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Tableaux et Polyptyques : Cent Dizains

I Tableaux

II Polyptyques (Fin de la chevalerie. Égout de Charles Baudelaire. De quelques autres. L’Hydropathe Immortel. Le Pistolero. Prolétariat. César le paysan. La Légende du paradisier. Triptyque de Saint Louis. Les Bayous. Yakoub. Mandarinette)

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1
Chaise-globe Aarnio

Je m’étais enfoncé dans une chaise-globe,
Contemplant le cosmos étalé devant moi.
Un vaisseau spatial rend-il agoraphobe
Ou claustrophobe, quand il va droit devant soi ?
Me demandai-je alors, parmi les nébuleuses
Et les rouges vapeurs de tant de Bételgeuses.
À présent que j’en suis si près, à les toucher,
Pourquoi n’entends-je point la musique des sphères ?
Espace plein de vide, ah ! que tu m’indiffères.
Je vais pour dix mille ans à nouveau me coucher.

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I
TABLEAUX

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2
Trous noirs

Ils parlent de trous noirs, et c’est d’eux qu’il s’agit :
Oncques une lumière en ce fond ridicule 
N’en pourrait éclairer la moindre particule,
Tant l’âne diplômé jamais ne s’assagit.
Mes oreilles par eux sans cesse apostrophées
M’obligent à maudire un tel conte de fées :
Vos voyages prévus, leur dis-je, dans le temps
Montrent sans contredit une absence profonde ;
Quand les poules, mes chers messieurs, auront des dents,
Vous nous retrouverez aux prémices du monde.

*

3
Zoo

Je n’écris pas pour vous, Français de mon mépris,
Mais pour quelques aubains qui, par un choix étrange,
Apprennent notre langue avilie, et n’écris
Pas non plus pour la gueuse habitant votre fange.
Car je suis de retour d’un pays d’hommes blonds,
Où la féminité, des mystères profonds
De l’amour ne rit pas, en hyène difforme.
Et devant vous je crois être au zoo, sûrement,
Ou bien que je vivais alors au firmament ;
Entre les deux cités la distance est énorme.

*

4
Laudanum

C’était le bercement d’une paix colubrine,
Un hamac où branlait, béate, la raison.
On s’en administrait comme de l’aspirine,
Quand le corps médical prescrivait ce poison.
La migraine avouait, devant la panacée,
Sa défaite. Un divin sommeil d’oléacée
Apaisait les soucis et les états nerveux.
Nos aïeux retrouvaient le goût des chansonnettes
Avec ce biberon, et nous, marionnettes,
En gardons dans le sang des polypes baveux.

*

5
Ézéchiel dans le Temple

Ézéchiel entra dans les salles cachées,
Ombreuses, où grouillaient les dessins monstrueux
De serpents aux plafonds, et les faces nichées
D’idoles en métal aux murs anfractueux.
Et des princes maudits, de pustuleux lévites
Encensaient bassement ces horreurs interdites.
Plus loin il entendit des sanglots, des douleurs :
Les femmes, pour Thammouz, ordure babélique,
En ces lieux, dans le saint des saints salomonique,
Osaient s’humilier en prodiguant des pleurs.

*

6
Jemina (La goule)

Le capitaine Adam, du premier méharis,
Traquant des Touaregs révoltés dans les dunes,
Campait près d’un oued, dont les palmiers fleuris
Sous les étoiles d’or lissaient leurs palmes brunes.
Il entendit chanter, doux fredon, trémolo,
Et crut voir une femme, assise au bord de l’eau.
– Qui va là ? – Jemina. – Que fais-tu ? – Rien, qu’attendre.
– En ce lieu loin de tout, et seule ? Qu’attends-tu ? 
– Le moment de ta fin. – Ai-je bien entendu ?
– Demain tu seras mort, je mangerai ta cendre.

*

7
La chasse

Entends-tu ces tambours ? – Oui. – Nous allons mourir.
– N’est-il aucun moyen d’échapper à la chasse 
Que ces monstres sanglants vont jeter sur la trace
Qu’éperdus nous laissons dans ces bois à courir ?
– Nous ne connaissons pas cette forêt épaisse
Comme eux, et c’est pourquoi, vois-tu, rien ne les presse ;
Ils dansent pour l’instant, ils nous savent perdus
Dans leur jardin. – Ce son me remplit d’épouvante.
– Quand les martèlements en seront suspendus,
Nous serons le gibier de leur traque mouvante.

*

8
Crémation royale

On a mis le défunt dans une urne aux flancs d’or,
Assis à la façon d’un méditant bouddhique ;
Et ce corps, en fondant, funéraire trésor,
Un an, ou bien vingt mois, y restera, mutique.
Un long tuyau permet aux fluides de couler
Dans un bocal au fond du piédestal. Brûler 
De l’encens pour couvrir un miasme de chair blette
S’impose tout au long du royal sacrement.
Enfin, après les bains de l’ébouillantement,
Sur un Mérou de bois on flambe le squelette.

*

9
Fantômes à Chinatown

La brume entre, de nuit, comme un fluide épanché,
Dans le lacis obscur des cours aux fumeries.
Le marin suédois sur la natte couché,
Hypnotisé divague, en verdâtres féeries,
Sur le dos cuirassé d’un basilic squameux.
Quand sans bruit s’agglomère un squelette fumeux
De mandarin en robe, aux orbites flambantes.
Chaque lampe d’étain, dans l’établissement,
Exhale, brasero d’occulte nécromant,
Une apparition aux manchettes tombantes.

*

10
Le Mahdi

Son nom est El-Mohdi (sic), l’Ange exterminateur (Barthélemy et Méry)

Je chante les exploits du général Lanusse,
Qui des sables d’Égypte en mourant fut couvert.
Napoléon le fit courir après l’astuce
D’un haillonneux Mahdi soulevant le désert.
Le fakir descendu des cieux sur une rosse
Périt sous les crachats d’un biscaïen atroce,
Malgré ses talismans, ses agissants colliers.
Lanusse, las ! est mort au pied d’Alexandrie.
Et je dois avouer que mon âme attendrie
Souffre qu’on n’en ait fait quelques tableaux pompiers.

*

11
Œdipe

Un médecin vulgaire a souillé ta mémoire,
En faisant de ton mythe éternel et profond
Une pantalonnade, un numéro de foire.
L’imposture vidait un seau nauséabond
Sur le génie attique et dorien d’Europe,
Outrageant à la fois l’art et le stéthoscope.
Sophocle, Cinéthon, Euripide, inspirés,
Et Corneille, Voltaire, au mont d’ifs et de baume
Des Piérides, ont vu se dresser ton fantôme,
Aveugle, balayant des pantins effarés.

*

12
Courtisans

Dans leur soufre je vais aux démons en dentelles,
Leur château de la nuit rougeoyant, haute cour ;
Et les chauves-souris dansent des tarentelles
Sur le ciel encrêpé d’où jaillit cette tour.
On ouvre. Les grands arcs de voûtes ténébreuses 
Pèsent comme un abîme aux cascades pierreuses.
Au loin, des luths gelés, d’affreux ricanements
Propagent les échos d’un bal cornu, difforme.
Je me sens dans le cœur une amertume énorme
D’insecte entre les doigts de singes écumants.

*

13
Fiction

En marchant dans Boston, je me forçais à voir,
Comme une volupté de l’imaginative,
Les boulevards, les parcs s’enfoncer dans le noir,
En l’azur s’avançant, colossale, massive,
La courbe d’un vaisseau spatial martien,
Par-dessus les buildings de notre monde ancien.
Le sombre fuselage, émaillé de lumières,
Peu à peu recouvrait le ciel terrestre et bleu.
Enfin du changement ! jubilais-je, au milieu
D’un univers soudain figé dans ses ornières.

*

14
Le cloaque

L’abondance, aux souris, dans un enclos fermé,
Est fatale, on les voit sombrer dans la névrose
Et le cannibalisme. Un mâle déprimé 
Courtise un mâle éteint, l’ordre se décompose,
La femelle souvent périt en mettant bas,
À ses petits, sinon, ne s’intéresse pas,
Ils meurent. Quelques-uns attendent que tous dorment
Pour trotter… N’avons-vous de ces faits rien appris,
Que nous nous rengorgions tant et plus de Paris,
Dont les limons grouillants nous pressent, nous déforment ?

*

15
La fille du gardien de la paix

T’ai-je déjà parlé de la fille du cogne,
Ami, de l’impudente épice sans drageoir,
Qu’en banlieue – oui, c’était du côté de Boulogne,
Mais plutôt Billancourt – j’aimais, sans le savoir,
Qu’elle était d’un poulet la tendre géniture ?
Ses fréquentations se faisaient dans l’ordure,
En dehors de mon cercle ; et que je suis penaud
D’avoir vu l’abri-fou dans ces voiles corsaires,
Pour elle composé des poèmes sincères…
Sans qu’elle eût de liens avec Ernest Raynaud† !

Ernest Raynaud (1864-1936), poète et… commissaire de police.

*

16
La fille du gardien de la paix II

Cet amour juvénile était une vengeance :
Le pays se vengea par moi des argousins,
Par elle ses parents se vengeaient de l’engeance
Des poètes ! Étant suffisamment voisins,
En banlieue assez mixte, et même assez mêlée
– Ce terme décrivant une base écroulée –,
Nous pûmes donner cours, pauvrets ! sans le savoir,
À la haine de sang en nous aimant, candides.
Si je n’ai pu former, depuis, des nœuds solides,
Je sais qu’elle vit seule et que son sort est noir.

*

17
Le prix de la nonchalance

Paris, ville de boue, ah ! comme je regrette
De n’avoir pas songé, quand, jeune banlieusard,
J’avais quelques amis, à leur monter la tête :
« Grimpons dans le métro, descendons au hasard†,
Emportant des bâtons, et montrons-nous des braves. »
Mais nous ne savions point que nous étions esclaves.
À quoi nous a servi de rester nonchalants ?
Les gommeux, qui voyaient nos mines bocagères
Comme si nous étions de hordes étrangères,
En nous sachant vieillir deviennent insolents.

Mais de préférence à Saint-Germain-des-Prés.

*

18
Inuits à Copenhague

Il est, dans un quartier lugubre à Copenhague,
Un lieu de rendez-vous pour Inuits en haillons.
Je ne sais quel instinct, agonisant et vague,
Ou quel courant marin, ou quels froids tourbillons
Rassemblent ces débris d’un peuple en son naufrage
Sur cette place urbaine, où moisit leur chômage.
Alcoolisés, drogués, zombifiés, perdus
Pour les rituels saints des nuits sur la banquise,
Ils ne voient plus celui qui passe et les méprise,
Ni les droits sociaux éternellement dus.

*

19
Papous à La Haye

Quartier périphérique à Den Haag, en Hollande,
À cinq arrêts de bus des dunes, de la mer,
Grises (Scheveningen), quartier en bord de lande.
Commerces graffités. Passants rares. Dans l’air,
Un découragement. Au sol, des papiers louches.
Bistrot surinamais, où n’entrent que les mouches.
Décor qui fut pimpant, de lèpres émaillé.
Puis, me croisant – sorti droit de ma fantaisie ? –,
Un Mélanésien de la Papouasie.
Sans plumes, mais couvert d’un polo débraillé.

*

20
Gares d’Europe

Qui monte en train s’expose à mettre pied en gare,
Quand une gare c’est, dans les grandes cités
D’Europe décadente, une lande barbare,
Où grouillent d’un bayou les immondicités.
Et celui qui parcourt ce continent d’histoire
En train, se voit partout dans la même onde noire
De louches trafiquants, mendiants et drogués,
Et dans la même odeur de crasse intempérante
Accueilli. Sa ferveur devient inopérante ;
Ses souvenirs pueront, et seront abnégués.

*

21
Gares d’Europe II : Le gueux voyage

Elle est d’un gueux fini, c’est vrai, cette remarque.
Quant à vous, écrivains faits à Louis-le-Grand,
Vous êtes en tous lieux des invités de marque,
Ne voyez d’un pays que le plus inspirant.
Vos cicérones, tous sont agrégés d’histoire.
Les planches après vous changent de répertoire.
Vous visitez les gueux pour vous encanailler,
On sait vous en donner pour vos écus de cuistres.
Jamais gare ne vit, dans ses replis sinistres,
Vos arrois somptueux, pour s’en émerveiller.

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II
POLYPTYQUES

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FIN DE LA CHEVALERIE

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22
Allons voir si

Mignonne, allons voir si… – Vous m’appelez mignonne ?
Et comment croyez-vous que je prenne cela ?
– Mais… – Si vous espérez que la méthode est bonne,
Cessez, il faut sans plus y mettre le holà.
Vous prenez en modèle une crapulerie :
On ne donne ce nom, dans une hôtellerie,
Qu’à la femme qu’on paye et méprise, souillon
De condition basse, et vouée à la boue
Des instincts dégradants ; or c’est tout ce qu’avoue
Votre littérature infâme de billon.

*

23
Allons voir si II

Ronsard, mais c’est la fin de la chevalerie,
La souche des seigneurs et de l’amour courtois
Cédant fatalement à la grivoiserie :
Son sang versé donnait le pouvoir aux bourgeois.
Corneille, puis Racine, âmes chevaleresques,
Entravèrent ces eaux, flots sardanapalesques,
Mais Hugo, mais Gautier, mais tout Louis-le-Grand,
Qu’aurait cinglé Boileau de satires épiques,
Ces sylvains mirent fin aux seuls temps romantiques
Que connut, sous nos rois, ce pays qui fut grand.

*

24
Vieux satyres

Faut-il pas être un vieux satyre dégoûtant 
Pour nommer son aimée, en vers, une « mignonne » !
N’y voit-on pas la main du barbon égrotant
Qui passe des bonbons d’une mine friponne ?
Je vous entends : « Monsieur, que nous contez-vous là ?
Nos lauriers ne sont point pour couronner cela ! »
Non, vos humanités de Grecs esclavagistes
­­– Merci ! tout est si beau là-dedans, si divin,
C’est un sommet de l’art et du goût le plus fin –,
Profanateurs d’enfants, ne sont nullement tristes.

*

25
Mon seul mérite

Aussi nombreux que soient mes tares, mes défauts,
Du moins ne vous donnai-je en mes vers du « mignonne ».
Et je me passerai des honneurs les plus hauts,
Des lauriers, si ce goût est ce que l’on couronne.
Comment ne voit-on pas l’ordure d’un tel mot ?
Faut-il pas être simple, et même être un grimaud,
Pour y trouver ce que l’amour nous dit, suprême !
Quand notre sentiment vous fait un piédestal,
Comment ne lui serait absolument fatal
Ce ton si déplacé près de ce que l’on aime ?

*

26
Aurea mediocritas

La modération, la médiocrité,
Du sage sont le but : trop de biens paralysent,
Dit le poète ancien, chantant la pauvreté.
Cent esclaves c’est trop, vingt esclaves suffisent.
Dix pour l’appartement de Rome, avec Tulla,
Les dix autres aux champs, gardant votre villa.
Et vous serez badins, pauvres, vertueux, justes,
En bornant vos désirs sexuels aux laquais,
Qui ne vous coûtent rien. Qu’ils ne soient point coquets.
Moins de bien, cependant, nous rendrait vite frustes.

*

27
Académisme

En d’innombrables vers classiques, et sordides,
Les poètes nous font leur maîtresse une « enfant ».
Croyez si vous voulez que ces rimes languides
Pourraient tout aussi bien décrire un éléphant.
« Enfant », c’est le vocable, après le mot « mignonne »,
Le plus utilisé ; chacun de ces mots sonne
Ainsi qu’un attentat, aux mœurs comme à la loi.
Heureusement, François Mauriac, adamique,
Le dénonciateur du prurit sodomique,
Disculpe l’habit vert d’emblée, ayant la foi.

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ÉGOUT DE CHARLES BAUDELAIRE

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28
Charles

Toi, Charles, tu seras le poète maudit,
Nous te ferons passer pour tel au populaire.
Il faut qu’en se voyant soi-même, un pauvre hère
Pense observer ton front d’épave et de bandit.
Et qu’il soit convaincu que son fatal désastre 
Est d’avoir vu le jour sous le plus mauvais astre
Comme toi, sans comprendre – idiot hilarant –
Que tu t’abouches moins aux lugubres ilotes
Qu’à nous, tes alliés depuis Louis-le-Grand,
À nous, tes compagnons d’élite et de ribotes.

*

29
Vin

Alors, Charles, ce vin sur les nappes visqueuses,
C’est l’effet attendu de beaucoup travailler ?
Et, de Louis-le-Grand aux tavernes poisseuses,
Ce parcours ce n’est pas, alors, s’encanailler ?
Ce n’est pas, la boisson, dans cette poésie,
Un divertissement de haute bourgeoisie ?
Charles, ne me dis pas qu’avec ton éditeur,
Ce brave compagnon de la salle de classe,
Vous ne faites qu’un tour de piste dans l’impasse
Qui garde le destin de l’abusé lecteur !

*

30
Camarades

Faisons le compte, un peu, de tes bons camarades
De classe, mon Charlot. Deux sont tes éditeurs.
Un autre, en te louant dans les pages maussades
Des journaux du bon ton, t’assure des lecteurs.
Pour la faire jouer, l’un demande une pièce.
L’autre te donne Poe à traduire, et sa nièce
Te commande un proverbe à dire en des salons.
Un autre te défend d’un juge sans pensée,
Qui respecte en Charlot un ancien du lycée 
Où son garçon brillant use ses pantalons.

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31
Procès entre amis

Vous qui tenez des nœuds plus forts que fiançailles
D’un établissement aussi prestigieux,
Où je place à mon tour le fruit de mes entrailles…
– La peste soit du fruit des entrailles du vieux !
– Comment ! de tels écrits, de cette habile main,
Souilleraient, saugrenus, poussifs, le parchemin 
D’un Poëte sevré de si bonne mamelle !
– La peste soit du ton badin de ce corbeau !
– Non, Monsieur, je ne puis, ce n’est point là le Beau,
Ne pas vous condamner pour cette bagatelle.

*

32
Défense

La parole est à vous, Maître. – Monsieur le Juge,
Entre gens comme il faut, gens de Louis-le-Grand,
Nous savons que la Loi, du faible est le refuge.
En condamnant Charlot ici présent, souffrant
De s’être encanaillé sans assez de réserve,
Car c’est un fruit commun des dons et de la verve,
Thémis courrait danger de flétrir de ce trait
Une institution auguste et bienfaitrice.
– Un châtiment me sied, mais notre Impératrice 
M’a déjà fait savoir qu’elle pardonnerait.

*

33
Le pardon

Tout va bien, mon Charlot ! tes odes lesbiennes
Longtemps continueront de nous émoustiller ;
Le Paros de tes vers en nudités païennes 
Et nocturne acropole à jamais va briller.
Gloire à Louis-le-Grand ! La justice sévère
Te condamne en clignant de l’œil, noble trouvère.
Ton pardon n’attend plus. Ce ballon dégonflé 
Fait entrer en sifflant la fange dans les rues,
Et nos poches croîtront, les digues disparues
Au mauvais goût bourgeois sur la place accouplé.

*

34
Révolte

Que chaque révolté juvénile ait chez soi
Une copie au moins des Fleurs du Mal, flétrie 
Pour bien montrer l’usage invétéré, l’emploi
Faisant de sa révolte une niaiserie.
Les vers n’apportent pas aux pauvres le succès.
Un procès pour atteinte aux mœurs n’est un procès
Que pour eux, lauréats de gymnase vulgaire.
À qui Louis-le-Grand couronne de lauriers,
L’invité de Crésus à ses jeux orduriers,
C’est le pardon ; la peine, elle, n’importe guère.

*

35
Destins

Les Fleurs du Mal, ce livre, à l’étudiant gueux
Sert de symbole vain de sa vaine révolte.
Au riche, c’est l’outil d’une riche récolte 
D’éloges, de succès et d’ébats bien fougueux.
L’un se hisse dessus pour au plafond se pendre ;
L’autre en cite une page, il ne faut plus attendre
D’être pour cela fait Académicien.
L’un se prend un instant pour Héliogabale,
Puis meurt de son travail, dont il ne gagne rien.
L’autre, on lui donne un jour un festin cannibale.

*

36
Une solitude

Parle-moi, quelle était ta solitude alors,
Quand à Louis-le-Grand tu sentais ton génie ?
Solitude au milieu des autres qui, dehors,
Deviendraient les soutiens de ta graphomanie,
Pour cela bien placés, généreux, influents.
Dis-moi ta solitude et tes vœux violents
Dans les seuls beaux quartiers de Paris babélique,
Perdu dans l’entre-soi minuscule. Un destin
S’offrait à tes regards intérieurs, butin
De ton droit conquérant, bourgeois mélancolique !

*

37
Une solitude II

Dis-moi ta solitude, en récréation,
Entouré des enfants, comme toi, du beau monde,
Du « monde », simplement, où de la plèbe immonde
On n’entend point le bruit, point l’éructation,
Couverts par des péans, des chants humanitaires.
Dis-moi la majesté de chagrins peu vulgaires,
Quand le fils d’éditeur, l’héritier de journaux
Lisaient tes vers, béats et promettant leur aide.
Parle-moi, si tu veux, de tes projets vénaux,
Notre étoile ! qui rends la vie un peu moins laide.

*

38
Du guignon

Parle-leur du guignon, Charles : qu’ils se voient beaux !
Que le poisseux malheur de la misère obscure
Qui sera leur destin jusque dans leurs tombeaux
Leur paraisse apanage, et gloire la plus pure,
Aux crétins des faubourgs, qui lisent sans profit,
Au travailleur vulgaire, en bêtise confit.
Le guignon ! quelle idée inhumainement belle,
Qu’un enfant de l’élite, aux meilleurs laits nourri,
Fasse passer le spleen, vapeur de la gentry,
Pour une élection divine de poubelle !

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DE QUELQUES AUTRES

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39
Académicien

Si le talent se trempe au four de la luxure,
Qui peut rivaliser avec un inverti ?
L’inverti doit régner, règne sur la culture ;
Bachelier méritant, quel sera ton parti ?
Qui peut rivaliser, quand cette affable Muse
Au désir, quel qu’il soit, jamais rien ne refuse ?
Et quand tu lis untel, que conquit son talent
Autant, plus que don Juan de longues théories,
Surtout s’il a du goût pour les bondieuseries,
Sache, ami, que ce sont des garçons : Montherlant.

*

40
Administrateur

Paul Claudel, qu’as-tu fait pour la diplomatie ?
Que gardent les bureaux du Quai d’Orsay de toi ?
Qu’a gagné pour toujours cette bureaucratie
De tes travaux pointus ? Je n’en sais rien : pourquoi ?
Certes, Louis-le-Grand mène à tout, mais quand même !
De nos relations au dehors quel problème
Ta compétence a-t-elle excellemment traité ?
En somme, Paul Claudel, poète au nom illustre,
Qu’allais-tu faire là, grand homme dont le lustre,
De l’administrateur jamais n’a rien cité ?

*

41
Poisons

Quand dans Paul-Jean Toulet je trouvai quelque chose 
De si pornographique inconcevablement,
Un jour, je refermai l’opuscule dément,
Aux pelures, aux peaux jetai cette névrose.
Comme je l’avais fait de ce Roger Nimier
Dont Mauriac aima le haut vol d’épervier,
Quand riant il décrit un viol d’Allemande,
Dans sa fatuité de vainqueur prétendu.
Pour aimer ces poisons il me manque une glande
Qui me fît bon Français, c’est-à-dire un perdu.

*

42
Maledictus

Le poète maudit était un grand bourgeois.
Sa malédiction n’était pas si sensible
Que l’obscur souterrain des miséreux sans voix,
Au désespoir de qui ses vers sont un fusible.
L’entre-soi courtisan produit ces Belzébuths
Tirant avec les dents les cordes de leurs luths,
Pour amuser les gueux étouffés, cette fange,
Ce fumier sur lequel vit la puante cour.
Le poète maudit avait les titres pour
– Entendez bien – clamer son hédonisme étrange.

*

43
Miracle surréaliste

Le clown surréaliste a la face arrachée
Par des ongles de femme au vernis sang-de-bœuf.
Dans son automatisme était endimanchée
Une omelette grave, à défaut de sang neuf.
Désespoir communiste, à la périphérie 
Des établissements dus à la coterie !
Quel prolétarien, dites quel vain effort
Pour placer des haillons au prix du cachemire.
Miracle ! un envoyé des cieux dit qu’il admire
Cet aveu d’impuissance, aux vertus de poids mort.

*

44
Le père d’Aube

Cet homosexuel refoulé, j’ai nommé 
André Breton (cela se voit dans l’attitude
Outrageuse qu’il prit vis-à-vis du charmé
inverti Jean Cocteau, qui le trouvait si prude),
Est le père à la fois d’Aube et du mouvement
Surréaliste, un genre ennuyeux, inclément.
Le secret des recueils selon cette recette,
C’est qu’après s’être mis, vaillant et résolu,
À l’un de ces carcans, châtiment absolu,
On se dira toujours : « C’est bon quand ça s’arrête ! »

*

45
Le père d’Aube II

Dans ce monde une femme, à cause de son père,
S’appelle Aube. Ô génie ! ainsi te montres-tu :
Rien n’échappe au pinceau de ton art, sur la terre.
Cette vie est signée, un poème in actu,
Un vivant manifeste, et, par son symbolisme,
Le plus beau que tu fis pour le surréalisme.
Je te reconnais là, sadique André Breton !
(Sade a son piédestal dans ta foi zélatrice.)
Et te lire sera toujours amer calice,
Et c’est un rituel d’humiliation.

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L’HYDROPATHE IMMORTEL

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46
Hydropathe et Académicien

Si pour vous, pauvres gueux, l’absinthe est un poison,
Pour lui c’est un tremplin vers une Académie.
C’est lui seul qui, pour vous, chante votre chanson,
De l’or bourgeois faisant du plomb, par alchimie.
Chanter le prémunit de vos cancers fongueux.
Il travaille pour vous, dites-vous, pauvres gueux ?
Sa chanson vous élève ? Est-ce d’un empyrée
Que vous voyez le monde ? Eh ! de quelles hauteurs
En jugez-vous ainsi, quand ses propos flatteurs
Servent sa passion, à lui seul consacrée ?

*

47
Hydropathe académique

Académicien parce que je suis grand,
Hydropathe car j’ai, dans mes hauteurs célestes,
Un suprême dédain, tout m’est indifférent.
L’absinthe sur un dieu n’a point d’effets funestes.
Entendez-moi chanter les gueux, ces bons à rien !
Je peux tout, car je suis – pas vous – normalien !
Les contraires en moi se fondent, se dépassent,
Le mauvais goût devient allure, nonchaloir ;
Cette dialectique est le plus grand pouvoir.
Je ris des braves gens que mes succès terrassent.

*

48
Réception d’un Hydropathe

Compliments au bon goût de cette Académie
Qui reçoit en son sein un Hydropathe, ô gué !
Ce cénacle est parfois accusé d’anémie,
Je m’offre à rajeunir son talent fatigué.
– Cette entrée en matière est du moins peu banale.
Ce que nous couronnons, c’est l’école normale,
Et vos libations au dit club ou tripot,
Car nous ne pensons pas qu’elles soient sérieuses,
Ne prévalent chez nous sur vos classes heureuses.
– Fort bien ! – Et remettons à plus tard, donc, un pot.

*

49
Hydropathe immortel

« Vous chantiez donc les gueux ? – Certes. – J’en suis fort aise.
Eh bien ! dansez pour nous, collègue, maintenant. »
Mais sur ces rituels il faut que l’on se taise,
L’Immortel ne vit pas comme le tout-venant,
Même ayant co-fondé le club des Hydropathes.
Des joyeux compagnons, les uns en névropathes,
D’autres en habit vert d’académicien
Finissent. Vert absinthe ou bien vert de chartreuse ?
Périssez d’alcoolisme, ô gueux, foule terreuse !
L’homme supérieur danse et se porte bien.

*

50
Immortel Hydropathe

Je suis cet Immortel du club des Hydropathes.
Un lycée à Paris me fit normalien.
Je connais les meilleurs détaillants de cravates,
Et j’ai chanté les gueux, étant bohémien.
Si je les avais eus pour voisins, triste engeance,
Mon bel enthousiasme en eût souffert, je pense :
Pour leur assomption dans mes vers éternels,
Il me fallait loger loin d’eux, le plus possible ;
C’est en me préservant de ce contact horrible
Que je sus éclairer leurs poux de vastes ciels.

*

51
Apothéose hydropathe

C’est vous qui finissez à l’hôpital, ô gueux,
Rongés par la boisson, et c’est moi l’Hydropathe.
C’est vous, malgré le cuir de vos dermes rugueux,
Qu’assomme le flacon, la fiole scélérate,
Et c’est moi, la chantant, qui deviens Immortel.
Vous mourez dans vos trous, je vis au grand hôtel,
Mais n’ayez crainte, ô gueux : en argot réaliste
Je venge votre honneur, me lamente pour vous.
Puisque pour les lauriers vous avez trop de poux,
L’école m’a choisi pour votre apologiste !

.

LE PISTOLERO

.

(i)

52
Le temps de l’assassin

Paul Verlaine tira des coups de pistolet
Sur un plus grand poète, et plus profond, plus mâle
Que lui, faune lascif, sur le beau feu-follet
Que n’aurait jamais dû toucher sa patte sale.
On a parlé d’amour, ce n’est pas sérieux,
N’en croyez pas un mot, mesdames et messieurs !
S’ils n’avaient de ce porc fait, félons, la parèdre
De Rimbaud, les anciens de Condorcet ligués,
Pour l’éternel oubli ses charmes allégués
Depuis longtemps auraient déserté la cathèdre.

(ii)

53
Le pistolero I

Quel est donc ce faciès de bandit mexicain ?
– Qui ? Ça ? C’est Paul Verlaine. – Alors c’est cet escarpe
Le poète d’Amour… – Oui, l’aimant Arlequin
À la Watteau, jouant sous les ifs de la harpe,
C’est ce portrait hideux. – Quel œil de malotru…
Il ne faut point juger sur l’aspect, qui l’eût cru ?
– Permettez, l’apparence est pleinement conforme
À ce que nous savons de ce fourbe adulé,
Dont Rimbaud échappa de peu, miraculé.
Son âme n’est pas moins que sa tête difforme.

*

54
Le pistolero II

Les drames de l’amour et de la jalousie !
– Permettez, l’assassin, en habit de Pierrot,
Visait, dans sa sanglante, horrible frénésie,
L’esprit auprès duquel il n’était qu’un maraud,
Cet enfant génial dont la voix, les conquêtes
Enverraient ses travaux au fond des oubliettes.
Il fut pauvre ? C’est vrai, sortant de Condorcet, 
Moins riche qu’avocat ou haut fonctionnaire ;
Mais on paya toujours sa plume mercenaire,
Il ne dut ni périr ni garder le tacet.

*

55
Le pistolero III

Il ne fut pauvre, au fond, que relativement
Aux anciens d’un lycée où l’élite se forme,
De Malfilâtre à bout ne connut le tourment ;
Et sa pornographie avilie et difforme,
Outre ce que gagnait Philomène Boudin,
Sustentèrent son fol et faunesque dédain.
Voilà ce que l’on donne à lire aux suicidaires
Adolescents d’un temps qui veut les immoler.
Pour quelques chants chrétiens on va l’auréoler
Ici, mais on tait là ces vers incendiaires.

*

56
Le pistolero IV

En résumé, l’élite assassine Rimbaud
Par son Pierrot sanglant, son « prince des poètes » ;
Et, révolvérisé, Rimbaud, quasi manchot,
À la savane court, va vivre avec les bêtes.
Mais nous avons gagné quelque chose, par lui,
Par ce Verlaine laid que son seigneur a fui ?
Non, nous avons perdu toute chance de gloire.
Le vers est devenu dissonant, puis est mort ;
L’ont bien théorisé ceux que la honte mord
De n’avoir jamais su rimer sa pauvre histoire.

*

57
Le pistolero V

Alors les sanglots longs de la poudre qui tonne
Sous un voile pudique ont été recouverts.
L’assassin a payé d’un séjour monotone
Dans un cachot son dû, les bras lui sont ouverts.
Ah ! ce grand amoureux… Mon œil est tout humide :
Épris jusqu’à tuer plus grand que soi ! Splendide.
L’autre ? Rimbaud ? Eh bien, quoi ? C’était son destin
De bouchonner mulets, mules et dromadaires
Au lointain Buganda. Charleville-Mézières
N’a guère d’institut pour vivre en Byzantin.

(iii)

58
Le pistolero VI

Si vous l’aviez croisé, non près du Panthéon,
Quartier qu’il écumait avec désinvolture,
Mais à dos de cheval dans le Nouveau-Léon
Ou dans une sierra de Neuve-Estrémadure,
Vous vous seriez signé, le voyant, ce Lorrain,
Quand son œil mongolique eût brillé, lisse airain,
Parmi le poil hirsute et souillé de sa joue.
Et vous préférez donc, digne bourgeois d’Auteuil,
Puisqu’il faut s’éduquer, le lire en bon fauteuil,
Même si c’est faisant de temps en temps la moue.

*

59
Le pistolero VII

Si, dans l’auberge entrant, au fond d’une sierra,
Vous vous étiez soudain trouvé face à Verlaine
Avec un sombrero de Guadalajara,
La cartouchière en vue, inquiétante chaîne,
Et la barbe hirsute indiquant le bandit,
N’auriez-vous point prévu que le drôle vous dît
Que vous l’obligeriez lui donnant votre bourse ?
Vous l’auriez, je me doute, et soit garçon-vacher
Soit bourgeois et nanti de biens à lui cacher,
Vous eussiez fait la nique ou repris votre course.

.

PROLÉTARIAT

.

60
Le choumacre

Il détestait Vallès, sauveur du Panthéon
(Des communards voulaient le passer au nitrate :
L’ancien de Condorcet les arrête, et s’en flatte),
Jamais il ne chanta pour aucun orphéon,
Et dans son atelier souterrain, sombre, humide,
Il ne se voyait pas autrement qu’apatride.
C’était le cordonnier, choumacre des faubourgs.
Sur les vieux croquenots sa caboche blanchie,
En haïssant Vallès, l’homme des creux discours,
Avait théorisé les fins de l’anarchie.

*

61
Établissement Louise Michel

Ce jour est, mon enfant, ton premier jour d’école, 
Et le nom du fronton c’est Louise Michel.
Ce n’est pas seulement, ni d’abord un symbole :
Ce lieu ne verra pas descendre l’arc-en-ciel
Qui t’offrirait, montant dessus, la moindre chance ;
Et tu ne seras rien, chez les bourgeois de France.
Ce nom, c’est ton destin, comme ce fut celui
De nos pères, de nous, de toute vie obscure
Dans le chaos fatal, la concurrence pure
Avec le monde entier, la peine sans appui.

*

62
Établissements

Leur poète chantait le haschich, l’opium ;
Eux ont fait leur carrière en buvant de l’eau plate,
Et, devant des enfants se voyant à Barnum,
En louant les beautés d’un choucas hydropathe.
Les établissements lugubres, adornés
D’affiches prévenant les gueux abandonnés
Du danger des produits défendus, des narcoses,
Les jugent sur leur foi soumise aux longs péans
Que l’on élève, avec de l’encens, aux géants 
Appétits de bourgeois et leurs veules névroses.

.

CÉSAR LE PAYSAN

.

(i)
Prélude

63
Auberge

Je ne sais ce qu’on trouve au pays de la Bresse,
Hormis de la volaille en liberté, dit-on,
Et des émaux, travail demandant de l’adresse,
Dont Gabriel Vicaire a fait quelque feston ;
Mais j’ai vu dans Paris, la ville trop chantée,
Une auberge aux carreaux de couleurs, enchantée,
Et j’admirai beaucoup sa beauté hors du temps.
Quelle âme de poète a conçu, pour ces tables,
Un vitrail arlequin de carrés délectables ?
Qu’autant que le regard les becs y soient contents.

*

64
Le boulanger de Nîmes

Et cet autre poète, un boulanger de Nîmes,
Qu’Alexandre Dumas visita dans son four
Après Chateaubriand, fougasses magnanimes
Et triolets bien cuits dont il savait le tour
Illustrèrent son nom, Jean Reboul ! notre guide,
Des rives du Gardon harmonieux Panide.
Je te parle d’un temps qui fut, ah ! monzami,
Doux comme de scander Mirèio sur les aîtres.
Aubanel, en fervent, dit qu’il gardait ses lettres
Dans le même tiroir que celle de Zani†.

† « La relegisse, quand siéu triste ; / La tène dins moun tiradou, / Emé ce qu’ai de mai requiste, / Emé li letro de Rebou » (La miougrano entreduberto, 1860)

*

65
Le coiffeur d’Agen

Ce poète d’Agen, coiffeur de son état,
Ou l’inverse, fierté du Midi, des Cagotes,
N’a pas écrit un vers en français de l’État :
C’est Jasmin, l’immortel auteur des Papillotes.
Troubadour aux lauriers de ses Papillôtos,
L’entendre, c’était être un mangeur de lotos.
Sur les bouts de papier dont sortaient les frisures
Des lionnes d’Agen, il griffonnait ses chants.
Mais Balzac l’a moqué, comme d’autres méchants
De Paris, détestés dans les mas et masures.

(ii)

66
Cagots

Mes pères, vos hameaux dans les maquis pierreux,
Quelle était la raison de leurs cagoteries,
Ces quartiers à l’écart, comme si des lépreux
Vous gardaient du toucher de leurs loques flétries ?
Vous, paysans, ces mœurs de brahmanes altiers ?
Tolériez-vous des gens sortis nus des halliers,
Je ne sais quelle race archaïque et conquise,
Sur le bord de vos champs arides mais loyaux ?
– Pères, voilà les fils de ces maudits cagots 
Qui vengent leurs aïeux sur moi, leur place acquise !

*

67
La cagote

Un ancêtre, César, aimait une cagote
De la cagoterie à La-Pigne-les-Pins.
On dit que la pauvrette était certes mignotte,
Mais aller se coucher à deux dans les lupins
Aurait dû leur suffire, et ne suffisait guère,
Qu’il voulait l’installer dans son mas. Les « Pécaire ! »
Qu’il entendit alors, il les entend toujours,
Je pense, dans la fosse. À tel point que, jobastre,
Sans plus il se pendit, né sous un mauvais astre.
Tels sont de ces cagots maudits les vilains tours.

*

68
César

Mon ancêtre César voulait donc amener
Devant le curaillon, qui donc ? Une cagote !
– Eh ! si le cœur parlait, faut-il s’en étonner ?
– Mais elle allait prier pour cela, dans la grotte,
Des dieux pas très chrétiens, des dieux non repentis.
Près de nos paysans, les cagots sont petits ;
Celle-là lui tourna franchement la coucourde,
Avec je ne sais quoi de fin et gracieux,
Que l’on dit, et de doux et plaisant pour les yeux,
Qui rendit sa pauvre âme aux convenances sourde.

*

69
La farigoule

Ô César ! tu vois bien que nous ne pourrons pas
Nous marier ici, puisque je suis cagote.
Ne sois donc pas jobastre. – Et toi ne sois pas sotte ;
Où demeurerions-nous, si ce n’est dans ce mas ?
Au milieu des vilains, que ferais-je à la ville ?
C’est aux champs seulement que l’âme n’est point vile,
Comme l’a dit un jour, dans des vers en latin,
Mon ancêtre Virgile. Eh ! moi, dans une foule ?
Passe-moi la bouteille à la liqueur de thym.
– Tu veux noyer ta peine avec la farigoule !

*

70
Les joncs

Mon grand César ! ô prends dans tes bras ta cagote.
Nous sommes tellement malheureux, sous les pins
De La Pigne, tandis que la chèvre chevrote
Et la grenade ouverte égaille ses pépins,
Ainsi qu’émaux brillants, rouges comme la cire,
Et dont a dû parler ton ancêtre Shakspeare.
Si le bonheur d’aimer était pour les cagots,
Nous aurions cessé d’être une race maudite
Qu’aux yeux des paysans notre nom discrédite.
Le vent porte mes pleurs aux joncs, en longs échos.

*

71
Derniers mots

Bref, monsieur le curé, ne voilà pas qu’un jour
On le trouva chez lui, ce bon César, pauvre homme,
Pendu ; ses derniers mots parlaient de son amour,
Un papier que tenait sur la table une pomme.
Que l’on en vienne là, pour quoi ? du sentiment,
C’est ce que l’on a peine à comprendre, vraiment.
– La fille en question, qu’est-elle devenue ?
– Elle est partie en ville, où sont les travaux bas.
– Comment s’appelait-elle ? – On ne s’en souvient pas.
On sait qu’elle était belle, et cagote menue.

(iii)
Post-scriptum

72
« Le petit félibre de l’arc-en-ciel »

Ah ! tu ne l’as pas vu, non, le petit félibre
De l’arc-en-ciel – béni jadis par Aubanel –,
Qui jouerait au jardin avec la terre, libre.
Ton petit félibrot, à toi, de l’arc-en-ciel.
Tu ne l’as pas vu, non ; au chant de la mésange
Il n’est pas descendu dans ton mas comme un ange.
Il ne descendra pas, ne pouvant te trouver.
Puisque tu n’attends plus, qui l’attendrait encore ?
S’il ne peut t’appeler près du berceau que dore
Une étoile, il n’a pas la force d’arriver.

« Regardas, regardas lou paire… / Es ome, a de barbo au mentoun ; / E pamens, mut, dedins un caire, / De la joio plouro e s’escound. » (La miougrano entreduberto)

.

LA LÉGENDE DU PARADISIER

.

(i)
Prélude

73
Kroncong, fado javanais

(Se prononce kronnchong)

Quand Vasco de Gama découvrit l’archipel,
Malacca lui parut le sommet de sa quête,
Saphir où splendissait le tracé bleu du ciel.
Alphonse d’Albuquerque en mena la conquête,
Et du port de Lisbonne où sa flotte baigna,
Des marins avec eux portaient la braguinha.
Dans la nuit de Java leur chant mélancolique 
Émut, jusqu’au kraton, les manieurs de kriss,
Et l’on vit des amants, pour leurs douces Philis
De topaze, gratter la guitare ibérique.

(ii)

74
Le paradisier

Laissez-moi, sous le dais de feuilles, vous conter
Une légende ancienne, au souvenir qui dure,
Que savent les oiseaux dans leur langue chanter.
– Entends-tu cette voix, ami, dans la ramure,
Ou bien, las du chemin lorsque tombe la nuit,
Au moment de poser ma natte, d’un vain bruit
De brise je me fais un récit, une image ?
– Je l’entends comme toi : c’est le paradisier
De cet arbre, là-haut, qui parle. – Est-il sorcier ?
– Lui, l’esprit de ces lieux ? Écoutons son ramage !

*

75
Zamrud

Dans le bustan, ô prince, où la lune t’appelle,
Et le grillon caché stridule, rayonnant,
Ton cœur soupire. Alors tu vois, sous une ombelle,
Une noix de coco qui roule en ricanant
Et devient un visage effrayant, sardonique.
« Qu’es-tu donc, lances-tu, chiffonnant ta tunique,
Folle apparition de ce calme verger ?
– Ah ! ah ! répond la noix, qui maintenant sautille,
Ah ! ah ! – Est-ce donc tout ? » Mais le rire pétille :
« Ah ! ah ! » Ton cœur se serre et se sent étranger.

*

76
Zabarjad

Que cèle ce rideau de perles à mes yeux ?
Se demande le prince, au pavillon magique
Où l’ont conduit ses pas dans le bois merveilleux
Qu’il découvrit, suivant son âme nostalgique.
Il écarte le voile irisé de la main.
Un clair de lune vert émaillé de jasmin
Entre par le lacis du balcon dans la chambre
Où dort une princesse, atteinte par un sort,
D’un sommeil comparable au baiser de la mort,
Si ses lèvres ne font s’ouvrir ses grands yeux d’ambre.

*

77
Nilakandi

« J’ai dormi. Qui me vient tirer du long sommeil
Où par enchantement j’étais ensevelie ? »
Le prince avait posé sur le vallon vermeil
De sa bouche l’émoi de lèvres d’ancolie.
Et lui prenant la main, il la mena dehors,
Pour qu’elle vît le monde et connût ses trésors.
Un orage approchait, la lune mi-couverte
Voyait dans la nuée agitant ses longs bras
Des djinns incandescents chasser des apsaras.
Et l’enchantée eut peur, reprit sa main offerte.

*

78
Batu Delima

Or, jaloux, l’enchanteur jeta dans son chaudron
Une poussière jaune et des cendres subtiles.
Alors dut affronter des soldats-crocodiles
Le prince, saisissant son kriss au ceinturon.
Car le noir nécromant se tenait au service
De Ratu Buaya, dame dévoratrice,
Régnant au fond des eaux sur un peuple écailleux,
Dans des cavernes d’ombre et des palais rupestres.
Ô sauve Adiratna, le trésor de tes yeux !
Prince vaillant, occis ces reptiles pédestres.

*

79
Cenderawasih

« Nous avons fui bien loin, sur les bords des Papous,
De Ratu Buaya les ongles de sorcière.
Si Dieu veut, je serai dans peu ton digne époux,
Jusque-là, ce sera mon ardente prière. »
Ainsi parlait le prince au flamboyant turban.
« Ami, voguons encore : ajuste le hauban
Sous la voile, je crains ces versants cannibales,
Ces embrumés étangs, ces profondes forêts
Où des ombres, des yeux nous suivent, ces marais,
Ces cratères où sont des volutes fatales. »

*

80
Asmara

Il remit à la mer le boutre ailé, la nef
De leur itinérance ; et la lune volante 
Tirait ce frêle esquif sur l’onde étincelante,
Quand l’horizon montra dans l’aube un relief.
Une île ! un vert îlot pour eux seuls, solitude
Où l’amour s’essora, conquit sa plénitude.
Or c’était, sommeillant, un animal marin
Tout couvert de bambous et de forêt languide,
Qu’un feu que fit le prince au bord d’un boulingrin
Contraignit à plonger au fond du gouffre humide.

*

81
Suwarnabumi

De platinés dauphins miséricordieux
Vous ayant déposés sur une calme plage
De lataniers, ce fut divin quand sous vos yeux
La mer cracha du feu, flottant comme un nuage.
Et c’était, prince Achmed ! du naphte : une foison,
Les ondes en couvraient jusques à l’horizon.
Tu pourrais feuiller d’or cent bulbes de mosquée,
Tapisser de joyaux hypnotiques leurs murs,
Couvrir Adiratna de voiles fins et sûrs,
Et défendre la foi, par le koufr attaquée.

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TRIPTYQUE DE SAINT LOUIS

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Solyme est une forme du nom Jérusalem (comme dans ce vers de Voltaire « Préférez-vous Solyme aux rives de la Seine ? »). À l’époque où Louis IX, le futur Saint Louis, se rendit en Terre Sainte, la ville avait été reprise par l’islam, mais le royaume chrétien s’appelait toujours royaume de Jérusalem, ou de la Solyme sacrée (regnum hierosolymitanum). Nous donnons ici, suivant l’usage des rois chrétiens, le nom de la ville au royaume dont elle ne faisait plus partie. Durant les quatre ans qu’il passa dans ce royaume, à Saint-Jean-d’Acre, Louis IX en fut le véritable souverain.

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82
Louis IX

Son armure d’acier illuminait le Nil,
Et les turbans volaient sous ses grands coups d’épée
Semant des fleurs de lys dans le limon subtil
Auquel mêlait du sang chaque tête coupée.
Sur un blanc destrier il fend les sarrasins,
Qui semblent, s’effondrant, piétinés, des raisins
Du vignoble sacré de Naboth dans le Livre.
Sur le fort de Damiette il a planté la Croix.
Mais la captivité, la peste, et leurs effrois
Outragent les succès dont Solyme s’enivre.

*

83
Louis IX (II)

Sous son haubert maillé que recouvrent des lys,
Il a planté la Croix sur le fort de Damiette ;
Ce fut dans les déserts une verte oasis.
Mais la peste saisit ce corps de roi, l’émiette
Devant Tunis où, noirs, des Maures cuirassés
Comptent, sans coup férir, en bas les trépassés.
Solyme a conservé son œuvre, impérissable,
Les Templiers, reçu les fleurs de son anil,
S’il n’a vu les tombeaux des Thoutmès près du Nil,
Les greniers de Joseph oubliés sur le sable.

*

84
Louis IX Hiérosolymitain

Les vaisseaux déployés du chenal d’Aigues-Mortes
Mouillèrent dans les eaux du Nil, blanches d’ibis.
Puis, de Solyme, en roi Louis franchit les portes,
Semant Acre, Sidon et Jaffa de nos lys.
Le krak des Templiers plus altier se relève.
La poussière au galop des chevaux se soulève
Dans les plaines qu’ombrage un rempart montueux
Couvert de pins serrés, citadelle immuable.
Pieusement, Louis marche à la sainte table,
Attendant un courrier du grand-khan tortueux.

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LES BAYOUS

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Ô ma sainte pinière, ô mes bayous sans nom (Dominique Rouquette)

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85
Acadie

C’était le Sud profond, cajun, marécageux,
Vaudou, mélancolique, ombragé de lianes,
Gazons coloniaux et tulipiers neigeux,
Bayous enténébrés parsemés de cabanes
Sur la mousse putride et les blancs nénuphars,
Un grouillement pulpeux de fiévreux cauchemars
Envoilant les manoirs brillants de crinolines,
Aux riants boulingrins, vastes et satinés…
Célimène, jadis, nous sommes-nous donnés
L’un à l’autre en ces champs de brises cristallines ?

*

86
L’homme du Clan

Do you not fear my betrayal of your secret? (Thomas Dixon Jr.)

Célimène, en un mot : voulez-vous m’épouser ?
– Oui, c’est mon seul bonheur. – Qu’à lui seul je m’emploie ! 
– Nos droits que le Yankee, hélas ! vient d’écraser,
Nous laissent-ils, pourtant, une raison de joie ?
– Vœux de Nordiste : autant en emporte le vent,
Vous verrez que bientôt tout sera comme avant.
À présent, permettez que j’entre en cette cape,
Que ce cucurucho† vous dérobe mes traits :
Au klavern on m’attend ce soir, sous les cyprès.
Contre l’iniquité nous œuvrons à la sape.

Nom de la cagoule pointue des cofradías de la Semaine sainte en Espagne et dans les colonies espagnoles, dont fit partie la Nouvelle-Orléans de 1762 à 1800. L’habit du Ku Klux Klan est le même, et il se pourrait, c’est notre hypothèse, que le nom de cette organisation, non élucidé, vînt du terme espagnol cucurucho (qu’un anglophone, l’entendant, croira être quelque chose comme koukloukch).

*

87
La liseuse

Célimène va lire au bas du tulipier,
Dont les fleurs éployaient leur toilette si belle,
Les vers iduméens du grand Sidney Lanier,
Le poète du Sud confédéré, rebelle.
Elle est l’ange gardien d’un chevalier du Klan.
Dixie a tout perdu, mais Dixie a son plan,
Sous la botte yankee, a relevé la tête,
Brave le fossoyeur qui scelle son cercueil.
Célimène soupire et, changeant de recueil,
S’émeut aux chants cajun de l’un des deux Rouquette.

*

88
Les cavaliers de la nuit

Ils ont mis au placard les uniformes gris,
Souvent troués de plomb, taillés de baïonnettes,
Où viendront se nicher, dans le noir, les souris.
Le jour ils subiront les procès malhonnêtes,
En vaincus d’une terre à la belle uberté.
Mais la nuit, quand l’effraie appelle, en l’air bleuté,
De la cape aux trois K revêtant la monture
Hennissante, ce sont, neigeux magnolias,
Les esprits des cyprès et des camélias,
Et les sylphes vengeurs qu’exhale la nature.

*

89
Les ardents

Nous sommes les ardents des bayous sous les pins,
Nous sommes, dans la nuit, l’ombre des azalées,
Et notre cavalcade égaille les lapins,
Et notre chemin passe à travers les vallées.
Nous sommes la prairie en peine, et nos galops
Sont l’écho fantomal de ses muets sanglots.
Quand renâclent nos bais au terme de leurs courses,
Lorsque l’obscurité s’enflamme, avec la croix,
Et de la terre atteinte en son tréfonds la voix
S’élève, nous oyons le divin chœur des sources.

*

90
Les vétérans

Le poète chantait sous la tunique grise,
Sous le drapeau du Sud jouait du violon,
Évoquant sa vallée au souffle de la brise,
Les lys tigrés dans l’eau des vases du salon.
Et le sang cadien a coulé sur la terre.
Et la Louisiane en larmes s’exaspère
En voyant revenir vaincus ses vétérans.
Les galons arrachés, au triple K font place,
L’étrier qui jamais n’accomplit volte-face
Écrasé sous le pied de chevaliers errants.

*

91
Meschacebé

J’ai bu dans ces bayoux ! j’ai joué sous ces chênes ! (Adrien Rouquette)

Et le Yankee allait empoisonner les eaux,
Abattre les vieux troncs des chênes séculaires.
Ô nos pères ! vos corps flottant sous les roseaux,
Votre société détruite, dans les serres
Des vautours, l’incendie aux accueillants manoirs,
Héritage sacré dont nous étions les hoirs,
Civilisation cajun faite vassale,
C’est le prix dont on paye, ancêtres, vos efforts !
Quelle épouvante, quelle offense sur les bords
Du grand fleuve qu’ouvrit Cavelier de La Salle !

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YAKOUB

.

92
Yakoub le macrocéphale

Dans son laboratoire, il y a sept mille ans,
Le grand savant Yakoub, noir et macrocéphale,
Produisit les aïeux de tous les hommes blancs
Par la sélection du gène le plus pâle.
Sa créature, ainsi, le Blanc cruel et vain,
N’a point comme origine un processus divin ;
Son règne doit durer six mille ans, mais le Psaume,
« Les chars de l’Éternel se comptent par milliers,
Centaines de milliers », s’ajoute aux cinq Piliers,
Annonçant aux croyants la fin de ce royaume.

*

93
Yakoub et la roue d’Ézéchiel

De son laboratoire à La Mecque Yakoub
Exilé s’établit sur Patmos, l’île grecque.
En partant, il clama « C’est écrit », ou « Mektoub ! »
Un livre qu’il avait dans sa bibliothèque 
Lui parla du vaisseau qui, dans Ézéchiel,
Est « la roue », et qui doit demain couvrir le ciel.
La roue est un sommet de sciences majeures,
Un disque gigantesque, au Japon fabriqué ;
Et, pleine d’avions sous le chrome astiqué,
La roue effacera l’Amérique en douze heures.

*

94
Yakoub le sabéen

Le cheikh Anta Diop dit que le sabéen
Négroïde de Koush avait son sanctuaire
À La Mecque, où le Cube, onyx cyclopéen,
Rayonnant météore, illuminait la Terre.
La sagesse régnait chez ces dévotieux,
Si j’ose, ébénéens du Créateur des cieux.
Yakoub, le savant fou, noir et macrocéphale,
Dit à son oncle, un jour, froissant sa gandoura :
« Je vais créer un djinn qui te dominera. »
Car son hubris était rien moins que colossale.

*

95
Laboratoire de Yakoub

Les sabéens girant autour de la Ka’ba
Exilèrent Yakoub, savant fou de La Mecque :
Sa tête en potiron hors de la djellaba,
Hors du bisht zinzolin son crâne de pastèque
Les avait irrités, ainsi que ses discours,
Qu’il leur infligerait un peuple de giaours.
Son microscope avait sondé la mélanine ;
Et sous les pins pignons de Patmos, le banni
Délaya, délaya le colorant béni,
Dans sa férocité tigresque et léonine.

*

96
Yakoub et Candace

Quand la reine Candace à La Mecque arriva
Pour le Hadj sabéen, Yakoub au front turgide
La vit, et sa beauté dans son cœur se grava ;
Ce fut l’embrasement, sous son crâne ovoïde.
Cet amour, nous dit l’ange, était si stimulant
Qu’il inventa pour elle un palanquin volant,
Des éventails de paon aérodynamiques.
Las ! elle repartit épouser Pharaon ;
Et les feux de Yacoub furent un lycaon
Dévorant en son cœur les versets islamiques.

*

97
Dictature de Yakoub

Le délire aberrant de Yakoub exilé
Devint vertigineux dans le Dodécanèse.
Son programme eugéniste, en siècles déroulé,
Des noirs Mélaninims produisit l’antithèse.
Yacoub oublia-t-il qu’il était de Shabazz ?
Savait-il que Harlem inventerait le jazz,
Et voulut-il alors faire payer, d’avance,
Cette faute de goût aux fils des vrais Muslims ?
Il est le créateur des blêmes Néphilims
Que Toussaint, d’Haïti renvoya vers la France.

.

MANDARINETTE

.

98
La république des mandarines

Elles ont découvert que, brillant à l’école,
Mieux que ne fit jamais le sexe masculin,
Le temps était venu pour le mâle frivole
D’accepter son fatal, infaillible déclin.
Messieurs, si vos brevets prouvent l’intelligence,
Plus que des moins pourvus la folle indifférence,
Soyez prêts à céder votre gouvernement
De talents en papier aux voix des mandarines :
Le parchemin notant vos vertus féminines
Dit leur droit de nature au haut commandement.

*

99
La république des mandarines II

Allez, messieurs, allez : jouez de l’éventail,
Vous avez pour cela d’irrécusables titres.
De mandarines nés, tenez le gouvernail,
Des classes où vos bancs furent des rochers d’huîtres.
Si l’école est affaire aux dames, chers messieurs,
C’est bien là que l’on vole aux destins précieux.
Vos succès sont criants : que votre âme femelle
Dans l’Histoire s’inscrive avec ombrelle et gants.
Tirez donc les rideaux des salons élégants
Sur les gueux, ce levain de suante poubelle.

*

100
Mandarinette

Deux parents dévorés d’ambition, l’école 
Comme tremplin crevé vers les ciels de l’État,
De la province avaient bombardé cette idole
Sur la Seine, autre école, et vers un bon état.
Elle fut la servante ignoble, sans ancêtres,
De qui Louis-le-Grand avait créés ses maîtres.
Ceux-là seraient connus, elle, leur encenseur,
Au tapis partageant les miettes des agapes,
Avec de hauts essais sur les grandes étapes
Du style d’un Cotin, pleins d’un amour de sœur.

Futurisme 5 : La poésie en prose de Mario Carli

Du poète italien Mario Carli (1888-1935) la page Wikipédia en français dit : « La récente revalorisation du futurisme a fait de Carli un écrivain assez réputé. » La bibliographie donnée par cette même page n’indique cependant pas qu’il ait été traduit en français. C’est chose faite avec le présent billet.

De son poème Notti filtrate, tiré d’un recueil de 1923 et ici traduit, cette page dit encore que ce poème est « considéré comme un texte présurréaliste de grande qualité ». Je ne sais qui parle au juste de « texte présurréaliste », mais ce genre de définition est moralement douteux : parler de « présurréalistes » sert à ne pas dire que les surréalistes ont suivi la voie tracée par d’autres, pour défendre l’idée que ce sont eux les véritables pionniers (alors qu’ils peuvent bien n’avoir fait que donner un nom à un genre). Un surréaliste dirait ainsi « Carli est un présurréaliste » pour ne pas avoir à dire « Nous avons imité Carli ». En réalité, les principes du surréalisme sont déjà contenus dans le courant parole in libertà (mots en liberté) du futurisme italien, et je défie quiconque de trouver une différence significative entre les deux. Le surréalisme est purement et simplement le nom français pour le genre de littérature que produisaient les Italiens du mouvement parole in libertà. On nous répliquera que le surréalisme n’est pas seulement « l’écriture automatique », qui correspond à ce que décrit la formule « mots en liberté » : or nous prétendons quant à nous que le surréalisme est fondamentalement la même chose que l’écriture automatique, et que le surcroît de théorisation par André Breton et d’autres sur ce fondement n’est guère significatif ou l’est à peine. En particulier, les considérations philosophico-politiques d’un Breton n’apportent rien dans un tel débat, quand bien même elles rendraient le surréalisme français plus intéressant, pour une raison ou pour une autre, que le futurisme italien.

La filiation dadaïste, mouvement international, du surréalisme français n’est certes pas douteuse par ailleurs, mais elle n’est pas non plus pertinente du point de vue ici discuté, la chronologie étant la suivante : Manifeste du futurisme 1909, Manifeste du dadaïsme (« Manifeste littéraire » de Ball et Huelsenbeck) 1915, Manifeste du surréalisme 1924. Le manifeste L’antitradition futuriste de Guillaume Apollinaire, publié dans le journal italien Lacerba en 1913 après avoir été relu et corrigé par Marinetti lui-même, témoigne de l’influence du futurisme italien.

En plus d’être un poète futuriste majeur, Mario Carli participa au coup de Fiume avec D’Annunzio en 1919-1920 et fut un idéologue de « l’arditisme », mouvement de vétérans italiens de la Première Guerre mondiale.

Le présent billet complète nos traductions de poésie futuriste en prose ici. Les textes ci-dessous sont tirés de la même anthologie, I poeti del futurismo, a cura di Glauco Viazzi, Biblioteca Longanesi & C., 1978.

Ritratto aereo di Mario Carli (Portrait aérien de M. Carli), 1931, par Gerardo Dottori. Source : Musei di Genova.

*

Le jardin des baisers (Il giardine dei baci)

CRÉPUSCULE. – Le ciel a mélangé ses bleus, est devenu sombre, sérieux, gras, et se penche un peu ivre sur la terre, en quête de sensualité.

INQUIÉTUDE. – Les marronniers se balancent en colère, désespérément verts à leur cime, tentant de secouer les ténèbres qui les noient.

TERREUR. – Toutes les fenêtres sont submergées par un vampire humide, plombeux : un frisson avance le long des murs, de fenêtre en fenêtre.

VIDE. – Survient un moment intermédiaire qui n’est ni ombre ni lumière : les paroles restent en suspens dans ce vide sans écho, les corps ne se dessinent plus sur le sol ; suspens et incertitude aussi dans le ciel, qui semble sur le point de perdre l’équilibre et de se renverser.

LIBÉRATION. – Le combat est terminé ; il n’y a plus de lumière ; les cloches peuvent glisser confortablement rondes à fleur d’ombre.

LÉGÈRETÉ. – Un grand soulagement dans l’âme : la lumière a pesé tout le jour ! Les hirondelles s’élancent pour la suivre ; les marronniers s’apaisent, conquis et convaincus.

Dans le jardin frémit le pressentiment d’une lune trouble et malveillante comme une marâtre. Le jardin est triste : sa respiration ne parvient pas jusqu’aux fenêtres, derrière lesquelles il y a la vie humaine. Et il y a une porte là sur le jardin, à planches vertes, qui peut-être ne s’ouvrira de toute la nuit…

ATTENTE. – Les roses ont un secret à se dire : l’une d’elles fut cueillie, ce jour, et elle a su… elle a su… Curiosité de toutes parts, vive agitation, appréhension, silence. Murmure indistinct dans les rosiers, rires étouffés : rien. Les roses pouffent comme des folles, se cachent, remontrent leurs têtes, promettent puis se taisent. Mais le jardin veut savoir : c’est une orgie d’invincible curiosité. Les gardénias se tendent, exubérants ; les magnolias se balancent sur leurs hanches trop fécondes ; les œillets parlent tous ensemble : c’est un peuple ! Les géraniums crient avec une âpreté nerveuse, depuis les pots : ils veulent savoir ! Bientôt toutes les fleurs se révoltent, assaillent les roses : ces dernières se referment, dans leurs bourgeons, disparaissent absorbées par leurs racines : au sommet des tiges, à la place des roses, surgissent des fleurs d’ombre, fleurs de brume, vides et fuligineuses, spectre de parfum et de couleur devant lequel le jardin tremble et recule.

Alors la nuit s’épaissit, durcit sous l’effet de nouvelles immigrations d’ombre. L’ombre accourt de tous côtés, filtre des étoiles qui en paraissent libérées et sourient, transpire de la terre, sort des troncs gonflés, est secouée de la feuillée fourmillante. Le jardin en est comme étouffé. Mais voilà que des blessures de lumière attaquent l’ombre à coups rapides, depuis les fenêtres lointaines et proches : des blessures d’abord minces et puis qui deviennent plus intenses. Mais les fleurs sont agitées par un vide : il manque quelque chose qui leur est dû. Alors les roses réapparaissent timidement, jetant des regards autour d’elles, puis s’enhardissent, sortent en riant, et cette fois annoncent le grand miracle…

La porte de planches vertes s’ouvre. Silence dans le jardin. Nos pas s’accordent sur le gravier. C’est, madame, notre nuit de triomphe. Et soudain nous sommes éblouis : nous voyons des veinures métalliques dans l’ombre : des o concentriques qui s’allongent et se compriment comme les plis d’un accordéon. Les fleurs nous regardent marcher, se demandant : « À quelles racines mobiles tiennent-ils, sous le sol ? Qui a tracé le canal pour ces racines ? La terre est fermée de toutes parts. »

Nos pas s’accordent, lents, calmes, égaux, orgueilleux : ils semblent chercher la place exacte qui leur est assignée par le destin, et foulent doucement le gravier.

Paroles lentes, veloutées, languissantes du désir qu’elles contiennent ; paroles tristes car inefficaces ; paroles brèves et rapides comme des fusées, parce qu’enivrantes. Alliance de deux épines dorsales qui veulent oublier l’Âme, la mettre de côté. Un premier ricanement jaunâtre de la lune derrière les mélèzes râblés : sentiment de colère vindicative. Les fleurs se réfugient sous les feuilles. Un rossignol sait ce qui va se passer, et chante pour encourager le jardin. Dans l’étang, un murmure d’eaux somnolentes, sur lesquelles ricane la lune sale : un réveil à mi-voix qui prélude à un susurrement de mailles tricotant une coiffe verte pour cette lune.

Voici ce que disent nos corps, absente l’Âme :

MOI. – J’ai parcouru des distances infinies pour arriver jusqu’ici. Y a-t-il une Intelligence qui guide les créatures à la rencontre les unes des autres et leur prépare des jardins somptueux ?

TOI. – Pourquoi sommes-nous ici à nous aimer ? Est-ce, peut-être, le point le plus haut de l’Univers ? Un léger vertige.

MOI. – Nos pas deviennent lents et incertains. Qu’avons-nous vu ? Qui nous regarde dans la nuit ?

TOI. – Je vois des fragments d’avenir… des menaces… un acharnement de puissances oubliées… des insurrections de douceurs méprisées… Tout reviendra, tout se rassemblera dans les plis du futur, avec de la haine, pour venger le présent…

MOI. – Ne voulais-tu pas de mon âme ? Je ne sais où je l’ai laissée, je ne sais…

TOI. – Quel visage aura notre Âme quand nous la retrouverons ? Je n’ose l’imaginer…

MOI. – Nous oublierons l’Âme abandonnée ; nous ferons ici, cette nuit, une nouvelle âme, florale et parfumée.

TOI. – Je suis la victime et toi le bourreau. Mais qui t’a donné l’opium ? Détruis-moi, avant que je te fasse mal.

MOI. – Je sens les harmonies s’éveiller sur mon corps. Oh musique de l’épiderme ! Exquisité de certains muscles qui flairent le contact et le cherchent harmonieusement !

TOI. – Je me souviens de ta première caresse, sur un lit de satins absorbants comme un abîme.

MOI. – Égarement soudain. Je suis seul dans la nuit. Qui m’abandonnera ? Qui était à mes côtés ?

TOI. – Amour sans fin…

MOI. – Petite mère pâle, lointaine ! Blanche maison décharnée ! Ornières où je tombai un jour, et qui me parurent un sépulcre !… Mère oubliée, je t’aimerai… je ne suis plus le même… je t’aimerai ; pourquoi ne te vois-je plus ? Qui ai-je haï ? Qui ai-je frappé ? Qui m’abandonnera ?

TOI. – Tu m’aimeras (ô mensonge !) tant que tu n’auras encore rien perdu ! Comme tu es fort ! Mais quand tu m’auras donné ta force : alors quoi ?

MOI. Fin de l’égarement. Un regard dans la nuit pour chercher la phosphorescence de tes yeux. Découverte d’une broche scintillante sur ta poitrine nue. Vision orientale : rêve byzantin : dissolution de beaux velours : ceintures d’or sur des nudités d’esclaves : ivoires : huiles et bronzes : cruautés : reines luxurieuses : domination de Rois barbares et vierges…

TOI. – Odeur de forêts lointaines, inexplorées : gestes de sauvages amoureux… fuites et chasses… sensation d’une selle qui me porte évanouie…

MOI. – Cités crépusculaires, roses et fumeuses, pourpres liquides, sanglante irritation de murailles musculeuses comme des athlètes…

TOI. – Une cavalcade à travers un labyrinthe ; galop cahotant… froissement de feuillages sur les cheveux… irruption d’un paysage calme, lunaire, démesuré, avec une tiédeur et une langueur laiteuses diffuses…

MOI. – Nuits alexandrines… sommeil après la lutte… bruissement d’idoles spumeuses… tache plénilunaire semblable à un soleil voilé par des ailes d’anges… tiédeur… langueur…

Nos deux pensées se rencontrent, se confondent, font adhérer nos corps. La lune grimpe d’arbre en arbre avec effort, surgit par instants d’entre les feuilles comme un magnolia impudique, pâlit, suinte. Les arbres s’expriment devant elle par un coup violent et subit, édifiant des symphonies d’ombre : accords de lune en sourdine.

Une de tes caresses modestes se referme lentement sur mon poignet. Volupté. Asservissement de tout le jardin, des parfums, de la nuit, de la lune, à ta fragilité. Un ruban vermillon tombe de ton cou : ventouse qui attire un baiser terrible.

UN BAISER. – Je m’enivre horriblement : je reçois une vague de noir et de jaune, d’orbites écarquillées sans pupille, lueurs de cimeterres courbes… Furieuse ascension de rages implacables… Ce baiser est plus épouvantable qu’une blessure : il lutte contre un ennemi intérieur : plus celui-ci s’humilie, plus il le sent victorieux et s’exacerbe : folle brutalité… d’occultes puissances comprimées déflagrent fantastiquement… Monstres… monstres… monstres… Je vois le fond vertigineux d’un maelström, vois la mort nichée dans le noir, je me sens mourir, je meurs, je reste immobile, vide ; puis je remonte lentement, flottant, cadavre inerte, jusqu’au retour du soleil… Décadence, débilité, égarement, sommeil, sommeil, sommeil : fin du baiser.

Une pause.  Les paupières deviennent lourdes. Un banc, pami les arbres, mi-lune mi-ombre, nous attire. Silence. Dialogue vivace de nos habits, que verdit la lune. Et voilà que nos parfums mêlés s’élèvent à nos yeux, deviennent un nuage qui nous absorbe. Les parfums se font compacts, nous enveloppent, deviennent nos vêtements : quels sont ces vêtements durs, secs, tranchants ? tout le monde les porte. Le nuage de parfums nous attire, nous entraîne, nous conduit dans l’ombre pleine. Là ni lune ni lac ni vent. Il y a – parmi une couronne de cyprès – une petite platebande, concave comme une alcôve. D’autres parfums, souvenirs d’une Inde voluptueuse et d’Arabies enflammées. Essences poudreuses et huileuses de l’âme vagabonde et entremetteuse. Parfums, parfums, parfums… Nous nous dépouillons de nos vêtements. Vêtements de parfum, soies, longs voiles, velours de parfum… Chimère tragique qui se travestit en courtisane. Nuit, parfum, nudité.

Un baiser. D’autres abîmes, d’autres monstres, d’autres morts. Un baiser, un baiser, un baiser. Mille baisers, tous les baisers de l’humanité, tous les baisers qui attendaient cachés, derrière les étoiles, dans les fleurs. Une floraison de baisers dans la nuit : lumières éblouissantes, fusées polychromes, dispersions interminables de la matière : expression de la vie physique du monde, dans la synthèse d’un baiser… Moment immobile, central, cœur du Temps et de l’Espace, îlot d’intensité où viennent se prostrer tous les soupirs dévoués des choses amoureuses, où tout ce qui aime vient déposer ses baisers humblement, pour l’apothéose de notre seul baiser qui les résume tous… Le jardin afflue frémissant dans cette alcôve et se dépouille de tous ses baisers ; tous les calices tintinnabulants qui caquetaient sont devenus muets : ils ont exprimé toute leur vie en baisers… Et l’univers paraît en ce jardin pour donner des baisers. On dirait que la lune est flasque, car elle a donné des baisers… Le firmament s’est tout entier vidé : il a donné des baisers, des baisers… Toutes les choses adultes sont vides, exsangues, disparaissent, pâlissent, meurent…

Dans la nuit il n’y a plus – en cet instant – qu’un brouillard soyeux et blanc (peut-être le voile de deux Âmes), étui hermétique à l’intérieur duquel nos bouches se collent l’une contre l’autre pour l’éternité.

*

J’ai fabriqué le printemps (Ho fabbricato la Primavera)

1e Opération. – 3 février : j’ai laissé naviguer dans l’air sept plumes de brouillard, trempées dans la sueur des amants, et suis allé chatouiller les narines à l’affût du poète.

2e Opération. – 16 février : j’ai sucé depuis la fenêtre avec deux grues de lumière les paupières du poète, qui se sont réveillées deux heures plus tôt que d’habitude ; le soir, j’ai introduit dans l’atmosphère de son lit frénétiquement vide douze espiègleries élastiques.

3e Opération. – 11 mars : j’ai jeté une pincée d’agitation dans le vent, qui s’est mis – nourrice montagnarde et chanteuse – à bercer le cœur du poète ; et il en est sorti des rimes en eur.

4e Opération. – 5 avril : allongé sur le sol, j’ai soufflé dans les racines ; aussitôt les grands arbres osseux se sont gonflés de vert, comme des parapluies qui s’ouvrent, comme ces éventails qui sortent des faux cigares.

5e Opération. 9 avril : j’ai soulevé de terre tous les atomes hivernaux de mauvaise humeur, nausée, paresse, découragement ; les ai rassemblés en l’air, compactés, puis étendus en fines feuilles au soleil ; et le poète a dit se sentir énervé1.

6e Opération. – 28 avril : dilué trois rayons de soleil en nuage rose, produit eau savonneuse tiède, mousseuse, uniforme, diffusée dans les rues de la ville ; le poète s’est senti glisser dans la crémosité de jacinthes, de muguets, de vanilles.

7e Opération. – 5 mai : mobilisé tous les rayons longs et moyens du soleil, étendu un étouffant matelas de parfums, sur lequel construit une architecture mécanique incandescente athlète s’équilibrer sauter tressauter aplatir dessous les homoncules ridiculement en sueur dans des shorts blancs.

1 En français dans le texte. Dans le sens de « privé de force, d’énergie ».

*

Nuits filtrées (Notti filtrate)

Ndt. Il existe au verbe italien filtrare, filtrer, un sens figuré, « réélaborer mentalement », qui paraît bien correspondre à ce dont il s’agit ici : la réélaboration mentale de ses nuits par le poète. En laissant « filtrées » dans la traduction française, nous gardons l’image poétique, dont le sens figuré se déduit : puisque des nuits filtrées ne correspondent à aucune réalité physique ou concrète, il s’agit d’un sens figuré ; le filtre étant celui de « la machine à esprit » de la première phrase du poème.)

Il est certain que ma chemise fut pendue par les mouches, qui jugèrent le moment arrivé d’épouvanter la machine à esprit ; et tandis que je comptais une à une mes côtes, dont la patience n’éprouvait aucun trouble, je m’aperçus que les grenouilles frottaient leurs dos nocturnes contre la râpe du firmament et que les poussières qui en pleuvaient devenaient le chant des rossignols. Mais le lyrisme devait avoir ses raisons pour coaguler ce précipité violet dans l’antre seulement des grands cyprès, de façon que la nuit en devenait toute légère et gris-de-perle. C’est un fait que ma première maîtresse est encore assise sur son tabouret de velours, au fond de chacun de mes lits médiumniques, et n’était que le blanc est une formule astrale et ne supporte que des mains de somnambule, ou que je suis trop sage, je me le secouerais de dessus le dos et punirais avec résolution tous les balais névrotiques du monde et la présomption ventrue des bassines superficielles.

2.

Le vent cette nuit est une innovation masculine, que les paupières écoutent avec la stupeur contractée aux vérités suprêmes. Et si pour arriver ici j’avais traversé la forêt des transfigurations, dolente des filtres de satin chatoyant, oh alors quel abandon des plaisirs minuscules ! Toute ma joie, faite de pelotonnements félins sous des coutres extrasensuels, se laisserait fendre comme une poitrine trop large par des violences de grand style. Mais il est peu probable que l’infini se décide à porter les pantalons des conventions, même dans un moment de tendresse, et je ne crois pas non plus que la symphonie grinçante des murs assoiffés d’évasion saura le convaincre de se pencher même un seul instant sur leur négligeable maigreur. Aussi l’agitation insolente des peupliers se calmera-t-elle bientôt, avec des sanglots et des soupirs de renoncement. Et la nuit dira « merci » pour son firmament, que nous reverrons demain, sans bandages, guéri.

3.

Qu’importe si le ciel m’a regardé sérieusement sans un battement de cils ? Et qu’importe si ces trois cils de noirceur sur les trois étoiles les plus voyantes m’ont averti qu’il fallait s’arrêter sous une fenêtre quelconque en tremblant discrètement ? Démontrez-moi que la Voie lactée n’est pas le commencement d’une immense putréfaction, car si c’est le cas je continuerai de trembler jusqu’à la catastrophe. Mais, pour l’instant, j’ai raison, moi. J’ai raison, j’ai raison, j’ai raison ! Du moment qu’il n’est pas possible de passer chaque étoile au fil de la logique, du moment que les plus jeunes et plus follettes aiment les plongeons dans le noir, même quand cela rapporterait aux hommes des fortunes inespérées, du moment que la lune est une hypothèse arabesquée des débris de l’idéal, permettez que je siffle au nez et à la barbe des policiers, et ne venez pas me rappeler toutes les roses que j’ai cueillies, tous les parfums que j’ai versés, tous les gâteaux que j’émiettai, car alors (oh sérieusement !) je serai forcé de tousser à dessein.

4.

Même si l’illusion est de crème, plus personne ne peut m’ôter l’assurance que la lune est une hostie de tabernacle, mâchonnée et corrodée par les soupirs de tous les amants : ce qui rendra folle de rage la vaporeuse robe à fleurs de la douce Lucia. Par bonheur les printemps s’endorment fatalement, et aucun chien attaché aux jardins ne peut les dénaturer avec impudence. S’il n’en était pas ainsi, je devrais pleurer toutes mes larmes d’argent fondu, transpirant l’amour par mes pores attendris comme un effluve crépusculaire.  Et pour qui donc ? pour quelle synthétique merveille ou quelle poignante dispersion infinitésimale ? Il faudrait trouver une chanson qui contienne toute la musique, et dans le cœur divisé en compartiments loger une chouette, un grillon et une chauve-souris avec des mandolines et des guitares. Lâches ! lâches ! pourquoi ne pas m’apprendre à baiser seulement les jacinthes, l’horreur des lèvres de femme ?

5.

Céder veut dire s’enfoncer doucement, s’allonger sur sa propre base sensuelle, renoncer aux vaporeuses évasions, aux transfigurations lunaires, aux remous de la zone spirituelle. Et tu dois comprendre, mon amour, que ton cœur inutilement ailé ne pourra soutenir longtemps le poids qui l’assaille, le presse, le force à céder. L’Univers a des moments où tout cède. La maturité des vergers d’octobre, les lits vénitiens, le dos des chats et des océans, les velours voluptueux, les yeux de la passion, les routes de la fatigue qui confinent à des cimetières –, mon amour, mon amour, t’exhortent à céder sans plus attendre, te rassemblant sur tes racines, te hâtant, avant que le vert cède au jaune, avant que le rose cède au rouge, avant que l’azur sombre pesamment dans le violet. Ensuite il serait trop tard, et j’aurais creusé un vide polaire autour de moi, explosant de lumière.

6.

Entre ses poèmes les plus bizarres, Baudelaire m’a donné en présent cette Nuit verdâtre qui a soigneusement bistré la ville et donné une ironie à chaque lanterne, un parfum de vice à chaque solitude de pierre. Il était temps que les inepties des jardins scintillent de perversité et que les plus majestueux carrefours se remplissent de frissons instables. Il était temps de renverser les élastiques fonds océaniques sur ces duretés pleines d’apathie sonore et de prétentieuse consistance. Il en résulte que chaque fenêtre est une forge de filtres avides et que chaque robe de femme possède un éclair de liquidité sous-marine. Qui a appelé les Sirènes, les cocottes bleu-vert qui enfilent des perles pour les naufragés ? Est-il possible que cette Nuit ne soit que le naufrage d’une ville dans une mer de l’imagination ? Je pourrais jurer, ô verdures immergées, que mon amour est capable de hurler comme un chat féroce et de rayonner ses douleurs comme des diamants rongés par l’ombre. Je ne me rappelle pas, ne veux me rappeler les rouges flammes méridiennes qui n’ont laissé aucune trace dans aucune limpidité ; et puisque la lune qui se montre maintenant à ma fenêtre est plus malsaine que l’absinthe, je pense que la joie de vivre est une adultération des matins de rosée.

7.

Interdis-moi de m’agenouiller à tes pieds, mon amour, même si l’allée d’acacias se conjure avec les pores de tes cuisses orgueilleuses, et promets-moi que l’Origan ne fera plus de révérences à la Comtesse bleue2 au bord de la fontaine. Ah pouvoir transpirer en un seul regard pour toi mes vingt-six ans, denses de violence coagulée et de folie volatile ! Ah pouvoir te baiser et te toucher sans mesurer la place que ton petit corps occupe dans l’espace ! Mais les droits ridicules de notre cœur cognent comme des freluquets enragés contre le nuage errant de l’esprit, et c’est en vain qu’on désire qu’« après » soit « avant », tant que les invraisemblables cécités ont un trône dans chaque système nerveux. Maudit soit le Passé qui ne nous apprend rien ! Est-il possible que mon héroïsme doive se cramponner à tes voiles, et succomber de l’une de tes dentelles frivoles ? Hélas, femme esclave, je suis ton esclave. Et les anges nous épient hilares à travers les trous de ce tamis que nous appelons firmament, duquel ils laissent chaque nuit pleuvoir sur nous les ordures empoisonnées de leur détestable paradis.

8.

Est-il établi que mon cœur est un marais de nacre où les crapauds s’habillent du suicide qui mettra en fuite la suavité des allées claires-obscures ? et massacrera les solitudes frappées3 qui s’attendrissent au passage d’un couple nécessaire ? Nous rirons avec affectation en voyant une goutte d’acidité stylisée suinter d’une porte vespérale et mordre les chairs les plus melliflues du crépuscule, puisqu’elle finira sans aucun doute par se poser entre les seins légendaires d’Hérodiade ou au plafond de ma chambre au Grand Hôtel. Et ce pour que je puisse sourire de mon inutilité et de la suffisance d’autrui : si je ne pouvais obtenir le respect dû à mon génie, cette épingle indiscutablement verte transpercerait toutes les blondeurs jaillies des couchers de soleil et ma vengeance se profilerait sans surprise dans les instants de synthèse. Le nectar des dieux était peut-être cette gouttelette verdâtre, versée avec sagesse dans la main d’une vierge couleur de rose. C’est pourquoi il est inutile que la nuit se dévêtisse devant la pleine lune, s’abandonnant avec seulement le moindre de ses voiles. Je ne fuis pas, je ne fuis pas ! croyez bien que personne ne me poursuit, personne ne me hait ! L’épingle est dans ma main, et la sensualité devra sous peu s’écrouler à mes pieds, foudroyée.

9.

La précieuse harmonie de la nuit me force à compter les cyprès alignés qui attendent l’ordre de se disperser. Mais, hélas, trop de points d’exclamation qui chantent ne font pas de la poésie ; et il ne sera jamais possible à l’émeraude de se dissoudre en arc-en-ciel. Je voudrais faire le saltimbanque de mon enfance, mais je crains que ma silhouette endurcie ne s’obstine à fixer le grand sapin criblé d’étoiles sans en tirer aucune conséquence pratique. Je pourrais au moins glisser sur des vélodromes de papier hallucinant, détachant des reflets extérieurs le tabernacle du dieu vert ! Je pourrais soustraire aux spirales des pénombres étouffantes l’épopée de mon cœur, hermétique tirelire qu’il faut briser pour en profiter ! Je domine, oui, mon lyrisme comme une route aux courbes capricieuses ; mais puisque l’essence ne suffit pas pour atteindre le bonheur des forêts languissantes, il ne me reste qu’à écouter le fourmillement des perles sous le palais de ma bouche. Alors les lèvres d’éponge visqueuse conçoivent des pensées en sourdine et maudissent la fatalité que m’enfilera, aujourd’hui et toujours, l’aiguille des mots. Donc ne retire pas, ma belle, les hirondelles aux Alpes pour en parer ton ventre si blanc : laisse en liberté ces hirondelles-paroles frottées de souvenirs, divines de divination, adorables de fraîcheur. Et ne me regarde pas avec la tristesse des nuits bleues sans coulpe et sans bonheur. Comme je t’aurais aimée, si les sanglots ne nous avaient troublé la gorge ! À présent je ne connaîtrai plus la sensation des matins plantureux et clairs, ni le sourire des rivières si blanches dans la collision, comme une étincelle d’ivoire ourlant une grande tasse.

10.

Mon calme ressemble à un ricanement pétrifié par la douleur. Mon silence n’est qu’une grappe de hurlements comprimés par une grimace. Comme cette ville anguleuse que la nuit a vêtue d’impassibilité… Comme ces lampes qu’une main d’épouvante a éteintes à minuit… Dureté de la rue aux coins inévitables ! Insistance des lampadaires posés sur le fleuve, égouttant dans l’eau leur bourdonnement de fuseaux à la recherche d’un équilibre : dans l’eau, cercueils d’ambre, lubrifiés, qui attendent les étranges yeux phosphorescents brochés de croisements de rayons comme des têtes de Moïse. Si au moins mes larmes étaient d’or et les attendait un cercueil de gratitude, pour te les présenter dans un écrin, ma belle ; et si j’avais un étang à poissons où laisser tomber cette agitation intérieure, cette lâche, inflexible rumeur qui ne sait pas être musique et ne sera jamais tempête ! Et donc : si la somme de tous mes états d’âme est l’immobilité, si au fond de mon drame tout entier je trouve le silence, si personne ne m’écoute, si tout finit dans un ricanement, arrêtons-nous une bonne fois pour toutes, ô ma hâte, ô mon inquiétude ! Et recommençons à compter les étoiles, les lampadaires et les marches d’escalier, comme je le faisais et ne le fais plus depuis trop longtemps : nous nous distrairons. Petite, je suis venu sous ta fenêtre cette nuit ; mais ton petit corps horizontal sentait l’épaisseur des murs, là-haut ; alors, n’y pouvant rien, je me mis à éplucher une mandarine qui m’était restée dans la poche, feignant d’imiter avec sérieux l’invraisemblable calme de la rue nocturne.

2 L’Origan, la Comtesse bleue : « Origan », « Contessa Azzurra », noms de parfums.

3 En français dans le texte. Le terme existe à vrai dire en italien contemporain sous la forme frappè (avec un accent grave), avec le sens de boisson servie dans de la glace pilée, et uniquement dans ce sens.

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Aplomb

Ndt. Aplomb, emprunté au français, existe en italien, avec le sens figuré de confiance en soi.

Le mot APLOMB dénote assurance, désinvolture, solidité : cette signification ne peut s’expliquer qu’en décomposant le mot en ses différents éléments.

A =

Tour Eiffel : un point dans l’azur, sommet pointu avec deux jambes d’acier. Il peut aussi y en avoir une troisième, mais elle n’est pas indispensable pour soutenir Paris.

P =

1ère lettre du mot PLANTE : chose enracinée, attachée, fixe, mais ondoyante. Par exemple, un PIN maigre et souriant, dégingandé dans le vent, mais sûr de ses racines.

L =

Angle droit. Angle à 75 degrés. L’angle infaillible de l’équerre géométrique qui donne un contour aux murailles et domine les équilibres des rues, des places, des véhicules du corps humain.

O =

Rotondité sonore, fluide élasticité, avide de chutes rebondissantes qui la laissent toujours sur ses pieds.

M =

Enrichissement, dilatation de la tour Eiffel. Le sommet s’est ouvert, a jeté deux bras vers le bas, qui se sont rejoints à mi-chemin et attendent l’occasion de s’appuyer au sol : louable indice de bonne volonté, bien que superflu.

B =

Les seins de l’Idiote, bistrotière à Ravenne, tranche de lard aux velléités de marbre, sur laquelle j’avais l’habitude d’appuyer mon coude droit dans les moments de recueillement et d’intense réflexion pour me donner de l’assurance.

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Mario Carli devant son poème Aplomb. Source : Museo di arte moderna e contemporanea di Trento e Rovereto (Mart), Fondi Mario Carli-Mario Dessy.