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Poésie révolutionnaire du Chili

Le 11 septembre 1973, le président chilien Salvador Allende, élu le 4 septembre 1970, se suicidait (d’autres parlent d’assassinat pur et simple) dans le palais présidentiel de la Moneda assiégé par l’armée putschiste que soutenaient les États-Unis.

La dictature militaire qui s’ensuivit, jusqu’en 1990, mena une traque féroce de tous ceux qui avaient été d’actifs partisans du président Allende, traque caractérisée par de nombreux assassinats et disparitions de personnes. Les États-Unis s’abstinrent systématiquement de voter les condamnations prononcées aux Nations Unies pour les violations des droits de l’homme commises par la dictature de Pinochet.

Pour cette série de traductions, je me suis servi de deux recueils.

Le premier est Vino chileno para Cuba (1972), qui réunit les poèmes primés en décembre 1970 par le Prix Baltazar Castro de la Société des écrivains chiliens (Premio Baltazar Castro de la Sociedad de Escritores de Chile). Baltazar Castro, « sénateur et écrivain », était par ailleurs un viticulteur et négociant en vin qui osa défier l’embargo extraterritorial des États-Unis en exportant du vin dans la Cuba révolutionnaire. C’est lui qui eut l’idée du thème du prix : « Vin du Chili pour Cuba ». Jaime Quezada reçut le premier prix mais plusieurs autres poètes furent également récompensés, selon la volonté du mécène. Le thème choisi donna lieu à des textes d’une riche poésie terrienne et humaniste. J’ai également eu la bonne surprise d’y trouver un poème, ici traduit, du jeune Luis Sepúlveda, le fameux auteur du Vieux qui lisait des romans d’amour (1992).

Les poètes que j’ai traduits à partir de ce recueil sont Jaime Quezada (deux poèmes, dont le premier prix, Vin du Chili pour Cuba) et, pour un poème chacun, Rolando Cárdenas, Mario Macías, Guillermo Quiñones et Luis Sepúlveda.

L’alcool, bien sûr, est à consommer avec modération.

Le second recueil est l’anthologie Poesía revolucionaria chilena (Ocean Sur, 2014) compilée et présentée par Juan Jorge Faundes.

Les poètes traduits dans cette anthologie sont Elicura Chihuailaf (dans l’anthologie Elikura Chiuailaf Nahuelpan), poète bilingue d’origine mapuche (2 poèmes), Guillermo Riedemann (2), Jorge Montealegre (2), Rosabetty Muñoz (3) et Yasmín Fauaz Núñez, également connue sous le pseudonyme de Grandchester (1 poème).

*

Vin du Chili pour Cuba (Vino chileno para Cuba) par Jaime Quezada

Note. Le poème évoque divers aspects de la géographie, de l’histoire et de la culture du Chili qu’il me semble préférable de citer en note introductive, plutôt que de surcharger le texte de renvois. On y trouve nommés, par ordre d’apparition, la chanteuse Violeta Parra, le « Christ d’Elqui », personnage mystique qui eut quelques adeptes dans les années trente et quarante, le militant et journaliste prolétarien Emilio Recabarren, la poétesse Gabriela Mistral (« la Mistral »), le conquistador Pedro de Valdivia, la colline de Huelén aujourd’hui connue sous le nom de colline Santa Lucia, à Santiago, le poète anarchiste José Domingo Gómez Rojas.

L’École de Sainte-Marie d’Iquique évoque un massacre par l’armée chilienne de plusieurs centaines de travailleurs en grève qui s’étaient réfugiés dans cette école, en 1907. C’est aussi le nom d’une cantate qui fut écrite en l’honneur de ces victimes.

Le 2 avril évoque des mouvements de contestation sociale durant l’année 1957 et le 4 septembre est, comme indiqué en introduction, le jour de l’élection de Salvador Allende en 1970.

Il est également question de Pablo Neruda, sans que j’aie pu éclairer précisément l’allusion à l’habit blanc blanc évoqué dans le poème. Neruda fut un proche collaborateur du président Allende. Hospitalisé au moment du coup d’État de Pinochet, il fit savoir à des proches que le dictateur avait l’intention de l’assassiner. Il est mort peu de temps après à l’hôpital. Un rapport officiel remis au ministère de l’intérieur du Chili en 2015 a confirmé la thèse de l’assassinat, après que celle-ci fut rejetée par un groupe d’experts internationaux en 2013.

Parce que le Chili aussi est une maison
Construite planche à planche par nous autres
Du matin au soir
Comme un rêve dont on ne se souvient pas
Mais qui nous rend heureux au réveil :
Il suffit d’un verre
D’une bouteille de vin débouchée à l’heure du repas
Pour que la table et la nappe et la cuillère
Accueillent la présence d’ancêtres qui ont vécu.
Qui ont occupé nos chaises
Et parlé de noms et de lieux :

Un verre de ce vin,
C’est une inoubliable chanson de Violeta,
Un Christ d’Elqui dans une gare, dans un marché du sud,
Sur une place de province.
Un Emilio Recabarren qui fonde des journaux
Parcourant des villages de travailleurs du salpêtre les poches gonflées
De revues et de pamphlets.
C’est la Mistral qui est pure absence et vigne et terre.

Un verre de ce vin,
C’est un atlas lavé par la pluie de Chiloé.
Un pont ferroviaire du Malleco,
Un Valparaiso, un bateau de pêcheur,
Un rio Mapocho couvert de brume,
Une pierre de San Pedro de Atacama :
Un guerrier brûlé par le sel.
Toute une géographie qui descend des Andes à dos de mule.

Un verre de ce vin,
C’est ma maison familiale un jour comme les autres,
Un plateau de cerises, une guitare, un lent cheval de boulanger.
C’est ma mère assise à sa machine à coudre
Une veille de dimanche.
C’est mon grand frère qui fait ses valises.
C’est le vent du nord qui ouvre une fenêtre.
C’est moi-même en train de lire « Le trésor de la jeunesse »
Pendant mes vacances d’hiver.

Un verre de ce vin,
C’est une revue d’histoire écrite quotidiennement
Par une potière de Lumaco, un paysan de Cauquenes,
Un ouvrier de l’usine textile de Bellavista-Tomé,
Un chauffeur de la Société des transports collectifs de l’État,
Un employé municipal balayant parcs et jardins.
Une histoire qui commence à être racontée :
Une lettre de Pedro de Valdivia de la colline du Huelén,
Une fête d’Araucans, un rameau de cannelle de Magellan,
Une récolte de blé dans le printemps de Los Angeles.
C’est l’École Sainte-Marie d’Iquique
Chantée mieux encore aujourd’hui par des voix qui disent « présent »,
C’est Domingo Gomez Rojas qui meurt en prison
Ignoré en écrivant son dernier vers sur le mur.
C’est un maître d’école qui devient président de la République.
C’est Neruda vêtu de blanc comme le raconte une chronique de 1938.
C’est un deux avril, c’est une grève du charbon.

C’est, enfin, un peuple qui conquiert un aujourd’hui,
Un homme nouveau qui descend dans la rue un quatre septembre
Avec des rameaux d’acacia et des drapeaux.

Un verre de ce vin,
C’est une clé que nous confions à la mémoire,
La seule qui pourra ouvrir la porte de cette maison
À l’odeur de miche, d’avenir.

*

Quelqu’un allume la lumière dans la maison du vigneron (Alguien enciende la luz en la casa del viñatero) par Jaime Quezada

1
J’aimerais ouvrir la vieille porte :
Que quelqu’un le visage non rasé encore
me fasse entrer dans la salle à manger de la maison.
Assis sur une chaise en cuir
face à une photographie de mariage,
les paroles du père
se feraient chose vivante dans mon verre de vin.

2
Ma maison était de pisé et de bois :
Le vent y entrait avec la pluie
et en ressortait comme un fugitif,
entraînant des nappes tachées.
Je ramassais tous les jours des sarments dans les vignes,
et entre chiens, chats et poules
ma mère parlait d’aller couper de la verveine citronnelle
pour le vase de la table.

3
En l’ouvrant la vapeur de la marmite
annonce la grande table des fèves,
du sel, de l’odeur d’oignon du couteau.
Et quelqu’un
qui aurait voulu venir nous dire
« Bonsoir ».
Nous le reconnaissons vaguement sur la pendule murale
qui nous unit à cette heure du dîner.

4
Pour la farine
versée sur la planche à pâtisserie
notre haine allume le four :
Tant de bonheur
peut être à présent dérision.
Jusqu’à ce qu’une insoutenable odeur
de pain brûlant
nous fasse courir à la table
et étendre la nappe
par nous lavée à la pure tendresse.

5
Je vois mon père vigneron une nuit d’hiver :
Fermant les volets avec une chaîne pour chien,
allumer la lampe, remplir son verre,
chanter des chansons d’autrefois,
danser en manches de chemise autour des pressoirs
jusqu’à devenir vieux des pieds à la tête.

6
Il sera bon de récolter maintenant
la treille qu’ont plantée nos grands-parents :
Maintenant que dans la vigne le dernier automne
est sur le point de tomber avec les grappes de raisin.
Ce sera bon, dis-je,
pour que descende le raisin dans la fécondité des pressoirs
et qu’à notre pichet monte
le vin nouveau de la terre.
Et que cette maison même soit vigne pure
que nous vendangeons à l’heure où d’autres mènent leur brebis à l’abattoir.

7
Quelqu’un allume la lumière dans la maison du vigneron,
salue ses habitants,
pose son chapeau,
ouvre une bouteille pour les amis.
Et met à leur place les outils,
les matériaux premiers de la vigne.

*

Matériaux pour un chant au vin (Materiales para un canto al vino) par Rolando Cárdenas

Comme de dérober le rêve à la nuit et au jour
je cherche mon visage parmi ces quatre murs
dans le miroir d’un ciel endormi,
en chacun de mes os sentant la force de la terre,
illuminé par l’éclat nouveau d’un astre éclipsé
mûrissant avec cet acide si matériel qui bat mon sang
et qui s’est trouvé une place doucement à côté de mon ombre
sans déranger le silence tout-puissant des choses,
si distants que le monde ne nous pèsera pas.

Comme de se défaire de cette peau intérieure fatiguée
mon geste fraternise avec le geste d’autres hommes
de tant de latitudes,
sans amarres inutiles
mais avec toutes les bouches humides de la vieille grappe pressée,
sans les durs silences
mais avec les souvenirs anoblis comme un arbre millénaire,
avec tous les visages atteints par les reflets
qui s’absentent au-delà de ce verre congru
où il faut s’arrêter
–de même que l’ombre dans la nuit,
le poisson dans la mer et la maison sur la terre–
pour nous retrouver à cette table qui n’a pas de fin.

Comme un verre qui se brise
sur les fondements de cette maison récemment bâtie
–semblable à d’autres maisons–
dans le geste patriarcal et lumineux
de ceux qui un jour se réunissent sous le signe de ce fruit étrange
et dans les coins que le bon vin soit versé,
gardé et remodelé par un soleil si lointain
qu’il nous fasse oublier notre enveloppe de tous les jours,
cette zone obscure de notre corps,
que la joie se convertisse en fenêtre
dans la gorge lancée au chant,
à son miel léger
qui nous éloigne du cœur de l’hiver
pour renaître sur la terre étendue,
abeille silencieuse
qui nous regarde de ses milliers d’yeux depuis un verre rempli.

Comme de retourner aux vieux rivages
saluer ceux qui nous ressemblent
–nos ancêtres austères qui se promenaient les mains dans le dos–
et savoir pourquoi ils nous enseignèrent tant de silence,
cette manière lente qui naissait d’une jarre,
ces mains terreuses qui partageaient sans impatience
un contenu toujours renouvelé
où ils se plaçaient pour voir de dos tellement de vie,
dévorés par les souvenirs qui ne cessent jamais,
leur propre sang qui les étouffait
transformé en aliment indispensable
dans leurs bouches obscures
avec des paroles qu’ils ne répétaient pas
pour reconnaître que tout ce temps si long n’était le moins du monde endormi.

*

Vin pour Cuba (Vino para Cuba) par Mario Macías

D’un racine de soleil, d’un parfum, d’une saveur,
d’une couleur distincte sur la colline.
De la majestueuse copulation du soleil sur la terre humide,
une timide figure végétale qui émerge.
Ce n’est pas encore du temps arrêté,
pas encore de l’amitié, ni une conversation à bâtons rompus
sur le dur comptoir du bar, ce n’est pas encore une feuille,
c’est seulement un mouvement infime, et déjà
fait histoire sa navigation occulte sous les étoiles,
son étreinte du cœur profond de la terre.

Cette étreinte et la caresse seront matière de sa contexture légère
Sa qualité de serpent aimant sera
ce qui le fera doucement féminin.
C’est l’eau amie et la main amie
qui rendront sa croissance parallèle, sa lignée sage.
Ce seront, enfin, dis-je, des lèvres
qui conformeront la stature de cette racine ancienne.

Sarment humble qui dans le triste automne
fait jaune le ciel proche de la terre.
Peut-être que des tremblements de terre se cachent dans ton lien de pulpe
à tout un monde de trépidations,
et que pour toi est tout l’amour dénié tant de fois,
les mythes ténus, la main dans la main, la main sur la pierre,
la forteresse élevée au contrefort des Andes.

Dans le balancement de la chlorophylle, près du sapin araucan,
près de la flamme rouge du copihue,
près du chérimolier et du mimosa,
rabougrie, jamais seule, recroquevillée, sarmenteuse,
la vigne avec sa grappe, avec son offrande
d’illusion, de réalité jamais complète.

Et ensuite fruit dans le verre, transfiguration
du cristal, main levée,
coude haussé, physiologie pure, sang qui cherche
des canaux nouveaux dans les levers de soleil,
du soleil qui hier était seulement la caresse légère
du raisin et aujourd’hui du salut, si fraternel.

Je recours à la pluie pour comprendre l’étoile.
Je me sers du vent pour acquérir la science.
J’abrite la fumée pour attraper la vie.
J’égrène la grappe pour orner les yeux de mes enfants
et dans le miroir clair de l’écorce américaine,
dans la vendange joyeuse je crée l’aile, la communication terrestre
qui nous unit ; île et mer,
cordillère et homme, c’est tout un.
Je m’immerge dans ma soif d’opale et te retrouve, camarade.

Écoute mon nom, mon message tellurique,
ma parole solaire pour ta poitrine souriante ;
tu boiras l’air du Chili, sa vaste géographie,
son homme fait rude travailleur des champs et harassé, son aspiration
à la justice ; tu boiras avec ce vin la fraternité, camarade.

*

Message du vin à Cuba (Recado del vino a Cuba) par Guillermo Quiñones

…Des entrailles du Chili,
de Colchagua, O’Higgins, Ñuble, Linares,
entre mer et cordillère,
d’Olmué, Ñipas, Portezuelo,
de Quebrada Alvarado,
le vin monte le long des treilles,
cherche l’homme et son espérance.

…Vin qui obscurément cherche au-dedans de l’homme,
vin, fleur terrestre qui s’ouvre dans ma poitrine,
vin qui distille des mirages,
vin qui tend les mains,
vin qui rapproche les bouches :
vin des rencontres.

…Vin des hanches puissantes,
vin de la ramure des arbres,
vin des racines les plus profondes,
vin de la douleur et de la joie,
vin feu,
vin flammes,
vin qui monte à la tête,
vin qui descend dans les pieds,
vin de l’évasion, de celui pour qui le film s’efface,
vin qui va par les branches,
vin qui pépie avec les oiseaux.

…Vin trouble de l’exploiteur,
vin mains à la hache de l’ouvrier,
vin veuf de l’avare,
vin faulx paysanne,
vin velours du simulateur,
vin de « Jean de la Vérité »,
vin amer du solitaire,
vin glorieux des compagnons,
vin au jour le jour du policier,
vin rebelle et harassant du mineur de fond,
vin du sieur et du gentilhomme,
vin confiant, aux poches trouées,
vin du geste torve,
vin vent qui balaie les haines,
vin du froid et des vêtements trempés,
vin de la sueur,
vin halluciné des habitants de Chiloé,
vin dense du Mapuche…
…Vent des ailes de la nuit :
vin du matin.

…Vin creux des vaches sacrées,
vin bavardé simplement dans un coin d’auberge,
vin baveux du colonisé mental,
vin qui sourit dans notre indulgence,
vin à genoux des vendus,
vin debout du révolutionnaire,
vin nuit,
vin jour.

…Que vienne le Cubain à sa rencontre
et le regarde en face.
Avec la joie que gorgée après gorgée
ce vin édifie dans ta poitrine,
se lèvent, frère cubain,
des siècles de mains vides ;
dans les gouttes vermeilles ou blondes
naviguent de pauvres mas,
des enfants nus-pieds te font signe,
des paysans écrasés,
la femme flétrie par la souffrance,
la longue soif de l’homme sans fête,
les rêves tronqués du jeune couple.

…C’est pourquoi
–en cette année mille neuf cent soixante-dix
il est important de dire
c’est pourquoi–
quand du sol chilien émerge un nouvel oxygène,
ce vin est joie.

…Vin qui monte jusqu’à Cuba,
vin qui cherche ses bouches,
vin qui chantera dans ses chansons,
vin qui étreindra dans les amours cubaines,
vin qui récoltera la canne à sucre avec les paysans,
vin qui montera aux palmiers jusqu’à son soleil,
vin qui bavardera la nuit avec les camarades,
vin de la fraternité, du cri libre…
…Vin qui picotera sur ta langue, frère cubain,
vin qui galopera dans tes nuits,
vin qui brillera sur les dents,
vin qui brillera dans les yeux

…Vin
…….du regard infini
……………………..vers l’avenir.

*

Poème à faire voyager avec le vin (Poema para que viaje junto al vino) par Luis Sepúlveda

Le vin part, il s’en va pour son voyage d’ami
faisant au revoir de son mouchoir noir, il quitte les ports
en chantant de vieilles chansons de marins, des hymnes nostalgiques
avec sa grosse voix d’ouvrier, un matin de septembre.
Il part, articulant de ses lèvres de pampre un mot nouveau,
ample comme une grappe de raisin : Camarade.
Notre millénaire camarade s’en va,
tendant les bras depuis les tonneaux,
pour accoster comme un albatros de raisins
dans la poitrine dionysiaque du milicien mulâtre,
et se faire légende et couleur dans le paysan victorieux
de l’héroïque récolte de canne du revers-victoire.
Le vin rouge du Chili, comme un poulain furieux
monte dans les bateaux qui l’emmèneront à Cuba.
Il porte dans ses bulles la salutation populaire de ce peuple nouveau.
Quand le coupeur de canne le boira le soir, tranquillement,
il sentira courir dans ses veines toute l’histoire épique
de cette terre pleine de cataclysmes, de tempêtes,
d’inondations, de catastrophes océaniques,
d’épopées, de terribles siècles d’exploitation latifundiste,
que l’homme national, ferme et œcuménique,
a foulée et dépassée à force d’énergie et de courage prolétaire.
Quand ils le boiront, dans un moment de repos, Fidel, Almeyda, Dorticos,
Raoul ou un autre des grands dirigeants
sentiront le même colossal choc d’énergies,
qui conduisent notre homme du peuple à démolir des cordillères
en perçant des tunnels, à aiguillonner les ténèbres de la nuit vers la haute mer
dans les hauts faits de pêche, ils sentiront, camarades,
le même impact vital que sent
le mineur de fond qui déchire les entrailles de la montagne dans les mines de cuivre
ou creuse une galerie de plusieurs kilomètres jusqu’à la mer dans les mines de charbon de Lota.
Mais là où le vin remplira vraiment une fonction prépondérante
d’antiques légions, c’est dans les célébrations de victoires,
quand la main révolutionnaire du jeune Peuple de la jeune Cuba
pour la centième fois repoussera une vile invasion
et fera fuir vers le cloaque de Miami les rats
et cancrelats apôtres des mensonges de Yankeeland.
Et le vin chantera, comme vin n’a jamais chanté,
quand Nicolas Guillén lèvera le verre dans sa main de maître de générations entières,
avalera une gorgée, se souviendra de la colline Santa Lucia,
et rira à gorge déployée sous ses cheveux blancs, comme un vieux dieu grec vêtu à la manière d’un paysan cubain.
Quand le poète cubain sentira le goût du Chili,
aux compagnons du vert lézard vert il parlera de cette terre
nommée Chili, leur parlera tristement d’Arica et
de son Morro1, monument au massacre des peuples,
que finança le gringo Samuel North pour remplir
d’or, d’argent et de salpêtre la gueule du vieil impérialisme.
Il leur parlera des ports, beaux et tristes ports du Chili,
peuplés de pélicans et de prostituées obscures comme la nuit,
petites femmes, statues de chair se vendant au plus offrant.
Il leur parlera des ports de notre côte, qui sont la veine tranchée
par où s’échappe notre sang minéral pour remplir
les bourses de Wall Street, et financer avec le cuivre humilié
les massacres du Vietnam, du Cambodge et les attaques de l’île.
Le poète leur parlera, par le vin, du sud du Chili, plein de fleuves,
de nuages, d’averses, d’éclairs,
il leur parlera des îles et des canaux, leur
dira qu’une nuit la populace nationale maritime et agraire
but tant et tant de vin qu’une cueca2 de Huillin
fit trembler si fort la terre qu’elle la fit éclater en mille morceaux,
lui donnant forme d’archipel de Chiloé, leur
racontera qu’ici, la nuit, en hiver,
on le boit chaud comme un baiser de femme et parfumé
à l’orange et à la cannelle, comme une bouche d’adolescente.
Et le poète leur dira qu’il faut le boire comme quelqu’un boit du sang,
respectueusement, car c’est du sang.
C’est du sang de mains agricoles vendangeuses, c’est
du sang d’hommes attristés, saouls de découragement
avant l’heure.
Et il leur dira qu’il faut le boire avec ferveur révolutionnaire,
car il est feu et force, et comme tel
il faut le boire comme une accolade, parce que nous avons tous besoin
que le phare de Cuba continue d’éclairer l’Amérique.
Moi, poète de cet hémisphère de louveries,
je lève mon verre et idéologie prolétarienne,
et je crie comme un taureau rouge près de la montagne :
À ta santé, Cuba ! À ta santé, Amérique ! À ta santé, Révolution !

1 Arica et son Morro : Le « Morro d’Arica » est un piton rocheux dans la commune d’Arica, dans le nord du pays, qui évoque la guerre de 1879-1883, « guerre du Pacifique » ou « guerre du salpêtre », entre le Pérou et le Chili, par laquelle ce dernier s’annexa cette partie de son actuel territoire.

2 Cueca : danse traditionnelle.

*

Rêve bleu (Kallfv peuma mew, sueño azul) par Elikura Chihuailaf Nahuelpan (1995)

Note. Le poème a été écrit en mapudungun, langue des Indiens Mapuche du Chili. L’anthologie comporte le texte original accompagné d’une traduction en espagnol, qui est la version à partir de laquelle j’ai travaillé à cette traduction française.

La maison bleue où je suis né est
…située sur une colline
entourée de robles, de saules,
de noyers, de marronniers
d’un parfum printanier en hiver
–un soleil à la douceur de miel d’ulmo–
de fuchsias entourés à leur tour de colibris
dont nous ne savions pas s’ils étaient réels
ou bien un rêve : si éphémères !
En hiver nous entendions tomber les chênes
…frappés par la foudre
Le soir nous sortions, sous la pluie
…ou dans les couchers de soleil
chercher les brebis
–parfois nous pleurions
la mort de quelques-unes
flottant sur les eaux–

La nuit nous entendions les chants
les légendes et les prophéties
près du feu
respirant l’arôme du pain
…enfourné par ma grand-mère
…ma mère ou tata Maria
pendant que mon père et mon grand-père
–cacique de la communauté–
observaient avec attention et respect
Je parle des souvenirs de mon enfance
et non d’une société idyllique
C’est là, me semble-t-il, que j’appris
…ce qu’est la poésie
Les grandeurs de la vie
…quotidienne
mais surtout ses détails
la lueur du feu, des
…yeux, des mains

Assis sur les genoux de ma
grand-mère j’entendis les premières
histoires d’arbres
et de pierres qui se parlent entre eux
et avec les animaux et les gens
C’est donc ça, me disais-je, il faut
…apprendre à interpréter
…leurs signes
et à percevoir leurs sons
qui se cachent habituellement
…dans le vent
Tout comme ma mère aujourd’hui,
elle était silencieuse et avait
une patience à toute épreuve
On la voyait aller d’un lieu
…à l’autre
faisant tourner son fuseau
la blancheur
…de la laine
Fils qui, sur le métier à tisser des
…nuits, se convertissaient
…en beaux tissus
Comme mes frères et sœurs
…–plus d’une fois– j’essayai d’apprendre
cet art, sans succès.

Mais je gardai en mémoire
le contenu des dessins
qui parlaient de la création
et de la renaissance du monde mapuche
de forces protectrices, de
…volcans, de fleurs et d’oiseaux
De même, avec mon grand-père
nous partageâmes de nombreuses nuits
…à la belle étoile
De longs silences, de longues histoires
…qui nous parlaient de l’origine
…de notre peuple
du Premier Esprit mapuche
lancé du Ciel
Des âmes qui sont suspendues
…dans l’infini
…comme des étoiles
Il nous apprenait les chemins du
…ciel, ses fleuves, ses signes
Chaque printemps le voyait portant
…des fleurs à ses oreilles
et sur le revers de son veston
ou marchant pieds nus sur

…la rosée du matin
Je me souviens aussi de lui cavalant
sous une pluie torrentielle
d’hiver dans des bois
…immenses
C’était un homme agile et fort
Me promenant entre ruisseaux
bois et nuages, je vois passer
…les saisons :
Bourgeons de Lune glacée (hiver)
Lune de la verdeur (printemps)
Lune des premiers fruits
…(fin du printemps
…et début de l’été)
Lune des fruits abondants
…(été)
et Lune des bourgeons cendrés
…(automne)
Je sors avec mon père et ma mère
…chercher des remèdes et des champignons
La menthe pour l’estomac
la mélisse pour le chagrin

le matico pour le foie et pour
…les blessures
le coralillo pour les reins
–disait ma mère
Ils dansent, ils dansent, les remèdes
…de la montagne –ajoutait mon père
me faisant lever les
…herbes dans mes mains
J’apprends alors le nom des
…fleurs et des plantes
Les insectes remplissent leur fonction
Rien n’est de trop en ce monde
L’univers est une dualité
le bien n’existe pas sans le mal
La Terre n’appartient à personne
Mapuche veut dire Gens de la
Terre –me disaient-ils
En automne les ruisseaux
…commençaient à briller
L’esprit de l’eau remuant
sur le lit de pierre
l’eau émergeant des yeux
…de la Terre

Chaque année je courais à la montagne
pour assister à la merveilleuse
…cérémonie de la nature
Puis arrivait l’hiver
…afin de purifier la Terre
pour le commencement des nouveaux
…rêves et semis
Parfois des hérons bihoreaux passaient
nous annonçant la maladie
…ou la mort
J’avais de la peine en pensant
…qu’un des Anciens que j’aimais
devrait partir pour
…les rives du Fleuve des Larmes
appeler le nocher de la mort
rejoindre les
…Ancêtres
et se réjouir dans le Pays Bleu
Un matin partit mon frère
…Carlitos
Il bruinait, c’était un jour cendreux
Je sortis pour me perdre dans les bois
…de l’imagination

…(j’y suis encore)
Le bruit des ruisseaux
nous enveloppait en automne
Aujourd’hui, je dis à mes sœurs
…Rayén et América :
je crois que le poésie est seulement
une respiration paisible
–comme nous le rappelle notre
…Jorge Teillier3
tandis que comme Autruche du Ciel
par tous les pays je laisse errer
…ma pensée triste
Et à Gonza, Gabi, Caui, Malen
…et Beti je dis :
Aujourd’hui je suis dans la Vallée de
…la Lune, en Italie
avec le poète Gabriele Milli
Aujourd’hui je suis en France
avec mon frère Arauco
Aujourd’hui je suis en Suède
avec Juanito Cameron
et Lasse Söderberg
Aujourd’hui je suis en Allemagne
avec mon cher Santos Chavez

…et Doris
Aujourd’hui je suis en Hollande
avec Marga, Gonzalo Millan
…et Jimena, Jan et Aafke
…Juan et Kata
Il pleut, il bruine, le vent
…jaunit à Amsterdam
Les canaux brillent
sur les antiques lampadaires
…de fer
et les ponts-levis
Je crois voir une tulipe bleue
un moulin dont les ailes tournent
…et se détachent
Nous avons envie de voler :
Allons ! que rien ne trouble
…mes rêves –me dis-je–
Et je me laisse emporter par les nuages
vers des lieux inconnus
…de mon cœur.

3 Jorge Teillier : poète chilien (1935-1996).

*

Le secret du soleil (El secreto del sol) par Elikura Chihuailaf Nahuelpan (1991)

À Sandra Trafilaf, prisonnière politique

La Lune se cache dans tes yeux
que je regarde, tes yeux sanglants
Ton âme s’échappe de la prison
et main dans la main je t’emmène tu m’emmènes
…vers l’aube
Il y a une femme à la porte de
…la maison, près du lac
J’irai découvrir le mystère
…du soleil derrière la montagne, maman

lui dis-tu.

*

Que t’ont-ils fait Ignacio Valenzuela (Qué te han hecho Ignacio Valenzuela) par Guillermo Riedemann (1987)

Note. Ignacio Valenzuela Pohorecky, un des responsables du Front patriotique Manuel Rodríguez (Frente Patriótico Manuel Rodríguez, FPMR), fut assassiné par les services secrets chiliens avec plusieurs autres responsables de cette organisation illégale, en 1987.

Le ciel est tellement bleu Ignacio
Étrangement bleu en plein mois de juin
Il fait froid oui et toux et détresse
Que fais-tu là étendu le sourire
En miettes que t’ont-ils fait
Nu sur le dos en plein trottoir
Le visage brisé par les balles ainsi que les jambes
Et la poitrine et même les pieds.
Que font ces gens penchés
Sur ton corps ils regardent ton sang
Ta tendresse qui est restée là
Hors de ta peau et ils comparent
Ton visage avec une photographie.
Ils mesurent la distance qui te sépare
De la chaussée à présent que l’avenir
Est devenu tellement lointain.
Ils éloignent les curieux semblent si graves
Mais ils sont tranquilles eux
Penchés sur ton corps.
Tellement bleu le ciel est tellement bleu
Que tu décides de te mettre debout
Et ainsi dénudé tu te mets à marcher
Lent et calme sans regarder derrière toi.
Tu passes devant la maison de ta mère
Tu lui baises le front elle te dit
Couvre-toi mon fils prends soin de toi cet hiver
Tu ne sembles pas l’écouter tu souris et t’en vas.
Sur le chemin tu prends ta 2CV4
Tu vas chercher tes enfants et ta compagne
Nu comme tu es personne ne te regarde
Pourtant et tu traverses rues et feux de circulation
Sous ce ciel tellement bleu en plein mois de juin.
Tellement bleu le jour sous ce ciel bleu
Que même mourir serait beau
Douloureux injuste tristement beau
Comme meurent les hommes et rien de plus Ignacio.

4 2CV : La « deux chevaux » ou « deudeuche » était également produite et commercialisée par Citroën au Chili (et en Argentine), avec le nom de Citroneta sous lequel elle apparaît dans l’original.

*

Le pardon du roi (El perdón del rey) par Guillermo Riedemann (2010)

Note. Hommage aux victimes de la dictature militaire, dont plusieurs sont nommées. Villa Grimaldi et Londres 38 étaient des centres de détention et de torture.

Le « véritable visage de ce pays » (vers 7) est celui des victimes transformées en « torches vivantes » et qui survécurent, c’est-à-dire un visage brûlé. Voir « Carmen Gloria Quintana » sur Google images.

Je pardonne à ceux qui appliquèrent la gégène à Muriel Dockendorf
Et l’écoutèrent crier ainsi qu’à ceux qui savaient et n’ont rien fait
Je pardonne à ceux qui jetèrent Marta Ugarte à la mer
Tandis qu’ils se vantaient qu’il n’y avait pas de disparus au Chili
Je pardonne à ceux qui transformèrent en torches vivantes
Rodrigo Rojas et Carmen Gloria Quintana
–le véritable visage de ce pays–
Je pardonne à ceux qui égorgèrent
José Manuel Parada, Manuel Guerrero et Santiago Nattino
Je pardonne à celui qui donna l’ordre et à celui qui appuya sur la gâchette
Pour trouer le corps de Victor Jara et Carlos Lorca
Je pardonne à ceux qui cachèrent les corps dans un four à chaux à Lonquén
Je conchie les avocats, les jugements et les peines
Ce n’est pas pour rien que je suis le nouveau monarque successeur de la Princesse
Qui nous apprit à jouer de la cloche de Wall Street
Je pardonne à ceux qui se sont faits dirigeants d’entreprise
et de banque et ont accumulé la richesse qui ne leur appartient pas
À ceux qui ont volé ce qui était à tout le monde et à ceux qui ont volé
Ce qui n’est à personne
Je pardonne à ceux qui, comme nous, sont retournés
Sur le lieu du crime et ne ressentent aucune honte
Je pardonne à ceux qui jetèrent dans les lacs du sud
–Ces lacs que j’aime et où je vais prendre du repos et signer des contrats–
Des paysans Mapuche sans que personne le sache
Je pardonne à celui qui fabriqua les bombes et à celui qui les déposa
Et à celui qui les fit détoner et à celui qui donna l’ordre
D’assassiner Orlando Letelier et Carlos Prats
Je pardonne au responsable de la Villa Grimaldi
Et au responsable du responsable de Londres 38
Je pardonne à celui qui viola des prisonnières à terre
À celui qui introduisit des rats dans leurs vagins
Et à celui qui arracha les ongles des mains
De ceux qui malgré tout ne dénoncèrent pas leurs camarades
Je pardonne à ceux qui inhumèrent de nuit
Les restes des personnes assassinées et ensuite les exhumèrent
Pour les faire disparaître pendant que d’autres –comme moi–
Regardaient le solde de leurs comptes courants
Je pardonne à ceux qui assassinèrent Ignacio Valenzuela par derrière
Lors de l’opération Albania et enfermèrent sept prisonniers
Dans une maison abandonnée pour les tuer de sang-froid
Je pardonne aux pilotes qui ont bombardé le palais présidentiel de la Moneda
Je pardonne au bourreau, à l’interrogateur, au geôlier
Au sergent, à l’instructeur militaire, au secrétaire, au chauffeur
Au falsificateur, au fossoyeur, à l’assassin
Je pardonne à tous, en cela je suis particulièrement généreux
Je leur pardonne car je suis le nouveau monarque
Et que par le biais de ses représentants Dieu me l’a demandé
Je pardonne à ceux qui ont fait pour moi le sale boulot.

*

Haute poésie (Alta poesía) par Jorge Montealegre (1983)

Tous les voisins de mon quartier font la sieste,
mais il y a des enfants assommants qui frappent aux portes :
ils demandent du pain et empêchent
d’écrire des poèmes sublimes sur la faim.

*

Envoyé spécial (Enviado especial) par Jorge Montealegre (1983)

Des sources bien informées auraient indiqué
que certains représentants non identifiés d’organisations inexistantes
seraient réunis en un lieu inconnu
…………………………………vraisemblablement près de Santiago
en vue de concerter une éventuelle action de protestation
contre une supposée violation des droits de l’homme

En outre elles évoqueraient l’apparition en vie
…..de gens qui auraient disparu de manière involontaire
et dont la mort présumée a déjà été clairement suggérée au Comité
…………………………………sans personnalité juridique
regroupant les personnes concernées par cette situation hypothétique

Il apparaîtrait
qu’à cette réunion non autorisée
par conséquent rien d’autre qu’un rendez-vous social d’éléments antisociaux
outre les dirigeants de partis dissous
ont également participé certains individus inconnus
…………………………………jeunes probablement
qui derrière l’anonymat propagent rumeurs et plaisanteries
attentatoires à la sécurité
…………………………………de la partie la plus connue de la Nation.

*

Il y a brebis et brebis (Hay ovejas y ovejas) par Rosabetty Muñoz

Note. Les trois poèmes suivants de Rosabetty Muñoz sont tirés de son recueil Canto de una oveja del rebaño (Chant d’une brebis du troupeau, 1981).

Celles qui broutent de tout pâturage
et dorment avec un sourire de satisfaction
dans les enclos.
Celles qui vont aveuglément
sur les chemins accoutumés.
Celles qui boivent insouciantes
aux ruisseaux.
Celles qui ne vont pas sur les versants dangereux.
Celles-là donneront une laine abondante
lors de la tonte
et seront de savoureuses invitées
aux fêtes de fin d’année.
Il y a aussi
celles qui se tordent les pattes
en cherchant des champs de marguerites
et restent des heures et des heures
à contempler le fond des précipices.
Celles-là bêlent toute la grande nuit de leur vie
apeurées.
Et il y a, enfin,
les mauvaises brebis égarées.
C’est pour elles que
sont les racines cachées
et les prés les meilleurs, les plus délicieux.

*

Une brebis trébuchant (Oveja a tropezones) par Rosabetty Muñoz

J’ai peur.
Peur des mauvais chemins
des malentendus qu’à bras ouverts
accueillent nos rêves.
J’espère plus que je ne puis dire
et depuis que j’ai cessé d’être possibilité
devant l’abîme des yeux en arrêt
j’éprouve une sensation brumeuse
d’amarres et de toiles d’araignée.

*

Exposée (Expuesta) par Rosabetty Muñoz

Prompts à blesser ils s’accumulent
à ma périphérie.
Un œil sur un autre.
Je vais à eux les bras ouverts
Il ne sera pas dit qu’ils ne m’atteindront pas.
Il ne sera pas dit que la douleur de leurs crocs
me sera niée pour toujours.

*

Harangue au conquistador (Arenga al conquistador) par Yasmín Fauaz Núñez (2014)

Frère soldat.
Triste héritier d’Alexandre le Grand
(cet autre conquistador, néfaste entre tous)

Si tu te baissais un moment
et regardais avec attention la poussière
que tu disloques de tes bottes.

Si tu demandais leurs secrets les plus inconnus
aux eaux de ces fleuves
et aux grains de ces dunes
qu’arrose la colère de ton regard de napalm.

Si tu prêtais dans le vent une oreille attentive
à ce ciel que sillonne la tempête lâchée
par les chasseurs-bombardiers furtifs dans les hauteurs
avec leurs œufs de phosphore et d’uranium résiduel.

Si tu ne passais lâche et tyrannique
dans l’insecte qui te fait fort
par son exosquelette d’acier
résistant aux larmes brûlantes
et aux dents serrées des mères et des enfants
de Syrie et d’Iran,
d’Irak et d’Afghanistan.

Si tu appréciais la sublime
architecture des temples et des mosquées
les millénaires œuvres de l’hydraulique
et laissais voler ta pensée
avec le sable du désert.

Si tu te libérais des paroles des médias.
Si tu pensais !
Si tu doutais une seconde,
si tu lisais, si tu écoutais
et si tu méditais…

…tu comprendrais…

Que tu devrais t’agenouiller
pour baiser tes propres empreintes
car tu es dans la grande Mésopotamie,
une des terres les plus sacrées.

Le lieu où nous déchiffrons
les secrets de la culture.

Le « Tigre » ne te dit rien ?
L’« Euphrate » ne te dit rien ?
Ces noms insignes ne te parlent pas ?
Ne vois-tu pas que tu es dans le jardin, dans l’école
où les hommes apprirent à écrire ?
Où fut découverte la métallurgie.
Où fut inventé le monothéisme.

Frère ! Au nom de ta mère et de ma mère…
Ne manque pas de respect
à notre mère Babylone.

Les Chaldéens enseignèrent à tes pères
les délices de boire de la bière.
Ammourabi légiférait
là où tes balles aujourd’hui tuent.
D’ici sortirent les mythes,
lois et légendes que traduisit Moïse
dans la moitié ou plus du Pentateuque,
en commençant par la Genèse,
suivie du Décalogue
et culminant avec les normes du Deutéronome.

Tu es sur la terre de Noé !
Tu es sur la terre de Lot et de Moab
et de Ben-Ammi !

Zoroastre ne te dit rien ?
Ni la route de la soie ?
Ni les Parthes ?
Ni les contes de la princesse Schéhérazade ?

Tu oses massacrer les peuples divins
de la Bible et du Coran ?
Les descendants d’Ésaü,
les bâtisseurs des ziggourats ?
Les hommes qui fixèrent les constellations
sur la mappemonde sidérale ?

Tu ne vois pas les djinns, les afrites, les califes abbassides ?
Les peuples amorrites ?
Les Perses ?
Les navires de Sinbad dans le port de Bassora ?
Les tapis volants ?
Le fantôme d’Al-Rashid errant dans Bagdad ?

TU NE VOIS RIEN ?

Ne sois pas le crachat mensonger des peuples barbares.
Réveille-toi orgueilleux esclave
des marchands d’armes.

Ne vois-tu pas comment aveugle tu défèques tes ancêtres,
la moitié de ta culture,
l’origine première de ton concept moral,
le lieu où est née la propriété privée,
la terre d’où sont surgies les banques,
l’argent et bien d’autres choses encore
de tout ce que tu aimes et adores ?

C’est ici que Cyrus pardonna au rabbin !

Va soldat…
Suis ton destin…
ajoute un nouveau chapitre à la geste
du berceau originel
de ce que nous appelons l’histoire universelle.

Va…
Va tranquille…

Qu’est-ce que ça change ?

Poésie aztèque

Le lecteur familier de ce blog y a déjà lu de la poésie aztèque : la poésie contemporaine en nahuatl du Mexicain Luis Alveláis Pozos à la manière de l’ancienne poésie aztèque (x), ainsi que plusieurs poèmes du fameux Nezahualcoyotl, prince de Tezcoco (x). De même, la poésie chicano contemporaine que j’ai traduite aborde la thématique de l’héritage aztèque (x).

J’ai traduit de l’espagnol les poèmes suivants tirés de l’anthologie Poesía precolombina (Poésie précolombienne) (Compañía General Fabril Editora, S.A., Buenos Aires, 2a ed., 1967), compilée, présentée et annotée par Miguel Ángel Asturias, prix Nobel de littérature. En dépit d’un titre large (« précolombienne »), cette anthologie est essentiellement une anthologie de poésie aztèque, avec quelques textes mayas.

L’anthologie est composée de trois parties : Dieux, Héros et Hommes. J’ai laissé de côté les textes de la partie des Dieux, relatifs à la théologie des Aztèques et qui figurent dans la version espagnole de Bernardino de Sahagún. Cette partie théologique comporte une sous-partie sur les « atours des dieux » (Atavíos de los Dioses) dans la traduction de Miguel León-Portilla.

La plupart des autres poèmes de l’anthologie, donc ceux que j’ai traduits, sont la version espagnole du père Ángel María Garibay K. (Kintana), qui fait autorité dans le monde hispanophone.

Les poèmes présentés ici sont parfois un peu déroutants dans la manière dont le poète passe d’un interlocuteur à un autre, par exemple d’un interlocuteur humain à une divinité et vice-versa, ou encore d’un point de vue à un autre, et d’un thème à un autre, procédés stylistiques qui, pour être connus ailleurs, sont ici relativement fréquents.

Penacho de Moctezuma (couronne de Moctezuma en plumes de quetzal, actuellement à Vienne) source

Chant du Roi de ceux qui reviennent (Canto del Rey de los que Vuelven)

Note. Le « Roi de ceux qui reviennent » est le soleil, ainsi appelé en raison du fait que les âmes y retournent au terme de leurs pérégrinations. Sa demeure est le ciel entouré de turquoises et de plumes de quetzal, ornement des âmes (vers 3). Dès lors, la métaphore de la mort dans la poésie aztèque peut recourir au mouvement de la descente (vers les régions infernales) comme à celui de l’ascension (montagne gravie).

I

Je donne en offrande, je donne en offrande du cacao fleuri.
Que l’on me fasse émissaire à la Maison du Soleil !
Le somptueux cercle de plumes de quetzal est tellement plaisant.
Puissé-je connaître la Maison du Soleil !
Puissé-je m’y rendre !
Ô personne ne capte dans son âme la belle fleur qui enivre.
Je répands les fleurs de cacao
qui prodiguent leurs parfums sur la rive du lac de Huexotzinco.

Chaque fois que le soleil gravit cette montagne,
mon cœur s’attriste et pleure.
Ah si mon cœur était une fleur !
S’il était peint de belles couleurs !
Au-dessus des fleurs chante le Roi de ceux qui reviennent !

Enivrons-nous d’une ivresse fleurie. Célébrez la fête, ô princes !
Dansons une danse gracieuse. C’est ici la maison de notre père le Soleil.

Nous sommes debout sur le mur de turquoises.
La montagne des quetzals est par nous entourée.
Près de l’eau se tient celui qui vit dans les cavernes.
Quand je parviendrai à la Plaine du Serpent,
je porterai sur le dos un bouclier de turquoises,
j’arborerai dans le vent l’écarlate fleur hiémale.

II

Même si je pleure, même si je m’afflige,
même si mon cœur s’y oppose,
ne dois-je point me rendre à la région du mystère ?

Sur la terre nos cœurs disent :
« Ah mes amis, si seulement nous étions immortels !
Ah mes amis, où est la terre où l’on ne meurt point ? »

Irai-je là-bas ? Ma mère y vit-elle ? Mon père y vit-il ?
Dans la région du mystère… Mon cœur frissonne !
Si seulement je pouvais ne jamais mourir, ne jamais disparaître… !
Je souffre, j’ai de la peine.

Tu as fermement établi ta renommée,
ô prince Tlacahuepantzin.
Ici nous sommes seulement esclaves,
les hommes sont debout seulement
devant celui par qui tout existe !
On naît, on vit sur la terre.
Pour un bref instant on se voit prêter
la gloire de celui par qui tout existe.
On naît, on vit sur la terre.
Nous venons seulement dormir.
Nous venons seulement rêver.
Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai que nous venons vivre sur la terre.

Nous sommes comme l’herbe au printemps.
Il vient joyeux, notre cœur bourgeonne,
la fleur de notre corps ouvre ses pétales
pour ensuite se faner !

Tu étends ta création, ta protection, ô Donneur de la Vie.
Personne ne dit qu’à tes côtés l’infortune est inévitable !
Des pierres précieuses sont en train de germiner,
Des plumes de quetzal s’ouvrent comme une corolle.
Peut-être sont-elles ton cœur, ô Donneur de la Vie.
Personne ne dit qu’à tes côtés l’infortune est inévitable.

Peut-être est-ce ici seulement que nous vivons. Jouissez donc !
Nous n’avons que peu de temps pour être ensemble.
En tout temps la gloire peut être acquise.

Nul homme n’est ton ami,
tes belles fleurs
nous sont prêtées un court instant !
À la fin les fleurs se fanent.

Tout ce qui fleurit sous ton dais et sur ton trône,
noblesse, royaume, empire, au milieu de la plaine,
c’est un bouquet de tes fleurs… à la fin fleurs fanées !

*

Retour des guerriers (Retorno de los guerreros)

Entre des nénuphars d’émeraude, la cité
perdure, sous l’irradiation d’un soleil vert, Mexico,
quand retournent dans leurs foyers les princes,
un brouillard fleuri sur eux s’étend.

Parce que c’est ta maison, Donneur de la Vie,
parce que tu y règnes, notre père,
dans l’Anahuac on est venu entendre le chant en ton honneur
qui se répand sur le pays.

Là où étaient les saules blancs
et les roseaux blancs demeure Mexico,
et Toi, tel un héron bleu, tu survoles le pays à tire-d’aile.
Tu ouvres les ailes et la queue de belle manière,
régnant sur tes vassaux et le pays tout entier.

Parmi les éventails de plumes de quetzal,
le retour à la cité.

La ville de Tenochtitlan
soupirait de tristesse,
comme le voulait le Dieu.

*

Chant à la louange des princes – chanté par un prince (Canto en loor de los príncipes – cantado por un príncipe)

Avec des larmes de fleurs de tristesse
dont je compose mon chant de poète,
j’évoque le souvenir des rois,
ceux qui furent brisés comme des vases d’argile,
ceux qui tombèrent en esclavage dans la région où tout le monde se rend.

Ils vinrent pour être rois et régner sur la terre :
ils étaient fines plumes de quetzal, puis ils pâlirent et se flétrirent ;
ils étaient émeraudes puis tombèrent en poussière.

Que viennent les rois en leur présence,
qu’ils aient vu ce qui est à voir sur la terre :
recueilli la connaissance de celui qui est proche et joint !
Pauvre de moi, je chante de tristes chants
en évoquant le souvenir des rois !
Si seulement je retournais près d’eux, les entraînais par la main,
si j’allais à leur rencontre de nouveau
là-bas dans la région où tout le monde se rend !

Que les rois viennent à nouveau sur la terre,
qu’eux aussi rendent gloire à celui que nous glorifions,
reconnaissants, qu’ils rendent gloire à celui par qui tout le monde vit.
Ô vassaux,
si au moins nous apprenions à être comme eux,
nous qui depuis leur absence nous sommes pervertis !

Aussi, mon cœur pleure en composant
mon évocation de poète.
Je les commémore avec des larmes, avec tristesse.
Si je pouvais au moins savoir qu’ils écoutent le chant
que j’entonne à leur louange,
là-bas dans la région où tout le monde se rend !
Si je pouvais savoir qu’il leur donne de la joie, qu’il soulage la peine
et la douleur des rois !
Pourrai-je le savoir ? mais comment ?
Malgré tous mes efforts diligents,
n’irai-je jamais les rejoindre ?
et ne pourrai-je point converser avec eux
comme sur la terre ?

*

Chant de tristesse (Canto de tristeza)

Je m’afflige et pleure en pensant
que nous laisserons les belles fleurs, les beaux chants.
Jouissons, chantons, allons tous ensemble
nous perdre dans sa maison !

Parce qu’il ne conçoit point les choses ainsi, mes amis,
mon cœur est dolent et s’irrite :
ils ne seront pas engendrés de nouveau,
ils ne seront pas faits enfants de nouveau,
ils sont déjà sur le point de quitter ce monde.

Un bref instant ici aux côtés des autres :
ils ne vivront pas de nouveau, je ne me délecterai plus de leur présence,
je ne les reverrai jamais !

Où donc ira vivre mon cœur ?
Que sera ma demeure ? En quel lieu sera ma maison pérenne ?
Ah, je souffre d’abandon sur la terre.

Tu déplies et offres ta guirlande de fleurs pour le front,
entremêlée de plumes vertes de quetzal et de plumes dorées de cassique,
pour en faire don aux princes.

Mon cœur se revêt et se pare de fleurs multicolores ;
mais aussitôt je pleure et me rends devant notre mère
et lui dis : « Ô toi par qui chacun vit,
ne sois pas sévère, ne te montre point inexorable sur la terre :
accorde-nous de vivre à tes côtés dans la maison du ciel. »

Mais quelle chose véridique m’est-il donné de dire ici-bas,
ô toi par qui chacun vit ?
Nous rêvons seulement, comme qui sort du lit somnolent encore :
je parle de choses de la terre, personne ne peut rien dire d’autre.

Peu importe les pierres fines, les onguents précieux apportés en offrande,
personne, ô toi par qui chacun vit,
personne parmi nous ne peut dire sur la terre des paroles dignes.

*

L’éphémère amitié (La amistad efímera)

Note. Asturias écrit en note, au sujet du « vin de champignons » (vino de hongos) du premier vers : « Le vin de champignons était une boisson faite à partir de la fermentation de certains champignons enivrants, et ‘être enivré de champignons’ veut dire, selon Sahagún III, 118 & 230, ‘être orgueilleux, divaguer’. » Nous avons déjà rencontré ce breuvage dans la poésie d’Alveláis Pozos ; chez ce dernier comme ici, la boisson apparaît dans le contexte de la tristesse, qu’il contribue à provoquer. Chez A.P., le vin de champignons est consommé pendant un deuil et n’apaise pas la peine mais au contraire l’exacerbe.

J’ai bu du vin de champignons, mon cœur pleure,
je souffre de désolation sur la terre, je suis un malheureux.

Je ne fais que penser à ce dont je n’ai pas joui,
je n’ai pas cherché le plaisir ici-bas, je suis un malheureux.

Je vois la mort devant moi, je suis un malheureux.
Que me reste-t-il à faire ? Rien, pour sûr !
Vous tramez quelque chose, vous êtes très en colère.

Même si nous sommes tous les deux des pierres précieuses,
même si nous sommes tous ici les pierres d’un même collier,
je ne peux plus rien faire, vous tramez quelque chose, vous êtes très en colère.

Mon ami, mon ami, sans doute ami véritable,
par l’ordre du dieu nous nous aimons :
puissions-nous mourir enivrés de nos fleurs.

Que vos cœurs ne s’affligent point, mes amis.
De même que je le sais, ils le savent aussi.
Nous n’avons qu’une vie.
Un jour nous partirons, une nuit viendra
où il faudra descendre à la région du mystère.
Nous ne sommes venus ici que pour nous connaître,
nous sommes seulement de passage sur la terre.

Passons la vie en paix et dans le plaisir, venez et réjouissons-nous,
mais pas ceux qui vivent dans la colère : le monde est vaste !
Si seulement on pouvait vivre pour toujours, si seulement on ne devait jamais mourir !

En attendant nous vivons l’âme brisée,
on nous guette, on nous espionne,
mais même malheureux, l’âme meurtrie,
il ne faut pas vivre en vain.
Si seulement on pouvait vivre pour toujours, si seulement on ne devait jamais mourir !

*

Chant de Huexotzinco (Canto de Huexotzinco)

Note. Asturias écrit au sujet de ce poème : « On pense que ce poème a été écrit par des émissaires de la cité de Huexotzinco pour demander le secours de Moctezuma contre Tlaxcala. » Les thématiques abordées par le poème dépassent le cadre de cette anecdote historique, le poète cherchant, selon ses propres mots, à « séduire et émouvoir » le souverain aztèque par la poésie imagée ainsi que les considérations métaphysiques sur la brièveté de la vie humaine. Les deux sont mêlées dans la poésie aztèque en général.

Au vers 2, l’image peinte qui « s’émeut » renvoie sans doute à l’idée aztèque que la vie humaine est une image peinte dans le livre des dieux. Mais Garibay, le traducteur du nahuatl, avoue son doute sur la justesse de sa traduction.

Je suis venu, Moctezuma, pour séduire et émouvoir ton cœur,
comme une image peinte s’émeut ; je le fais frissonner
comme un papillon souriant et fleuri qui ouvre ses ailes brillantes,
au son des conques de la guerre sacrée.
J’entonne de beaux chants au son de la flûte d’émeraudes,
je souffle dans un buccin d’or.

Je désire tes fleurs, ô dieu qui donnes la vie,
fleurs qui se cueillent sur le corps des combats et se célèbrent par des chants.

Mon cœur est ceint de fleurs jaunes resplendissantes,
mon tambour est ceint de brillantes fleurs jaunes,
je composerai un bouquet de fleurs où perdureront ses paroles.

Réjouis-toi, délecte-toi, ce n’est pas tous les jours que l’on se rend à la maison de Moctezuma,
notre bienfaiteur sur la terre, notre bienfaiteur,
fleur parfumée.

Sur la montagne des combats, aux quatre vents,
tu es venu, ô dieu, irradiant des rayons fleuris ;
sur la prairie des Jaguars glatit l’Aigle qui s’est paré de couleurs.

Je me rends à tire-d’aile en sa présence,
j’ouvre mes ailes couleur de feu ou de cassique doré ;
comme un papillon virevoltant, qui se suspend en tremblant,
au son des conques de la guerre sacrée s’avance mon chant.

Je suis venu à tire-d’aile, je suis venu du lac céruléen :
il s’agite, écume, frémit, retentit,
tandis que je vole, transformé en oiseau quetzal ou en oiseau couleur turquoise,
je suis venu de notre Huexotzinco du milieu des eaux.

Je suis venu à la suite de mes voisins, je viens connaître le visage de l’oiseau précieux,
à la suite de l’oiseau turquoise, du papillon d’or, de l’oiseau aux gemmes splendides
qui gardent Huexotzinco, depuis le milieu des eaux.

Au milieu des ondes fleuries, où se confondent
l’eau d’or et l’eau d’émeraude, caquette le canard chatoyant,
lequel en ondulant fait rutiler sa queue.

De loin je me suis mis en marche,
loin de mon foyer j’ai de la peine,
je dois vivre malgré tout, perfectionnant les chants
et les ornant de fleurs.

Ah, c’est un temps pour pleurer, je vois mes fleurs entre mes mains,
le chant enivre mon cœur. Où que j’aille,
la tristesse est dans mon cœur.

Comme un onguent précieux, comme de belles gemmes, c’est ainsi que je prise mon chant.
Puissent les belles fleurs durer entre mes mains !
Je prise mon chant à l’égal des belles gemmes et des belles fleurs :
Ô, princes, mes frères, prenez du plaisir, nous ne vivons pas pour toujours sur cette terre !

Je pleure et mes fleurs frémissent…
Viendras-tu, peut-être, à la région du mystère avec moi ?
Ô, je n’apporterai point de fleurs, moi poète : alors prends du plaisir tant que tu vis,
entends mon chant !

Moi poète, je pleure car la maison du soleil n’est point lieu de chants,
au royaume des morts ne descendent point les belles fleurs.
Là-bas, là-bas, on n’en fait point de bouquets !

Votre pompe et votre félicité, ô princes,
n’ira point dans sa maison, ce n’est pas un lieu où va le chant.

*

Chant des oiseaux de Totoquihuatzin (Canto de los pájaros de Totoquihuatzin)

Je joue du tambourin : réjouissez-vous, mes amis.
Dites : Totototo tiquiti tiquiti.

Que les fleurs délectables disent dans la maison de Totoquihuatzin :
Toti quiti toti totototo tiquiti tiquiti.

Que la terre soit pleine d’allégresse : totiquiti toti.
Toti quiti toti totototo tiquiti tiquiti.

Mon cœur est de pierres précieuses : totototo,
les fleurs dont je me pare sont toutes d’or :
ce sont des fleurs multicolores que je donnerai un jour en hommage :
Totiquiti toti, ah quel chant, tiquiti tiquiti.

Allez, dans ton cœur entonne le chant : Totototo.
J’offre ici des jardins de roses et des livres d’images peintes :
Totiquiti toti, que je donnerai un jour en hommage.
Totiquiti totiquiti tiquiti tiquiti.

*

Chant de danse (Canto de danza)

La terre est secouée. Le chant commence,
aussitôt qu’ils l’entendent
Aigles et Jaguars se mettent à danser.

Que vienne le Huexotzinca, et qu’il voie comme sur la route des Aigles
donne de la voix et crie avec force le Mexicain.

Sur la montagne des clameurs, dans les jardins de terre argileuse
on offre des sacrifices, face à la montagne des Aigles
où s’étend la brume des boucliers.

Là où résonnent les grelots,
vainc et conquiert le Chichimèque,
là où s’étend la brume des boucliers.

Aigles et Jaguars font un tonnerre de grelots,
ils fixent le regard à travers leurs boucliers de joncs,
portant des casques au panache de plumes de quetzal
s’agitent les mortifères Chichimèques.

Ah, fixe tes yeux sur moi,
par mon effort je m’élève dans la maison des boucliers,
n’y aura-t-il ici aucun de ceux qui étaient avec nous ?
où vas-tu ? qu’est-il advenu de ta parole ?

Ah, je suis né dans la guerre fleurie.
Dans l’Acolihuacan de Nezahualcoyotl
la guerre sacrée s’est enflammée,
ton vin des dieux a moussé,
la bataille a été réunie en bouquet,
elle a flamboyé là-bas sur la rive des eaux.

Je suis à la fête, je suis l’oiseau précieux de l’eau fleurie,
j’élève mon chant vers le ciel, mon cœur vit en Anahuac.
Sur la rive des eaux d’hommes virils je répands mes fleurs,
pour avec elles parer et enivrer les princes.

Je souffre, mon cœur de poète souffre,
sur les rives des Neuf-Courants, ô frères,
sur la Terre fleurie, où je veux aller, au lieu où l’on est revêtu d’apparat.

Je me pare d’un collier de pierres précieuses
grandes et rondes, conformément à mes mérites de poète.
Avec l’éclat des pierres précieuses je montre ma gloire,
le chant enivre mon cœur, sur la Terre fleurie je suis dans mes plus beaux atours.

Je ne fais que chanter et souffrir sur la terre,
moi poète, je tire de l’intérieur de moi ma tristesse,
le chant enivre mon cœur, sur la Terre fleurie je suis dans mes plus beaux atours.

Les œuvres des Toltèques, leur peinture ne s’effacera pas,
moi poète, mes chants vivront sur la terre,
avec des chants mes serviteurs possèderont mon souvenir,
je dois m’en aller, je dois mourir, je serai étendu sur une natte de plumes jaunes.

Mes mères pleureront, il pleuvra les larmes,
comme l’épi de maïs se dépouille de ses grains, mis à nu,
ainsi je serai réduit à une pile d’ossements fleuris
sur la rive des Eaux Jaunes.

Je souffre, il n’y a plus d’esclave ni de serviteur perforé par les plumes.
Mon habit de plumes est devenu fumée à Tlapalla,
je dois m’en aller, je dois mourir, on m’étendra sur une natte de plumes jaunes,
mes mères pleureront, il pleuvra des larmes,
comme l’épi de maïs se dépouille de ses grains, mis à nu,
ainsi je serai réduit à une pile d’ossements fleuris
sur la rive des Eaux Jaunes.

*

Chant de Chalco (Canto de Chalco)

Parmi les roseaux de Chalco, où se trouve la demeure du dieu,
la grive verte et chatoyante gazouille, la grive rouge aux nuances rosées ;
sur les ruines de pierres précieuses,
chante l’oiseau quetzal.

Là où s’étend l’eau fleurie,
entre des fleurs de jade aux riches parfums,
parmi les fleurs est venu le trogon, se mêlant à elles.
Il chante au milieu d’elles,
au milieu d’elles règne l’oiseau quetzal.

Si je commence mon chant, moi poète, il s’entretissera de boutons de fleurs,
là où s’étend la forêt des fleurs aux riches parfums.

Les fleurs odorantes dansent au son du tambourin,
pleines de rosée, et s’éparpillent.
Là s’élève notre père le soleil,
dans une urne de jade, puis dans ses beaux atours descend,
comme paré de colliers de turquoises,
tandis qu’il pleut des fleurs dans mille nuances de lumière.

Allons, princes, chantons, réjouissons celui qui donne la vie
en écrivant un beau chant fleuri.

Les fleurs ont atteint leur perfection, les fleurs du printemps,
baignées par la lumière du soleil.
Les fleurs colorées sont ton cœur et ton chant, ô dieu !

Qui n’aime point les fleurs, ô dieu de la vie ?
Toi qui fais ouvrir les bourgeons des fleurs,
qui ouvre leurs corolles, les fleurs se fanent baignées par le soleil.

Je viens de ta maison, moi, belle fleur parfumée,
j’élève un chant pour partager mes fleurs.
Qu’elles soient butinées, qu’elles soient répandues, les fleurs odorantes ;
le dieu ouvre ses fleurs, elles viennent de son jardin là-bas, les fleurs.

*

Chants de printemps (Cantos de primavera)

I

Le quetzal fleuri et la spatule rosée sont contents :
ils se réjouissent parmi les fleurs, avec elles ils sont joyeux.

Seul en butinant des fleurs versicolores ils sont contents :
ils se réjouissent parmi les fleurs, avec elles ils sont joyeux.

Ton corps et ton cœur sont incrustés de turquoises,
ô prince chichimèque Telitl : ton cœur est une émeraude,
c’est une fleur précieuse, fleur blanche et parfumée : délectons-nous !

Tu es venu enguirlander l’Arbre Fleuri aux fleurs délectables :
À Tamoanchan, paradis terrestre, lieu de fleurs brillantes,
celles-ci ouvrent leurs corolles, la racine elle-même est fleur,
et entre les fleurs resplendissantes tu chantes, ô étranger,
l’air délicieux que tu as entendu, ce que tu as entendu là-bas s’entrelacer.
…..Délectons-nous !
On ne vit qu’une fois :
ô prince chichimèque, délectons-nous :
on ne peut emporter les fleurs au pays de la mort :
elles nous ont seulement été prêtées… Il n’est que trop vrai que nous partirons !
Oui, en vérité, nous nous en allons,
en vérité nous devrons laisser les fleurs et les chants et la terre :
il n’est que trop vrai que nous partirons !
Là où nous allons quand nous mourons, là où nous allons,
vivons-nous encore ? est-ce un lieu de vie ?
Est-ce un lieu où celui qui donne la vie rend heureux ?

C’est seulement sur la terre que se trouvent les fleurs odorantes
et les chants, qui sont notre bonheur et notre pompe.
Alors délectez-vous en !

Prenez du plaisir, princes chichimèques, car nous devrons nous rendre à sa demeure,
à la maison de la mort, ô prince Popocatzin,
et toi, étranger, Acolihuatzin, vous aurez à gravir la montagne :
nul ne peut rester sur la terre où restent les fleurs odorantes
et les chants qui sont notre bonheur et notre pompe.

II

Mon cœur de poète est triste,
je souffre car les chants et les fleurs sont la seule chose que j’accumule sur la terre.
Ils parlent en vain, ceux qui nous haïssent et veulent notre mort :
nous devrons tous nous rendre à la maison de la mort !

Si une seule fois tu te fatigues, te montres négligent,
tu auras occulté ta gloire et ta réputation sur la terre.
Ils parlent en vain, ceux qui nous haïssent et veulent notre mort :
nous devrons tous nous rendre à la maison de la mort !

Puisse-t-on vivre en tous lieux sur la terre,
ô toi, par qui l’on vit, quand il faudra descendre,
quand il faudra se rendre à ta demeure !

Là-bas dans la région où l’homme mortel disparaît,
il me faudra oublier nos chants, nos fleurs,
quand je devrai descendre et me rendre à ta demeure !

Hélas ! ainsi souffrons-nous, ainsi mourons-nous : si seulement c’était déjà fait !
Que disent du mal de nous, que nous antagonisent Aigles et Jaguars !
Ils parlent en vain, ceux qui nous haïssent et veulent notre mort !

Comment peux-tu faire cela ? Comment peux-tu lui prendre ses fleurs ?
Ah, là où elles se cueillent, ou non, c’est là le lieu difficile,
le lieu où l’on acquiert la gloire, au milieu du champ de bataille.

Même s’ils sont en paix, ne vous y fiez point :
où est le lieu de la lumière, puisque se cache celui qui donne la vie ?
Qu’ils parlent tant qu’ils veulent, ceux qui nous haïssent, qui veulent notre mort :
nous devrons tous nous rendre à la maison de la mort !

Ah, ressentez la douleur, ô Tezcacoatl et Atecpanécatl,
bien que vous soyez parés de colliers d’émeraudes,
bien que vous soyez orgueilleux et vous fiiez à lui,
où est le lieu de la lumière, puisque se cache celui qui donne la vie ?

III

Est-il vrai que tu vis là, dans la tristesse, ô donneur de la vie ?
Peut-être que oui, peut-être que non, comme ils disent.

Que vos cœurs ne s’affligent point.

Qui pourra dire si c’est la vérité ou non ?
Comme il est difficile de te connaître et de te faire changer,
ô donneur de la vie !

Que vos cœurs ne s’affligent point.

Ô donneur de la vie, je souffre : se peut-il que jamais,
que jamais je n’aille te rejoindre ?

Tu te partages amoureusement, et de ton pouvoir provient
le bonheur, ô dispensateur de la vie :
les fleurs précieuses, les fleurs odorantes,
ces fleurs que je désire et par lesquelles je souffre.

Émeraudes et plumes de quetzal en abondance
sont tes paroles et ton cœur, mon père, par qui l’on vit :
tu vois celui qui souffre et la souffrance :
encore un court instant et je serai à tes côtés.

Tes fleurs ouvrent leurs corolles de pierres précieuses,
ô donneur de la vie, les fleurs poussent dans les jardins,
elles ouvrent leurs corolles de brillantes turquoises :
encore un court instant et je serai à tes côtés.

Ô je ne me délecte point, je ne connais nul bien-être, je ne peux rien savourer sur la terre :
ainsi je suis né, ainsi j’ai vécu : je n’ai goûté qu’infortune aux côtés d’autrui.
Considérez cette vie comme un prêt, mes amis.
Tôt ou tard, selon ta volonté, ô donneur de la vie,
nous devrons nous rendre à ta maison. Mes amis, prenons du plaisir !

*

Moi, le chanteur… (Yo, el cantor…)

Moi, le chanteur, je crée un poème
beau comme la précieuse émeraude,
comme une émeraude brillante, resplendissante.
Je m’adapte aux modulations
de la voix harmonieuse du trogon…
comme le tintement des clochettes,
le tintement des clochettes dorées…
Ainsi je chante ma chanson parfumée
semblable à une gemme chatoyante,
à une brillante turquoise,
à une émeraude resplendissante,
mon hymne fleuri au printemps.