Tagged: onirisme

Journal onirique 14

Période : octobre-novembre 2020.

« La vérité ne rêve jamais », a dit un philosophe oriental. C’est pourquoi elle ne nous intéresse pas. Que ferions-nous de sa minable réalité ? Elle n’existe que dans des cervelles de professeurs, dans des préjugés scolaires, dans la vulgarité de tous les enseignements. Mais dans l’esprit auquel l’infini donne des ailes, le rêve est plus réel que toutes les vérités. Le monde n’est pas ; il se crée chaque fois que le frisson d’un commencement tisonne la braise de notre âme. Le Moi est un promontoire sur le rien, où il rêve d’un spectacle de réalité. (Cioran)

 

Forêt des contes n° 5: Forêt des songes, par Cécile Cayla Boucharel

Pour attirer des touristes, une ville avec d’anciens quartiers moyenâgeux décide de se transformer en décor de train fantôme, notamment en clouant des squelettes humains en hauteur sur les façades des vieilles maisons. À la personne avec qui je visite la ville, je dis que j’aime les squelettes.

Une autre attraction consiste à laisser tomber un gros sac de ciment du haut d’un échafaudage : le visiteur éprouve un frisson en feignant de penser que le sac est en train de tomber sur lui, mais, retenu par un fil, le sac ne tombe qu’à l’intérieur d’une surface à dessein interdite au public.

*

Nous rendons visite à un vieux prêtre excentrique au moment où il essaie le nouvel éclairage de son église. Il en est enchanté, sauf pour deux lampes qui selon lui jettent une lumière trop vive. Il accompagne cet examen de commentaires censés être drôles, conformément à son type d’excentrique.

Plus tard, sur une table rustique, il nous sert une liqueur de poire offerte par un paroissien. Il la goûte et grimace. U. la goûte à son tour et fait la même grimace, celle de quelqu’un qui vient de lamper une gorgée de tord-boyau. Je la goûte à mon tour et trouve qu’elle passe bien. Je dis alors, le prêtre et U. étant partis, que l’eau-de-vie est bonne. Un autre la déclare mauvaise et prétend que j’ai mal interprété les grimaces du prêtre et d’U. : ils auraient grimacé, selon lui, non parce que la liqueur est trop forte mais parce qu’elle n’a pas de goût. Je bois une nouvelle gorgée et trouve en effet que l’eau-de-vie est bien fade.

*

« Si les voisins viennent vous rendre visite, c’est qu’ils veulent savoir quelque chose ; s’ils ne viennent pas, c’est qu’ils le savent déjà. » C’est ainsi qu’O. décrit les relations de voisinage en général. Elle poursuit en disant que, si les voisins savent des choses, c’est entre autres parce que « les murs ont des oreilles ». Le propriétaire d’un appartement de location en-dessous de chez ses grands-parents a pu obtenir des informations lui permettant d’augmenter considérablement le prix de sa location, et de s’enrichir, « par les murs ».

*

Une fois n’est pas coutume, je rêve de foot. Je regarde un match à la télé. La totalité de mon champ de vision est occupée par l’écran, donc par les images du match, et je n’entends autre chose que la voix des commentateurs. Au moment où l’une des équipes marque un but et où les joueurs reprennent position pour un nouvel engagement, les membres du staff de chaque équipe ont le droit d’entrer sur le terrain et de parler aux joueurs, d’examiner rapidement leur condition physique, de leur donner à boire, de leur apporter quelques soins, etc. L’un de ces membres, reconnaissables au fait qu’ils portent blouson – un bomber – et pantalon, se place devant le joueur de l’équipe adverse qui vient de marquer le but et regagne ses positions ; le membre du staff marche doucement devant lui, sans se laisser dépasser, lui barrant ainsi le chemin et cherchant à provoquer une réaction du joueur qui vaudrait à ce dernier une pénalité. Les caméras suivent ce petit manège sournois et les commentateurs l’analysent comme si c’était une action du jeu proprement dite, sans le moins du monde s’en émouvoir. Le foot-spectacle corrompt les mœurs.

*

Les indigènes de Colombie se réunissent dans un grand hôtel pour une convention nationale où doit être établi le programme de reconquête politique du pays. Je suis le seul Blanc. Ma discrète présence ne suscite aucune animosité parmi les indigènes. Par exemple, je traverse une grande salle où les femmes se délassent avec leurs bébés, sans que cela suscite les réactions que la présence d’un Blanc provoquerait normalement. C’est que je contribue par mes modestes moyens à la conquête du pouvoir par les indigènes. Mais cela ne se sait pas formellement, je reste dans l’ombre, et je me dis que c’est ainsi que doivent être les choses, car il s’agit de la cause indigène et elle doit avoir des indigènes pour protagonistes.

*

Sur le ballon d’une montgolfière sont placés des strapontins en rang l’un derrière l’autre pour que les voyageurs puissent, grimpant de la nacelle sur le ballon, s’y asseoir et à la fois mieux profiter de la vue et se donner des frissons en raison de la chute possible.

Je vois au loin une de ces montgolfières flottant devant quelques nuages blancs dans l’immensité du ciel et je n’ose croire que des gens payent pour prendre ce risque inconsidéré. On laisse planer le doute quant au fait que les gens assis sur le ballon sont attachés et en sécurité, comme au cirque quand l’artiste accomplit son numéro dangereux et que, pour que les sensations du public soient plus fortes, on lui laisse croire qu’une chute possible serait mortelle. Je ne sais que penser des gens assis sur la montgolfière ; la seule chose dont je sois certain, c’est que je ne voudrais pas être à leur place.

*

Les Américains ont découvert que les centrales nucléaires de l’Iran sont construites le long d’une faille sismique qui traverse le pays. Ces centrales ont été construites par les Iraniens avec l’aide d’extraterrestres, et les Américains sont convaincus que les extraterrestres se sont ainsi dotés d’un moyen de chantage contre l’humanité car, en agissant par quelques secousses sur la faille sismique, ils peuvent désormais faire exploser la Terre entière. Je demande si les extraterrestres se sont convertis à l’islam pour que les Iraniens acceptent leur aide.

Suite à la décapitation en France d’un professeur de collège par un jeune Tchétchène au nom de l’islam, le suprême ayatollah d’Iran déclare rappeler que la République islamique est à l’origine culturellement tchétchène. Il ajoute qu’en vieillissant il a lui-même tendance, quand il se met en colère, à employer des mots tchétchènes.

*

La police est une bureaucratie armée. C’est pourquoi les politiciens n’ont aucun pouvoir sur elle et qu’elle a tout pouvoir sur les politiciens.

*

Nous rendons visite à des gens élevant des porcs chez eux. Ils ont trois ou quatre porcs qui s’ébattent avec bonheur dans la boue. C’est un plaisir de regarder les porcs s’adonner à cette volupté simple, c’est une image du pur bonheur, qui rend encore plus sinistre la condition de ces animaux dans l’élevage industriel quand ce contraste me vient à l’esprit. Que le destin des cochons, qui peuvent faire leur bonheur avec si peu de chose qu’un carré de boue, soit aujourd’hui d’être éternellement malheureux comme intrant industriel, est navrant. C’est d’ailleurs cette pensée qui conduisit nos hôtes à recueillir des porcs.

Tandis que nous conversons dans leur salon, j’entends appeler « Coco ! Constantin ! » à plusieurs reprises. Constantin, alias Coco, dont c’est le diminutif, est un des porcs de la maison. On l’appelle, me dit-on, car il faut le castrer, une opération qui se pratique sur place avec une pince et qui cause une grande souffrance à l’animal. Je suis attristé par la castration de Coco, et de même quelque peu fâché que l’on n’ait pas attendu notre départ pour y procéder (même si l’opération n’est qu’évoquée, dans le rêve, et ne s’y produit point), surtout après que nous avons échangé philosophiquement sur la condition des porcs et que j’ai témoigné mon appréciation de la sensibilité de nos hôtes. Ce lieu ne peut pas lui non plus être un paradis pour les porcs.

*

Alors que je m’apprête à dormir sous la tente dans le bush australien, je suis approché par un vieil explorateur et sa jeune assistante. Ils souhaitent, et c’est bien naturel dans ces vastes contrées désertes, partager la nuit avec moi. J’accepte volontiers et ils se mettent à dresser leur tente, qui enclot la mienne comme simple salle d’une large habitation de toile avec chambres et couloirs.

Ils me présentent deux animaux du bush qui vont dormir sous la tente avec nous : une espèce de chien ou de renard très haut sur pattes et une sorte de blaireau au pelage de chat angora noir et blanc. Comme ce sont des animaux sauvages, j’exprime quelques réserves à ce sujet, sachant qui plus est que le naturaliste et son assistante ne connaissent ces deux spécimens que d’aujourd’hui. Le vieil homme m’explique que ces espèces sont certes sauvages mais qu’elles ont à l’état naturel des mœurs d’animaux domestiques et aiment l’homme, fort rare en ces parages, et que dormir sous la tente leur est un grand plaisir. Il me dit cela tout en jouant avec le blaireau, qui presse ses pattes l’une après l’autre contre les paumes de l’homme. Ces explications dissipent mes craintes et le blaireau vient près de moi se faire caresser. La présence de ces animaux est réconfortante dans la nuit du bush.

*

J’apprends avec étonnement dans un documentaire télé qu’il existe de graves problèmes de pénurie systémique en Corée du Sud. Les gens ne trouvent pas toujours des vêtements à leur taille et les textiles du marché officiel sont de très mauvaise qualité. Les vêtements ne peuvent être portés que quelques jours avant de tomber en lambeaux. Seuls les habits achetés au marché noir, à des prix démentiels, peuvent durer un peu. Je me fais confirmer par ceux qui regardent le documentaire avec moi qu’il s’agit de la Corée du Sud et non de la Corée du Nord.

*

Je rends visite à J., que je connus au collège sans que nous ayons jamais eu de relations que très distantes. Il a hérité d’une grande propriété foncière et nous discutons en terrasse devant une vaste étendue de prairies parsemées de bosquets. Je lui pose une question anodine sur son domaine et, tandis qu’il répond longuement, je ne l’écoute plus, à vrai dire je ne l’entends même plus, pour pouvoir penser à tout autre chose à mon gré.

C’est la première fois de ma vie que je n’écoute pas quelqu’un à ce point (sauf peut-être certains professeurs), et quand, après m’être fait cette réflexion, je me dis que c’est un peu too much et j’essaie de me reconcentrer sur ce qu’il dit, ça m’est impossible, je n’entends absolument rien de ce qui sort de sa bouche. Alors, dans l’idée qu’en le faisant changer de sujet, je pourrai l’entendre à nouveau, je lui demande s’il est marié. Il me répond que non et j’entends cette réponse. Je réfléchis que, s’il revient sur ce qu’il disait précédemment, il me sera difficile de ne pas trahir que je ne l’ai pas du tout écouté, par exemple en posant une question dont la réponse était dans ce qu’il a dit.

Sa sœur est avec nous. Elle parle de « l’écrêtement du paysage » que nous avons devant les yeux et trouve regrettable que nous n’ayons plus que des mots techniques pour parler même des choses les plus simples de la vie. Je suis d’accord avec elle et crois découvrir qu’une solution à ce problème serait d’employer des mots comme « pli », qui ont à la fois un sens très général et un sens très technique : les plis du paysage. Plus tard, elle consent à ce que je la plaque ventre contre le mur pour la posséder comme ça, debout.

*

Scènes de la guerre mondiale.

1– Le roi et la reine de … sont en cure en Suisse, pays neutre, où le roi sait qu’ils sont espionnés par des agents ennemis. Alors qu’il se promène avec la reine, qui lit une lettre, dans le parc de l’hôtel, il voit venir vers eux une certaine infirmière qu’il suspecte d’être un agent. Il prend alors la reine par le bras et, cachés par l’angle de la façade de l’hôtel, l’entraîne vers un chemin conduisant à la forêt, où il prend la lettre des mains de son épouse royale et la jette, tout en continuant de forcer la reine à le suivre. Il se débarrasse de cette manière de la lettre pour éviter qu’elle ne soit lue par l’ennemi, car il sait que cette guerre sera gagnée par des gens qui déchiffreront des informations dans des bureaux.

2– Toujours en cure en Suisse, pour donner le change à l’espionne qui le suit alors qu’il conduit une opération secrète, le roi de … se rend aux douches. Comme il se sait suivi pour être pris en flagrant délit d’espionnage, non seulement il prend une douche alors qu’il n’en a pas besoin, mais aussi, dans le but de montrer qu’il ignore être suivi, il pisse sous la douche comme quelqu’un se croyant absolument seul. On voit le jet d’urine sous sa bedaine. L’infirmière est obligée de tousser en le voyant, ce qui fait feindre au roi la surprise et la vergogne et fermer la porte de la douche en présentant des excuses. Par ce petit manège, où il s’est laissé surprendre nu dans une action honteuse, il espère avoir détourné les soupçons.

3– Un maître espion anglais apprend à un adolescent recruté récemment à supporter la douleur en le faisant mordre au cou par un renardeau. Il explique que les renardeaux qui mordent une proie ne la lâchent plus et que la recrue n’a donc d’autre choix que de supporter la souffrance. Le maître espion a dressé des renardeaux à mordre et, contre leur instinct, à lâcher prise sur un signe de sa voix. Il en fait la démonstration avec deux renardeaux dans son cabinet.

4– Des soldats japonais apprennent des expressions anglaises et françaises dans un petit livre écrit en vue de l’occupation projetée par le Japon de la France et de l’Angleterre. L’une des expressions françaises de ce livre est « Madame la chancelière Aymé » car l’Axe projette de faire de l’écrivain Marcel Aymé le chancelier de la France dans l’Ordre nouveau fasciste. Son épouse serait donc chancelière et première dame de France. Il est demandé au maître espion anglais si Marcel Aymé aurait le soutien de la population française en tant que chancelier ; il répond que non car trop distant (cela résultant de son état d’intellectuel).

Une autre expression du livre des soldats japonais est « Computer Ants » pour qualifier péjorativement (et d’ailleurs anachroniquement) leurs ennemis occidentaux.

5– Je monte le soir dans un train en gare pour un voyage de nuit. Sans que je le sache, on m’a confié la plus difficile de toutes les missions (c’est-à-dire, je ne le sais pas en tant que personnage du rêve mais je le sais en tant que spectateur du rêve).

*

La Gambie, comme on le sait, est une bande de terre qui s’étire depuis l’océan Atlantique le long du fleuve Gambie et sur une bonne partie de ce dernier, à l’intérieur du Sénégal, dans lequel elle est entièrement enclavée. Sur la carte que j’utilise au moment d’écrire ces lignes, de la capitale du pays, Banjul, sur l’océan, à l’autre extrémité du pays, la Gambie mesure 1,4 cm (échelle 1 cm=250 km, soit 350 kilomètres de long), et la frontière du Sénégal avec le Mali à l’est est 0,8 cm (soit 200 km) plus loin, c’est-à-dire que sur les 2,2 cm (550 km) d’étendue du Sénégal au niveau de la Gambie, cette dernière coupe le Sénégal sur 1,4 cm (350 km).

Ainsi n’est-il pas possible, sauf dans la partie orientale du pays, de traverser le Sénégal du nord au sud sans franchir la frontière avec la Gambie ou consentir un long détour soit par l’océan à l’ouest soit par voie de terre à l’est. Le citoyen sénégalais ne peut traverser son propre pays en ligne droite sans l’autorisation des autorités de la Gambie dont il doit franchir les frontières au nord et au sud.

Par exemple, l’habitant de Kaffrine au Sénégal, au nord de la Gambie, qui voudrait se rendre à Kolda au Sénégal, au sud de la Gambie, à une distance en ligne droite de 175 km, s’il ne veut ou ne peut franchir la frontière sénégalo-gambienne, doit ou bien se rendre sur la côte du Sénégal à 75 km de Kaffrine, s’embarquer et naviguer vers le sud du Sénégal (peut-être en devant s’éloigner suffisamment des côtes de la Gambie si les eaux territoriales de cette dernière sont fermées aux bateaux sénégalais), débarquer au sud et rejoindre Kolda à 200 km de la côte, ou bien longer la frontière supérieure sénégalo-gambienne vers l’est par voie de terre sur 225 km puis retourner, sous la frontière, vers l’ouest pour rejoindre Kolda à 175 km, soit un trajet de 400 km au total, plus du double de la distance en ligne droite.

Ces notions de géographie politique me sont inspirées par le rêve de cette nuit, où je cherche à dissuader un Français de traverser le Sénégal du nord au sud en passant par la Gambie, en auto-stop. Le problème se situe à l’intérieur de la Gambie. Il ne peut espérer être pris en stop sans se faire au mieux dépouiller et abandonner dans la nature, sinon assassiner, car la couleur de sa peau signale les devises étrangères dans sa poche, et les inégalités de richesse sont telles entre l’Occident et (dans le rêve) ce pays d’Afrique singulièrement qu’un Gambien qui mettrait la main ne serait-ce que sur un portefeuille avec quelques euros ou dollars deviendrait millionnaire dans son pays.

*

Je me trouve dans un institut d’enseignement inconnu, où je cherche une place pour lire. M’étant assis, je suis distrait de ma lecture par trois étudiants étrangers qui discutent en français à côté. Ils parlent de la France. L’un d’eux dit que la France s’autoperçoit de manière mystique dans un rapport direct avec Dieu (je suppose qu’il fait allusion à « la fille aîné de l’Église ») mais qu’en même temps c’est le pays du divorce en vingt minutes.

Je quitte ma place pour en chercher une autre où je pourrai mieux m’absorber dans ma lecture. Dans une partie du hall, je trouve de nombreuses chaises mais elles sont occupées les unes après les autres car un cours est sur le point d’être donné. Je croise en m’éloignant la professeure, une petite vieille aux cheveux noirs de jais en chignon. Le cours commence ; c’est une leçon de linguistique sur la cédille en roumain. Tandis que, ma curiosité satisfaite, je finis de m’éloigner de la salle, je vois celle-ci bondée et de nombreuses personnes assistent même au cours debout.

Je comprends que je me trouve à l’Institut roumain et me mets à flâner dans ses halls et galeries.  Il s’y trouve surtout de jeunes Roumaines et Roumains venus passer quelques trimestres en France et qui, avec un diplôme sur un sujet aussi pointu que celui dont je viens d’avoir un aperçu dans la classe de la vieille dame aux cheveux noirs, sont voués à rester pauvres car leur diplôme ne leur servira de rien. Je me demande d’ailleurs quel est l’intérêt pour des Roumains d’étudier la langue roumaine en France. C’est un manque de curiosité, d’ouverture d’esprit, une forme de paresse intellectuelle collectivement conditionnée ; cela provoque en moi une certaine mélancolie car ces jeunes que je vois déambuler me font par leur apparence bonne impression, de même que le style art déco de l’institut se distingue favorablement de la laideur bureaucratique d’une université française. Je vois une jeunesse prometteuse qui ne sait pas comment se donner les moyens de tenir ses promesses.

Dans le bac d’un libraire, je trouve un livre de Cioran avec une longue dédicace manuscrite de l’auteur en français, dans laquelle il prédit sa mort avant la fleur de l’âge (en réalité Cioran est mort à quatre-vingt-quatre ans) car, dit-il, les forces vitales se nourrissent de succès et son œuvre est vouée à rester inconnue de son vivant.

*

Une fête est organisée en mon honneur, où doit être présente une certaine ministre. C’est une garden party. Les invités arrivent à partir de dix-huit heures et, vers dix-neuf heures, le jardin est plein. C’est alors que le téléphone sonne à l’intérieur de la maison. J’entre pour décrocher. C’est la ministre. Comme elle constate la déférence avec laquelle je lui réponds, elle commence par me traiter de larbin, par sadisme car il ne s’agit nullement d’une invitation de sa part à prendre un ton plus libre, puis elle confirme qu’elle sera présente à la fête, où elle ne fera d’ailleurs que passer, vers dix-neuf heures vingt. Quand je ressors, le jardin est vide, les invités sont déjà partis ; je vais subir une humiliation devant la ministre qui doit arriver.

J’ouvre une bouteille de champagne pour me servir une flûte, mais le goulot part avec le bouchon et j’ai bien du mal à ne pas verser du champagne à côté, avec l’ouverture béante ainsi produite.

*

On sait que le nom de la sorcière sur son balai volant est en italien la Befana. Dans ce rêve, il est question de l’existence, avec celle de la Befana, d’une autre sorcière, moins connue, la Turafa. La Befana et la Turafa.

*

Dans les montagnes du Bhoutan vit un ogre, d’apparence occidentale. On lui envoie des techniciens pour installer une box internet mais dès qu’il en voit un il l’attrape et le jette en l’air de ses forces colossales, si bien que le malheureux va s’écraser sur un flanc de montagne ou dans un précipice. Mais la compagnie internet ne renonce pas et continue d’envoyer des techniciens.

C’est mon tour, je pars vers les montagnes avec un sac à dos contenant la box et le matériel d’installation. Au bout de quelques jours de marche, j’arrive à la tombée de la nuit sur le site d’une petite chapelle de montagne, où je m’assois, à l’extérieur, pour méditer. Une vieille femme ainsi qu’une femme jeune avec sa petite fille arrivent à la chapelle, but de leur pèlerinage, pendant que je m’y trouve. Tandis que la vieille fait ses dévotions, la jeune femme laisse la petite fille, qui n’a jamais vu d’homme blanc, passer ses mains sur mon visage et surtout dans mes cheveux, ce dont elle semble éprouver une grande joie enfantine. Quand elle retire ses mains et les regarde, je vois, comme elle, que ses ongles se sont chargés de crasse noire en passant dans mon cuir chevelu. Sa mère l’éloigne.

Le lendemain, j’arrive chez l’ogre, qui cherche aussitôt à s’emparer de moi mais ne parvient qu’à saisir mon sac à dos, qu’il jette en l’air et qui retombe au loin. C’est alors que nous sympathisons et qu’il m’invite à sa table. Au bout de quelque temps, ayant gagné sa confiance et son amitié, je lui parle de la box, lui disant d’un ton de regret que, s’il n’avait pas tué mes prédécesseurs, à présent il aurait internet. Il demande à l’avoir, mais comme la box que je retrouve dans mon sac à dos a été détruite dans sa chute il ne me reste plus qu’à retourner en chercher une autre.

Journal onirique 13

Période : septembre 2020.

Forêt des contes n° 3, par Cécile Cayla Boucharel

*

Deux hommes, dont l’inénarrable Lino Ventura, plus renfrogné que jamais, en suivent un autre dans la foule ; ils le forcent à monter dans une voiture et l’emmènent. L’homme est à l’arrière, Lino devant à la place du passager, et son acolyte au volant. L’enlèvement ne se passe pas comme prévu, une puis plusieurs voitures de police les prennent en chasse. S’ensuit une poursuite effrénée au cours de laquelle des voitures de police sont mises hors course l’une après l’autre, allant notamment défoncer des vitrines. Pendant la course-poursuite, Lino reste totalement impassible.

Ils parviennent à semer leurs poursuivants, laissent la voiture dans une rue et continuent leur chemin à pied, emmenant l’otage avec eux. Lino fait alors remarquer à son acolyte, sur un ton de reproche, qu’il n’aime pas le verre brisé, car marcher dessus abîme les semelles des chaussures. Il est sapé selon le luxe caractéristique d’un gangster de cinéma.

Comme ils passent devant une église, Lino dit à son acolyte de l’attendre avec l’otage car il va se confesser. Quand il ressort de l’église au bout de quelques minutes, leur otage entre dans une longue péroraison sur la nature obscurantiste et rétrograde de la judéo-christianité.

*

Dans un village méridional, au cours d’une féria nocturne, en m’accoudant sur un muret afin de voir à mon aise les animations en contrebas, je reconnais à ma droite B., un ami de lycée perdu de vue depuis longtemps. Il était à l’époque également le principal pourvoyeur de cannabis de notre groupe d’amis. Nous nous saluons. Au bout de quelques instants de conversation, il m’invite à le suivre, lui et ceux qui l’accompagnent ; je comprends, sans qu’il ait besoin de le dire, qu’il veut me conduire en un lieu où nous pourrons fumer du cannabis, ce que je n’ai pas fait depuis des années. J’accepte son invitation.

Notre petit groupe s’engage dans un dédale de ruelles désertes en raison de la féria qui se tient dans une autre partie du village. Nous nous arrêtons devant un passage obstrué par une lourde pierre, que déplace l’un des compagnons de B., et nous nous engageons alors dans un souterrain étrangement plus éclairé que les ruelles à l’extérieur, par une lumière claire et bleue. B. marche devant. Voyant que nous allons passer par un couloir très étroit, où l’on ne peut avancer que de biais pressé de chaque côté par les parois, une situation onirique que je vis régulièrement et qui m’oppresse, je m’arrête et, voyant que d’autres membres du groupe derrière nous ont pris un chemin différent, je décide de suivre plutôt ceux-là dans l’espoir que le trajet qu’ils empruntent est plus praticable. Je déchante vite car ce trajet impose de ramper dans un boyau très bas et très étroit dans lequel je crains de rester coincé. Il ne me reste donc plus qu’à rebrousser chemin. Or je me rends compte que nous sommes descendus à l’aller par un passage en pente raide qu’il m’est impossible de remonter au retour. Je ne peux sortir de là, je suis perdu dans le souterrain.

*

Avec L. (♀), Y. et un autre garçon que je ne connais pas, nous traversons l’Espagne en voiture pendant nos vacances. À l’hôtel où nous descendons, alors qu’après avoir vu nos chambres nous nous réunissons autour d’une table au restaurant de l’hôtel, je commence à craindre que les choses dégénèrent, Y. cherchant à se lier avec la serveuse, et l’autre garçon, portant une imitation de costume folklorique espagnol qu’il a revêtue dans sa chambre, avec d’autres filles, les deux suggérant de passer la soirée avec ces filles en discothèque. L. nous demandant si nous sommes bien sûrs de vouloir sortir dès le premier soir plutôt que de nous reposer, j’en profite pour donner mon point de vue de la manière la plus ferme : si nous passons toutes nos nuits en boîte, nous ne pourrons avoir aucune activité culturelle pendant la journée. Je suis content d’avoir trouvé cette idée d’activités culturelles, qui n’avait pas été évoquée entre nous avant le départ ; en même temps, j’ai quelques doutes quant à la possibilité que de telles activités puissent occuper pleinement des jeunes en vacances. Je crains donc d’avoir à me soumettre aux goûts vulgaires d’Y. et de l’autre garçon.

Un compromis se présente à nous par la tenue cette nuit-là d’une féria, présentant une certaine dimension culturelle. Dans une grande auberge pleine de monde, L. m’appelle depuis une mezzanine, où elle veut me présenter à des gens. Je grimpe sur la mezzanine aidé par des personnes parmi la foule agglutinée au rez-de-chaussée et me retrouve au milieu d’un cercle d’aristocrates où je suis présenté par un chambellan à une certaine Madame de Bonald. Elle me demande – ce que je ne trouve pas très poli – par qui je suis introduit et, quand je donne le nom de L., Mme de Bonald réprime mal une moue.

Ce cercle aristocratique est également une secte. Dans une autre salle à l’étage, je trouve sur une table un carnet de dessins appartenant à l’une des fillettes de ce cercle ; en le feuilletant, je découvre dans les dessins naïfs de l’enfant que ces gens ont des mœurs orgiaques secrètes, et que telle est leur façon de maximiser la fécondation dans leur groupuscule. Une autre fillette, qui n’est pas l’auteur des dessins, me surprend dans la salle et me demande ce que je fais ; « rien », dis-je, avant de rejoindre les autres.

*

Dans le train où je suis assis, attendant le départ, monte un vieillard accompagnant une fillette en robe gris perle avec une petite valise à la main. Il fait asseoir la fillette dans le siège à côté de moi puis me dit qu’elle voyage seule jusqu’à Narbonne. Je lui dis que c’est également l‘arrêt où je descends et que je veillerai donc sur l’enfant.

Le train arrive à Narbonne alors qu’il fait déjà nuit. Personne n’attend l’enfant à la gare, je décide donc de la conduire en taxi jusqu’à sa destination finale, qu’elle nous dit être, au chauffeur et moi, au 8 place de l’Europe. Le chauffeur marmonne son étonnement que cette adresse soit habitée, une remarque qu’en tant que protagoniste du rêve je n’entends pas, car je lui demande de répéter, ce qu’il se garde de faire, mais que j’entends comme spectateur du rêve.

J’invite la fillette à s’asseoir à l’arrière, ferme la portière puis contourne la voiture pour prendre place de l’autre côté de la banquette, derrière le chauffeur. Nous partons. L’intérieur de la voiture est sombre et ce n’est qu’au bout d’un moment que je me rends compte que la fillette n’est plus à sa place, qu’elle a disparu. Après quelques instants d’étonnement, je demande au chauffeur de nous conduire tout de même au 8 place de l’Europe pour signaler sa disparition à ceux qui l’attendent.

La place de l’Europe ressemble pour partie à une arène gardoise et pour partie au jardin du Luxembourg, entouré d’une grille. Le chauffeur regarde les numéros des adresses. Je vois passer le numéro 20 puis tout de suite après le numéro 6. Le taxi s’arrête. Le chauffeur et moi nous rendons devant un interphone, sur le bouton duquel il appuie, ce qui nous ouvre la grille. Nous marchons sur l’allée d’un parc conduisant à un château. Là nous sommes reçus par quelques femmes qui nous disent être une association et n’attendre personne.

Sur une porte, je crois lire le mot « sectes », ce qui pourrait expliquer bien des choses dans cette affaire, comme un enlèvement d’enfant, mais ce sont en réalité les mots « Produits aseptiques » en grande partie effacés par le temps. La porte, que j’ouvre, ne donne pas sur un escalier conduisant à diverses sectes occupant les différentes ailes du château, mais sur un banal cagibi.

Je demande alors au taxi de me conduire à ma propre destination : je dois passer des vacances avec des amis. Je retrouve d’abord C. dans un grand salon vide ; elle est présente sous forme de chat. Je lui fais des câlins comme on fait à un chat, mais elle me demande d’arrêter. « Tu as peur que je t’écrase ? lui dis-je. Tu as peur de moi ? » Z. (♂) vient nous chercher. Je leur raconte le mystère de la fillette disparue et conclus, au moment où nous sortons du salon : « J’en viens à croire que cette fillette n’était pas un être naturel », et, au risque de plomber l’ambiance, j’ajoute : « J’espère que ce n’était pas la Mort » (envoyant un présage).

Dehors je demande à C., qui a repris forme humaine, si son compagnon sera des nôtres pendant ces vacances. « Non, répond-elle, il a beaucoup de travail en ce moment. Quand il entend parler d’autre chose, il dit : ‘Voilà des propos bien philosophiques.’ Bref, il est complètement balayé. » Je lui dis que je comprends cet effet du travail, tout en ajoutant : « Tant mieux pour les autres, qui profiteront davantage de sa ravissante compagne. » Mais Z. attendait le compagnon pour l’aider avec la mécanique de la voiture.

Le lendemain, nous prenons le train régional pour une excursion. Je reparle de la fillette disparue : « Ma vie n’avait déjà plus vraiment de sens mais avec cet incident elle devient franchement étrange. Plus rien ne s’explique. » Je remarque alors que le passager devant moi de l’autre côté du couloir central est le même que la veille, avec les mêmes vêtements d’été, les mêmes lunettes de soleil. « Ça aussi, dis-je, comment cela s’explique-t-il ? » mais je regrette aussitôt cette parole car la coïncidence est tout de même moins extraordinaire que la disparition mystérieuse de la petite fille. (Mais peut-être s’agit-il d’une conspiration ?)

*

En Inde, un Sikh me décrit ce qu’il convient d’appeler, sans se voiler la face, le martyre des Sikhs de l’Inde aux mains des Hindous. Le traitement réservé par les Hindous aux Sikhs depuis des décennies permet de mesurer la fausseté des premiers dans le discours dont ils enveloppent ce qu’ils sont train de faire subir aux Musulmans du Cachemire et du reste du pays.

*

Une amie de la famille, Q., vient prendre le thé chez mes parents, où je me trouve aussi. Au cours de la conversation, elle me demande si je suis chrétien, car elle se souvient que dans mon adolescence j’ai porté pendant quelques mois un crucifix autour du cou. Ce rappel de mon passé m’embarrasse. J’explique que j’avais acheté ce crucifix aux puces de Saint-Ouen, comme si cela pouvait vouloir dire que je ne peux être chrétien. Me rendant compte que cette explication répond mal à sa question et ne sachant comment expliquer le port d’une croix sans aucune autre pratique d’une religion dont laquelle je ne suis même pas baptisé (la lecture de quelques pages de Pascal ou de Kierkegaard ou d’Amour Sagesse Bonheur de Verlaine ? un cauchemar après avoir vu le film L’exorciste ? l’iconographie hétéroclite d’un groupe de rock suicidaire ?), j’ajoute simplement, manière de détourner le sujet, que je constate aujourd’hui que le christianisme est promu par la télévision et que c’est contraire aux principes laïques qui doivent présider à la mission de ce média dans notre pays. Q. ne paraît guère apprécier cette réponse, car elle voit dans la promotion du christianisme un bon moyen de police, ce qui n’empêche pas qu’elle m’aurait témoigné de la hauteur si j’avais répondu que je suis chrétien.

Puis Q. lit à haute voix ce qui se trouve écrit sur un paquet de biscuits, à quoi A. réagit de manière ironique : « C’est de la subversion du christianisme. » Or il ne me semble pas que cette affirmation soit très exagérée, dans la mesure où ce qui vient d’être lu sur le paquet de biscuits est sans doute un appel à donner libre cours au mortel péché de gourmandise. (Je crois savoir que la gourmandise n’est plus un péché mortel selon l’Église catholique, autrement connue sous le nom de p*tain de Babylone, et l’a-t-il jamais été chez les autres dénominations chrétiennes ?) – Aujourd’hui les gens ne croient plus à l’enfer mais souffrent d’obésité. Les plus malades d’entre ces obèses, dont la vie est statistiquement écourtée par leur état, n’auraient-ils pas mieux aimé qu’on leur présentât la gourmandise comme passible de l’enfer plutôt que de dauber ce dogme devant eux ? Un tel dogme me semble du reste découler du même principe selon lequel le législateur prévoit des peines d’une sévérité démentielle pour que la loi soit suffisamment dissuasive, peines que l’on ne voit jamais prononcées par le juge, tant s’en faut, au niveau porté dans la loi.

*

Un bouquiniste vient d’ouvrir dans mon quartier et je regarde ce qu’il a dans les bacs devant sa porte et dans sa cour intérieure. Voyant un certain nombre de Que sais-je ?, je recherche plus particulièrement parmi ces titres. Je n’en vois point qui m’intéressent jusqu’à L’établissement du Reich conventionnel, qui traite de la transition entre la République de Weimar et le Troisième Reich en Allemagne au plan juridique, c’est-à-dire par le biais de l’activité des légistes. Malheureusement, l’exemplaire est en trop mauvais état pour que je l’achète.

*

Dans un parc je découvre un magnifique jeune chat tigré qui semble abandonné et que je décide d’adopter. Un voyou s’approche et me demande d’un ton menaçant de lui laisser le chat. Alos que j’essaie de lui faire comprendre que le chat est à moi, celui-ci grimpe le long d’un tronc et saute d’arbre en arbre à la poursuite de je ne sais quoi, peut-être un écureuil, avant de redescendre quelques centaines de mètres plus loin, parmi un groupe de personnes qui le remettent au voyou, lequel avait suivi au sol les déplacements du chat dans les arbres. Voyant qu’il emporte mon chat, je cours après lui mais ne parviens pas à le rattraper.

La nuit, je le retrouve. Il est avec deux ou trois individus de sa bande, mais je suis avec la mienne et nous sommes plus nombreux. Nous les forçons à nous suivre dans un train désaffecté, où nous tâchons de leur faire dire où se trouve le chat. Nos violences ne parviennent pas à les faire parler et nous ne pouvons continuer indéfiniment ainsi car les autres membres de leur bande peuvent venir à leur secours d’un moment à l’autre. Il nous vient donc l’idée de les tuer pour ne pas être dénoncés, mais pour cela des résistances doivent être surmontées. Je dis : « Nous risquons d’être condamnés pour violences, alors que si nous les tuions les gens diraient que nous faisons le job de la police. » Nous les tuons donc à coups de poing dans la figure (que le lecteur me pardonne). Suite à ces faits, l’un des nôtres est recruté comme collaborateur régulier de la police.

*

Je fais partie d’une expédition qui veut exploiter en Inde la mine découverte auparavant par l’un de nous lors d’une précédente expédition. Nous descendons dans un immense cratère. Nos ouvriers indiens, en donnant quelques coups de caillou contre une énorme pierre lisse, parviennent à la désencastrer ; elle glisse en contrebas du talus de gravier sur lequel elle se trouvait, libérant l’ouverture de la mine. Ce mouvement dégage à l’air libre les gaz contenus à l’intérieur de la mine par l’entrée ainsi dégagée ainsi que par les fissures dans le sol craquelé du fond du cratère.

Tandis que nous attendons que les gaz se dissipent, nous sommes cernés par des hommes en armes dirigés par une femme indienne en habits blancs, armée d’une mitraillette. Je crains qu’il ne s’agisse de la bande rivale qui convoite comme nous cette mine, mais celui d’entre nous qui l’a découverte, et qui sert de chef à la présente expédition, me dit que ce sont les autorités du pays. Il a préparé de faux papiers à leur intention et les brandit sous le nez de la femme armée ; selon ces papiers, nous sommes, lui et moi, mari et femme. Le stratagème réussit – ne me demandez pas comment une telle chose est possible.

Les autorités ne nous laissent pas rester sur place, et nous quittons les lieux, bien décidés cependant à revenir plus tard. Pendant que nous partons, une femme blonde coiffée à la Mireille Darc et vêtue de rouge me tend discrètement deux billets de vingt euros pour acheter notre silence au sujet de la mine. La modicité de cette somme montrerait qu’elle ne se doute pas que nous avons conscience des trésors dont la mine regorge ; pourtant je ne la crois pas si naïve. Je prends mécaniquement les deux billets qu’elle tend mais lui demande cent euros pour notre silence. Elle sort alors un billet de cent euros, que je prends également. Tout en regardant ailleurs, elle tend la main pour que lui rende les quarante euros, mais j’enfourne les trois billets dans ma poche et m’éloigne, rejoignant mes compagnons d’expédition. Comme je ne peux croire qu’elle ignore que nous savons, je ne veux pas lui laisser penser que notre silence peut être acheté ni pour quarante ni pour cent euros.

*

Adobe et chicha. Chez ces Indiens des Andes, ce sont les femmes qui construisent les maisons et les murets au bord des routes, avec les briques d’adobe qu’elles empilent les unes sur les autres et les unes contre les autres. Les hommes, eux, apprennent l’ivrognerie dès leur plus jeune âge, s’encourageant à l’abus de la chicha, tous leurs efforts consistant à se rendre inutiles.

*

S. me dit être en train de lire un choix de textes des Éclectiques, parmi lesquels il nomme un certain Abégénis, qui me fait penser qu’il s’agit d’une école grecque. À moins qu’il ne faille comprendre Abbé Génisse.

*

La discussion porte sur le point de savoir si le mot alyme veut dire « sans ailes ».

*

Je suis un lève-tard, quand j’en ai l’occasion. Dans ce rêve, alors que, de manière très inhabituelle, je me lève à l’aube, je trouve deux inconnus en train de prendre leur petit déjeuner dans ma salle à manger (bien plus richement décorée que dans la réalité). Ce sont deux étudiants partageant une chambre en colocation dans l’immeuble et qui ont pris l’habitude, voyant que je suis un lève-tard qui reste au lit toute la matinée et que je ne les dérangerais pas, de venir prendre leur petit déjeuner chez moi, dans la belle et spacieuse salle à manger de mon appartement, sans doute en se servant à l’occasion dans mes provisions. Comme je leur demande comment ils entrent chez moi, ils me montrent un vieux monte-charge désaffecté qu’ils sont parvenus à refaire fonctionner. Ils y montent dans leur chambre, à l’étage au-dessus, et sortent dans mon appartement en ouvrant les battants du monte-charge, que je croyais condamnés, puis en les refermant derrière eux après s’être restaurés.

Ils s’excusent de cette liberté qu’ils ont prise en invoquant une certaine coutume américaine ; à quoi je réponds : « Bien que les États-Unis soient un pays que j’aime, je vous demande de sortir de chez moi. » L’un des deux étudiants proteste et demande que je les laisse finir leur petit déjeuner. J’insiste pour qu’ils sortent. Tandis que les deux continuent d’argumenter, je mets la main à la poignée d’une porte se trouvant sous les battants du monte-charge et que je croyais elle aussi condamnée ; or elle s’ouvre et je pénètre dans la chambre des deux étudiants, au même étage donc (cette histoire de monte-charge n’était-elle qu’un leurre ?), où je vois sous la couette d’un unique lit la forme de deux corps couchés. Ce sont les petites amies des deux étudiants, et je découvre ainsi que quatre personnes prennent régulièrement leur petit déjeuner chez moi pendant que je dors le matin dans mon lit.

*

Il existe encore dans le monde des hommes de race nordique vivant en dehors de la civilisation, comme les autres peuples primitifs des races de couleur. Plus exactement, ils vivent comme leurs ancêtres du temps des conquêtes normandes et des Vikings mais habitent des lieux isolés, loin de tout. Régulièrement, je ne sais si c’est tous les ans, tous les cinq ans ou tous les dix ans, les chefs et notables des différents clans se donnent rendez-vous sur une île battue des tempêtes au milieu d’une mer couleur de cendre, où ils tiennent un Althing solennel au milieu des falaises escarpées et des promontoires farouches. À quelqu’un qui doute de leur existence quand je lui en parle, je dis que je vais le conduire auprès de ces hommes qui sont « au-delà de la paix », car ils aspirent à la guerre dont on ne revient jamais, le Valhalla.

*

Je me trouve dans je ne sais quel institut communiste roumain pour autistes, malentendants et autres inadaptés, où les pensionnaires sont livrés à eux-mêmes dans un vaste préau sous la surveillance de matons. Au milieu de ce préau se trouve un tas de ferraille laissé là par l’incurie de l’administration. Dans ce tas de ferraille je ramasse une longue perche dont je me sers comme d’une perche d’athlétisme pour me propulser en hauteur, et, sautant des murs au plafond et du plafond aux murs tout en maintenant l’extrémité de la perche au sol, je voltige tel la fille de l’air de la pièce de Calderόn†. Je le fais non seulement parce que c’est grisant mais aussi dans l’espoir d’attirer l’attention des pensionnaires féminines, cependant ma performance incroyable les sort à peine de leur morne apathie. Quand je retourne au sol, je dis au surveillant : « Il ne faut pas laisser traîner ça là », montrant le tas de ferraille.

†Il est relativement peu connu que l’expression « jouer la fille de l’air » vient d’une pièce de l’Espagnol Calderόn, La hija del aire, tout comme « un enfant de la balle » d’un roman d’Alarcόn, Un niño de la bola. Dans ce rêve, bien que la fille de l’air me vienne à l’esprit, je ne joue pas la fille de l’air au sens de l’expression française, qui signifie s’évader…

*

La France meurt de dogmatose.

*

L’écrivain beat William Burroughs explique comment Hollywood étudia sur place l’organisation des guides auvergnats de randonnée à dos d’âne et s’en est inspiré pour organiser le travail des guichetiers de cinéma ainsi que du personnel vendant des friandises en salle.