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Poésie révolutionnaire du Guatemala (traductions)

La poésie guatémaltèque engagée d’inspiration sociale et anti-impérialiste s’est cristallisée dans la première moitié du vingtième siècle autour de deux mouvements littéraires et artistiques : tout d’abord, et dans une moindre mesure, le groupe Acento, puis le groupe Saker-Ti, constitué en 1947.

Cette poésie a été portée par le contexte politique de la décennie 1944-54 qui vit la chute de la dictature du général Ubico (Révolution d’Octobre) et l’élection du président Juan José Arévalo puis, en 1951, celle de son successeur, Arbenz Guzmán. Les réformes sociales engagées sous ces deux présidences, ayant pour corollaire la fin de la répression étatique des mouvements de travailleurs, dont le parti communiste, provoquèrent la réaction des intérêts oligarchiques qui, soutenus par les États-Unis et son bras économique dans le pays, la United Fruit Company (« Mamita Yunai » – Yunai pour « Uni » de United), combattirent le gouvernement par les armes. Ce conflit (semblable à ce que vivra le Nicaragua au lendemain de la victoire sandiniste de 1979, avec le même type d’interventionnisme nord-américain), prit fin en 1954 avec le renversement du gouvernement élu. Pour les intellectuels de Saker-Ti s’ensuivit alors la répression par la nouvelle dictature, l’exil.

Les années suivantes ne furent pas moins chaotiques, une guérilla révolutionnaire s’opposant aux dictatures oligarchiques successives – ainsi d’ailleurs qu’aux quelques présidents élus. Le poète Otto René Castillo, qui avait quitté le Guatemala en 1954, rejoignit la guérilla en 1966 et fut capturé et passé par les armes peu de temps après, en 1967.

Les dix-sept poèmes suivants, que j’ai traduits, sont tirés de Poesía guatemalteca revolucionaria (1969), anthologie compilée et présentée par María Luisa Rodríguez.

Les membres du groupe Saker-Ti ici représentés sont Roberto Paz y Paz (deux poèmes), Melvin René Barahona (deux poèmes), Otto René Castillo (cinq poèmes), Julio Fausto Aguilera (quatre poèmes) et Francisco Acevedo (un poème).

Les autres poètes, non rattachés formellement à ce groupe, sont Otto-Raúl González, Romelia Alarcón Folgar et Manuel José Arce Leal (un poème chacun).

*

Muñecas de tusa, Guatemala (poupées de feuilles de maïs)

*

Résistance du peuple (Resistencia del pueblo) par Otto Raúl González (Otto-Raúl González)

…..Donnez
donnez mille
donnez mille coups
donnez mille coups au diamant.
Toujours
toujours il sera
toujours il sera et restera
toujours il sera et restera diamant.

…..Donnez
donnez mille
donnez mille coups
donnez mille coups au peuple.
Toujours
toujours il sera
toujours il sera et restera
toujours il sera et restera le peuple.
Car le peuple est comme le diamant.

…..Enfermez
enfermez derrière mille
enfermez derrière mille verrous
enfermez derrière mille verrous l’air ;
toujours
toujours il sera
toujours il sera et restera l’air.

…..Enfermez
enfermez derrière mille
enfermez derrière mille verrous
enfermez derrière mille verrous le peuple.
Toujours
toujours il sera
toujours il sera et restera le peuple.

…..Assassinez,
fusillez,
massacrez,
mitraillez le peuple,
il y aura toujours,
toujours il y aura un peuple.

…..Car le peuple est comme l’air.

…..Assassinez,
fusillez,
massacrez,
mitraillez la lumière ;
toujours,
il y aura toujours,
toujours il y aura de la lumière.

…..Car le peuple est comme la lumière.

*

Mes bœufs étaient comme ça (Así eran mis bueyes) par Roberto Paz y Paz

…Ces deux-là, oui, c’étaient des bœufs ;
je te le dis, Chema,
jamais je ne trouverai
une paire de bœufs pareils.

…J’ai dû les vendre,
mais qu’y puis-je ?
à celui qui naît pauvre
la vie coûte plus qu’au riche.

…Ils étaient si pareils l’un à l’autre
que c’en était épatant
vingt paumes de haut
regarde ma main ;
les deux tout blonds
comme du jaune d’œuf,
et avec de ces cornes…

…Je ne t’en dis pas plus.
Quand je me rappelle
comment ils tiraient,
toujours à l’unisson,
pas besoin de la pique,
même pas besoin de crier,
je sens les larmes
qui me viennent aux yeux.

…Alors je leur donnais
après le travail
un panier grand comme ça
de maïs
et du sel dans la main.

…Tu les aurais vus ;
avec la charrue,
avant que les autres
aient fini de défricher
moi j’en étais au second labour
presque à semer.
Et même ils savaient
qu’avec la terre dure
il faut semer à trois bandes de terrain
et ils les calculaient
mieux que moi !

…Mais ils sont loin maintenant,
des bœufs de cent pesos chacun !
j’ai dû m’en séparer
à cent les deux.
Voilà comment profitent
les richards
de l’homme dans le besoin…

…Ma femme enceinte
et un gosse malade,
sans maïs ni haricots,
sans même une machette !
Et les médicaments qui coûtent
si cher ;
et il faut bien des vêtements
pour celui qui est en chemin.

…C’est pour ça que je les ai vendus ;
autrement, quel espoir ?
Quand je me rappelle
comment ils grimpaient
sur la Salpêtrière
avec trente quintaux,
et comment ils allaient
sur la route
jusqu’au Rio Motagua
sans que je les guide…

…Monter en charrette
avec ces bœufs
c’était comme
de s’allonger dans un hamac.
Au point que je pouvais dormir
sur les sacs de maïs
et ils me conduisaient
au mas
de l’Hacienda Grande !

…Mieux vaut que je me taise, va,
si ça doit me faire pleurer.
Tu ne comprends pas que des bœufs
pareils je n’en trouverai jamais ?

*

Reconstruction de la lumière (Reconstrucción de la luz) par Roberto Paz y Paz

…Les mains, oui, les mains chantent
le poème d’amour bien appris
et mystérieux est leur rythme concertant ;
elles sont nées pour les usines et les charrues ;
mais le moment est si sale et sombre
qu’elles demandent aujourd’hui le fusil.

…Les mains savent défricher la terre :
la patrie se nourrit de ces mains ;
les mains savent conduire les métiers à tisser :
que ces mains donnent des vêtements aux peuples ;
les mains tracent des calculs algébriques :
que ces mains construisent les ponts ;
les mains savent sonder les douleurs :
que ces mains guérissent les peuples ;
les mains savent agencer les lettres :
que ces mains éduquent les peuples.

…Mais non ; ils ne nous laissent pas…
parce qu’ils ont étouffé septembre vingt et un ;
que soixante et onze a été gommé ;
mille neuf cent vingt1,
trahi,
cela n’a porté aucun fruit ;
parce qu’ils ont détruit à coups de prévarication
notre octobre de quarante-quatre ;
qu’ils ont ôté aux bras sans terre
la terre sans bras que nous leur avions donnée ;
qu’ils ont réduit à néant ce que nous avons construit ;
parce qu’ils ont placé des jalousies devant la lumière
qui parcourt le monde,
nous plongeant dans l’obscurité ;
alors,
de ces mains pures,
faites pour la charrue, l’atelier et le livre,
naît le désir de tout laisser tomber
pour ne se consacrer qu’à une seule tâche,
pour laquelle il n’existe qu’un seul outil :
nous reconstruirons la lumière
avec le feu lustral des fusils.

…Ces mains d’abord chercheront
et en un faisceau vigoureux
ensuite fusionneront
les fragments de lumière de notre histoire,
les reprisant avec un fil indestructible
d’acier et de flammes.

…Et une torche infinie
surgira resplendissante,
septembre plus octobre
avec avril et juin
– éblouissante –
pour mettre le feu aux immondices
et rénover la patrie humiliée

…Et en elle
et avec elle
– nourrie du sang des martyrs,
réparée l’aile meurtrie du quetzal –
entonner la chanson des champs de maïs
avec le rythme heureux des usines
et la chorale harmonieuse de cent mille écoles.

…Ah, ces fragments de lumière, à présent réunis,
quel torrent de clartés ils nous apportent !

1 Dans ce passage, le poète fait allusion à plusieurs dates clés de l’histoire du Guatemala : la déclaration d’indépendance de 1821, la révolution libérale de 1871 et la « Semaine tragique » de 1920 contre le président-dictateur Estrada Cabrera. Quelques vers plus loin, il est question de la chute du dictateur Ubico en octobre 1944.

“Réparée l’aile meurtrie du quetzal”

*

Seconde ville martyre (Segunda ciudad mártir) par Melvin René Barahona

…Zacapa, enfant ardente,
cœur de palmier vermeil.
Forge où le printemps se pare
de l’arôme irremplaçable
de ton rhum tropical, avec ton marché
odorant de légumes et de sourires
qui regardent à travers des corbeilles d’osier
offrant un mirage timide
d’humidité végétale et fantasque.

…Comme si ne suffisait le feu
transpirant de tes cactus ;
et cet autre, voluptueux et troublant,
de tes jouvencelles matinales ;
ils t’apportent aujourd’hui, Zacapa de mes ancêtres,
le feu de la mort, celui qui détruit
toute force vitale et la traite du lait.

…Toujours tu demandas l’humidité pour tes plaines,
pour accroître les sillons de tes champs,
irriguer le sang de tes cactus,
rafraîchir le front de tes vierges.

…Tu l’as reçue, l’humidité, à présent.
Humidité dans les yeux des mères
à la tendresse massacrée.
Humidité des enfants démembrés
anéantis sur le sein qu’ils tètent.
Tu peux à présent t’incliner dans les plaines de La Fragua (La Forge)
pour boire ton propre sang,
ce noble sang, courageux et fort,
que je tiens au milieu de mon poing
comme un héritage du passé, de mes pères.
Feu sur feu, c’est ce que te donnent
les immondes chiens de la nuit
jusqu’à ce que ne reste aucune pierre debout.

…À toi, déesse du feu, qui tendis
le sceau de ta lumière à Prométhée,
la pierre de ton feu.

*

Cela finira (Todo pasará) par Melvin René Barahona

…..Cela finira.
Et je serai à tes côtés au matin
de la reconstruction.

…Oui. Je serai à Zacapa
et je serai à Chiquimula ;
je serai partout
où la mort est venue
chasser l’espérance.
Je serai là pour refaire
le sang naufragé des briques mortes.
Pour sécher la dernière larme versée.
Je serai là
pour balayer avec mon front les décombres
et la tristesse des souvenirs.

…Je placerai une rose rouge et un sonnet
Dans chaque fosse commune.
Je peindrai là un rameau de ma voix, un sourire,
un tremblement de mes lèvres
sur les palmiers ressuscités,
et je baiserai les briques nouvelles et les murs
édifiés durablement.

…Oui, cela finira ;
et de nouvelles mères viendront pour les enfants orphelins,
et de nouveaux enfants pour les mères éplorées,
et un pain nouveau
plus tendre et plus savoureux
débordera des mimiques de mon peuple,
et une nouvelle espérance
débordera des poitrines reconstruites.

*

Marchons, Patrie (Vámonos, Patria, a caminar) (1965) par Otto René Castillo

…Marchons, Patrie ; je t’accompagne.

…Je descendrai aux abîmes que tu me montreras.
Je viderai tes amers calices.

…Je me ferai aveugle pour que tu aies des yeux.
Je me ferai muet pour que tu chantes.
Je dois mourir pour que tu ne meures pas,
pour que ton visage lumineux monte à l’horizon
de chaque fleur née de mes os.

…Il doit en être ainsi, c’est certain.

…Je suis fatigué de contenir tes larmes en moi.
À présent je veux marcher à tes côtés, scintillante.
T’accompagner dans ton voyage, car je suis un homme
du peuple, né en octobre à ce monde.
Ô Patrie !
Les colonels qui compissent tes murs,
nous devons les extirper jusqu’à la racine,
les pendre à un arbre de rosée tranchante,
secoué des colères du peuple.
C’est pourquoi je veux marcher avec toi. Toujours
avec les paysans agrariens
et les ouvriers syndicalistes,
avec celui qui a un cœur pour t’aimer.

…Marchons, Patrie ; je t’accompagne.

…Ma petite Patrie, douce tempête,
Mes pupilles élèvent un littoral d’amour
et ma poitrine s’emplit d’une joie de forêt
quand je dis patrie, ouvrier, hirondelle.

…C’est que j’ai mille ans à force de me lever à l’agonie
et de me coucher cadavre sur ton nom immense,
flottant sur tous les souffles libertaires,
Guatemala, prononçant ton nom, ma Patrie, petite paysanne.

…Ô Guatemala !
quand je dis ton nom je retourne à la vie.
Je quitte les larmes à la recherche de ton sourire.

…Je gravis les lettres de l’alphabet jusqu’au A
qui donne sur le vent comblé d’allégresse
et je te contemple à nouveau telle que tu es,
une racine poussant jusqu’à la lumière humaine
avec tout le poids du peuple sur ton dos.
Misérables les traîtres, mère patrie, misérables !
Ils connaîtront la mort de la mort jusqu’à la mort !
Pourquoi des fils aussi abjects naquirent d’une mère si tendre ?

…Telle est la vie des peuples, amère et douce,
mais leur combat résout tout humainement.
C’est pourquoi, Patrie, il te naîtra des matins
quand l’homme se penchera éclairé sur son passé.
C’est pourquoi, Patrie,
quand je dis ton nom mon cri devient révolte
et le vent se libère d’être vent.
Les rivières quittent leur cours prémédité
et viennent en manifestation te serrer dans leurs bras.
Les mers conjuguent dans leurs vagues et leurs horizons
ton nom meurtri de paroles bleues, propre,
pour te conduire au cri escarpé du peuple,
où nagent des poissons aux nageoires d’aurore.

…Le combat de l’homme te rachète à la vie.

…Petite Patrie, homme, et terre, et liberté
portant l’espérance sur les chemins de l’aube.
Tu es l’antique mère de la douleur et de la souffrance.
Celle qui marche avec un enfant de maïs dans les bras.
Celle qui invente des ouragans d’amour et de cerisaies
et se donne entière sur la paix2 du monde,
pour que tous aiment un peu de son nom ;
une vaste portion de ses montagnes
ou la main héroïque de ses enfants guérilleros.

…Petite Patrie, ma douce tempête,
chant logé dans ma gorge
depuis les siècles du maïs rebelle :
j’ai mille ans, à porter ton nom
comme un petit cœur futur
dont les ailes commencent à s’ouvrir au matin.

2 Dans une version du poème que j’ai trouvée sur internet, on lit « le visage du monde », c’est-à-dire le mot faz plutôt que paz. Cette version-là n’est d’ailleurs pas sans quelques défauts typographiques, tout comme le livre sur lequel j’ai travaillé, et je ne suis donc pas capable pour le moment de dire quel est le texte authentique.

*

Le Tombeau de Dieu (La tumba de Dios) par Otto René Castillo

…Il se passe des choses
si étranges
dans mon petit pays,
que si réellement
il y avait des chrétiens
ils croiraient,
sans doute,
qu’est mort
Dieu pour de vrai.

…Un homme,
par exemple,
poussé
par l’implacabilité
de sa faim,
commet un vol,
parce qu’il doit
le commettre.
On le condamne
alors
à vingt ans
de prison.

…Pensez
un moment ce que coûte
rassasier sa faim :
vingt ans
enfermé
dans 4 x 4 mètres !

…Mais
les actionnaires
principaux
des banques
qui perpètrent
des affaires
et récoltent des louanges
marchent tranquillement
dans la rue.
Pensez
un moment encore :
D’où
vient tant de richesse ?
Ils l’ont produite
eux-mêmes,
peut-être,
à la sueur
de leur front
et avec les cals
de leurs mains ?

…Répondez
à cette question.

…Le commerçant
de la cité
principale
qui à huit heures
se rend à la messe
et à onze heures
au bar,
exhibe,
après un dévot
« Santé ! »
son certificat d’entrée
au paradis,
au cas où il mourrait
à l’improviste.
Il montre avec insistance
la signature du saint père
et ajoute d’une voix âpre :
« Ça m’a coûté
cinq cents balles ! »

…Je n’ai qu’une chose à dire :
ils ont
encore
la moitié du monde
pour voyager et faire les putes.

…Mais l’affamé
principal
de ma ville
y restera
si la bombe
le surprend
à son travail.

…Une chose est absolument certaine.

…Jamais ne passeront
par le chas d’une aiguille
les chameaux,
mais les riches eux
ont acheté,
plutôt que de le nier,
le royaume de leurs cieux.

…En réalité,
s’il y avait des chrétiens
dans mon petit pays,
où se passent
des choses aussi horribles,
ils seraient convaincus
de la mort de Dieu,
sans le moindre doute.

…Faux chrétiens,
la tombe d’un dieu
est en vous !

*

La Faim (El hambre) par Otto René Castillo

…Tu ne la vois pas venir.
Elle est toujours avec toi.
Au plus profond,
ouvrier de mon pays,
blottie comme un souvenir.
Elle parle en gris au petit matin
sur le visage de tes enfants,
de ta pauvre femme silencieuse,
et de ton geste le plus amer
qui jamais ne cesse
de se séparer de toi.

…Elle se réveille
tous les matins,
quand la nuit
a été courte pour toi.
Et quand pour toi et les tiens
vient la nuit,
le jour n’est pas encore
fini pour elle,
qui continue de se nourrir
du peu de forces
que t’a laissées le patron.

Elle ne sait prononcer
qu’un seul mot,
dans toutes les langues :
manger.

Et quand tu n’as pas de quoi,
alors, cette furieuse
te mord tant qu’il ne te reste
même plus la force de pleurer.
Et comme personne tu souffres
car les tiens
fixent leurs yeux éplorés
vers l’horizon, immobiles,
tout le temps,
comme si l’aube
des plus mauvais jours
était encore à venir.
Elle aussi a un patron,
ouvrier de mon pays,
le même que toi.
Et c’est seulement quand tu te libèreras pour de bon
que tu en finiras avec elle.
Tu la tiendras apprivoisée dans tes mains.
Et il ne se trouvera pas assez de cloches
pour sonner en grande volée ton allégresse.
Alors les tiens ne regarderont plus
dans le lointain, ouvrier de mon pays,
comme si l’aube des plus mauvais jours
était encore à venir.

*

Rapport d’injustice (Informe de una injusticia) par Otto René Castillo

…Peut-être ne pourras-tu le concevoir,
mais ici,
devant mes yeux,
une vieille femme,
Damiana Murcia, veuve Garcia,
77 ans de cendre,
exposée à la pluie
à côté de ses meubles
cassés, malpropres, décatis,
reçoit
sur l’épine du dos
toute l’injustice
maudite
de ce système du mien et du tien.

…Parce qu’elle est pauvre,
les tribunaux des riches
ont ordonné son expulsion.
Peut-être que tu as oublié
ce mot.
Tant est noble le monde
où tu vis.
Peu à peu
là perdent
leur cruauté
les mots amers.
Et tous les jours
avec le matin
apparaissent des mots nouveaux,
empreints d’amour
et de tendresse pour l’homme.

…Expulsion.
Comment t’expliquer ?
Vois-tu, ici,
quand
tu ne peux payer un loyer,
les autorités des riches
viennent et te jettent
toi et toutes tes affaires
à la rue.
Et tu restes sans toit
pour la grandeur de tes rêves.
C’est ce que veut dire le mot
expulsion : solitude
ouverte au ciel, à l’œil sévère,
et misérable.

…C’est ce qu’ils appellent le monde libre.
Comme je suis content que tu
ne connaisses plus
ces horribles libertés !

…Damiana Murcia, veuve Garcia,
est toute petite,
tu sais,
et elle aura tellement froid.
Que doit être grande sa solitude !

…Tu n’imagines pas
comme ces injustices font souffrir.
Elles sont normales chez nous.
Ce qui est anormal, c’est la tendresse
et la haine de la pauvreté.
C’est pourquoi plus que jamais
j’aime ton monde.
Je le comprends,
je le glorifie
abasourdi d’orgueils cosmiques.
Et je me demande :
Pourquoi, chez nous,
les vieux souffrent-ils tant
alors que nous serons tous vieux un jour ?

Mais le pire de tout,
c’est l’habitude.
L’homme perd son humanité
et l’énormité de la douleur d’autrui
n’a plus d’importance pour lui,
et il mange,
et il rit,
oublieux de tout.
Je ne veux pas
de ces choses
pour ma patrie.
Je ne veux
de ces choses
pour personne.
Je ne veux
de ces choses
pour personne au monde.
Et je dis,
pourquoi la douleur
doit-elle avoir
son auréole bien ajustée ?
C’est ce qu’ils appellent le monde libre.

…Compare ce que je suis et ce que j’étais.
Et dis à tes amis
que mon rire
s’est changé en grimace
grotesque
au milieu du visage.
Et que je leur dis d’aimer leur monde
et de le construire beau.
Et que je me réjouis beaucoup
de ce qu’ils ne connaissent plus
d’injustices
aussi profondes et nombreuses.

*

Intellectuels apolitiques (Intelectuales apolíticos) par Otto René Castillo

I

…Un jour,
les intellectuels apolitiques
de mon pays
seront interrogés
par l’homme
simple
du peuple.

…Il leur demandera
ce qu’ils faisaient
quand
la patrie se mourait
lentement,
comme une flamme légère,
petite et seule.

…Il ne les interrogera pas
sur leurs costumes,
ni sur leurs longues
siestes
après le déjeuner,
ni sur leurs stériles
combats contre le néant,
ni sur leur ontologique
façon
de chercher de la menue monnaie.
Ils ne seront pas interrogés
sur la mythologie grecque,
ni sur le dégoût de soi
qu’ils ressentaient
quand quelqu’un, en son for intérieur,
délibérait de mourir lâchement.

…Il ne leur demandera rien
au sujet de leurs justifications
absurdes
grandies à l’ombre
d’un mensonge complet.

II

…Ce jour-là viendront
les hommes simples,
ceux qui ne figuraient jamais
dans les livres et les vers
des intellectuels apolitiques
mais qui leurs apportaient chaque jour
le lait et le pain,
les œufs et les tortillas,
ceux qui raccommodaient leurs costumes,
ceux qui conduisaient leurs voitures,
ceux qui gardaient leurs chiens et leurs jardins,
et qui travaillaient pour eux,
et ils demanderont :
« Que faisiez-vous quand les pauvres
souffraient et que se consumaient en eux,
petit à petit, la tendresse et la vie ? »

III

…Intellectuels apolitiques
de mon cher pays,
vous ne serez pas capables de répondre.

…Vous sentirez un vautour de silence vous dévorer
les entrailles.
Votre propre misère
vous rongera l’âme
et vous vous tairez,
honteux de vous-mêmes.

*

Nous autres, sur la Terre (Nosotros, en la Tierra) (1967) par Julio Fausto Aguilera

…Il existe des passions cosmonautes,
des passions médaillées,
comme d’un scaphandrier qui a touché le fond.
Des hommes se dressent
pour atteindre la Lune ;
elle, auparavant si lointaine,
seulement princesse de contes fabuleux ;
elle, la Lune, jusqu’alors attrapée seulement
par le miroir des eaux dormantes,
a bel et bien été atteinte par les mains
de quelques hommes terrestres
qui ont planté un drapeau et un autre dans ses steppes,
ont baptisé ses arides montagnes,
et maintenant se répartissent la conquête.

…Pendant ce temps,
ici sur notre planète,
sur notre vieille Terre,
c’est le désarroi.
Cette Terre,
infime et dédaignée,
pourtant est immense ;
il y a tant et tant d’hommes
qui, habitant cette planète,
n’ont point parcouru la millionième partie
de sa vaste surface.
Et des milliers, des centaines de milliers, des millions
ne possèdent, pourtant si grande notre Terre,
le plus petit terrain
où construire une maison
afin de se protéger
du soleil, qui est encore soleil et brûle,
et de la pluie, qui est encore pluie et mouille ;
encore moins nombreux ceux qui possèdent
une parcelle où semer du grain
pour faire de la farine. Et ils ont faim.

…Les cosmonautes,
ambitieux poètes,
entreprennent des vols difficiles ;
ils rêvent de conquêtes transcendantales ;
ils entonnent, fascinés,
un hymne de résonance universelle.

…Mais nous autres, les poètes,
peinés pour cette multitude d’hommes ;
nous,
chair de leur chair souffrante,
nous devons rester ici sur cette Terre,
sur cette Terre infime
mais en même temps si grande, si vaste de douleurs ;
Terre si spacieuse
et si étrangère, héritage d’un petit nombre.

*

 Pétition pour ma patrie (Petición por mi patria) (1965) par Julio Augusto Aguilera

Huipil : “Pour ma patrie maya, je veux un huipil radieux”

…Pour ma patrie maya,
je veux un huipil radieux, avec des odeurs de neuf ;
un huipil où resplendissent
– soleil et couleur, sans pénombres d’angoisse –
les vergers
d’un printemps infini.

…Pour ma patrie, émaciée
par le châtiment et la faim,
je veux, donnez-moi, un plein panier
des fruits de cette terre ;
un panier très profond
car la faim est très profonde.

Donnez-moi une cruche inépuisable
de bleus, de célestes contenus
pour la soif de mon âme.
Et que l’oiseau cenzontle
de son âme chantante
se répande en un son intense, en un son
aborigène et magique
qui dans toutes les âmes du monde danse.

…Pour ma patrie enfant, je veux une piñata,
je veux une piñata remplie de joies,
de joies de toutes saveurs,
pour être brisée un jour de réjouissance universelle,
au milieu des chansons, des accolades et des cris,
au milieu de tous les enfants :
parmi tous les peuples frères de la terre.

Piñata : “Pour ma patrie enfant, je veux une piñata” (Photo Enrique Núñez Mussa)

*

C’est seulement un rêve que nous rêvons… (Solo un sueño, soñamos…) (1965) par Julio Fausto Aguilera

…Tout bien considéré, ma sœur,
je te dis
que nous n’avons pas de patrie.

…Que cet horizon que nous embrassons
chaque jour du regard,
que ce sol que nous baisons
chaque jour de nos pieds,
sont seulement le matelas fleuri de nos rêves.

…Nous rêvons, oui ; nous rêvons
quand nous parlons de patrie ;
nous ne faisons que rêver
comme le paria allongé au bord du chemin
rêve d’un lit avec des draps et des oreillers,
rêve d’une lampe et d’un livre sous un toit,
rêve d’une tasse de boisson chaude
parfumée par la main d’une épouse…

…Nous rêvons, ma chère, en contemplant cet espace
où serait tellement belle
notre maison, la maison de tous, la Patrie…

…Car la patrie, ma sœur, est une maison :
grande, confortable, propre, peinte comme il faut,
blanche à l’intérieur, et habitée
par des gens très aimables qui sourient ;
des gens rassasiés, satisfaits,
de fraternelles gens, sans procès ni condamnations ;
tous travailleurs, tous se levant de bonne heure ;
chantant à qui mieux mieux,
chantant au travail, chantant au crépuscule,
dialoguant avec les étoiles,
tutoyant les astres…
…………….(En un mot, quelles gens immenses !)

…Mais, tu vois bien :
ici
il n’y a que cet opulent paysage de volcans,
de rivières, de vergers avec des oiseaux et des orchidées…
terre opulente, vierge,
mère fertile
qui appelle des bras mats et forts,
des bras qui la fécondent et recueillent ensuite
le fruit de son amour fait aliment…
Mais la terre n’est pas libre de se donner aux bras,
ni les bras ne sont maîtres de se donner à la terre !
cette vallée a tellement envie d’accueillir notre maison,
mais la maison, la Patrie, n’est qu’un rêve… un rêve !

…Au pied des volcans, sur le bord de la vallée,
Nous vivons, mon cœur, exposés aux intempéries ;
nous mangeons et nous dormons, frères de ces gens
aux si rudes manières, désagréables, tristes,
maltraités, furieux…
et n’est-ce pas à juste titre, puisqu’ils sont maltraités,
puisqu’ils mangent si mal – puisqu’ils n’ont quasiment pas mangé ;
puisque leurs pieds dans leurs chaussures trouées,
dénudés se perdent en d’obscurs chemins
où les traînent de pesants fardeaux,
des fardeaux horribles qui pèsent quatre siècles,
qui pèsent quatre cents ères d’abjection…

…Ainsi, clairement, nous aussi nous vivons
maltraités, enragés, renégats…
Comme il m’en coûte de croire
que c’est en ce lieu et parmi ces gens
que je bois ma tasse de café tous les matins !
Seulement pour ne pas fracasser la tasse au sol
et me briser en même temps corps et âme
en me jetant au fond d’un ravin !

…Parce que je rêve qu’un jour
tes mains et mes mains caresseront
en terrestre réalité, fleuris
– comme une floraison subtile de champs de maïs et de coquelicots –
ces rêves qui sont les nôtres,
ces rêves
de paria abandonné au bord du chemin !

*

Le Poète va en prison (El poeta camina hacia la cárcel) (1963) par Julio Fausto Aguilera

Je vais en prison
parce que je suis une voix libre.
Pour que je sois plus libre encore
c’est en prison qu’ils me conduisent.

…Car j’appartiens autant à la prison
que mienne est la liberté :
qui aime sa douce amie
doit supporter sa sœur méchante.

…Si m’enivre la douceur,
la dureté ne me brise pas ;
c’est que je suis de bois dur,
de bois beaucoup frappé.

…Dans l’agonie du jeûne,
dans la léthargie du froid,
c’est ainsi que je serai plus fort,
c’est ainsi que je serai plus vivant.

…Là où je serai seul
dans une obscurité de cachot,
là sera la liberté
avec sa lumière collective.

…Je suis redevable à la liberté,
j’ai une très grande dette envers elle ;
et comme je lui suis redevable, je dois
la payer, car je suis honnête.

…Elle me donne chaque jour,
aussi est-il juste qu’à présent je la paye
en monnaie de loyauté
battue dans une prison.

…Liberté : continue à me donner,
puisque je te paye mes dettes.
Conduisez-moi en prison
pour que je sois plus libre encore.

*

Portrait de mon quartier (Retrato de mi barrio) par Francisco Acevedo

…Dans mon quartier, il y a des garçons et des filles.
Les garçons de mon quartier
jouent avec la boue.

…Les filles de mon quartier
jouent avec des poupées de chiffon.

…Dans mon quartier, il n’y a pas d’école.

…Dans mon quartier, Juan, Blas, Pedro et les autres
se saoûlent pour dissimuler
leur peine.

…Dans mon quartier coule une rivière.

…Les femmes de mon quartier
tissent un rosaire d’espérances
avec les bulles de savon.

*

Épître irrévérencieuse à Jésus-Christ (Epístola irreverente a Jesucristo) (1963) par Romelia Alarcón Pineda

I

…Christ
descends de ta croix et lave-toi les mains,
lave-toi les genoux et les flancs,
peigne tes cheveux,
chausse tes sandales
et confonds tes pas
avec tous ceux qui te cherchent
par les cordillères et la mer,
par monts et par vaux,
dans les airs,
le long des clôtures de barbelés des chemins.

…Tu résous toute chose,
Pour Toi tout est facile,
alors
qu’attends-tu ?
pourquoi ne descends-tu pas à l’instant de ta croix ?
sans paraboles, avec des balles
et des pavés vengeurs
dans la main.

…Et que les villages se remplissent d’hommes libres
et du soleil de midi,
de jardins, de colombes et de roses
aux corolles intactes
et que des clairons annoncent
les matins pacifiques.

…Christ,
à présent descends de ta croix,
où des myriades de gens
sont crucifiés avec toi :
lave tes mains et leurs mains,
tes genoux et leurs genoux,
ton flanc et leur flanc,
lave ton front et leur front
couronné d’épines.

…Que cesse ton martyre immobile,
montre ta colère,
descends maintenant de ta croix,
mêle-toi aux hommes qui t’aiment.

II

…Tu tombes comme l’aurore avec des bruits de forêt
sur toutes choses.
Ton littoral d’étoiles avec des myriades d’yeux.
Ton grand visage couché dans les airs.
Sur ta poitrine au large.
Double route de camions et de barques.

…L’approche de ta barbe incendie les ronces ;
ton haleine fait ployer les montagnes.

…Tu es puissant, tes mains en de lointaines époques
carbonisèrent des Sodome,
rompirent des amarres de pluie,
et des hommes furent changés en statues de sel.

…Peut-être ignores-tu, Jésus-Christ,
que s’est libéré ton ennemi le démon ?
Les ossements des hommes en hurlant
rôdent autour de fosses ouvertes.
Les hommes ferment des cercueils.
Charpentier !
depuis ta clarté tous les arbres
ont la taille de sarcophages.

…C’en est fini de l’innocence de l’atome,
de la douceur du vent,
du cœur bleu de l’eau
et des harpes revêtues de ta présence.

…Des clameurs de mains s’élèvent
cernées de vautours.
Des bouches sans avenir te nomment.
Descends de ton trône céleste
prisonnier du ciel,
parcours la boue de la terre.

…Peut-être
qu’à l’ultime cène du monde
Judas te baisera la joue.

III

…Vaste silence d’améthystes,
présente stature quotidienne.
Ta couronne d’épines, la lance de Longin,
sans diamètre ni pause,
dans le flot humain répétées.

…À l’ordre du jour,
seulement des cœurs pendus aux branches,
le cri des villes fusillées,
et la sueur des visages sans suaire
et Toi jouant sur des harpes,
sans usage pour les oreilles terrestres.

…La lumière pend de ton habit,
le long de ta peau descend le jour
le blé pousse sur les traces de tes pas.

…Il est si simple d’emmagasiner le plaisir dans les granges :
d’engranger les fruits éblouissants,
de brandir les poings coupés,
les abeilles noires de la mort.

…Au moins
permets aux enfants de t’entourer
envahissant les terrains défendus par des barbelés
et les femmes
aux yeux mangés de larmes
de toucher ton vêtement.

…Que se posent tes paroles – rosée –
sur les parcs et les champs ;
perpétue le Sermon de la Montagne
sur la place semée de poignards.

…Fais taire le chœur des saints,
ordonne aux oiseaux de faire silence
pour écouter les hommes pleurer ;
les ossements qui disent ton nom
brisés dans la poussière ;
parcours ainsi que Dante
les enfers de l’homme.

…Fais vite un miracle au nom du Père,
confirme que tu existes
par une nouvelle Résurrection.

*

Du sang au paradis (Sangre en el paraíso) par Manuel José Arce (Manuel José Leonardo Arce Leal)

…En somme, il ne se passe rien :
je perds mon sang.

…Je sais que mon hémoglobine répandue
est comme une bave d’ivrogne face à la bombe atomique :
en somme, il ne se passe rien.

…Et si je suis malade,
de même sont morts de faim des centaines de milliers de milliards
d’autres.

…Et si je bataille en ce moment en mon for intérieur,
si je lutte contre moi-même,
Nasser et Ben Gourion grondent menaçants l’un contre l’autre
et ça c’est quelque chose qui fait peur.

…S’ils me donnent envie de frapper mon ombre,
d’assassiner mon miroir,
de fusiller dans le dos ma garde-robe et mon fauteuil,
en réalité il ne se passe rien :
ils disent que Cuba possède des missiles,
que Mao a envie de les tirer,
que s’il les tire c’est plié
pour tout le monde.

…En somme, il ne se passe rien :
je perds mon sang.
Et c’est seulement que perd son sang le citoyen
A-1 19 90 03 de la minime ville de Guatemala,
où tant perdent leur sang,
perdent leur sang pour de vrai,
par des blessures légitimes,
par balle,
à cause de ne pouvoir manger,
à cause d’être pauvres et malades et de travailler.

…En somme, il ne se passe rien :
je perds mon sang.
Les médecins disent que le corps contient
plus ou moins six litres de sang en tout,
que si l’on en perd trois,
rien,
on meurt.
En somme,
il ne se passe rien :
de vingt-quatre millions cinq cent mille six cent quatre-vingt-quatre litres
trois petits litres seulement ont été versés :
en somme, il ne se passe rien.

…Il ne se passe rien,
non,
il ne se passe rien.

…Je me dis qu’il ne se passe rien.

***

Pour des traductions de poésie révolutionnaire cubaine et nicaraguayenne, cliquer sur les liens.

Poésie révolutionnaire nicaraguayenne (traductions)

Seize poèmes tirés de l’anthologie Flor y Canto: Antología de poesía nicaragüense (1998) publiée par le poète Ernesto Cardenal, et traduits ici en français, peut-être pour la première fois (ou peut-être pas).

Le plus grand des poètes révolutionnaires nicaraguayens est certainement Ernesto Cardenal lui-même. En reconnaissance de son œuvre littéraire ainsi que de son engagement avec le Front sandiniste de libération nationale (Frente Sandinista de Liberación Nacional, FSLN), le gouvernement sandiniste au pouvoir le nomma ministre de la culture en 1979, poste qu’il occupa jusqu’en 1987. Il fut un des quatre prêtres membres du gouvernement révolutionnaire et suspendus à ce titre par le Saint-Siège en 1984.

Il est à peu près certain que l’ensemble de son œuvre poétique a déjà été traduite en français et j’ai donc choisi de traduire ici d’autres poètes figurant dans son anthologie.

*

Berceuse sans musique (Canción de cuna sin música) par Carlos Martínez Rivas

Dors, futur citoyen de Nicaragua.
Fais dodo, mon enfant.

Une lune de cuivre jette sur La Loma1 ses rayons souillés.
Dors maintenant, alors que tu n’attends pas
de cette colline la toute-puissante signature : le sauf-conduit,
l’exonération fiscale, la grâce pour le neveu rebelle,
un coin au Trésor, l’ordre du mérite…
……………Tout !

Fais dodo, mon enfant, fais dodo.

Une bonne nouvelle met en émoi la maisonnée. La liesse éclate
parmi la parentèle, ton père a obtenu sa nomination :
Portier, Avocat de la Banque, Garde du corps, Ambassadeur…
Il sait y faire. Le vieux ne s’est pas montré novice.
Mais toi, dors. Tant que tu ne te rends compte de rien
et ne peux avoir honte de ton père.

Fais dodo, mon enfant, fais dodo.

Tu grandiras. Tu attraperas au vol le sens de la vie
sur cette belle Terre de Ruben Dario. Tu apprendras à fermer
le poing avec le pouce entre le majeur
et l’index : signe héraldique de ta Patrie.
On ne le voit pas dans le triangle de l’écusson
mais il est bien là, sous le bonnet phrygien ;
comme tu devras, toi, l’avoir caché dans la poche.
……En même temps,
avec l’autre main tu serreras la main tendue,
confiante, tu parapheras les décrets et la lettre de recommandation
pour la veuve et tu l’agiteras persuasive dans tes discours.

Mais dors, dépêche-toi de dormir à présent
tant que tu n’as pas commencé à être malhonnête.

Tant que tu n’as pas souillé la Mitre, l’élevant
entre tes tremblantes mains pastorales en défense de l’Oppression ;
Tant que tu n’as pas rédigé l’ordre d’appréhender le mari
de ta sœur et n’as pas encore tabassé à coups de crosse dans le cachot le compagnon
de tes années de lycée ; tant que n’as pas inscrit
ton pauvre nom sur la liste des adhésions.

dors, parce que tu es encore intègre
dors, alors que tu es encore inoffensif
dors, tant que tu ne t’es pas encore vendu,
futur Archevêque, Lieutenant, petit employé.

Pardonne-moi, je ne t’ai pas raconté ce soir un conte de fées,
Je suis venue t’embêter avec la vérité.

Comme tu as sommeil ! Tes paupière se ferment…

Dors, futur citoyen de Nicaragua.
Fais dodo, mon enfant.

*

Aèdes et Tyrans (Aedas y Tiranos) par Ernesto Gutiérrez

Pausanias raconte
qu’Anacréonte à la cour de Polycrate
tout comme Eschyle avec Hiéron à Syracuse
adressaient leurs chants aux tyrans
de même que Simonide ;
mais Hésiode et Homère, NON
ils ne se commirent point avec les rois
et renoncèrent
à la richesse des puissants
pour la renommée auprès du plus grand nombre

Ce n’était pas précisément de l’immoralité
chez ceux-là
car il ne faut pas oublier qu’à Marathon et Salamine
Eschyle combattit contre les Perses ;
mais c’est chez Hésiode une agreste vertu
et un trait de magnanimité chez le vagabond Homère
qu’ils aient chanté pour le Démos
et non pour ceux qui le gouvernent tyranniquement

Ainsi et jusqu’à nos jours
les poètes sont
les uns avec les tyrans
les autres contre eux

Mais tandis qu’Hésiode et Homère
couvrent toute l’Hellade
Anacréonte Eschyle et Simonide
seulement une partie.

*

Rapport quotidien (Parte del día) par Luis Rocha

L’histoire se répète.
Les trahisons se répètent.
L’ennemi est toujours le même.
La mort se répète.

………. « Il ne restait que les maisons pleines de fumée… »
raconta le prisonnier depuis sa geôle
et Novedades2 en écho sordide :
….. « Un triomphe de plus pour le gouvernement de notre excellentissime Général de Division Anastasio Somoza Debayle »
et le jésuite ex-recteur de l’UCA3 approuvait :
….. « C’est la seule façon d’en finir avec ces gens… »
et le peuple attendit que la fumée se dissipe
pour aller chercher les corps mais ne trouva rien
il sut seulement qu’ils étaient toujours en vie
qu’ils étaient trois hommes
et une femme
et le peuple pensa :
….. « Jamais tant de moyens militaires n’ont été déployés pour tuer si peu de gens »
et il sentit non sans douleur
que quelque chose commençait à germer en lui.
Enveloppées de fumée hantée par des fantômes en ruine
les maisons canonnées et mitraillées
apparaissaient aux yeux du peuple :
….. « On assassine la jeunesse du Nicaragua »
dénoncèrent les poètes
et leurs livres furent interdits
et depuis lors comme jamais auparavant
apparut la marque, le sigle,
griffonné, écrit à la hâte
sur les murs et dans les rues :
……….FSLN
……….FSLN
……………….front…
« Les Sandinistes sont partout »
« Le Front apparaît au dictateur jusque dans sa soupe »
disait le peuple, et Somoza :
« This is a stupid situation:
I am a friend of the United States »
et alors Somoza Salue Mister Shelton
et Mister Shelton adresse un petit signe
aux conseillers militaires nord-américains
et Mister Président des USA espère
que la situation va se décanter :
300 personnes enrôlées dans la Garde Nationale
équipées avec le meilleur armement moderne made in usa
et recevant un entraînement rigoureux et prolongé en « contre-insurrection »,
fusils Garand, Mausers, 30×30, M1, carabines, bombes,
gaz, boucliers, masques, pistolets Smith & Wesson calibre 9,
trois véhicules blindés, mitraillettes de tous calibres, bazookas,
équipement mobile, bulldozers, radios, ambulances et un tank Sherman
« combattirent héroïquement pendant quatre heures »
contre trois hommes et une femme du
Front Sandiniste de Libération Nationale.

À la fin de l’« affrontement »
ils donnèrent la mort aux trois hommes
et firent la femme prisonnière.

Selon le rapport les « bandits » ou « délinquants »
moururent au cours de l’assaut
mais la femme dit qu’elle fut outragée
battue humiliée violée
et qu’elle parvint à voir ses camarades
prisonniers et toujours en vie.
De nouvelles affiches apparaissent dans les Lycées et les Universités :
….. « Le Che vit dans nos consciences »
….. « Vive le Père Camilo Torres ! »
….. « Patrie libre ou mourir »
…………… « Sandino est toujours liberté »

Les G.N. continuent de combattre
et d’autres maisons restent pleines de fumée.
Le peuple contemple la scène :
« Mais que se passera-t-il quand la fumée se dissipera ? »
Mister Somoza trinque avec Mister l’Ambassadeur :
le peuple contemple la scène.
Le bureau des affaires juridiques et relations publiques de la G.N.
publie un communiqué selon lequel
….. « le mouvement subversif a été étouffé »
et « le peuple nicaraguayen doit être reconnaissant
au Général de Division Anastasio Somoza Debayle
pour la façon dont il préserve la paix »
Le peuple contemple la scène
et la misère s’accroupit comme un gémissement
dans ses entrailles.

La pauvreté produit un silence tonitruant
tandis que
….. « On assassine la jeunesse du Nicaragua »
et le peuple contemple la scène
et les maisons restent pleines de fumée
et le Front apparaît à nouveau
et Mister Somoza boit d’autres verres avec Mister l’Ambassadeur
et les maisons de nouveau pleines de fumée
et le peuple contemple la scène
et les cœurs battent de plus en plus violemment
et les consciences éclatent
comme des grenades.

*

Le Peuple (El pueblo) par Carlos Pérezalonso

Le peuple est comme le soleil et la lune qui paraissent chaque jour.
Il est grand dans sa naïveté
Et c’est précisément par sa naïveté qu’il est grand.
Le peuple est au contact des belles choses de la terre.
Et ses paradis sont naturels (comme le Paradis)
Dans la mort il est simple comme le pain
Bien que l’on cherche toujours à le disperser et à l’exterminer.
Mais le peuple a de nombreuses têtes et de nombreux bras
qui se reproduisent comme se reproduisent les herbes folles dans les semis
Le peuple est sans fin. Et suprêmement riche.
Il contient la vie et la préserve contre les soudards
les usuriers
les possesseurs de la terre (qui n’en sont pas les maîtres)
contre ceux qui inventent l’histoire et
contre ceux qui l’oublient
contre ceux qui codifient la religion et
contre ceux qui codifient et ensuite oublient les lois
pour faire d’autres lois
qu’ils oublient après elles aussi.
Du peuple sortent les rois et les putes
et les rois oublient qu’ils sont du peuple

Du peuple sortent les poètes et les riches
Et les riches quand ils sont riches
ne sont plus du peuple

Le peuple est aimé comme les taureaux et les tourterelles
Et on le pourchasse et on le tue comme les taureaux et les tourterelles
Cependant le peuple ne meurt pas mais il dort
Et un jour se réveillera avec ses centaines et ses milliers et ses millions de bras

Et alors, pauvres de vous, usuriers et soudards,
pauvres de vous, ô rois !

*

Petroleum par Beltrán Morales

(À écrire pendant les premiers jours de l’après-guerre)

Avec le pétrole
Des avions de guerre purent être ravitaillés
Et cracher le feu depuis le ciel
Sur mes grandes cités
Et mes petits villages
Avec leurs rues de poussière et de pierre
Et un lampadaire rachitique dans chaque rue.

Sur eux et sur les champs de blé, mon amour,
Où des milliers de gens après ne purent
Saisir une poignée de terre, car
Il n’y avait plus de terre ; et quand bien même, sans doigts
Il est impossible de saisir quoi que ce soit avec les mains.

Que le pétrole travaille pour la Paix
Et que c’est grâce à sa profusion en son sein
Que le Monde Libre s’est libéré
d’Adolf et de Benito,
Admettons-le comme véridique.

Mais si les alliés se sont libérés
(Et ils disent qu’ils nous ont aussi libérés)
Du terrible Axe Rome-Berlin-Tokyo
Nous autres, dites, qui
Nous libérera des alliés ?

*

Travail volontaire (Trabajo voluntario) par Vidaluz Meneses

Laissons bureaux,
mémorandums et rapports
et partons pour les champs de café.
Femmes, souvenons-nous de nos mois de grossesse
quand nous attacherons le panier à la ceinture
et augmenterons lentement son poids
avec notre cueillette de café.
Cueillons sur les arbustes lourds de fruits
les petites boules rouges et brillantes semblables à des cerises ;
d’autres obscurcies par la maturation
acquièrent la nuance du raisin
leur contact au bout des doigts
tente l’imagination.
Les fruits mûrs jaunes ou verts, ovales ou ronds
comme des poires et des tomates minuscules.
Dans les champs de la récolte
sont dispersés les grains.
Certains noirs et ridés comme des raisins secs
d’autres durs calcinés comme des semences.
Dans ce paradis fruitier,
vert sur la branche verte glisse
l’urticant chichicaste.
Quand il t’attaque, la douleur est comme d’une injection d’huile.
La sagesse des campagnes a découvert qu’en lui
sont la vie et la mort,
que son excrément vert, intense
appliqué sur une piqûre
apaise la douleur et prévient la fièvre.
Cueillir le café comme le coton
c’est retourner à nos racines
quand nos premiers pères récoltaient le cacao.
Le café et le coton sont aujourd’hui notre monnaie.

*

Hommage infime (Mínimo homenaje) par Vidaluz Meneses

Avec l’économie à terre.
Sans bureaux ni machines
à écrire suffisantes,
relevant le défi
de la seconde étape de ton œuvre, Carlos4,
et c’est comme quand tu partis pour la montagne
avec quelques camarades, des armes en nombre infime
……….et un drapeau.

*

Le Marchand de noix de coco (El vendedor de cocos) par Daisy Zamora

Ernesto Cardenal et Daisy Zamora, 2013

Sous la rangée d’acacias le long de la chaussée
l’homme choisit toujours la même place à l’ombre.

C’est un rite quotidien, vider la charrette,
séparer les noix de coco, et au fil de la machette
peler chaque noix jusqu’à ce que
la sphère de chair blanche soit à nu.
La femme les propose
………deux ou trois sous chaque bras
esquivant les bus,
sautant entre motocyclettes et voitures ;
attentive aux feux de la circulation
pour aller chercher d’autres noix de coco.

De loin, la blancheur des noix de coco luit
comme les crânes des soixante-quinze enfants Miskitos
tués par la milice somoziste à Ayapal :

WAN LUHPIA AL KRA NANI BA TI KAIA SA
(Mort aux assassins de nos enfants)
criaient leurs mères.

Les enfants du marchand de noix de coco
mangent une noix de coco à leur réveil
puis une noix de coco au milieu de la journée
sous l’acacia entouré d’écorces de noix.

TAWAN ASLA TAKS, TAWAN ASLA TAKS
(Peuple unis-toi, Peuple unis-toi)
criaient les mères
BAILA WALA WINA, BALAYA APIA
BAILA WALA WINA, BALAYA APIA
BAILA WALA WINA, BALAYA APIA
(De l’autre côté ils ne passeront pas).

*

La Bible racontée aux enfants par Richard Nixon (La Biblia contada a los niños por Richard Nixon) par Alejandro Bravo

Et Dieu créa Superman
à son image
et il l’appela USA
et lui dit :
………. « Croîs et multiplie
………. et remplis la terre »
Et ce peuple crût
comme l’herbe des champs
il se multiplia
comme le sable de la mer
Et Dieu parut
……….à Henry Ford
et celui-ci conçut la Fondation Ford
……….et à Dupont
et Dieu en personne
créa la General Motors

Autour du peuple
élu de Dieu
il y avait d’autres peuples
qui convoitaient son bonheur
comme les Coréens
……….et les Vietnamiens
Et le peuple élu
sur l’ordre de Dieu
déclara la guerre sainte
à ces peuples
qui se lancèrent altérés
contre le peuple de Dieu
comme s’était lancé Caïn
sur son frère Abel pour l’assassiner

Dieu envoya
ses anges B-26
puis
ses archanges B-52
et des légions de chérubins
………………..(Marines)
contre ces peuples
dévoués à Satan

Satan est un autre chapitre
de cette histoire
que je vous raconte
Il y avait jadis
un homme qui jalousait
la majesté de Dieu
et s’appelait Karl Marx
Il jalousait également
le peuple élu de Dieu
–Dupont, Ford,
Rockfeller, Vanderbilt–
et souleva par ses livres
d’autres hommes jaloux
de Dieu et de son peuple
Ils créèrent un enfer
et l’appelèrent URSS
et ils l’étendirent jusqu’en
Chine d’Indochine
……….–en Asie–
et Cuba
……….–en Amérique–
Le peuple élu
a mené et continuera de mener
de nombreuses guerres saintes
contre ces peuples corrompus

Peu de temps avant que les disciples de Satan
ne créèrent leur enfer
Dieu souhaita purifier le monde.
Après la création de l’enfer
il décida de le repurifier
et c’est ainsi qu’il envoya
le Premier
et le Second Déluge
que les hommes appelèrent
Guerres Mondiales
Ensuite il envoya son fils unique
qui s’appelait Multinationale
Le Messie se sacrifie
pour votre salut
Il fonda son église
qui est Une et Apostolique
Au principal de ses apôtres
il dit :
………. « George tu es dollar
………. et sur cette monnaie
………. je bâtirai mon église »

De cette église
moi, Richard Nixon,
je suis aujourd’hui le représentant
sur la terre.

*

A Chicha (Tony) tombé en Nouvelle-Guinée [A Chicha (Tony) caído en Nueva Guinea] par Bosco Centeno

Tu disais que pour toi la morte était
comme un beau poème
et quand tu tombas ton sang arrosa les épis de maïs
que tu avais mis dans les poches de ton uniforme
et sur ton corps ont germé les grains
et des épis ont poussé grands et forts.

*

En sueur et couverts de boue (Sudorosos y enlodados) par Bosco Centeno

En sueur et couverts de boue
trois jours de marche et quatre en embuscade
pâles, le corps mangé de piqûres
le sac pesant comme une croix
passant lentement les avant-postes du campement,
les camarades nous interrogent du regard :
Tous au complet ? Camarade pas un tir de sept jours,
rien à raconter.
D’autres camarades partiront demain en embuscade.

*

Cette lune qui se confond (Esta luna que se confunde) par Bosco Centeno

Cette lune qui se confond
avec les enseignes de néon
entre de grands édifices de fer et de ciment
j’ai peine à croire qu’elle monte entre îles et lac
en face de ma maison à Solentiname5.
Ici il y a des voitures, des motos, du bruit
mais je ne les perçois pas comme dans la rumeur du lac
le chant de l’engoulevent et de la chouette.

*

Quand la lune se cache (Cuando la luna se oculta) par Manuel Martínez

Quand la lune se cache
on ne voit plus que la silhouette des palmiers
les hérons endormis
comme des statuettes de marbre
et l’on entend courir le vent
par les marais.
Les heures passent lentement
et je veille dans les ténèbres
personne ne doit passer la frontière.

*

Embuscade (Emboscada) par Manuel Martínez

C’était dans un méandre du Rio Kama.
Le blanc sillage d’écume
comme une traînée de givre,
là-bas, sur le dos paisible
du fleuve et la douce brise
remuée par le bruit du moteur.

Depuis l’aval le canot hors-bord vint
au contact. Là où l’épaisse
mangrove immerge ses vertes
branches et l’obscure humidité
dessine un ciel grisâtre.

Le site du guet inévitable
dans le silence. Étrange sensation
bourdonnant dans les entrailles
comme un vide dans l’estomac.

Ce fut un envol soudain de hérons
effrayés et l’anthracite charivari des singes congos
dans les profondeurs, quand retentit
la rafale sur le miroir ensanglanté du fleuve.

Le canot solitaire
à la dérive
poussé par le courant.

*

Même si ma vie ne dure pas (Aunque mi vida no alcance) par Ernesto Castillo Salaverry (1957-1978)

Même si ma vie ne dure pas
jusqu’au jour de la victoire,
mon combat ne sera pas vain,
car dans la joie du peuple
il y aura une nuance de tristesse
mêlée d’espoir,
et ils diront :
camarades,
souvenons-nous de ceux
qui sont tombés au combat.
Alors chacun saura
que n’ont pas été inutiles
mon geste et celui de beaucoup d’autres
qui savent que même si
nous devons ne pas le voir de nos yeux,
le jour est proche.

*

Lettre brève à ma fille Carla (Pequeña carta a mi hija Carla) par José Mendoza (1961-1989)6

Carla, hier, le 22 décembre, j’ai reçu tes dessins
qui m’ont été apportés par Gregory Taylor Down,
chef de l’arrière-garde de la 3002 à Mulukuku.
L’arc-en-ciel et l’arbre de Noël sont très jolis.
Mais ce sont les portraits de Sandino et du garçon, ton petit frère,
qui me plaisent le plus. Ils sont tellement beaux.

……Je m’imagine sans peine ton application
à les dessiner, la poitrine sur la table,
et tes cheveux tombant sur ta figure presque collée à la feuille de papier,
tandis que tes lèvres pressent ta langue
et que les crayons deviennent un carrousel de couleurs pêle-mêle.

Tu m’as fait tellement plaisir !
J’ai été heureux pendant une minute dans cette guerre !

…..Je voudrais être avec toi, ta mère et le bébé,
t’apprendre les nombres,
te répéter à voix haute les lettres de l’alphabet,
me changer en magicien, le meilleur de l’univers,
ou en clown capable de jongler avec
un arc de nombres et de lettres :

…………………………….5……..A

……………………..4……………………E

………………3…………………………………..I

……….2………………………………………………….O

…1……………………………………………………………..U

Je suis privé de la joie de te voir grandir, de te voir courir.
Comme je voudrais jouer avec toi et le petit cerf que je t’ai apporté de Mancotal
t’emmener au parc et à la grande roue de Chicago7.
Pour cette raison, peut-être que sans le savoir nous sommes aussi toi et moi des mutilés
…………………………….de guerre.

Vous me manquez et c’est comme si c’était la vie qui me manque.

Je ne sais pas si du haut de tes cinq ans tu peux me comprendre.
Un jour nous serons de nouveau réunis… Ce qui se passe
c’est qu’un méchant magicien fils d’une sorcière glacée et affreusement laide,
le vieux génie du Mal qui s’appelle Reagan
…..–tu es déjà capable de le reconnaître à la télé–
nous retient dans les champs de la guerre.
Nous sommes comme des victimes prisonnières de son sortilège.
…..Il pointe vers nous son nez énorme
montre ses dents et sort ses griffes souillées.
C’est le grand méchant loup suivi de tout une bande de méchants loups
…..à la poursuite du Petit Chaperon rouge-noir8.
…..Et il faut défendre le jardin du Petit Chaperon rouge-noir
…..c’est pourquoi les papas
portent des habits verts comme le printemps
et sont armés de gourdins de haches et de machettes.

Mais un jour, ma fille, sur l’ardoise que tu as dans le patio
je t’apprendrai les nombres et les lettres du ciel et de la terre
et quand je contemplerai ton bonheur, ton sourire, entre nous deux
se tendra l’arc-en-ciel, comme un chemin jusqu’au soleil.

***

Notes

1 La Loma : palais présidentiel du Nicaragua, dans la capitale Managua.

2 Novedades : journal.

3 UCA : Universidad Centroamericana, l’Université d’Amérique centrale, université privée.

4 Carlos : Carlos Fonseca Amador (1936-1976), fondateur du Front sandiniste de libération nationale (FSLN), tué trois ans avant la prise du pouvoir par le Front.

5 Solentiname : Bosco Centeno était membre de la communauté fondée à Solentiname par Ernesto Cardenal.

6 Comme le Che après la révolution cubaine, José Mendoza, après la victoire de la révolution sandiniste au Nicaragua et plusieurs années de combat contre les Contras dans le pays (ce qu’il évoque dans le présent poème), poursuivit la lutte révolutionnaire à l’étranger. Il mourut en Argentine lors de l’assaut de la caserne de La Tablada par la guerrilla du Mouvement « Todos por la Patria » (guévariste).

7 Il existe un Chicago au Nicaragua.

8 Petit Chaperon rouge-noir : c’est-à-dire aux couleurs du FSLN.

Ernesto Cardenal, le jour de la victoire de la révolution, 19 juillet 1979 : “Le triomphe de la révolution est le triomphe de la poésie”

***

Pour mes traductions de poèmes de la Révolution cubaine, c’est .

 

Pensées XLVI : Le Diogène de Cordoue

Le Bon Albert

Certains de mes chers lecteurs (tout ce qui est rare est cher) se sont étonnés du mode de fabrication de mes recueils de poésie, de cet authentique travail artisanal, sur papier recyclé. Ils auraient bien vu à la place de l’elzévir, des couvertures montrant des mouettes dans les nuages… Je suis quant à moi très fier du travail du Bon Albert et je veux dire ici pourquoi. J’ai vu le Bon Albert travailler dans son atelier, qui fait également office d’entrepôt et de bureau, clair-obscur, avec sa machine et ses pots de colle, ses rames de papier recyclé, tel un cordonnier idéaliste et réfractaire qui serait en même temps un notable local, un « relais d’opinion » courtisé par les politiciens. (Vous connaissez beaucoup d’éditeurs sur l’Aubrac ?) Inspiré par Giono, qui formait le vœu, avant les babas-cool, que les éditeurs s’installent à la campagne, il décida un jour, après maintes vicissitudes avec ses imprimeurs, de se lancer lui-même dans la confection des livres qu’il édite. Et c’est ainsi qu’en publiant mes vers il devint le premier éditeur de poésie pulp, et moi-même, avec des alexandrins, un poète pulp. C’est moderne, c’est l’avenir, c’est nous.

*

Le Cheval et l’Écrivain

Dans le domaine des rapprochements entre le cheval et l’écriture (les deux passions de l’écrivain Nicole Lombard), je trouve dans mon dictionnaire anglais Annandale la définition du mot hack, qui se rapporte à un cheval et à un écrivain. Un hack, en effet, peut être : 1 un cheval de louage (a horse kept for hire), 2 un cheval surmené (a horse much worked), 3 une personne surmenée (a person overworked), et 4 un écrivain employé aux basses tâches et au fignolage dans la production d’un livre (a writer employed in the drudgery and details of book-making). Je ne sais pas trop ce que recouvre cette fonction du hack, mais j’entrevois que les Anglo-Saxons ont poussé loin et tôt (le dictionnaire en question est relativement ancien) l’application des techniques industrielles au livre. J’avais déjà entendu parler du « carcassier », cet écrivain anonyme chargé d’écrire les scénarios, ou « carcasses », des pièces de théâtre. Ainsi, dans la production industrielle du livre, il y aurait l’auteur à proprement parler, qui ferait je ne sais trop quoi (dès lors qu’il n’aurait pas un nègre !), le carcassier, le hack writer, d’autres fonctions peut-être dont j’ignore l’existence et le nom. Tout un monde !

*

Ce que vaut Paul-Loup Sulitzer sur le Boul Mich

Me promenant sur le Boul Mich, je me suis arrêté devant la librairie Boulinier, qui avait placé des bacs de livres d’occasion sur le trottoir. Il y avait des bacs à 1€, 0,50€, 0,20€. Je me suis penché quelques instants sur le bac à 20 centimes, rempli de livres en état de décomposition avancée. Parmi toutes ces ruines, j’ai noté qu’il y en avait aussi en assez bon état, d’auteurs inconnus, et même d’autres en bon état : des livres de Paul-Loup Sulitzer. C’étaient des romans dans la collection Le Livre de Poche, maquette des années 1980-1990. Cette collection était plus colorée que les autres. La tranche avait un cartouche bicolore, souvent attrayant. D’ailleurs, les couvertures des livres de PL Sulitzer, leur graphisme, sont pour la plupart vraiment réussis. Comme il est de surcroît notoire que ce sont des nègres qui ont écrit ces livres, ce n’est sans doute pas ce qu’il y a de pire à lire. Je quittai donc ce bac à moisissures absorbé dans des méditations profondes. Si les livres de PL Sulitzer, réussis comme objets et en bon état, sans doute distrayants et peut-être même agréables à lire, qui se sont bien vendus, finissent au rebut du rebut, c’est peut-être que tout cela était immoral et choquant.

*

De la rime

C’est un mouvement international, toutes les littératures européennes ont connu un même abandon de la prosodie. Si bien qu’un Sartre a pu opposer, dans Qu’est-ce que la littérature ? (1947), à la prose « composition » la poésie « désordre spontané », alors que, pendant des siècles, la poésie a représenté le plus exigeant effort de composition.

1

« Je vous remercie de m’avoir fait parvenir votre ouvrage Opales arlequines, récemment publié par les éditions du Bon Albert de nos amis de Nasbinals.Vous y faites preuve d’une remarquable et constante énergie, d’une vaste culture et d’une parfaite connaissance des règles de la versification française. Permettez-moi seulement de douter que la poésie puisse circuler dans des vers tournés sur le passé historique et mythologique. Ce qui fait appel plus directement à l’émotion des mots, au ressenti, à la pensée, à la rencontre avec les êtres, les événements contemporains, le quotidien de nos concitoyens (du monde), la beauté, le mal, la vie, la mort, etc. s’exprime d’autant mieux que les formes poétiques évoluent, sinon en avance du moins en osmose avec leur époque, ce qu’Arthur Rimbaud, René Char, Philippe Jaccottet aujourd’hui, tant d’autres ne cessent de nous rappeler. » (Lettre de Paul Badin, poète et directeur de la revue N4728, décembre 2012)

Cette « osmose » avec la présente époque va de pair – mais c’est sans doute purement fortuit – avec une indifférence assez générale de l’époque pour la production poétique, indifférence reconnue par Paul Badin lui-même, dans l’Appel de l’Union des poètes de novembre 2012 (« quasi absence dans les médias de référence », « méconnaissance générale de sa forme vivante », etc). Que nos concitoyens retrouvent leur quotidien dans la poésie contemporaine me paraît donc douteux, si c’est bien leur quotidien qu’ils recherchent dans la poésie et non un air plus pur.

2

Après que j’ai remercié Paul Badin de son envoi, celui-ci m’a réécrit pour insister plus longuement sur le fait que, selon lui, le vers régulier c’est du passé. Je me suis un peu vexé et lui ai répondu :

– que la forme classique existait toujours dans la chanson (rimes-assonances, rythme plus ou moins régulier des paroles) ;

– que la poésie (des revues) était désormais perçue comme le moindre effort de l’esprit humain, en laissant entendre que cela ne me paraissait pas tout à fait gratuit.

Il y a cette semaine (avril 2013) sur les murs du métro parisien des affiches pour un mégaconcert au Stade de France, avec plusieurs groupes de rap, dont le très célèbre IAM, et un autre dont le nom a attiré mon attention par les mots « de la rime », le groupe Psy4 (pour « psychiatre », je pense) de la rime. Il m’est revenu tout à coup que ce genre musical, dont je n’ai jamais été fan, pratique pourtant depuis toujours, non seulement la rime, mais aussi un véritable culte de la rime. Un agrégé de faribologie pourrait produire une thèse énorme sur ce passionnant sujet de la valorisation de la rime dans la culture hip-hop, avec des sous-parties sur la rime en verlan etc. Aussi, je ferais mieux d’envoyer mes recueils aux Psy4 de la rime et aux autres, avec une lettre-manifeste, plutôt qu’aux sociétés de gens de lettres ; je pense même qu’ils me répondraient, eux ! (J’ai pu constater à plusieurs reprises ce manque élémentaire de courtoisie à mon endroit.) Dans cette lettre-manifeste, je leur dirais que les poètes ont trahi leur art et que les muses ont fui vers les quartiers. Je serais une nouvelle Simone de Beauvoir, qui soutenait les Black Panthers et a même fait dans ses mémoires l’éloge du livre Soul on Ice d’Eldrige Cleaver qui, entre deux souvenirs de prison, théorise le viol militant.

3

Quel poète est l’auteur des vers suivants ?

Tends ta main pour l’allégeance
Et émigre vers ta terre,
Crie de tout ton coeur « vengeance »
Car tu ne peux plus te taire.

Nous perdons notre dignité
En vivant comme des lâches,
Nous renforçons notre unité
En combattant sans relâche. &c

Il ne s’agit ni plus ni moins que des paroles d’une chanson de l’Etat islamique, Daech, Tends ta main pour l’allégeance, disponible en ligne. Les rimes sont très riches.

4

Psy4 de la rime, Daech, Florent Boucharel : même combat !

*

Le Cratès

Si je dis que je hais la société, l’insurgé m’entendra mal et voudra m’embrasser, alors que je hais tout autant sa société que celle de n’importe qui d’autre. Or je ne peux pas dire que je hais la société de mes semblables, car où sont mes semblables ? Je ne peux pas dire non plus que je hais la société des hommes, car je suis comme Diogène avec sa lanterne : « Je cherche un homme. »

Nu (2017) par Marc Andriot

*

Même l’épicurien peut éprouver un attachement jaloux qui lui fera voir avec amertume l’épicurisme de celle qu’il aime un peu trop passionnément eu égard à son vœu de légèreté épicurienne, et dont la liberté indifférente à cette passion prend alors l’aspect d’une vile prostitution. Il haïra en elle le choix qu’il aura fait pour lui.

*

Une des grandes injustices de ce monde, c’est le talent.

*

Un jour, un ami me déçut grandement, après que je lui eus fait lire quelques-uns de mes poèmes, en me demandant si j’étais toujours un amoureux malheureux. J’aurais dû lui répondre que, si j’avais mis les mots qui lui ont fait poser cette question dans la bouche de personnages d’un roman, il ne les aurait pas pris pour un témoignage privé. Un poème d’amour malheureux peut être antérieur à toute expérience en la matière. Peut-être ai-je écrit de tels poèmes seulement pour me montrer un grand poète romantique. Ou peut-être que cet amour malheureux était nécessaire et fut donc suscité par moi-même pour que je devinsse à mes propres yeux ce poète-là : il fallait que j’aie la vie qui corresponde à ce que j’écrivais par imitation. Et, aujourd’hui, j’écris peut-être des poèmes d’amour malheureux alors que je suis en réalité frustré de ne pas être reconnu comme poète…

*

Selon Schopenhauer, dans l’œuvre d’un poète les mauvais poèmes ne nuisent pas aux bons ; c’est pourquoi il est plus difficile d’être philosophe, car la philosophie est un tout.

*

Autre pensée de Schopenhauer, une consolation pour tous ceux que leur époque traite indignement : c’est le fait qu’ils s’adressent à tous les temps à venir que le leur ne pardonne pas !

*

Aujourd’hui on ne parle plus que de « judéo-christianisme ». Schopenhauer économisait son encre et son papier, et écrivait simplement « judaïsme ».

*

Cumulards, revenez !

Si l’on admet qu’un élu peut cumuler une activité professionnelle et un mandat, il faut en déduire que le mandat n’est pas une activité à temps plein comme l’activité professionnelle. Ce cumul est donc a priori plus difficile qu’un cumul de deux mandats, comme il est plus difficile de cumuler un temps plein et un temps partiel que de cumuler deux temps partiels.

Par ailleurs, si l’on admet qu’un élu peut cumuler une activité professionnelle et un mandat, vu que rien n’interdit à une personne retraitée de se présenter à des élections, pourquoi lui interdire de cumuler des mandats ? Avec un mandat, elle aurait encore le temps d’avoir une activité professionnelle, selon l’hypothèse, donc elle a bien le temps d’exercer en même temps plusieurs mandats.

L’argument du temps qu’il faut consacrer à son mandat pour justifier le non-cumul ne tient donc absolument pas, car aucun élu ne pourrait travailler en dehors de son mandat.

Les gens ne sont pas élus pour leurs compétences de gestion ; ils sont élus sur des programmes généraux, voire philosophiques. Il faut qu’ils soient aidés dans leurs fonctions par des gens dont c’est le métier : les fonctionnaires. Ceux-ci travaillent à plein temps. La gestion d’une collectivité repose sur le travail à plein temps des fonctionnaires : les élus prennent les décisions, cela veut dire qu’ils siègent dans les organes délibérants pour voter ces décisions. C’est à peu près tout : le contrôle et le suivi sont déjà en grande partie assurés par des fonctionnaires. Voilà pourquoi on peut aussi être maire et travailler, et plus facilement encore maire et député.

Avec le non-cumul des mandats, la rémunération globale des élus se répartit entre un plus grand nombre de personnes, s’ils ne se votent pas des augmentations (et il est certain qu’ils le feront car personne n’y peut rien), mais toutes seront encartées à tel ou tel parti, dont nous pourrons alors voir briller les nullités les plus obscures, dont nous n’avons même pas idée en voyant la nullité de ceux qui brillent déjà devant nous.

Il y a un élu pour cent Français (640 000 élus en France). Avec le non-cumul, il y en aura un pour cinquante (plus d’un million, pour cinq millions et demi de fonctionnaires)…

*

Les classiques passés à la moulinette des suppléments littéraires, c’est ce qui dégoûte de la culture classique. Heureusement, certaines lectures vous font comprendre votre erreur et vous conduisent vers les chefs-d’œuvre qui vous restent à découvrir.

*

Certaines personnes pratiquent une forme de caractérologie à partir du nom. À l’intention des arabisants qui s’adonneraient à ce genre de science occulte, je voudrais peut-être adopter désormais le pseudonyme arabe suivant :

أبو شاعل

qui se prononce à peu près Abou Charel, et qui veut dire « le père du poète », ou « Maître poète » : dans les fables, on appelle par exemple un renard « le père du renard », en français « Maître renard ».

*

Les sans-culottes, ce sont ceux qui exhibent leurs partis.

*

Je viens d’envoyer un quatrain pour le prix de poésie de la RATP (2014) :

Ô toi, la compassion même,
Qui plains ceux qu’atteint le malheur,
Tu pleurerais de tout ton cœur
Si tu savais comme je t’aime !

Ce quatrain peut néanmoins avoir le défaut de laisser entendre que l’amour est un malheur. Plus primairement encore, il peut avoir le défaut de comporter le mot « malheur », qui n’a rien à faire, je suppose, dans une rame de métro, où les gens qui vont travailler dans leurs bureaux, ateliers et boutiques doivent lire qu’ils sont libres et heureux. Ces réflexions me sont venues alors que je venais d’envoyer le quatrain, ce n’est pas du mauvais esprit de ma part.

Ma mère me dit que ce qui peut rebuter la RATP serait plutôt le mot « compassion », à cause de la mendicité qui est (paraît-il) interdite dans les rames de métro.

Mon quatrain n’a pas été retenu parmi « les cent finalistes » du concours de la RATP.

*

L’art soviétique est devenu parfaitement transparent, comme un tableau monochrome, et aussi politiquement correct que le mot « subversif », dont il est de rigueur qu’un critique d’art l’applique à tout ce qu’il entend louer. Cependant, le constructivisme soviétique, où l’artiste doit se faire mécanicien ou ingénieur, comme le futurisme fasciste, où il doit se faire ingénieur ou mécanicien, m’invite à méditer une pensée profonde, selon laquelle le processus de l’évolution humaine se caractérise principalement par un développement des facultés intellectuelles au détriment des autres, qui trouveraient leur élément dans de viles illusions indignes de l’homme doué de raison. Je n’ai encore aucune certitude quant à savoir si c’est un progrès ou si cela s’applique aux derniers hommes.

*

Il me revient à l’esprit le mot d’un journaliste à propos d’un ami, ou plutôt de son couple : « Il a une très belle femme. » J’y vois aujourd’hui – le doute me ronge – une affreuse ironie, non pas que le journaliste ne fût pas saisi par la beauté de la femme de mon ami, mais parce qu’il se ferait le porte-parole du monde parisien sur un mariage qui est au point de vue social un ratage total, puisque sa femme, au point de vue social, n’apporte rien à mon ami. Un homme qui se fait à la force du poignet, encouragé par les multiples sacrifices de ses parents pour lui, voilà qu’il prend femme, non pas là où il arrive mais d’où il part ! C’est sanglant de cruauté, une telle ironie. Le journaliste aurait pu ajouter : « Et ils sont très heureux tous les deux, m’a-t-on dit. » Ç’aurait été monstrueusement parisien.

Or jugez de la situation. Mon ami se dit que V., où il a une maison (dans le bourg, avec murs mitoyens) avec femme et enfants, n’est pas le petit paradis qu’il croyait. Quand il me dit cela, je lui demande pourquoi ils ne revient pas à Paris. Il me dit qu’il ne pourrait acheter une surface suffisante dans un quartier qui conviendrait : « Pas d’apport financier. » Aussi, le journaliste sourit en coin, en pensant : « La plus belle fille du monde etc. »

*

D’après certaines études, 75 % de l’emploi dans les pays industrialisés consiste en tâches répétitives, en d’autres termes en une affreuse routine. Comment les gens peuvent-ils supporter cela, si ce n’est que cette routine les sort de leur home sweet home ?

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Pour une femme, le mot « mariage » vaut tous les poèmes du monde.

Nicole Lombard : L’un n’empêche pas les autres, et réciproquement.

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Avant de trouver, selon la bonne vieille formule, chaussure à son pied, il faut avoir un peu pratiqué la chasse à la chaussure. À moins que ce soit la chaussure qui fasse tout le travail, ce qui est devenu moins rare.

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Quand on sait qu’il existe un Mondial du foot des robots, que l’on utilise encore des humains pour balayer les rues laisse rêveur… Il faut bien occuper cette pauvre humanité.

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Strindberg prenait Swedenborg très au sérieux : il ramassait des papiers dans la rue pour connaître les communications des esprits.

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Parmi les victimes de l’attentat de Charlie Hebdo, il y avait Bernard Maris, qui signait Oncle Bernard dans le journal, et que j’ai eu comme professeur d’économie à Sciences Po Toulouse. Les mauvaises notes qu’il me donnait ne lui ont pas porté chance…

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L’académie de poésie Renée Vivien a participé, en 2013, au festival de poésie de Creil, entre Amiens et Paris. Les poètes et les éditeurs étaient nombreux. Plus nombreux que le public. Je crois même que personne ne se trouvait là n’ayant rien à vendre. Il y a là une piquante métaphore, mais je ne suis pas sûr encore de quoi.

*

McLuhan distingue deux formes de rhétorique : hot et cool. L’aphorisme est cool et correspond à notre culture d’écran. On ne peut pas lire un traité sur écran, mais on peut lire un ou deux aphorismes. C’est l’expression cool.

Les livres de la maturité de Nietzsche sont sous cette forme.

*

Tout concept qui devrait être présenté et explicité dans un livre comporte virtuellement, sur un blog, un méta-lien vers sa définition quelque part dans le Web. Par exemple, si j’écris « média cool », c’est comme si l’on pouvait cliquer sur ce binôme pour faire apparaître une nouvelle fenêtre à l’écran, avec plusieurs lignes, ou pages, d’explications. Celui qui a besoin de cliquer clique, celui qui n’en a pas besoin ne clique pas. Comme on trouve tout sur le Web, les spécifications sont virtuellement superfétatoires. Le style, la langue deviennent aphoristiques. C’est un média cool.

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Notre culture a une tendance prononcée au pastiche et à la parodie. C’est notre façon de faire table rase du passé, mais c’est aussi la preuve d’un certain vide émotionnel. Le vide du consommateur anéanti. Les enfants ne rêvent plus : ils ricanent. Et consomment. C’est sinistre. Et c’est pourquoi McLuhan a écrit : « Un terroriste vous tuera pour voir si vous êtes réel. » (The Global Village) Il est en effet difficile de croire à la réalité des somnambules qui nous entourent, et s’ils ne possédaient encore le caractère ombrageux de l’envieux démocrate (Platon), on ne pourrait peut-être jamais croire à leur réalité.

*

Cela fait des années et des années que je ne lis pas un livre sans faire une recherche systématique du vocabulaire, pour les langues étrangères mais aussi le français. Et après toutes ces années, il est encore bien rare que je lise un livre en français sans rencontrer des mots que je ne connais pas. Ainsi, je me rends compte que ceux qui n’ont pas fait ce travail perdent beaucoup d’information dans chaque livre qu’ils lisent, et c’est sans doute pourquoi, découragées, ils finissent pas ne plus lire que des livres simplistes, qui ne valent rien.

J’ai rempli des cahiers de vocabulaire. Ils sont dans ma bibliothèque. Un jour, la femme d’un ami les voit et me demande : « Ce sont tes œuvres ? » La poison ! Non, mes œuvres, ce sont trois ou quatre maigres recueils (j’ai balancé tous mes cahiers de vers livres !), et ces nombreux cahiers ne sont que du travail ingrat. Et, maintenant, chaque fois que je les vois, chaque fois que je les complète, je crois l’entendre : « Ce sont tes œuvres ? » Non !

*

To Spark or Not To Spark

Après tant d’années d’abstination, ne serai-je pas dans la situation du novice, à qui les premiers joints ne font pas d’effet, un phénomène bien décrit par Howard Becker dans son livre Outsiders et qui permet de comprendre le fameux sketch de Pierre Palmade, à l’époque où il pouvait encore être drôle, sur le type qui dit « Ça me fait rien, votre truc » alors qu’il est en train de délirer grave ? Je me souviens de ma propre expérience : le premier joint n’a pas été le premier trip, et j’ai bien cru un moment que tout cela n’était qu’une immense simulation. Jusqu’au premier trip, au bout de quelques mois. La déception, si je devais revenir à la case départ, serait colossale.

*

Papy Boom

Les vieux vivent des revenus de la retraite, très largement socialisés sous forme de cotisations sociales. La précédente génération, dite du baby boom, cotisait pour très peu de vieux, à la fois parce qu’ils étaient nombreux (baby boom) et parce que la génération qui les précédait avait été décimée par la guerre. Cette génération du baby boom a fait peu d’enfants : la pyramide s’est élargie au sommet et rétrécie au milieu, et, comme nous faisons peu d’enfants nous aussi, elle se rétrécit à la base. Ça devient une pyramide inversée. Du coup, à pensions de retraite égales, la part des revenus consacrés par les actifs à ces cotisations est plus importante. Et ce indépendamment du comportement des actifs et à cause des comportements de la génération précédente.

*

Chère Nicole,

Grâces soient rendue à Allah le Miséricordieux, l’Omniscient par qui la fête du Bon Albert s’est bien passée.

Nous préparons la cérémonie [de remise du prix de poésie Stephen Liégeard] à Brochon. La lecture de pas moins de huit de mes poèmes est prévue, dont quatre par moi-même. Vu que nous sommes trois lauréats, j’espère que le public ne se lassera pas, d’autant plus qu’une classe de lycéens a été réquisitionnée pour l’occasion… Inch’Allah je saurai me montrer à la hauteur de cette épreuve redoutable et resterai ferme dans la voie droite à la manière du Prophète (sur Lui la Grâce et la Bénédiction d’Allah).

J’espère aussi vendre quelques exemplaires : Puisse Allah prêter prenne main forte à Michel pour les produire à temps.

A part ça, tout va bien, bismillah.

Amitiés. Wassalam’ualaikum. (5.9.15)

Réponse de Nicole Lombard : Trahir Apollon et les Muses pour… Enfin, on pourra vous accuser de tout sauf d’islamophobie, mon cher Florent. Michel me dit que vos livres partiront lundi, sauf contretemps du genre fermeture inopinée du bureau de poste ce jour-là (« merci pour votre compréhension ») ou passage d’une course cycliste dans le département. Allah vous permettra-t-il de faire honneur aux vignobles de Brochon ?

Il faut bien pratiquer l’étiquette en vue des changements prochains. Nous autres fonctionnaires sommes particulièrement exposés. Mais j’ai commencé tôt, bismillah.

Merci à Michel pour sa diligence, digne du Prophète (sur Lui la Grâce et la Bénédiction d’Allah). Qu’Allah le Miséricordieux, l’Omniscient ne l’oublie pas au Jour de la Discrimination (entre les croyants et les idolâtres).

Wassalam.

F. Abu Cha’il

PS. Apollon Les Muses est un nom arabe, Al-Buluh al-Mussa, ainsi que nous l’enseigne ce luminaire des sciences, Ibn al-Crouïa de Cordoue.

PS-2. Al-Hamdulillah ! (J’ai oublié de recourir à cette formule protocolaire indispensable : désolé.)

*

« Paris est une ville de vieux. » Dans quelques années, je serai dans mon élément.

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