Tagged: poésie lusophone

Poésie du Cap-Vert (traductions)

Les présentes traductions de poèmes n’ont pas, contrairement aux précédentes de ce blog, le mot « révolutionnaire » dans leur titre. Le Cap-Vert et la Guinée-Bissau, qui étaient une même entité administrative dans l’empire colonial portugais, ont certes une histoire révolutionnaire, notamment marquée par la figure d’Amilcar Cabral, héros de la lutte pour l’indépendance et fondateur du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (Partido Africano da Independência da Guiné e Cabo Verde, PAIGC, renommé, quand un coup d’État militaire renversa le gouvernement en Guinée-Bissau en 1980, Partido Africano da Independência de Cabo Verde, PAICV), parti communiste qui fut le parti unique au Cap-Vert de 1975 à 1990. Cependant, l’anthologie de poésie capverdienne dans laquelle j’ai choisi des poèmes écarte par principe les poèmes trop liés selon le compilateur à la guerre d’indépendance et à la guérilla révolutionnaire. Comme, par ailleurs, j’ai trouvé très belle, en général, la poésie que j’ai lue dans ces pages, j’ai tenu à en traduire quelques poèmes sans considération du fil rouge qui a été le mien jusqu’à présent, à savoir la poésie révolutionnaire. Le thème révolutionnaire n’en est pas moins présent dans certains poèmes qu’on peut lire ici.

L’anthologie en question s’intitule No reino de Caliban: Antologia panorâmica de poesia africana de expressão portuguesa (1975) (Au royaume de Caliban : Anthologie de poésie africaine d’expression portugaise), par Manuel Ferreira. Les trois volumes qui composent cette anthologie de poésie lusophone d’Afrique, publiée au lendemain de la chute de la dictature au Portugal et dédiée aux mouvements de libération nationale des peuples d’Afrique lusophone, restent une référence majeure sur le sujet. Le volume I est consacré au Cap-Vert et à la Guinée-Bissau.

Manuel Ferreira explique que le Cap-Vert présente des caractéristiques tout à fait particulières en Afrique lusophone. C’est le seul pays qui présente selon lui une véritable culture créole, qu’il appelle cabo-verdianidade, issue d’un haut degré de métissage racial et culturel. La population du Cap-Vert, d’après un recensement de 1950, était composée de 69,6 % de métis (de Blancs et Noirs), contre 7 % à Sao Tomé-et-Principe, 0,8 % en Guinée-Bissau, 0,7 % en Angola et 0,4 % au Mozambique (p. 53). Cette créolisation se traduit notamment par l’existence d’une langue créole à part entière, qui est la langue maternelle des Capverdiens, le portugais en tant que tel étant une langue qu’ils apprennent à l’école. (Les échantillons de poésie en langue créole cap-verdienne contenus dans l’anthologie, dont certains traduits en portugais par Ferreira, n’entrent pas dans notre champ.) Cette population descend des premiers colons portugais et de leurs esclaves noirs, qui s’établirent à partir du quinzième siècle dans cet archipel jusqu’alors entièrement inhabité.

Les poètes ici retenus sont : Jorge Barbosa (4 poèmes), Manuel Lopes (4 poèmes), Osvaldo Alcântara (1 poème), António Nunes (1 poème), Arnaldo França (1 poème), Tomaz Martins (1 poème), Aguinaldo Fonseca (6 poèmes), Ovídio Martins (3 poèmes), Mário Fonseca (1 poème), et Dante Mariano (1 poème).

Pour autant que j’en puisse juger, Jorge Barbosa, Manuel Lopes, Osvaldo Alcântara, António Nunes, Arnaldo França, Tomaz Martins et Ovídio Martins ne sont ni Noirs ni métis. Cela correspond à la sélection de Ferreira, les poètes inclus dans son anthologie du Cap-Vert étant, selon ses propres statistiques, pour 30 % d’entre eux métis et pour 6 % Noirs (p. 39), c’est-à-dire que 64 % sont Blancs. Sur les 23 poèmes que j’ai traduits, 15 étant écrits par des Blancs, cela fait 65 % : sans l’avoir fait exprès, ma propre sélection reflète fidèlement la sociologie de la poésie capverdienne de l’époque.

Mais trêve de chiffres, il est temps que le lecteur se penche sur cette poésie singulière et attachante, marquée par la mer, l’insularité, une forme si l’on veut créolisée du spleen lusophone, la saudade, l’humanité profondément touchante des « flagellés du Vent d’est » dans leur désir de fraternité : « Les vagues ne sont pas des murs / ce sont des liens / d’algues / qui serviront de lit / à la grande aurore » (Ovídio Martins).

41 ans d’indépendance du Cap-Vert, avec le drapeau du PAIGC et une belle représentation stylisée des dix îles de l’archipel

*

Prélude (Prelúdio) par Jorge Barbosa (1956)

Lorsque le découvreur posa le pied sur la première île
il n’y avait pas d’hommes nus
ni de femmes nues
épiant
innocents et craintifs
depuis les fourrés.

Il n’y eut pas de flèches empoisonnées sifflant dans l’air
pas de cris d’alarme et de guerre
dont l’écho résonne par les montagnes.

Il y avait seulement
les oiseaux de proie
…..aux serres effilées
les oiseaux de mer
…..à l’ample vol
les oiseaux échassiers
…..chantant des mélodies inédites.

Et la végétation
dont les graines étaient venues
collées aux ailes des oiseaux
entraînées jusque-là
par la furie des éléments.

Quand le découvreur arriva
et sauta du canot sur la plage
enfonçant
son pied droit dans le sable mouillé

il se signa
inquiet encore et surpris
pensant au Roi
à cette heure alors
à cette heure initiale
commença pour nous de s’accomplir
notre destin à tous.

*

Frère (Irmão) par Jorge Barbosa (1941)

Tu as traversé les Mers
dans l’aventure de la pêche à la baleine,
dans ces voyages pour l’Amérique
d’où les bateaux parfois ne reviennent jamais.

Tu as les mains calleuses à force de tirer
sur le gréement des bateaux en haute mer ;
tu as vécu des heures d’attente cruelles
dans la lutte contre les tempêtes ;
et souvent t’as accablé la langueur marine
des calmes plats interminables.

Dans la chaleur infernale des fournaises
tu as alimenté de charbon les chaudières des bateaux-vapeur,
…..en temps de paix
…..en temps de guerre.

Et tu as aimé avec l’impétuosité sensuelle de notre peuple
les femmes des pays étrangers !

À terre
sur nos pauvres Îles
tu es l’homme à la pioche
ouvrant des canaux aux eaux des berges fertiles,
creusant la terre sèche
des régions ingrates
…..où parfois la pluie tombe à peine
…..où parfois la sécheresse est un fléau
…..et un tragique paysage de famine !

Tu apportes à tes bals
la
mélancolie
au fond de ta joie,
…..quand tu accompagnes les Mornas avec les attitudes graves du violon
…..ou serres au son de la musique créole
…..des femmes adorables contre ta poitrine…

La Morna1
on dirait l’écho dans ton âme
de la voix de la Mer
et de la nostalgie des terres lointaines
où la Mer te convie,
l’écho
…..de la voix de la pluie tant attendue,
l’écho
….de la voix intérieure en chacun de nous,
….de la voix de notre tragédie sans écho !
La Morna…
elle a reçu de toi et des choses qui nous entourent
l’expression de notre humilité,
l’expression passive de notre drame,
de notre révolte,
…..de notre silencieuse révolte mélancolique !

L’Amérique…
l’Amérique c’est terminé pour toi…
Elle a fermé ses portes à ton expansion !
Ces Aventures sur les Océans
n’existent plus…
Elles existent seulement
dans les histoires du passé que tu racontes,
la pipe aux lèvres
et avec des rires joyeux
qui ne parviennent pas à cacher
ta
mélancolie…

Ton destin…
Ton destin
que sais-je !

Vivre toujours courbé sur la terre,
notre terre,
…..pauvre,
…..ingrate,
…..aimée !

Être emporté peut-être un jour
par la haute vague d’un temps de sécheresse !
comme un de nos bateaux
qui voyagent au milieu des Îles
et que l’Océan finit aussi par emporter un jour !

Ou bien quelque autre fin
humble
anonyme…

…..Ô Capverdien humble
…..anonyme
…..– mon frère !

1 La Morna : La morna est un genre musical du Cap-Vert.

*

Poème de la Mer (Poema do Mar) par Jorge Barbosa (1941)

Le drame de la Mer,
l’inquiétude de la Mer,
…toujours
…toujours
…en nous !

La Mer !
encerclant
emprisonnant nos Îles,
rongeant les rochers de nos Îles !
laissant l’émail de son salpêtre sur le visage des pêcheurs,
résonnant sur le sable de nos plages,
frappant de sa voix les montagnes,
bringuebalant les bateaux de bois qui visitent ces côtes…

La Mer !
mettant des prières aux lèvres,
laissant dans les yeux de ceux qui sont restés
une nostalgie résignée de pays lointains
qui viennent jusqu’à nous dans les images des illustrés
les films de cinéma
et dans cet air d’autres climats qu’apportent avec eux les passagers
quand ils débarquent pour voir la pauvreté de la terre !

La Mer !
l’attente de la lettre lointaine
qui n’arrivera peut-être jamais !…

La Mer !
Saudades des vieux marins racontant des histoires du temps passé,
histoires de la baleine qui un jour renversa le canot,
de beuveries, de rixes, de femmes,
dans des ports étrangers…

La Mer !
en chacun de nous,
dans la chanson de la Morna,
dans le corps des filles brunes,
dans les jambes agiles des femmes noires,
dans la faim de voyages qui hante les rêves de tant d’entre nous !

…Cette invitation de chaque heure
…que la Mer nous adresse, à l’évasion !
…Ce désespoir de vouloir partir
……….et devoir rester !

*

Un moment (Momento) par Jorge Barbosa (1956)

Qui d’entre nous n’a pas senti
notre
presque imperceptible mélancolie ?

Non celle de l’ennui
désespérant et maladif,
Ni nostalgie
ni rumination.

Notre
si légère mélancolie
qui vient je ne sais d’où.
Peut-être un peu
des heures solitaires
passant sur l’île
ou de la musique
de la mer en face de nous
chantant
une chanson sonore
rythmée par les échos du monde.

Qui d’entre nous n’a pas senti
notre
si légère mélancolie ?
celle qui suspend de manière inattendue
un sourire esquissé
et laisse soudain une amertume
dans le cœur,
au milieu de notre joie,
celle qui fait venir dans notre conversation
une parole triste, sans raison ?

Mélancolie qui n’existe presque pas
car elle ne dure qu’un instant
un moment à peine.

*

La Bouteille (A garrafa) par Manuel Lopes (1964)

Qu’importe le parcours
de la bouteille que j’ai lancée à la mer ?
Qu’importe le geste qui l’a trouvée ?
Qu’importe la main qui l’a touchée
…– si c’est un enfant
…un voleur
…ou un philosophe
…qui a libéré son message
…et l’a lu pour soi ou pour les autres ?

Si elle se brise contre les récifs
ou roule dans les sables infinis
ou revient dans mes mains
sur la même plage déserte d’où je l’ai lancée
ou si l’œil d’aucun homme ne la voit jamais
qu’importe ?

……dès lors que la lancer aux ondes vagabondes
…a libéré mon destin
…prisonnier ?

*

Créole (Crioulo) par Manuel Lopes (1964)

Il y a en toi la flamme inquiète
et la lumière intime, cachée, du chaume
– qui est la chaleur qui dure le plus.
La terre où tu es né t’a donné courage et résignation.
Elle t’a donné la faim lors des sécheresses douloureuses.
Elle t’a donné la douleur pour qu’en elle
souffrant, tu fusses plus humain.
Elle t’a fait boire à sa coupe l’aigre-doux de la compréhension
et l’humilité qui naît de la désillusion…
Et elle t’a donné cette attente désabusée
des jours à venir
et cette joie qui se garde
pour les lendemains attendus
en vain…

*

Ruine (Ruína) par Manuel Lopes (1964)

Mer arrêtée dans le soir incertain.
À l’horizon, une voile qui se perd
au-delà des rochers au visage humain.
Voix sans bouche
chante une morna monocordement
quand le Soleil dit au revoir dans le rayon vert.

Le soir est mort
sur la plage déserte.
La voix rauque.
Le ciel est sang ou braise.

Main coupée adresse au soleil absent
un inutile adieu par la porte
ouverte
d’un mur qui fut autrefois une maison…

*

Libération (Libertação) par Manuel Lopes (1964)

Et parce que ton cœur contient
la saudade de la mer et la saudade de la terre
– ton île est grande.

Et parce que tes sens tracent nord et sud
et tracent est et ouest nord et sud
– ton île est grande.

Et parce que tes yeux sont tournés vers le bleu
vers l’au-delà du bleu et vers l’en-deçà du bleu
– ton île est grande.

et parce que ton sang vit le destin de tant de races
dans le même battement d’inquiétudes et de résignations douleurs joies et malheurs
– ton île est grande.

*

Éblouissement (Deslumbramento) par Osvaldo Alcântara (1947)

Tout est étoile dans ma prison.
Ce que je donnerais pour savoir
qui a semé tant de phosphorescences
sur cette terre aride !
Puissé-je être stéréoscope
pour discipliner mes sensations
et choisir ainsi mon offrande
à ce dieu inconnu !
Miracle qui descend je ne sais d’où…
Je contemple avec des yeux atones ce paysage,
et tout me hérisse et me stimule et me tempère.

Himalaya, cratères de bombes,
rictus d’hommes crispés de peur,
je me libérerai avec vous, j’agoniserai avec vous, je tendrai les mains anxieusement avec vous !
Et, enfin, je cueillerai le fruit de cette lente victoire
qui à pas silencieux vient à moi depuis des siècles
comme prix de mes yeux bien ouverts
sur cet aride paysage qui m’éblouit…

*

Terre (Terra) par António Nunes (1945)

Nha Chica, raconte-moi
l’histoire
de mes frères
aujourd’hui perdus
de par le vaste monde…

Nha Chica, je sais :
les années sèches,
les gens à l’agonie,
les maisons sans tuiles,
de porte en porte
les yeux grandissant
le ventre gonflant
un jour ils tombent
avec les yeux vitreux
dans un coin…

Lisbonne, Amérique,
Dakar ou Rio :
– en nous
revient cette idée
partir ! partir !

Résignés,
ceux qui sont restés
continuent d’espérer
que les nuages s’amoncelleront
que tombera la pluie
qui féconde la terre
couvrant les montagnes
couvrant les campagnes…

Ah ! les années d’abondance !
maïs, haricots,
le pilon travaillant,
la fumée dans l’air,
le rire aux lèvres,
grogs, cigares,
percussions, bals
et mariages…

Je regarde ces champs,
je regarde ces mers,
et je sens la Vie
attachée à la terre,
faite de rêves
qui un jour se dissipent
– mais renaissent toujours…

*

Poème d’amour (Poema de amor) par Arnaldo França (1947)

Tes mains pourraient me caresser
et je me croirais alors le seul héros au monde.
Ce qui dans mon corps est feu ardent
pourrait se convertir en hymne
et la poésie se montrerait
dans toute la force de sa nudité.

Mais alors…
M’emprisonnant ton innocent sourire
le sanglot de ta voix pleurant en moi
le souffle de ta présence m’éloignant
et la peur de me trahir
et la peur de briser cet enchantement
faisant de la fuite le seul chemin…

Et c’est pourquoi je t’aime comme un amour distant.

*

Poème pour te parer (À Hortense) (Poema para tu decorares. Para Hortênsia) par Tomaz Martins (1947)

La vie n’est pas ta blonde chevelure
ni tes yeux verts
ni tes lèvres rouges.

La vie est en toi
dans tes luttes, dans tes aspirations,
dans tes angoisses et tes désespoirs.

Je veux te voir
comprendre le feu du camarade
dans cette lutte incertaine qui est sa certitude ;

Quand tu auras les mêmes luttes
et que tu comprendras que la vie est plus grande que tes rêves,
quand tu auras la même énorme volonté de vivre,
en longues journées interminables,
la vie rude de ceux qui lutte
dans un effort glorieux
pour que le soleil sourie à tous,
quand tu apprendras à exiger de la vie
ce que la vie ne peut encore te donner…

Alors, oui,
j’irai te chercher
pleine de désirs
débordante de vie,
pour que tu cries avec moi,
pour que tu chantes avec moi,
tes cheveux blonds dans le vent,
ta bouche vermeille ouverte en un grand sourire…

*

Héritage (Herança) par Aguinaldo Fonseca (1958)

Mon ancêtre esclave
m’a légué ces îles incomplètes
cette mer et ce ciel.

Les îles
voulant être bateaux
naufragèrent
entre mer et ciel.

À présent
c’est ici que je vis
et que je dois mourir.

Mes rêves
aux ailes brisées par le soleil de la vie
rampent comme des reptiles sur le sable chaud
et s’enroulent furibonds
autour du gréement pétrifié de la frégate
aux mille départs frustrés.

Ah mon ancêtre esclave
comme toi
je suis enfermé
dans ce vaisseau fantôme
échoué pour l’éternité
entre la mer et le ciel.

Comme toi
j’ai l’aumône du clair de lune
et pour amante
cette femme de brume, universelle, fugace,
qui va et vient
au bord de la mer
ou bien galope sur le dos des bourrasques
appelant, appelant toujours
dans la voix du vent et des vagues.

*

Maman noire (Mãe negra) par Aguinaldo Fonseca (1951)

La maman noire berce son enfant.

Elle chante l’ancienne chanson
Que ses ancêtres déjà chantaient
Dans les nuits sans aurore.

Elle chante, elle chante pour le ciel
Tellement étoilé, joyeux.

C’est pour le ciel qu’elle chante,
Car le ciel
Lui aussi, parfois, est noir.

Dans le ciel
Tellement étoilé, joyeux
Il n’y a pas de blanc, il n’y a pas de noir,
Il n’y a ni rouge ni jaune.
– Tous sont des anges et des saints
À la garde des mains divines.

La maman noire n’a pas de maison
ni l’affection de personne…

La maman noire est triste, triste,
Et elle a un enfant dans les bras…

Mais elle regarde le ciel étoilé
Et soudain sourit.
Il lui semble que chaque étoile
Est une main qui lui fait signe
Avec bienveillance et mélancolie…

*

Ton drame (Teu drama) par Aguinaldo Fonseca (1951)

Le drame qui t’as volé l’éclat de ton regard,
…Qui as gravé des rides profondes sur ton visage,
…Et as peint de blanc tes cheveux,
…Personne ne l’a vu ni entendu.

Ce fut un drame distant,
– Un drame loin du monde.
Au fond, bien au fond de toi –
Fait de haines, de vengeances,
De trahisons et d’injustices,
D’incertitudes, d’illusions et d’espérances perdues.

Tout se passa très loin, mais à la lumière du jour,
Alors que résonnaient les cris turbulents des enfants,
Au milieu des magasins et des places pleins d’acheteurs pressés…
Quand un frisson de vie
Entraînait le monde.

Ce fut un drame à la lumière du jour,
Sans cris, sans alarmes,
Sans colonne dans les journaux.

Ah ! ton drame fut un drame distant
Que tu traînas de longues années
Par les rues, dans les magasins,
Sur les tables des cafés.

En toi des centaines de bateaux ont coulé
Avec leur cargaison entière
De tous les ports d’escale
De ta précieuse vie.
Des morceaux d’heures et de jours,
Des haillons d’espoirs,
Flottèrent alors, inutiles,
À la surface des eaux salées de ton existence.

Sans cris de terreur,
Ni appels au secours…
Sans planche de salut
Ou l’espoir d’une côte.

Ce fut un drame distant et brutal,
Énorme et incompréhensible
Comme les choses inconnues.

Sans cris de terreur…
Sans planche de salut…
Sans une main compatissante
Pour allumer une chandelle
Dans la nuit obscure de ton agonie.

*

Poésie nouvelle (Nova poesia) par Aguinaldo Fonseca (1951)

Pour Amilcar Cabral

Un jour, mystérieusement,
…La Poésie disparut.
…Et beaucoup alors
…Coururent par monts et par vaux
…La recherchant fiévreusement.

Des versants inaccessibles
Furent parcourus en vain.
Cris et mains au ciel,
Larmes, sang et sueur…
Et l’on sacrifiait même
Sa propre vie…
Mais la Poésie était
Irrémédiablement perdue.

Les hommes criaient de rage :
– Ils ne savaient que faire…

Mais, de chaque poitrine contrite,
De chaque larme ou cri,
De chaque geste de douleur,
De tout le sang ou la sueur
En secret naissait
Une Poésie nouvelle.

*

Sécheresse (Estiagem) par Aguinaldo Fonseca (1951)

Cette dessication silencieuse dans la gorge
je ne sais si elle est venue du vent
ou des entrailles de l’enfer.

Cet horizon étroit
qui strangule les distances et les espérances
je ne sais s’il est fait de sang
ou de poussière rouge.

(Oh ! quel désir d’une caresse
d’ombre fraîche
de branches vertes
et de rochers humides !)

Faudra-t-il que je perde la voix
dans cette mer de soleil
où le paysage est une silhouette floue ?

Si je crie
le cri continue de remuer en moi
car il ne peut sortir
du puits de cette angoisse bâillonnée.

*

Sur la longue route de mon espérance… (Pela estrada longa da minha esperança…) par Aguinaldo Fonseca (1951)

Les cheveux au vent,
Sur la longue route de mon espérance,
Je marche je marche
Au rythme chaud de mon cœur.

Je vais les mains vides, je vais la bouche sèche.
Sur la longue route de mon espérance
Je vais, cueillant tout et abandonnant tout.

Jours, mois, années, je vais, les enterrant
Sous la longue route de mon espérance.

Les gens me regardent
Et me crient, sarcastiques :
– Pourquoi marches-tu, pourquoi souris-tu ?
Quel mystère te fait signe au loin ?

…Les feuilles tombent…
…Le vent glacé hurle
…Sur les terrains vagues.

*

Les Flagellés du Vent d’est (Flagelados do Vento Leste) par Ovídio Martins (1962)

Nous sommes les flagellés du Vent d’est !

En notre faveur
il n’y eut aucune campagne de solidarité
les maisons ne se sont pas ouvertes pour nous donner refuge
et les bras ne se sont pas tendus fraternellement
……………pour nous.

Nous sommes les flagellés du Vent d’est !

La mer nous a transmis sa persévérance
Nous apprîmes du vent à danser dans le malheur
Les chèvres nous ont appris à manger des pierres
……….pour ne pas mourir.

Nous mourons et ressuscitons chaque année
…..au désespoir de ceux qui nous barrent
……….le chemin
Obstinément nous continuons de marcher
…..défiant les dieux et les hommes
Et les temps de sécheresse ne nous font plus peur
…..car nous avons découvert l’origine des choses
……….(quand c’était possible !…)

Nous sommes les flagellés du Vent d’est !

Les hommes ont oublié de nous appeler frères

Et les voix solidaires que nous avons toujours
…………….entendues
Ce sont seulement
………………..les voix de la mer
qui nous a salé le sang
……………les voix du vent
qui a ancré en nous le rythme de l’équilibre
…et les voix de nos montagnes
étrangement et silencieusement musicales

Nous sommes les flagellés du Vent d’est !

*

Le Seul Impossible (O único impossível) par Ovídio Martins (1962)

Le bâillon
…..Pour un Poète ?

Folie !

Et pourquoi pas
Enfermer dans la main une étoile
L’Univers dans un labyrinthe ?
Il serait plus facile
D’engloutir la mer
D’éteindre l’éclat des astres

Le bâillon
…..Pour un Poète ?

Absurde !

Et pourquoi pas
Arrêter le vent
Empêcher tout mouvement ?
Il serait plus facile de pousser des montagnes
…………………………avec une fleur
De dévier le cours des eaux
…………………………avec un sourire.

Le bâillon
…..Pour un Poète ?

Ne me faites pas rire !

Essayez d’abord
de cesser de respirer
ou de faire rimer bâillon
avec Liberté.

*

Unis nous vaincrons (Unidos venceremos) par Ovídio Martins

Nous tendons les mains
désespérément nous tendons les mains
…..par-dessus la mer
Les vagues ne sont pas des murs
ce sont des liens
d’algues
qui serviront de lit
à la grande aurore
Notre amour de liberté
……………et de justice
sera regardé avec admiration
et notre peuple aura droit au pain
Peuple qui travaille
……………mais ne mange pas
Peuple qui rêve
……………et obtiendra
Nous avons la douceur de nos îles
nous avons la certitude de nos rochers
Nous tendons les mains
désespérément nous tendons les mains
capverdiennement nous tendons les mains
…..par-dessus la mer.

*

Comme quand j’étais enfant (Como quando eu era menino) par Mário Fonseca (1962)

Je TE rencontrai
Par hasard dans un jardin occasionnel
À la fin d’un jour
Presque mort et abandonné
En tout pareil aux autres
Déjà morts et perdus.

Je TE rencontrai
Par hasard dans un jardin conventionnel
– Tellement belle –
Et je TE donnai un nom : Yeux Noirs.

Je Te rencontrai
Et me trouvai quasi réalisé
Dans ce fait de TE rencontrer
Par hasard dans un jardin au crépuscule.

Je restai à TE regarder
De loin
Longtemps…

Mais ce n’était pas suffisant
De seulement TE regarder
Si grand
Mon désir de TE voir MIENNE.

Je restai à TE regarder
De loin
Longtemps…

En TE regardant
Je désirais TE parler
En TE parlant
Je rêvais de TE toucher
– Si douce –
Avec de longs doigts

De pureté et d’adoration
Libérés
Sur le mystère virginal
De TON corps élancé.

Mais ce n’était presque rien
Mon rêve de TE toucher
Tellement immense
Mon tant d’amour pour TOI

Et TE recevoir TOUTE
fut un instant seulement
sans un baiser seulement

Parce que TU étais fleur
J’eus peur
De TE faner
En TE donnant un baiser.

Je TE rencontrai
Par hasard dans un jardin occasionnel
Un jour presque mort et abandonné
En tout pareil aux autres
Déjà morts et perdus.

Ensuite…
Je ne sais ce que TU as fait
Ou non.
Je ne sais que ce l’on TE fit
Ou non.

Je sais seulement que
Mon moi le plus profond
A pleuré…
COMME QUAND J’ÉTAIS ENFANT

*

Certitude (Certeza) par Dante Mariano

Un jour j’atteindrai le ciel
et j’embrasserai la lune…

Un jour fleuriront
des tulipes noires et des roses d’or
dans les marécages de mon corps
dans les ulcères de mon âme…

Un jour à mon ombre
outragés affamés vagabonds
respireront le souffle impossible
apercevront l’horizon cherché

Les coquillages et l’eau des sources – ensemble
entonneront des balades d’amour
Palmiers et cocotiers
en symphonies syncopées
en délicatesses triomphales
deviendront fous de joie

Et les morts se réveilleront !
……….Car les morts se réveillent !
……………Car les morts sont vivants !

Qu’importe à présent
mes bras mutilés
le ciel que je n’ai pas atteint
la lune que je n’ai pas embrassée ?

… Un jour le ciel tremblera
et la lune se multipliera
en déluges d’argent…

Poésie révolutionnaire du Mozambique (traductions)

L’histoire du Mozambique révolutionnaire ressemble à celle de l’Angola révolutionnaire (brièvement décrite dans Poésie révolutionnaire d’Angola). La domination portugaise fut combattue par une guérilla communiste, le Front de libération du Mozambique (Frente de Libertação de Moçambique, FRELIMO), à partir de 1964. Cette guerre d’indépendance se conclut, après la chute de la dictature salazariste, par l’indépendance du pays en 1975.

La République populaire du Mozambique fut alors proclamée, avec le FRELIMO comme parti unique. Il s’ensuivit une guerre civile, les opposants au régime étant financés et soutenus d’abord par la Rhodésie puis, à la disparition de celle-ci, par l’Afrique du Sud. L’intervention sud-africaine prit fin avec l’accord de Nkomati de 1984 entre le Président de la République populaire du Mozambique Samora Machel et le Premier ministre d’Afrique du Sud P.W. Botha : en échange du retrait sud-africain, Machel s’engageait à ne plus laisser les coudées franches à l’ANC (le parti d’opposition sud-africain dirigé par Nelson Mandela) au Mozambique. La guerre civile s’acheva en 1992, avec des accords de paix et l’instauration du pluralisme politique.

Lors de son passage au Congo et en Tanzanie, en 1964-65, Che Guevara rencontra les représentants du FRELIMO au siège de l’organisation à Dar-Es-Salaam, capitale de la Tanzanie, et le FRELIMO participa à la Conférence Tricontinale (pour la coopération entre les peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine) de La Havane en 1966. Après l’indépendance, Castro visita officiellement le Mozambique lors de son voyage en Afrique en 1977. Une déclaration conjointe anti-impéraliste Castro-Machel en résulta, ainsi que des accords de coopération. Machel visita Cuba un peu plus tard la même année. Cependant, en dehors de la présence de coopérants civils cubains, il n’y eut pas d’équivalent de l’Opération Carlota (Angola), c’est-à-dire l’envoi de troupes cubaines au Mozambique pendant la guerre civile, et l’accord de Nkomati avec l’Afrique du Sud, entre autres, rafraîchit considérablement les relations entre les deux pays.

Les poèmes suivants, que j’ai traduits du portugais en français, appartiennent à la mouvance du FRELIMO et sont tirés de trois recueils : l’anthologie du poète Jorge Rebelo Mensagens (Edição Promédia, Maputo, 2004) et les deux livrets du FRELIMO Poesia de combate 1 (2e édition, 1979) & Poesia de combate 2 (1ère édition, 1977).

Les poètes sont : Jorge Rebelo (chef du département de l’information et de la propagande du FRELIMO et, après l’indépendance, ministre de l’information de 1975 à 1980), Manuel Gondola, A. Rufino Tembe (António Rufino Cara-Alegre Tembe, député, président du groupe d’amitié Mozambique-Vietnam, décédé en 2017), Armando Guebuza (Président du Mozambique de 2005 à 2015), José Craveirinha (Prix Camões 1991), Sérgio Vieira (chef du département de l’éducation et de la culture du FRELIMO et, après l’indépendance, ministre de l’intérieur), et Estêvão Franco Lucas.

Avec neuf poèmes, Jorge Rebelo occupe une place de choix dans la présente anthologie. Certains des poèmes figurent à la fois dans son anthologie Mensagens et dans les livrets Poesia de combate, dans lesquels sa poésie est bien représentée. Comme l’explique la préface à Mensagens (par l’éditeur Machado da Graça), la poésie de Jorge Rebelo fut d’abord marquée par une certaine révolte nihiliste, puis par le combat au sein du FRELIMO, enfin par la désillusion face à l’exercice du pouvoir, y compris parmi les cadres du FRELIMO, après la guerre civile.

*

Cantique des déshérités (Cântico dos deserdados) par Jorge Rebelo (1960)

Hissez les voiles ! Pavillons hauts !
En avant ! En joue ! FEU !
Frères, un feu pur et implacable
Qui fasse trembler le monde entier !
Qui fasse crouler les conventions à la base !
Qui fasse hurler de peur les vertueux !

Oui, je suis le capitaine d’un navire immense
Où tous les fous se sont embarqués –
Les Fous, les Solitaires, les Déshérités, les Maudits.
Nous combattrons le monde !
Orgueilleux, tranquilles, transfigurés,
Les dents serrées, les poings fermés,
Le regard tourné vers les étoiles,
Nous combattrons le monde !

Ah, tremble, monde contraire !
Notre colère est terrible !
Nos gestes de sang-froid !
Notre chant est de guerre, et de mort,
et de destruction.

Contre nous ne te serviront de rien tes prières,
Tes menaces, tes lois.
Car nous sommes nus. Tu nous as dénudés.
Car nous n’avons plus ni croyances ni aspirations
Ni idéaux.
Car nous sommes d’une lignée ancienne.

C’est pourquoi nous te regardons avec dédain et amertume :
Nous, les dieux lucides de la religion du néant.
C’est pourquoi nous voulons te combattre.
C’est pourquoi traverse les mers un navire immense
Où tous les dieux se sont embarqués –
Les Fous, les Solitaires, les Déshérités, les Maudits.

… … … … …

Ainsi a coutume de s’exclamer un nouveau Don Quichotte.
Non le Don Quichotte des romans
Mais l’autre, le vrai,
Celui que d’innombrables fois je surprends
À rugir en moi,
Tragique et halluciné,
Chargé de haines, de réclamations,
De récriminations.
Mais je fais comme si je ne l’entendais pas
Et je fuis.
Que pourrais-je faire d’autre ?
Je fuis !
Il n’y a rien de commun entre lui et moi.
Je ne veux pas combattre des moulins !

Ô ma bien-aimée d’autrefois,
Qui en tant d’occasions sur ton sein recueillis
Maternelle et divine
Mes songes, mes incrédulités
Ma solitude –
Ouvre-moi de nouveau tes bras !
Au-dehors il y a des clameurs que je ne comprends pas…
Il y a des hommes qui parlent une langue étrange…
Je viens fugitif. Je viens si las.
Berce-moi doucement dans tes bras,
Dans tes bras tendres comme la nuit,
Jusqu’à ce que je dorme.
Jusqu’à ce que je ne les entende plus.
Jusqu’à ce que l’Autre se taise.

*

Exilés (Exilados) par Jorge Rebelo (1960)

Oui, il fait nuit.
Amie, vois-tu ?
Le ciel s’est éteint…
Les voix se sont tues…
Un suave présage de mystère
Est lentement descendu sur les choses et les êtres…
Oui, il fait nuit.

Amie, viens t’assoir à côté de moi.
Viens me raconter le secret ancien
Qui se cache
Dans tes yeux tristes et lointains.
Viens oublier ta solitude,
Viens m’aider à rêver.

Il fait nuit
Et je t’aime.
Mais mon amour pour toi
Transcende la parole et le geste
Et te parle
Par le murmure du vent
La rumeur de la forêt
Le chant silencieux des étoiles.
Je t’aime sereinement, tranquillement
Comme seuls savent aimer
Les êtres désespérés.

Mais tu es absente.
Dans tes yeux crient des angoisses
…que je ne sais déchiffrer,
Dardent des suppliques que je ne sais dénouer.
Un manteau de tragédie t’enveloppe et t’isole…
Amie, pose ta main dans ma main.
Regarde-moi dans les yeux, comme ça.
Je dois briser le mur qui nous enferme
Je dois rendre la certitude à ton regard.

Là-bas, au loin, vois-tu ?
C’est la terre des hommes.
Des hommes normaux, quotidiens,
Ingénus, crédules, confiants.
Des hommes condamnés à exister –
À exister inutilement
Jusqu’au jour où un souffle plus fort
Détruira leur équilibre vertical
Et les fera se confondre avec la terre,
De laquelle ils furent un jour extraits
Pour accomplir une mission dont ils ne savent rien.
Ils dorment.
Nous seuls veillons, mon amie.
Nous seuls, comme toutes les nuits,
Venons nous assoir sous les étoiles
Et rêvons.
Amie, y aura-t-il un ciel pour ceux qui souffrent beaucoup ?
Y aura-t-il une épée contre ceux qui nous oppriment ?
Y aura-t-il un chemin vertical
Et valide
…universellement
Pour tous les hommes ?

Ah, la solitude de ces nuits immenses
Où seul le silence écoute
Notre dialogue sans espoir !
Et pourtant, mon amie, il doit exister
Encore très loin
Dans un royaume reculé et sans frontières
Ce qu’aujourd’hui nous cherchons en vain :
Un lieu isolé
Où l’amour est calme et tranquille comme le nôtre.
Où la fraternité n’est pas une parole vaine
…et creuse.
Sans murailles pour séparer les hommes
Ni misère pour les dégrader.

Le jour se lève.
Partons, mon amie.
Notre chemin est long
Nous ne pouvons nous attarder.
Notre chemin est long et sans destination…
Car nous sommes deux voyageurs
…à la recherche d’une croyance,
Nous sommes deux exilés à la recherche d’une patrie.

Partons, mon amie.

*

Liberté (Liberdade) par Jorge Rebelo (1966)

Liberté,
tu dois un jour venir
je le sais.
Si tu viens trop tard,
après mon temps de sacrifice
et de combat,
n’oublie pas
que je t’ai cherchée sans perdre courage
et t’ai aimée
comme la raison d’être de la vie.
Arrête-toi un instant
au bord de ma sépulture :
bien que mort, je saurai te reconnaître
et te saluer
et je mourrai de nouveau
alors
tranquille.

*

Le Monde que je t’offre (O mundo que te ofereço) par Jorge Rebelo (1967)

Le monde que je t’offre, mon amie,
a la beauté d’un rêve construit.

Ici les hommes ont la foi –
non dans les dieux et autres choses sans signification
mais dans les vérités pures et révolutionnaires,
si belles et humaines
qu’ils acceptent
de mourir
pour qu’elles vivent.
C’est cette foi, ce sont ces vérités
que j’ai
à t’offrir.

Ici ce n’est pas dans les chambres que naît la tendresse.
C’est une tendresse rude, violente, amère
engendrée de l’âpre dureté de la lutte,
en longues marches,
dans les jours d’attente.
C’est cette tendresse rude et amère
que j’ai
à t’offrir.

Ici ne poussent pas de roses rouges.
Le poids des bottes a effacé les fleurs
…sur les chemins.
Ici poussent le maïs, le manioc
que la fatigue des hommes cultive
pour mitiger la faim.
C’est cette absence de fleurs,
cette fatigue, cette faim
que j’ai
à t’offrir.

Ici les enfants ne vieillissent pas,
leur rire est éternel,
ils jouent avec le soleil, avec le vent
avec la pluie et les sauterelles
avec de vrais fusils
avec des fragments de grenades.
C’est ce rire éternel d’enfant, ce soleil,
ces fusils véritables
(avec lesquels j’ai moi aussi joué)
que j’ai
à t’offrir.

Le monde où je combats
a la beauté d’un rêve construit.

C’est ce combat, mon amie, ce rêve
que j’ai
à t’offrir.

*

Écoute la voix du peuple, camarade (Escuta a voz do povo, camarada) par Jorge Rebelo (1970)

Écoute, camarade, la voix de notre peuple.
C’est une voix ancienne comme le temps,
Bâillonnée
Mais frémissante de rêves,
Pénétrante comme la certitude,
Fière et tranchante
Comme une douleur qui accuse.
L’entends-tu ? C’est Wyriamu, c’est Mueda1 qui pleurent
Leurs enfants massacrés…
Ce sont les paysans maudissant les colons
Qui leur ont volé leurs terres…
Ce sont les mères qui nous accueillent comme des héros
Au retour des combats…

Écoute la voix du peuple, camarade.
Fais qu’elle soit ta lumière,
Laisse-la t’envelopper comme un manteau –
Invisible mais pesant
Immensément pesant
Car il a le poids de toutes les souffrances
…qui doivent finir,
De tous les rêves qui doivent prendre forme.

Écoute la voix du peuple, camarade.

1 Wyriamu et Mueda : Localités où furent commis des massacres par l’armée portugaise en 1964 et 1960 respectivement.

*

Mon frère (O meu irmão) par Jorge Rebelo (1970)

Mon frère
N’est pas celui qui est né
Du ventre de ma mère.
Mon frère est celui qui
A grandi
Avec moi
Dans la révolte.

C’est celui
Qui est né dans un monde contraire –
Le soleil ne lui appartenait pas,
La terre ne lui appartenait pas,
Sa force ne lui appartenait pas,
Sa femme
Ne lui appartenait pas.

Mon frère
Est celui qui ne se soumet pas
Qui n’accepte pas.

C’est celui qui dans nos libres chemins
Boit aujourd’hui avec moi
L’eau de la même rivière,
Dort sous le même ciel,
Chante avec moi des chants de guerre.

Mon frère est celui
Qui s’oublie lui-même :
Sa vie appartient au peuple.

Mon frère
Est celui
Qui combat
À mes côtés.

*

Josina par Jorge Rebelo (1971)

Ndt. Le poème est adressé à Josina Machel, épouse du dirigeant du FRELIMO Samora Machel, morte de maladie en 1971.

C’était encore l’aurore quand tu es partie.
Nous n’avons pas eu le temps de te dire adieu –
Tu es partie soudain
silencieusement
comme une étoile qui s’éteint.
Personne ne sut que tu n’étais plus là
si ce n’est par une arme restée sans possesseur,
un enfant pleurant dans la nuit.
C’était encore l’aurore quand tu es partie.

Te pleurer ?
Il est trop tôt pour que nous te pleurions.
L’absence blesse
en fonction du temps
et de la compréhension.
Hier tu étais avec nous
nous bâtissions ensemble le monde nouveau,
tu cajolais les enfants
que le combat t’avait confiés,
tu portais avec toi
et répandais
le geste et le fruit
de la liberté.
Aujourd’hui tu n’es plus
–tu n’es plus, pour toujours–
qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ?!
Ah, nos mains ne seront-elles pas
de durs marteaux
pour battre et ouvrir la terre
qui te retient en otage !
Notre raison reconnaît ton absence
mais notre cœur
se refuse à comprendre
et à accepter.
Il est trop tôt pour te pleurer.

Apprendrons-nous à vivre sans toi ?
Qui nous donnera les paroles sûres
qui guérissent et réconfortent
dans nos moments
humains
d’hésitation et d’incertitude ?

Qui apprendra au monde la force
le courage et la grâce
des femmes de notre terre ?
Tu étais pour nous la pureté,
la sœur, la camarade
la révolution faite certitude.
Depuis que tu es partie, la raison d’être
de bien des choses
n’est plus aussi claire…

Mais écoute :
Quand la lutte nous dira – En avant !
Nous avancerons.
Et toi aussi tu viendras.
Dans nos marches, nos combats,
en toutes missions
tu seras avec nous.
Ta jeunesse
si tôt interrompue
sera éternelle,
nous inspirant, nous encourageant.

Non, nous n’avons pas besoin d’apprendre
à vivre sans toi.
Nous continuons
avec toi
notre lutte.

*

Nous jurons de défendre la liberté (Juramos defender a liberdade) par Jorge Rebelo (1975)

Quand nous naquîmes, nos yeux s’ouvrirent sur une terre cruelle et sinistre. Le sourire était éteint sur le visage des gens, et à sa place grandissaient la haine et la révolte. Notre enfance n’a pas connu l’amour que fait éclore la liberté dans le cœur des hommes.

Notre terre nous fut volée. Notre peuple était esclave des colons, des étrangers qui n’existaient que pour empocher. Nous grandissions en même temps que cette blessure en nous, et la blessure devenait toujours plus douloureuse. Comment être libre ? Comment donner son sens à la vie, comment rendre au peuple la terre et la joie ?

Nous étions des millions à sentir ainsi. Et dans la révolte et la souffrance nous avons pris conscience de notre force immense.

Nous construisîmes alors une aurore de fusils, nous nous transformâmes en une mer gigantesque et incandescente. Et du feu notre désir prit forme. Le peuple humilié fut victorieux.

Aujourd’hui, vaincue la guerre, durant la pause de nos travaux nos posons le visage contre la terre amie et nous écoutons le silence de ceux qui dorment. Nombreux sont les enfants du peuple tombés au cours de la bataille : et la terre pour qui nous avons combattu les accueille et conserve vivant leur souvenir.

La liberté a eu son prix. La défendre coûtera davantage encore : déjà les nouveaux colons, qui ne vivent que pour empocher, se lancent à nouveau contre notre peuple. Mais nous jurons de la défendre comme le bien le plus précieux, de toutes nos mains unies – les mains de ceux qui sont morts pour elle et de ceux qui vivent pour elle, les mains de ceux qui ont planté pour toujours, en eux et dans la terre, le si beau drapeau de la liberté.

*

Es-tu le même ? (És tu o mesmo?) par Jorge Rebelo (2002)

« Le pouvoir, les facilités qui entourent ceux qui gouvernent peuvent facilement corrompre l’homme le plus ferme. C’est pourquoi nous voulons qu’ils vivent modestement et avec le peuple, qu’ils ne fassent pas de la tâche reçue un privilège et un moyen d’accumuler des biens ou de distribuer des faveurs. » (Samora Machel)

…Alors advint un temps
…où les tentations furent si fortes
…que bien peu résistèrent.
…Et leur conscience commença à les troubler :

Il y a une ombre en chacun de nous
Un autre moi qui nous persécute et nous tourmente
Il s’insinue dans notre conscience
Furtivement comme un voleur au milieu de la nuit
Insistant dolent amer
« Es-tu le même – demande-t-il – es-tu le même
Qui proclamait le nouveau printemps
Le véritable amour le pain pour tous,
Qui niait les bonheurs édifiés
Avec la sueur et le sang des autres,
Qui dans son peuple cherchait
La force et la raison
« Es-tu le même – demande-t-il courroucé –
Qui aujourd’hui se vend à celui qui paye le plus
Qui fraude et assassine par esprit de lucre
Qui dans la boue et la pourriture
S’embourbe ainsi qu’un ver
Es-tu le même… »

… … … … …

Je suis le même. Le même
Qui tirait des balles justicières,
Qui lors des marches s’arrêtait au bord du chemin
Pour une fleur un sourire un enfant,
Qui dans les nuits claires au sommet des montagnes
Tendait la main pour cueillir des étoiles,
Qui laissait son esprit vagabonder dans l’espace
D’où comme un tambour
Il annonçait l’ère nouvelle.

Je suis le même. Mais aujourd’hui
Les enfants fuient en me voyant
Et les miroirs reflètent une âme sordide
Défigurée corrompue.

Ah, à quel moment du parcours
Nos pas se sont-ils perdus ?
Où que nous cherchions à nous cacher
L’ancien serment
Nous poursuit comme un anathème…

Je dois apprendre de nouveau
À défier l’univers, à récuser
Le confort des palais,
À partager avec les déshérités
L’aspiration à la vertu.
Mon autre moi me l’enseignera.

*

Plantez des arbres (Plantai árvores) par Manuel Gondola

Plantez des arbres, camarades,
Sur le sol national,
Rendez plus bel encore
Ce beau Mozambique,
Pays que je voudrais voir
Fécond, infini,
Grand, comme il fut autrefois,
Comme il pourrait l’être.

Plantez des arbres, camarades,
Enracinez-les dans le sol,
Votre effort isolé
Est en soi peu de chose,
mais peu de chose peut devenir beaucoup,
Et aimer la Patrie est un devoir.

Le patriote n’est pas seulement
Celui qui les armes à la main
Contre les agresseurs étrangers
Défend la Patrie,
Non,
Bon révolutionnaire est aussi
Le travailleur honorable
Qui féconde avec sa sueur
Le sol aimé de la Patrie.

Il est aussi patriote
Celui qui fertilise la terre
Qui lie les plantes à la terre
Qui les enracine dans la terre

L’arbre ami l’arbre bienveillant
Est compagnon de l’homme
Il lui donne l’ombre qui rafraîchit
Les fruits, le bois à brûler, le bois pour construire.

*

Frères, qu’attendez-vous ? (Irmãos de que esperam) par A. Rufino Tembe

Frères ! Qu’attendez-vous ?
Les jours passent…
Et les Portugais ne changeront jamais,
Il faut lutter pour la liberté du Mozambique !

Frères ! Le jour s’achève…
La première étoile brille…
Cherchez votre chemin de liberté,
Rejoignez les autres.

Rejoignez les autres…
Prenez les armes contre Salazar…
C’est seulement de cette manière
Que vous verrez vos parents libres d’oppression.

Pour que vos parents…
C’est-à-dire le Peuple,
D’où vous venez et où vous retournerez,
Vous paie de joie ce que vous avez souffert pour lui.

Luttez, car l’ennemi est dans votre lit,
S’apprêtant à dormir content.
Vous dormirez tranquilles
Quand vous aurez expulsé le vagabond Salazar.
Vous avez souffert durant des siècles
Sans un jour de repos,
Vous travailliez et ne gagniez rien,
Opprimés dans votre Pays.

*

Obscurantisme (Obscurantismo) par Armando Guebuza (1966)

Je trouvai la foule
à genoux en train de prier
adressant ses oraisons patientes
au Dieu invisible

Je trouvai la foule
lasse de souffrir
de pleurer, de supplier, blessée
par la justice du Dieu invisible

Je trouvai la foule
baignée de larmes
et gémissant, criant
pour réveiller le Dieu invisible

« Xikwembu Nkulukumba hi yingele ! »
Mais Dieu n’entendait pas
car ils devenaient toujours plus pauvres
car ils recevaient toujours plus d’insultes
car ils subissaient toujours plus de sévices

« Xikwembu Nkulukumba hi yingele ! »
Mais Dieu n’entendait pas
car toujours plus de coups de fouet blessaient leurs flancs
car toujours plus d’impôts traquaient leur argent
car toujours plus de papiers de dette emplissaient leurs poches

Je trouvai cette foule en train de prier
et moi aussi
sans savoir pourquoi
je m’assis et priai
et criai à voix haute
pour voir l’invisible
pour toucher l’invisible

Et je compris avec tristesse
l’esclavage qui attend
celui qui se confie en « Lui ».

*

Si tu me demandes (Se me perguntares) par Armando Guebuza (1966)

Si tu me demandes
Qui je suis
Avec ce visage
Creusé de vilaines traces de varicelle
Et ce sourire sinistre

Je ne te dirai rien
Je ne te dirai rien

Je te montrerai les cicatrices des siècles
qui sillonnent mes flancs noirs
Je te jetterai un regard de haine
Rouge du sang versé pendant des siècles
Je te montrerai ma case couverte de chaume
Délabrée
Je te conduirai aux plantations
Où du matin au soir
Je reste penché sur la terre
Quand les rudes travaux
Mastiquent ma vie

Je te conduirai aux champs pleins de gens
Où les gens respirent la misère à toute heure

Je ne te dirai rien
Je ne ferai que te montrer tout cela
Et puis
Je te montrerai les corps de mon Peuple
Tombés sous la mitraille perfide,
Les chaumières brûlées par les tiens

Je ne te dirai rien
Et tu sauras pourquoi je lutte.

Le jeune poète Armando Guebuza, futur Président du Mozambique, récitant son poème Se me perguntares (appelé par l’auteur de la vidéo Luta armada…)

*

Printemps de balles (Primavera de balas) par José Craveirinha (1970)

Je saisirai
Ma dernière humiliation
Et sans quitter ma terre
J’émigrerai au nord du Mozambique
Avec un printemps de balles à mon épaule.

Et là
Dans le nord je mangerai des racines
Je boirai l’eau de pluie où boivent les bestioles
Dans le repos à la place de mon printemps de balles
Je saisirai le manche de mon printemps de maïs
Et je cultiverai un champ ou s’il est nécessaire
De ramper sur les coudes
Et les genoux
Je ramperai.

Et puis

À couvert et en position dans la forêt
Avec mon printemps de balles en joue
Je ferai éclore sur le dolman de M. le Capitaine
Les fleurs les plus rouges
Le dur prix de notre belle
Liberté reconquise
À coups de feu !

*

Chant de guérilleros (Canto de guerrilheiros) par Sérgio Vieira (1969)

Nous sommes nés du sang des morts,
car le sang
…est la terre où pousse la liberté.
Nos muscles
…sont des balles de coton
…liées avec la haine.
Notre marche
…s’est synchronisée dans les fabriques
…où les machines nous torturent.
C’est au fond des mines,
…d’où l’air fuit épouvanté
…que nos yeux se sont ouverts.
Nous les fils du Mozambique,
…pour la Patrie qui nous porta dans son ventre,
Nous le bras armé du peuple,
…pour la haine que les manufactures nous ont enseignée,
Nous le cri de vengeance des femmes,
…pour le veuvage issu du travail forcé,
Nous la volonté d’apprendre des enfants,
…pour la faim imposée par le coton,
Nous jurons
…que la lutte continue,
…nécessaire et impérieuse
…comme la chaleur qu’apporte le soleil
…au petit matin.
Sur le sang de Février2,
…nous jurons que nos bazookas
…boirons plus d’acier,
Sur l’explosion de Février,
…nous jurons que nos mines
…dévoreront d’autres corps,
Sur la blessure de Février,
…nous jurons que nos fusils-mitrailleurs
…ouvriront des clairières d’espérance,
Sur le cadavre de Février,
Sur la trahison de Février,
Sur la haine accumulée de Février,
Nous crions notre volonté
…de libérer la Patrie.

2 Février : le 3 février est le Jour des héros au Mozambique, depuis la mort du fondateur du FRELIMO, Eduardo Mondlane, le 3 février 1969.

*

Ça ne sert à rien, Caetano (Não vale a pena, Caetano) par Estêvão Franco Lucas (1970)

Ndt. Marcelo Caetano fut dictateur du Portugal après la mort de Salazar jusqu’à sa déposition par la Révolution des œillets, de 1968 à 1974.

Ça ne sert à rien, Caetano,
ça ne sert à rien !

La division que tu as introduite
dans notre Peuple pendant des siècles
succombe aujourd’hui
par nos armes puissantes.

Tu auras beau envoyer Kaulza3
cette combinaison de science et d’agression
tenu pour être le plus capable
d’anéantir notre détermination,

Tu auras beau consulter tes généraux de blindés
experts dans l’agression
des peuples frères,
qui ont acquis comme nous
la dignité de combattre l’exploitation,

Tu auras beau envoyer tes hommes
stationner sur notre terre
où pousse la plante de destruction
de la prétendue domination éternelle,

Tu auras beau échafauder des plans sanguinaires
Tu auras beau lancer de grandes offensives
avec 30 000 mercenaires
et des jets larguant des bombes continuellement,

Le résultat sera toujours le même.
Tu verras ton armée se noyer
dans la mer de notre Peuple ;
tu baigneras dans le sang
perdu par tes soldats ;
le fracas de la destruction de tes chars
te poursuivra dans tes rêves.

Ça ne sert à rien, Caetano,
ça ne sert à rien !

L’Unité de notre Peuple
définie par notre plus grand héros
est la plante de destruction
de la prétendue domination éternelle.
C’est l’arme prépondérante
qui nous fait crier : Nous vaincrons !

3 Kaulza (sic) : Kaúlza Oliveira de Arriaga, commandant en chef de l’armée portugaise au Mozambique de 1969 à 1974.

*

Amitié Cuba-Mozambique (À noter, sur le drapeau du Mozambique, entre autres symboles, le fusil-mitrailleur avec baïonnette)

 

Organisation de solidarité avec les peuples d’Asie, d’Afrique et de d’Amérique latine (OSPAAAL, La Havane, Cuba): Journée de solidarité avec la lutte du peuple mozambicain