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Journal onirique 17

Période : décembre 2020-janvier 2021.

Diptyque, de Cécile Cayla Boucharel

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Les enfants de bois (los niños de leño). En séjour linguistique à l’étranger, je suis hébergé par une famille catholique très dévote. Il se trouve dans la famille ce qu’on appelle un « enfant de bois ». Dans le ventre de la mère, des particules du bois de la sainte croix (santo leño) où fut martyrisé le Christ se mêlent au matériel génétique des parents au cours du développement de l’embryon, qui naît « enfant de bois ». La présence d’un tel enfant dans une famille a les mêmes vertus mystiques et miraculeuses que la possession d’une relique de la sainte croix (relique qui se présente en général sous la forme de deux échardes croisées, dans un reliquaire). L’enfant de bois ne peut se déplacer car il est atteint d’une sorte de lèpre éléphantiaque, provoquée par les particules du bois saint, qui lui donne une apparence à la fois chétive et monstrueuse, certains organes étant atrophiés, d’autres boursouflés.

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Un conte picaresque. Avec N. nous quittons la ville pour mener une existence de picaros. Dans la vaste plaine, nous voyons venir vers nous une sorte de Maître Renart – un renard anthropomorphe – accompagné d’un petit chien. Les deux cherchent leur nourriture en flairant la terre. Avançant ainsi la truffe contre le sol, le chien va manifestement se cogner contre moi. Je ne cherche pas à l’éviter, pensant qu’il serait inutile de chercher à prédire sa trajectoire erratique, et je crains donc, comme c’est un animal vagabond à moitié sauvage, que le choc le mette en colère et le conduise à me mordre. Il finit en effet par me heurter mais loin de se mettre en colère, la surprise une fois passée il paraît au contraire, par son exubérance joyeuse, me témoigner une vive affection.

Maître Renart, admiratif de la réaction du chien, nous aborde. Il cherche à me faire sentir le caractère extraordinaire de cette réaction et dit que le chien a enfin trouvé l’ami qu’il cherchait. Quand je réagis en demandant : « Mais pourquoi cherche-t-il un ami ? », N. et Maître Renart se récrient devant ce qui leur paraît être une question très incongrue. Je les interromps pour préciser ma pensée : puisque ce n’est pas un maître qu’il cherche mais un ami, s’il ne cherchait pas un ami ce pourrait être un philosophe.

En écrivant ces lignes, il me revient à l’esprit un proverbe espagnol cité par Schopenhauer : Qui n’a point de chien ne sait pas ce qu’est l’amitié.

(Sur le goût de Schopenhauer pour les proverbes espagnols, il existe le livre Arturo Schopenhauer y la literatura española, 1926, de l’historien allemand Adalbert Hämel.)

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On me lit une œuvre inédite et bizarre de fiction, dont à mon réveil je ne me souviens que de cette injure, lancée par un des personnages : « Faquin mantique ! »

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Depuis le promontoire où je me trouve s’offre à mes yeux le magnifique paysage d’une côte inconnue qui trace ses fjords sur une mer étincelante. Bien que me trouvant sur une hauteur démesurée, je n’éprouve point de vertige. Pour me rendre sur une île, je saute du promontoire dans la mer. Je ne sais quel phénomène ralentit ma chute, qui est comme de planer et qui me permet de m’orienter, de contrôler la direction de la chute. Et je sais que l’impact avec la surface de l’eau n’aura pas le possible effet terrible qu’une chute depuis cette hauteur pourrait avoir autrement. J’entre en effet dans l’eau sans choc notable.

C’est alors que je suis brusquement accéléré, que je m’enfonce dans les profondeurs marines à grande vitesse dans un tourbillon de bulles. Il m’est impossible de faire le moindre geste pour nager vers la surface tant que cette plongée n’a point atteint sa limite, et, vu la vitesse, je ne vais pas tarder à me trouver dans les abysses si cela continue. Je me réveille.

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C’est l’histoire d’une petite fille noire qui devient grande. Des seins lui ont poussé, sa mère est fière de ses seins et pour que sa fille en soit fière aussi les lui touche, avec des paroles édifiantes. Puis la fille se les touche aussi, en tirant sur les tétons.

Pendant ce temps, j’entre dans la boutique tenue par la mère mais ne peux être servi parce que la mère est avec sa fille dans l’arrière-boutique. C’est une boutique d’antiquités européennes, avec surtout beaucoup de montres des premiers temps de l’horlogerie, et c’est la première fois que je vois une boutique de ce genre tenue par des Noirs. Deux vieux Noirs habillés comme des musiciens de jazz de Harlem, des habitués du lieu, sont assis à une table dans un coin. Comme ils ont pour fonction officieuse de surveiller la boutique, je fais l’intéressé (il faut croire que je ne le suis pas vraiment). Je prends une montre antique et vais l’observer à la loupe à une autre table. Sur ce, on entend la fille noire pousser des sanglots depuis l’arrière-boutique. C’est dur de grandir.

La montre que j’observe possède sept cadrans différents, et pour l’un de ces cadrans, en fait une petite bille qui tourne sur elle-même à grande vitesse, je ne parviens pas à savoir quel temps elle indique. Je montre l’objet à G., qui se trouve avec moi. Il m’explique que cette bille est le mécanisme qui permet aux aiguilles des différents cadrans de marquer chacune son temps propre de façon exacte, mais qu’elle ne marque elle-même aucun temps en particulier.

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Dans un cabinet médical inconnu, je suis conduit par une secrétaire vers un individu d’une rare élégance, en costume et chapeau blanc. C’est le médecin. Après m’avoir demandé de déambuler avec lui dans le jardin intérieur, il se met à raconter une histoire qu’il fait passer pour vraie et dans laquelle nous sommes tous deux protagonistes. Dans cette histoire, j’ai le rôle d’un médiocre, qu’il appelle « le gamin ». Au bout d’un moment, je l’accompagne dans un café, accessible depuis le jardin, et après que nous nous sommes assis à une table il commence à rédiger une ordonnance sur laquelle les deux médicaments qu’il me prescrit occupent une ligne et demi chacun, accompagnés de longs paragraphes, la suite de l’histoire, qu’il continue de raconter à haute voix en même temps qu’il la couche sur le papier. Quand il m’appelle gamin de nouveau, je lui dis en colère que ça suffit et me lève. Il me croit sur le point de lui asséner un coup à la tête, prend peur et appelle : « Garde ! » Je me réjouis de lui infliger, même involontairement, cette humiliation à mon tour, et lui dis : « Allez, donne-moi ça (l’ordonnance), que je me tire ! » Je lui prends l’ordonnance des mains et retourne au secrétariat.

Avant de payer, je fulmine à l’attention des secrétaires que je n’étais pas venu pour une représentation théâtrale, ce qui les mortifie. Je demande à payer la consultation mais on m’informe que la facture est envoyée directement à mon employeur. Devant ma surprise, on précise que la personne en charge du dossier, et dont le nom est dans l’ordinateur, est un certain Farnèse. Je connais en effet un Farnèse parmi les employés et m’apprête donc à partir sans plus poser de questions, mais je m’aperçois alors que j’oublie mes chaussures, car je suis déchaussé. Je dois donc revenir en arrière pour les chercher, et cela m’ennuie car il se pourrait que je croise de nouveau le médecin.

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On n’efface pas ses péchés par le temps qu’on passe à les préparer.

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Quand on a voulu, me dit-on, épucer un certain chat dont on me parle, ce ne sont pas des puces mais des « crocodiles » et des « petits de coucou » qu’on a trouvé dans ses poils. Je suppose que « crocodiles » est une exagération et qu’il s’agissait de petits lézards.

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Le président des États-Unis adresse à un pays allié une liste de noms qu’il déclare être des espions. Bien que les médias mondiaux se répandent en sarcasmes contre cette initiative, les autorités du pays allié font en sorte que les personnes inscrites sur cette liste perdent leur emploi, pour prétendument écarter la menace qu’elles représentent. Je me rends dans un bar où travaillait une jeune femme dont le nom était sur la liste et qui a donc été licenciée. Le patron m’explique que ses affaires vont mal depuis ce licenciement car, bien qu’il ait toujours le même nombre d’employés, cette jeune femme travaillait pour quatre et sans son travail le travail des autres n’est rien, malgré leur bonne volonté.

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Dans cette uchronie, la France a gardé des colonies en Afrique noire jusque dans les années soixante-dix. Je m’y trouve en visiteur et suis à la plage. Depuis la mer, je vois des façades d’immeubles révélant le bétonnage de la côte africaine pour recevoir les estivaliers de la métropole. Je suis en compagnie d’un vieil homme à l’allure fringante, un Blanc avec de longues moustaches et sans une trace de gras sur le corps, ce qui, car nous sommes tous deux en slip de bain, fait de ce vieillard l’athlète et moi le mollasson (car je m’exagère à ce moment-là mon embonpoint). C’est un notable de la colonie.

Tandis que nous rejoignons la plage après avoir fait trempette, il m’explique qu’il existe dans la colonie un système d’apartheid entièrement comparable à celui de l’Afrique du Sud à la même époque mais que, comme cela n’a rien d’officiel, la communauté internationale ferme les yeux. Il regarde vers une lointaine partie de la plage, réservée aux Noirs, et dit : « J’aimerais baiser des négresses mais la grandeur de la France passe avant tout. » Je suis sceptique quant au fait que la ségrégation raciale empêche les hommes blancs de coucher avec des femmes noires s’ils le souhaitent, mais je ne dis mot. Je me fais également quelques réflexions sur l’incongruité du désir sexuel chez un vieillard, qui ne diminue pas, ou pas autant que les capacités sexuelles.

Sur la plage, comme il m’adresse des remarques désobligeantes sur ma forme physique, je le jette au sol et lui plonge le visage dans le sable.

Plus tard, alors que notre groupe l’attend, car il doit nous accompagner dans une excursion, je le vois passer en jeep avec sa femme, s’éloignant de notre point de rendez-vous : il nous fait faux bond, sans doute en raison du traitement que je viens de lui infliger.

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Lors d’une fête patriotique, où je n’aurais pas imaginé me trouver à l’état de veille, je brandis avec les autres un drapeau tricolore en allant et venant dans le gymnase où cela se passe, chacun allant et venant selon son goût. Comme R. (♀) me suit des yeux depuis les gradins, je suis tout fier car c’est moi qui brandis le drapeau le plus grand. Je suis même le seul à posséder un grand drapeau, qui se distingue par la taille de tous les autres.

Alors que je vais et viens en agitant mon drapeau, je sens tout à coup une pluie de débris qui me tombe dessus ; en levant les yeux, je vois que mon drapeau s’est pris dans un lustre très en hauteur et l’a fracassé.

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Un ami reçoit chez lui. Dans sa cuisine, il me montre une nouvelle source de revenus. À l’intérieur d’un trou pratiqué dans le sol et rempli d’eau, il verse quelques gouttes de liquide. Observant attentivement, je remarque un minuscule insecte au fond du trou. Les gouttes tombées dans l’eau sont mises à contribution par l’insecte pour se créer une sorte de carapace de globules laiteux, qui se fixent sur lui après s’être en partie dilués dans l’eau. Ainsi recouvert, l’insecte gravit la pente du trou pour en sortir. Quand il se trouve à l’air libre sur le sol de la cuisine, il se produit quelque chose d’incroyable. L’insecte projette dans tous les sens des pseudopodes qui se détachent de son corps, glissent sur le sol, grimpent au mur quand ils les rencontrent, vont se perdre sous le mobilier, voire dans les canalisations de la robinetterie. Il projette ainsi une salve, puis une autre, puis encore une autre, et ainsi de suite, de ces sortes de spaghetti ; c’est incroyable toute la matière qui peut sortir de cet insecte minuscule. Quand cela s’arrête, mon ami n’a plus qu’à récolter la matière, pour laquelle il perçoit une rémunération au poids de la part de la compagnie qui distribue ces insectes.

Mon ami m’explique que c’est devenu courant, que de plus en plus de particuliers ont contracté avec cette société pour lui apporter régulièrement la matière ainsi récoltée. J’ai un mauvais pressentiment car il me semble que cette matière n’est pas entièrement inanimée : si l’insecte la projette hors de lui, c’est pour remplir des fonctions vitales de façon plus ou moins autonome du corps central, et, comme il s’en perd une partie par les canalisations, je ne sais quelle crainte me saisit d’un monstre en train de se former dans nos égouts de tous ces pseudopodes perdus.

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L’histoire est d’abord un dessin animé, avec des dessins naïfs à la manière des découpages de Lotte Reiniger (1899-1981) mais en couleur. Une princesse royale est conduite par quelques servantes en barque sur un lac pour rejoindre son amant. Sur la rive où il l’attend, ils entament une fois réunis quelques pas de danse qui témoignent de leur joie. Puis ils « s’enlèvent », comme on disait dans le temps de deux amants au mariage desquels les familles s’opposaient. Pendant la danse, la couronne d’or de la princesse est tombée mais aucun des deux n’y a fait attention. La couronne reste donc là. Sans doute à cause du « péché » de la princesse, la couronne brûle la main de quiconque veut la ramasser. C’est ainsi, plusieurs l’ayant tenté, que la couronne, saisie et rejetée immédiatement à cause de la douleur, a fini par tomber dans le lac. Le dessin animé s’arrête là, laissant la place à un rêve en bonne et due forme.

Un groupe de Vikings dont je fais partie a entendu parler de la couronne ; écumant le pays en quête de richesses, nous décidons de visiter le lac pour la trouver. Montés sur une barque, nous scrutons le fond du lac et je suis celui qui la voit le premier. Nous savons, parce que le phénomène est de nous connu, que la couronne ensorcelée ne brûle pas dans l’eau mais seulement à l’air libre. Notre idée est donc d’enfermer sous l’eau la couronne dans une valise en cuir, avant de l’emporter jusqu’à un creuset dans lequel nous la jetterons, sans la toucher, pour que l’or y soit fondu. La destruction de l’objet, sa transformation en lingots mettront fin au sortilège, et l’or nous appartiendra.

Je plonge dans le lac pour m’assurer que l’objet est bien la couronne. Quand je la ramasse, à moitié cachée par des plantes aquatiques, constatant, comme nous le pensions, qu’elle ne brûle point la main sous l’eau, je suis attaqué par un gnome difforme qui, vivant au fond du lac, a dû faire de la couronne son trésor. Il n’a guère plus de force qu’un enfant et je le repousse sans difficulté, malgré sa rage évidente de me voir tenir l’objet. Je remonte à la surface pour prendre la valise. Alors que j’explique avoir été attaqué, le gnome, qui m’a suivi, me saute sur le dos. Mes compagnons, dans la barque, s’exclament alors d’un ton de reproche : « Comment ! Mais tu ne l’as pas tué ? » Il s’ensuit, tandis que le gnome impuissant cherche à me noyer, une brève dispute avec mes compagnons car je leur réponds que je n’ai pas jugé nécessaire d’occire cette misérable créature. Comme ils le voient d’un mauvais œil, et que par ailleurs le gnome continue à nous gêner, je finis par dire à l’un des compagnons : « Alors passe-moi ton couteau ! » Il me tend un couteau Rambo, avec lequel j’égorge le gnome au faciès hideux, et même le décapite, tranchant et sciant la chair et les os, ce qui me navre.

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Nous sommes trois gamins délinquants qui venons de nous introduire par effraction dans un appartement vide, sans idée, à vrai dire, de voler mais plutôt pour passer le temps et par curiosité. Tandis que nous flânons d’une pièce à l’autre dans l’appartement cossu, nous tombons, en fouillant un peu, sur des images de pédophilie. Alors que nous devenons vaguement inquiets à cette découverte, j’aperçois par la fenêtre deux adolescentes en train de fumer sur le toit d’en face. L’une d’elle me voit au moment où je les regarde et appelle immédiatement sur son téléphone portable : la conversation s’entend dans l’appartement où nous sommes car elle appelle justement l’occupant de l’appartement sur le portable de celui-ci, connecté avec le haut-parleur de son téléphone fixe.

En entendant la fille expliquer à l’homme en question que des inconnus sont chez lui et regardent ses photos, nous comprenons qu’il nous faut immédiatement partir. Au moment où nous allons sortir, la porte d’entrée s’ouvre à toute volée et le propriétaire des lieux, les traits déformés par la rage, fait irruption dans l’appartement ; en nous voyant, interdits, il se jette sur nous. S’ensuit une lutte où nous savons que l’issue est la vie ou la mort.

Pendant ce temps, alors que des terrassiers cherchent à déboucher une canalisation de la même tour où tout cela se passe, ils trouvent un cadavre conservé dans de la boue calcaire, comme un mort de Pompéi. C’est l’objet qui bloquait la canalisation. Alors qu’il semble y avoir un peu plus loin dans le tunnel d’autres cadavres dans le même état, on demande à l’un des terrassiers d’aller chercher la police. Ces cadavres sont des victimes de l’homme avec qui nous sommes en train de lutter.

Quand la police est mise au courant de la découverte macabre, l’un des policiers voit confirmer son hypothèse selon laquelle l’un des habitants de la tour – mais lequel ? – doit être responsable des disparitions suspectes signalées à la police. Cette tour est une tour Montparnasse qui ne comporterait pas de bureaux mais des appartements. Le policier rejoint dans le hall de la tour deux collègues en train de chercher des indices matériels. Il pense que cette recherche ne donnera rien ; il faut plutôt, selon lui, demander aux habitants de la tour s’ils ont remarqué des comportements suspects. Les quelques personnes qui passent dans le hall et auxquelles il s’adresse refusent de parler. Il se dit alors qu’il va peut-être falloir employer la manière forte, c’est-à-dire en tabasser quelques-uns au hasard. L’idée ne me semble pas mauvaise, tandis que nous sommes toujours dans une lutte à mort.

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Parce qu’elle croit que je viens de lui faire des avances, une femme me fait savoir qu’elle accepte. À une condition : « Change de sperme. » Ce dont elle ne paraît pas douter que ce soit possible.

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Une jeune femme s’est perdue dans les forêts de Papouasie-Nouvelle-Guinée. C’était une étudiante en anthropologie qui connaissait le pays, elle a donc survécu. Elle savait quelles plantes manger et quelles autres éviter. Elle savait aussi comment se faire un abri pour la nuit délimité par un fil afin d’éviter d’être emportée par les fantômes. Il ne lui reste comme séquelle de cette épreuve qu’une fièvre intermittente qu’elle soulage en prenant des cocktails de médicaments tous les jours.

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L’origine d’une tuerie de masse. Sur un campus universitaire entièrement couvert, un étudiant dépressif, un peu à l’écart sur un banc, appelle la police pour un canular : il prétend qu’il est armé et va tirer dans la foule d’étudiants de son campus. Au cours de l’échange qui s’ensuit, l’agent de police acquiert la certitude qu’il s’agit d’un canular et l’une de ses paroles le laisse transparaître. Dégoûté de ne pas être pris au sérieux, aussi justifié que ce soit, l’étudiant en colère se lève et gesticule en criant dans le téléphone. Il dégaine même un pistolet Taser très semblable à un pistolet ordinaire, ce qui déclenche immédiatement un mouvement de panique parmi les étudiants, dûment sensibilisés à la question des fusillades de masse sur les campus.

L’étudiant comprend qu’il a fait une bêtise ; il essaie d’apaiser les gens courant de tous côtés par des gestes des bras qui se veulent rassurants mais, comme il n’a pas lâché son Taser, personne ne comprend le véritable sens de sa signalétique, ni d’ailleurs n’y prête attention autrement que pour se mettre à l’abri d’un psychopathe. Il n’a pas non plus le temps de faire grand-chose car déjà des gens lui sautent dans le dos et le jettent à terre. Il est lynché, roué de coups à mort. Un fonctionnaire de l’université, responsable de la formation des étudiants aux situations de mass shooting, entonne au garde-à-vous le chant motivationnel de son cours de sensibilisation, pour honorer les étudiants ayant mis le tireur hors d’état de nuire avant même qu’il ait pu tirer. Ce n’est qu’un peu plus tard qu’on s’aperçoit que l’arme n’était qu’un Taser et qu’il y a donc eu quiproquo.

Or un autre étudiant dépressif, témoin du lynchage, jure de venger l’innocent par une tuerie de masse sur le campus, projet qu’il met à exécution après l’avoir bien préparé. Le bilan est très lourd.

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Je suis avec H. dans le train. Comme je lis et qu’elle ne lit pas, car elle n’a pas l’habitude de lire, elle reste assise sans rien faire, silencieuse. Devant nous se trouve un carré de quatre personnes qui bavardent abondamment. H. profite d’un arrêt du train pour me parler et n’a rien d’autre à me raconter que ses griefs imaginaires à l’encontre des voyageurs du carré, dont elle a été forcée de suivre la conversation, qui n’a pas été à son goût. Elle parle suffisamment fort pour être, à ce que je suppose, entendue d’eux, ce qui me plonge dans un grand embarras.

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Nous sommes un grand nombre de personnes réunies dans un gymnase pour des primaires politiques où doit être choisi notre candidat à la mairie de Bordeaux. Je suis candidat mais N. et un autre considèrent que c’est A. qui doit être choisi, même si ce sera dans les deux cas un parachutage et même si A. n’est pas un grand orateur (ce que je me flatte d’être, dans ce rêve, sans corroboration effective dans la réalité).

La personne qui s’exprime avec N. contre moi et semble être, à son accent, d’origine bordelaise trouve que mes talents ne sont pas assez grands pour une ville comme Bordeaux mais que l’on pourrait me désigner comme candidat à Pau. Cette façon de me rabaisser, tout en prétendant reconnaître la juste mesure de mes talents et capacités, est la grossière duplicité d’une âme envieuse.

On demande à A. de tenir un discours public, afin que le choix soit confirmé par acclamation. Il se lève et se met à discourir, tandis que nous sommes, tous les autres, assis à même le sol du gymnase. Le discours d’A. ne me semble pas mauvais, bien que le débit soit un peu trop uniforme et sa voix un peu trop basse en termes de décibels. Je découvre qu’il a des choses à dire et me laisse donc convaincre qu’il ferait un bon candidat. Or, pendant qu’il discourt, N. et le Bordelais continuent de parler entre eux, sans prêter la moindre attention aux paroles d’A. Cela finit par m’exaspérer, vu surtout qu’A. ne parle pas très fort, et je leur crie de fermer leurs gueules ou de se casser (précisément dans ce langage peu châtié). Ils se lèvent alors pour quitter le gymnase. Une responsable de notre mouvement prend la parole pour blâmer ma conduite, car, dit-elle, parmi nous la liberté d’expression est respectée ; en sommant des camarades de fermer leurs gueules, j’ai contrevenu à ce principe et cherché à introduire l’autoritarisme dans notre mouvement.

Journal onirique 16

Période : novembre-décembre 2020.

Street Art, par Cécile Cayla Boucharel

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Le nirvâna existe-t-il ?

S’il consiste en ce que l’on cesse d’exister, il n’existe pas, mais s’il n’existe pas on ne peut cesser d’exister.

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Au temps du téléphone filaire, il n’existait pas de sites internet de rencontre mais les gens n’étaient pas sans moyens pour entrer en relation avec des personnes du sexe opposé cherchant l’âme sœur.

Une amie anglaise me demande de l’aider, chez elle, à faire usage de l’un de ces services de mise en relation. Il s’agit d’une plateforme téléphonique : en composant un certain numéro, mon amie se fera mettre en relation automatiquement avec un homme inscrit dans le registre, avec lequel elle pourra discuter au téléphone et peut-être convenir d’un rendez-vous. Elle appelle en ma présence, mais au lieu que l’homme avec qui la mise en relation doit se faire réponde, il a enregistré sur sa boîte vocale un message obscène.

Mon amie raccroche. Grâce à mes compétences techniques, je sais comment obtenir le numéro du mauvais plaisant. Je demande à mon amie de bisser l’appel et, quand le message obscène redémarre, je capte les coordonnées. Puis j’appelle le numéro ; comme le signal n’est pas lié cette fois à la plateforme de rencontre, l’homme décroche. Il comprend à mon accent que je suis français et me répond en français car il est lui-même français. Je lui demande tout de même : « Do you speak French? » avant d’aller plus avant en français dans notre échange. Ce point étant réglé, je lui présente la raison de mon appel : une amie qui voulait entrer en relation avec un homme par le biais de la plateforme… Il m’interrompt pour se justifier prolixement et de manière plutôt agressive, nous accusant de ne savoir prendre une plaisanterie.

Son élocution et son discours me le font croire intelligent. Je l’interromps donc à mon tour pour lui dire que mon amie souhaite faire sa connaissance. Ça n’a pas l’air de l’étonner et il est prêt à rencontrer mon amie, laquelle écoute notre conversation sans la comprendre car elle ne parle pas français. Il me dit qu’elle ne doit pas tarder à l’appeler car il retourne bientôt en France pour quelque temps. Quand il raccroche, il me reste à convaincre mon amie que c’est l’homme qu’il lui faut.

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J’assiste à une représentation de théâtre à la télévision. Le rideau se lève sur un intérieur bourgeois du dix-neuvième siècle, le soir. On frappe de grands coups à la porte sur la droite. L’acteur Jean Carmet, en costume bourgeois, entre dans le salon par la gauche et traverse la scène pour aller ouvrir, en lançant à l’attention de celui qui continue de frapper avec force contre la porte : « Voilà ! Voilà ! »

Il ouvre : « Ah, c’est vous ! » Entre Jean-Pierre Marielle, en costume bourgeois. Avant de refermer la porte, Jean Carmet voit monter dans l’escalier un autre homme, mais Jean-Pierre Marielle le voit aussi, se précipite et pousse brutalement le nouveau venu en bas de l’escalier avant de refermer la porte lui-même.

Jean Carmet proteste : « Qu’est-ce qui vous prend ? C’était …, mon ami de trente ans ! » Jean-Pierre Marielle lui répond vivement : « Vous n’êtes donc au courant de rien ? » Jean Carmet : « Non, au courant de quoi ? » Jean-Pierre Marielle : « Suivez-moi ! »

La caméra les suit tous les deux : nous passons donc dans un film, après le théâtre filmé. Jean-Pierre Marielle conduit Jean Carmet à une fenêtre au bout d’un couloir. Dans la rue en bas, à la lumière des lampadaires, on reconnaît à leur démarche mal assurée quelques zombies, dont on entend également les grognements et râles caractéristiques. « Une invasion de vampires ! » s’écrie Jean-Pierre Marielle devant un Jean Carmet tétanisé.

C’est alors que j’essaie à mon tour de monter à l’appartement de Jean Carmet. Dans le hall du rez-de-chaussée, je dois contourner un tas de cadavres pour atteindre l’escalier. Quand j’approche, une femme sur le haut du tas se ranime et, tournant vers moi des yeux sans pupille, ouvrant une bouche pourvue de crocs de vampire, s’apprête à m’attaquer.

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Après avoir conclu l’affaire avec la propriétaire, pour une chambre avec demi-pension dans un quartier populaire de Paris, je sors prendre l’air par une belle journée ensoleillée. Je parviens sur une place où, comme au Capitole romain de l’Antiquité, vivent des oies. Ces oies sont très débonnaires et je parviens à m’asseoir contre l’une d’elle, comme si c’était un animal domestique recherchant cette présence. Son contact est doux, apaisant. Mais soudain je ressens un mouvement brusque, brutal, qui me fait sursauter : l’oie vient de croquer dans la glace au sirop que je tiens à la main. Je me rends d’ailleurs compte que ce sont deux oies l’une contre l’autre, car la seconde tend à son tour le cou pour happer un bout de glace. Enfin, un chat vient finir ce qui reste, et, si je me réjouis d’abord de voir un chat, il est tout crotté de diverses substances collantes dont certaines me salissent.

Mon esprit reste néanmoins occupé par le contraste entre la douceur de l’oie et sa violence au moment de happer de la nourriture. Je vois dans cette violence la marque de notre relation au monde extérieur, une violence inévitable et pourtant contraire à notre véritable nature puisque, quand nous sommes absorbés en nous-mêmes (ensimismados), nous sommes pure douceur.

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Le réveil, en Inde, d’un Grand Ancien, considéré dès son apparition par le peuple et les sanskritistes comme un avatar de tel dieu principal du panthéon hindou, est la cause directe, par la galvanisation et fanatisation de la plèbe colonisée conduite à se soulever contre l’impérialisme britannique, de la Seconde Guerre mondiale.

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Erect, la nouvelle eau de toilette pour homme.

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Le rideau se lève sur une représentation d’Henri II (sic) de Shakespeare. Le metteur en scène arrange les choses à sa sauce : Henri II est un vieux nain en costume cravate. Comme il craint pour sa vie, on le met sous une cloche de verre que l’on suspend dans les airs, ce qui fait bien rire le public.

Dans une autre partie du palais (nous ne restons donc pas sur la scène où le rideau s’est levé), le garde du corps du roi se fait poignarder par un assassin qui s’est introduit dans le palais pour tuer Henri II. Le garde du corps blessé se réfugie dans une cuisine, où l’assassin le suit. Sur la droite se trouve une table où une fillette prend une collation, accompagnée de sa gouvernante.

Sans remarquer la blessure du garde du corps, la fillette s’égaye en voyant un inconnu, l’assassin, et se met à lui parler. La gouvernante, qui a pour ordre de ne jamais rien faire que ce que commande la fillette, ne bouge ni ne dit mot. Pour ne pas éveiller la suspicion, l’assassin se montre complaisant et répond aux questions de l’enfant du ton le plus bienveillant et enjoué. Ce n’est que lorsque la fillette, lassée de cet échange, se remet à sa collation que l’assassin fait les derniers pas vers le garde du corps en sang et lui assène un grand coup de poing dans la figure qui le jette à terre inconscient.

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Busing et Hexenwahn.

« On appelle busing une organisation du transport scolaire visant à promouvoir la mixité sociale ou raciale au sein des établissements scolaires publics. » (Wikipédia)

Hexenwahn, traduit littéralement par ‘psychose des sorcières’ (fr.pons), est le terme décrivant en allemand les chasses aux sorcières, ou le phénomène psychologique sous-jacent, au Moyen Âge et jusqu’au dix-septième siècle (comme l’affaire des sorcières de Salem).

=> Busingwahn.

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Dans un grand magasin, au rayon des vêtements masculins où se trouve une incroyable quantité de vêtements sans goût, ce qui permet à peine de déambuler dans les étroits passages restants, un vendeur, suspectant que je ne souhaite rien acheter, me demande s’il peut m’aider. Je sors de ma veste un pistolet, un Walther PPK (Polizeipistol Kriminal), et l’en menace en lui répondant que j’attends quelqu’un.

Il me laisse tranquille mais reste tout de même assez près, disant à l’attention de la vendeuse à côté de lui mais en fait à mon attention et pour m’insulter : « C’est bien ma veine de tomber sur un Blues Brother », car je suis habillé d’une veste et d’un pantalon noirs. La vendeuse, une petite vieille dure de la feuille, n’a pas bien entendu sa remarque et lui demande de répéter, ce qu’il fait en haussant la voix et cette fois en me regardant. L’insulte est inqualifiable. Je décide de partir.

En remontant vers la sortie, je me doute que mon signalement a promptement été donné non seulement aux vigiles du magasin mais aussi à la police, à cause du pistolet, et je suis facilement reconnaissable en « Blues Brother ». Au moment où je vais sortir, un homme se jette sur moi pour m’immobiliser. Je parviens à sortir mon pistolet et à dégager mon bras ; je souhaite expliquer que c’est seulement par plaisanterie que j’ai braqué l’arme contre le vendeur : « C’est pour s’amuser, ça, pour s’amuser ! », « ça » étant le Walther PPK que, pour le montrer, je n’ai d’autre choix dans la présente situation que de braquer contre mon assaillant, lequel, se croyant menacé, me lâche. Ce n’était pas un vigile mais un simple particulier : mon signalement ayant dû être donné par haut-parleur dans tout le magasin, il a voulu m’arrêter lui-même. Je sors.

Pour échapper à la police, je souhaite retourner ma veste, dont l’intérieur est non pas noir mais rouge, mais il ne faudrait pas que des témoins me voient le faire car ils pourraient informer la police que le suspect qu’elle recherche a retourné sa veste et qu’il porte à présent du rouge. Or je me trouve sur le bord d’une station de taxis et les chauffeurs en attente de clients me regardent. Je traverse donc la rue, une large rue à double voie, pour m’éloigner, toujours, je le sais, sous le regard des chauffeurs de taxi.

Quand je suis parvenu de l’autre côté, un bus passe derrière moi, ce qui me laisse juste le temps de retourner ma veste et de m’engouffrer dans une station de métro sans être vu par les taxis. Je suis assez fier de mon nouveau look en rouge et noir.

Les couloirs du métro forment un vaste labyrinthe. Pour écarter les soupçons, je m’assois dans un hall au milieu de hippies qui jouent de la guitare. Au bout d’un moment, je reconnais des amis dans la foule de passagers et les aborde pour prendre un métro avec eux.

S’ensuit une longue odyssée compliquée entre différentes lignes de RER et de métro, plusieurs changements et plusieurs erreurs de direction. Les uns et les autres ayant chacun leur destination, nous ne sommes plus à la fin que deux, M. et moi, marchant dans une banlieue inconnue, ghettoïsée, pour nous rendre d’une gare à une autre gare. Craignant que nous soyons agressés, je menace d’une barre de fer trois passants, que ce geste nous rend immédiatement hostiles.

Nous ne nous arrêtons pas. Je crains que M. à présent ne se sépare de moi, qu’il soit sur le point d’arriver à destination tandis qu’il me reste encore un long chemin à faire. Je me dis alors que le plus simple serait de prendre un taxi, chatouillé par une légère Schadenfreude à l’idée de planter là mon compagnon de route avant qu’il ne me plante.

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Dans une petite cafétéria, minuscule même, où je suis le seul client, je suis contraint d’écouter la gérante raconter sa vie dans son téléphone portable, comme si je n’étais pas là ou bien, au choix, parce que je lui sers de public. Elle dit qu’elle vient d’arriver en France, d’emménager à Paris avec son époux dans un appartement au 66 rue des …, puis elle s’étend longuement sur un problème de voisinage pour lequel elle veut appeler la police. Qu’elle ait donné son adresse me donne envie d’aller faire un tour dans ce quartier parisien que je ne connais pas encore.

Je sors et prends un bus. Dans le bus, je trouve sur un plan que j’ai sorti de ma poche la rue des … mais ne vois pas l’arrêt. Par chance, le nom de l’arrêt porte le nom de la rue et quand la voix enregistrée dit « Rue des … » je descends. Je me trouve au début d’une rue pavillonnaire déserte, en automne, couleur rouille. Comme si je cherchais à me rendre au numéro 66, je regarde après les numéros mais n’en trouve pas. Sachant seulement que le 66 est loin, je me mets en marche.

Très vite, les pavillons laissent voir dans les dégagements entre eux des tours d’immeuble, révélant la véritable nature du quartier, puis disparaissent complètement, laissant place à ces mêmes tours. Je suis sur le point d’entrer dans la zone… Alors que je vais m’engager au milieu des barres d’immeuble, que je vais quitter définitivement la frontière pavillonnaire, la gérante de la cafétéria, dont je continue, je ne sais comment, d’entendre la conversation, ajoute un détail auquel je ne m’attendais pas : « Et comme c’est le quartier le plus pauvre de Paris… » Cette information, ajoutée à l’histoire du problème de voisinage, me donne envie de rebrousser chemin. Mais un groupe de jeunes, en train de discuter à la fenêtre de l’un d’eux sur la rue, m’a vu, et l’un se met en mouvement dans ma direction. Si je rebrousse chemin maintenant, je vais le croiser ; or j’ai dans l’idée qu’il a comme l’intention de m’aborder, d’alpaguer sur son « territoire » l’inconnu que je suis, inconnu semblant en outre, par ses codes vestimentaires, venir d’un quartier moins pauvre, des circonstances qui ne jouent nullement en ma faveur.

Aussi, au lieu de faire demi-tour, je continue d’avancer. Ce faisant, je m’enfonce dans la zone. Quand une façade me cache alors mon poursuivant, que je continuais de surveiller du coin de l’œil, je crois voir qu’il me court après.

La zone s’offre à mes yeux : c’est une cité cyclopéenne de barres d’immeuble à perte de vue en amphithéâtre autour d’une dalle immense, le tout grouillant de monde, sur la dalle comme aux balcons des façades. Dans ce grouillement désœuvré de bruyante populace, un grand nombre d’enfants en bas âge livrés à eux-mêmes, certains assis à même le sol, maussades. Je ne peux faire un pas de plus, cette fois je dois rebrousser chemin. Je croise donc mon « poursuivant », qui ne court pas, rentre simplement chez lui, et baisse les yeux après que nous nous sommes brièvement toisés du regard.

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Un jeune Norvégien et une jeune Norvégienne battent en même temps, fait singulier, le record du monde de saut à la perche dans leurs catégories respectives, lors des qualifications pour les Jeux olympiques. Leur technique est impressionnante : entre l’extrémité de la perche et la barre, leur corps s’élève avec une verticalité parfaite, dans laquelle l’intégralité de la dynamique est mobilisée pour monter, et le mouvement d’inflexion nécessaire pour franchir la barre est accompli très précisément au media quies où le corps doit retomber.

Or ces records sont d’autant plus étonnants que l’un et l’autre ont fumé du haschich avant la compétition, ce qui n’est pas connu, me semble-t-il, pour améliorer les performances sportives. Une fois l’épreuve passée, les deux Norvégiens, le garçon et la fille, ne demandent pas à leur entraîneur de leur dire ce qui peut être fait pour améliorer leur technique de saut mais à leur initiateur au haschich qu’il leur montre comment mieux utiliser le narguilé, car ils sont encore débutants et il leur a fait remarquer qu’ils s’y prenaient mal.

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Je me rends dans une réserve indienne aux États-Unis, où je suis accueilli par un groupe de jeunes gens, garçons et filles, dont une jeune femme particulièrement distinguée par sa beauté. Bien qu’ils sachent que je suis venu pour les observer, en ethnologue ou documentariste, ils ne font rien. Ça devient un peu gênant. L’un d’eux se met à chanter, ou plutôt à fredonner, une chanson ; quelques autres s’y mettent aussi, mais au lieu de reprendre tous en chœur la chanson du premier, chacun fredonne un air différent, pour soi, tandis que d’autres encore continuent à ne rien faire du tout. Je me demande si la vie en réserve n’a pas complètement abruti les populations amérindiennes, ou bien si c’est le reporter (à présent j’assiste à la scène en spectateur à la télévision) qui ne sait comment s’y prendre pour rendre son sujet intéressant.

Quand le reporter suit l’un des Indiens dans une salle de commande, je me dis qu’il va se passer enfin quelque chose. L’Indien tourne une vanne. On explique qu’il s’agit d’un mécanisme de régulation de la rivière passant dans la réserve : régulation par libération d’insectes aquatiques que viendront manger les rongeurs des terrains avoisinants.

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J’arrive à mon poste de travail en retard et chargé de toutes sortes d’affaires. Je trouve mon siège mais les bureaux et ordinateurs ont disparu. Une collègue me dit que la direction est en train de modifier nos conditions de travail. Je pose mon barda sur mon siège et m’excuse auprès des collègues présents en leur disant que je dois repartir tout de suite car j’ai un chien à chercher au chenil du poste de sécurité pour lui faire faire de l’exercice et que je suis en retard. Cette histoire de chien est intéressante. On sait que la police et les agents de sécurité se servent de chiens dans leur travail ; ici le personnel, même s’il n’a rien à voir avec la sécurité, doit quand même « sortir » les chiens du poste de sécurité, s’en occuper comme les agents eux-mêmes, c’est une obligation de service. C’est d’ailleurs plutôt de la formation continue car, quand je sortirai le chien sur le périmètre de l’organisation, je devrai me comporter comme un véritable agent de sécurité et enquêter sur tout ce que je détecterais de suspect pendant la « ronde ». Nos collègues et moi n’aimons pas trop cette contrainte car nos muscles se sont atrophiés à nos postes sédentaires et nous avons bien de la peine à maîtriser les chiens, à ne pas nous laisser entraîner par eux.

Alors que je suis en retard, je ne trouve pas ma veste en tweed avec laquelle je veux faire ma ronde. L’ayant cherchée en vain aux abords immédiats de mon poste de travail, j’élargis le champ de recherche à d’autres parties des bureaux. C’est alors que je croise E. et nous renouons immédiatement une relation passée en nous étreignant. Je l’entraîne vers des parties des bureaux plus éloignées encore ; plus nous nous éloignons, plus les locaux sont délabrés, mais il continue toujours d’y passer des gens, c’est irritant.

D’ailleurs, je suis en retard. Je n’ai pas retrouvé ma veste et vais donc devoir faire la ronde avec mon gilet en pseudo-cachemire, malgré le froid (faire la ronde avec ma parka, qui n’est pas perdue, elle, est a priori exclu, question de style). Comme E. proteste que je l’abandonne, je lui dis : « Tu as vu où nous sommes. » Nous sommes dans une cuisine complètement en ruine ; il s’agit de lui faire comprendre que ce n’est pas le lieu. J’ajoute : « À très bientôt comme au bon vieux temps », mais je crains d’avoir raté l’occasion de renouer avec ce « bon vieux temps ». La réponse d’E. à cette dernière parole est plutôt favorable mais sera-t-elle encore dans le même état d’esprit après la ronde, pour laquelle je suis en retard ?

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Dans un journal scientifique italien, on demande un volontaire pour une expérience : il s’agit de copuler avec le singe (une guenon, je pense) Miniatrucu (en italien le « u » se prononce « ou ») qui possède, dit l’annonce, un « développement squelettal » comparable à celui d’un être humain ainsi que quelques pouvoirs télépathiques. Révolté par une telle annonce, je sens deux petites mains saisir mon avant-bras et poser ma main sur une petite tête où elles la maintiennent. C’est Miniatrucu, un petit singe roux dont la taille ne rend certainement pas possible un rapport sexuel avec un humain. Son geste me montre le besoin d’affection de l’animal, qui m’émeut et redouble ma colère contre les savants qui l’exploitent.

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Un ensemble de meurtres particulièrement barbares et non élucidés a finalement permis de mettre au jour le phénomène de LTVol, « libre transmission de volonté », par lequel les pensées homicides d’une personne envers une autre suivent cette autre personne en cherchant à se réaliser. Quand cette autre personne croise un tiers suggestionnable, ce dernier devient le véhicule des pensées homicides, qu’il mène à bien si les circonstances le permettent. Le « possédé » reste lucide tant que le projet homicide occupe ses pensées, puis, l’acte accompli, après quelque temps il ne se souvient plus de rien. Ces crimes sont particulièrement difficiles à élucider car ils sont commis par des personnes inconnues de leurs victimes et n’ayant aucun motif pour les tuer.

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Je me suis laissé entraîner en boîte de nuit, où j’ai passé le plus clair de mon temps à chercher à éviter à D. (♂), que j’avais entraîné à mon tour, l’humiliation à cause d’un groupe de gays qui voulaient se servir de son bonnet comme d’une poubelle dans leur salle privée.

Quand la boîte ferme, à l’aurore, les gens se retrouvent dehors dans un pré parsemé de bosquets, en petits groupes. S., le principal responsable de ma présence ici, me demande si ça va, relativement à l’heure, car j’avais accepté de venir à condition de ne pas rentrer trop tard ; je réponds que ça va, bien que l’on ne puisse considérer qu’il ne soit pas trop tard puisque c’est la fin de la nuit.

Comme tout le monde a bu, ceux qui sont censés conduire veulent se reposer avant de prendre le volant. C’est le cas de notre conductrice. Alors les groupes s’assoient dans l’herbe. Puis il se produit un phénomène de dissolution des groupes, car des couples s’en séparent pour aller s’allonger un peu à l’écart. C’est évidemment le clou de la soirée, qui n’avait d’autre but que de permettre à chacun, venu dans un groupe, de finir en couple. Or je n’ai nullement préparé ce moment, pour la raison que j’ai dite, et je m’attends donc à passer plusieurs heures assis au milieu de couples allongés dans l’herbe.

Alors que les couples se forment à une vitesse de plus en plus grande, et que ma tension monte, une parfaite inconnue m’invite à venir m’allonger avec elle. Bien qu’elle soit petite, boutonneuse, habillée sans goût, en somme des plus quelconques, j’accueille sa proposition avec soulagement. (Le soulagement vient peut-être aussi du fait que la demoiselle n’est pas pire que quelconque. En fait, son sourire, pour m’aborder, ne manque nullement de charme.)