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Poésie révolutionnaire du Guatemala (traductions)

La poésie guatémaltèque engagée d’inspiration sociale et anti-impérialiste s’est cristallisée dans la première moitié du vingtième siècle autour de deux mouvements littéraires et artistiques : tout d’abord, et dans une moindre mesure, le groupe Acento, puis le groupe Saker-Ti, constitué en 1947.

Cette poésie a été portée par le contexte politique de la décennie 1944-54 qui vit la chute de la dictature du général Ubico (Révolution d’Octobre) et l’élection du président Juan José Arévalo puis, en 1951, celle de son successeur, Arbenz Guzmán. Les réformes sociales engagées sous ces deux présidences, ayant pour corollaire la fin de la répression étatique des mouvements de travailleurs, dont le parti communiste, provoquèrent la réaction des intérêts oligarchiques qui, soutenus par les États-Unis et son bras économique dans le pays, la United Fruit Company (« Mamita Yunai » – Yunai pour « Uni » de United), combattirent le gouvernement par les armes. Ce conflit (semblable à ce que vivra le Nicaragua au lendemain de la victoire sandiniste de 1979, avec le même type d’interventionnisme nord-américain), prit fin en 1954 avec le renversement du gouvernement élu. Pour les intellectuels de Saker-Ti s’ensuivit alors la répression par la nouvelle dictature, l’exil.

Les années suivantes ne furent pas moins chaotiques, une guérilla révolutionnaire s’opposant aux dictatures oligarchiques successives – ainsi d’ailleurs qu’aux quelques présidents élus. Le poète Otto René Castillo, qui avait quitté le Guatemala en 1954, rejoignit la guérilla en 1966 et fut capturé et passé par les armes peu de temps après, en 1967.

Les dix-sept poèmes suivants, que j’ai traduits, sont tirés de Poesía guatemalteca revolucionaria (1969), anthologie compilée et présentée par María Luisa Rodríguez.

Les membres du groupe Saker-Ti ici représentés sont Roberto Paz y Paz (deux poèmes), Melvin René Barahona (deux poèmes), Otto René Castillo (cinq poèmes), Julio Fausto Aguilera (quatre poèmes) et Francisco Acevedo (un poème).

Les autres poètes, non rattachés formellement à ce groupe, sont Otto-Raúl González, Romelia Alarcón Folgar et Manuel José Arce Leal (un poème chacun).

*

Muñecas de tusa, Guatemala (poupées de feuilles de maïs)

*

Résistance du peuple (Resistencia del pueblo) par Otto Raúl González (Otto-Raúl González)

…..Donnez
donnez mille
donnez mille coups
donnez mille coups au diamant.
Toujours
toujours il sera
toujours il sera et restera
toujours il sera et restera diamant.

…..Donnez
donnez mille
donnez mille coups
donnez mille coups au peuple.
Toujours
toujours il sera
toujours il sera et restera
toujours il sera et restera le peuple.
Car le peuple est comme le diamant.

…..Enfermez
enfermez derrière mille
enfermez derrière mille verrous
enfermez derrière mille verrous l’air ;
toujours
toujours il sera
toujours il sera et restera l’air.

…..Enfermez
enfermez derrière mille
enfermez derrière mille verrous
enfermez derrière mille verrous le peuple.
Toujours
toujours il sera
toujours il sera et restera le peuple.

…..Assassinez,
fusillez,
massacrez,
mitraillez le peuple,
il y aura toujours,
toujours il y aura un peuple.

…..Car le peuple est comme l’air.

…..Assassinez,
fusillez,
massacrez,
mitraillez la lumière ;
toujours,
il y aura toujours,
toujours il y aura de la lumière.

…..Car le peuple est comme la lumière.

*

Mes bœufs étaient comme ça (Así eran mis bueyes) par Roberto Paz y Paz

…Ces deux-là, oui, c’étaient des bœufs ;
je te le dis, Chema,
jamais je ne trouverai
une paire de bœufs pareils.

…J’ai dû les vendre,
mais qu’y puis-je ?
à celui qui naît pauvre
la vie coûte plus qu’au riche.

…Ils étaient si pareils l’un à l’autre
que c’en était épatant
vingt paumes de haut
regarde ma main ;
les deux tout blonds
comme du jaune d’œuf,
et avec de ces cornes…

…Je ne t’en dis pas plus.
Quand je me rappelle
comment ils tiraient,
toujours à l’unisson,
pas besoin de la pique,
même pas besoin de crier,
je sens les larmes
qui me viennent aux yeux.

…Alors je leur donnais
après le travail
un panier grand comme ça
de maïs
et du sel dans la main.

…Tu les aurais vus ;
avec la charrue,
avant que les autres
aient fini de défricher
moi j’en étais au second labour
presque à semer.
Et même ils savaient
qu’avec la terre dure
il faut semer à trois bandes de terrain
et ils les calculaient
mieux que moi !

…Mais ils sont loin maintenant,
des bœufs de cent pesos chacun !
j’ai dû m’en séparer
à cent les deux.
Voilà comment profitent
les richards
de l’homme dans le besoin…

…Ma femme enceinte
et un gosse malade,
sans maïs ni haricots,
sans même une machette !
Et les médicaments qui coûtent
si cher ;
et il faut bien des vêtements
pour celui qui est en chemin.

…C’est pour ça que je les ai vendus ;
autrement, quel espoir ?
Quand je me rappelle
comment ils grimpaient
sur la Salpêtrière
avec trente quintaux,
et comment ils allaient
sur la route
jusqu’au Rio Motagua
sans que je les guide…

…Monter en charrette
avec ces bœufs
c’était comme
de s’allonger dans un hamac.
Au point que je pouvais dormir
sur les sacs de maïs
et ils me conduisaient
au mas
de l’Hacienda Grande !

…Mieux vaut que je me taise, va,
si ça doit me faire pleurer.
Tu ne comprends pas que des bœufs
pareils je n’en trouverai jamais ?

*

Reconstruction de la lumière (Reconstrucción de la luz) par Roberto Paz y Paz

…Les mains, oui, les mains chantent
le poème d’amour bien appris
et mystérieux est leur rythme concertant ;
elles sont nées pour les usines et les charrues ;
mais le moment est si sale et sombre
qu’elles demandent aujourd’hui le fusil.

…Les mains savent défricher la terre :
la patrie se nourrit de ces mains ;
les mains savent conduire les métiers à tisser :
que ces mains donnent des vêtements aux peuples ;
les mains tracent des calculs algébriques :
que ces mains construisent les ponts ;
les mains savent sonder les douleurs :
que ces mains guérissent les peuples ;
les mains savent agencer les lettres :
que ces mains éduquent les peuples.

…Mais non ; ils ne nous laissent pas…
parce qu’ils ont étouffé septembre vingt et un ;
que soixante et onze a été gommé ;
mille neuf cent vingt1,
trahi,
cela n’a porté aucun fruit ;
parce qu’ils ont détruit à coups de prévarication
notre octobre de quarante-quatre ;
qu’ils ont ôté aux bras sans terre
la terre sans bras que nous leur avions donnée ;
qu’ils ont réduit à néant ce que nous avons construit ;
parce qu’ils ont placé des jalousies devant la lumière
qui parcourt le monde,
nous plongeant dans l’obscurité ;
alors,
de ces mains pures,
faites pour la charrue, l’atelier et le livre,
naît le désir de tout laisser tomber
pour ne se consacrer qu’à une seule tâche,
pour laquelle il n’existe qu’un seul outil :
nous reconstruirons la lumière
avec le feu lustral des fusils.

…Ces mains d’abord chercheront
et en un faisceau vigoureux
ensuite fusionneront
les fragments de lumière de notre histoire,
les reprisant avec un fil indestructible
d’acier et de flammes.

…Et une torche infinie
surgira resplendissante,
septembre plus octobre
avec avril et juin
– éblouissante –
pour mettre le feu aux immondices
et rénover la patrie humiliée

…Et en elle
et avec elle
– nourrie du sang des martyrs,
réparée l’aile meurtrie du quetzal –
entonner la chanson des champs de maïs
avec le rythme heureux des usines
et la chorale harmonieuse de cent mille écoles.

…Ah, ces fragments de lumière, à présent réunis,
quel torrent de clartés ils nous apportent !

1 Dans ce passage, le poète fait allusion à plusieurs dates clés de l’histoire du Guatemala : la déclaration d’indépendance de 1821, la révolution libérale de 1871 et la « Semaine tragique » de 1920 contre le président-dictateur Estrada Cabrera. Quelques vers plus loin, il est question de la chute du dictateur Ubico en octobre 1944.

“Réparée l’aile meurtrie du quetzal”

*

Seconde ville martyre (Segunda ciudad mártir) par Melvin René Barahona

…Zacapa, enfant ardente,
cœur de palmier vermeil.
Forge où le printemps se pare
de l’arôme irremplaçable
de ton rhum tropical, avec ton marché
odorant de légumes et de sourires
qui regardent à travers des corbeilles d’osier
offrant un mirage timide
d’humidité végétale et fantasque.

…Comme si ne suffisait le feu
transpirant de tes cactus ;
et cet autre, voluptueux et troublant,
de tes jouvencelles matinales ;
ils t’apportent aujourd’hui, Zacapa de mes ancêtres,
le feu de la mort, celui qui détruit
toute force vitale et la traite du lait.

…Toujours tu demandas l’humidité pour tes plaines,
pour accroître les sillons de tes champs,
irriguer le sang de tes cactus,
rafraîchir le front de tes vierges.

…Tu l’as reçue, l’humidité, à présent.
Humidité dans les yeux des mères
à la tendresse massacrée.
Humidité des enfants démembrés
anéantis sur le sein qu’ils tètent.
Tu peux à présent t’incliner dans les plaines de La Fragua (La Forge)
pour boire ton propre sang,
ce noble sang, courageux et fort,
que je tiens au milieu de mon poing
comme un héritage du passé, de mes pères.
Feu sur feu, c’est ce que te donnent
les immondes chiens de la nuit
jusqu’à ce que ne reste aucune pierre debout.

…À toi, déesse du feu, qui tendis
le sceau de ta lumière à Prométhée,
la pierre de ton feu.

*

Cela finira (Todo pasará) par Melvin René Barahona

…..Cela finira.
Et je serai à tes côtés au matin
de la reconstruction.

…Oui. Je serai à Zacapa
et je serai à Chiquimula ;
je serai partout
où la mort est venue
chasser l’espérance.
Je serai là pour refaire
le sang naufragé des briques mortes.
Pour sécher la dernière larme versée.
Je serai là
pour balayer avec mon front les décombres
et la tristesse des souvenirs.

…Je placerai une rose rouge et un sonnet
Dans chaque fosse commune.
Je peindrai là un rameau de ma voix, un sourire,
un tremblement de mes lèvres
sur les palmiers ressuscités,
et je baiserai les briques nouvelles et les murs
édifiés durablement.

…Oui, cela finira ;
et de nouvelles mères viendront pour les enfants orphelins,
et de nouveaux enfants pour les mères éplorées,
et un pain nouveau
plus tendre et plus savoureux
débordera des mimiques de mon peuple,
et une nouvelle espérance
débordera des poitrines reconstruites.

*

Marchons, Patrie (Vámonos, Patria, a caminar) (1965) par Otto René Castillo

…Marchons, Patrie ; je t’accompagne.

…Je descendrai aux abîmes que tu me montreras.
Je viderai tes amers calices.

…Je me ferai aveugle pour que tu aies des yeux.
Je me ferai muet pour que tu chantes.
Je dois mourir pour que tu ne meures pas,
pour que ton visage lumineux monte à l’horizon
de chaque fleur née de mes os.

…Il doit en être ainsi, c’est certain.

…Je suis fatigué de contenir tes larmes en moi.
À présent je veux marcher à tes côtés, scintillante.
T’accompagner dans ton voyage, car je suis un homme
du peuple, né en octobre à ce monde.
Ô Patrie !
Les colonels qui compissent tes murs,
nous devons les extirper jusqu’à la racine,
les pendre à un arbre de rosée tranchante,
secoué des colères du peuple.
C’est pourquoi je veux marcher avec toi. Toujours
avec les paysans agrariens
et les ouvriers syndicalistes,
avec celui qui a un cœur pour t’aimer.

…Marchons, Patrie ; je t’accompagne.

…Ma petite Patrie, douce tempête,
Mes pupilles élèvent un littoral d’amour
et ma poitrine s’emplit d’une joie de forêt
quand je dis patrie, ouvrier, hirondelle.

…C’est que j’ai mille ans à force de me lever à l’agonie
et de me coucher cadavre sur ton nom immense,
flottant sur tous les souffles libertaires,
Guatemala, prononçant ton nom, ma Patrie, petite paysanne.

…Ô Guatemala !
quand je dis ton nom je retourne à la vie.
Je quitte les larmes à la recherche de ton sourire.

…Je gravis les lettres de l’alphabet jusqu’au A
qui donne sur le vent comblé d’allégresse
et je te contemple à nouveau telle que tu es,
une racine poussant jusqu’à la lumière humaine
avec tout le poids du peuple sur ton dos.
Misérables les traîtres, mère patrie, misérables !
Ils connaîtront la mort de la mort jusqu’à la mort !
Pourquoi des fils aussi abjects naquirent d’une mère si tendre ?

…Telle est la vie des peuples, amère et douce,
mais leur combat résout tout humainement.
C’est pourquoi, Patrie, il te naîtra des matins
quand l’homme se penchera éclairé sur son passé.
C’est pourquoi, Patrie,
quand je dis ton nom mon cri devient révolte
et le vent se libère d’être vent.
Les rivières quittent leur cours prémédité
et viennent en manifestation te serrer dans leurs bras.
Les mers conjuguent dans leurs vagues et leurs horizons
ton nom meurtri de paroles bleues, propre,
pour te conduire au cri escarpé du peuple,
où nagent des poissons aux nageoires d’aurore.

…Le combat de l’homme te rachète à la vie.

…Petite Patrie, homme, et terre, et liberté
portant l’espérance sur les chemins de l’aube.
Tu es l’antique mère de la douleur et de la souffrance.
Celle qui marche avec un enfant de maïs dans les bras.
Celle qui invente des ouragans d’amour et de cerisaies
et se donne entière sur la paix2 du monde,
pour que tous aiment un peu de son nom ;
une vaste portion de ses montagnes
ou la main héroïque de ses enfants guérilleros.

…Petite Patrie, ma douce tempête,
chant logé dans ma gorge
depuis les siècles du maïs rebelle :
j’ai mille ans, à porter ton nom
comme un petit cœur futur
dont les ailes commencent à s’ouvrir au matin.

2 Dans une version du poème que j’ai trouvée sur internet, on lit « le visage du monde », c’est-à-dire le mot faz plutôt que paz. Cette version-là n’est d’ailleurs pas sans quelques défauts typographiques, tout comme le livre sur lequel j’ai travaillé, et je ne suis donc pas capable pour le moment de dire quel est le texte authentique.

*

Le Tombeau de Dieu (La tumba de Dios) par Otto René Castillo

…Il se passe des choses
si étranges
dans mon petit pays,
que si réellement
il y avait des chrétiens
ils croiraient,
sans doute,
qu’est mort
Dieu pour de vrai.

…Un homme,
par exemple,
poussé
par l’implacabilité
de sa faim,
commet un vol,
parce qu’il doit
le commettre.
On le condamne
alors
à vingt ans
de prison.

…Pensez
un moment ce que coûte
rassasier sa faim :
vingt ans
enfermé
dans 4 x 4 mètres !

…Mais
les actionnaires
principaux
des banques
qui perpètrent
des affaires
et récoltent des louanges
marchent tranquillement
dans la rue.
Pensez
un moment encore :
D’où
vient tant de richesse ?
Ils l’ont produite
eux-mêmes,
peut-être,
à la sueur
de leur front
et avec les cals
de leurs mains ?

…Répondez
à cette question.

…Le commerçant
de la cité
principale
qui à huit heures
se rend à la messe
et à onze heures
au bar,
exhibe,
après un dévot
« Santé ! »
son certificat d’entrée
au paradis,
au cas où il mourrait
à l’improviste.
Il montre avec insistance
la signature du saint père
et ajoute d’une voix âpre :
« Ça m’a coûté
cinq cents balles ! »

…Je n’ai qu’une chose à dire :
ils ont
encore
la moitié du monde
pour voyager et faire les putes.

…Mais l’affamé
principal
de ma ville
y restera
si la bombe
le surprend
à son travail.

…Une chose est absolument certaine.

…Jamais ne passeront
par le chas d’une aiguille
les chameaux,
mais les riches eux
ont acheté,
plutôt que de le nier,
le royaume de leurs cieux.

…En réalité,
s’il y avait des chrétiens
dans mon petit pays,
où se passent
des choses aussi horribles,
ils seraient convaincus
de la mort de Dieu,
sans le moindre doute.

…Faux chrétiens,
la tombe d’un dieu
est en vous !

*

La Faim (El hambre) par Otto René Castillo

…Tu ne la vois pas venir.
Elle est toujours avec toi.
Au plus profond,
ouvrier de mon pays,
blottie comme un souvenir.
Elle parle en gris au petit matin
sur le visage de tes enfants,
de ta pauvre femme silencieuse,
et de ton geste le plus amer
qui jamais ne cesse
de se séparer de toi.

…Elle se réveille
tous les matins,
quand la nuit
a été courte pour toi.
Et quand pour toi et les tiens
vient la nuit,
le jour n’est pas encore
fini pour elle,
qui continue de se nourrir
du peu de forces
que t’a laissées le patron.

Elle ne sait prononcer
qu’un seul mot,
dans toutes les langues :
manger.

Et quand tu n’as pas de quoi,
alors, cette furieuse
te mord tant qu’il ne te reste
même plus la force de pleurer.
Et comme personne tu souffres
car les tiens
fixent leurs yeux éplorés
vers l’horizon, immobiles,
tout le temps,
comme si l’aube
des plus mauvais jours
était encore à venir.
Elle aussi a un patron,
ouvrier de mon pays,
le même que toi.
Et c’est seulement quand tu te libèreras pour de bon
que tu en finiras avec elle.
Tu la tiendras apprivoisée dans tes mains.
Et il ne se trouvera pas assez de cloches
pour sonner en grande volée ton allégresse.
Alors les tiens ne regarderont plus
dans le lointain, ouvrier de mon pays,
comme si l’aube des plus mauvais jours
était encore à venir.

*

Rapport d’injustice (Informe de una injusticia) par Otto René Castillo

…Peut-être ne pourras-tu le concevoir,
mais ici,
devant mes yeux,
une vieille femme,
Damiana Murcia, veuve Garcia,
77 ans de cendre,
exposée à la pluie
à côté de ses meubles
cassés, malpropres, décatis,
reçoit
sur l’épine du dos
toute l’injustice
maudite
de ce système du mien et du tien.

…Parce qu’elle est pauvre,
les tribunaux des riches
ont ordonné son expulsion.
Peut-être que tu as oublié
ce mot.
Tant est noble le monde
où tu vis.
Peu à peu
là perdent
leur cruauté
les mots amers.
Et tous les jours
avec le matin
apparaissent des mots nouveaux,
empreints d’amour
et de tendresse pour l’homme.

…Expulsion.
Comment t’expliquer ?
Vois-tu, ici,
quand
tu ne peux payer un loyer,
les autorités des riches
viennent et te jettent
toi et toutes tes affaires
à la rue.
Et tu restes sans toit
pour la grandeur de tes rêves.
C’est ce que veut dire le mot
expulsion : solitude
ouverte au ciel, à l’œil sévère,
et misérable.

…C’est ce qu’ils appellent le monde libre.
Comme je suis content que tu
ne connaisses plus
ces horribles libertés !

…Damiana Murcia, veuve Garcia,
est toute petite,
tu sais,
et elle aura tellement froid.
Que doit être grande sa solitude !

…Tu n’imagines pas
comme ces injustices font souffrir.
Elles sont normales chez nous.
Ce qui est anormal, c’est la tendresse
et la haine de la pauvreté.
C’est pourquoi plus que jamais
j’aime ton monde.
Je le comprends,
je le glorifie
abasourdi d’orgueils cosmiques.
Et je me demande :
Pourquoi, chez nous,
les vieux souffrent-ils tant
alors que nous serons tous vieux un jour ?

Mais le pire de tout,
c’est l’habitude.
L’homme perd son humanité
et l’énormité de la douleur d’autrui
n’a plus d’importance pour lui,
et il mange,
et il rit,
oublieux de tout.
Je ne veux pas
de ces choses
pour ma patrie.
Je ne veux
de ces choses
pour personne.
Je ne veux
de ces choses
pour personne au monde.
Et je dis,
pourquoi la douleur
doit-elle avoir
son auréole bien ajustée ?
C’est ce qu’ils appellent le monde libre.

…Compare ce que je suis et ce que j’étais.
Et dis à tes amis
que mon rire
s’est changé en grimace
grotesque
au milieu du visage.
Et que je leur dis d’aimer leur monde
et de le construire beau.
Et que je me réjouis beaucoup
de ce qu’ils ne connaissent plus
d’injustices
aussi profondes et nombreuses.

*

Intellectuels apolitiques (Intelectuales apolíticos) par Otto René Castillo

I

…Un jour,
les intellectuels apolitiques
de mon pays
seront interrogés
par l’homme
simple
du peuple.

…Il leur demandera
ce qu’ils faisaient
quand
la patrie se mourait
lentement,
comme une flamme légère,
petite et seule.

…Il ne les interrogera pas
sur leurs costumes,
ni sur leurs longues
siestes
après le déjeuner,
ni sur leurs stériles
combats contre le néant,
ni sur leur ontologique
façon
de chercher de la menue monnaie.
Ils ne seront pas interrogés
sur la mythologie grecque,
ni sur le dégoût de soi
qu’ils ressentaient
quand quelqu’un, en son for intérieur,
délibérait de mourir lâchement.

…Il ne leur demandera rien
au sujet de leurs justifications
absurdes
grandies à l’ombre
d’un mensonge complet.

II

…Ce jour-là viendront
les hommes simples,
ceux qui ne figuraient jamais
dans les livres et les vers
des intellectuels apolitiques
mais qui leurs apportaient chaque jour
le lait et le pain,
les œufs et les tortillas,
ceux qui raccommodaient leurs costumes,
ceux qui conduisaient leurs voitures,
ceux qui gardaient leurs chiens et leurs jardins,
et qui travaillaient pour eux,
et ils demanderont :
« Que faisiez-vous quand les pauvres
souffraient et que se consumaient en eux,
petit à petit, la tendresse et la vie ? »

III

…Intellectuels apolitiques
de mon cher pays,
vous ne serez pas capables de répondre.

…Vous sentirez un vautour de silence vous dévorer
les entrailles.
Votre propre misère
vous rongera l’âme
et vous vous tairez,
honteux de vous-mêmes.

*

Nous autres, sur la Terre (Nosotros, en la Tierra) (1967) par Julio Fausto Aguilera

…Il existe des passions cosmonautes,
des passions médaillées,
comme d’un scaphandrier qui a touché le fond.
Des hommes se dressent
pour atteindre la Lune ;
elle, auparavant si lointaine,
seulement princesse de contes fabuleux ;
elle, la Lune, jusqu’alors attrapée seulement
par le miroir des eaux dormantes,
a bel et bien été atteinte par les mains
de quelques hommes terrestres
qui ont planté un drapeau et un autre dans ses steppes,
ont baptisé ses arides montagnes,
et maintenant se répartissent la conquête.

…Pendant ce temps,
ici sur notre planète,
sur notre vieille Terre,
c’est le désarroi.
Cette Terre,
infime et dédaignée,
pourtant est immense ;
il y a tant et tant d’hommes
qui, habitant cette planète,
n’ont point parcouru la millionième partie
de sa vaste surface.
Et des milliers, des centaines de milliers, des millions
ne possèdent, pourtant si grande notre Terre,
le plus petit terrain
où construire une maison
afin de se protéger
du soleil, qui est encore soleil et brûle,
et de la pluie, qui est encore pluie et mouille ;
encore moins nombreux ceux qui possèdent
une parcelle où semer du grain
pour faire de la farine. Et ils ont faim.

…Les cosmonautes,
ambitieux poètes,
entreprennent des vols difficiles ;
ils rêvent de conquêtes transcendantales ;
ils entonnent, fascinés,
un hymne de résonance universelle.

…Mais nous autres, les poètes,
peinés pour cette multitude d’hommes ;
nous,
chair de leur chair souffrante,
nous devons rester ici sur cette Terre,
sur cette Terre infime
mais en même temps si grande, si vaste de douleurs ;
Terre si spacieuse
et si étrangère, héritage d’un petit nombre.

*

 Pétition pour ma patrie (Petición por mi patria) (1965) par Julio Augusto Aguilera

Huipil : “Pour ma patrie maya, je veux un huipil radieux”

…Pour ma patrie maya,
je veux un huipil radieux, avec des odeurs de neuf ;
un huipil où resplendissent
– soleil et couleur, sans pénombres d’angoisse –
les vergers
d’un printemps infini.

…Pour ma patrie, émaciée
par le châtiment et la faim,
je veux, donnez-moi, un plein panier
des fruits de cette terre ;
un panier très profond
car la faim est très profonde.

Donnez-moi une cruche inépuisable
de bleus, de célestes contenus
pour la soif de mon âme.
Et que l’oiseau cenzontle
de son âme chantante
se répande en un son intense, en un son
aborigène et magique
qui dans toutes les âmes du monde danse.

…Pour ma patrie enfant, je veux une piñata,
je veux une piñata remplie de joies,
de joies de toutes saveurs,
pour être brisée un jour de réjouissance universelle,
au milieu des chansons, des accolades et des cris,
au milieu de tous les enfants :
parmi tous les peuples frères de la terre.

Piñata : “Pour ma patrie enfant, je veux une piñata” (Photo Enrique Núñez Mussa)

*

C’est seulement un rêve que nous rêvons… (Solo un sueño, soñamos…) (1965) par Julio Fausto Aguilera

…Tout bien considéré, ma sœur,
je te dis
que nous n’avons pas de patrie.

…Que cet horizon que nous embrassons
chaque jour du regard,
que ce sol que nous baisons
chaque jour de nos pieds,
sont seulement le matelas fleuri de nos rêves.

…Nous rêvons, oui ; nous rêvons
quand nous parlons de patrie ;
nous ne faisons que rêver
comme le paria allongé au bord du chemin
rêve d’un lit avec des draps et des oreillers,
rêve d’une lampe et d’un livre sous un toit,
rêve d’une tasse de boisson chaude
parfumée par la main d’une épouse…

…Nous rêvons, ma chère, en contemplant cet espace
où serait tellement belle
notre maison, la maison de tous, la Patrie…

…Car la patrie, ma sœur, est une maison :
grande, confortable, propre, peinte comme il faut,
blanche à l’intérieur, et habitée
par des gens très aimables qui sourient ;
des gens rassasiés, satisfaits,
de fraternelles gens, sans procès ni condamnations ;
tous travailleurs, tous se levant de bonne heure ;
chantant à qui mieux mieux,
chantant au travail, chantant au crépuscule,
dialoguant avec les étoiles,
tutoyant les astres…
…………….(En un mot, quelles gens immenses !)

…Mais, tu vois bien :
ici
il n’y a que cet opulent paysage de volcans,
de rivières, de vergers avec des oiseaux et des orchidées…
terre opulente, vierge,
mère fertile
qui appelle des bras mats et forts,
des bras qui la fécondent et recueillent ensuite
le fruit de son amour fait aliment…
Mais la terre n’est pas libre de se donner aux bras,
ni les bras ne sont maîtres de se donner à la terre !
cette vallée a tellement envie d’accueillir notre maison,
mais la maison, la Patrie, n’est qu’un rêve… un rêve !

…Au pied des volcans, sur le bord de la vallée,
Nous vivons, mon cœur, exposés aux intempéries ;
nous mangeons et nous dormons, frères de ces gens
aux si rudes manières, désagréables, tristes,
maltraités, furieux…
et n’est-ce pas à juste titre, puisqu’ils sont maltraités,
puisqu’ils mangent si mal – puisqu’ils n’ont quasiment pas mangé ;
puisque leurs pieds dans leurs chaussures trouées,
dénudés se perdent en d’obscurs chemins
où les traînent de pesants fardeaux,
des fardeaux horribles qui pèsent quatre siècles,
qui pèsent quatre cents ères d’abjection…

…Ainsi, clairement, nous aussi nous vivons
maltraités, enragés, renégats…
Comme il m’en coûte de croire
que c’est en ce lieu et parmi ces gens
que je bois ma tasse de café tous les matins !
Seulement pour ne pas fracasser la tasse au sol
et me briser en même temps corps et âme
en me jetant au fond d’un ravin !

…Parce que je rêve qu’un jour
tes mains et mes mains caresseront
en terrestre réalité, fleuris
– comme une floraison subtile de champs de maïs et de coquelicots –
ces rêves qui sont les nôtres,
ces rêves
de paria abandonné au bord du chemin !

*

Le Poète va en prison (El poeta camina hacia la cárcel) (1963) par Julio Fausto Aguilera

Je vais en prison
parce que je suis une voix libre.
Pour que je sois plus libre encore
c’est en prison qu’ils me conduisent.

…Car j’appartiens autant à la prison
que mienne est la liberté :
qui aime sa douce amie
doit supporter sa sœur méchante.

…Si m’enivre la douceur,
la dureté ne me brise pas ;
c’est que je suis de bois dur,
de bois beaucoup frappé.

…Dans l’agonie du jeûne,
dans la léthargie du froid,
c’est ainsi que je serai plus fort,
c’est ainsi que je serai plus vivant.

…Là où je serai seul
dans une obscurité de cachot,
là sera la liberté
avec sa lumière collective.

…Je suis redevable à la liberté,
j’ai une très grande dette envers elle ;
et comme je lui suis redevable, je dois
la payer, car je suis honnête.

…Elle me donne chaque jour,
aussi est-il juste qu’à présent je la paye
en monnaie de loyauté
battue dans une prison.

…Liberté : continue à me donner,
puisque je te paye mes dettes.
Conduisez-moi en prison
pour que je sois plus libre encore.

*

Portrait de mon quartier (Retrato de mi barrio) par Francisco Acevedo

…Dans mon quartier, il y a des garçons et des filles.
Les garçons de mon quartier
jouent avec la boue.

…Les filles de mon quartier
jouent avec des poupées de chiffon.

…Dans mon quartier, il n’y a pas d’école.

…Dans mon quartier, Juan, Blas, Pedro et les autres
se saoûlent pour dissimuler
leur peine.

…Dans mon quartier coule une rivière.

…Les femmes de mon quartier
tissent un rosaire d’espérances
avec les bulles de savon.

*

Épître irrévérencieuse à Jésus-Christ (Epístola irreverente a Jesucristo) (1963) par Romelia Alarcón Pineda

I

…Christ
descends de ta croix et lave-toi les mains,
lave-toi les genoux et les flancs,
peigne tes cheveux,
chausse tes sandales
et confonds tes pas
avec tous ceux qui te cherchent
par les cordillères et la mer,
par monts et par vaux,
dans les airs,
le long des clôtures de barbelés des chemins.

…Tu résous toute chose,
Pour Toi tout est facile,
alors
qu’attends-tu ?
pourquoi ne descends-tu pas à l’instant de ta croix ?
sans paraboles, avec des balles
et des pavés vengeurs
dans la main.

…Et que les villages se remplissent d’hommes libres
et du soleil de midi,
de jardins, de colombes et de roses
aux corolles intactes
et que des clairons annoncent
les matins pacifiques.

…Christ,
à présent descends de ta croix,
où des myriades de gens
sont crucifiés avec toi :
lave tes mains et leurs mains,
tes genoux et leurs genoux,
ton flanc et leur flanc,
lave ton front et leur front
couronné d’épines.

…Que cesse ton martyre immobile,
montre ta colère,
descends maintenant de ta croix,
mêle-toi aux hommes qui t’aiment.

II

…Tu tombes comme l’aurore avec des bruits de forêt
sur toutes choses.
Ton littoral d’étoiles avec des myriades d’yeux.
Ton grand visage couché dans les airs.
Sur ta poitrine au large.
Double route de camions et de barques.

…L’approche de ta barbe incendie les ronces ;
ton haleine fait ployer les montagnes.

…Tu es puissant, tes mains en de lointaines époques
carbonisèrent des Sodome,
rompirent des amarres de pluie,
et des hommes furent changés en statues de sel.

…Peut-être ignores-tu, Jésus-Christ,
que s’est libéré ton ennemi le démon ?
Les ossements des hommes en hurlant
rôdent autour de fosses ouvertes.
Les hommes ferment des cercueils.
Charpentier !
depuis ta clarté tous les arbres
ont la taille de sarcophages.

…C’en est fini de l’innocence de l’atome,
de la douceur du vent,
du cœur bleu de l’eau
et des harpes revêtues de ta présence.

…Des clameurs de mains s’élèvent
cernées de vautours.
Des bouches sans avenir te nomment.
Descends de ton trône céleste
prisonnier du ciel,
parcours la boue de la terre.

…Peut-être
qu’à l’ultime cène du monde
Judas te baisera la joue.

III

…Vaste silence d’améthystes,
présente stature quotidienne.
Ta couronne d’épines, la lance de Longin,
sans diamètre ni pause,
dans le flot humain répétées.

…À l’ordre du jour,
seulement des cœurs pendus aux branches,
le cri des villes fusillées,
et la sueur des visages sans suaire
et Toi jouant sur des harpes,
sans usage pour les oreilles terrestres.

…La lumière pend de ton habit,
le long de ta peau descend le jour
le blé pousse sur les traces de tes pas.

…Il est si simple d’emmagasiner le plaisir dans les granges :
d’engranger les fruits éblouissants,
de brandir les poings coupés,
les abeilles noires de la mort.

…Au moins
permets aux enfants de t’entourer
envahissant les terrains défendus par des barbelés
et les femmes
aux yeux mangés de larmes
de toucher ton vêtement.

…Que se posent tes paroles – rosée –
sur les parcs et les champs ;
perpétue le Sermon de la Montagne
sur la place semée de poignards.

…Fais taire le chœur des saints,
ordonne aux oiseaux de faire silence
pour écouter les hommes pleurer ;
les ossements qui disent ton nom
brisés dans la poussière ;
parcours ainsi que Dante
les enfers de l’homme.

…Fais vite un miracle au nom du Père,
confirme que tu existes
par une nouvelle Résurrection.

*

Du sang au paradis (Sangre en el paraíso) par Manuel José Arce (Manuel José Leonardo Arce Leal)

…En somme, il ne se passe rien :
je perds mon sang.

…Je sais que mon hémoglobine répandue
est comme une bave d’ivrogne face à la bombe atomique :
en somme, il ne se passe rien.

…Et si je suis malade,
de même sont morts de faim des centaines de milliers de milliards
d’autres.

…Et si je bataille en ce moment en mon for intérieur,
si je lutte contre moi-même,
Nasser et Ben Gourion grondent menaçants l’un contre l’autre
et ça c’est quelque chose qui fait peur.

…S’ils me donnent envie de frapper mon ombre,
d’assassiner mon miroir,
de fusiller dans le dos ma garde-robe et mon fauteuil,
en réalité il ne se passe rien :
ils disent que Cuba possède des missiles,
que Mao a envie de les tirer,
que s’il les tire c’est plié
pour tout le monde.

…En somme, il ne se passe rien :
je perds mon sang.
Et c’est seulement que perd son sang le citoyen
A-1 19 90 03 de la minime ville de Guatemala,
où tant perdent leur sang,
perdent leur sang pour de vrai,
par des blessures légitimes,
par balle,
à cause de ne pouvoir manger,
à cause d’être pauvres et malades et de travailler.

…En somme, il ne se passe rien :
je perds mon sang.
Les médecins disent que le corps contient
plus ou moins six litres de sang en tout,
que si l’on en perd trois,
rien,
on meurt.
En somme,
il ne se passe rien :
de vingt-quatre millions cinq cent mille six cent quatre-vingt-quatre litres
trois petits litres seulement ont été versés :
en somme, il ne se passe rien.

…Il ne se passe rien,
non,
il ne se passe rien.

…Je me dis qu’il ne se passe rien.

***

Pour des traductions de poésie révolutionnaire cubaine et nicaraguayenne, cliquer sur les liens.

Poésie révolutionnaire nicaraguayenne (traductions)

Seize poèmes tirés de l’anthologie Flor y Canto: Antología de poesía nicaragüense (1998) publiée par le poète Ernesto Cardenal, et traduits ici en français, peut-être pour la première fois (ou peut-être pas).

Le plus grand des poètes révolutionnaires nicaraguayens est certainement Ernesto Cardenal lui-même. En reconnaissance de son œuvre littéraire ainsi que de son engagement avec le Front sandiniste de libération nationale (Frente Sandinista de Liberación Nacional, FSLN), le gouvernement sandiniste au pouvoir le nomma ministre de la culture en 1979, poste qu’il occupa jusqu’en 1987. Il fut un des quatre prêtres membres du gouvernement révolutionnaire et suspendus à ce titre par le Saint-Siège en 1984.

Il est à peu près certain que l’ensemble de son œuvre poétique a déjà été traduite en français et j’ai donc choisi de traduire ici d’autres poètes figurant dans son anthologie.

*

Berceuse sans musique (Canción de cuna sin música) par Carlos Martínez Rivas

Dors, futur citoyen de Nicaragua.
Fais dodo, mon enfant.

Une lune de cuivre jette sur La Loma1 ses rayons souillés.
Dors maintenant, alors que tu n’attends pas
de cette colline la toute-puissante signature : le sauf-conduit,
l’exonération fiscale, la grâce pour le neveu rebelle,
un coin au Trésor, l’ordre du mérite…
……………Tout !

Fais dodo, mon enfant, fais dodo.

Une bonne nouvelle met en émoi la maisonnée. La liesse éclate
parmi la parentèle, ton père a obtenu sa nomination :
Portier, Avocat de la Banque, Garde du corps, Ambassadeur…
Il sait y faire. Le vieux ne s’est pas montré novice.
Mais toi, dors. Tant que tu ne te rends compte de rien
et ne peux avoir honte de ton père.

Fais dodo, mon enfant, fais dodo.

Tu grandiras. Tu attraperas au vol le sens de la vie
sur cette belle Terre de Ruben Dario. Tu apprendras à fermer
le poing avec le pouce entre le majeur
et l’index : signe héraldique de ta Patrie.
On ne le voit pas dans le triangle de l’écusson
mais il est bien là, sous le bonnet phrygien ;
comme tu devras, toi, l’avoir caché dans la poche.
……En même temps,
avec l’autre main tu serreras la main tendue,
confiante, tu parapheras les décrets et la lettre de recommandation
pour la veuve et tu l’agiteras persuasive dans tes discours.

Mais dors, dépêche-toi de dormir à présent
tant que tu n’as pas commencé à être malhonnête.

Tant que tu n’as pas souillé la Mitre, l’élevant
entre tes tremblantes mains pastorales en défense de l’Oppression ;
Tant que tu n’as pas rédigé l’ordre d’appréhender le mari
de ta sœur et n’as pas encore tabassé à coups de crosse dans le cachot le compagnon
de tes années de lycée ; tant que n’as pas inscrit
ton pauvre nom sur la liste des adhésions.

dors, parce que tu es encore intègre
dors, alors que tu es encore inoffensif
dors, tant que tu ne t’es pas encore vendu,
futur Archevêque, Lieutenant, petit employé.

Pardonne-moi, je ne t’ai pas raconté ce soir un conte de fées,
Je suis venue t’embêter avec la vérité.

Comme tu as sommeil ! Tes paupière se ferment…

Dors, futur citoyen de Nicaragua.
Fais dodo, mon enfant.

*

Aèdes et Tyrans (Aedas y Tiranos) par Ernesto Gutiérrez

Pausanias raconte
qu’Anacréonte à la cour de Polycrate
tout comme Eschyle avec Hiéron à Syracuse
adressaient leurs chants aux tyrans
de même que Simonide ;
mais Hésiode et Homère, NON
ils ne se commirent point avec les rois
et renoncèrent
à la richesse des puissants
pour la renommée auprès du plus grand nombre

Ce n’était pas précisément de l’immoralité
chez ceux-là
car il ne faut pas oublier qu’à Marathon et Salamine
Eschyle combattit contre les Perses ;
mais c’est chez Hésiode une agreste vertu
et un trait de magnanimité chez le vagabond Homère
qu’ils aient chanté pour le Démos
et non pour ceux qui le gouvernent tyranniquement

Ainsi et jusqu’à nos jours
les poètes sont
les uns avec les tyrans
les autres contre eux

Mais tandis qu’Hésiode et Homère
couvrent toute l’Hellade
Anacréonte Eschyle et Simonide
seulement une partie.

*

Rapport quotidien (Parte del día) par Luis Rocha

L’histoire se répète.
Les trahisons se répètent.
L’ennemi est toujours le même.
La mort se répète.

………. « Il ne restait que les maisons pleines de fumée… »
raconta le prisonnier depuis sa geôle
et Novedades2 en écho sordide :
….. « Un triomphe de plus pour le gouvernement de notre excellentissime Général de Division Anastasio Somoza Debayle »
et le jésuite ex-recteur de l’UCA3 approuvait :
….. « C’est la seule façon d’en finir avec ces gens… »
et le peuple attendit que la fumée se dissipe
pour aller chercher les corps mais ne trouva rien
il sut seulement qu’ils étaient toujours en vie
qu’ils étaient trois hommes
et une femme
et le peuple pensa :
….. « Jamais tant de moyens militaires n’ont été déployés pour tuer si peu de gens »
et il sentit non sans douleur
que quelque chose commençait à germer en lui.
Enveloppées de fumée hantée par des fantômes en ruine
les maisons canonnées et mitraillées
apparaissaient aux yeux du peuple :
….. « On assassine la jeunesse du Nicaragua »
dénoncèrent les poètes
et leurs livres furent interdits
et depuis lors comme jamais auparavant
apparut la marque, le sigle,
griffonné, écrit à la hâte
sur les murs et dans les rues :
……….FSLN
……….FSLN
……………….front…
« Les Sandinistes sont partout »
« Le Front apparaît au dictateur jusque dans sa soupe »
disait le peuple, et Somoza :
« This is a stupid situation:
I am a friend of the United States »
et alors Somoza Salue Mister Shelton
et Mister Shelton adresse un petit signe
aux conseillers militaires nord-américains
et Mister Président des USA espère
que la situation va se décanter :
300 personnes enrôlées dans la Garde Nationale
équipées avec le meilleur armement moderne made in usa
et recevant un entraînement rigoureux et prolongé en « contre-insurrection »,
fusils Garand, Mausers, 30×30, M1, carabines, bombes,
gaz, boucliers, masques, pistolets Smith & Wesson calibre 9,
trois véhicules blindés, mitraillettes de tous calibres, bazookas,
équipement mobile, bulldozers, radios, ambulances et un tank Sherman
« combattirent héroïquement pendant quatre heures »
contre trois hommes et une femme du
Front Sandiniste de Libération Nationale.

À la fin de l’« affrontement »
ils donnèrent la mort aux trois hommes
et firent la femme prisonnière.

Selon le rapport les « bandits » ou « délinquants »
moururent au cours de l’assaut
mais la femme dit qu’elle fut outragée
battue humiliée violée
et qu’elle parvint à voir ses camarades
prisonniers et toujours en vie.
De nouvelles affiches apparaissent dans les Lycées et les Universités :
….. « Le Che vit dans nos consciences »
….. « Vive le Père Camilo Torres ! »
….. « Patrie libre ou mourir »
…………… « Sandino est toujours liberté »

Les G.N. continuent de combattre
et d’autres maisons restent pleines de fumée.
Le peuple contemple la scène :
« Mais que se passera-t-il quand la fumée se dissipera ? »
Mister Somoza trinque avec Mister l’Ambassadeur :
le peuple contemple la scène.
Le bureau des affaires juridiques et relations publiques de la G.N.
publie un communiqué selon lequel
….. « le mouvement subversif a été étouffé »
et « le peuple nicaraguayen doit être reconnaissant
au Général de Division Anastasio Somoza Debayle
pour la façon dont il préserve la paix »
Le peuple contemple la scène
et la misère s’accroupit comme un gémissement
dans ses entrailles.

La pauvreté produit un silence tonitruant
tandis que
….. « On assassine la jeunesse du Nicaragua »
et le peuple contemple la scène
et les maisons restent pleines de fumée
et le Front apparaît à nouveau
et Mister Somoza boit d’autres verres avec Mister l’Ambassadeur
et les maisons de nouveau pleines de fumée
et le peuple contemple la scène
et les cœurs battent de plus en plus violemment
et les consciences éclatent
comme des grenades.

*

Le Peuple (El pueblo) par Carlos Pérezalonso

Le peuple est comme le soleil et la lune qui paraissent chaque jour.
Il est grand dans sa naïveté
Et c’est précisément par sa naïveté qu’il est grand.
Le peuple est au contact des belles choses de la terre.
Et ses paradis sont naturels (comme le Paradis)
Dans la mort il est simple comme le pain
Bien que l’on cherche toujours à le disperser et à l’exterminer.
Mais le peuple a de nombreuses têtes et de nombreux bras
qui se reproduisent comme se reproduisent les herbes folles dans les semis
Le peuple est sans fin. Et suprêmement riche.
Il contient la vie et la préserve contre les soudards
les usuriers
les possesseurs de la terre (qui n’en sont pas les maîtres)
contre ceux qui inventent l’histoire et
contre ceux qui l’oublient
contre ceux qui codifient la religion et
contre ceux qui codifient et ensuite oublient les lois
pour faire d’autres lois
qu’ils oublient après elles aussi.
Du peuple sortent les rois et les putes
et les rois oublient qu’ils sont du peuple

Du peuple sortent les poètes et les riches
Et les riches quand ils sont riches
ne sont plus du peuple

Le peuple est aimé comme les taureaux et les tourterelles
Et on le pourchasse et on le tue comme les taureaux et les tourterelles
Cependant le peuple ne meurt pas mais il dort
Et un jour se réveillera avec ses centaines et ses milliers et ses millions de bras

Et alors, pauvres de vous, usuriers et soudards,
pauvres de vous, ô rois !

*

Petroleum par Beltrán Morales

(À écrire pendant les premiers jours de l’après-guerre)

Avec le pétrole
Des avions de guerre purent être ravitaillés
Et cracher le feu depuis le ciel
Sur mes grandes cités
Et mes petits villages
Avec leurs rues de poussière et de pierre
Et un lampadaire rachitique dans chaque rue.

Sur eux et sur les champs de blé, mon amour,
Où des milliers de gens après ne purent
Saisir une poignée de terre, car
Il n’y avait plus de terre ; et quand bien même, sans doigts
Il est impossible de saisir quoi que ce soit avec les mains.

Que le pétrole travaille pour la Paix
Et que c’est grâce à sa profusion en son sein
Que le Monde Libre s’est libéré
d’Adolf et de Benito,
Admettons-le comme véridique.

Mais si les alliés se sont libérés
(Et ils disent qu’ils nous ont aussi libérés)
Du terrible Axe Rome-Berlin-Tokyo
Nous autres, dites, qui
Nous libérera des alliés ?

*

Travail volontaire (Trabajo voluntario) par Vidaluz Meneses

Laissons bureaux,
mémorandums et rapports
et partons pour les champs de café.
Femmes, souvenons-nous de nos mois de grossesse
quand nous attacherons le panier à la ceinture
et augmenterons lentement son poids
avec notre cueillette de café.
Cueillons sur les arbustes lourds de fruits
les petites boules rouges et brillantes semblables à des cerises ;
d’autres obscurcies par la maturation
acquièrent la nuance du raisin
leur contact au bout des doigts
tente l’imagination.
Les fruits mûrs jaunes ou verts, ovales ou ronds
comme des poires et des tomates minuscules.
Dans les champs de la récolte
sont dispersés les grains.
Certains noirs et ridés comme des raisins secs
d’autres durs calcinés comme des semences.
Dans ce paradis fruitier,
vert sur la branche verte glisse
l’urticant chichicaste.
Quand il t’attaque, la douleur est comme d’une injection d’huile.
La sagesse des campagnes a découvert qu’en lui
sont la vie et la mort,
que son excrément vert, intense
appliqué sur une piqûre
apaise la douleur et prévient la fièvre.
Cueillir le café comme le coton
c’est retourner à nos racines
quand nos premiers pères récoltaient le cacao.
Le café et le coton sont aujourd’hui notre monnaie.

*

Hommage infime (Mínimo homenaje) par Vidaluz Meneses

Avec l’économie à terre.
Sans bureaux ni machines
à écrire suffisantes,
relevant le défi
de la seconde étape de ton œuvre, Carlos4,
et c’est comme quand tu partis pour la montagne
avec quelques camarades, des armes en nombre infime
……….et un drapeau.

*

Le Marchand de noix de coco (El vendedor de cocos) par Daisy Zamora

Ernesto Cardenal et Daisy Zamora, 2013

Sous la rangée d’acacias le long de la chaussée
l’homme choisit toujours la même place à l’ombre.

C’est un rite quotidien, vider la charrette,
séparer les noix de coco, et au fil de la machette
peler chaque noix jusqu’à ce que
la sphère de chair blanche soit à nu.
La femme les propose
………deux ou trois sous chaque bras
esquivant les bus,
sautant entre motocyclettes et voitures ;
attentive aux feux de la circulation
pour aller chercher d’autres noix de coco.

De loin, la blancheur des noix de coco luit
comme les crânes des soixante-quinze enfants Miskitos
tués par la milice somoziste à Ayapal :

WAN LUHPIA AL KRA NANI BA TI KAIA SA
(Mort aux assassins de nos enfants)
criaient leurs mères.

Les enfants du marchand de noix de coco
mangent une noix de coco à leur réveil
puis une noix de coco au milieu de la journée
sous l’acacia entouré d’écorces de noix.

TAWAN ASLA TAKS, TAWAN ASLA TAKS
(Peuple unis-toi, Peuple unis-toi)
criaient les mères
BAILA WALA WINA, BALAYA APIA
BAILA WALA WINA, BALAYA APIA
BAILA WALA WINA, BALAYA APIA
(De l’autre côté ils ne passeront pas).

*

La Bible racontée aux enfants par Richard Nixon (La Biblia contada a los niños por Richard Nixon) par Alejandro Bravo

Et Dieu créa Superman
à son image
et il l’appela USA
et lui dit :
………. « Croîs et multiplie
………. et remplis la terre »
Et ce peuple crût
comme l’herbe des champs
il se multiplia
comme le sable de la mer
Et Dieu parut
……….à Henry Ford
et celui-ci conçut la Fondation Ford
……….et à Dupont
et Dieu en personne
créa la General Motors

Autour du peuple
élu de Dieu
il y avait d’autres peuples
qui convoitaient son bonheur
comme les Coréens
……….et les Vietnamiens
Et le peuple élu
sur l’ordre de Dieu
déclara la guerre sainte
à ces peuples
qui se lancèrent altérés
contre le peuple de Dieu
comme s’était lancé Caïn
sur son frère Abel pour l’assassiner

Dieu envoya
ses anges B-26
puis
ses archanges B-52
et des légions de chérubins
………………..(Marines)
contre ces peuples
dévoués à Satan

Satan est un autre chapitre
de cette histoire
que je vous raconte
Il y avait jadis
un homme qui jalousait
la majesté de Dieu
et s’appelait Karl Marx
Il jalousait également
le peuple élu de Dieu
–Dupont, Ford,
Rockfeller, Vanderbilt–
et souleva par ses livres
d’autres hommes jaloux
de Dieu et de son peuple
Ils créèrent un enfer
et l’appelèrent URSS
et ils l’étendirent jusqu’en
Chine d’Indochine
……….–en Asie–
et Cuba
……….–en Amérique–
Le peuple élu
a mené et continuera de mener
de nombreuses guerres saintes
contre ces peuples corrompus

Peu de temps avant que les disciples de Satan
ne créèrent leur enfer
Dieu souhaita purifier le monde.
Après la création de l’enfer
il décida de le repurifier
et c’est ainsi qu’il envoya
le Premier
et le Second Déluge
que les hommes appelèrent
Guerres Mondiales
Ensuite il envoya son fils unique
qui s’appelait Multinationale
Le Messie se sacrifie
pour votre salut
Il fonda son église
qui est Une et Apostolique
Au principal de ses apôtres
il dit :
………. « George tu es dollar
………. et sur cette monnaie
………. je bâtirai mon église »

De cette église
moi, Richard Nixon,
je suis aujourd’hui le représentant
sur la terre.

*

A Chicha (Tony) tombé en Nouvelle-Guinée [A Chicha (Tony) caído en Nueva Guinea] par Bosco Centeno

Tu disais que pour toi la morte était
comme un beau poème
et quand tu tombas ton sang arrosa les épis de maïs
que tu avais mis dans les poches de ton uniforme
et sur ton corps ont germé les grains
et des épis ont poussé grands et forts.

*

En sueur et couverts de boue (Sudorosos y enlodados) par Bosco Centeno

En sueur et couverts de boue
trois jours de marche et quatre en embuscade
pâles, le corps mangé de piqûres
le sac pesant comme une croix
passant lentement les avant-postes du campement,
les camarades nous interrogent du regard :
Tous au complet ? Camarade pas un tir de sept jours,
rien à raconter.
D’autres camarades partiront demain en embuscade.

*

Cette lune qui se confond (Esta luna que se confunde) par Bosco Centeno

Cette lune qui se confond
avec les enseignes de néon
entre de grands édifices de fer et de ciment
j’ai peine à croire qu’elle monte entre îles et lac
en face de ma maison à Solentiname5.
Ici il y a des voitures, des motos, du bruit
mais je ne les perçois pas comme dans la rumeur du lac
le chant de l’engoulevent et de la chouette.

*

Quand la lune se cache (Cuando la luna se oculta) par Manuel Martínez

Quand la lune se cache
on ne voit plus que la silhouette des palmiers
les hérons endormis
comme des statuettes de marbre
et l’on entend courir le vent
par les marais.
Les heures passent lentement
et je veille dans les ténèbres
personne ne doit passer la frontière.

*

Embuscade (Emboscada) par Manuel Martínez

C’était dans un méandre du Rio Kama.
Le blanc sillage d’écume
comme une traînée de givre,
là-bas, sur le dos paisible
du fleuve et la douce brise
remuée par le bruit du moteur.

Depuis l’aval le canot hors-bord vint
au contact. Là où l’épaisse
mangrove immerge ses vertes
branches et l’obscure humidité
dessine un ciel grisâtre.

Le site du guet inévitable
dans le silence. Étrange sensation
bourdonnant dans les entrailles
comme un vide dans l’estomac.

Ce fut un envol soudain de hérons
effrayés et l’anthracite charivari des singes congos
dans les profondeurs, quand retentit
la rafale sur le miroir ensanglanté du fleuve.

Le canot solitaire
à la dérive
poussé par le courant.

*

Même si ma vie ne dure pas (Aunque mi vida no alcance) par Ernesto Castillo Salaverry (1957-1978)

Même si ma vie ne dure pas
jusqu’au jour de la victoire,
mon combat ne sera pas vain,
car dans la joie du peuple
il y aura une nuance de tristesse
mêlée d’espoir,
et ils diront :
camarades,
souvenons-nous de ceux
qui sont tombés au combat.
Alors chacun saura
que n’ont pas été inutiles
mon geste et celui de beaucoup d’autres
qui savent que même si
nous devons ne pas le voir de nos yeux,
le jour est proche.

*

Lettre brève à ma fille Carla (Pequeña carta a mi hija Carla) par José Mendoza (1961-1989)6

Carla, hier, le 22 décembre, j’ai reçu tes dessins
qui m’ont été apportés par Gregory Taylor Down,
chef de l’arrière-garde de la 3002 à Mulukuku.
L’arc-en-ciel et l’arbre de Noël sont très jolis.
Mais ce sont les portraits de Sandino et du garçon, ton petit frère,
qui me plaisent le plus. Ils sont tellement beaux.

……Je m’imagine sans peine ton application
à les dessiner, la poitrine sur la table,
et tes cheveux tombant sur ta figure presque collée à la feuille de papier,
tandis que tes lèvres pressent ta langue
et que les crayons deviennent un carrousel de couleurs pêle-mêle.

Tu m’as fait tellement plaisir !
J’ai été heureux pendant une minute dans cette guerre !

…..Je voudrais être avec toi, ta mère et le bébé,
t’apprendre les nombres,
te répéter à voix haute les lettres de l’alphabet,
me changer en magicien, le meilleur de l’univers,
ou en clown capable de jongler avec
un arc de nombres et de lettres :

…………………………….5……..A

……………………..4……………………E

………………3…………………………………..I

……….2………………………………………………….O

…1……………………………………………………………..U

Je suis privé de la joie de te voir grandir, de te voir courir.
Comme je voudrais jouer avec toi et le petit cerf que je t’ai apporté de Mancotal
t’emmener au parc et à la grande roue de Chicago7.
Pour cette raison, peut-être que sans le savoir nous sommes aussi toi et moi des mutilés
…………………………….de guerre.

Vous me manquez et c’est comme si c’était la vie qui me manque.

Je ne sais pas si du haut de tes cinq ans tu peux me comprendre.
Un jour nous serons de nouveau réunis… Ce qui se passe
c’est qu’un méchant magicien fils d’une sorcière glacée et affreusement laide,
le vieux génie du Mal qui s’appelle Reagan
…..–tu es déjà capable de le reconnaître à la télé–
nous retient dans les champs de la guerre.
Nous sommes comme des victimes prisonnières de son sortilège.
…..Il pointe vers nous son nez énorme
montre ses dents et sort ses griffes souillées.
C’est le grand méchant loup suivi de tout une bande de méchants loups
…..à la poursuite du Petit Chaperon rouge-noir8.
…..Et il faut défendre le jardin du Petit Chaperon rouge-noir
…..c’est pourquoi les papas
portent des habits verts comme le printemps
et sont armés de gourdins de haches et de machettes.

Mais un jour, ma fille, sur l’ardoise que tu as dans le patio
je t’apprendrai les nombres et les lettres du ciel et de la terre
et quand je contemplerai ton bonheur, ton sourire, entre nous deux
se tendra l’arc-en-ciel, comme un chemin jusqu’au soleil.

***

Notes

1 La Loma : palais présidentiel du Nicaragua, dans la capitale Managua.

2 Novedades : journal.

3 UCA : Universidad Centroamericana, l’Université d’Amérique centrale, université privée.

4 Carlos : Carlos Fonseca Amador (1936-1976), fondateur du Front sandiniste de libération nationale (FSLN), tué trois ans avant la prise du pouvoir par le Front.

5 Solentiname : Bosco Centeno était membre de la communauté fondée à Solentiname par Ernesto Cardenal.

6 Comme le Che après la révolution cubaine, José Mendoza, après la victoire de la révolution sandiniste au Nicaragua et plusieurs années de combat contre les Contras dans le pays (ce qu’il évoque dans le présent poème), poursuivit la lutte révolutionnaire à l’étranger. Il mourut en Argentine lors de l’assaut de la caserne de La Tablada par la guerrilla du Mouvement « Todos por la Patria » (guévariste).

7 Il existe un Chicago au Nicaragua.

8 Petit Chaperon rouge-noir : c’est-à-dire aux couleurs du FSLN.

Ernesto Cardenal, le jour de la victoire de la révolution, 19 juillet 1979 : “Le triomphe de la révolution est le triomphe de la poésie”

***

Pour mes traductions de poèmes de la Révolution cubaine, c’est .

 

Poésie cubaine de la Révolution (traductions)

Dix-huit poèmes tirés de l’anthologie Poesía cubana de la Revolución publiée en 1976 par le poète nicaraguayen Ernesto Cardenal et traduits en français (peut-être pour la première fois, pour certains d’entre eux, ou peut-être pas).

*

Réponds… (Responde tú…) par Nicolás Guillén

Toi qui es parti de Cuba,
réponds,
où trouveras-tu vert et vert,
bleu et bleu,
palme et palme sous le ciel ?
Réponds.

Toi qui as oublié ta langue,
réponds,
et qui mâchonnes en langue étrangère
le well et le you,
comment peux-tu vivre muet ?
Réponds.

Toi qui oublié la terre,
réponds,
où repose ton père
sous une croix,
où laisseras-tu tes os ?
Réponds.

Ah, malheureux, réponds,
réponds,
Où trouveras-tu vert et vert,
bleu et bleu,
palme et palme sous le ciel ?
Réponds.

*

Chronique de la fin de la dîme et du tribut (Crónica del fin del diezmo y del tributo) par Félix Pita Rodríguez

Ceci est la fin de la dîme et du tribut.
La fin des pieds nus et des haillons.
C’est la fin de je n’ai nulle part où dormir,
je n’ai ni assiette ni cuillère. C’est la fin de je meurs,
sans médicaments. Et l’hôpital ?
Ils m’ont fait sortir comme incurable.

…..L’hôpital n’a pas de lits
pour ceux qui portent leur cadavre sur leur dos.
C’est la fin de si ça ne te plaît pas va voir ailleurs
si tu trouves un autre travail.
La fin de je suis trop vieux, ils ne me veulent pas,
dans aucun atelier, aucune usine.

C’est simple et facile à comprendre,
c’est la fin de je n’ai pas et de je voudrais,
la fin de si je pouvais et de je ne peux pas
car je n’ai pas.

…..La fin de ne sois pas idiote, ma fille,
avec ce corps, moi, je n’avais pas faim.
La fin de si vous ne payez pas demain je vous assigne en justice,
la fin de si vous ne payez pas demain j’arrête de vous servir le lait.
La fin de pour le moment je ne peux pas aller à l’école
nous verrons si le mois qui vient ça sera possible
de t’acheter de nouvelles chaussures.

C’est simple, ce sont des paroles claires,
c’est la fin de je suis blanc et tu es noir,
ne t’y trompe pas. La fin de que pouvais-je faire,
ils ont pris ma terre, les soldats sont venus,
un de mes enfants est mort en route.

Chacun peut le comprendre, c’est très simple,
je suis en train de parler de choses qui se passaient
tous les jours de l’année.

…..C’est la fin d’ils m’ont donné
dix pesos pour voter. La fin d’il n’y a pas de pupitres,
pas de crayons, pas de livres à l’école.

…..La fin d’ils l’ont tué
quand il montait dans le train, à Manzanillo,
un capitaine qui lui a tiré dans le dos.
Il paraît que c’était un ordre de l’ambassade américaine.

Ce sont les choses qui se passaient alors,
des choses amères, troubles, qui blessaient
au plus secret du cœur.

La fin de je te dis que c’est la fin du monde,
que ça n’en vaut pas la peine, il faut vivre et c’est tout.
La fin d’hier, désespéré, un homme sans travail
a tué sa femme et leurs deux enfants
avant de se suicider. La fin de tu l’as lu comme moi, il s’est dépensé
cette nuit vingt mille pesos pour une fête au Biltmore.
C’est la fin d’il serait encore en vie s’ils l’avaient opéré à temps,
mais l’opération coûte cher.

La fin de tu te rends compte le Ministre
a encore perdu cette nuit au Casino.
Trente mille en une heure et demi, dit-on.
La fin de s’il te plaît peux-tu me lire cette carte de mon fils.
La fin de si vous ne savez pas signer, mettez une croix ici,
devant deux témoins. La fin de dans notre région
il meurt trois enfants tous les cinq jours.

…..C’est à n’en pas croire ses yeux.
C’est à pleurer de joie en le voyant,
parce que c’est comme si c’était le premier matin
après la fin, la fin du monde.
Le premier matin, le premier sourire,
le premier air pur, le premier enfant.

C’est à n’en pas croire ses yeux.
C’est la Révolution qui entre dans les maisons
pour mettre les choses à leur place.

C’est la fin de la nuit et de l’amertume.
C’est la fin de la dure dîme et du sanglant tribut.

*

Visite aux tranchées (Visita a las trincheras) par Samuel Feijóo

Le soir est violet
comme hier. Bleu-gris
la mer qui déjà ne peut
égaler le soir et l’étoile
de Vénus.

……….Le milicien
regarde l’horizon. Il attend
l’envahisseur qui viendra pour sa maison,
sa ferme, son pétrole,
des prostituées, des esclaves.
Il attend. Les palmiers s’enténèbrent.
Dans la nuit dense
si nous devons mourir que ce soit
avec le pauvre ; si nous devons
vivre que ce soit
avec le pauvre digne.

*

Che par Samuel Feijóo

Sobre, tranquille et catégorique,
il se levait, marchait,
palpitait.
Il ne perdait jamais un moment en oisiveté,
en petitesses, en jactance, en plaintes.
Aucune nourriture
ne s’arrogeait
sa propre main à la table de tous.
Il était la justice, souriante et ferme.
C’est ainsi seulement qu’il parut.
Ainsi jamais son souvenir ne disparaîtra de nos mémoires.
Il reviendra comme l’ouragan et l’éclair,
tout feu tout flammes, comme il était
et comme il est, dans la justice,
et abattra les corbeaux et les bêtes sauvages,
aigles sanguinaires.
Qu’il n’y ait pas de deuil pour lui, il a gagné l’éclat
de celui qui se sacrifie entièrement.
Tous les maltraités du monde
le comprennent, l’embrassent, le font sien : héros
qui n’escompte d’autre gloire qu’un avenir
d’allégresse. Qu’il n’y ait pas de deuil.
Sa victoire est la nôtre ; ne faiblissons pas ;
siècle après siècle.

*

Au président Ho Chi Minh (Al presidente Ho Chi Minh) par Fina García Marruz (1969)

Toi qui disais
que tu ressentais de la peine
même à voir tomber
l’avion ennemi
qui réduit en cendres
la maison, toi
qui t’adressais en vers
aux délégations
venant à ta rencontre,
guerrier de la paix
à qui la guerre
ne déforma pas l’expression
de singulière finesse,
de douceur,
toi qui parlais une langue
que l’on n’avait entendue
depuis longtemps
parmi les hommes,
descendue d’on ne sait
quelle source vive,
tu es descendu dans la mort
avec la légèreté d’un flocon,
gracieux, sans bruit,
de sorte qu’à personne ne vient l’idée
d’entonner à présent
des chants de guerre,
ni un chant funèbre.
Aujourd’hui je voudrais
par exemple savoir
dessiner,
tracer à l’encre noire
sur une toile très blanche
la tige d’une fleur
flexible et dure.
Je voudrais tresser
Une natte de sol très fine
en roseau.
Car il m’a semblé
que tu entrais
ainsi dans la mort
comme en un visage ancien
qui s’acquitta bien
d’un sourire.

*

Avec ces mains (Con las mismas manos) par Roberto Fernández Retamar

Avec ces mains qui te caressent je construis une école.
J’arrivai presque à l’aube, avec des vêtements que je pensais de travail,
Mais les hommes et les enfants en haillons qui m’attendaient
M’appelèrent « monsieur ».
……….Ils vivent dans une bâtisse à moitié détruite,
Avec quelques lits pliants et planches de bois : c’est là qu’ils passent la nuit
À présent, au lieu de dormir sous des ponts ou des porches.
L’un d’eux sait lire, et ils le firent venir quand ils surent que j’avais une bibliothèque.
(Il est grand, lumineux, porte une barbichette sur son insolent visage de mulâtre.)
J’allai dans ce qui sera le réfectoire et qui est aujourd’hui marqué seulement par une plinthe
Au-dessus de laquelle mon ami trace en l’air avec le doigt des fenêtres et des portes.
Plus loin se trouvaient les pierres, qu’un groupe de garçons
Transportaient en rapides charretées. J’en demandai une
Et me mis à apprendre le travail élémentaire des hommes élémentaires.
Puis j’empoignai ma première pelle et je bus l’eau sylvestre des travailleurs,
Et, recru, je pensais à toi, à l’époque
Où tu participas à une récolte jusqu’à ce que ta vue se brouille
Comme aujourd’hui la mienne.
……….Que nous étions loin des choses réelles,
Mon amour, que nous étions loin – comme l’un de l’autre !
La conversation et le déjeuner
Furent mérités, ainsi que l’amitié du pasteur.
Il y avait un couple d’amoureux
Qui rougissaient quand nous parlions d’eux en riant,
En fumant après le café.
……….Pas un moment
Sans que je ne pense à toi,
……….Aujourd’hui peut-être plus encore,
Tandis que j’aide à construire cette école
Avec ces mains qui te caressent.

*

Les bateaux (Los barcos) par Fayad Jamis

Dans la baie
de La Havane
Dans les ports
bleus et bruissants
de l’île
entrent les bateaux
chargés de choses et d’amitié
Je m’asseois un moment pour regarder le sillage
de ces navires
et lire leurs noms
simples et étranges
reflétés par les ondes
qui trémulent dans le soir
Je m’asseois un moment pour sentir que je ne suis pas seul
que m’entourent des arbres et des hommes
fenêtres et pétrole
machines houle cheminées
étoiles et encore des hommes
Ici sur ce mur
de la jetée
de la baie ardente
de La Havane
regardant comment les bateaux
qui viennent de si loin
jettent l’ancre dans ces eaux
qui sont presque mon sang
Je m’asseois un moment pour écouter la rumeur
des camions qui répartissent
pétrole et amitié
de quartier en quartier
Ici sur ce mur
de la jetée
où parfois se rompent les vagues
mouillant ma chemise
blanche de leur paix et liberté.

*

Pour cette liberté (Por esta libertad) par Fayad Jamis

Pour cette liberté de chant sous la pluie
il faudra tout donner
Pour cette liberté d’être étroitement attachés
à la ferme et douce intimité du peuple
il faudra tout donner
Pour cette liberté de tournesol ouvert à l’aube des usines
sous tension et des écoles illuminées
et de la terre qui craque et de l’enfant qui se réveille
il faudra tout donner
Il n’y a pas d’alternative à la liberté
Il n’y a pas d’autre chemin que la liberté
Il n’y a pas d’autre patrie que la liberté
Il n’y aura plus de poème sans la violente musique de la liberté
Pour cette liberté qui est terreur
de ceux qui toujours la violèrent
au nom de fastueuses misères
Pour cette liberté qui est la nuit des oppresseurs
et l’aube définitive de tout le peuple déjà invincible
Pour cette liberté qui éclaire les yeux caves
les pieds nus
les toits percés
et les pupilles des enfants qui déambulaient dans la poussière
Pour cette liberté qui est l’empire de la jeunesse
Pour cette liberté
belle comme la vie
il faudra tout donner
si nécessaire
jusques et y compris son ombre
et ce ne sera jamais suffisant.

*

Épilogue (Epílogo) par Roberto Branly

Les superbes
jamais
n’osèrent
imaginer
qu’au fil des jours
ceci
allait devenir
la révolution
des humbles.

*

La Génération de 1930 (Generación del 30) par Lisandro Otero

Ils étaient nés dans des maisons à étage
de la rue Subirana ou de Lamparilla,
au-dessus d’une école ou à côté
d’une charcuterie.
Ils jouaient à la quimbumbia et suivaient des yeux
le haut étendard d’un cerf-volant.
Ils n’avaient pas toujours en poche la pièce
de cinq centavos pour aller au cinéma.
Mais ils virent au temps de leur gloire
William S. Hart, Max Linder, Gloria Swanson, Chaplin, Greta Garbo.
Ils préféraient l’autobus au tramway
parce que c’était le progrès.
Ils aimaient aussi le jazz, la radio et l’aviation.
Au chapeau de paille ils opposèrent les cheveux longs
et au gilet la chemise ouverte
avec les manches retroussées jusqu’au coude.
Ils lisaient Salgari, Vargas Vila, Eugène Sue
et les aventures d’Arsène Lupin.
Ils firent connaissance dans les librairies,
sur les bancs de l’université
ou lors d’actions civiques.
Ils se prirent davantage au sérieux et lirent Ingenieros,
Mariategui, Rolland, Barbusse, Rodo
et le Manifeste du Parti communiste.
Ils discutaient autour de tasses de café, dans les parcs,
les expositions d’art nouveau.
Tout était excitant dans la vie.
Leurs héros pouvaient s’appeler Diego Rivera, Cocteau, ou Langston Hughes.
De même Sandino et Zapata
et à l’occasion
Jack Dempsey.
L’art nègre et le cubisme, Lénine ou Renan, pouvaient être les thèmes
d’une longue nuit blanche.
Et toujours Marti et toujours Cuba.
Il éclatait dans leur poitrine une force coléreuse et impatiente,
ils voulaient « conquérir des montagnes et amasser des étoiles ».
Ils aimèrent des femmes, comme eux
belles et pleines de vie.
Ils adorèrent les corps dans lesquels ils se reflétaient,
firent des enfants et écrivirent des livres.
Ensuite vint le temps des définitions :
ils se bagarrèrent avec des sbires, signèrent des manifestes
et furent envoyés en prison
où ils attrapèrent les morpions et les poux de précédents captifs.
Bien que la situation ne fût pas à prendre à la légère
ils ne perdirent pas leur sens de l’humour.
Et entre saillies, donquichottismes et lyrismes,
avec le tonnerre et les commotions comme toile de fond,
mêlant nostalgies et courage,
ils se donnèrent à la grande Accoucheuse de l’Histoire.
Ils moururent les poumons détruits par la tuberculouse,
démolis à coups de pied,
tirés comme des lapins, dans les rues,
assassinés dans leurs lits,
combattant dans les tranchées de révolutions vaincues.
Ils voulaient changer la vie
car ils l’aimaient trop.

*

Pancarte pour 1960 (Pancarta para 1960) par Heberto Padilla

Usuriers, bandits, affameurs,
adieu.
Le feu de la Révolution
vous a effacés.

Les mains du peuple
vous ont fauchés de telle façon
que vous ne pourrez jamais renaître.

C’est fini pour vous.
Pour vous, la mort ; et si vous voulez,
amen.

Ceux qui ont sué
au fourneau, siècle après siècle ;
Ceux qui saignaient
Soufflent à présent sur les feux de joie
où se consument les tributs, les papiers
d’usure et de privilège.

Regardez leurs enfants
qui vous contemplent. Vous ne voyez aucune rage
dans leurs yeux.
Ils sont la justice
de ces pères justiciers.

*

Vie de Clément (Vida de Clemente) par Rafael Alcides

Aux voisins de la 16e rue entre Linea et le 11 de Vedado

Clément avait quatre-vingts ans.
Il était venu de Jamaïque il y a cinquante ans (là-bas son père avait été colonel de je ne sais quelle guerre qui n’avait servi ┌à rien et dont personne ne se rappelle).
À la fin Clément était sourd
et ne voyait presque plus. Il marchait avec difficulté, traînant une jambe,
tout en répétant qu’il était trop jeune pour prendre sa retraite, et
d’une façon ou d’une autre il parvenait à rester le seul à entrer et sortir les poubelles,
à récurer, balayer et maintenir propres les parties communes,
tous les jours.

Clément parlait avec la voix de quelqu’un qui dit des secrets.
Plus qu’un employé on aurait dit un professeur,
il paraissait un doux grand-père noir.

Clément aimait
s’asseoir le soir au seuil de la porte des voisins,
pour lire les journaux. Aux enfants
il offrait de petites poupées. Il leur offrait aussi
des bonbons, des bouts de bois ;
Clément se faisait des cadeaux à lui-même.
Nous autres adultes, il nous invitait à prendre le café
et nous racontait comment les petits oiseaux venaient sur le toit manger dans le creux de sa main :
« Que veux-tu faire quand tu seras grand ? »,
demandait-il aux enfants.
Clément disait que Fidel était formidable !

Hier matin,
après avoir arrosé les plantes,
Clément monta sur le toit pour réparer le moteur de la citerne.
Cette fois, en plus de sa jambe, il traînait avec lui une longue échelle.
Le moteur était très haut,
et j’ai dit que Clément était très vieux.

« Il avait de la famille ? », demanda plus tard le médecin légiste,
devant les restes répandus sur le trottoir.
« Non, dirent les voisins,
Clément était tout seul. »
« Alors pourquoi pleurez-vous ? »
Personne ne sut que répondre. (Le médecin légiste lui-même
avait les yeux mouillés.)
Dois-je préciser que Clément n’était pas quelqu’un d’important ?
Il est certain qu’il n’y a eu aucune grande aventure dans sa vie.
Clément était un homme comme tout le monde.

À part nous voir grandir,
aider à construire cet immeuble
et s’en occuper pendant presque cinquante ans,
Clément n’avait jamais servi à rien.
Je ne sais plus très bien qui a organisé la collecte
mais dans la chambre mortuaire il n’y avait pas assez de place pour tout le quartier.

Nous marchons tous à présent derrière sa dépouille.

Adieu, Clément,
……vieux,
que plus jamais ne s’arrête le moteur de la citerne.

*

Ces étés-là les mêmes événements se répétaient (Por aquellos veranos se repetían los sucesos) par César López

Ces étés-là les mêmes événements se répétaient
(comme on le sait, à la ville les saisons n’existent pas,
il y a seulement la chaleur et par moments encore plus de chaleur ;
mais nous insistons pour dire : ces étés-là…)
Un exemple pour illustrer les faits,
Rien qu’un exemple parmi les nombreux autres exemples.
(Le nombre de morts en ville, en ces temps d’accidents,
fit que les secteurs affectés se retirèrent de la mer.)
Il n’est pas nécessaire de se souvenir de Flebas, mais souvenez-vous
d’Eugenia Solorzano, cette noire rondelette en maillot de bain rouge
qui se noya sur la plage publique et dont le corps
fut retrouvé flottant au milieu des sargasses et des taches de fioul. Un poisson,
ou de nombreux poissons lui rongeaient les seins, les yeux,
tandis que les jeunes à la taille svelte la regardaient étonnés
depuis leurs voiliers de compétition, les cheveux plus ou moins blonds au vent,
protégés par l’insigne du club à la mode. L’eau
n’était pas l’amie des pauvres, des noirs. C’est étrange,
il n’y avait de noyés que sur la plage publique.
On n’entendit jamais parler de noyade ailleurs.

*

Playa Girón par Antón Arrufat

Avec mes mains inutiles
qui ne savent qu’écrire,
je voudrais recueillir vos têtes,
mes frères, mes compatriotes,
les têtes tranchées et démolies par les obus,
pour la poitrine qui reçut la mitraille
et laissa les entrailles à l’air libre
– car il y avait là des cœurs violents –,
pour la chair réduite en lambeaux et les balles
et les foulards sanglants,
personne ne sait la peine que je ressens de mon impuissance
et combien avec cette pauvre voix je voudrais
vous créer une autre vie, distincte et pérenne.
Moi qui ai le triste office
de celui qui attend que les autres vivent pour lui,
pour son sang.
Dans mes veines coulerait votre sang
et la nécessité de la mort juste.
Aujourd’hui je n’ai pas peur des mots
justice, liberté, pain.

*

E = MC2 par Orlando Alomá

Princeton, New Jersey. – Cette nuit est décédé dans sa maison le docteur J. Robert Oppenheimer, précurseur du développement de la première bombe atomique nord-américaine. (Tiré de la presse quotidienne)

Tes tristes mains qui avaient l’habitude d’ajuster la pipe s’apaisent,
ainsi que tes os effrayés de fils d’immigrants.
Tu ne parles plus de choses toujours plus terribles
d’une voix douce,
tu n’es plus un homme timide,
tu n’es plus rien.
La guerre et la paix sont pour toi la même chose.
On pourrait dire que tu as perdu
toute énergie.
Entre la vie et toi s’est élevé
un mur :
dans le monde indivisible des morts
à présent tu te désintègres à tout jamais.

*

Hypothèse (Hipótesis) par David Fernández

Demain les poètes… (E. González Martínez)

.

Une révolution plus grande que nous… (Fidel Castro)

.

On dira : les poètes n’avaient pas d’opinion,

ils se contentèrent d’écouter et de répéter ce qu’ils écoutaient,

d’arborer l’ultime espoir des autres transformé en consigne,

de copier les pancartes brandies par le peuple les jours de grandes manifestations ;

on dira : les poètes ne comprirent pas la grandeur de ce moment historique,

ils ne surent que faire de ce phénomène énorme qui leur tomba soudain dans les mains,

de ce grain de lumière trop grand qui leur entrait par les yeux

et les aveuglait ;

on dira : ils ne surent capter les ondes de poésie vierge, non écrite, se formant constamment autour d’eux, et ils succombèrent au torrent des choses ;

on dira : les poètes ne trouvèrent pas les mots, les modes, les essences, les formes essentielles, les contenus essentiels, ils ne conjuguèrent pas leur travail avec le travail urgent de leur peuple,

leur poésie était un reflet

pâle des œuvres, des chemins conduisant où nous sommes à présent,

leur poésie était une répétition, un battage des mêmes sentiers, un effort frustré pour aller de l’avant et atteindre le rythme violent de la vie, sa vigueur irrépressible ;

on dira : ils se perdaient dans des jeux intellectuels, supprimaient points et virgules pour pallier leur inefficacité

mais malgré cela leur voix n’était pas leur voix, on pouvait trouver en elle l’admiration outrée du fanatique, le doute stérile du sceptique.

Mais malgré tout leur voix n’était pas leur voix, il n’y avait pas en elle la même résonnance qu’un ra de tambour ou qu’une pelletée de ciment ou qu’une paire de bottes fatiguées battant les chemins ;

on dira : il n’existait pas de dimension commune entre un poète et un internat de montagne, entre un poète et un contingent de maîtres d’école volontaires, entre un poète et la réforme agraire ;

le travail du poète se réduisait

à raconter des histoires, à mettre en mots ce que les hommes faisaient en dehors de celles-ci (il faut être juste et reconnaître que parfois les histoires ne leur furent pas contées et vinrent dans leurs livres par leur propre effort) ;

on dira :

les poètes n’étaient pas à la hauteur de ce moment historique.

.

Et peut-être bien que c’est la vérité.

*

Je dis Révolution (Digo Revolución) par José Yanes

Indiscutable comme une averse,
comme la soif
ou la faim,
tu es là pour apporter l’épée.
T’ont conduite ceux qui n’ont pas
de quoi se chausser,
ceux qui parlent avec la fumée et le bruit
des machines,
ceux qui après retournent dans leurs maisons
obscures
et pleines de cris.
Ceux qui doivent avoir une autre vie.

Ta présence est comme l’air
et le soleil,
à partir de toi nous abandonnerons nos ruses
mesquines
et découvrirons notre vie intérieure.

Toutes les méthodes que nous aprîmes pour respecter
et baisser la tête
ont été rasées
et jetées dans le sel.
Et la peur en habite même quelques-uns
qui seront balayés.

Tu es là,
les bras pleins d’amour
et capable de colère
et de haine.

Tu es là
comme une porte qui conduit vers nous
et nous invite à nager.

Tu es là,
certaine comme cet arbre qui grandit.

*

Fête de famille (Fiesta familiar) par Cus Causse

Ils sont arrivés barbus et à cheval
je savais qu’ils n’étaient pas les rois mages
mais qu’ils apportaient quand même un grand cadeau,
parce que grand-mère leur a dit au revoir en agitant son mouchoir de soie
et que pour la première fois j’ai vu maman sourire.

***

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