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Quand l’oiseau hennissait 2: Poèmes publiés dans la revue du Bon Albert (2008-2013)

Pour en savoir plus sur L’oiseau hennissant : La revue du Bon Albert, lecteur, rends-toi sur Quand l’oiseau hennissait : Articles pour la revue du Bon Albert (2011-2016) (ici).

La revue du Bon Albert n’est pas à proprement parler une revue de poésie. Le Bon Albert a choisi lui-même certains poèmes pour les y publier en vue de donner envie à ses abonnés de lire mes recueils. C’est ainsi que huit poèmes ont paru dans ses pages au fur et à mesure de la parution desdits recueils, poèmes qui sont ici pour la première fois rassemblés.

Comme pour mes autres publications poétiques sur ce blog, je profite de l’entière liberté éditoriale qui m’est ici permise pour ajouter en fin de ce billet une annexe comportant la manière dont doivent être lus, c’est-à-dire prononcés certains mots (dits à diérèse) pour que les vers dans lesquels ils figurent soient justes. Ces règles de prosodie classique (alexandrins et autres) n’étant plus aujourd’hui vraiment connues du grand public, il est important de les rappeler.

*

L’oiseau hennissant n° 10, mars 2008 (deux poèmes)

Méditerranéenne enfant des heures claires,
Sur les rivages d’or par où monte le jour,
Que ta beauté s’épanche en célestes lumières ;
Italie, apprends donc à cette âme l’amour !

Parmi les souvenirs d’un temps plus héroïque
Où le génie altier au divin s’appliqua,
Donneras-tu de voir au poète pudique
Une larme briller dans l’œil de Francesca ?

Déesse du bonheur, que disent les présages ?
Le romantique au front tourmenté par l’ennui,
Dans le temple d’azur et de vignes sauvages
Trouvera-t-il enfin ton magnanime appui ?

Ô pur rayonnement de mystère et de joie,
Diadème du monde, écrin de volupté,
Qu’enseigné la mesure un cœur ample se voie,
Rome, soupir d’amour, miroir de vérité !

*

En répandant ses feux fuchsia par le ciel,
Comme autant de rubis d’une main épuisée,
L’alcyon revêtu d’or immatériel
Passe les monts lointains, et l’ombre est diffusée.

La lumière et la nuit se disputent l’instant ;
De palpitants rayons traversent la nuée,
Vestiges fugitifs dans l’espace flottant,
Tandis que la pénombre entame sa ruée.

Dans la lutte du jour et de l’obscurité,
Se fait une pâleur, couvrant de lassitude
Les choses, et le cœur triste en est attristé,
Sentant profondément sa morne solitude.

Des larmes, le soleil éteint, veulent jaillir,
Car le miroitement du monde au crépuscule
Exalte l’espérance et provoque un soupir ;
La beauté grandissante, en même temps recule.

Il fait noir. Le connu devient mystérieux.
L’apparence des lieux tout autour est celée,
Mais un voile se lève, et paraît à nos yeux
Le drame étincelant de la voûte étoilée.

*

L’oiseau hennissant n° 22, mars 2011 (un poème)

Bougainville

Bougainville ! héros, Argonaute poudré,
La dentelle en délire et la perruque au vent,
Grand comme un albatros sur le gaillard d’avant,
Tu circonscris des yeux l’horizon azuré.

Où porte ton regard s’élance le vaisseau !
Sur la mer sans limite et sous le ciel sans fond,
Ta cabine dorée et haute de plafond
Cache ton rêve fou, comme son nid l’oiseau.

En voyant sur les flots l’astre roux se coucher,
Tu dis : « En ce moment peut-être qu’à la cour
Le roi Louis de moi parle à la Pompadour,
Impassible, posant pour l’illustre Boucher. »

Et quand ton cœur, parfois, se lasse de grandeur,
Qu’il s’accorde un instant de repos mérité,
La houle t’apportant sa décibélité
Fait un froufroutement d’une rare splendeur.

Te voilà sur la plage, où tes souliers vernis
Foulent un sable d’or qui trouve son seigneur.
Ton sourire promet un avenir meilleur,
Une félicité d’où les maux sont bannis.

Aussi, les archipels, les lagons éblouis,
Par des chants, des gâteaux, des plumes de coucou,
Des coquilles, des fleurs qu’on dépose à ton cou,
S’empressent d’honorer l’envoyé de Louis.

La foule dénudée entoure Pernety,
Le Swedenborgien qui compte dans le ciel
Les mondes habités par décret éternel,
Égaré, semble-t-il, sur cette O-Taïti.

Ce poème figure également sur le site internet de l’association des Amis de Bougainville (x).

*

L’oiseau hennissant n° 24, octobre 2011 (deux poèmes)

Le Château de Ressouches

Avec douceur, le Lot murmure en ce verger,
Sous les bois en gradins des riantes collines,
Dans la clarté mêlant ses notes cristallines
À la brise estivale, aux flûtes de berger.

Les lauzes, que le temps ne peut endommager,
Au ciel lozérien comme des tourmalines
Brillent de mille éclats de plumes hyalines.
Les tours vous salueront par leur essor léger.

Si de maintes splendeurs cette bastide est pleine,
Le plus bel ornement en est la châtelaine ;
Son ancêtre† a chanté des yeux comme les siens.

Roturier, que ne suis-je un abbé sous son aile
Pour jouir, en ce lieu retenu, de tous biens
Qui ne nous privent pas de la joie éternelle !

Son ancêtre Alphonse de Lamartine

*

Primo Amore

Car nous avions quinze ans et nul autre parti,
Nous nous aimions d’amour, goûtant des gelati.

Naples m’a vu pleurer par ta faute, et dans Rome,
J’ai su que je voudrais pour toi seule être un homme.

Louons Madame B., professeur de latin,
Qui nous permit de croire au bonheur, au destin.

Le petit troupeau blond sous sa docte houlette
A-t-il su notre joie innocente et complète ?

Nous vîmes, par un jour à tout jamais béni,
Capri. Depuis ce jour, ça n’a jamais fini.

Je revois les chemins sur la mer qui se dore ;
Cinq lustres vont passer, je crois t’aimer encore.

Quand le vent souleva ta robe à tes genoux,
Tu me vis devenir grave, car c’était doux.

Quand ta bouche en riant dit une phrase tendre,
En riant je pleurai du bonheur de l’entendre.

Et quand tu te serras contre mon bras tremblant,
Je crus que me fondrait cet abandon brûlant.

Car nous avions quinze ans sous le ciel d’Italie,
Nous connûmes l’amour et la mélancolie.

*

L’oiseau hennissant n° 27, juin 2012 (un poème)

Katmandou-sur-Aubrac

Mêmes plateaux à fleur de nuages, même onde
Cristalline des lacs, et mêmes vents mordants,
Nous pouvons au pays trouver des occidents
À refleurir, ailleurs qu’à l’autre bout du monde !

Mais foin de la cité riche et crasseuse, immonde,
Foin des clinquants cafés où les mots évidents
Font que votre voisin grince aussitôt des dents !
L’esprit pourrit le cœur que la grâce n’émonde.

C’est pourquoi j’ai connu, là-bas, haut sur l’Aubrac
– Je me cherchais un froc, dépouillé de mon frac –
Le Bon Albert fuyant les foules illettrées.

Car nous sentions, renés de quelque Vishnapur,
Qu’il n’est point de savoir loin des vaches sacrées
Et que le Dieu suprême entre en nous par l’air pur !

*

L’oiseau hennissant n° 28, octobre 2012 (un poème)

Les Momies de Palerme

Certaines sont debout contre le mur glacé,
Fantômes, n’ayant plus qu’une ombre squelettique
En bure misérable ou riche dalmatique ;
D’autres, dans les enfeus, scrutent le temps passé.

L’impénétrable chœur, macabre et compassé,
Vers le trône céleste en un muet cantique
Exhale les secrets d’une occulte mystique,
Que ne déchiffre point qui n’a pas trépassé.

Par les baumes, la myrrhe aux parfums de glycine
Faite suave aux sens, la crypte capucine,
Abri pyramidal, tinte avec le clocher.

Le pèlerin remonte et découvre que tombe
Des vitraux un rayon couleur fleur de pêcher
Sur la pierre de lune où s’enchâsse la tombe.

Ce poème a également été publié dans la revue Florilège n° 167 de juin 2017.

*

L’oiseau hennissant n° 32, octobre 2013 (un poème)

Souviens-toi du printemps de nos quatorze années.
Les lilas embaumaient le parc luxuriant,
Aux enfants amoureux tellement attrayant
Par ses bosquets profonds, ses vasques surannées.

D’être ensemble si bien deux âmes étonnées,
Souviens-toi, couverts d’ombre au clair-obscur brillant,
Nous vîmes dans nos yeux des pleurs, en souriant,
Partageant vœux secrets, promesses devinées.

En ce jour du printemps, tous les jardins de fleurs
Firent à notre amour don de mille couleurs
Afin que nous sachions quelle grâce est la vie.

Aujourd’hui me voilà sur ces lieux retourné,
Seul, séparé de toi par la route suivie.
Pardon pour le baiser que je n’ai pas donné !

*

Annexe
Diérèses (par ordre d’apparition)

Di-a-dème

Explication : le mot « diadème », s’il est prononcé selon l’habitude, se dira « dia-dèm », donc deux syllabes, or le « dia » doit se lire « di-a », deux syllabes et non une : c’est ce qu’on appelle une diérèse. L’« e » final est lui-même prononcé car le mot est suivi de « du », commençant par une consonne : « di-a-dè-me-du » (5 syllabes). L’« e » final de « monde » n’est quant à lui pas compté, car le mot qui le suit, « écrin », commence par une voyelle, donc l’« e » final de « monde » s’élide, comme on dit.

C’est seulement en suivant ces règles d’élocution que le vers est un alexandrin : « Di-a-dè-me-du-mond(e)-é-crin-de-vo-lup-té », douze syllabes (avec césure à l’hémistiche, mais c’est une autre histoire).

De nos jours, certains poètes qui continuent de versifier selon des règles ont renoncé aux diérèses : ils écriront un alexandrin dans lequel le « dia » du mot « diadème », par exemple, ne compte qu’une syllabe (au lieu de deux comme indiqué précédemment). Ce choix vise à rapprocher la lecture du vers, quand le lecteur ne connaît pas les règles de la prosodie, de ce qu’elle doit être ; cependant, ce même lecteur, dont l’ignorance est d’ailleurs pleinement excusée, ne connaît pas non plus les règles relatives à l’élision et quelques autres, et la plupart des vers continueront donc d’être lus « faux » par lui malgré cette adaptation des règles classiques relatives aux diérèses. (Il lira par exemple « écrin d’volupté », ce qui rend le vers faux.)

J’ai quant à moi décidé pour cette raison de m’en tenir aux règles telles qu’elles sont appliquées par nos grands poètes versificateurs dans leurs œuvres immortelles. Ceux qui savent lire ces poètes, c’est-à-dire ceux qui savent compter de manière juste les syllabes des vers pour ne point les lire « faux », connaissent les règles.

Ces règles ont leurs exceptions, le « dia » de « diable », par exemple, est une exception à la diérèse d’« ia » : on ne compte qu’un syllabe (c’est une synérèse).

Sans entrer dans un exposé de ces règles, avec leurs exceptions (il existe sur le marché des petits traités de prosodie très abordables), je me borne dans cette annexe à relever les diérèses inhabituelles dans la prononciation courante mais qui doivent être respectées. Si, dans un des poèmes ci-dessus se trouvait par exemple le mot « diable », celui-ci n’apparaîtrait donc pas dans la présente annexe, car son « dia » doit être lu selon l’habitude, comme une syllabe et non deux.

Je poursuis.

Fu-schi-a (3 syllabes)

Al-cy-on

Im-ma-té-ri-el

Mys-té-ri-eux

Lou-is

Swe-den-bor-gi-en

Lo-zé-ri-en

Hy-a-lines

Jou-ir

Su-ave

Lu-xu-ri-ant

(Ce mot me donne l’opportunité de souligner que la prononciation habituelle n’est pas toujours cohérente. Le mot « riant », dans « en riant » par exemple, se prononce deux syllabes, tandis que nous ne prononçons plus le « riant » de « luxuriant » qu’une seule syllabe. Ici, il faut lire lu-xu-ri-ant.)

Fragments de jeunesse échappés

Rue bancale

Pièce avant-gardiste en un acte où se mêlent nobles sentiments (en fait un noble sentiment) et vierges vertueuses (en vrai, une seule) dans un monde impitoyable. On y verra aussi un homme-tronc et une femme à barbe pour que le public en ait pour son argent. Des glaces et rafraîchissements seront vendus à l’entracte, plutôt cher mais c’est le prix qu’il faut payer pour admirer de nobles sentiments (un seul, en fait) et rêver au dévergondage de vierges vertueuses.

Décor

Une scène de théâtre comme les autres, sombre et avec un plancher en bois qui grince et résonne sous le pas des acteurs (les fameuses « planches »), irritant au plus haut point pour le public. Au fond à droite est assis un mendiant la main tendue, le coude sur le genou. Du fond à gauche entre une petite vieille à la démarche correspondante. Elle traverse le fond de la scène et, arrivée au niveau du mendiant, lui exprime son mépris d’une façon ou d’une autre, puis sort par la droite. Quelques instants plus tard, on la voit de nouveau entrer par la gauche et recommencer son manège. Les deux personnages exécutent ce rôle pendant toute la durée de la pièce.

Le bon sentiment (homme beau et svelte en tenue de danseur de ballet)

Je suis le bon sentiment. Rassurez-vous, je ne fais que passer.

Il sort. On ne le reverra plus.

La vierge vertueuse (selon votre goût)

Je suis la vierge vertueuse. J’ai promis à mon bien-aimé de l’attendre en ne pensant qu’à lui, d’ignorer les avances des autres. J’ai toujours aimé mentir.

Elle sort. Cinq ou six hommes la suivent.

Passant n°1

Bonjour.

Passant n°2

Bonjour.

Passant n°1

Ça va ?

Passant n°2

Ça va, et vous ?

Passant n°1

Ça va. Au revoir.

Passant n°2

Au revoir.

Passant n°1 (en sortant et à part)

Idiot.

Passant n°2 (en sortant et à part)

Crétin.

Ils sont sortis.

Passant du Sans-Souci

Haré Krishna !

Il sort.

Passant par la Lorraine avec ses sabots

Traverse la scène en fredonnant l’air bien connu la scène puis sort.

Maupassant

Je ne suis qu’une vie. Un bel-ami tout au plus. À peine un horla. Une boule de suif, en somme. Peuh ! Et l’on me demande toujours de mes nouvelles !

Il sort.

Le poète

Ô, oui ô ! voûte imperturbable des songes sacrés, exil des frustrations oniriques, invertébré gastéropode, je déclame pour que tu m’entendes ! Ô, las, ô ! ferment soluble des urines célestes !

La voix (venue de l’au-delà, immatérielle, impondérable, invertébrée)

Silence, on dort !

Le poète

Ô gloire ! La voix m’a parlé !

La voix

La paix, nom d’un chien !

Le poète

Oui, je te reconnais ! Abreuve-moi de paroles, je suis tout ouïe !

La voix

P… mais quel trou du c…

On entend un long bâillement, puis des ronflements, qui s’estompent progressivement.

Le poète (se procurant un téléphone)

Allo ! Allo ! Jean-Pierre ? Il n’a quand même pas raccroché, cet imbécile ? Allo, Jean-Pierre, pourquoi tu tousses ? Tu sais, le sucre, au fait, c’était pas du sucre. Pourquoi tu tousses ? Non, c’était pas du sucre, c’était de la coke ! Allo ? Je ne t’entends pas bien, éloigne-toi des turbines nucléaires. Allo ? Quel c…, il a raccroché !

La femme fatale (selon votre goût)

Auriez-vous du feu, s’il vous plaît ?

Le poète

Certainement.

Il sort deux silex et les choque l’un contre l’autre à plusieurs reprises mais ne parvient à produire aucune étincelle. Il les jette, s’empare d’un bâton qu’un assistant de la régie lui tend de derrière les rideaux, s’assoit par terre et le roule entre ses mains pour démarrer un feu. Il échoue, se relève, sort un briquet de sa poche et allume la cigarette de la femme fatale.

La femme fatale

Merci.

Le poète

À ce propos, dès l’instant où je vous ai vue, j’ai su que nous étions faits l’un pour l’autre.

La femme fatale

Vous êtes un rapide.

Le poète

Veux-tu voir ma grosse voiture ?

La femme fatale

Tu n’aurais pas plutôt un petit camion ?

Ils sortent bras dessus bras dessous.

L’homme-tronc

Je suis chargé de vous divertir par ma difformité physique après ces répliques hautement intellectuelles. L’auteur, bien que voué aux plus nobles entreprises philosophiques, tient tout de même à toucher le public le plus large possible. Son étude inlassable des plus grands esprits de tous les temps lui a démontré qu’un homme-tronc était toujours apprécié du public des théâtres. En outre, c’est le mari de ma sœur. J’étais au chômage, alors elle lui a demandé de me trouver un rôle dans sa pièce. C’est généreux. Et puis, le théâtre, ça m’intéresse, moi. J’attends une réponse pour le rôle de Dom Juan.

Le facteur

J’apporte la réponse à votre candidature pour le rôle de Dom Juan.

Il tend la lettre à l’homme-tronc, qui la lit en silence.

L’homme-tronc

Ils ont trouvé ma prestation trop intellectuelle pour le personnage et me proposent de tenir le rôle du chandelier. Tous des abrutis dans ce milieu !

Ils sortent.

Le prophète

Dieu créa l’homme au septième jour. Voyant qu’il n’en tirerait rien, il créa la femme de la côte de l’homme.

Dieu dit : « Tu aimeras ton prochain » et l’homme répondit : « Je prends le prochain. »

Dieu dit : « Tu ne voleras point » et, certes, s’il avait voulu qu’Adam vole, il lui aurait donné des ailes comme aux oiseaux et aux chauve-souris (qui sont des mammifères).

Dieu dit : « L’adultère est un péché » et Adam répondit : « J’en ai déjà un, il donne de très bonnes pêches, merci. »

Dieu dit : « Je pense donc je suis. » Ah non, pardon, ça c’est d’un d’autre.

Dieu est un autre.

Lorsque Jésus naquit, il ne se distinguait en rien des autres fils de l’homme, même si sa mère était encore vierge. Il fut cependant remarqué par les rois mages car il était Dieu. Les rois mages vinrent et lui dirent, chacun leur tour : « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette, le premier de nous deux qui rira aura une tapette. » Jésus ne rit pas et les rois mages dirent : « C’est Dieu. » Jésus marcha et avec ses douze meilleurs amis il forma un groupe de rock : Jésus et les Apôtres. Jésus se crucifia parce qu’il était complètement rond ce jour-là et il pensait que ça amuserait ses copains. Il leur dit : « Eh regardez, je suis crucifié ! » Judas passa un sale quart d’heure parce qu’il n’avait pas trouvé ça drôle. Après, Jésus redescendit de la croix et dit : « P…, je ressuscite ! » car il aimait inventer des mots nouveaux. Alors, les gens aimèrent Jésus et écoutèrent ses paroles. Puis il retourna au ciel avec du LSD. Depuis, tous les junkies veulent mourir à trente-trois ans.

Il sort.

Le S.D.F. (après avoir adressé en vain un salut de la main au mendiant du fond, qui l’ignore)

Z’auriez pas une p’tite pièce ?

Le père Noël

Tu me prends pour le père Noël ou quoi ? Va voir ailleurs si j’y suis.

Le S.D.F.

Z-y-va, me parle pas comme ça ! C’est la faute à la société si j’en suis là.

Le père Noël

Et alors ? Je ne suis pas mère Teresa, moi ! (Il sort de sa hotte un pistolet en plastique transparent.) Allez, tiens, prends ça et lâche-moi les baskets.

Il sort. Le S.D.F. se tire une balle dans la tête et tombe raide mort.

La grand-mère du fond de la scène (qui fait une brève apparition sur le devant de la scène, voyant le cadavre)

Ivrogne !

Elle sort. Le mort reste.

Le philosophe

Je suis le philosophe. Nous allons enfin pouvoir philosopher dans cette pièce. (Il se racle la gorge.) Au commencement était Socrate, père de la philosophie. Il savait qu’il ne savait rien, c’est lui qui l’a dit. Depuis, tous les philosophes l’imitent.

Platon, ce fayot, a écrit l’apologie de Socrate. Il dit : « Maître, j’ai écrit votre apologie ! » Socrate dit : « C’est bien, Platon, va voir chez Walt Disney, ils ont un rôle pour toi. » Depuis, il joue Pluto le chien.

Je pourrais aussi vous parler de Blaise Pascal, qui aimait tellement l’argent qu’il prit le nom des billets de cinq cents balles. Mais c’est un philosophe mineur.

Tous les philosophes connaissent bien René. Il est toujours au bistrot à jouer aux cartes, d’où son nom. Lui, c’est un bon gars. Il pense donc il est.

La femme à barbe

J’étais la bonne amie de Bozo, il est mort hier soir. Je suis en deuil.

Le philosophe

Permettez, madame, ne voyez-vous pas que vous troublez un colloque majeur ?

La femme à barbe

Bozo était le meilleur des hommes. Tellement joueur ! Comment pourrais-je oublier la façon si gaie qu’il avait de tricoter ma barbe ?

Le philosophe (appelant)

René, viens me donner un coup de main !

René (entrant)

Ben qu’est-ce qu’y a ? Qu’est-ce qu’y a ? Je pense donc je suis. (À la femme à barbe) Y a un problème ? Est-ce que tu penses donc tu es ?

Ils sortent en rouant de coups la femme à barbe.

Rideau.

*

Poèmes inédits (1991-92)

C’était un soir et l’on riait
De choses bêtes et futiles
Et je parlais elle priait
Mais ses vœux furent inutiles

Ô mon cœur je me suis trompé
Et j’ai broyé son frais sourire
Ô mon cœur tu m’as donc frappé
Ah j’ai souffert pour ton empire

Sa larme a glissé sur ma chair
Las ! à chaque coup que je donne
À chaque pieu à chaque fer
Dans sa poitrine qui résonne

C’est moi qui souffre et moi qui meurs
C’est moi qui tombe et moi qui saigne
Nos yeux ont perdu leurs couleurs
Fiers c’est la fin de notre règne

*

Ce poème a été publié dans le recueil Les Pégasides (x) sans le premier quatrain. Je le restitue ici dans sa version originale et intégrale.

Amour ô femme Amour
Prends mon ciel mes étoiles
Prends tout va-t-en un jour
S’envoleront nos voiles

Mon cœur mon cœur est mort
Maintenant c’est un ange
Tu pleures l’ombre dort
Dans l’eau noire de fange

Ô mon visage est blême
Et lasse mon étreinte
J’ai tant crié je t’aime
Que ma voix s’est éteinte

*

Amour détruit frustré déchiré décadent
Amour de décharnés amour de nous ma triste
Amour de rien de tout laxatif obsédant
Amour et fiel rancœur haine long jeu de piste

Désespoir et fatigue ombres clartés de nuit
Tes yeux si froids si loin trempés par trop de larmes
Plus rien ni vent ni voix ni doigts ni feu ni bruit
Plus rien j’ai tout perdu ton sourire et tes charmes

Mais quoi ? est-ce donc tout ? Tu ne dis rien ! Pourquoi ?
Où vas-tu ? tu t’enfuis tu te caches tu pleures
Et que fais-tu de toi car je te cherche moi
Dans ces Éden sans joie où les yeux sont des leurres

Mais va ! va-t-en pars donc insupportable vice
Je suis las à la fin de ton piège à corbeau
Abominable amour où tout est sacrifice
Ma vie ô c’est ta chair ton cœur est mon tombeau

*

Te voir ainsi perdue au milieu de l’ordure
Heureuse puis tragique honteuse puis sublime
Rayonnante splendeur puis vague tache obscure
Ô femme au cœur mourant dont aimer fut le crime

Te voir ainsi c’est trop je veux la vérité
Je veux savoir t’aimer te donner mes trésors
Et puis prendre les tiens ton rire ta beauté
Tes yeux clairs et profonds dans lesquels je m’endors

Tu es un océan d’amour et de chaleur
Et moi le goéland qui ne partage pas
Les pays qu’il découvre ô volant de bonheur
Pour n’aimer que ton cœur toujours – jusqu’au trépas

Je me sens loin de toi si loin de ta chère ombre
Triste d’avoir perdu la lumière et la soie
Je suis une âme errante ô dans le gouffre sombre
J’ai perdu mon chemin vers tes rêves de joie

*

C’est pour toi que le ciel fait briller son soleil
C’est pour toi que l’été resplendit de bonheur
Tout est pour toi déesse et mon feu mon sommeil
J’écris car notre amour est cruel – est douleur

Je veux mourir de toi sous ton pâle visage
Tes cheveux sur ma joue et ta main dans la mienne
Ton sourire de lac un peu comme un mirage
Ton sein contre mon cœur adieu magicienne

Pleure on était trop beaux et notre amour trop grand
Je veux pleurer aussi car je me sens si las
Âme en peine de toi spectre fantôme errant
Vivre je ne peux plus l’amour me tue hélas

J’avais si mal vécu ô j’avais tant menti
Qu’un jour je suis tombé à genoux dans ton ombre
J’ai dit plus rien n’est vrai le jeune âge est parti
J’ai trop de ton œil clair dans mon œil torve et sombre

Je ne veux plus souffrir de t’aimer comme ça
Ton corps est le témoin de ma lente agonie
Et ton cœur ivre d’air que le mien pourchassa
Saigne sur mon visage et sur mon harmonie

*

Tout de moi t’appartient maîtresse aux yeux qui pleurent
Je n’ai plus rien à moi que suis-je alors ô rien
L’amant des éplorés ces souvenirs qui meurent
Dans le vent sans espoir remuant comme un chien

Tout de moi t’appartient et le monde et le monde
Tout tu mérites tout puisque tu m’as aimé
Belle enfin belle vrai dans le charnier immonde
De tes sœurs les putains au cœur envenimé

Reine trônant là-haut tes pieds sur mes épaules
Surmontant le fumier les rats les ossements
Les poètes blessés identiques aux saules
Pleurant le cœur toujours opprimé de tourments

Je disais qu’il fallait de moi laisser un signe
De mon passage ici de mon long châtiment
Et toi tu répondis pure comme le cygne
Sur l’eau noire du lac : fais-moi donc un enfant

*

Je t’ai tant adorée aurore bleue étoile
Que loin de toi je meurs comme un cabot galeux
D’un linge gris crasseux mon corps tordu se voile
Cachant à tout jamais un visage hideux

J’étais vraiment trop laid monstre amant des merveilles
Bête tapie à l’ombre et toujours aux aguets
D’un regard précieux d’un rire plein d’abeilles
D’un chaste pas qui va vers des décors plus gais

Et je rêvais d’amour bien caché dans mon antre
De ces cœurs papillons qui volètent clartés
Fugaces du jardin roses et bleus au centre
Petits points de chaleur rayons d’or éclatés

Un jour tu m’apparus plus belle encor que toutes
Et j’ai voulu t’aimer ah quel sombre crétin
J’approchai tu t’enfuis que les sages m’écoutent
La nuit me vit pleurer jusqu’au petit matin

Tombé bas dans la fange et fouetté par l’ortie
J’ai perdu l’appétit j’ai perdu le sommeil
Et je meurs à présent ployé sous l’apathie
Oui mort d’avoir voulu caresser le soleil

*

Pâle c’est le printemps les gens aiment pas moi
Ils marchent dans les parcs heureux calmes et simples
Je marche triste et seul mon soleil est si froid
Et je hais ces gens-là heureux calmes et simples

A-t-il connu l’amour demandent les heureux
En me voyant passer sombre et presque invisible
Hélas oui plus que vous cœurs gluants et lépreux
J’ai plus aimé que vous bien plus… bien plus horrible

Hélas elle était belle hélas tellement trop
Hélas l’amour est noir comme du sang de goule
Elle est partie hélas ô tambour du héraut
Fais-la moi revenir va bats donc va roule

Mais rien n’a fait rentrer ma chatte à la maison
Jamais je n’oublierai heureux calmes et simples
Ces moments de tendresse à la belle saison
Ces doux moments d’amour heureux calmes et simples

*

Heureux… heureux le chat qui paisible ronronne
Près de la cheminée étendu de son long
Heureux le sommeilleur qui quand la cloche sonne
Ne se réveille point heureux dans le salon

L’enfant couvert d’amour par des parents tranquilles
Heureux l’insouciant qui lance des cailloux
Et rit quand on le gronde heureux les gens fragiles
Blottis près de quelqu’un ô bienheureux les fous

Qui ne savent qu’aimer heureux le doux grand-père
Proche de sa famille et fier d’avoir tout fait
Heureux le voyageur les deux pieds sur la terre
Et l’âme dans le vent heureux… pas tout à fait

Pourtant tout est à lui le ciel et les nuages
Le soleil et la mer les étoiles la nuit
Mais dans son long trajet à travers tous les âges
Il ne voyage pas non en fait il s’enfuit !

*

Ce poème a été publié dans Opales arlequines (x) sans les huit premiers vers. Je le restitue ici dans sa version originale et intégrale.

Je ne veux pas ce n’est pas vrai ô dis-le moi
Mais pourquoi est-ce ainsi pauvre p… pourquoi
Je t’aime tellement ma chatte tellement
Et ton cœur ô ton cœur ce perfide te ment
Aime-moi nom d’un chien je veux tout te donner
Tout ce que tu voudras je veux te pardonner
Mais garce sans souci tu m’as jeté hélas
Hélas je t’aime trop et je me sens trop las
Que suis-je maintenant je n’ai plus soif plus faim
Je ne ris plus je pleure et ce jusqu’à la fin
Bien proche je le sais il me faudra mourir
J’ai sommeil et pourtant je ne peux pas dormir
Souvent je veux vomir mais jamais rien ne sort
Quand je veux respirer la souffrance me tord
Chair âme et cœur à vif je me meurs chaque jour
Ce cauchemar c’est toi mon infernal amour !

*

Mettons fin à cela je ne veux plus t’aimer
À force je suis las des regrets oui tant pis
Tant pis c’est ça l’amour une plaie à gommer
Un cœur qui veut mourir envoyé au tapis

J’arrête la partie Ô lâche va tu dis
Mais c’est ne t’en fais pas notre faute à tous deux
Allez à la prochaine hardis les gars hardis
On se dira bonjour et ça va si tu veux

On se reconnaîtra sans bien se reconnaître
Pâles masques rictus froids figés par le givre
Nous nous verrons un peu nous voyant disparaître
C’est comme ça tant pis maintenant je veux vivre

*

Que c’est triste ce temps que c’est triste l’automne
Marcher dans ce vent froid me rappelle l’amour
Frappé de tous côtés de mon pas monotone
J’avance condamné dans cette nuit de jour

Les feuilles ont quitté les branches squelettiques
Pour le trottoir glacé… du malheur au malheur
Et rien ne changera pour nous paralytiques
Automne dans le ciel automne dans mon cœur

*

Ma fleur est dans le ciel on ne peut la cueillir
Que si l’on sait voler ô ma fleur est si belle
Mais on ne peut l’aimer que si l’on veut mourir
Ma fleur est une femme attachante infidèle

Ma fleur me fait chanter ma fleur me fait pleurer
Son parfum est bien doux ma fleur est une larme
Qui coule sur mon cœur juste à peine effleuré
Mon cœur brisé vaincu par ma fleur et son charme

Ma fleur aime être aimée et je l’aime à la mort
Ma fleur est trop aimée et ma fleur est fragile
Ma fleur des nuits du sud rêve quand elle dort
À des pays de rêve où l’amour est facile

Hélas je ne suis rien ma fleur n’est plus ma fleur
Quand un ange est passé la pauvre s’est flétrie
Sa chair ensanglantée implore la douleur
Ma fleur est la beauté de l’amour appauvrie…

*

Ô rêve des noirs assassins
Fontaines bouillantes du lait
Des blancs et virginaux essaims
Je veux mourir si je suis laid

Ô vol sans bruit des esprits las
Crime sans espoir des perdants
À jamais violés hélas
Vivre en connaissant ces tourments

Ô murs infatigués des jours
Fétides charniers de nos nuits
Abondantes et dans les tours
Aimer sans demander : Et puis ?

Ô visages sans horizon
Sans ciel au fond des yeux sans rien
Regards creux et pleins de poison
Je vous hais vous embrassant bien

*

Ô cieux d’argent désargentés
Rougeoiements sombres luminaires
Mousses de lumière éclatées
Vagues de brume qui s’éclairent

Ô ciel mouillé ô mon linceul
Voûte magnifique émeraude
Je chante la belle et vais seul
Et toi seul recueilles cette ode

Ohé le vent envole-toi
Et va la baiser sur les lèvres
Vent enivré rapporte-moi
La chaude saveur de ses fièvres

Ô cieux qui criez dans mon cœur
Pluie ô les larmes des déesses
Coule de mes yeux d’empailleur
J’ai vendu des rayons aux messes

Mais j’ai menti mais j’ai menti
Ma poésie est un mensonge
De l’art contrefait travesti
Le pus l’atteint le ver la ronge

Cieux laissez-moi je suis perdu
J’ai menti tout me ment mon frère
Qui riait ton rire s’est tu
Y a-t-il donc pour nous un père

*

Jus d’orange

J’ai posé le soleil aux pieds
Blancs et soyeux de ma chérie
Mais les rayons d’or carnassiers
En ont fait de la chair pourrie

J’ai mis mes lèvre sur son cou
Les étreintes sont merveilleuses
Mais j’ai laissé sur ce coin mou
Des tumeurs noires et visqueuses

J’ai chanté comme un matelot
Pour qu’elle remplisse ma gourde
D’un peu de son amour falot
M… j’ai fait d’elle une sourde

Chez des amis je vais tout fier
Disant qui de moi ne succombe
Admirez donc son petit air
Mais où est-elle
…………………Dans la tombe

*

Putride chair de nos seize ans
Terribles tourments de nos âmes
Vivre les regards malfaisants
Au fond du cœur et dans nos drames

Souffrir –à moins que l’on ne meure–
Dans les noires éternités
Démons que tout suit rien n’effleure
Vos cuirs malsains et dépités

Aux verbes qu’on a déglutis
Devant les poses des affreuses
Fuyez vers les cieux engloutis
Que les dents des charognes creusent

Débats futiles tristes gloses
Qui ne vous a supportés rage
Aux yeux vides sous les hypnoses
Des masques bleus pleins de cirage

Allons mourez ombres laquées
Luisantes faces de débris
Mourons ensemble âmes traquées
Meurs enfant meurs efface et ris

*

Elle est allongée en des rêves
Sur des poufs flottants diaprés
Et ses étreintes sont si brèves
Que les sens restent effarés

Ses longs cheveux sur le visage
Elle avance et respire l’air
Qui l’aime et l’embrasse au passage
Et qui s’envole au loin si fier

Elle sourit aux morts qui passent
Ces souvenirs de vagues soirs
Et ces images la délassent
Au milieu des bâtiments noirs

Ô qu’elle est belle l’amoureuse
Dans son manteau de sentiment
Car savez-vous elle est frileuse
Sans les bras de son cher amant

L’amoureuse dans la lumière…

*

On irait mon amour chanter
Sous un ciel radieux et boire
L’eau pure du ruisseau l’été
Nous ferait un lit dans sa moire

On irait mon amour cueillir
Les fleurs des champs et les framboises
À nos lèvres dans un soupir
Ivres d’écumantes cervoises

On irait mon amour dormir
À l’ombre du saule et nos rêves
Nous diraient de ne point partir
Car les voluptés sont bien brèves

On irait mon amour s’aimer
Sous le soleil de la campagne
Courir dans le blé parfumé
De ton souffle sous la montagne

On verrait mon amour le ciel
On raconterait un nuage
Affamés on prendrait le miel
D’un ourson pour notre voyage

On boirait mon amour le lait
De languides et grasses vaches
On dirait lon la qu’il est laid
Du paysan couvert de taches

On le ferait tout ça mon cœur
Hein même on ne serait plus tristes
On rirait heureux quel bonheur
–Mes songes sont-ils réalistes

Mais je vais dormir à présent
Demain le jour sale et grisâtre
Renaîtra –maudit– en disant
Non dans mon sein nul ne folâtre

*

Prophètes de bazar vos qui vivra verra
Me lassent à la fin vous mentez fanfarons
Que verrons-nous parlez pitres nous ne verrons
Rien nos yeux sont fermés point qui vivra mourra