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Poésie maya contemporaine du Guatemala

Ce qu’il est convenu d’appeler, au Guatemala et dans les pays voisins, le « mouvement maya » a pris son essor à la fin de la guerre civile guatémaltèque (1960-1996) et en partie comme une réponse à ce qui a été caractérisé comme un « holocauste maya » :

« La guerre civile récemment terminée au Guatemala a été conçue comme un ‘holocauste maya’. La majorité des plus de 200 000 personnes qui moururent dans le conflit armé et du million de personnes déplacées étaient indigènes. » (La recién finalizada guerra civil en Guatemala ha sido concebida como un ‘holocausto maya’.  La mayoría de las más de 200.000 personas que perecieron en el conflicto armado y el poco más de un millón de desplazados fueron indígenas.) (Extrait de la préface à l’anthologie ici utilisée : voir les références trois paragraphes infra).

Le rapport de la Commission nationale pour l’éclaircissement des faits historiques relatifs à la guerre civile (Comisión para el Esclarecimiento Histórico) parle de 83 % de Mayas parmi les victimes (Wkpd). L’enrôlement forcé de paysans indigènes par l’armée nationale guatémaltèque sur le modèle des « hameaux stratégiques » créés par l’armée U.S. au Vietnam dans leur stratégie contre-insurrectionnelle joua un rôle important dans ce résultat. Notamment, la résistance des communautés mayas à cette stratégie, même dans les cas où ces communautés n’étaient ni de près ni de loin affiliées à la guérilla, entraîna des massacres de masse contre ces populations civiles par l’armée.

À la suite de ces événements tragiques, les survivants ressentirent le besoin de réaffirmer leur culture, et les jeunes intellectuels issus de la communauté maya s’en firent l’écho en utilisant le maya dans leurs travaux littéraires. En d’autres termes, le traumatisme récent de la guerre civile donna une impulsion particulièrement forte au mouvement pour que le maya prenne sa part au courant d’« oralittérature », de littérature écrite par des écrivains indigènes le plus souvent dans les langues indigènes de la littérature orale (par ailleurs toujours vivante dans ces communautés), courant qui s’est développé à partir de ces années-là dans différents pays d’Amérique latine. (Sur le concept d’oralittérature, voir la présentation mes traductions de Poésie amérindienne du Nord-Ouest du Mexique et d’Arizona ici.)

Les poèmes ici traduits sont tirés de l’anthologie Uk’u’x kaj, uk’u’x ulew: Antología de poesía maya guatemalteca contemporánea (Cœur du ciel, cœur de la terre : Anthologie de poésie maya guatémaltèque contemporaine) (Instituto Internacional de Literatura Iberoamericana, Universidad de Pittsburgh, 2010), compilée et présentée par Emilio del Valle Escalante.

Les poèmes recueillis dans cette anthologie sont ceux de poètes mayas. Certains poèmes ont été écrits en espagnol, d’autres en maya et sont accompagnés de leur traduction espagnole dont je me suis servi pour ce travail. Sur les vingt-trois poèmes ici présentés, onze ont été écrits en maya. Dans le choix qui suit, à côté du titre du poème en français figure entre parenthèses le titre original ou le titre original et sa traduction espagnole, ce qui permet au lecteur de savoir si l’original est maya ou espagnol.

Les poètes traduits sont Luis de Lión (pseudonyme de José Luis de León Díaz, pionnier de la littérature maya au Guatemala, membre dirigeant du Parti guatémaltèque du travail [Partido Guatemalteco del Trabajo], parti qui s’unit aux autres forces de la guérilla pendant la guerre civile ; Luis de Lión fut enlevé en 1984 par un escadron de la mort et porté disparu jusqu’en 1999, date à laquelle un examen des archives militaires a montré qu’il fut assassiné l’année de son enlèvement) (quatre poèmes), Víctor Montejo, exilé aux États-Unis depuis 1982 (deux poèmes), María Elena Nij Nij (1), Pablo García (3), Santos Alfredo García Domingo (1), Adela Delgado Pop (3), Daniel Caño (5), Rosa Chávez (1), Pedro Chavajay García (1) et Sabino Esteban Francisco (2). Ce dernier, né en 1981, a grandi dans une CPR, une « communauté de population en résistance » (Comunidad de Población en Resistencia) ; les CPR étaient des communautés mayas qui abandonnèrent leurs localités traditionnelles pendant la guerre civile pour fuir les massacres et vécurent, cachées dans les forêts, d’une précaire économie de subsistance, ne réapparaissant au grand jour que dans les années 1990.

Le lecteur trouvera mes autres traductions de poésie du Guatemala à « Poésie révolutionnaire du Guatemala » (x).

Volcán de Agua

*

Poème pour mon enfant (Poema para mi niño) par Luis de Lión (José Luis de León Díaz)

sous cette peau
il y a la peau douce d’un enfant
qui dort seulement,
qui porte une charge,
qui marche même en rêve :
ses pieds sont deux fruits sans gousse,
son fardeau est un volcan,
son chemin est de pierre.

et cet enfant,
comme il y a des années de cela,
dès que le jour se lève,
quitte son lit
et sort avec sa mère.

en bas il y a son hameau
avec ses rues comme des serpents,
ses maisons comme des poules,
son église, grande et blanche,
comme un lapin dans l’herbe.

en haut
il y a sa propriété privée,
……son morceau de volcan,
avec quelques pêches pleines de miel pareilles à
des moineaux,
avec quelques chérimoles suspendues comme des ruches vertes,
avec sa terre à demi stérile
comme une mère à la veille de la ménopause.

cet enfant est un guerrier,
il tient dans ses mains
une fronde et une machette
pour triompher de la nature et chasser les animaux des bois,
cet enfant est un poète,
il a dans sa bouche
des centaines de mots pour nommer les choses :
le pin : pin ;
le chêne : chêne ;
le ravin : résonateur de marimba ;
les oiseaux : avions ;
les insectes : paons, petites vaches, etc.
cet enfant est un esclave,
il porte sur le front
la trace de corde du faix
comme une marque à bétail.

quand il gravit le volcan, c’est une fourmi.
tachée par le bleu et le vert.

en dessous de son hameau il y a la vallée,
grande et plane comme un lac,
et au milieu la ville,
blanche comme un bateau,
avec ses rues droites,
ses hautes églises,
ses cloches qui secouent le verre du ciel
quand elles sonnent,
avec son vieux parfum de violette entre les pages d’un livre,
avec sa bouche édentée de patronne qui attend.
l’enfant la regarde,
monte,
transpire,
trotte derrière l’ombre de sa mère.

l’enfant et la mère arrivent à leur bout de terre,
l’enfant et la mère le fertilisent de leur sueur et de leur espérance,
lui grimpe aux arbres
et se déplace entre les branches comme un écureuil,
il cueille les fruits
et elle les collecte.

plus tard,
les deux descendront laissant le volcan derrière eux,
mais cette fois ce sera en direction de la ville,
ils parcourront la route à pied,
de nouveau, écrasés, pliés sous le poids
du fardeau,
en suant comme des bœufs ;
sur le marché, en plein soleil, ils continueront de suer ;
et ils retourneront au hameau en suant.
parfois,
lui n’ira pas
et attendra sa mère dans un coin
puis se précipitera à sa rencontre
en sautant comme un ballon joyeux.

c’est une partie de l’histoire de cet enfant
qui un jour cessera de l’être
et d’être un paysan
qui soufflait à grand bruit
quand il posait sa charge dans la cour de sa maison
et se redressait digne comme un arbre.

cependant,
malgré le temps et l’apprentissage d’un autre métier,
en lui,
au plus intime de son être,
cet enfant va toujours avec lui.

*

Comme quand j’étais un enfant flâneur (Como cuando era un niño sin oficio) par Luis de Lión

Comme quand j’étais un enfant flâneur,
je me couchai sur l’herbe pour regarder le ciel
mais aucun ange, pas le moindre n’allait par ses chemins.
Ne me dis pas que tu étais cette hirondelle qui battait des ailes sur le toit de la maison.
Ou ce papillon qui se posa sur le géranium et but la dernière goutte de rosée ?

Ma petite,
de quelle taille sont tes yeux ? tes pupilles ont-elles grandi ?
quelles cloches entends-tu ? ressemblent-elles aux cloches de San Juan ?
Je t’imagine enfonçant tes pieds de petit puma dans la neige.
Ou bien te baignes-tu sous un feu-follet ?

Tu sais quoi ?
La grenade a pris la couleur que lui donnerait un potier
et dans ta chambre est née une violette.
Le ciel ? C’est toujours le même pleurnichard que quand tu es partie,
mais les milpas sont mères à présent.
Oui,
le toit de la maison est toujours un aéroport d’oiseaux et
l’œillet suit avec ses fleurs les filles qui passent dans la rue.
La Marie, je sais que son ventre germera bientôt.

Mon petit écureuil,
as-tu rêvé de nous ?
te souviens-tu de la table et de sa permanente exposition d’arômes ?
de la fenêtre et de sa vitre faite d’infini, qui donne sur
le bois de peupliers et la montagne ?
te souviens-tu des montagnes et de leurs pantalons et blouses de chlorophylle ?
des arbres et de leurs fruits comme peints par un enfant ?
des oiseaux et de leurs costumes de printemps, leurs flûtes d’argile ?
te souviens-tu des villages, de leurs ruelles et placettes de poupée ?
des villes ? les villes, lampes des vallées !

Ah, j’allais oublier que le volcan d’Agua te salue bien et
que notre village a demandé de tes nouvelles.

Mon enfant,
ma petite camarade,
je voudrais t’envoyer nos matins et nos crépuscules enveloppés
dans une feuille de maïs,
nos rivières et nos lacs dessinés dans une goutte d’eau
et tout un marché avec son artisanat, ses fleurs, ses fruits
et ses femmes et ses hommes dans le cristal d’un grain de sucre.

Mais tu sais bien que je ne peux même pas t’envoyer ce poème.
Ce poème plein de lumière est pour le compost.
Pour moi et pour personne.
Tu le sais, ma future patrie.

*

Quand tu reviendras (Cuando volvás) par Luis de Lión

Quand tu reviendras,
Je t’attendrai avec un panier pour recevoir ta joie.
Avec ces crayons de couleur je peindrai tes paysages.
Mon amour,
si c’est l’hiver,
mes mains auront gardé la chaleur de l’été.

Mais si cela n’arrive pas,
tu sais quel sont mes devoirs.
Sûrement je serai sorti, ponctuel, pour accomplir l’un d’eux,
un devoir long de jours, de mois.
Il se peut aussi qu’on doive mourir et cela peut durer des années.

Et s’il ne suffit pas d’être mort,
il faudra se convertir en poussière et cela peut durer des siècles.
Et tu sais que l’on ne peut revenir,
que cela fait partie de la plus ancienne discipline.
Autrement
nous ne pourrons accomplir correctement notre fonction d’accoucheurs.

Ainsi donc,
pas de larmes.
Tu sais qu’ici la pluie est abondante, alors pourquoi
gonfler davantage la terre ?
Profite plutôt de son humidité, laboure-là en profondeur,
sèmes-y toutes les graines que tu portes et attends, concentrée.
Il se peut que tu perçoives ma respiration dans une de leurs germinations.

*

Le poème des héros (El poema de los héroes) par Luis de Lión

Note. Le poème fait le tour de plusieurs personnages de la récente culture enfantine occidentale, d’origine essentiellement nord-américaine, dont la plupart n’ont pas besoin d’être présentés. Le Fantôme est le personnage de comics The Phantom, pas tout à fait aussi connu que les autres, me semble-t-il. Quant à Kaliman, c’est un super-héros mexicain créé dans les années 1960 sur le modèle de ses grands frères gringos (Kaliman el hombre increíble). Le poète oppose à ces créations la mythologie maya du Popol-Vuh. Hunapú et Ixbalanqué sont deux jumeaux qui descendirent dans l’inframonde, Xibalbá, combattre les dieux maléfiques pour semer le maïs qui donna naissance à l’humanité.

Avant que Superman l’homme d’acier
vole dans le ciel comme un aigle
et que Batman et Robin, la paire,
se déguisent en chauves-souris ;
avant que le premier Fantôme
habite la Grotte du Crâne
et que Tarzan lance son premier cri
et triomphe de son premier lion dans la forêt ;
avant que le simplet Dingo et le sagace Mickey
capturent le délinquant Pat Hibulaire
et que l’Oncle Picsou épargne son premier centime,
privant un petit enfant de repas ;
avant que Bugs Bunny
vole sa première carotte à Elmer
et que le Renard de la fable
trompe perfidement le Corbeau ;
avant que Lone Ranger
cesse de vivre comme les hommes
et que Kaliman l’homme incroyable
cherche à paraître crédible ;
avant eux tous et bien d’autres,
il y eut deux enfants, Hunapú et Ixbalanqué
qui dans Xibalbá vainquirent la Mort,
deux enfants dont les aventures ne passent pas
à la télé ni à la radio ni ne se lisent dans les journaux,
encore moins dans les magazines de bande dessinée,
mais qui sont bien plus grands et bien plus certains
que Superman et tous ses frères ;
il y eut deux enfants dont nous devons, tous les enfants,
connaître les grandes aventures…

*

L’interrogatoire des ancêtres (Interrogatorio de los ancestros) par Víctor Montejo

Que me fait mal le silence
de mes ancêtres
qui sont devenus muets
leurs traces se perdant peu à peu
comme le vent
lointain des étoiles
incompréhensibles.

Leurs voix s’éteignent
comme le feu
que l’on cache la nuit
mais qui ensuite
est éteint par la pluie ;
et ainsi leurs pas
se sont presque entièrement effacés
comme d’obscures
pages de vieux codex.

Nous leurs descendants,
endormis,
les étrangers
nous ont tellement trompés
qu’ils sont devenus experts en l’art
de tout mélanger
et d’embrouiller pleins d’étonnement
nos histoires.

Et nous ne pouvons rire,
ni nous résigner,
car c’est nous,
les indigènes,
qu’ils défigurent
car, enfin,
quelle sera notre réponse
aux ancêtres
quand avec éclairs et tonnerre
ils reviendront
nous demander le feu
qu’ils nous laissèrent
dans le cratère du grand volcan ?

Ils diront :
« Que viennent à nous tous les fils
avec le livre sacré
que nous les avons chargé
de garder et d’interpréter. »

« Ô pères ! », répondrons-nous,
« les livres sacrés
ont tous été brûlés
quand les Kaxhlanes, les étrangers
venus de l’Orient
par la mer
nous dépouillèrent de nos richesses ;
nos livres alors
furent brûlés
par ces moines maudits
aussi voleurs
que les conquistadores. »

Et ils répondront :
« Tristes fils endormis,
notre déshonneur.
N’avez-vous pas appris
à vaincre la nuit noire
comme les jaguars,
embrasant ensemble
vos fagots de pin ?
« Nous l’avons tenté,
ô pères sages et grands !
Mais les traîtres
comme toujours n’ont pas manqué. »

« Tristes fils humiliés
et abandonnés,
Pourquoi n’avez-vous point réitéré
notre histoire
et la roue des katuns1
gravée sur les stèles
devant les temples ? »
« Ô pères sages et grands !
nos stèles
aussi ont été déplacées,
dispersées dans les musées
du monde. »

Tristes fils endormis,
vous les abusés.
Pourquoi avez-vous cédé à l’encan
nos connaissances,
les sciences écrites
sur ces pierres indéchiffrables
aux yeux étrangers ? »
« Ô pères sages et grands !
nos stèles
ont été arrachées à la terre
et non vendues.
Encore une fois ces voleurs… »

« Tristes fils endormis,
vous les dépossédés.
Que sont devenus les livres
du culte annuel
aux symboles peints
qu’à toute heure
interprétaient les Ahb’eh2 ?

« Ô père sages et grands,
les étrangers ont également emporté
nos codex
de l’autre côté de la mer, là-bas. »

Et ils diront :
« Tristes fils geignards
et giflés,
pourquoi les livres sacrés
sont-ils en d’autres mains, comme des ornements ?
Prétendent-ils lire leur contenu
et interpréter
nos messages occultes ?
« Ô pères sages et grands,
personne ne peut, comme vous, les lire aujourd’hui.
Les connaissances du passé
se sont petit à petit
évanouies. »

« Et vous, fils,
pouvez-vous extraire
les enseignements cycliques
qui se cachent
dans nos hiéroglyphes ?
« Non, pères !
nos peuples ont été réduits au silence
et de plus
nous vivons trop loin
de ces centres
où jadis
comme un prodige
vous érigeâtes les murs de nos grands temples
et de nos cités. »

« Alors qui
peut lire les signes
et les chemins brillants
des astres
et le « Chemin du Froid »3
qui serpente
dans l’azur du ciel ?
« Ô pères sages et grands,
quelques mayanistes
affirment avoir la clé
pour les lire,
et qu’ils sont les seuls à pouvoir interpréter un jour
les mystères cachés. »

Ils riront
à gorge déployée
quand ils entendront
leurs fils se lamenter ainsi,
car il faudra beaucoup de temps pour lire
et non seulement imaginer
les histoires écrites
dans la pierre taillée.

Alors les ancêtres
appelleront de nouveau leurs fils
et leur diront avec orgueil :
« Triste fils humiliés
et dépouillés,
vous devez aviver
avec beaucoup de bois
la petite flamme esseulée
luisant encore
sur le copal odorant
de l’encensoir
qui s’offre toujours à nous
dans le cœur de la colline, près de la mer.

Vous serez
à nouveau nos vassaux,
les fils illustres
qui dans les katuns à venir
ne seront plus humiliés.
Mais il vous reste encore
à vaincre la nuit noire.
Allumez vos brassées de pin
tous ensemble, tous les peuples,
et que vos pas à l’unisson
rompent aujourd’hui
le sceau de l’avenir. »

1 Roue des katuns : La roue des katuns est un monument d’astrologie maya, une figuration circulaire du calendrier. Le katun maya est une période d’environ vingt années.

2 Ahb’eh : Selon le glossaire en fin d’anthologie réalisé par E. del Valle Escalante, il s’agit de l’interprète des livres sacrés chez les Mayas.

3 « Chemin du froid » : Selon le glossaire en fin d’anthologie, c’est un des chemins qui conduit à l’inframonde Xibalbá, en l’occurrence à la région de l’inframonde connue sous le nom de « Maison du froid ». Montejo le situe, avec les étoiles, « dans l’azur du ciel » et je ne sais pas si c’est conforme au mythe.

*

Les Mayas s’en vont (Los mayas se van) par Víctor Montejo

Les Mayas sont un grand mystère
dira un jour, dans un futur plus ou moins lointain,
quelque archéologue encore inconnu
quand, dans un cimetière à l’écart
parmi la centaine d’autres aujourd’hui clandestins
au Guatemala, au Salvador,
en Amérique latine,
il trouvera à l’intérieur d’une seule et même fosse
des dizaines ou centaines de cadavres,
les uns sans bras, les autres sans jambes,
et de nombreux autres décapités.
Alors le chercheur expliquera
qu’il s’agit de victimes sacrificielles
pour apaiser la colère des dieux.
À nouveau on doutera
de la nature des Mayas
et il y en aura même qui affirmeront
que ces Mayas étaient cannibales
comme leurs ancêtres
parce qu’ils mangeaient leurs victimes
ou parce que le rituel sanglant exigeait
de démembrer les malheureux
avant de les enfouir tous ensemble
dans une fosse commune.
L’hypothèse sera crue, bien sûr,
si ces graves mayanistes
ne prennent pas note dans leurs carnets
que ces morts innombrables
sont le résultat des grands massacres
commis par les Kaibiles surentraînés
et les commandos Atlacatl4
usant et profanant cyniquement
les noms de deux caciques héroïques
qui contre les avides envahisseurs
mal-nommés conquistadores
luttèrent avec ténacité, corps à corps
et non avec fusils israéliens
ni M16 de gringos
mais avec des armes nationalistes :
leur sang, leurs flèches,
et leur lutte corps à corps
pour repousser les envahisseurs.
Ainsi dira l’archéologue de l’avenir
qui à présent mesure seulement des crânes ancestraux
et se réjouit d’ouvrir une tombe de plus,
tandis que le même jour,
quelque part,
tout près de lui, et tous les jours
on ouvre des centaines de tombes
de paysans pauvres, indigènes
tombés sur les hiéroglyphes.
Cela n’a pas d’importance, diront certains,
Le temps ne manquera pas
pour continuer de fouiner, de creuser
et de forger des théories
sur pourquoi les Mayas ont disparu
et où sont allés les « Indiens »
avec leurs dieux, leurs costumes bigarrés
et le pesant bagage
de leur savoir millénaire.

4 Kaibiles et Commandos Atlacatl : Selon le glossaire en fin d’anthologie, ce sont les noms d’unités de l’armée guatémaltèque (Wkpd ne connaît cependant de « bataillon Atlacatl » que pour l’armée salvadorienne) spécialisées dans la contre-insurrection (lutte contre la guérilla) et nommées d’après deux caciques indiens du XVIe siècle (ce qui, fait remarquer le poète, est du cynisme compte tenu des massacres d’indigènes dont elles furent responsables).

*

Je vins à la ville (Me vine a la ciudad) par María Elena Nij Nij

Je vins à la ville chercher du travail,
je quittai mon hameau et fus pleine de tristesse,
et pour me trouver il m’en coûta beaucoup de travail,
j’avais apporté bien des illusions et des rêves.

Je perçus une grande obscurité, sans chaleur de village,
sans chaleur de famille, sans rire de village,
sanglotant toute les nuits dans ma chambrette
sur la cour, chambre de planche et de tôle ;
la niche du chien était plus digne.

Je me sentis comme si j’étais entrée dans un tunnel,
je vis la ville comme un long tunnel,
sans voix de marimba, sans voix d’oiseaux,
sans air à respirer, seulement soupirs et soupirs,
sans voir les nuages et le ciel bleu, seulement la fumée noire, seulement l’asphalte,
seulement le béton,
sans vol de papillons, seulement le vol et le bruit des avions, je sentis
une énorme lamentation,
sans pierres, sans rivières, sans arbres, seulement des édifices,
et je dus supporter de nombreux sacrifices,
sans voir la lune, sans voir le scintillement des étoiles,
seulement des lumières artificielles qui scintillent comme les étoiles.

J’ai tellement de peine d’avoir quitté mon hameau,
j’ai quitté mes chemins et j’ai quitté mes joies,
j’abandonnai mes jeux d’enfant,
ma poupée de feuilles de maïs, mes babioles en terre cuite,
mes paniers de canne tissée, mon petit bol en terre cuite,
ma poupée de chiffon, que maman m’avait faite,
les excursions avec papa,
le délicieux miel de canne que papa portait dans sa gourde,
les mangues sucrées que papa portait dans sa musette,
les cirouelles exquises que maman portait dans son panier,
les délicieuses goyaves, la pomme rose et le doux greffon,
ma balançoire de corde que je laissai suspendue à l’arbre,
mes rêves qui ne se sont pas éveillés,
je reviendrai les embrasser,
je reviendrai les embrasser.

J’arrivai à la ville inconnue,
la ville dite supérieure5,
pleine de lumières et d’imagination,
pleine de mensonge et d’ignorance.
Ils se moquaient, riaient parce que je ne parlais pas espagnol,
dans mon hameau, non, nous ne parlons qu’une seule langue,
ces gens ne comprenaient pas que j’avais ma propre langue,
ne comprenaient pas que c’est dans le ventre de ma mère que j’ai appris ma langue.
Dans les rues, au marché, on m’appelait Maria, la fille, l’Indienne,
ces gens ne comprenaient pas que ce pays n’est pas l’Inde.
Pour le simple fait de porter les habits
que j’avais apportés de mon village,
ils ne savaient pas que sous les habits se cache la cicatrice laissée par le bourreau,
ne savaient pas que sous les habits se cache une histoire millénaire,
qui conforte mon esprit intensément,
ne savaient pas que sous les habits
se cache le courage.

Dans mon cheminement je rencontrai des patrons qui
me séquestraient avec une pitance insuffisante,
m’obligeaient à aller à la messe le dimanche,
sans respect pour mes propres croyances,
le curé, Miguel Murcia, fut complice de l’injustice.

Mes parents m’ont permis de comprendre
que Dieu n’a pas besoin de maison,
que Dieu est présent en tout lieu et à tout moment,
que Dieu peut être loué et remercié où l’on veut,
que Dieu ne veut pas d’une maison somptueuse,
c’est pourquoi son fils est né dans une étable et dans une crèche.

Autour d’églises luxueuses pleurent une foule d’enfants mal nourris,
une foule d’enfants avides d’un toit digne,
pourquoi faire étalage de luxueuses églises
quand tant d’enfants vivent au bord du précipice,
pourquoi faire étalage de luxueuses églises
quand tant d’enfants vivent dans des taudis aux toits de nylon,
pourquoi faire étalage de luxueuses églises
quand tant d’enfants vivent dans des taudis aux toits en carton,
pourquoi faire étalage de luxueuses églises
quand tant d’enfants agonisent dans l’extrême pauvreté,
pourquoi faire étalage de luxueuses églises
quand il n’y a pas d’écoles ni d’hôpitaux, et une foule d’enfants meurent
le cœur brisé en mille morceaux,
des enfants à demi nus,
pourquoi faire étalage de luxueuses églises !

5 La ville dite supérieure : J’avoue ne pas savoir comment traduire «la llamada ciudad superada», littéralement « la ville dite dépassée » ou la « dénommée ville dépassée ». Si ce n’est pas une coquille ou une erreur, quelque chose m’échappe. Si la ville est « dépassée » par des flux migratoires trop importants en provenance des campagnes, par exemple, ce n’est pas très cohérent dans le contexte. Une source internet évoque le concept de dépassement de la ville chez l’architecte et urbaniste français Paul Virilio et il faudrait donc voir si, ce qui est douteux, le concept a pris au Guatemala une ampleur telle qu’il pourrait se trouver évoqué de manière elliptique dans un poème (dont j’ignore d’ailleurs la date). J’ai donc traduit de la façon qui m’a semblé la plus cohérente.

*

Nous chuchotons (Kuj jasjatik, Cuchicheamos) par Pablo García

Dans la tritureuse d’os de l’enfer
Jun Kame et Wuqub’ Kame6 nous rôtissent
…………………………..nous grillent
…………………………..nous pulvérisent
tandis que nous pleurons
………………..gémissons
………………..et chuchotons.

Pourquoi nos tendres visages sont-ils devenus des vieillards ridés ?

Pourquoi nous sommes-nous enfermés endormis dans la sépulture ?

Pourquoi nous sommes-nous convertis en âmes mortes ?

Pourquoi l’ambition des choses
et des charognes tridimensionnelles
nous a-t-elle convertis en roseaux pourris ?

Pourquoi n’avons-nous pas travaillé avec le feu cosmique
de Jun Ajpu et Ixb’alamkej7
pour devenir une perpétuelle racine de lumière ?

Pourquoi ne ressuscitons-nous pas de l’enfer
pour retourner à nos pères et mères Étoile
…………………………………….Sirius
…………………………………….Soleil
…………………………………….et Lune Blanche ?

6 Jun Kame et Wuqub’ Kame : Deux divinités de l’enfer.

7 Jun Ajpu et Ixb’alamkej : Dans une graphie différente, ce sont les héros Hunapú et Ixbalanqué que nous avons déjà rencontrés dans « Le poème des héros » supra.)

*

Animal rationnel (Chomanel Awaj, Animal racional) par Pablo García

Sans plus de sagesse solaire
pour nous tout était réjouissance et prospérité
quand nous marchons dans l’obscurité de la Lune Noire
nous logeons un animal rationnel, penseur
entre les quatre piliers et soutiens de nos cœurs.

Aujourd’hui, là maintenant
l’animal rationnel, penseur
consomme le feu de notre essence
et transforme
en pierres ponces desséchées nos têtes
en vermisseaux ridés nos organismes
et en pantins acides nos personnalités.

Aujourd’hui, là maintenant
nous ne sommes plus que térébenthine sèche d’animal rationnel
empilés devant Jun Kame et Wuqub’ Kame
nous brûlons
et flambons en enfer.

Aujourd’hui, là maintenant
nous ne sommes que suie sèche d’animal rationnel
nous souillons Jun Ajpu et Ixb’alamkej
nous noircissons la fleur de l’étoile de la vie
avant de nous pulvériser
………………et de nous endurcir
dans le nombril du feu infernal.

*

Canne à sucre pourrie (Q’uma’r aj, Caña podrida) par Pablo García

Notre regard reflète un ciel enfumé
et un cœur nu sans tournesols
parce que nous avons été convertis en cannes à sucre pourries de l’enfer.

Nous avons perdu nos poissons et sapins de sagesse solaire
et nous suspendons des nœuds pourris d’animal rationnel
dans nos essences et organismes :
nœud d’arrogance, de croûtes sur nos yeux
nœud de colère, de luttes dans nos estomacs
nœud de larmes, de gémissements dans nos gorges
nœud de désir, d’appétence dans nos entrailles
nœud d’avarice, d’envie dans nos cœurs
nœud de connaissance, d’inquiétude dans nos cerveaux
nœud de gloutonnerie, de saoulerie dans nos intestins
et nœud de veine variqueuse dans nos genoux.

À présent,
nous ressemblons à des plaies maigres
…………………………………………recroquevillées
…………………………………………et débiles
de même nous ressemblons à des plaies grasses
…………………………………………………nous dégoulinons
…………………………………………………nous empestons
…………………………………………………et nous hurlons
par nos nœuds pourris.

À présent,
avec la puanteur asphyxiante de nos nœuds pourris
nous engraissons Jun Kame Wuqub’ Kame
nous endormons Jun Ajpu Ixb’alamkej
et nous calcinons l’air
…………………………………………….l’eau
…………………………………………….la terre
…………………………………………….et le feu.

*

L’hiver attendu (Nhab’il echmab’ilxa, Invierno esperado) par Santos Alfredo García Domingo

La pluie reviendra caresser ton visage
Ô terre martyre et stérile !
Elle viendra par ses gouttes d’eau
Étancher ta soif et tu seras
la mère reconnaissante de toujours.

Les fleuves et les mers se réveilleront
de leur rêve éternel de liberté
et la rage assassine de l’homme
perdra sa force, un jour.

Les peuples crieront dans leur joie
un hymne de grâce et d’harmonie
quand ils porteront les fruits de ton sein
à la chaleur de leur foyer,
feu du foyer béni.

*

Notre seigneur Obsidienne (K’awá Tijax) par Adela Delgado Pop

Aujourd’hui, par une chaude
et somnolente soirée,
K’awá Tijax a brisé
ce sentiment
que chérissait mon cœur.

Obsidienne à double tranchant
coupant à la racine le sentiment malsain,
la plaie toujours ouverte
que je croyais être le bonheur.

Médecine ancestrale
qui guérit définitivement,
arrachant à la racine
la pourriture occulte
que je craignais de toucher.

Mes os se brisèrent
avec mon cœur
et mon âme s’emplit
d’obsidiennes coupantes, cruelles
qui la saignent sans pitié.

Mes jambes purent à peine
m’éloigner,
je serrai les dents et courus.
Ah, l’amère médecine
pour me guérir de toi !

*

J’aime (Me gusta) par Adela Delgado Pop

J’aime la nuit
parce qu’elle
apporte le son du silence
que l’on ne peut écouter en plein jour
à cause de tant de bruit stupide.

J’aime l’obscurité
parce qu’elle me montre
les choses comme elles sont et
non comme mon imagination
voudrait les voir.

J’aime l’aube
parce qu’elle a coutume d’être froide
et cohérente
même si le jour doit être
infernalement caniculaire.

J’aime la lune
parce qu’elle teint tout d’argent,
comme si tout était
également précieux
et également superflu.

J’aime la nuit
car intemporelle
parce que c’est l’heure des âmes
et des autres formes de vie
Nezahoalcoyotl

J’aime la mort
car définitive
parce que
c’est l’unique partage des eaux
que j’ai appris à respecter.

*

Nous (Nosotras) par Adela Delgado Pop

Nous qui supportons la violence
à fleur de peau
car ainsi le voulut
le dieu blanc.

Nous qui pleurons par devers nous
en serrant les dents
car ainsi le veulent
ses maudits héritiers.

Nous qui crions d’angoisse
dans l’obscurité
parce que nous barrent tous les chemins
ces infâmes gendarmes.

Nous sommes aussi celles qui rient
sans demander la permission
et chantent des berceuses
aux siècles.

Nous sommes aussi celles qui sèment
des fleurs dans le désert
et font mettre bas des épis de maïs
à la terre aride.

Nous sommes aussi celles qui aiment
en liberté
et dansent joyeuses à la pleine lune
car nous sommes la vie.

*

Paradis acheté (Manb’il xewb’al kamichej, Paraíso comprado) par Daniel Caño

Nos anciens racontent
qu’à l’époque coloniale
quand un latifundiste
était enfin fatigué
de voler tant de terres
et d’exploiter les Mayas,
il faisait de pieuses donations
non aux Mayas
mais aux moines pansus,
afin que ceux-ci
disent des messes pour son âme
quand il serait mort.

Quand je serai mort
je n’aurai rien à donner,
j’espère seulement ne pas me retrouver
en enfer
avec tous ces connards.

*

Oraison sauvage (Stxaj no’ anima, Oración salvaje) par Daniel Caño

Son oraison favorite
était de gravir les montagnes,
qui lui révélaient
un sens profond de la vie.

Il contemplait l’herbe, les fleurs,
les arbres, les pierres, les fourmis,
les abeilles, les papillons, les oiseaux
et tout ce qui l’entourait
avec une passion indéchiffrable.

Cela fascinait le grand-père
d’écouter la voix de l’air,
le chant des oiseaux et des grillons
et les milliers de sons
que seule la nourrice nature
pouvait lui offrir.

Il était silence parmi le silence,
des voix entre les voix,
air dans l’air,
nuage entre les nuages,
lumière entre les lumières et les ombres.

Il est clair que tout cela lui donnait
une plus grande tranquillité d’esprit
qu’entrer dans une église somptueuse.

C’est pourquoi ils l’appelaient « sauvage ».

*

Sensibilité perdue (Kamnaq el sk’ununihal, Sensibilidad perdida) par Daniel Caño

Un enfant parle avec son chat et son chien,
il parle avec les papillons, les abeilles,
les plantes et les fleurs,
il parle avec la lune et les étoiles.

Quand il devient grand,
tout cela lui semble ridicule.

Je m’interroge :
Où, quand et comment
a-t-il perdu cette sensibilité ?

*

Les enseignements de ma grand-mère (Skuyb’anil hinchikay, Les enseñanzas de mi abuela) par Daniel Caño

Maïs rouge :
……………Bon pour ton sang.
Maïs noir :
……………Bon pour tes cheveux.
Maïs blanc :
……………Bon pour tes os, tes dents et tes ongles.
Maïs jaune :
……………Bon pour ta peau.
Et maïs tacheté :
……………Bon pour discerner les conneries
……………qu’ils te fourrent dans le crâne
……………à l’école.

*

Seulement en enfer (Asannej b’ay xol infierno, Sólo en el infierno) par Daniel Caño

Ils viennent au village nous chasser
armés de fusils et de bombes,
affirmant que la terre
que nous habitons depuis des milliers d’années
ne nous appartient pas.

Et quand nous émigrons à la ville
ils ne nous acceptent pas.
Il n’y a ni terre ni travail pour nous.

Où pourrons-nous vivre en paix ?
Peut-être seulement en enfer.

*

Ut’z Baby par Rosa Chávez

Note. Ce poème, écrit en espagnol, est intéressant entre autres pour le mélange qu’il fait de mots mayas et anglais, comme le montre le titre, Ut’z Baby, avec le mot maya ut’z, bon (Good Baby). Tout comme on parle de spanglish (ou espanglish), l’équivalent de notre franglais, il semble inévitable que les locuteurs mayas éduqués et travaillant à la ville, confrontés à la culture de masse mondialisée d’origine nord-américaine, développent ce que l’on pourrait appeler un « mayanglish » ou « mayaspanglish », notamment dans la capitale « Guatemala city » (plutôt que Guatemala ciudad, voir la fin du poème).

Kaxlan, au vers 2, désigne une personne non maya (on l’a déjà rencontré dans « L’Interrogatoire des ancêtres », avec la graphie Kaxhlan : les Kaxhlanes), et nojim (vers 9) veut dire « doucement ».

Ci-dessous je donne d’abord la version originale, avant ma traduction.

Ut’z baby
así kaxlan
el amor en medio de la locura
aunque el mundo diga
que todo es frontera
lágrima rota
mala vida y mala muerte
besame en la calle más amarga
nojim baby nojim
besame en la calle más amarga
veamos juntos el atardecer
en Guatemala city

Ut’z baby
comme ça kaxlan
l’amour au milieu de la folie
même si le monde dit
que tout est frontière
larme brisée
mauvaise vie et mauvaise mort
embrasse-moi dans la rue tellement amère
nojim baby nojim
embrasse-moi dans la rue tellement amère
regardons ensemble la nuit tomber
sur Guatemala city.

*

Poème de Pedro Chavajay García

1 rue

Peut te conduire

2 rues

Peuvent t’égarer

3 rues et tu oublies ton nom

Si tu ne trouves pas
les rues
Inventes-en une au hasard

Le chemin
Sera ton cadavre

*

Le cadeau de la pluie (Ssab’ejal Nab’, Regalo de la lluvia) par Sabino Esteban Francisco

Le vent
peigne les arbres

les oiseaux
chantent l’invitation

et quand le tonnerre
annonce la fête
les nuages arrivent
–vêtus d’eau–
avec notre cadeau de pluie.

*

Pleine lune (Xajaw, Luna llena) par Sabino Esteban Francisco

Il y a des nuits
où la lune prend
la rondeur
d’une tortilla
de maïs jaune.

–Odorante
et chaude–

comme si elle était
sur un comal de terre cuite.

Poésie révolutionnaire du Chili

Le 11 septembre 1973, le président chilien Salvador Allende, élu le 4 septembre 1970, se suicidait (d’autres parlent d’assassinat pur et simple) dans le palais présidentiel de la Moneda assiégé par l’armée putschiste que soutenaient les États-Unis.

La dictature militaire qui s’ensuivit, jusqu’en 1990, mena une traque féroce de tous ceux qui avaient été d’actifs partisans du président Allende, traque caractérisée par de nombreux assassinats et disparitions de personnes. Les États-Unis s’abstinrent systématiquement de voter les condamnations prononcées aux Nations Unies pour les violations des droits de l’homme commises par la dictature de Pinochet.

Pour cette série de traductions, je me suis servi de deux recueils.

Le premier est Vino chileno para Cuba (1972), qui réunit les poèmes primés en décembre 1970 par le Prix Baltazar Castro de la Société des écrivains chiliens (Premio Baltazar Castro de la Sociedad de Escritores de Chile). Baltazar Castro, « sénateur et écrivain », était par ailleurs un viticulteur et négociant en vin qui osa défier l’embargo extraterritorial des États-Unis en exportant du vin dans la Cuba révolutionnaire. C’est lui qui eut l’idée du thème du prix : « Vin du Chili pour Cuba ». Jaime Quezada reçut le premier prix mais plusieurs autres poètes furent également récompensés, selon la volonté du mécène. Le thème choisi donna lieu à des textes d’une riche poésie terrienne et humaniste. J’ai également eu la bonne surprise d’y trouver un poème, ici traduit, du jeune Luis Sepúlveda, le fameux auteur du Vieux qui lisait des romans d’amour (1992).

Les poètes que j’ai traduits à partir de ce recueil sont Jaime Quezada (deux poèmes, dont le premier prix, Vin du Chili pour Cuba) et, pour un poème chacun, Rolando Cárdenas, Mario Macías, Guillermo Quiñones et Luis Sepúlveda.

L’alcool, bien sûr, est à consommer avec modération.

Le second recueil est l’anthologie Poesía revolucionaria chilena (Ocean Sur, 2014) compilée et présentée par Juan Jorge Faundes.

Les poètes traduits dans cette anthologie sont Elicura Chihuailaf (dans l’anthologie Elikura Chiuailaf Nahuelpan), poète bilingue d’origine mapuche (2 poèmes), Guillermo Riedemann (2), Jorge Montealegre (2), Rosabetty Muñoz (3) et Yasmín Fauaz Núñez, également connue sous le pseudonyme de Grandchester (1 poème).

*

Vin du Chili pour Cuba (Vino chileno para Cuba) par Jaime Quezada

Note. Le poème évoque divers aspects de la géographie, de l’histoire et de la culture du Chili qu’il me semble préférable de citer en note introductive, plutôt que de surcharger le texte de renvois. On y trouve nommés, par ordre d’apparition, la chanteuse Violeta Parra, le « Christ d’Elqui », personnage mystique qui eut quelques adeptes dans les années trente et quarante, le militant et journaliste prolétarien Emilio Recabarren, la poétesse Gabriela Mistral (« la Mistral »), le conquistador Pedro de Valdivia, la colline de Huelén aujourd’hui connue sous le nom de colline Santa Lucia, à Santiago, le poète anarchiste José Domingo Gómez Rojas.

L’École de Sainte-Marie d’Iquique évoque un massacre par l’armée chilienne de plusieurs centaines de travailleurs en grève qui s’étaient réfugiés dans cette école, en 1907. C’est aussi le nom d’une cantate qui fut écrite en l’honneur de ces victimes.

Le 2 avril évoque des mouvements de contestation sociale durant l’année 1957 et le 4 septembre est, comme indiqué en introduction, le jour de l’élection de Salvador Allende en 1970.

Il est également question de Pablo Neruda, sans que j’aie pu éclairer précisément l’allusion à l’habit blanc blanc évoqué dans le poème. Neruda fut un proche collaborateur du président Allende. Hospitalisé au moment du coup d’État de Pinochet, il fit savoir à des proches que le dictateur avait l’intention de l’assassiner. Il est mort peu de temps après à l’hôpital. Un rapport officiel remis au ministère de l’intérieur du Chili en 2015 a confirmé la thèse de l’assassinat, après que celle-ci fut rejetée par un groupe d’experts internationaux en 2013.

Parce que le Chili aussi est une maison
Construite planche à planche par nous autres
Du matin au soir
Comme un rêve dont on ne se souvient pas
Mais qui nous rend heureux au réveil :
Il suffit d’un verre
D’une bouteille de vin débouchée à l’heure du repas
Pour que la table et la nappe et la cuillère
Accueillent la présence d’ancêtres qui ont vécu.
Qui ont occupé nos chaises
Et parlé de noms et de lieux :

Un verre de ce vin,
C’est une inoubliable chanson de Violeta,
Un Christ d’Elqui dans une gare, dans un marché du sud,
Sur une place de province.
Un Emilio Recabarren qui fonde des journaux
Parcourant des villages de travailleurs du salpêtre les poches gonflées
De revues et de pamphlets.
C’est la Mistral qui est pure absence et vigne et terre.

Un verre de ce vin,
C’est un atlas lavé par la pluie de Chiloé.
Un pont ferroviaire du Malleco,
Un Valparaiso, un bateau de pêcheur,
Un rio Mapocho couvert de brume,
Une pierre de San Pedro de Atacama :
Un guerrier brûlé par le sel.
Toute une géographie qui descend des Andes à dos de mule.

Un verre de ce vin,
C’est ma maison familiale un jour comme les autres,
Un plateau de cerises, une guitare, un lent cheval de boulanger.
C’est ma mère assise à sa machine à coudre
Une veille de dimanche.
C’est mon grand frère qui fait ses valises.
C’est le vent du nord qui ouvre une fenêtre.
C’est moi-même en train de lire « Le trésor de la jeunesse »
Pendant mes vacances d’hiver.

Un verre de ce vin,
C’est une revue d’histoire écrite quotidiennement
Par une potière de Lumaco, un paysan de Cauquenes,
Un ouvrier de l’usine textile de Bellavista-Tomé,
Un chauffeur de la Société des transports collectifs de l’État,
Un employé municipal balayant parcs et jardins.
Une histoire qui commence à être racontée :
Une lettre de Pedro de Valdivia de la colline du Huelén,
Une fête d’Araucans, un rameau de cannelle de Magellan,
Une récolte de blé dans le printemps de Los Angeles.
C’est l’École Sainte-Marie d’Iquique
Chantée mieux encore aujourd’hui par des voix qui disent « présent »,
C’est Domingo Gomez Rojas qui meurt en prison
Ignoré en écrivant son dernier vers sur le mur.
C’est un maître d’école qui devient président de la République.
C’est Neruda vêtu de blanc comme le raconte une chronique de 1938.
C’est un deux avril, c’est une grève du charbon.

C’est, enfin, un peuple qui conquiert un aujourd’hui,
Un homme nouveau qui descend dans la rue un quatre septembre
Avec des rameaux d’acacia et des drapeaux.

Un verre de ce vin,
C’est une clé que nous confions à la mémoire,
La seule qui pourra ouvrir la porte de cette maison
À l’odeur de miche, d’avenir.

*

Quelqu’un allume la lumière dans la maison du vigneron (Alguien enciende la luz en la casa del viñatero) par Jaime Quezada

1
J’aimerais ouvrir la vieille porte :
Que quelqu’un le visage non rasé encore
me fasse entrer dans la salle à manger de la maison.
Assis sur une chaise en cuir
face à une photographie de mariage,
les paroles du père
se feraient chose vivante dans mon verre de vin.

2
Ma maison était de pisé et de bois :
Le vent y entrait avec la pluie
et en ressortait comme un fugitif,
entraînant des nappes tachées.
Je ramassais tous les jours des sarments dans les vignes,
et entre chiens, chats et poules
ma mère parlait d’aller couper de la verveine citronnelle
pour le vase de la table.

3
En l’ouvrant la vapeur de la marmite
annonce la grande table des fèves,
du sel, de l’odeur d’oignon du couteau.
Et quelqu’un
qui aurait voulu venir nous dire
« Bonsoir ».
Nous le reconnaissons vaguement sur la pendule murale
qui nous unit à cette heure du dîner.

4
Pour la farine
versée sur la planche à pâtisserie
notre haine allume le four :
Tant de bonheur
peut être à présent dérision.
Jusqu’à ce qu’une insoutenable odeur
de pain brûlant
nous fasse courir à la table
et étendre la nappe
par nous lavée à la pure tendresse.

5
Je vois mon père vigneron une nuit d’hiver :
Fermant les volets avec une chaîne pour chien,
allumer la lampe, remplir son verre,
chanter des chansons d’autrefois,
danser en manches de chemise autour des pressoirs
jusqu’à devenir vieux des pieds à la tête.

6
Il sera bon de récolter maintenant
la treille qu’ont plantée nos grands-parents :
Maintenant que dans la vigne le dernier automne
est sur le point de tomber avec les grappes de raisin.
Ce sera bon, dis-je,
pour que descende le raisin dans la fécondité des pressoirs
et qu’à notre pichet monte
le vin nouveau de la terre.
Et que cette maison même soit vigne pure
que nous vendangeons à l’heure où d’autres mènent leur brebis à l’abattoir.

7
Quelqu’un allume la lumière dans la maison du vigneron,
salue ses habitants,
pose son chapeau,
ouvre une bouteille pour les amis.
Et met à leur place les outils,
les matériaux premiers de la vigne.

*

Matériaux pour un chant au vin (Materiales para un canto al vino) par Rolando Cárdenas

Comme de dérober le rêve à la nuit et au jour
je cherche mon visage parmi ces quatre murs
dans le miroir d’un ciel endormi,
en chacun de mes os sentant la force de la terre,
illuminé par l’éclat nouveau d’un astre éclipsé
mûrissant avec cet acide si matériel qui bat mon sang
et qui s’est trouvé une place doucement à côté de mon ombre
sans déranger le silence tout-puissant des choses,
si distants que le monde ne nous pèsera pas.

Comme de se défaire de cette peau intérieure fatiguée
mon geste fraternise avec le geste d’autres hommes
de tant de latitudes,
sans amarres inutiles
mais avec toutes les bouches humides de la vieille grappe pressée,
sans les durs silences
mais avec les souvenirs anoblis comme un arbre millénaire,
avec tous les visages atteints par les reflets
qui s’absentent au-delà de ce verre congru
où il faut s’arrêter
–de même que l’ombre dans la nuit,
le poisson dans la mer et la maison sur la terre–
pour nous retrouver à cette table qui n’a pas de fin.

Comme un verre qui se brise
sur les fondements de cette maison récemment bâtie
–semblable à d’autres maisons–
dans le geste patriarcal et lumineux
de ceux qui un jour se réunissent sous le signe de ce fruit étrange
et dans les coins que le bon vin soit versé,
gardé et remodelé par un soleil si lointain
qu’il nous fasse oublier notre enveloppe de tous les jours,
cette zone obscure de notre corps,
que la joie se convertisse en fenêtre
dans la gorge lancée au chant,
à son miel léger
qui nous éloigne du cœur de l’hiver
pour renaître sur la terre étendue,
abeille silencieuse
qui nous regarde de ses milliers d’yeux depuis un verre rempli.

Comme de retourner aux vieux rivages
saluer ceux qui nous ressemblent
–nos ancêtres austères qui se promenaient les mains dans le dos–
et savoir pourquoi ils nous enseignèrent tant de silence,
cette manière lente qui naissait d’une jarre,
ces mains terreuses qui partageaient sans impatience
un contenu toujours renouvelé
où ils se plaçaient pour voir de dos tellement de vie,
dévorés par les souvenirs qui ne cessent jamais,
leur propre sang qui les étouffait
transformé en aliment indispensable
dans leurs bouches obscures
avec des paroles qu’ils ne répétaient pas
pour reconnaître que tout ce temps si long n’était le moins du monde endormi.

*

Vin pour Cuba (Vino para Cuba) par Mario Macías

D’un racine de soleil, d’un parfum, d’une saveur,
d’une couleur distincte sur la colline.
De la majestueuse copulation du soleil sur la terre humide,
une timide figure végétale qui émerge.
Ce n’est pas encore du temps arrêté,
pas encore de l’amitié, ni une conversation à bâtons rompus
sur le dur comptoir du bar, ce n’est pas encore une feuille,
c’est seulement un mouvement infime, et déjà
fait histoire sa navigation occulte sous les étoiles,
son étreinte du cœur profond de la terre.

Cette étreinte et la caresse seront matière de sa contexture légère
Sa qualité de serpent aimant sera
ce qui le fera doucement féminin.
C’est l’eau amie et la main amie
qui rendront sa croissance parallèle, sa lignée sage.
Ce seront, enfin, dis-je, des lèvres
qui conformeront la stature de cette racine ancienne.

Sarment humble qui dans le triste automne
fait jaune le ciel proche de la terre.
Peut-être que des tremblements de terre se cachent dans ton lien de pulpe
à tout un monde de trépidations,
et que pour toi est tout l’amour dénié tant de fois,
les mythes ténus, la main dans la main, la main sur la pierre,
la forteresse élevée au contrefort des Andes.

Dans le balancement de la chlorophylle, près du sapin araucan,
près de la flamme rouge du copihue,
près du chérimolier et du mimosa,
rabougrie, jamais seule, recroquevillée, sarmenteuse,
la vigne avec sa grappe, avec son offrande
d’illusion, de réalité jamais complète.

Et ensuite fruit dans le verre, transfiguration
du cristal, main levée,
coude haussé, physiologie pure, sang qui cherche
des canaux nouveaux dans les levers de soleil,
du soleil qui hier était seulement la caresse légère
du raisin et aujourd’hui du salut, si fraternel.

Je recours à la pluie pour comprendre l’étoile.
Je me sers du vent pour acquérir la science.
J’abrite la fumée pour attraper la vie.
J’égrène la grappe pour orner les yeux de mes enfants
et dans le miroir clair de l’écorce américaine,
dans la vendange joyeuse je crée l’aile, la communication terrestre
qui nous unit ; île et mer,
cordillère et homme, c’est tout un.
Je m’immerge dans ma soif d’opale et te retrouve, camarade.

Écoute mon nom, mon message tellurique,
ma parole solaire pour ta poitrine souriante ;
tu boiras l’air du Chili, sa vaste géographie,
son homme fait rude travailleur des champs et harassé, son aspiration
à la justice ; tu boiras avec ce vin la fraternité, camarade.

*

Message du vin à Cuba (Recado del vino a Cuba) par Guillermo Quiñones

…Des entrailles du Chili,
de Colchagua, O’Higgins, Ñuble, Linares,
entre mer et cordillère,
d’Olmué, Ñipas, Portezuelo,
de Quebrada Alvarado,
le vin monte le long des treilles,
cherche l’homme et son espérance.

…Vin qui obscurément cherche au-dedans de l’homme,
vin, fleur terrestre qui s’ouvre dans ma poitrine,
vin qui distille des mirages,
vin qui tend les mains,
vin qui rapproche les bouches :
vin des rencontres.

…Vin des hanches puissantes,
vin de la ramure des arbres,
vin des racines les plus profondes,
vin de la douleur et de la joie,
vin feu,
vin flammes,
vin qui monte à la tête,
vin qui descend dans les pieds,
vin de l’évasion, de celui pour qui le film s’efface,
vin qui va par les branches,
vin qui pépie avec les oiseaux.

…Vin trouble de l’exploiteur,
vin mains à la hache de l’ouvrier,
vin veuf de l’avare,
vin faulx paysanne,
vin velours du simulateur,
vin de « Jean de la Vérité »,
vin amer du solitaire,
vin glorieux des compagnons,
vin au jour le jour du policier,
vin rebelle et harassant du mineur de fond,
vin du sieur et du gentilhomme,
vin confiant, aux poches trouées,
vin du geste torve,
vin vent qui balaie les haines,
vin du froid et des vêtements trempés,
vin de la sueur,
vin halluciné des habitants de Chiloé,
vin dense du Mapuche…
…Vent des ailes de la nuit :
vin du matin.

…Vin creux des vaches sacrées,
vin bavardé simplement dans un coin d’auberge,
vin baveux du colonisé mental,
vin qui sourit dans notre indulgence,
vin à genoux des vendus,
vin debout du révolutionnaire,
vin nuit,
vin jour.

…Que vienne le Cubain à sa rencontre
et le regarde en face.
Avec la joie que gorgée après gorgée
ce vin édifie dans ta poitrine,
se lèvent, frère cubain,
des siècles de mains vides ;
dans les gouttes vermeilles ou blondes
naviguent de pauvres mas,
des enfants nus-pieds te font signe,
des paysans écrasés,
la femme flétrie par la souffrance,
la longue soif de l’homme sans fête,
les rêves tronqués du jeune couple.

…C’est pourquoi
–en cette année mille neuf cent soixante-dix
il est important de dire
c’est pourquoi–
quand du sol chilien émerge un nouvel oxygène,
ce vin est joie.

…Vin qui monte jusqu’à Cuba,
vin qui cherche ses bouches,
vin qui chantera dans ses chansons,
vin qui étreindra dans les amours cubaines,
vin qui récoltera la canne à sucre avec les paysans,
vin qui montera aux palmiers jusqu’à son soleil,
vin qui bavardera la nuit avec les camarades,
vin de la fraternité, du cri libre…
…Vin qui picotera sur ta langue, frère cubain,
vin qui galopera dans tes nuits,
vin qui brillera sur les dents,
vin qui brillera dans les yeux

…Vin
…….du regard infini
……………………..vers l’avenir.

*

Poème à faire voyager avec le vin (Poema para que viaje junto al vino) par Luis Sepúlveda

Le vin part, il s’en va pour son voyage d’ami
faisant au revoir de son mouchoir noir, il quitte les ports
en chantant de vieilles chansons de marins, des hymnes nostalgiques
avec sa grosse voix d’ouvrier, un matin de septembre.
Il part, articulant de ses lèvres de pampre un mot nouveau,
ample comme une grappe de raisin : Camarade.
Notre millénaire camarade s’en va,
tendant les bras depuis les tonneaux,
pour accoster comme un albatros de raisins
dans la poitrine dionysiaque du milicien mulâtre,
et se faire légende et couleur dans le paysan victorieux
de l’héroïque récolte de canne du revers-victoire.
Le vin rouge du Chili, comme un poulain furieux
monte dans les bateaux qui l’emmèneront à Cuba.
Il porte dans ses bulles la salutation populaire de ce peuple nouveau.
Quand le coupeur de canne le boira le soir, tranquillement,
il sentira courir dans ses veines toute l’histoire épique
de cette terre pleine de cataclysmes, de tempêtes,
d’inondations, de catastrophes océaniques,
d’épopées, de terribles siècles d’exploitation latifundiste,
que l’homme national, ferme et œcuménique,
a foulée et dépassée à force d’énergie et de courage prolétaire.
Quand ils le boiront, dans un moment de repos, Fidel, Almeyda, Dorticos,
Raoul ou un autre des grands dirigeants
sentiront le même colossal choc d’énergies,
qui conduisent notre homme du peuple à démolir des cordillères
en perçant des tunnels, à aiguillonner les ténèbres de la nuit vers la haute mer
dans les hauts faits de pêche, ils sentiront, camarades,
le même impact vital que sent
le mineur de fond qui déchire les entrailles de la montagne dans les mines de cuivre
ou creuse une galerie de plusieurs kilomètres jusqu’à la mer dans les mines de charbon de Lota.
Mais là où le vin remplira vraiment une fonction prépondérante
d’antiques légions, c’est dans les célébrations de victoires,
quand la main révolutionnaire du jeune Peuple de la jeune Cuba
pour la centième fois repoussera une vile invasion
et fera fuir vers le cloaque de Miami les rats
et cancrelats apôtres des mensonges de Yankeeland.
Et le vin chantera, comme vin n’a jamais chanté,
quand Nicolas Guillén lèvera le verre dans sa main de maître de générations entières,
avalera une gorgée, se souviendra de la colline Santa Lucia,
et rira à gorge déployée sous ses cheveux blancs, comme un vieux dieu grec vêtu à la manière d’un paysan cubain.
Quand le poète cubain sentira le goût du Chili,
aux compagnons du vert lézard vert il parlera de cette terre
nommée Chili, leur parlera tristement d’Arica et
de son Morro1, monument au massacre des peuples,
que finança le gringo Samuel North pour remplir
d’or, d’argent et de salpêtre la gueule du vieil impérialisme.
Il leur parlera des ports, beaux et tristes ports du Chili,
peuplés de pélicans et de prostituées obscures comme la nuit,
petites femmes, statues de chair se vendant au plus offrant.
Il leur parlera des ports de notre côte, qui sont la veine tranchée
par où s’échappe notre sang minéral pour remplir
les bourses de Wall Street, et financer avec le cuivre humilié
les massacres du Vietnam, du Cambodge et les attaques de l’île.
Le poète leur parlera, par le vin, du sud du Chili, plein de fleuves,
de nuages, d’averses, d’éclairs,
il leur parlera des îles et des canaux, leur
dira qu’une nuit la populace nationale maritime et agraire
but tant et tant de vin qu’une cueca2 de Huillin
fit trembler si fort la terre qu’elle la fit éclater en mille morceaux,
lui donnant forme d’archipel de Chiloé, leur
racontera qu’ici, la nuit, en hiver,
on le boit chaud comme un baiser de femme et parfumé
à l’orange et à la cannelle, comme une bouche d’adolescente.
Et le poète leur dira qu’il faut le boire comme quelqu’un boit du sang,
respectueusement, car c’est du sang.
C’est du sang de mains agricoles vendangeuses, c’est
du sang d’hommes attristés, saouls de découragement
avant l’heure.
Et il leur dira qu’il faut le boire avec ferveur révolutionnaire,
car il est feu et force, et comme tel
il faut le boire comme une accolade, parce que nous avons tous besoin
que le phare de Cuba continue d’éclairer l’Amérique.
Moi, poète de cet hémisphère de louveries,
je lève mon verre et idéologie prolétarienne,
et je crie comme un taureau rouge près de la montagne :
À ta santé, Cuba ! À ta santé, Amérique ! À ta santé, Révolution !

1 Arica et son Morro : Le « Morro d’Arica » est un piton rocheux dans la commune d’Arica, dans le nord du pays, qui évoque la guerre de 1879-1883, « guerre du Pacifique » ou « guerre du salpêtre », entre le Pérou et le Chili, par laquelle ce dernier s’annexa cette partie de son actuel territoire.

2 Cueca : danse traditionnelle.

*

Rêve bleu (Kallfv peuma mew, sueño azul) par Elikura Chihuailaf Nahuelpan (1995)

Note. Le poème a été écrit en mapudungun, langue des Indiens Mapuche du Chili. L’anthologie comporte le texte original accompagné d’une traduction en espagnol, qui est la version à partir de laquelle j’ai travaillé à cette traduction française.

La maison bleue où je suis né est
…située sur une colline
entourée de robles, de saules,
de noyers, de marronniers
d’un parfum printanier en hiver
–un soleil à la douceur de miel d’ulmo–
de fuchsias entourés à leur tour de colibris
dont nous ne savions pas s’ils étaient réels
ou bien un rêve : si éphémères !
En hiver nous entendions tomber les chênes
…frappés par la foudre
Le soir nous sortions, sous la pluie
…ou dans les couchers de soleil
chercher les brebis
–parfois nous pleurions
la mort de quelques-unes
flottant sur les eaux–

La nuit nous entendions les chants
les légendes et les prophéties
près du feu
respirant l’arôme du pain
…enfourné par ma grand-mère
…ma mère ou tata Maria
pendant que mon père et mon grand-père
–cacique de la communauté–
observaient avec attention et respect
Je parle des souvenirs de mon enfance
et non d’une société idyllique
C’est là, me semble-t-il, que j’appris
…ce qu’est la poésie
Les grandeurs de la vie
…quotidienne
mais surtout ses détails
la lueur du feu, des
…yeux, des mains

Assis sur les genoux de ma
grand-mère j’entendis les premières
histoires d’arbres
et de pierres qui se parlent entre eux
et avec les animaux et les gens
C’est donc ça, me disais-je, il faut
…apprendre à interpréter
…leurs signes
et à percevoir leurs sons
qui se cachent habituellement
…dans le vent
Tout comme ma mère aujourd’hui,
elle était silencieuse et avait
une patience à toute épreuve
On la voyait aller d’un lieu
…à l’autre
faisant tourner son fuseau
la blancheur
…de la laine
Fils qui, sur le métier à tisser des
…nuits, se convertissaient
…en beaux tissus
Comme mes frères et sœurs
…–plus d’une fois– j’essayai d’apprendre
cet art, sans succès.

Mais je gardai en mémoire
le contenu des dessins
qui parlaient de la création
et de la renaissance du monde mapuche
de forces protectrices, de
…volcans, de fleurs et d’oiseaux
De même, avec mon grand-père
nous partageâmes de nombreuses nuits
…à la belle étoile
De longs silences, de longues histoires
…qui nous parlaient de l’origine
…de notre peuple
du Premier Esprit mapuche
lancé du Ciel
Des âmes qui sont suspendues
…dans l’infini
…comme des étoiles
Il nous apprenait les chemins du
…ciel, ses fleuves, ses signes
Chaque printemps le voyait portant
…des fleurs à ses oreilles
et sur le revers de son veston
ou marchant pieds nus sur

…la rosée du matin
Je me souviens aussi de lui cavalant
sous une pluie torrentielle
d’hiver dans des bois
…immenses
C’était un homme agile et fort
Me promenant entre ruisseaux
bois et nuages, je vois passer
…les saisons :
Bourgeons de Lune glacée (hiver)
Lune de la verdeur (printemps)
Lune des premiers fruits
…(fin du printemps
…et début de l’été)
Lune des fruits abondants
…(été)
et Lune des bourgeons cendrés
…(automne)
Je sors avec mon père et ma mère
…chercher des remèdes et des champignons
La menthe pour l’estomac
la mélisse pour le chagrin

le matico pour le foie et pour
…les blessures
le coralillo pour les reins
–disait ma mère
Ils dansent, ils dansent, les remèdes
…de la montagne –ajoutait mon père
me faisant lever les
…herbes dans mes mains
J’apprends alors le nom des
…fleurs et des plantes
Les insectes remplissent leur fonction
Rien n’est de trop en ce monde
L’univers est une dualité
le bien n’existe pas sans le mal
La Terre n’appartient à personne
Mapuche veut dire Gens de la
Terre –me disaient-ils
En automne les ruisseaux
…commençaient à briller
L’esprit de l’eau remuant
sur le lit de pierre
l’eau émergeant des yeux
…de la Terre

Chaque année je courais à la montagne
pour assister à la merveilleuse
…cérémonie de la nature
Puis arrivait l’hiver
…afin de purifier la Terre
pour le commencement des nouveaux
…rêves et semis
Parfois des hérons bihoreaux passaient
nous annonçant la maladie
…ou la mort
J’avais de la peine en pensant
…qu’un des Anciens que j’aimais
devrait partir pour
…les rives du Fleuve des Larmes
appeler le nocher de la mort
rejoindre les
…Ancêtres
et se réjouir dans le Pays Bleu
Un matin partit mon frère
…Carlitos
Il bruinait, c’était un jour cendreux
Je sortis pour me perdre dans les bois
…de l’imagination

…(j’y suis encore)
Le bruit des ruisseaux
nous enveloppait en automne
Aujourd’hui, je dis à mes sœurs
…Rayén et América :
je crois que le poésie est seulement
une respiration paisible
–comme nous le rappelle notre
…Jorge Teillier3
tandis que comme Autruche du Ciel
par tous les pays je laisse errer
…ma pensée triste
Et à Gonza, Gabi, Caui, Malen
…et Beti je dis :
Aujourd’hui je suis dans la Vallée de
…la Lune, en Italie
avec le poète Gabriele Milli
Aujourd’hui je suis en France
avec mon frère Arauco
Aujourd’hui je suis en Suède
avec Juanito Cameron
et Lasse Söderberg
Aujourd’hui je suis en Allemagne
avec mon cher Santos Chavez

…et Doris
Aujourd’hui je suis en Hollande
avec Marga, Gonzalo Millan
…et Jimena, Jan et Aafke
…Juan et Kata
Il pleut, il bruine, le vent
…jaunit à Amsterdam
Les canaux brillent
sur les antiques lampadaires
…de fer
et les ponts-levis
Je crois voir une tulipe bleue
un moulin dont les ailes tournent
…et se détachent
Nous avons envie de voler :
Allons ! que rien ne trouble
…mes rêves –me dis-je–
Et je me laisse emporter par les nuages
vers des lieux inconnus
…de mon cœur.

3 Jorge Teillier : poète chilien (1935-1996).

*

Le secret du soleil (El secreto del sol) par Elikura Chihuailaf Nahuelpan (1991)

À Sandra Trafilaf, prisonnière politique

La Lune se cache dans tes yeux
que je regarde, tes yeux sanglants
Ton âme s’échappe de la prison
et main dans la main je t’emmène tu m’emmènes
…vers l’aube
Il y a une femme à la porte de
…la maison, près du lac
J’irai découvrir le mystère
…du soleil derrière la montagne, maman

lui dis-tu.

*

Que t’ont-ils fait Ignacio Valenzuela (Qué te han hecho Ignacio Valenzuela) par Guillermo Riedemann (1987)

Note. Ignacio Valenzuela Pohorecky, un des responsables du Front patriotique Manuel Rodríguez (Frente Patriótico Manuel Rodríguez, FPMR), fut assassiné par les services secrets chiliens avec plusieurs autres responsables de cette organisation illégale, en 1987.

Le ciel est tellement bleu Ignacio
Étrangement bleu en plein mois de juin
Il fait froid oui et toux et détresse
Que fais-tu là étendu le sourire
En miettes que t’ont-ils fait
Nu sur le dos en plein trottoir
Le visage brisé par les balles ainsi que les jambes
Et la poitrine et même les pieds.
Que font ces gens penchés
Sur ton corps ils regardent ton sang
Ta tendresse qui est restée là
Hors de ta peau et ils comparent
Ton visage avec une photographie.
Ils mesurent la distance qui te sépare
De la chaussée à présent que l’avenir
Est devenu tellement lointain.
Ils éloignent les curieux semblent si graves
Mais ils sont tranquilles eux
Penchés sur ton corps.
Tellement bleu le ciel est tellement bleu
Que tu décides de te mettre debout
Et ainsi dénudé tu te mets à marcher
Lent et calme sans regarder derrière toi.
Tu passes devant la maison de ta mère
Tu lui baises le front elle te dit
Couvre-toi mon fils prends soin de toi cet hiver
Tu ne sembles pas l’écouter tu souris et t’en vas.
Sur le chemin tu prends ta 2CV4
Tu vas chercher tes enfants et ta compagne
Nu comme tu es personne ne te regarde
Pourtant et tu traverses rues et feux de circulation
Sous ce ciel tellement bleu en plein mois de juin.
Tellement bleu le jour sous ce ciel bleu
Que même mourir serait beau
Douloureux injuste tristement beau
Comme meurent les hommes et rien de plus Ignacio.

4 2CV : La « deux chevaux » ou « deudeuche » était également produite et commercialisée par Citroën au Chili (et en Argentine), avec le nom de Citroneta sous lequel elle apparaît dans l’original.

*

Le pardon du roi (El perdón del rey) par Guillermo Riedemann (2010)

Note. Hommage aux victimes de la dictature militaire, dont plusieurs sont nommées. Villa Grimaldi et Londres 38 étaient des centres de détention et de torture.

Le « véritable visage de ce pays » (vers 7) est celui des victimes transformées en « torches vivantes » et qui survécurent, c’est-à-dire un visage brûlé. Voir « Carmen Gloria Quintana » sur Google images.

Je pardonne à ceux qui appliquèrent la gégène à Muriel Dockendorf
Et l’écoutèrent crier ainsi qu’à ceux qui savaient et n’ont rien fait
Je pardonne à ceux qui jetèrent Marta Ugarte à la mer
Tandis qu’ils se vantaient qu’il n’y avait pas de disparus au Chili
Je pardonne à ceux qui transformèrent en torches vivantes
Rodrigo Rojas et Carmen Gloria Quintana
–le véritable visage de ce pays–
Je pardonne à ceux qui égorgèrent
José Manuel Parada, Manuel Guerrero et Santiago Nattino
Je pardonne à celui qui donna l’ordre et à celui qui appuya sur la gâchette
Pour trouer le corps de Victor Jara et Carlos Lorca
Je pardonne à ceux qui cachèrent les corps dans un four à chaux à Lonquén
Je conchie les avocats, les jugements et les peines
Ce n’est pas pour rien que je suis le nouveau monarque successeur de la Princesse
Qui nous apprit à jouer de la cloche de Wall Street
Je pardonne à ceux qui se sont faits dirigeants d’entreprise
et de banque et ont accumulé la richesse qui ne leur appartient pas
À ceux qui ont volé ce qui était à tout le monde et à ceux qui ont volé
Ce qui n’est à personne
Je pardonne à ceux qui, comme nous, sont retournés
Sur le lieu du crime et ne ressentent aucune honte
Je pardonne à ceux qui jetèrent dans les lacs du sud
–Ces lacs que j’aime et où je vais prendre du repos et signer des contrats–
Des paysans Mapuche sans que personne le sache
Je pardonne à celui qui fabriqua les bombes et à celui qui les déposa
Et à celui qui les fit détoner et à celui qui donna l’ordre
D’assassiner Orlando Letelier et Carlos Prats
Je pardonne au responsable de la Villa Grimaldi
Et au responsable du responsable de Londres 38
Je pardonne à celui qui viola des prisonnières à terre
À celui qui introduisit des rats dans leurs vagins
Et à celui qui arracha les ongles des mains
De ceux qui malgré tout ne dénoncèrent pas leurs camarades
Je pardonne à ceux qui inhumèrent de nuit
Les restes des personnes assassinées et ensuite les exhumèrent
Pour les faire disparaître pendant que d’autres –comme moi–
Regardaient le solde de leurs comptes courants
Je pardonne à ceux qui assassinèrent Ignacio Valenzuela par derrière
Lors de l’opération Albania et enfermèrent sept prisonniers
Dans une maison abandonnée pour les tuer de sang-froid
Je pardonne aux pilotes qui ont bombardé le palais présidentiel de la Moneda
Je pardonne au bourreau, à l’interrogateur, au geôlier
Au sergent, à l’instructeur militaire, au secrétaire, au chauffeur
Au falsificateur, au fossoyeur, à l’assassin
Je pardonne à tous, en cela je suis particulièrement généreux
Je leur pardonne car je suis le nouveau monarque
Et que par le biais de ses représentants Dieu me l’a demandé
Je pardonne à ceux qui ont fait pour moi le sale boulot.

*

Haute poésie (Alta poesía) par Jorge Montealegre (1983)

Tous les voisins de mon quartier font la sieste,
mais il y a des enfants assommants qui frappent aux portes :
ils demandent du pain et empêchent
d’écrire des poèmes sublimes sur la faim.

*

Envoyé spécial (Enviado especial) par Jorge Montealegre (1983)

Des sources bien informées auraient indiqué
que certains représentants non identifiés d’organisations inexistantes
seraient réunis en un lieu inconnu
…………………………………vraisemblablement près de Santiago
en vue de concerter une éventuelle action de protestation
contre une supposée violation des droits de l’homme

En outre elles évoqueraient l’apparition en vie
…..de gens qui auraient disparu de manière involontaire
et dont la mort présumée a déjà été clairement suggérée au Comité
…………………………………sans personnalité juridique
regroupant les personnes concernées par cette situation hypothétique

Il apparaîtrait
qu’à cette réunion non autorisée
par conséquent rien d’autre qu’un rendez-vous social d’éléments antisociaux
outre les dirigeants de partis dissous
ont également participé certains individus inconnus
…………………………………jeunes probablement
qui derrière l’anonymat propagent rumeurs et plaisanteries
attentatoires à la sécurité
…………………………………de la partie la plus connue de la Nation.

*

Il y a brebis et brebis (Hay ovejas y ovejas) par Rosabetty Muñoz

Note. Les trois poèmes suivants de Rosabetty Muñoz sont tirés de son recueil Canto de una oveja del rebaño (Chant d’une brebis du troupeau, 1981).

Celles qui broutent de tout pâturage
et dorment avec un sourire de satisfaction
dans les enclos.
Celles qui vont aveuglément
sur les chemins accoutumés.
Celles qui boivent insouciantes
aux ruisseaux.
Celles qui ne vont pas sur les versants dangereux.
Celles-là donneront une laine abondante
lors de la tonte
et seront de savoureuses invitées
aux fêtes de fin d’année.
Il y a aussi
celles qui se tordent les pattes
en cherchant des champs de marguerites
et restent des heures et des heures
à contempler le fond des précipices.
Celles-là bêlent toute la grande nuit de leur vie
apeurées.
Et il y a, enfin,
les mauvaises brebis égarées.
C’est pour elles que
sont les racines cachées
et les prés les meilleurs, les plus délicieux.

*

Une brebis trébuchant (Oveja a tropezones) par Rosabetty Muñoz

J’ai peur.
Peur des mauvais chemins
des malentendus qu’à bras ouverts
accueillent nos rêves.
J’espère plus que je ne puis dire
et depuis que j’ai cessé d’être possibilité
devant l’abîme des yeux en arrêt
j’éprouve une sensation brumeuse
d’amarres et de toiles d’araignée.

*

Exposée (Expuesta) par Rosabetty Muñoz

Prompts à blesser ils s’accumulent
à ma périphérie.
Un œil sur un autre.
Je vais à eux les bras ouverts
Il ne sera pas dit qu’ils ne m’atteindront pas.
Il ne sera pas dit que la douleur de leurs crocs
me sera niée pour toujours.

*

Harangue au conquistador (Arenga al conquistador) par Yasmín Fauaz Núñez (2014)

Frère soldat.
Triste héritier d’Alexandre le Grand
(cet autre conquistador, néfaste entre tous)

Si tu te baissais un moment
et regardais avec attention la poussière
que tu disloques de tes bottes.

Si tu demandais leurs secrets les plus inconnus
aux eaux de ces fleuves
et aux grains de ces dunes
qu’arrose la colère de ton regard de napalm.

Si tu prêtais dans le vent une oreille attentive
à ce ciel que sillonne la tempête lâchée
par les chasseurs-bombardiers furtifs dans les hauteurs
avec leurs œufs de phosphore et d’uranium résiduel.

Si tu ne passais lâche et tyrannique
dans l’insecte qui te fait fort
par son exosquelette d’acier
résistant aux larmes brûlantes
et aux dents serrées des mères et des enfants
de Syrie et d’Iran,
d’Irak et d’Afghanistan.

Si tu appréciais la sublime
architecture des temples et des mosquées
les millénaires œuvres de l’hydraulique
et laissais voler ta pensée
avec le sable du désert.

Si tu te libérais des paroles des médias.
Si tu pensais !
Si tu doutais une seconde,
si tu lisais, si tu écoutais
et si tu méditais…

…tu comprendrais…

Que tu devrais t’agenouiller
pour baiser tes propres empreintes
car tu es dans la grande Mésopotamie,
une des terres les plus sacrées.

Le lieu où nous déchiffrons
les secrets de la culture.

Le « Tigre » ne te dit rien ?
L’« Euphrate » ne te dit rien ?
Ces noms insignes ne te parlent pas ?
Ne vois-tu pas que tu es dans le jardin, dans l’école
où les hommes apprirent à écrire ?
Où fut découverte la métallurgie.
Où fut inventé le monothéisme.

Frère ! Au nom de ta mère et de ma mère…
Ne manque pas de respect
à notre mère Babylone.

Les Chaldéens enseignèrent à tes pères
les délices de boire de la bière.
Ammourabi légiférait
là où tes balles aujourd’hui tuent.
D’ici sortirent les mythes,
lois et légendes que traduisit Moïse
dans la moitié ou plus du Pentateuque,
en commençant par la Genèse,
suivie du Décalogue
et culminant avec les normes du Deutéronome.

Tu es sur la terre de Noé !
Tu es sur la terre de Lot et de Moab
et de Ben-Ammi !

Zoroastre ne te dit rien ?
Ni la route de la soie ?
Ni les Parthes ?
Ni les contes de la princesse Schéhérazade ?

Tu oses massacrer les peuples divins
de la Bible et du Coran ?
Les descendants d’Ésaü,
les bâtisseurs des ziggourats ?
Les hommes qui fixèrent les constellations
sur la mappemonde sidérale ?

Tu ne vois pas les djinns, les afrites, les califes abbassides ?
Les peuples amorrites ?
Les Perses ?
Les navires de Sinbad dans le port de Bassora ?
Les tapis volants ?
Le fantôme d’Al-Rashid errant dans Bagdad ?

TU NE VOIS RIEN ?

Ne sois pas le crachat mensonger des peuples barbares.
Réveille-toi orgueilleux esclave
des marchands d’armes.

Ne vois-tu pas comment aveugle tu défèques tes ancêtres,
la moitié de ta culture,
l’origine première de ton concept moral,
le lieu où est née la propriété privée,
la terre d’où sont surgies les banques,
l’argent et bien d’autres choses encore
de tout ce que tu aimes et adores ?

C’est ici que Cyrus pardonna au rabbin !

Va soldat…
Suis ton destin…
ajoute un nouveau chapitre à la geste
du berceau originel
de ce que nous appelons l’histoire universelle.

Va…
Va tranquille…

Qu’est-ce que ça change ?