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Poésie révolutionnaire d’Equateur : Le mouvement tzantique

Les poètes du tzantzisme (tzantzismo) tirent le nom de leur mouvement du mot de la langue shuar (jivaro) tzantza, qui désigne les fameuses têtes réduites que confectionnaient les guerriers de cette ethnie amazonienne avec le chef de leurs ennemis vaincus. C’est pourquoi ces poètes étaient également connus sous le doux nom de « coupeurs de tête ».

Le mouvement tzantique (tzántzico, tzántico) est un mouvement littéraire et artistique contestataire apparu dans les années soixante en Équateur. Ses jeunes protagonistes arboraient de longues barbes en hommage à Fidel Castro et ses barbudos, et je n’ose croire que cela aurait pu être une influence sur le style de la culture hippie nord-américaine et européenne… Il y a cependant antériorité des tzantiques sur les hippies, puisque, si ce dernier phénomène semble n’avoir émergé qu’à partir de 1964, les barbus tzantiques signaient leur premier manifeste en août 1962 (trois ans après la révolution cubaine). Les deux mouvements partagent un rejet radical des valeurs bourgeoises.

J’ai traduit, de l’espagnol, trois poètes. Euler Granda, aujourd’hui le poète le plus connu du tzantzisme et, selon moi, un des grands noms de la littérature latino-américaine et mondiale, est représenté avec douze poèmes choisis dans son Antología personal (Casa de la Cultura Ecuatoriana Benjamín Carrión, 2005) (Anthologie personnelle). Alfonso Murriagui, est représenté avec trois poèmes de son recueil 33 abajo de 1965, qui passe pour être le premier recueil publié par un représentant du tzantzisme, les poètes publiant avant cette date dans les revues et journaux du mouvement. Enfin, Ulises Estrella, considéré comme le fondateur du mouvement tzantique, est représenté par un choix de poèmes de son recueil Convulsionario (1974) (Convulsionnaire). (Le tzantzisme en tant que mouvement actif est dissous en 1969 ; par conséquent, ce recueil d’Estrella, tout comme un certain nombre de poèmes tirés de l’anthologie d’Euler Granda, n’ont pas été écrits pendant la durée de vie du mouvement. Les œuvres de ces poètes, comme celles des autres représentants du mouvement omis ici, ne sont pas forcément faciles à trouver, même avec un internet mondialisé, et j’ai donc dû travailler avec le matériel qui m’était disponible au terme de mes recherches.)

*

Poème sans larmes (Poema sin llanto) par Euler Granda

Aujourd’hui a été tué Juan le serviteur indien,
tué à coups de bâton en plein jour,
tué parce qu’Indien,
parce qu’il travaillait comme trois
et n’apaisait jamais sa faim,
parce qu’il tirait avec les bœufs la charrue,
parce qu’il dormait à même le sol
se couvrant de sa mauvaise fortune,
parce qu’il aimait la terre
comme l’aiment les arbres ;
il a été tué parce qu’il était bon,
parce que c’était un animal de trait.
Il est resté là
ensanglanté de l’âme aux pieds,
il est resté là face contre terre
pour que les champs de blé ne voient pas
son visage démoli,
il est resté
comme l’herbe
après le passage des chevaux
et personne ne dit rien ;
il a été tué sans que personne s’en aperçoive,
sans que cela importe à qui que ce soit.
Le vent poursuit ses vagabondages,
comme toujours les oiseaux volent en rond,
le pré solitaire reste impassible.
Rien de plus,
le patron l’a tué
parce que l’envie lui en avait pris.

*

Soliloque (Soliloquio) par Euler Granda

Doigts contemporains,
doigts marâtres,
cousins, voisins ou étrangers,
doigts sans parenté,
faméliques doigts,
doigts en général accordez-moi un instant d’attention :
la mer et moi
étions comme deux doigts de la main,
mais il se passe des choses
comme si rien ne se passait.
Oreilles
sans oreilles,
sans yeux,
sans tête
–Pauline, je te déteste
quand tu me déranges
alors que je vais dire quelque chose d’important–,
oreilles de la rue,
du club, des porcheries…
Il y a dans ma peau un trou de serrure
à travers lequel vous pouvez regarder.
Dents omnipotentes,
dents vulgaires,
crocs sans problèmes,
je vous invite à regarder,
parce que –tout comme de riz–
vous aimez vous repaître d’intimités.
À l’unisson approchez tous,
plus près,
plus près,
extraordinairement plus près,
jusqu’à ce qu’entre vous et moi
ne puisse passer un ongle ;
écoutez-moi :
J’ai tué la mer.
Car tous les jours
il y avait un œil de mer sur les murs,
un bras de mer me saisissait
la mer pêchait des pêcheurs,
dans chaque porte, la mer ;
tête de chat la mer,
tête de trou ;
faite de mer
la semelle de mes chaussures.
Elle ne me laissait en paix,
je n’en pouvais plus de la mer,
jusqu’au jour où
–sur le point d’éclater–
je descendis effréné à la mer
et dans la bouche c’est-à-dire au bord de la mer
je submergeai la mer
et la noyai.

……………Je vous assure,
……………j’ai vu la mer à l’agonie
……………et pourtant
……………dans la chambre d’à côté
……………la mer mugit.

C’est pourquoi,
sans y réfléchir à deux fois,
j’ouvre de nouveau la mer,
je cherche,
et cherche encore,
je fouille dans ses tiroirs ;
je m’immerge dans le sel,
j’affronte les vagues.
J’ai besoin de savoir,
où diable es-tu,
attachée à quelle madrépore,
où sont l’huître perlière
et les Néréides ;
mais c’est inutile,
hier des bombes ont été lancées,
la mer est brûlée,
et au milieu des arêtes de poisson
et des coraux exsangues,
sinistrement,
surnage l’eau morte.

……………Inéluctablement
……………les paroles lassent,
……………il vient un moment
……………où la moitié d’un mot est de trop.

Je dois me taire,
me tourner le dos,
colmater les brèches
par où me sortent les mots ;
peut-être
vaudrait-il mieux
me tirer un coup de harpon ;
mais, la mer me noie,
sur mon sang planent les albatros
et quand je m’enfonce dans le silence
l’eau salée me râpe la gorge.
La mer et moi,
bien que je n’aime pas la mer,
la mer ma maison,
mon squelette,
le vert couvre-lit qui me fait défaut ;
la mer faite cravate,
la mer sous mon complet veston,
la mer qui porte mon nom,
la mer c’est moi.

……………Mais une fois de plus
……………à nouveau le malgré tout ;
……………il ne resterait nulle place où poser le pied,
……………où poser un coquillage,
……………si tout à coup
……………il n’y avait un malgré tout…

À bord de novembre,
tandis que s’écaillent les heures,
sans que personne s’en aperçoive,
sans que cela n’intéresse personne,
tranquillement je dis :
je ne suis pas triste,
je ne suis pas non plus joyeux,
je suis simplement
comme un lézard.
Et une fois de plus
malgré tout,
sans savoir pourquoi je le fais :
peut-être parce que peut-être,
peut-être
pour me convaincre que je suis vivant
je me mords la tête et me remords,
je lâche un requin contre mon cou ;
parce que jamais peut-être,
peut-être
pour fournir des explications
pour la première et dernière fois
écoute-moi :
il ne me reste qu’un nénuphar,
il n’y a pas de place pour toi,
mieux vaut que tu partes :
ici la mort a faim.

……………À propos de la mer,
……………mieux vaudrait dire :
……………à propos de la vie.
……………Aujourd’hui je dirai la vérité
……………même s’il m’en coûte le sang.

Il est faux que fut une amie
la rose des vents,
il n’est pas certain que je fusse navire,
ni qu’il y eût des nymphéas
quand je m’échouai ce soir-là ;
jamais à aucun moment un quai,
un oiseau,
un rien.
Il est si facile de dire :
j’ai des algues dans l’âme ;
la réalité est tout autre.
J’ai voulu traverser la mer
à pied,
c’est tout.
Je ne connais d’autre mer
que le verre d’eau.

*

S.O.S. par Euler Granda

Ici Équateur
blessure de la terre,
os pelé
par le vent et les chiens.
Ici le sang absorbé par le sable,
des pierres nous tombant dessus.
Ici
montagnes au ventre mis à sac,
mer
aux poissons étrangers.
Ici
la faim,
Indiens battus à coups de pied comme des bêtes,
prés sauvages,
peau à la belle étoile.
Ici
même notre propre sol
n’est pas à nous ;
rien ne nous appartient,
notre eau
nous est vendue en bouteilles,
le pain nous coûte les yeux de la tête
et même pour mourir
il faut payer des taxes.
Le long de l’air,
à mi-rêve,
dans la bouchée interrompue
du déjeuner,
pour nous faire tomber
ils creusent des trous.
Ici,
vite un fusil
pour abattre les corbeaux.

*

Histoire n° 13 (Historia N° 13) par Euler Granda

Dans une ville,
il y avait un homme
plongé jusqu’à la moelle
dans la vie,
il avait l’habitude de porter
un espoir brisé
en guise de chemise,
des yeux ictériques,
un anneau,
un coquillage bleu dans l’oreille
et un billet de voyage
entre les livres.
Comme l’eau qui court
il était simple
et aimait une femme
semblable aux lys ;
il se battait pour un peu de pain dans chaque bouche
et à chaque porte,
un peu de joie.
Il aimait attendre l’aube
et s’accouder au bord du soir
pour composer des chansons
aux blés.
En dépit des douleurs et des revers de fortune
jamais on ne le vit le visage triste.
Une fois il fut tué
au coin d’une rue,
il fut tué continuellement,
avec la vie…
Je suis cet homme.

*

Le tourisme source de richesse (El turismo fuente de riqueza) par Euler Granda

Apprends à connaître l’Équateur,
cher touriste,
le pays du printemps perpétuel,
le pays des Andes
aux miroirs,
le collier
à la ligne équinoxiale.
À pied sec,
en voilier,
en turbopropulseur
ou sur roues,
viens, cher touriste,
ne sois pas indécis,
divertis-toi sans frein.
Ce n’est pas de la propagande,
bien que la majorité d’entre nous
n’ait pas de quoi vivre,
nous avons des logements à offrir,
tu n’as qu’à lire le journal :
« loue maison pour étrangers »,
« loue chalet confortable
pour Nord-Américains et Européens ».
Dans la vitrine brisée
de la patrie,
pour quelques piécettes,
tu pourras admirer
toute la collection de gestes
du paysage.
Plus que d’écoles,
plus que de services médicaux,
nous avons de nombreuses églises coloniales,
de nombreuses églises de pierre
taillées par les ongles des Indiens.
S’il est vrai
que l’on commet des crimes
pour moins qu’un repas,
les autels
sont dorés à la feuille ;
il y a des oligarques,
gras et chrétiens,
il y a beaucoup de soleil

bien que parfois
tout devienne sombre
d’avoir à vivre
sous les gradins.
Le gouvernement est dynastique
et en outre généreux,
si tu es de la Gulf
ou de la Texaco
il te fera cadeau de la terre
et du pétrole.
Quand le peuple
se risque à la lutte
ce sont toujours les riches qui gagnent
et l’armée.
N’hésite plus
cher touriste,
viens sur le toit du monde ;
il y a du foot,
des corridas,
les militaires jouent au volley.
Viens connaître l’Équateur
cher touriste,
c’est un beau pays,
si tu n’as pas faim
tu n’auras jamais de problème ;
même si de temps à autre
untel tombe malade,
tombe gravement malade d’intégrité
et il lui prend alors l’envie
de jeter de l’essence partout.

*

Les porteurs (Los cargadores) par Euler Granda

Fini de dormir sous les arcades,
quittez le taudis,
laissez le froid,
courez à l’abattoir,
rendez-vous au marché San Roque,
descendez en enfer,
car c’est l’heure de travailler,
de vous moudre les vertèbres,
de porter la planète sur vos dos.
De tant agoniser,
de tant tomber et vous relever,
de tant soutenir sur vos épaules,
les jours de gangrène,
les grands vents,
les averses,
ô véritables mules,
mules sans une goutte de venin
campant dans cette vie
sous un feuillage sec de sanglots.
Traînez-vous c’est tout par les flaques
car le rivage est loin ;
couvrez-vous de boue ;
lacérez sur les cailloux vos talons fendus,
et tout cela avec célérité
car la faim
vous pointe son poignard dans le dos
et au mieux elle vous abattra
au beau milieu de la rue
et les rues sont étrangères
et si cela doit arriver
les maîtres de ces rues
se renfrogneront.
Au mieux elle vous tuera dans la ville,
et la ville sera incommodée,
perdra de son élégance
et ce n’est guère fair-play.
Au mieux elle vous poignardera
au pied de la basilique,
devant l’église de la Paix,
au pied de l’aula magna de l’illustre
et pontificale
Université catholique de Quito,
ou dans un quartier résidentiel du nord
et c’est quelque chose de pénible
et de presque outrageant
pour les bons citoyens éduqués ;
parce qu’un Indien qui meurt
en pleine rue
offre un spectacle grotesque
et de mauvais goût ;
c’est un signe de mauvaise éducation ;
que vont dire les touristes ;
c’est un attentat sacrilège
à la bienséance publique.
Ne restez pas là comme des statues
étiques porteurs indiens ;
descendez des trottoirs
car si quelqu’un se cogne contre vous
il risque de se salir.
Pouilleux porteurs indiens,
haletez,
poussez,
poussez c’est tout
quand bien même la force vous manquerait.
Grimpez les pentes rudes des rues de San Juan :
suez ;
pour ne pas glisser à l’abîme
enfoncez les ongles dans les cotes ;
brisez-vous le dos,
brisez-vous la nuque ;
suez jusqu’à la dessication,
qu’ainsi,
même si elle ne peuvent couler,
vous viennent des larmes aux yeux.
Portez,
poussez avec votre sang,
usée,
décrépite,
la roue carrée de la vie.
Portez pour les patrons
les paniers de légumes,
les caisses pleines de nouveaux oripeaux,
porteurs sans âme.
Portez
tout ce que vous n’avez jamais eu.
Attachez-vous la corde au cou,
aidez-vous de la tête ;
ployez sous le fardeau,
portez les vieux fauteuils,
les cocottes de soupe,
les journaux avec de la merde ;
que grince votre squelette,
que dans ce cheminement perpétuel
vos muscles aillent jusqu’à la planète Mars.
Courez,
sans vous arrêter courez,
courez
car la mort
est à vos trousses
et vous n’avez nulle part
où tomber morts.

*

Il ne faut pas exagérer (No hay que ser exagerados) par Euler Granda

Tout n’est pas noir
il y a aussi de bonnes choses.
Bonne est l’apparence
des taudis cinq étoiles,
bonne la jet-set des sans-abri ;
pour les gens cultivés
la culture est bonne,
l’amour est bon
même s’il brille par son absence,
bonnes sont les vaches,
elles ne sont pas consuméristes
ni ne se teignent en blond,
la corde est bonne au pendu,
bien qu’elle craque toujours
du côté faible
c’est-à-dire notre côté,
la privatisation est bonne
pour ceux qui jamais ne se privent
de nous pressurer.
Saine,
bonne la justice
avec laquelle ils commettent
des injustices envers nous.
Les bovins sabots des puissants sont bons
pour piétiner
notre impuissance.
Bon le pouvoir de l’argent,
que je sache
nous avons toujours été sans pouvoir
bonnes les « bonnes gens »
jusqu’à ce que se présente l’occasion
de t’arracher la tête.

*

Ce fut un plaisir de vous connaître (Fue un placer conocerles) par Euler Granda

Vous,
oui vous,
les grands noms,
vous les oints
qui vous droguez avec les émanations
des aisselles de Dieu,
vous les maîtres du pays
et des capitaux.
Vous les politiciens,
les commerçants prospères,
les gagnants,
les aigles d’entreprise, les proéminents,
les intouchables, les hommes de poids.
Vous les privilégiés,
les vernis,
les « cinq étoiles »,
les « gens de goût »,
les habiles à flairer
les bonnes affaires.
Vous les artisans
des grandes fortunes.
Nous les inaptes,
artisans seulement de la banqueroute,
les moins que rien,
les bons à rien,
les envieux, les réprouvés, les mauvais,
les inutiles à l’achat et à la vente,
les condamnés en vie,
les abjects
qui n’avons jamais eu d’amis influents,
ni de compères,
nous qui souffrons de vomissements incoercibles
devant les dirigeants,
qui sommes nés sans courage,
qui grattons sous les choses.
Ô vous bien-aimés de la Divine Providence,
ceux qui vont mourir vous crachent à la figure+.

+ Détournement de la parole des gladiateurs romains, morituri te salutant, « ceux qui vont mourir te saluent (César) ».

*

À propos du cinquième centenaire du pillage, génocide et dévastation de l’Amérique par la très aimante mère Espagne (A propósito del quinto centenario del saqueo genocidio y devastación de América por la amantísima madre España) par Euler Granda

Il faudra qu’ils disent si Dieu leur a donné permission de nous assassiner tous sans que nous ayons voix au chapitre. (Texte maya)

Sur notre propre terre
ils nous ont exterminés
et au bout de cinq cents ans
exigent encore que nous nous réjouissions.
Ils nous ont massacrés sans le moindre scrupule
nous ont forcés à manger des scorpions ;
entre tant de méchancetés ils nous convertirent au christianisme
nous étranglèrent nous réduisirent en bouillie à coups de bâton,
pour nous souiller plus encore ils nous donnèrent leurs noms.
Sans voir la poutre dans leurs propres yeux
ils nous lapidèrent comme idolâtres,
nous écorchèrent nous brûlèrent vifs
et se proposent aujourd’hui de nous le faire célébrer.
Déversant des torrents de haine
ils clamèrent aux quatre vents
que nous n’étions pas des êtres humains
mais des animaux.
Sans se troubler le moins du monde,
comme si de rien n’était,
ils nous dépouillèrent de notre terre,
du doux capuli de la joie,
ils semèrent des plaies dans nos âmes
et nous jetèrent comme appas à la Mort.
Ils nous firent travailler
jusqu’à ce que nous dévore la tuberculose
jusqu’à ce que la famine et la variole
nous effacent de la carte.
Ils ne pouvaient se rassasier la panse
et avec la machette de la Bible
de soixante millions que nous étions
ils nous laissèrent à peine quelques-uns
pour nous conter sur les doigts de la main.

Nous ne sommes pas allés les chercher
ce sont eux qui sont venus nous sucer le sang
dans notre propre maison.
Ils nous enfermèrent dans des enclos à bétail
nous transmirent leurs poux nous crachèrent dessus
et aujourd’hui nous traitent d’Indiens aigris,
saboteurs des festivités,
ennemis de Dieu et de la mère Espagne.
Ils nous empalèrent et nous coupèrent les mains
et ils veulent encore que nous nous réjouissions
et nous exclamions :
ainsi fûmes-nous heureux et nous mangeâmes des perdrix !
Le pillage et le massacre,
ils l’appellent aujourd’hui « rencontre de deux cultures »,
« embrassement amoureux de deux civilisations »,
« miracle de la christianisation ».
Ils croient
que de tant de tourments et de meurtres au garrot
nous avons perdu la mémoire.

*

Le dresseur de fauves (El domador) par Euler Granda

Entre tant d’occupations et activités
que j’ai fait miennes pour survivre,
je travaillai dans un cirque.
Le corps en sueur,
durant de longues sessions,
tabouret à la main,
seul avec les mots
je m’enfermai dans la cage.
Des mots léonins voulaient me dévorer,
des tigres mots me lançaient des coups de griffe,
des mots suspicieux cherchaient à me tromper ;
d’autres mots je les prenais
verbatim
en pleine figure
Mots blancs, suaves,
sédatifs et toxiques,
des mots pour tous les goûts et toutes les bourses,
des mots de toutes les tailles et toutes les mensurations
pour les occasions les plus variées ;
mais nous avons tous un point faible
et certains mots savaient jouer de la musique
c’est ainsi que je restais endormi
et tandis que ces choses se passaient,
le monde me marchait dessus
me réduisant en bouillie.

*

Les émigrés (Los emigrantes) par Euler Granda

À la débandade
ils fuient les gangsters
qui laissent le pays pat.
Le chômage les ronge,
la pauvreté les dévore,
autour d’eux pullulent
les mouches vertes des offres d’emploi,
mais la faim ne se nourrit guère de paroles.
Ils se déracinent de leur vie
et de leur famille
et vont mourir sous d’autres cieux
où on leur chicane
l’eau et l’oxygène,
où ils sont entassés dans des ghettos pestilentiels
et en viennent à valoir moins qu’un chien.
Ils parviennent à filtrer
par les douanes de la mort,
la peau brûlée,
le regard farouche
et restent là-bas
dans des emplois de serviteurs
étrangers à la science et à la culture,
lavant le cul des Blancs.
Et ils restent là-bas
assiette après assiette,
boulon après boulon,
dans des emplois de sous-fifres :
water-closet, cuisine, balai,
invalides, détritus, crasse,
se consumant dans des trous,
tandis qu’au-dessus d’eux éructe
la forêt de ciment.

*

Histoire de braves (Historia de valientes) par Euler Granda

Surprotégé
par des avions invisibles,
des bombes INTELLIGENTES
et 340 000 MARINES IMBÉCILES.
Avec le poison du vieux Titane
avec l’hallucinogène de la télévision,
le chacal menaça le lapin :
Désarme !
je ne veux courir aucun risque,
arrache-toi jusqu’à la dernière dent.
Une fois l’ordre accompli,
il le boulotta.

*

TZ–2 par Alfonso Murriagui

Ndt. La série de poèmes TZ dans le recueil 33 abajo est de toute évidence nommée d’après le nom du mouvement tzantique.

(Janvier 29)

Agite ton pistolet,
bouche de mort attends ;
les balles chantent
tâtant le chemin.
(Tais-toi étudiant
tu pourrais être l’élu.)

Lève ton fusil,
vise à soixante-sept
centimètres au-dessus du sol
et attends ;
le plomb a des ailes.
(Ne crie pas, cordonnier,
la mort pourrait te repriser
les intestins.)

Des tanks
de rue en rue,
fourmis préhistoriques
les antennes en l’air,
et en chaussons.
(Ne cours pas dans les rues, la mère,
ils peuvent te moudre
la chair.)

Bombes dans le ciel,
nuages,
fumée jaune
capturant l’air.
(Ferme les yeux, enfant,
ne sème pas dans le jardin
tes prunelles mouillées.)

Quatre pièces de monnaie égales
multipliées par cent
tournent autour de la rue.
En cercle se meut
une langue brillante.
(Sauve ton pain, tes journaux,
efface-toi dans l’obscurité
ou t’arrachera la peau
la griffe luisante.)

Tank, mitraille, bombe ;
la liberté coagulée
continue d’attendre un poing
au milieu de la rue.

*

TZ–3 par Alfonso Murriagui

Dans ce continent
Aux blessures multiples,
baignées dans la saumure
pour lui ôter l’odeur de pourriture ;
dans ce continent,
neuf jusqu’à la misère,
il faut se taire, frères,
il faut se cacher le visage,
dire okay,
c’est très bien, continuons,
langue à langue muets
et main dans la main,
nous tapant dans le dos
pour ne pas nous rebeller.

Dans ce continent
il faut crier muets ;
cri et voix rentrés,
poing et larmes rentrés.
Dans ce continent,
triangle vert,
labouré et semé
par le yes et l’okay
il faut mourir muets.
Ne pas élever la voix,
c’est le maître qui le dit ;
dire seulement okay,
c’est le maître qui le dit.

Dans ce continent
par le dollar étouffé,
nouveau dans sa voix,
dans sa pupille et son poing,
nous devons semer
à fleur de terre,
pour que tous voient,
semence de fusils
et se réveiller en criant :
c’est très bien, continuons,
mais sans yes ni okay,
seuls et maintenant,
enterrant dans les sillons
le cadavre du maître.

*

TZ–14 par Alfonso Murriagui

Demain, non ;
d’ici là
ils nous auront mutilés.
Il faut que ce soit maintenant,
dites à tout le monde
qu’il faut que ce soit maintenant.

Sans mains
que frapperons-nous demain ?
Sans langue
que crierons-nous demain ?

Il faut que ce soit maintenant ;
Demain, non ;
dites à tout le monde
qu’il faut que ce soit maintenant.

Demain, non.
Maintenant, MAINTENANT.

*

Convulsionnaire (Convulsionario) par Ulises Estrella (Choix)

Pour s’enfoncer dans le puits
le poids de tout notre corps
est nécessaire

mais pour sortir
seulement une décision dans la tête.

*

au train où tu vas
ferme
il faudrait que tu ajustes les pas
à ta tête
pour ne pas t’enfoncer

*

mesurant chaque silence
penche-toi
sur la Mère qui fut
et lentement
apprête le grand saut
sous la mère qui sera

*

il ôta son chapeau
et sur sa tête brillait la vie

un
comme celui qui vint sur la terre
et un
comme le fils qui naquit de lui
pour ne jamais l’accompagner

*

Il fait fuir des papillons :
l’horizon paraît libre.
Avec l’index il trace le chemin
et sort.

Dehors est le tourbillon :
pour chaque voix
une cloche fermée,
devant le saut
immédiatement une muraille,
toujours plus d’énigmes
pour ne pas sortir du labyrinthe.

Mais le sang court,
pense : « rien ne sera inutile ! »
et les choses s’unissent :

la lumière et l’ombre entre le bout des doigts,
le poème renversé froid et chaleur sans doute,
additions et différences,
la terre et l’eau prisonniers et délivrés,
tout en contact.

Il se met à courir
et son amour siffle
avec le fracas des papillons qui s’en reviennent.

Maintenant,
attaché au monde,
il est lui-même sa propre boussole.

*

voyageant dans les airs
comme on chemine sur la terre
il est prêt
à prendre d’assaut
les vents
qui s’échappent des tempes
tandis qu’ils sont davantage augure
ou la pluie
persistante et radicale
au lieu
de la révolte humaine incontrôlable

voyageant par les airs
il n’est pas prêt
à cheminer sur la terre
et il meurt
et il pleut

*

je dis :
MONDE
et des gouttières s’ouvrent
dans ma maison

Poésie révolutionnaire du Salvador (traductions)

Les poèmes suivant sont tirés de Para el combate y la esperanza: Poesía política en El Salvador (2e édition, Santo Domingo, 1982) [Pour le combat et l’espoir : Poésie politique du Salvador], anthologie compilée et présentée par la poétesse salvadorienne Esther María Osses.

L’histoire du Salvador au vingtième siècle est au fond assez semblable à celle du Guatemala (brièvement décrite dans Poésie révolutionnaire du Guatemala). Le pays connaît une succession de dictateurs militaires, dont le général Maximiliano Hernandez Martinez aux croyances théosophiques, qui lui font affirmer par exemple que « c’est un péché plus grave de tuer une fourmi que de tuer un homme, car l’homme se réincarne » (ouvrage cité, p. III, Introduction). Une phrase prononcée en 1932, année tristement célèbre au Salvador pour le massacre par l’armée de quelque 25 000 paysans indigènes révoltés.

Les années 1931-1979 sont ainsi qualifiées de « période de l’autoritarisme militaire » (Wkpd : Historia del Salvador). Elles sont marquée par une répression constante des organisations de travailleurs, notamment par les escadrons de la mort, milices paramilitaires financées par l’oligarchie capitaliste pour éliminer physiquement les cadres et les rangs de tout mouvement prolétarien, avec la complaisance, quand ce n’est pas la participation active de l’armée.

Elles sont également marquées par quelques épisodes tragi-comiques comme la guerre des cent heures de 1969 entre le Salvador et le Honduras, plus connue en Amérique centrale sous le nom de « guerre du foot » (guerra del fútbol), l’élément déclencheur ayant été des affrontements entre supporters à l’issue d’un match de football. (Le torchon brûlait entre les deux pays depuis des décennies, en raison du traitement par le Honduras des migrants salvadoriens.) La « guerre du foot » apporte un éclairage intéressant sur les propriétés cathartiques du sport vantées par certains, à la de Coubertin.

La répression permanente des mouvements de travailleurs conduisit à la formation d’une guérilla structurée, le Front Farabundo Martí de libération nationale (FMLN Frente Farabundo Marti de Liberación Nacional) et à la guerre civile, de 1980 à 1992. Les États-Unis ont activement soutenu le gouvernement du Salvador contre la guérilla, notamment en formant à la contre-insurrection des cadres militaires salvadoriens dans ses bases de la Zone du Canal au Panama sous souveraineté nord-américaine, et ce en violation des accords bilatéraux avec le Panama concernant ladite Zone (retournée en 2000 sous souveraineté panaméenne). La guerre civile se conclut par un accord de paix et la participation du FMLN aux élections. Le FMLN remporta l’élection présidentielle de 2009 avec son candidat Mauricio Funes (peut-être un lointain cousin de Louis de Funès, qui, comme on le sait, descendait des Grands d’Espagne). Lequel Mauricio Funes, président jusqu’en 2014, vit depuis 2016 au Nicaragua au titre de l’asile politique, en raison de menaces sur sa vie au Salvador. Ce qui montre la fragilité de la « normalisation » démocratique du pays…

Les poètes dont le lecteur trouvera ici quelques poèmes traduits par moi-même en français sont Pedro Geoffroy Rivas, Serafín Quiteño, Claribel Alegría, Roque Dalton, Manlio Argueta et Heriberto Montano.

Avec huit poèmes, Roque Dalton (1935-1975) occupe la place d’honneur. C’est sans doute le poète salvadorien le plus connu dans le monde. Longtemps exilé à l’étranger (Mexique, Cuba…), grand ami du poète révolutionnaire guatémaltèque Otto René Castillo, il meurt dans des circonstances tragiques après être retourné clandestinement au Salvador pour participer à la lutte révolutionnaire. Membre de l’Armée révolutionnaire du peuple (EPR, Ejército Revolucionario del Pueblo), il est liquidé sur l’ordre de ses dirigeants, qui l’accusent d’être un agent double de la CIA – une accusation qui n’a jamais été corroborée. Dans son poème Las bellas armas reales (non traduit ici), Manlio Argueta explique que, face au tollé provoqué par l’assassinat d’une figure intellectuelle de renom, l’EPR répondit en s’étonnant qu’alors que tant de petites gens étaient assassinées au Salvador, les intellectuels ne s’indignent que quand cela arrive à un membre de leur caste.

La Révolution ou la Mort. Nous Vaincrons. FMLN

*

Les Héros de la plume (Los héroes de los triunfos de la pluma) par Pedro Geoffroy Rivas

« Nous vivions sur une base fausse,
chevauchant les sommets d’un ignoble
…monde de mensonges,
juchés sur des échafaudages illusoires,
bâtissant des châteaux dans les nuages,
irisant de vaines bulles de savon,
désarticulant des rêves.

Et pendant ce temps,
d’autres pétrissaient notre pain avec leur sang,
d’autres faisaient avec des mains douloureuses
…notre lit orgueilleux
et suaient pour nous le lait
…que leurs enfants n’eurent jamais.

Ah ma vie d’hier, sans d’autre objet
que chanter, chanter, chanter,
comme un canari de vieille fille dévote
Ah mes vingt-cinq ans minables
mes vingt-cinq ans moisis qui ne servirent de rien
………………………………à personne

Pauvre poète que j’étais, bourgeois et bon
spermatozoïde d’avocat avec pignon sur rue.
Chenille de propriétaire terrien….. »

*

Au pays de la liberté (En el país de la libertad) par Serafín Quiteño

Je me trouve au pays de la liberté
vers lequel le monde tourne
des yeux d’admirative espérance.

Ici l’homme est un être civilisé et commande,
docile sous l’éclat du néon
et la baguette mathématique des feux de circulation.

Il ne connaît ni mystère ni inquiétude
dans son milieu tranquille de warehouse.

Antenne de bruits,
plage dolente pour le ressac de la statique,
l’homme est un être pasteurisé et déshydraté
obéissant et simple comme une manivelle.

Il ne vit pas, il fonctionne.
Son cœur, exact comme les horaires de train ;
son cerveau, un panneau téléphonique,
attentif au cri des sirènes et des affiches.

Une vis sans fin la belle vie
entre l’usine et le chez soi.

Pendant les courts entractes
le bon citoyen parle work et money,
enlève les tessons,
entretient le jardin,
colmate les brèches,
court à la banque,
joue au golf…
et fatigué de son repos,
libre de tout plaisir et de toute stupeur,
aime sa femme et sa voiture.

Au pays de la liberté il n’y a pas de sieste ni de hamacs
mais il existe le « Week-End »,
si joyeux et si beau
comme n’importe quel jour de travail.

Cette fête magnifique s’arrose au whisky
et offre quelques minutes pour rêver…

Dans les moments inoccupés du « Week-End »,
on lit, dévotement, L’Art de devenir millionnaire
(une bible écrite par tel ou tel Mister Garden
célèbre entre tous les prophètes).

Avez-vous entendu parler de Mr Garden, l’oracle ?
Je l’ai vu de près, omniprésent et puissant,
prêcher depuis d’innombrables hauts-parleurs,
accompagner la marche de cent milles rotatives
de sa voix de commandement, ombreuse et sereine.

La voix de Mr Garden est une voix d’huile,
suave, persuasive et lubrifiante.
Elle s’introduit partout, telle un gaz.
Elle parle depuis chacun et pour tous,
dans un langage clair et simple,
cliquetante et définitive comme un louis d’or.

Ah ce grand homme, plus visionnaire
…que Walt Whitman,
mieux assuré sur ses bases qu’un gratte-ciel de
…Manhattan.

160 millions de pauvres
sont en train de devenir millionnaires…

Le chemin est dur (ne vous y trompez pas)
la gloire est une couronne,
mais la voie est épines.

Dans un second-hand quelconque on vous achètera
âme, chemise et temps,
et même la douce paresse qui regarde le ciel et la mer.

Ensuite, la marche
entre des bruits d’ornementation et des plaques resplendissantes.

La marche à la mort, à l’ennui,
jusqu’à l’héroïque anéantissement final
en agitant des drapeaux de cellophane et de nylon.

Il y a beaucoup d’appelés (« c’est clair ! »)
et peu d’élus.

L’aventure demande des chaînes amères,
mais ici, mesdames et messieurs,
les chaînes sont d’or.
Ni le roi Midas ni Crésus n’en eurent de meilleures.
Ninive ni Babylone n’en forgèrent de plus belles
pour honorer leurs esclaves.

Mais ici
au pays de la liberté l’homme
aime ses chaînes.

Et qui ne les aimerait pas, puisqu’elles sont en or ?
Qui voudrait rompre des fers
resplendissant d’un tel éclat ?

Jour après jour ce citoyen pacifique et (le mot manque)1,
le plus heureux du monde et le plus libre,
astique amoureusement ses chaînes,
les polit en extase,
les caresse et les vénère.

Ce ne sont presque pas des chaînes.
Ne voyez-vous pas que ce sont des joyaux ?
Ne trouve-t-on pas en elles l’art de l’orfèvre
et la splendeur dorée de l’étoile ?

Vous, misérables affabulateurs,
ne comprendrez jamais ce miracle.
Parce que vous n’aimez pas vos chaînes
ni ne connaissez le secret d’alléger le joug.

Et vous ne les aimez pas –ô esclaves !–
parce que vos chaînes ne sont pas d’or
mais de vieux fer,
de fiel et de vinaigre,
de silence et d’horreur,
de protestation sans voix et de sang inutile.

Vous savez bien, vous, avec la chair,
avec l’âme,
avec la bouche frappée et la main cassée,
avec vos morts sans nombre
et vos enfants sans pain…
avec votre parole sans issue
et vos plaies sans bandage…
vous savez bien –dis-je–
CE QU’EST UNE CHAÎNE.

Mais si ceux-là vivaient
qui sauvent le pain et le sel
depuis tous les microphones du monde ;
ceux qui défendent la maison du faible et de l’humble ;
ceux qui font d’abord la faim puis le blé,
l’ombre avec les fondations de la lumière,
le bonheur de l’homme avec ses larmes…

si ceux-là vivaient, dis-je,
sauriez-vous encore ce qu’est une chaîne ?

Je n’attends pas de réponse
mais vous mets en garde :
N’oubliez jamais ce qu’est une chaîne.

Si elle est d’or, c’est encore pire.
Si elle ne blesse pas les nerfs et la conscience,
encore pire.
Gardez jalousement vos amères cicatrices,
vos plaies sacrées,
vos traces sombres de larmes et de sang.

Elles sont vos marques.
Elles seront votre mémoire et votre défense,
votre seule défense !
Et n’oubliez jamais –en fer ou en or–
CE QU’EST UNE CHAÎNE.

1 (le mot manque) : Je n’ai pas trouvé ce poème en ligne et un défaut d’impression dans l’exemplaire de mon livre, ou dans le livre lui-même, m’empêche de lire le dernier mot du vers. En attendant de trouver une meilleure édition en bibliothèque, je présente mes excuses au lecteur.

*

Depuis le pont – Extrait (Desde el puente – Fragmento) par Claribel Alegría

NDT J’ai traduit intégralement l’extrait publié dans l’anthologie, c’est-à-dire que ce n’est pas moi qui ai procédé à cette coupure dans le texte original. – Cette remarque vaut également pour les poèmes de Roque Dalton Les Moisissures IX i et En 1957 je vis Lénine à Moscou (I) qui viennent après : seules ces parties-là, IX i et I respectivement, sont publiées dans l’anthologie d’E.M. Osses.

Te souviens-tu du massacre
qui fit d’Izalco un désert ?
Tu avais sept ans,
comment t’expliquer
que rien n’a changé
et qu’ils continuent de tuer chaque jour ?
Mieux vaut que tu n’avances pas plus
je me souviens bien de toi à cette époque
tu écrivais des poèmes sucrés
tu avais horreur de la violence
tu apprenais à lire
aux enfants du quartier
que dirais-tu aujourd’hui
si je te racontais que Pedro
ton meilleur élève
a moisi dans une cellule
et que Sarita
la fille aux yeux verts
qui s’inventait des contes
s’est laissée séduire
par le fils aîné
de ses employeurs
et se vendait ensuite
pour deux réaux ?
Tu as fait un pas de plus
tu portes les cheveux courts
et quelques livres
sous le bras
pauvre naïve
tu as appris la consolation
de la philosophie
avant de savoir
de quoi il faut se consoler
tes livres te parlaient
de justice
en faisant bien attention d’ignorer
l’ordure qui nous entoure
depuis toujours
tu continuais à écrire des vers
tu cherchais l’ordre dans le chaos
c’était ton étoile du nord
ou bien peut-être ta condamnation
Tu t’approches encore
des enfants dans les bras
il est facile de se distraire
avec le rôle de mère
et de réduire le monde
à son foyer.

Arrête-toi
n’approche pas
tu ne pourrais encore me reconnaître
tu dois encore passer
par la mort de Roque
et celle de Rodolfo
par toutes ces morts
innombrables
qui t’attaqueront
te harcèleront
te définiront
pour que tu revêtes ce plumage
(mon plumage de deuil)
pour que tu voies avec ces yeux
sans pitié
scrutateurs
pour que tu aies mille serres
et ce bec effilé.
Jamais je n’ai trouvé l’ordre
que je cherchais
mais toujours un désordre sinistre
et bien planifié
un désordre dosé
croissant dans les mains de ceux qui
………………..font étalage du pouvoir
tandis que les autres
ceux qui revendiquent
un monde plus juste
avec moins de faim
et plus d’espérance
meurent torturés
en prison
N’approche pas
une odeur de charogne
me recouvre.

*

Poems in Law to Lisa par Roque Dalton

Allons-nous-en ! Allons-nous-en ! Je suis blessé… (César Vallejo)

Lisa,
depuis que je t’aime,
je hais mon professeur de Droit civil.

Comment penser à des transactions
au visage de fenêtres de prison
dans la théorie de l’obligation qui ressemble pour moi
à un tunnel
plein de tiges rouges et de racines qui
se sont flétries sans soleil,
en hypothèques phtisiques,
dans le registre
de l’hostile propriété immobilière ?
Comment pourrais-je penser à ces choses, dis-je,
quand j’ai derrière mon inquiétude tes grands
yeux simples et sombres comme un lac
nocturne,
ta voix neuve comme la fraîche
aurore de demain,
ton parfum musical –ô fugitif–
que je garde entre les doigts de ma main
droite ?

Lisa, la transparente
fille de l’air,
ta nudité me demande
le soleil matutinal de la prairie,
mes mains portées par la fleur de l’eau
pour sauver ton sang
dans les artères vertes de l’herbe.

Et moi, pauvre galérien de ce siècle,
serf incomplet de l’ennui et du sang
je t’écris et je t’aime pendant qu’ils discutent
des contrats d’adhésion.

Ah, Lisa, Lisa, je suis complètement blessé.

II

Pauvre de moi, mon amie,
seul avec ma terreur entre les Codes,
étudiant le Droit avec ma chair de bagne,
niant le ciel parmi des garçons gras
qui croient fermement aux rhinocéros,
toujours pensant trouver un bar
où quand on ôterait les tables
ne resteraient que l’aube et toi près de mes yeux.
Pauvre de moi,
Pauvre de moi,
qui suis marxiste et me ronge les ongles,
qui aime les suaves grappins du sable,
les paroles de la mer et la simplicité
des mouettes ;
qui hais les Banques,
les injections de vitamine B,
la cruauté nocturne des motocyclistes
qui jettent des pierres à l’ange
des rêves ;
pauvre de moi, mon amie,
pauvre de moi,
pauvre garçon qui n’ai jamais blessé
les arbres,
de qui tout le monde à présent exige
qu’il lise aimablement Jellinek
qu’il couche nu avec
les tarifs douaniers
et jure comme ça devant le vent que le juge
est supérieur à l’assassin.

Ah, Lisa, Lisa, je suis
complètement blessé.

*

Maximes (Decires) par Roque Dalton

« Le marxisme-léninisme est une pierre
pour casser la tête de l’impérialisme
et de la bourgeoisie. »

« Non. Le marxisme-léninisme est la gomme élastique
avec laquelle cette pierre est lancée. »

« Non, non. Le marxisme-léninisme est l’idée
qui meut le bras
actionnant la gomme élastique
de la fronde qui lance cette pierre. »

« Le marxisme-léninisme est une épée
pour couper les mains de l’impérialisme. »

« Voyons ! Le marxisme-léninisme est la théorie
pour faire une manucure à l’impérialisme
pendant que tu cherches l’occasion
de lui attacher les mains. »

Que faire si j’ai passé ma vie
à lire le marxisme-léninisme
et en grandissant ai oublié
que j’ai les poches pleines de pierres
et une fronde dans la poche de derrière
et que je pourrais facilement me procurer une épée
et que je ne supporterais pas de rester cinq minutes
dans un salon de beauté ?

*

Statistiques sur la liberté (Estadísticas sobre la libertad) par Roque Dalton

La liberté de la presse du peuple salvadorien
vaut 20 centavos quotidiens par jour et par tête
en ne comptant que ceux qui savent lire
et à qui il reste plus de vingt centavos
à la moitié du repas.

La liberté de la presse des grands
commerçants industriels et publicitaires
cote à mille et quelques pesos par page
…..en noir et blanc
et à je ne sais combien le centimètre carré
de texte ou d’illustration.

La liberté de la presse
de Don Napoléon Viera Altamirano
et des Dutriz des Pinto et des propriétaires d’El Mundo
vaut plusieurs millions de dollars :
ce que valent les bâtiments
construits sur le modèle militaire
ce que valent les machines le papier et l’encre
les investissements financiers de leurs entreprises
ce qu’il reçoivent quotidiennement des grands
commerçants industriels et publicitaires
et du gouvernement et de l’Ambassade Nord-Américaine et
des autres Ambassades
ce qu’ils gagnent de l’exploitation de leurs travailleurs
ce qu’ils obtiennent du chantage (« pour ne pas publier
la dénonciation du très distingué gentleman
ou pour publier très opportunément le secret
qui plongera le menu fretin dans les sables du fond »)
ce qu’ils retirent en « exclusivités », par exemple
pour les serviettes Amour tant… pour les statues Amour tant…
ce qu’ils engrangent chaque jour
de tous les Salvadoriens (et Guatémaltèques)
qui ont 20 centavos à dépenser.
Dans la logique capitaliste
la liberté de la presse est simplement
…..une marchandise de plus et de son tout
à chacun revient selon ce qu’il paye pour elle :
au peuple vingt centavos par jour et par tête
de liberté de la presse
aux Viera Altamirano Dutriz Pinto etcetera
des millions de dollars par jour et par tête
de liberté de la presse.

*

Les Moisissures IX i (Los hongos IX i) par Roque Dalton

Ce que l’on pourrait appeler la culture individuelle de la rédemption a changé Jésus-Christ pour racheter le genre humain se fit crucifier après qu’ils l’eurent fouetté toute une nuit coiffé d’une couronne d’épines et affublé d’un manteau bouffon chargé d’une croix forcé à boire du fiel et passé un fer de lance entre les côtes en guise de coup de grâce il faut bien dire qu’un tel châtiment n’avait rien d’extraordinaire à l’époque ni dans la culture latine qui a fait périr des millions d’hommes démembrés trucidés écorchés brûlés à petit feu égorgés pendus empalés enterrés vivants étranglés par un cuir mouillé qui se resserre en séchant au soleil écartelés par des chevaux partant dans les quatre directions assassinés par la faim la soif les lapidations ou traînés au sol il faut ajouter que le Christ savait qu’il était fils de Dieu qu’il ressusciterait après trois jours et irait immédiatement à la droite de son père mais que dit-on de nos rédempteurs actuels qui meurent sans yeux après un mois de gégène et d’étouffement à l’eau par entonnoir et de « perchoir de perroquet » et de séances quotidiennes avec capuchon et chaux vive et de Lindane et d’aiguilles incandescentes sous les ongles de la main et des pieds et de pendaison par les testicules et de fers rouges dans l’anus et le vagin et de mutilation des seins et de viol et de défécations par les sbires en plein visage et de téléphone et d’avion et de coups sur la plante des pieds et de chaise infernale et huit types qui passent sur ta femme devant toi et ton fils cadet pendu et quand ils te sortent tous les matins pour te fusiller et chaque fois c’est la bonne ou te livrent au chien expert castrateur pour te lécher le pénis ou laissent un serpent à sonnette dans ta cellule et te disent que de toute façon ils feront savoir au parti que tu as dénoncé que tout est inutile et de penthotal et de drogues dépressives et un jour à l’hôpital psychiatrique et le lendemain dans le local technique de la CIA et ensuite le voyage sans retour en avionnette ou hélicoptère et la chute de 600 mètres dans un lac ou le cratère d’un volcan ? Pourquoi les avons-nous abandonnés ?

*

Policiers et Gendarmes (Los policías y los guardias) par Roque Dalton

Jamais ils n’ont vu le peuple autrement que
comme une masse de dos courant pour fuir
comme un champ où faire pleuvoir haineusement les coups de matraque

Ils n’ont jamais vu le peuple autrement qu’avec l’œil qui vise
et entre le peuple et l’œil
la mire du pistolet ou du fusil.

(Un jour eux aussi étaient le peuple
mais avec l’excuse de la faim et du chômage
ils acceptèrent une arme
une matraque et un solde mensuel
pour défendre les affameurs et les débaucheurs)

Ils ont toujours vu le peuple résister
transpirer
vociférer
brandissant des pancartes
brandissant les poings
et au plus leur disant :
« chiens fils de putes votre jour viendra ! »

(Et chaque jour de leur vie
ils croyaient avoir fait une bonne affaire
en trahissant le peuple où ils étaient nés :
« Le peuple est un tas d’imbéciles et de couillons
–se disaient-ils–, comme nous avons bien fait de passer
du côté des malins et des forts. »)

Et alors il s’agissait d’appuyer sur la gâchette
et les balles fusaient du côté des
policiers et gendarmes
en direction du peuple
elles allaient toujours comme ça
de là à là
et le peuple tombait perdant son sang
semaine après semaine année après année
les os brisés
pleurait par les yeux des femmes et des enfants
fuyait épouvanté
cessait d’être peuple pour devenir une foule en débandade
disparaissait sous la forme de chacun pour soi et Dieu pour tous
et puis plus rien
seulement les camions de voirie nettoyant le sang dans les rues
(les colonels achevaient de les convaincre :
« C’est comme ça, les garçons –leur disaient-ils–
durs et à la tête avec les civils
le feu pour la populace
vous aussi vous êtes des piliers de la nation en uniforme
des prêtres en première ligne
du culte au drapeau à l’emblème à l’hymne des puissants
à la démocratie représentative au parti officiel et au monde libre
dont les sacrifices ne seront pas oubliés par les gens décents de ce pays
bien que pour le moment nous ne puissions augmenter votre solde
comme c’est bien sûr notre volonté. »)

Ils ont toujours vu le peuple
recroquevillé dans la chambre des tortures
pendu
tabassé
fracturé
tuméfié
asphyxié
violé
percé d’aiguilles dans les oreilles et les yeux
électrocuté
noyé dans l’urine et la merde
couvert de crachats
traîné au sol
ses derniers restes exhalant quelques bouffées de fumée
dans l’enfer de la chaux vive.

(Quand le dixième Garde National fut tué par le peuple
et le cinquième pandore bien ébouriffé par la guérilla urbaine
les pandores et gardes nationaux commencèrent à réfléchir
en particulier parce que les colonels avaient changé de ton
et à chaque échec blâmaient désormais
« ces éléments de l’armée tellement incompétents ».)

Le fait est que policiers et gendarmes
ont toujours vu le peuple de là à là
et que les balles fusaient seulement de là à là

Qu’ils réfléchissent bien
qu’ils décident eux-mêmes s’il est trop tard
pour rejoindre le peuple
et tirer depuis ici
coude à coude avec les nôtres.

Qu’ils réfléchissent bien
mais entretemps
il ne faut pas qu’ils soient surpris
et encore moins qu’ils fassent les offensés
quand quelques balles
commencent à leur parvenir depuis ici
où se tient le même peuple qu’avant
mais au point où en sont arrivées les choses, de front
avec toujours plus de fusils.

*

La Certitude (La certeza) par Roque Dalton

Après quatre heures de torture, l’Apache et les deux autres flics jetèrent un seau d’eau sur le prisonnier pour le ranimer et lui dirent : « Le Colonel fait savoir qu’il te donne une chance de sauver ta vie. Si tu devines lequel de nous a un œil de verre, on arrête de te torturer. » Après avoir regardé les visages de ses bourreaux, le prisonnier désigna l’un d’eux : « Celui-là. Son œil droit est un œil de verre. »

Alors les flics, étonnés, lui dirent : « Tu viens de te sauver ! mais comment as-tu deviné ? Tous tes potes ont échoué car l’œil est américain, c’est-à-dire parfait. » « C’est très simple », répondit le prisonnier, tout en sentant qu’il était sur le point de s’évanouir à nouveau, « c’est le seul œil qui me regarde sans haine. »

Bien sûr, ils continuèrent de le torturer.

*

Rencontre avec un vieux poète (Encuentro con un viejo poeta) par Roque Dalton

Hier je tombai face à face
avec l’homme qui avant tout autre
…..applaudit ma poésie.

C’est grâce à lui que mes vers
trouvèrent les portes des journaux
…..et des maisons d’édition ouvertes

et que l’on commença à en parler
comme de quelque chose de compliqué, pour initiés.

Hier je tombai face à face avec lui
tout près des halles puantes
(je suppose qu’il sortait du bureau et rentrait chez lui.)

J’étais en train de sourire pour moi-même
car quelques minutes auparavant tout s’était bien passé
et il n’avait pas été besoin pour nous
d’employer les armes.

Il pâlit à la lumière rouge du néon (une prouesse)
et se précipita vers l’autre trottoir comme quelqu’un qui soudain a soif.

*

En 1957 je vis Lénine à Moscou (I) (En 1957 yo ví Lenín en Moscú I) par Roque Dalton

Et j’écrivis alors un poème très conforme
aux vingt-deux ans
de quelqu’un qui voulait avoir
vingt-deux ans toute la vie :

« Pour les paysans de ma patrie
je veux la voix de Lénine.

Pour les prolétaires de ma patrie
je veux la lumière de Lénine.

Pour les persécutés de ma patrie
je veux la paix de Lénine.

Pour la jeunesse de ma patrie
je veux l’espérance de Lénine.

Pour les assassins de ma patrie
pour les geôliers de ma patrie
pour les oppresseurs de ma patrie
je veux la haine de Lénine
je veux le poing de Lénine
je veux la poudre de Lénine. »

J’étais encore catholique et pourtant
en retournant dans mon pays
après la longue traversée russo-européenne,
je fus interrogé à Lisbonne,
poursuivi à Caracas,
détenu au Panama, etc. Je commençai
à penser que Lénine devait être quelque chose
de très sérieux.

*

Post-card deuxième (Post-card segunda) par Manlio Argueta

I

Sur toute l’étendue du pays
…la terre trempée,
les premiers rougeoiements du ciel.
Au-delà des collines, les pommiers-cajous,
les loriots jaunes. Papillons posés
sur les trompettes des anges,
…citronniers et chênes de savane
pleins de fleurs et de scarabées.
Les bois sur les collines,
montagnes boisées au-delà
…des collines,
poivrons et ananas sauvages dans leur nid d’épines,
la fleur du yucca, fleur nationale,
…comme un soldat de plus
gardant la propriété privée.
Les chayottes tressées contre les arbres du paradis,
les courges du bord de la rivière,
les pastèques à chair rouge mangées par les opossums,
les moulins de canne à sucre meulant la canne,
l’odeur de miel répandue dans la campagne,
les haricots, le maïs,
les cirouelles créoles, les prunes de Cythère,
les cirouelles d’hiver derrière les barbelés griffus.
Et les paysans au petit matin,
…leurs sacoches,
leurs sandales,
leur bourse de haricots,
les tortillas de maïs noir,
leurs vêtements mangés par l’humidité
…et les fourmis.
Les enfants de sept ans ou moins
…cheminant derrière leurs parents,
trottinant à courtes enjambées
jusqu’à la plantation de café.
La pluie fine de décembre, les étoiles
…s’effaçant
en laissant une traînée de poussière dans le ciel,
les campanules dans les champs,
…la route
par où vont chevaux, charrettes,
…vaches
et paysans, route poudreuse
…comme la Voie lactée ou comme les sillons
que laissent derrière eux les jets de la mission militaire
…nord-américaine.

II

La toujours fraîche et agréable saison sèche,
…l’été avec les arbres,
les poteaux des fils électriques,
…les hirondelles
sur les fils électriques.
…Les toits rouges
des maisons. Les nouvelles constructions
d’asbeste et de ciment et de brique réfractaire,
les nouveaux riches, les collines
…résidentielles croissant
comme un cancer incurable,
…les condominiums,
les débitants de bière crue,
…les petits étals
et les grands supermarchés,
le Boulevard de l’armée, l’autoroute jusqu’à
…Santa Ana,
la centrale hydroélectrique de Cerrón Grande,
les morts, les morts, les morts
…de faim.
Les automobiles sur les routes,
les rues avec tant de gens seuls,
…les dortoirs publics,
les prisons municipales, alcooliques et
…prostituées
et voleurs, bandits armés.
Les parcs et les avenues,
…les espaces verts.
Le gazon est tondu. L’aumône pour
…l’amour de Dieu.
La terre noire et les arbustes ornementaux,
charrettes tirées par des bœufs.
La chaîne de restaurants Pollo campero spécialement pour les propriétaires
…de voitures de sport.
Des filles portant mona li,
les meilleurs jeans de la réalité nationale.
Des pépées en short sur les autoroutes,
poudre chinoise et le halo
…des publicités lumineuses.
La pause qui rafraîchit. Ce ne sont pas les seules
mais ce sont les meilleures. Rayovac : les piles.
Pepsi-cola socialiste.
…Le capital étranger
s’est montré généreux.
Frigos, autobus, motos,
toiles du Japon avec capital nord-américain
et sang et sueur et larmes et coton
…d’Amérique centrale.
Cornets de glace, hamburgers mac donald’s,
viande aux protéines fabriquées avec
…du pétrole arabe.
Barbecue argentin à El Bonanza,
…le yacht,
la voie royale, le tops, le chele’s,
salon de voiturettes automatiques.
Le progrès du marché commun
…Centro-Américain,
industries d’assemblage,
ordinateurs de troisième génération,
concessions pour fabriquer du lait hollandais
avec les vaches tuberculeuses du pays.
Et le lait reste plus cher
…que quand il venait de Hollande,
on économise sur le péage, sur les grèves,
on économise sur les primes, les salaires ;
mais avant le marché commun C.A.
…le lait coûtait
six cinquante les cinq livres
et aujourd’hui quinze colons.
Et les travailleurs misérables dans les rues
…de San Salvador,
ramassant les miettes et les miasmes
des propriétaires terriens et des bourgeois.
Jusqu’où iront ces économies et exemptions ?
Qui est propriétaire des usines ?
M. le Président n’est pas propriétaire de l’usine,
mais il est au service du propriétaire de l’usine,
il défend les intérêts du propriétaire de l’usine.
Et que voulez-vous ? Si les capitalistes apportent
la richesse au pays et vous
en profitez,
dit M. le président en se lavant
…les dents
avec une brosse à dents électrique, cadeau
…de l’Ambassadeur des États-Unis.
Et le dernier décret de l’Assemblée législative :
« Interdiction d’entrer dans les décharges pour ramasser les ordures. »

Les décharges pleines de gens,
…de chiens et de vautours.

*

Interview (Entrevista) par Manlio Argueta (1978)

Le journaliste interroge le journalier,
l’ouvrier. Le journaliste l’interroge,
avec son enregistreur aux petites lumières électroniques.
Il demande à l’ouvrier aux mains sales,
au journalier,
le journaliste de l’Associated Press et de la United Press International,
au journalier aux yeux caves
enfoncés dans leurs orbites
comme au fond d’un puits d’eau profonde,
Pourquoi avoir séquestré
…..le Ministre du Travail ?
Le journalier en sa langue de cette vie,
…..répond.
La voix rauque et cassée du journalier,
…..pouvez-vous répéter la question,
l’ouvrier et le journalier de ce monde.

Le journaliste de la presse étrangère,
demande si vous ne pensez pas, vous pas penser
que l’irruption dans un édifice public
est un délit grave, un acte subversif.
…..Le journaliste insiste :
Pouvoir avoir séquestré M. le Ministre ?
Pourquoi avoir bafoué les lois ?
Pourquoi risquer sa vie alors qu’il existe
…..des moyens pacifiques
d’obtenir justice de trouver des solutions ?
L’ouvrier, le journalier répond :
…..Vous parlez de violence quand elle survient contre
les classes au pouvoir, autrement
la violence n’existe pas pour vous.

Mais revenons à notre sujet, dit le journaliste.
Quelle rançon allez-vous demander pour
M. le Ministre ?
Quelles sont vos conditions ?
…..Et il approche le microphone stratosphérique
de la bouche de ce monde :
…..Nous ne demandons qu’une seule chose, dit le journalier,
nous ne demandons qu’une chose, ceci n’est pas
….un pillage
…..du coffre des riches
mais un pillage des entrepôts des riches.
Alors le journaliste dit, moi pas comprendre.
Le journaliste de l’AP et de l’UPI.

Que demandez-vous en échange de M. le Ministre
…..et de l’édifice public ?
Et le journalier lui répond, et l’ouvrier
nous ne demandons qu’une chose, une seule chose :
que nos enfants ne meurent pas de faim,
dit le journalier.
Nous témoignons de notre solidarité pour que
…..ne meurent pas
…..de faim les enfants des journaliers,
affirme l’ouvrier devant le microphone doré.

Nous ne demandons qu’une chose.
…..Et comme quelqu’un qui récite
…..un poème par cœur
écrit par le poète d’une autre planète :
…..Que le gouvernement s’engage
…..à améliorer l’alimentation
…..des travailleurs,
…..coupeurs de coton,
…..cueilleurs de café,
…..péons de la canne à sucre,
au petit déjeuner :
…..Sept cuillerées à soupe de haricots,
…..une once de fromage,
…..une tasse de café et deux tortillas
…..pour chaque travailleur,
au déjeuner :
…..Sept cuillerées à soupe de haricots,
…..cinq cuillerées à soupe de riz frit,
…..et trois tortillas pour chaque travailleur,
au dîner :
…..Sept cuillerées à soupe de haricots,
…..un œuf, trois tortillas
…..et une tasse de café pour chaque travailleur.
C’est une demande modeste, dit le journalier,
rien qu’un petit surplus de nourriture,
une augmentation de deux cuillères à soupe
fromage et œufs.
Et le journaliste demande au journalier,
…..à l’ouvrier,
si leur exigence n’est pas exorbitante
…..en particulier au moment
où baissent les prix du café
…..et de la canne à sucre
sur le marché international.
Le journaliste ne comprend pas pourquoi tant
…..de subversion
…..pour un œuf,
un bout de fromage, quelques haricots.
Le journalier et l’ouvrier lui répondent,
…..Nous, nous comprenons.
L’ouvrier aux mains sales,
le journalier aux yeux caves. Le journaliste
…..éteint le micro.

Pour un œuf vous exposez la vie
…..de M. le Ministre
et votre propre vie ? Le journaliste regardant
…..les bâtiments voisins et les canons
des mitrailleuses des gardes nationaux.

Don’t understand, répète le journaliste.
Nous, nous comprenons,
…..l’ouvrier, le journalier,
assis dans le fauteuil de M. le Ministre,
…..nous, nous comprenons,
du fond de leurs yeux, dans le lointain,
en un puits d’eaux lumineuses.

*

Un petit peu en-deçà du western (Un poquito más acá del western) par Heriberto Montano

Quand est-ce que vous encaissez, mister django2 ?
Votre fermeté,
votre courage de Marine nous arrache des cris ;
……………………….le parfum Avon avec lequel
vous suavisez votre chemin distingué ne chasse pas
……………………….l’odeur de sang, mr django.

Si vous pouviez voir avec quelle joie les colonels
regardent vos films,

si vous pouviez sortir de l’écran et parler
d’assassin à assassin et dire
« salut les potes » et faire étalage de votre style
de tueur que tant ont applaudi.
……………………….Vous vous divertiriez bien, mr django.

Les militaires de mon pays vous ont dressé un autel,
devant lequel ils prient
les soirs de crépuscule rouge.
Vous êtes le saint patron des anticommunistes. Ici
on vous apprécie.

Clairement, nous ne sommes pas dans un film
mais dans la République d’El Salvador, 21 000 km2,
un petit puits de sang en Amérique centrale,
avec sa verdure iridescente
dans les campagnes, ses projets
d’industrialisation,
sa population répartie
……………………….entre
quatorze familles.

Votre maestria est incomparable, mr django.
Des sièges des cinémas
jaillissent les postillons
……………………….de l’admiration.

Depuis le palais présidentiel
……………………….vous mettez en ordre
ce petit trou du monde, mr django.
Mon peuple vous maudit.
Votre pistolet parle un langage
dévastateur
Votre anglais mal digéré est la langue
des fantômes
……………………….de ces rues.

Vous avez beaucoup lu le reader’s digest, mr django.
Vous méritez d’être le pentagone en personne,
les généraux de mon pays vous respectent pour
…..vos jeux brusques,
vos coups d’État pour voir qui
…..se fâche.

Les cartes biseautées de votre jeu
sortent des manches de votre costume indigo,
et vous riez :
Vous éclatez de rire quand on tue des syndicalistes,
quand on retrouve le cadavre défiguré
d’un militant des causes populaires,
vous riez les matins où les grèves
sont écrasées
et quand les manifestations étudiantes
sont dispersées à coups de crosse et à coups de feu, mr django.
Vous savez rire
……………………….quand il y a du sang
……………………….dans les rues et les boulevards.

Vous êtes un bandit :
Vous mettez l’espérance du peuple au pain sec et à l’eau.

L’histoire vous a condamné à mort,
……………………….mr django ;
nous devons vous enterrer, dût-il nous en coûter
…..notre mère ;
nous devons vous rogner les extrémités
…..lentement
lentement :
…..les colonels le savent et vous cherchent
……………………….la chaleur entre les jambes.
Ni votre ridicule costume rayé ni
votre déguisement de mickey mouse
……………………….ne vous sauveront, mr django,
……………………….ne vous sauveront.

2 mr django : Compte tenu du mot « western », il s’agit d’une référence au film Django (1966) de Sergio Corbucci, production italo-espagnole appartenant à ce titre au genre du western spaghetti et considérée par les connaisseurs comme particulièrement violente. Le personnage est ensuite apparu dans plusieurs autres films, dont le poète nous apprend qu’ils étaient appréciés des élites militaristes du Salvador, ce qui lui donne l’occasion de s’adresser à l’un ou l’autre des présidents militaires en apostrophant le personnage de western – une figure de style qui porte très certainement un nom.

*

Organisation pour la solidarité avec les peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine (OSPAAAL, Cuba): “El Salvador. Nous faisons la guerre pour conquérir la paix”