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Poésie révolutionnaire de Sao Tomé-et-Principe

Depuis l’indépendance en 1975 de Sao Tomé-et-Principe, État archipel du Golfe de Guinée constitué des deux îles principales qui lui donnent son nom, et jusqu’en 1991, le pays a été dirigé par un parti communiste unique, le Mouvement pour la libération de Sao Tomé-et-Principe (Movimento de Libertação de São Tomé e Príncipe) (MLSTP), qui avait combattu contre le Portugal.

Les cinq poètes ici représentés ont tous contribué à la contestation intellectuelle du colonialisme portugais : Francisco José Tenreiro compte parmi les fondateurs du Comité pour la libération de Sao Tomé-et-Principe, qui préfigura le MLSTP ; quant à Alda do Espirito Santo, Marcelo Veiga, Maria Manuela Margarido et Tomaz Medeiros, ce dernier qui fut président de la Maison des étudiants de l’Empire (Casa dos Estudantes do Império), foyer culturel important, à Lisbonne, ils furent tous à un moment ou à un autre inquiétés par la police politique du régime salazariste et connurent la prison. Alda do Espirito Santo a été, après l’indépendance, ministre de la culture et de l’éducation pour le régime du MLSTP ainsi que présidente de l’Assemblée nationale de 1980 à 1991, c’est-à-dire durant la même période ; elle est également l’auteur de l’hymne national du pays, Indepêndencia total. Le lecteur trouvera ici quatre de ses poèmes traduits en français.

J’ai procédé à un choix de poèmes dans le volume II de l’anthologie No reino de Caliban: Antologia panorâmica de poesia africana de expressão portuguesa (1975) (Au royaume de Caliban : Anthologie de poésie africaine d’expression portugaise), par Manuel Ferreira, dont le premier volume m’a déjà servi pour des traductions de poésie du Cap-Vert (ici).

La partie de l’anthologie de Ferreira consacrée à Sao Tomé-et-Principe est relativement courte. Comme il l’indique lui-même, qu’une demi-douzaine de poètes aient réussi à émerger dans cette région à la population réduite (moins de 200 000 habitants en 2016), à l’époque faiblement scolarisée et ne possédant aucun établissement supérieur ni même secondaire, relevait du « miracle culturel ». En l’occurrence, j’ai traduit des poèmes de tous les poètes représentés dans l’anthologie de Ferreira, sauf Caetano da Costa Alegre, poète du dix-neuvième siècle écrivant en vers classiques, et le poète dialectal Francisco Stockler (comme au Cap-Vert, il existe un créole de Sao Tomé-et-Principe, le forro, mais, contrairement au créole capverdien, à l’époque où Ferreira publie son anthologie, le forro n’a pas de littérature écrite, à part quelques rares poèmes). Les cinq poètes ici représentés, tous Noirs ou métis, écrivent en portugais.

*

Buste du poète Francisco José Tenreiro, à la Bibliothèque nationale de Sao Tomé-et-Principe (la source pour cette photo apparaît sur l’image elle-même. J’ai ajouté en incrustation une représentation géographique du pays, qui donne également une idée du drapeau.)

1619 par Francisco Tenreiro (1967)

De la terre noire à la terre rouge
durant des nuits et des jours profonds et obscurs
comme tes yeux voilés de douleur,
tu traversas ce manteau d’eau verte
…..– route d’esclavage
…..commerce de Hollandais

Des nuits et des jours pour toi si longs
et nombreux comme les étoiles du ciel,
ton corps maintenu au sol par le poids des fers et le fouet
le clapotis de l’eau suffisait à
éveiller dans ton cœur la nostalgie
du dernier miroitement de sable chaud
et de la dernière case laissée là-bas.

Et tes yeux étaient aveuglés de ténèbres
tes bras devenus violets sous leurs entraves
il n’y avait plus de dieux, ni de danses
pour exprimer la joie à la cadence du sang dans tes veines
quand elle, la terre rouge et lointaine
s’ouvrit à toi
…..– et tu fus 40 livres sterling
…..dans un État du Sud.

*

Nous, mère (Nós, mãe) par Francisco Tenreiro (1942)

Tu as le visage ridé, mère !
Tes seins ne donnent plus de lait
et sont tombés de découragement
comme deux feuilles fanées.

Seules tes jambes se sont épaissies
et les doigts coupés et dispersés
se sont enracinés dans la terre
disant encore que tu vis.
Pour le reste, ton ventre s’est flétri
comme atteint
par le souffle d’un volcan maudit.
Pour le reste, ton corps de jais
s’est ratatiné, est devenu grisâtre
et ta peau si fine, mère,
est à présent rugueuse et laide
comme l’écorce d’un vieil arbre.

Tes yeux sont deux flaques d’eau
cherchant en vain toi-même tu ne sais quoi
Peut-être tes nombreux enfants
sortis de ce ventre usé fripé
et qui vont par le monde versant des larmes de sang.

« Le doux chant des cocotiers
ondulant sous la brise
était le balbutiement de ton premier enfant,
et notre première sœur
avait dans les yeux deux lumières noires
qui nous donnaient de la joie.
À cette époque tes seins, mère,
avaient du lait, qui coulait des tétons
en deux ruisselets très blancs
sur ta peau d’ébène. »

Las ! Blancs, noirs et métis
calcinèrent ton corps sensible
avec le souffle chaud d’un volcan maudit.
Et ses seins se desséchèrent
ton corps se ratatina
et tes jambes grossirent
s’enracinant dans ton propre corps…

Et tes yeux…

Tes yeux perdirent leur éclat
quand tu éprouvas le fouet
qui déchirait les chairs dures de tes fils.

Tes yeux sont des puits d’eau pâlie
car tu as senti dans la vieille case
l’odeur intense d’une eau-de-vie.

Tes yeux sont devenus rouges
quand blancs, noirs et métis provoqués
par l’alcool
par le fouet
par la haine
engagèrent des luttes fratricides
et devinrent enragés partout dans le monde.

Et à toi,
Oh ! mère de noirs et métis et grand-mère de blancs !
il est resté cette manière
de te dérouter sur le bord du chemin
et de rester assise la tête basse
fumant une pipe et crachant sur les côtés.

Mais tes enfants ne sont pas morts, vieille noire,
car j’entends un fleuve d’âmes lumineuses
chanter : nous ne sommes pas nés un jour sans soleil !

Car un fleuve court et chante
depuis Saint-Louis et le Mississippi
au son des métallophones dans une nuit africaine
jusqu’aux longues nuits des dockers de Port-Saïd
jusqu’à la lumière brumeuse d’un bistrot de quai anglais
partout où se trouve une poitrine noire tatouée et blessée.

Je connais, oui, la fatigue de notre corps.
Et si un jour tu n’en peux plus,
ferme les yeux et pose l’oreille contre la terre.
Ô tu entendras dans l’écho d’un tambour lointain
le chant altier et serein de tes enfants.

Mère, nous
ne sommes pas nés un jour sans soleil !

*

Où sont les hommes chassés par ce vent de folie (Onde estão os homens caçados neste vento de loucura) par Alda do Espírito Santo (1958)

Ndt. Le poème évoque les événements de février 1953 connus sous le nom de « massacre de Batepá » et commémorés à Sao Tomé-et-Principe au niveau national comme le « jour des martyrs de la liberté ». Ce jour est le 3 février ; Alda do Espirito Santo évoque des « hommes du 5 février », peut-être une erreur ou une coquille. Le poème entre, de manière allusive, dans quelques détails historiques, comme le camp de concentration de Fernand Dias (Fernão Dias), où opérait un tristement célèbre tortionnaire connu sous le nom de Zé le Mulâtre (Zé Mulato), ou encore l’étouffement de prisonniers dans une cellule, les corps jetés à la mer par les autorités…

Le sang qui tombe en gouttes sur le sol,
des hommes mourant dans la forêt
et le sang qui tombe, qui tombe…
sur les hommes lancés à la mer…
Fernand Dias à jamais dans l’histoire
de l’Île Verte, rouge de sang,
des hommes tombés
sur le sable immense du quai.
Ah ! le quai, le sang, les hommes,
les fers, les bastonnades,
le carillon, le carillon, le carillon
sonnant dans le silence des vies fauchées
des cris, des hurlements de douleur
des hommes qui ne sont pas des hommes,
dans la main des bourreaux sans nom.
Zé le Mulâtre, dans l’histoire du quai
tuant à balles des hommes dans le silence
de la chute des corps.
Ah, Zé le Mulâtre, Zé le Mulâtre,
Les victimes réclament vengeance
La mer, la mer de Fernand Dias
engloutissant des vies humaines
est rouge de sang.
–Nous sommes debout–
Nos yeux se tournent vers toi.
Nos vies enterrées
dans les champs de la mort,
les hommes du 5 février
les hommes tombés dans l’étuve de la mort
demandant pitié
criant pour leur vie,
morts sans air ni eau
se lèvent tous
de la fosse commune
et debout dans le chœur de la justice
réclament vengeance…
…..Les corps tombés dans la forêt,
les maisons, les maisons des hommes
détruites dans la gueule
de l’incendie,
les routes brûlées,
entonnent le chœur insolite de la justice
réclamant vengeance.
Et vous tous les bourreaux
et vous tous les tortionnaires
assis au banc des accusés :
–Qu’avez-vous fait de mon peuple ?…
–Que répondez-vous ?
–Où est mon peuple ?…
Et je réponds dans le silence
des voix dressées
demandant justice…
un par un, tous à la file…
Pour vous, bourreaux,
le pardon n’a pas de nom.
La justice va sonner.
Et le sang des vies tombées
dans les forêts de la mort,
le sang innocent
imbibant la terre
dans un silence de frissons
fécondera la terre,
demandant justice.
C’est l’appel de l’humanité
qui chante l’espérance
d’un monde sans peines
où la liberté
sera la patrie des hommes…

*

Angolares par Alda do Espírito Santo (1963)

Ndt. Les « Angolares » sont une composante de la population de Sao Tomé-et-Principe tirant leur nom de leur pays d’origine, l’Angola. Ils sont généralement pêcheurs, possèdent une identité culturelle forte (angolaridade) ainsi qu’une histoire marquée par la rébellion et le marronnage.

Barque fragile, au bord de la mer,
pagne attaché à la ceinture,
une voile qui ondule…

La houle, sur la mer
la barque fluctuant avec l’agitation des ondes,
là va la barque de la faim.
Visages durs d’Angolares
dans la lutte avec le requin
sur l’agitation des ondes
ramant, ramant
sur la mer des requins
pour la faim de chaque jour.

Là, sur la plage,
en bordure des cocotiers,
des palissades en feuilles de palmier
cachant des paillotes,
le fruit de l’iza cuit
dans des casseroles en terre.

Aujourd’hui, demain et tous les jours
épie la barque vaguant
sur la houle des ondes.
……….La barque est vie
……….la plage est vaste
……….du sable, du sable à perte de vue.
Dans les barques amarrées
aux cocotiers de la plage.
……….La mer est vie.
Au-delà les terres du cacao
ne disent rien à l’Angolare
« Les terres ont leur maître. »

Et l’Angolare dans les labeurs de la mer
a le bord de plage,
les cases aux palissades en feuilles de palmier,
les herbes giba médicinales et puantes,
mais il n’a pas de terres.

À lui le combat avec les vagues,
la lutte avec le requin,
les barques se balançant sur la mer
et l’immensité de la plage.

*

Je traverse mon quartier (Descendo o meu barrio) par Alda do Espírito Santo (1963)

Ndt. Évocation de la capitale Sao Tomé. La traduction de ce poème présente d’assez nombreuses difficultés (langue relativement informelle avec possibles tournures locales, détails peu connus que des recherches sur internet n’éclaircissent pas toujours…), et je ne prétends malheureusement pas les avoir toutes résolues avec succès…

Je veux produire sur la scène de la vie
des tableaux de mon peuple,
la chaude spontanéité de ma terre des tropiques
battue par le vent du nord et le vent d’avril.
Je veux descendre à Chacara
monter ensuite aux cocoteraies du marais
au cœur du Riboque,
où Zé Tintche joue du violon
en cette fin d’un jour de quai
avec des gens de pays lointains
à Ponte Velhinha
un jour de passagers.
Et je monterai d’un bout à l’autre de la route traversant le quartier
avec des gens assis dans les allées
vendant de la canne à sucre, de l’huile, du thym micoco,
avec une lampe allumée à chaque porte
embrassant le gain, des gens qui descendent,
qui montent et qui descendent
avec des policiers immobiles,
à l’affût de la rixe certaine de se produire
dans ce quartier populaire,
où l’on se retrouve au seuil des maisons
à la fin du jour.
……….Je veux me souvenir…
Les bals où l’on boit et danse,
les rythmes exubérants de nos gens,
têtes l’une contre l’autre dans un rythme extravagant
et la belle fête du dernier Carnaval
avec « Rose Blanche » jouant du violon
suivi [sic] du peuple, qui rit et chante
comment les gens se rencontrent
……….dans le charivari
de notre vieux quartier,
où les riches en voiture
viennent voir
le fourmillement de notre rythme exubérant,
y compris la partie de football
du groupe enjoué
à l’approche du dimanche
dans le répit du soir,
rassemblant les gens comme du maïs
à regarder notre vie
……….et à voir,
dans le creux d’un pot de terre
s’écouler notre quartier
où tout près de la forêt
passe le souffle d’un socopé1 joyeux
et les rythmes frissonnants
de percussions propitiatoires
pour Mé Zinco
que la vie n’aide pas
à descendre la colline
en direction de la nouvelle fontaine2,
où doit pleuvoir à torrents
l’eau exubérante de notre quartier,
enfant d’une population hétéroclite
issue de la conjonction
d’une curieuse foule
d’hommes et de femmes des Afriques les plus disparates,
de l’Afrique une de nos rêves
d’enfants déjà grands.

1 Socopé : danse traditionnelle de Sao-Tomé et Principe d’origine africaine (peut-être introduite par les Angolares).

2 C’est ce passage qui donne le plus de fil à retordre : qui est Mé Zinco ? pourquoi la vie doit-elle l’aider à descendre la colline ? quelle colline ? quelle nouvelle fontaine ? Si cela ne se réfère pas à la topographie de la ville, peut-être est-ce une allusion à un mythe ou une légende, dès lors que ces vers sont introduits par des « percussions propitiatoires » (batuque de encomendação), donc pour recommander l’âme des morts aux dieux ou à Dieu (mort de Mé Zinco ?), ou peut-être est-ce un mélange des deux.

*

Du même côté de la barque (No mesmo lado da canoa) par Alda do Espírito Santo (1963)

Les mots de nos journées
sont des mots simples
clairs comme l’eau de source,
jaillissant des versants ferrugineux
dans le matin clair de tous les jours.

C’est comme ça que je te parle,
mon frère qui travailles dans un champ de café
mon frère qui laisses ton sang sur un pont
ou navigues les mers, sur un fragment de toi-même
…..en lutte contre le requin
Ma sœur, lavant, lavant
pour le pain de tes enfants,
ma sœur vendant des graines
dans le magasin le plus proche
pour le deuil de tes morts,
ma sœur résignée
qui te vends pour une vie plus sereine
au bout du compte augmentant tes malheurs…

Il est pour vous, frères, compagnons de route
mon cri d’espoir
avec vous je me sens danser
les nuits d’oisiveté et de concerts
dans un coin quelconque où les gens s’assemblent,
avec vous, frères, dans la récolte du cacao,
avec vous aussi, les jours de marché,
où le fruit de l’iza et la poule rapportent de l’argent ;
Avec vous, poussant la barque à travers la plage,
me joignant à vous,
autour du poisson volant,
qui rejoint dans la gamelle
la sardine
à dix sous.

Mais nos mains millénaires
se séparent sur l’immensité de sable
de cette plage de S. Joao,
car je sais, mon frère, rendu comme moi noir comme le charbon
…..par la vie,
que tu penses, frère de barque,
que nous deux, chair de la même chair,
battus par les vents de la tempête,
ne sommes pas du même côté de la barque.

Soudain il fait noir.
Au loin de l’autre côté de la plage
à Ponta de S. Marçal
on voit des lumières, beaucoup de lumières
dans les sombres paillotes…
La flûte frissonnante, en signes mystérieux,
convie à l’onction de cette nuit ensorcelée…

Ici sont les seuls initiés
dans le rythme frénétique des percussions propitiatoires
ici seuls sont les frères de Santo
agitant les hanches comme des déments
poussant des cris sauvages,
mots, gestes,
dans la folie d’un rite séculaire.

De ce côté de la barque, je me trouve aussi, frère,
dans ta voix agonisante, avec prières, jurements, malédictions.

….Je suis ici, oui, frère
dans les cérémonies mortuaires sans fin
où les gens jouent
la vie de nos enfants.
Je suis, oui, mon frère,
du même côté de la barque.

Mais nous voulons une chose plus belle.
Nous voulons unir nos mains millénaires,
des docks, des grues
des champs, des plages,
en un grand lien, long
d’un pôle à l’autre de la terre
pour les rêves de nos enfants
pour nous trouver tous du même côté de la barque.

…..Et le soir descend.
La barque glisse doucement,
en direction de la Plage Merveilleuse
où nos bras se joindront
et nous nous assoirons tous, côte à côte
dans la barque de nos plages.

*

Retour de l’homme noir (Regresso do homem negro) par Marcelo Veiga (1963)

Mais qu’importe qu’untel… oui, ils ne me donnent jamais raison.
Et veulent-ils me voir réduit à l’état de squelette
Ou bien soumis à l’hypocrisie
De laquelle ils vivent jour et nuit ?

L’idée s’obstine et je suis noir, comme vous le voyez,
Mais noir, noir, noir !
Je suis né sur le continent que brûle le soleil
Et que l’homme blanc appela sien
Et attacha
Avec des menottes.

Vie immense,
Dans un calvaire où le sang jaillit chaud,
Je vécus.
Esclave
par toute la terre je marchai.
Des Amériques j’enfantai ;
Dans l’humiliation et l’insulte
J’ai grandi.

Je fus ballon
Dans la partie de football du Monde ;
Coéquipier qui saigne et roule au sol
Sous tout poing furieux.

Je suis noir, – celui que personne n’écoute ;
Celui qui ne reçoit aucun secours ;
Celui – salut, garçon !
Celui – oh tas de merde ! oh chien !
Celui – oh ce fils de pute !
Et autres amabilités…

Je suis noir. Esclave
Je vécus ;
Dans l’humiliation et l’insulte
J’ai grandi.

Mais Dieu a vu,
Compté,
Pesé,
Et dit : – Lazare ! le ciel a entendu…
L’écho de ta douleur et de ton gémissement erre encore sur la terre…

Tu n’as que trop souffert.
Je te bénis et te commande – vas !
L’heure de ton règne est venue !

*

Au bord de la mer (Na beira do mar) par Manuela Margarido (1963)

Au bord de la mer, et sur les eaux,
sont allumés l’espoir
……………………..le mouvement
…………………………………….la révolte
de l’homme social de l’homme intégral

Je m’incline par delà les frontières
balayant avec décision
les immenses kilomètres de distance
Et tous les chemins prennent
le chemin de l’île

Aucune lumière n’offusque la vision
et douloureusement nous nous trouvons,
affermissant le pas
…………………affermissant les idéaux
cherchant à nous affirmer dans l’espace vivant

La terre est à nous,
elle garde la marche de nos pieds,
elle est imbibée de notre sueur :
voilà que nous apercevons l’heure rouge de l’aube
quand les perroquets se lancent dans l’espace
déployant un drapeau ardent
et dans le ciel cru de l’île le mot justice
…………………………………………ondoie.

*

Ma chanson Europe (Meu canto Europa) par Tomaz Medeiros (1963)

Et maintenant,
maintenant que tous les contacts ont été établis,
les lignes de téléphones syntonisées,
les lignes de télégraphes assourdis
les mers par les bateaux violées,
les lèvres par les rires dilacérées,
les enfants inconnus implantés,
les fruits du sol emprisonnés,
les muscles fanés
et le symbole de l’esclavage déterminé,

Et maintenant,
maintenant que tous les contacts sont établis,
avec la chorégraphie coagulée par mon sang,
le rythme de mon tambour réduit au silence,
le crin de mes cheveux blanchi,
mon coït dénoncé et le sperme stérilisé,
mes fils engrossés par la faim,
mon aspiration et vouloir bâillonné,
les statues de mes héros dynamitées,
mon cri de paix étouffé par le fouet,
mes pas guidés comme les pas des bêtes,
et le raisonnement émoussé et menotté,

Et maintenant,
maintenant que tu m’as marqué le visage
des excellences de ta civilisation,
je te demande, Europe,
je te demande : ET MAINTENANT ?

*

Poème par Tomaz Medeiros (1963)

Le vendredi de la Passion
j’irai dans la rue
vêtu de blanc – de deuil.

J’irai dans la rue
avec toutes mes imaginations
toutes mes charrues
téléphones
téléphonies
Buicks et Cadillacs
cuillères en maillechort
réchauds à gaz
machines à laver le linge
radiateurs
et tout mon progrès
suspendu
à mon costume
peint de blanc.

J’irai dans la rue
et ne quitterai pas le sol des yeux
ni n’adresserai des oraisons dolentes.

J’irai dans la rue
avec mes sourires mûrs
avec tous mes saints vaincus
pour rire à gorge déployée
du Dieu mort crucifié.

Le vendredi de la Passion
j’irai dans la rue
vêtu de blanc – de deuil.

Je laisserai à la maison
ma famille entière
avec ses philosophes bantous
avec mes guerriers balubas
chantant des chansons yorubas.

Je laisserai mes forces à la maison
et je n’irai pas dans la rue
même si le soleil m’y invite
sinon pour le vendredi de la Passion.

*

Un socopé pour Nicolas Guillén (Um socopé para Nicolás Guillén) par Tomaz Medeiros (1963)

Ndt. Au sujet de socopé, voir la note 1. Nicolas Guillén, le célèbre poète cubain, est l’auteur d’un poème Negro bembón (Noir lippu, Noir à la grosse bouche ; signifie également « idiot » en espagnol), auquel il est fait allusion ici. Comme dans le poème de Guillén, Medeiros se sert du terme bembón comme refrain ; il ne cherche pas à le traduire et emploie simplement la forme « lusophonisée » bembom, qui ne semble pas attestée par ailleurs. J’aurais pu faire de même ; peut-être était-ce le meilleur choix compte tenu du fait que « grosse-bouche » laisse de côté l’autre sens, plus péjoratif encore, du terme espagnol…

Connais-tu,
Nicolas Guillén,
l’île au nom saint ?

Non ? Tu ne la connais pas ?
L’île aux caféiers fleuris
et aux cacaoyers se balançant
comme les seins d’une vierge ?

…..Grosse-bouche, Nicolas Guillén
…..Nicolas Guillén, grosse-bouche.

Tu ne connais pas l’île métisse
des enfants sans pères
que les femmes noires de l’île promènent dans les rues ?

Tu ne connais pas l’île-richesse
où la misère marche
sur les pas des gens ?

…..Grosse-bouche, Nicolas Guillén
…..Nicolas Guillén, grosse-bouche.

Oh ! viens voir mon île,
viens voir de là-haut,
depuis le sommet de notre Sierra Maestra.
Viens voir de toute ta volonté,
dans le creux de ta main pleine.

Ici il n’y a pas de yankees, Nicolas Guillén,
ni les rythmes sanglants de tes champs de cannes.

Ici personne ne parle de yes,
ni ne fume des cigares ou
du tabac étranger.

(Qu’importe, Nicolas Guillén,
Nicolas Guillén, qu’importe ?)

Connais-tu
l’île du Golfe ?

…..Grosse-bouche, grosse-bouche
…..Nicolas, grosse-bouche.

*

Chemins (Caminhos) par Tomaz Medeiros (1959)

Demain,
Quand les pluies tomberont,
Les feuilles crieront d’espoir
Dans les bras des arbres,
Les hommes oublieront leurs pas incertains,
La force du Soleil et de la Lune fouettera
Implacablement
Le visage de la terre,

Demain,
Quand la force des fleuves
Répandra son sang dans la distance des champs,
Le ventre des fleurs mûrira d’enfants,
Les pierres du chemin se tairont de douleur,
Les visages de hommes souriront de nouveau,
Les mains des hommes s’ouvriront à nouveau,

Demain,
J’irai à grands pas
Sur les chemins longs et sûrs,
J’irai à grands pas
Sans cœur de martin-pêcheur
ou ceintures de mouchoirs bénits3,
J’irai par les ténébreux chemins de la vie,
J’irai
De tam-tam
…………….en
…………………tam-tam,
J’irai
Défier les plus tragiques destins,
à la tombe de Nhana4, ressusciter mon amour.
J’irai.

3 Le cœur de martin-pêcheur (coração de conóbia) et les ceintures de mouchoirs bénits (cintas de panos com bênçãos de Dios), « mouchoirs » qui sont d’ailleurs sans doute plus des bandanas que des mouchoirs à proprement parler, désignent manifestement des amulettes.

4 Tombe de Nhana : traduction de campa de Nhana, dont je n’ai trouvé aucune trace, si ce n’est qu’il existe une localité du nom de Nhana en Angola.

Tableau exposé à la galerie ICA (Identidade Cultural e Artística) de Sao Tomé (capitale), mars 2016. Je ne connais pas le nom de l’artiste et ma source ne le cite pas. (Sa signature est en bas à droite)

Poésie du Cap-Vert (traductions)

Les présentes traductions de poèmes n’ont pas, contrairement aux précédentes de ce blog, le mot « révolutionnaire » dans leur titre. Le Cap-Vert et la Guinée-Bissau, qui étaient une même entité administrative dans l’empire colonial portugais, ont certes une histoire révolutionnaire, notamment marquée par la figure d’Amilcar Cabral, héros de la lutte pour l’indépendance et fondateur du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (Partido Africano da Independência da Guiné e Cabo Verde, PAIGC, renommé, quand un coup d’État militaire renversa le gouvernement en Guinée-Bissau en 1980, Partido Africano da Independência de Cabo Verde, PAICV), parti communiste qui fut le parti unique au Cap-Vert de 1975 à 1990. Cependant, l’anthologie de poésie capverdienne dans laquelle j’ai choisi des poèmes écarte par principe les poèmes trop liés selon le compilateur à la guerre d’indépendance et à la guérilla révolutionnaire. Comme, par ailleurs, j’ai trouvé très belle, en général, la poésie que j’ai lue dans ces pages, j’ai tenu à en traduire quelques poèmes sans considération du fil rouge qui a été le mien jusqu’à présent, à savoir la poésie révolutionnaire. Le thème révolutionnaire n’en est pas moins présent dans certains poèmes qu’on peut lire ici.

L’anthologie en question s’intitule No reino de Caliban: Antologia panorâmica de poesia africana de expressão portuguesa (1975) (Au royaume de Caliban : Anthologie de poésie africaine d’expression portugaise), par Manuel Ferreira. Les trois volumes qui composent cette anthologie de poésie lusophone d’Afrique, publiée au lendemain de la chute de la dictature au Portugal et dédiée aux mouvements de libération nationale des peuples d’Afrique lusophone, restent une référence majeure sur le sujet. Le volume I est consacré au Cap-Vert et à la Guinée-Bissau.

Manuel Ferreira explique que le Cap-Vert présente des caractéristiques tout à fait particulières en Afrique lusophone. C’est le seul pays qui présente selon lui une véritable culture créole, qu’il appelle cabo-verdianidade, issue d’un haut degré de métissage racial et culturel. La population du Cap-Vert, d’après un recensement de 1950, était composée de 69,6 % de métis (de Blancs et Noirs), contre 7 % à Sao Tomé-et-Principe, 0,8 % en Guinée-Bissau, 0,7 % en Angola et 0,4 % au Mozambique (p. 53). Cette créolisation se traduit notamment par l’existence d’une langue créole à part entière, qui est la langue maternelle des Capverdiens, le portugais en tant que tel étant une langue qu’ils apprennent à l’école. (Les échantillons de poésie en langue créole cap-verdienne contenus dans l’anthologie, dont certains traduits en portugais par Ferreira, n’entrent pas dans notre champ.) Cette population descend des premiers colons portugais et de leurs esclaves noirs, qui s’établirent à partir du quinzième siècle dans cet archipel jusqu’alors entièrement inhabité.

Les poètes ici retenus sont : Jorge Barbosa (4 poèmes), Manuel Lopes (4 poèmes), Osvaldo Alcântara (1 poème), António Nunes (1 poème), Arnaldo França (1 poème), Tomaz Martins (1 poème), Aguinaldo Fonseca (6 poèmes), Ovídio Martins (3 poèmes), Mário Fonseca (1 poème), et Dante Mariano (1 poème).

Pour autant que j’en puisse juger, Jorge Barbosa, Manuel Lopes, Osvaldo Alcântara, António Nunes, Arnaldo França, Tomaz Martins et Ovídio Martins ne sont ni Noirs ni métis. Cela correspond à la sélection de Ferreira, les poètes inclus dans son anthologie du Cap-Vert étant, selon ses propres statistiques, pour 30 % d’entre eux métis et pour 6 % Noirs (p. 39), c’est-à-dire que 64 % sont Blancs. Sur les 23 poèmes que j’ai traduits, 15 étant écrits par des Blancs, cela fait 65 % : sans l’avoir fait exprès, ma propre sélection reflète fidèlement la sociologie de la poésie capverdienne de l’époque.

Mais trêve de chiffres, il est temps que le lecteur se penche sur cette poésie singulière et attachante, marquée par la mer, l’insularité, une forme si l’on veut créolisée du spleen lusophone, la saudade, l’humanité profondément touchante des « flagellés du Vent d’est » dans leur désir de fraternité : « Les vagues ne sont pas des murs / ce sont des liens / d’algues / qui serviront de lit / à la grande aurore » (Ovídio Martins).

41 ans d’indépendance du Cap-Vert, avec le drapeau du PAIGC et une belle représentation stylisée des dix îles de l’archipel

*

Prélude (Prelúdio) par Jorge Barbosa (1956)

Lorsque le découvreur posa le pied sur la première île
il n’y avait pas d’hommes nus
ni de femmes nues
épiant
innocents et craintifs
depuis les fourrés.

Il n’y eut pas de flèches empoisonnées sifflant dans l’air
pas de cris d’alarme et de guerre
dont l’écho résonne par les montagnes.

Il y avait seulement
les oiseaux de proie
…..aux serres effilées
les oiseaux de mer
…..à l’ample vol
les oiseaux échassiers
…..chantant des mélodies inédites.

Et la végétation
dont les graines étaient venues
collées aux ailes des oiseaux
entraînées jusque-là
par la furie des éléments.

Quand le découvreur arriva
et sauta du canot sur la plage
enfonçant
son pied droit dans le sable mouillé

il se signa
inquiet encore et surpris
pensant au Roi
à cette heure alors
à cette heure initiale
commença pour nous de s’accomplir
notre destin à tous.

*

Frère (Irmão) par Jorge Barbosa (1941)

Tu as traversé les Mers
dans l’aventure de la pêche à la baleine,
dans ces voyages pour l’Amérique
d’où les bateaux parfois ne reviennent jamais.

Tu as les mains calleuses à force de tirer
sur le gréement des bateaux en haute mer ;
tu as vécu des heures d’attente cruelles
dans la lutte contre les tempêtes ;
et souvent t’as accablé la langueur marine
des calmes plats interminables.

Dans la chaleur infernale des fournaises
tu as alimenté de charbon les chaudières des bateaux-vapeur,
…..en temps de paix
…..en temps de guerre.

Et tu as aimé avec l’impétuosité sensuelle de notre peuple
les femmes des pays étrangers !

À terre
sur nos pauvres Îles
tu es l’homme à la pioche
ouvrant des canaux aux eaux des berges fertiles,
creusant la terre sèche
des régions ingrates
…..où parfois la pluie tombe à peine
…..où parfois la sécheresse est un fléau
…..et un tragique paysage de famine !

Tu apportes à tes bals
la
mélancolie
au fond de ta joie,
…..quand tu accompagnes les Mornas avec les attitudes graves du violon
…..ou serres au son de la musique créole
…..des femmes adorables contre ta poitrine…

La Morna1
on dirait l’écho dans ton âme
de la voix de la Mer
et de la nostalgie des terres lointaines
où la Mer te convie,
l’écho
…..de la voix de la pluie tant attendue,
l’écho
….de la voix intérieure en chacun de nous,
….de la voix de notre tragédie sans écho !
La Morna…
elle a reçu de toi et des choses qui nous entourent
l’expression de notre humilité,
l’expression passive de notre drame,
de notre révolte,
…..de notre silencieuse révolte mélancolique !

L’Amérique…
l’Amérique c’est terminé pour toi…
Elle a fermé ses portes à ton expansion !
Ces Aventures sur les Océans
n’existent plus…
Elles existent seulement
dans les histoires du passé que tu racontes,
la pipe aux lèvres
et avec des rires joyeux
qui ne parviennent pas à cacher
ta
mélancolie…

Ton destin…
Ton destin
que sais-je !

Vivre toujours courbé sur la terre,
notre terre,
…..pauvre,
…..ingrate,
…..aimée !

Être emporté peut-être un jour
par la haute vague d’un temps de sécheresse !
comme un de nos bateaux
qui voyagent au milieu des Îles
et que l’Océan finit aussi par emporter un jour !

Ou bien quelque autre fin
humble
anonyme…

…..Ô Capverdien humble
…..anonyme
…..– mon frère !

1 La Morna : La morna est un genre musical du Cap-Vert.

*

Poème de la Mer (Poema do Mar) par Jorge Barbosa (1941)

Le drame de la Mer,
l’inquiétude de la Mer,
…toujours
…toujours
…en nous !

La Mer !
encerclant
emprisonnant nos Îles,
rongeant les rochers de nos Îles !
laissant l’émail de son salpêtre sur le visage des pêcheurs,
résonnant sur le sable de nos plages,
frappant de sa voix les montagnes,
bringuebalant les bateaux de bois qui visitent ces côtes…

La Mer !
mettant des prières aux lèvres,
laissant dans les yeux de ceux qui sont restés
une nostalgie résignée de pays lointains
qui viennent jusqu’à nous dans les images des illustrés
les films de cinéma
et dans cet air d’autres climats qu’apportent avec eux les passagers
quand ils débarquent pour voir la pauvreté de la terre !

La Mer !
l’attente de la lettre lointaine
qui n’arrivera peut-être jamais !…

La Mer !
Saudades des vieux marins racontant des histoires du temps passé,
histoires de la baleine qui un jour renversa le canot,
de beuveries, de rixes, de femmes,
dans des ports étrangers…

La Mer !
en chacun de nous,
dans la chanson de la Morna,
dans le corps des filles brunes,
dans les jambes agiles des femmes noires,
dans la faim de voyages qui hante les rêves de tant d’entre nous !

…Cette invitation de chaque heure
…que la Mer nous adresse, à l’évasion !
…Ce désespoir de vouloir partir
……….et devoir rester !

*

Un moment (Momento) par Jorge Barbosa (1956)

Qui d’entre nous n’a pas senti
notre
presque imperceptible mélancolie ?

Non celle de l’ennui
désespérant et maladif,
Ni nostalgie
ni rumination.

Notre
si légère mélancolie
qui vient je ne sais d’où.
Peut-être un peu
des heures solitaires
passant sur l’île
ou de la musique
de la mer en face de nous
chantant
une chanson sonore
rythmée par les échos du monde.

Qui d’entre nous n’a pas senti
notre
si légère mélancolie ?
celle qui suspend de manière inattendue
un sourire esquissé
et laisse soudain une amertume
dans le cœur,
au milieu de notre joie,
celle qui fait venir dans notre conversation
une parole triste, sans raison ?

Mélancolie qui n’existe presque pas
car elle ne dure qu’un instant
un moment à peine.

*

La Bouteille (A garrafa) par Manuel Lopes (1964)

Qu’importe le parcours
de la bouteille que j’ai lancée à la mer ?
Qu’importe le geste qui l’a trouvée ?
Qu’importe la main qui l’a touchée
…– si c’est un enfant
…un voleur
…ou un philosophe
…qui a libéré son message
…et l’a lu pour soi ou pour les autres ?

Si elle se brise contre les récifs
ou roule dans les sables infinis
ou revient dans mes mains
sur la même plage déserte d’où je l’ai lancée
ou si l’œil d’aucun homme ne la voit jamais
qu’importe ?

……dès lors que la lancer aux ondes vagabondes
…a libéré mon destin
…prisonnier ?

*

Créole (Crioulo) par Manuel Lopes (1964)

Il y a en toi la flamme inquiète
et la lumière intime, cachée, du chaume
– qui est la chaleur qui dure le plus.
La terre où tu es né t’a donné courage et résignation.
Elle t’a donné la faim lors des sécheresses douloureuses.
Elle t’a donné la douleur pour qu’en elle
souffrant, tu fusses plus humain.
Elle t’a fait boire à sa coupe l’aigre-doux de la compréhension
et l’humilité qui naît de la désillusion…
Et elle t’a donné cette attente désabusée
des jours à venir
et cette joie qui se garde
pour les lendemains attendus
en vain…

*

Ruine (Ruína) par Manuel Lopes (1964)

Mer arrêtée dans le soir incertain.
À l’horizon, une voile qui se perd
au-delà des rochers au visage humain.
Voix sans bouche
chante une morna monocordement
quand le Soleil dit au revoir dans le rayon vert.

Le soir est mort
sur la plage déserte.
La voix rauque.
Le ciel est sang ou braise.

Main coupée adresse au soleil absent
un inutile adieu par la porte
ouverte
d’un mur qui fut autrefois une maison…

*

Libération (Libertação) par Manuel Lopes (1964)

Et parce que ton cœur contient
la saudade de la mer et la saudade de la terre
– ton île est grande.

Et parce que tes sens tracent nord et sud
et tracent est et ouest nord et sud
– ton île est grande.

Et parce que tes yeux sont tournés vers le bleu
vers l’au-delà du bleu et vers l’en-deçà du bleu
– ton île est grande.

et parce que ton sang vit le destin de tant de races
dans le même battement d’inquiétudes et de résignations douleurs joies et malheurs
– ton île est grande.

*

Éblouissement (Deslumbramento) par Osvaldo Alcântara (1947)

Tout est étoile dans ma prison.
Ce que je donnerais pour savoir
qui a semé tant de phosphorescences
sur cette terre aride !
Puissé-je être stéréoscope
pour discipliner mes sensations
et choisir ainsi mon offrande
à ce dieu inconnu !
Miracle qui descend je ne sais d’où…
Je contemple avec des yeux atones ce paysage,
et tout me hérisse et me stimule et me tempère.

Himalaya, cratères de bombes,
rictus d’hommes crispés de peur,
je me libérerai avec vous, j’agoniserai avec vous, je tendrai les mains anxieusement avec vous !
Et, enfin, je cueillerai le fruit de cette lente victoire
qui à pas silencieux vient à moi depuis des siècles
comme prix de mes yeux bien ouverts
sur cet aride paysage qui m’éblouit…

*

Terre (Terra) par António Nunes (1945)

Nha Chica, raconte-moi
l’histoire
de mes frères
aujourd’hui perdus
de par le vaste monde…

Nha Chica, je sais :
les années sèches,
les gens à l’agonie,
les maisons sans tuiles,
de porte en porte
les yeux grandissant
le ventre gonflant
un jour ils tombent
avec les yeux vitreux
dans un coin…

Lisbonne, Amérique,
Dakar ou Rio :
– en nous
revient cette idée
partir ! partir !

Résignés,
ceux qui sont restés
continuent d’espérer
que les nuages s’amoncelleront
que tombera la pluie
qui féconde la terre
couvrant les montagnes
couvrant les campagnes…

Ah ! les années d’abondance !
maïs, haricots,
le pilon travaillant,
la fumée dans l’air,
le rire aux lèvres,
grogs, cigares,
percussions, bals
et mariages…

Je regarde ces champs,
je regarde ces mers,
et je sens la Vie
attachée à la terre,
faite de rêves
qui un jour se dissipent
– mais renaissent toujours…

*

Poème d’amour (Poema de amor) par Arnaldo França (1947)

Tes mains pourraient me caresser
et je me croirais alors le seul héros au monde.
Ce qui dans mon corps est feu ardent
pourrait se convertir en hymne
et la poésie se montrerait
dans toute la force de sa nudité.

Mais alors…
M’emprisonnant ton innocent sourire
le sanglot de ta voix pleurant en moi
le souffle de ta présence m’éloignant
et la peur de me trahir
et la peur de briser cet enchantement
faisant de la fuite le seul chemin…

Et c’est pourquoi je t’aime comme un amour distant.

*

Poème pour te parer (À Hortense) (Poema para tu decorares. Para Hortênsia) par Tomaz Martins (1947)

La vie n’est pas ta blonde chevelure
ni tes yeux verts
ni tes lèvres rouges.

La vie est en toi
dans tes luttes, dans tes aspirations,
dans tes angoisses et tes désespoirs.

Je veux te voir
comprendre le feu du camarade
dans cette lutte incertaine qui est sa certitude ;

Quand tu auras les mêmes luttes
et que tu comprendras que la vie est plus grande que tes rêves,
quand tu auras la même énorme volonté de vivre,
en longues journées interminables,
la vie rude de ceux qui lutte
dans un effort glorieux
pour que le soleil sourie à tous,
quand tu apprendras à exiger de la vie
ce que la vie ne peut encore te donner…

Alors, oui,
j’irai te chercher
pleine de désirs
débordante de vie,
pour que tu cries avec moi,
pour que tu chantes avec moi,
tes cheveux blonds dans le vent,
ta bouche vermeille ouverte en un grand sourire…

*

Héritage (Herança) par Aguinaldo Fonseca (1958)

Mon ancêtre esclave
m’a légué ces îles incomplètes
cette mer et ce ciel.

Les îles
voulant être bateaux
naufragèrent
entre mer et ciel.

À présent
c’est ici que je vis
et que je dois mourir.

Mes rêves
aux ailes brisées par le soleil de la vie
rampent comme des reptiles sur le sable chaud
et s’enroulent furibonds
autour du gréement pétrifié de la frégate
aux mille départs frustrés.

Ah mon ancêtre esclave
comme toi
je suis enfermé
dans ce vaisseau fantôme
échoué pour l’éternité
entre la mer et le ciel.

Comme toi
j’ai l’aumône du clair de lune
et pour amante
cette femme de brume, universelle, fugace,
qui va et vient
au bord de la mer
ou bien galope sur le dos des bourrasques
appelant, appelant toujours
dans la voix du vent et des vagues.

*

Maman noire (Mãe negra) par Aguinaldo Fonseca (1951)

La maman noire berce son enfant.

Elle chante l’ancienne chanson
Que ses ancêtres déjà chantaient
Dans les nuits sans aurore.

Elle chante, elle chante pour le ciel
Tellement étoilé, joyeux.

C’est pour le ciel qu’elle chante,
Car le ciel
Lui aussi, parfois, est noir.

Dans le ciel
Tellement étoilé, joyeux
Il n’y a pas de blanc, il n’y a pas de noir,
Il n’y a ni rouge ni jaune.
– Tous sont des anges et des saints
À la garde des mains divines.

La maman noire n’a pas de maison
ni l’affection de personne…

La maman noire est triste, triste,
Et elle a un enfant dans les bras…

Mais elle regarde le ciel étoilé
Et soudain sourit.
Il lui semble que chaque étoile
Est une main qui lui fait signe
Avec bienveillance et mélancolie…

*

Ton drame (Teu drama) par Aguinaldo Fonseca (1951)

Le drame qui t’as volé l’éclat de ton regard,
…Qui as gravé des rides profondes sur ton visage,
…Et as peint de blanc tes cheveux,
…Personne ne l’a vu ni entendu.

Ce fut un drame distant,
– Un drame loin du monde.
Au fond, bien au fond de toi –
Fait de haines, de vengeances,
De trahisons et d’injustices,
D’incertitudes, d’illusions et d’espérances perdues.

Tout se passa très loin, mais à la lumière du jour,
Alors que résonnaient les cris turbulents des enfants,
Au milieu des magasins et des places pleins d’acheteurs pressés…
Quand un frisson de vie
Entraînait le monde.

Ce fut un drame à la lumière du jour,
Sans cris, sans alarmes,
Sans colonne dans les journaux.

Ah ! ton drame fut un drame distant
Que tu traînas de longues années
Par les rues, dans les magasins,
Sur les tables des cafés.

En toi des centaines de bateaux ont coulé
Avec leur cargaison entière
De tous les ports d’escale
De ta précieuse vie.
Des morceaux d’heures et de jours,
Des haillons d’espoirs,
Flottèrent alors, inutiles,
À la surface des eaux salées de ton existence.

Sans cris de terreur,
Ni appels au secours…
Sans planche de salut
Ou l’espoir d’une côte.

Ce fut un drame distant et brutal,
Énorme et incompréhensible
Comme les choses inconnues.

Sans cris de terreur…
Sans planche de salut…
Sans une main compatissante
Pour allumer une chandelle
Dans la nuit obscure de ton agonie.

*

Poésie nouvelle (Nova poesia) par Aguinaldo Fonseca (1951)

Pour Amilcar Cabral

Un jour, mystérieusement,
…La Poésie disparut.
…Et beaucoup alors
…Coururent par monts et par vaux
…La recherchant fiévreusement.

Des versants inaccessibles
Furent parcourus en vain.
Cris et mains au ciel,
Larmes, sang et sueur…
Et l’on sacrifiait même
Sa propre vie…
Mais la Poésie était
Irrémédiablement perdue.

Les hommes criaient de rage :
– Ils ne savaient que faire…

Mais, de chaque poitrine contrite,
De chaque larme ou cri,
De chaque geste de douleur,
De tout le sang ou la sueur
En secret naissait
Une Poésie nouvelle.

*

Sécheresse (Estiagem) par Aguinaldo Fonseca (1951)

Cette dessication silencieuse dans la gorge
je ne sais si elle est venue du vent
ou des entrailles de l’enfer.

Cet horizon étroit
qui strangule les distances et les espérances
je ne sais s’il est fait de sang
ou de poussière rouge.

(Oh ! quel désir d’une caresse
d’ombre fraîche
de branches vertes
et de rochers humides !)

Faudra-t-il que je perde la voix
dans cette mer de soleil
où le paysage est une silhouette floue ?

Si je crie
le cri continue de remuer en moi
car il ne peut sortir
du puits de cette angoisse bâillonnée.

*

Sur la longue route de mon espérance… (Pela estrada longa da minha esperança…) par Aguinaldo Fonseca (1951)

Les cheveux au vent,
Sur la longue route de mon espérance,
Je marche je marche
Au rythme chaud de mon cœur.

Je vais les mains vides, je vais la bouche sèche.
Sur la longue route de mon espérance
Je vais, cueillant tout et abandonnant tout.

Jours, mois, années, je vais, les enterrant
Sous la longue route de mon espérance.

Les gens me regardent
Et me crient, sarcastiques :
– Pourquoi marches-tu, pourquoi souris-tu ?
Quel mystère te fait signe au loin ?

…Les feuilles tombent…
…Le vent glacé hurle
…Sur les terrains vagues.

*

Les Flagellés du Vent d’est (Flagelados do Vento Leste) par Ovídio Martins (1962)

Nous sommes les flagellés du Vent d’est !

En notre faveur
il n’y eut aucune campagne de solidarité
les maisons ne se sont pas ouvertes pour nous donner refuge
et les bras ne se sont pas tendus fraternellement
……………pour nous.

Nous sommes les flagellés du Vent d’est !

La mer nous a transmis sa persévérance
Nous apprîmes du vent à danser dans le malheur
Les chèvres nous ont appris à manger des pierres
……….pour ne pas mourir.

Nous mourons et ressuscitons chaque année
…..au désespoir de ceux qui nous barrent
……….le chemin
Obstinément nous continuons de marcher
…..défiant les dieux et les hommes
Et les temps de sécheresse ne nous font plus peur
…..car nous avons découvert l’origine des choses
……….(quand c’était possible !…)

Nous sommes les flagellés du Vent d’est !

Les hommes ont oublié de nous appeler frères

Et les voix solidaires que nous avons toujours
…………….entendues
Ce sont seulement
………………..les voix de la mer
qui nous a salé le sang
……………les voix du vent
qui a ancré en nous le rythme de l’équilibre
…et les voix de nos montagnes
étrangement et silencieusement musicales

Nous sommes les flagellés du Vent d’est !

*

Le Seul Impossible (O único impossível) par Ovídio Martins (1962)

Le bâillon
…..Pour un Poète ?

Folie !

Et pourquoi pas
Enfermer dans la main une étoile
L’Univers dans un labyrinthe ?
Il serait plus facile
D’engloutir la mer
D’éteindre l’éclat des astres

Le bâillon
…..Pour un Poète ?

Absurde !

Et pourquoi pas
Arrêter le vent
Empêcher tout mouvement ?
Il serait plus facile de pousser des montagnes
…………………………avec une fleur
De dévier le cours des eaux
…………………………avec un sourire.

Le bâillon
…..Pour un Poète ?

Ne me faites pas rire !

Essayez d’abord
de cesser de respirer
ou de faire rimer bâillon
avec Liberté.

*

Unis nous vaincrons (Unidos venceremos) par Ovídio Martins

Nous tendons les mains
désespérément nous tendons les mains
…..par-dessus la mer
Les vagues ne sont pas des murs
ce sont des liens
d’algues
qui serviront de lit
à la grande aurore
Notre amour de liberté
……………et de justice
sera regardé avec admiration
et notre peuple aura droit au pain
Peuple qui travaille
……………mais ne mange pas
Peuple qui rêve
……………et obtiendra
Nous avons la douceur de nos îles
nous avons la certitude de nos rochers
Nous tendons les mains
désespérément nous tendons les mains
capverdiennement nous tendons les mains
…..par-dessus la mer.

*

Comme quand j’étais enfant (Como quando eu era menino) par Mário Fonseca (1962)

Je TE rencontrai
Par hasard dans un jardin occasionnel
À la fin d’un jour
Presque mort et abandonné
En tout pareil aux autres
Déjà morts et perdus.

Je TE rencontrai
Par hasard dans un jardin conventionnel
– Tellement belle –
Et je TE donnai un nom : Yeux Noirs.

Je Te rencontrai
Et me trouvai quasi réalisé
Dans ce fait de TE rencontrer
Par hasard dans un jardin au crépuscule.

Je restai à TE regarder
De loin
Longtemps…

Mais ce n’était pas suffisant
De seulement TE regarder
Si grand
Mon désir de TE voir MIENNE.

Je restai à TE regarder
De loin
Longtemps…

En TE regardant
Je désirais TE parler
En TE parlant
Je rêvais de TE toucher
– Si douce –
Avec de longs doigts

De pureté et d’adoration
Libérés
Sur le mystère virginal
De TON corps élancé.

Mais ce n’était presque rien
Mon rêve de TE toucher
Tellement immense
Mon tant d’amour pour TOI

Et TE recevoir TOUTE
fut un instant seulement
sans un baiser seulement

Parce que TU étais fleur
J’eus peur
De TE faner
En TE donnant un baiser.

Je TE rencontrai
Par hasard dans un jardin occasionnel
Un jour presque mort et abandonné
En tout pareil aux autres
Déjà morts et perdus.

Ensuite…
Je ne sais ce que TU as fait
Ou non.
Je ne sais que ce l’on TE fit
Ou non.

Je sais seulement que
Mon moi le plus profond
A pleuré…
COMME QUAND J’ÉTAIS ENFANT

*

Certitude (Certeza) par Dante Mariano

Un jour j’atteindrai le ciel
et j’embrasserai la lune…

Un jour fleuriront
des tulipes noires et des roses d’or
dans les marécages de mon corps
dans les ulcères de mon âme…

Un jour à mon ombre
outragés affamés vagabonds
respireront le souffle impossible
apercevront l’horizon cherché

Les coquillages et l’eau des sources – ensemble
entonneront des balades d’amour
Palmiers et cocotiers
en symphonies syncopées
en délicatesses triomphales
deviendront fous de joie

Et les morts se réveilleront !
……….Car les morts se réveillent !
……………Car les morts sont vivants !

Qu’importe à présent
mes bras mutilés
le ciel que je n’ai pas atteint
la lune que je n’ai pas embrassée ?

… Un jour le ciel tremblera
et la lune se multipliera
en déluges d’argent…