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Philosophie 12

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FR

I

L’axiome de la morale selon Voltaire, « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît », Nietzsche l’appelle une « niaiserie anglaise » (La volonté de puissance). Son interprétation en est particulièrement bizarre : l’axiome est analysé comme prudence par rapport aux conséquences, alors qu’il s’agit de reconnaître qu’autrui est un égal. Mais il ajoute ensuite que c’est la morale du troupeau : « nous sommes égaux, ce que tu me fais je te le fais » et le réfute par ceci que mon action ne peut être « rendue » par autrui. – Ma propre objection au fait de tenir cette maxime pour un axiome fondamental est une meilleure expression de l’idiosyncrasie recherchée par Nietzsche : suivant un tel axiome, les natures grossières ne peuvent jamais concevoir qu’elles aillent contre la morale, quand elles blessent une nature plus sensible.

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Kant : L’homme en soi est complètement étranger à la nature.

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L’histoire est contre-nature puisqu’elle est le domaine de la liberté.

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Le démon de Socrate le détournait de la politique – « sous peine de mort », disait-il. Pourtant, Socrate voulut être un taon – contre son démon.

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La condamnation de Socrate à son procès semble méritée car on trouve chez l’autre candidat au titre de père de la philosophie, Pythagore, un grand nombre de maximes sur le culte et les rites, complètement absents chez Socrate, qui nous apparaît en cela comme un pur philosophe, émancipé des conventions rituelles. Pythagore s’apparente davantage à Confucius, relativement aux chinoiseries du culte. Ainsi, ce que Nietzsche défend, en définitive, comme sain par rapport à la dégénérescence introduite par Socrate, c’est le ritualisme et le formalisme, et il importe peu, à vrai dire, que ce ritualisme ait pu prendre chez les Grecs des formes orgiastiques.

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Quand on pense à ce que devaient être les conditions de l’assistance publique au temps de Rousseau, on peut bien dire qu’il aurait été plus humain de sa part de tuer ses enfants lui-même.

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Dans sa Lettre sur la musique française, Rousseau a détruit l’art abstrait avant qu’il n’existe.

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Kierkegaard requiert une « exception justifiée » à l’état de mariage, mais le célibat n’a jamais rien eu d’exceptionnel même en dehors du monachisme : c’est une loi démographique.

II

« À qui s’adresse ce poème ? à l’actrice L. ? à la femme de ménage A. ? à la comtesse de B. ?… » Ce n’est pas de la critique, c’est du paparazzisme.

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La critique paparazzi : ne serait-elle pas, cette bassesse, typiquement française ? Les éditions de poche des classiques anglais, américains ne pataugent pas dans ce caniveau.

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La critique paparazzi fait de la littérature un journal intime. Elle voit l’homme et non l’art ; pour elle l’homme n’est pas porteur de l’Idée, c’est une caisse enregistreuse.

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La religion d’Hugo, c’est… l’épicurisme.

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Victor Hugo l’épicurien se fait l’écho de Socrate – « le corps est la prison de l’âme » – en écrivant sa propre épitaphe ainsi : « Passant, cette pierre te cache la ruine d’une prison. » Socrate ne serait-il pas un autre épicurien ?

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Baudelaire n’est qu’un épicurien : « Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or ! »

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L’épicurisme, morale d’esclaves : Kierkegaard.

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Victor Hugo a tout dit. Et malheureusement son contraire.

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Hugo a suivi Lamartine : de la mauvaise théologie en vers bien balancés.

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Hugo : « Solitaire, j’ai mes joies. J’assiste … Au viol, dans le ravin, De la grande pudeur sombre Par le grand amour divin. » À mettre en relation avec « Pour dire oui prononcent non ». Quand les meilleurs esprits d’une nation sont à ce niveau d’abaissement, c’est la race plutôt que l’époque.

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La religion comme consolation (par exemple chez Hugo) est l’erreur de la religion : l’épicurisme de la religion.

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Heine : un amuseur de cruches, dont Sissi.

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« … dans l’angle où se croisent des lignes de couleur » (Reverdy) : c’est pousser la formule cubiste un peu loin.

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En jetant mes écrits de jeunesse, poèmes et autres, j’ai par cet acte jeté toutes traces d’une activité de commentaire sur les lectures que j’avais alors, qui me permettraient de me replonger aujourd’hui au cœur de ces lectures. À une époque où je lisais beaucoup de bonnes choses, où je me cultivais, alors que j’ai lu depuis beaucoup de choses insignifiantes, de la documentation.

III

Les peuples esclaves se donnent des philosophies de la liberté comme l’existentialisme. Les Anglo-Saxons n’ont pas besoin d’une telle compensation psychologique : les institutions libres ne créent pas ce besoin.

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Le Français est fermé au monde car il a honte de sa servitude.

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« Ce n’est pas moi qui ai fait la loi », ce n’est pas moi et ce n’est même personne car tout le monde est pour la liberté, la main sur le cœur. Un gros joufflu arrive et me dit : « La loi protège la liberté ! » Il croit, parce qu’il ne parle pas anglais, que personne ne le parle, mais les États-Unis sont un pays libre, la France un pays de gros joufflus.

City of Houston v. Hill, U.S. Supreme Court, 1987, holding that “[t]he freedom of individuals verbally to oppose or challenge police action without thereby risking arrest is one of the principal characteristics by which we distinguish a free nation from a police state.”

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Comme on pense qu’il faut des poètes, ils trouvent quelques buses et disent : « Les poètes ! » Comme on pense qu’il faut des penseurs, ils trouvent quelques buses et disent : « Les penseurs ! » C’est ainsi qu’ils perpétuent leur inhumanité.

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Quand on lit des esprits plats, on a toujours quelque moyen de trouver l’un intelligent par rapport à l’autre ; mais, de fait, il n’y a d’intelligence nulle part dans ce qu’on lit.

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Il n’y a pas d’individus hors du temps libre.

(Cela peut sembler contredit par la situation du pays le plus individualiste, les États-Unis, qui ont inventé l’expression « 24/7 ». Or les théoriciens américains du capitalisme industriel naissant, un William Graham Sumner par exemple, présentaient le projet de l’entrepreneur capitaliste comme un moyen d’enrichissement rapide en vue d’une retraite précoce et de temps libre. L’idée, de bon sens – mais serons-nous compris ? –, est que les sacrifices personnels consentis pour s’enrichir ne sont pas une fin en soi.)

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Un « gouvernement des juges » n’est pas à craindre, au plan des principes, quand les juges sont élus.

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Ce que nous appelons l’inflation législative, et que nous avons renoncé à combattre en France, est ce que Tocqueville appelle l’instabilité législative. Si nous lui avions gardé son vrai nom, nous n’aurions pas cessé de la combattre.

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Pour comprendre la démocratie américaine, il faut être un véritable aristocrate : Tocqueville. Ce dernier a établi la supériorité indépassable de l’Amérique. Il faut creuser profond pour trouver en Amérique la contradiction avec les principes, mais en France il suffit de gratter, c’est différent.

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L’administration n’est pas l’État mais un État dans l’État.

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Il y a apparence que les hate speech laws des pays anglo-saxons autres que les États-Unis (Angleterre, Canada…) ne sont pas si funestes dans ces pays en raison du système accusatoire, de l’absence de parquet.

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La véritable leçon de l’affaire d’Outreau, c’est qu’elle était la copie exacte du McMartin Preschool case, du début à la fin.

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Si la loi peut ôter au droit de propriété des catégories de biens, il devient possible de concevoir une société reconnaissant un droit constitutionnel de propriété où les citoyens n’auraient aucune propriété. On peut donc défendre l’idée qu’il est inconstitutionnel d’ôter du droit de propriété des catégories de biens.

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L’administré est-il un homme ?

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Selon certains, le Brésil serait la seule exception parmi les pays de droit civiliste à appliquer un stare decisis (règle du précédent contraignant). C’est une exagération, le juge en droit civiliste peut très bien créer des normes contraignantes et répressives (« d’origine jurisprudentielle ») quand cela arrange le cartel politique de s’en défausser sur lui, par exemple le devoir des réserves des fonctionnaires en droit français.

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Le droit d’origine jurisprudentielle en France est (principalement) du droit administratif. Le juge administratif y est donc plus un juge de common law que le juge de l’ordre judiciaire. Or sa pratique est la même que celle du juge judiciaire : décision collégiale anonyme, ce qui est incompatible avec une pratique acceptable de stare decisis.

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Certains auteurs de droit insistent sur le formalisme des pays civilistes. En matière pénale, le formalisme n’est exigé que de la défense, et non de la police, du parquet, du jugement de condamnation.

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Comment la Cour suprême américaine ne voit-elle pas (National Association of Letter Carriers, 1973 « upholding the Hatch Act against First Amendment ») que la neutralité du service public n’est pas un gage de son efficacité mais le contraire ? Le gouvernement a besoin d’une administration loyale pour conduire son programme efficacement et non d’agents « neutres » en apparence qui le sabotent au nom soit d’idées politiques contraires soit d’intérêts corporatistes propres à une bureaucratie exogène à toute majorité politique (le Deep State) soit des deux.

Or, aux États-Unis, la jurisprudence est à double sens : la neutralité du service public protège aussi l’expression des fonctionnaires et des contractuels de l’administration. Pas en France !

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Il y a dans le système de la sécurité sociale une race de contributeurs nets. Les exploités. Car les « accidents de la vie » n’empêchent pas les lois statistiques, lesquelles permettent des prédictions dès la naissance.

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Un pays purgé de toute forme d’imagination, parce que ce sont les rêves qui sont la source de l’imagination et qu’on n’écoute pas ses rêves quand on croit qu’on y trouverait des névroses.

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Tout homme bien né éprouve du dégoût d’être né français. C’est là sans doute un paradoxe puisqu’être né français c’est, par définition, ne pas être bien né – sinon pourquoi un homme bien né en éprouverait-il du dégoût ? L’astrologie résout le paradoxe : on peut être bien né tout en étant né français, à condition d’être né sous une particulièrement bonne étoile.

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Le « despotisme oriental », notion fameuse depuis Montesquieu, décrit l’administration impériale institutrice des tribunaux mazalim en dehors des tribunaux de la sharia, cantonnés, déjà, au droit familial et aux héritages. – De fait, Montesquieu dit expressément que la religion, entendez l’islam, est le seul contre-pouvoir au despotisme oriental.

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Les Français sont une nation tellement romantique : « T’as d’beaux yeux, tu sais. »

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Les femmes qui font du vélo n’ont aucune pudeur.

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Marx est une moisissure hégélienne.

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Si c’est la liberté que n’aiment pas nos ennemis, je veux leur dire qu’ils n’ont aucune raison de ne pas nous aimer.

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Napoléon n’est pas ce que la Corse a fait de mieux.

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Qu’on m’explique comment les limitations légales au financement des partis politiques et des campagnes électorales ne sont pas une prime au socialisme ?

EN

From life to knowledge – but most take the opposite direction: from ‘knowledge,’ in the guise of academic treatises that they write, they acquire status, thus a life.

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As speech must be free, if you want no “administrative discrimination” and at the same time officials unhindered as to speech, make them take implicit-association tests (IATs). Another positive result would be to reduce the overplaying of antiracism in general, which garbles speech so much.

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When they say “education” –that the solution is to educate the people on this or that– rather than education they mean bureaucratic coercion.

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The phrase “liberal Enlightenment principles” is a misnomer. Enlightenment says nothing positive about the liberal agenda; in fact, Enlightenment philosophers were opposed to sodomy for instance (Kant, Diderot, both with express reasons). That they opposed a state-church nexus does not imply they did not hold morality church tenets as true or convenient. There exists enlightened antisodomy, believe it or not.

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The Stanford Prison Experiments (Zimbardo): I suggest the results show that Stanford students are scumbags.

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Human Tamagotchi.

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If this side is earth, what’s on the other side of dreams?

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John Milton: Truth shall prevail in the battle of ideas. ­­– What if truth were detrimental to minorities?

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To answer a question with a knife under one’s throat is a waiver of dignity.

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The difference between a written Constitution and a Rorschach test is original understanding.

Journal onirique 23

Tvinga mig inte att förneka vad jag sett som sanning i drömmen, som dröm i verkligheten. Tvinga mig inte att stryka varghundarna medhårs eller stoppa till vulkaner med tidningar.

Ne m’obligez pas à nier la vérité que j’ai vue en rêve ni le rêve que j’ai vu dans la réalité. Ne m’obligez pas à caresser les loups dans le sens du poil, à boucher les volcans avec des journaux.

Artur Lundkvist (avec ma traduction)

Période : novembre 2021.

Sans titre par Cécile Cayla Boucharel

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Pendant les vacances, un Américain me raconte une aventure qu’il vécut lors d’une sortie en mer, à bord d’un bateau de plaisance avec sa femme et un couple d’amis. Entrés la nuit dans les eaux d’un archipel des Caraïbes, ils virent que la mer était couverte de pétrole, comme après le naufrage d’un tanker, et que des feux s’allumaient par endroits. Il dut donc naviguer en évitant les feux mais, comme ceux-ci s’étendaient parfois dangereusement, il fallait aussi réduire les flammes au jet d’eau. Le bateau navigua dans cet enfer ardent tant bien que mal une partie de la nuit, évitant la catastrophe.

Au petit matin, ils étaient au large de nouveau mais un autre danger les guettait car la mer était agitée et sa femme voulut le remplacer aux commandes. Or la manière de piloter de sa femme est, selon ses propres termes, à la fois « awkward and reasoning ». (C’est ainsi, pour être tout à fait exact, qu’il qualifiait la capacité des femmes à piloter en général, mais je ne veux point passer pour sexiste, en raison des conséquences pénales que cela peut avoir en France, croyez-le ou non). Parce qu’elle est maladroite (« awkward ») aux commandes, elle cherche toujours à donner une explication de la moindre de ses manœuvres, à justifier l’injustifiable, et son attention est en fait davantage occupée à trouver des arguments qu’à piloter (elle est « raisonneuse »).

Le bateau piloté par la femme manqua de verser quand une grosse vague le souleva. Il ne se renversa pas mais l’épouse de l’Américain fut projetée dans l’eau. Ce dernier dut alors la sauver, avant de conduire, enfin, tout le monde à bon port.

Ayant échappé à ces deux dangers, les flammes et le pilotage de la femme, ils furent accueillis par une foule en délire et des journalistes. L’Américain me montre un reportage filmé pour l’occasion. Le journaliste présente les plaisanciers de l’enfer comme de « véritables héros américains », de dignes descendants des pionniers. Le moindre fait divers, en somme, sert aux médias nationaux à rappeler l’exceptionnalisme américain, le destin hors du commun de la nation américaine.

Sur le chemin de retour vers ma chambre, je m’égare dans le dancing de l’hôtel, où je me sens immédiatement mal à l’aise et me mets à chercher fébrilement la sortie, sous le regard mi-narquois mi-hostile des clients car je ne feins pas de vouloir rester avec eux. Or je ne trouve pas la sortie. Près de quelques tables, je vois bien un couloir conduisant au dehors mais c’est en réalité plus un boyau étroit au travers duquel il me faudrait ramper ; outre le fait que ramper dans des boyaux étroits est une de mes hantises, un de mes cauchemars, j’aurais en outre à m’engager dans ce trou devant les clients alcoolisés et je ne doute pas qu’ils ne commentent durement, dans mon dos mais aussi dans mes oreilles, cette excentricité, pour me la faire payer.

Je finis par trouver la véritable sortie et poursuis la recherche de ma chambre. Elle me conduit sur une terrasse couverte d’arches en briques rouges où se prépare un spectacle. Trois hommes et une femme noirs, que j’identifie comme des membres, à présent bien vieillis, du groupe Boney M., attendent complètement nus que commence la musique sur laquelle ils doivent danser dans le plus simple appareil. À quoi peuvent être réduits des artistes de renommée internationale ! De pareils spectacles pour les clients goguenards d’un hôtel même pas spécialement luxueux.

En regardant la ville depuis la terrasse, je vois que c’est jour de fête et décide de sortir. Dans un bar à absinthe, je rencontre Verlaine et Rimbaud et convaincs ce dernier de quitter Verlaine pour éviter que celui-ci ne lui fasse une réputation de pédéraste [voyez mon Réexamen des relations entre Verlaine et Rimbaud, ici, dont s’inspire cet épisode onirique] et de venir faire avec moi le picaro. Nous sortons sans Verlaine.

Voyant une engageante terrasse de bar où sont suspendus des fanions représentant le drapeau palestinien, je suggère aussitôt à Rimbaud de nous poser là. Comme il accepte, je me réjouis d’associer une telle figure littéraire à la cause palestinienne.

En nous approchant, nous découvrons que ce n’est pas la terrasse d’un bar mais d’une simple épicerie, dans laquelle nous devrions tout de même pouvoir trouver de la bière.

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Je cherche à faire ressentir à des Français les hallucinantes implications historiques universelles du fait que Venise et la Vénétie qui l’entoure aient fait partie de l’Empire austro-hongrois, mais cela ne suscite aucun intérêt chez eux. Il faut avoir une âme artiste pour saisir profondément ces implications, et j’attire tout de même l’attention d’une chanteuse lyrique, qui m’invite à l’une de ses représentations.

L’opéra se joue dans un palais vénitien où le public se mêle aux artistes comme s’ils étaient les invités d’une réception. Pendant que chante l’artiste lyrique, près de qui je me trouve avec d’autres personnes du public, on frappe à la porte derrière elle. Tout en continuant de chanter, elle ouvre : ce sont trois jeunes femmes arrivant en retard. La chanteuse, se tournant vers moi, cesse de chanter et improvise à mon attention une déclamation, un récitatif dans lequel elle me reproche doucement de ne pas avoir eu la grâce d’aller ouvrir moi-même. Telle avait bien été pourtant mon impulsion première mais je restai hésitant, et c’est cette hésitation qu’elle me reproche, tout en me sachant gré de mon impulsion. Puis elle reprend son chant. Les trois retardataires, vexées par les paroles de la prima donna dans le récitatif, décident de ressortir, la dernière claquant la porte derrière elles pour bien montrer qu’elles ne sont pas des nuisances à moitié.

Après la représentation, je suis seul avec la chanteuse dans mes bras et je continue d’entretenir son âme artiste de Venise et de l’Empire austro-hongrois. Elle me dit alors qu’elle m’aime et, bien qu’elle me connaisse depuis fort peu de temps, je lui sais gré de passer outre certaines formes, car je n’ai plus l’âge de prendre le temps. Je lui dis que je l’aime aussi. J’essaie de lui dévoiler avec des mots qu’avec elle je sors de mon moi, je ne suis plus moi, je ne suis plus un moi, mais je crains tout à coup de trahir une personnalité dénuée de sens pratique, donc un mauvais époux, même pour une âme artiste.

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Une de nos anciennes colonies en Afrique noire connaît un boom économique extraordinaire laissant augurer que l’Afrique est sur le point de devenir une puissance de premier plan, car ce pays investit d’abord sur le continent africain, notamment dans des usines de désalinisation d’eau.

Une délégation de ce pays se rend en France pour réclamer deux dunes jadis transportées par l’industrie touristique française en vue d’agrémenter notre littoral. Ces dunes avaient une valeur sacrée pour les populations locales, qui souhaitent donc les racheter.

Peu convaincu par le boom, je résume la situation comme suit : « Ils vendent de l’eau et achètent du sable », ce qui fait sourire O. ♂. Nous passons en voiture près d’un groupe de femmes de cette délégation, qui se promènent dans …, petite ville de villégiature sur la côte des roses, où doivent se trouver les dunes. J’essaie de voir le plus de visages possible car ce sont de très belles femmes, très foncées, avec des traits fins, mais c’est rendu difficile par le fait qu’elles portent pour la plupart un voile de tête, d’influence islamique ou touareg. L’une d’elles, sans voile et plus jeune, presque une enfant, porte sur la tête un véritable monument capillaire hautement compliqué.

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Un grand classique de mes rêves depuis l’adolescence : l’examen final de mathématiques. La récurrence de ce thème renvoie à l’époque du baccalauréat, où dans la réalité je sabotai délibérément le temps que j’avais prévu de consacrer à réviser pour cette épreuve en faisant tout autre chose, ce qui me valut (pardon de raconter ma vie) la note de 5/20 en mathématiques au bac, alors que l’épreuve était fortement coefficientée puisque c’était un bac A1 français-maths. Je passai le bac avec la mention « Bien ». Un simple 10/20 en maths m’eût valu la mention « Très bien » et je me demande combien de lycéens obtiennent cette dernière mention avec un 10/20 dans l’une de leurs épreuves les plus coefficientées.

Dans ces rêves, je souhaite habituellement réviser mais les circonstances m’en empêchent ou bien je suis empêché d’être présent à l’épreuve et c’est éliminatoire : ce genre de choses. Encore cette nuit, je souhaite fermement réviser les maths dans les meilleures conditions, pour exceller à l’épreuve. Il faut pour cela que je mette le manuel de mathématiques bien en évidence sur mon bureau afin que, le moment venu, je m’y plonge sans barguigner. Or je ne le retrouve pas. Je cherche longtemps dans d’innombrables tiroirs pleins à craquer. Finalement, je remets la main dessus. Par la fenêtre j’entends la chanson de fillettes qui jouent, formant une ronde, dans un jardin, chanson dont les paroles parlent de « mauvais soleil ».

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Il y a dans les Confessions de Jean-Jacques Rousseau un passage obscur et mystérieux, jusqu’à ce jour passé sous silence par les commentateurs, et qui semble être l’aveu qu’il est le père biologique de certain personnage important. Cela se serait passé quand il était l’invité du cocu dans son château. Dans ce passage, un simple paragraphe, Rousseau rompt avec le style de sa narration et parle sous forme d’énigme, écrivant notamment : « Elle était le bulteau, j’étais le berlan. » Plus qu’un aveu, c’est même, de la manière dont je le comprends, une forfanterie de la part du philosophe, qui se vante de son infâme trahison, manière pour lui de condamner la morale traditionnelle. Il se donne à connaître, ainsi, comme un libertin du dix-huitième siècle.

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À cause d’innombrables piétons marchant sur les pistes cyclables, je suis empêché de faire une agréable promenade à vélo. Cela commence dans les couloirs du métro, où des pistes cyclables sont aménagées mais non respectées par les piétons. Je me rends d’une banlieue à une autre. Encore une chose qui m’irrite dans le métro : en plus des messages de service pour l’information des usagers, les maires des communes concernées font leur propre publicité par le biais de messages enregistrés dans lesquels ils vantent leur gestion, un emploi de l’argent public de nature à fausser la concurrence électorale, selon moi.

Dehors, la même foule de piétons m’empêche de circuler librement. Un autre cycliste se trouve à présent à mes côtés. Alors que je suis à tout moment obligé de poser le pied à terre à cause des piétons, ce n’est pas le cas pour lui car il s’appuie sur moi. Quand, au bout d’un moment, je lui demande d’arrêter, il fait mine de m’ignorer. Je deviens alors violent, le pousse et jette son vélo en basse du fossé longeant la piste.

L’homme, un blond avec un gros nez, cherche alors à se venger, un couteau dans chaque main. La difficulté, pour moi, c’est qu’il tient un couteau lame en haut et l’autre lame en bas ; je dois, pour l’empêcher de frapper, lui saisir les poignets, l’un de façon à prévenir un coup ascendant, l’autre de façon à prévenir un coup descendant, et cela ne me semble sur le moment pas du tout intuitif.

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Dans un futur proche, les frontières ne peuvent plus être traversées qu’en transitant par des camps de concentration sous commandement militaire, le temps d’un contrôle approfondi de chaque individu. Alors qu’un groupe de chanteuses en tournée internationale se trouve dans un de ces camps, un officier parle de l’une d’elles avec un collègue. Il dit avoir pris les mesures nécessaires pour qu’elle ne sorte plus du camp : « Comme ça, personne ne saura jamais. » On comprend que l’autre officier a eu dans le passé une liaison avec cette chanteuse et que la révélation de cette affaire ruinerait sa carrière ; en retenant la chanteuse indéfiniment prisonnière, ce risque peut être évité. La chanteuse est donc informée que le contrôle doit prendre un peu plus de temps dans son cas, tandis que ses compagnes peuvent quitter le camp et passer la frontière dès à présent. Nous les voyons se dire au revoir, désolées mais espérant se retrouver bientôt. La chanteuse retenue est vaguement inquiète mais elle n’a rien à se reprocher, pense-t-elle. Elle ignore que son ancien amant est officier dans le camp. Nous savons quant à nous qu’elle ne doit plus jamais revoir le monde extérieur.

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L’Inde s’est dotée d’un programme spatial. Selon ce spécialiste, elle pourrait obtenir tous les services qu’elle attend de son programme à bien moindre coût en passant des contrats avec des entreprises privées étrangères, principalement américaines, et le spécialiste d’énumérer les différentes offres existant sur le marché, toutes infimes, en termes de prix, par rapport à ce que coûte à l’Inde son programme spatial. Ce qu’il faut comprendre, c’est que les applications civiles du programme ne sont aucunement la priorité, qu’il s’agit en réalité de dépenses militaires, de souveraineté. Les économies nationales n’ont rien à faire de la théorie des avantages comparatifs.

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En touristes dans un pays du Golfe, M. ♀ et moi convenons de nous retrouver dans le lobby de l’hôtel pour nous rendre à l’aéroport, direction la France, après que chacun aura récupéré ses bagages dans sa chambre. Dans la mienne, il me revient à l’esprit que le frigidaire, au format minibar, et le four à micro-ondes qui s’y trouvent étant ma propriété, je dois repartir avec, ce qui m’ennuie beaucoup car c’est encombrant. D’un autre côté, les laisser ici serait jeter l’argent par les fenêtres. Je me convaincs donc de les emporter, un dans chaque main, tenus par une courroie, même si c’est lourd. Ce point réglé, je dois encore faire mon sac à dos mais je m’aperçois qu’il me faut ranger, en plus de vêtements, tout un tas d’objets et de paperasse accumulés. Craignant que M. ne soit déjà en train de m’attendre, je jette tout pêle-mêle dans le sac.

Enfin, quand j’ai terminé, je me rends à l’accueil pour le check-out. Là, l’employée de l’hôtel me dit que je dois d’abord passer par le bureau du ministre de l’intérieur car j’aurais insulté d’autres touristes au cours de mon séjour et c’est au ministre de décider s’il m’autorise à sortir du pays. On me fait attendre devant la porte de son bureau, sur un banc, dans un couloir à l’écart. Les heures passent. Ne me voyant donner aucun signe de vie, M. s’est sans doute décidée à repartir sans moi. La nuit tombe et je continue d’attendre. Je me dis que le ministre a dû m’oublier et qu’on finira donc par me laisser repartir. (Je suis un optimiste.)

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Avec T. ♂ en excursion en Angleterre pour visiter des châteaux le long d’un certain fleuve, comme les châteaux de la Loire en France.

Les châteaux sont de pierre jaune crème et leurs portails couverts d’une même structure, une sorte de marquise, en bronze vert-de-grisé représentant des guivres ou dragons, deux le plus souvent. Dans la cour intérieure de l’un de ces châteaux, T. frappe à une petite porte au-dessus de laquelle se trouve, gravé dans la pierre, le mot Cocoletero.

Une femme d’âge mûr nous laisse entrer. Au salon, nous nous asseyons dans des fauteuils et notre hôtesse apporte un gâteau au chocolat dont elle se met à découper des tranches, m’en servant trois empilées l’une sur l’autre dans une assiette. Elle me tend aussi un livre et dit vouloir nous expliquer le sens du mot « cocoletero » en anglais. Je pensais que ce mot pouvait avoir un rapport avec la préparation du gâteau au chocolat mais pas du tout. Dans son premier sens, un cocoletero est un panorama. Dans son second sens, bien moins connu, il s’agit de la situation d’une femme ayant perdu je ne sais quoi d’important pour sa vie sociale.

Le livre comporte des images de la forêt anglaise et je ne sais pourquoi cela me fait penser à la forêt dans la culture allemande. Tout en feuilletant les pages, je mange du gâteau, qui ne me paraît pas si bon qu’il en avait l’air, étant peu moelleux et plutôt sec. Je continue de feuilleter le livre, et la conversation, dont cette activité m’abstrait car il faut que par politesse je m’intéresse au contenu du livre, donc m’absorbe plus ou moins dedans, languit jusqu’à s’interrompre entièrement entre notre hôtesse et T. Si bien que la situation devient embarrassante à trois points de vue : je dois à la fois faire semblant de m’intéresser au livre, d’apprécier le gâteau – et pour cela finir les trois tranches servies – et faire honneur à la conversation sans trouver quoi dire et sans être aidé par T. ni par notre hôtesse.

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Chez un couple de connaissances, un petit appartement où, dans peu d’espace, ils sont parvenus à ranger un grand nombre de livres de manière élégante, ils discutent dans le canapé du salon et je suis assis par terre sans participer à la conversation. Je suis gêné par un bruit de voix venant de dehors par la fenêtre ouverte et finis par me lever pour fermer la fenêtre. L’appartement est au premier étage tout au plus – l’impression est en fait qu’il se situe entre le rez-de-chaussée et le premier étage – et je vois dehors deux chauffeurs de taxi, à côté de leurs voitures garées là. La fenêtre fermée, je dis à mes amis cultivés qu’il ne faut pas se laisser contaminer par les gens vulgaires. L’homme répond que l’on ne peut être contaminé du moment qu’on ne les fréquente pas mais je réplique qu’il suffit pour cela de les entendre bavarder par une fenêtre ouverte.

Ensuite, nous regardons un film érotique. En fait, je suis laissé seul à le regarder, elle et lui vaquant à d’autres occupations, et je trouve cela peu convenable car je n’ai pas été consulté sur le choix du film. L’homme revient mais, au lieu de s’assoir, il s’appuie des coudes sur le dos du fauteuil où je suis, faisant ainsi mine de regarder le film par-dessus ma tête. Afin de lui faire comprendre que cela me gêne, je dis simplement, tourné vers lui : « Carrément ? », mais cela ne suscite aucune réaction de sa part, il reste accoudé là, juste au-dessus de ma tête. Alors je sors brusquement du fauteuil, me jetant à quatre pattes sur la moquette, et sous le poids de l’homme, qui n’est ainsi plus contrebalancé par rien, le fauteuil se renverse et l’homme tombe dessus.

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Nous sommes assis en cercle sur des chaises, faisant salon. Les invités africains de mes parents, un couple, nous rejoignent après avoir donné son bain à leur bébé. De tous ici présents, je suis le dernier à voir le bébé. Sa mère le pose sur une serviette, sur une table basse, puis rapproche la table des chaises pour s’assoir avec nous. Comme le bébé s’est mis à geindre dès qu’il fut hors des bras de sa mère, mon père, à ma gauche, le prend sur ses genoux. C’est alors que je découvre son visage, un visage horriblement déformé : l’enfant n’a pas de nez car la bouche, en bec de lièvre, occupe le milieu de la face. Cette vision me glace, j’offre un sourire crispé sans oser prodiguer une ou deux caresses comme je l’aurais peut-être fait avec un bébé normal, craignant en même temps d’attrister les parents par ma réserve. Son regard sur moi me bouleverse.

Mon père dit alors que le bébé, qui sort du bain, a de l’eau dans l’oreille. À la place de l’oreille se trouve une sorte d’orifice buccal, avec seulement la mâchoire inférieure, possédant quelques dents. Lorsque mon père penche un peu le bébé de côté, il jaillit de cet orifice une grande quantité d’eau ; l’orifice bée un peu plus et je vois à l’intérieur le reste de la bouche, des dents ici et là, disposées sans ordre.

On dit deux, trois choses gentilles au bébé, qu’il devait avoir été bien gêné par toute cette eau dans son oreille. Il répond : « Mais ouan-ouan. » Ouan-ouan est mon surnom quand j’étais petit, surnom traduisant une habitude de pleurer fort pour un rien (« ouin ! ouin ! » modifié pour produire une assonance avec mon prénom). Je comprends alors que ce bébé monstrueux a conscience de sa difformité mais qu’il espère qu’elle lui passera, de même que l’habitude que j’ai décrite m’est passée en grandissant.

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Dans un garage de pavillon, où se trouve un panneau de basket, nous jouons à ce jeu avec L., un garçon d’une dizaine d’années, et deux autres garçons, adolescents. L. accomplit des prodiges, envoyant le ballon dans le panier depuis l’entrée du garage et réussissant même, malgré sa petite taille, des slam dunks en courant littéralement sur le mur pour monter plus haut. Quant à moi, malgré ses dénégations polies, je suis un joueur médiocre et je préfère finalement les regarder jouer. Lorsqu’ils font une pause, nous discutons de films vus récemment, surtout des films d’action, et les films semblent projetés à mesure que nous les évoquons. Revivant en quelque sorte mon adolescence de cette manière, je me dis que quelque chose y manquait, qu’elle était moins rutilante que ce que j’avais cru.

Mes yeux tombent alors sur une énorme araignée, de la taille d’une main, sur le mur. Certaines parties du garage sont en effet couvertes de toiles d’araignée mais je n’imaginais que leurs habitantes pussent être aussi grandes. Or je m’engage par inadvertance dans un passage entièrement occupé par une toile géante, dont la résistance est à la mesure de la taille ; avancer au travers me demande d’importants efforts. Pire, comme j’entraîne la toile avec moi, je suis certain que l’araignée qui l’occupe doit me tomber dessus, et c’est bien ce qui se produit : je vois l’énorme araignée sur mon ventre.

Sorti du passage, je rejoins les autres. L’araignée, qui n’est plus sur moi, a dû tomber pendant ma course. Tout va bien. Je me débarrasse des fils qui me couvrent, en disant : « Sur des fils aussi résistants, on pourrait étendre le linge. »

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Assis sur un muret, je vois dans l’ombre des pins un grand échassier noir, de ma taille, qui me regarde avec de gros yeux ronds et dorés. Il s’approche et s’appuie contre moi pour dormir. Je crois que sa tête est posée sur la mienne. Je ne peux donc plus bouger car je ne souhaite pas troubler son sommeil, comme quand, enfant, le chat venait dormir sur mon lit et que je n’osais plus faire un mouvement, flatté de sa présence (cet échassier onirique est d’ailleurs l’un de nos chats car nous avions chez mes parents une chatte noire aux grands yeux dorés, Junon, après Muguette et avant Léo pour Léopoldine, qui nous a donné trois chatons, Grisou pour Grisette, Clarence et Tihi).

Je dis alors à E. ♂ : « Regarde un peu ça. Si j’avais essayé de l’approcher, il ne me l’aurait pas permis, mais me voyant immobile il vient dormir contre moi ! » E. répond : « Oui, nous n’avons pas des relations faciles avec les animaux. » C’est une pensée de Schopenhauer, une pensée profonde, dont ce rêve est l’illustration.

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Je lis dans le journal un article sur une femme de lettres française qui fut une figure de la collaboration avec l’Allemagne nazie. Elle disait détester les « privat-deux cents » et : « Je n’ai le droit de me tromper que pour un fascisme morbide et faux. » Quand on lui demandait quel était son personnage historique préféré, elle répondait : « Hitopet » (prononcé Hitopett).

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Parce que je me trouve dans une auberge où éclate une rixe, je suis embarqué comme les autres par la police. Indigné par le traitement que je reçois au poste, je me plains, ce qui me vaut des traitements encore pires.

Le temps passe. Un jour, je suis une nouvelle fois embarqué, de même qu’un autre homme, en raison d’une altercation entre nous deux. Tandis que nous suivons l’agent de police dans des escaliers, je me promets de garder cette fois mon calme, de ne pas récriminer, afin de ne pas empirer la situation. L’escalier débouche sur une cave sombre où l’agent nous dit de nous assoir sur un banc pourri. Je suis appelé par une policière, une femme policier, à son bureau, dans cette même cave, pour un interrogatoire. Elle commence par dire qu’elle me connaît déjà. Je lui réponds que je me suis certes déjà trouvé là mais pour des faits dont j’étais innocent. Elle m’apprend alors – horreur ! – qu’il existe sur moi depuis ce jour un dossier de personnalité criminologique et que, sur la foi de celui-ci, je suis le principal suspect dans plusieurs affaires de meurtre, le croisement des circonstances et de mon dossier ayant persuadé les enquêteurs que le coupable ne peut être que moi.