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LII Trois articles sur l’indonésien et l’Indonésie

Les trois articles suivants, deux recensions de livre et une recension de documentaire filmé, ont été publiés dans la défunte revue de l’association franco-indonésienne Pasar Malam, Le Banian, dans le n° 21 de juin 2016 pour le premier et dans le n° 22 de décembre 2016 pour les deux autres.

Oeuvre de Geneviève Couteau (sert d’illustration à la couverture du Banian n° 21)

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L’indonésien de Philippe Grangé

Philippe Grangé, directeur de l’Institut universitaire de l’Asie-Pacifique à l’Université de La Rochelle, membre du comité de rédaction et collaborateur régulier de la revue Le Banian, vient de publier un livre sur la langue indonésienne, aux éditions Peeters.

L’avant-propos, repris en quatrième de couverture, indique que l’ouvrage « a pour objectif de permettre au lecteur, même sans formation en linguistique, d’appréhender les caractéristiques essentielles de l’indonésien ». Le livre fait partie de la série Les Langues du monde, une collection de la Société de linguistique de Paris. Je confirme qu’une formation en linguistique n’est pas nécessaire pour lire et apprécier ce livre, qui n’en est pas moins un livre de linguistique, s’intéressant à la langue en tant qu’objet plutôt que comme un médium à acquérir comme le ferait une grammaire. Le vocabulaire technique inhérent au domaine de la linguistique ne manque pas, ce qui pourra dérouter le profane, mais, dans l’ensemble, ce n’est pas un obstacle dirimant à la compréhension du propos, ne serait-ce que parce qu’un bon nombre de ces termes sont explicités par l’auteur lui-même. Le fait que les citations anglaises ne soient pas traduites en français indique par ailleurs que le public visé a plutôt fait des études supérieures.

Il n’est pas non plus nécessaire d’avoir un bon niveau en indonésien pour apprécier le livre, qui pourra au demeurant consolider les bases acquises. Sa lecture permettra en tout état de cause de percevoir la logique de la langue et facilitera donc son apprentissage et son utilisation orale comme écrite.

Sans entrer dans une analyse approfondie des choix faits par l’auteur, qui serait bien au-dessus de mes capacités, je remarque tout de même que, par rapport aux grammaires que j’ai eu l’occasion d’utiliser pour apprendre l’indonésien, le traitement du sandhi, de ses exceptions et de leur raison d’être, est plus détaillé et plus précis, de même que le traitement des règles relatives à l’infixation (p. 71) ou encore de la différence entre sudah et telah (pp. 190 et s.), entre autres points sur lesquels je peux dire que la lecture du livre m’a permis d’améliorer ma connaissance pratique de l’indonésien.

L’ouvrage présente également des notes intéressantes sur les évolutions les plus récentes de la langue parlée (voire écrite, avec le mélange de langue écrite et de langue parlée qui se pratique sur internet) – par exemple, la tendance à remplacer l’affixe men- par nge, les suffixes -kan et -i par -in, etc. –, ainsi que sur la langue littéraire (pp. 193 et s.).

J’ai également appris que l’itération systématique utilisée pour certains noms d’animaux servait en particulier à désigner « les animaux sociaux ou apparaissant souvent en groupe » (p. 55). C’est une explication ingénieuse de ce recours un peu étonnant au marqueur du pluriel, mais je suis surpris de voir figurer, dans la liste de quelques « animaux sociaux » proposée par Ph. Grangé, l’araignée (laba-laba), qui me semble être l’exemple même de l’insecte solitaire, alors que, par ailleurs, le nom indonésien des fourmis (semut) et des termites (rayap) ne recourt pas à l’itération.

La section sur les néologismes est également très instructive. « Les néologismes sont presque toujours construits sur les bases sanscrites (langue morte prestigieuse) et/ou nousantariennes (de l’archipel, de préférence le malais). » (p. 50). Ce qui n’empêche pas l’emploi occasionnel de l’arabe, avec parfois des constructions arabo-sanscrites (nirakal, « insensé », nir sanscrit, akal arabe ; nirbau « inodore », nir sanscrit, bau arabe) témoignant, au même titre que de multiples autres phénomènes, du syncrétisme de la culture indonésienne. Cela dit, je ne sais pas si des considérations géopolitiques sont à l’œuvre dans le fait que l’arabe ne soit pas plus utilisé dans la construction de néologismes en indonésien. La description du sanscrit en tant que langue morte est par ailleurs certainement exacte dans le contexte indonésien mais ce serait une affirmation controversée en Inde, à tout le moins dans les milieux hindouistes, où certains s’évertuent à faire revivre le sanscrit en tant que lingua franca du sous-continent. Le dictionnaire sanscrit que j’ai l’habitude de consulter en ligne s’appelle spokensanskrit, « le sanscrit parlé ».

Enfin, ce livre intitulé L’indonésien ne manque pas de rappeler la similitude de cette langue (bahasa Indonesia) avec celle parlée dans la Malaisie voisine (bahasa Malaysia). Il relève cependant un accroissement des différences au fil du temps : « Les points essentiels de notre description de l’indonésien sont applicables au malaisien, car leur morphosyntaxe est largement commune. Cependant, leurs lexiques respectifs divergent de plus en plus. » (p. 3). Cela ne laisse pas d’étonner, compte tenu des efforts de rapprochement déployés dans le cadre du Majlis Bahasa Brunei Darussalam Indonesia Malaysia (MABBIM), rappelés par Ph. Grangé à la p. 23. Dans l’introduction à son dictionnaire indonésien-français (1984), Pierre Labrousse indique quant à lui : « les écarts linguistiques sont destinés à se réduire progressivement du fait de la volonté politique de faire évoluer l’indonésien et le malaysien vers une réunification. » Il semblerait donc que trente ans après ces efforts aient fait long feu.

Les différences, voire les différends, politiques pourraient l’expliquer, mais, d’un point de vue strictement pragmatique, ce n’est pas sans être un peu dommage, dans la mesure où parler de « l’indonésien-malais » (l’expression est de Grangé) contribuerait à élargir le public potentiellement intéressé, en visant un ensemble d’au moins quatre entités nationales plutôt qu’un pays unique. Un pays comme Singapour présente à cet égard, bien que de taille très réduite et malgré le fait que le malais n’y soit pas la principale langue officielle, un intérêt particulier en raison de son succès économique ; la liste du PIB par habitant (en parité de pouvoir d’achat) dressée par le FMI en 2015 place Singapour à la troisième place mondiale, juste devant… le Brunei (qui dispose de ressources pétrolières importantes). Singapour détient également le record du monde du quotient intellectuel.

Ph. Grangé ne passe pas non plus sous silence les ressources linguistiques disponibles sur internet, en particulier la version en ligne du Kamus Besar Bahasa Indonesia (p. 23), dont il précise qu’il existe une version gratuite pour smartphone. Cette application, que j’utilise, recourt malheureusement à la publicité de manière abondante et passablement intempestive.

Enfin, en tant que membre du comité de rédaction de la revue Le Banian, je remercie Philippe Grangé de mentionner l’activité éditoriale de l’Association franco-indonésienne Pasar Malam (p. 26).

L’indonésien
Philippe Grangé
Éditions Peeters – Les Langues du monde, mars 2016
248 pages

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Ailleurs des mots,
choix de poèmes d’Acep Zamzam Noor,
traduits de l’indonésien et présentés par Étienne Naveau

Les Presses Sorbonne Nouvelle éditent une série de « Cahiers de poésie bilingue » dont le cinquième numéro est Ailleurs des mots, un choix de poèmes d’Acep Zamzam Noor, poète indonésien contemporain (né en 1960), traduit et présenté par Étienne Naveau.

Chaque poème apparaît dans sa langue originale et vis-à-vis de sa traduction française. Des notes de bas de page explicitent les choix du traducteur. Cette lecture peut donc intéresser les amateurs de poésie ainsi que ceux qui étudient la langue indonésienne.

À condition qu’ils ne se laissent pas décourager par le quatrième de couverture : « Le langage consacre la perte de l’être. L’œuvre d’Acep Zamzam Noor … s’emploie à dire ce manque, en épurant la langue pour lui permettre de suggérer une réalité qui l’excède. » Cette pensée (anonyme) pourrait s’appliquer à tout ou partie de la poésie occidentale contemporaine, qui dérive indéfiniment dans l’hémisphère gauche du cerveau (intellectuel), mais non, je trouve, la poésie d’Acep, qui, comme tout ou partie de la poésie contemporaine des pays dits émergents, reste lisible et intéressante, n’ayant pas encore complètement renié son siège naturel dans l’hémisphère droit (émotionnel).

Le choix même du titre de ce cahier est insolite. Ailleurs des mots, pour un esprit un peu rigidement grammatical, signifie « il y a des mots ailleurs », mais c’est la traduction de Di Luar Kata, qui signifie, grammaticalement, « en dehors des mots » ou « en dehors de la parole », et l’explication du traducteur précisant, même si ce n’est pas franchement grammatical non plus, qu’il s’agit d’« un ailleurs des mots » est requise pour que le sens nous apparaisse. Les tendances idiosyncratiques et agrammaticales dans l’emploi de la langue, qui ne se justifient pas en tant que « licence poétique » dans une forme de versification entièrement libre, sont un trait saillant de la poésie « sénestrohémisphérique ».

Les pays émergents, dont l’Indonésie, ne présentent pas encore un tel tableau, et la poésie n’y a pas l’apparence d’une simple (mais obscure) réflexion sur la parole (« le langage consacre la perte de l’être »). On y est encore en prise avec la vie vécue. Et s’il est question, chez Acep, de mystique, et si « tout grand spirituel se nourrit du paradoxe » (citation d’É. Geoffroy par Étienne Naveau), le paradoxe chez le mystique ne fait pas, comme dans notre poésie contemporaine, l’effet d’une juxtaposition de termes s’annulant les uns les autres – l’effet produit par celui qui, dans un sens très concret, parle pour ne rien dire.

Dans son introduction, Étienne Naveau situe l’œuvre d’Acep Zamzam Noor dans la continuité des « grands mystiques musulmans comme Rûmî et Ibn ‘Arabî », ainsi que du poète indonésien Amir Hamzah, mais souligne aussi la parenté de son écriture avec celle de l’« artiste bohème » Chairil Anwar. Il évoque son éducation dans un pesantren de l’ouest de Java (Acep est le fils d’un maître de pesantren, ou kyai), son attachement à ses racines rurales et à son pays soundanais, son activité de poète et de peintre. Il qualifie son mode de vie de « rousseauiste ».

Le rattachement au courant de la mystique islamique, qui a produit de grands poètes, est abordé par Acep lui-même, qui revendique cette filiation en même temps qu’il se déclare indigne de porter le flambeau : « Je ne suis pas poète à la manière d’Attar ou de Rûmî / Ma bouche est flétrie des odeurs d’hôpital / Tandis que mon ouïe s’est durcie à charrier des déchets d’usine » (Bukan penyair seperti Attar atau Rumi Mulutku busuk meniupkan bau rumah sakit Sedang telingaku deras mengalinkan kotoran pabrik).

Le rousseauisme d’Acep est également apparent dans ses descriptions des villes et de leurs foules, telles que celle-ci, dans son poème Jakarta, où il s’adresse à la ville elle-même : « Comment pourrai-je aller tout droit / Vers ton cœur ? Je n’ai pas de plan, je n’ai pas appris les itinéraires / Les rues parfois m’égarent / Les panneaux de signalisation parfois me désorientent / Comme des affiches publicitaires » (Bagaimanakah aku bisa langsung Ke hatimu? Aku tak punya peta, tak hapal rute Jalan-jalan kadang menyesatkan Rambu-rambu kadang membingunakan Seperti papan-papan iklan). Une dénonciation poignante de la « pollution visuelle » des villes contemporaines, dont les pouvoirs publics commencent seulement à prendre conscience ou à prétendre y apporter des solutions.

Car les effets d’une telle pollution sont loin d’être négligeables : « Et je suis ivre / En buvant la boue du siècle, en mangeant les déchets de la civilisation » (Dan aku mabuk Minum lumpur zaman, makan sampah peradaban). Cet état d’ivresse ou de vertige (mabuk) conduit à des sentiments au mieux mitigés pour nos frères humains : « Pourquoi restai-je immobile, mon amour, / À contempler leurs triomphes qui m’écœurent / Mais aussi leurs échecs qui ne m’émeuvent plus » (Mengapa aku hanya diam saja, kekasihku, Menyaksikan kemenangan-kemenangan yang menggelikan Juga kekalahan-kekalahan yang tak lagi mengharukan).

Étienne Naveau rappelle également que l’allégorie mystique peut être chez Acep à double sens, à savoir que, si elle se sert , comme chez ses prédécesseurs, de l’eros humain pour décrire l’expérience de l’amour divin, elle peut aussi – et alors « la hiérarchie est subvertie » (Naveau) – se servir de l’expérience mystique pour décrire l’amour humain, comme dans le poème Zikir, où le dhikr, ou récitation incantatoire du nom de Dieu par les soufis, est adressé à une « Anne » selon toute apparence très humaine. De même, les vers « J’ai essaimé dans les bordels, les venelles humides [et même bourbeuses : becek] / Les wagons sans maîtres, les mosquées, les églises et les temples » (Kutabur di rumah-rumah bordil, gang-gang becek Gerbong-gerbong tak bertuan, masjid, gereja dan candi), du poème Dans des corps que je ne connais pas (Di tubuh-tubuh tak kukenal), ont un sens littéral que d’aucuns jugeront peu respectueux des sensibilités religieuses. Des poèmes mystiques plus classiques concluent l’ouvrage, dans la partie « Vers la clarté divine ».

Ailleurs des mots
Acep Zamzam Noor
Traduction de l’indonésien par Étienne Naveau
Presses Sorbonne Nouvelle, novembre 2016
96 pages

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Plantungan de Fadillah Vamp Saleh et Putu Oka Sukanta

Plantungan. Potret Derita dan Kekuatan Perempuan (Plantungan, un tableau de la souffrance et de la force des femmes) est un film documentaire indonésien d’une durée de quarante-cinq minutes réalisé par Fadillah Vamp Saleh et l’écrivain Putu Oka Sukanta en 2011. Il évoque le camp de Plantungan, où furent internées des centaines de femmes à la suite des purges politiques de 1965 qui visèrent en particulier le parti communiste indonésien (PKI ou Partai Komunis Indonesia), en donnant la parole à d’anciennes détenues. Le film est sous-titré en anglais.

Plusieurs femmes témoignant dans le film évoquent leur appartenance à des organisations proches du parti communiste, comme le Mouvement des femmes indonésiennes (Gerwani ou Gerakan Wanita Indonesia) ou les Jeunesses populaires (Pemuda Rakyat). D’autres ne paraissent pas savoir la cause de leur enfermement ; l’une d’elles dit par exemple qu’elle était totalement ignorante en politique.

Ces femmes furent d’abord internées, sans procès, à la prison de Bukit Duri, à Jakarta. Ce n’est qu’en 1971, donc quelque six ans plus tard, qu’elles furent transférées au camp de Plantungan, sur l’île de Buru. Le site était une ancienne léproserie à l’écart du monde, dans la forêt. Ce fait parlera aux connaisseurs de Michel Foucault, dont font apparemment partie les réalisateurs du film, qui évoquent l’ostracisme subi par ces femmes en raison de leur « lèpre politique » (lepra politik)*.

À l’époque, le site était à l’état d’abandon, impropre à habiter, a fortiori pour des centaines de personnes, et les femmes durent elles-mêmes en faire un lieu de vie, sans avoir les outils nécessaires : l’une d’elles rappelle qu’elles arrachaient les broussailles à la main. Les serpents s’y trouvaient en grand nombre, et les détenues s’en nourrissaient, ainsi que d’escargots, de crabes et de larves. C’est ce désert que les autorités indonésiennes appelaient un centre de réhabilitation pour détenus politiques. Le camp était clôturé.

Telles étaient les conditions à l’arrivée des femmes à Plantungan. Pour leur subsistance elles pratiquaient l’agriculture. Les autorités du camp leur imposaient par ailleurs divers travaux quotidiens, dont la nature n’est pas précisée dans les témoignages. Mais surtout, ces femmes, qui semblent avoir été pour la plupart des personnes éduquées de la ville, créèrent une clinique, d’abord pour leur propre usage et celui des autorités du camp mais dont les services furent bientôt demandés par les villageois des alentours. C’est ainsi que la règle selon laquelle les détenues ne devaient pas avoir de relation avec l’extérieur fut finalement ignorée et que la clinique de Plantungan devint un centre de soins important dans la région, et ce en dépit également des préventions initiales des populations à l’égard de personnes stigmatisées par le régime. Le succès de cette clinique paraît avoir été dû au fait que les détenues acceptaient les paiements en nature.

Les réalisateurs du film donnent également la parole à une jeune représentante de la Commission nationale indonésienne sur les violences faites aux femmes (Komnas Perempuan), un organisme qui conduit des campagnes de sensibilisation sur cette question et a publié des brochures et des livres sur le passé et la situation du pays en la matière. Elle évoque des violences sexuelles à Plantungan, qu’elle qualifie de viols.

Ce témoignage officiel alterne avec celui de l’une des détenues, qui sonne un peu différemment. Cette détenue, qui semble avoir été le médecin de la clinique, est plus ambiguë quant au rôle de certaines détenues, et je vais la citer. Elle affirme que certaines détenues étaient « coquettes » (flirtatious, dans les sous-titres anglais), « tentées par une vie facile ». Elle évoque en particulier le cas de l’une d’entre elles qui devint la compagne d’un commandant du camp et dont « l’attitude au jour le jour était devenue celle d’une épouse ». Elle ajoute : « Nous ne disions rien, nous avions peur, il n’était pas simple de savoir qui était ami et qui ennemi. C’était la situation dans le camp. » Une autre indique que deux enfants sont nés de la liaison d’une détenue avec un commandant.

Selon une source internet présentant le film, l’organisation Komnas Perempuan affirme, dans sa documentation, que deux enfants sont nés dans le camp de Plantungan « à la suite de viols ». Au regard du témoignage que je viens de citer, il faudrait souligner, si ces deux naissances ont bien eu lieu dans les circonstances décrites par l’ancienne détenue, qu’il s’agirait de viols sans violence – en dehors de la violence en quelque sorte globale résultant de l’enfermement des personnes et de leur soumission à des gardiens.

Or je perçois dans le témoignage cité une forme de reproche à l’endroit des détenues « coquettes », qui devaient chercher à améliorer leur situation de cette manière. Il me paraît également évident que la mère des enfants du commandant devait recevoir un traitement de faveur. Le discours officiel est que cette femme, étant donné le contexte, n’a pas eu le choix. Le témoignage de l’autre détenue n’est pas si catégorique, et il n’est pas du tout impossible que la « promotion sociale » de cette femme ait eu indirectement des conséquences négatives pour les autres détenues, dans le contexte de pénurie qui est celui d’un camp.

La question se pose dans les mêmes termes dans toute relation de dépendance sociale entre hommes et femmes, et en particulier sur le marché du travail. Les entreprises de certains pays, notamment anglo-saxons, interdisent les relations sexuelles entre leurs salariés. Si certains font valoir que le travail est pourtant le principal lieu de rencontres pour de nombreuses personnes, cette interdiction est toutefois conforme à l’idée que le choix de la personne est forcément contraint dès lors qu’il intervient dans une relation de hiérarchie. La littérature prolétarienne abonde en exemples d’ouvrières forcées d’avoir des relations sexuelles avec le patron ou le contremaître, et l’effet recherché par de telles histoires n’est pas douteux (voir, par exemple, La Jungle d’Upton Sinclair).

Le rapport entre l’ouvrière et le contremaître est homologique de celui entre la détenue et le commandant du camp. Et l’on peut également concevoir que les ouvrières qui ont indirectement à souffrir de la promotion gagnée par l’une des leurs en échange des faveurs, même involontaires, que celle-ci accorde au contremaître en veuillent, au jour le jour, davantage à leur camarade qu’elles ne la plaignent d’avoir été forcée de se donner au contremaître à cause des inégalités sociales. Il n’est pas impossible que l’ouvrière ainsi « distinguée », si l’on peut dire, soit même perçue comme passant à l’ennemi, tout comme la détenue de Plantungan aux yeux des autres détenues, qui ne savent plus, du fait de ces conditions nouvelles, qui est ami et qui est ennemi dans le camp.

Le film ne dit pas combien de temps ces femmes ont été détenues à Plantungan. Deux d’entre elles indiquent qu’elles ont été en tout et pour tout, c’est-à-dire en comptant les années à la prison de Bukit Duri, privées de liberté pendant quatorze ans, et ce, encore une fois, sans le moindre procès. Le retour dans la société n’a pas été facile non plus. Dans de nombreux cas, peut-être dans tous, il s’agissait seulement de liberté surveillée : les détenues libérées devaient par exemple demander une autorisation pour tout déplacement. L’une d’elle témoigne que son fils, qui avait été à l’école pendant son absence et avait donc absorbé le discours politique du régime, lui en voulait d’avoir été communiste. Enfin, malgré les démarches de plusieurs anciennes détenues auprès d’une Commission des droits de l’homme, la reconnaissance de leurs souffrances par l’État indonésien, sous forme de réparations, ne semble pas à l’ordre du jour.

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*C’est, je crois, dans Surveiller et Punir (à moins que ce ne soit dans son Histoire de la folie à l’âge classique) que Michel Foucault évoque l’ambiguïté des prescriptions relatives aux lépreux dans le moyen âge chrétien. J’avoue d’ailleurs ne pas comprendre ce qu’il reproche à ce qui passe autrement pour avoir été des mesures salutaires de prophylaxie empirique, destinées à éviter la contagion. Foucault aurait été plus clair s’il avait expressément évoqué les cagots, ces parias du sud de la France et d’Espagne, dont le véritable statut d’intouchables, en vigueur jusqu’à la Révolution française de ce côté des Pyrénées et jusqu’au dix-neuvième siècle en Espagne, était justifié par les coutumes locales sur le fondement de la lèpre qui leur était imputée, une lèpre pourtant totalement imaginaire aux yeux mêmes des médecins de l’époque.

Poésie maya contemporaine du Guatemala

Ce qu’il est convenu d’appeler, au Guatemala et dans les pays voisins, le « mouvement maya » a pris son essor à la fin de la guerre civile guatémaltèque (1960-1996) et en partie comme une réponse à ce qui a été caractérisé comme un « holocauste maya » :

« La guerre civile récemment terminée au Guatemala a été conçue comme un ‘holocauste maya’. La majorité des plus de 200 000 personnes qui moururent dans le conflit armé et du million de personnes déplacées étaient indigènes. » (La recién finalizada guerra civil en Guatemala ha sido concebida como un ‘holocausto maya’.  La mayoría de las más de 200.000 personas que perecieron en el conflicto armado y el poco más de un millón de desplazados fueron indígenas.) (Extrait de la préface à l’anthologie ici utilisée : voir les références trois paragraphes infra).

Le rapport de la Commission nationale pour l’éclaircissement des faits historiques relatifs à la guerre civile (Comisión para el Esclarecimiento Histórico) parle de 83 % de Mayas parmi les victimes (Wkpd). L’enrôlement forcé de paysans indigènes par l’armée nationale guatémaltèque sur le modèle des « hameaux stratégiques » créés par l’armée U.S. au Vietnam dans leur stratégie contre-insurrectionnelle joua un rôle important dans ce résultat. Notamment, la résistance des communautés mayas à cette stratégie, même dans les cas où ces communautés n’étaient ni de près ni de loin affiliées à la guérilla, entraîna des massacres de masse contre ces populations civiles par l’armée.

À la suite de ces événements tragiques, les survivants ressentirent le besoin de réaffirmer leur culture, et les jeunes intellectuels issus de la communauté maya s’en firent l’écho en utilisant le maya dans leurs travaux littéraires. En d’autres termes, le traumatisme récent de la guerre civile donna une impulsion particulièrement forte au mouvement pour que le maya prenne sa part au courant d’« oralittérature », de littérature écrite par des écrivains indigènes le plus souvent dans les langues indigènes de la littérature orale (par ailleurs toujours vivante dans ces communautés), courant qui s’est développé à partir de ces années-là dans différents pays d’Amérique latine. (Sur le concept d’oralittérature, voir la présentation mes traductions de Poésie amérindienne du Nord-Ouest du Mexique et d’Arizona ici.)

Les poèmes ici traduits sont tirés de l’anthologie Uk’u’x kaj, uk’u’x ulew: Antología de poesía maya guatemalteca contemporánea (Cœur du ciel, cœur de la terre : Anthologie de poésie maya guatémaltèque contemporaine) (Instituto Internacional de Literatura Iberoamericana, Universidad de Pittsburgh, 2010), compilée et présentée par Emilio del Valle Escalante.

Les poèmes recueillis dans cette anthologie sont ceux de poètes mayas. Certains poèmes ont été écrits en espagnol, d’autres en maya et sont accompagnés de leur traduction espagnole dont je me suis servi pour ce travail. Sur les vingt-trois poèmes ici présentés, onze ont été écrits en maya. Dans le choix qui suit, à côté du titre du poème en français figure entre parenthèses le titre original ou le titre original et sa traduction espagnole, ce qui permet au lecteur de savoir si l’original est maya ou espagnol.

Les poètes traduits sont Luis de Lión (pseudonyme de José Luis de León Díaz, pionnier de la littérature maya au Guatemala, membre dirigeant du Parti guatémaltèque du travail [Partido Guatemalteco del Trabajo], parti qui s’unit aux autres forces de la guérilla pendant la guerre civile ; Luis de Lión fut enlevé en 1984 par un escadron de la mort et porté disparu jusqu’en 1999, date à laquelle un examen des archives militaires a montré qu’il fut assassiné l’année de son enlèvement) (quatre poèmes), Víctor Montejo, exilé aux États-Unis depuis 1982 (deux poèmes), María Elena Nij Nij (1), Pablo García (3), Santos Alfredo García Domingo (1), Adela Delgado Pop (3), Daniel Caño (5), Rosa Chávez (1), Pedro Chavajay García (1) et Sabino Esteban Francisco (2). Ce dernier, né en 1981, a grandi dans une CPR, une « communauté de population en résistance » (Comunidad de Población en Resistencia) ; les CPR étaient des communautés mayas qui abandonnèrent leurs localités traditionnelles pendant la guerre civile pour fuir les massacres et vécurent, cachées dans les forêts, d’une précaire économie de subsistance, ne réapparaissant au grand jour que dans les années 1990.

Le lecteur trouvera mes autres traductions de poésie du Guatemala à « Poésie révolutionnaire du Guatemala » (x).

Volcán de Agua

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Poème pour mon enfant (Poema para mi niño) par Luis de Lión (José Luis de León Díaz)

sous cette peau
il y a la peau douce d’un enfant
qui dort seulement,
qui porte une charge,
qui marche même en rêve :
ses pieds sont deux fruits sans gousse,
son fardeau est un volcan,
son chemin est de pierre.

et cet enfant,
comme il y a des années de cela,
dès que le jour se lève,
quitte son lit
et sort avec sa mère.

en bas il y a son hameau
avec ses rues comme des serpents,
ses maisons comme des poules,
son église, grande et blanche,
comme un lapin dans l’herbe.

en haut
il y a sa propriété privée,
……son morceau de volcan,
avec quelques pêches pleines de miel pareilles à
des moineaux,
avec quelques chérimoles suspendues comme des ruches vertes,
avec sa terre à demi stérile
comme une mère à la veille de la ménopause.

cet enfant est un guerrier,
il tient dans ses mains
une fronde et une machette
pour triompher de la nature et chasser les animaux des bois,
cet enfant est un poète,
il a dans sa bouche
des centaines de mots pour nommer les choses :
le pin : pin ;
le chêne : chêne ;
le ravin : résonateur de marimba ;
les oiseaux : avions ;
les insectes : paons, petites vaches, etc.
cet enfant est un esclave,
il porte sur le front
la trace de corde du faix
comme une marque à bétail.

quand il gravit le volcan, c’est une fourmi.
tachée par le bleu et le vert.

en dessous de son hameau il y a la vallée,
grande et plane comme un lac,
et au milieu la ville,
blanche comme un bateau,
avec ses rues droites,
ses hautes églises,
ses cloches qui secouent le verre du ciel
quand elles sonnent,
avec son vieux parfum de violette entre les pages d’un livre,
avec sa bouche édentée de patronne qui attend.
l’enfant la regarde,
monte,
transpire,
trotte derrière l’ombre de sa mère.

l’enfant et la mère arrivent à leur bout de terre,
l’enfant et la mère le fertilisent de leur sueur et de leur espérance,
lui grimpe aux arbres
et se déplace entre les branches comme un écureuil,
il cueille les fruits
et elle les collecte.

plus tard,
les deux descendront laissant le volcan derrière eux,
mais cette fois ce sera en direction de la ville,
ils parcourront la route à pied,
de nouveau, écrasés, pliés sous le poids
du fardeau,
en suant comme des bœufs ;
sur le marché, en plein soleil, ils continueront de suer ;
et ils retourneront au hameau en suant.
parfois,
lui n’ira pas
et attendra sa mère dans un coin
puis se précipitera à sa rencontre
en sautant comme un ballon joyeux.

c’est une partie de l’histoire de cet enfant
qui un jour cessera de l’être
et d’être un paysan
qui soufflait à grand bruit
quand il posait sa charge dans la cour de sa maison
et se redressait digne comme un arbre.

cependant,
malgré le temps et l’apprentissage d’un autre métier,
en lui,
au plus intime de son être,
cet enfant va toujours avec lui.

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Comme quand j’étais un enfant flâneur (Como cuando era un niño sin oficio) par Luis de Lión

Comme quand j’étais un enfant flâneur,
je me couchai sur l’herbe pour regarder le ciel
mais aucun ange, pas le moindre n’allait par ses chemins.
Ne me dis pas que tu étais cette hirondelle qui battait des ailes sur le toit de la maison.
Ou ce papillon qui se posa sur le géranium et but la dernière goutte de rosée ?

Ma petite,
de quelle taille sont tes yeux ? tes pupilles ont-elles grandi ?
quelles cloches entends-tu ? ressemblent-elles aux cloches de San Juan ?
Je t’imagine enfonçant tes pieds de petit puma dans la neige.
Ou bien te baignes-tu sous un feu-follet ?

Tu sais quoi ?
La grenade a pris la couleur que lui donnerait un potier
et dans ta chambre est née une violette.
Le ciel ? C’est toujours le même pleurnichard que quand tu es partie,
mais les milpas sont mères à présent.
Oui,
le toit de la maison est toujours un aéroport d’oiseaux et
l’œillet suit avec ses fleurs les filles qui passent dans la rue.
La Marie, je sais que son ventre germera bientôt.

Mon petit écureuil,
as-tu rêvé de nous ?
te souviens-tu de la table et de sa permanente exposition d’arômes ?
de la fenêtre et de sa vitre faite d’infini, qui donne sur
le bois de peupliers et la montagne ?
te souviens-tu des montagnes et de leurs pantalons et blouses de chlorophylle ?
des arbres et de leurs fruits comme peints par un enfant ?
des oiseaux et de leurs costumes de printemps, leurs flûtes d’argile ?
te souviens-tu des villages, de leurs ruelles et placettes de poupée ?
des villes ? les villes, lampes des vallées !

Ah, j’allais oublier que le volcan d’Agua te salue bien et
que notre village a demandé de tes nouvelles.

Mon enfant,
ma petite camarade,
je voudrais t’envoyer nos matins et nos crépuscules enveloppés
dans une feuille de maïs,
nos rivières et nos lacs dessinés dans une goutte d’eau
et tout un marché avec son artisanat, ses fleurs, ses fruits
et ses femmes et ses hommes dans le cristal d’un grain de sucre.

Mais tu sais bien que je ne peux même pas t’envoyer ce poème.
Ce poème plein de lumière est pour le compost.
Pour moi et pour personne.
Tu le sais, ma future patrie.

*

Quand tu reviendras (Cuando volvás) par Luis de Lión

Quand tu reviendras,
Je t’attendrai avec un panier pour recevoir ta joie.
Avec ces crayons de couleur je peindrai tes paysages.
Mon amour,
si c’est l’hiver,
mes mains auront gardé la chaleur de l’été.

Mais si cela n’arrive pas,
tu sais quel sont mes devoirs.
Sûrement je serai sorti, ponctuel, pour accomplir l’un d’eux,
un devoir long de jours, de mois.
Il se peut aussi qu’on doive mourir et cela peut durer des années.

Et s’il ne suffit pas d’être mort,
il faudra se convertir en poussière et cela peut durer des siècles.
Et tu sais que l’on ne peut revenir,
que cela fait partie de la plus ancienne discipline.
Autrement
nous ne pourrons accomplir correctement notre fonction d’accoucheurs.

Ainsi donc,
pas de larmes.
Tu sais qu’ici la pluie est abondante, alors pourquoi
gonfler davantage la terre ?
Profite plutôt de son humidité, laboure-là en profondeur,
sèmes-y toutes les graines que tu portes et attends, concentrée.
Il se peut que tu perçoives ma respiration dans une de leurs germinations.

*

Le poème des héros (El poema de los héroes) par Luis de Lión

Note. Le poème fait le tour de plusieurs personnages de la récente culture enfantine occidentale, d’origine essentiellement nord-américaine, dont la plupart n’ont pas besoin d’être présentés. Le Fantôme est le personnage de comics The Phantom, pas tout à fait aussi connu que les autres, me semble-t-il. Quant à Kaliman, c’est un super-héros mexicain créé dans les années 1960 sur le modèle de ses grands frères gringos (Kaliman el hombre increíble). Le poète oppose à ces créations la mythologie maya du Popol-Vuh. Hunapú et Ixbalanqué sont deux jumeaux qui descendirent dans l’inframonde, Xibalbá, combattre les dieux maléfiques pour semer le maïs qui donna naissance à l’humanité.

Avant que Superman l’homme d’acier
vole dans le ciel comme un aigle
et que Batman et Robin, la paire,
se déguisent en chauves-souris ;
avant que le premier Fantôme
habite la Grotte du Crâne
et que Tarzan lance son premier cri
et triomphe de son premier lion dans la forêt ;
avant que le simplet Dingo et le sagace Mickey
capturent le délinquant Pat Hibulaire
et que l’Oncle Picsou épargne son premier centime,
privant un petit enfant de repas ;
avant que Bugs Bunny
vole sa première carotte à Elmer
et que le Renard de la fable
trompe perfidement le Corbeau ;
avant que Lone Ranger
cesse de vivre comme les hommes
et que Kaliman l’homme incroyable
cherche à paraître crédible ;
avant eux tous et bien d’autres,
il y eut deux enfants, Hunapú et Ixbalanqué
qui dans Xibalbá vainquirent la Mort,
deux enfants dont les aventures ne passent pas
à la télé ni à la radio ni ne se lisent dans les journaux,
encore moins dans les magazines de bande dessinée,
mais qui sont bien plus grands et bien plus certains
que Superman et tous ses frères ;
il y eut deux enfants dont nous devons, tous les enfants,
connaître les grandes aventures…

*

L’interrogatoire des ancêtres (Interrogatorio de los ancestros) par Víctor Montejo

Que me fait mal le silence
de mes ancêtres
qui sont devenus muets
leurs traces se perdant peu à peu
comme le vent
lointain des étoiles
incompréhensibles.

Leurs voix s’éteignent
comme le feu
que l’on cache la nuit
mais qui ensuite
est éteint par la pluie ;
et ainsi leurs pas
se sont presque entièrement effacés
comme d’obscures
pages de vieux codex.

Nous leurs descendants,
endormis,
les étrangers
nous ont tellement trompés
qu’ils sont devenus experts en l’art
de tout mélanger
et d’embrouiller pleins d’étonnement
nos histoires.

Et nous ne pouvons rire,
ni nous résigner,
car c’est nous,
les indigènes,
qu’ils défigurent
car, enfin,
quelle sera notre réponse
aux ancêtres
quand avec éclairs et tonnerre
ils reviendront
nous demander le feu
qu’ils nous laissèrent
dans le cratère du grand volcan ?

Ils diront :
« Que viennent à nous tous les fils
avec le livre sacré
que nous les avons chargé
de garder et d’interpréter. »

« Ô pères ! », répondrons-nous,
« les livres sacrés
ont tous été brûlés
quand les Kaxhlanes, les étrangers
venus de l’Orient
par la mer
nous dépouillèrent de nos richesses ;
nos livres alors
furent brûlés
par ces moines maudits
aussi voleurs
que les conquistadores. »

Et ils répondront :
« Tristes fils endormis,
notre déshonneur.
N’avez-vous pas appris
à vaincre la nuit noire
comme les jaguars,
embrasant ensemble
vos fagots de pin ?
« Nous l’avons tenté,
ô pères sages et grands !
Mais les traîtres
comme toujours n’ont pas manqué. »

« Tristes fils humiliés
et abandonnés,
Pourquoi n’avez-vous point réitéré
notre histoire
et la roue des katuns1
gravée sur les stèles
devant les temples ? »
« Ô pères sages et grands !
nos stèles
aussi ont été déplacées,
dispersées dans les musées
du monde. »

Tristes fils endormis,
vous les abusés.
Pourquoi avez-vous cédé à l’encan
nos connaissances,
les sciences écrites
sur ces pierres indéchiffrables
aux yeux étrangers ? »
« Ô pères sages et grands !
nos stèles
ont été arrachées à la terre
et non vendues.
Encore une fois ces voleurs… »

« Tristes fils endormis,
vous les dépossédés.
Que sont devenus les livres
du culte annuel
aux symboles peints
qu’à toute heure
interprétaient les Ahb’eh2 ?

« Ô père sages et grands,
les étrangers ont également emporté
nos codex
de l’autre côté de la mer, là-bas. »

Et ils diront :
« Tristes fils geignards
et giflés,
pourquoi les livres sacrés
sont-ils en d’autres mains, comme des ornements ?
Prétendent-ils lire leur contenu
et interpréter
nos messages occultes ?
« Ô pères sages et grands,
personne ne peut, comme vous, les lire aujourd’hui.
Les connaissances du passé
se sont petit à petit
évanouies. »

« Et vous, fils,
pouvez-vous extraire
les enseignements cycliques
qui se cachent
dans nos hiéroglyphes ?
« Non, pères !
nos peuples ont été réduits au silence
et de plus
nous vivons trop loin
de ces centres
où jadis
comme un prodige
vous érigeâtes les murs de nos grands temples
et de nos cités. »

« Alors qui
peut lire les signes
et les chemins brillants
des astres
et le « Chemin du Froid »3
qui serpente
dans l’azur du ciel ?
« Ô pères sages et grands,
quelques mayanistes
affirment avoir la clé
pour les lire,
et qu’ils sont les seuls à pouvoir interpréter un jour
les mystères cachés. »

Ils riront
à gorge déployée
quand ils entendront
leurs fils se lamenter ainsi,
car il faudra beaucoup de temps pour lire
et non seulement imaginer
les histoires écrites
dans la pierre taillée.

Alors les ancêtres
appelleront de nouveau leurs fils
et leur diront avec orgueil :
« Triste fils humiliés
et dépouillés,
vous devez aviver
avec beaucoup de bois
la petite flamme esseulée
luisant encore
sur le copal odorant
de l’encensoir
qui s’offre toujours à nous
dans le cœur de la colline, près de la mer.

Vous serez
à nouveau nos vassaux,
les fils illustres
qui dans les katuns à venir
ne seront plus humiliés.
Mais il vous reste encore
à vaincre la nuit noire.
Allumez vos brassées de pin
tous ensemble, tous les peuples,
et que vos pas à l’unisson
rompent aujourd’hui
le sceau de l’avenir. »

1 Roue des katuns : La roue des katuns est un monument d’astrologie maya, une figuration circulaire du calendrier. Le katun maya est une période d’environ vingt années.

2 Ahb’eh : Selon le glossaire en fin d’anthologie réalisé par E. del Valle Escalante, il s’agit de l’interprète des livres sacrés chez les Mayas.

3 « Chemin du froid » : Selon le glossaire en fin d’anthologie, c’est un des chemins qui conduit à l’inframonde Xibalbá, en l’occurrence à la région de l’inframonde connue sous le nom de « Maison du froid ». Montejo le situe, avec les étoiles, « dans l’azur du ciel » et je ne sais pas si c’est conforme au mythe.

*

Les Mayas s’en vont (Los mayas se van) par Víctor Montejo

Les Mayas sont un grand mystère
dira un jour, dans un futur plus ou moins lointain,
quelque archéologue encore inconnu
quand, dans un cimetière à l’écart
parmi la centaine d’autres aujourd’hui clandestins
au Guatemala, au Salvador,
en Amérique latine,
il trouvera à l’intérieur d’une seule et même fosse
des dizaines ou centaines de cadavres,
les uns sans bras, les autres sans jambes,
et de nombreux autres décapités.
Alors le chercheur expliquera
qu’il s’agit de victimes sacrificielles
pour apaiser la colère des dieux.
À nouveau on doutera
de la nature des Mayas
et il y en aura même qui affirmeront
que ces Mayas étaient cannibales
comme leurs ancêtres
parce qu’ils mangeaient leurs victimes
ou parce que le rituel sanglant exigeait
de démembrer les malheureux
avant de les enfouir tous ensemble
dans une fosse commune.
L’hypothèse sera crue, bien sûr,
si ces graves mayanistes
ne prennent pas note dans leurs carnets
que ces morts innombrables
sont le résultat des grands massacres
commis par les Kaibiles surentraînés
et les commandos Atlacatl4
usant et profanant cyniquement
les noms de deux caciques héroïques
qui contre les avides envahisseurs
mal-nommés conquistadores
luttèrent avec ténacité, corps à corps
et non avec fusils israéliens
ni M16 de gringos
mais avec des armes nationalistes :
leur sang, leurs flèches,
et leur lutte corps à corps
pour repousser les envahisseurs.
Ainsi dira l’archéologue de l’avenir
qui à présent mesure seulement des crânes ancestraux
et se réjouit d’ouvrir une tombe de plus,
tandis que le même jour,
quelque part,
tout près de lui, et tous les jours
on ouvre des centaines de tombes
de paysans pauvres, indigènes
tombés sur les hiéroglyphes.
Cela n’a pas d’importance, diront certains,
Le temps ne manquera pas
pour continuer de fouiner, de creuser
et de forger des théories
sur pourquoi les Mayas ont disparu
et où sont allés les « Indiens »
avec leurs dieux, leurs costumes bigarrés
et le pesant bagage
de leur savoir millénaire.

4 Kaibiles et Commandos Atlacatl : Selon le glossaire en fin d’anthologie, ce sont les noms d’unités de l’armée guatémaltèque (Wkpd ne connaît cependant de « bataillon Atlacatl » que pour l’armée salvadorienne) spécialisées dans la contre-insurrection (lutte contre la guérilla) et nommées d’après deux caciques indiens du XVIe siècle (ce qui, fait remarquer le poète, est du cynisme compte tenu des massacres d’indigènes dont elles furent responsables).

*

Je vins à la ville (Me vine a la ciudad) par María Elena Nij Nij

Je vins à la ville chercher du travail,
je quittai mon hameau et fus pleine de tristesse,
et pour me trouver il m’en coûta beaucoup de travail,
j’avais apporté bien des illusions et des rêves.

Je perçus une grande obscurité, sans chaleur de village,
sans chaleur de famille, sans rire de village,
sanglotant toute les nuits dans ma chambrette
sur la cour, chambre de planche et de tôle ;
la niche du chien était plus digne.

Je me sentis comme si j’étais entrée dans un tunnel,
je vis la ville comme un long tunnel,
sans voix de marimba, sans voix d’oiseaux,
sans air à respirer, seulement soupirs et soupirs,
sans voir les nuages et le ciel bleu, seulement la fumée noire, seulement l’asphalte,
seulement le béton,
sans vol de papillons, seulement le vol et le bruit des avions, je sentis
une énorme lamentation,
sans pierres, sans rivières, sans arbres, seulement des édifices,
et je dus supporter de nombreux sacrifices,
sans voir la lune, sans voir le scintillement des étoiles,
seulement des lumières artificielles qui scintillent comme les étoiles.

J’ai tellement de peine d’avoir quitté mon hameau,
j’ai quitté mes chemins et j’ai quitté mes joies,
j’abandonnai mes jeux d’enfant,
ma poupée de feuilles de maïs, mes babioles en terre cuite,
mes paniers de canne tissée, mon petit bol en terre cuite,
ma poupée de chiffon, que maman m’avait faite,
les excursions avec papa,
le délicieux miel de canne que papa portait dans sa gourde,
les mangues sucrées que papa portait dans sa musette,
les cirouelles exquises que maman portait dans son panier,
les délicieuses goyaves, la pomme rose et le doux greffon,
ma balançoire de corde que je laissai suspendue à l’arbre,
mes rêves qui ne se sont pas éveillés,
je reviendrai les embrasser,
je reviendrai les embrasser.

J’arrivai à la ville inconnue,
la ville dite supérieure5,
pleine de lumières et d’imagination,
pleine de mensonge et d’ignorance.
Ils se moquaient, riaient parce que je ne parlais pas espagnol,
dans mon hameau, non, nous ne parlons qu’une seule langue,
ces gens ne comprenaient pas que j’avais ma propre langue,
ne comprenaient pas que c’est dans le ventre de ma mère que j’ai appris ma langue.
Dans les rues, au marché, on m’appelait Maria, la fille, l’Indienne,
ces gens ne comprenaient pas que ce pays n’est pas l’Inde.
Pour le simple fait de porter les habits
que j’avais apportés de mon village,
ils ne savaient pas que sous les habits se cache la cicatrice laissée par le bourreau,
ne savaient pas que sous les habits se cache une histoire millénaire,
qui conforte mon esprit intensément,
ne savaient pas que sous les habits
se cache le courage.

Dans mon cheminement je rencontrai des patrons qui
me séquestraient avec une pitance insuffisante,
m’obligeaient à aller à la messe le dimanche,
sans respect pour mes propres croyances,
le curé, Miguel Murcia, fut complice de l’injustice.

Mes parents m’ont permis de comprendre
que Dieu n’a pas besoin de maison,
que Dieu est présent en tout lieu et à tout moment,
que Dieu peut être loué et remercié où l’on veut,
que Dieu ne veut pas d’une maison somptueuse,
c’est pourquoi son fils est né dans une étable et dans une crèche.

Autour d’églises luxueuses pleurent une foule d’enfants mal nourris,
une foule d’enfants avides d’un toit digne,
pourquoi faire étalage de luxueuses églises
quand tant d’enfants vivent au bord du précipice,
pourquoi faire étalage de luxueuses églises
quand tant d’enfants vivent dans des taudis aux toits de nylon,
pourquoi faire étalage de luxueuses églises
quand tant d’enfants vivent dans des taudis aux toits en carton,
pourquoi faire étalage de luxueuses églises
quand tant d’enfants agonisent dans l’extrême pauvreté,
pourquoi faire étalage de luxueuses églises
quand il n’y a pas d’écoles ni d’hôpitaux, et une foule d’enfants meurent
le cœur brisé en mille morceaux,
des enfants à demi nus,
pourquoi faire étalage de luxueuses églises !

5 La ville dite supérieure : J’avoue ne pas savoir comment traduire «la llamada ciudad superada», littéralement « la ville dite dépassée » ou la « dénommée ville dépassée ». Si ce n’est pas une coquille ou une erreur, quelque chose m’échappe. Si la ville est « dépassée » par des flux migratoires trop importants en provenance des campagnes, par exemple, ce n’est pas très cohérent dans le contexte. Une source internet évoque le concept de dépassement de la ville chez l’architecte et urbaniste français Paul Virilio et il faudrait donc voir si, ce qui est douteux, le concept a pris au Guatemala une ampleur telle qu’il pourrait se trouver évoqué de manière elliptique dans un poème (dont j’ignore d’ailleurs la date). J’ai donc traduit de la façon qui m’a semblé la plus cohérente.

*

Nous chuchotons (Kuj jasjatik, Cuchicheamos) par Pablo García

Dans la tritureuse d’os de l’enfer
Jun Kame et Wuqub’ Kame6 nous rôtissent
…………………………..nous grillent
…………………………..nous pulvérisent
tandis que nous pleurons
………………..gémissons
………………..et chuchotons.

Pourquoi nos tendres visages sont-ils devenus des vieillards ridés ?

Pourquoi nous sommes-nous enfermés endormis dans la sépulture ?

Pourquoi nous sommes-nous convertis en âmes mortes ?

Pourquoi l’ambition des choses
et des charognes tridimensionnelles
nous a-t-elle convertis en roseaux pourris ?

Pourquoi n’avons-nous pas travaillé avec le feu cosmique
de Jun Ajpu et Ixb’alamkej7
pour devenir une perpétuelle racine de lumière ?

Pourquoi ne ressuscitons-nous pas de l’enfer
pour retourner à nos pères et mères Étoile
…………………………………….Sirius
…………………………………….Soleil
…………………………………….et Lune Blanche ?

6 Jun Kame et Wuqub’ Kame : Deux divinités de l’enfer.

7 Jun Ajpu et Ixb’alamkej : Dans une graphie différente, ce sont les héros Hunapú et Ixbalanqué que nous avons déjà rencontrés dans « Le poème des héros » supra.)

*

Animal rationnel (Chomanel Awaj, Animal racional) par Pablo García

Sans plus de sagesse solaire
pour nous tout était réjouissance et prospérité
quand nous marchons dans l’obscurité de la Lune Noire
nous logeons un animal rationnel, penseur
entre les quatre piliers et soutiens de nos cœurs.

Aujourd’hui, là maintenant
l’animal rationnel, penseur
consomme le feu de notre essence
et transforme
en pierres ponces desséchées nos têtes
en vermisseaux ridés nos organismes
et en pantins acides nos personnalités.

Aujourd’hui, là maintenant
nous ne sommes plus que térébenthine sèche d’animal rationnel
empilés devant Jun Kame et Wuqub’ Kame
nous brûlons
et flambons en enfer.

Aujourd’hui, là maintenant
nous ne sommes que suie sèche d’animal rationnel
nous souillons Jun Ajpu et Ixb’alamkej
nous noircissons la fleur de l’étoile de la vie
avant de nous pulvériser
………………et de nous endurcir
dans le nombril du feu infernal.

*

Canne à sucre pourrie (Q’uma’r aj, Caña podrida) par Pablo García

Notre regard reflète un ciel enfumé
et un cœur nu sans tournesols
parce que nous avons été convertis en cannes à sucre pourries de l’enfer.

Nous avons perdu nos poissons et sapins de sagesse solaire
et nous suspendons des nœuds pourris d’animal rationnel
dans nos essences et organismes :
nœud d’arrogance, de croûtes sur nos yeux
nœud de colère, de luttes dans nos estomacs
nœud de larmes, de gémissements dans nos gorges
nœud de désir, d’appétence dans nos entrailles
nœud d’avarice, d’envie dans nos cœurs
nœud de connaissance, d’inquiétude dans nos cerveaux
nœud de gloutonnerie, de saoulerie dans nos intestins
et nœud de veine variqueuse dans nos genoux.

À présent,
nous ressemblons à des plaies maigres
…………………………………………recroquevillées
…………………………………………et débiles
de même nous ressemblons à des plaies grasses
…………………………………………………nous dégoulinons
…………………………………………………nous empestons
…………………………………………………et nous hurlons
par nos nœuds pourris.

À présent,
avec la puanteur asphyxiante de nos nœuds pourris
nous engraissons Jun Kame Wuqub’ Kame
nous endormons Jun Ajpu Ixb’alamkej
et nous calcinons l’air
…………………………………………….l’eau
…………………………………………….la terre
…………………………………………….et le feu.

*

L’hiver attendu (Nhab’il echmab’ilxa, Invierno esperado) par Santos Alfredo García Domingo

La pluie reviendra caresser ton visage
Ô terre martyre et stérile !
Elle viendra par ses gouttes d’eau
Étancher ta soif et tu seras
la mère reconnaissante de toujours.

Les fleuves et les mers se réveilleront
de leur rêve éternel de liberté
et la rage assassine de l’homme
perdra sa force, un jour.

Les peuples crieront dans leur joie
un hymne de grâce et d’harmonie
quand ils porteront les fruits de ton sein
à la chaleur de leur foyer,
feu du foyer béni.

*

Notre seigneur Obsidienne (K’awá Tijax) par Adela Delgado Pop

Aujourd’hui, par une chaude
et somnolente soirée,
K’awá Tijax a brisé
ce sentiment
que chérissait mon cœur.

Obsidienne à double tranchant
coupant à la racine le sentiment malsain,
la plaie toujours ouverte
que je croyais être le bonheur.

Médecine ancestrale
qui guérit définitivement,
arrachant à la racine
la pourriture occulte
que je craignais de toucher.

Mes os se brisèrent
avec mon cœur
et mon âme s’emplit
d’obsidiennes coupantes, cruelles
qui la saignent sans pitié.

Mes jambes purent à peine
m’éloigner,
je serrai les dents et courus.
Ah, l’amère médecine
pour me guérir de toi !

*

J’aime (Me gusta) par Adela Delgado Pop

J’aime la nuit
parce qu’elle
apporte le son du silence
que l’on ne peut écouter en plein jour
à cause de tant de bruit stupide.

J’aime l’obscurité
parce qu’elle me montre
les choses comme elles sont et
non comme mon imagination
voudrait les voir.

J’aime l’aube
parce qu’elle a coutume d’être froide
et cohérente
même si le jour doit être
infernalement caniculaire.

J’aime la lune
parce qu’elle teint tout d’argent,
comme si tout était
également précieux
et également superflu.

J’aime la nuit
car intemporelle
parce que c’est l’heure des âmes
et des autres formes de vie
Nezahoalcoyotl

J’aime la mort
car définitive
parce que
c’est l’unique partage des eaux
que j’ai appris à respecter.

*

Nous (Nosotras) par Adela Delgado Pop

Nous qui supportons la violence
à fleur de peau
car ainsi le voulut
le dieu blanc.

Nous qui pleurons par devers nous
en serrant les dents
car ainsi le veulent
ses maudits héritiers.

Nous qui crions d’angoisse
dans l’obscurité
parce que nous barrent tous les chemins
ces infâmes gendarmes.

Nous sommes aussi celles qui rient
sans demander la permission
et chantent des berceuses
aux siècles.

Nous sommes aussi celles qui sèment
des fleurs dans le désert
et font mettre bas des épis de maïs
à la terre aride.

Nous sommes aussi celles qui aiment
en liberté
et dansent joyeuses à la pleine lune
car nous sommes la vie.

*

Paradis acheté (Manb’il xewb’al kamichej, Paraíso comprado) par Daniel Caño

Nos anciens racontent
qu’à l’époque coloniale
quand un latifundiste
était enfin fatigué
de voler tant de terres
et d’exploiter les Mayas,
il faisait de pieuses donations
non aux Mayas
mais aux moines pansus,
afin que ceux-ci
disent des messes pour son âme
quand il serait mort.

Quand je serai mort
je n’aurai rien à donner,
j’espère seulement ne pas me retrouver
en enfer
avec tous ces connards.

*

Oraison sauvage (Stxaj no’ anima, Oración salvaje) par Daniel Caño

Son oraison favorite
était de gravir les montagnes,
qui lui révélaient
un sens profond de la vie.

Il contemplait l’herbe, les fleurs,
les arbres, les pierres, les fourmis,
les abeilles, les papillons, les oiseaux
et tout ce qui l’entourait
avec une passion indéchiffrable.

Cela fascinait le grand-père
d’écouter la voix de l’air,
le chant des oiseaux et des grillons
et les milliers de sons
que seule la nourrice nature
pouvait lui offrir.

Il était silence parmi le silence,
des voix entre les voix,
air dans l’air,
nuage entre les nuages,
lumière entre les lumières et les ombres.

Il est clair que tout cela lui donnait
une plus grande tranquillité d’esprit
qu’entrer dans une église somptueuse.

C’est pourquoi ils l’appelaient « sauvage ».

*

Sensibilité perdue (Kamnaq el sk’ununihal, Sensibilidad perdida) par Daniel Caño

Un enfant parle avec son chat et son chien,
il parle avec les papillons, les abeilles,
les plantes et les fleurs,
il parle avec la lune et les étoiles.

Quand il devient grand,
tout cela lui semble ridicule.

Je m’interroge :
Où, quand et comment
a-t-il perdu cette sensibilité ?

*

Les enseignements de ma grand-mère (Skuyb’anil hinchikay, Les enseñanzas de mi abuela) par Daniel Caño

Maïs rouge :
……………Bon pour ton sang.
Maïs noir :
……………Bon pour tes cheveux.
Maïs blanc :
……………Bon pour tes os, tes dents et tes ongles.
Maïs jaune :
……………Bon pour ta peau.
Et maïs tacheté :
……………Bon pour discerner les conneries
……………qu’ils te fourrent dans le crâne
……………à l’école.

*

Seulement en enfer (Asannej b’ay xol infierno, Sólo en el infierno) par Daniel Caño

Ils viennent au village nous chasser
armés de fusils et de bombes,
affirmant que la terre
que nous habitons depuis des milliers d’années
ne nous appartient pas.

Et quand nous émigrons à la ville
ils ne nous acceptent pas.
Il n’y a ni terre ni travail pour nous.

Où pourrons-nous vivre en paix ?
Peut-être seulement en enfer.

*

Ut’z Baby par Rosa Chávez

Note. Ce poème, écrit en espagnol, est intéressant entre autres pour le mélange qu’il fait de mots mayas et anglais, comme le montre le titre, Ut’z Baby, avec le mot maya ut’z, bon (Good Baby). Tout comme on parle de spanglish (ou espanglish), l’équivalent de notre franglais, il semble inévitable que les locuteurs mayas éduqués et travaillant à la ville, confrontés à la culture de masse mondialisée d’origine nord-américaine, développent ce que l’on pourrait appeler un « mayanglish » ou « mayaspanglish », notamment dans la capitale « Guatemala city » (plutôt que Guatemala ciudad, voir la fin du poème).

Kaxlan, au vers 2, désigne une personne non maya (on l’a déjà rencontré dans « L’Interrogatoire des ancêtres », avec la graphie Kaxhlan : les Kaxhlanes), et nojim (vers 9) veut dire « doucement ».

Ci-dessous je donne d’abord la version originale, avant ma traduction.

Ut’z baby
así kaxlan
el amor en medio de la locura
aunque el mundo diga
que todo es frontera
lágrima rota
mala vida y mala muerte
besame en la calle más amarga
nojim baby nojim
besame en la calle más amarga
veamos juntos el atardecer
en Guatemala city

Ut’z baby
comme ça kaxlan
l’amour au milieu de la folie
même si le monde dit
que tout est frontière
larme brisée
mauvaise vie et mauvaise mort
embrasse-moi dans la rue tellement amère
nojim baby nojim
embrasse-moi dans la rue tellement amère
regardons ensemble la nuit tomber
sur Guatemala city.

*

Poème de Pedro Chavajay García

1 rue

Peut te conduire

2 rues

Peuvent t’égarer

3 rues et tu oublies ton nom

Si tu ne trouves pas
les rues
Inventes-en une au hasard

Le chemin
Sera ton cadavre

*

Le cadeau de la pluie (Ssab’ejal Nab’, Regalo de la lluvia) par Sabino Esteban Francisco

Le vent
peigne les arbres

les oiseaux
chantent l’invitation

et quand le tonnerre
annonce la fête
les nuages arrivent
–vêtus d’eau–
avec notre cadeau de pluie.

*

Pleine lune (Xajaw, Luna llena) par Sabino Esteban Francisco

Il y a des nuits
où la lune prend
la rondeur
d’une tortilla
de maïs jaune.

–Odorante
et chaude–

comme si elle était
sur un comal de terre cuite.