demanderont
pourquoi nos poèmes
étaient de longues avenues
par où débouchait la colère violente.

……….Je réponds
En tous lieux nous entendions des pleurs,
en tous lieux nous assiégeait un mur de vagues noires.
Et la Poésie aurait dû être
une solitaire colonne de bruine ?
Il fallait qu’elle soit un éclair perpétuel.

……….Tant que quelqu’un souffre,
la rose ne pourra être belle ;
tant que quelqu’un regarde le pain avec envie,
le blé ne pourra dormir ;
tant qu’il pleuvra sur la poitrine des pauvres,
mon cœur ne sourira point.

……….Tuez la tristesse, poètes.
Tuons la tristesse à coups de bâton.
Ne racontez pas la romance des lys.
Il y a des choses plus nobles
que de pleurer des amours perdues :
le bruit d’un peuple qui se réveille
est plus beau que la rosée !
Le métal resplendissant de sa colère
est plus beau que l’écume !

Un Homme Libre
est plus pur que le diamant !

Le poète libérera le feu
de sa prison de cendre.
Le poète allumera le feu de joie
où brûlera ce monde lugubre.

*

Villages aimés (Pueblos amados) par Manuel Scorza

Villages aimés,
poètes fulgurants,
pères lointains,
chers amis,
vous inspirez le dégoût.
Pour votre information !
Je ne m’implique pas !

……….Ne venez pas à moi avec la patrie lait et miel.
La patrie pue,
malheureusement la patrie vomit des vautours.
Ne venez pas me dire : « Il y a de la visite » !
Jusqu’à quand la patrie sera-t-elle
le mur contre lequel urinent les gendarmes ?
Las ! jusqu’à quand seras-tu la fille de joie
avec qui couchent seulement les types saouls ?

……….Faites ce que vous voulez !
Couvrez de boue le pur,
de joyaux le voleur,
couronnez l’assassin,
conchiez le héros,
soyez écroulés de rire.
Très bien, mais ne cherchez pas à m’impliquer !

……….Ô patrie, ô ennemie,
avec quoi m’as-tu trempé
que je n’arrive pas à me sécher ?
Je passe les jours
badigeonnant de tristesse le papier,
je passe ma vie à signaler ta douleur.
Je me suis éteint,
je ne suis plus rien,
je ne trouve pas la parole qui te libèrerait,
le mot qui t’élèverait, la lumière qui te laverait.

……….Que se passe-t-il, mon amour ?
J’ai vu les villages pleurer en silence,
les astres pourris tombent,
je vois ma poitrine se remplir de rouille.
Libère-toi, ma bien-aimée !
Homicide, lève-toi, je t’en prie !
C’est en vain que je chante si tu es à terre,
je ne suis rien si tu es muette,
je suis du fumier s’ils t’humilient.

……….Reviens à toi, vagabonde.
Ce n’est pas vrai, ce que je dis.
Les prairies ne peuvent t’oublier.
Quand personne ne les regarde, les pierres pleurent.
Les agneaux te regrettent, les types saouls te regrettent,
mon cœur te regrette.
Ôte les épines de mon sein,
efface les mauvais rêves,
allume la Lumière qui ne s’éteint pas,
donne-nous la Liberté qui ne connaît de fin.

*

Chant aux mineurs de Bolivie (Canto a los mineros de Bolivia) par Manuel Scorza

Il faut avoir vécu absent de soi-même,
il faut avoir veilli en pleine enfance,
il faut avoir pleuré à genoux devant un cadavre
pour comprendre quelle nuit
peuplait le cœur des mineurs.

………Je ne connaissais pas
la stature mélancolique de l’eau
avant de monter, un soir d’automne,
à El Alto, banlieue de La Paz,
pour contemple les mineurs ascensionner l’avenir
sur l’escalier de leurs balles fulgurantes.
Comment oublier les ouvrier
luttant à mort dans les fusils !
Comment oublier les absents
combattant, par le souvenir, dans les faubourgs !

……….Je regardai leurs maisons
édifiées sur le tonnerre,
j’entrai dans leur vie comme le charbon ardent,
je touchai leurs corps
capables de contenir la haine et les éclairs,
quand ils avaient encore l’âge des fronts inclinés.

………..J’étais en Bolivie à l’automne du temps.
Je demandai le Bonheur.
……….Personne ne répondit.
Je demandai la Joie.
……….Personne ne répondit.
Je demandai l’amour.
……Un oiseau
tomba sur ma poitrine avec les ailes en feu.
Tout brûlait en silence.
Dans les cordillères, même le silence est de neige.

…..Je compris que l’étain
était
une
longue
larme
pétrifiée
sur le visage épouvanté de la Bolivie.
L’homme ne valait rien !
Personne ne se souciait de savoir si sous la chemise
existait un corps, un tunnel ou la mort !

…..C’est en vain que les mineurs creusaient
tentant d’enterrer leur grande fatigue ;
des siècles durant ils cherchèrent leurs yeux aveugles dans le métal,
sans savoir qu’en haut les larmes étaient brouillard.
Ne pas l’avoir su me couvre de honte !
Car dans les villes les poètes
pleurent la mélancolique absence de l’air,
mais ne savent pas ce qu’est vivre sous la pluie,
confondant la faim avec la soif,
et la soif avec un oiseau peint.

…..Je fus un des leurs.
Je ne savais pas pourquoi les rivières
s’assèchent dans le sommeil
ni pourquoi certains visages dans les Andes
sont de purs regards mélancoliques.

…..Jusqu’à ce que les mineurs
fatigués de n’avoir qu’une seule vie pour tant de morts,
domestiquèrent le tonnerre,
se nourrirent de pierres,
burent la pluie,
brisèrent de leurs mains la prison de la vie.

…..À La Paz.
C’était l’automne.
Souvenez-vous-en.
C’était l’automne.
Veillez les morts ­–souvenez-vous d’eux.

…..Le sang versé
…..–c’était l’automne–
est l’oreille secrète de la terre
……….–à l’automne–
et à travers son silence
…..–c’était l’automne–
la racine déchiffre la langue future des fleurs
…..–c’était l’automne–
et l’air sent que son corps
…..–c’était l’automne–
finit en verte volée de cloches.
Souvenez-vous-en.
…..Vous le verrez depuis les hauteurs.
Ici commence
la dynastie qui succède à la rosée.
Je retourne à ma patrie brisée.
Mais avant de partir, dites-moi, mineurs :
Quand verrai-je cette lumière dans les yeux de l’Amérique ?
Jusqu’à quand joueront-ils aux dés
la tunique sanglante de ma patrie ?
Ô, frères, véritables rossignols du métal,
prêtez-moi votre mort pour édifier la vie !

Mexique, avril 1952

La date indique que le poème de Scorza évoque la « Révolution nationale » de 1952, par laquelle le Mouvement nationaliste révolutionnaire (Movimiento Nacionalista Revolucionario, MNR), soutenu par les travailleurs des mines d’étain, prit le pouvoir en Bolivie et nationalisa les mines. Pour quelques aperçus historiques et idéologiques sur ce mouvement, voir la collection de documents que j’ai réunis (textes en espagnol).

Peinture murale de Miguel Alandia Pantoja aux Martyrs de la Révolution de 1952 (Bolivie)

*

En chantant j’attends l’aurore (Cantando espero la mañana) par Manuel Scorza

AMÉRIQUE,
je te quitte,
je vais au combat,
lutter est plus beau que chanter.
Je te le demande,
en dépit de toutes ces douleurs,
en dépit de ces patries effondrées,
aime les moineaux.
Je sais qu’il est difficile
de trouver parmi les tombes une place pour le rire ;
moi-même, parfois, je tombe plus bas que mes pieds,
et le vent
soulève mon visage comme un tapis en lambeaux,
mais même dans mes prisons,
sous la pluie,
quand au milieu de mon nom roulaient
……….les syllabes humiliées,
je ne perdis pas la foi.

Mes amis,
même si l’on vous supplie,
jamais ne perdez la foi ;
même s’il advient des jours plus sales encore,
jamais ne perdez la foi ;
même si c’est moi qui demain vous le demande à genoux,
ne me croyez pas,
aimez la vie,
gardez la rosée
pour que les fleurs
ne souffrent pas des crapuleuses nuits à venir !
Soyez heureux, afin que je ne meure pas.

Je n’ai pas écrit ces chants
pour donner du miel aux femmes,
je chantais parce que les souffrances
ne tenaient plus dans ma bouche :
j’ai toujours été ici
à combattre des dogues d’effroyable neige,
je connais tous les visages,
j’ai vu les débiteurs
essayer d’entrer dans leurs chaussures chaque matin.
Où n’ai-je pas été ?
Quel marécage n’ai-je point bu ?
Dans quel trou malsain n’ai-je pas roulé ?
Las, sur mon âme tombaient les épluchures
grattées par d’amères cuisinières.

Dans mes mansardes il n’y eut jamais de silence :
j’ai entendu toutes les voix,
écouté les draps se plaindre,
j’ai su quand les servantes écrivaient des lettres affligées
et quand arrivait trop tard l’unique pied du boiteux,
et j’ai chanté, Amérique, tes souffrances,
et tu as posé contre moi ta tête triste.

Mais à présent je dis :
lisez mes chansons face à la mer.
Donnez-moi la main, camarades.
J’aime la terre chétive
qui m’a suivi en boitant dans l’exil.
Je n’ai jamais voulu l’avouer avant,
c’était difficile,
mon squelette m’étouffait,
l’air me faisait souffrir,
ma voix me blessait ;
mais aujourd’hui je t’aime.
Je ne suis rien,
je ne suis ni forgeron,
ni cavalier,
ni semeur,
je sais seulement chanter, mais l’aurore aussi
se construit avec des chansons.

Mes amis,
je vous charge de rire,
aimez les femmes,
parlez avec les pommiers,
…..(ils me connaissent),
appelez le rossignol,
…..(il m’aimait bien).
Ne venez pas me chercher dans la nuit où je pleure,
je suis loin,
chantant en attendant le matin.

Amérique,
je te laisse ma poésie
pour que te débarbouilles.
Viens me chercher quand tu as du chagrin,
appelle-moi quand tu es triste.
Dans l’herbe
je chante…

*

Aux enfants d’Hiroshima (A los niños de Hiroshima) par José Hidalgo

6 août, Hiroshima.
8 et 15, Hiroshima.

Je me souviens des enfants d’Hiroshima.

Je les revois en train de jouer
deux secondes à peine
avant que la terre
devienne noire.

6 août, Hiroshima.
8 et 15, Hiroshima.

Je me souviens des enfants d’Hiroshima.

Je les revois en train de rire
une seconde et une fraction
avant que le rire
vomisse du feu.

6 août, Hiroshima.
8 et 15, Hiroshima.

Je me souviens des enfants d’Hiroshima.

Je les revois en flash
au moment précis
depuis les dix kilomètres d’altitude
nécessaires pour lancer la bombe.

6 août, Hiroshima.
8 et 15, Hiroshima.

Je me souviens des enfants d’Hiroshima.

Je les vois chanter
depuis le centre du champignon nucléaire.
Je les vois rire
au milieu du champignon nucléaire.
Je les vois joyeusement
sautiller sur le champignon nucléaire.
Appelant tous les pères du monde
à regarder la ronde du champignon nucléaire.

6 août, Hiroshima.
8 et 15, Hiroshima.

Je me souviens des enfants d’Hiroshima.

Je me souviens de l’un d’eux
qui avait le même sourire que mon fils.
Et d’un autre
qui avait le même sourire.
Et d’un autre,
Et de mille autres
qui avaient le même sourire que mon fils.

6 août, Hiroshima.
8 et 15, Hiroshima.

Je me souviens des enfants d’Hiroshima.

Je les revois en train de peindre
les couleurs de la vie
dans leurs cahiers.

Je me souviens qu’ils ne rentrèrent pas
de l’école ce jour-là.

6 août, Hiroshima.
8 et 15, Hiroshima.

Je me souviens des enfants d’Hiroshima.

De personne d’autre
que des enfants
d’Hiroshima.

*

Printemps triomphal (Primavera triunfante) par Arturo Corcuera

I

Femmes qui regardez les précipices
sous des crépuscules désespérés,
poupons qui n’avez jamais ri,
êtres opaques qui creusez la nuit
pour trouver le soleil des métaux,
hivers taciturnes, journaliers,
rames immergées,
pianos,
solitudes :
le printemps arrive.

Il arrive ailé,
nous apportant la paix.

Non la paix des cyprès
qui gardent le silence des morts.
Non la paix des mornes plaines.
Non la paix des cellules de couvent.
Notre paix est différente.

II

La paix de la rivière récolte de poissons,
La paix des chansons de maman,
La paix du feu au milieu de la nuit
dorant le sommeil des boulangers.
La paix de la mer
frétillant dans les filets.
La paix des hirondelles bleu-nuit
portant l’été sur leurs ailes.
La paix d’octobre plein de septembre.
La paix du champ plein de dimanches.
La paix fleurie des carottes
fleurissant les joues des enfants.
La paix fière des libérateurs.
La paix sainte que ne connut Sandino.
Des soldats en temps de paix.
Du paysan maître de la rose.
De l’usine aux mains de l’ouvrier.
Des blancs éclairs pacifiques.
Des rouges crépuscules pacifiques.
Des cléments océans pacifiques.

III

Le printemps arrive.

Pour que l’âme de l’affligé
se voie nouvelle un jour dans le miroir.
Pour que dans les bourrasques cesse le poète
d’être un grillon plaintif.
Pour qu’ils n’empoisonnent pas les ruches.
Pour décorer le guérillero.

Le printemps arrive.

Il se posera sur les ailes de l’olivier,
sur le chausson de Cendrillon,
sur les moignons vaillants des martyrs,
sur les étincelles des cosmonautes.
Il approche avec verte vendange,
vertes marées
et vertes colombes,
distribuant gerbes et œillets :
aux maîtresses des marins
qui s’embarquent pour des soirs sans retour.
Aux prostituées de Copacabana
qui assombrissent le jour avec leurs yeux.
Au facteur augural de mon quartier
qui ne reçoit jamais de lettre dans sa nostalgie.
Au soleil lynché et nocturne de Harlem.
Au rire peinturluré des clowns.
Aux grands-parents tendres et grognons
avec leurs vieilles infirmités
et leurs lunettes neuves.
Aux strophes osseuses de Vallejo
mourant de froid
et de Pérou.

Le printemps arrive.

IV

Printemps de paix et de corolles,
printemps de livres et de légumes,
printemps d’amour et de mouettes,
printemps de pain et de justice.

Printemps dans le calice de la rose,
printemps dans le tunnel du mineur,
printemps dans la robe de la mariée,
printemps dans les gerçures de l’hiver.

Printemps sur la mousse de la grille,
printemps sur le toit des pauvres,
printemps sur la harpe du poète,
printemps sur le peuple et sur les forêts.

Dans la mousse quotidienne de celui qui a soif,
sur la pâle béquille de celui qui boite,
sur le pétale fragile du marchand de fleurs,
dans la coupe vide de l’automne.

Printemps sur le sable,
dans l’encrier,
sur le cerisier,
par la fenêtre aveugle.

V

Luciole démesurée :
–Illumine-toi et illumine-nous.

Diamant de rosée :
–Donne-nous des rêves.

Matin incandescent :
–Éteins les enfers.

Océan clément :
–Répands-toi en mille fontaines.

Éclair colossal :
–Avive nos forces.

Tournesol renaissant :
–Offre du soleil au voyageur.

Corne d’abondance :
–Prodigue tes grappes.

Ouragan de fleurs :
–Fais table rase des automnes.

Plumage de l’olivier :
–Couvre-nous tous,
libère-nous, conduis-nous,
protège-nous, éclaire-nous,
sur la terre vole.

*

Traductions de poésie révolutionnaire cubaine, nicaraguayenne, guatémaltèque.