Category: poésie

Fragments de jeunesse échappés

Rue bancale

Pièce avant-gardiste en un acte où se mêlent nobles sentiments (en fait un noble sentiment) et vierges vertueuses (en vrai, une seule) dans un monde impitoyable. On y verra aussi un homme-tronc et une femme à barbe pour que le public en ait pour son argent. Des glaces et rafraîchissements seront vendus à l’entracte, plutôt cher mais c’est le prix qu’il faut payer pour admirer de nobles sentiments (un seul, en fait) et rêver au dévergondage de vierges vertueuses.

Décor

Une scène de théâtre comme les autres, sombre et avec un plancher en bois qui grince et résonne sous le pas des acteurs (les fameuses « planches »), irritant au plus haut point pour le public. Au fond à droite est assis un mendiant la main tendue, le coude sur le genou. Du fond à gauche entre une petite vieille à la démarche correspondante. Elle traverse le fond de la scène et, arrivée au niveau du mendiant, lui exprime son mépris d’une façon ou d’une autre, puis sort par la droite. Quelques instants plus tard, on la voit de nouveau entrer par la gauche et recommencer son manège. Les deux personnages exécutent ce rôle pendant toute la durée de la pièce.

Le bon sentiment (homme beau et svelte en tenue de danseur de ballet)

Je suis le bon sentiment. Rassurez-vous, je ne fais que passer.

Il sort. On ne le reverra plus.

La vierge vertueuse (selon votre goût)

Je suis la vierge vertueuse. J’ai promis à mon bien-aimé de l’attendre en ne pensant qu’à lui, d’ignorer les avances des autres. J’ai toujours aimé mentir.

Elle sort. Cinq ou six hommes la suivent.

Passant n°1

Bonjour.

Passant n°2

Bonjour.

Passant n°1

Ça va ?

Passant n°2

Ça va, et vous ?

Passant n°1

Ça va. Au revoir.

Passant n°2

Au revoir.

Passant n°1 (en sortant et à part)

Idiot.

Passant n°2 (en sortant et à part)

Crétin.

Ils sont sortis.

Passant du Sans-Souci

Haré Krishna !

Il sort.

Passant par la Lorraine avec ses sabots

Traverse la scène en fredonnant l’air bien connu la scène puis sort.

Maupassant

Je ne suis qu’une vie. Un bel-ami tout au plus. À peine un horla. Une boule de suif, en somme. Peuh ! Et l’on me demande toujours de mes nouvelles !

Il sort.

Le poète

Ô, oui ô ! voûte imperturbable des songes sacrés, exil des frustrations oniriques, invertébré gastéropode, je déclame pour que tu m’entendes ! Ô, las, ô ! ferment soluble des urines célestes !

La voix (venue de l’au-delà, immatérielle, impondérable, invertébrée)

Silence, on dort !

Le poète

Ô gloire ! La voix m’a parlé !

La voix

La paix, nom d’un chien !

Le poète

Oui, je te reconnais ! Abreuve-moi de paroles, je suis tout ouïe !

La voix

P… mais quel trou du c…

On entend un long bâillement, puis des ronflements, qui s’estompent progressivement.

Le poète (se procurant un téléphone)

Allo ! Allo ! Jean-Pierre ? Il n’a quand même pas raccroché, cet imbécile ? Allo, Jean-Pierre, pourquoi tu tousses ? Tu sais, le sucre, au fait, c’était pas du sucre. Pourquoi tu tousses ? Non, c’était pas du sucre, c’était de la coke ! Allo ? Je ne t’entends pas bien, éloigne-toi des turbines nucléaires. Allo ? Quel c…, il a raccroché !

La femme fatale (selon votre goût)

Auriez-vous du feu, s’il vous plaît ?

Le poète

Certainement.

Il sort deux silex et les choque l’un contre l’autre à plusieurs reprises mais ne parvient à produire aucune étincelle. Il les jette, s’empare d’un bâton qu’un assistant de la régie lui tend de derrière les rideaux, s’assoit par terre et le roule entre ses mains pour démarrer un feu. Il échoue, se relève, sort un briquet de sa poche et allume la cigarette de la femme fatale.

La femme fatale

Merci.

Le poète

À ce propos, dès l’instant où je vous ai vue, j’ai su que nous étions faits l’un pour l’autre.

La femme fatale

Vous êtes un rapide.

Le poète

Veux-tu voir ma grosse voiture ?

La femme fatale

Tu n’aurais pas plutôt un petit camion ?

Ils sortent bras dessus bras dessous.

L’homme-tronc

Je suis chargé de vous divertir par ma difformité physique après ces répliques hautement intellectuelles. L’auteur, bien que voué aux plus nobles entreprises philosophiques, tient tout de même à toucher le public le plus large possible. Son étude inlassable des plus grands esprits de tous les temps lui a démontré qu’un homme-tronc était toujours apprécié du public des théâtres. En outre, c’est le mari de ma sœur. J’étais au chômage, alors elle lui a demandé de me trouver un rôle dans sa pièce. C’est généreux. Et puis, le théâtre, ça m’intéresse, moi. J’attends une réponse pour le rôle de Dom Juan.

Le facteur

J’apporte la réponse à votre candidature pour le rôle de Dom Juan.

Il tend la lettre à l’homme-tronc, qui la lit en silence.

L’homme-tronc

Ils ont trouvé ma prestation trop intellectuelle pour le personnage et me proposent de tenir le rôle du chandelier. Tous des abrutis dans ce milieu !

Ils sortent.

Le prophète

Dieu créa l’homme au septième jour. Voyant qu’il n’en tirerait rien, il créa la femme de la côte de l’homme.

Dieu dit : « Tu aimeras ton prochain » et l’homme répondit : « Je prends le prochain. »

Dieu dit : « Tu ne voleras point » et, certes, s’il avait voulu qu’Adam vole, il lui aurait donné des ailes comme aux oiseaux et aux chauve-souris (qui sont des mammifères).

Dieu dit : « L’adultère est un péché » et Adam répondit : « J’en ai déjà un, il donne de très bonnes pêches, merci. »

Dieu dit : « Je pense donc je suis. » Ah non, pardon, ça c’est d’un d’autre.

Dieu est un autre.

Lorsque Jésus naquit, il ne se distinguait en rien des autres fils de l’homme, même si sa mère était encore vierge. Il fut cependant remarqué par les rois mages car il était Dieu. Les rois mages vinrent et lui dirent, chacun leur tour : « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette, le premier de nous deux qui rira aura une tapette. » Jésus ne rit pas et les rois mages dirent : « C’est Dieu. » Jésus marcha et avec ses douze meilleurs amis il forma un groupe de rock : Jésus et les Apôtres. Jésus se crucifia parce qu’il était complètement rond ce jour-là et il pensait que ça amuserait ses copains. Il leur dit : « Eh regardez, je suis crucifié ! » Judas passa un sale quart d’heure parce qu’il n’avait pas trouvé ça drôle. Après, Jésus redescendit de la croix et dit : « P…, je ressuscite ! » car il aimait inventer des mots nouveaux. Alors, les gens aimèrent Jésus et écoutèrent ses paroles. Puis il retourna au ciel avec du LSD. Depuis, tous les junkies veulent mourir à trente-trois ans.

Il sort.

Le S.D.F. (après avoir adressé en vain un salut de la main au mendiant du fond, qui l’ignore)

Z’auriez pas une p’tite pièce ?

Le père Noël

Tu me prends pour le père Noël ou quoi ? Va voir ailleurs si j’y suis.

Le S.D.F.

Z-y-va, me parle pas comme ça ! C’est la faute à la société si j’en suis là.

Le père Noël

Et alors ? Je ne suis pas mère Teresa, moi ! (Il sort de sa hotte un pistolet en plastique transparent.) Allez, tiens, prends ça et lâche-moi les baskets.

Il sort. Le S.D.F. se tire une balle dans la tête et tombe raide mort.

La grand-mère du fond de la scène (qui fait une brève apparition sur le devant de la scène, voyant le cadavre)

Ivrogne !

Elle sort. Le mort reste.

Le philosophe

Je suis le philosophe. Nous allons enfin pouvoir philosopher dans cette pièce. (Il se racle la gorge.) Au commencement était Socrate, père de la philosophie. Il savait qu’il ne savait rien, c’est lui qui l’a dit. Depuis, tous les philosophes l’imitent.

Platon, ce fayot, a écrit l’apologie de Socrate. Il dit : « Maître, j’ai écrit votre apologie ! » Socrate dit : « C’est bien, Platon, va voir chez Walt Disney, ils ont un rôle pour toi. » Depuis, il joue Pluto le chien.

Je pourrais aussi vous parler de Blaise Pascal, qui aimait tellement l’argent qu’il prit le nom des billets de cinq cents balles. Mais c’est un philosophe mineur.

Tous les philosophes connaissent bien René. Il est toujours au bistrot à jouer aux cartes, d’où son nom. Lui, c’est un bon gars. Il pense donc il est.

La femme à barbe

J’étais la bonne amie de Bozo, il est mort hier soir. Je suis en deuil.

Le philosophe

Permettez, madame, ne voyez-vous pas que vous troublez un colloque majeur ?

La femme à barbe

Bozo était le meilleur des hommes. Tellement joueur ! Comment pourrais-je oublier la façon si gaie qu’il avait de tricoter ma barbe ?

Le philosophe (appelant)

René, viens me donner un coup de main !

René (entrant)

Ben qu’est-ce qu’y a ? Qu’est-ce qu’y a ? Je pense donc je suis. (À la femme à barbe) Y a un problème ? Est-ce que tu penses donc tu es ?

Ils sortent en rouant de coups la femme à barbe.

Rideau.

*

Poèmes inédits (1991-92)

C’était un soir et l’on riait
De choses bêtes et futiles
Et je parlais elle priait
Mais ses vœux furent inutiles

Ô mon cœur je me suis trompé
Et j’ai broyé son frais sourire
Ô mon cœur tu m’as donc frappé
Ah j’ai souffert de ton empire

Sa larme a glissé sur ma chair
Las ! à chaque coup que je donne
À chaque épieu à chaque fer
Dans sa poitrine qui résonne

C’est moi qui souffre et moi qui meurs
C’est moi qui tombe et moi qui saigne
Nos yeux ont perdu leurs couleurs
Fiers c’est la fin de notre règne

*

Ce poème a été publié dans le recueil Les Pégasides (x) sans le premier quatrain. Je le restitue ici dans sa version originale et intégrale.

Amour ô femme Amour
Prends mon ciel mes étoiles
Prends tout va-t-en un jour
S’envoleront nos voiles

Mon cœur mon cœur est mort
Maintenant c’est un ange
Tu pleures l’ombre dort
Dans l’eau noire de fange

Ô mon visage est blême
Et lasse mon étreinte
J’ai tant crié je t’aime
Que ma voix s’est éteinte

*

Amour détruit frustré déchiré décadent
Amour de décharnés amour de nous ma triste
Amour de rien de tout laxatif obsédant
Amour et fiel rancœur haine long jeu de piste

Désespoir et fatigue ombres clartés de nuit
Tes yeux si froids si loin trempés par trop de larmes
Plus rien ni vent ni voix ni doigts ni feu ni bruit
Plus rien j’ai tout perdu ton sourire et tes charmes

Mais quoi ? est-ce donc tout ? Tu ne dis rien ! Pourquoi ?
Où vas-tu ? tu t’enfuis tu te caches tu pleures
Et que fais-tu de toi car je te cherche moi
Dans ces Éden sans joie où les yeux sont des leurres

Mais va ! va-t-en pars donc insupportable vice
Je suis las à la fin de ton piège à corbeau
Abominable amour où tout est sacrifice
Ma vie ô c’est ta chair ton cœur est mon tombeau

*

Te voir ainsi perdue au milieu de l’ordure
Heureuse puis tragique honteuse puis sublime
Rayonnante splendeur puis vague tache obscure
Ô femme au cœur mourant dont aimer fut le crime

Te voir ainsi c’est trop je veux la vérité
Je veux savoir t’aimer te donner mes trésors
Et puis prendre les tiens ton rire ta beauté
Tes yeux clairs et profonds dans lesquels je m’endors

Tu es un océan d’amour et de chaleur
Et moi le goéland qui ne partage pas
Les pays qu’il découvre ô volant de bonheur
Pour n’aimer que ton cœur toujours – jusqu’au trépas

Je me sais loin de toi si loin de ta chère ombre
Triste d’avoir perdu la lumière et la soie
Je suis une âme errante ô dans le gouffre sombre
J’ai perdu mon chemin vers tes rêves de joie

*

C’est pour toi que le ciel fait briller son soleil
C’est pour toi que l’été resplendit de bonheur
Tout est pour toi déesse et mon feu mon sommeil
J’écris car notre amour est cruel – est douleur

Je veux mourir de toi sous ton pâle visage
Tes cheveux sur ma joue et ta main dans la mienne
Ton sourire de lac un peu comme un mirage
Ton sein contre mon cœur adieu magicienne

Pleure on était trop beaux et notre amour trop grand
Je veux pleurer aussi car je me sens si las
Âme en peine de toi spectre fantôme errant
Vivre je ne peux plus l’amour me tue hélas

J’avais si mal vécu ô j’avais tant menti
Qu’un jour je suis tombé à genoux dans ton ombre
J’ai dit plus rien n’est vrai le jeune âge est parti
J’ai trop de ton œil clair dans mon œil torve et sombre

Je ne veux plus souffrir de t’aimer comme ça
Ton corps est le témoin de ma lente agonie
Et ton cœur ivre d’air que le mien pourchassa
Saigne sur mon visage et sur mon harmonie

*

Tout de moi t’appartient maîtresse aux yeux qui pleurent
Je n’ai plus rien à moi que suis-je alors ô rien
L’amant des éplorés ces souvenirs qui meurent
Dans le vent sans espoir remuant comme un chien

Tout de moi t’appartient et le monde et le monde
Tout tu mérites tout puisque tu m’as aimé
Belle enfin belle vrai dans le charnier immonde
De tes sœurs les putains au cœur envenimé

Reine trônant là-haut tes pieds sur mes épaules
Surmontant le fumier les rats les ossements
Les poètes blessés identiques aux saules
Pleurant le cœur toujours opprimé de tourments

Je disais qu’il fallait de moi laisser un signe
De mon passage ici de mon long châtiment
Et toi tu répondis pure comme le cygne
Sur l’eau noire du lac : fais-moi donc un enfant

*

Je t’ai tant adorée aurore bleue étoile
Que loin de toi je meurs comme un cabot galeux
D’un linge gris crasseux mon corps tordu se voile
Cachant à tout jamais un visage hideux

J’étais vraiment trop laid monstre amant des merveilles
Bête tapie à l’ombre et toujours aux aguets
D’un regard précieux d’un rire plein d’abeilles
D’un chaste pas qui va vers des décors plus gais

Et je rêvais d’amour bien caché dans mon antre
De ces cœurs papillons qui volètent clartés
Fugaces du jardin roses et bleus au centre
Petits points de chaleur rayons d’or éclatés

Un jour tu m’apparus plus belle encor que toutes
Et j’ai voulu t’aimer ah quel sombre crétin
J’approchai tu t’enfuis que les sages m’écoutent
La nuit me vit pleurer jusqu’au petit matin

Tombé bas dans la fange et fouetté par l’ortie
J’ai perdu l’appétit j’ai perdu le sommeil
Et je meurs à présent ployé sous l’apathie
Oui mort d’avoir voulu caresser le soleil

*

Pâle c’est le printemps les gens aiment pas moi
Ils marchent dans les parcs heureux calmes et simples
Je marche triste et seul mon soleil est si froid
Et je hais ces gens-là heureux calmes et simples

A-t-il connu l’amour demandent les heureux
En me voyant passer sombre et presque invisible
Hélas oui plus que vous cœurs gluants et lépreux
J’ai plus aimé que vous bien plus… bien plus horrible

Hélas elle était belle hélas tellement trop
Hélas l’amour est noir comme du sang de goule
Elle est partie hélas ô tambour du héraut
Fais-la moi revenir va bats donc va roule

Mais rien n’a fait rentrer ma chatte à la maison
Jamais je n’oublierai heureux calmes et simples
Ces moments de tendresse à la belle saison
Ces doux moments d’amour heureux calmes et simples

*

Heureux… heureux le chat qui paisible ronronne
Près de la cheminée étendu de son long
Heureux le sommeilleur qui quand la cloche sonne
Ne se réveille point heureux dans le salon

L’enfant couvert d’amour par des parents tranquilles
Heureux l’insouciant qui lance des cailloux
Et rit quand on le gronde heureux les gens fragiles
Blottis près de quelqu’un ô bienheureux les fous

Qui ne savent qu’aimer heureux le doux grand-père
Proche de sa famille et fier d’avoir tout fait
Heureux le voyageur les deux pieds sur la terre
Et l’âme dans le vent heureux… pas tout à fait

Pourtant tout est à lui le ciel et les nuages
Le soleil et la mer les étoiles la nuit
Mais dans son long trajet à travers tous les âges
Il ne voyage pas non en fait il s’enfuit !

*

Ce poème a été publié dans Opales arlequines (x) sans les huit premiers vers. Je le restitue ici dans sa version originale et intégrale.

Je ne veux pas ce n’est pas vrai ô dis-le moi
Mais pourquoi est-ce ainsi pauvre p… pourquoi
Je t’aime tellement ma chatte tellement
Et ton cœur ô ton cœur ce perfide te ment
Aime-moi nom d’un chien je veux tout te donner
Tout ce que tu voudras je veux te pardonner
Mais garce sans souci tu m’as jeté hélas
Hélas je t’aime trop et je me sens trop las
Que suis-je maintenant je n’ai plus soif plus faim
Je ne ris plus je pleure et ce jusqu’à la fin
Bien proche je le sais il me faudra mourir
J’ai sommeil et pourtant je ne peux pas dormir
Souvent je veux vomir mais jamais rien ne sort
Quand je veux respirer la souffrance me tord
Chair âme et cœur à vif je me meurs chaque jour
Ce cauchemar c’est toi mon infernal amour !

*

Mettons fin à cela je ne veux plus t’aimer
À force je suis las des regrets oui tant pis
Tant pis c’est ça l’amour une plaie à gommer
Un cœur qui veut mourir envoyé au tapis

J’arrête la partie Ô lâche va tu dis
Mais c’est ne t’en fais pas notre faute à tous deux
Allez à la prochaine hardis les gars hardis
On se dira bonjour et ça va si tu veux

On se reconnaîtra sans bien se reconnaître
Pâles masques rictus froids figés par le givre
Nous nous verrons un peu nous voyant disparaître
C’est comme ça tant pis maintenant je veux vivre

*

Que c’est triste ce temps que c’est triste l’automne
Marcher dans ce vent froid me rappelle l’amour
Frappé de tous côtés de mon pas monotone
J’avance condamné dans cette nuit de jour

Les feuilles ont quitté les branches squelettiques
Pour le trottoir glacé… du malheur au malheur
Et rien ne changera pour nous paralytiques
Automne dans le ciel automne dans mon cœur

*

Ma fleur est dans le ciel on ne peut la cueillir
Que si l’on sait voler ô ma fleur est si belle
Mais on ne peut l’aimer que si l’on veut mourir
Ma fleur est une femme attachante infidèle

Ma fleur me fait chanter ma fleur me fait pleurer
Son parfum est bien doux ma fleur est une larme
Qui coule sur mon cœur juste à peine effleuré
Mon cœur brisé vaincu par ma fleur et son charme

Ma fleur aime être aimée et je l’aime à la mort
Ma fleur est trop aimée et ma fleur est fragile
Ma fleur des nuits du sud rêve quand elle dort
À des pays de rêve où l’amour est facile

Hélas je ne suis rien ma fleur n’est plus ma fleur
Quand un ange est passé la pauvre s’est flétrie
Sa chair ensanglantée implore la douleur
Ma fleur est la beauté de l’amour appauvrie…

*

Ô rêve des noirs assassins
Fontaines bouillantes du lait
Des blancs et virginaux essaims
Je veux mourir si je suis laid

Ô vol sans bruit des esprits las
Crime sans espoir des perdants
À jamais violés hélas
Vivre en connaissant ces tourments

Ô murs infatigués des jours
Fétides charniers de nos nuits
Abondantes et dans les tours
Aimer sans demander : Et puis ?

Ô visages sans horizon
Sans ciel au fond des yeux sans rien
Regards creux et pleins de poison
Je vous hais vous embrassant bien

*

Ô cieux d’argent désargentés
Rougeoiements sombres luminaires
Mousses de lumière éclatées
Vagues de brume qui s’éclairent

Ô ciel mouillé ô mon linceul
Voute magnifique émeraude
Je chante la belle et vais seul
Et toi seul recueilles cette ode

Ohé le vent envole-toi
Et va la baiser sur les lèvres
Vent enivré rapporte-moi
La chaude saveur de ses fièvres

Ô cieux qui criez dans mon cœur
Pluie ô les larmes des déesses
Coule de mes yeux d’empailleur
J’ai vendu des rayons aux messes

Mais j’ai menti mais j’ai menti
Ma poésie est un mensonge
De l’art contrefait travesti
Le pus l’atteint le ver la ronge

Cieux laissez-moi je suis perdu
J’ai menti tout me ment mon frère
Qui riait ton rire s’est tu
Y a-t-il donc pour nous un père

*

Jus d’orange

J’ai posé le soleil aux pieds
Blancs et soyeux de ma chérie
Mais les rayons d’or carnassiers
En ont fait de la chair pourrie

J’ai mis mes lèvre sur son cou
Les étreintes sont merveilleuses
Mais j’ai laissé sur ce coin mou
Des tumeurs noires et visqueuses

J’ai chanté comme un matelot
Pour qu’elle remplisse ma gourde
D’un peu de son amour falot
M… j’ai fait d’elle une sourde

Chez des amis je vais tout fier
Disant qui de moi ne succombe
Admirez donc son petit air
Mais où est-elle
…………………Dans la tombe

*

Putride chair de nos seize ans
Terribles tourments de nos âmes
Vivre les regards malfaisants
Au fond du cœur et dans nos drames

Souffrir –à moins que l’on ne meure–
Dans les noires éternités
Démons que tout suit rien n’effleure
Vos cuirs malsains et dépités

Aux verbes qu’on a déglutis
Devant les poses des affreuses
Fuyez vers les cieux engloutis
Que les dents des charognes creusent

Débats futiles tristes gloses
Qui ne vous a supportés rage
Aux yeux vides sous les hypnoses
Des masques bleus pleins de cirage

Monstres fuyez le christ est nu
Et sourit ange de la honte
Pour nous détruire il est venu
Siècle que le vice démonte

Allons mourez ombres laquées
Luisantes faces de débris
Mourons ensemble âmes traquées
Meurs enfant meurs efface et ris

*

Elle est allongée en des rêves
Sur des poufs flottants diaprés
Et ses étreintes sont si brèves
Que les sens restent effarés

Ses longs cheveux sur le visage
Elle avance et respire l’air
Qui l’aime et l’embrasse au passage
Et qui s’envole au loin si fier

Elle sourit aux morts qui passent
Ces souvenirs de vagues soirs
Et ces images la délassent
Au milieu des bâtiments noirs

Ô qu’elle est belle l’amoureuse
Dans son manteau de sentiment
Car savez-vous elle est frileuse
Sans les bras de son cher amant

L’amoureuse dans la lumière…

*

On irait mon amour chanter
Sous un ciel radieux et boire
L’eau pure du ruisseau l’été
Nous ferait un lit dans sa moire

On irait mon amour cueillir
Les fleurs des champs et les framboises
À nos lèvres dans un soupir
Ivres d’écumantes cervoises

On irait mon amour dormir
À l’ombre du saule et nos rêves
Nous diraient de ne point partir
Car les voluptés sont bien brèves

On irait mon amour s’aimer
Sous le soleil de la campagne
Courir dans le blé parfumé
De ton souffle sous la montagne

On verrait mon amour le ciel
On raconterait un nuage
Affamés on prendrait le miel
D’un ourson pour notre voyage

On boirait mon amour le lait
De languides et grasses vaches
On dirait lon la qu’il est laid
Du paysan couvert de taches

On le ferait tout ça mon cœur
Hein même on ne serait plus tristes
On rirait heureux quel bonheur
–Mes songes sont-ils réalistes

Mais je vais dormir à présent
Demain le jour sale et grisâtre
Renaîtra –maudit– en disant
Non dans mon sein nul ne folâtre

*

Prophètes de bazar vos qui vivra verra
Me lassent à la fin vous mentez fanfarons
Que verrons-nous parlez pitres nous ne verrons
Rien nos yeux sont fermés point qui vivra mourra

Poésie révolutionnaire d’Equateur : Le mouvement tzantique

Les poètes du tzantzisme (tzantzismo) tirent le nom de leur mouvement du mot de la langue shuar (jivaro) tzantza, qui désigne les fameuses têtes réduites que confectionnaient les guerriers de cette ethnie amazonienne avec le chef de leurs ennemis vaincus. C’est pourquoi ces poètes étaient également connus sous le doux nom de « coupeurs de tête ».

Le mouvement tzantique (tzántzico, tzántico) est un mouvement littéraire et artistique contestataire apparu dans les années soixante en Équateur. Ses jeunes protagonistes arboraient de longues barbes en hommage à Fidel Castro et ses barbudos, et je n’ose croire que cela aurait pu être une influence sur le style de la culture hippie nord-américaine et européenne… Il y a cependant antériorité des tzantiques sur les hippies, puisque, si ce dernier phénomène semble n’avoir émergé qu’à partir de 1964, les barbus tzantiques signaient leur premier manifeste en août 1962 (trois ans après la révolution cubaine). Les deux mouvements partagent un rejet radical des valeurs bourgeoises.

J’ai traduit, de l’espagnol, trois poètes. Euler Granda, aujourd’hui le poète le plus connu du tzantzisme et, selon moi, un des grands noms de la littérature latino-américaine et mondiale, est représenté avec douze poèmes choisis dans son Antología personal (Casa de la Cultura Ecuatoriana Benjamín Carrión, 2005) (Anthologie personnelle). Alfonso Murriagui, est représenté avec trois poèmes de son recueil 33 abajo de 1965, qui passe pour être le premier recueil publié par un représentant du tzantzisme, les poètes publiant avant cette date dans les revues et journaux du mouvement. Enfin, Ulises Estrella, considéré comme le fondateur du mouvement tzantique, est représenté par un choix de poèmes de son recueil Convulsionario (1974) (Convulsionnaire). (Le tzantzisme en tant que mouvement actif est dissous en 1969 ; par conséquent, ce recueil d’Estrella, tout comme un certain nombre de poèmes tirés de l’anthologie d’Euler Granda, n’ont pas été écrits pendant la durée de vie du mouvement. Les œuvres de ces poètes, comme celles des autres représentants du mouvement omis ici, ne sont pas forcément faciles à trouver, même avec un internet mondialisé, et j’ai donc dû travailler avec le matériel qui m’était disponible au terme de mes recherches.)

*

Poème sans larmes (Poema sin llanto) par Euler Granda

Aujourd’hui a été tué Juan le serviteur indien,
tué à coups de bâton en plein jour,
tué parce qu’Indien,
parce qu’il travaillait comme trois
et n’apaisait jamais sa faim,
parce qu’il tirait avec les bœufs la charrue,
parce qu’il dormait à même le sol
se couvrant de sa mauvaise fortune,
parce qu’il aimait la terre
comme l’aiment les arbres ;
il a été tué parce qu’il était bon,
parce que c’était un animal de trait.
Il est resté là
ensanglanté de l’âme aux pieds,
il est resté là face contre terre
pour que les champs de blé ne voient pas
son visage démoli,
il est resté
comme l’herbe
après le passage des chevaux
et personne ne dit rien ;
il a été tué sans que personne s’en aperçoive,
sans que cela importe à qui que ce soit.
Le vent poursuit ses vagabondages,
comme toujours les oiseaux volent en rond,
le pré solitaire reste impassible.
Rien de plus,
le patron l’a tué
parce que l’envie lui en avait pris.

*

Soliloque (Soliloquio) par Euler Granda

Doigts contemporains,
doigts marâtres,
cousins, voisins ou étrangers,
doigts sans parenté,
faméliques doigts,
doigts en général accordez-moi un instant d’attention :
la mer et moi
étions comme deux doigts de la main,
mais il se passe des choses
comme si rien ne se passait.
Oreilles
sans oreilles,
sans yeux,
sans tête
–Pauline, je te déteste
quand tu me déranges
alors que je vais dire quelque chose d’important–,
oreilles de la rue,
du club, des porcheries…
Il y a dans ma peau un trou de serrure
à travers lequel vous pouvez regarder.
Dents omnipotentes,
dents vulgaires,
crocs sans problèmes,
je vous invite à regarder,
parce que –tout comme de riz–
vous aimez vous repaître d’intimités.
À l’unisson approchez tous,
plus près,
plus près,
extraordinairement plus près,
jusqu’à ce qu’entre vous et moi
ne puisse passer un ongle ;
écoutez-moi :
J’ai tué la mer.
Car tous les jours
il y avait un œil de mer sur les murs,
un bras de mer me saisissait
la mer pêchait des pêcheurs,
dans chaque porte, la mer ;
tête de chat la mer,
tête de trou ;
faite de mer
la semelle de mes chaussures.
Elle ne me laissait en paix,
je n’en pouvais plus de la mer,
jusqu’au jour où
–sur le point d’éclater–
je descendis effréné à la mer
et dans la bouche c’est-à-dire au bord de la mer
je submergeai la mer
et la noyai.

……………Je vous assure,
……………j’ai vu la mer à l’agonie
……………et pourtant
……………dans la chambre d’à côté
……………la mer mugit.

C’est pourquoi,
sans y réfléchir à deux fois,
j’ouvre de nouveau la mer,
je cherche,
et cherche encore,
je fouille dans ses tiroirs ;
je m’immerge dans le sel,
j’affronte les vagues.
J’ai besoin de savoir,
où diable es-tu,
attachée à quelle madrépore,
où sont l’huître perlière
et les Néréides ;
mais c’est inutile,
hier des bombes ont été lancées,
la mer est brûlée,
et au milieu des arêtes de poisson
et des coraux exsangues,
sinistrement,
surnage l’eau morte.

……………Inéluctablement
……………les paroles lassent,
……………il vient un moment
……………où la moitié d’un mot est de trop.

Je dois me taire,
me tourner le dos,
colmater les brèches
par où me sortent les mots ;
peut-être
vaudrait-il mieux
me tirer un coup de harpon ;
mais, la mer me noie,
sur mon sang planent les albatros
et quand je m’enfonce dans le silence
l’eau salée me râpe la gorge.
La mer et moi,
bien que je n’aime pas la mer,
la mer ma maison,
mon squelette,
le vert couvre-lit qui me fait défaut ;
la mer faite cravate,
la mer sous mon complet veston,
la mer qui porte mon nom,
la mer c’est moi.

……………Mais une fois de plus
……………à nouveau le malgré tout ;
……………il ne resterait nulle place où poser le pied,
……………où poser un coquillage,
……………si tout à coup
……………il n’y avait un malgré tout…

À bord de novembre,
tandis que s’écaillent les heures,
sans que personne s’en aperçoive,
sans que cela n’intéresse personne,
tranquillement je dis :
je ne suis pas triste,
je ne suis pas non plus joyeux,
je suis simplement
comme un lézard.
Et une fois de plus
malgré tout,
sans savoir pourquoi je le fais :
peut-être parce que peut-être,
peut-être
pour me convaincre que je suis vivant
je me mords la tête et me remords,
je lâche un requin contre mon cou ;
parce que jamais peut-être,
peut-être
pour fournir des explications
pour la première et dernière fois
écoute-moi :
il ne me reste qu’un nénuphar,
il n’y a pas de place pour toi,
mieux vaut que tu partes :
ici la mort a faim.

……………À propos de la mer,
……………mieux vaudrait dire :
……………à propos de la vie.
……………Aujourd’hui je dirai la vérité
……………même s’il m’en coûte le sang.

Il est faux que fut une amie
la rose des vents,
il n’est pas certain que je fusse navire,
ni qu’il y eût des nymphéas
quand je m’échouai ce soir-là ;
jamais à aucun moment un quai,
un oiseau,
un rien.
Il est si facile de dire :
j’ai des algues dans l’âme ;
la réalité est tout autre.
J’ai voulu traverser la mer
à pied,
c’est tout.
Je ne connais d’autre mer
que le verre d’eau.

*

S.O.S. par Euler Granda

Ici Équateur
blessure de la terre,
os pelé
par le vent et les chiens.
Ici le sang absorbé par le sable,
des pierres nous tombant dessus.
Ici
montagnes au ventre mis à sac,
mer
aux poissons étrangers.
Ici
la faim,
Indiens battus à coups de pied comme des bêtes,
prés sauvages,
peau à la belle étoile.
Ici
même notre propre sol
n’est pas à nous ;
rien ne nous appartient,
notre eau
nous est vendue en bouteilles,
le pain nous coûte les yeux de la tête
et même pour mourir
il faut payer des taxes.
Le long de l’air,
à mi-rêve,
dans la bouchée interrompue
du déjeuner,
pour nous faire tomber
ils creusent des trous.
Ici,
vite un fusil
pour abattre les corbeaux.

*

Histoire n° 13 (Historia N° 13) par Euler Granda

Dans une ville,
il y avait un homme
plongé jusqu’à la moelle
dans la vie,
il avait l’habitude de porter
un espoir brisé
en guise de chemise,
des yeux ictériques,
un anneau,
un coquillage bleu dans l’oreille
et un billet de voyage
entre les livres.
Comme l’eau qui court
il était simple
et aimait une femme
semblable aux lys ;
il se battait pour un peu de pain dans chaque bouche
et à chaque porte,
un peu de joie.
Il aimait attendre l’aube
et s’accouder au bord du soir
pour composer des chansons
aux blés.
En dépit des douleurs et des revers de fortune
jamais on ne le vit le visage triste.
Une fois il fut tué
au coin d’une rue,
il fut tué continuellement,
avec la vie…
Je suis cet homme.

*

Le tourisme source de richesse (El turismo fuente de riqueza) par Euler Granda

Apprends à connaître l’Équateur,
cher touriste,
le pays du printemps perpétuel,
le pays des Andes
aux miroirs,
le collier
à la ligne équinoxiale.
À pied sec,
en voilier,
en turbopropulseur
ou sur roues,
viens, cher touriste,
ne sois pas indécis,
divertis-toi sans frein.
Ce n’est pas de la propagande,
bien que la majorité d’entre nous
n’ait pas de quoi vivre,
nous avons des logements à offrir,
tu n’as qu’à lire le journal :
« loue maison pour étrangers »,
« loue chalet confortable
pour Nord-Américains et Européens ».
Dans la vitrine brisée
de la patrie,
pour quelques piécettes,
tu pourras admirer
toute la collection de gestes
du paysage.
Plus que d’écoles,
plus que de services médicaux,
nous avons de nombreuses églises coloniales,
de nombreuses églises de pierre
taillées par les ongles des Indiens.
S’il est vrai
que l’on commet des crimes
pour moins qu’un repas,
les autels
sont dorés à la feuille ;
il y a des oligarques,
gras et chrétiens,
il y a beaucoup de soleil

bien que parfois
tout devienne sombre
d’avoir à vivre
sous les gradins.
Le gouvernement est dynastique
et en outre généreux,
si tu es de la Gulf
ou de la Texaco
il te fera cadeau de la terre
et du pétrole.
Quand le peuple
se risque à la lutte
ce sont toujours les riches qui gagnent
et l’armée.
N’hésite plus
cher touriste,
viens sur le toit du monde ;
il y a du foot,
des corridas,
les militaires jouent au volley.
Viens connaître l’Équateur
cher touriste,
c’est un beau pays,
si tu n’as pas faim
tu n’auras jamais de problème ;
même si de temps à autre
untel tombe malade,
tombe gravement malade d’intégrité
et il lui prend alors l’envie
de jeter de l’essence partout.

*

Les porteurs (Los cargadores) par Euler Granda

Fini de dormir sous les arcades,
quittez le taudis,
laissez le froid,
courez à l’abattoir,
rendez-vous au marché San Roque,
descendez en enfer,
car c’est l’heure de travailler,
de vous moudre les vertèbres,
de porter la planète sur vos dos.
De tant agoniser,
de tant tomber et vous relever,
de tant soutenir sur vos épaules,
les jours de gangrène,
les grands vents,
les averses,
ô véritables mules,
mules sans une goutte de venin
campant dans cette vie
sous un feuillage sec de sanglots.
Traînez-vous c’est tout par les flaques
car le rivage est loin ;
couvrez-vous de boue ;
lacérez sur les cailloux vos talons fendus,
et tout cela avec célérité
car la faim
vous pointe son poignard dans le dos
et au mieux elle vous abattra
au beau milieu de la rue
et les rues sont étrangères
et si cela doit arriver
les maîtres de ces rues
se renfrogneront.
Au mieux elle vous tuera dans la ville,
et la ville sera incommodée,
perdra de son élégance
et ce n’est guère fair-play.
Au mieux elle vous poignardera
au pied de la basilique,
devant l’église de la Paix,
au pied de l’aula magna de l’illustre
et pontificale
Université catholique de Quito,
ou dans un quartier résidentiel du nord
et c’est quelque chose de pénible
et de presque outrageant
pour les bons citoyens éduqués ;
parce qu’un Indien qui meurt
en pleine rue
offre un spectacle grotesque
et de mauvais goût ;
c’est un signe de mauvaise éducation ;
que vont dire les touristes ;
c’est un attentat sacrilège
à la bienséance publique.
Ne restez pas là comme des statues
étiques porteurs indiens ;
descendez des trottoirs
car si quelqu’un se cogne contre vous
il risque de se salir.
Pouilleux porteurs indiens,
haletez,
poussez,
poussez c’est tout
quand bien même la force vous manquerait.
Grimpez les pentes rudes des rues de San Juan :
suez ;
pour ne pas glisser à l’abîme
enfoncez les ongles dans les cotes ;
brisez-vous le dos,
brisez-vous la nuque ;
suez jusqu’à la dessication,
qu’ainsi,
même si elle ne peuvent couler,
vous viennent des larmes aux yeux.
Portez,
poussez avec votre sang,
usée,
décrépite,
la roue carrée de la vie.
Portez pour les patrons
les paniers de légumes,
les caisses pleines de nouveaux oripeaux,
porteurs sans âme.
Portez
tout ce que vous n’avez jamais eu.
Attachez-vous la corde au cou,
aidez-vous de la tête ;
ployez sous le fardeau,
portez les vieux fauteuils,
les cocottes de soupe,
les journaux avec de la merde ;
que grince votre squelette,
que dans ce cheminement perpétuel
vos muscles aillent jusqu’à la planète Mars.
Courez,
sans vous arrêter courez,
courez
car la mort
est à vos trousses
et vous n’avez nulle part
où tomber morts.

*

Il ne faut pas exagérer (No hay que ser exagerados) par Euler Granda

Tout n’est pas noir
il y a aussi de bonnes choses.
Bonne est l’apparence
des taudis cinq étoiles,
bonne la jet-set des sans-abri ;
pour les gens cultivés
la culture est bonne,
l’amour est bon
même s’il brille par son absence,
bonnes sont les vaches,
elles ne sont pas consuméristes
ni ne se teignent en blond,
la corde est bonne au pendu,
bien qu’elle craque toujours
du côté faible
c’est-à-dire notre côté,
la privatisation est bonne
pour ceux qui jamais ne se privent
de nous pressurer.
Saine,
bonne la justice
avec laquelle ils commettent
des injustices envers nous.
Les bovins sabots des puissants sont bons
pour piétiner
notre impuissance.
Bon le pouvoir de l’argent,
que je sache
nous avons toujours été sans pouvoir
bonnes les « bonnes gens »
jusqu’à ce que se présente l’occasion
de t’arracher la tête.

*

Ce fut un plaisir de vous connaître (Fue un placer conocerles) par Euler Granda

Vous,
oui vous,
les grands noms,
vous les oints
qui vous droguez avec les émanations
des aisselles de Dieu,
vous les maîtres du pays
et des capitaux.
Vous les politiciens,
les commerçants prospères,
les gagnants,
les aigles d’entreprise, les proéminents,
les intouchables, les hommes de poids.
Vous les privilégiés,
les vernis,
les « cinq étoiles »,
les « gens de goût »,
les habiles à flairer
les bonnes affaires.
Vous les artisans
des grandes fortunes.
Nous les inaptes,
artisans seulement de la banqueroute,
les moins que rien,
les bons à rien,
les envieux, les réprouvés, les mauvais,
les inutiles à l’achat et à la vente,
les condamnés en vie,
les abjects
qui n’avons jamais eu d’amis influents,
ni de compères,
nous qui souffrons de vomissements incoercibles
devant les dirigeants,
qui sommes nés sans courage,
qui grattons sous les choses.
Ô vous bien-aimés de la Divine Providence,
ceux qui vont mourir vous crachent à la figure+.

+ Détournement de la parole des gladiateurs romains, morituri te salutant, « ceux qui vont mourir te saluent (César) ».

*

À propos du cinquième centenaire du pillage, génocide et dévastation de l’Amérique par la très aimante mère Espagne (A propósito del quinto centenario del saqueo genocidio y devastación de América por la amantísima madre España) par Euler Granda

Il faudra qu’ils disent si Dieu leur a donné permission de nous assassiner tous sans que nous ayons voix au chapitre. (Texte maya)

Sur notre propre terre
ils nous ont exterminés
et au bout de cinq cents ans
exigent encore que nous nous réjouissions.
Ils nous ont massacrés sans le moindre scrupule
nous ont forcés à manger des scorpions ;
entre tant de méchancetés ils nous convertirent au christianisme
nous étranglèrent nous réduisirent en bouillie à coups de bâton,
pour nous souiller plus encore ils nous donnèrent leurs noms.
Sans voir la poutre dans leurs propres yeux
ils nous lapidèrent comme idolâtres,
nous écorchèrent nous brûlèrent vifs
et se proposent aujourd’hui de nous le faire célébrer.
Déversant des torrents de haine
ils clamèrent aux quatre vents
que nous n’étions pas des êtres humains
mais des animaux.
Sans se troubler le moins du monde,
comme si de rien n’était,
ils nous dépouillèrent de notre terre,
du doux capuli de la joie,
ils semèrent des plaies dans nos âmes
et nous jetèrent comme appas à la Mort.
Ils nous firent travailler
jusqu’à ce que nous dévore la tuberculose
jusqu’à ce que la famine et la variole
nous effacent de la carte.
Ils ne pouvaient se rassasier la panse
et avec la machette de la Bible
de soixante millions que nous étions
ils nous laissèrent à peine quelques-uns
pour nous conter sur les doigts de la main.

Nous ne sommes pas allés les chercher
ce sont eux qui sont venus nous sucer le sang
dans notre propre maison.
Ils nous enfermèrent dans des enclos à bétail
nous transmirent leurs poux nous crachèrent dessus
et aujourd’hui nous traitent d’Indiens aigris,
saboteurs des festivités,
ennemis de Dieu et de la mère Espagne.
Ils nous empalèrent et nous coupèrent les mains
et ils veulent encore que nous nous réjouissions
et nous exclamions :
ainsi fûmes-nous heureux et nous mangeâmes des perdrix !
Le pillage et le massacre,
ils l’appellent aujourd’hui « rencontre de deux cultures »,
« embrassement amoureux de deux civilisations »,
« miracle de la christianisation ».
Ils croient
que de tant de tourments et de meurtres au garrot
nous avons perdu la mémoire.

*

Le dresseur de fauves (El domador) par Euler Granda

Entre tant d’occupations et activités
que j’ai fait miennes pour survivre,
je travaillai dans un cirque.
Le corps en sueur,
durant de longues sessions,
tabouret à la main,
seul avec les mots
je m’enfermai dans la cage.
Des mots léonins voulaient me dévorer,
des tigres mots me lançaient des coups de griffe,
des mots suspicieux cherchaient à me tromper ;
d’autres mots je les prenais
verbatim
en pleine figure
Mots blancs, suaves,
sédatifs et toxiques,
des mots pour tous les goûts et toutes les bourses,
des mots de toutes les tailles et toutes les mensurations
pour les occasions les plus variées ;
mais nous avons tous un point faible
et certains mots savaient jouer de la musique
c’est ainsi que je restais endormi
et tandis que ces choses se passaient,
le monde me marchait dessus
me réduisant en bouillie.

*

Les émigrés (Los emigrantes) par Euler Granda

À la débandade
ils fuient les gangsters
qui laissent le pays pat.
Le chômage les ronge,
la pauvreté les dévore,
autour d’eux pullulent
les mouches vertes des offres d’emploi,
mais la faim ne se nourrit guère de paroles.
Ils se déracinent de leur vie
et de leur famille
et vont mourir sous d’autres cieux
où on leur chicane
l’eau et l’oxygène,
où ils sont entassés dans des ghettos pestilentiels
et en viennent à valoir moins qu’un chien.
Ils parviennent à filtrer
par les douanes de la mort,
la peau brûlée,
le regard farouche
et restent là-bas
dans des emplois de serviteurs
étrangers à la science et à la culture,
lavant le cul des Blancs.
Et ils restent là-bas
assiette après assiette,
boulon après boulon,
dans des emplois de sous-fifres :
water-closet, cuisine, balai,
invalides, détritus, crasse,
se consumant dans des trous,
tandis qu’au-dessus d’eux éructe
la forêt de ciment.

*

Histoire de braves (Historia de valientes) par Euler Granda

Surprotégé
par des avions invisibles,
des bombes INTELLIGENTES
et 340 000 MARINES IMBÉCILES.
Avec le poison du vieux Titane
avec l’hallucinogène de la télévision,
le chacal menaça le lapin :
Désarme !
je ne veux courir aucun risque,
arrache-toi jusqu’à la dernière dent.
Une fois l’ordre accompli,
il le boulotta.

*

TZ–2 par Alfonso Murriagui

Ndt. La série de poèmes TZ dans le recueil 33 abajo est de toute évidence nommée d’après le nom du mouvement tzantique.

(Janvier 29)

Agite ton pistolet,
bouche de mort attends ;
les balles chantent
tâtant le chemin.
(Tais-toi étudiant
tu pourrais être l’élu.)

Lève ton fusil,
vise à soixante-sept
centimètres au-dessus du sol
et attends ;
le plomb a des ailes.
(Ne crie pas, cordonnier,
la mort pourrait te repriser
les intestins.)

Des tanks
de rue en rue,
fourmis préhistoriques
les antennes en l’air,
et en chaussons.
(Ne cours pas dans les rues, la mère,
ils peuvent te moudre
la chair.)

Bombes dans le ciel,
nuages,
fumée jaune
capturant l’air.
(Ferme les yeux, enfant,
ne sème pas dans le jardin
tes prunelles mouillées.)

Quatre pièces de monnaie égales
multipliées par cent
tournent autour de la rue.
En cercle se meut
une langue brillante.
(Sauve ton pain, tes journaux,
efface-toi dans l’obscurité
ou t’arrachera la peau
la griffe luisante.)

Tank, mitraille, bombe ;
la liberté coagulée
continue d’attendre un poing
au milieu de la rue.

*

TZ–3 par Alfonso Murriagui

Dans ce continent
Aux blessures multiples,
baignées dans la saumure
pour lui ôter l’odeur de pourriture ;
dans ce continent,
neuf jusqu’à la misère,
il faut se taire, frères,
il faut se cacher le visage,
dire okay,
c’est très bien, continuons,
langue à langue muets
et main dans la main,
nous tapant dans le dos
pour ne pas nous rebeller.

Dans ce continent
il faut crier muets ;
cri et voix rentrés,
poing et larmes rentrés.
Dans ce continent,
triangle vert,
labouré et semé
par le yes et l’okay
il faut mourir muets.
Ne pas élever la voix,
c’est le maître qui le dit ;
dire seulement okay,
c’est le maître qui le dit.

Dans ce continent
par le dollar étouffé,
nouveau dans sa voix,
dans sa pupille et son poing,
nous devons semer
à fleur de terre,
pour que tous voient,
semence de fusils
et se réveiller en criant :
c’est très bien, continuons,
mais sans yes ni okay,
seuls et maintenant,
enterrant dans les sillons
le cadavre du maître.

*

TZ–14 par Alfonso Murriagui

Demain, non ;
d’ici là
ils nous auront mutilés.
Il faut que ce soit maintenant,
dites à tout le monde
qu’il faut que ce soit maintenant.

Sans mains
que frapperons-nous demain ?
Sans langue
que crierons-nous demain ?

Il faut que ce soit maintenant ;
Demain, non ;
dites à tout le monde
qu’il faut que ce soit maintenant.

Demain, non.
Maintenant, MAINTENANT.

*

Convulsionnaire (Convulsionario) par Ulises Estrella (Choix)

Pour s’enfoncer dans le puits
le poids de tout notre corps
est nécessaire

mais pour sortir
seulement une décision dans la tête.

*

au train où tu vas
ferme
il faudrait que tu ajustes les pas
à ta tête
pour ne pas t’enfoncer

*

mesurant chaque silence
penche-toi
sur la Mère qui fut
et lentement
apprête le grand saut
sous la mère qui sera

*

il ôta son chapeau
et sur sa tête brillait la vie

un
comme celui qui vint sur la terre
et un
comme le fils qui naquit de lui
pour ne jamais l’accompagner

*

Il fait fuir des papillons :
l’horizon paraît libre.
Avec l’index il trace le chemin
et sort.

Dehors est le tourbillon :
pour chaque voix
une cloche fermée,
devant le saut
immédiatement une muraille,
toujours plus d’énigmes
pour ne pas sortir du labyrinthe.

Mais le sang court,
pense : « rien ne sera inutile ! »
et les choses s’unissent :

la lumière et l’ombre entre le bout des doigts,
le poème renversé froid et chaleur sans doute,
additions et différences,
la terre et l’eau prisonniers et délivrés,
tout en contact.

Il se met à courir
et son amour siffle
avec le fracas des papillons qui s’en reviennent.

Maintenant,
attaché au monde,
il est lui-même sa propre boussole.

*

voyageant dans les airs
comme on chemine sur la terre
il est prêt
à prendre d’assaut
les vents
qui s’échappent des tempes
tandis qu’ils sont davantage augure
ou la pluie
persistante et radicale
au lieu
de la révolte humaine incontrôlable

voyageant par les airs
il n’est pas prêt
à cheminer sur la terre
et il meurt
et il pleut

*

je dis :
MONDE
et des gouttières s’ouvrent
dans ma maison