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Poésie emberá et kuna contemporaine du Panama

Les poèmes suivants, traduits de l’espagnol en français, sont tirés de l’anthologie Cantos de Abya Yala : Poesía contemporánea de los pueblos originarios de Panamá (2107) (Chants d’Abya Yala : Poésie contemporaine des peuples premiers du Panama), compilée et présentée par le poète panaméen Luis Wong Vega.

L’anthologie est disponible en ligne (ici).

Elle rassemble des œuvres en langue indigène et en espagnol de poètes contemporains des ethnies Ngöbe-Buglé, Emberá-Wounaan (ci-après Emberá) et Guna (ci-après Kuna).

Nous avons retenu des poèmes dont le texte original est en espagnol : pour l’ethnie emberá, trois poèmes de la poétesse Raquel Cunampio, et, pour l’ethnie kuna, des poèmes d’Irik Limnio (un poème), Leocadio Padilla (un), Artibel Igar Mendoza (deux), Aiban Velarde (un), Aiban Wagua (un), ainsi que trois poèmes du plus connu des poètes kuna, Arysteides Turpana.

Aiban Wagua, avec qui je suis en contact par e-mail au sujet des présentes traductions, tient à signaler que quatre poèmes attribués dans l’anthologie au poète Aiban Velarde sont en réalité de sa plume. Ces poèmes sont : Ríos de versos, Me han robado un dios, ¡Qué ganas tengo!, et Véndame los ojos (non traduits ici).

(Aiban Wagua étant un poète à la fois original et important, avec son accord je lui consacrerai sur ce blog la traduction d’un choix plus étendu de ses poèmes, qui fera suite au présent billet.)

*

Emberá

Trois poèmes de Raquel Cunampio

Ces poèmes appellent quelques explications préalables.

Dans le premier poème, la « lune piriati » (ma traduction de luna piriatí) ainsi que la « nuit piriati » (noche piriatí) me paraissent désigner le plus simplement la lune et la nuit de Piriati, c’est-à-dire de la région du Panama où vivent les Emberá (que l’on trouve aussi en Colombie, dans la région frontalière du Chocό, ainsi qu’en Équateur).

Deuxième poème. Cocoloti est le nom d’un maître emberá renommé de musique traditionnelle, chanteur et flûtiste, à qui le poème serait donc un hommage. Je dois cependant à la vérité de dire que le mot est sans majuscule dans le texte original – tandis que certains vers du même poème commencent par une majuscule – et qu’il pourrait donc s’agir, si ce n’est pas une coquille, de toute autre chose que ce dont je viens de parler ; il pourrait ainsi s’agir d’un nom commun en langue emberá dont le sens, même si l’on peut y deviner, mais sans certitude, un terme d’affection, ne se laisse cependant pas trouver sur internet puisque, même en affinant les recherches, on ne trouve que le nom propre dont j’ai parlé.

[Ajout du 3.7.2020. Dans un e-mail du 2 juillet 2020, Raquel Cunampio me confirme que, dans ce poème, cocoloti avec une minuscule est le nom du maître de musique emberá.]

Enfin, dans le troisième poème, le jagua est le suc d’un fruit dont il tire son nom, suc avec lequel les Emberá produisent une teinture d’un noir intense dont ils se couvrent abondamment le corps de motifs symboliques et magiques. La photo ci-desous de Raquel Cunampio la montre avec le visage et les épaules peints au jagua.

Raquel Cunampio (Source: Cantos de Abya Yala, 2017)

Profite de la lune piriati,
du silence
de la tranquillité,
savoure d’être sans lumière électrique,
on est bien comme ça (pour le moment).
Souvent je m’étonne de cette tranquillité…
Belle nuit piriati.

Cette nuit j’ai rêvé
de toi
et me suis réveillée
avec un sourire
que je ne puis cacher
ni effacer…
cocoloti !
Quelqu’un comprend-il ce sentiment ???

Il n’est vêtement
ni maquillage
ni accessoire
qui me fasse sentir aussi belle
que lorsque je me peins au jagua…
quand le jagua et moi
ne faisons qu’un…
car alors devient visible
la vraie beauté
d’être Emberá

*

Kuna

Les Kunas de l’archipel de San Blas dans l’actuel Panama sont connus en France, sous le nom d’Indiens des Sambres, depuis le XVIIe siècle en raison de leur soutien aux flibustiers et boucaniers français – comme d’ailleurs à ceux des autres nationalités – dans leurs entreprises contre les colonies espagnoles en Amérique. Les Kunas en effet, farouchement attachés à leur indépendance, voyaient dans la flibuste un moyen de contrer les empiètements des Espagnols sur leurs territoires.

Plus tard, ce même esprit d’indomptable liberté leur fit proclamer en 1925, au cours de la Révolution kuna (Revoluciόn guna ou Revoluciόn dule), célébrée depuis lors chaque année, une république autonome, la République de Tulé (República de Tule) (dont le drapeau, que les Kunas utilisent toujours, représente une croix gammée traditionnelle, symbole d’ailleurs présent chez de multiples ethnies amérindiennes). Le retour des Kunas, la même année, dans le giron du Panama se fit à la condition seulement de garantir une large autonomie à la région de San Blas ; cet accord et l’autonomie qu’il établit perdurent jusqu’à nos jours.

Les Kunas, leur vision du monde, leur cosmogonie sont le sujet du poème éponyme du recueil Los ovnis de oro (Les ovnis d’or) d’Ernesto Cardenal.

Nudsugana comunicándose con los aliados (Nudsugana communiquant avec les Alliés), tableau du peintre kuna Oswaldo De Leόn Kantule illustrant un thème de la cosmogonie kuna (Source: sagapanama)

Mouvement du hamac (Movimiento de la hamaca) par Irik Limnio

Tremblant et circulant
le hamac naît
du sourire de l’eau
et de la négation de la mort.
Il s’étend sur les galaxies,
niche dans les sillons du chant
qui procèdent du nombril de l’arbre
avec sa mémoire universelle.

Il va au crépuscule du manguier,
de la banane grillée au feu,
du cocotier qui épanche ses seins,
du poisson qui retourne à la mer
tant de fois.

Il vient berçant et grinçant
et ses grincements nous reposent
dans un labyrinthe humide qui sort des autres
qui ne sont pas encore ou des jarres grises
qui tournent à nos côtés.

*

Un poème de Leocadio Padilla

En pirate, je volai tes mangues mûres, ô femme, sirène abandonnée.
Alors nous fûmes deux esprits naviguant sur l’océan mort.

Nous secouâmes les vagues, l’horizon, avec ma ceinture et ta courbe.
C’est ainsi que nous annonçâmes dans la bouche du firmament l’amour.

Nous fûmes dauphins, parfois baleines, et d’autres fois ressac,
dérivant à la merci des récifs, à la merci du cœur.

Dans la nuit, timide nuit de l’abordage,
je m’éreintais par ton jardin comme un colibri.

Ma sève brute, mes racines te suffoquaient,
comme un pirate je butinais tes sels dans le lit vert.

Dans la nuit timide tes volcans fragiles, mangues mûres,
attisaient une passion endormie dans le noyau de mon cœur.

Tes yeux, océans, m’oublièrent en pleurant.
Ton corps, littoral, se convertit en sable.
Mon corps, étoile fugace, se réduisit en air.
Et nous nous éteignîmes entre sirènes et tritons.

*

La chanson de ma mère (Canto de mi mamá) par Artibel Igar Mendoza

Ma mère, vêtue de fine mola1,
et le hamac berçant un nouveau-né ;
« Quand tu seras grand, tu iras avec ton papa – chante ma mère –
labourer la terre et semer la noix de coco et le maïs… »
La chanson de ma mère et le cliquetis des maracas.
Ainsi tisse ma mère, de ses mains édifiant
Le monde des hommes et des femmes de demain.
Je suis enveloppé dans les rêves de la mélodie de la hutte,
et je rêve au manioc, aux poissons…
de cette strate de la vie je me suis alimenté,
pain et amours d’une aurore nouvelle.
La voix de ma mère est la main
du grand-père Antonio, sculpteur de dieux :
son murmure me sculpta jour après jour,
nuit et jour.

1 mola : La mola est le tissage artisanal des femmes kunas, ainsi que le vêtement ainsi réalisé.

*

Au nom du progrès (En nombre del progreso) par Artibel Igar Mendoza

J’enfielle ma bouche
par des poèmes toujours colonisateurs :
Au nom du progrès, du développement,
de la civilisation…
Cette Amérique latine étouffe des peuples,
arrache avec leurs racines
ceux qui cultivèrent les premiers cette terre.
La terre mère blessée sanglante rampe
sur les chemins et dans les villages indiens.
Ils piétinent la dignité de mon peuple,
et me crient : « Au nom de la civilisation ! »
Ils nous calment par d’hypocrites caresses,
nous disent à l’oreille : « Ta culture est bonne
car elle est notre folklore » ;
« ta religion est intéressante
car elle nous donne notre superstition… »
Ils nous imposèrent un nom,
et nous appelèrent « Indiens »,
et nous prirent nos terres ;
ils nous confinèrent dans des forêts stériles,
nous forcent aujourd’hui à crier avec eux :
« Pour le développement !
Pour la civilisation !
Pour le progrès ! »
Frère indien, armé de rage
pour la ferme brûlée,
pour la fille violée,
pour les enfants qui n’apprennent plus
à saisir l’arc des ancêtres,
unissons nos voix,
redevenons sarbacanes, flèches,
et guerres victorieuses…
Bugasu est avec nous, ainsi que Nele, et Colman2
ils nous demandent de serrer les rangs.
Peu importe combien de temps dure cette lutte ;
l’important est de se battre !

2 Bugasu, Nele, Colman : Bugasu, ou Bugsu, est un dieu kuna (dieu de la guerre). Nele Kantule et Simral Colman sont les deux principaux héros de la Révolution kuna de 1925.

*

En touchant le ciel (Tocando el cielo) par Aiban Velarde

Soudain tu surgis à la pointe du jour,
avec tes premiers regards
en touchant le ciel des mains
jusqu’à faire apparaître la lumière de l’aube
ainsi te vois-je avec tes foulées interdites
à l’heure du vol des papillons
belle, tu nais de l’eau si claire
tu possèdes ce que je cherche
l’œillet dans tes mains
je ne sais pourquoi la lune reflète dans tes yeux la danse de la pluie
je ne sais pourquoi tes cheveux de jais chantent à la lune sur la mer
rien ne vient à mon cœur qu’à travers toi
car tu es à portée de mes yeux
tu es comme la pleine lune car mes mains te touchent à peine
ne disparais pas au-delà des vagues
reste à la fenêtre avec moi
toutes les nuits que tu voudras
oui tous les matins que tu voudras
je sais que tu retourneras te réfugier dans la mer sereine
pour rêver en un hamac
un peu plus bleu que la mer

*

Je voulus façonner un talisman (Pretendí labrar un talismán) par Aiban Wagua

Je voulus façonner un talisman en bois d’igua’uala3 ;
me dicter à moi-même des trilles et des rires.
Je voulus dire que l’Indien d’Amérique
n’avait pas de quoi se plaindre,
ayant encore les œufs de l’iguane,
le chinchard et la sardine et la forêt et la malaria.
Je voulus que mes vers
eussent l’innocence d’un enfant
un bec de toucan
une plume de chapeau d’Indien.
Je voulus me faire nuit
et pardonner à la poussière
et faire de la pluie une surprise.
Je voulus me taire,
me coucher sur le rivage d’Ustupu4,
déchiffrer le sourire des bonnes gens
et croire que nous sommes tous égaux devant la Loi.
Je voulus que se cachât le soleil,
que le nuage fût étoile
et l’eau un chapelet
de coquillages verts
et ma douleur une prière de cristal.
Je voulus ne rien dire
et rimer des vers
sur chaque écharde de roseau sauvage ;
embaumer mon panier de menthe…
Je voulus que tout fût doux,
clair, divin, simple.
Je voulus que ces vers fussent lus
par un enfant libre une fleur à la main.
Et l’arête de la lumière
me contraignit à dire
que quelqu’un pleurait…

3 igua’uala : nom kuna de l’arbre Dipteryx panamensis.

4 Ustupu : une île de l’archipel de San Blas.

*

Je t’avais rêvée si souvent (Ya te había soñado muchas veces), par Arysteides Turpana Igwaigliginya

Et de tant te rêver tu pris corps
Devant mes yeux et tu grandis
Verdoyante comme l’arbre joyeux
De l’écosystème enchanté
Dans mon humble cœur tu édifias ta maison
Là tu parvins au fond de ton souffle vital
Tes flammes à la fin trouvèrent leurs racines

Il pleut sur les habitations de l’archipel (Llueve sobre las moradas del archipiélago) par Arysteides Turpana

Avec la tristesse sépulcrale d’un vers de Verlaine
Sous le firmament fébrile des fulgurances
Les cocotiers délirent des arias aux paroles absurdes
– Désirs inutiles de remuer ton corps –
Que comprend assez la lumière de mes passions
Dans ces Ayligandi5 artificielles de châteaux où
Sans toi la moitié de mon hamac est de trop

5 Ayligandi : ou, plus souvent, Ailigandi, une île de l’archipel de San Blas.

Ma maison se situe entre l’enfance et le rêve (Mi hogar queda entre la infancia y el sueño) par Arysteides Turpana

Dans le village où je suis né
Hommes et femmes
se nourrissent de poisson et
de fruits de mer
dule masi6
Dans le village où je suis né
Sous une pulsation de ténèbres
On entend grincer les hamacs

Dans mon village marin
Quand vient la pêche aux tortues
Des fleurs éclosent dans la cocoteraie
Et le Vent du Sud répand
Des parfums de prune.
Ainsi viennent les pluies
Dans mon village
Avec le mois de mars
Au-delà de la rizière dévastée
par les cochons sauvages

Un cri clair, fort :
Aux roseaux blancs
De ma maison arrive
Le vent

Il aura mille yeux saturant
la maison
Avec le feu de bois vert
Quand mon cœur sensuel
païen
Cessera de battre pour toujours
Mais seulement deux larmes
familières
couleront sur la tombe que
j’attends

La lanterne de ma pirogue s’est éteinte
Couvert d’ombres, glacé,
je cherche une voix humaine
– Il n’y a que le clapotis des rames –

6 dule masi : plat traditionnel kuna.

Journal onirique 10

Période : mai-juin 2020. Les initiales des prénoms ont été rendues aléatoires par des jets de dés.

Sans titre, par Cécile Cayla Boucharel

*

C’est seulement l’esclavage à durée indéterminée qui a été aboli.

*

« Le travail c’est la santé, dormez mieux en travaillant plus. » C’est un slogan parmi d’autres que répandent les haut-parleurs dans les rues de la ville fantôme entièrement rouillée.

*

Le Cayla Gandolfi. Les caylas – mot d’origine arabe – sont depuis la plus haute antiquité des Européens initiés à la langue arabe afin d’étudier les sciences occultes. Dans un cabinet particulier, je trouve une lettre manuscrite qui fournit la preuve irréfutable que l’écrivain Howard P. Lovecraft entra en contact avec un cayla français du nom de Gandolfi (le prénom n’est pas précisé), qui lui parla de l’Arabe dément Abdul Al-Hazred, auteur du Nécronomicon. C’est par ce cayla que Lovecraft apprit l’existence du livre. Très ému par cette découverte, je dois fuir le cabinet particulier au plus vite car de mystérieux assassins en veulent à présent à ma vie en raison de ce que je viens de découvrir.

*

Jojo le singe dans la piscine du réacteur. Jojo est un petit chimpanzé enfermé dans le dédale d’un réacteur nucléaire entièrement automatisé. À l’époque où les faits se passent, un chimpanzé est enfermé par principe dans chaque réacteur nucléaire en activité. Le secteur de la piscine du réacteur est cependant inaccessible au chimpanzé prisonnier. Or Jojo est parvenu à s’introduire dans le secteur défendu. On le voit traverser la piscine du réacteur à la nage. C’est une piscine d’une profondeur immense, au fond de laquelle on distingue des turbines colossales, des pipelines cyclopéens, toute une architecture babylonienne engloutie. De l’autre côté, comme la présence de Jojo dans le secteur interdit a été détectée, l’ordinateur de contrôle lâche contre lui trois autruches également enfermées dans le réacteur et qui servent à chasser le chimpanzé pour le tuer s’il s’introduit dans une zone défendue.

Sur ces entrefaites, j’arrive avec mon ami L. près de la piscine. Nous sommes envoyés par la direction de la centrale depuis l’extérieur afin de prêter main-forte aux autruches ou de régler le problème d’une ou d’autre façon. Nous rencontrons au bord de la piscine un individu suspect portant un sac de sport à la main, comme quelqu’un qui viendrait se baigner dans une piscine municipale. Quand nous cherchons à l’appréhender, il parvient à prendre la fuite, en laissant néanmoins son sac. Nous ouvrons ce dernier et nos suspicions au sujet de l’individu se confirment : il s’agit d’un pédophile car son sac contient une poupée gonflable de la taille d’un enfant.

*

Je revois, longtemps après, un amour d’adolescence, A. Elle n’a pas été gâtée par la vie, me dit-elle, mais les choses sont en train de changer car elle est devenue proche d’un certain Götzenschanze, qui serait l’éminence grise, le tireur de ficelles faisant la pluie et le beau temps à la Confédération générale du travail, laquelle CGT est d’ailleurs en train de devenir le véritable centre du pouvoir dans le pays en raison de la lente décomposition de toutes les autres institutions et autorités.

Je n’avais jamais entendu parler de ce monsieur et c’est évidemment son nom qui retient mon attention, un nom germanique composé de Götze, dieu, idole, fétiche – comme dans Le crépuscule des idoles (Götzendämmerung) de Nietzsche, titre parodiant le crépuscule des dieux (Götterdämmerung)† –, et du polysémique Schanze. Selon les différents sens de ce dernier mot, le nom Götzenschanze peut vouloir dire : la tranchée des dieux (au sens de tranchée militaire, comme dans la guerre de 14-18), le tremplin des dieux (au sens de tremplin de saut à ski, rampe de ski, c’est-à-dire une structure monumentale), ou encore, selon un sens vieilli du mot, le jet de dés (das Fallen von Würfeln) des dieux, ce qui est relativement intrigant compte tenu du fait que je ne connaissais nullement ce sens – et n’avais d’ailleurs au mieux qu’une vague notion de Schanze dans l’ensemble – mais qu’en revanche j’évoque souvent des jets de dés dans ce journal onirique (car c’est ainsi que je rends aléatoires les initiales des prénoms).

Pour être tout à fait exact, le nom, dans mon rêve, m’apparaissait orthographié Götzenschäntze, mais mes recherches pour Schäntze et Schantz (dont Schäntze pourrait être le pluriel) n’ayant pas donné de résultats en termes de substantifs communs (bien que Schantz existe comme nom propre de famille et de localité), j’étendis la recherche au substantif qui me parut le plus proche. Si quelqu’un connaît un mot Schäntze, tel quel, soit en ancien allemand, soit dans une forme dialectale, je suis bien sûr curieux d’en connaître le sens. – Je me rends compte qu’en étendant ma recherche j’ai rencontré un terme proche du mot français chance (qui se rattache aux dés, au hasard, et qui est peut-être l’origine du mot allemand dans son sens vieilli).

†Dans le titre du livre de Nietzsche, « idoles » n’est pas une trop mauvaise traduction car le terme a un sens péjoratif, mais à vrai dire ce sens est surtout péjoratif du point de vue de la prêtraille critiquée par Nietzsche et de ses troupeaux. C’est pourquoi je suggérerais volontiers Le crépuscule des fétiches. Mais la proposition « faux dieu » (de Charles Andler) est exécrable car elle laisserait entendre qu’il pourrait y avoir aux yeux de Nietzsche de vrais dieux (alors que, même s’il a usé de la métaphore de Dionysos, Nietzsche louait les Grecs antiques de ne pas prendre leur religion au sérieux).

*

Dans un pays d’Asie du Sud-Est, un groupe d’amis (du type asiatique foncé) décident de passer une journée de canotage sur un immense lac de leur région où se trouvent plusieurs îles. Il s’agit de tout jeunes adolescents, voire d’enfants, sauf deux d’entre eux, un peu plus âgés, un garçon et une fille, le premier cherchant à faire entrer la seconde dans une relation sentimentale avec lui.

Quand leur barque passe près d’une île, ils décident de s’y arrêter. Le plus grand s’éloigne avec la fille le long de la plage, mais celle-ci ne souhaite pas s’engager sentimentalement. Pendant ce temps, les autres, qui devaient traîner la barque sur la plage, par leur maladresse la laissent repartir à vide sur les ondes. Seul le grand aurait pu la récupérer avant qu’il soit trop tard, mais il est loin, et le groupe vient donc de perdre son seul moyen de quitter l’île, ce dont les amis ne s’inquiètent cependant guère, pensant que le grand trouvera forcément une solution une fois mis au courant.

Ils rejoignent les deux autres, sans leur dire que la barque vient de se perdre au large, et tous ensemble décident d’explorer le centre de l’île. Ils passent donc la ceinture de palmiers délimitant la plage et ont peu après la surprise de découvrir des ruines monumentales, d’ailleurs en excellent état, dont ils n’avaient jamais entendu parler. Ils passent d’abord sous des arches, avant de tomber sur un magnifique palais en pierre blanc crème, voire jaune clair, à l’entrée duquel conduisent des escaliers du même matériau, palais donnant sur une place royale entourée d’autres édifices de moindre importance.

Les arches étaient ornées de statues de Garudas hermaphrodites, des statues qui répondraient cependant davantage à la description de harpies grecques, avec des ailes et une poitrine de femme, et elles sont en outre hermaphrodites car l’artiste les a pourvues d’un pénis stylisé en forme de cône à la pointe saillante. La place elle-même comporte de nombreuses statues d’animaux mythologiques sur ses façades, et bien que d’un art éprouvé toutes ces statues ont un air de malignité que je trouve inquiétant, même s’il n’émeut nullement les amis, qui sont au contraire tout excités par leur découverte. Un peu familier avec l’art ancien d’Asie du Sud-Est, je vois dans ces statues une déviation délibérée des modèles dans le sens d’une représentation de la férocité, de la cruauté dans l’aspect des animaux mythologiques, ce qui me fait penser que ces ruines sont celles d’une civilisation du mal.

Les amis entrent dans le palais désert. L’intérieur, d’un luxe immodéré, est, tout comme l’apparence extérieure des ruines, excellemment préservé. Comment est-ce possible ? L’un des amis fait de grands efforts pour déplacer une table et y parvient. Les autres lui demandent ce qu’il fait ; il répond qu’il cherchait un escalier souterrain sous cette table au grand pied rectangulaire, mais son attente est trompée : sous le pied de la table se trouve le même sol aux motifs géométriques que dans le reste de la salle.

*

Tout juste arrivé à Mexico D.F., capitale du Mexique, je me retrouve devant le palais présidentiel de Chapultepec, sur une place monumentale. De part et d’autre de l’enceinte du palais s’étendent sous une arcade des stands de vendeurs de tableaux, et l’enceinte ne borde pas un jardin mais une plage à laquelle on peut accéder par l’entrée qui conduit au palais. En me retournant, je vois que la place monumentale est également bordée de l’autre côté par une vaste étendue d’eau – peut-être un bras de mer – au-delà de laquelle se dressent des gratte-ciels.

Le palais présidentiel est une attraction touristique car il s’y trouve entre autres des musées, mais je ne voudrais pas commencer ma visite sans d’abord manger. C’est alors que je vois un panneau indiquant que des restaurants de toutes sortes se trouvent à l’intérieur du palais, ce qui me convainc d’acheter un billet sans tarder. Devant le guichet, un jeune homme me tend un long carton presque aussi grand que lui portant mention en plusieurs langues des tarifs des billets d’entrée correspondant à différents choix de visite, carton que je trouve difficile à manier, en raison de ses dimensions, et à déchiffrer.

Pendant que je cherche les tarifs, un spectacle se joue du côté des douches destinées aux baigneurs (l’accès à la plage est compris dans certains tickets, mais je ne souhaite pas acheter un tel ticket). Ce spectacle s’appelle « Les États-Unis en Irak ». Une actrice nue, mais dont on ne voit que la tête et les épaules, le reste étant caché par le mur bas derrière lequel elle se trouve, ne parvient pas à faire marcher la douche : tel est le spectacle.

Ayant acheté un ticket, je cherche à me rendre dans le secteur des restaurants du palais, mais il semble que, pour atteindre n’importe quelle partie du palais, il faille nécessairement passer par les douches destinées aux baigneurs de la plage. Au moment où je m’y engage, toutes les douches s’ouvrent en même temps et je suis trempé de la tête aux pieds. Je crains de m’être égaré, cherche du regard si d’autres touristes non baigneurs se trouvent dans la même situation embarrassante, n’en vois pas. Continuant d’être aspergé d’eau, je veux sortir des douches au plus vite mais me rends compte alors que ces douches sont un véritable labyrinthe dans lequel il me semble m’enfoncer toujours plus profondément au lieu d’approcher de la moindre sortie.

*

Alors que la nuit tombe, nous descendons par un chemin en bordure de la ville un flanc de colline dans laquelle sont creusés des trous : dans ces terriers à peine consolidés par quelques planches viennent la nuit dormir des SDF de la ville, mais les places sont chères, me dit l’homme que j’accompagne, et bien souvent ceux qui dorment là laissent tout ce qu’ils ont mendié au marchand de sommeil propriétaire de ces trous.

Parvenus au pied de la colline, nous nous asseyons sur un banc car je dois avoir une discussion avec mon compagnon. Les gens pour le compte de qui j’agis sont inquiets à son sujet, ils craignent qu’il devienne SDF et m’ont chargé de le convaincre de prendre un métier stable, un métier de bureau, car il vit actuellement de petits boulots occasionnels. Sa réponse est qu’il y perdrait beaucoup ; dans sa présente situation, m’explique-t-il, quand par exemple on lui demande de venir poncer le mur d’une maison, bien souvent la femme s’y trouve, qui plus est seule, et que cela ne se trouve pas dans un bureau.

Après un moment de réflexion, je lui dis que, si la femme de la maison ne cherche pas à le revoir, cela lui donne une idée de sa performance, et que pour être content de sa situation, après avoir été appelé pour poncer un mur, il faudrait qu’il soit invité un autre jour à venir prendre le café. J’insinue, au fond, qu’il me raconte des histoires, d’après le principe qu’une femme qui trouve une aventure cherche une relation (dans le rêve le principe me paraissait convaincant). Mais comme je vois son visage se déformer, son regard devenir haineux, je n’en dis pas plus.

*

Selon une nouvelle religion qui vient de naître, et dont un Occidental est le prophète, l’existence du Bouddha était une paréidolie, c’est-à-dire que les gens ont cru qu’une personne existait, là où n’était que le pur indéterminé. En conséquence de quoi, les statues et les images du Bouddha sont elles-mêmes des paréidolies. Dans son livre, le prophète montre deux photos de montagnes ou de falaises rocheuses naturelles qui sont des paréidolies, l’une du Bouddha rieur (Budaï) et l’autre du Bouddha debout.

Cette nouvelle religion vise fondamentalement à surmonter l’Unsichlosigkeit, un terme qui, à l’attention des non-germanistes, appelle une explication. Sich est le soi, sichlos veut dire « sans soi », que l’on traduira par le sans-moi, unsichlos c’est être dépourvu de sans-moi, et Unsichlosigkeit est ainsi le caractère d’être dépourvu de sans-moi.

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Au mariage d’une amie ou d’un ami commun, alors que les invités bavardent devant la mairie, une voiture de sport se gare dans la rue et le beau L. en sort, plus beau que jamais, en polo et pantalon blancs, bronzé, musclé, blond, et tenant un fusil à canon scié à la main, ce qui le rend plus impressionnant encore. Je suis un peu déçu quand j’apprends que ce fusil est en fait un appareil photo et un caméscope. Mais ma déception est fugace car c’est aussi un véritable fusil, et pour nous faire admirer ses talents de tireur L. tend le bras vers le ciel bleu turquoise et tire trois coups de feu. Après quelques instants, nous voyons tomber du ciel une mouette morte, puis deux, puis trois, qui planaient dans le plus haut éther, invisibles pour tous sauf pour l’œil perçant de L., et juste quand nous allions nous écrier devant un tel prodige (bien que, pour ma part, avec un léger pincement de cœur devant cette inutile tuerie d’animaux), tombent deux autres mouettes : il en a tiré cinq avec trois balles !

C’est alors que l’habituellement jovial et insignifiant G. lui reproche ouvertement ce massacre, et L. se sent obligé de se justifier, sur un ton assez piteux montrant qu’il n’est pas entièrement dupe de ses propres arguments, et qui le rend plus adorable encore, car plus humain.

*

Dans le futur, l’abus des organismes génétiquement modifiés a complètement détruit la biodiversité. Hors des villes, le paysage est à présent partout le même : ce ne sont que canaux boueux entre d’épaisses forêts de bambous serrés les uns contre les autres et de même taille. Évoluant en barque dans l’un de ces labyrinthes après avoir fui la ville, nous apprenons l’existence d’individus possédant encore des jardins, avec des espèces de plantes partout ailleurs disparues. Ces gens vivent en dehors de la civilisation, dans le plus grand isolement.

*

Si, dans un baiser, l’un apporte la civilisation, qu’apporte l’autre ?

*

Je découvre un peintre réaliste espagnol qui travailla beaucoup aux États-Unis, recevant dans ce pays de nombreuses commissions publiques pour orner de fresques intérieures assemblées, mairies, bibliothèques… Il a notamment peint des fresques pour le Capitole de la ville de Boston, dans le Massachusetts. L’une de ces fresques est une allégorie de la politique d’électrification de la ville par un monopole. Les Bostoniens sont particulièrement fiers de leur politique d’électrification, et, alors que je fais remarquer que cette politique, le monopole, est une exception aux États-Unis, on me répond qu’au contraire elle a inspiré la politique de toutes les autres municipalités du pays, même si c’est un fait peu connu.

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Des policiers en uniforme, hommes et femmes, jouent au football dans la rue. Quand le ballon vient vers moi, au lieu de le leur renvoyer, je le dégage d’un coup de pied le plus loin possible des joueurs.

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Lors d’une interview, le père du président Trump a prononcé une phrase qui pourrait avoir un double sens. Dans son sens le plus manifeste, cette phrase est : « Nous allons trouver une solution pour X » (X, le nom d’un jeune homme ayant subi de la part des autorités du pays une violation flagrante et grave de ses droits, ce qui a fait éclater des émeutes). Mais elle peut aussi vouloir dire : « Nous allons lui régler son compte. » Or le New York Times publie un article dont le titre est cette seule citation hors de tout contexte, si bien que le public pourrait lui donner le second sens, et le contenu de l’article lui-même laisse entendre que c’est bien ce qu’a voulu dire le père du président Trump. – Dans le rêve, je cherche à dénoncer cette fourbe médiatique, mais à mon réveil je me demande si, venant du pouvoir quel qu’il soit, il ne faudrait pas toujours l’entendre de la seconde manière.