Category: poésie

Guerre du Vietnam : Poèmes

Les trois poèmes thématiques suivants sont tirés, pour le premier, du recueil Le Bougainvillier (2011) (x) et, pour les deux autres, de La Lune chryséléphantine (2013) (x), recueils où ils sont parus dans une version un peu différente (et moins satisfaisante).

Le titre du premier, Wiat-Nam, est une façon de rendre le nom du Vietnam tel qu’on peut l’entendre prononcer en Asie du Sud-Est (oui-at-nam), notamment en Thaïlande (peut-être aussi au Laos et au Cambodge).

Les marsouins et bigors du premier vers de ce sonnet sont les noms en argot militaire de troupes coloniales françaises (anciennement de la Marine) pendant la guerre d’Indochine – les « marines » français, si l’on veut.

Le troisième poème est tiré d’une histoire vraie.

*

Wiat-Nam

Les marsouins, les bigors fuyant ces fondrières,
L’Amérique envoyait sa jeunesse au combat,
Ouvriers, paysans, contraints au célibat
Le temps de s’accomplir en prouesses guerrières.

Débusquant l’ennemi hors de ses taupinières,
L’étudiant cessait de tout mettre en débat ;
S’il mourait ou rentrait cassé sur un grabat,
Éteintes, mère et sœurs témoignaient être fières.

Leur lot, à ces soldats, en longs mois meurtriers,
C’était la vision des bois incendiés,
Des corps coupés en deux par l’éclair des rafales ;

Tels qui pouvaient montrer au pandémonium
Sous un masque boueux des mines triomphales
Étaient brûlants de fièvre et bourrés d’opium.

*

Nuage d’hélicoptères

Guerre du Vietnam

C’est un fracas sans nom de moteurs surchauffés :
Véloces, projetant leur noire silhouette
D’insectes monstrueux sur la forêt muette,
Ainsi que des frelons furieux, assoiffés
En essaim ravageur, les Iroquois vrombissent.
Ils emportent au loin dans leurs ventres d’acier
Les soldats qui s’en vont vers l’éclatant brasier,
Les jeunes appelés qui lentement fourbissent,
Songeurs et recueillis, leurs fusils-mitrailleurs.

Le pilote sans traits, casqué jusqu’à la bouche,
A les yeux irisés d’une tête de mouche ;
Et des flancs de la bête en vol, les artilleurs
Ajustent menaçants des canons d’armes lourdes
Où, comme des serpents de métal, et sans fin,
S’engouffreront, rageurs, pour assouvir leur faim –
À l’heure du combat, des explosions sourdes,
Des cris désespérants, des mutilations –
Les anneaux déroulés des longues cartouchières,
Comme une offrande horrible, avec force prières
Obscènes, gestes fous et prosternations,
Qu’on jette dans la gueule infâme d’une idole,
D’un four cyclopéen crépitant et crachant
Du feu, de la fumée et du sang, et prêchant
L’extermination…

                               Mais cet essaim qui vole
Sur le tapis crépu, monotone, infini
Des arbres saturés d’aurore tropicale,
Est guetté par l’immense ordure stomacale :
Ce grouillement de mort, d’horreur indéfini
Éjecte en continu de son gras spermophore
L’immonde envoûtement qui subjugue et confond ;
Cet océan de nuit végétale, sans fond,
Est, géante et fatale, une fleur carnivore.

*

Retour au civil
ou l’histoire d’un tueur en série

Poème naturaliste

Né pour tuer. C’était griffonné sur son casque.
En trois ans de Vietnam, féroce, il parcourut
L’immonde pourrissoir comme un rêve fantasque,
Entre spasmes de haine et cris d’ignoble rut,
Du nauséeux ruisseau des venelles sordides
Aux rizières de fange où la mitraille pleut,
De la fiévreuse halle à pauvresses candides,
Où l’instinct surmené flétrit autant qu’il peut,
De Bangkok, base arrière et marché d’héroïne,
À Saïgon, bordel sans lumière du jour,
Du camp d’entraînement et brute discipline
Sur le plateau désert et brûlant comme un four
Aux culs-de-sac piégés dans la jungle mauvaise.
Il vit ses compagnons mourir, indifférent,
Leurs viscères jaillir et flotter sur la glaise
Quand les corps piétinés s’engluaient en pleurant,
Sans un instant cesser de décharger son arme
En rafales d’éclairs au cœur de la forêt,
Contraint de maintenir l’impétueux vacarme
De la destruction aveugle, sans arrêt,
À moitié submergé, tapi dans sa cachette,
Entouré d’agonie, encerclé comme un loup,
Cramponné jusqu’à l’os à la mince gâchette,
Certain, s’il la quittait, de périr sur le coup,
Jetant un mur de feu contre un diable invisible,
L’ennemi savamment répandu, morne et dur,
Dont il était le but, dont il était la cible,
Dont il devait répandre à flots le sang impur.

Trois ans. Il survécut. La démence infernale
Du pandémonium l’absorba tout entier.
L’extrême violence et la mort machinale
Devinrent sa routine, et l’excès un métier.
On le rapatria, lesté d’une médaille
Et de plomb dans le corps, balafré sous l’œil droit,
Pour jouir en civil de l’inepte grisaille
D’un quartier misérable et sinistre, à Detroit.
Ses nerfs accoutumés aux chocs d’adrénaline,
Brusquement, en réponse à la sous-tension,
Giclèrent au cerveau l’infâme vaseline
D’un délire assassin ; dans l’aliénation,
Malade et comprenant que les prostituées
N’apaisaient plus ses sens d’animal prédateur,
Il les imaginait à sa merci, tuées,
Détruites par son poing d’acier dominateur.
Se gorgeant de plaisir à ce songe morbide,
Il le réalisa : sur le reste sanglant,
Il sentit son cœur battre et dans sa tête vide,
Une paix de sépulcre, et sourit, pantelant.
Tel était le moyen de coller au marasme :
Trouver une victime au hasard, torturer,
Dans les boyaux fouiller† parvenant à l’orgasme,
Déchirer lentement un corps, faire durer
L’acte monstrueux, puis, mettre le crime en scène,
Monter pour le public un spectacle hideux,
Un cadavre en morceaux, toute une histoire obscène,
Macabre et légendaire, immonde, un pas de deux
Totalement pervers et sadique. Se taire.
En marchant dans la nuit s’en retourner chez soi,
Sur le vieux canapé, morose et solitaire,
Rasséréné, gavé d’un écœurant émoi.
Repu pour quelque temps, il retrouvait les gestes
Du morne quotidien ; jusqu’à ce qu’à nouveau,
En spasmes étouffants, en tremblements funestes,
Rampe son cauchemar de la moelle au cerveau.
Souvenirs repoussés, tentations éteintes
Émergeaient du bas-fond, si captivants toujours ;
Son esprit colorait ces images déteintes
D’envoûtements nouveaux, de parfums chauds et lourds ;
Il revivait pantois chacun des paroxysmes
D’un parcours effréné jonché de promeneurs,
Des heures et des nuits d’intimes cataclysmes,
De volupté, d’amers désirs accapareurs.
Il reprenait alors sa chasse pyrétique,
L’aspect cadavéreux d’un junkie aux abois,
Soit dans la ville, soit sur la route élastique,
Aussi loin que requis par le hasard, sans choix,
L’occasion toujours récompensant sa quête :
Homme ou femme inconnue, au moment désigné,
Au lieu le plus propice, et la future enquête
Stagnerait. – Ô le bras vengeur s’est résigné !
Selon ce processus de pulsion fatale,
Combien massacra-t-il, sans crainte, d’innocents ?
Suivant des rituels d’abjection mentale,
Un culte primitif d’holocaustes grisants,
Dans son halluciné délire cannibale
Il gravit des sommets d’abominable ardeur,
Forçant sa cruauté vicieuse et brutale
Par des dévotions de sacrificateur.
Un jour que l’obsédant ainsi qu’un chien aboie,
Sa psychose, son joug fanatique d’horreur
L’avait précipité tendu sur une proie
Qui réussit à fuir en hurlant de terreur,
On mit la main sur lui ; l’appétit du carnage
Avait à ce point crû dans ses nerfs détraqués
Qu’il ne contrôlait plus ses mouvements : en nage,
Convulsé, gargouillant des sanglots suffoqués…

Né pour tuer ; c’était griffonné sur son casque.
Il aurait mieux valu, pour ce triste conscrit
Qui ne put recouvrir son instinct du vieux masque,
Que la guerre durât toujours. C’était écrit.

.

Parmi les multiples attraits du plaisir sensuel éprouvé par les tueurs psychopathes et cannibales, figure certainement en bonne place le « mouvement vermiforme des intestins », que je trouve ainsi décrit par l’immortel Kant : « si on les arrache encore chauds hors de l’animal et si on les coupe en morceaux, ils rampent comme des vers, dont on peut non seulement sentir, mais encore entendre le travail » (Le Conflit des facultés, troisième section).

*

Couverture de la revue NAM L’histoire vécue de la guerre du Viet-Nam n° 10 (années 90)

Diérèses (par ordre d’apparition)

(Nous n’indiquons que les diérèses inhabituelles, étant entendu que la plupart des lecteurs prononceront spontanément ou-vri-er, trois syllabes (idem pour meurtriers), et non deux, ou-vrier, au demeurant difficile à prononcer bien qu’on trouve des synérèses de ce genre dans la poésie française du temps de Corneille.)

L’é-tu-di-ant (4 syllabes)

vi-si-on (3)

in-cen-di-és (4)

pan-dé-mo-ni-um (5)

o-pi-um (3)

si-lhou-ettes (3 en fin de vers, e final non compté)

fu-ri-eux (3)

ex-plo-si-ons (4)

mu-ti-la-ti-ons (5)

pros-ter-na-ti-ons (6)

L’ex-ter-mi-na-ti-on (7) (je pense qu’on a compris le principe avec les mots en -tion/-sion et n’indique donc pas les suivants)

vi-o-lence (3, l’e final est élidé dans le mot suivant « et »)

jou-ir (2)

vi-ci-euse (3, l’e final s’élide dans le mot « et » qui suit)

Poésie d’Aiban Wagua : Traductions 2

Les habitués de ce blog sont familiers avec le poète Aiban Wagua de Guna Yala, au Panama, depuis mes traductions en français de quelques-uns de ses poèmes (ici).

Pour cette première série de traductions, j’ai utilisé une anthologie couvrant sa production poétique jusqu’en 1992. Afin de donner une idée de ses travaux plus récents, je recours à présent au recueil de ses œuvres poétiques complètes, Gabsus: Voces ondas para mi tierra. Poemas 1970-2020, qu’il a mis en ligne en 2020 sur son site www.aibanwagua.org.

De ces œuvres complètes j’ai traduit des poèmes des recueils Gunayala sangre intensa de 2020 et Morginnid de 2002, qui sont ses deux plus récents recueils en langue espagnole.

J’ai laissé les mots guna tels quels dans les traductions en renvoyant le lecteur à la fin de chaque poème pour leur sens, tel qu’il est donné dans le glossaire ajouté par Aiban à la fin de Gabsus (je traduis ses définitions).

Le site d’Aiban comporte également plusieurs de ses œuvres en prose en accès libre, telles que le dictionnaire guna-espagnol qu’il a publié avec Reuter Orán B. en 2009, Gayamar sabga: diccionario escolar gunagaya-español.

Aiban Wagua (Source)

*

Gunayala sangre intensa (2020)

.

Aux guerriers de 1925 (A los guerreros de 1925)

Ne les cherche pas, frère, dans les tombes
où l’on sème les morts…
Même s’ils te disent que c’est là qu’on les enterra !
Ne les cherche pas dans les parcs,
même s’ils te disent que c’est là qu’on les a plantés,
faits de chaux et de ciment,
raides et couverts d’oiseaux…

Ne les cherche pas, frère, dans les vieilles chroniques,
parce qu’elles te diront qu’ils n’ont fait qu’obéir
à un gringo fou1, aventurier traqueur d’albinos.
Cherche-les parmi ceux qui marchent déterminés
murmurant le nabgeinar, sans vendre leurs terres !

Cherche dans les cœurs nouveaux
qui habillent la terre
déposant sillon après sillon le grain de maïs
et attendent la pluie proche et lointaine…

Cherche-les là où personne ne cherche plus :
quand la mer fait silence,
quand la lune frappe durement,
quand la vie te place entre l’argent facile
et le sang des anciens odorant et souffrant.

Demande-leur, alors, de s’emparer de ton âme,
de mettre le feu à ta colère,
parce que notre mère gît dans son sang
et que nous devons poursuivre notre rude tâche.

Alors, tu cesseras de les chercher
et marcheras à leurs côtés,
insurgés, jouant délectablement du gangi et du gogge rituels ;
silencieux comme les héros en marche,
alertes, attentifs comme les sentinelles ;
souriants et intègres comme doivent être
ceux qui forment l’avenir, l’utopie et la tendresse.

nabgeinar : « chant curatif exécuté par un spécialiste contre les effets du venin après une morsure de serpent, ou pour créer un lien d’amitié avec l’animal. »

gangi : « flûte de Pan traditionnelle guna. »

gogge : (autre instrument traditionnel)

1 un gringo fou : Allusion à l’Américain (des Étas-Unis : gringo) Richard Oglesby Marsh, qui développa une théorie personnelle sur les « Indiens blancs » de Guna Yala, suscitée par le fort taux d’albinisme parmi les Gunas, et participa à la Révolution de 1925. C’est du même personnage qu’il s’agit au poème suivant.

*

C’était un gringo ? (¿Fue un gringo?)

Quand j’étais enfant, on me racontait qu’un mergi
électrisa nos grands-parents
et leur donna des havresacs et des fusils,
qu’il les fustigeait comme des chiens pour qu’ils s’enrôlent.

On me racontait que rien ne touchait nos grands-parents,
ni la mort ni les crachats ni les pillages
ni le carcan de leurs filles violées…
Rien !

Le gringo ému sur cette terre étrangère
vitupérait contre nos grands-parents pour qu’ils se soulèvent,
et… – disait-on – il était le seul à crier…

La colère s’emparait de mon corps d’enfant,
l’impuissance rugissait en mon for intérieur.
Alors…
la chemise rouge et le visage peint d’achiote,
la selinna du mois de l’iguane,
les armes de balsa dans les ruelles du village2,
protestèrent violemment contre cette histoire aux relents yankees !

Ensuite je compris
que
le Panama était malade d’une peur intense
et que cette histoire fangeuse lui convenait :
parce que, pour les Wagas,
les Indiens ne se rebellent pas,
rien ne touche les sauvages,
ils dorment et attendent… attendent seulement.
L’histoire qui nous a libérés :
Non, ce n’est pas ça !!

La chronique qui doit nous provoquer
jusqu’au-delà des limites guna :
ce n’est pas ça !
L’héritage de nos grands-parents,
le plomb pour protéger notre mère offensée :
ce n’est pas ça !
Le chant de guerre des anciens,
raides devant une police trois fois plus armée :
ce n’est pas ça !

Souviens-toi, frère,
que le cri des anciens
est plus décisif et ample
que le sourire des gouvernements.
Les interprètes de la liberté
nous appellent de chaque plage de Gunayala :
La dague de la patrie ne doit pas rester dans une ceinture étrangère !
Mets-la à ta ceinture
et empoigne-la l’heure venue !

waga : « étranger, non indigène. »

mergi : « gringo, yankee. »

selinna : « cérémonie organisée à l’occasion d’une victoire ou à la fin d’une récolte. On y danse et boit du jus fermenté de canne ou de banane (inna). »

2 armes de balsa : Chaque année à Guna Yala, la Révolution de 1925 est commémorée par le peuple. Les événements font l’objet de reconstitutions qu’Aiban Wagua ici décrit : les insurgés portent des chemises rouges et ont le visage peint d’achiote (ou rocou), les acteurs ont des fusils en balsa.

*

Ils versèrent le sang et payèrent de leur sang (Sangre vertieron, con sangre pagaron)

Certains sentiront l’odeur du sang dans mes vers,
d’autres, l’air chaud du soir qui ne veut mourir,
et quelques-uns, la fumée tendre de la pipe de la grand-mère…

Le gémissement sans pitié de la jeune femme en sang ;
la colère du grand-père qui abandonnait ses meilleurs chinchards
à des bandits armés ;
fermes accablées de peur ;
nos grands-mères forcées de danser avec l’occupant ;
bouches pleines de sable et le soleil qui brûle ;
des vieillards qui se traînent sanglants au sol.
Pourquoi ?
Parce que la police nous voulait ainsi… Ainsi et pas autrement !

Le pillage brutal parmi les tombeaux ;
les incendies, et les attaques contre des enfants ;
urnes outragées et vieillards humiliés ;
ricanements de larrons et violeurs,
hémorragie sans fin ;
les filles mordant la boue sous les coups de fouet.
Pourquoi ?
Parce que les Wagas nous aimaient ainsi… souffrants et paniqués,
soumis et à leurs pieds.
Le pouvoir des armes
et la couardise de ceux qui n’opposent aucune résistance !
Le sang guna coulait parmi les cacaoyers,
se répandait dans la mer et sur les plages,
le fleuve le huma et trembla,
les collines s’effrayèrent,
parce que le sang veut du sang.

Colman et Nele, le coup de fouet
les fit fureur et frénésie,
leurs corps ne contenaient déjà plus tant de rage…
Grands-pères, massifs d’igwawala,
sonores comme la mer,
ferme contenance, suant du sang,
bissac au flanc et voix de tonnerre,
jaguars et rocs humains
depuis qu’ils choisirent l’odeur de la liberté.

Le sang coula à Dubbile,
le sang coula à Uggubseni :
Les guerriers, fleuves de sang,
les grands-mères avec gourdins et machettes
défendaient la vie
et la dignité de la patrie :
ils versèrent le sang et ont bu leur propre sang !
On ne joue pas avec l’honneur des enfants de la plaine,
que cela leur serve de leçon, – criaient les combattants –.
Ibeler s’insurgea depuis le billibagge
pour embrasser ses enfants, poings de pierre :
parce que notre mère, jamais, jamais, jamais ne doit mourir !

igwawala : « amandier sauvage. »

Ibeler : « personnage central de la cosmogonie guna, symbolisant la libération de la terre mère, le bien. »

billibagge : « quatrième niveau de la connaissance et expérience dans la culture guna. »

*

Olodebiliginya

Note du traducteur. Ce titre ainsi que celui du poème suivant sont des noms de leaders de la Révolution guna de 1925.

Il n’y a pas de voix plus obstinée que
le chant de liberté des anciens,
qui se cramponnent à la terre vivante
et font de leurs fusils
des poèmes et du baume pour leur peuple.

Il n’y a pas de chemin plus sûr que
le chemin où va le soldat
qui se traîne sanglant, refusant de mourir :
Olodebiliginya, mur et graine
de milliers de voix combattantes,
Olodebiliginya, champ compact
de villages immunisés contre l’agonie :
la main ouverte pour caresser la terre,
le poing fermé pour la protéger,
peu importe la haine, le sang, embruns et lunes…
Père et grand-père
de l’histoire qui ne se met pas à genoux !

Rouge de fureur pour la terre sa sœur,
pure justice, arme qui veille :
Descends, aujourd’hui, Olodebiliginya, et
serre fort la main des nouveaux guerriers !
taille-les un à un à ton image et courage !

Olodebiliginya (1892-1970) avec le dulebander, drapeau guna adopté officiellement en 1925 avec le symbole guna traditionnel en forme de croix gammée (Source : InShOt)

*

Olonibiginya

Rebelle et insurgé, poudrière en pleine mer,
pirogue cabossée et le fusil qui te rend digne.
Il n’y a pas de roses ni de tulipes ni d’œillets
pour ta geste de pierre et de sang,
et la colère brûle ton âme :
Noble était ton père, qui ne t’a pas appris
à lécher les bottes !

Tu ne pleures pas, car les larmes irritent
Quand la patrie blessée claudique.
Tu cries à la mer des couplets de guerre,
une pagaie est ton camarade et ton témoin,
et tu dois parvenir à l’île Agligandi.
Peu importe que te frappent les vagues,
ou que te blesse la nuit fermée,
ou que la lune te présage mort et tortures.

Olonibiginya, père intégral,
qui foules le drapeau
quand il se fait filicide
et crache sur ses propres enfants.
Grand-père de Gardi Sugdub :
Dis présent, ce jour, et transmets ton ardeur
car ta terre est de nouveau agressée !
Viens, grand-père, viens
et enrôle-nous dans ton armée
pour que personne ne reçoive
ta récolte, sans travail !

*

Morginnid (2002)

Morginnid, le titre du recueil, est le mot guna désignant la chemise rouge des insurgés de 1925, comme représentée (et nommée) dans la peinture murale ci-dessous (où l’on retrouve également le dulebander, le drapeau guna).

Source: panamafantastico.com

Appauvris (Empobrecidos)

Je voudrais, un jour,
porter le sac graisseux
où le pauvre
ramasse les ordures de la ville.

Je voudrais humer, sans froncer les sourcils,
l’abandon
qui accable des enfants sans lit
ni carton mou
pour protéger leur enfance.

Je voudrais devenir, un jour,
un tronc opportun
contre lequel mon frère puisse se reposer
et aiguiser sa machette,
et boire sa propre eau
à la tombée de la nuit, avant de se perdre
dans la brume, persécuté et las.

Enfants dénués d’espièglerie,
aux durs visages, condamnés
à obéir par la seule peur ;
candidats gratuits à la prison,
aux coups de matraque de la police,
exclus de l’opulence,
brisés dans les flaques ;
enfants interdits d’école,
corrompus, odeur de marijuana,
la froide obscurité de ce qu’ils appellent leur chez soi,
mère saoule, coups de bâton et coups de poing,
contusions, cauchemar et terreur.

Enfants pauvres :
c’est seulement quand leurs larmes et leur pain insuffisant
se changeront en lumière et chaleur du foyer,
soupe et école,
que fleurira la liberté pour ma patrie,
seulement quand leurs bouches exsangues
se feront rires et chansons
que naîtra la paix sur cette terre blessée ;
seulement quand leurs yeux aigres
se feront nuages
augures de la bonne pluie
que je pourrai chanter ma dignité.
À cause de la faim qu’ils portent sur le dos
la patrie se meurt ;
à cause de leurs nuits de fatigue,
sans baisers ni caresses,
je suis condamné à devenir une bête
et du fumier, froid et néant.

*

Patrie (Patria)

Il est tout autant la patrie,
l’enfant non désiré,
ventre enflé, morve abondante,
que l’autre,
né dans la meilleure clinique de la ville,
avec une voiture particulière pour le conduire à l’école,
et des bonnes attentives au moindre de ses vagissements.

Elles sont patrie les terres du grand propriétaire,
avec des centaines de vaches laitières,
où personne n’entre en espadrilles
ni avec besace de rotin,
tout autant que cette terre du pauvre dénué de tout,
terre acide qui n’a que prostration
et misère pour celui qui la travaille.

Elle fleure la patrie, la femme
qui vend ses seins
sur les marchés et pleure son enfant
abandonné dans une poubelle,
autant que cette autre,
qui dort caressant
de la peluche française
après avoir siroté
une délicieuse coupe de champagne,
le visage clair, crème importée.

Il est patrie le Canal libéré
et patrie le sang des martyrs,
autant que le village natal
où ne vient jamais aucun médecin
et où les gens meurent de diarrhée,
rougeole et tuberculose,
pendant que les médicaments pourrissent
dans les dépôts de la ville,
il n’y a pas d’argent,
parce que ceux qui ont beaucoup veulent toujours plus.

Elle est patrie la terre natale envahie,
sa sourde lutte pour l’autonomie
jamais comprise,
autant que le drapeau de tissu
qui ondule au-dessus du Canal.

Tu vaux autant, toi, pour la patrie,
frère dule,
qui te lèves tôt pour manger le pain cuit au four
avec ton propre bois,
et jures de libérer ton peuple,
que celui qui ne dort pas
car il veut acheter la Présidence
bien qu’il n’ait pas assez de cervelle pour cette charge.

Patrie, patrie, marâtre patrie !

dule : « personne, individu ; terme qu’emploient les Gunas pour se désigner eux-mêmes. »

*

Demande d’abord pourquoi (Pregunta primero por qué)

Quand tu te heurtes
à un frère comblé par la faim,
à pied, le sac plein
d’heures travaillées de l’aube au crépuscule,
les mains vides de riz et haricots,
ne lui dis pas d’aller travailler,
car il a déjà bien assez travaillé… mais
demande-toi plutôt pourquoi,
pourquoi, pourquoi ?

Un enfant épuisé de boue et d’immondices
croisera ton chemin
et peut-être même qu’il te dépouillera,
ne le maudis pas, ne le fuis pas,
essaie de te calmer, et dis en ton for intérieur
pourquoi, pourquoi, pourquoi ?

Une femme, encore une enfant,
maquillage bon marché,
les lèvres cassées de baiser des chairs étrangères,
te dira que cinq dollars suffisent
pour une étreinte délicieuse.
Ne fais pas le père-la-morale,
ne te crois pas meilleur que les autres.
Dans ton silence aiguillonné,
demande-toi pourquoi,
pourquoi, pourquoi ?

Un jour où tu ne t’y attendras pas,
on te dira qu’un bébé
avec le cordon ombilical sanglant
a été jeté dans une citerne,
cri d’alarme citoyenne, scandale à haute tension,
mais toi, ne t’épouvante pas,
demande calmement à ton cœur
pourquoi, pourquoi, pourquoi ?

Un matin,
les honnêtes gens se souviendront
que le pauvre a besoin de manger,
d’une maison, d’une école, d’un hôpital ;
et les gens se mettront d’accord
pour mendier en faveur de l’homme en haillons,
qu’eux-mêmes ont exclu.
Et tu verras alors
les riches se remonter les manches,
l’argent, les chèques et les pleurnicheries…
pour nourrir le pauvre
et lui mettre des souliers ;
tout cela te paraîtra bon,
énorme solidarité
de riches en concurrence,
tout ça pour le dépossédé ;
alors dans ton silence, demande-toi :
pourquoi ? et pourquoi y a-t-il des pauvres,
et qui les appauvrit ?
Comment faisons-nous pour ne pas revendiquer
pour eux qu’ils soient vraiment hommes
et non des exclus, des personnes de seconde classe ?
pourquoi, pourquoi… pourquoi ?

Fais, alors, avec tes pourquoi
une immense alternative de vie,
acte pur et pouvoir de changement.
Parce que nous devons faire violence
au cours assassin de la société.
Ainsi, ton pourquoi vaudra autant
que la tristesse de se savoir entretenu.

*

Panama

Champagne importé pour la haute société !
rhum de canne, tord-boyaux et cumbia à foison
pour ceux en bas des escaliers !
Enfin, Panama,
ton Canal rentre à la maison
avec son équipage de gringos sur le dos !
À présent, Panama, avec le gaillard à la maison
tu as droit à de nouvelles noces,
grande fille !
Laisse la bassine d’eau,
les gringos sont partis,
et tu es, aujourd’hui, l’histoire :
que la gravent au burin tes enfants
et les enfants de tes enfants.

Les oiseaux de proie te sapent la taille,
Panama, et tes propres enfants,
témoins de tes veilles cruelles,
sont toujours exclus et sans toit.
Des bandits te vident les seins
jusqu’à ce que ton ventre soit moulu,
et ils crient à tes pauvres,
éternels gardes-chasse,
qu’il est l’heure de se sacrifier
pour le profit des riches,
et d’apporter plus d’eau au Canal,
même si leur manque le maïs et le riz
et la soupe, parce que le pain viendra demain
en abondance.
Ainsi s’est moqué
de tant de gens l’Oncle Sam,
le pain est resté dans la huche des banquiers
où il n’est point mangé,
il n’est jamais arrivé au pauvre métis, à l’Indien ni au Noir !

Panama toujours fermée
et interdite aux pauvres,
généreuse pour la table où la nourriture ne manque pas.
Ton Canal demeure entre un petit nombre de mains,
et des milliers de tes Noirs, Indiens et paysans
feront les sentinelles
pour qu’une poignée de gens continuent
d’agrandir leurs propriétés.

Panama, Panama,
que tu sais mal
aimer chacun de tes enfants !
Mère putain !

*

Peuple (Pueblo)

Injurié, vilipendé, dénigré,
condamné, harcelé et supplié en mille poses
et autant d’autres oublis.

Vox populi, vox Dei !
gesticulent les prophètes à pancartes,
babioles, promesses brûlées,
peaux de banane piétinées,
poulets à moitié pourris,
têtes de poissons frits.

Le peuple veut,
le peuple demande,
le peuple est intelligent s’il m’aime,
et plus encore s’il n’aime que moi,
proclament les camelots et vendeurs de tortillas
qui jouent aux politiciens.

Le peuple a faim,
le peuple veut du travail,
le peuple est malade et dégoûté
de la cherté de la vie,
disent en chœur les ménagères,
les femmes de Colón,
les métisses de l’intérieur du pays.

Où es-tu, peuple ?
Les voleurs de bétail t’enrôlent dans leurs rangs
et les chiots aboient contre toi.

Peuple Camarade,
le visage trempé à force de travail,
construisant des prisons,
élevant des murs,
perforant l’asphalte,
cuisinant dans les cuisines d’autrui,
démolissant des enceintes,
lavant le linge des riches,
mal nourri,
incrédule et fatigué de crier.
Camarade maudit !
stoïque comme personne,
crie ta parole d’acier comme une raclée
et que tous t’écoutent :
Quel honneur et quelle souffrance d’être le peuple !