Tagged: surréalisme

Deux poètes de Curaçao : Chris Engels, Tip Marugg (Traductions du néerlandais)

Les deux poètes curaciens ici traduits par nous figurent déjà sur ce blog. Chris Engels (1907-1980), dont le nom de plume était Luc Tournier (mais comme il est également connu sous son vrai nom comme peintre et animateur culturel important à Curaçao, c’est ce dernier nom qui est le plus souvent cité), est nommé dans un poème de Cola Debrot que nous avons précédemment traduit ici.

Quant à Tip Marugg (1923-2006), nous avons déjà traduit, via une version néerlandaise, un de ses poèmes écrits en papiamento, dans notre billet de « Poésie révolutionnaire des Caraïbes néerlandophones » ici.

Les poèmes qui suivent ont tous été écrits en néerlandais.

Christiaan Engels, alias Luc Tournier, était également peintre, marié à la peintre curacienne Lucila Boskaljon, et fonda le musée de Curaçao. C’était en outre un musicien, qui fit des tournées internationales comme pianiste avec l’orchestre philharmonique de Curaçao, dont il était un des cofondateurs.

Tip Marugg et Chris Engels sont aujourd’hui classés comme poètes surréalistes. À l’époque où la littérature néerlandophone ultramarine n’était guère connue dans les Pays-Bas continentaux, il était d’usage dans le pays de considérer que le surréalisme n’y avait pas de représentant. La littérature antillaise néerlandophone n’a été connue véritablement des Pays-Bas qu’après que les lettres hispano-américaines y eurent pénétré, et comme littérature influencée par celle-ci. L’influence latino-américaine est donc probablement la plus déterminante dans le cas du surréalisme curacien, qui compte en plus des deux poètes ici représentés quelques autres noms, Oda Blinder, Charles Corsen… Or le surréalisme latino-américain s’est appuyé sur les œuvres du Chilien Vicente Huidobro, antérieures aux œuvres et manifestes d’André Breton et Philippe Soupault, et de l’Espagnol Guillermo de Torre. Dans le cas de Luc Tournier, dont le pseudonyme emprunte le nom de jeune fille de sa mère, il est cependant très probable que l’influence française soit plus marquée. La France occupe un espace thématique non négligeable dans sa poésie, on sent qu’il y avait des racines.

Les textes qui suivent, disponibles sur le site dbnl (Digitale Bibliotheek voor de Nederlandse Letteren), sont ceux qui ont paru en journal, à savoir Lux pour un poème de Chris Engels et Antilliaanse Cahiers pour tous les autres poèmes ici traduits. Si les poèmes ont paru en recueil sous une forme un peu différente, nous l’ignorons.

.

Chris Engels
pseudonyme : Luc Tournier

Luc Tournier par Nicolaas Porter, photographe surinamais contemporain. Source : Werkgroep caraïbische letteren.

.

Lux, 2e année (1944)

.

Une statuette de la mère de Dieu (Een moeder Gods beeldje)

Me voilà comme l’hiver dans les roses :
les miettes blanches, sur le sol rouge de l’action
qui reste immobile dans une séculaire négligence,
avec des murs, ouverts, de blessure.

À travers les fissures rampent des araignées de lumière
tissant des halos éphémères sur mon être léger,
la nuit vient de finir, et le jour
chante des oiseaux sur le bord gris de la fenêtre.

Je tournoie dans la chambre comme une petite castagnette
et fais mon lit pour l’absence de bruit ;
aucun Dieu ne s’occuperait de moi
qui ne fût mon fils en son éternité.

.

Antilliaanse Cahiers, 1e-2e années (1955-1956)

.

Aubergiste et bourgeois (Kastelijn en burger)

L’aubergiste
reste en dehors
de la révolution.

Dans son dos
froufroute la jeune fille noble
dans l’escalier
jusqu’à son cœur.

Le paysan
est possédé
par son dernier
dialogue onirique.

Si je ne viens pas
au café : c’est
que j’y suis né.

La bastille
pour ma
famille
est doublement perdue.

*

Willemstad

Ndt. Willemstad est la capitale de Curaçao.

J’étais un agent de la circulation sur le pont
qui s’ouvrit en tournant
un rat se faufila sous les barrières
ma main gauche lui fit signe de s’arrêter
j’étais comme une croix
plantée sur son trottinement.

Puis le soleil tomba lourdement à ma gauche
la lumière aspergea toute la boiserie
un Golgotha scintillant, le plus blanc tribunal
je devenais toujours plus noir
et conservais
ma position debout sur la terre.

Alors oscilla comme un pendule
le pont, qui rasait la mer
et séparait l’heure, le feu et l’eau,
sans chœurs visibles
la vallée se peuplait
mais je ne pouvais rien entendre.

*

Machette dans la nuit (Machete in de nacht)

La lune bleue
fustige la jetée.

Taches de kérosène
dans la terre.

Éventail
de
l’arbre.

Sérénade
le long du portant
des chemins.

Le torse des
nuits
acquiert un
œil.

Oreilles des
caravanes d’ânes,
danse des
cratères et bouilloires.

La nuit crie « ia »
dans le cri de la machette.

Ces mains ivres
qui versent le saignement1.

Les toits
glissent
comme
la dernière lettre : o‘n’ [MA‘N’]
Lune. [Maan]

À travers fenêtres,
à travers péniches,
ce qui va bientôt fermer
culbute hors
de la nuit.

1 Ces mains ivres / qui versent le saignement : Traduction de « Die dronken handen / die het bloeden berten ». Le verbe berten est totalement inconnu en néerlandais. Si l’on suppose une coquille, les verbes proches de cette forme posent tous des difficultés : par exemple, bersten, « se fendre », « éclater », n’est pas un verbe transitif. Les IA interrogées n’apportent pas de réponse satisfaisante. À mon sens, il faut chercher la solution du problème dans le multilinguisme de Curaçao. Engels était hispaniste et traducteur de Lorca. En espagnol, verter signifie « verser », verter sangre est une expression tout à fait idiomatique, et le v espagnol se prononce à peu près comme un b, si bien que ce verbe espagnol donnerait, phonétiquement et avec une terminaison néerlandaise, berten. J’aurais certes aimé trouver une forme comparable en papiamento, créole à base portugaise-espagnole, car alors les lecteurs curaciens auraient dans l’ensemble compris sans trop de difficultés cet idiosyncratisme (tandis que l’espagnol en tant que tel est loin d’être aussi répandu à Curaçao – peut-être davantage parmi la classe cultivée ?), mais cela ne semble pas être le cas (je ne trouve que basha et derama). À cela s’ajoute la difficulté que le poème ne dit pas « bloed berten » mais « het bloeden (c’est-à-dire « le saignement ») berten », mais ne serait-ce pas là un simple raffinement dans l’hypercréolisation ?

*

Photo de passeport en septembre 1939 (Paspoortportretje van september 1939)

En face de la cathédrale
il y avait, en costume couleur hémorroïde,
la guerre.
Deux enfants venaient de traverser la rue,
et le tramway du plaisir
passa comme un ferblantier.
Les chœurs des oiseaux
étaient posés sur la tête de Marianne
et le père nourricier
était le portier de la banque.
Il commença de pleuvoir incroyablement
derrière les nuages
et cela fit battre des ailes à la poussière.
À travers la grille d’une villa
une famille faisait saillie.
L’horloge de Notre-Dame
sonna le quart.
La cigogne des nouvelles
se tenait derrière les fenêtres silencieuses des rédactions.
La guerre avança,
une voix grésillante cria : « Vive la France ! »†
Chacun se sentait comme vu dans sa nudité.

En français dans le texte. (Deux autres occurrences infra, pareillement marquées d’un obèle.)

*

Une main (Een hand)

Je cherche une main qui me tient
mais nous prenons le taureau par les cornes
je cherche une main qui me tient.

Je tambourine sur le piano
mais cela me laisse intérieurement froid
je cherche une main qui me tient.

Je cherche une main qui me tient
la main de Dieu est trop vide trop raréfiée
où je suis comme poussière.

Je cherche une main qui me tient,
trop, trop peu, au sud, au nord
une main ; et nulle part ailleurs que le meurtre.

*

Panique (Paniek)

Mon index est cassé,
j’y avais mis mon alliance.
Did you say this is a token
et que j’ai le cerveau embrumé ?

Poussé de l’avant sur un chemin circulaire
avec entre les branches une lumière blafarde,
à la fin elle se penche :
« Là où tu arriveras, le procès commencera. »

Je courus chez le chirurgien.
Il m’indiqua comment aller chez le boulanger,
mais quand je levai le doigt,
il y avait de la cendre dans son rire amer.

Le pain a été donné aux enfants.
Ici s’élance, là où le berceau n’est plus,
de bas en haut, en haut ! en bas ! une balançoire,
dessous l’herbe flétrit.

*

Entrée dans une exposition (Binnenkomst in een tentoonstelling)

Sur les notes de l’attente
je traversai l’antichambre
– recevant le long de ma joue droite
un Reverón2 à la pose nonchalante –
et des trompettes d’angoisse
retentirent à travers des joncs virulents,
cage où l’ambre brûlant
de mes sentiments bouillonne.
Chaque type d’homme est un ermite.
À travers les rectangles nus des portes
entrèrent impuissants, l’un près de l’autre,
le nouveau peintre, mon vieil ami peintre ;
je vis le premier et pensai le second,
par les rites, les couleurs et les arcs
de leur art, se forme une triade,
se forme un triade, se forme une triade de hiéroglyphes.

2 Reverón : Orthographié « Révéron ». Il s’agit du peintre vénézuélien Armando Reverón (1889-1954), dont Engels avait acquis plusieurs toiles.

*

Souvenir de mon frère (Herinnering aan mij broer)

Licencié de lettres romanes†,
et moi, un émigrant ; à présent
entre les deux le volcan blanc
de la mer,
je t’emmène au vieux jardin
avec sa volière,
les doigts d’un pianiste
saisis dans l’air par des garnements ;
et la menace lointaine,
à l’heure la plus amicale,
de l’inspecteur de police
notre voisin du dessus.

Dix heures du matin,
un roulement, un battement
de tambour
voilà le hussard
et son officier :

Garde à vous ! Feu !

Et je regarde sous mon riche schako,
sa jugulaire me coupe le menton,
les fenêtres enfarinées
de la boulangerie au soleil,
qui sont comme notre avenir
brillantes, pâles, prometteuses
et insondables.

Ce dont nous nous souvenons
est un levain,
ni pour le bien ni pour le mal,
pour notre futur
en retard

et trop tard.

*

Paysage de cannes (Landschap der stokken)

Tiges émergeantes, jeunes arbres
deux bottes de Dieu,
ailes de la peur,
soleil et lune.

La surprise des sons
dans le courant moléculaire.

Les bateaux de crème des nuages.
Les urines colorées : graine, sable, propres.
Et vois ! les cannes de marche partent.

Si je vais à toi,
tu es gênée,
ma main est un cache-col
sur la bouche du matin ;
je te cherche, ma doublure,
comme un miroir de ma forme
deux fenêtres qui jamais ne coïncident
mais tendent ensemble côte à côte,
la position oblique des dents et du cœur
nous est trop-plein, refuge
et douleur.

Les cannes déambulent misérablement
Jamais une canne ne s’est plantée comme une plume
dans la colombe de la terre.
Les oiseaux volent.
Mais nous sommes des cannes
dans un paysage circulaire et rien de plus.

*

Ville de verre (Stad van glas)

Entre tes seins j’étais
la ville aux sept collines,
l’air était haut, purs ton esprit
et ton odeur et ton haleine.

Je passai tes membranes,
chute aux flèches jaillissantes,
c’était de jour, je me tenais
des deux côtés et libérai

les maisons de leur note la plus nette ;
magasins de vélos et croix,
ma mère gisait là solitaire morte
sous les dalles.

Sans bruit la lumière montait
le long des écluses des fenêtres
un tram passa solitaire, solitaire aspirant
l’obscur glissement.

*

Lait (Melk)

Des nourrices
mulâtresses,
hors de sens,
pâte noire,
rire doré,
dents blanches,
des pots de lait
pleins
à ras bord,
laissez-nous
vous gager le monde ;
un don intégral
mon geste silencieux,
par lequel,
j’espère,
je n’offense personne ?

.

Tip Marugg

Tip Marugg : Eau-forte de Bert Kienjet, 2013. Source : De Parelduiker, 2014.

.

Antilliaanse Cahiers, 1e-2e années (1955-1956)

.

Devenir vieux (Oud worden)

Le cœur bat les heures
et la lumière du soleil
esquisse des silhouettes
sur notre visage.

*

Cartomantica

J’ai bu du lait
et gravi une montagne
mais n’ai pas trouvé le chemin d’escampette
où Eros avait dormi.

Entre deux pattes de cheval
le vent du soir avait soufflé
contre ma rude poitrine.

Mourir comme ça.

Parmi des rochers durs,
le soleil dans les yeux.

*

Dans les rues de Tepalka (In de straten van Tepalka)

Ndt. Le titre de ce poème est également celui d’un roman, plus tardif, de Tip Marugg. Tepalka est une ville fictive.

La lune vert pâle
brille
sur ce silence contraint ;
aucun soupir ne rompt l’auréole
que j’ai tressée autour de votre corps.
De blancs flocons
nagent dans mon âme
suivant l’écume dans le rire des étoiles
et rejoignent les désirs
qui chaque jour meurent à nouveau.
Des ombres glissent.
Un rai de lumière
me brûle la peau.
Dans les rues de Tepalka
les femmes cassaient des dés.

Ndt. Il existe déjà une traduction française de ce poème, par Kim Andringa, dans son essai « Le surréalisme curacien : une invention néerlandaise ? » de 2019. La traduction y figure avec l’original ; on y lit, au deuxième vers, « klinkt », au lieu de « blinkt » qui se trouve sur le site dbnl et que nous suivons : « brille ».

Par ailleurs, nous avons une différence d’interprétation au dernier vers, qu’elle traduit : « des femmes vomissent des dés ». L’original se lit : « In de straten van Tepalka / braken vrouwen dobbelstenen. » L’absence d’article défini en néerlandais peut indiquer soit un indéfini, « des femmes », comme dans la traduction de Kim Andringa, soit un défini général, « les femmes (en général) », comme dans notre traduction. C’est un premier point. Le second tient à braken, qui peut être soit le présent de l’indicatif de « vomir » comme chez Mme Andringa, soit le passé de breken, « casser », comme dans notre traduction. Dans notre traduction, il existe certes une rupture de temps, ce qui serait a priori favorable au choix de notre prédécesseure. Cependant, une telle rupture peut avoir un sens de contraposition de la situation existentielle du narrateur avec les mœurs étranges et peut-être immémoriales de la ville mystérieuse. En outre, un dé se dit en néerlandais dobbelsteen, avec le mot steen, « pierre » ou « caillou », et l’on sait à quoi renvoie casser des cailloux : les femmes à Tepalka cassaient des dés, comme des bagnards. Certes, notre traduction française ne contient pas du tout cette nuance linguistique, le mot « dé » étant entièrement neutre à cet égard, mais ce n’est pas parce que le mot ne suscite pas immédiatement l’image que celle-ci n’a pas en soi cette évocation. Nous ne prétendons pas que notre interprétation soit forcément la bonne, des éléments nous échappent peut-être sur lesquels le roman homonyme, que nous n’avons pas lu, pourrait faire la clarté. Ce qui nous conduit à la note de théorie littéraire en fin de ce billet.

*

Jeu (Spel)

Je reste silencieux sur le trottoir.
Le roulement de l’agonie
sombre
dans la musique d’un jour nouveau.

Seul avec le soleil de plomb
et j’entends l’écho
de la destruction
que j’ai accomplie.

Dieu était-il avec moi
quand je suis mort
ou bien est-ce le vent
qui emporta mes soucis ?

*

Elle (Zij)

La fermentation de mes jeunes années,
je la sens danser
sur un blême refrain
où Elle meurt solaire

Elle était
le rêve insensé
aux mille dons ;
le sommeil
aux nouveaux élans ;
le banquet
qui se préparait.

Ses seins devinrent
des brumes roses,
son corps,
une matière transparente ;
les copeaux de notre amour,
la pause
avant la fin.

Je n’ai pas attendu
qu’elle recommence
sa chanson
dans la splendeur sereine
d’une désolée plage des morts.

Je me suis préparé
à son absence
en marchant
dans la ville froide
sur des routes blanches
– par ma peine et par mon rire
submergées –
et annonçant aux morts muets
sa venue.

Elle sait et attend
et rayonne.
Elle sait et attend
dans l’abondance
où les morts doivent vivre.

Incliné vers la morte,
mes yeux trouvèrent
le cadeau explosif
qu’elle donnait encore ;
mes lèvres saisirent
le froid enchantement
qui brillait en elle ;
effacés les rêves,
la vision expansive
de seins dormants
sur lesquels
à la lumière de mon propre feu
durant tous ses jours
durant toutes ses nuits
je chantais des codes
qu’elle comprenait
jusqu’à sa dernière heure.

La vie incommensurable
et l’insondable mort
se sont figées en elle,
où désormais blanc et bleu
Tip Marugg
un œil d’ange
arrache les liens funéraires
de mon bonheur complet.

.

ANNEXE

D’une faiblesse intrinsèque du surréalisme

.

Dans plus que tout autre genre littéraire, les ambiguïtés sémantiques du type de celle que nous avons soulevée plus haut dans le poème de Tip Marugg, entre « des femmes vomissent des dés » et « les femmes cassaient des dés », ambiguïtés qui naissent de la possible polyvalence sémantique d’un même morphème, ne se laissent guère résoudre par le contexte, dans le surréalisme. Cela tient aux propriétés de l’écriture automatique, qui n’engendre pas de contexte à proprement parler. Le vers « braken vrouwen doodstenen » pourrait être éclairé par le contexte du poème, mais ce n’est pas le cas ; nous en avons donc appelé, dans notre note, à un contexte plus large, qui pourrait être le roman homonyme dans lequel ce poème est peut-être inséré.

Il manque un contexte immédiat mobilisable pour assigner à « braken vrouwen doodstenen » un sens plutôt qu’un autre. En outre, il n’y a pas un sens qui serait plus naturel eu égard à la rareté de tel emploi sémantique d’un morphème par rapport à tel autre emploi : braken au sens de « vomissent » n’est pas plus rare, plus recherché, moins « naturel » que braken au sens de « cassaient ». La défense de notre traduction repose donc sur des arguments qui ne peuvent être considérés comme dirimants ; ils relèvent en fin de compte de la préférence.

Nous sommes en présence d’une indécidabilité du sens littéral. Je suspecte nombre d’amateurs du surréalisme de trouver en cela une nouveauté intéressante ; il est peut-être des commentateurs qui s’amusent à relever ainsi des diversités de sens possibles, indécidables, et passent leur temps de cette façon. C’est un dévoiement de la théorie ancienne des niveaux de lecture. Pour Dante, par exemple, un texte littéraire comporte quatre niveaux de sens : littéral, allégorique, moral, anagogique. Or ces sens ne sont pas alternatifs l’un à l’autre, comme dans le cas d’une indécidabilité grammaticale non purgée par le contexte, ce qui est le cas des sens « surréalistes ». Les sens « surréalistes » sont en réalité l’expression d’un sens littéral indécidable. Dès lors que le sens littéral est entaché d’indécidabilité, il n’est évidemment pas permis de rechercher un autre niveau de sens, puisque, si l’auteur avait voulu conduire à ces autres sens, il n’aurait pas dû laisser le sens littéral dans cet état.

L’écriture automatique, à laquelle se résume au fond le surréalisme (c’est-à-dire que le surréalisme n’est qu’une greffe du mouvement italien futuriste parole in libertà), obéit sans doute à des règles psychologiques générales, mais ce n’est pas à de telles règles que doit recourir l’exégèse littéraire, car cette dernière a le devoir d’examiner une intention de l’auteur. Dans l’écriture automatique pure, il n’y a plus guère d’intention quant au signifié, et l’exégèse est donc annulée d’avance. C’est de la matière pour le psychologue, qui peut s’en servir pour des diagnostics, ou pour le chercheur en sciences sociales, qui peut en extraire des tendances, c’est-à-dire que c’est de la « culture » au sens secondaire d’objet anthropologique.

Parmi les règles psychologiques générales auxquelles est nécessairement soumise l’écriture automatique pure, il en est une dont je revendique la mise en lumière (dans mon essai sur la poétique sophistique de Paul Valéry). Cette règle psychologique a son importance dans le domaine de la pratique poétique, car elle décrit une tendance naturelle – automatique – contraire aux effets de la poésie. Il s’agit de la règle d’association des phonèmes parents, ce qu’en théorie littéraire on appelle assonance et allitération. Les mauvais commentateurs font grand cas de ces « figures de style », comme ils les appellent, des figures de style que l’on trouve pourtant avec la plus rigoureuse nécessité dans toute forme de texte écrit ou parlé, poétique ou non, en raison de la limitation du nombre de phonèmes dans toute langue ; si bien qu’ils appliqueraient leur analyse avec le même succès à des articles de journal qu’à des sonnets. Quand on cherche ce qu’on ne peut manquer de trouver, on est sûr de n’être jamais déçu.

L’automatisme conduit à l’agglutination insignifiante de phonèmes parents, c’est-à-dire aux assonances et allitérations sans propriété, par exemple, d’harmonie imitative. Quand on veut signifier que quelqu’un parle pour ne rien dire, on dit que son discours est du « bla-bla », un terme qui, avec deux syllabes, une allitération (bl) et une assonance (a), exprime parfaitement ce dont il s’agit. Le discoureur creux, automatique, « blablate ».

L’un des premiers à avoir introduit l’automatisme dans le vers classique, le Français Stéphane Mallarmé, est connu pour ses vers assonants et allitérés. Il est connu pour ceci, mais non pour cela par quoi j’ai commencé la phrase précédente : il faut comprendre ce qu’il y a de recours à l’automatisme dans l’abondance de ces procédés, quand elle ne se laisse, comme c’est le cas le plus fréquent, rapporter à aucune intention formelle dans le contexte du poème (contexte lui-même plus ou moins largement absent en fonction du plus ou moins grand recours à l’automatisme), pour comprendre que l’inspiration de Mallarmé était déjà, avant la théorie de l’écriture automatique, de l’écriture automatique. « Aboli bibelot d’inanité sonore » est de l’automatisme, et l’impression que produit ce vers, quand on a dépassé le stade académique et pédant, est celle d’un profond primitivisme : c’est du « blablatement ».

Tableaux et Polyptyques : Cent Dizains

I Tableaux

II Polyptyques (Fin de la chevalerie. Égout de Charles Baudelaire. De quelques autres. L’Hydropathe Immortel. Le Pistolero. Prolétariat. César le paysan. La Légende du paradisier. Triptyque de Saint Louis. Les Bayous. Yakoub. Mandarinette)

.

1
Chaise-globe Aarnio

Je m’étais enfoncé dans une chaise-globe,
Contemplant le cosmos étalé devant moi.
Un vaisseau spatial rend-il agoraphobe
Ou claustrophobe, quand il va droit devant soi ?
Me demandai-je alors, parmi les nébuleuses
Et les rouges vapeurs de tant de Bételgeuses.
À présent que j’en suis si près, à les toucher,
Pourquoi n’entends-je point la musique des sphères ?
Espace plein de vide, ah ! que tu m’indiffères.
Je vais pour dix mille ans à nouveau me coucher.

.

I
TABLEAUX

.

2
Trous noirs

Ils parlent de trous noirs, et c’est d’eux qu’il s’agit :
Oncques une lumière en ce fond ridicule 
N’en pourrait éclairer la moindre particule,
Tant l’âne diplômé jamais ne s’assagit.
Mes oreilles par eux sans cesse apostrophées
M’obligent à maudire un tel conte de fées :
Vos voyages prévus, leur dis-je, dans le temps
Montrent sans contredit une absence profonde ;
Quand les poules, mes chers messieurs, auront des dents,
Vous nous retrouverez aux prémices du monde.

*

3
Zoo

Je n’écris pas pour vous, Français de mon mépris,
Mais pour quelques aubains qui, par un choix étrange,
Apprennent notre langue avilie, et n’écris
Pas non plus pour la gueuse habitant votre fange.
Car je suis de retour d’un pays d’hommes blonds,
Où la féminité, des mystères profonds
De l’amour ne rit pas, en hyène difforme.
Et devant vous je crois être au zoo, sûrement,
Ou bien que je vivais alors au firmament ;
Entre les deux cités la distance est énorme.

*

4
Laudanum

C’était le bercement d’une paix colubrine,
Un hamac où branlait, béate, la raison.
On s’en administrait comme de l’aspirine,
Quand le corps médical prescrivait ce poison.
La migraine avouait, devant la panacée,
Sa défaite. Un divin sommeil d’oléacée
Apaisait les soucis et les états nerveux.
Nos aïeux retrouvaient le goût des chansonnettes
Avec ce biberon, et nous, marionnettes,
En gardons dans le sang des polypes baveux.

*

5
Ézéchiel dans le Temple

Ézéchiel entra dans les salles cachées,
Ombreuses, où grouillaient les dessins monstrueux
De serpents aux plafonds, et les faces nichées
D’idoles en métal aux murs anfractueux.
Et des princes maudits, de pustuleux lévites
Encensaient bassement ces horreurs interdites.
Plus loin il entendit des sanglots, des douleurs :
Les femmes, pour Thammouz, ordure babélique,
En ces lieux, dans le saint des saints salomonique,
Osaient s’humilier en prodiguant des pleurs.

*

6
Jemina (La goule)

Le capitaine Adam, du premier méharis,
Traquant des Touaregs révoltés dans les dunes,
Campait près d’un oued, dont les palmiers fleuris
Sous les étoiles d’or lissaient leurs palmes brunes.
Il entendit chanter, doux fredon, trémolo,
Et crut voir une femme, assise au bord de l’eau.
– Qui va là ? – Jemina. – Que fais-tu ? – Rien, qu’attendre.
– En ce lieu loin de tout, et seule ? Qu’attends-tu ? 
– Le moment de ta fin. – Ai-je bien entendu ?
– Demain tu seras mort, je mangerai ta cendre.

*

7
La chasse

Entends-tu ces tambours ? – Oui. – Nous allons mourir.
– N’est-il aucun moyen d’échapper à la chasse 
Que ces monstres sanglants vont jeter sur la trace
Qu’éperdus nous laissons dans ces bois à courir ?
– Nous ne connaissons pas cette forêt épaisse
Comme eux, et c’est pourquoi, vois-tu, rien ne les presse ;
Ils dansent pour l’instant, ils nous savent perdus
Dans leur jardin. – Ce son me remplit d’épouvante.
– Quand les martèlements en seront suspendus,
Nous serons le gibier de leur traque mouvante.

*

8
Crémation royale

On a mis le défunt dans une urne aux flancs d’or,
Assis à la façon d’un méditant bouddhique ;
Et ce corps, en fondant, funéraire trésor,
Un an, ou bien vingt mois, y restera, mutique.
Un long tuyau permet aux fluides de couler
Dans un bocal au fond du piédestal. Brûler 
De l’encens pour couvrir un miasme de chair blette
S’impose tout au long du royal sacrement.
Enfin, après les bains de l’ébouillantement,
Sur un Mérou de bois on flambe le squelette.

*

9
Fantômes à Chinatown

La brume entre, de nuit, comme un fluide épanché,
Dans le lacis obscur des cours aux fumeries.
Le marin suédois sur la natte couché,
Hypnotisé divague, en verdâtres féeries,
Sur le dos cuirassé d’un basilic squameux.
Quand sans bruit s’agglomère un squelette fumeux
De mandarin en robe, aux orbites flambantes.
Chaque lampe d’étain, dans l’établissement,
Exhale, brasero d’occulte nécromant,
Une apparition aux manchettes tombantes.

*

10
Le Mahdi

Son nom est El-Mohdi (sic), l’Ange exterminateur (Barthélemy et Méry)

Je chante les exploits du général Lanusse,
Qui des sables d’Égypte en mourant fut couvert.
Napoléon le fit courir après l’astuce
D’un haillonneux Mahdi soulevant le désert.
Le fakir descendu des cieux sur une rosse
Périt sous les crachats d’un biscaïen atroce,
Malgré ses talismans, ses agissants colliers.
Lanusse, las ! est mort au pied d’Alexandrie.
Et je dois avouer que mon âme attendrie
Souffre qu’on n’en ait fait quelques tableaux pompiers.

*

11
Œdipe

Un médecin vulgaire a souillé ta mémoire,
En faisant de ton mythe éternel et profond
Une pantalonnade, un numéro de foire.
L’imposture vidait un seau nauséabond
Sur le génie attique et dorien d’Europe,
Outrageant à la fois l’art et le stéthoscope.
Sophocle, Cinéthon, Euripide, inspirés,
Et Corneille, Voltaire, au mont d’ifs et de baume
Des Piérides, ont vu se dresser ton fantôme,
Aveugle, balayant des pantins effarés.

*

12
Courtisans

Dans leur soufre je vais aux démons en dentelles,
Leur château de la nuit rougeoyant, haute cour ;
Et les chauves-souris dansent des tarentelles
Sur le ciel encrêpé d’où jaillit cette tour.
On ouvre. Les grands arcs de voûtes ténébreuses 
Pèsent comme un abîme aux cascades pierreuses.
Au loin, des luths gelés, d’affreux ricanements
Propagent les échos d’un bal cornu, difforme.
Je me sens dans le cœur une amertume énorme
D’insecte entre les doigts de singes écumants.

*

13
Fiction

En marchant dans Boston, je me forçais à voir,
Comme une volupté de l’imaginative,
Les boulevards, les parcs s’enfoncer dans le noir,
En l’azur s’avançant, colossale, massive,
La courbe d’un vaisseau spatial martien,
Par-dessus les buildings de notre monde ancien.
Le sombre fuselage, émaillé de lumières,
Peu à peu recouvrait le ciel terrestre et bleu.
Enfin du changement ! jubilais-je, au milieu
D’un univers soudain figé dans ses ornières.

*

14
Le cloaque

L’abondance, aux souris, dans un enclos fermé,
Est fatale, on les voit sombrer dans la névrose
Et le cannibalisme. Un mâle déprimé 
Courtise un mâle éteint, l’ordre se décompose,
La femelle souvent périt en mettant bas,
À ses petits, sinon, ne s’intéresse pas,
Ils meurent. Quelques-uns attendent que tous dorment
Pour trotter… N’avons-vous de ces faits rien appris,
Que nous nous rengorgions tant et plus de Paris,
Dont les limons grouillants nous pressent, nous déforment ?

*

15
La fille du gardien de la paix

T’ai-je déjà parlé de la fille du cogne,
Ami, de l’impudente épice sans drageoir,
Qu’en banlieue – oui, c’était du côté de Boulogne,
Mais plutôt Billancourt – j’aimais, sans le savoir,
Qu’elle était d’un poulet la tendre géniture ?
Ses fréquentations se faisaient dans l’ordure,
En dehors de mon cercle ; et que je suis penaud
D’avoir vu l’abri-fou dans ces voiles corsaires,
Pour elle composé des poèmes sincères…
Sans qu’elle eût de liens avec Ernest Raynaud† !

Ernest Raynaud (1864-1936), poète et… commissaire de police.

*

16
La fille du gardien de la paix II

Cet amour juvénile était une vengeance :
Le pays se vengea par moi des argousins,
Par elle ses parents se vengeaient de l’engeance
Des poètes ! Étant suffisamment voisins,
En banlieue assez mixte, et même assez mêlée
– Ce terme décrivant une base écroulée –,
Nous pûmes donner cours, pauvrets ! sans le savoir,
À la haine de sang en nous aimant, candides.
Si je n’ai pu former, depuis, des nœuds solides,
Je sais qu’elle vit seule et que son sort est noir.

*

17
Le prix de la nonchalance

Paris, ville de boue, ah ! comme je regrette
De n’avoir pas songé, quand, jeune banlieusard,
J’avais quelques amis, à leur monter la tête :
« Grimpons dans le métro, descendons au hasard†,
Emportant des bâtons, et montrons-nous des braves. »
Mais nous ne savions pas que nous étions esclaves.
À quoi nous a servi de rester nonchalants ?
Les gommeux, qui voyaient nos mines bocagères
Comme si nous étions de hordes étrangères,
En nous sachant vieillir deviennent insolents.

Mais de préférence à Saint-Germain-des-Prés.

*

18
Inuits à Copenhague

Il est, dans un quartier lugubre à Copenhague,
Un lieu de rendez-vous pour Inuits en haillons.
Je ne sais quel instinct, agonisant et vague,
Ou quel courant marin, ou quels froids tourbillons
Rassemblent ces débris d’un peuple en son naufrage
Sur cette place urbaine, où moisit leur chômage.
Alcoolisés, drogués, zombifiés, perdus
Pour les rituels saints des nuits sur la banquise,
Ils ne voient plus celui qui passe et les méprise,
Ni les droits sociaux éternellement dus.

*

19
Papous à La Haye

Quartier périphérique à Den Haag, en Hollande,
À cinq arrêts de bus des dunes, de la mer,
Grises (Scheveningen), quartier en bord de lande.
Commerces graffités. Passants rares. Dans l’air,
Un découragement. Au sol, des papiers louches.
Bistrot surinamais, où n’entrent que les mouches.
Décor qui fut pimpant, de lèpres émaillé.
Puis, me croisant – sorti droit de ma fantaisie ? –,
Un Mélanésien de la Papouasie.
Sans plumes, mais couvert d’un polo débraillé.

*

20
Gares d’Europe

Qui monte en train s’expose à mettre pied en gare,
Quand une gare c’est, dans les grandes cités
D’Europe décadente, une lande barbare,
Où grouillent d’un bayou les immondicités.
Et celui qui parcourt ce continent d’histoire
En train, se voit partout dans la même onde noire
De louches trafiquants, mendiants et drogués,
Et dans la même odeur de crasse intempérante
Accueilli. Sa ferveur devient inopérante ;
Ses souvenirs pueront, et seront abnégués.

*

21
Gares d’Europe II : Le gueux voyage

Elle est d’un gueux fini, c’est vrai, cette remarque.
Quant à vous, écrivains faits à Louis-le-Grand,
Vous êtes en tous lieux des invités de marque,
Ne voyez d’un pays que le plus inspirant.
Vos cicérones, tous sont agrégés d’histoire.
Les planches après vous changent de répertoire.
Vous visitez les gueux pour vous encanailler,
On sait vous en donner pour vos écus de cuistres.
Jamais gare ne vit, dans ses replis sinistres,
Vos arrois somptueux, pour s’en émerveiller.

.

II
POLYPTYQUES

.

FIN DE LA CHEVALERIE

.

22
Allons voir si

Mignonne, allons voir si… – Vous m’appelez mignonne ?
Et comment croyez-vous que je prenne cela ?
– Mais… – Si vous espérez que la méthode est bonne,
Cessez, il faut sans plus y mettre le holà.
Vous prenez en modèle une crapulerie :
On ne donne ce nom, dans une hôtellerie,
Qu’à la femme qu’on paye et méprise, souillon
De condition basse, et vouée à la boue
Des instincts dégradants ; or c’est tout ce qu’avoue
Votre littérature infâme de billon.

*

23
Allons voir si II

Ronsard, mais c’est la fin de la chevalerie,
La souche des seigneurs et de l’amour courtois
Cédant fatalement à la grivoiserie :
Son sang versé donnait le pouvoir aux bourgeois.
Corneille, puis Racine, âmes chevaleresques,
Entravèrent ces eaux, flots sardanapalesques,
Mais Hugo, mais Gautier, mais tout Louis-le-Grand,
Qu’aurait cinglé Boileau de satires épiques,
Ces sylvains mirent fin aux seuls temps romantiques
Que connut, sous nos rois, ce pays qui fut grand.

*

24
Vieux satyres

Faut-il pas être un vieux satyre dégoûtant 
Pour nommer son aimée, en vers, une « mignonne » !
N’y voit-on pas la main du barbon égrotant
Qui passe des bonbons d’une mine friponne ?
Je vous entends : « Monsieur, que nous contez-vous là ?
Nos lauriers ne sont point pour couronner cela ! »
Non, vos humanités de Grecs esclavagistes
­­– Merci ! tout est si beau là-dedans, si divin,
C’est un sommet de l’art et du goût le plus fin –,
Profanateurs d’enfants, ne sont nullement tristes.

*

25
Mon seul mérite

Aussi nombreux que soient mes tares, mes défauts,
Du moins ne vous donnai-je en mes vers du « mignonne ».
Et je me passerai des honneurs les plus hauts,
Des lauriers, si ce goût est ce que l’on couronne.
Comment ne voit-on pas l’ordure d’un tel mot ?
Faut-il pas être simple, et même être un grimaud,
Pour y trouver ce que l’amour nous dit, suprême !
Quand notre sentiment vous fait un piédestal,
Comment ne lui serait absolument fatal
Ce ton si déplacé près de ce que l’on aime ?

*

26
Aurea mediocritas

La modération, la médiocrité,
Du sage sont le but : trop de biens paralysent,
Dit le poète ancien, chantant la pauvreté.
Cent esclaves c’est trop, vingt esclaves suffisent.
Dix pour l’appartement de Rome, avec Tulla,
Les dix autres aux champs, gardant votre villa.
Et vous serez badins, pauvres, vertueux, justes,
En bornant vos désirs sexuels aux laquais,
Qui ne vous coûtent rien. Qu’ils ne soient point coquets.
Moins de bien, cependant, nous rendrait vite frustes.

*

27
Académisme

En d’innombrables vers classiques, et sordides,
Les poètes nous font leur maîtresse une « enfant ».
Croyez si vous voulez que ces rimes languides
Pourraient tout aussi bien décrire un éléphant.
« Enfant », c’est le vocable, après le mot « mignonne »,
Le plus utilisé ; chacun de ces mots sonne
Ainsi qu’un attentat, aux mœurs comme à la loi.
Heureusement, François Mauriac, adamique,
Le dénonciateur du prurit sodomique,
Disculpe l’habit vert d’emblée, ayant la foi.

.

ÉGOUT DE CHARLES BAUDELAIRE

.

28
Charles

Toi, Charles, tu seras le poète maudit,
Nous te ferons passer pour tel au populaire.
Il faut qu’en se voyant soi-même, un pauvre hère
Pense observer ton front d’épave et de bandit.
Et qu’il soit convaincu que son fatal désastre 
Est d’avoir vu le jour sous le plus mauvais astre
Comme toi, sans comprendre – idiot hilarant –
Que tu t’abouches moins aux lugubres ilotes
Qu’à nous, tes alliés depuis Louis-le-Grand,
À nous, tes compagnons d’élite et de ribotes.

*

29
Vin

Alors, Charles, ce vin sur les nappes visqueuses,
C’est l’effet attendu de beaucoup travailler ?
Et, de Louis-le-Grand aux tavernes poisseuses,
Ce parcours ce n’est pas, alors, s’encanailler ?
Ce n’est pas, la boisson, dans cette poésie,
Un divertissement de haute bourgeoisie ?
Charles, ne me dis pas qu’avec ton éditeur,
Ce brave compagnon de la salle de classe,
Vous ne faites qu’un tour de piste dans l’impasse
Qui garde le destin de l’abusé lecteur !

*

30
Camarades

Faisons le compte, un peu, de tes bons camarades
De classe, mon Charlot. Deux sont tes éditeurs.
Un autre, en te louant dans les pages maussades
Des journaux du bon ton, t’assure des lecteurs.
Pour la faire jouer, l’un demande une pièce.
L’autre te donne Poe à traduire, et sa nièce
Te commande un proverbe à dire en des salons.
Un autre te défend d’un juge sans pensée,
Qui respecte en Charlot un ancien du lycée 
Où son garçon brillant use ses pantalons.

*

31
Procès entre amis

Vous qui tenez des nœuds plus forts que fiançailles
D’un établissement aussi prestigieux,
Où je place à mon tour le fruit de mes entrailles…
– La peste soit du fruit des entrailles du vieux !
– Comment ! de tels écrits, de cette habile main,
Souilleraient, saugrenus, poussifs, le parchemin 
D’un Poëte sevré de si bonne mamelle !
– La peste soit du ton badin de ce corbeau !
– Non, Monsieur, je ne puis, ce n’est point là le Beau,
Ne pas vous condamner pour cette bagatelle.

*

32
Défense

La parole est à vous, Maître. – Monsieur le Juge,
Entre gens comme il faut, gens de Louis-le-Grand,
Nous savons que la Loi, du faible est le refuge.
En condamnant Charlot ici présent, souffrant
De s’être encanaillé sans assez de réserve,
Car c’est un fruit commun des dons et de la verve,
Thémis courrait danger de flétrir de ce trait
Une institution auguste et bienfaitrice.
– Un châtiment me sied, mais notre Impératrice 
M’a déjà fait savoir qu’elle pardonnerait.

*

33
Le pardon

Tout va bien, mon Charlot ! tes odes lesbiennes
Longtemps continueront de nous émoustiller ;
Le Paros de tes vers en nudités païennes 
Et nocturne acropole à jamais va briller.
Gloire à Louis-le-Grand ! La justice sévère
Te condamne en clignant de l’œil, noble trouvère.
Ton pardon n’attend plus. Ce ballon dégonflé 
Fait entrer en sifflant la fange dans les rues,
Et nos poches croîtront, les digues disparues
Au mauvais goût bourgeois sur la place accouplé.

*

34
Révolte

Que chaque révolté juvénile ait chez soi
Une copie au moins des Fleurs du Mal, flétrie 
Pour bien montrer l’usage invétéré, l’emploi
Faisant de sa révolte une niaiserie.
Les vers n’apportent pas aux pauvres le succès.
Un procès pour atteinte aux mœurs n’est un procès
Que pour eux, lauréats de gymnase vulgaire.
À qui Louis-le-Grand couronne de lauriers,
L’invité de Crésus à ses jeux orduriers,
C’est le pardon ; la peine, elle, n’importe guère.

*

35
Destins

Les Fleurs du Mal, ce livre, à l’étudiant gueux
Sert de symbole vain de sa vaine révolte.
Au riche, c’est l’outil d’une riche récolte 
D’éloges, de succès et d’ébats bien fougueux.
L’un se hisse dessus pour au plafond se pendre ;
L’autre en cite une page, il ne faut plus attendre
D’être pour cela fait Académicien.
L’un se prend un instant pour Héliogabale,
Puis meurt de son travail, dont il ne gagne rien.
L’autre, on lui donne un jour un festin cannibale.

*

36
Une solitude

Parle-moi, quelle était ta solitude alors,
Quand à Louis-le-Grand tu sentais ton génie ?
Solitude au milieu des autres qui, dehors,
Deviendraient les soutiens de ta graphomanie,
Pour cela bien placés, généreux, influents.
Dis-moi ta solitude et tes vœux violents
Dans les seuls beaux quartiers de Paris babélique,
Perdu dans l’entre-soi minuscule. Un destin
S’offrait à tes regards intérieurs, butin
De ton droit conquérant, bourgeois mélancolique !

*

37
Une solitude II

Dis-moi ta solitude, en récréation,
Entouré des enfants, comme toi, du beau monde,
Du « monde », simplement, où de la plèbe immonde
On n’entend point le bruit, point l’éructation,
Couverts par des péans, des chants humanitaires.
Dis-moi la majesté de chagrins peu vulgaires,
Quand le fils d’éditeur, l’héritier de journaux
Lisaient tes vers, béats et promettant leur aide.
Parle-moi, si tu veux, de tes projets vénaux,
Notre étoile ! qui rends la vie un peu moins laide.

*

38
Du guignon

Parle-leur du guignon, Charles : qu’ils se voient beaux !
Que le poisseux malheur de la misère obscure
Qui sera leur destin jusque dans leurs tombeaux
Leur paraisse apanage, et gloire la plus pure,
Aux crétins des faubourgs, qui lisent sans profit,
Au travailleur vulgaire, en bêtise confit.
Le guignon ! quelle idée inhumainement belle,
Qu’un enfant de l’élite, aux meilleurs laits nourri,
Fasse passer le spleen, vapeur de la gentry,
Pour une élection divine de poubelle !

.

DE QUELQUES AUTRES

.

39
Académicien

Si le talent se trempe au four de la luxure,
Qui peut rivaliser avec un inverti ?
L’inverti doit régner, règne sur la culture ;
Bachelier méritant, quel sera ton parti ?
Qui peut rivaliser, quand cette affable Muse
Au désir, quel qu’il soit, jamais rien ne refuse ?
Et quand tu lis untel, que conquit son talent
Autant, plus que don Juan de longues théories,
Surtout s’il a du goût pour les bondieuseries,
Sache, ami, que ce sont des garçons : Montherlant.

*

40
Administrateur

Paul Claudel, qu’as-tu fait pour la diplomatie ?
Que gardent les bureaux du Quai d’Orsay de toi ?
Qu’a gagné pour toujours cette bureaucratie
De tes travaux pointus ? Je n’en sais rien : pourquoi ?
Certes, Louis-le-Grand mène à tout, mais quand même !
De nos relations au dehors quel problème
Ta compétence a-t-elle excellemment traité ?
En somme, Paul Claudel, poète au nom illustre,
Qu’allais-tu faire là, grand homme dont le lustre,
De l’administrateur jamais n’a rien cité ?

*

41
Poisons

Quand dans Paul-Jean Toulet je trouvai quelque chose 
De si pornographique inconcevablement,
Un jour, je refermai l’opuscule dément,
Aux pelures, aux peaux jetai cette névrose.
Comme je l’avais fait de ce Roger Nimier
Dont Mauriac aima le haut vol d’épervier,
Quand riant il décrit un viol d’Allemande,
Dans sa fatuité de vainqueur prétendu.
Pour aimer ces poisons il me manque une glande
Qui me fît bon Français, c’est-à-dire un perdu.

*

42
Maledictus

Le poète maudit était un grand bourgeois.
Sa malédiction n’était pas si sensible
Que l’obscur souterrain des miséreux sans voix,
Au désespoir de qui ses vers sont un fusible.
L’entre-soi courtisan produit ces Belzébuths
Tirant avec les dents les cordes de leurs luths,
Pour amuser les gueux étouffés, cette fange,
Ce fumier sur lequel vit la puante cour.
Le poète maudit avait les titres pour
– Entendez bien – clamer son hédonisme étrange.

*

43
Miracle surréaliste

Le clown surréaliste a la face arrachée
Par des ongles de femme au vernis sang-de-bœuf.
Dans son automatisme était endimanchée
Une omelette grave, à défaut de sang neuf.
Désespoir communiste, à la périphérie 
Des établissements dus à la coterie !
Quel prolétarien, dites quel vain effort
Pour placer des haillons au prix du cachemire.
Miracle ! un envoyé des cieux dit qu’il admire
Cet aveu d’impuissance, aux vertus de poids mort.

*

44
Le père d’Aube

Cet homosexuel refoulé, j’ai nommé 
André Breton (cela se voit dans l’attitude
Outrageuse qu’il prit vis-à-vis du charmé
inverti Jean Cocteau, qui le trouvait si prude),
Est le père à la fois d’Aube et du mouvement
Surréaliste, un genre ennuyeux, inclément.
Le secret des recueils selon cette recette,
C’est qu’après s’être mis, vaillant et résolu,
À l’un de ces carcans, châtiment absolu,
On se dira toujours : « C’est bon quand ça s’arrête ! »

*

45
Le père d’Aube II

Dans ce monde une femme, à cause de son père,
S’appelle Aube. Ô génie ! ainsi te montres-tu :
Rien n’échappe au pinceau de ton art, sur la terre.
Cette vie est signée, un poème in actu,
Un vivant manifeste, et, par son symbolisme,
Le plus beau que tu fis pour le surréalisme.
Je te reconnais là, sadique André Breton !
(Sade a son piédestal dans ta foi zélatrice.)
Et te lire sera toujours amer calice,
Et c’est un rituel d’humiliation.

.

L’HYDROPATHE IMMORTEL

.

46
Hydropathe et Académicien

Si pour vous, pauvres gueux, l’absinthe est un poison,
Pour lui c’est un tremplin vers une Académie.
C’est lui seul qui, pour vous, chante votre chanson,
De l’or bourgeois faisant du plomb, par alchimie.
Chanter le prémunit de vos cancers fongueux.
Il travaille pour vous, dites-vous, pauvres gueux ?
Sa chanson vous élève ? Est-ce d’un empyrée
Que vous voyez le monde ? Eh ! de quelles hauteurs
En jugez-vous ainsi, quand ses propos flatteurs
Servent sa passion, à lui seul consacrée ?

*

47
Hydropathe académique

Académicien parce que je suis grand,
Hydropathe car j’ai, dans mes hauteurs célestes,
Un suprême dédain, tout m’est indifférent.
L’absinthe sur un dieu n’a point d’effets funestes.
Entendez-moi chanter les gueux, ces bons à rien !
Je peux tout, car je suis – pas vous – normalien !
Les contraires en moi se fondent, se dépassent,
Le mauvais goût devient allure, nonchaloir ;
Cette dialectique est le plus grand pouvoir.
Je ris des braves gens que mes succès terrassent.

*

48
Réception d’un Hydropathe

Compliments au bon goût de cette Académie
Qui reçoit en son sein un Hydropathe, ô gué !
Ce cénacle est parfois accusé d’anémie,
Je m’offre à rajeunir son talent fatigué.
– Cette entrée en matière est du moins peu banale.
Ce que nous couronnons, c’est l’école normale,
Et vos libations au dit club ou tripot,
Car nous ne pensons pas qu’elles soient sérieuses,
Ne prévalent chez nous sur vos classes heureuses.
– Fort bien ! – Et remettons à plus tard, donc, un pot.

*

49
Hydropathe immortel

« Vous chantiez donc les gueux ? – Certes. – J’en suis fort aise.
Eh bien ! dansez pour nous, collègue, maintenant. »
Mais sur ces rituels il faut que l’on se taise,
L’Immortel ne vit pas comme le tout-venant,
Même ayant co-fondé le club des Hydropathes.
Des joyeux compagnons, les uns en névropathes,
D’autres en habit vert d’académicien
Finissent. Vert absinthe ou bien vert de chartreuse ?
Périssez d’alcoolisme, ô gueux, foule terreuse !
L’homme supérieur danse et se porte bien.

*

50
Immortel Hydropathe

Je suis cet Immortel du club des Hydropathes.
Un lycée à Paris me fit normalien.
Je connais les meilleurs détaillants de cravates,
Et j’ai chanté les gueux, étant bohémien.
Si je les avais eus pour voisins, triste engeance,
Mon bel enthousiasme en eût souffert, je pense :
Pour leur assomption dans mes vers éternels,
Il me fallait loger loin d’eux, le plus possible ;
C’est en me préservant de ce contact horrible
Que je sus éclairer leurs poux de vastes ciels.

*

51
Apothéose hydropathe

C’est vous qui finissez à l’hôpital, ô gueux,
Rongés par la boisson, et c’est moi l’Hydropathe.
C’est vous, malgré le cuir de vos dermes rugueux,
Qu’assomme le flacon, la fiole scélérate,
Et c’est moi, la chantant, qui deviens Immortel.
Vous mourez dans vos trous, je vis au grand hôtel,
Mais n’ayez crainte, ô gueux : en argot réaliste
Je venge votre honneur, me lamente pour vous.
Puisque pour les lauriers vous avez trop de poux,
L’école m’a choisi pour votre apologiste !

.

LE PISTOLERO

.

(i)

52
Le temps de l’assassin

Paul Verlaine tira des coups de pistolet
Sur un plus grand poète, et plus profond, plus mâle
Que lui, faune lascif, sur le beau feu-follet
Que n’aurait jamais dû toucher sa patte sale.
On a parlé d’amour, ce n’est pas sérieux,
N’en croyez pas un mot, mesdames et messieurs !
S’ils n’avaient de ce porc fait, félons, la parèdre
De Rimbaud, les anciens de Condorcet ligués,
Pour l’éternel oubli ses charmes allégués
Depuis longtemps auraient déserté la cathèdre.

(ii)

53
Le pistolero I

Quel est donc ce faciès de bandit mexicain ?
– Qui ? Ça ? C’est Paul Verlaine. – Alors c’est cet escarpe
Le poète d’Amour… – Oui, l’aimant Arlequin
À la Watteau, jouant sous les ifs de la harpe,
C’est ce portrait hideux. – Quel œil de malotru…
Il ne faut point juger sur l’aspect, qui l’eût cru ?
– Permettez, l’apparence est pleinement conforme
À ce que nous savons de ce fourbe adulé,
Dont Rimbaud échappa de peu, miraculé.
Son âme n’est pas moins que sa tête difforme.

*

54
Le pistolero II

Les drames de l’amour et de la jalousie !
– Permettez, l’assassin, en habit de Pierrot,
Visait, dans sa sanglante, horrible frénésie,
L’esprit auprès duquel il n’était qu’un maraud,
Cet enfant génial dont la voix, les conquêtes
Enverraient ses travaux au fond des oubliettes.
Il fut pauvre ? C’est vrai, sortant de Condorcet, 
Moins riche qu’avocat ou haut fonctionnaire ;
Mais on paya toujours sa plume mercenaire,
Il ne dut ni périr ni garder le tacet.

*

55
Le pistolero III

Il ne fut pauvre, au fond, que relativement
Aux anciens d’un lycée où l’élite se forme,
De Malfilâtre à bout ne connut le tourment ;
Et sa pornographie avilie et difforme,
Outre ce que gagnait Philomène Boudin,
Sustentèrent son fol et faunesque dédain.
Voilà ce que l’on donne à lire aux suicidaires
Adolescents d’un temps qui veut les immoler.
Pour quelques chants chrétiens on va l’auréoler
Ici, mais on tait là ces vers incendiaires.

*

56
Le pistolero IV

En résumé, l’élite assassine Rimbaud
Par son Pierrot sanglant, son « prince des poètes » ;
Et, révolvérisé, Rimbaud, quasi manchot,
À la savane court, va vivre avec les bêtes.
Mais nous avons gagné quelque chose, par lui,
Par ce Verlaine laid que son seigneur a fui ?
Non, nous avons perdu toute chance de gloire.
Le vers est devenu dissonant, puis est mort ;
L’ont bien théorisé ceux que la honte mord
De n’avoir jamais su rimer sa pauvre histoire.

*

57
Le pistolero V

Alors les sanglots longs de la poudre qui tonne
Sous un voile pudique ont été recouverts.
L’assassin a payé d’un séjour monotone
Dans un cachot son dû, les bras lui sont ouverts.
Ah ! ce grand amoureux… Mon œil est tout humide :
Épris jusqu’à tuer plus grand que soi ! Splendide.
L’autre ? Rimbaud ? Eh bien, quoi ? C’était son destin
De bouchonner mulets, mules et dromadaires
Au lointain Buganda. Charleville-Mézières
N’a guère d’institut pour vivre en Byzantin.

(iii)

58
Le pistolero VI

Si vous l’aviez croisé, non près du Panthéon,
Quartier qu’il écumait avec désinvolture,
Mais à dos de cheval dans le Nouveau-Léon
Ou dans une sierra de Neuve-Estrémadure,
Vous vous seriez signé, le voyant, ce Lorrain,
Quand son œil mongolique eût brillé, lisse airain,
Parmi le poil hirsute et souillé de sa joue.
Et vous préférez donc, digne bourgeois d’Auteuil,
Puisqu’il faut s’éduquer, le lire en bon fauteuil,
Même si c’est faisant de temps en temps la moue.

*

59
Le pistolero VII

Si, dans l’auberge entrant, au fond d’une sierra,
Vous vous étiez soudain trouvé face à Verlaine
Avec un sombrero de Guadalajara,
La cartouchière en vue, inquiétante chaîne,
Et la barbe hirsute indiquant le bandit,
N’auriez-vous point prévu que le drôle vous dît
Que vous l’obligeriez lui donnant votre bourse ?
Vous l’auriez, je me doute, et soit garçon-vacher
Soit bourgeois et nanti de biens à lui cacher,
Vous eussiez fait la nique ou repris votre course.

.

PROLÉTARIAT

.

60
Le choumacre

Il détestait Vallès, sauveur du Panthéon
(Des communards voulaient le passer au nitrate :
L’ancien de Condorcet les arrête, et s’en flatte),
Jamais il ne chanta pour aucun orphéon,
Et dans son atelier souterrain, sombre, humide,
Il ne se voyait pas autrement qu’apatride.
C’était le cordonnier, choumacre des faubourgs.
Sur les vieux croquenots sa caboche blanchie,
En haïssant Vallès, l’homme des creux discours,
Avait théorisé les fins de l’anarchie.

*

61
Établissement Louise Michel

Ce jour est, mon enfant, ton premier jour d’école, 
Et le nom du fronton c’est Louise Michel.
Ce n’est pas seulement, ni d’abord un symbole :
Ce lieu ne verra pas descendre l’arc-en-ciel
Qui t’offrirait, montant dessus, la moindre chance ;
Et tu ne seras rien, chez les bourgeois de France.
Ce nom, c’est ton destin, comme ce fut celui
De nos pères, de nous, de toute vie obscure
Dans le chaos fatal, la concurrence pure
Avec le monde entier, la peine sans appui.

*

62
Établissements

Leur poète chantait le haschich, l’opium ;
Eux ont fait leur carrière en buvant de l’eau plate,
Et, devant des enfants se voyant à Barnum,
En louant les beautés d’un choucas hydropathe.
Les établissements lugubres, adornés
D’affiches prévenant les gueux abandonnés
Du danger des produits défendus, des narcoses,
Les jugent sur leur foi soumise aux longs péans
Que l’on élève, avec de l’encens, aux géants 
Appétits de bourgeois et leurs veules névroses.

.

CÉSAR LE PAYSAN

.

(i)
Prélude

63
Auberge

Je ne sais ce qu’on trouve au pays de la Bresse,
Hormis de la volaille en liberté, dit-on,
Et des émaux, travail demandant de l’adresse,
Dont Gabriel Vicaire a fait quelque feston ;
Mais j’ai vu dans Paris, la ville trop chantée,
Une auberge aux carreaux de couleurs, enchantée,
Et j’admirai beaucoup sa beauté hors du temps.
Quelle âme de poète a conçu, pour ces tables,
Un vitrail arlequin de carrés délectables ?
Qu’autant que le regard les becs y soient contents.

*

64
Le boulanger de Nîmes

Et cet autre poète, un boulanger de Nîmes,
Qu’Alexandre Dumas visita dans son four
Après Chateaubriand, fougasses magnanimes
Et triolets bien cuits dont il savait le tour
Illustrèrent son nom, Jean Reboul ! notre guide,
Des rives du Gardon harmonieux Panide.
Je te parle d’un temps qui fut, ah ! monzami,
Doux comme de scander Mirèio sur les aîtres.
Aubanel, en fervent, dit qu’il gardait ses lettres
Dans le même tiroir que celle de Zani†.

† « La relegisse, quand siéu triste ; / La tène dins moun tiradou, / Emé ce qu’ai de mai requiste, / Emé li letro de Rebou » (La miougrano entreduberto, 1860)

*

65
Le coiffeur d’Agen

Ce poète d’Agen, coiffeur de son état,
Ou l’inverse, fierté du Midi, des Cagotes,
N’a pas écrit un vers en français de l’État :
C’est Jasmin, l’immortel auteur des Papillotes.
Troubadour aux lauriers de ses Papillôtos,
L’entendre, c’était être un mangeur de lotos.
Sur les bouts de papier dont sortaient les frisures
Des lionnes d’Agen, il griffonnait ses chants.
Mais Balzac l’a moqué, comme d’autres méchants
De Paris, détestés dans les mas et masures.

(ii)

66
Cagots

Mes pères, vos hameaux dans les maquis pierreux,
Quelle était la raison de leurs cagoteries,
Ces quartiers à l’écart, comme si des lépreux
Vous gardaient du toucher de leurs loques flétries ?
Vous, paysans, ces mœurs de brahmanes altiers ?
Tolériez-vous des gens sortis nus des halliers,
Je ne sais quelle race archaïque et conquise,
Sur le bord de vos champs arides mais loyaux ?
– Pères, voilà les fils de ces maudits cagots 
Qui vengent leurs aïeux sur moi, leur place acquise !

*

67
La cagote

Un ancêtre, César, aimait une cagote
De la cagoterie à La-Pigne-les-Pins.
On dit que la pauvrette était certes mignotte,
Mais aller se coucher à deux dans les lupins
Aurait dû leur suffire, et ne suffisait guère,
Qu’il voulait l’installer dans son mas. Les « Pécaire ! »
Qu’il entendit alors, il les entend toujours,
Je pense, dans la fosse. À tel point que, jobastre,
Sans plus il se pendit, né sous un mauvais astre.
Tels sont de ces cagots maudits les vilains tours.

*

68
César

Mon ancêtre César voulait donc amener
Devant le curaillon, qui donc ? Une cagote !
– Eh ! si le cœur parlait, faut-il s’en étonner ?
– Mais elle allait prier pour cela, dans la grotte,
Des dieux pas très chrétiens, des dieux non repentis.
Près de nos paysans, les cagots sont petits ;
Celle-là lui tourna franchement la coucourde,
Avec je ne sais quoi de fin et gracieux,
Que l’on dit, et de doux et plaisant pour les yeux,
Qui rendit sa pauvre âme aux convenances sourde.

*

69
La farigoule

Ô César ! tu vois bien que nous ne pourrons pas
Nous marier ici, puisque je suis cagote.
Ne sois donc pas jobastre. – Et toi ne sois pas sotte ;
Où demeurerions-nous, si ce n’est dans ce mas ?
Au milieu des vilains, que ferais-je à la ville ?
C’est aux champs seulement que l’âme n’est point vile,
Comme l’a dit un jour, dans des vers en latin,
Mon ancêtre Virgile. Eh ! moi, dans une foule ?
Passe-moi la bouteille à la liqueur de thym.
– Tu veux noyer ta peine avec la farigoule !

*

70
Les joncs

Mon grand César ! ô prends dans tes bras ta cagote.
Nous sommes tellement malheureux, sous les pins
De La Pigne, tandis que la chèvre chevrote
Et la grenade ouverte égaille ses pépins,
Ainsi qu’émaux brillants, rouges comme la cire,
Et dont a dû parler ton ancêtre Shakspeare.
Si le bonheur d’aimer était pour les cagots,
Nous aurions cessé d’être une race maudite
Qu’aux yeux des paysans notre nom discrédite.
Le vent porte mes pleurs aux joncs, en longs échos.

*

71
Derniers mots

Bref, monsieur le curé, ne voilà pas qu’un jour
On le trouva chez lui, ce bon César, pauvre homme,
Pendu ; ses derniers mots parlaient de son amour,
Un papier que tenait sur la table une pomme.
Que l’on en vienne là, pour quoi ? du sentiment,
C’est ce que l’on a peine à comprendre, vraiment.
– La fille en question, qu’est-elle devenue ?
– Elle est partie en ville, où sont les travaux bas.
– Comment s’appelait-elle ? – On ne s’en souvient pas.
On sait qu’elle était belle, et cagote menue.

(iii)
Post-scriptum

72
« Le petit félibre de l’arc-en-ciel »

Ah ! tu ne l’as pas vu, non, le petit félibre
De l’arc-en-ciel – béni jadis par Aubanel –,
Qui jouerait au jardin avec la terre, libre.
Ton petit félibrot, à toi, de l’arc-en-ciel.
Tu ne l’as pas vu, non ; au chant de la mésange
Il n’est pas descendu dans ton mas comme un ange.
Il ne descendra pas, ne pouvant te trouver.
Puisque tu n’attends plus, qui l’attendrait encore ?
S’il ne peut t’appeler près du berceau que dore
Une étoile, il n’a pas la force d’arriver.

« Regardas, regardas lou paire… / Es ome, a de barbo au mentoun ; / E pamens, mut, dedins un caire, / De la joio plouro e s’escound. » (La miougrano entreduberto)

.

LA LÉGENDE DU PARADISIER

.

(i)
Prélude

73
Kroncong, fado javanais

(Se prononce kronnchong)

Quand Vasco de Gama découvrit l’archipel,
Malacca lui parut le sommet de sa quête,
Saphir où splendissait le tracé bleu du ciel.
Alphonse d’Albuquerque en mena la conquête,
Et du port de Lisbonne où sa flotte baigna,
Des marins avec eux portaient la braguinha.
Dans la nuit de Java leur chant mélancolique 
Émut, jusqu’au kraton, les manieurs de kriss,
Et l’on vit des amants, pour leurs douces Philis
De topaze, gratter la guitare ibérique.

(ii)

74
Le paradisier

Laissez-moi, sous le dais de feuilles, vous conter
Une légende ancienne, au souvenir qui dure,
Que savent les oiseaux dans leur langue chanter.
– Entends-tu cette voix, ami, dans la ramure ?
Ou bien, las du chemin lorsque tombe la nuit,
Au moment de poser ma natte, d’un vain bruit
De brise je me fais un récit, une image ?
– Je l’entends comme toi : c’est le paradisier
De cet arbre, là-haut, qui parle. – Est-il sorcier ?
– Lui, l’esprit de ces lieux ? Écoutons son ramage !

*

75
Zamrud

Dans le bustan, ô prince, où la lune t’appelle,
Et le grillon caché stridule, rayonnant,
Ton cœur soupire. Alors tu vois, sous une ombelle,
Une noix de coco qui roule en ricanant
Et devient un visage effrayant, sardonique.
« Qu’es-tu donc, lances-tu, chiffonnant ta tunique,
Folle apparition de ce calme verger ?
– Ah ! ah ! répond la noix, qui maintenant sautille,
Ah ! ah ! – Est-ce donc tout ? » Mais le rire pétille :
« Ah ! ah ! » Ton cœur se serre et se sent étranger.

*

76
Zabarjad

Que cèle ce rideau de perles à mes yeux ?
Se demande le prince, au pavillon magique
Où l’ont conduit ses pas dans le bois merveilleux
Qu’il découvrit, suivant son âme nostalgique.
Il écarte le voile irisé de la main.
Un clair de lune vert émaillé de jasmin
Entre par le lacis du balcon dans la chambre
Où dort une princesse, atteinte par un sort,
D’un sommeil comparable au baiser de la mort,
Si ses lèvres ne font s’ouvrir ses grands yeux d’ambre.

*

77
Nilakandi

« J’ai dormi. Qui me vient tirer du long sommeil
Où par enchantement j’étais ensevelie ? »
Le prince avait posé sur le vallon vermeil
De sa bouche l’émoi de lèvres d’ancolie.
Et lui prenant la main, il la mena dehors,
Pour qu’elle vît le monde et connût ses trésors.
Un orage approchait, la lune mi-couverte
Voyait dans la nuée agitant ses longs bras
Des djinns incandescents chasser des apsaras.
Et l’enchantée eut peur, reprit sa main offerte.

*

78
Batu Delima

Or, jaloux, l’enchanteur jeta dans son chaudron
Une poussière jaune et des cendres subtiles.
Alors dut affronter des soldats-crocodiles
Le prince, saisissant son kriss au ceinturon.
Car le noir nécromant se tenait au service
De Ratu Buaya, dame dévoratrice,
Régnant au fond des eaux sur un peuple écailleux,
Dans des cavernes d’ombre et des palais rupestres.
Ô sauve Adiratna, le trésor de tes yeux !
Prince vaillant, occis ces reptiles pédestres.

*

79
Cenderawasih

« Nous avons fui bien loin, sur les bords des Papous,
De Ratu Buaya les ongles de sorcière.
Si Dieu veut, je serai dans peu ton digne époux,
Jusque-là, ce sera mon ardente prière. »
Ainsi parlait le prince au flamboyant turban.
« Ami, voguons encore : ajuste le hauban
Sous la voile, je crains ces versants cannibales,
Ces embrumés étangs, ces profondes forêts
Où des ombres, des yeux nous suivent, ces marais,
Ces cratères où sont des volutes fatales. »

*

80
Asmara

Il remit à la mer le boutre ailé, la nef
De leur itinérance ; et la lune volante 
Tirait ce frêle esquif sur l’onde étincelante,
Quand l’horizon montra dans l’aube un relief.
Une île ! un vert îlot pour eux seuls, solitude
Où l’amour s’essora, conquit sa plénitude.
Or c’était, sommeillant, un animal marin
Tout couvert de bambous et de forêt languide,
Qu’un feu que fit le prince au bord d’un boulingrin
Contraignit à plonger au fond du gouffre humide.

*

81
Suwarnabumi

De platinés dauphins miséricordieux
Vous ayant déposés sur une calme plage
De lataniers, ce fut divin quand sous vos yeux
La mer cracha du feu, flottant comme un nuage.
Et c’était, prince Achmed ! du naphte : une foison,
Les ondes en couvraient jusques à l’horizon.
Tu pourrais feuiller d’or cent bulbes de mosquée,
Tapisser de joyaux hypnotiques leurs murs,
Couvrir Adiratna de voiles fins et sûrs,
Et défendre la foi, par le koufr attaquée.

.

TRIPTYQUE DE SAINT LOUIS

.

Solyme est une forme du nom Jérusalem (comme dans ce vers de Voltaire « Préférez-vous Solyme aux rives de la Seine ? »). À l’époque où Louis IX, le futur Saint Louis, se rendit en Terre Sainte, la ville avait été reprise par l’islam, mais le royaume chrétien s’appelait toujours royaume de Jérusalem, ou de la Solyme sacrée (regnum hierosolymitanum). Nous donnons ici, suivant l’usage des rois chrétiens, le nom de la ville au royaume dont elle ne faisait plus partie. Durant les quatre ans qu’il passa dans ce royaume, à Saint-Jean-d’Acre, Louis IX en fut le véritable souverain.

.

82
Louis IX

Son armure d’acier illuminait le Nil,
Et les turbans volaient sous ses grands coups d’épée
Semant des fleurs de lys dans le limon subtil
Auquel mêlait du sang chaque tête coupée.
Sur un blanc destrier il fend les sarrasins,
Qui semblent, s’effondrant, piétinés, des raisins
Du vignoble sacré de Naboth dans le Livre.
Sur le fort de Damiette il a planté la Croix.
Mais la captivité, la peste, et leurs effrois
Outragent les succès dont Solyme s’enivre.

*

83
Louis IX (II)

Sous son haubert maillé que recouvrent des lys,
Il a planté la Croix sur le fort de Damiette ;
Ce fut dans les déserts une verte oasis.
Mais la peste saisit ce corps de roi, l’émiette
Devant Tunis où, noirs, des Maures cuirassés
Comptent, sans coup férir, en bas les trépassés.
Solyme a conservé son œuvre, impérissable,
Les Templiers, reçu les fleurs de son anil,
S’il n’a vu les tombeaux des Thoutmès près du Nil,
Les greniers de Joseph oubliés sur le sable.

*

84
Louis IX Hiérosolymitain

Les vaisseaux déployés du chenal d’Aigues-Mortes
Mouillèrent dans les eaux du Nil, blanches d’ibis.
Puis, de Solyme, en roi Louis franchit les portes,
Semant Acre, Sidon et Jaffa de nos lys.
Le krak des Templiers plus altier se relève.
La poussière au galop des chevaux se soulève
Dans les plaines qu’ombrage un rempart montueux
Couvert de pins serrés, citadelle immuable.
Pieusement, Louis marche à la sainte table,
Attendant un courrier du grand-khan tortueux.

.

LES BAYOUS

.

Ô ma sainte pinière, ô mes bayous sans nom (Dominique Rouquette)

.

85
Acadie

C’était le Sud profond, cajun, marécageux,
Vaudou, mélancolique, ombragé de lianes,
Gazons coloniaux et tulipiers neigeux,
Bayous enténébrés parsemés de cabanes
Sur la mousse putride et les blancs nénuphars,
Un grouillement pulpeux de fiévreux cauchemars
Envoilant les manoirs brillants de crinolines,
Aux riants boulingrins, vastes et satinés…
Célimène, jadis, nous sommes-nous donnés
L’un à l’autre en ces champs de brises cristallines ?

*

86
L’homme du Clan

Do you not fear my betrayal of your secret? (Thomas Dixon Jr.)

Célimène, en un mot : voulez-vous m’épouser ?
– Oui, c’est mon seul bonheur. – Qu’à lui seul je m’emploie ! 
– Nos droits que le Yankee, hélas ! vient d’écraser,
Nous laissent-ils, pourtant, une raison de joie ?
– Vœux de Nordiste : autant en emporte le vent,
Vous verrez que bientôt tout sera comme avant.
À présent, permettez que j’entre en cette cape,
Que ce cucurucho† vous dérobe mes traits :
Au klavern on m’attend ce soir, sous les cyprès.
Contre l’iniquité nous œuvrons à la sape.

Nom de la cagoule pointue des cofradías de la Semaine sainte en Espagne et dans les colonies espagnoles, dont fit partie la Nouvelle-Orléans de 1762 à 1800. L’habit du Ku Klux Klan est le même, et il se pourrait, c’est notre hypothèse, que le nom de cette organisation, non élucidé, vînt du terme espagnol cucurucho (qu’un anglophone, l’entendant, croira être quelque chose comme koukloukch).

*

87
La liseuse

Célimène va lire au bas du tulipier,
Dont les fleurs éployaient leur toilette si belle,
Les vers iduméens du grand Sidney Lanier,
Le poète du Sud confédéré, rebelle.
Elle est l’ange gardien d’un chevalier du Klan.
Dixie a tout perdu, mais Dixie a son plan,
Sous la botte yankee, a relevé la tête,
Brave le fossoyeur qui scelle son cercueil.
Célimène soupire et, changeant de recueil,
S’émeut aux chants cajun de l’un des deux Rouquette.

*

88
Les cavaliers de la nuit

Ils ont mis au placard les uniformes gris,
Souvent troués de plomb, taillés de baïonnettes,
Où viendront se nicher, dans le noir, les souris.
Le jour ils subiront les procès malhonnêtes,
En vaincus d’une terre à la belle uberté.
Mais la nuit, quand l’effraie appelle, en l’air bleuté,
De la cape aux trois K revêtant la monture
Hennissante, ce sont, neigeux magnolias,
Les esprits des cyprès et des camélias,
Et les sylphes vengeurs qu’exhale la nature.

*

89
Les ardents

Nous sommes les ardents des bayous sous les pins,
Nous sommes, dans la nuit, l’ombre des azalées,
Et notre cavalcade égaille les lapins,
Et notre chemin passe à travers les vallées.
Nous sommes la prairie en peine, et nos galops
Sont l’écho fantomal de ses muets sanglots.
Quand renâclent nos bais au terme de leurs courses,
Lorsque l’obscurité s’enflamme, avec la croix,
Et de la terre atteinte en son tréfonds la voix
S’élève, nous oyons le divin chœur des sources.

*

90
Les vétérans

Le poète chantait sous la tunique grise,
Sous le drapeau du Sud jouait du violon,
Évoquant sa vallée au souffle de la brise,
Les lys tigrés dans l’eau des vases du salon.
Et le sang cadien a coulé sur la terre.
Et la Louisiane en larmes s’exaspère
En voyant revenir vaincus ses vétérans.
Les galons arrachés, au triple K font place,
L’étrier qui jamais n’accomplit volte-face
Écrasé sous le pied de chevaliers errants.

*

91
Meschacebé

J’ai bu dans ces bayoux ! j’ai joué sous ces chênes ! (Adrien Rouquette)

Et le Yankee allait empoisonner les eaux,
Abattre les vieux troncs des chênes séculaires.
Ô nos pères ! vos corps flottant sous les roseaux,
Votre société détruite, dans les serres
Des vautours, l’incendie aux accueillants manoirs,
Héritage sacré dont nous étions les hoirs,
Civilisation cajun faite vassale,
C’est le prix dont on paye, ancêtres, vos efforts !
Quelle épouvante, quelle offense sur les bords
Du grand fleuve qu’ouvrit Cavelier de La Salle !

.

YAKOUB

.

92
Yakoub le macrocéphale

Dans son laboratoire, il y a sept mille ans,
Le grand savant Yakoub, noir et macrocéphale,
Produisit les aïeux de tous les hommes blancs
Par la sélection du gène le plus pâle.
Sa créature, ainsi, le Blanc cruel et vain,
N’a point comme origine un processus divin ;
Son règne doit durer six mille ans, mais le Psaume,
« Les chars de l’Éternel se comptent par milliers,
Centaines de milliers », s’ajoute aux cinq Piliers,
Aux croyants annonçant la fin de ce royaume.

*

93
Yakoub et la roue d’Ézéchiel

De son laboratoire à La Mecque Yakoub
Exilé s’établit sur Patmos, l’île grecque.
En partant, il clama « C’est écrit », ou « Mektoub ! »
Un livre qu’il avait dans sa bibliothèque 
Lui parla du vaisseau qui, dans Ézéchiel,
Est « la roue », et qui doit demain couvrir le ciel.
La roue est un sommet de sciences majeures,
Un disque gigantesque, au Japon fabriqué ;
Et, pleine d’avions sous le chrome astiqué,
La roue effacera l’Amérique en douze heures.

*

94
Yakoub le sabéen

Le cheikh Anta Diop dit que le sabéen
Négroïde de Koush avait son sanctuaire
À La Mecque, où le Cube, onyx cyclopéen,
Rayonnant météore, illuminait la Terre.
La sagesse régnait chez ces dévotieux,
Si j’ose, ébénéens du Créateur des cieux.
Yakoub, le savant fou, noir et macrocéphale,
Dit à son oncle, un jour, froissant sa gandoura :
« Je vais créer un djinn qui te dominera. »
Car son hubris était rien moins que colossale.

*

95
Laboratoire de Yakoub

Les sabéens girant autour de la Ka’ba
Exilèrent Yakoub, savant fou de La Mecque :
Sa tête en potiron hors de la djellaba,
Hors du bisht zinzolin son crâne de pastèque
Les avait irrités, ainsi que ses discours,
Qu’il leur infligerait un peuple de giaours.
Son microscope avait sondé la mélanine ;
Et sous les pins pignons de Patmos, le banni
Délaya, délaya le colorant béni,
Dans sa férocité tigresque et léonine.

*

96
Yakoub et Candace

Quand la reine Candace à La Mecque arriva
Pour le Hadj sabéen, Yakoub au front turgide
La vit, et sa beauté dans son cœur se grava ;
Ce fut l’embrasement, sous son crâne ovoïde.
Cet amour, nous dit l’ange, était si stimulant
Qu’il inventa pour elle un palanquin volant,
Des éventails de paon aérodynamiques.
Las ! elle repartit épouser Pharaon ;
Et les feux de Yacoub furent un lycaon
Dévorant en son cœur les versets islamiques.

*

97
Dictature de Yakoub

Le délire aberrant de Yakoub exilé
Devint vertigineux dans le Dodécanèse.
Son programme eugéniste, en siècles déroulé,
Des noirs Mélaninims produisit l’antithèse.
Yacoub oublia-t-il qu’il était de Shabazz ?
Savait-il que Harlem inventerait le jazz,
Et voulut-il alors faire payer, d’avance,
Cette faute de goût aux fils des vrais Muslims ?
Il est le créateur des blêmes Néphilims
Que Toussaint, d’Haïti renvoya vers la France.

.

MANDARINETTE

.

98
La république des mandarines

Elles ont découvert que, brillant à l’école,
Mieux que ne fit jamais le sexe masculin,
Le temps était venu pour le mâle frivole
D’accepter son fatal, infaillible déclin.
Messieurs, si vos brevets prouvent l’intelligence,
Plus que des moins pourvus la folle indifférence,
Soyez prêts à céder votre gouvernement
De talents en papier aux voix des mandarines :
Le parchemin notant vos vertus féminines
Dit leur droit de nature au haut commandement.

*

99
La république des mandarines II

Allez, messieurs, allez : jouez de l’éventail,
Vous avez pour cela d’irrécusables titres.
De mandarines nés, tenez le gouvernail,
Des classes où vos bancs furent des rochers d’huîtres.
Si l’école est affaire aux dames, chers messieurs,
C’est bien là que l’on vole aux destins précieux.
Vos succès sont criants : que votre âme femelle
Dans l’Histoire s’inscrive avec ombrelle et gants.
Et tirez les rideaux des salons élégants
Sur les gueux, ce levain de suante poubelle.

*

100
Mandarinette

Deux parents dévorés d’ambition, l’école 
Comme tremplin crevé vers les ciels de l’État,
De la province avaient bombardé cette idole
Sur la Seine, autre école, et vers un bon état.
Elle fut la servante ignoble, sans ancêtres,
De qui Louis-le-Grand avait créés ses maîtres.
Ceux-là seraient connus, elle, leur encenseur,
Au tapis partageant les miettes des agapes,
Avec de hauts essais sur les grandes étapes
Du style d’un Cotin, pleins d’un amour de sœur.