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Poésie révolutionnaire de Sao Tomé-et-Principe

Depuis l’indépendance en 1975 de Sao Tomé-et-Principe, État archipel du Golfe de Guinée constitué des deux îles principales qui lui donnent son nom, et jusqu’en 1991, le pays a été dirigé par un parti communiste unique, le Mouvement pour la libération de Sao Tomé-et-Principe (Movimento de Libertação de São Tomé e Príncipe) (MLSTP), qui avait combattu contre le Portugal.

Les cinq poètes ici représentés ont tous contribué à la contestation intellectuelle du colonialisme portugais : Francisco José Tenreiro compte parmi les fondateurs du Comité pour la libération de Sao Tomé-et-Principe, qui préfigura le MLSTP ; quant à Alda do Espirito Santo, Marcelo Veiga, Maria Manuela Margarido et Tomaz Medeiros, ce dernier qui fut président de la Maison des étudiants de l’Empire (Casa dos Estudantes do Império), foyer culturel important, à Lisbonne, ils furent tous à un moment ou à un autre inquiétés par la police politique du régime salazariste et connurent la prison. Alda do Espirito Santo a été, après l’indépendance, ministre de la culture et de l’éducation pour le régime du MLSTP ainsi que présidente de l’Assemblée nationale de 1980 à 1991, c’est-à-dire durant la même période ; elle est également l’auteur de l’hymne national du pays, Indepêndencia total. Le lecteur trouvera ici quatre de ses poèmes traduits en français.

J’ai procédé à un choix de poèmes dans le volume II de l’anthologie No reino de Caliban: Antologia panorâmica de poesia africana de expressão portuguesa (1975) (Au royaume de Caliban : Anthologie de poésie africaine d’expression portugaise), par Manuel Ferreira, dont le premier volume m’a déjà servi pour des traductions de poésie du Cap-Vert (ici).

La partie de l’anthologie de Ferreira consacrée à Sao Tomé-et-Principe est relativement courte. Comme il l’indique lui-même, qu’une demi-douzaine de poètes aient réussi à émerger dans cette région à la population réduite (moins de 200 000 habitants en 2016), à l’époque faiblement scolarisée et ne possédant aucun établissement supérieur ni même secondaire, relevait du « miracle culturel ». En l’occurrence, j’ai traduit des poèmes de tous les poètes représentés dans l’anthologie de Ferreira, sauf Caetano da Costa Alegre, poète du dix-neuvième siècle écrivant en vers classiques, et le poète dialectal Francisco Stockler (comme au Cap-Vert, il existe un créole de Sao Tomé-et-Principe, le forro, mais, contrairement au créole capverdien, à l’époque où Ferreira publie son anthologie, le forro n’a pas de littérature écrite, à part quelques rares poèmes). Les cinq poètes ici représentés, tous Noirs ou métis, écrivent en portugais.

*

Buste du poète Francisco José Tenreiro, à la Bibliothèque nationale de Sao Tomé-et-Principe (la source pour cette photo apparaît sur l’image elle-même. J’ai ajouté en incrustation une représentation géographique du pays, qui donne également une idée du drapeau.)

1619 par Francisco Tenreiro (1967)

De la terre noire à la terre rouge
durant des nuits et des jours profonds et obscurs
comme tes yeux voilés de douleur,
tu traversas ce manteau d’eau verte
…..– route d’esclavage
…..commerce de Hollandais

Des nuits et des jours pour toi si longs
et nombreux comme les étoiles du ciel,
ton corps maintenu au sol par le poids des fers et le fouet
le clapotis de l’eau suffisait à
éveiller dans ton cœur la nostalgie
du dernier miroitement de sable chaud
et de la dernière case laissée là-bas.

Et tes yeux étaient aveuglés de ténèbres
tes bras devenus violets sous leurs entraves
il n’y avait plus de dieux, ni de danses
pour exprimer la joie à la cadence du sang dans tes veines
quand elle, la terre rouge et lointaine
s’ouvrit à toi
…..– et tu fus 40 livres sterling
…..dans un État du Sud.

*

Nous, mère (Nós, mãe) par Francisco Tenreiro (1942)

Tu as le visage ridé, mère !
Tes seins ne donnent plus de lait
et sont tombés de découragement
comme deux feuilles fanées.

Seules tes jambes se sont épaissies
et les doigts coupés et dispersés
se sont enracinés dans la terre
disant encore que tu vis.
Pour le reste, ton ventre s’est flétri
comme atteint
par le souffle d’un volcan maudit.
Pour le reste, ton corps de jais
s’est ratatiné, est devenu grisâtre
et ta peau si fine, mère,
est à présent rugueuse et laide
comme l’écorce d’un vieil arbre.

Tes yeux sont deux flaques d’eau
cherchant en vain toi-même tu ne sais quoi
Peut-être tes nombreux enfants
sortis de ce ventre usé fripé
et qui vont par le monde versant des larmes de sang.

« Le doux chant des cocotiers
ondulant sous la brise
était le balbutiement de ton premier enfant,
et notre première sœur
avait dans les yeux deux lumières noires
qui nous donnaient de la joie.
À cette époque tes seins, mère,
avaient du lait, qui coulait des tétons
en deux ruisselets très blancs
sur ta peau d’ébène. »

Las ! Blancs, noirs et métis
calcinèrent ton corps sensible
avec le souffle chaud d’un volcan maudit.
Et ses seins se desséchèrent
ton corps se ratatina
et tes jambes grossirent
s’enracinant dans ton propre corps…

Et tes yeux…

Tes yeux perdirent leur éclat
quand tu éprouvas le fouet
qui déchirait les chairs dures de tes fils.

Tes yeux sont des puits d’eau pâlie
car tu as senti dans la vieille case
l’odeur intense d’une eau-de-vie.

Tes yeux sont devenus rouges
quand blancs, noirs et métis provoqués
par l’alcool
par le fouet
par la haine
engagèrent des luttes fratricides
et devinrent enragés partout dans le monde.

Et à toi,
Oh ! mère de noirs et métis et grand-mère de blancs !
il est resté cette manière
de te dérouter sur le bord du chemin
et de rester assise la tête basse
fumant une pipe et crachant sur les côtés.

Mais tes enfants ne sont pas morts, vieille noire,
car j’entends un fleuve d’âmes lumineuses
chanter : nous ne sommes pas nés un jour sans soleil !

Car un fleuve court et chante
depuis Saint-Louis et le Mississippi
au son des métallophones dans une nuit africaine
jusqu’aux longues nuits des dockers de Port-Saïd
jusqu’à la lumière brumeuse d’un bistrot de quai anglais
partout où se trouve une poitrine noire tatouée et blessée.

Je connais, oui, la fatigue de notre corps.
Et si un jour tu n’en peux plus,
ferme les yeux et pose l’oreille contre la terre.
Ô tu entendras dans l’écho d’un tambour lointain
le chant altier et serein de tes enfants.

Mère, nous
ne sommes pas nés un jour sans soleil !

*

Où sont les hommes chassés par ce vent de folie (Onde estão os homens caçados neste vento de loucura) par Alda do Espírito Santo (1958)

Ndt. Le poème évoque les événements de février 1953 connus sous le nom de « massacre de Batepá » et commémorés à Sao Tomé-et-Principe au niveau national comme le « jour des martyrs de la liberté ». Ce jour est le 3 février ; Alda do Espirito Santo évoque des « hommes du 5 février », peut-être une erreur ou une coquille. Le poème entre, de manière allusive, dans quelques détails historiques, comme le camp de concentration de Fernand Dias (Fernão Dias), où opérait un tristement célèbre tortionnaire connu sous le nom de Zé le Mulâtre (Zé Mulato), ou encore l’étouffement de prisonniers dans une cellule, les corps jetés à la mer par les autorités…

Le sang qui tombe en gouttes sur le sol,
des hommes mourant dans la forêt
et le sang qui tombe, qui tombe…
sur les hommes lancés à la mer…
Fernand Dias à jamais dans l’histoire
de l’Île Verte, rouge de sang,
des hommes tombés
sur le sable immense du quai.
Ah ! le quai, le sang, les hommes,
les fers, les bastonnades,
le carillon, le carillon, le carillon
sonnant dans le silence des vies fauchées
des cris, des hurlements de douleur
des hommes qui ne sont pas des hommes,
dans la main des bourreaux sans nom.
Zé le Mulâtre, dans l’histoire du quai
tuant à balles des hommes dans le silence
de la chute des corps.
Ah, Zé le Mulâtre, Zé le Mulâtre,
Les victimes réclament vengeance
La mer, la mer de Fernand Dias
engloutissant des vies humaines
est rouge de sang.
–Nous sommes debout–
Nos yeux se tournent vers toi.
Nos vies enterrées
dans les champs de la mort,
les hommes du 5 février
les hommes tombés dans l’étuve de la mort
demandant pitié
criant pour leur vie,
morts sans air ni eau
se lèvent tous
de la fosse commune
et debout dans le chœur de la justice
réclament vengeance…
…..Les corps tombés dans la forêt,
les maisons, les maisons des hommes
détruites dans la gueule
de l’incendie,
les routes brûlées,
entonnent le chœur insolite de la justice
réclamant vengeance.
Et vous tous les bourreaux
et vous tous les tortionnaires
assis au banc des accusés :
–Qu’avez-vous fait de mon peuple ?…
–Que répondez-vous ?
–Où est mon peuple ?…
Et je réponds dans le silence
des voix dressées
demandant justice…
un par un, tous à la file…
Pour vous, bourreaux,
le pardon n’a pas de nom.
La justice va sonner.
Et le sang des vies tombées
dans les forêts de la mort,
le sang innocent
imbibant la terre
dans un silence de frissons
fécondera la terre,
demandant justice.
C’est l’appel de l’humanité
qui chante l’espérance
d’un monde sans peines
où la liberté
sera la patrie des hommes…

*

Angolares par Alda do Espírito Santo (1963)

Ndt. Les « Angolares » sont une composante de la population de Sao Tomé-et-Principe tirant leur nom de leur pays d’origine, l’Angola. Ils sont généralement pêcheurs, possèdent une identité culturelle forte (angolaridade) ainsi qu’une histoire marquée par la rébellion et le marronnage.

Barque fragile, au bord de la mer,
pagne attaché à la ceinture,
une voile qui ondule…

La houle, sur la mer
la barque fluctuant avec l’agitation des ondes,
là va la barque de la faim.
Visages durs d’Angolares
dans la lutte avec le requin
sur l’agitation des ondes
ramant, ramant
sur la mer des requins
pour la faim de chaque jour.

Là, sur la plage,
en bordure des cocotiers,
des palissades en feuilles de palmier
cachant des paillotes,
le fruit de l’iza cuit
dans des casseroles en terre.

Aujourd’hui, demain et tous les jours
épie la barque vaguant
sur la houle des ondes.
……….La barque est vie
……….la plage est vaste
……….du sable, du sable à perte de vue.
Dans les barques amarrées
aux cocotiers de la plage.
……….La mer est vie.
Au-delà les terres du cacao
ne disent rien à l’Angolare
« Les terres ont leur maître. »

Et l’Angolare dans les labeurs de la mer
a le bord de plage,
les cases aux palissades en feuilles de palmier,
les herbes giba médicinales et puantes,
mais il n’a pas de terres.

À lui le combat avec les vagues,
la lutte avec le requin,
les barques se balançant sur la mer
et l’immensité de la plage.

*

Je traverse mon quartier (Descendo o meu barrio) par Alda do Espírito Santo (1963)

Ndt. Évocation de la capitale Sao Tomé. La traduction de ce poème présente d’assez nombreuses difficultés (langue relativement informelle avec possibles tournures locales, détails peu connus que des recherches sur internet n’éclaircissent pas toujours…), et je ne prétends malheureusement pas les avoir toutes résolues avec succès…

Je veux produire sur la scène de la vie
des tableaux de mon peuple,
la chaude spontanéité de ma terre des tropiques
battue par le vent du nord et le vent d’avril.
Je veux descendre à Chacara
monter ensuite aux cocoteraies du marais
au cœur du Riboque,
où Zé Tintche joue du violon
en cette fin d’un jour de quai
avec des gens de pays lointains
à Ponte Velhinha
un jour de passagers.
Et je monterai d’un bout à l’autre de la route traversant le quartier
avec des gens assis dans les allées
vendant de la canne à sucre, de l’huile, du thym micoco,
avec une lampe allumée à chaque porte
embrassant le gain, des gens qui descendent,
qui montent et qui descendent
avec des policiers immobiles,
à l’affût de la rixe certaine de se produire
dans ce quartier populaire,
où l’on se retrouve au seuil des maisons
à la fin du jour.
……….Je veux me souvenir…
Les bals où l’on boit et danse,
les rythmes exubérants de nos gens,
têtes l’une contre l’autre dans un rythme extravagant
et la belle fête du dernier Carnaval
avec « Rose Blanche » jouant du violon
suivi [sic] du peuple, qui rit et chante
comment les gens se rencontrent
……….dans le charivari
de notre vieux quartier,
où les riches en voiture
viennent voir
le fourmillement de notre rythme exubérant,
y compris la partie de football
du groupe enjoué
à l’approche du dimanche
dans le répit du soir,
rassemblant les gens comme du maïs
à regarder notre vie
……….et à voir,
dans le creux d’un pot de terre
s’écouler notre quartier
où tout près de la forêt
passe le souffle d’un socopé1 joyeux
et les rythmes frissonnants
de percussions propitiatoires
pour Mé Zinco
que la vie n’aide pas
à descendre la colline
en direction de la nouvelle fontaine2,
où doit pleuvoir à torrents
l’eau exubérante de notre quartier,
enfant d’une population hétéroclite
issue de la conjonction
d’une curieuse foule
d’hommes et de femmes des Afriques les plus disparates,
de l’Afrique une de nos rêves
d’enfants déjà grands.

1 Socopé : danse traditionnelle de Sao-Tomé et Principe d’origine africaine (peut-être introduite par les Angolares).

2 C’est ce passage qui donne le plus de fil à retordre : qui est Mé Zinco ? pourquoi la vie doit-elle l’aider à descendre la colline ? quelle colline ? quelle nouvelle fontaine ? Si cela ne se réfère pas à la topographie de la ville, peut-être est-ce une allusion à un mythe ou une légende, dès lors que ces vers sont introduits par des « percussions propitiatoires » (batuque de encomendação), donc pour recommander l’âme des morts aux dieux ou à Dieu (mort de Mé Zinco ?), ou peut-être est-ce un mélange des deux.

*

Du même côté de la barque (No mesmo lado da canoa) par Alda do Espírito Santo (1963)

Les mots de nos journées
sont des mots simples
clairs comme l’eau de source,
jaillissant des versants ferrugineux
dans le matin clair de tous les jours.

C’est comme ça que je te parle,
mon frère qui travailles dans un champ de café
mon frère qui laisses ton sang sur un pont
ou navigues les mers, sur un fragment de toi-même
…..en lutte contre le requin
Ma sœur, lavant, lavant
pour le pain de tes enfants,
ma sœur vendant des graines
dans le magasin le plus proche
pour le deuil de tes morts,
ma sœur résignée
qui te vends pour une vie plus sereine
au bout du compte augmentant tes malheurs…

Il est pour vous, frères, compagnons de route
mon cri d’espoir
avec vous je me sens danser
les nuits d’oisiveté et de concerts
dans un coin quelconque où les gens s’assemblent,
avec vous, frères, dans la récolte du cacao,
avec vous aussi, les jours de marché,
où le fruit de l’iza et la poule rapportent de l’argent ;
Avec vous, poussant la barque à travers la plage,
me joignant à vous,
autour du poisson volant,
qui rejoint dans la gamelle
la sardine
à dix sous.

Mais nos mains millénaires
se séparent sur l’immensité de sable
de cette plage de S. Joao,
car je sais, mon frère, rendu comme moi noir comme le charbon
…..par la vie,
que tu penses, frère de barque,
que nous deux, chair de la même chair,
battus par les vents de la tempête,
ne sommes pas du même côté de la barque.

Soudain il fait noir.
Au loin de l’autre côté de la plage
à Ponta de S. Marçal
on voit des lumières, beaucoup de lumières
dans les sombres paillotes…
La flûte frissonnante, en signes mystérieux,
convie à l’onction de cette nuit ensorcelée…

Ici sont les seuls initiés
dans le rythme frénétique des percussions propitiatoires
ici seuls sont les frères de Santo
agitant les hanches comme des déments
poussant des cris sauvages,
mots, gestes,
dans la folie d’un rite séculaire.

De ce côté de la barque, je me trouve aussi, frère,
dans ta voix agonisante, avec prières, jurements, malédictions.

….Je suis ici, oui, frère
dans les cérémonies mortuaires sans fin
où les gens jouent
la vie de nos enfants.
Je suis, oui, mon frère,
du même côté de la barque.

Mais nous voulons une chose plus belle.
Nous voulons unir nos mains millénaires,
des docks, des grues
des champs, des plages,
en un grand lien, long
d’un pôle à l’autre de la terre
pour les rêves de nos enfants
pour nous trouver tous du même côté de la barque.

…..Et le soir descend.
La barque glisse doucement,
en direction de la Plage Merveilleuse
où nos bras se joindront
et nous nous assoirons tous, côte à côte
dans la barque de nos plages.

*

Retour de l’homme noir (Regresso do homem negro) par Marcelo Veiga (1963)

Mais qu’importe qu’untel… oui, ils ne me donnent jamais raison.
Et veulent-ils me voir réduit à l’état de squelette
Ou bien soumis à l’hypocrisie
De laquelle ils vivent jour et nuit ?

L’idée s’obstine et je suis noir, comme vous le voyez,
Mais noir, noir, noir !
Je suis né sur le continent que brûle le soleil
Et que l’homme blanc appela sien
Et attacha
Avec des menottes.

Vie immense,
Dans un calvaire où le sang jaillit chaud,
Je vécus.
Esclave
par toute la terre je marchai.
Des Amériques j’enfantai ;
Dans l’humiliation et l’insulte
J’ai grandi.

Je fus ballon
Dans la partie de football du Monde ;
Coéquipier qui saigne et roule au sol
Sous tout poing furieux.

Je suis noir, – celui que personne n’écoute ;
Celui qui ne reçoit aucun secours ;
Celui – salut, garçon !
Celui – oh tas de merde ! oh chien !
Celui – oh ce fils de pute !
Et autres amabilités…

Je suis noir. Esclave
Je vécus ;
Dans l’humiliation et l’insulte
J’ai grandi.

Mais Dieu a vu,
Compté,
Pesé,
Et dit : – Lazare ! le ciel a entendu…
L’écho de ta douleur et de ton gémissement erre encore sur la terre…

Tu n’as que trop souffert.
Je te bénis et te commande – vas !
L’heure de ton règne est venue !

*

Au bord de la mer (Na beira do mar) par Manuela Margarido (1963)

Au bord de la mer, et sur les eaux,
sont allumés l’espoir
……………………..le mouvement
…………………………………….la révolte
de l’homme social de l’homme intégral

Je m’incline par delà les frontières
balayant avec décision
les immenses kilomètres de distance
Et tous les chemins prennent
le chemin de l’île

Aucune lumière n’offusque la vision
et douloureusement nous nous trouvons,
affermissant le pas
…………………affermissant les idéaux
cherchant à nous affirmer dans l’espace vivant

La terre est à nous,
elle garde la marche de nos pieds,
elle est imbibée de notre sueur :
voilà que nous apercevons l’heure rouge de l’aube
quand les perroquets se lancent dans l’espace
déployant un drapeau ardent
et dans le ciel cru de l’île le mot justice
…………………………………………ondoie.

*

Ma chanson Europe (Meu canto Europa) par Tomaz Medeiros (1963)

Et maintenant,
maintenant que tous les contacts ont été établis,
les lignes de téléphones syntonisées,
les lignes de télégraphes assourdis
les mers par les bateaux violées,
les lèvres par les rires dilacérées,
les enfants inconnus implantés,
les fruits du sol emprisonnés,
les muscles fanés
et le symbole de l’esclavage déterminé,

Et maintenant,
maintenant que tous les contacts sont établis,
avec la chorégraphie coagulée par mon sang,
le rythme de mon tambour réduit au silence,
le crin de mes cheveux blanchi,
mon coït dénoncé et le sperme stérilisé,
mes fils engrossés par la faim,
mon aspiration et vouloir bâillonné,
les statues de mes héros dynamitées,
mon cri de paix étouffé par le fouet,
mes pas guidés comme les pas des bêtes,
et le raisonnement émoussé et menotté,

Et maintenant,
maintenant que tu m’as marqué le visage
des excellences de ta civilisation,
je te demande, Europe,
je te demande : ET MAINTENANT ?

*

Poème par Tomaz Medeiros (1963)

Le vendredi de la Passion
j’irai dans la rue
vêtu de blanc – de deuil.

J’irai dans la rue
avec toutes mes imaginations
toutes mes charrues
téléphones
téléphonies
Buicks et Cadillacs
cuillères en maillechort
réchauds à gaz
machines à laver le linge
radiateurs
et tout mon progrès
suspendu
à mon costume
peint de blanc.

J’irai dans la rue
et ne quitterai pas le sol des yeux
ni n’adresserai des oraisons dolentes.

J’irai dans la rue
avec mes sourires mûrs
avec tous mes saints vaincus
pour rire à gorge déployée
du Dieu mort crucifié.

Le vendredi de la Passion
j’irai dans la rue
vêtu de blanc – de deuil.

Je laisserai à la maison
ma famille entière
avec ses philosophes bantous
avec mes guerriers balubas
chantant des chansons yorubas.

Je laisserai mes forces à la maison
et je n’irai pas dans la rue
même si le soleil m’y invite
sinon pour le vendredi de la Passion.

*

Un socopé pour Nicolas Guillén (Um socopé para Nicolás Guillén) par Tomaz Medeiros (1963)

Ndt. Au sujet de socopé, voir la note 1. Nicolas Guillén, le célèbre poète cubain, est l’auteur d’un poème Negro bembón (Noir lippu, Noir à la grosse bouche ; signifie également « idiot » en espagnol), auquel il est fait allusion ici. Comme dans le poème de Guillén, Medeiros se sert du terme bembón comme refrain ; il ne cherche pas à le traduire et emploie simplement la forme « lusophonisée » bembom, qui ne semble pas attestée par ailleurs. J’aurais pu faire de même ; peut-être était-ce le meilleur choix compte tenu du fait que « grosse-bouche » laisse de côté l’autre sens, plus péjoratif encore, du terme espagnol…

Connais-tu,
Nicolas Guillén,
l’île au nom saint ?

Non ? Tu ne la connais pas ?
L’île aux caféiers fleuris
et aux cacaoyers se balançant
comme les seins d’une vierge ?

…..Grosse-bouche, Nicolas Guillén
…..Nicolas Guillén, grosse-bouche.

Tu ne connais pas l’île métisse
des enfants sans pères
que les femmes noires de l’île promènent dans les rues ?

Tu ne connais pas l’île-richesse
où la misère marche
sur les pas des gens ?

…..Grosse-bouche, Nicolas Guillén
…..Nicolas Guillén, grosse-bouche.

Oh ! viens voir mon île,
viens voir de là-haut,
depuis le sommet de notre Sierra Maestra.
Viens voir de toute ta volonté,
dans le creux de ta main pleine.

Ici il n’y a pas de yankees, Nicolas Guillén,
ni les rythmes sanglants de tes champs de cannes.

Ici personne ne parle de yes,
ni ne fume des cigares ou
du tabac étranger.

(Qu’importe, Nicolas Guillén,
Nicolas Guillén, qu’importe ?)

Connais-tu
l’île du Golfe ?

…..Grosse-bouche, grosse-bouche
…..Nicolas, grosse-bouche.

*

Chemins (Caminhos) par Tomaz Medeiros (1959)

Demain,
Quand les pluies tomberont,
Les feuilles crieront d’espoir
Dans les bras des arbres,
Les hommes oublieront leurs pas incertains,
La force du Soleil et de la Lune fouettera
Implacablement
Le visage de la terre,

Demain,
Quand la force des fleuves
Répandra son sang dans la distance des champs,
Le ventre des fleurs mûrira d’enfants,
Les pierres du chemin se tairont de douleur,
Les visages de hommes souriront de nouveau,
Les mains des hommes s’ouvriront à nouveau,

Demain,
J’irai à grands pas
Sur les chemins longs et sûrs,
J’irai à grands pas
Sans cœur de martin-pêcheur
ou ceintures de mouchoirs bénits3,
J’irai par les ténébreux chemins de la vie,
J’irai
De tam-tam
…………….en
…………………tam-tam,
J’irai
Défier les plus tragiques destins,
à la tombe de Nhana4, ressusciter mon amour.
J’irai.

3 Le cœur de martin-pêcheur (coração de conóbia) et les ceintures de mouchoirs bénits (cintas de panos com bênçãos de Dios), « mouchoirs » qui sont d’ailleurs sans doute plus des bandanas que des mouchoirs à proprement parler, désignent manifestement des amulettes.

4 Tombe de Nhana : traduction de campa de Nhana, dont je n’ai trouvé aucune trace, si ce n’est qu’il existe une localité du nom de Nhana en Angola.

Tableau exposé à la galerie ICA (Identidade Cultural e Artística) de Sao Tomé (capitale), mars 2016. Je ne connais pas le nom de l’artiste et ma source ne le cite pas. (Sa signature est en bas à droite)

Fragments de jeunesse échappés à l’autodafé

Les naufrages (Fragments échoués)

Derrière les mots du monde
Je vois le ciel dans tes yeux

Laisse-moi m’échapper du mur
Laisse-moi rejoindre
L’ange de l’extase
Et sa poussière de saphir
Quand pleure l’étoile bleue
Poussière de saphir
Sur tes mensonges désespérés

Perdu dans la mer de l’amour
Tes yeux sont ouverts
Sur le monde fermé
Pour naître dans une fleur
Perdu
Et noyé
Dans la merveilleuse mer…
Perdu dans la mer de l’amour
Pour découvrir une île
Où le soleil
Embrasse
Et embrasse ta main

Les murs des matins
Les jours militaires
Et les jours et les jours
Brise le ciel
Derrière la porte
De ta prison noire !

Dors
Et réveille-toi
Dans l’arbre vivant
Sois libre
Oublie les mensonges
Tu es le seul à savoir
Ce que tu peux découvrir

Une larme pour dire non
Une larme pour dire je t’aime

La nuit seule
La nuit seule
Et tu n’oublies pas

Aime-moi sans raison
Car qui peut comprendre
Aime-moi sans comprendre

Le dieu assassiné voit tout
Les choses au-delà des choses
Les pleurs au-delà des rires
Le meilleur
Qui n’existe pas
Le pire
Où les femmes sont belles
Le vampire qui boit son propre sang
Et ainsi ne meurt jamais
Et vous aurez le droit d’être libre
Comme un cœur qui devient fou d’amour
Rêve le rêve du dieu assassiné

*

Jean-Jacques et les oiseaux

Jean-Jacques décida qu’il ne parlerait plus. Personne ne sait pourquoi mais le jour de ses huit ans il s’arrêta de parler. Ses parents, sa famille s’en affligèrent mais, malgré leurs efforts et objurgations, Jean-Jacques ne prononça plus la moindre parole.

Alors tout le monde finit par oublier qu’il existait. À l’école, il était au dernier rang dans la classe, où il passait son temps à regarder par la fenêtre. Quand le maître, faisant l’appel, demandait encore parfois : « Jean-Jacques est là aujourd’hui ? », il se ravisait aussitôt : « Suis-je bête ! j’ai oublié qu’il n’était plus dans la classe », et poursuivait l’appel.

Dans la cour de l’école, Jean-Jacques s’asseyait contre un pilier du préau et regardait on ne sait quoi, dans le vide ou quelque chose de très lointain. Les autres enfants de l’école s’étaient lassés de l’embêter, car leurs tracasseries ne parvenaient pas à le sortir de son mutisme.

Un beau jour, les parents de Jean-Jacques décidèrent de passer la journée à la plage. Jean-Jacques se glissa dans la voiture et les accompagna. Une fois arrivés, ils se promenèrent au bord de la mer, sur le sable gris.

Au-dessus d’eux volaient et appelaient des mouettes. Jean-Jacques s’envola pour les rejoindre. Sa mère prit son père par le bras : « Regarde, s’exclama-t-elle, quel étrange oiseau ! »

*

Oaristys et la lune tremblante

Oaristys est la plus belle des femmes. C’est pourquoi je ne la tuerai pas. Les autres n’auront plus aucun droit. Ils mourront. Heureux, peut-être, mais moi vivant. Je n’appartiens pas au monde des lumières. Je suis le spectre : j’ai enfermé Oaristys dans la chambre la plus obscure de mon château – et tout a été organisé pour que ses rêves ne se dissipent jamais. Je me nourris de ses rêves seulement. Je ne connais rien d’autre.

Oaristys connaît la lune et verse des larmes sur mon front, qui porte le deuil des amours perdues. N’en parlons plus. Oaristys est mienne à présent et je peux courir comme aux temps anciens, libre du regard des autres.

Pourtant nul n’a pu prétendre à ce bonheur et je ris, moi le spectre, en voyant ces masques mortuaires remuer des crécelles pour animer l’air d’esprits.

Je ne vous crois pas, superstitions !

Libres, comprenez-vous, libres de vos abominables comédies, nous, voyants dévoyés, abrutis par les harpes, nous vous rejetons avec délectation. Et aucune de vos joies n’a d’écho dans nos oreilles.

Oaristys est enfin perdue pour vous. Soyez contrits d’avoir soupiré lâchement. D’avoir ri en vain vous vous plaignez. Je vous plains également, moi l’empereur des catacombes. Mon visage est un masque rituel où se devinent les angoisses du peuple et le divin rictus de l’au-delà.

Je ne puis être des vôtres et j’enferme Oaristys dans une demi-lune. Je passe le temps avec mon kaléidoscope et m’émeus du dénuement des étoiles. Car j’aime un peu plus que vous.

Je ne saurai reconnaître parmi vos enfants les images du bonheur que je recherche. Malheureusement, ces chérubins qui vous sont si chers n’offrent à ma vue que des grimaces de singe. Ou pire.

Oaristys ne sera jamais libérée. Je refuse dorénavant de faire le moindre geste.

*

Au gré des vents et des lumières, oiseau de lune et de bourrasques, je vais sans joie, sans émerveillement, je traîne dans les cieux mon triste cœur de pierre. Parfois, lorsque le soleil se couche et distille dans les âmes un émoi sans pareil, je chante : « Qu’éprouvez-vous ? »

Je chante parce que je veux me reposer et les cœurs reposés qui peuvent offrir l’amour me remercient de la tendresse que je fais sourdre en eux. L’hiver approche, je pars. Adieu, adieu, me crie-t-on. Ils retournent dans leurs foyers plus aimants que jamais. Et je leur dis adieu.

Ils aiment, moi je chante et je vais. Je suis le chantre du bonheur, mon cœur est une pierre. Dans la solitude, je ne me console qu’au toucher glacial des écumes. Et je pleure, seul, moi le chantre du bonheur.

La beauté, comme mon cœur, est une pierre. Lorsque ma voix s’éteindra, lorsque mes ailes fatiguées ne pourront plus suivre les pas fuyants du miracle, sur une branche au fond des bois, en silence je laisserai les ténèbres me couvrir. « Où est cette voix, lumière d’amour quand tombe l’obscurité ? » chuchoteront les cœurs comblés. Ils chercheront et sur une branche verront un vieil oiseau ébouriffé qui les regarde à moitié mort. Son râle les fera fuir.

Il n’est plus là, diront-ils, et leur amour leur semblera si vague, hélas, quand la souffrance se sera tue.

*

Orients de l’âme (à la manière décadente)

La belle en la demeure d’une ombre compte les heures dans l’hypnotique cadran d’une horloge rococo. Son âme est à jamais dissipée. Ses yeux prennent, au long des lacustres insomnies, la teinte glauque des horizons immuables. La belle aux chairs engourdies, telle les coraux au gré des flux, remue, quand la dérange une mouche, ses membres mollement.

Et, par intervalles espacés de silence, son monolithique assoupissement est interrompu par de voluptueuses pandiculations qui troublent sa torpeur du dépôt remué des sens. Puis l’obséquieux acajou, les habitudes ennuyées du décor, rappellent sa léthargie.

Son âme est à jamais dissipée. Avec la nuit ne lui reviennent que les délires tourmentés, les peurs et les étranglements. La belle au supplice, hagarde, erre de pièce en pièce, sans pouvoir fuir d’invisibles incubes surgis de son imagination.

Elle frôle les tentures, se frappe aux marmoréennes indifférences. Espérant noyer ses sens dans de capiteuses émanations, elle brasse confusément des profusions de narcisses, de glaïeuls, de pétales de rose et d’autres fleurs sans nom, et laisse derrière ses déambulations les débris froissés d’impuissantes efflorescences.

Elle se pâme d’épuisement physique, s’abandonne aux informes monotonies. Les démons disparaissent. L’épouvante déserte ses nerfs relâchés. Les soulèvements paroxystiques de son sein s’apaisent lentement. La belle s’endort, mourante puérile, au milieu des coussins, tremblant dans son sommeil et ne rêvant point.

L’horloge compte les heures au clair de lune.

*

Dans l’ascétisme des sadhû hallucinés, leur fièvre empoisonnée de renoncement, leur adoration du néant, je reconnais les primitives sagesses, les gesticulations extasiées dans la poussière et la maladie des fous de la vérité impropre à l’hostile désert. La nécessité pour ces déments de créer des hiérarchies ! Fragilisés, ils doivent trôner au sommet que rien ne peut atteindre, où rien ne peut briser le cristal qui contient le nectar.

*

Pleurerai-je ma mère comme vous avez pleuré
en contemplant le ciel ?
Trouverai-je en ce monde où vous m’avez voulu
une main un cœur offerts
de l’amour ? C’est le ciel qui vous a fait pleurer…
et me voilà sur la terre.

*

Monsieur Balmain, dans son costume de bouteille jaune, attend pour traverser la rue que les objets symboliques se dégagent. Ils sont empêtrés les uns sur les autres à force de jouer aux cartes et perturbent les clés par leurs jacassements. Deux haltères égaux bâillent à côté d’un écran sombre qui reflète louchement l’éclat de la fenêtre. Des fils s’entortillent sans histoire et le porte-monnaie est en sang. Des compartiments de lettres alphabétiques : les bestiaux en meuglant baveusement attendent les trains qui jettent de la vapeur. C’est mon bureau et j’étais vautré dessus.

*

D’Argos les caravelles aux chevelures liliaques
naviguèrent bravant naïvement le regard poli des présentateurs-télé
qui sont dans le même pétrin
car eux aussi parfois désertent la comédie pompeuse
pour le réduit hygiénique
Mais certains ont édifié leurs chiottes comme des palais byzantins
opulents infortunés !
Lorsqu’à l’aurore d’une beuverie sans retenue
ils titubent vers la cuvette
ce ne sont pas des pierres précieuses qu’ils dégueulent…
Mais ils croient qu’entourant ainsi de magnificences
tel un écrin enchâssant une perle sacrée
leurs viles vomissures
ils rendent un culte
ils croient chanter leur adoration
C’est une grimace bestiale
qu’ils présentent à leur dieu
un dieu malade à l’image de ses croyants déprimés
La grâce qu’il dispense ce sont des scrofules et des hydropisies
Pauvre génération de poissons crevés !

*

il est venu d’au-delà les montagnes
aux visages immenses de monstre
mais il s’est perdu dans notre monde

nous sommes tellement gentils
mais nous avons tellement mal
cette souffrance lui fait peur

il chante dans les marécages
parmi les roseaux qu’un clair de lune
fait frémir et se pencher

il danse aux Galapagos
tandis que tourbillonnent autour de lui
les oiseaux migrateurs de ses tourments
…du bout du monde

il mugit avec la mer
il vrombit avec les vents
il explose comme l’écume
il traverse l’espace ardent
il vit et meurt parmi les éléments
comme les éléments il meurt et vit

tout est lumière à son visage
son rire est celui que provoque la fièvre

il aime et il est seul
il a le cœur brisé par la tempête
il doit quand même offrir son cœur

il invoque celle qui saura
s’amuser des trésors ou les démons
d’aucune pitié

il ne peut rien parce que l’océan
a décidé qu’il fracasserait les navires
il a pitié parce que le feu
dévaste les familles attachées à la terre
il se couvre le visage avec les mains
de crainte qu’on ne le voie sourire

parce qu’il sourit parfois même si
la terre est folle et l’homme affligé
parce qu’il ne peut s’empêcher de sourire
en pensant quelques fois
au sourire d’une naïade esseulée
sur son rocher la beauté même
parmi la mer à l’infini
qui ne souriait qu’à elle-même
tandis qu’il passait

*

la femme depuis qu’un coquillage
la porta sur les ondes
et s’ouvrit la découvrant
plus belle encore que tout

la femme a perdu de sa splendeur
elle reste belle mais dans l’ennui
qui survient lorsqu’elle ne croit plus à l’amour
ses gestes sont comme des fusées qui retombent

sans effet

ô femmes il n’y en a peut-être qu’un
pour celui-là soyez
sur la terre chez vous
et vos rêves dans le ciel
plus hauts plus hauts que tout

car il fallut qu’une femme
s’incarnât dans le corps d’un homme
pour chanter le chant
qu’ils ne chantèrent jamais

*

trouve en toi la lumière
de cette solitude
le monde est loin de toi
trouve le monde en toi

l’infinie évasion des formes
nous fait savoir que l’homme
a des gestes à faire
et qu’il ne les fait pas
des idées à penser
et qu’il fait ses lacets

la perfection d’un geste
est le geste
c’est dans le quotidien
que l’homme se parfait

l’éducation que nous recevons
emplit nos mémoires
d’une foule historique
mais rejette dans l’ombre
le visage d’autrui

nous voulons éprouver
dans le creux de notre être
la présence qu’un tiers
comble à moitié

la perfection de la parole
est la parole
trouve en toi la lumière
garde pour la nuit du sommeil
le silence cette plainte

*

un désir de plus parmi les rêves qui s’amenuisent
aller au bout de soi est un voyage qui prend du temps
le décompte de ceux qui se perdent m’est inconnu
car je me suis trouvé
je vais me mettre en moi
ce n’est pas moi l’épave même si c’est vous qui vivez
en société
vos rires discordants disent
que vous ne connaissez pas l’amour
vous êtes ceux qui se perdent passant le temps
pensant le temps comme un manque d’éternité

si vous avez l’idée d’éternité
l’éternité doit s’éprouver
mais si le temps c’est de l’argent
vous ne ferez que passer

l’éternité c’est le sujet
quand il s’est dédoublé
puis qu’il a fusionné
l’éternité c’est moi
parce que j’ai pris le droit
d’être plus que moi

je suis l’activité qui consiste
à réunir deux états
un corps quotidien
avec un corps astral
je suis l’éternité
quand les deux coïncident

je suis l’amour qu’il faut rendre à la vie

*

Deux inséparables

il y a qu’une femme
n’a jamais aimé un homme
en ce monde malheureux

il y a eu des bonheurs domestiques
après des solitudes juvéniles
il y a eu de belles paroles

aimer pourtant cela dépasse

tout ce qu’on en peut dire
à vous parler je dis
en fin de compte que l’amour n’existe pas

une femme ne peut aimer
parce que c’est pour elle s’humilier
elle rejette le destin
elle ne veut pas de l’esclavage
elle ne veut pas la liberté
qui la laisse faible et désemparée
elle rejette le destin
comme jamais homme ne l’a fait

l’homme est de toute manière
plus heureux en couple

la femme est celle
qui craint la solitude
dans cette rencontre de deux
esprits fuyant la solitude

l’homme demeure solitaire
la femme devient attachée et soucieuse

c’est la femme qui philosophe
l’homme est le beau parleur

*

Un amour

hier encore j’étais une enfant
j’ai depuis cette nuit la gravité d’une femme
qu’un homme voulut
il eut mon cœur hier mon cœur était mien

d’abord il fut indélicat et je le repoussai
mais j’attendis son retour et il revint
avec des paroles qui me firent verser des larmes
des larmes de bonheur

je me suis enfuie mais
il savait que je reviendrais
il savait où m’attendre
ô quand je le vis de nouveau
…pleurez comme je pleure
je ne pus m’empêcher de lui sourire
de mon sourire le plus beau

alors il prit mon cœur
pleurez je suis si seule
il m’a laissée si
seule au monde sans lui

ô pleurez pour moi c’est cet infâme joueur
qui sera mon unique amour

*

tu n’es pas le ciel
tu n’es pas la mer
ni le soleil
tu n’es pas la nature
comme moi tu aimes le ciel
la mer le soleil la nature
tu n’es pas vivante comme moi
mais tu es vivante
comme moi

*

je ne m’endors pas
si je n’endors pas
les visions incohérentes
du stroboscope intégré
qui me permet de produire
un service hallucinatoire à la communauté

je ne me lève pas
si la pompe à conneries
ne rend pas sa forme
à mon corps ratatiné
pendant la nuit sous l’effet
d’un subconscient au désespoir

je mange parce que je crois
que je jeûne je sais

je regarde parce que
l’hyper-complexité du décor
est la réplique de mon vide intérieur

contemplatif en l’an 2000