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Galions des Indes : La poésie de Francisco Villaespesa (Traductions)

Francisco Villaespesa (1877-1936) est un des grands noms du symbolisme espagnol. Né dans la province d’Almería, c’est aussi un poète de l’Andalousie, dont il a chanté les paysages, les mœurs, l’histoire avec ferveur. En traduisant quelques sonnets de son recueil Galions des Indes (Galeones de Indias), qui réunit des poèmes écrits en 1925 et 1926, ce n’est toutefois pas l’Andalousie dont je me suis imprégné à travers son œuvre, mais l’Amérique latine, car Villaespesa était aussi un voyageur. Auteur d’une œuvre poétique d’une grande beauté, en même temps qu’abondante, classique en Espagne, Villaespesa reste peu connu de ce côté-ci des Pyrénées, et je croirais même que je suis le premier à le traduire en français. Que l’on n’hésite pas à me contredire si je me trompe ; je serai le premier à me réjouir que cet auteur n’ait pas complètement échappé, dans notre pays, à l’attention qu’il mérite.

Ces poèmes aux thèmes latino-américains complètent mes diverses traductions de poésie américaine en langue espagnole. La forme adoptée par Villaespesa est ici le sonnet classique ; j’ai traduit ces textes en vers libres, tout en conservant l’agencement du sonnet.

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Couverture du livre Los suaves milagros de Francisco Villaespesa, Biblioteca Patria, Madrid (sans date)

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Sur la mer des Caraïbes IV (En el mer caribe IV)

Sous les clairs cieux tropicaux,
Pleine lune de mars, comme tu brilles
sur la mer sonore des Antilles,
changeant son cristal en joailleries !…

De ta splendeur gemmée tu mortifies
les coruscants rayons sidéraux !
À ton éclat tout s’illumine en albeur
et merveilles de marbres triomphants !

Ciel et mer sont deux strates de saphir
débordantes d’étoiles… Je regarde passer lentement
les heures dans leur vol blanc…

Et nous naviguons dans un diamant
tellement grand, que dans son expansif arc-en-ciel
il entre toute la mer et tout le ciel !…

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Sur les Andes II (En los Andes II)

Le ciel pleurait ma douleur… La pluie
tombait sur moi comme un suaire,
enveloppant ma chair et mon esprit
dans la paix de son solitaire oubli…

Elle me transperçait le squelette… Et je la sentais
descendre jusqu’au fond de l’ossuaire,
où mon cœur immobile dormait
son rêve de granit, millénaire !

Le ciel pleure ma douleur… Tout
s’efface en ombres et se défait en gadoue…
Et sur le glacier du promontoire, dressé,

l’âme est si transie qu’elle n’entend pas
gronder sur le cadavre de ma vie
l’énorme grizzli de la mort !

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Haut plateau andin (Altiplanicie andina)

Pas un brin d’herbe, Seigneur ! Pas un oiseau ne chante…
Décombres de cimetière, tel est ce plateau…
Et sur les visages de la roche dure
on devine je ne sais quelle éternelle horreur !

Sur le seuil d’une masure en ruines,
une flamme ondoyante, d’un ton obscur,
nous montre en passant la denture
d’un rire obscène de femme !…

Paysage dantesque, hallucinant,
enlinceulé dans la brume froide !…
Le silence gris pétrifie le paysage,

tandis que l’écho répète, au loin,
comme un cri humain d’agonie,
le gémissement prolongé d’une hyène.

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Le marécage (La tembladera)

Le marécage… L’infortuné voyageur,
qui, séduit par les merveilles
de ce fascinant jardin flottant,
ose marcher sur son bord !

Des serpents s’enrouleront autour de ses genoux
et dans une lenteur désespérante
le paralyseront, à chaque instant,
jusqu’à l’étouffer dans leurs anneaux tragiques !

Il a coulé… Alors, sous la sphère bleue,
à nouveau indifférent tout se tait…
Plus lumineux qu’avant darde le soleil ses rayons !…

Ma vie est un marécage !…
Tout ce qui y passe se noie dans la fange,
avec lenteur, pour sentir la mort !

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Pleines lunes I (Plenilunios I)

Nuit bleue, nuit bleue, comme créée
pour, au bord de la mer, doucement
dire tout ce que ressent l’âme
à l’oreille d’une amoureuse !…

Mon regard cherche quelque chose dans la nuit
à la lumière transparente de la lune…
La mer sanglote une chanson dolente,
la ritournelle d’une voix aimée !…

J’évoque dans cette lunaire clarté d’été
quelque chose qui aurait pu… et ne fut pas à moi !…
Ma lèvre nomme, sans le vouloir, un nom.

« Et toi, que feras-tu ?… Et toi, que feras-tu ? », demandé-je
à cet amour impossible, l’ombre
qui pour l’éternité marchera à mes côtés !

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Crépuscule tropical (Crepúsculo tropical)

En cette tropicale mélancolie
Où lentement s’évanouit le soir,
les vagues sur le sable de la plage,
en mourant feutrent leur agonie…

Vide d’engourdissement est la route
où le cylindre du silence est rayé
par l’aiguille d’un tourne-disque essayant
de dépecer quelque mélodie !…

Par le cadre d’une vitre,
dans la clarté bleu marine du firmament
que n’embue pas une ombre de nuage,

le charbon d’un palmier stylise,
en s’agitant languidement au vent,
l’agonie spasmodique d’une araignée !

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Motifs colombiens

Sur le Cauca (Motivos colombianos: En el Cauca)

Dans les nuages lointains du Ponant,
parmi un triomphal défilé de drapeaux,
couronnée de tours et de palmiers
s’offre aux yeux une Bagdad de rêve ;

tandis que, suavement, en silence,
comme une cendre de printemps fanés,
s’effeuille la verdeur des rives
dans l’or lustral du courant !…

Et sur une branche de bambou décatie,
absorbé dans la vision miroitante,
un perroquet arbore sa pompe,

à la manière d’un vieux calife méditatif
sous le vert oriental de son turban,
tandis qu’ondule au vent son haïk doré !…

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Le singe gris (Motivos colombianos: El mono gris)

Au milieu de la forêt qui répand
de piquantes chaleurs de vanille,
l’or vert d’un étang brille
et dans un rayon de soleil splendit, s’embrase…

Rien ne trouble la paix du lieu :
pas un caïman, pas une aigrette, pas un écureuil !…
Seul, se balançant au-dessus de la rive
suspendu par la queue à une branche,

un singe gris, voluptueusement,
grignote la pulpe jaunâtre d’une banane
avec des grimaces de rufian…

Et se voyant lui-même en l’onde,
dans un faciès quasi humain il montre
les dents, comme se mettant à rire !…

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Nocturne tropical (Motivos colombianos: Nocturno tropical)

Nocturne tropical… Dans les broussailles,
argentant le charbon du paysage,
la lune avec ses blanches toiles d’araignée
brode des arabesques et dessine des dentelles…

La brise musicalise l’âme des joncs ;
et dans le deuil de leurs habits
sculptent les chimériques montagnes
la dantesque épouvante de leurs visages !…

La luciole peint des envolées d’étoiles
dans les frondaisons hallucinantes,
et le silence dilate son cercle

en une vibration de hochet
quand les grillons font retentir leurs millions
de sonnettes de cristal et d’argent !…

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Saint-Domingue : Le pic-vert (Santo Domingo: El carpintero)

Sur la prière bleue des montagnes
qui s’élèvent en spirales dans le ciel ;
sur le vert silence des broussailles
que d’écume parsèment les sources ;

sur les luxuriants champs de joncs
qui parfument les brises ainsi que des roseraies,
le crépuscule peint des envolées étranges
d’immenses et gemmés paons royaux.

Un naufrage d’arc-en-ciel roule dans le fleuve ;
les poules grattent la terre fertile
qui prête des tapis d’émeraudes à la masure ;

tandis que sur le tronc d’un cocotier,
en copeaux d’argent, jovial, scie
ses glorieux carillons le pic-vert, ou « charpentier ».

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Lucioles (Luciérnagas)

Il n’existe pas de lampe aussi pudique et aussi belle
que votre petite lanterne miraculeuse…
Un sylphe l’éclaira, pour avec elle
chercher un papillon de nuit…

Comme les larmes fugaces d’une étoile
qui dans l’azur s’éteint tremblante,
ainsi, la nuit, votre lumière brille-t-elle
sur le calice d’une rose !

Avec quelle piété fulgure votre illusion,
volant autour d’une fleur endormie
sur le silence d’une sépulture !…

Ô, douce illusion évanouie,
sillonnant le sein de ma nuit obscure,
ta vie fut un vol de lucioles !

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Étoiles et lucioles (Luciérnagas y estrellas)

La nuit tropicale, sur la steppe
sans limites, se répand silencieusement.
La terre est d’instant en instant plus floue,
plus tranquille, plus immobile, plus obscure.

La brise a une odeur de fièvre…
Dans cette nuit noire et suffocante,
où sont tes regard lumineux ?
où est la fraîcheur de tes lèvres ?

Et dans le silence immense de la nuit,
pour rendre plus intense ton souvenir,
étoiles et lucioles errantes

éclairent ton nom, dans l’air vivant,
par la fulgurance évanescente
de phosphoriques étincelles de diamant.

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Colibri (Besaflores)

NdT. Besaflores, un des noms du colibri en espagnol, signifie littéralement « baise-fleurs ».

Quelle fée, dis-moi, de ses mains miraculeuses
a ciselé dans l’or ce prodige,
petit et fragile comme une pensée,
émaillé d’étincelles ?

Elle y attacha des ailes de pierres précieuses
et, lui insufflant la vie par son haleine,
comme un soupir le lança dans le vent
pour être une rose de lumière au milieu des roses !…

L’oiseau-fleur, vivante gemme ailée,
dans ton jardin te vit, de bon matin.
Il quitta la roseraie et se posa tremblant

Sur tes lèvres douces qui souriaient…
Alors ta bouche et l’oiseau semblèrent
deux colibris qui se donnaient des baisers !

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Interrogations (Interrogaciones)

Voyageur, sur la route parcourue,
les rêves eux-mêmes étaient réalité…
Un par un, tu les vis succomber
parmi les plus prosaïques mesquineries !

Mais quel désir impossible persiste en toi,
qu’aujourd’hui encore, au milieu de tes solitudes,
tu sens des nostalgies de ce qui n’existe pas,
de ce qui jamais ne donnera la nostalgie ?…

Que va-t-il advenir ?… La Réalité ? Le Rêve ?
Un ange, pour évoquer ton passé,
ou, pour te prédire l’avenir, une Fée ?…

Ce qui viendra, viendra, triste ou riant…
Tu continueras d’espérer, bercé d’illusions,
de ce qui jamais ne vient la venue !

Je n’ai pas voulu t’effrayer: Poème

À Philis

Non, je n’ai pas voulu t’effrayer, bel oiseau.
Quand vers la branche en fleurs au-dessus du ruisseau
Je tendis plein d’espoir la main, à quoi pensais-je ?
Pouvais-tu ne point voir dans cette main un piège,
Bel habitant de l’air et mon enchantement ?
Je crois que je voulais être branche un moment,
Être rameau fleuri bercé par ton plumage
Et les trilles accorts de ton joyeux ramage.
J’aurais voulu servir de base à ton envol ;
Retenu par destin à la force du sol,
Au moment où tu vas dans l’air, vive étincelle,
J’aurais senti voler mon âme sur ton aile.
Et j’ai tendu la main, et tu n’es pas venu
T’y poser car je tremble et mon cœur est à nu
Et les fleurs que je tiens par moi furent coupées
Et je presse en mes yeux des larmes échappées.