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Journal onirique 24

Période : novembre 2021-janvier 2022.

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Un vaisseau spatial est envoyé au-delà des limites connues de l’espace dans le but d’établir le premier contact de l’humanité avec des extraterrestres. L’équipage est composé d’Américains et de Chinois. On apprend au bout de quelque temps sur la terre que les choses tournent mal à bord du vaisseau, que les astronautes ont régressé vers le cannibalisme et se dévorent entre eux. Les experts sont formels : la mission est un échec, aucun extraterrestre ne voudrait entrer en contact avec des dégénérés.

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Comme l’Éducation nationale trouve malin d’envoyer des moutards effectuer des « stages » dans le monde du travail, je suis chargé de faire découvrir l’entreprise à un groupe d’enfants. Je découvre que leur langage, le langage de leur classe d’âge, m’est presque étranger, et devant un « vieux » tel que moi, ils en rajoutent, en abusent. Ce sont surtout des mots employés pour dire tout et son contraire, des éructations plus qu’autre chose en réalité, comme quand l’un d’eux s’écrie, sur une futilité que j’énonce d’un ton convaincu : « C’est lustrucrueux ! », tout content d’employer devant moi l’un de ces mots à la mode parmi eux.

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Le port de la cravate est le signe d’un conflit psychique à résoudre, autour d’un sentiment de culpabilité.

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Les cocons de moules

Dans un village corse, on me conseille d’aller voir la culture des moules sur la colline, où se situe la partie la plus élevée de la commune. Nous y montons mais ne trouvons que des parcelles vides. Le vol de moules est devenu endémique dans la région depuis que les promoteurs immobiliers font rage, et nous arrivons juste après une razzia.

Sur l’une des parcelles, je trouve deux ou trois restes, des objets ressemblant à de grosses cacahouètes d’une grosseur de deux poings environ chacun. Ce sont des cocons vides. Ces cocons, dont la membrane externe ressemble à de la toile de jute, sont l’enveloppe naturelle des moules.

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La criminologie a introduit dans le fonctionnement de la justice les résultats fumeux de toutes les écoles successives de psychologie. Des dossiers de personnalité établissant des profils criminels servent à présent de justification scientifique au sempiternel travers policier d’arracher des aveux plutôt que de rechercher des preuves. Dans le cas du droit dit de la presse, le nom qu’on donne en France au droit à la parole, ces dossiers servent à condamner des gens pour leur personnalité : ce que dit chacun est à présent filtré, interprété, déchiffré par le biais d’un dossier criminologique ayant le dernier mot.

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Deux adolescents sont accusés de viol sur une victime. Ils ne comprennent pas, ne nient pas les faits mais disent que la relation était consensuelle, que c’est même la victime qui leur avait fait des avances, aux deux en même temps.

On trouve sur les murs, dans la chambre de la victime, des photos des deux garçons et l’on se demande alors si c’est une sorte de syndrome de Stockholm, si l’adolescente est tombée amoureuse de ses violeurs. Mais on ne sait pas quand ces photos ont été accrochées aux murs. Si c’était avant le viol, la victime ressentait-elle une attirance pour les garçons, auquel cas elle aurait bien pu solliciter des rapports sexuels avec eux ? Le viol serait alors un statutory rape, ou viol par définition de la loi (quand la loi refuse de prendre en considération le consentement) ; et ce serait un viol statutaire non pas, comme dans les cas classiques, en raison de la différence d’âge entre les personnes, l’une étant mineure, mais en raison du nombre de personnes, à savoir plus de deux, toutes mineures. L’affaire est cependant classée.

Quelques années plus tard, la fille croise de nouveau l’un des garçons, à l’université. Ils discutent un brin et elle lui demande à quand remontent les faits décrits ci-dessus. Cela semble indiquer le peu de gravité d’un événement dont elle n’a plus que de vagues souvenirs. Les deux quittent la scène ensemble et l’on suppose que c’est pour renouer une relation sexuelle.

Quelques années passent encore, la fille est à présent mariée à un Japonais et vit avec une famille nombreuse dans une cité HLM. Lors d’un voyage du mari et de sa femme au Japon, des amis de l’époux posent à sa femme des questions sur son passé mais le mari, qui ne souhaite pas qu’elle révèle par inadvertance l’étrange affaire de viol supposé, les arrête avec ces mots : « Supercompétente le jour mais la nuit appartient aux rêves. »

(Note. Le consentement n’est pas une défense légale quand la différence d’âge dépasse un certain quantum, dans les cas où l’une des personnes est un mineur d’un certain âge, quatorze ou quinze ans, ou moins, selon les législations, c’est-à-dire que pour des mineurs de cet âge entre eux le consentement exclut la qualification de viol « statutaire ». Mais je doute que cette construction s’applique légitimement à des orgies de mineurs car il serait beau de voir que des mineurs qui ne peuvent avoir aux termes de la loi une relation consentie avec une personne plus âgée sans faire de cette personne un violeur de jure puissent se livrer à des pratiques déviantes entre eux : si cela leur était permis par le législateur, celui-ci discriminerait au fond contre les adultes en posant en principe à leur encontre une présomption de manipulation mentale vis-à-vis de personnes que le législateur considérerait en même temps comme libres de se livrer, avec d’autres mineurs de leur âge, à des perversions de toutes sortes, et qui pourraient donc être plutôt en situation d’initier leur supposé manipulateur.)

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Pas-de-loup aimé de Dieu : Mozart.

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À l’entrée d’une ville, au bord d’un fleuve dans un désert de pierre, je vois un éléphanteau sortir de baraquements de forains installés là. Il bifurque vers ma droite, avant de s’immobiliser puis de tomber sur le côté. Sa mère arrive, bouleversée de le voir ainsi. Elle cherche à lui prodiguer des soins : la trompe de l’éléphanteau est couverte de plaies que la mère espère soigner en y appliquant de l’eau par le bout de sa propre trompe, comme si elle baisait chacune de ces plaies.

Ce spectacle me fait pleurer, et, bien que l’on puisse me voir et dénigrer ma sensiblerie, je ne cherche pas à retenir mes larmes. Je joins mes deux mains paume contre paume et les élève au niveau de mon front, tourné vers l’éléphante et son petit, cherchant à donner à cette salutation ou prière un pouvoir magique qui facilite la guérison de l’éléphanteau. Là encore, je n’ai cure que l’on me voie et que l’on ajoute au dénigrement de ma sensiblerie celui de ma superstition. Je ne saurai pas si l’animal guérit mais je crois que oui.

Je me retrouve dans un café avec l’avocat C., à qui je parle de ce que je viens de voir. Il me dit qu’il a été payé 51.000 euros pour une campagne en faveur des éléphants mais je le soupçonne de mentir, notamment pour me faire oublier par cette somme impressionnante qu’il est un des avocats les plus miteux de la place.

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Un homme découvre que ce qu’il croyait être sa paranoïa est la réalité et qu’il est bien sous surveillance en même temps que la cible d’un complot et de tueurs. Dans une cabine téléphonique, il combat au corps-à-corps un tueur à gages venu d’Europe de l’Est. Ce dernier est armé d’un pistolet, que l’homme parvient à retourner contre le tueur avant de faire partir un coup de feu. Le tueur est mort.

L’homme a compris qu’il était le jouet d’un voisin bobo manipulateur ayant fait semblant de rechercher son amitié. Il le tue et scie le cadavre en petits morceaux en expliquant comment cacher les morceaux dans un bureau Ikea à monter soi-même. Une fois monté, le bureau paraît tout à fait normal : aucune trace de cadavre. L’homme conseille également de déposer son carnet de santé dans un coffre à la banque pour dissimuler toutes preuves restantes.

On apprend alors qu’il s’agit de Jim Morrison, qui vit à Paris avec moi ; nous vivons ensemble non comme homosexuels mais comme picaros. Comme des tueurs sont à ses trousses, il souhaite partir et me demande si je suis prêt à le suivre. Je lui réponds que oui. Je lui dis que je l’ai attendu un an quand il est parti sans moi la dernière fois et que maintenant je suis veux partir avec lui. Il est ému, tout comme moi, cela ressemble beaucoup à une déclaration d’amour. Cependant, nous ne sommes pas des homosexuels mais des picaros.

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Lors de l’un de ses derniers discours de campagne électorale, le président de la République est frappé par une crise de nerfs, avec des convulsions et d’abondantes larmes qu’il ne parvient à réprimer et qui lui donnent l’air d’un petit garçon. C’est la crise de quelqu’un qui n’en peut plus.

Je fais partie de l’équipe qui doit rédiger le compte rendu du discours et la crise est intervenue pendant le quart d’heure qui m’était imparti. Alors que les forces de l’ordre dispersent le public – pacifiquement, je vous rassure –, je demande à une collègue plus expérimentée comment nous allons traiter l’incident. Elle me dit qu’il n’y aura aucun compte rendu, que c’est comme si le discours n’avait jamais eu lieu. (Pourtant, la scène était filmée.) Je dis alors que ce n’est que partie remise, puis, après un moment de réflexion sur l’état physique et nerveux que traduit cette crise, qu’il n’y aura sans doute pas d’autre discours : le président vient de perdre les élections car qui voudrait élire un homme dans cet état ?

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Un inconnu pose ses bagages dans un petit village. Prenant son repas à l’auberge, il s’endort après avoir mangé, la tête sur la table. L’aubergiste, un personnage trouble, adultère, le réveille et lui dit que l’infirmière souhaite le voir. L’inconnu se rend alors au lieu qu’on lui indique, une pinède en dehors du village où l’infirmière a improvisé un photomaton pour éviter aux villageois ayant besoin de photos d’identité de se rendre en ville. Elle a quelques difficultés à faire fonctionner son photomaton rustique et souhaite savoir si l’inconnu n’aurait pas les compétences requises pour l’aider. « J’étais maire, répond-il, et ce sont les problèmes des infirmières dont j’aimais le moins m’occuper. »

Il la suit cependant derrière une haie de pins, où le photomaton est installé dans des broussailles au pied d’une butte. La butte est parsemée d’arbres d’une essence différente, des pins tirant sur l’orange, qui attirent immédiatement l’attention de l’inconnu. Il prétend qu’une nappe d’hydrocarbures doit se trouver sous la butte. L’infirmière répond que des géologues sont déjà passés il y a quelque temps, à la recherche d’hydrocarbures, mais qu’ils n’ont rien trouvé. Il lui demande s’ils sont venus faire des examens sur cette butte, ce dont elle ne se souvient pas. Pendant cette discussion, l’homme va de-ci de-là, procédant à des observations superficielles. Il pense avoir une estimation de la superficie de la nappe ainsi qu’une vague idée de son volume, à savoir une profondeur entre cinq et cent mètres. Si c’était confirmé, ce serait la fortune du village.

C’est ce qu’il affirme à quelques hommes qui les ont rejoints, dont le maire. Tous sont d’abord incrédules : des géologues sont passés récemment et n’ont rien trouvé. Mais devant l’air de conviction de l’inconnu, qui connaît visiblement son affaire, le maire se prend à espérer.

Une procession religieuse passe sur le chemin, à l’ombre des pins. Elle est conduite par le curé du village, tenant un reliquaire devant lui. Le maire va le voir et lui rapporte les propos du nouveau-venu. Le curé prétend que c’est impossible, que la présence d’hydrocarbures en ces lieux est contredite par les écrits de saint Davier et surtout par la doctrine de saint François Xaquin. Alors l’inconnu ramasse un bâton et le plante dans le chemin, devant la procession immobilisée. La terre est meuble à cet endroit et le bâton pénètre en profondeur. L’inconnu le retire. Tout le monde retient son souffle, les yeux fixés sur le trou. Au bout de quelques instants dans le plus grand silence, une grosse bulle noire brillante se forme à l’entrée du trou puis éclate, laissant une tache grasse sur le chemin. Un murmure d’admiration parcourt la foule : c’est du pétrole. Le curé admet qu’il a mal interprété saint Davier et saint François Xaquin et la petite foule s’en retourne au village pour délibérer des moyens d’exploiter la nappe, le maire en étroit conciliabule avec le nouveau-venu.

Chacun semble croire que la manne financière que doit générer cette nappe bénéficiera à tout le monde dans le village plus ou moins également mais j’ai quelques doutes à ce sujet ; je me demande même si, à part un ou deux privilégiés, une seule de ces âmes en profitera. J’essaie de poser la question aux uns et aux autres mais on ne m’écoute pas.

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Une femme accompagnée de deux enfants, un garçonnet et une fillette, arrive le soir sur le bord d’un étang, conduisant un âne. Les enfants sont des orphelins et la femme souhaite cacher au fond de l’étang leur héritage, deux sacs portés par l’âne, une richesse considérable. Elle leur dit que de cette manière, quel que soit le sort que leur réserve la vie durant l’enfance, ils pourront venir récupérer leur héritage une fois grands. Elle n’ose confier l’héritage à personne. Or nous savons que des gens du cru soupçonnent qu’un certain homme ayant quitté le pays a laissé son bien au fond du même étang et qu’ils souhaitent donc le sonder. Ce serait la ruine des deux petits orphelins puisqu’alors les villageois trouveraient l’héritage, sinon ce qu’ils cherchent. Cela me rend ce rêve poignant.

Alors que la femme s’est engagée avec l’âne dans les eaux de l’étang, deux hommes à cheval passent par là. Ils avisent le petit groupe et posent à la femme des questions indiscrètes, à savoir, si elle possède des biens. Elle leur répond que non, inquiète à l’idée que ce puissent être des bandits. Ils lui disent alors que le nouveau souverain, esprit fantasque, promulgue depuis sa capitale, une grande ville d’Allemagne, des lois fantasques qui conduisent nombre de gens dans les campagnes à tout quitter sans attendre, laissant leurs biens derrière eux, et qu’eux, les deux cavaliers, s’emparent des biens ainsi laissés sans que ce soit du vol puisque les biens n’ont plus de propriétaires.

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« Dans peu de temps, dis-je, un grand nombre de fonctionnaires partiront en retraite, mais, les finances de l’État ne permettant pas de répondre à leurs attentes, pour éviter les troubles l’État n’a d’autre choix, comme l’attente de ces retraités sera trompée, de les tromper sur la situation véritable. » À ces mots, le ton de ma voix est devenu sardonique. « Il doit les tromper en leur faisant croire que leur attente n’est pas trompée ! »

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Dans une cité HLM un fast-food, dans lequel j’entre. C’est une grande salle avec quelques tables éparses. Je m’assois sans commander. À la table la plus proche, où sont assis des jeunes, les filles parlent d’un certain personnage louche qui passe ici ses journées et a un comportement inquiétant lorsque le vigile n’est pas là. L’un des garçons réplique qu’on ne peut s’attendre à autre chose de la part d’un clochard.

Non loin se trouvent trois garçons qui semblent faire partie d’une fratrie, blonds et l’air cognitivement retardé. Le plus grand a une quinzaine d’années, le cadet huit ou dix ans et le dernier quatre ou cinq. Ils se tiennent près d’un de ces gros caissons qu’on ouvre par une portière horizontale sur le dessus et qui contiennent des glaces ou des produits surgelés. L’aîné, par jeu, y jette l’un puis l’autre des plus jeunes et les y tient enfermés en s’appuyant sur la portière. Cela ne me paraît être qu’un jeu stupide et sans conséquences. D’ailleurs, l’aîné se retire bientôt, ce qui permet aux deux enfants enfermés de soulever la portière, mais un ami de l’aîné veut en rajouter une couche et s’appuie à son tour sur le bac, empêchant finalement les prisonniers de sortir.

Quand il se retire enfin, au bout de quelques instants, le cadet sort, et puis c’est la consternation, car le petit est inconscient. Il est évidemment bien plus fragile à son âge. L’atmosphère est devenue très tendue, personne ne sait si l’enfant est vivant ou mort. Il reprend connaissance et s’ébroue, au grand soulagement de tout le monde. Penser que ce pauvre petit a dû se voir mourir, et mourir d’une façon aussi stupide, me rend malade.

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Horriboulo.

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De plus en plus, les gens cherchent dans le Livre saint lui-même des éléments contre son interprétation par l’Église et contre l’autorité de cette dernière, tout particulièrement en matière de mœurs et sur la conception ecclésiastique du corps. L’une des figures de proue de ce mouvement, une journaliste, reçoit un jour un exemplaire du Livre, envoyé par un prêtre renégat qui préfère rester anonyme, et qui l’accompagne d’une petite énigme. La journaliste résout l’énigme, indiquant un passage du Livre, dans lequel elle lit : « Formes de la vie, corporez-vous. » Elle ne se sent plus de joie car c’est la preuve, du moins à ses yeux, trop contente en outre d’avoir résolu l’énigme, que la stigmatisation du corps par l’Église est une déviation par rapport au texte.

Elle ajoute qu’un des grands noms de l’Église est Xavier, qui commence par un X, le X des films X. C’est ainsi que j’apprends que pour ces gens-là le corps est important parce qu’il permet d’avoir des poches, que l’on peut remplir d’argent.

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En Afrique du Sud, G. et moi avons commis je ne sais quel acte inconsidéré qui nous vaut d’être poursuivis par l’ensemble de la population noire du pays et pourrait d’ailleurs, en brisant le fragile statu quo, plonger la société dans la guerre raciale. Enfermés dans une maison, nous voyons par une fenêtre s’approcher une véritable armée irrégulière. Les Noirs encerclent la maison et se mettent à courir en petits groupes autour d’elle. Cette étrange circumambulation me fait penser à une sorte de danse totémique et je dis à G. que nous nous méprenons peut-être sur leurs intentions. Il n’est pas de cet avis.

Nous parvenons à sortir de la maison en cachette par une ruelle sordide, dans laquelle nous voyons au bout de quelques instants venir à notre rencontre une bande de loubards blancs ayant des intentions visiblement hostiles. Alors que nous avons toute la population noire du pays à nos trousses, nous sommes sur le point d’être agressés par une bande de délinquants blancs…

Je parviens cependant à les intimider par mon bagout et nous poursuivons notre chemin. Nous entrons dans une boîte de nuit où G. me conduit vers ce que je crois être les toilettes. Ce sont en fait des sas de décompression pour gens timides et dans celui où nous nous réfugions se trouvent quatre personnes qui espèrent se désinhiber avant d’entrer sur la piste. Ils se tiennent immobiles le dos contre les cloisons, attendant d’être en condition. Au bout d’un moment, ils se mettent chacun un doigt dans la bouche, comme quelqu’un qui veut se faire vomir pour évacuer un état nauséeux provoqué par l’alcool, mais eux cherchent à évacuer leur timidité.

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J’essaie de me débarrasser de la présence de garçons collants en pressant le pas, la nuit dans les rues de Paris, et en les abreuvant de plaisanteries insultantes. Nous passons devant de grands monuments imposants, dans le genre pharaonique ou stalinien, éclairés par des lumières artificielles. L’un des garçons, le chef de la bande, me fait observer que nous sommes en train de quitter Paris, comme en témoigne la transition des petites rues aux longues avenues monumentales, et qu’il n’y aura bientôt personne pour m’entendre crier. Je comprends alors que leur intention est de me violer et, pour autant que je me souvienne, c’est la première fois que je crains en rêve d’être violé. Je rebrousse aussitôt chemin, évidemment suivi par la bande, sur laquelle je continue de déverser un flot continu de plaisanteries acerbes. Quand nous sommes retournés dans les petites rues du Paris historique, j’ai la certitude, à mon grand soulagement, de leur avoir rendu le succès de leur entreprise fort douteux.

À l’aube, j’entre dans les jardins d’un consulat, commun à tous les pays d’Amérique latine. On ne peut le traverser en touchant le sol, tant la végétation est dense : il faut avancer de branche en branche.

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Dans un grand parc j’observe avec contentement un oiseau ressemblant à une petite autruche en train de picorer. Deux oisillons que je n’avais pas vus jusque-là sortent de sous leur mère et se mettent à picorer avec elle, ce qui rend le spectacle encore plus intéressant.

Puis je remarque des rongeurs semblables à des rats palmistes sortir d’un trou dans le sol. Le long d’une ligne droite sont creusés plusieurs de ces trous et les palmistes se mettent à faire une course entre eux : ils entrent dans le premier trou puis ressortent au suivant, entrent dans celui d’après et ainsi de suite, c’est une course alternée entre le terrier et la surface. Mais ils sont dérangés par des chats qui veulent eux aussi se servir de ces trous et tunnels comme d’un terrain de jeu.

Je suis rejoint par un groupe d’étudiants, ce parc faisant partie du campus où nous étudions. À mon âge, j’ai repris des études. Une fille du groupe, qui me paraît un peu plus âgée que les autres, m’entreprend et, pour le dire en un mot comme en cent, nous nous lions l’un à l’autre. Alors que nous avons quitté le groupe, au cours de notre discussion elle me demande tout à coup mon âge, interloquée car elle comprend avoir mal jugé de la situation à cet égard. Je lui réponds que j’ai quarante-cinq ans, ce qui la laisse pantoise car elle pensait que j’en avais trente. Je comprends que notre relation, engagée sur un malentendu, ne peut pas durer. Mais quelle n’est pas en outre ma surprise quand elle me dit avoir vingt ans, alors que je lui en donnais trente. Nous pensions l’un et l’autre que notre différence d’âge était bien moins grande qu’elle n’est en réalité. Cependant, alors que j’étais (et, après éclaircissements, suis forcé d’être) séduit par une maturité ne correspondant pas à son âge réel, elle était séduite par une maturité qui correspond bien à mon âge. Elle est mature pour son âge tandis que j’ai une maturité ordinaire (voire une piètre maturité, si l’on peut penser que j’ai quinze ans de moins). Ma maturité était séduisante pour elle quand elle me donnait trente ans au lieu des quarante-cinq ans qui correspondent naturellement à cette maturité. Elle aurait fait sa vie avec un étudiant ayant la maturité d’un quadragénaire mais elle ne fera certainement pas sa vie, à vingt ans, avec un quadragénaire.

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Temporel, Huile sur panneau de Jean-Paul Moya, 50×65, 1990. Collection Calzaroni – Ajaccio.

Journal onirique 23

Tvinga mig inte att förneka vad jag sett som sanning i drömmen, som dröm i verkligheten. Tvinga mig inte att stryka varghundarna medhårs eller stoppa till vulkaner med tidningar.

Ne m’obligez pas à nier la vérité que j’ai vue en rêve ni le rêve que j’ai vu dans la réalité. Ne m’obligez pas à caresser les loups dans le sens du poil, à boucher les volcans avec des journaux.

Artur Lundkvist (avec ma traduction)

Période : novembre 2021.

Sans titre par Cécile Cayla Boucharel

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Pendant les vacances, un Américain me raconte une aventure qu’il vécut lors d’une sortie en mer, à bord d’un bateau de plaisance avec sa femme et un couple d’amis. Entrés la nuit dans les eaux d’un archipel des Caraïbes, ils virent que la mer était couverte de pétrole, comme après le naufrage d’un tanker, et que des feux s’allumaient par endroits. Il dut donc naviguer en évitant les feux mais, comme ceux-ci s’étendaient parfois dangereusement, il fallait aussi réduire les flammes au jet d’eau. Le bateau navigua dans cet enfer ardent tant bien que mal une partie de la nuit, évitant la catastrophe.

Au petit matin, ils étaient au large de nouveau mais un autre danger les guettait car la mer était agitée et sa femme voulut le remplacer aux commandes. Or la manière de piloter de sa femme est, selon ses propres termes, à la fois « awkward and reasoning ». (C’est ainsi, pour être tout à fait exact, qu’il qualifiait la capacité des femmes à piloter en général, mais je ne veux point passer pour sexiste, en raison des conséquences pénales que cela peut avoir en France, croyez-le ou non). Parce qu’elle est maladroite (« awkward ») aux commandes, elle cherche toujours à donner une explication de la moindre de ses manœuvres, à justifier l’injustifiable, et son attention est en fait davantage occupée à trouver des arguments qu’à piloter (elle est « raisonneuse »).

Le bateau piloté par la femme manqua de verser quand une grosse vague le souleva. Il ne se renversa pas mais l’épouse de l’Américain fut projetée dans l’eau. Ce dernier dut alors la sauver, avant de conduire, enfin, tout le monde à bon port.

Ayant échappé à ces deux dangers, les flammes et le pilotage de la femme, ils furent accueillis par une foule en délire et des journalistes. L’Américain me montre un reportage filmé pour l’occasion. Le journaliste présente les plaisanciers de l’enfer comme de « véritables héros américains », de dignes descendants des pionniers. Le moindre fait divers, en somme, sert aux médias nationaux à rappeler l’exceptionnalisme américain, le destin hors du commun de la nation américaine.

Sur le chemin de retour vers ma chambre, je m’égare dans le dancing de l’hôtel, où je me sens immédiatement mal à l’aise et me mets à chercher fébrilement la sortie, sous le regard mi-narquois mi-hostile des clients car je ne feins pas de vouloir rester avec eux. Or je ne trouve pas la sortie. Près de quelques tables, je vois bien un couloir conduisant au dehors mais c’est en réalité plus un boyau étroit au travers duquel il me faudrait ramper ; outre le fait que ramper dans des boyaux étroits est une de mes hantises, un de mes cauchemars, j’aurais en outre à m’engager dans ce trou devant les clients alcoolisés et je ne doute pas qu’ils ne commentent durement, dans mon dos mais aussi dans mes oreilles, cette excentricité, pour me la faire payer.

Je finis par trouver la véritable sortie et poursuis la recherche de ma chambre. Elle me conduit sur une terrasse couverte d’arches en briques rouges où se prépare un spectacle. Trois hommes et une femme noirs, que j’identifie comme des membres, à présent bien vieillis, du groupe Boney M., attendent complètement nus que commence la musique sur laquelle ils doivent danser dans le plus simple appareil. À quoi peuvent être réduits des artistes de renommée internationale ! De pareils spectacles pour les clients goguenards d’un hôtel même pas spécialement luxueux.

En regardant la ville depuis la terrasse, je vois que c’est jour de fête et décide de sortir. Dans un bar à absinthe, je rencontre Verlaine et Rimbaud et convaincs ce dernier de quitter Verlaine pour éviter que celui-ci ne lui fasse une réputation de pédéraste [voyez mon Réexamen des relations entre Verlaine et Rimbaud, ici, dont s’inspire cet épisode onirique] et de venir faire avec moi le picaro. Nous sortons sans Verlaine.

Voyant une engageante terrasse de bar où sont suspendus des fanions représentant le drapeau palestinien, je suggère aussitôt à Rimbaud de nous poser là. Comme il accepte, je me réjouis d’associer une telle figure littéraire à la cause palestinienne.

En nous approchant, nous découvrons que ce n’est pas la terrasse d’un bar mais d’une simple épicerie, dans laquelle nous devrions tout de même pouvoir trouver de la bière.

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Je cherche à faire ressentir à des Français les hallucinantes implications historiques universelles du fait que Venise et la Vénétie qui l’entoure aient fait partie de l’Empire austro-hongrois, mais cela ne suscite aucun intérêt chez eux. Il faut avoir une âme artiste pour saisir profondément ces implications, et j’attire tout de même l’attention d’une chanteuse lyrique, qui m’invite à l’une de ses représentations.

L’opéra se joue dans un palais vénitien où le public se mêle aux artistes comme s’ils étaient les invités d’une réception. Pendant que chante l’artiste lyrique, près de qui je me trouve avec d’autres personnes du public, on frappe à la porte derrière elle. Tout en continuant de chanter, elle ouvre : ce sont trois jeunes femmes arrivant en retard. La chanteuse, se tournant vers moi, cesse de chanter et improvise à mon attention une déclamation, un récitatif dans lequel elle me reproche doucement de ne pas avoir eu la grâce d’aller ouvrir moi-même. Telle avait bien été pourtant mon impulsion première mais je restai hésitant, et c’est cette hésitation qu’elle me reproche, tout en me sachant gré de mon impulsion. Puis elle reprend son chant. Les trois retardataires, vexées par les paroles de la prima donna dans le récitatif, décident de ressortir, la dernière claquant la porte derrière elles pour bien montrer qu’elles ne sont pas des nuisances à moitié.

Après la représentation, je suis seul avec la chanteuse dans mes bras et je continue d’entretenir son âme artiste de Venise et de l’Empire austro-hongrois. Elle me dit alors qu’elle m’aime et, bien qu’elle me connaisse depuis fort peu de temps, je lui sais gré de passer outre certaines formes, car je n’ai plus l’âge de prendre le temps. Je lui dis que je l’aime aussi. J’essaie de lui dévoiler avec des mots qu’avec elle je sors de mon moi, je ne suis plus moi, je ne suis plus un moi, mais je crains tout à coup de trahir une personnalité dénuée de sens pratique, donc un mauvais époux, même pour une âme artiste.

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Une de nos anciennes colonies en Afrique noire connaît un boom économique extraordinaire laissant augurer que l’Afrique est sur le point de devenir une puissance de premier plan, car ce pays investit d’abord sur le continent africain, notamment dans des usines de désalinisation d’eau.

Une délégation de ce pays se rend en France pour réclamer deux dunes jadis transportées par l’industrie touristique française en vue d’agrémenter notre littoral. Ces dunes avaient une valeur sacrée pour les populations locales, qui souhaitent donc les racheter.

Peu convaincu par le boom, je résume la situation comme suit : « Ils vendent de l’eau et achètent du sable », ce qui fait sourire O. ♂. Nous passons en voiture près d’un groupe de femmes de cette délégation, qui se promènent dans …, petite ville de villégiature sur la côte des roses, où doivent se trouver les dunes. J’essaie de voir le plus de visages possible car ce sont de très belles femmes, très foncées, avec des traits fins, mais c’est rendu difficile par le fait qu’elles portent pour la plupart un voile de tête, d’influence islamique ou touareg. L’une d’elles, sans voile et plus jeune, presque une enfant, porte sur la tête un véritable monument capillaire hautement compliqué.

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Un grand classique de mes rêves depuis l’adolescence : l’examen final de mathématiques. La récurrence de ce thème renvoie à l’époque du baccalauréat, où dans la réalité je sabotai délibérément le temps que j’avais prévu de consacrer à réviser pour cette épreuve en faisant tout autre chose, ce qui me valut (pardon de raconter ma vie) la note de 5/20 en mathématiques au bac, alors que l’épreuve était fortement coefficientée puisque c’était un bac A1 français-maths. Je passai le bac avec la mention « Bien ». Un simple 10/20 en maths m’eût valu la mention « Très bien » et je me demande combien de lycéens obtiennent cette dernière mention avec un 10/20 dans l’une de leurs épreuves les plus coefficientées.

Dans ces rêves, je souhaite habituellement réviser mais les circonstances m’en empêchent ou bien je suis empêché d’être présent à l’épreuve et c’est éliminatoire : ce genre de choses. Encore cette nuit, je souhaite fermement réviser les maths dans les meilleures conditions, pour exceller à l’épreuve. Il faut pour cela que je mette le manuel de mathématiques bien en évidence sur mon bureau afin que, le moment venu, je m’y plonge sans barguigner. Or je ne le retrouve pas. Je cherche longtemps dans d’innombrables tiroirs pleins à craquer. Finalement, je remets la main dessus. Par la fenêtre j’entends la chanson de fillettes qui jouent, formant une ronde, dans un jardin, chanson dont les paroles parlent de « mauvais soleil ».

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Il y a dans les Confessions de Jean-Jacques Rousseau un passage obscur et mystérieux, jusqu’à ce jour passé sous silence par les commentateurs, et qui semble être l’aveu qu’il est le père biologique de certain personnage important. Cela se serait passé quand il était l’invité du cocu dans son château. Dans ce passage, un simple paragraphe, Rousseau rompt avec le style de sa narration et parle sous forme d’énigme, écrivant notamment : « Elle était le bulteau, j’étais le berlan. » Plus qu’un aveu, c’est même, de la manière dont je le comprends, une forfanterie de la part du philosophe, qui se vante de son infâme trahison, manière pour lui de condamner la morale traditionnelle. Il se donne à connaître, ainsi, comme un libertin du dix-huitième siècle.

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À cause d’innombrables piétons marchant sur les pistes cyclables, je suis empêché de faire une agréable promenade à vélo. Cela commence dans les couloirs du métro, où des pistes cyclables sont aménagées mais non respectées par les piétons. Je me rends d’une banlieue à une autre. Encore une chose qui m’irrite dans le métro : en plus des messages de service pour l’information des usagers, les maires des communes concernées font leur propre publicité par le biais de messages enregistrés dans lesquels ils vantent leur gestion, un emploi de l’argent public de nature à fausser la concurrence électorale, selon moi.

Dehors, la même foule de piétons m’empêche de circuler librement. Un autre cycliste se trouve à présent à mes côtés. Alors que je suis à tout moment obligé de poser le pied à terre à cause des piétons, ce n’est pas le cas pour lui car il s’appuie sur moi. Quand, au bout d’un moment, je lui demande d’arrêter, il fait mine de m’ignorer. Je deviens alors violent, le pousse et jette son vélo en basse du fossé longeant la piste.

L’homme, un blond avec un gros nez, cherche alors à se venger, un couteau dans chaque main. La difficulté, pour moi, c’est qu’il tient un couteau lame en haut et l’autre lame en bas ; je dois, pour l’empêcher de frapper, lui saisir les poignets, l’un de façon à prévenir un coup ascendant, l’autre de façon à prévenir un coup descendant, et cela ne me semble sur le moment pas du tout intuitif.

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Dans un futur proche, les frontières ne peuvent plus être traversées qu’en transitant par des camps de concentration sous commandement militaire, le temps d’un contrôle approfondi de chaque individu. Alors qu’un groupe de chanteuses en tournée internationale se trouve dans un de ces camps, un officier parle de l’une d’elles avec un collègue. Il dit avoir pris les mesures nécessaires pour qu’elle ne sorte plus du camp : « Comme ça, personne ne saura jamais. » On comprend que l’autre officier a eu dans le passé une liaison avec cette chanteuse et que la révélation de cette affaire ruinerait sa carrière ; en retenant la chanteuse indéfiniment prisonnière, ce risque peut être évité. La chanteuse est donc informée que le contrôle doit prendre un peu plus de temps dans son cas, tandis que ses compagnes peuvent quitter le camp et passer la frontière dès à présent. Nous les voyons se dire au revoir, désolées mais espérant se retrouver bientôt. La chanteuse retenue est vaguement inquiète mais elle n’a rien à se reprocher, pense-t-elle. Elle ignore que son ancien amant est officier dans le camp. Nous savons quant à nous qu’elle ne doit plus jamais revoir le monde extérieur.

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L’Inde s’est dotée d’un programme spatial. Selon ce spécialiste, elle pourrait obtenir tous les services qu’elle attend de son programme à bien moindre coût en passant des contrats avec des entreprises privées étrangères, principalement américaines, et le spécialiste d’énumérer les différentes offres existant sur le marché, toutes infimes, en termes de prix, par rapport à ce que coûte à l’Inde son programme spatial. Ce qu’il faut comprendre, c’est que les applications civiles du programme ne sont aucunement la priorité, qu’il s’agit en réalité de dépenses militaires, de souveraineté. Les économies nationales n’ont rien à faire de la théorie des avantages comparatifs.

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En touristes dans un pays du Golfe, M. ♀ et moi convenons de nous retrouver dans le lobby de l’hôtel pour nous rendre à l’aéroport, direction la France, après que chacun aura récupéré ses bagages dans sa chambre. Dans la mienne, il me revient à l’esprit que le frigidaire, au format minibar, et le four à micro-ondes qui s’y trouvent étant ma propriété, je dois repartir avec, ce qui m’ennuie beaucoup car c’est encombrant. D’un autre côté, les laisser ici serait jeter l’argent par les fenêtres. Je me convaincs donc de les emporter, un dans chaque main, tenus par une courroie, même si c’est lourd. Ce point réglé, je dois encore faire mon sac à dos mais je m’aperçois qu’il me faut ranger, en plus de vêtements, tout un tas d’objets et de paperasse accumulés. Craignant que M. ne soit déjà en train de m’attendre, je jette tout pêle-mêle dans le sac.

Enfin, quand j’ai terminé, je me rends à l’accueil pour le check-out. Là, l’employée de l’hôtel me dit que je dois d’abord passer par le bureau du ministre de l’intérieur car j’aurais insulté d’autres touristes au cours de mon séjour et c’est au ministre de décider s’il m’autorise à sortir du pays. On me fait attendre devant la porte de son bureau, sur un banc, dans un couloir à l’écart. Les heures passent. Ne me voyant donner aucun signe de vie, M. s’est sans doute décidée à repartir sans moi. La nuit tombe et je continue d’attendre. Je me dis que le ministre a dû m’oublier et qu’on finira donc par me laisser repartir. (Je suis un optimiste.)

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Avec T. ♂ en excursion en Angleterre pour visiter des châteaux le long d’un certain fleuve, comme les châteaux de la Loire en France.

Les châteaux sont de pierre jaune crème et leurs portails couverts d’une même structure, une sorte de marquise, en bronze vert-de-grisé représentant des guivres ou dragons, deux le plus souvent. Dans la cour intérieure de l’un de ces châteaux, T. frappe à une petite porte au-dessus de laquelle se trouve, gravé dans la pierre, le mot Cocoletero.

Une femme d’âge mûr nous laisse entrer. Au salon, nous nous asseyons dans des fauteuils et notre hôtesse apporte un gâteau au chocolat dont elle se met à découper des tranches, m’en servant trois empilées l’une sur l’autre dans une assiette. Elle me tend aussi un livre et dit vouloir nous expliquer le sens du mot « cocoletero » en anglais. Je pensais que ce mot pouvait avoir un rapport avec la préparation du gâteau au chocolat mais pas du tout. Dans son premier sens, un cocoletero est un panorama. Dans son second sens, bien moins connu, il s’agit de la situation d’une femme ayant perdu je ne sais quoi d’important pour sa vie sociale.

Le livre comporte des images de la forêt anglaise et je ne sais pourquoi cela me fait penser à la forêt dans la culture allemande. Tout en feuilletant les pages, je mange du gâteau, qui ne me paraît pas si bon qu’il en avait l’air, étant peu moelleux et plutôt sec. Je continue de feuilleter le livre, et la conversation, dont cette activité m’abstrait car il faut que par politesse je m’intéresse au contenu du livre, donc m’absorbe plus ou moins dedans, languit jusqu’à s’interrompre entièrement entre notre hôtesse et T. Si bien que la situation devient embarrassante à trois points de vue : je dois à la fois faire semblant de m’intéresser au livre, d’apprécier le gâteau – et pour cela finir les trois tranches servies – et faire honneur à la conversation sans trouver quoi dire et sans être aidé par T. ni par notre hôtesse.

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Chez un couple de connaissances, un petit appartement où, dans peu d’espace, ils sont parvenus à ranger un grand nombre de livres de manière élégante, ils discutent dans le canapé du salon et je suis assis par terre sans participer à la conversation. Je suis gêné par un bruit de voix venant de dehors par la fenêtre ouverte et finis par me lever pour fermer la fenêtre. L’appartement est au premier étage tout au plus – l’impression est en fait qu’il se situe entre le rez-de-chaussée et le premier étage – et je vois dehors deux chauffeurs de taxi, à côté de leurs voitures garées là. La fenêtre fermée, je dis à mes amis cultivés qu’il ne faut pas se laisser contaminer par les gens vulgaires. L’homme répond que l’on ne peut être contaminé du moment qu’on ne les fréquente pas mais je réplique qu’il suffit pour cela de les entendre bavarder par une fenêtre ouverte.

Ensuite, nous regardons un film érotique. En fait, je suis laissé seul à le regarder, elle et lui vaquant à d’autres occupations, et je trouve cela peu convenable car je n’ai pas été consulté sur le choix du film. L’homme revient mais, au lieu de s’assoir, il s’appuie des coudes sur le dos du fauteuil où je suis, faisant ainsi mine de regarder le film par-dessus ma tête. Afin de lui faire comprendre que cela me gêne, je dis simplement, tourné vers lui : « Carrément ? », mais cela ne suscite aucune réaction de sa part, il reste accoudé là, juste au-dessus de ma tête. Alors je sors brusquement du fauteuil, me jetant à quatre pattes sur la moquette, et sous le poids de l’homme, qui n’est ainsi plus contrebalancé par rien, le fauteuil se renverse et l’homme tombe dessus.

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Nous sommes assis en cercle sur des chaises, faisant salon. Les invités africains de mes parents, un couple, nous rejoignent après avoir donné son bain à leur bébé. De tous ici présents, je suis le dernier à voir le bébé. Sa mère le pose sur une serviette, sur une table basse, puis rapproche la table des chaises pour s’assoir avec nous. Comme le bébé s’est mis à geindre dès qu’il fut hors des bras de sa mère, mon père, à ma gauche, le prend sur ses genoux. C’est alors que je découvre son visage, un visage horriblement déformé : l’enfant n’a pas de nez car la bouche, en bec de lièvre, occupe le milieu de la face. Cette vision me glace, j’offre un sourire crispé sans oser prodiguer une ou deux caresses comme je l’aurais peut-être fait avec un bébé normal, craignant en même temps d’attrister les parents par ma réserve. Son regard sur moi me bouleverse.

Mon père dit alors que le bébé, qui sort du bain, a de l’eau dans l’oreille. À la place de l’oreille se trouve une sorte d’orifice buccal, avec seulement la mâchoire inférieure, possédant quelques dents. Lorsque mon père penche un peu le bébé de côté, il jaillit de cet orifice une grande quantité d’eau ; l’orifice bée un peu plus et je vois à l’intérieur le reste de la bouche, des dents ici et là, disposées sans ordre.

On dit deux, trois choses gentilles au bébé, qu’il devait avoir été bien gêné par toute cette eau dans son oreille. Il répond : « Mais ouan-ouan. » Ouan-ouan est mon surnom quand j’étais petit, surnom traduisant une habitude de pleurer fort pour un rien (« ouin ! ouin ! » modifié pour produire une assonance avec mon prénom). Je comprends alors que ce bébé monstrueux a conscience de sa difformité mais qu’il espère qu’elle lui passera, de même que l’habitude que j’ai décrite m’est passée en grandissant.

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Dans un garage de pavillon, où se trouve un panneau de basket, nous jouons à ce jeu avec L., un garçon d’une dizaine d’années, et deux autres garçons, adolescents. L. accomplit des prodiges, envoyant le ballon dans le panier depuis l’entrée du garage et réussissant même, malgré sa petite taille, des slam dunks en courant littéralement sur le mur pour monter plus haut. Quant à moi, malgré ses dénégations polies, je suis un joueur médiocre et je préfère finalement les regarder jouer. Lorsqu’ils font une pause, nous discutons de films vus récemment, surtout des films d’action, et les films semblent projetés à mesure que nous les évoquons. Revivant en quelque sorte mon adolescence de cette manière, je me dis que quelque chose y manquait, qu’elle était moins rutilante que ce que j’avais cru.

Mes yeux tombent alors sur une énorme araignée, de la grosseur d’une main, sur le mur. Certaines parties du garage sont en effet couvertes de toiles d’araignée mais je n’imaginais que leurs habitantes pussent être aussi grandes. Or je m’engage par inadvertance dans un passage entièrement occupé par une toile géante, dont la résistance est à la mesure de la taille ; avancer au travers me demande d’importants efforts. Pire, comme j’entraîne la toile avec moi, je suis certain que l’araignée qui l’occupe doit me tomber dessus, et c’est bien ce qui se produit : je vois l’énorme araignée sur mon ventre.

Sorti du passage, je rejoins les autres. L’araignée, qui n’est plus sur moi, a dû tomber pendant ma course. Tout va bien. Je me débarrasse des fils qui me couvrent, en disant : « Sur des fils aussi résistants, on pourrait étendre le linge. »

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Assis sur un muret, je vois dans l’ombre des pins un grand échassier noir, de ma taille, qui me regarde avec de gros yeux ronds et dorés. Il s’approche et s’appuie contre moi pour dormir. Je crois que sa tête est posée sur la mienne. Je ne peux donc plus bouger car je ne souhaite pas troubler son sommeil, comme quand, enfant, le chat venait dormir sur mon lit et que je n’osais plus faire un mouvement, flatté de sa présence (cet échassier onirique est d’ailleurs l’un de nos chats car nous avions chez mes parents une chatte noire aux grands yeux dorés, Junon, après Muguette et avant Léo pour Léopoldine, qui nous a donné trois chatons, Grisou pour Grisette, Clarence et Tihi).

Je dis alors à E. ♂ : « Regarde un peu ça. Si j’avais essayé de l’approcher, il ne me l’aurait pas permis, mais me voyant immobile il vient dormir contre moi ! » E. répond : « Oui, nous n’avons pas des relations faciles avec les animaux. » C’est une pensée de Schopenhauer, une pensée profonde, dont ce rêve est l’illustration.

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Je lis dans le journal un article sur une femme de lettres française qui fut une figure de la collaboration avec l’Allemagne nazie. Elle disait détester les « privat-deux cents » et : « Je n’ai le droit de me tromper que pour un fascisme morbide et faux. » Quand on lui demandait quel était son personnage historique préféré, elle répondait : « Hitopet » (prononcé Hitopett).

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Parce que je me trouve dans une auberge où éclate une rixe, je suis embarqué comme les autres par la police. Indigné par le traitement que je reçois au poste, je me plains, ce qui me vaut des traitements encore pires.

Le temps passe. Un jour, je suis une nouvelle fois embarqué, de même qu’un autre homme, en raison d’une altercation entre nous deux. Tandis que nous suivons l’agent de police dans des escaliers, je me promets de garder cette fois mon calme, de ne pas récriminer, afin de ne pas empirer la situation. L’escalier débouche sur une cave sombre où l’agent nous dit de nous assoir sur un banc pourri. Je suis appelé par une policière, une femme policier, à son bureau, dans cette même cave, pour un interrogatoire. Elle commence par dire qu’elle me connaît déjà. Je lui réponds que je me suis certes déjà trouvé là mais pour des faits dont j’étais innocent. Elle m’apprend alors – horreur ! – qu’il existe sur moi depuis ce jour un dossier de personnalité criminologique et que, sur la foi de celui-ci, je suis le principal suspect dans plusieurs affaires de meurtre, le croisement des circonstances et de mon dossier ayant persuadé les enquêteurs que le coupable ne peut être que moi.