Tagged: poésie

Poésie de Solentiname : Nicaragua sandiniste

Quand les Sandinistes renversèrent le dictateur Somoza au Nicaragua en 1979, le poète Ernesto Cardenal, prêtre de la paroisse de Solentiname et qui avait combattu au sein de la guérilla, accepta le poste de ministre de la culture.

Les poèmes qui suivent sont tirés d’un recueil publié par le ministère sandiniste en 1981 et intitulé Poesía campesina de Solentiname (Poésie rurale [paysanne] de Solentiname) (Ministerio de Cultura, Nicaragua, No. 4 Colección popular de literatura nicaragüense, dans la 3e édition de 1985), choix de poèmes et prologue par Mayra Jiménez.

Cette anthologie rassemble des poèmes tirés des « ateliers de poésie » (talleres de poesía) organisés par Ernesto Cardenal et Mayra Jiménez à Solentiname, un archipel d’îles sur le lac Nicaragua. C’est donc une poésie de paysans, une poésie populaire (mais rompant aussi avec des formes plus traditionnelles car les ateliers visaient à la production d’une littérature écrite et non orale, dans une versification libre se détachant des bouts-rimés de chansonnette qui marquaient l’oralité rurale de l’époque). Ce genre d’ateliers furent, sous le nouveau ministère, étendus dans le pays, et d’autres recueils publiés, notamment une anthologie de poésie de l’armée sandiniste (dont j’espère faire de prochaines traductions).

La présente anthologie rassemble des textes écrits avant la révolution de 1979 et pendant la lutte armée contre la dictature. Le thème de la lutte révolutionnaire est fortement présent, et dans son prologue la poétesse Mayra Jiménez rend hommage à Felipe Peña, Elvis Chavarría et Dónald Guevara, les trois poètes dont les œuvres ouvrent l’anthologie, en tant que martyrs de la révolution, morts au moment où l’anthologie fut publiée.

Ceux qui ont lu mes traductions de « Poésie révolutionnaire nicaraguayenne » (ici), d’après une anthologie de poésie du Nicaragua par Ernesto Cardenal, reconnaîtront le nom de Bosco Centeno. J’ai traduit ici quelques autres poèmes de ce poète attachant, qui figure à la fois dans la présente anthologie tirée des ateliers de poésie et dans la grande anthologie poétique nationale établie par Cardenal.

Les poètes ici traduits sont : Felipe Peña (2 poèmes), Elvis Chavarría (3), Dónald Guevara (1), Bosco Centeno (4), Gloria Guevara (3), Iván Guevara (3), Alejandro Guevara (1), Myriam Guevara (1) et Olivia Silva (2).

À Solentiname, Cardenal organisa également, avec l’aide d’amis peintres, des ateliers de peinture et l’archipel est aujourd’hui fameux dans le monde de l’art pour sa peinture « naïve ».

J’ai dans ma propre famille un peintre campesino, mon grand-père corrézien Pierre Boucharel (1925-2020), à la mémoire duquel je dédie les présentes traductions.

*

Blanca je suis triste (Blanca estoy triste) par Felipe Peña

Blanca je suis triste.
Ce soir le soleil ne brille pas comme hier.
Ton absence fait que s’emparent de moi
Le désespoir, le silence et la mélancolie.
Hier tu étais là et horrifiée
Me racontais comment les soldats de Somoza
assassinèrent ta maman et ton frère William
de quinze ans
et comment les vautours
où les cadavres furent laissés descendaient et remontaient
comme les avions qui descendent et remontent
en lâchant des bombes.

*

Un bon chef (Un buen dirigente) par Felipe Peña

Je fis ta connaissance au mois de septembre
dans une colonne de 35 hommes de l’armée du peuple
tu allais à l’arrière avec la camarade Marta et moi.
Ton pseudonyme était Martin.
Tu commandais la colonne avec le Tapir
ce dernier expert en déplacements dans les montagnes du Nicaragua
devant dirigeant la marche.
Nous nous reposions assis à l’ombre de quelques arbres à l’épaisse frondaison
rencontrés en gravissant une des collines.
Nous, à l’arrière, arrivions quand j’entendis le Tapir crier :
ne vous laissez pas voir des avions.
Son cri me surprit
je tentai de courir et tombai.
Un autre groupe de camarades avait conduit une petite attaque contre le commandement
de Peñas Blancas le matin
et l’aviation bombardait la zone.
Nous entendions les rockets éclater à quatre cents mètres.
On donna l’ordre d’avancer.
J’étais caché dans des roseaux.
Nous sortîmes dans une prairie
dont l’herbe nous montait jusqu’aux genoux
et les avions passaient tout près.
Je criai de colère : c’est de la folie, on nous fait sortir de nos abris
et nous voilà complètement exposés. Et toi, Martin, tu crias : n’ayez pas peur,
quand l’avion passe asseyez-vous et ne bougez pas.
Courant et nous accroupissant alternativement nous parvînmes à la rivière
Là tu enlevas tes chaussures et voyant notre désespoir
tu dis tranquillement :
si une bombe nous tombe dessus on ira
mais personne ne va courir.
Nous restâmes jusqu’à quatre heures de l’après-midi. À six heures nous arrivâmes
à une ferme que tu nous donnas l’ordre d’occuper.
Je fus inquiet et te demandai timidement :
nous n’allons pas faire de mal à ces gens ?
Tu répondis d’un ton catégorique : NON.
Tu achetas un cochon et deux poules.
La nuit était pluvieuse
nous couchions là où dormaient les poules.
Le camarade Astuce tremblait de fièvre
et nous n’avions pas de couvertures.
La nuit suivante nous retournâmes sur nos pas
l’attaque du commandement de Rivas étant impossible.
Sur la route un soldat te fit prisonnier
et tu fus déporté au Panama
jusqu’à ce que je te revisse au camp
dirigeant les manœuvres de cinq à six heures du matin
et le soir organisant des discussions politiques.
Je me souviens que par ton intervention on ne me changea pas de camp.
Et puis je n’entendis plus parler de toi
jusqu’à ce que me vînt avec la nouvelle
de ta mort au combat contre l’armée du tyran
ton nom de prêtre Gaspar García Laviana1.
Quand je t’ai connu je ne savais pas que tu étais curé
pour moi tu étais un bon chef
dévoué corps et âme à la lutte du peuple.

1 Gaspar García Laviana : « Comandante Martín », prêtre d’origine espagnole et combattant du Front sandiniste de libération nationale (1941-1978). C’est ainsi une figure importante du mouvement qui est évoquée dans ce poème. Selon sa page Wkpd, la poésie de García Laviana fut le premier livre publié par le ministère sandiniste de la culture.

Gaspar vive…” Mémorial à Gaspar García Laviana, San Juan del Sur, Nicaragua. (Source: Adam Jones via flickr)

Cigales, passereaux, éperviers (Chicharras, güises, gavilanes) par Elvis Chavarría

Cigales, passereaux, éperviers
chantent à la tombée la nuit.
Des perroquets passent en volant vers leur chambrée
Là-bas sur une colline.
C’est la nuit.
Engoulevents, chouettes, grenouilles, grillons ;
Un héron tigré et son cantique rauque.
Alberto dans sa ferme dit : – il va faire sec.
La nuit passe tranquille.
Le matin
On entend les trilles des oiseaux.
Juan dit : – Compère, avez-vous entendu cette nuit chanter le héron ?
– Oui, compère . – Alors il ne faut pas semer.

*

San Carlos par Elvis Chavarría

L’eau tombe sur les toits érodés.
Une vieille dit : poisson frit, poisson frit.
Des chiens, des chats, des cochons, dans la rue très sale.
Une voiture à bras avec une petite cloche, et un vieux :
allez, allez, les bons cônes de glace.
Cantines, barbiers, salles de billard,
stations d’essence, épiceries, lupanars.
Hirondelles, moucherons, mouches, puanteur,
marché, puanteur, marché, excréments,
puanteur, Somoza sur une affiche conchiée par les hirondelles.
Filets pleins : draps, chemises, pantalons, chemisiers,
les coups des lavandières : pon, pa, pon pa,
lavant et encore lavant.
Les quenettes, les pommes, les mangues, le fromage, le ragoût,
la pastèque, les boissons glacées, l’orgeat.
Encore le marché, encore des moucherons, des hirondelles,
Encore des excréments, encore des affiches.

*

Nuit (Noche) par Elvis Chavarría

Une nuit très noire du mois de juillet.
On entend le chant triste d’un engoulevent.
Le scintillement de milliers de lucioles
ressemble à celui d’une grande ville.
Pourtant c’est une nuit à Solentiname.

*

Le troupeau (Los vacunos) par Dónald Guevara

Les bêtes courent sautent trépignent
tandis que le soleil chauffe les champs.
Quand vient la nuit
elles se rassemblent toutes
formant une grande tache inerte.
Les jeunes mères lèvent les oreilles
Et reniflent leurs veaux en les caressant avec la langue.
Aux heures profondes de la nuit
l’adulte rumine les résidus de nourriture
qui restent dans son ventre allongé
tandis qu’il se repose de son va-et-vient épuisant.
Au matin les veaux meuglent
après leurs mères
dont la mamelle est au même moment comme une outre énorme
pleine d’eau,
les quatre pis lui donnant la forme
d’un grand vase indigène.
Le veau y colle son vilain mufle
caressant désespérément les pis
pleins de lait.
Quand l’outre énorme est vide
à force de succion et des coups
donnés par le veau de son front rondelet,
les pis tendus s’amenuisent
et puis sont comme des peaux
d’oranges vidées de leur jus.

*

Le loriot (La oropéndola) par Bosco Centeno

Le loriot sur
une branche d’arbre
picote affamé
la chair rouge
d’une pitaya ;
ma présence
interrompt son festin,
effrayé
il s’éloigne
                 en poussant un cri.

*

Le senzontle (El senzontle) par Bosco Centeno

Le senzontle (ou, plus communément, cenzontle) est l’oiseau Mimus polyglottos, en français moqueur polyglotte.

Le senzontle joue sur une palme de palmier
puis rapide s’envole vers le chant lointain d’une femelle
La palme continue de se balancer

*

Crains les poètes, tyran (Tenle miedo a los poetas tirano) par Bosco Centeno

Crains les poètes, tyran
car ni par tes tanks Sherman
ni par tes avions à réaction
ni par tes bataillons de combat
ni par ta police
ni par ta Nicolasa2
ni avec quarante mille marines
ni par tes rangers super-entraînés
ni même par ton Dieu
tu ne pourras éviter qu’ils te fusillent dans l’histoire.

2 Nicolasa : N. Sevilla Montes de Solórzano dirigeait des bandes de ruffians attaquant les opposants au dictateur Somoza.

*

Frère soldat, pardon (Hermano guardia, perdoná) par Bosco Centeno

Note. Dans l’anthologie, les soldats de Somoza sont souvent appelés « gardes » (guardias), d’où le titre de ce poème, car il s’agit d’une garde civile, d’une gendarmerie.

Frère soldat, pardonne-moi si je dois bien ajuster
mon tir pour t’abattre,
mais de nos tirs dépendent les hôpitaux
et les écoles que nous n’avons pas eues,
où joueront tes enfants avec les nôtres.
Sache qu’ils justifieront nos tirs
mais que pour toi les faits seront
la honte de ta génération.

*

Le peuple dans la misère (El pueblo en miseria) par Gloria Guevara

J’étais en un lieu
où sont jetées toutes
les ordures des gens.

Et j’ai vu des enfants
avec de vieux sacs
qui les remplissaient de pots oxydés,
de souliers délabrés,
de morceaux de vieilles boîtes en carton.

Et des mouches entraient dans les sacs
et en ressortaient
se posaient sur leurs têtes.

*

Le guérillero (El guerrillero) par Gloria Guevara

Toi qui as quitté la chaleur de ton foyer
pour chercher le véritable amour,

S’ils te tuent ta mort ne sera pas
en vain
car tu vivras dans la mémoire
du peuple.

*

L’alcoolisme (El alcoholismo) par Gloria Guevara

Je suis là entre les pierres et les ordures
puantes de mon village.
Mes vêtements sont usées et sales,
mes chaussures sont finies.
J’ai mauvaise mine et sens mauvais,
tout le monde me regarde avec mépris.
Quand je suis ivre
je chante et je crie.
Mes sœurs les mouches sont ma seule compagnie pendant le jour
Et les moustiques la nuit me sucent le sang.

*

À mon Nicaragua depuis l’exil (A mi Nicaragua desde el exilio) par Iván Guevara

Nicaragua, tu pleures Nicaragua comme une jeune fille abandonnée,
tu pleures Nicaragua. Mais le jour n’est pas loin
où nous n’aurons plus à vivre dans l’exil ou la clandestinité
où ne circuleront plus en secret les tracts et les brochures.
Le jour viendra où ressusciteront des milliers de héros
encore inconnus du peuple.
Le jour viendra où nous pourrons crier en pleine rue
VIVA EL FRENTE SANDINISTA

*

Après l’embuscade (Después de la emboscada) par Iván Guevara

L’obscurité tombe vite, il se met à pleuvoir et
les traces des guérilleros s’effacent.
La fatigue est en nous ;
la plaine qu’il faut traverser,
dans la boue et l’eau jusqu’à la ceinture, est vaste
et tout est obscur à présent, aucune étoile dans le ciel ;
la colonne avance en silence.
Un seul guérillero pense écrire un poème.
Il continue de pleuvoir, les moustiques sortent des palmiers,
la faim et le rêve sont intenses. Je m’appuie un instant et
des épines me piquent et enflent mon corps.
On n’entend pas de coups de feu,
nous sommes déjà près du campement ;
l’ordre de repos est donné. Un camarade,
en fumant une cigarette, me demande :
Est-il vrai que tu sois poète ?

*

Sur la montagne (En la montaña) par Iván Guevara

La vent souffle ici sur la montagne
où nous autres guérilleros dressons un camp au bord d’une rivière,
dont l’eau court et court
s’en va au loin et pourtant il y a toujours de l’eau ici dans la rivière.
Le chemin qui ne peut dire aux soldats
d’où nous sommes venus et où nous allons ;
montagne, toi qui nous a vus dormir à même le sol
au pied d’un arbre à flanc de colline
toi aussi tu as ta loi
ainsi que le conte la légende du cacique Nicarao ;
montagne, protège notre clandestinité,
garde nos secrets de guerre.

*

Les aigrettes (Las garzas) par Alejandro Guevara

Les grandes aigrettes
blanches et élégantes
qui pêchent tout le jour.
Elles protestent et vont même jusqu’à se battre
quand une autre vient pêcher sur leur berge préférée.
Chaque sardine est un voyage au nid
car leur étroit estomac
est double
l’un est pour leur nourriture et l’autre pour
le petit.

De loin une aigrette
peut être confondue avec la Vierge.

*

Les goyaves (Las guayabas) par Myriam Guevara

Celles couleur vert-bleu
sont tendres.
Les presque mûres sont vert clair.
Et les mûres sont
jaunes, et roses à l’intérieur.
Quand on touche la branche,
des guêpes noires s’élèvent
quittant les goyaves mûres piquées.

*

Les enfants de Marcos Joya (Los hijos de Marcos Joya) par Olivia Silva

Les enfants de Marcos Joya meurent faute de médicaments,
il n’y a pas d’école pour l’enfant de Ricardo Reyes,
et les vieux ne peuvent pas se nourrir
mais Somoza a les armes les plus modernes pour tuer.

*

À mes quatre fils sur la montagne (A mis cuatro hijos en la montaña) par Olivia Silva

Sur la montagne
ils n’ont pas de couvertures
avec leurs camarades
ils dorment à même le sol
l’herbe humide
dans les nuits d’hiver
trempe leurs corps fourbus ;
le petit déjeuner
ne leur arrive pas en hélicoptère
comme aux soldats.
Mais eux avec leur vie
donneront à d’autres au Nicaragua
les couvre-lits et le petit déjeuner.

Giallissimo : 4 poèmes et une filmographie

Le giallo, ou jaune, est le film noir italien du temps de la grande époque du cinéma transalpin.

Les quatre poèmes (mars 2021) qui suivent sont un hommage à ce genre cinématographique marquant par ce que j’ai appelé son esthétique borgiesque (de la célèbre famille des Borgia) – un style parfois à la croisée du noir et de l’horreur, qui fait d’une œuvre comme Reazione a catena (1971) de Mario Bava sans doute le véritable précurseur du genre splatter popularisé par les productions nord-américaines.

Les poèmes précèdent une filmographie giallo personnelle, à savoir les films que j’ai vus.

*

Amore giallo

La main dans le gant noir ouvre un rasoir brillant,
Les yeux de Francesca, si beaux, s’écarquillant.

– Francesca, c’est ton sang qui gicle, rouge et tiède,
Sur les murs, au plafond…

                                         Tu réclames de l’aide ?
Voyons, vous êtes seuls, ton assassin et toi ;
Tu ne peux demander le rempart de la loi.

Mais tu ne m’entends plus, ta vision se brouille,
Le salon disparaît, que ton liquide souille.

C’est la fin. Il l’aimait, s’en souviendra toujours.
Les amours les meilleurs sont aussi les plus courts.

*

Amore giallo 2 : Message anonyme

Bonjour, vous êtes bien chez Francesca Mori.
Je ne suis pas chez moi pour le moment, sorry,
Surtout n’hésitez pas à laisser un message :
Je vous rappellerai.

                                – Francesca n’est pas sage,
Dit une voix étrange, altérée à dessein
Mais aussi dévoilant un délire malsain,
Francesca va mourir dans d’atroces souffrances :
C’est le prix à payer pour tes intempérances.
Je vais te démembrer comme un quartier de bœuf
Dans le bustier lilas que tu portes, le neuf
Acheté mercredi sur la place des Roses
Ensemble avec des bas ; tu vois, je sais des choses,
Et toi tu sais pourquoi je vais t’écarteler,
Te vider de ton sang et puis te violer,
Immonde courtisane, écoute bien, écoute,
Cette nuit tu mourras : ne conserve aucun doute.
Et mes profonds soupirs sur ton corps en lambeaux
Diront à ton cadavre aux viscères si beaux
Mon amour, un amour plus grand que tout au monde,
Et plus noble que grand, prostituée immonde !
Me reconnais-tu là, maintenant ? Réfléchis,
Tente de deviner qui fera du hachis
De ta viande infâme, ô Francesca légère ;
Tu ne trouveras pas, c’est un épais mystère,
Et puis pour ton cerveau si petit c’est trop dur.
Je sonnerai chez toi, tu m’ouvriras, bien sûr,
Tu te plaindras qu’un fou monstrueux te harcèle.
Ma voix te paraîtra tellement irréelle…

Francesca va crever, bon débarras, adieu,
Quelle tranquillité sous le ciel calme et bleu.

*

Pourquoi ces gouttes de sang, Dino, sur ton smoking ?

Dino, cas schizoïde, histrionesque et lâche,
Ne se rendit point compte, en relevant la hache,
Après un premier coup tombé sur le sternum
Sans, on se doute bien, le moindre ultimatum,
Alors qu’il la tenait au-dessus de sa tête
Ajustant, cette fois, au crâne de Suzette,
Que des gouttes de sang tombèrent sur son dos.

L’arme fendit en deux demi-melons égaux
Le chef blond jusqu’au cou, déliant les opales
Et zircons du collier comme autant de pétales
Tombant avec le vent d’une fleur en été…

Dino, d’adrénaline et de joie hébété,
Se servit tout d’abord un Campari rondelle,
Contemplant sur le mur, en juge, une aquarelle,
Puis, en ayant goûté le talent réfléchi,
Exhala le plaisir d’un gosier rafraîchi.

Trouvant son mocassin droit tâché d’une goutte
Comme un grenat, avant de reprendre la route,
Il sortit de sa poche un tube mol et noir
Et cira ses souliers brillants comme un miroir.

Il se rendit alors, pour la conduire en ville,
Chez Francesca, la brune au beau corps juvénile.
C’est seulement là-bas, au milieu des danseurs,
Le suivant sur la piste, étuve de sueurs,
Qu’elle vit le smoking crème brillant dans l’ombre
Dégouliner de sang, en fanfreluche sombre.

*

L’assassin porte une perruque blonde

Lucio, quel pervers immoral, se déguise
En femme pour tuer des hommes par surprise.
Il feint l’esseulement dans un cuir noir moulé ;
Quand on lui parle, il prend un air chaste et troublé,
Nul ne peut résister à ses minauderies ;
Son teint frais, ses grands yeux, ses lèvres orfévries,
Font battre fort le cœur, et l’or de ses cheveux
Rendrait Don Juan lui-même esclave ou malheureux.

Mais lorsque sa victime, aveugle d’assurance,
S’imagine toucher enfin sa récompense,
Lucio d’un rasoir lui cisaille le cou
Et profane le corps sanglant, car il est fou.

*

Filmographie (partielle)

Par ordre alphabétique du titre original. Avec les titres originaux suivis du titre français (quand je l’ai trouvé), puis éventuellement d’une traduction littérale de ces titres par mes soins, car souvent le titre d’un giallo est un poème à part entière.

Les traductions officielles françaises, comme le lecteur pourra le voir lui-même, quand elles ne suivent pas le titre original, ont tendance, à quelques exceptions près (Les rendez-vous de Satan n’est pas mal), à être peu originales et à « sous-vendre » le film comme un banal produit du genre horreur (Les frissons de l’angoisse, L’île de l’épouvante…).

Cette filmographie n’est ni exhaustive ni particulièrement représentative car on n’y trouvera pas tous les incontournables du genre selon les spécialistes.

Je ne considère pas non plus tous ces films comme dignes d’être vus ; aussi, les quelques-uns qui me paraissent à moi incontournables sont notés d’une astérisque (*). Tous les Dario Argento sont, on peut dire, incontournables mais je ne les ai pas tous notés d’une astérisque car certains me semblent moins incontournables que d’autres.

5 bambole per la luna d’agosto, 1970, Mario Bava (L’île de l’épouvante) (Cinq poupées pour la lune d’août)

Al tropico del cancro, 1972, Gian Paolo Lomi & Edoardo Mulargia (Tropique du Cancer)

Pas de rapport avec l’œuvre d’Henry Miller.

Assassinio al cimitero etrusco, 1982, Sergio Martino (Crime au cimetière étrusque)

L’assassino… è al telefono, 1972, Alberto De Martino (Dernier appel) (L’assassin… est au téléphone)

L’assassino è costretto ad uccidere ancora, 1975, Luigi Cozzi (Titre français : ?) (L’assassin est forcé de tuer à nouveau)

La bambola di Satana, 1969, Ferruccio Casapinta (La poupée de Satan)

La bestia uccide a sangue freddo, 1971, Fernando Di Leo (La clinique sanglante) (La bête tue de sang froid)

Body Puzzle, 1992, Lamberto Bava

La casa con la scala nel buio, 1983, Lamberto Bava (La maison de la terreur) (La maison à l’escalier dans le noir)

Casa d’appuntamento, 1972, Ferdinando Merighi (Meurtre dans la 17e avenue) (Maison de rendez-vous)

La casa dalle finestre che ridono, 1976, Pupi Avati (La maison aux fenêtres qui rient)

*La coda dello scorpione, 1971, Sergio Martino (La queue du scorpion)

Il coltello di ghiaccio, 1972, Umberto Lenzi (Le couteau de glace)

*I corpi presentano tracce di violenza carnale aka Torso, 1973, Sergio Martino (Titre français : Torso) (Les corps présentent des marques de violence sexuelle)

Un chef-d’œuvre, et, après Reazione a catena de Mario Bava, un des premiers splatters de l’histoire du cinéma mondial, avant que les Américains n’exploitent le filon, et au-dessus de tout ce que ces derniers ont fait dans le genre à ce jour. Des beatniks américains étudiant les beaux-arts sont la proie d’un tueur psychopathe dans un coin reculé de l’Italie profonde. Incomparable.

La corta notte delle bambole di vetro, 1971, Aldo Lado (Horreur dans la nuit, ou Je suis vivant !) (La courte nuit des poupées de verre)

Cosa avete fatto a Solange? 1972, Massimo Dallamano (Jeux particuliers) (Qu’avez-vous fait à Solange ?)

La dama rossa uccide sette volte, 1972, Emilio Miraglia (La dame rouge tua sept fois)

Il diavolo a sette facce, 1971, Osvaldo Civirani (Titre français : ?) (Le diable à sept faces)

*Il dolce corpo di Deborah, 1968, Romolo Guerrieri (L’adorable corps de Deborah)

Due maschi per Alexa, 1972, Juan Logar (Titre français : ?) (Deux hommes pour Alexa)

E tanta paura, 1976, Paolo Cavara (Titre français : ?) (Et quelle peur)

Follia omicida aka Murder Obsession, 1981, Riccardo Freda (Titre français : ?) (Folie homicide)

Fotogrammi mortali, 1997, Al Festa (Titre français : ?) (Pellicule mortelle)

Il gato a nove code, 1971, Dario Argento (Le chat à neuf queues)

Gatti rossi in un labirinto di vetro, 1975, Umberto Lenzi (Chats rouges dans un labyrinthe de verre)

Giornata nera per l’ariete, 1971, Luigi Bazzoni (Journée noire pour un bélier)

L’iguana dalla lingua di fuoco, 1971, Riccardo Freda (L’iguane à la langue de feu)

Macchie solari, 1975, Armando Crispino (Frissons d’horreur) (Tâches solaires)

Morirai a mezzanotte, 1986, Lamberto Bava (Titre français : ?) (Tu mourras à minuit)

La morte cammina con i tacchi alti, 1971, Luciano Ercoli (Nuits d’amour et d’épouvante) (La mort porte des talons hauts)

La morte negli occhi del gatto, 1973, Antonio Margheriti (Les diablesses) (La mort dans les yeux du chat)

Nightmare Beach, 1988, Umberto Lenzi

Non ho sonno, 2001, Dario Argento (Le sang des innocents) (Je n’ai pas sommeil)

*Non si sevizia un paperino, 1972, Lucio Fulcio (La longue nuit de l’exorcisme) (Ne pas torturer son canard en plastique)

La notte che Evelyn uscì dalla tomba, 1971, Emilio Miraglia (L’appel de la chair) (La nuit où Evelyn est sortie de son tombeau)

Nude per l’assassino, 1975, Andrea Bianchi (Nue pour l’assassin) (Nues pour l’assassin)

Occhi di cristallo, 2004, Eros Puglielli (Titre français : ?) (Yeux de cristal)

« Brave attempt » de remettre le genre au goût du jour.

L’occhio nel labirinto, 1972, Mario Caiano (L’œil du labyrinthe)

Opera, 1987, Dario Argento

Perché quelle strane gocce di sangue sul corpo di Jennifer? 1972, Giuliano Carnimeo (Les rendez-vous de Satan) (Pourquoi ces étranges gouttes de sang sur le corps de Jennifer ?)

Profondo rosso, 1975, Dario Argento (Les frissons de l’angoisse) (Rouge profond)

Il profumo della signora in nero, 1974, Francesco Barilli (Le parfum de la dame en noir)

Pas de rapport avec le livre de Gaston Leroux.

*Quattro mosche di velluto grigio, 1971, Dario Argento (Quatre mouches de velours gris)

Reazione a catena, 1971, Mario Bava (La baie sanglante) (Réaction en chaîne)

Rivelazione di un maniaco sessuale al capo della squadra mobile, 1972, Roberto Bianchi Montero (La peur au ventre) (Révélations d’un maniaque sexuel au chef de la brigade mobile)

Sei donne per l’assassino, 1964, Mario Bava (Six femmes pour l’assassin)

Sette notte in nero, 1977, Lucio Fulci (L’emmurée vivante) (Sept nuits en noir)

Sette orchidee macchiate di rosso, 1971, Umberto Lenzi (Le tueur à l’orchidée) (Sept orchidées maculées de rouge)

Sette scialli di seta gialla, 1972, Sergio Pastore (Titre français : ?) (Sept châles de soie jaune)

Solamente nero, 1978, Antonio Bido (Terreur sur la lagune) (Seulement noir)

Sotto il vestito niente, 1985, Carlo Vanzina (Où est passée Jessica ?) (Rien sous le vêtement)

Sotto il vestito niente II, 1988, Dario Piana

Spasmo, 1974, Umberto Lenzi (Titre français : ?)

*Lo squartatore di New York, 1982, Lucio Fulci (L’éventreur de New-York)

Lo strano vizio della signora Wardh, 1971, Sergio Martino (L’étrange vice de Mme Wardh)

La tarantola dal ventre nero, 1971, Paolo Cavara (La tarentule au ventre noir)

*Tenebre, 1982, Dario Argento (Ténèbres)

Trauma, 1993, Dario Argento

*Il tuo vizio è una stanza chiusa e solo io ne ho la chiave, 1972, Sergio Martino (Ton vice est une chambre close dont moi seul ai la clé)

*L’uccello dalle piume di cristallo, 1970, Dario Argento (L’oiseau aux plumes de crystal)

Un bianco vestito per Marialé, 1972, Romano Scavolini (Exorcisme tragique) (Un habit blanc pour Marialé)