Tagged: onironautique

Journal onirique 9

Période : Mai 2020 (sauf pour le premier rêve, plus ancien).

Les initiales des prénoms ont été rendues aléatoires par des jets de dés.

La vie et les rêves sont les feuillets d’un livre unique ; la lecture suivie de ces pages est ce qu’on nomme la vie réelle ; mais quand le temps accoutumé de la lecture (le jour) est passé et qu’est venue l’heure du repos, nous continuons à feuilleter négligemment le livre, l’ouvrant au hasard à tel ou tel endroit et tombant tantôt sur une page déjà lue, tantôt sur une que nous ne connaissions pas ; mais c’est toujours dans le même livre que nous lisons. Cette lecture fragmentaire ne fait pas corps avec la lecture suivie de l’ouvrage entier ; pourtant elle en diffère assez peu, si l’on veut bien considérer que la lecture suivie commence aussi et finit ex abrupto ; il est donc permis de la regarder elle-même comme une page isolée, un peu plus longue que les autres. (Schopenhauer)

Ou bien on ne rêve pas du tout, ou bien on rêve d’une façon intéressante. (Nietzsche)

 

 

Sans titre, par Cécile Cayla Boucharel

 

*

 

Je fais du tourisme avec I. dans un pays étranger (peut-être le Portugal). En marchant, nous traversons d’abord une forêt puis une place où se prépare une fête foraine et où ne se trouvent encore que les forains montant leurs stands et manèges. Enfin, alors que le soleil entame sa descente, nous arrivons en bord de mer. Ce bord de mer est une place carrée avec une église ; c’est un des côtés de la place qui borde la mer, à savoir que la place est édifiée sur un abîme au fond duquel, quelques centaines de mètres plus bas, se trouve la mer. La paroi de cet abîme est entièrement lisse, comme si la falaise était en pierre taillée : ce n’est pas une falaise, en réalité, mais le prolongement vertical de la place. Et la mer étale, à l’horizon de laquelle descend le soleil, est comme le miroir de cette surface verticale. Les habitants de la ville s’assoient pour bavarder au bord de la place, les pieds dans le vide, contemplant le coucher de soleil. La seule idée de faire comme eux me donne le vertige ; j’ai la conviction que je ne pourrais m’approcher de l’abîme qu’en rampant, à défaut de quoi je tomberais fatalement dans le vide immense. Aussi m’est-il impossible de profiter de la vue que permet ce bord de mer.

*

J’assiste au premier meeting politique d’une femme que je connais et qui vient de se lancer dans cette activité. Le meeting a lieu en plein air, en début de soirée, sur une place où des gradins ont été montés devant le pupitre de l’oratrice et sur les côtés. Comme il n’y a plus de place dans les gradins au moment où j’arrive, je m’assieds devant le premier rang situé au niveau du sol, à gauche du pupitre, si bien que je vois l’oratrice de côté. En fait, plutôt que de m’asseoir, je m’étends de tout mon long, appuyé sur un coude, et reçois de temps à autre un léger coup de pied dans le dos ou les jambes, lorsqu’un spectateur du premier rang bouge les pieds. La première fois que cela se produit, je me retourne et vois que j’ai reçu un coup de pied dans les jambes de la part d’un célèbre industriel français.

Le discours de l’oratrice est, en termes de platitude, tout ce qu’on peut attendre d’un tel exercice, et sa « claque » manque singulièrement de sagacité, lançant des applaudissements aux moments les moins pertinents, comme quand l’oratrice s’exclame « Je vous le dis ».

À la fin du discours, je me rends compte que j’ai posé mon veston près de moi, dans les pieds des gens du premier rang, en l’occurrence d’une jeune femme, qui l’a piétiné. Quand je reprends mon veston, elle et son amie font mine de découvrir l’attentat contre mon vêtement, mais, loin de s’en excuser, en plaisantent, et je vais dans leur sens en disant que c’est un privilège, sous-entendu d’avoir son veston piétiné par une personne d’une telle qualité ou, dans un sens galant, pourquoi pas, d’une telle beauté. La jeune femme sourit, rougit presque. Du reste, elle n’avait pas à s’excuser de piétiner une chose que j’avais jetée dans ses pieds ; c’est le fond de ma pensée. Et je me rends compte que mon veston n’est pas assorti à mon pantalon.

Le public du meeting se dispersant, je me mets en recherche d’un restaurant. Je ne trouve que des kiosques de buralistes, marchands de journaux et de tabac, tous Chinois. Ils ont organisé un diabolique système de captation de clients : le client tombe de kiosque en kiosque en croyant trouver à l’angle du kiosque précédent un restaurant, s’enfonçant ainsi de plus en plus profondément dans un labyrinthe de kiosques de buralistes, et les kiosques sont de plus en plus sombres et désolés à mesure qu’il s’enfonce.

Je parviens à sortir de ce dédale je ne sais comment et trouve, dans une galerie commerciale, un restaurant. Un restaurant chinois. Avant d’entrer, je décide de fumer une cigarette à l’extérieur de la galerie, où conduit une porte se trouvant justement là. Elle mène sous un auvent où il est possible de fumer à l’abri de la pluie. Et il pleut. Un autre fumeur est déjà sous l’auvent : un jeune homme asiatique. J’allume une cigarette et, manquant de me tordre la cheville et de tomber de tout mon long en marchant vers le bord de l’auvent, je donne à cette maladresse l’apparence d’un pas de danse afin de ne pas être ridicule aux yeux de l’autre. Puis je retourne près de la porte. C’est alors que le jeune homme se met lui-même à danser, non pas à exécuter un seul pas comme moi, mais à danser véritablement, en silence, tandis qu’il me tourne le dos et fait face à la pluie.

*

Un célèbre animateur de télévision, du genre vulgaire et populacier, a décidé de se lancer en politique et mène campagne. Comme il me demande comment les gens autour de moi perçoivent sa candidature, je lui réponds que je connais plusieurs personnes qui lui sont favorables. Il me dit qu’il reçoit des menaces de mort, comme : « Le capital te détruira. »

*

Dans un monde post-apocalyptique, je traverse une grande étendue désertique avec un groupe de vagabonds. Je suis un peu à la traîne, aux côtés d’un gamin déluré qui m’explique les choses car je suis un nouveau dans ce groupe. Nous nous dirigeons vers une petite construction non loin de laquelle se trouve une citadelle de la même couleur ocre que la terre sèche du désert tout autour. Le gamin me dit que, si nous nous postons et attendons près de cette petite construction, les gens de la citadelle nous distribueront des glaces (alimentaires), ce qui est l’objet de notre présente transhumance. Tandis que les plus avancés du groupe sont déjà sur place, deux femmes sortent de la citadelle et se dirigent vers la petite structure. Ce sont deux femmes de race noire vêtues de longues robes à la manière de bonnes sœurs ou de prêtresses, qui marchent dans le silence le plus complet. Le gamin pense qu’elles sortent pour distribuer des glaces.

Lorsque nous arrivons à notre tour, je fais face aux derrières des deux prêtresses qui s’affairent devant une ouverture de la construction, un peu surélevées par rapport au groupe, étant montées sur un rebord ou une marche de la structure. Alors je mets la main aux fesses de l’une puis de l’autre en disant : « J’échange ma glace contre ça. » Cette paillardise ne suscite aucune réaction, de la part ni des deux intéressées ni du groupe. Les prêtresses finissent ce qu’elles avaient à faire puis, toujours en silence, retournent d’où elles viennent, sans nous donner de glaces.

Une rumeur alors s’élève du milieu des vagabonds consternés, qui laisse bientôt place à des cris d’émeute : « Des glaces ! Des glaces !… » Mais la citadelle, entièrement close sur elle-même, reste impassible. Un homme du groupe, s’en approchant et la contournant, trouve sur le côté une fenêtre, dont il découpe la vitre à l’aide d’un objet abrasif afin de s’introduire à l’intérieur de la citadelle. Nous sommes plusieurs à l’y suivre.

*

Un peintre belge a filmé des violences policières depuis sa fenêtre lors d’une manifestation contre la monarchie belge. Ces images montrent des comportements d’une extrême brutalité. Un groupe de policiers est parvenu à isoler quelques manifestants et s’est déchaîné sur eux. Il y a même eu un meurtre : un policier a tiré plusieurs coups de feu à bout portant sur un manifestant puis laissé le pistolet à la ceinture du cadavre pour faire croire à un suicide (bien qu’il eût fallu laisser l’arme dans la main de la victime et que, par ailleurs, le corps était criblé de balles).

Les images, relayées par les médias, scandalisent l’opinion publique. La monarchie belge vacille. Le fils du peintre, encore enfant, est traumatisé par toute cette histoire.

*

Alors que je suis en train de faire mon lit, la ministre du travail et son cabinet (tous des hommes) font irruption dans ma chambre et me demandent aggressivement si j’ai l’intention de porter plainte contre le gouvernement au sujet de la gestion de crise du coronavirus covid-19. Amusé, je réponds que l’idée ne m’a jamais effleuré l’esprit. Cette réponse les met aussitôt dans de meilleures dispositions, et le dircab m’aide même à faire mon lit, tandis que les autres fouillent tout de même la pièce. Je me demande ce qui me vaut cette visite. Soit le gouvernement possède un dossier des renseignements me décrivant comme susceptible de vouloir porter plainte, soit on a lu sur mon compte Twitter des remarques que j’y ai laissées en effet, remarques d’un caractère juridique général et objectif qui ne traduisent toutefois aucune intention propre.

*

Après des années, je me rends de nouveau sur la Côte des roses. À l’époque déjà lointaine où je cessai de m’y rendre avec mes parents, le bétonnage de la côte ne faisait que commencer ; aussi, j’appréhende ce que je vais trouver, craignant que ce retour ne ternisse mes souvenirs heureux.

Je suis attendu. À la gare, on me présente tout d’abord une jeune femme asiatique, dont on me dit qu’« elle vote d’actualité au Parlement européen ». Je sais ce que sont les questions d’actualité au Parlement français mais n’ai aucune idée de ce qu’est un vote d’actualité au Parlement européen. Selon ce que laissent entendre mes hôtes, je suis censé travailler au Parlement européen de temps à autre, et donc y avoir croisé cette personne. L’expression « vote d’actualité » semble renvoyer à une activité très subalterne qu’elle y exercerait occasionnellement. Bien sûr, je n’en ai aucun souvenir mais feins la bonne surprise, ce dont la jeune femme me laisse d’ailleurs entendre, par sa mine, qu’elle n’est nullement dupe.

Nous sortons tous de la gare et j’embrasse des yeux la côte des roses nouvelle pour la confronter à mon souvenir. Le panorama est bien plus construit qu’à l’époque, indéniablement, mais ce sont de belles constructions. On y voit notamment deux mosquées monumentales, l’une ressemblant au Taj Mahal et l’autre ressemblant au Taj Mahal avec des bulbes noirs et dorés. Ce spectacle est bien plus splendide, je trouve, que la côte un peu sauvage que je quittai pour la dernière fois il y a longtemps.

*

Mes parents, mes frères et moi avons déménagé en Thaïlande. Dans notre nouvelle maison, je couche dans la même chambre que mes deux frères. Le soir, V. et moi regardons dans la chambre un documentaire à la télé sur la Thaïlande, tandis que J. dort déjà, en ronflant. Dans le documentaire, il est notamment question d’un parc public où sont exposées des statues de bonzes de taille plus grande que nature en pâte à modeler grise. Chaque statue est revêtue d’une robe de bonze orange en tissu véritable. L’un des bonzes est représenté en train de jouer au tennis.

Quand le documentaire se termine, V. se couche, tandis que je souhaite lire un peu. Au moment où je veux aller aux toilettes, V. s’est levé pour faire de même, mais je passe devant lui malgré ses protestations. Les toilettes sont un lieu mystique et spirituel, éclairé par une réplique brillante du Bouddha d’émeraude (palladium du royaume de Thaïlande), qui tient en respect les fantômes dont on sent la présence. Je ressors pour dire à V. d’y aller avant moi, car j’ai soudain la notion que je vais passer du temps aux toilettes.

Quand V. a fini, j’y retourne et constate alors, tandis que je croyais être encore au beau milieu de la nuit, que c’est déjà le matin. La lumière du jour éclaire la pièce, qui a perdu son caractère spirituel. C’est une déception. Je m’assieds sur la cuvette et regarde par la fenêtre les étudiants qui se rassemblent dans le parc voisin avant les cours. Or les toilettes où je me trouve servent d’entrée aux salles de classe et, quand l’heure a sonné, des foules d’étudiants thaïs passent devant moi toujours assis sur la cuvette, voire forment dans la pièce des petits groupes pour bavarder.

Au début, les étudiants font mine de m’ignorer, puis une étudiante se poste devant moi et se met à chanter, comme à mon attention : « Aujourd’hui c’est la fête ! En rouge c’est la fête ! » (Une possible allusion aux Chemises rouges, partisans de l’ex-Premier ministre Thaksin Shinawatra.) Tandis qu’elle chante, je me couvre d’une serviette, ce qui rend plus malaisé – car je dois tenir la serviette d’une main pour qu’elle ne tombe pas au sol – de m’essuyer le derrière. Alors qu’elle chante toujours, un autre étudiant m’apporte un gâteau dans lequel sont fichés des cierges magiques crépitants.

*

En Inde, un vieil homme d’apparence honnête, portant moustache et calotte musulmane, dit la chose suivante : « Qu’est-ce qu’un mégot de cigarette écrasé dans la rue, dans ce pays ? C’est quelqu’un qui a écrasé le pied de quelqu’un d’autre. » Comme les mégots de cigarette écrasés dans la rue sont nombreux en Inde, faut-il entendre, cela signifie que l’Inde est un pays où n’existe aucune solidarité entre les gens. Je suis un peu surpris, et déçu, qu’un tel jugement puisse être prononcé sur l’Inde, et j’analyse un peu plus en détail cette parole de l’homme. Il y a beaucoup de mégots écrasés mais c’est parce que des gens méchants écrasent les pieds de leurs concitoyens, c’est-à-dire que les gens qui jettent des mégots dans la rue ne les écrasent pas eux-mêmes et les laissent au contraire se consumer, et que par ailleurs les gens, en marchant dans la rue, évitent de marcher sur les mégots qui s’y trouvent ; c’est seulement quand une personne méchante écrase le pied d’une autre personne que ces deux pieds, l’un écrasant l’autre, peuvent se trouver dans la situation d’écraser un mégot.

*

À l’école, je suis tenu pour responsable de la blessure que se fait à l’œil un camarade de classe, H., fils d’immigrés turcs, lors d’une partie de volley-ball. Je suis d’ailleurs convaincu de ma responsabilité, et mortifié, bien que rien dans la manière dont les choses se sont passées n’indique la moindre responsabilité de ma part ni d’aucun des autres joueurs à cette partie. Ses parents décident d’envoyer H. se faire soigner en Turquie (comprenne qui peut), et je suis obligé par les autorités de l’école de me rendre dans ce pays moi-même pour y suivre son traitement. Avant mon départ, la mère de H. me remet un flacon en me disant que, si son fils perd son œil, je sais ce qu’il me reste à faire, et qu’elle fera la même chose de son côté. La fiole contient un poison mortel. (On notera que la mère dit qu’elle mettra fin à ses jours si son fils perd un œil, ce qui semble tout de même être une réponse extrême.)

En Turquie, je suis logé dans la chambre d’hôpital de H. Nous dormons tête-bêche dans deux lits placés côte à côte. Cette position inhabituelle et le fait que H. soit de plus grande taille que moi l’amène à m’avertir qu’il pue des pieds et que je risque d’en être incommodé (comme il est plus grand que moi, ses pieds, quand nous nous couchons, arrivent plus près de mon visage que les miens du sien).

Arrive le jour où l’on doit lui retirer son pansement pour voir si son œil est réparé. Le médecin constate que l’opération et le traitement sont un plein succès. Je suis soulagé.

La nouvelle de la guérison de H. passe à la télévision, où l’on voit son père applaudir aux côtés de Staline, qui applaudit aussi, le dictateur soviétique ayant, pour une raison que j’ignore, décidé de donner à cette affaire l’importance d’une affaire d’État, en pleine guerre froide.

*

Je suis l’assistant d’un ex-politicien français recyclé en ambassadeur de France au Chili. L’ambassadeur, qui traînait déjà en France une réputation sulfureuse, indispose au plus haut degré les autorités du pays hôte par ses mœurs indignes, voire franchement bestiales et criminelles. Ces autorités décident finalement de le bannir et le jettent ligoté du haut d’une falaise dans la mer, avec ordre de ne pas remettre le pied sur la côte du Chili mais de trouver refuge dans l’Argentine voisine. Dans sa chute, l’ambassadeur passe à travers un trou dans la roche à mi-hauteur entre le sommet de la falaise, d’où il est jeté, et la mer, un trou pas très large, de sorte que si l’on n’avait pas jeté l’ambassadeur de manière très précise, celui-ci ne serait pas tombé dans la mer mais se serait écrasé sur la roche à côté du trou, ou bien serait tombé dans la mer avec le crâne ou des membres éclatés. Bien que je sois son assistant, je ne suis pas compris dans le bannissement (je suis d’ailleurs innocent des turpitudes qui lui sont reprochées), mais je saute depuis la falaise de mon propre chef, plus loin que la roche trouée, pour suivre l’ambassadeur.

Il se pourrait que ce soit moi qui le débarrasse de ses liens (car il était, je le répète, ligoté) mais je n’en ai aucun souvenir. Nous nous retrouvons à nager tous les deux dans la mer, d’un côté, par rapport à la côte, puis de l’autre, après nous être rendu compte que nous allions dans la mauvaise direction pour rejoindre l’Argentine. La vue de la côte depuis la mer est magnifique. Sous un ciel austral gris et nébuleux, la côte est entièrement construite selon une architecture éblouissante, mêlant harmonieusement à de grands palmiers des constructions toutes plus élégantes et originales les unes que les autres. (Je rappelle que, pour le savant et intellectuel islandais Helgi Pjeturss [1872-1949], principal inspirateur de la démarche du présent journal onirique, les paysages inconnus de nos rêves sont ce que des extraterrestres nous donnent à voir de leurs lointaines planètes.)

Quand nous mettons pied à terre, nous ne nous retrouvons pas au milieu de cette architecture de rêve mais dans une bâtisse en chantier où nous voyons débouler une énorme machine dont la fonction est de construire des édifices de manière automatisée. Nous risquons la mort si nous ne sortons pas au plus vite de là, ce que je tente de faire en me tractant par des barreaux au plafond (comme les échelles horizontales, ou barres à singe, des jardins d’enfants ; escalera china en espagnol).

*

Une personne du « milieu » m’explique une pratique. Quand un patron de café, bistrot ou autre établissement commercial de ce type connaît des démêlés avec la justice pouvant lui valoir une amende, il fait passer son établissement sous un autre régime juridique dans lequel ce qui était jusque-là compté comme revenus est désormais compté comme autre chose ; il n’a plus ainsi que des revenus résiduels, voire plus de revenus du tout, facialement (et légalement), et comme, dans la pratique, la justice calcule les amendes en fonction des revenus de la personne condamnée, cette opération permet au patron de l’établissement de minimiser la peine.

*

Nous sommes tellement illuminés par les gyrophares de police que nous ne voyons plus rien.

[À ceux qui déploreront ce rêve, considérant, peut-être à juste titre, que le crime en France est un cancer dont rien ne semble pouvoir arrêter la progression, je souhaite indiquer que j’ai rédigé quelques notes montrant que le nombre de policiers rapporté à la population française est l’un des plus élevés du monde occidental (ici), et que, par conséquent, si une telle statistique peut coexister avec un crime endémique, il ne suffit pas que nous ayons beaucoup de fonctionnaires de police, il faut encore que la police protège les honnêtes gens plutôt que les criminels.]

*

À cause de H., la maison où j’habite avec Q. (♂) et lui est devenu le repaire d’une bande de voyous. H., en effet, changeant du tout au tout, s’est rebellé – certains diraient émancipé –et s’est mis à fréquenter ces délinquants (peut-être avoir lu Nietzsche, pour qui les gens ne manquent pas de louer nos vertus car elles servent leurs intérêts). Q. et moi cherchons à nous opposer à cette intrusion, Q. plutôt faiblement, moi en ne manquant jamais l’occasion de traiter les nouveaux venus de délinquants et en les menaçant d’appeler la police. Ils cherchent à me nuire mais les menaces que je profère les retiennent.

Un jour, je croise dans l’escalier une des quelques filles qui traînent avec cette bande. Nous sommes seuls, elle et moi, et l’idée me traverse l’esprit que la nouvelle situation créée par la conduite de H. pourrait avoir du bon si, avec les mêmes menaces par lesquelles je tiens les voyous en respect, je parvenais à obtenir des faveurs des filles qui traînent avec eux. Mais je me dis aussi que ce pourrait être une erreur ; si la fille m’accusait de l’avoir agressée sexuellement, la bande aurait des raisons de s’en prendre à moi, et je n’aurais d’autre choix que de les tenir en respect cette fois non plus avec de simples menaces verbales mais avec un pistolet, et cela plus les accusations de viol ou d’agression sexuelle ne manquerait pas alors de mettre la police de leur côté. Je renonce donc à toute entreprise en ce sens.

Plus tard, j’ai la désagréable surprise de constater que Q. est tombé sous l’emprise de la même fille et je m’attends donc à le voir passer d’un moment à l’autre du côté de la bande et de H., donc à me retrouver seul contre tous.

*

Une époque passée de la navigation internationale est connue sous le nom d’époque des pirates hollandais corsaires, des Hollandais à la fois corsaires et pirates, qui non seulement attaquaient et pillaient les navires marchands, dérobant de nombreuses marchandises précieuses pour leur compte, mais qui étaient en outre grassement payés par le gouvernement hollandais. La principale force d’opposition à ces pirates était la marine de Suède.

Les bateaux des pirates étaient des galères où régnait le plus grand contraste entre la misère des galériens et le luxe héliogabalesque du commandement et de l’équipage hollandais.

Je suis galérien sur l’un de ces navires, dont le capitaine, efféminé, précieux et frisé, abuse sexuellement des galériens, les uns après les autres. Mon tour n’est pas encore venu, et, malheureusement pour le capitaine, les galériens se soulèvent et attaquent leurs maîtres. Pendant le combat, je suis poursuivi par deux féroces gardes-chiourme, des mulâtres, dont l’un porte un crochet à la place d’une main, mais suis sauvé par un autre galérien qui put s’emparer du sabre d’un Hollandais. Il décapite le premier garde-chiourme puis abat son sabre dans l’épaule du second, avant de le décapiter également. Mon sauveur et moi sommes les deux seuls survivants à bord.

Nous quittons le navire dans un canot et accostons sur un littoral sauvage. Tandis que nous nous enfonçons à l’intérieur des terres en courant sur une pente boueuse, mon compagnon m’explique que nous avons bien fait de ne pas prendre de gants aux Hollandais pour nous protéger les mains des germes, car l’échange de gants déjà portés n’est guère hygiénique : « Mieux vaut les germes que les miasmes », conclut-il.

Nous voyant entourés de molosses chez qui nous pressentons une volonté de nous attaquer, nous ramassons des pierres au sol et mon compagnon en jette une sur le premier molosse qui s’approche. Il la lance faiblement et la pierre atteint le chien sans lui faire de mal. L’animal continue donc de s’approcher, puis se dresse sur ses pattes arrière, saisit entre ses pattes avant l’autre pierre restant à mon compagnon et la pose en équilibre sur sa truffe, comme un animal de cirque. Le dresseur de l’animal sort de sa maison, sur le toit en herbe de laquelle nous nous trouvons, la maison étant creusée dans la terre, et, en nous voyant avec son chien, éclate de rire.

Journal onirique 8

Période avril-mai 2020. Suite et fin de mon journal onirique de confinement. (Je commence après ce billet mon journal onirique de déconfinement.)

*

Dans un avion au départ de Paris et à destination d’Addis-Abeba en Éthiopie, le personnel de bord tente de refouler un passager car il n’y a plus de place. Le passager en question, un Éthiopien en manteau, proteste et insiste pour avoir une place sur le vol. Il avise un siège libre, côté hublot, près d’une femme blanche, et demande à s’asseoir là. La place est censée être occupée mais son occupant ne s’est pas présenté jusqu’à présent à l’embarquement. Devant l’insistance de l’homme, le personnel de bord accepte de la lui laisser.

Il s’assoit sans quitter son manteau. Il s’agit d’un long manteau d’une coupe spéciale, descendant jusqu’aux pieds et les couvrant, mais quand l’homme s’assoit nous voyons qu’un  de ses pieds est un pied de bouc, qu’il prend vite soin de cacher à nouveau sous le manteau en repliant la jambe.

L’« homme » entame la conversation avec sa voisine, qui lui dit être l’épouse du nouvel ambassadeur de France en Éthiopie et que la place à côté d’elle devait être occupée par son mari. Or l’Éthiopien au pied de bouc est le dirigeant d’un culte politico-religieux secret et vient de faire assassiner le nouvel ambassadeur. Il a de surcroît prémédité l’enlèvement de la femme une fois l’avion parvenu à destination.

*

Pendant l’Occupation, un officier allemand, de manière délibérée, claque des mains tout près d’une oreille de Jean-Paul Sartre, rendant le philosophe à moitié sourd de cette oreille. Une Française témoin de cet acte ose blâmer l’officier, et pour cet héroïsme se fait aimer de Sartre. Mais sa liberté pour soi ne peut être liberté pour autrui que si une deuxième femme rend possible que leur liberté pour eux soit aussi liberté pour elle, et ainsi de suite. On démontre par là que l’amour dans la philosophie de L’être et le néant (1943) est d’essence polygame.

[Entre le moment où j’ai fait ce rêve et le moment où je le publie, j’ai relu le court texte de L’existentialisme est un humanisme (tiré d’une conférence de 1945), dans lequel j’ai trouvé ceci : « si je veux, fait plus individuel, me marier, avoir des enfants, même si ce mariage dépend uniquement de ma situation, ou de ma passion, ou de mon désir, par là j’engage non seulement moi-même, mais l’humanité tout entière sur la voie de la monogamie. »]

*

Le rien, en se faisant rien, s’exprime en « naninomènes », un mélange de grammaire et de phénomène.

*

Il existe un objet qui ne se laisse percevoir que lorsque l’esprit est momentanément hors de lui : lorsque la personne recouvre ses esprits, retrouve son assiette normale de sujet pensant, l’objet se dérobe à nouveau. C’est un objet qui ne se laisse appréhender par aucun point de vue subjectif.

*

Avec deux compagnons, je dois traverser une partie de la ville de Limoges. Or celle-ci paraît construite en étages, de telle sorte que nous devons entre autres descendre les escaliers d’un restaurant, sans nous y arrêter, depuis la terrasse du toit jusqu’au rez-de-chaussée pour en sortir au niveau de la rue qui sert d’entrée et de sortie aux clients. Le restaurant est magnifique, avec des boiseries d’ébène rutilantes et, sur l’escalier qui va du rez-de-chaussée à l’étage, un tapis ornemental à dominante rouge, de type persan. Les clients sont d’une élégance rare, une élégance de muscadin, portant des vestons violets ou caca d’oie et des cravates à motifs floraux ou paisley ; le plus étonnant est que ce sont des employés de bureau du quartier, les traders de Limoges, et leur élégance contraste singulièrement avec l’uniforme de ce genre de professions ailleurs. La scène me réchauffe le cœur. C’est moi qui vais au devant de mes deux compagnons en descendant, et je m’aide d’une canne d’aveugle pour tâter les marches devant moi. Un client, afin de m’aider, se lève de table et saisit le bout de la canne pour la poser aux endroits qui conviennent. C’est un homme âgé, de la même élégance muscadine que les autres clients, avec un veston vert.

*

Sèche terre. Je demande à un enfant qui parle de terre sèche (une terre qu’il convient de verser, pour la faire fonctionner, dans une imprimante 3D en forme de grande amphore en cristal bleu remplie d’un liquide laiteux) si l’on peut dire « sèche terre » au lieu de « terre sèche ». Il me répond que non. Je lui demande alors s’il n’est jamais possible d’apposer un adjectif devant le nom qu’il qualifie plutôt qu’à la suite. Il me répond que si. Je lui dis qu’en effet l’ordre habituel entre un nom et un adjectif peut être inversé pour produire certains effets stylistiques, notamment en poésie.

*

Je porte un sweat-shirt blanc illustré d’une photo tirée du film Buffet froid (un film que je n’ai jamais vu dans la réalité ; la scène représentée est donc un pur produit de mon imagination). Dans cette scène, Gérard Depardieu est entré dans un bus au dépôt et, assis à la place du conducteur, menace avec un pistolet deux agents de la compagnie entrés après lui, et surpris de le trouver là, pour qu’ils le conduisent quelque part (en bus). Comme les deux agents cherchent à le dissuader, il en tue un d’une balle dans la tête. L’autre, incarné par Jean Carmet, est obligé d’obtempérer. Ce sweat-shirt me fut acheté par ma mère lorsque j’étais enfant ; je le porte depuis plus de trente ans. À l’époque où ma mère l’avait acheté, le film en question paraissait violent mais ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui car le niveau de violence n’a cessé de s’élever dans les films.

*

Une métaphore de la poésie. Le doringboom, littéralement « arbre d’épines » en afrikaans, est un arbre qui, dans ce rêve, ne porte jamais de fruits. Un poète colle une photo de son visage sur une photo grand format de doringboom, dans les méandres des grosses branches noueuses, comme si c’était un fruit de l’arbre. Puis il retouche la photo de son visage en y ajoutant un nez de clown et une perruque verte ébouriffée.

[Sans doute convient-il de préciser que doringboom est réellement le nom afrikaans d’un arbre et même de plusieurs, qui doivent se ressembler : le Scolopia zeyheri, le Chaetacme aristata et le Vachellia eriolaba (acacia à girafe).]

*

Dans un débat de philosophie auquel je participe, un des autres débatteurs parle de « présence d’absence » (une notion qui se trouve peut-être dans Sartre). Comme je m’élève contre cette expression, le philosophe donne un exemple de la légitimité de son usage : dans le cas d’une personne votant par procuration, on peut parler de présence d’absence. Je demande la parole pour déconstruire cet exemple entièrement, mais le philosophe en question est aussi le modérateur du débat et dit que c’est à présent au tour du troisième participant de s’exprimer. Nous sommes en effet trois à débattre : les deux sont assis à une table d’un côté de la rue, et moi de l’autre côté, assis dans un fauteuil roulant électrique. Tandis que le troisième s’exprime – et son intervention consiste à dire qu’à son âge avancé il n’en peut plus de travailler, et que c’est pareil pour sa femme, tous deux étant professeurs de philosophie –, en attendant de reprendre la parole je vais et viens dans le fauteuil roulant le long de mon côté de la rue, tandis que des voitures circulent. Sur ce, je suis attaqué par une guêpe que je ne parviens pas à chasser tant elle est insistante, et je dois alors me réveiller, de crainte d’être piqué.

*

Une araignée géante, plus grande et plus grosse qu’un homme, tente de fracasser la baie vitrée du rez-de-chaussée pour entrer dans la maison où je me trouve avec un ami. Je suis dans l’escalier, en hauteur, quand je découvre ce qui se passe : l’araignée est si grosse qu’elle occupe toute la baie vitrée, c’est un monstre aux dimensions incroyables. Or elle parvient à briser la baie, et entre. Mon ami, qui se trouve au rez-de-chaussée, lui fait directement face.

Mais depuis le moment où l’araignée géante est entrée, tout se passe comme dans un film d’horreur : quand il s’agit de s’en prendre aux héros du film, les monstres les plus effrayants sont lents, maladroits et ne feraient pas de mal à une mouche. C’est ce qui se passe : mon ami et moi sommes parfaitement tranquilles, en dépit non seulement de l’araignée monstrueuse qui lui fait face et ne l’attaque pas, mais aussi, pour agrémenter la scène, de deux panthères noires dont l’une monte les escaliers à ma rencontre. Mon ami me lance une paire de ciseaux en me disant de couper quelques poils. J’attrape les ciseaux au vol et c’est bien là le seul moment où j’ai (un peu) peur dans ce cauchemar : j’ai peur de me blesser en attrapant les ciseaux. Mais je les attrape sans me blesser. Je demande à mon ami de quels poils il veut parler, même si je crois comprendre qu’il veut des poils de la panthère qui continue de monter vers moi ou bien s’est immobilisée le temps que je lui coupe une touffe de poils. Mon ami se ravise et me demande de lui renvoyer la paire de ciseaux car il souhaite maintenant s’en servir contre l’araignée, qui ne semble toujours pas décidée à l’attaquer. Vous parlez d’un cauchemar…

*

Je parle de mon journal onirique à H. (l’initiale a été rendue aléatoire par un jet de dé). D’après mes calculs, en divisant le nombre de mots des documents Word où je saisis ce journal par 250, j’ai rédigé, lui dis-je, quelque 140 pages d’imprimerie de rêves. Elle trouve que ce n’est pas mal. Je m’attendais à une expression plus flatteuse et me réveille.

En écrivant ces lignes, je me demande si ce n’est pas déjà le plus long journal onirique publié de l’histoire du monde (sur un blog, il s’agit en effet d’une publication). Je pense que c’est le cas. Et je ne compte pas m’arrêter là.

*

Sur une route dégagée de montagne entre des prairies vert émeraude qui montent vers les sommets, un conducteur est obligé de stopper son véhicule en voyant devant lui une voiture à l’arrêt au milieu de la route. Il sort pour savoir ce qui se passe. Si le paysage rappelle la Suisse, ce monsieur, je ne sais trop comment ni pourquoi, rappelle aussi la Suisse : c’est le genre de personne qu’on aimerait voir s’arrêter si l’on était en difficulté au milieu de nulle part, un homme mûr avec une moustache et des cheveux gris, de petite taille et plutôt corpulent, en chemise à manches courtes.  Il voit une femme courir dans la prairie, selon toute apparence fuyant loin de la voiture. Alors que le bon Suisse pense appeler la police, un homme qui se tenait devant le véhicule arrêté et qu’il n’avait pas remarqué jusque là entre dans la voiture en claquant violemment la portière derrière lui.

Nous savons, par une scène précédente que je n’ai pas décrite, que cet homme et cette femme forment un couple et que lui est un homme jaloux qui tourmente sa femme au sujet de liaisons supposées. On imagine donc aisément ce qui s’est passé sur la route entre les deux : la femme conduisait et, se sentant menacée par son mari faisant à côté d’elle une crise de jalousie, elle a stoppé net la voiture et pris la fuite vers les sommets alpestres, telle que la vit le bon Suisse.

Or, une fois le mari retourné à l’intérieur de la voiture, celle-ci s’anime et cherche visiblement à mettre fin aux jours du mari jaloux. Tout d’abord, elle le culbute de l’avant vers l’arrière en abaissant soudainement les sièges, puis elle cherche à l’écraser entre les sièges avant, redressés, et les sièges arrière, en les poussant contre lui ; elle exécute ce mouvement à plusieurs reprises, écartant et resserrant les sièges sur sa proie. Elle paraît même chercher à concentrer toute sa masse interne sur l’homme pour le réduire en bouillie. Le bon Suisse est abasourdi.

Au bout d’un moment, l’intérieur de la voiture s’immobilise à nouveau. L’homme est durement éprouvé mais toujours conscient. Une vitre de portière s’abaisse. Le bon Suisse conseille alors à l’homme de sortir par la vitre baissée : à ce moment, j’imagine, puisque c’est la voiture elle-même qui a ouvert la vitre et que nous venons de voir quelles étaient ses intentions, qu’elle prémédite de couper l’homme en deux quand il tentera de passer par l’ouverture, en remontant la vitre à la vitesse de l’éclair, comme une guillotine ascendante. L’homme pense sans doute à la même chose car, au lieu de ramper hors de la voiture, il bondit à travers l’ouverture, se retrouvant au dehors indemne (sans d’ailleurs que la voiture ait tenté de le « guillotiner », la fenêtre restant abaissée ; peut-être a-t-il été trop rapide pour elle).

Le bon Suisse propose à l’homme de le conduire à l’hôpital. Ce dernier accepte et ils se retrouvent tous deux dans la voiture du Suisse. Celui-ci dit à son passager qu’il l’emmène à l’hôpital le plus proche, l’hôpital de … ; en son for intérieur, le bon Suisse n’est pas certain que l’homme, un Français, ait toute confiance dans la pratique médicale de ce petit hôpital helvétique. L’autre confirme immédiatement cette impression en demandant si le personnel de l’hôpital est compétent. Le Suisse essaie de le rassurer : le personnel est très compétent pour tout ce qui n’est pas maladie rare, et les blessures subies par le mari jaloux sont courantes, bien que, ajoute le Suisse, « ce qui vient de se passer, ça, ce n’est pas du tout courant ».

*

Je suis journaliste et me rends chez un couple de Français pour qu’ils me parlent de la maladie d’Alzheimer. C’est un couple de personnes d’âge mûr mais dont ni le mari ni la femme ne souffre de la maladie. Je suis reçu dans leur salon ; l’entretien est filmé.

La femme commence en évoquant la perruche en cage qu’on achète pour distraire un malade d’Alzheimer, lequel finit par manger régulièrement les granules alimentaires de la perruche, les prenant pour sa propre nourriture.

Puis l’homme évoque un certain homme politique français bien connu dans les années passées, avec lequel il travaillait. Il raconte que cet homme politique était frappé d’Alzheimer tandis qu’il était encore au pouvoir, mais que seuls ses collaborateurs en étaient informés : la vérité restait cachée aux Français. Aux réunions importantes, nationales comme internationales, cet homme politique avait fini, à cause de son état, par ne plus jamais arriver à l’heure, se présentant parfois deux heures plus tard, invoquant de piteuses excuses, comme le fait d’avoir perdu son chemin. En mon for intérieur, je me demande si ce politicien ne faisait pas croire à son entourage qu’il était atteint d’Alzheimer pour cacher une double vie, des maîtresses dont les rendez-vous galants auraient été la véritable cause de ses retards. Toujours est-il que le monsieur est intarissable sur les embarras causés par l’Alzheimer de cet homme politique, tant et si bien que je finis par quitter les lieux pendant sa péroraison.

On voit alors que le salon est en réalité un décor de plateau télé, d’où je sors. Le plateau est désert mais le monsieur continue de parler, avec sa femme à côté de lui.

*

« Vide » est un superlatif. Le mot donne à connaître comme maximal, entier le manque présent dans tout être en soi ; par conséquent, on ne peut dire d’un en-soi qu’il est vide sans lui donner par le fait la prééminence sur tout autre en-soi qui ne serait pas ainsi qualifié. C’est une illustration de la validité de la logique hégélienne : en dressant une liste d’en-soi, je ne peux exprimer la position subalterne de l’un par rapport à l’autre en y ajoutant un adjectif car cette qualification renchérirait cet en-soi par des lettres et des syllabes supplémentaires, et le subalterne prendrait par le fait même d’être qualifié de subalterne une valeur supérieure à ce qui lui est supérieur. C’est pourquoi le véritable philosophe refuse de qualifier les en-soi. Il existe ainsi deux raisons de repousser la suggestion d’ajouter à un en-soi dans une liste d’en-soi le qualificatif de « vide » en vue de subordonner cet en-soi au sein de la liste : d’une part, « vide » est un superlatif et non un restrictif (c’est même le contraire d’un restrictif), et, d’autre part, un qualificatif quel qu’il soit renchérit l’en-soi.

*

En entrant dans une administration, je trouve une sorte d’antichambre occupée par plusieurs personnes et, au-delà, un grand espace vide au fond duquel se trouvent les bureaux d’accueil du public. Les gens présents dans l’antichambre discutent entre eux debout. Je reste derrière eux, pensant qu’il s’agit de la queue pour les bureaux. Au bout d’un moment, je comprends mon erreur : ces gens ne font nullement la queue et je décide donc d’entrer car d’autres personnes arrivées après moi font mine de passer. Je traverse le grand espace d’un pas rapide, talonné par un couple qui a sans doute l’intention de me dépasser et d’être reçu avant moi. Quand j’arrive devant les deux bureaux au fond du grand espace, je constate qu’ils ne sont pas occupés et m’immobilise ; l’homme et la femme que j’avais à mes semelles me dépassent et s’introduisent derrière les bureaux : ce sont les deux fonctionnaires qui doivent recevoir le public. Tandis qu’ils s’installent, je réalise que je n’ai aucune raison d’être là, aucune demande à formuler ni démarche à effectuer. Je fais semblant de regarder les titres de quelques livres dans une bibliothèque à ma droite puis rebrousse chemin le plus discrètement possible.

En sortant du bâtiment, je suis approché par une créature de petite taille que je ne parviens pas à bien percevoir en la regardant de face ; il faut que je trouve le bon angle, obliquement, pour réussir à en composer une image mentale complète. Entièrement couvert par un manteau et un chapeau de type occidental qui lui donnent cependant l’apparence, impossible à méconnaître, d’un « masque » des cérémonies magiques traditionnelles d’Afrique noire, c’est un enfant africain qui me dit collecter de l’argent pour les enfants d’un pays d’Afrique dont le nom, tel qu’il le prononce, m’est inconnu. Je lui demande s’il parle du Burkina Faso et il le confirme par un éclat de joie (sans doute simulé). Quand je dis alors que je vais lui donner de l’argent, en mettant la main à ma poche intérieure, il est aussitôt entouré par un groupe d’autres Africains, petits et grands, ce qui me fait craindre que tous me demandent de l’argent à leur tour. Je donne au « masque » un billet de dix euros. Il me remercie, les autres me remercient, d’autres passants africains dans la rue (une rue qui pourrait à présent passer pour une place de village africain, avec un sol en terre battue et des baobabs au large tronc), à l’instar d’une nounou conduisant une poussette devant elle, me remercient. Je suis rassuré quant à ma crainte, mais je me demande également si le petit « masque » n’est pas exploité, si ce n’est pas de la mendicité déguisée. Avec le sentiment honteux d’avoir été joué, mais aussi d’avoir ainsi permis à une indigne exploitation de prospérer, je retourne dans le bâtiment administratif dont je suis sorti, bien que je n’aie toujours rien à y faire.

*

Le tarot de Lovecraft. Lorsqu’on place les cartes l’une à côté de l’autre pour former une surface rectangulaire selon des instructions précises, au centre de cette surface figure alors un cercle dont le périmètre est divisé par des nombres cabalistiques. Comme le bouton gradué d’un coffre-fort, ce dispositif permet, avec le bon code, d’ouvrir une porte sur des mondes parallèles d’où peuvent être invoquées des créatures surnaturelles.