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Red Hook : Poème
Des fjords blanchis de brume où la mer est de glace,
Des monts abrupts plongeant dans l’océan gelé,
Des hauts-fonds où la nuit irise la nef lasse,
Dans le vent fustigeant le front échevelé,
Il arriva, pêcheur des abîmes polaires ;
Et son œil d’eau guettant les altiers stercoraires
Un jour vit se dresser les tours à l’occident.
Baluchon sur l’épaule, en bas, dans l’ombre épaisse
Du port cyclopéen, où son vaisseau le laisse,
Il s’engouffre, d’un pas massif, indépendant.
II
Le grimpeur des haubans sous les vagues énormes,
Dans les vents acharnés à démonter les mâts,
Menaçant de réduire en squelettes informes
Les vaisseaux ballottés, le grimpeur des frimas,
Des ouragans hurleurs, des éclairs des tempêtes,
À présent dans le ciel marche sur les arêtes
En métal dont on fait les ninivites tours.
Et, dressés sur le sol, ces échafauds ogresques,
Pour l’écheleur des mers hautes, funambulesques,
Sont comme des parquets et le pavé des cours.
III
Un jour c’est l’accident – à terre ! – un pied broyé
Par la chute d’un ais, le travail impossible,
Ce grand corps jamais plus ne peut être employé,
Et ses droits incertains, dans un monde impassible
Qui de lui se détourne, en peu ne sont plus rien.
On vit donc ce boiteux, aboyé par un chien,
Entrer dans un taudis, par une nuit sans lune,
De Red Hook, où finit le débris des vieux fjords.
Quand d’autres d’un commun ancêtre sont mylords
Du dollar, investis maîtres de la fortune.
IV
Et puis l’on a rasé les taudis, fait en dur
Des maisons où bientôt s’entasse une autre lie,
Tout ce que l’univers engendre de moins pur
Emplit ces murs, grouillant de haine et de folie,
Avide, méprisable, à l’air libre un égout
Donnant à Lovecraft y passant du dégoût.
Et le rugueux marin des abîmes polaires,
Le géant bâtisseur des Woolworth colossaux,
Qui n’est plus qu’un fantôme aviné des ruisseaux,
Meurt sous les coups de pied de gueux patibulaires.
Égout de Charles Baudelaire: Dizains
Charles
Toi, Charles, tu seras le poète maudit ;
Nous te ferons passer pour tel au populaire.
Il faut qu’en se voyant soi-même, un pauvre hère
Pense observer ton front d’épave et de bandit.
Et qu’il soit convaincu que son fatal désastre
Est d’avoir vu le jour sous le plus mauvais astre
Comme toi, sans comprendre – idiot hilarant –
Que tu t’abouches moins aux lugubres ilotes
Qu’à nous, tes alliés depuis Louis-le-Grand,
À nous, tes compagnons d’élite et de ribotes.
*
Vin
Alors, Charles, ce vin sur les nappes visqueuses,
C’est l’effet attendu de beaucoup travailler ?
Et, de Louis-le-Grand aux tavernes poisseuses,
Ce parcours ce n’est pas, alors, s’encanailler ?
Ce n’est pas, la boisson, dans cette poésie,
Un divertissement de haute bourgeoisie ?
Charles, ne me dis pas qu’avec ton éditeur,
Ce brave compagnon de la salle de classe,
Vous ne faites qu’un tour de piste dans l’impasse
Qui garde le destin de l’abusé lecteur !
*
Camarades
Faisons le compte, un peu, de tes bons camarades
De classe, mon Charlot. Deux sont tes éditeurs.
Un autre, en te louant dans les pages maussades
Des journaux du bon ton, t’assure des lecteurs.
Pour la faire jouer, l’un demande une pièce.
L’autre te donne Poe à traduire, et sa nièce
Te commande un proverbe à dire en des salons.
Un autre te défend d’un juge sans pensée,
Qui respecte en Charlot un ancien du lycée
Où son garçon brillant use ses pantalons.
*
Procès entre amis
Vous qui tenez des nœuds plus forts que fiançailles
D’un établissement aussi prestigieux,
Où je place à mon tour le fruit de mes entrailles…
– La peste soit du fruit des entrailles du vieux !
– Comment ! de tels écrits, de cette habile main,
Souilleraient, saugrenus, poussifs, le parchemin
D’un Poëte sevré de si bonne mamelle !
– La peste soit du ton badin de ce corbeau !
– Non, Monsieur, je ne puis, ce n’est point là le Beau,
Ne pas vous condamner pour cette bagatelle.
*
Défense
La parole est à vous, Maître. – Monsieur le Juge,
Entre gens comme il faut, gens de Louis-le-Grand,
Nous savons que la Loi, du faible est le refuge.
En condamnant Charlot ici présent, souffrant
De s’être encanaillé sans assez de réserve,
Car c’est un fruit commun des dons et de la verve,
Thémis courrait danger de flétrir de ce trait
Une institution auguste et bienfaitrice.
– Un châtiment me sied, mais notre Impératrice
M’a déjà fait savoir qu’elle pardonnerait.
*
Le pardon
Tout va bien, mon Charlot ! tes odes lesbiennes
Longtemps continueront de nous émoustiller ;
Le Paros de tes vers en nudités païennes
Et nocturne acropole à jamais va briller.
Gloire à Louis-le-Grand ! La justice sévère
Te condamne en clignant de l’œil, noble trouvère.
Ton pardon n’attend plus. Ce ballon dégonflé
Fait entrer en sifflant la fange dans les rues,
Et nos poches croîtront, les digues disparues
Au mauvais goût bourgeois sur la place accouplé.
*
Destins
Les Fleurs du Mal, ce livre, à l’étudiant gueux
Sert de symbole vain de sa vaine révolte.
Au riche, c’est l’outil d’une riche récolte
D’éloges, de succès et d’ébats bien fougueux.
L’un se hisse dessus pour au plafond se pendre ;
L’autre en cite une page, il ne faut plus attendre
D’être pour cela fait Académicien.
L’un se prend un instant pour Héliogabale,
Puis meurt de son travail, dont il ne gagne rien.
L’autre, on lui donne un jour un festin cannibale.
*
Une solitude
Parle-moi, quelle était ta solitude alors,
Quand à Louis-le-Grand tu sentais ton génie ?
Solitude au milieu des autres qui, dehors,
Deviendraient les soutiens de ta graphomanie,
Pour cela bien placés, généreux, influents.
Dis-moi ta solitude et tes vœux violents
Dans les seuls beaux quartiers de Paris babélique,
Perdu dans l’entre-soi minuscule. Un destin
S’offrait à tes regards intérieurs, butin
De ton droit conquérant, bourgeois mélancolique !
*
Du guignon
Parle-leur du guignon, Charles : qu’ils se voient beaux !
Que le poisseux malheur de la misère obscure
Qui sera leur destin jusque dans leurs tombeaux
Leur paraisse apanage, et gloire la plus pure,
Aux crétins des faubourgs, qui lisent sans profit,
Au travailleur vulgaire, en bêtise confit.
Le guignon ! quelle idée inhumainement belle,
Qu’un enfant de l’élite, aux meilleurs laits nourri,
Fasse passer le spleen, vapeur de la gentry,
Pour une élection divine de poubelle !
