Category: Français

Poésie aztèque 2

Complétant mes précédentes traductions, à partir de l’espagnol, de poésie aztèque, à savoir la poésie contemporaine de Luis Alveláis Pozos (x), la poésie de Netzahualcoyotl (x) et la poésie aztèque compilée par Miguel Ángel Asturias (x), voici un choix de textes tirés de l’anthologie La tinta negra y roja: Antología de poesía náhuatl (Ed. conjunta Círculo de lectores/Galaxia Gutenberg, Ed. Era y El Colegio Nacional, Barcelona, México D.F., 2008) (L’encre noire et rouge : Anthologie de poésie nahuatl), choix de textes par Coral Bracho et Marcelo Uribe, en version bilingue originale et espagnole à partir des traductions du professeur Miguel León-Portilla, qui a également rédigé une introduction et des commentaires pour cette anthologie. (Il s’agit par ailleurs d’un livre d’art illustré par le peintre Vicente Rojo.)

Je me permets de renvoyer le lecteur aux notes sur mes précédentes traductions de poésie aztèque pour les explications relatives à diverses notions qui se trouvent de nouveau ici : le cacao fleuri, la fleur de maïs grillé, la vie comme peinture, la fleur du bouclier…

*

Le poème de Tlaltecatzin (Tlaltecatzin icuic, El poema de Tlaltecatzin)

Note. Tlaltecatzin de Huauchinango, né vers 1360, est connu comme auteur d’une seule composition, le poème de Tlaltecatzin ici traduit. Comme l’explique León-Portilla, «es un canto dirigido a una ahuiani, mujer de placer» (il s’agit d’un chant adressé à une ahuiani, une hétaïre aztèque), mais le poète, comme souvent dans la poésie nahuatl, entremêle son poème de considérations métaphysiques.

Dans la solitude je chante
pour celui qui est mon Dieu.
Dans le lieu de la lumière et de la chaleur,
dans le lieu du commandement,
mousse le cacao fleuri,
boisson qui enivre avec des fleurs.

J’éprouve le désir,
mon cœur le savoure,
mon cœur s’enivre,
en vérité mon cœur le sait :

Oiseau rouge à la gorge d’hévéa !
jeune et ardente,
tu montres ta guirlande de fleurs.
Ô mère,
douce, savoureuse femme,
belle fleur de maïs grillé,
tu te prêtes seulement,
tu seras délaissée,
il faudra que tu partes,
tu finiras décharnée.

Tu es venue ici,
devant les princes,
merveilleuse créature
qui invites au plaisir.

Tu te tiens droite sur la natte de plumes jaunes et bleues.
Belle fleur de maïs grillé,
tu te prêtes seulement,
tu seras délaissée,
il faudra que tu partes,
tu finiras décharnée.

Le cacao fleuri
mousse,
la fleur du tabac a été partagée.
Si mon cœur le voulait,
ma vie serait ivresse.
Chacun de nous est ici
sur la terre,
seigneurs, mes princes,
si mon cœur le voulait
il s’enivrerait.

Je m’afflige,
je dis :
puissé-je ne jamais me rendre
à la région des décharnés.
Ma vie est une chose précieuse.
Je suis un chanteur,
les fleurs que je possède sont des fleurs d’or.

Car je dois la quitter,
je contemple ma maison,
les parterres de fleurs.
De grands jades,
de longues plumes
seront peut-être ma récompense ?
Je ne peux éviter l’exode,
cela doit arriver,
je m’en vais,
je me perdrai.
Je m’abandonne moi-même.
Ah, mon Dieu !

Je dis : partons,
soyons enveloppé comme les morts,
moi chanteur,
qu’il en soit ainsi.
Quelqu’un pourrait-il être maître de mon cœur ?
Pas d’autre choix que de partir,
je couvre mon cœur de fleurs !
Tout sera détruit, les plumes de quetzal,
les jades précieux
qui furent travaillés avec art.
Nulle part on ne trouve son modèle
sur la terre !

Qu’il en soit ainsi,
et que ce soit sans violence.

*

Poème de Tlapalteuccitzin

Mes amis, je vous cherche.
Je parcours les jardins fleuris
et à la fin vous êtes là.
Réjouissez-vous,
racontez vos histoires !
Mes amis, votre ami est venu.

Parmi les fleurs
c’est moi qui introduirais
celle du muicle,
la moins belle de toutes ?
Est-il possible que je sois invité,
moi le malheureux, mes amis ?

Que suis-je donc ?
Je vis en volant,
je compose des hymnes,
je chante les fleurs :
papillons de chant.
Qu’ils jaillissent de mon for
et que les savoure mon cœur.
Je me joins aux gens,
je suis descendu, oiseau du printemps,
étendant mes ailes sur la terre
dans le lieu des timbales fleuries.
Au-dessus de la terre s’élève, jaillit mon chant.

Ici, mes amis, je répète mes chants.
Je suis né parmi les chants.
On compose toujours des chants.
Avec des cordes d’or j’attache
mon amphore précieuse.
Moi qui suis votre pauvre ami.
Je regarde les fleurs, moi votre ami,
la croissance des fleurs aux mille nuances.
Avec des fleurs de couleurs j’ai couvert ma cabane.
Cela me ravit,
nombreux sont les jardins du dieu.

Qu’il y ait de la joie !
Puisses-tu t’ébaudir sans frein
dans le lieu des fleurs,
seigneur Tecayehuatzin, paré de colliers.

Qui peut croire que nous reviendrons à la vie ?
Ton cœur le sait bien,
nous ne vivons qu’une fois.

Je suis arrivé
dans les bras de l’arbre en fleurs,
moi colibri fleuri,
je me délecte du parfum des fleurs,
je m’en sucre les lèvres.
Ô Donneur de la Vie,
avec des fleurs nous t’invoquons.
Nous nous humilions devant toi,
nous te donnons de la satisfaction
dans le lieu des timbales fleuries,
seigneur Atecpanécatl !
Là le tambourin attend,
gardé dans la maison du printemps,
là tes amis
Yaomanatzin, Micohuatzin, Ayocuatzin t’attendent.
Les princes soupirent, tenant des fleurs.

*

Poème d’Ayocuan

Assiégée, haïe
serait la cité de Huexotzinco
si elle était encerclée de dards,
si Huexotzinco était protégée par des flèches épineuses.

La timbale, la conque de tortue
résonnent dans ta maison,
à Huexotzinco.
Là veille Tecayehuatzin,
le seigneur Quecéhuatl,
là il joue de la flûte, chante,
dans sa maison de Huexotzinco.
Écoutez :
notre dieu descend.
Là est sa maison
où l’on trouve le tambourin des jaguars,
où les chants ont été attachés
au son des timbales.

Comme des fleurs
les manteaux de quetzal se déploient
dans la maison des peintures.
C’est ainsi que l’on vénère sur la terre et les montagnes,
que l’on vénère notre dieu.
Comme des dards fleuris et enflammés
s’élèvent tes belles maisons.
Ma maison dorée de peintures
est également ta maison, ô Dieu !

*

Poème de Tecayehuatzin

Note. Tecayehuatzin, né vers le milieu du 15e siècle, était prince de Huexotzinco. Ce poème et les deux qui précèdent font partie d’un même recueil collectif écrit par le prince-poète et ses amis lors d’une réception dans ses jardins de Huexotzinco.

Et maintenant, mes amis,
écoutez
le rêve d’une parole :
Chaque printemps nous fait revivre,
l’épi de maïs doré
nous sustente,
l’épi de maïs roux
nous sert à faire des colliers.
Nous savons que sont véridiques
les cœurs de nos amis !

*

Principe des chants (Cuicapeuhcayotl, Principio de los cantos)

Je parle avec mon cœur,
où cueillerai-je de belles fleurs odorantes ?
À qui le demander ?
Peut-être au beau colibri,
au colibri couleur de jade ?
Peut-être au papillon couleur de l’oiseau cassique ?
Car le savoir est leur,
ils savent où poussent les belles,
les odorantes fleurs.
J’irai par le bois de pins
où nichent les oiseaux trogons,
ou peut-être irai-je par le bois fleuri
où vit la spatule rose.
Où les fleurs s’inclinent resplendissantes de rosée
aux rayons du soleil
et sont heureuses.
Les verrai-je ?
Si elles me sont montrées,
j’en cueillerai des brassées entières
et irai saluer les princes :
comme elles leur feront plaisir !

En vérité elles vivent ici,
je peux entendre leur chant fleuri.
Et c’est comme si la montagne leur répondait.
Auprès d’elles jaillit l’eau précieuse,
la fontaine de l’oiseau-turquoise.
Là répand ses chansons,
avec ses chansons se répond à lui-même
l’oiseau moqueur aux quatre-cents voix ;
l’oiseau-grelot lui fait écho ;
il y a dans l’air une musique de grelots,
beaux oiseaux chanteurs aux couleurs variées ;
ils louent le Seigneur de la terre,
leurs voix résonnent clairement.

Je dis, clamai tristement,
ne soyez pas dérangés par ma présence, vous ses amis.
Aussitôt ils se turent.
Puis le beau colibri me parla,
qui cherches-tu, chanteur ?
Immédiatement je lui répondis,
je lui dis,
où sont les belles,
les odorantes fleurs
avec lesquelles je réjouirai
ceux qui sont semblables à vous ?
Alors ils gazouillèrent vivement,
nous allons te les montrer, chanteur,
ainsi donneras-tu de la joie
à ceux qui sont comme nous.

Dans le cercle des montagnes,
dans la Terre de Notre Subsistance,
dans la Terre Fleurie ils me firent entrer ;
là où la rosée scintille aux rayons du soleil.
Et là-bas je vis les belles fleurs versicolores et parfumées,
les fragrantes fleurs aimées revêtues de rosée,
des chatoiements de l’arc-en-ciel.
Ils me dirent :
cueille, cueille les fleurs,
cueille celles que tu préfères,
réjouis-toi, chanteur,
tu les offriras
à nos amis, les seigneurs,
à ceux qui donneront satisfaction au Seigneur de la Terre.

Alors je cueillis des brassées
de fleurs multicolores et odorantes, agréables,
qui donnent du plaisir,
et je dis :
ah, si l’un de nous pouvait entrer ici,
nous en emporterions tant !
Mais, puisqu’il m’a été donné de savoir,
j’irai le dire à mes amis.
Ici nous viendrons cueillir à jamais
les belles fleurs multicolores et odorantes,
et recueillir
les beaux chants multicolores.
Avec eux nous donnerons du plaisir à nos amis,
les seigneurs de cette terre,
princes, aigles, jaguars.

Alors je cueillis tout, moi chanteur,
et ainsi j’orne de fleurs la coiffe des princes,
ainsi je les pare.
D’elles et d’elles seules j’emplis leurs mains.
Puis j’entonne un chant,
par lequel les princes sont loués
devant le Seigneur du Proche et du Joint.

Cependant, celui dont le mérite est nul,
où cueillera-t-il,
où verra-t-il les fleurs odorantes ?
Approchera-t-il avec moi de la Terre Fleurie,
la Terre de Notre Subsistance ?
Ceux dont le mérite est nul,
ceux qui souffrent,
ceux qui laissent passer les choses de la terre.
En vérité seul le Seigneur du Proche et du Joint
est cause que quelqu’un mérite
les fleurs sur la terre.
C’est pourquoi mon cœur pleure,
je me souviens que j’ai été là-bas,
que j’ai contemplé la Terre Fleurie, moi chanteur.

Et je dis,
en vérité ce n’est pas un lieu agréable
que la terre ;
en réalité tout autre est le lieu où je dois me rendre,
là-bas il y a de la joie.
Tout est-il vain sur la terre ?
En vérité tout autre est le lieu où la vie perd sa chair.
J’irai là-bas,
J’irai là-bas chanter,
avec les beaux oiseaux multicolores,
je jouirai là-bas des belles
et odorantes fleurs,
les agréables fleurs,
celles qui nous délectent,
celles qui enivrent de plaisir,
celles qui enivrent et réjouissent de leur parfum.

Fleur de spatules rosées (quecholes) et de leur reflet dans l’eau

*

Personne en réalité ne vit sur la terre (Ayac nelli in tlalticpac, Nadie de verdad vive en la tierra)

Le Donneur de la Vie se moque de nous ;
nous poursuivons un rêve,
ô mes amis,
nos cœurs sont confiants,
mais en réalité il se moque de nous.

Attendris, délectons-nous,
au milieu de la nature et des peintures.
Le Donneur de la Vie nous fait vivre,
il sait, il détermine
comment mortels nous mourrons.

Personne, personne, personne
en réalité ne vit sur la terre.

*

Toltèque (In toltecatl, Tolteca)

Note. L’adjectif « Toltèque », du nom du peuple précolombien dont les Aztèques, d’origine chichimèque, se firent les héritiers conscients, servait à désigner chez ces derniers les aspects les plus nobles de la culture et de la civilisation, notamment des arts.

L’écrivain Octavio Paz a produit, dans son essai Le Labyrinthe de la solitude (1950), une analyse fort intéressante de la dualité de la civilisation aztèque issue de la fusion de ses origines chichimèques et des emprunts toltèques. Voici ce que j’écrivais à ce sujet dans mon essai Le Mythe des conquistadores dans la littérature latino-américaine (1997) : « Avant de devenir les fondateurs de l’empire que l’on connaît, les Aztèques appartenaient à un peuple nomade de l’intérieur du Mexique, les Chichimèques, aux mœurs rudimentaires. Rencontrant la civilisation florissante des Toltèques, basée à Tula, ils renièrent leur passé chichimèque et adoptèrent le style de vie toltèque. On ignore la raison du déclin toltèque, mais les Aztèques s’en sentaient coupables. Une de leurs légendes évoque ce déclin. Le dieu-sorcier des Aztèques, Tezcatlipoca, est responsable de la chute de Quetzalcoatl, divinité toltèque, parce qu’‘il réussit, grâce à sa magie, à pousser le dieu-ascète à s’enivrer et à commettre l’inceste avec sa sœur’. Leur conception cyclique du temps conservait présente la faute et entraînait chez les Aztèques un fort sentiment de culpabilité ainsi que l’attente angoissée du retour de Quetzalcoatl. Aussi, quand les conquistadores débarquent à Veracruz, il ne fait pas de doute que ce sont des mandataires de Quetzalcoatl, instruments de l’avènement d’un nouvel univers devant mettre un terme à l’usurpation divine. … L’amalgame des conceptions de nomades avec celles, civilisées, des Toltèques sédentaires s’accompagna d’une ‘duplicité morale et psychique’ : ‘Pédantisme et héroïsme, puritanisme sexuel et férocité, calcul et délire : un peuple de soldats et de prêtres, d’astrologues et de sacrificateurs.’ » Pour une analyse plus détaillée de l’analyse d’Octavio Paz, voir mon essai. La pensée de Paz ne fait toutefois pas l’unanimité, en particulier dans son pays, le Mexique, et personnellement je suis loin de penser que la poésie aztèque soit pédante.

Toltèque : artiste, disciple, abondant, multiple, inquiet.
L’artiste véritable : capable, s’exerce, est habile ;
il dialogue avec son cœur, entre en contact avec les choses par l’esprit.

L’artiste véritable tire tout de son cœur ;
il travaille avec passion, fait les choses avec calme, circonspection,
il œuvre comme un Toltèque, compose, travaille habilement, crée,
règle les choses, les rend gracieuses, les ajuste l’une à l’autre.

Le mauvais artiste : travaille au hasard, se moque des gens,
rend confus par sa négligence, trompe les gens,
c’est un voleur.

*

Dans la maison des peintures (In tlacuilolcalli, En la casa de las pinturas)

Je chante les peintures du livre,
en le dépliant,
je suis comme un perroquet fleuri
qui dit beaucoup de choses
dans la maison des peintures.

*

Chant guerrier (Yaocuicatl, Canto guerrero)

Les grelots crépitent,
la poussière s’élève comme une fumée.
Le Donneur de la Vie éprouve de la joie.
Les fleurs du bouclier ouvrent leurs corolles,
la gloire se répand sur la terre.
La mort est là, parmi les fleurs de la plaine !
Au milieu de la guerre,
alors que commence la guerre,
au milieu de la plaine,
la poussière s’élève comme une fumée
et tourne en spirales,
colliers fleuris de mort.
Princes chichimèques !
N’aie crainte, mon cœur !
Au milieu de la plaine,
mon cœur souhaite la mort au fil de l’arme d’obsidienne.
Tout ce que souhaite mon cœur :
la mort à la guerre.

*

Hymne au Donneur de la Vie (Tloque Nahuaque iteocuicatl, Himno al Dador de la Vida Tloque Nahuaque)

Elle ne peut être nulle part, la maison de l’Inventeur de soi-même,
invoqué en tous lieux, également vénéré,
en tous lieux attendu,
sa gloire, sa renommée est recherchée sur la terre.

Il est celui qui invente les choses,
il est celui qui s’invente lui-même.
En tous lieux il est invoqué,
partout il est également vénéré.
Sa gloire, sa renommée est recherchée sur la terre.

Personne ne peut ici,
personne ne peut être ami
du Donneur de la Vie :
on ne peut que l’invoquer.
Joint à lui, près de lui
sur la terre nous vivons.

Personne en vérité
n’est ton ami,
ô Donneur de la Vie !
Comme si nous cherchions
quelqu’un parmi les fleurs,
ainsi nous te cherchons,
nous qui vivons sur la terre.

Le Donneur de la Vie nous rend fous,
nous enivre.
Personne ne peut être à tes côtés,
avoir du succès, régner sur la terre.

Toi seul transformes les choses,
comme le sait notre cœur.
Personne ne peut être à tes côtés,
avoir du succès, régner sur la terre.

*

L’arrivée des Mexica à Tenochtitlan (In mexica oacico in Tenochtitlan, Llegada de los mexicas a Tenochtitlan)

Note. Il s’agit d’un fragment tiré par León-Portilla d’un codex des chroniques aztèques.

Ils arrivèrent alors au milieu des roseaux,
où se dressait un nopal.
Près des pierres ils virent
qu’un aigle se tenait sur le nopal.
Il était en train de manger quelque chose,
le déchirait en le mangeant.
Quand l’aigle vit les Mexica,
il inclina la tête.
Ils observaient l’aigle de loin,
son nid de belles plumes aux couleurs variées.
Plumes d’oiseau bleu,
plumes d’oiseau rouge,
toutes belles.
Il y avait aussi répandus ça et là
des têtes de divers oiseaux,
des pattes et des ossements d’oiseaux.

Poésie révolutionnaire du Chili

Le 11 septembre 1973, le président chilien Salvador Allende, élu le 4 septembre 1970, se suicidait (d’autres parlent d’assassinat pur et simple) dans le palais présidentiel de la Moneda assiégé par l’armée putschiste que soutenaient les États-Unis.

La dictature militaire qui s’ensuivit, jusqu’en 1990, mena une traque féroce de tous ceux qui avaient été d’actifs partisans du président Allende, traque caractérisée par de nombreux assassinats et disparitions de personnes. Les États-Unis s’abstinrent systématiquement de voter les condamnations prononcées aux Nations Unies pour les violations des droits de l’homme commises par la dictature de Pinochet.

Pour cette série de traductions, je me suis servi de deux recueils.

Le premier est Vino chileno para Cuba (1972), qui réunit les poèmes primés en décembre 1970 par le Prix Baltazar Castro de la Société des écrivains chiliens (Premio Baltazar Castro de la Sociedad de Escritores de Chile). Baltazar Castro, « sénateur et écrivain », était par ailleurs un viticulteur et négociant en vin qui osa défier l’embargo extraterritorial des États-Unis en exportant du vin dans la Cuba révolutionnaire. C’est lui qui eut l’idée du thème du prix : « Vin du Chili pour Cuba ». Jaime Quezada reçut le premier prix mais plusieurs autres poètes furent également récompensés, selon la volonté du mécène. Le thème choisi donna lieu à des textes d’une riche poésie terrienne et humaniste. J’ai également eu la bonne surprise d’y trouver un poème, ici traduit, du jeune Luis Sepúlveda, le fameux auteur du Vieux qui lisait des romans d’amour (1992).

Les poètes que j’ai traduits à partir de ce recueil sont Jaime Quezada (deux poèmes, dont le premier prix, Vin du Chili pour Cuba) et, pour un poème chacun, Rolando Cárdenas, Mario Macías, Guillermo Quiñones et Luis Sepúlveda.

L’alcool, bien sûr, est à consommer avec modération.

Le second recueil est l’anthologie Poesía revolucionaria chilena (Ocean Sur, 2014) compilée et présentée par Juan Jorge Faundes.

Les poètes traduits dans cette anthologie sont Elicura Chihuailaf (dans l’anthologie Elikura Chiuailaf Nahuelpan), poète bilingue d’origine mapuche (2 poèmes), Guillermo Riedemann (2), Jorge Montealegre (2), Rosabetty Muñoz (3) et Yasmín Fauaz Núñez, également connue sous le pseudonyme de Grandchester (1 poème).

*

Vin du Chili pour Cuba (Vino chileno para Cuba) par Jaime Quezada

Note. Le poème évoque divers aspects de la géographie, de l’histoire et de la culture du Chili qu’il me semble préférable de citer en note introductive, plutôt que de surcharger le texte de renvois. On y trouve nommés, par ordre d’apparition, la chanteuse Violeta Parra, le « Christ d’Elqui », personnage mystique qui eut quelques adeptes dans les années trente et quarante, le militant et journaliste prolétarien Emilio Recabarren, la poétesse Gabriela Mistral (« la Mistral »), le conquistador Pedro de Valdivia, la colline de Huelén aujourd’hui connue sous le nom de colline Santa Lucia, à Santiago, le poète anarchiste José Domingo Gómez Rojas.

L’École de Sainte-Marie d’Iquique évoque un massacre par l’armée chilienne de plusieurs centaines de travailleurs en grève qui s’étaient réfugiés dans cette école, en 1907. C’est aussi le nom d’une cantate qui fut écrite en l’honneur de ces victimes.

Le 2 avril évoque des mouvements de contestation sociale durant l’année 1957 et le 4 septembre est, comme indiqué en introduction, le jour de l’élection de Salvador Allende en 1970.

Il est également question de Pablo Neruda, sans que j’aie pu éclairer précisément l’allusion à l’habit blanc blanc évoqué dans le poème. Neruda fut un proche collaborateur du président Allende. Hospitalisé au moment du coup d’État de Pinochet, il fit savoir à des proches que le dictateur avait l’intention de l’assassiner. Il est mort peu de temps après à l’hôpital. Un rapport officiel remis au ministère de l’intérieur du Chili en 2015 a confirmé la thèse de l’assassinat, après que celle-ci fut rejetée par un groupe d’experts internationaux en 2013.

Parce que le Chili aussi est une maison
Construite planche à planche par nous autres
Du matin au soir
Comme un rêve dont on ne se souvient pas
Mais qui nous rend heureux au réveil :
Il suffit d’un verre
D’une bouteille de vin débouchée à l’heure du repas
Pour que la table et la nappe et la cuillère
Accueillent la présence d’ancêtres qui ont vécu.
Qui ont occupé nos chaises
Et parlé de noms et de lieux :

Un verre de ce vin,
C’est une inoubliable chanson de Violeta,
Un Christ d’Elqui dans une gare, dans un marché du sud,
Sur une place de province.
Un Emilio Recabarren qui fonde des journaux
Parcourant des villages de travailleurs du salpêtre les poches gonflées
De revues et de pamphlets.
C’est la Mistral qui est pure absence et vigne et terre.

Un verre de ce vin,
C’est un atlas lavé par la pluie de Chiloé.
Un pont ferroviaire du Malleco,
Un Valparaiso, un bateau de pêcheur,
Un rio Mapocho couvert de brume,
Une pierre de San Pedro de Atacama :
Un guerrier brûlé par le sel.
Toute une géographie qui descend des Andes à dos de mule.

Un verre de ce vin,
C’est ma maison familiale un jour comme les autres,
Un plateau de cerises, une guitare, un lent cheval de boulanger.
C’est ma mère assise à sa machine à coudre
Une veille de dimanche.
C’est mon grand frère qui fait ses valises.
C’est le vent du nord qui ouvre une fenêtre.
C’est moi-même en train de lire « Le trésor de la jeunesse »
Pendant mes vacances d’hiver.

Un verre de ce vin,
C’est une revue d’histoire écrite quotidiennement
Par une potière de Lumaco, un paysan de Cauquenes,
Un ouvrier de l’usine textile de Bellavista-Tomé,
Un chauffeur de la Société des transports collectifs de l’État,
Un employé municipal balayant parcs et jardins.
Une histoire qui commence à être racontée :
Une lettre de Pedro de Valdivia de la colline du Huelén,
Une fête d’Araucans, un rameau de cannelle de Magellan,
Une récolte de blé dans le printemps de Los Angeles.
C’est l’École Sainte-Marie d’Iquique
Chantée mieux encore aujourd’hui par des voix qui disent « présent »,
C’est Domingo Gomez Rojas qui meurt en prison
Ignoré en écrivant son dernier vers sur le mur.
C’est un maître d’école qui devient président de la République.
C’est Neruda vêtu de blanc comme le raconte une chronique de 1938.
C’est un deux avril, c’est une grève du charbon.

C’est, enfin, un peuple qui conquiert un aujourd’hui,
Un homme nouveau qui descend dans la rue un quatre septembre
Avec des rameaux d’acacia et des drapeaux.

Un verre de ce vin,
C’est une clé que nous confions à la mémoire,
La seule qui pourra ouvrir la porte de cette maison
À l’odeur de miche, d’avenir.

*

Quelqu’un allume la lumière dans la maison du vigneron (Alguien enciende la luz en la casa del viñatero) par Jaime Quezada

1
J’aimerais ouvrir la vieille porte :
Que quelqu’un le visage non rasé encore
me fasse entrer dans la salle à manger de la maison.
Assis sur une chaise en cuir
face à une photographie de mariage,
les paroles du père
se feraient chose vivante dans mon verre de vin.

2
Ma maison était de pisé et de bois :
Le vent y entrait avec la pluie
et en ressortait comme un fugitif,
entraînant des nappes tachées.
Je ramassais tous les jours des sarments dans les vignes,
et entre chiens, chats et poules
ma mère parlait d’aller couper de la verveine citronnelle
pour le vase de la table.

3
En l’ouvrant la vapeur de la marmite
annonce la grande table des fèves,
du sel, de l’odeur d’oignon du couteau.
Et quelqu’un
qui aurait voulu venir nous dire
« Bonsoir ».
Nous le reconnaissons vaguement sur la pendule murale
qui nous unit à cette heure du dîner.

4
Pour la farine
versée sur la planche à pâtisserie
notre haine allume le four :
Tant de bonheur
peut être à présent dérision.
Jusqu’à ce qu’une insoutenable odeur
de pain brûlant
nous fasse courir à la table
et étendre la nappe
par nous lavée à la pure tendresse.

5
Je vois mon père vigneron une nuit d’hiver :
Fermant les volets avec une chaîne pour chien,
allumer la lampe, remplir son verre,
chanter des chansons d’autrefois,
danser en manches de chemise autour des pressoirs
jusqu’à devenir vieux des pieds à la tête.

6
Il sera bon de récolter maintenant
la treille qu’ont plantée nos grands-parents :
Maintenant que dans la vigne le dernier automne
est sur le point de tomber avec les grappes de raisin.
Ce sera bon, dis-je,
pour que descende le raisin dans la fécondité des pressoirs
et qu’à notre pichet monte
le vin nouveau de la terre.
Et que cette maison même soit vigne pure
que nous vendangeons à l’heure où d’autres mènent leur brebis à l’abattoir.

7
Quelqu’un allume la lumière dans la maison du vigneron,
salue ses habitants,
pose son chapeau,
ouvre une bouteille pour les amis.
Et met à leur place les outils,
les matériaux premiers de la vigne.

*

Matériaux pour un chant au vin (Materiales para un canto al vino) par Rolando Cárdenas

Comme de dérober le rêve à la nuit et au jour
je cherche mon visage parmi ces quatre murs
dans le miroir d’un ciel endormi,
en chacun de mes os sentant la force de la terre,
illuminé par l’éclat nouveau d’un astre éclipsé
mûrissant avec cet acide si matériel qui bat mon sang
et qui s’est trouvé une place doucement à côté de mon ombre
sans déranger le silence tout-puissant des choses,
si distants que le monde ne nous pèsera pas.

Comme de se défaire de cette peau intérieure fatiguée
mon geste fraternise avec le geste d’autres hommes
de tant de latitudes,
sans amarres inutiles
mais avec toutes les bouches humides de la vieille grappe pressée,
sans les durs silences
mais avec les souvenirs anoblis comme un arbre millénaire,
avec tous les visages atteints par les reflets
qui s’absentent au-delà de ce verre congru
où il faut s’arrêter
–de même que l’ombre dans la nuit,
le poisson dans la mer et la maison sur la terre–
pour nous retrouver à cette table qui n’a pas de fin.

Comme un verre qui se brise
sur les fondements de cette maison récemment bâtie
–semblable à d’autres maisons–
dans le geste patriarcal et lumineux
de ceux qui un jour se réunissent sous le signe de ce fruit étrange
et dans les coins que le bon vin soit versé,
gardé et remodelé par un soleil si lointain
qu’il nous fasse oublier notre enveloppe de tous les jours,
cette zone obscure de notre corps,
que la joie se convertisse en fenêtre
dans la gorge lancée au chant,
à son miel léger
qui nous éloigne du cœur de l’hiver
pour renaître sur la terre étendue,
abeille silencieuse
qui nous regarde de ses milliers d’yeux depuis un verre rempli.

Comme de retourner aux vieux rivages
saluer ceux qui nous ressemblent
–nos ancêtres austères qui se promenaient les mains dans le dos–
et savoir pourquoi ils nous enseignèrent tant de silence,
cette manière lente qui naissait d’une jarre,
ces mains terreuses qui partageaient sans impatience
un contenu toujours renouvelé
où ils se plaçaient pour voir de dos tellement de vie,
dévorés par les souvenirs qui ne cessent jamais,
leur propre sang qui les étouffait
transformé en aliment indispensable
dans leurs bouches obscures
avec des paroles qu’ils ne répétaient pas
pour reconnaître que tout ce temps si long n’était le moins du monde endormi.

*

Vin pour Cuba (Vino para Cuba) par Mario Macías

D’un racine de soleil, d’un parfum, d’une saveur,
d’une couleur distincte sur la colline.
De la majestueuse copulation du soleil sur la terre humide,
une timide figure végétale qui émerge.
Ce n’est pas encore du temps arrêté,
pas encore de l’amitié, ni une conversation à bâtons rompus
sur le dur comptoir du bar, ce n’est pas encore une feuille,
c’est seulement un mouvement infime, et déjà
fait histoire sa navigation occulte sous les étoiles,
son étreinte du cœur profond de la terre.

Cette étreinte et la caresse seront matière de sa contexture légère
Sa qualité de serpent aimant sera
ce qui le fera doucement féminin.
C’est l’eau amie et la main amie
qui rendront sa croissance parallèle, sa lignée sage.
Ce seront, enfin, dis-je, des lèvres
qui conformeront la stature de cette racine ancienne.

Sarment humble qui dans le triste automne
fait jaune le ciel proche de la terre.
Peut-être que des tremblements de terre se cachent dans ton lien de pulpe
à tout un monde de trépidations,
et que pour toi est tout l’amour dénié tant de fois,
les mythes ténus, la main dans la main, la main sur la pierre,
la forteresse élevée au contrefort des Andes.

Dans le balancement de la chlorophylle, près du sapin araucan,
près de la flamme rouge du copihue,
près du chérimolier et du mimosa,
rabougrie, jamais seule, recroquevillée, sarmenteuse,
la vigne avec sa grappe, avec son offrande
d’illusion, de réalité jamais complète.

Et ensuite fruit dans le verre, transfiguration
du cristal, main levée,
coude haussé, physiologie pure, sang qui cherche
des canaux nouveaux dans les levers de soleil,
du soleil qui hier était seulement la caresse légère
du raisin et aujourd’hui du salut, si fraternel.

Je recours à la pluie pour comprendre l’étoile.
Je me sers du vent pour acquérir la science.
J’abrite la fumée pour attraper la vie.
J’égrène la grappe pour orner les yeux de mes enfants
et dans le miroir clair de l’écorce américaine,
dans la vendange joyeuse je crée l’aile, la communication terrestre
qui nous unit ; île et mer,
cordillère et homme, c’est tout un.
Je m’immerge dans ma soif d’opale et te retrouve, camarade.

Écoute mon nom, mon message tellurique,
ma parole solaire pour ta poitrine souriante ;
tu boiras l’air du Chili, sa vaste géographie,
son homme fait rude travailleur des champs et harassé, son aspiration
à la justice ; tu boiras avec ce vin la fraternité, camarade.

*

Message du vin à Cuba (Recado del vino a Cuba) par Guillermo Quiñones

…Des entrailles du Chili,
de Colchagua, O’Higgins, Ñuble, Linares,
entre mer et cordillère,
d’Olmué, Ñipas, Portezuelo,
de Quebrada Alvarado,
le vin monte le long des treilles,
cherche l’homme et son espérance.

…Vin qui obscurément cherche au-dedans de l’homme,
vin, fleur terrestre qui s’ouvre dans ma poitrine,
vin qui distille des mirages,
vin qui tend les mains,
vin qui rapproche les bouches :
vin des rencontres.

…Vin des hanches puissantes,
vin de la ramure des arbres,
vin des racines les plus profondes,
vin de la douleur et de la joie,
vin feu,
vin flammes,
vin qui monte à la tête,
vin qui descend dans les pieds,
vin de l’évasion, de celui pour qui le film s’efface,
vin qui va par les branches,
vin qui pépie avec les oiseaux.

…Vin trouble de l’exploiteur,
vin mains à la hache de l’ouvrier,
vin veuf de l’avare,
vin faulx paysanne,
vin velours du simulateur,
vin de « Jean de la Vérité »,
vin amer du solitaire,
vin glorieux des compagnons,
vin au jour le jour du policier,
vin rebelle et harassant du mineur de fond,
vin du sieur et du gentilhomme,
vin confiant, aux poches trouées,
vin du geste torve,
vin vent qui balaie les haines,
vin du froid et des vêtements trempés,
vin de la sueur,
vin halluciné des habitants de Chiloé,
vin dense du Mapuche…
…Vent des ailes de la nuit :
vin du matin.

…Vin creux des vaches sacrées,
vin bavardé simplement dans un coin d’auberge,
vin baveux du colonisé mental,
vin qui sourit dans notre indulgence,
vin à genoux des vendus,
vin debout du révolutionnaire,
vin nuit,
vin jour.

…Que vienne le Cubain à sa rencontre
et le regarde en face.
Avec la joie que gorgée après gorgée
ce vin édifie dans ta poitrine,
se lèvent, frère cubain,
des siècles de mains vides ;
dans les gouttes vermeilles ou blondes
naviguent de pauvres mas,
des enfants nus-pieds te font signe,
des paysans écrasés,
la femme flétrie par la souffrance,
la longue soif de l’homme sans fête,
les rêves tronqués du jeune couple.

…C’est pourquoi
–en cette année mille neuf cent soixante-dix
il est important de dire
c’est pourquoi–
quand du sol chilien émerge un nouvel oxygène,
ce vin est joie.

…Vin qui monte jusqu’à Cuba,
vin qui cherche ses bouches,
vin qui chantera dans ses chansons,
vin qui étreindra dans les amours cubaines,
vin qui récoltera la canne à sucre avec les paysans,
vin qui montera aux palmiers jusqu’à son soleil,
vin qui bavardera la nuit avec les camarades,
vin de la fraternité, du cri libre…
…Vin qui picotera sur ta langue, frère cubain,
vin qui galopera dans tes nuits,
vin qui brillera sur les dents,
vin qui brillera dans les yeux

…Vin
…….du regard infini
……………………..vers l’avenir.

*

Poème à faire voyager avec le vin (Poema para que viaje junto al vino) par Luis Sepúlveda

Le vin part, il s’en va pour son voyage d’ami
faisant au revoir de son mouchoir noir, il quitte les ports
en chantant de vieilles chansons de marins, des hymnes nostalgiques
avec sa grosse voix d’ouvrier, un matin de septembre.
Il part, articulant de ses lèvres de pampre un mot nouveau,
ample comme une grappe de raisin : Camarade.
Notre millénaire camarade s’en va,
tendant les bras depuis les tonneaux,
pour accoster comme un albatros de raisins
dans la poitrine dionysiaque du milicien mulâtre,
et se faire légende et couleur dans le paysan victorieux
de l’héroïque récolte de canne du revers-victoire.
Le vin rouge du Chili, comme un poulain furieux
monte dans les bateaux qui l’emmèneront à Cuba.
Il porte dans ses bulles la salutation populaire de ce peuple nouveau.
Quand le coupeur de canne le boira le soir, tranquillement,
il sentira courir dans ses veines toute l’histoire épique
de cette terre pleine de cataclysmes, de tempêtes,
d’inondations, de catastrophes océaniques,
d’épopées, de terribles siècles d’exploitation latifundiste,
que l’homme national, ferme et œcuménique,
a foulée et dépassée à force d’énergie et de courage prolétaire.
Quand ils le boiront, dans un moment de repos, Fidel, Almeyda, Dorticos,
Raoul ou un autre des grands dirigeants
sentiront le même colossal choc d’énergies,
qui conduisent notre homme du peuple à démolir des cordillères
en perçant des tunnels, à aiguillonner les ténèbres de la nuit vers la haute mer
dans les hauts faits de pêche, ils sentiront, camarades,
le même impact vital que sent
le mineur de fond qui déchire les entrailles de la montagne dans les mines de cuivre
ou creuse une galerie de plusieurs kilomètres jusqu’à la mer dans les mines de charbon de Lota.
Mais là où le vin remplira vraiment une fonction prépondérante
d’antiques légions, c’est dans les célébrations de victoires,
quand la main révolutionnaire du jeune Peuple de la jeune Cuba
pour la centième fois repoussera une vile invasion
et fera fuir vers le cloaque de Miami les rats
et cancrelats apôtres des mensonges de Yankeeland.
Et le vin chantera, comme vin n’a jamais chanté,
quand Nicolas Guillén lèvera le verre dans sa main de maître de générations entières,
avalera une gorgée, se souviendra de la colline Santa Lucia,
et rira à gorge déployée sous ses cheveux blancs, comme un vieux dieu grec vêtu à la manière d’un paysan cubain.
Quand le poète cubain sentira le goût du Chili,
aux compagnons du vert lézard vert il parlera de cette terre
nommée Chili, leur parlera tristement d’Arica et
de son Morro1, monument au massacre des peuples,
que finança le gringo Samuel North pour remplir
d’or, d’argent et de salpêtre la gueule du vieil impérialisme.
Il leur parlera des ports, beaux et tristes ports du Chili,
peuplés de pélicans et de prostituées obscures comme la nuit,
petites femmes, statues de chair se vendant au plus offrant.
Il leur parlera des ports de notre côte, qui sont la veine tranchée
par où s’échappe notre sang minéral pour remplir
les bourses de Wall Street, et financer avec le cuivre humilié
les massacres du Vietnam, du Cambodge et les attaques de l’île.
Le poète leur parlera, par le vin, du sud du Chili, plein de fleuves,
de nuages, d’averses, d’éclairs,
il leur parlera des îles et des canaux, leur
dira qu’une nuit la populace nationale maritime et agraire
but tant et tant de vin qu’une cueca2 de Huillin
fit trembler si fort la terre qu’elle la fit éclater en mille morceaux,
lui donnant forme d’archipel de Chiloé, leur
racontera qu’ici, la nuit, en hiver,
on le boit chaud comme un baiser de femme et parfumé
à l’orange et à la cannelle, comme une bouche d’adolescente.
Et le poète leur dira qu’il faut le boire comme quelqu’un boit du sang,
respectueusement, car c’est du sang.
C’est du sang de mains agricoles vendangeuses, c’est
du sang d’hommes attristés, saouls de découragement
avant l’heure.
Et il leur dira qu’il faut le boire avec ferveur révolutionnaire,
car il est feu et force, et comme tel
il faut le boire comme une accolade, parce que nous avons tous besoin
que le phare de Cuba continue d’éclairer l’Amérique.
Moi, poète de cet hémisphère de louveries,
je lève mon verre et idéologie prolétarienne,
et je crie comme un taureau rouge près de la montagne :
À ta santé, Cuba ! À ta santé, Amérique ! À ta santé, Révolution !

1 Arica et son Morro : Le « Morro d’Arica » est un piton rocheux dans la commune d’Arica, dans le nord du pays, qui évoque la guerre de 1879-1883, « guerre du Pacifique » ou « guerre du salpêtre », entre le Pérou et le Chili, par laquelle ce dernier s’annexa cette partie de son actuel territoire.

2 Cueca : danse traditionnelle.

*

Rêve bleu (Kallfv peuma mew, sueño azul) par Elikura Chihuailaf Nahuelpan (1995)

Note. Le poème a été écrit en mapudungun, langue des Indiens Mapuche du Chili. L’anthologie comporte le texte original accompagné d’une traduction en espagnol, qui est la version à partir de laquelle j’ai travaillé à cette traduction française.

La maison bleue où je suis né est
…située sur une colline
entourée de robles, de saules,
de noyers, de marronniers
d’un parfum printanier en hiver
–un soleil à la douceur de miel d’ulmo–
de fuchsias entourés à leur tour de colibris
dont nous ne savions pas s’ils étaient réels
ou bien un rêve : si éphémères !
En hiver nous entendions tomber les chênes
…frappés par la foudre
Le soir nous sortions, sous la pluie
…ou dans les couchers de soleil
chercher les brebis
–parfois nous pleurions
la mort de quelques-unes
flottant sur les eaux–

La nuit nous entendions les chants
les légendes et les prophéties
près du feu
respirant l’arôme du pain
…enfourné par ma grand-mère
…ma mère ou tata Maria
pendant que mon père et mon grand-père
–cacique de la communauté–
observaient avec attention et respect
Je parle des souvenirs de mon enfance
et non d’une société idyllique
C’est là, me semble-t-il, que j’appris
…ce qu’est la poésie
Les grandeurs de la vie
…quotidienne
mais surtout ses détails
la lueur du feu, des
…yeux, des mains

Assis sur les genoux de ma
grand-mère j’entendis les premières
histoires d’arbres
et de pierres qui se parlent entre eux
et avec les animaux et les gens
C’est donc ça, me disais-je, il faut
…apprendre à interpréter
…leurs signes
et à percevoir leurs sons
qui se cachent habituellement
…dans le vent
Tout comme ma mère aujourd’hui,
elle était silencieuse et avait
une patience à toute épreuve
On la voyait aller d’un lieu
…à l’autre
faisant tourner son fuseau
la blancheur
…de la laine
Fils qui, sur le métier à tisser des
…nuits, se convertissaient
…en beaux tissus
Comme mes frères et sœurs
…–plus d’une fois– j’essayai d’apprendre
cet art, sans succès.

Mais je gardai en mémoire
le contenu des dessins
qui parlaient de la création
et de la renaissance du monde mapuche
de forces protectrices, de
…volcans, de fleurs et d’oiseaux
De même, avec mon grand-père
nous partageâmes de nombreuses nuits
…à la belle étoile
De longs silences, de longues histoires
…qui nous parlaient de l’origine
…de notre peuple
du Premier Esprit mapuche
lancé du Ciel
Des âmes qui sont suspendues
…dans l’infini
…comme des étoiles
Il nous apprenait les chemins du
…ciel, ses fleuves, ses signes
Chaque printemps le voyait portant
…des fleurs à ses oreilles
et sur le revers de son veston
ou marchant pieds nus sur

…la rosée du matin
Je me souviens aussi de lui cavalant
sous une pluie torrentielle
d’hiver dans des bois
…immenses
C’était un homme agile et fort
Me promenant entre ruisseaux
bois et nuages, je vois passer
…les saisons :
Bourgeons de Lune glacée (hiver)
Lune de la verdeur (printemps)
Lune des premiers fruits
…(fin du printemps
…et début de l’été)
Lune des fruits abondants
…(été)
et Lune des bourgeons cendrés
…(automne)
Je sors avec mon père et ma mère
…chercher des remèdes et des champignons
La menthe pour l’estomac
la mélisse pour le chagrin

le matico pour le foie et pour
…les blessures
le coralillo pour les reins
–disait ma mère
Ils dansent, ils dansent, les remèdes
…de la montagne –ajoutait mon père
me faisant lever les
…herbes dans mes mains
J’apprends alors le nom des
…fleurs et des plantes
Les insectes remplissent leur fonction
Rien n’est de trop en ce monde
L’univers est une dualité
le bien n’existe pas sans le mal
La Terre n’appartient à personne
Mapuche veut dire Gens de la
Terre –me disaient-ils
En automne les ruisseaux
…commençaient à briller
L’esprit de l’eau remuant
sur le lit de pierre
l’eau émergeant des yeux
…de la Terre

Chaque année je courais à la montagne
pour assister à la merveilleuse
…cérémonie de la nature
Puis arrivait l’hiver
…afin de purifier la Terre
pour le commencement des nouveaux
…rêves et semis
Parfois des hérons bihoreaux passaient
nous annonçant la maladie
…ou la mort
J’avais de la peine en pensant
…qu’un des Anciens que j’aimais
devrait partir pour
…les rives du Fleuve des Larmes
appeler le nocher de la mort
rejoindre les
…Ancêtres
et se réjouir dans le Pays Bleu
Un matin partit mon frère
…Carlitos
Il bruinait, c’était un jour cendreux
Je sortis pour me perdre dans les bois
…de l’imagination

…(j’y suis encore)
Le bruit des ruisseaux
nous enveloppait en automne
Aujourd’hui, je dis à mes sœurs
…Rayén et América :
je crois que le poésie est seulement
une respiration paisible
–comme nous le rappelle notre
…Jorge Teillier3
tandis que comme Autruche du Ciel
par tous les pays je laisse errer
…ma pensée triste
Et à Gonza, Gabi, Caui, Malen
…et Beti je dis :
Aujourd’hui je suis dans la Vallée de
…la Lune, en Italie
avec le poète Gabriele Milli
Aujourd’hui je suis en France
avec mon frère Arauco
Aujourd’hui je suis en Suède
avec Juanito Cameron
et Lasse Söderberg
Aujourd’hui je suis en Allemagne
avec mon cher Santos Chavez

…et Doris
Aujourd’hui je suis en Hollande
avec Marga, Gonzalo Millan
…et Jimena, Jan et Aafke
…Juan et Kata
Il pleut, il bruine, le vent
…jaunit à Amsterdam
Les canaux brillent
sur les antiques lampadaires
…de fer
et les ponts-levis
Je crois voir une tulipe bleue
un moulin dont les ailes tournent
…et se détachent
Nous avons envie de voler :
Allons ! que rien ne trouble
…mes rêves –me dis-je–
Et je me laisse emporter par les nuages
vers des lieux inconnus
…de mon cœur.

3 Jorge Teillier : poète chilien (1935-1996).

*

Le secret du soleil (El secreto del sol) par Elikura Chihuailaf Nahuelpan (1991)

À Sandra Trafilaf, prisonnière politique

La Lune se cache dans tes yeux
que je regarde, tes yeux sanglants
Ton âme s’échappe de la prison
et main dans la main je t’emmène tu m’emmènes
…vers l’aube
Il y a une femme à la porte de
…la maison, près du lac
J’irai découvrir le mystère
…du soleil derrière la montagne, maman

lui dis-tu.

*

Que t’ont-ils fait Ignacio Valenzuela (Qué te han hecho Ignacio Valenzuela) par Guillermo Riedemann (1987)

Note. Ignacio Valenzuela Pohorecky, un des responsables du Front patriotique Manuel Rodríguez (Frente Patriótico Manuel Rodríguez, FPMR), fut assassiné par les services secrets chiliens avec plusieurs autres responsables de cette organisation illégale, en 1987.

Le ciel est tellement bleu Ignacio
Étrangement bleu en plein mois de juin
Il fait froid oui et toux et détresse
Que fais-tu là étendu le sourire
En miettes que t’ont-ils fait
Nu sur le dos en plein trottoir
Le visage brisé par les balles ainsi que les jambes
Et la poitrine et même les pieds.
Que font ces gens penchés
Sur ton corps ils regardent ton sang
Ta tendresse qui est restée là
Hors de ta peau et ils comparent
Ton visage avec une photographie.
Ils mesurent la distance qui te sépare
De la chaussée à présent que l’avenir
Est devenu tellement lointain.
Ils éloignent les curieux semblent si graves
Mais ils sont tranquilles eux
Penchés sur ton corps.
Tellement bleu le ciel est tellement bleu
Que tu décides de te mettre debout
Et ainsi dénudé tu te mets à marcher
Lent et calme sans regarder derrière toi.
Tu passes devant la maison de ta mère
Tu lui baises le front elle te dit
Couvre-toi mon fils prends soin de toi cet hiver
Tu ne sembles pas l’écouter tu souris et t’en vas.
Sur le chemin tu prends ta 2CV4
Tu vas chercher tes enfants et ta compagne
Nu comme tu es personne ne te regarde
Pourtant et tu traverses rues et feux de circulation
Sous ce ciel tellement bleu en plein mois de juin.
Tellement bleu le jour sous ce ciel bleu
Que même mourir serait beau
Douloureux injuste tristement beau
Comme meurent les hommes et rien de plus Ignacio.

4 2CV : La « deux chevaux » ou « deudeuche » était également produite et commercialisée par Citroën au Chili (et en Argentine), avec le nom de Citroneta sous lequel elle apparaît dans l’original.

*

Le pardon du roi (El perdón del rey) par Guillermo Riedemann (2010)

Note. Hommage aux victimes de la dictature militaire, dont plusieurs sont nommées. Villa Grimaldi et Londres 38 étaient des centres de détention et de torture.

Le « véritable visage de ce pays » (vers 7) est celui des victimes transformées en « torches vivantes » et qui survécurent, c’est-à-dire un visage brûlé. Voir « Carmen Gloria Quintana » sur Google images.

Je pardonne à ceux qui appliquèrent la gégène à Muriel Dockendorf
Et l’écoutèrent crier ainsi qu’à ceux qui savaient et n’ont rien fait
Je pardonne à ceux qui jetèrent Marta Ugarte à la mer
Tandis qu’ils se vantaient qu’il n’y avait pas de disparus au Chili
Je pardonne à ceux qui transformèrent en torches vivantes
Rodrigo Rojas et Carmen Gloria Quintana
–le véritable visage de ce pays–
Je pardonne à ceux qui égorgèrent
José Manuel Parada, Manuel Guerrero et Santiago Nattino
Je pardonne à celui qui donna l’ordre et à celui qui appuya sur la gâchette
Pour trouer le corps de Victor Jara et Carlos Lorca
Je pardonne à ceux qui cachèrent les corps dans un four à chaux à Lonquén
Je conchie les avocats, les jugements et les peines
Ce n’est pas pour rien que je suis le nouveau monarque successeur de la Princesse
Qui nous apprit à jouer de la cloche de Wall Street
Je pardonne à ceux qui se sont faits dirigeants d’entreprise
et de banque et ont accumulé la richesse qui ne leur appartient pas
À ceux qui ont volé ce qui était à tout le monde et à ceux qui ont volé
Ce qui n’est à personne
Je pardonne à ceux qui, comme nous, sont retournés
Sur le lieu du crime et ne ressentent aucune honte
Je pardonne à ceux qui jetèrent dans les lacs du sud
–Ces lacs que j’aime et où je vais prendre du repos et signer des contrats–
Des paysans Mapuche sans que personne le sache
Je pardonne à celui qui fabriqua les bombes et à celui qui les déposa
Et à celui qui les fit détoner et à celui qui donna l’ordre
D’assassiner Orlando Letelier et Carlos Prats
Je pardonne au responsable de la Villa Grimaldi
Et au responsable du responsable de Londres 38
Je pardonne à celui qui viola des prisonnières à terre
À celui qui introduisit des rats dans leurs vagins
Et à celui qui arracha les ongles des mains
De ceux qui malgré tout ne dénoncèrent pas leurs camarades
Je pardonne à ceux qui inhumèrent de nuit
Les restes des personnes assassinées et ensuite les exhumèrent
Pour les faire disparaître pendant que d’autres –comme moi–
Regardaient le solde de leurs comptes courants
Je pardonne à ceux qui assassinèrent Ignacio Valenzuela par derrière
Lors de l’opération Albania et enfermèrent sept prisonniers
Dans une maison abandonnée pour les tuer de sang-froid
Je pardonne aux pilotes qui ont bombardé le palais présidentiel de la Moneda
Je pardonne au bourreau, à l’interrogateur, au geôlier
Au sergent, à l’instructeur militaire, au secrétaire, au chauffeur
Au falsificateur, au fossoyeur, à l’assassin
Je pardonne à tous, en cela je suis particulièrement généreux
Je leur pardonne car je suis le nouveau monarque
Et que par le biais de ses représentants Dieu me l’a demandé
Je pardonne à ceux qui ont fait pour moi le sale boulot.

*

Haute poésie (Alta poesía) par Jorge Montealegre (1983)

Tous les voisins de mon quartier font la sieste,
mais il y a des enfants assommants qui frappent aux portes :
ils demandent du pain et empêchent
d’écrire des poèmes sublimes sur la faim.

*

Envoyé spécial (Enviado especial) par Jorge Montealegre (1983)

Des sources bien informées auraient indiqué
que certains représentants non identifiés d’organisations inexistantes
seraient réunis en un lieu inconnu
…………………………………vraisemblablement près de Santiago
en vue de concerter une éventuelle action de protestation
contre une supposée violation des droits de l’homme

En outre elles évoqueraient l’apparition en vie
…..de gens qui auraient disparu de manière involontaire
et dont la mort présumée a déjà été clairement suggérée au Comité
…………………………………sans personnalité juridique
regroupant les personnes concernées par cette situation hypothétique

Il apparaîtrait
qu’à cette réunion non autorisée
par conséquent rien d’autre qu’un rendez-vous social d’éléments antisociaux
outre les dirigeants de partis dissous
ont également participé certains individus inconnus
…………………………………jeunes probablement
qui derrière l’anonymat propagent rumeurs et plaisanteries
attentatoires à la sécurité
…………………………………de la partie la plus connue de la Nation.

*

Il y a brebis et brebis (Hay ovejas y ovejas) par Rosabetty Muñoz

Note. Les trois poèmes suivants de Rosabetty Muñoz sont tirés de son recueil Canto de una oveja del rebaño (Chant d’une brebis du troupeau, 1981).

Celles qui broutent de tout pâturage
et dorment avec un sourire de satisfaction
dans les enclos.
Celles qui vont aveuglément
sur les chemins accoutumés.
Celles qui boivent insouciantes
aux ruisseaux.
Celles qui ne vont pas sur les versants dangereux.
Celles-là donneront une laine abondante
lors de la tonte
et seront de savoureuses invitées
aux fêtes de fin d’année.
Il y a aussi
celles qui se tordent les pattes
en cherchant des champs de marguerites
et restent des heures et des heures
à contempler le fond des précipices.
Celles-là bêlent toute la grande nuit de leur vie
apeurées.
Et il y a, enfin,
les mauvaises brebis égarées.
C’est pour elles que
sont les racines cachées
et les prés les meilleurs, les plus délicieux.

*

Une brebis trébuchant (Oveja a tropezones) par Rosabetty Muñoz

J’ai peur.
Peur des mauvais chemins
des malentendus qu’à bras ouverts
accueillent nos rêves.
J’espère plus que je ne puis dire
et depuis que j’ai cessé d’être possibilité
devant l’abîme des yeux en arrêt
j’éprouve une sensation brumeuse
d’amarres et de toiles d’araignée.

*

Exposée (Expuesta) par Rosabetty Muñoz

Prompts à blesser ils s’accumulent
à ma périphérie.
Un œil sur un autre.
Je vais à eux les bras ouverts
Il ne sera pas dit qu’ils ne m’atteindront pas.
Il ne sera pas dit que la douleur de leurs crocs
me sera niée pour toujours.

*

Harangue au conquistador (Arenga al conquistador) par Yasmín Fauaz Núñez (2014)

Frère soldat.
Triste héritier d’Alexandre le Grand
(cet autre conquistador, néfaste entre tous)

Si tu te baissais un moment
et regardais avec attention la poussière
que tu disloques de tes bottes.

Si tu demandais leurs secrets les plus inconnus
aux eaux de ces fleuves
et aux grains de ces dunes
qu’arrose la colère de ton regard de napalm.

Si tu prêtais dans le vent une oreille attentive
à ce ciel que sillonne la tempête lâchée
par les chasseurs-bombardiers furtifs dans les hauteurs
avec leurs œufs de phosphore et d’uranium résiduel.

Si tu ne passais lâche et tyrannique
dans l’insecte qui te fait fort
par son exosquelette d’acier
résistant aux larmes brûlantes
et aux dents serrées des mères et des enfants
de Syrie et d’Iran,
d’Irak et d’Afghanistan.

Si tu appréciais la sublime
architecture des temples et des mosquées
les millénaires œuvres de l’hydraulique
et laissais voler ta pensée
avec le sable du désert.

Si tu te libérais des paroles des médias.
Si tu pensais !
Si tu doutais une seconde,
si tu lisais, si tu écoutais
et si tu méditais…

…tu comprendrais…

Que tu devrais t’agenouiller
pour baiser tes propres empreintes
car tu es dans la grande Mésopotamie,
une des terres les plus sacrées.

Le lieu où nous déchiffrons
les secrets de la culture.

Le « Tigre » ne te dit rien ?
L’« Euphrate » ne te dit rien ?
Ces noms insignes ne te parlent pas ?
Ne vois-tu pas que tu es dans le jardin, dans l’école
où les hommes apprirent à écrire ?
Où fut découverte la métallurgie.
Où fut inventé le monothéisme.

Frère ! Au nom de ta mère et de ma mère…
Ne manque pas de respect
à notre mère Babylone.

Les Chaldéens enseignèrent à tes pères
les délices de boire de la bière.
Ammourabi légiférait
là où tes balles aujourd’hui tuent.
D’ici sortirent les mythes,
lois et légendes que traduisit Moïse
dans la moitié ou plus du Pentateuque,
en commençant par la Genèse,
suivie du Décalogue
et culminant avec les normes du Deutéronome.

Tu es sur la terre de Noé !
Tu es sur la terre de Lot et de Moab
et de Ben-Ammi !

Zoroastre ne te dit rien ?
Ni la route de la soie ?
Ni les Parthes ?
Ni les contes de la princesse Schéhérazade ?

Tu oses massacrer les peuples divins
de la Bible et du Coran ?
Les descendants d’Ésaü,
les bâtisseurs des ziggourats ?
Les hommes qui fixèrent les constellations
sur la mappemonde sidérale ?

Tu ne vois pas les djinns, les afrites, les califes abbassides ?
Les peuples amorrites ?
Les Perses ?
Les navires de Sinbad dans le port de Bassora ?
Les tapis volants ?
Le fantôme d’Al-Rashid errant dans Bagdad ?

TU NE VOIS RIEN ?

Ne sois pas le crachat mensonger des peuples barbares.
Réveille-toi orgueilleux esclave
des marchands d’armes.

Ne vois-tu pas comment aveugle tu défèques tes ancêtres,
la moitié de ta culture,
l’origine première de ton concept moral,
le lieu où est née la propriété privée,
la terre d’où sont surgies les banques,
l’argent et bien d’autres choses encore
de tout ce que tu aimes et adores ?

C’est ici que Cyrus pardonna au rabbin !

Va soldat…
Suis ton destin…
ajoute un nouveau chapitre à la geste
du berceau originel
de ce que nous appelons l’histoire universelle.

Va…
Va tranquille…

Qu’est-ce que ça change ?