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Autre Poésie du Suriname

Pour compléter mes traductions de Poésie révolutionnaire du Suriname (ici) à partir de la même anthologie, Spiegel van de Surinaamse Poëzie (Miroir de la poésie surinamienne), compilée et présentée par Michiel van Kempen (Meulenhoff Amsterdam, 1995).

Les habitués de ce blog connaissent déjà Shrinivási et Orlando Emanuels, dont les noms apparaissent dans le billet précédent.

Les poètes ici présents, tous du vingtième siècle, sont : Marcel de Bruin, nom de plume de René de Rooy (un poème), Shrinivási (avec trois poèmes, soit quatre en tout avec le précédent billet), Orlando Emanuels (un poème, donc trois en tout), Corly Verlooghen (1), Bhai (James Ramlall) (3), R. Dobru (1), la poétesse Mechtelly (1), Ruud Mungroo (2), Kamala Sukul (1), Dorus Vrede (2), Chitra Gajadin (1), Romeo Grot (1) et Rabin Gangadin (1).

Comme plusieurs noms l’indiquent, certains de ces poètes sont originaires du sous-continent indien. Ce sont Shrinivási, Bhai, Kamala Sukul, Chitra Gajadin et Rabin Gangadin. Les autres sont Afro-Surinamiens.

Je crois percevoir – et il me plaît d’imaginer – une influence de la poésie indienne sur la poésie afro-surinamienne. Cette poésie indienne qui tire ses racines de la plus haute antiquité sanskrite et que le philosophe Hegel a décrite à sa façon dans un passage plein de lyrisme tout en cherchant à la déprécier (voyez à ce sujet la note en annexe), est intérieure-mystique : elle parle de la divinité comme d’un ami attendu pour la fête des couleurs (la holi) ou qui appelle, la nuit, depuis le jardin sans qu’on le voie, une absence toujours présente, comme une chambre vide dans la maison, ou comme si la beauté du monde était une chambre vide dont l’occupant aimé doit revenir bientôt. Je crois retrouver cette façon de dialogue mystique dans le poème Granaki de l’Afro-Surinamien Trefossa (cf. billet précédent) : « Viendras-tu ce soir, Granaki ? » Granaki n’est pas là mais le poète lui demande s’il vient : il y aura des lanternes sur le pont de bois pour éclairer le chemin et, s’il ne vient pas, il faudra partir à sa recherche, trouver enfin et franchir le seuil de sa maison. – Il semble par ailleurs évident que la culture afro-surinamienne a éclairé de son propre univers symbolique, notamment via la religion du winti, la poésie de la communauté indienne du Suriname.

Sur les dix-neuf poèmes, seize ont été écrits en néerlandais, un en sranan ou créole surinamien, un en hindi et un en saramakaans (créole marron).

*

Sans titre (original néerlandais) par Marcel de Bruin

De nouveau le rythme a résonné
dans la jungle de mon sang,
le rythme qui va me posséder,
ivre et traqué, entièrement.

L’instinct m’a rattrapé,
ne me lâche plus :
ballotté par d’anciennes chansons
des nègres de ma forêt.

Je suis à nouveau saisi,
éclairé de nouveau,
rêvant sous les arbres
dans la jungle de mon sang.

*

L’appel dans la nuit (De roep in de nacht) par Shrinivási

Qui m’a dans la nuit appelé
Le bruit est venu d’au-dehors à peine audible
Je n’ai pas entendu de qui c’était la voix
Pourquoi est-il venu chez moi ?

Était-ce peut-être le náu1 avec le message connu
Qui sait il serait donc reparti déconcerté
Plein de honte je n’ai pas bougé, moi le flegmatique.
Mais qui m’a donc appelé dans la nuit ?

Dans l’obscurité, la lampe à la main
Il appela depuis le talus entre les rizières
J’ai répondu d’un cœur joyeux
Lui, mon Bhagwan.

1 Le náu : Ce terme désigne un barbier et l’anthologie l’explique par le fait que le barbier était le premier à répandre des informations dans un village.

*

Sans titre (original néerlandais) par Shrinivási

Dans la maison de mon fiancé
j’écris des mots sans discontinuer
comme la mer
contre le bord du monde
comme le soleil
le long d’un chemin autour de la maison
comme le vent
enfant effréné dans ses jeux
mais je sais bien
que j’écris
à rebours du bonheur

*

Sans titre (original néerlandais) par Shrinivási

Tu n’es pas venu
juillet s’est paré
pour célébrer la fête des couleurs
dans la soie la plus chère ont été piquées les fleurs
mais tu n’es pas venu.

Les jours sont devenus plus longs
Le flamboyant a rallumé ses feux
en riant les joies ont baisé les fleurs
mais tu n’es pas venu.

Le ciel est gros de nuages
la terre dans ses mains ouvertes
a bu sa compassion
mais tu n’es pas venu.

Lavé luit le vert des arbres
grands ouverts sont les anglos2 d’or
pleine de bleu contentement est montée la mer
éparpillant des fleurs sur le rivage
mais tu n’es pas venu.

Tu n’es pas venu
les nuages sont repartis
timidement murmure le vent dans les arbres
sur les collines les cactus sont figés
sans espoir les mains tendues
mais toi tu n’es pas venu.

En éclats dorés
ce seul jour
que j’ai
nommé innommable
est épars
dans toutes les années
passées
comme à venir.

2 « wijdopen staan de gouden anglo’s » lit-on dans l’original, et la seule définition que j’ai trouvée pour « anglo » est « réchaud » (komfoor) dans un Indisch Lexicon: Indische woorden in de nederlandse literatuur (2005) en ligne. Sans pouvoir formellement exclure que cette traduction soit correcte, cela me paraît cependant peu probable et je verrais bien plutôt le nom vernaculaire d’une plante, dont je ne trouve cependant aucune trace (il faut dire que « anglo » donne sur internet, même en néerlandais, de nombreux résultats, ce qui est de nature à rendre particulièrement ardue une recherche plus précise). Je présente mes plus plates excuses au lecteur, tout en appelant ceux qui auraient des lumières à ce sujet à me contacter.

*

Air (Lucht) par Orlando Emanuels

Je veux attraper
le visage
de l’eau
dans les plis
de ma haine
Une grimace sardonique
qui toujours rit
de ma peur
Eau repoussante
visage d’eau
que je hais
J’aime le sol
la terre froide
où le manioc
a sa chaise
aux pieds
bien plantés
comme ceux d’un bœuf
J’aime la terre
sol qui de son sein
fait naître de verts enfants
fleurs
arbres
forêts
Mais si je devais choisir
je me perdrais
dans l’air
je deviendrais de l’air
avec l’air
je jouerais en volant
j’irais caresser
le soleil dans son berceau
j’irais cueillir des étoiles
pour les épingler
dans le chignon
de la terre
et peut-être
peut-être pourrais-je
rire
de ma peur
du visage toujours fuyant
de l’eau
Je veux être de l’air
de l’air
un souffle
rien

*

Devenir vieux (Oud worden) par Corly Verlooghen

Après tant d’années
ne reste pas grand-chose :
Les rêves s’amenuisent
les amis retournent à la poussière

On ne sait pas qui l’on doit suivre
ni ce que l’on doit croire
On ne sait pas si l’on vit
ou si l’on fait semblant.

*

Douleur du riz (Rijste-Smart) par Bhai

Seuls ceux qui sont nés du riz
Seuls ceux qui ont grandi dans le riz
Seuls ceux qui sont morts du riz
Connaissent les lamentations des épis.
Car sache-le croître
c’est en substance mourir
et toute efflorescence passe.
Donc sache aussi que toute récolte
est douloureuse.

*

Sans titre (original néerlandais) par Bhai

Je vis au fond
De la mer
Loin des hommes
Caché
Entre les coquillages
Sans yeux
Sans bouche
Ma langue est
Le sombre repos
Ma voix
Est le silence infini
De la mer
Je vis ainsi
Caché entre les coquillages
Au fond
De la mer

*

Sans titre (original néerlandais) par Bhai

Je suis
Un solitaire
Une feuille
Sur un arbre
Un silence
Dans le silence
Un œil
À l’intérieur d’un œil
Un secret
À l’intérieur d’un secret

*

Sans titre (original néerlandais) par R. Dobru

J’ai reçu en héritage
ce pays et ses habitants
les arbres, les fruits et le soleil
il m’en a fait don
en rendant son dernier souffle
il m’a tendu sa main
les doigts devinrent des rivières
la paume une plage
il m’a regardé
et les yeux se sont fait pluie
il ouvrit la bouche
des cascades lancèrent tonnant et
écumant des appels aux vivants
alors j’embrassai le soleil

*

Poème pour toi (sranan : Puwema gi yu, néerl. : Gedicht voor jou) par Mechtelly

Envoie des paroles de l’autre côté
laisse-les mûrir au soleil
la pluie les lavera
tandis qu’elles reposent dans l’herbe

Envoie des paroles mon frère
laisse-les s’ouvrir au soleil
la pluie les lavera
tandis qu’elles reposent dans la forêt

Envoie des paroles Iman
mais penses-y bien
appelle tous les esprits
répandus sur le sol
vers la cime des arbres

Envoie des paroles ruisselantes
car sont assoiffés
ceux qui doivent les répandre

*

Sans titre (original néerlandais) par Ruud Mungroo

Par une fente dans le mur
la lumière me trouve
en train de dormir
te cherchant
toi qui m’a visité
dans mon rêve

Encore
émerveillé je me réveille
et je pleure
car tu
as disparu
par la fente du mur

*

Sans titre (original néerlandais) par Ruud Mungroo

Dans un tourbillon
de joie effrayante
je voulus près de toi
être foudroyé
par la musique ininterrompue
Les souvenirs passaient avec toi
en cascades sans fin
Perdus dans des pensées
nous nous sommes rencontrés un instant
et brièvement
très brièvement
mon cœur en silence te salua

Donne-moi un jour nouveau
clair comme un sourire
brûlant comme le soleil des tropiques
pour tout oublier
perdre ce que j’ai gagné
Donne-moi un jour nouveau
une plage sombre
avec des vagues de lumière
Ne m’ôte pas déjà mon rêve
Ne démolis pas de tes doutes
les restes de mon amour
Tire-moi
avec une corde de patience
des rapides de ma solitude

C’est
peut-être la dernière fois
que je pense à toi
Peut-être la dernière fois
que je te donne mes lèvres
Peut-être la dernière fois
que je t’aime
avant que je ne t’aime plus
peut-être la dernière fois
que je dis
peut-être la dernière fois
peut-être…

*

Sans retour (Hindi : Nahi lautegá, néerl. : Geen terugkeer) par Kamala Sukul

Dans la solitude
les souvenirs reviendront
les choses
tourmenteront la conscience
l’histoire oubliée
sera remémorée
mais qui part
ne revient jamais.

La page tournée
fera pleurer
le récit sera
de nouveau raconté
quelque effort
que l’on fasse
mais qui part
ne revient jamais.

*

Pour Sisi (Voor Sisi) par Dorus Vrede

Le vieux chemin de forêt
qui me conduisait vers ta rivière
est toujours là
Les empreintes de mes pas
sont sèches et craquelées
La racine du gbé-gbé
sur la rive
– ta place préférée –
est vide
Aux rayons du soleil
d’après-midi
manque ton dos nu
ils dansent dans
l’eau ondoyante
Parfois quand la nostalgie
me consume
je crois encore te voir
penchée sur ta vaisselle

*

Les jeunes filles dansent (saramakaans [un autre créole du Suriname, parlé par certains groupes marrons, auxquels appartient le poète Dorus Vrede] : Dee muyemii ta baya, néerl. : De meisjes dansen) par Dorus Vrede

À la ville
je vois les jeunes filles
danser
Mais elles ne savent pas
bouger
et leurs pieds
se détachent
du sol incertains
Leur danse
ne ressemble pas
à chez nous
Elles dansent seulement
parce qu’elles doivent

Chez nous
elles dansaient
à la lumière de
la lune
les anciens et
les étoiles
étaient avec elles

Mais ici
à la ville
elles dansent
entre les différentes lumières
et la pénombre du crépuscule
ce qui leur donne le vertige
si bien qu’après
la fête
elles ne sont plus les mêmes

*

Sans titre (original néerlandais) par Chitra Gajadin

les courtes averses
alternent avec des éclaircies momentanées
l’eau remplit les citernes
le drapeau du KTPI3
flotte bravement sur les maisons des Javanais
assis accroupis
sous leurs auvents
à regarder la pluie

quand c’est fini
ils se lèvent
vaquent à leurs occupations
puis fument tranquillement
leur tabac parfumé au clou de girofle.
quand la pluie recommence
dans un lieu à l’abri
leur démarche est imperturbable
leur être impénétrable

les nuages passent lentement
sans laisser filtrer le soleil
dont ce matin a tant besoin
quand la pluie s’arrête
on est accablé
par le silence
le repos partout
le calme
le temps ici ne s’arrête pas mais
n’apporte aucun changement non plus

une femme marche avec un sac de jute
sur les épaules
la main droite le long du corps
sa démarche est le mouvement
d’une vie
qui connaît son chemin
quand elle tourne le regard vers moi
elle sourit
sans me voir
je la salue en silence
dans cette page

3 KTPI : Kerukunan Tulodo Pranatan Inggil, parti politique ethnique javanais du Suriname, fondé en 1949. Son drapeau porte un personnage du wayang (théâtre d’ombres) javanais.

*

Ma petite sœur Sosi (Mijn zusje Sosi) par Romeo Grot

Ma petite sœur Sosi
ma sœur
est la dernière enfant
de ma mère

Ma petite sœur Sosi
ma sœur
à cause de ses attaques d’asthme
n’est pas beaucoup allée à l’école

Ma petite sœur Sosi
ma sœur
travaillait au début pour une usine d’allumettes
puis comme domestique
aujourd’hui au bureau de poste

Ma petite sœur Sosi
ma sœur
a cinq enfant
de trois pères différents

Ma petite sœur Sosi
ma sœur
n’a jamais pu garder longtemps
un homme
pour beaucoup elle était
trop susceptible

Ma petite sœur Sosi
ma sœur
ne laissera personne
lui dire ce qu’elle doit faire

Ma petite sœur Sosi
ma sœur
est une grande fille
…une grande fille
…est une grande fille maintenant

*

Sans titre (original néerlandais) par Rabin Gangadin

Je plane dehors dans la pluie,
la pluie tombe à travers moi.
Chaque goutte un petit point scintillant,
un tourbillon de petits points scintillants.

Je regarde dans une vitrine, je plane jusqu’à moi-même.
je soupire, respire profondément. Je demande : « Où est le temps ? »
Le temps est au-dessous de moi, le temps est au-dessus de moi.
Je ne suis pas moi. Je ne vis pas, je ne suis pas mort.
Je suis sous la pluie comme un nuage sombre en habits.

*

.

Remarque sur un passage relatif à la poésie du sous-continent indien
dans la Philosophie de l’histoire de Hegel

,,Solche Schönheit finden wir auch in der lieblichsten Gestalt bei der indischen Welt – eine Schönheit der Nervenschwäche, in welcher alles Unebene, Starre und Widerstrebende aufgelöst ist und nur die empfindende Seele erscheint, aber eine Seele, in welcher der Tod des freien und in sich begründeten Geistes erkennbar is. – Denn würden wir die phantasie- und geistvolle Anmut dieses Blumenlebens, worin alle Umgebung, alle Verhältnisse vom Rosenhauch der Seele durchzogen sind und die Welt zu einem Garten der Liebe umgestaltet ist, näher ins Auge fassen und mit dem Begriff der Würdigkeit des Menschen und der Freiheit daran treten, so dürfen wir, je mehr uns der erste Anblick bestochen hat, desto größere Verworfenheit nach allen Seiten hin finden.’’ (Vorlesungen über die Philosophie der Geschichte: Die orientalische Welt)

Ce que je traduis : « Nous trouvons une beauté de cette sorte [comparable à celle qui, nous dit Hegel, illumine le visage d’une femme en couches], sous la forme la plus délectable, dans le monde indien – une beauté de l’affaiblissement nerveux, dans laquelle tout ce qui est irrégulier, figé et disparate se dissout et où seule transparaît l’âme sensible, mais une âme où se perçoit la mort de l’esprit libre se constituant en soi-même. – Car si nous regardons de plus près la grâce pleine d’imagination et de spiritualité de cette vie de fleurs, où toute circonstance, toutes relations sont imprégnées d’un spirituel parfum de rose et où le monde est changé en jardin de l’amour, et si nous l’examinons à l’aune du concept de dignité humaine et de liberté, alors plus nous aurons été séduits au premier abord et plus nous trouverons là, de toutes parts, d’abjection. »

La beauté spéciale d’une femme en couches : c’est déjà une observation digne d’intérêt. Cette beauté est celle de la poésie indienne : voilà qui devient extraordinaire. Ce passage, une condamnation sans appel comme l’ensemble du cours de Hegel pour tout ce qui n’est pas le christianisme protestant germanique triomphant à la fin de l’histoire, me donne en même temps la meilleure clé que je connaisse pour entrer dans cette poésie et cette culture indiennes. Il n’est pas aisé de rejeter une pensée comme un simple préjugé quand ce préjugé fait fond sur des arguments plus abondants et vigoureux que le point de vue contraire soi-disant libre de préjugé, et qu’il paraît en outre mieux faire comprendre l’objet en question de façon que la forme du dénigrement ne peut pas être considérée comme l’essentiel quant au fond de cet objet. – Car Hegel veut-il dire autre chose que : Ce n’est pas la poésie qui fait l’Histoire (en conduisant celle-ci à son terme) ? La poésie « la plus délectable » est destinée à céder devant les conquêtes de l’esprit « libre se constituant en soi-même ». Ce passage est une clé pour comprendre la mort historique de l’art selon la pensée hégélienne.

Dès lors, pour en revenir à la question du préjugé ou du dénigrement (on a souvent tendance, sous l’effet de lois répressives de la pensée, à considérer qu’un dénigrement est forcément un préjugé, mais c’est là une proposition à la généralité de laquelle fait défaut le moindre fondement, et c’est bien plutôt le point de vue selon lequel tout se vaut qui est un préjugé), le point de vue hégélien ne discute pas les mérites respectifs de telle ou telle culture poétique, lesquelles se valent en tant qu’objets sans avenir vis-à-vis de la culture supérieure de l’esprit. On me dira que cette conclusion contredit ma parenthèse, or je prétends que l’intérêt supérieur de l’État libéral qui demande la tolérance entre différentes cultures au sein de la population qui le constitue ne peut aller, précisément, au-delà de ce concept de « tolérance », qui consiste en ce que, même au cas où l’on juge une culture de manière critique ou négative, on la tolère : tolérer quelque chose n’implique pas d’aimer cette chose (fondamentalement, on ne dit d’ailleurs tolérer une chose que quand on trouve à redire à cette chose). La tolérance est tout ce que peut demander un État libéral et cela n’implique pas de s’abstenir de penser et d’exprimer sa pensée.

Poésie révolutionnaire du Suriname

Je ne sais s’il existe au monde un pays plus étrange que le Suriname (capitale : Paramaribo). Pays à la population principalement noire, qui parle néerlandais, en Amérique du Sud. À quoi l’on peut ajouter que c’est le seul pays d’Amérique marqué par les cartographes de l’islam, en raison d’une proportion de Musulmans estimée entre 15 et 20 %, l’islam ayant été importé par les travailleurs malais venus des Indes néerlandaises.

Ancienne colonie des Pays-Bas, comme quelques îles-confettis caribéennes, le pays, voisin de la Guyane française, n’est devenu indépendant qu’en 1975. Sa langue officielle est le néerlandais mais la population pratique aussi – surtout, je pense, les Afro-Surinamiens – le sranan ou sranantongo, créole national. Plusieurs des poèmes qui suivent ont été écrits dans cette langue et je les ai donc traduits depuis une version en néerlandais.

L’histoire du pays depuis l’indépendance est marquée par un coup d’État en 1980 et une dictature militaire jusqu’en 1991. L’ex-dictateur Desi Bouterse fut reconduit à la tête du pays en 2010 à la suite d’élections libres (le pays ne semblait donc pas trop lui en vouloir). Le régime militaire qu’il dirigea établit des relations avec Cuba, avant de s’en distancier au moment de l’intervention de l’armée nord-américaine à la Grenade (événement que je relate brièvement en introduction à la Poésie révolutionnaire de la Grenade ici). Puis, en tant que président démocratiquement élu, il conduisit une politique internationale « bolivarienne », cherchant l’appui des États qui suivent cette orientation. C’est à peu près tout ce que je sais et je ne voudrais donc pas que l’on comprenne le titre de ce billet, à savoir l’expression de poésie révolutionnaire, autrement que comme désignant une sensibilité révolutionnaire, car je n’ai pas vraiment cherché à savoir si l’engagement des uns et des autres reflétait bien ce qualificatif. Parmi les poètes que j’ai traduit, certains, comme Eddy Pinas et Trudi Guda, ont soutenu le coup d’État et le régime militaire, d’autres en ont été les victimes, comme Jozef Slagveer, qui fut éliminé physiquement, après avoir été, cependant, le porte-parole civil de la junte, c’est-à-dire qu’il en était devenu un dissident.

Les poèmes sont tirés de l’anthologie Spiegel van de Surinaamse Poëzie (Miroir de la poésie surinamienne) compilée et présentée par Michiel van Kempen (Meulenhoff Amsterdam, 1995).

Les poètes sont : Eugène Rellum (trois poèmes), Johanna Schouten-Elsenhout (3), Henri Frans de Ziel connu sous le nom de plume Trefossa (3), Kwame Dandillo (2), Shrinivási (1), Orlando Emanuels (2), Bernardo Ashetu (1), Michaël Slory (3), Rudi Kross (2), Eddy Pinas (1), Trudi Guda (3), Jozef Slagveer (2), Dorothee Wong Loi Sing (1) et André Pakosie (1). Sur ces vingt-huit poèmes, dix-huit ont été écrits en néerlandais, dix en sranan.

*

Négritude (Negerschap) par Eugène Rellum

La négritude
est vanille en fleur
haut dans les arbres de la forêt ;
sur une vaste étendue
l’odeur s’en répand,
forçant chacun
à la chercher des yeux
autour de soi.

Elle m’enveloppe
dans des pensées chaudes, parfumées,
je lui trouve plus de saveur
qu’au plus riche banquet.

Elle m’est source
de fierté :
c’est mon drapeau,
mon poing,
mon soleil.

*

Rupture (Doorbraak) par Eugène Rellum

Quand viendront les crues
les rivières gonfleront
comme les belles poitrines
des femmes de Kaiman-Kondre.

Alors mon bateau
enfin pourra se rendre là

les bancs de boue
ferment à présent tout accès.

Quand viendront les crues
j’espère voguer
sur la crête de la vague de tête
pour
accompagné du tambour apinti
porter le message
depuis longtemps murmuré
mais encore incompris.

*

La grenouille noire (De zwarte kikker) par Eugène Rellum

Il aimait être avec eux
dans la mare de boue ;
ils étaient gris sale,
il était noir ;
ils disaient :
pas de problème, aucun souci,
nous sommes tous
des grenouilles dans la boue.

Mais certains ne pouvaient
s’empêcher
de remplir l’air
toute la nuit,
et parfois tout le jour,
de leur chant de grenouille ainsi :
nikker…
nikkerrr…
krrr…1

1 Le chant des grenouilles est ici rendu par le mot nikker, anglicisme qui signifie nègre dans un sens péjoratif. Le mot désigne également, de manière plus ancienne, un ondin, un esprit malfaisant des eaux.

*

Mon rêve (original en sranan : Mi tren, néerl. Mijn droom) par Johanna Shouten-Elsenhout

Entends ma voix
crier comme une mouette
derrière les rochers.
Mon cœur bat dans une angoisse mortelle.
Je cherche un endroit pour me cacher
où vive l’amour.
Je vole comme un oiseau de paradis
dans la tempête
au-dessus des hautes montagnes.
Les rapides de la rivière m’entendent appeler.
Mon corps tourne et vire de-ci de-là.
Seul le ciel voit
mon tourment.
Ô mon pays, mon buisson de roses,
mon nid !
Quand soudain la mort m’atteint
dans mon rêve.

*

Danseuse de sekete (sranan : Sekete uma, néerl. Sekete danseres) par Johanna Schouten-Elsenhout

Toi
qui danses le sekete
au clair de lune
dans la forêt, sous les branches
d’un puissant cotonnier,
où les tambours appellent mes dieux à se réveiller,
je ne peux me détacher
des fleurs que tes pieds
ont répandues sur le sol.
Ton corps
enveloppé dans les bandes colorées
de ton châle,
se balance au rythme dur du musicien.
Je vois les yeux bleus, les cheveux d’or
d’une petite fleur qui se balance en mesure
sur ton dos. Elle lève la tête
et tire mon âme d’un sommeil profond.
Ta chevelure frisée a chassé tous mes
soucis, m’a montré
deux yeux clairs qui conduisent mon âme
délivrée de l’obscurité
à la rencontre du jour, cherchant
ce qui lie l’amour et le sang.

*

Kodyo (original en sranan) par Johanna Schouten-Elsenhout

Je n’en peux plus,
terre-mère,
de ce que je vois.
Je ne veux plus
entendre d’histoires
qui me fendent le cœur.

Je n’en peux plus
de mes errances affamées
parmi l’abondance
qui n’a qu’une prière à donner :
Pardonne-moi,
mon Dieu,
les pauvres ne sont pas voraces.

Je n’en peux plus,
Maisa2,
du poisson des pauvres au temps de l’esclavage
qui nage tous les jours dans mon sang.

Je n’en peux plus,
tambours apinti,
de danser cachée
pour ne pas perdre courage.
Je ne le fais plus.

Je veux vivre à la lumière du jour
comme un citoyen libre.

Entendez-le ô gens
pour que
je puisse être moi-même.

2 Maisa : Terre-mère.

*

terre-mère (sranan : gronmama, néerl. : grondmoeder) par Trefossa

je ne suis pas moi
tant que mon sang
n’est de toi possédé
dans toutes les veines de mon corps.

je ne suis pas moi
tant que mes racines
ne descendent, poussent,
ma terre-mère, jusqu’à ton cœur.

je ne suis pas moi
tant qu’il ne m’est donné
de conserver, porter ton image
dans mon âme.

je ne suis pas moi
tant que je ne l’ai pas crié
de joie ou de peine
par ma voix.

*

Granaki (original sranan) par Trefossa

la rivière coule
au bord du débarcadère de mon cœur,
la nuit tombe,
mais ce soir
les lampes brilleront.

sur mon ponton
les lanternes brilleront aussi
pour montrer
les coins pourris,
afin que les pieds suivent
les endroits secs.

Viendras-tu ce soir,
Granaki ?

car si tu ne viens pas,
à nouveau je devrai
marcher sur les pierres et les souches,
marcher et chercher
des ponts cachés,
pour arriver à
ton seuil.

*

indépendance (sranan : srefidensi, néerl. : zelfstandigheid) par Trefossa

connais-tu la force
des nombreux siècles
derrière toi
qui poussent tes descendants
vers les nombreux siècles
à venir ?

peuple,
toi qui lèches le miel des mensonges
au point que tes chromosomes eux-mêmes en sont pleins,
quel en sera le bénéfice
au final ?

après les mois
qui terminent l’année
d’autres commencent
qui tendront l’oreille
à l’appel de quelque chose de nouveau.

peuple,
lave-toi
avant qu’un nouveau serment sacré
passe tes lèvres.

peuple,
lave-toi
pour qu’une société nouvelle
remplisse la terre
– à craquer –
d’un rouge avenir.

*

L’Histoire se répète (titre en français dans l’original néerlandais) par Kwame Dandillo

Avec la peau du serpent sacré
tu as fait une ceinture
pour tenir ton pantalon.
Avec le bois de mon kapokier
tu as fait une batte de base-ball
et tu m’as interdit
de servir mes dieux.
Tu as fait sauter mes montagnes saintes
à la dynamite
et au-dessus de mes lieux consacrés
tu as franchi le mur du son.
Et tu as donné mes dieux à des musées.

Oui, je t’ai laissé faire tout cela.
Mais à présent, avec le bois
de tes bancs d’église
je fais mon tambour et son maillet.
Et du bronze fondu de tes cloches
je forge des fers pour ma sagaie.
Autour de tes autels dansent à présent mes chants de guerre.
Qu’ils osent un peu l’interdire !
Mon peuple appelle en kromanti le winti3.
Nous sommes libres de te rendre la pareille
ou… d’y renoncer par décence.

3 Kromanti et winti : Dans la religion afro-surinamienne du winti, où ce terme désigne l’esprit surnaturel, le kromanti est un langage rituel secret.

*

Paramaribo (original néerlandais) par Kwame Dandillo

Perdu je marche
le long de tes belles avenues
et vois les taudis
comme une série de trous
dans une dentition parfaitement blanche

Les gens déambulent en sueur
sous un soleil de plomb
et je me demande très étonné
pourquoi ils rient,
où trouvent-ils la force
de continuer
pendant que la température grimpe
et tout ce qui vit halète

Je sens le besoin de liberté
me prendre à la gorge

Pardonnez-moi si
dans mon désespoir j’en viens à penser
qu’œil pour œil et dent pour dent
doit être la loi de tout pays
où des foules de pauvres paradent sans fin
entre les limousines
des nouveaux maîtres

*

Deháti (original néerlandais ; le titre signifie « villageois » selon l’anthologie) par Shrinivási

Balayé
depuis la fange
et de la bouse de vache
aux talons
j’ai franchi le seuil
de la Ville.

Je professais une foi nouvelle
de Caritas
Justitia.
Mais les patriciens
jamais ne rompirent le pain
avec un paria.

Alors je suis retourné
à la paille
des étables
étranger
et repoussé
parmi mes propres gens.

*

Agriculteur (Landbouwer) par Orlando Emanuels

Dis-leur
que je
ne veux pas
mourir
Le champ
est planté
jusqu’au toit
de padi contre la faim
Bientôt
mes mains vont
éclore
dans le champ de boue
Déjà le riz
et la révolution
pierres angulaires
sont nés de notre sang
tandis que le convoi des coolies
trace encore
des sillons
dans le bran
Dis-leur
que je
ne veux pas
mourir
Dis-leur

*

Processus (Proces) par Orlando Emanuels

Voilà qu’avec
les années
mes cheveux grisonnent
mes pas et mes pensées
vont plus souvent le long de l’herbe et des fleurs
voilà que dans un dialogue de silence
j’apprends à mieux comprendre les choses
cela me va d’aller
seul
sous des étoiles amies
peut-être ai-je trop cherché
trop loin
et je n’ai rien trouvé que je
pusse garder comme saint
la seule chose qui reste
est l’amitié
je deviens plus sage
avec les ans

*

Asamar (original en néerl.) par Bernardo Ashetu

Pourquoi aucun profit, Asamar ?
Je t’ai donné les plus belles bananes.
Tu es restée dehors tout le jour.
Tu as parcouru la ville caniculaire,
tu as crié et cherché querelle
alors que tes paniers étaient jaunes des
plus belles bananes que je t’avais données pour
les vendre avec profit.
Maintenant te voilà de retour, pâle,
fatiguée, tu t’assois sur une pierre
les yeux vers le jour qui se retire
au crépuscule. Tu n’as rien vendu.
Tu restes indifférente, insatisfaite et
apathique. Tu veux mourir mais tu sais
que demain encore le jour
viendra avec l’insoutenable
rayonnement de son cœur.

*

Orfeu negro (original en sranan) par Michaël Slory

Je chanterai
pour faire venir
le soleil,
quand les étoiles seront effacées
du ciel.
Je chanterai
dans des nuages orange,
pagnes tachetés de violet,
de noir, qui ne pourront rester
quand mon soleil se lèvera ;
un message jaune
pour tous ceux encore étendus dans leurs campements,
tous ceux aveugles de sommeil…
Je chanterai
pour faire monter
le soleil
de l’eau
si infiniment vaste,
jusqu’à ce que vous sortiez
pour écouter
le récit qui sourd
de mon cœur :
quelques gouttes de soleil du matin.

*

Nous les nègres (sranan : Wi nengre, néerl. : Wij negers) par Michaël Slory

Ô nègres !
Quand nous regardons derrière nous
pour voir ce qui s’est passé
nous nous
recroquevillons : « Oublie. »
Mais quand je me suis retourné
j’ai vu la mer
avancer à pas chancelants vers les racines des palétuviers,
dans l’écume blanche,
longue, longue larme,
et je murmurai en moi-même :
Ô nègres !
Comment devons-nous regarder
dans le miroir
de l’histoire, sombre, si sombre ?

*

Pour Djewal Persad (Gi Dyewal Persad / Voor Djewal Persad) par Michaël Slory

Tu es rose,
tes habits sont roses
comme la lueur de l’aube sur les plates-bandes de haricots,
humides mais seulement de rosée.
Un clair soleil du matin
illumine
tout ton corps.
La Holi4
joue de son tambour
jusqu’au soir.
Mon dos est bleu
encore, les cicatrices
ne veulent pas disparaître.
Mais nous verrons bien.

4 Holi : Il s’agit du festival hindou connu sous ce nom, encore appelé fête des couleurs, où les gens se jettent de l’eau colorée. Il existe au Suriname une communauté indienne relativement importante, dont le poète Shrinivási (supra) est un représentant. Michaël Slory, Afro-Surinamien, donc descendant d’esclaves, décrit ici une participation à la fête des couleurs, supposant poétiquement que l’aspersion d’eau colorée fera peut-être disparaître les traces des coups subis par ses ancêtres.

*

Les bombardements ont repris sur le Nord-Vietnam (Bombardementen op Noord-Vietnam hervat) par Rudi Kross

31 janvier 1966 : ce poing
sur le journal déjà en train de s’oxyder
ressemble au mien, mais les
masures sont brûlées, je vois les os blancs
entre les plis de la peau et entre
les lignes de la première page.

Cette cicatrice
je l’ai reçue du vieux couteau
trop grand pour le désespérément
maigre pain à l’eau sur la table,
mais trop petit pour le corps de

– voyez comme son nom tombe
entre les couteaux de bambou de ces lignes –
Lyndon Baines Johnson, U.S.A.

Tout comme le nom Quang Ngai apparaît soudain
sous ma plume comme s’il
avait toujours été là :

dans la province de Quang Ngai
montre le millionième cadavre son rictus
à la terre entre les éclats d’obus dispersés,
les cratères, les rats des marais
mais surtout les avions de chasse supersoniques abattus
et les corps en parachute qui fument le sol.

lequel est-ce de nous qui, poursuivi
par un bombardier
comme un mauvais rêve, est tombé
et fut détruit en même temps qu’une fabrique d’armes ?

ou bien, est-ce toi
qui fus jeté comme un sac d’ordures
d’une hauteur de 2.000 pieds
sur la province de Quang Ngai
depuis un hélicoptère LD-7
de la Bell Corporation ?

Pour pouvoir te couvrir avec
la batterie antiaérienne je n’ai pas besoin
de voyager loin, Nguyen
la ligne de front est vaste comme le monde
nous passons à l’attaque

*

Lamento pour Hugo Olijfveld le 19 juin 1967 (Lamento voor Hugo Olijfveld op 19 juni 1967) par Rudi Kross

NdT. Hugo Olijfveld, mort à la date indiquée dans un accident de voiture à Amsterdam, était secrétaire de l’Union « Notre Suriname » (Vereniging Ons Suriname, VOS), organisation militant pour l’indépendance nationale.

Où tu te posas et puis disparus
la lumière s’est allumée au-dessus des carreaux de la salle d’attente
dans le djebel du Sinaï
sur la traîtrise des sables mouvants où amis
nous avons louvoyé en route vers notre pays,
entre des tanks fumants pleins d’huile et de crânes
à présent tourne non-stop la roue crevée de la voiture d’Amsterdam
avec laquelle tu es resté sur ce champ de bataille.

Vivant comme si seule ta mort pouvait nous faire vivre.

Tirés de notre trou par les mêmes balles
nous avons respiré ton nom de bouche en bouche :
pourquoi ne t’es-tu réveillé, pourquoi n’as-tu pas continué.
Combien de temps va durer le long moment
où nous demanderons entre nos dents pétrifiées :
Hugo, que devons-nous faire de nos mains
qui t’ont salué, toi et le policier
qui rédigea le rapport sur ta dernière manœuvre temporelle

dans un pays où seules les eaux souterraines
font écho à ton propre pays ?

Peux-tu entendre tes propres chutes d’eau
dans ce sol étranger où se colle ton oreille ?
Plus silencieux que jamais tu répondras qu’on s’y habitue
comme nous apprenons à le faire avec
ce premier impact de mortier dans nos positions
qui s’étendent d’Ismaïlia à Wanica jusqu’au Vietnam.

Aucune loi ne dit que tout le monde doit mourir en héros ;
on peut mourir de manière neutre dans un fossé en Hollande
pour que d’autres meurent en héros
Il fallait toujours te trouver entre les mots
et les mots qui t’appellent de ta mort
ricochent détruits vers nous depuis cette terrible tombe
comme une tranchée perdue ;
mots dans un auditorium ingrat,
mots comme des guêpes de juin desséchées dans une morte saison
mots autour de ta tombe qui s’enfonce entre les cyprès
et mots entre de plus étranges encore peupliers du Canada
et les fleurs que nous avons louées pour ta couronne.
Sur le fer sans soudure de ta mort s’étiolent
les mots avec lesquels les amis mourants et blessés
s’aimaient sur les champs de bataille.

Nous apprenons à travailler en silence comme toi
quand tu étais encore parmi nous.

*

Hollandais synthétique (Synthetische Nederlander) par Eddy Pinas

produit d’importation d’Occident
libre de droits d’entrée
assujetti à la redevance statistique et KLM
droit de commercialisation exclusif TVA
copyright
La Haye
1863
moi synthétique ambulant
fabriqué sous licence
en 1954
à Paramaribo (la vieille)
bientôt
import limité – ou interdiction –
à prévoir

*

Sans titre (original néerlandais) par Trudi Guda

Si nos bouches
n’étaient pas fermées,
si nos héros
n’étaient pas oubliés,
Tu vivrais encore.

Tu accorderais doucement
ta guitare sur la montagne,
tu savourerais les saisons et les récoltes.

Nous entendrions
le vent
à tous les coins de rue,
comme Gudu-Gudu Thijm5,
enfant et oracle,
Tu rirais encore.

À présent
je plante
un frangipanier
sur une tombe.

5 Gudu-Gudu Thijm : Selon l’anthologie, il s’agit de « L.E. Thijm, chanteur de rue surinamien (1891-1966) ».

*

Sans titre (original néerlandais) par Trudi Guda

Où le sable
se répand
dans la mer,
ligne fragile
de bois et galets,
où les mangroves égratignent l’air
où le rivage reflète
le vol
des oiseaux

C’est là que nous vivons.

Quand la végétation
s’ébouriffe
en couleurs,
sauvages entourent la forêt
de mourantes odeurs
de bois, d’humidité
bronze vert-de-grisé, fougères.

Cette forêt est la seule terre.
Entrons.

Quand la végétation parade,
paon
sur les collines,
fantasques se meuvent
les arbres peau-de-serpent et les cèdres,

le bruit de la pluie
parmi les montagnes
voix rauque,
dans les terres comme
sur la côte,
le souffle d’un continent.

C’est
la seule terre.

Entrons.

Tout est ici à sa place,
les rivières, les forêts, les marais,
tels qu’ils sont.

*

L’heure du chien (Uur van de hond) par Trudi Guda

Entre des vies fissurées
se trouve ma maison
Mon chien galeux maraude
et ne hurle plus
quand un voyageur s’affaisse
et de ses mains froides
tâtonne contre les murs
Sans dire au revoir un mort est emporté

Inlassablement mon chien pleure
pour du Pain.
Large, grinçante, sa gueule peigne l’air
Nous buvons de l’eau
où se décomposent des cadavres

Nous sommes lépreux et aveugles
Parfois le vent apporte encore
aux enfants un peu de santé
Mais la peste blesse l’air
avant que le Pain
soit trouvé

Découragé mon chien demande de la lumière.

*

in memoriam dr hendrik verwoerd (in memoriam doctor hendrik verwoerd, original en néerl.) par Jozef Slagveer

au commencement était la blancheur
et le blanc était avec dieu
et le blanc était dieu
tel était le commencement avec dieu

toutes choses furent créées par les blancs
et sans les blancs rien n’eût été
de ce qui fut créé

dans le blanc était la vie
et cette vie un nègre ne l’a pas
le nègre vint au monde
et le monde ne l’accepta pas

un homme apparut
(un élu de dieu)
son nom était verwoerd
il venait comme témoin
pour témoigner du blanc

il était la lumière véritable
qui éclaire chaque blanc sud-africain
il vint en afrique du sud
l’afrique du sud qui fut créée par lui
et pourtant les nègres ne le reconnurent point

mais à tous ceux
qui le reçurent
à ceux qui crurent en son nom
il donna la richesse et la faculté
d’être des enfants de dieu
ils ne sont pas nés du sang
ni des passions de la chair
(comme les noirs)
ils sont nés de dieu

la parole s’est faite chair
et a vécu parmi nous
nous avons contemplé sa gloire
une gloire
que reçut l’enfant unique d’afrique du sud
pleine de grâce et de vérité

nous avons écouté verwoerd témoigner
quand il proclama
celui qui est devant moi
est derrière moi
(et le nègre était devant lui)

nous avons tous reçu de verwoerd
la plénitude radieuse
grâces sur grâces
il nous a donné une nouvelle loi
une loi d’apartheid

personne n’a jamais vu dieu
le dieu enfant unique
pas même verwoerd (peut-être)
mais il l’a entendu –
et témoigne avec des mots de chair

*

averse (sranan : sibibusi, néerl. : plensregen) par Jozef Slagveer

averse viens
et lave notre corps

averse viens
libère notre esprit

mettons des habits nouveaux
averse viens

travaillons pour un nouveau Suriname
averse viens

soyons nous-mêmes
averse viens

viens, averse
lave-nous
de la pensée esclave
lave le chemin
averse
viens
fais le Suriname beau !

*

Avertissement (Waarschuwing) par Dorothee Wong Loi Sing 

Pour Ro et Jeanette

Attention ! je ne suis pas une poétesse
je suis l’instigatrice intentionnelle
des cloques de votre cul.
Faites place à l’inondation de mots
quand la digue en moi sera percée
car je vous emporterai,
tel est mon but.

Ne cherchez pas dans mon poème
des signes extérieurs de compassion
cherchez-les dans l’effet des informations
sur mon esprit réceptif
quand dans le journal à nouveau les corps démembrés
gisent dans les rues de Palestine,
quand à la télé les ventres affamés
d’enfants du tiers-monde gonflent à nouveau
une tique s’accroche à ma gorge
Vietnam, avez-vous oublié ?
J’étais dans une plantation de riz du village
les maisons de bois partaient en fumée
les grenades déchiraient les corps en lambeaux
et les survivants étaient mis de côté
pour servir plus tard de cibles à l’entraînement.
Cris angoissés de mères et d’enfants
malédictions désespérées dans leur dernier souffle,
un enfançon qui ne comprenait pas était là
à regarder jusqu’à ce que le sang jaillît
des flancs de sa mère
et j’étais là, je cherchais mon père, ma mère
non, je n’étais pas là,
c’était dans le journal.
Informatif et d’actualité dit-on
à quoi bon
être tous les jours la victime ou,
si vous préférez, l’assassin
dans une identification avec le bien et le mal.
Cessez de participer :
ne regardez plus la télé
ne lisez plus les journaux
mais surtout :
écrivez des lettres de protestation
au consulat
de la poésie.

*

Sans titre (original néerlandais) par André Pakosie

NdT. André Pakosie est un représentant de la communauté des Noirs marrons du Suriname. Il a fondé aux Pays-Bas un centre de documentation sur la culture marronne, la fondation (stichting) Sabanapeti.

un moment encore
un moment encore et il n’y aura plus de chanson

un moment encore
un moment encore et il ne pourra plus y avoir de joie
la lumière va se cacher derrière les arbres
il fera noir

un moment encore
un moment encore et il n’y aura plus de rire
la bouche et les dents vont oublier de s’occuper du ventre
les sourcils vont trembler

un moment encore
et les joues seront fatiguées
la bouche ne pourra plus s’ouvrir

un moment encore et le cou refusera de porter la tête
songez-y
les choses vont mal tourner
des choses effrayantes vont se produire

les dents et la langue vont se battre
les dents et la langue vont se battre