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Tableaux et Polyptyques : Cent Dizains
I Tableaux
II Polyptyques (Fin de la chevalerie. Égout de Charles Baudelaire. De quelques autres. L’Hydropathe Immortel. Le Pistolero. Prolétariat. César le paysan. La Légende du paradisier. Triptyque de Saint Louis. Les Bayous. Yakoub. Mandarinette)
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1
Chaise-globe Aarnio
Je m’étais enfoncé dans une chaise-globe,
Contemplant le cosmos étalé devant moi.
Un vaisseau spatial rend-il agoraphobe
Ou claustrophobe, quand il va droit devant soi ?
Me demandai-je alors, parmi les nébuleuses
Et les rouges vapeurs de tant de Bételgeuses.
À présent que j’en suis si près, à les toucher,
Pourquoi n’entends-je point la musique des sphères ?
Espace plein de vide, ah ! que tu m’indiffères.
Je vais pour dix mille ans à nouveau me coucher.
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I
TABLEAUX
.
2
Trous noirs
Ils parlent de trous noirs, et c’est d’eux qu’il s’agit :
Oncques une lumière en ce fond ridicule
N’en pourrait éclairer la moindre particule,
Tant l’âne diplômé jamais ne s’assagit.
Mes oreilles par eux sans cesse apostrophées
M’obligent à maudire un tel conte de fées :
Vos voyages prévus, leur dis-je, dans le temps
Montrent sans contredit une absence profonde ;
Quand les poules, mes chers messieurs, auront des dents,
Vous nous retrouverez aux prémices du monde.
*
3
Zoo
Je n’écris pas pour vous, Français de mon mépris,
Mais pour quelques aubains qui, par un choix étrange,
Apprennent notre langue avilie, et n’écris
Pas non plus pour la gueuse habitant votre fange.
Car je suis de retour d’un pays d’hommes blonds,
Où la féminité, des mystères profonds
De l’amour ne rit pas, en hyène difforme.
Et devant vous je crois être au zoo, sûrement,
Ou bien que je vivais alors au firmament ;
Entre les deux cités la distance est énorme.
*
4
Laudanum
C’était le bercement d’une paix colubrine,
Un hamac où branlait, béate, la raison.
On s’en administrait comme de l’aspirine,
Quand le corps médical prescrivait ce poison.
La migraine avouait, devant la panacée,
Sa défaite. Un divin sommeil d’oléacée
Apaisait les soucis et les états nerveux.
Nos aïeux retrouvaient le goût des chansonnettes
Avec ce biberon, et nous, marionnettes,
En gardons dans le sang des polypes baveux.
*
5
Ézéchiel dans le Temple
Ézéchiel entra dans les salles cachées,
Ombreuses, où grouillaient les dessins monstrueux
De serpents aux plafonds, et les faces nichées
D’idoles en métal aux murs anfractueux.
Et des princes maudits, de pustuleux lévites
Encensaient bassement ces horreurs interdites.
Plus loin il entendit des sanglots, des douleurs :
Les femmes, pour Thammouz, ordure babélique,
En ces lieux, dans le saint des saints salomonique,
Osaient s’humilier en prodiguant des pleurs.
*
6
Jemina (La goule)
Le capitaine Adam, du premier méharis,
Traquant des Touaregs révoltés dans les dunes,
Campait près d’un oued, dont les palmiers fleuris
Sous les étoiles d’or lissaient leurs palmes brunes.
Il entendit chanter, doux fredon, trémolo,
Et crut voir une femme, assise au bord de l’eau.
– Qui va là ? – Jemina. – Que fais-tu ? – Rien, qu’attendre.
– En ce lieu loin de tout, et seule ? Qu’attends-tu ?
– Le moment de ta fin. – Ai-je bien entendu ?
– Demain tu seras mort, je mangerai ta cendre.
*
7
La chasse
Entends-tu ces tambours ? – Oui. – Nous allons mourir.
– N’est-il aucun moyen d’échapper à la chasse
Que ces monstres sanglants vont jeter sur la trace
Qu’éperdus nous laissons dans ces bois à courir ?
– Nous ne connaissons pas cette forêt épaisse
Comme eux, et c’est pourquoi, vois-tu, rien ne les presse ;
Ils dansent pour l’instant, ils nous savent perdus
Dans leur jardin. – Ce son me remplit d’épouvante.
– Quand les martèlements en seront suspendus,
Nous serons le gibier de leur traque mouvante.
*
8
Crémation royale
On a mis le défunt dans une urne aux flancs d’or,
Assis à la façon d’un méditant bouddhique ;
Et ce corps, en fondant, funéraire trésor,
Un an, ou bien vingt mois, y restera, mutique.
Un long tuyau permet aux fluides de couler
Dans un bocal au fond du piédestal. Brûler
De l’encens pour couvrir un miasme de chair blette
S’impose tout au long du royal sacrement.
Enfin, après les bains de l’ébouillantement,
Sur un Mérou de bois on flambe le squelette.
*
9
Fantômes à Chinatown
La brume entre, de nuit, comme un fluide épanché,
Dans le lacis obscur des cours aux fumeries.
Le marin suédois sur la natte couché,
Hypnotisé divague, en verdâtres féeries,
Sur le dos cuirassé d’un basilic squameux.
Quand sans bruit s’agglomère un squelette fumeux
De mandarin en robe, aux orbites flambantes.
Chaque lampe d’étain, dans l’établissement,
Exhale, brasero d’occulte nécromant,
Une apparition aux manchettes tombantes.
*
10
Le Mahdi
Son nom est El-Mohdi (sic), l’Ange exterminateur (Barthélemy et Méry)
Je chante les exploits du général Lanusse,
Qui des sables d’Égypte en mourant fut couvert.
Napoléon le fit courir après l’astuce
D’un haillonneux Mahdi soulevant le désert.
Le fakir descendu des cieux sur une rosse
Périt sous les crachats d’un biscaïen atroce,
Malgré ses talismans, ses agissants colliers.
Lanusse, las ! est mort au pied d’Alexandrie.
Et je dois avouer que mon âme attendrie
Souffre qu’on n’en ait fait quelques tableaux pompiers.
*
11
Œdipe
Un médecin vulgaire a souillé ta mémoire,
En faisant de ton mythe éternel et profond
Une pantalonnade, un numéro de foire.
L’imposture vidait un seau nauséabond
Sur le génie attique et dorien d’Europe,
Outrageant à la fois l’art et le stéthoscope.
Sophocle, Cinéthon, Euripide, inspirés,
Et Corneille, Voltaire, au mont d’ifs et de baume
Des Piérides, ont vu se dresser ton fantôme,
Aveugle, balayant des pantins effarés.
*
12
Courtisans
Dans leur soufre je vais aux démons en dentelles,
Leur château de la nuit rougeoyant, haute cour ;
Et les chauves-souris dansent des tarentelles
Sur le ciel encrêpé d’où jaillit cette tour.
On ouvre. Les grands arcs de voûtes ténébreuses
Pèsent comme un abîme aux cascades pierreuses.
Au loin, des luths gelés, d’affreux ricanements
Propagent les échos d’un bal cornu, difforme.
Je me sens dans le cœur une amertume énorme
D’insecte entre les doigts de singes écumants.
*
13
Fiction
En marchant dans Boston, je me forçais à voir,
Comme une volupté de l’imaginative,
Les boulevards, les parcs s’enfoncer dans le noir,
En l’azur s’avançant, colossale, massive,
La courbe d’un vaisseau spatial martien,
Par-dessus les buildings de notre monde ancien.
Le sombre fuselage, émaillé de lumières,
Peu à peu recouvrait le ciel terrestre et bleu.
Enfin du changement ! jubilais-je, au milieu
D’un univers soudain figé dans ses ornières.
*
14
Le cloaque
L’abondance, aux souris, dans un enclos fermé,
Est fatale, on les voit sombrer dans la névrose
Et le cannibalisme. Un mâle déprimé
Courtise un mâle éteint, l’ordre se décompose,
La femelle souvent périt en mettant bas,
À ses petits, sinon, ne s’intéresse pas,
Ils meurent. Quelques-uns attendent que tous dorment
Pour trotter… N’avons-vous de ces faits rien appris,
Que nous nous rengorgions tant et plus de Paris,
Dont les limons grouillants nous pressent, nous déforment ?
*
15
La fille du gardien de la paix
T’ai-je déjà parlé de la fille du cogne,
Ami, de l’impudente épice sans drageoir,
Qu’en banlieue – oui, c’était du côté de Boulogne,
Mais plutôt Billancourt – j’aimais, sans le savoir,
Qu’elle était d’un poulet la tendre géniture ?
Ses fréquentations se faisaient dans l’ordure,
En dehors de mon cercle ; et que je suis penaud
D’avoir vu l’abri-fou dans ces voiles corsaires,
Pour elle composé des poèmes sincères…
Sans qu’elle eût de liens avec Ernest Raynaud† !
† Ernest Raynaud (1864-1936), poète et… commissaire de police.
*
16
La fille du gardien de la paix II
Cet amour juvénile était une vengeance :
Le pays se vengea par moi des argousins,
Par elle ses parents se vengeaient de l’engeance
Des poètes ! Étant suffisamment voisins,
En banlieue assez mixte, et même assez mêlée
– Ce terme décrivant une base écroulée –,
Nous pûmes donner cours, pauvrets ! sans le savoir,
À la haine de sang en nous aimant, candides.
Si je n’ai pu former, depuis, des nœuds solides,
Je sais qu’elle vit seule et que son sort est noir.
*
17
Le prix de la nonchalance
Paris, ville de boue, ah ! comme je regrette
De n’avoir pas songé, quand, jeune banlieusard,
J’avais quelques amis, à leur monter la tête :
« Grimpons dans le métro, descendons au hasard†,
Emportant des bâtons, et montrons-nous des braves. »
Mais nous ne savions point que nous étions esclaves.
À quoi nous a servi de rester nonchalants ?
Les gommeux, qui voyaient nos mines bocagères
Comme si nous étions de hordes étrangères,
En nous sachant vieillir deviennent insolents.
† Mais de préférence à Saint-Germain-des-Prés.
*
18
Inuits à Copenhague
Il est, dans un quartier lugubre à Copenhague,
Un lieu de rendez-vous pour Inuits en haillons.
Je ne sais quel instinct, agonisant et vague,
Ou quel courant marin, ou quels froids tourbillons
Rassemblent ces débris d’un peuple en son naufrage
Sur cette place urbaine, où moisit leur chômage.
Alcoolisés, drogués, zombifiés, perdus
Pour les rituels saints des nuits sur la banquise,
Ils ne voient plus celui qui passe et les méprise,
Ni les droits sociaux éternellement dus.
*
19
Papous à La Haye
Quartier périphérique à Den Haag, en Hollande,
À cinq arrêts de bus des dunes, de la mer,
Grises (Scheveningen), quartier en bord de lande.
Commerces graffités. Passants rares. Dans l’air,
Un découragement. Au sol, des papiers louches.
Bistrot surinamais, où n’entrent que les mouches.
Décor qui fut pimpant, de lèpres émaillé.
Puis, me croisant – sorti droit de ma fantaisie ? –,
Un Mélanésien de la Papouasie.
Sans plumes, mais couvert d’un polo débraillé.
*
20
Gares d’Europe
Qui monte en train s’expose à mettre pied en gare,
Quand une gare c’est, dans les grandes cités
D’Europe décadente, une lande barbare,
Où grouillent d’un bayou les immondicités.
Et celui qui parcourt ce continent d’histoire
En train, se voit partout dans la même onde noire
De louches trafiquants, mendiants et drogués,
Et dans la même odeur de crasse intempérante
Accueilli. Sa ferveur devient inopérante ;
Ses souvenirs pueront, et seront abnégués.
*
21
Gares d’Europe II : Le gueux voyage
Elle est d’un gueux fini, c’est vrai, cette remarque.
Quant à vous, écrivains faits à Louis-le-Grand,
Vous êtes en tous lieux des invités de marque,
Ne voyez d’un pays que le plus inspirant.
Vos cicérones, tous sont agrégés d’histoire.
Les planches après vous changent de répertoire.
Vous visitez les gueux pour vous encanailler,
On sait vous en donner pour vos écus de cuistres.
Jamais gare ne vit, dans ses replis sinistres,
Vos arrois somptueux, pour s’en émerveiller.
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II
POLYPTYQUES
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FIN DE LA CHEVALERIE
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22
Allons voir si
Mignonne, allons voir si… – Vous m’appelez mignonne ?
Et comment croyez-vous que je prenne cela ?
– Mais… – Si vous espérez que la méthode est bonne,
Cessez, il faut sans plus y mettre le holà.
Vous prenez en modèle une crapulerie :
On ne donne ce nom, dans une hôtellerie,
Qu’à la femme qu’on paye et méprise, souillon
De condition basse, et vouée à la boue
Des instincts dégradants ; or c’est tout ce qu’avoue
Votre littérature infâme de billon.
*
23
Allons voir si II
Ronsard, mais c’est la fin de la chevalerie,
La souche des seigneurs et de l’amour courtois
Cédant fatalement à la grivoiserie :
Son sang versé donnait le pouvoir aux bourgeois.
Corneille, puis Racine, âmes chevaleresques,
Entravèrent ces eaux, flots sardanapalesques,
Mais Hugo, mais Gautier, mais tout Louis-le-Grand,
Qu’aurait cinglé Boileau de satires épiques,
Ces sylvains mirent fin aux seuls temps romantiques
Que connut, sous nos rois, ce pays qui fut grand.
*
24
Vieux satyres
Faut-il pas être un vieux satyre dégoûtant
Pour nommer son aimée, en vers, une « mignonne » !
N’y voit-on pas la main du barbon égrotant
Qui passe des bonbons d’une mine friponne ?
Je vous entends : « Monsieur, que nous contez-vous là ?
Nos lauriers ne sont point pour couronner cela ! »
Non, vos humanités de Grecs esclavagistes
– Merci ! tout est si beau là-dedans, si divin,
C’est un sommet de l’art et du goût le plus fin –,
Profanateurs d’enfants, ne sont nullement tristes.
*
25
Mon seul mérite
Aussi nombreux que soient mes tares, mes défauts,
Du moins ne vous donnai-je en mes vers du « mignonne ».
Et je me passerai des honneurs les plus hauts,
Des lauriers, si ce goût est ce que l’on couronne.
Comment ne voit-on pas l’ordure d’un tel mot ?
Faut-il pas être simple, et même être un grimaud,
Pour y trouver ce que l’amour nous dit, suprême !
Quand notre sentiment vous fait un piédestal,
Comment ne lui serait absolument fatal
Ce ton si déplacé près de ce que l’on aime ?
*
26
Aurea mediocritas
La modération, la médiocrité,
Du sage sont le but : trop de biens paralysent,
Dit le poète ancien, chantant la pauvreté.
Cent esclaves c’est trop, vingt esclaves suffisent.
Dix pour l’appartement de Rome, avec Tulla,
Les dix autres aux champs, gardant votre villa.
Et vous serez badins, pauvres, vertueux, justes,
En bornant vos désirs sexuels aux laquais,
Qui ne vous coûtent rien. Qu’ils ne soient point coquets.
Moins de bien, cependant, nous rendrait vite frustes.
*
27
Académisme
En d’innombrables vers classiques, et sordides,
Les poètes nous font leur maîtresse une « enfant ».
Croyez si vous voulez que ces rimes languides
Pourraient tout aussi bien décrire un éléphant.
« Enfant », c’est le vocable, après le mot « mignonne »,
Le plus utilisé ; chacun de ces mots sonne
Ainsi qu’un attentat, aux mœurs comme à la loi.
Heureusement, François Mauriac, adamique,
Le dénonciateur du prurit sodomique,
Disculpe l’habit vert d’emblée, ayant la foi.
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ÉGOUT DE CHARLES BAUDELAIRE
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28
Charles
Toi, Charles, tu seras le poète maudit,
Nous te ferons passer pour tel au populaire.
Il faut qu’en se voyant soi-même, un pauvre hère
Pense observer ton front d’épave et de bandit.
Et qu’il soit convaincu que son fatal désastre
Est d’avoir vu le jour sous le plus mauvais astre
Comme toi, sans comprendre – idiot hilarant –
Que tu t’abouches moins aux lugubres ilotes
Qu’à nous, tes alliés depuis Louis-le-Grand,
À nous, tes compagnons d’élite et de ribotes.
*
29
Vin
Alors, Charles, ce vin sur les nappes visqueuses,
C’est l’effet attendu de beaucoup travailler ?
Et, de Louis-le-Grand aux tavernes poisseuses,
Ce parcours ce n’est pas, alors, s’encanailler ?
Ce n’est pas, la boisson, dans cette poésie,
Un divertissement de haute bourgeoisie ?
Charles, ne me dis pas qu’avec ton éditeur,
Ce brave compagnon de la salle de classe,
Vous ne faites qu’un tour de piste dans l’impasse
Qui garde le destin de l’abusé lecteur !
*
30
Camarades
Faisons le compte, un peu, de tes bons camarades
De classe, mon Charlot. Deux sont tes éditeurs.
Un autre, en te louant dans les pages maussades
Des journaux du bon ton, t’assure des lecteurs.
Pour la faire jouer, l’un demande une pièce.
L’autre te donne Poe à traduire, et sa nièce
Te commande un proverbe à dire en des salons.
Un autre te défend d’un juge sans pensée,
Qui respecte en Charlot un ancien du lycée
Où son garçon brillant use ses pantalons.
*
31
Procès entre amis
Vous qui tenez des nœuds plus forts que fiançailles
D’un établissement aussi prestigieux,
Où je place à mon tour le fruit de mes entrailles…
– La peste soit du fruit des entrailles du vieux !
– Comment ! de tels écrits, de cette habile main,
Souilleraient, saugrenus, poussifs, le parchemin
D’un Poëte sevré de si bonne mamelle !
– La peste soit du ton badin de ce corbeau !
– Non, Monsieur, je ne puis, ce n’est point là le Beau,
Ne pas vous condamner pour cette bagatelle.
*
32
Défense
La parole est à vous, Maître. – Monsieur le Juge,
Entre gens comme il faut, gens de Louis-le-Grand,
Nous savons que la Loi, du faible est le refuge.
En condamnant Charlot ici présent, souffrant
De s’être encanaillé sans assez de réserve,
Car c’est un fruit commun des dons et de la verve,
Thémis courrait danger de flétrir de ce trait
Une institution auguste et bienfaitrice.
– Un châtiment me sied, mais notre Impératrice
M’a déjà fait savoir qu’elle pardonnerait.
*
33
Le pardon
Tout va bien, mon Charlot ! tes odes lesbiennes
Longtemps continueront de nous émoustiller ;
Le Paros de tes vers en nudités païennes
Et nocturne acropole à jamais va briller.
Gloire à Louis-le-Grand ! La justice sévère
Te condamne en clignant de l’œil, noble trouvère.
Ton pardon n’attend plus. Ce ballon dégonflé
Fait entrer en sifflant la fange dans les rues,
Et nos poches croîtront, les digues disparues
Au mauvais goût bourgeois sur la place accouplé.
*
34
Révolte
Que chaque révolté juvénile ait chez soi
Une copie au moins des Fleurs du Mal, flétrie
Pour bien montrer l’usage invétéré, l’emploi
Faisant de sa révolte une niaiserie.
Les vers n’apportent pas aux pauvres le succès.
Un procès pour atteinte aux mœurs n’est un procès
Que pour eux, lauréats de gymnase vulgaire.
À qui Louis-le-Grand couronne de lauriers,
L’invité de Crésus à ses jeux orduriers,
C’est le pardon ; la peine, elle, n’importe guère.
*
35
Destins
Les Fleurs du Mal, ce livre, à l’étudiant gueux
Sert de symbole vain de sa vaine révolte.
Au riche, c’est l’outil d’une riche récolte
D’éloges, de succès et d’ébats bien fougueux.
L’un se hisse dessus pour au plafond se pendre ;
L’autre en cite une page, il ne faut plus attendre
D’être pour cela fait Académicien.
L’un se prend un instant pour Héliogabale,
Puis meurt de son travail, dont il ne gagne rien.
L’autre, on lui donne un jour un festin cannibale.
*
36
Une solitude
Parle-moi, quelle était ta solitude alors,
Quand à Louis-le-Grand tu sentais ton génie ?
Solitude au milieu des autres qui, dehors,
Deviendraient les soutiens de ta graphomanie,
Pour cela bien placés, généreux, influents.
Dis-moi ta solitude et tes vœux violents
Dans les seuls beaux quartiers de Paris babélique,
Perdu dans l’entre-soi minuscule. Un destin
S’offrait à tes regards intérieurs, butin
De ton droit conquérant, bourgeois mélancolique !
*
37
Une solitude II
Dis-moi ta solitude, en récréation,
Entouré des enfants, comme toi, du beau monde,
Du « monde », simplement, où de la plèbe immonde
On n’entend point le bruit, point l’éructation,
Couverts par des péans, des chants humanitaires.
Dis-moi la majesté de chagrins peu vulgaires,
Quand le fils d’éditeur, l’héritier de journaux
Lisaient tes vers, béats et promettant leur aide.
Parle-moi, si tu veux, de tes projets vénaux,
Notre étoile ! qui rends la vie un peu moins laide.
*
38
Du guignon
Parle-leur du guignon, Charles : qu’ils se voient beaux !
Que le poisseux malheur de la misère obscure
Qui sera leur destin jusque dans leurs tombeaux
Leur paraisse apanage, et gloire la plus pure,
Aux crétins des faubourgs, qui lisent sans profit,
Au travailleur vulgaire, en bêtise confit.
Le guignon ! quelle idée inhumainement belle,
Qu’un enfant de l’élite, aux meilleurs laits nourri,
Fasse passer le spleen, vapeur de la gentry,
Pour une élection divine de poubelle !
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DE QUELQUES AUTRES
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39
Académicien
Si le talent se trempe au four de la luxure,
Qui peut rivaliser avec un inverti ?
L’inverti doit régner, règne sur la culture ;
Bachelier méritant, quel sera ton parti ?
Qui peut rivaliser, quand cette affable Muse
Au désir, quel qu’il soit, jamais rien ne refuse ?
Et quand tu lis untel, que conquit son talent
Autant, plus que don Juan de longues théories,
Surtout s’il a du goût pour les bondieuseries,
Sache, ami, que ce sont des garçons : Montherlant.
*
40
Administrateur
Paul Claudel, qu’as-tu fait pour la diplomatie ?
Que gardent les bureaux du Quai d’Orsay de toi ?
Qu’a gagné pour toujours cette bureaucratie
De tes travaux pointus ? Je n’en sais rien : pourquoi ?
Certes, Louis-le-Grand mène à tout, mais quand même !
De nos relations au dehors quel problème
Ta compétence a-t-elle excellemment traité ?
En somme, Paul Claudel, poète au nom illustre,
Qu’allais-tu faire là, grand homme dont le lustre,
De l’administrateur jamais n’a rien cité ?
*
41
Poisons
Quand dans Paul-Jean Toulet je trouvai quelque chose
De si pornographique inconcevablement,
Un jour, je refermai l’opuscule dément,
Aux pelures, aux peaux jetai cette névrose.
Comme je l’avais fait de ce Roger Nimier
Dont Mauriac aima le haut vol d’épervier,
Quand riant il décrit un viol d’Allemande,
Dans sa fatuité de vainqueur prétendu.
Pour aimer ces poisons il me manque une glande
Qui me fît bon Français, c’est-à-dire un perdu.
*
42
Maledictus
Le poète maudit était un grand bourgeois.
Sa malédiction n’était pas si sensible
Que l’obscur souterrain des miséreux sans voix,
Au désespoir de qui ses vers sont un fusible.
L’entre-soi courtisan produit ces Belzébuths
Tirant avec les dents les cordes de leurs luths,
Pour amuser les gueux étouffés, cette fange,
Ce fumier sur lequel vit la puante cour.
Le poète maudit avait les titres pour
– Entendez bien – clamer son hédonisme étrange.
*
43
Miracle surréaliste
Le clown surréaliste a la face arrachée
Par des ongles de femme au vernis sang-de-bœuf.
Dans son automatisme était endimanchée
Une omelette grave, à défaut de sang neuf.
Désespoir communiste, à la périphérie
Des établissements dus à la coterie !
Quel prolétarien, dites quel vain effort
Pour placer des haillons au prix du cachemire.
Miracle ! un envoyé des cieux dit qu’il admire
Cet aveu d’impuissance, aux vertus de poids mort.
*
44
Le père d’Aube
Cet homosexuel refoulé, j’ai nommé
André Breton (cela se voit dans l’attitude
Outrageuse qu’il prit vis-à-vis du charmé
inverti Jean Cocteau, qui le trouvait si prude),
Est le père à la fois d’Aube et du mouvement
Surréaliste, un genre ennuyeux, inclément.
Le secret des recueils selon cette recette,
C’est qu’après s’être mis, vaillant et résolu,
À l’un de ces carcans, châtiment absolu,
On se dira toujours : « C’est bon quand ça s’arrête ! »
*
45
Le père d’Aube II
Dans ce monde une femme, à cause de son père,
S’appelle Aube. Ô génie ! ainsi te montres-tu :
Rien n’échappe au pinceau de ton art, sur la terre.
Cette vie est signée, un poème in actu,
Un vivant manifeste, et, par son symbolisme,
Le plus beau que tu fis pour le surréalisme.
Je te reconnais là, sadique André Breton !
(Sade a son piédestal dans ta foi zélatrice.)
Et te lire sera toujours amer calice,
Et c’est un rituel d’humiliation.
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L’HYDROPATHE IMMORTEL
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46
Hydropathe et Académicien
Si pour vous, pauvres gueux, l’absinthe est un poison,
Pour lui c’est un tremplin vers une Académie.
C’est lui seul qui, pour vous, chante votre chanson,
De l’or bourgeois faisant du plomb, par alchimie.
Chanter le prémunit de vos cancers fongueux.
Il travaille pour vous, dites-vous, pauvres gueux ?
Sa chanson vous élève ? Est-ce d’un empyrée
Que vous voyez le monde ? Eh ! de quelles hauteurs
En jugez-vous ainsi, quand ses propos flatteurs
Servent sa passion, à lui seul consacrée ?
*
47
Hydropathe académique
Académicien parce que je suis grand,
Hydropathe car j’ai, dans mes hauteurs célestes,
Un suprême dédain, tout m’est indifférent.
L’absinthe sur un dieu n’a point d’effets funestes.
Entendez-moi chanter les gueux, ces bons à rien !
Je peux tout, car je suis – pas vous – normalien !
Les contraires en moi se fondent, se dépassent,
Le mauvais goût devient allure, nonchaloir ;
Cette dialectique est le plus grand pouvoir.
Je ris des braves gens que mes succès terrassent.
*
48
Réception d’un Hydropathe
Compliments au bon goût de cette Académie
Qui reçoit en son sein un Hydropathe, ô gué !
Ce cénacle est parfois accusé d’anémie,
Je m’offre à rajeunir son talent fatigué.
– Cette entrée en matière est du moins peu banale.
Ce que nous couronnons, c’est l’école normale,
Et vos libations au dit club ou tripot,
Car nous ne pensons pas qu’elles soient sérieuses,
Ne prévalent chez nous sur vos classes heureuses.
– Fort bien ! – Et remettons à plus tard, donc, un pot.
*
49
Hydropathe immortel
« Vous chantiez donc les gueux ? – Certes. – J’en suis fort aise.
Eh bien ! dansez pour nous, collègue, maintenant. »
Mais sur ces rituels il faut que l’on se taise,
L’Immortel ne vit pas comme le tout-venant,
Même ayant co-fondé le club des Hydropathes.
Des joyeux compagnons, les uns en névropathes,
D’autres en habit vert d’académicien
Finissent. Vert absinthe ou bien vert de chartreuse ?
Périssez d’alcoolisme, ô gueux, foule terreuse !
L’homme supérieur danse et se porte bien.
*
50
Immortel Hydropathe
Je suis cet Immortel du club des Hydropathes.
Un lycée à Paris me fit normalien.
Je connais les meilleurs détaillants de cravates,
Et j’ai chanté les gueux, étant bohémien.
Si je les avais eus pour voisins, triste engeance,
Mon bel enthousiasme en eût souffert, je pense :
Pour leur assomption dans mes vers éternels,
Il me fallait loger loin d’eux, le plus possible ;
C’est en me préservant de ce contact horrible
Que je sus éclairer leurs poux de vastes ciels.
*
51
Apothéose hydropathe
C’est vous qui finissez à l’hôpital, ô gueux,
Rongés par la boisson, et c’est moi l’Hydropathe.
C’est vous, malgré le cuir de vos dermes rugueux,
Qu’assomme le flacon, la fiole scélérate,
Et c’est moi, la chantant, qui deviens Immortel.
Vous mourez dans vos trous, je vis au grand hôtel,
Mais n’ayez crainte, ô gueux : en argot réaliste
Je venge votre honneur, me lamente pour vous.
Puisque pour les lauriers vous avez trop de poux,
L’école m’a choisi pour votre apologiste !
.
LE PISTOLERO
.
(i)
52
Le temps de l’assassin
Paul Verlaine tira des coups de pistolet
Sur un plus grand poète, et plus profond, plus mâle
Que lui, faune lascif, sur le beau feu-follet
Que n’aurait jamais dû toucher sa patte sale.
On a parlé d’amour, ce n’est pas sérieux,
N’en croyez pas un mot, mesdames et messieurs !
S’ils n’avaient de ce porc fait, félons, la parèdre
De Rimbaud, les anciens de Condorcet ligués,
Pour l’éternel oubli ses charmes allégués
Depuis longtemps auraient déserté la cathèdre.
(ii)
53
Le pistolero I
Quel est donc ce faciès de bandit mexicain ?
– Qui ? Ça ? C’est Paul Verlaine. – Alors c’est cet escarpe
Le poète d’Amour… – Oui, l’aimant Arlequin
À la Watteau, jouant sous les ifs de la harpe,
C’est ce portrait hideux. – Quel œil de malotru…
Il ne faut point juger sur l’aspect, qui l’eût cru ?
– Permettez, l’apparence est pleinement conforme
À ce que nous savons de ce fourbe adulé,
Dont Rimbaud échappa de peu, miraculé.
Son âme n’est pas moins que sa tête difforme.
*
54
Le pistolero II
Les drames de l’amour et de la jalousie !
– Permettez, l’assassin, en habit de Pierrot,
Visait, dans sa sanglante, horrible frénésie,
L’esprit auprès duquel il n’était qu’un maraud,
Cet enfant génial dont la voix, les conquêtes
Enverraient ses travaux au fond des oubliettes.
Il fut pauvre ? C’est vrai, sortant de Condorcet,
Moins riche qu’avocat ou haut fonctionnaire ;
Mais on paya toujours sa plume mercenaire,
Il ne dut ni périr ni garder le tacet.
*
55
Le pistolero III
Il ne fut pauvre, au fond, que relativement
Aux anciens d’un lycée où l’élite se forme,
De Malfilâtre à bout ne connut le tourment ;
Et sa pornographie avilie et difforme,
Outre ce que gagnait Philomène Boudin,
Sustentèrent son fol et faunesque dédain.
Voilà ce que l’on donne à lire aux suicidaires
Adolescents d’un temps qui veut les immoler.
Pour quelques chants chrétiens on va l’auréoler
Ici, mais on tait là ces vers incendiaires.
*
56
Le pistolero IV
En résumé, l’élite assassine Rimbaud
Par son Pierrot sanglant, son « prince des poètes » ;
Et, révolvérisé, Rimbaud, quasi manchot,
À la savane court, va vivre avec les bêtes.
Mais nous avons gagné quelque chose, par lui,
Par ce Verlaine laid que son seigneur a fui ?
Non, nous avons perdu toute chance de gloire.
Le vers est devenu dissonant, puis est mort ;
L’ont bien théorisé ceux que la honte mord
De n’avoir jamais su rimer sa pauvre histoire.
*
57
Le pistolero V
Alors les sanglots longs de la poudre qui tonne
Sous un voile pudique ont été recouverts.
L’assassin a payé d’un séjour monotone
Dans un cachot son dû, les bras lui sont ouverts.
Ah ! ce grand amoureux… Mon œil est tout humide :
Épris jusqu’à tuer plus grand que soi ! Splendide.
L’autre ? Rimbaud ? Eh bien, quoi ? C’était son destin
De bouchonner mulets, mules et dromadaires
Au lointain Buganda. Charleville-Mézières
N’a guère d’institut pour vivre en Byzantin.
(iii)
58
Le pistolero VI
Si vous l’aviez croisé, non près du Panthéon,
Quartier qu’il écumait avec désinvolture,
Mais à dos de cheval dans le Nouveau-Léon
Ou dans une sierra de Neuve-Estrémadure,
Vous vous seriez signé, le voyant, ce Lorrain,
Quand son œil mongolique eût brillé, lisse airain,
Parmi le poil hirsute et souillé de sa joue.
Et vous préférez donc, digne bourgeois d’Auteuil,
Puisqu’il faut s’éduquer, le lire en bon fauteuil,
Même si c’est faisant de temps en temps la moue.
*
59
Le pistolero VII
Si, dans l’auberge entrant, au fond d’une sierra,
Vous vous étiez soudain trouvé face à Verlaine
Avec un sombrero de Guadalajara,
La cartouchière en vue, inquiétante chaîne,
Et la barbe hirsute indiquant le bandit,
N’auriez-vous point prévu que le drôle vous dît
Que vous l’obligeriez lui donnant votre bourse ?
Vous l’auriez, je me doute, et soit garçon-vacher
Soit bourgeois et nanti de biens à lui cacher,
Vous eussiez fait la nique ou repris votre course.
.
PROLÉTARIAT
.
60
Le choumacre
Il détestait Vallès, sauveur du Panthéon
(Des communards voulaient le passer au nitrate :
L’ancien de Condorcet les arrête, et s’en flatte),
Jamais il ne chanta pour aucun orphéon,
Et dans son atelier souterrain, sombre, humide,
Il ne se voyait pas autrement qu’apatride.
C’était le cordonnier, choumacre des faubourgs.
Sur les vieux croquenots sa caboche blanchie,
En haïssant Vallès, l’homme des creux discours,
Avait théorisé les fins de l’anarchie.
*
61
Établissement Louise Michel
Ce jour est, mon enfant, ton premier jour d’école,
Et le nom du fronton c’est Louise Michel.
Ce n’est pas seulement, ni d’abord un symbole :
Ce lieu ne verra pas descendre l’arc-en-ciel
Qui t’offrirait, montant dessus, la moindre chance ;
Et tu ne seras rien, chez les bourgeois de France.
Ce nom, c’est ton destin, comme ce fut celui
De nos pères, de nous, de toute vie obscure
Dans le chaos fatal, la concurrence pure
Avec le monde entier, la peine sans appui.
*
62
Établissements
Leur poète chantait le haschich, l’opium ;
Eux ont fait leur carrière en buvant de l’eau plate,
Et, devant des enfants se voyant à Barnum,
En louant les beautés d’un choucas hydropathe.
Les établissements lugubres, adornés
D’affiches prévenant les gueux abandonnés
Du danger des produits défendus, des narcoses,
Les jugent sur leur foi soumise aux longs péans
Que l’on élève, avec de l’encens, aux géants
Appétits de bourgeois et leurs veules névroses.
.
CÉSAR LE PAYSAN
.
(i)
Prélude
63
Auberge
Je ne sais ce qu’on trouve au pays de la Bresse,
Hormis de la volaille en liberté, dit-on,
Et des émaux, travail demandant de l’adresse,
Dont Gabriel Vicaire a fait quelque feston ;
Mais j’ai vu dans Paris, la ville trop chantée,
Une auberge aux carreaux de couleurs, enchantée,
Et j’admirai beaucoup sa beauté hors du temps.
Quelle âme de poète a conçu, pour ces tables,
Un vitrail arlequin de carrés délectables ?
Qu’autant que le regard les becs y soient contents.
*
64
Le boulanger de Nîmes
Et cet autre poète, un boulanger de Nîmes,
Qu’Alexandre Dumas visita dans son four
Après Chateaubriand, fougasses magnanimes
Et triolets bien cuits dont il savait le tour
Illustrèrent son nom, Jean Reboul ! notre guide,
Des rives du Gardon harmonieux Panide.
Je te parle d’un temps qui fut, ah ! monzami,
Doux comme de scander Mirèio sur les aîtres.
Aubanel, en fervent, dit qu’il gardait ses lettres
Dans le même tiroir que celle de Zani†.
† « La relegisse, quand siéu triste ; / La tène dins moun tiradou, / Emé ce qu’ai de mai requiste, / Emé li letro de Rebou » (La miougrano entreduberto, 1860)
*
65
Le coiffeur d’Agen
Ce poète d’Agen, coiffeur de son état,
Ou l’inverse, fierté du Midi, des Cagotes,
N’a pas écrit un vers en français de l’État :
C’est Jasmin, l’immortel auteur des Papillotes.
Troubadour aux lauriers de ses Papillôtos,
L’entendre, c’était être un mangeur de lotos.
Sur les bouts de papier dont sortaient les frisures
Des lionnes d’Agen, il griffonnait ses chants.
Mais Balzac l’a moqué, comme d’autres méchants
De Paris, détestés dans les mas et masures.
(ii)
66
Cagots
Mes pères, vos hameaux dans les maquis pierreux,
Quelle était la raison de leurs cagoteries,
Ces quartiers à l’écart, comme si des lépreux
Vous gardaient du toucher de leurs loques flétries ?
Vous, paysans, ces mœurs de brahmanes altiers ?
Tolériez-vous des gens sortis nus des halliers,
Je ne sais quelle race archaïque et conquise,
Sur le bord de vos champs arides mais loyaux ?
– Pères, voilà les fils de ces maudits cagots
Qui vengent leurs aïeux sur moi, leur place acquise !
*
67
La cagote
Un ancêtre, César, aimait une cagote
De la cagoterie à La-Pigne-les-Pins.
On dit que la pauvrette était certes mignotte,
Mais aller se coucher à deux dans les lupins
Aurait dû leur suffire, et ne suffisait guère,
Qu’il voulait l’installer dans son mas. Les « Pécaire ! »
Qu’il entendit alors, il les entend toujours,
Je pense, dans la fosse. À tel point que, jobastre,
Sans plus il se pendit, né sous un mauvais astre.
Tels sont de ces cagots maudits les vilains tours.
*
68
César
Mon ancêtre César voulait donc amener
Devant le curaillon, qui donc ? Une cagote !
– Eh ! si le cœur parlait, faut-il s’en étonner ?
– Mais elle allait prier pour cela, dans la grotte,
Des dieux pas très chrétiens, des dieux non repentis.
Près de nos paysans, les cagots sont petits ;
Celle-là lui tourna franchement la coucourde,
Avec je ne sais quoi de fin et gracieux,
Que l’on dit, et de doux et plaisant pour les yeux,
Qui rendit sa pauvre âme aux convenances sourde.
*
69
La farigoule
Ô César ! tu vois bien que nous ne pourrons pas
Nous marier ici, puisque je suis cagote.
Ne sois donc pas jobastre. – Et toi ne sois pas sotte ;
Où demeurerions-nous, si ce n’est dans ce mas ?
Au milieu des vilains, que ferais-je à la ville ?
C’est aux champs seulement que l’âme n’est point vile,
Comme l’a dit un jour, dans des vers en latin,
Mon ancêtre Virgile. Eh ! moi, dans une foule ?
Passe-moi la bouteille à la liqueur de thym.
– Tu veux noyer ta peine avec la farigoule !
*
70
Les joncs
Mon grand César ! ô prends dans tes bras ta cagote.
Nous sommes tellement malheureux, sous les pins
De La Pigne, tandis que la chèvre chevrote
Et la grenade ouverte égaille ses pépins,
Ainsi qu’émaux brillants, rouges comme la cire,
Et dont a dû parler ton ancêtre Shakspeare.
Si le bonheur d’aimer était pour les cagots,
Nous aurions cessé d’être une race maudite
Qu’aux yeux des paysans notre nom discrédite.
Le vent porte mes pleurs aux joncs, en longs échos.
*
71
Derniers mots
Bref, monsieur le curé, ne voilà pas qu’un jour
On le trouva chez lui, ce bon César, pauvre homme,
Pendu ; ses derniers mots parlaient de son amour,
Un papier que tenait sur la table une pomme.
Que l’on en vienne là, pour quoi ? du sentiment,
C’est ce que l’on a peine à comprendre, vraiment.
– La fille en question, qu’est-elle devenue ?
– Elle est partie en ville, où sont les travaux bas.
– Comment s’appelait-elle ? – On ne s’en souvient pas.
On sait qu’elle était belle, et cagote menue.
(iii)
Post-scriptum
72
« Le petit félibre de l’arc-en-ciel »
Ah ! tu ne l’as pas vu, non, le petit félibre
De l’arc-en-ciel – béni jadis par Aubanel –,
Qui jouerait au jardin avec la terre, libre.
Ton petit félibrot, à toi, de l’arc-en-ciel.
Tu ne l’as pas vu, non ; au chant de la mésange
Il n’est pas descendu dans ton mas comme un ange.
Il ne descendra pas, ne pouvant te trouver.
Puisque tu n’attends plus, qui l’attendrait encore ?
S’il ne peut t’appeler près du berceau que dore
Une étoile, il n’a pas la force d’arriver.
« Regardas, regardas lou paire… / Es ome, a de barbo au mentoun ; / E pamens, mut, dedins un caire, / De la joio plouro e s’escound. » (La miougrano entreduberto)
.
LA LÉGENDE DU PARADISIER
.
(i)
Prélude
73
Kroncong, fado javanais
(Se prononce kronnchong)
Quand Vasco de Gama découvrit l’archipel,
Malacca lui parut le sommet de sa quête,
Saphir où splendissait le tracé bleu du ciel.
Alphonse d’Albuquerque en mena la conquête,
Et du port de Lisbonne où sa flotte baigna,
Des marins avec eux portaient la braguinha.
Dans la nuit de Java leur chant mélancolique
Émut, jusqu’au kraton, les manieurs de kriss,
Et l’on vit des amants, pour leurs douces Philis
De topaze, gratter la guitare ibérique.
(ii)
74
Le paradisier
Laissez-moi, sous le dais de feuilles, vous conter
Une légende ancienne, au souvenir qui dure,
Que savent les oiseaux dans leur langue chanter.
– Entends-tu cette voix, ami, dans la ramure,
Ou bien, las du chemin lorsque tombe la nuit,
Au moment de poser ma natte, d’un vain bruit
De brise je me fais un récit, une image ?
– Je l’entends comme toi : c’est le paradisier
De cet arbre, là-haut, qui parle. – Est-il sorcier ?
– Lui, l’esprit de ces lieux ? Écoutons son ramage !
*
75
Zamrud
Dans le bustan, ô prince, où la lune t’appelle,
Et le grillon caché stridule, rayonnant,
Ton cœur soupire. Alors tu vois, sous une ombelle,
Une noix de coco qui roule en ricanant
Et devient un visage effrayant, sardonique.
« Qu’es-tu donc, lances-tu, chiffonnant ta tunique,
Folle apparition de ce calme verger ?
– Ah ! ah ! répond la noix, qui maintenant sautille,
Ah ! ah ! – Est-ce donc tout ? » Mais le rire pétille :
« Ah ! ah ! » Ton cœur se serre et se sent étranger.
*
76
Zabarjad
Que cèle ce rideau de perles à mes yeux ?
Se demande le prince, au pavillon magique
Où l’ont conduit ses pas dans le bois merveilleux
Qu’il découvrit, suivant son âme nostalgique.
Il écarte le voile irisé de la main.
Un clair de lune vert émaillé de jasmin
Entre par le lacis du balcon dans la chambre
Où dort une princesse, atteinte par un sort,
D’un sommeil comparable au baiser de la mort,
Si ses lèvres ne font s’ouvrir ses grands yeux d’ambre.
*
77
Nilakandi
« J’ai dormi. Qui me vient tirer du long sommeil
Où par enchantement j’étais ensevelie ? »
Le prince avait posé sur le vallon vermeil
De sa bouche l’émoi de lèvres d’ancolie.
Et lui prenant la main, il la mena dehors,
Pour qu’elle vît le monde et connût ses trésors.
Un orage approchait, la lune mi-couverte
Voyait dans la nuée agitant ses longs bras
Des djinns incandescents chasser des apsaras.
Et l’enchantée eut peur, reprit sa main offerte.
*
78
Batu Delima
Or, jaloux, l’enchanteur jeta dans son chaudron
Une poussière jaune et des cendres subtiles.
Alors dut affronter des soldats-crocodiles
Le prince, saisissant son kriss au ceinturon.
Car le noir nécromant se tenait au service
De Ratu Buaya, dame dévoratrice,
Régnant au fond des eaux sur un peuple écailleux,
Dans des cavernes d’ombre et des palais rupestres.
Ô sauve Adiratna, le trésor de tes yeux !
Prince vaillant, occis ces reptiles pédestres.
*
79
Cenderawasih
« Nous avons fui bien loin, sur les bords des Papous,
De Ratu Buaya les ongles de sorcière.
Si Dieu veut, je serai dans peu ton digne époux,
Jusque-là, ce sera mon ardente prière. »
Ainsi parlait le prince au flamboyant turban.
« Ami, voguons encore : ajuste le hauban
Sous la voile, je crains ces versants cannibales,
Ces embrumés étangs, ces profondes forêts
Où des ombres, des yeux nous suivent, ces marais,
Ces cratères où sont des volutes fatales. »
*
80
Asmara
Il remit à la mer le boutre ailé, la nef
De leur itinérance ; et la lune volante
Tirait ce frêle esquif sur l’onde étincelante,
Quand l’horizon montra dans l’aube un relief.
Une île ! un vert îlot pour eux seuls, solitude
Où l’amour s’essora, conquit sa plénitude.
Or c’était, sommeillant, un animal marin
Tout couvert de bambous et de forêt languide,
Qu’un feu que fit le prince au bord d’un boulingrin
Contraignit à plonger au fond du gouffre humide.
*
81
Suwarnabumi
De platinés dauphins miséricordieux
Vous ayant déposés sur une calme plage
De lataniers, ce fut divin quand sous vos yeux
La mer cracha du feu, flottant comme un nuage.
Et c’était, prince Achmed ! du naphte : une foison,
Les ondes en couvraient jusques à l’horizon.
Tu pourrais feuiller d’or cent bulbes de mosquée,
Tapisser de joyaux hypnotiques leurs murs,
Couvrir Adiratna de voiles fins et sûrs,
Et défendre la foi, par le koufr attaquée.
.
TRIPTYQUE DE SAINT LOUIS
.
Solyme est une forme du nom Jérusalem (comme dans ce vers de Voltaire « Préférez-vous Solyme aux rives de la Seine ? »). À l’époque où Louis IX, le futur Saint Louis, se rendit en Terre Sainte, la ville avait été reprise par l’islam, mais le royaume chrétien s’appelait toujours royaume de Jérusalem, ou de la Solyme sacrée (regnum hierosolymitanum). Nous donnons ici, suivant l’usage des rois chrétiens, le nom de la ville au royaume dont elle ne faisait plus partie. Durant les quatre ans qu’il passa dans ce royaume, à Saint-Jean-d’Acre, Louis IX en fut le véritable souverain.
.
82
Louis IX
Son armure d’acier illuminait le Nil,
Et les turbans volaient sous ses grands coups d’épée
Semant des fleurs de lys dans le limon subtil
Auquel mêlait du sang chaque tête coupée.
Sur un blanc destrier il fend les sarrasins,
Qui semblent, s’effondrant, piétinés, des raisins
Du vignoble sacré de Naboth dans le Livre.
Sur le fort de Damiette il a planté la Croix.
Mais la captivité, la peste, et leurs effrois
Outragent les succès dont Solyme s’enivre.
*
83
Louis IX (II)
Sous son haubert maillé que recouvrent des lys,
Il a planté la Croix sur le fort de Damiette ;
Ce fut dans les déserts une verte oasis.
Mais la peste saisit ce corps de roi, l’émiette
Devant Tunis où, noirs, des Maures cuirassés
Comptent, sans coup férir, en bas les trépassés.
Solyme a conservé son œuvre, impérissable,
Les Templiers, reçu les fleurs de son anil,
S’il n’a vu les tombeaux des Thoutmès près du Nil,
Les greniers de Joseph oubliés sur le sable.
*
84
Louis IX Hiérosolymitain
Les vaisseaux déployés du chenal d’Aigues-Mortes
Mouillèrent dans les eaux du Nil, blanches d’ibis.
Puis, de Solyme, en roi Louis franchit les portes,
Semant Acre, Sidon et Jaffa de nos lys.
Le krak des Templiers plus altier se relève.
La poussière au galop des chevaux se soulève
Dans les plaines qu’ombrage un rempart montueux
Couvert de pins serrés, citadelle immuable.
Pieusement, Louis marche à la sainte table,
Attendant un courrier du grand-khan tortueux.
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LES BAYOUS
.
Ô ma sainte pinière, ô mes bayous sans nom (Dominique Rouquette)
.
85
Acadie
C’était le Sud profond, cajun, marécageux,
Vaudou, mélancolique, ombragé de lianes,
Gazons coloniaux et tulipiers neigeux,
Bayous enténébrés parsemés de cabanes
Sur la mousse putride et les blancs nénuphars,
Un grouillement pulpeux de fiévreux cauchemars
Envoilant les manoirs brillants de crinolines,
Aux riants boulingrins, vastes et satinés…
Célimène, jadis, nous sommes-nous donnés
L’un à l’autre en ces champs de brises cristallines ?
*
86
L’homme du Clan
Do you not fear my betrayal of your secret? (Thomas Dixon Jr.)
Célimène, en un mot : voulez-vous m’épouser ?
– Oui, c’est mon seul bonheur. – Qu’à lui seul je m’emploie !
– Nos droits que le Yankee, hélas ! vient d’écraser,
Nous laissent-ils, pourtant, une raison de joie ?
– Vœux de Nordiste : autant en emporte le vent,
Vous verrez que bientôt tout sera comme avant.
À présent, permettez que j’entre en cette cape,
Que ce cucurucho† vous dérobe mes traits :
Au klavern on m’attend ce soir, sous les cyprès.
Contre l’iniquité nous œuvrons à la sape.
† Nom de la cagoule pointue des cofradías de la Semaine sainte en Espagne et dans les colonies espagnoles, dont fit partie la Nouvelle-Orléans de 1762 à 1800. L’habit du Ku Klux Klan est le même, et il se pourrait, c’est notre hypothèse, que le nom de cette organisation, non élucidé, vînt du terme espagnol cucurucho (qu’un anglophone, l’entendant, croira être quelque chose comme koukloukch).
*
87
La liseuse
Célimène va lire au bas du tulipier,
Dont les fleurs éployaient leur toilette si belle,
Les vers iduméens du grand Sidney Lanier,
Le poète du Sud confédéré, rebelle.
Elle est l’ange gardien d’un chevalier du Klan.
Dixie a tout perdu, mais Dixie a son plan,
Sous la botte yankee, a relevé la tête,
Brave le fossoyeur qui scelle son cercueil.
Célimène soupire et, changeant de recueil,
S’émeut aux chants cajun de l’un des deux Rouquette.
*
88
Les cavaliers de la nuit
Ils ont mis au placard les uniformes gris,
Souvent troués de plomb, taillés de baïonnettes,
Où viendront se nicher, dans le noir, les souris.
Le jour ils subiront les procès malhonnêtes,
En vaincus d’une terre à la belle uberté.
Mais la nuit, quand l’effraie appelle, en l’air bleuté,
De la cape aux trois K revêtant la monture
Hennissante, ce sont, neigeux magnolias,
Les esprits des cyprès et des camélias,
Et les sylphes vengeurs qu’exhale la nature.
*
89
Les ardents
Nous sommes les ardents des bayous sous les pins,
Nous sommes, dans la nuit, l’ombre des azalées,
Et notre cavalcade égaille les lapins,
Et notre chemin passe à travers les vallées.
Nous sommes la prairie en peine, et nos galops
Sont l’écho fantomal de ses muets sanglots.
Quand renâclent nos bais au terme de leurs courses,
Lorsque l’obscurité s’enflamme, avec la croix,
Et de la terre atteinte en son tréfonds la voix
S’élève, nous oyons le divin chœur des sources.
*
90
Les vétérans
Le poète chantait sous la tunique grise,
Sous le drapeau du Sud jouait du violon,
Évoquant sa vallée au souffle de la brise,
Les lys tigrés dans l’eau des vases du salon.
Et le sang cadien a coulé sur la terre.
Et la Louisiane en larmes s’exaspère
En voyant revenir vaincus ses vétérans.
Les galons arrachés, au triple K font place,
L’étrier qui jamais n’accomplit volte-face
Écrasé sous le pied de chevaliers errants.
*
91
Meschacebé
J’ai bu dans ces bayoux ! j’ai joué sous ces chênes ! (Adrien Rouquette)
Et le Yankee allait empoisonner les eaux,
Abattre les vieux troncs des chênes séculaires.
Ô nos pères ! vos corps flottant sous les roseaux,
Votre société détruite, dans les serres
Des vautours, l’incendie aux accueillants manoirs,
Héritage sacré dont nous étions les hoirs,
Civilisation cajun faite vassale,
C’est le prix dont on paye, ancêtres, vos efforts !
Quelle épouvante, quelle offense sur les bords
Du grand fleuve qu’ouvrit Cavelier de La Salle !
.
YAKOUB
.
92
Yakoub le macrocéphale
Dans son laboratoire, il y a sept mille ans,
Le grand savant Yakoub, noir et macrocéphale,
Produisit les aïeux de tous les hommes blancs
Par la sélection du gène le plus pâle.
Sa créature, ainsi, le Blanc cruel et vain,
N’a point comme origine un processus divin ;
Son règne doit durer six mille ans, mais le Psaume,
« Les chars de l’Éternel se comptent par milliers,
Centaines de milliers », s’ajoute aux cinq Piliers,
Annonçant aux croyants la fin de ce royaume.
*
93
Yakoub et la roue d’Ézéchiel
De son laboratoire à La Mecque Yakoub
Exilé s’établit sur Patmos, l’île grecque.
En partant, il clama « C’est écrit », ou « Mektoub ! »
Un livre qu’il avait dans sa bibliothèque
Lui parla du vaisseau qui, dans Ézéchiel,
Est « la roue », et qui doit demain couvrir le ciel.
La roue est un sommet de sciences majeures,
Un disque gigantesque, au Japon fabriqué ;
Et, pleine d’avions sous le chrome astiqué,
La roue effacera l’Amérique en douze heures.
*
94
Yakoub le sabéen
Le cheikh Anta Diop dit que le sabéen
Négroïde de Koush avait son sanctuaire
À La Mecque, où le Cube, onyx cyclopéen,
Rayonnant météore, illuminait la Terre.
La sagesse régnait chez ces dévotieux,
Si j’ose, ébénéens du Créateur des cieux.
Yakoub, le savant fou, noir et macrocéphale,
Dit à son oncle, un jour, froissant sa gandoura :
« Je vais créer un djinn qui te dominera. »
Car son hubris était rien moins que colossale.
*
95
Laboratoire de Yakoub
Les sabéens girant autour de la Ka’ba
Exilèrent Yakoub, savant fou de La Mecque :
Sa tête en potiron hors de la djellaba,
Hors du bisht zinzolin son crâne de pastèque
Les avait irrités, ainsi que ses discours,
Qu’il leur infligerait un peuple de giaours.
Son microscope avait sondé la mélanine ;
Et sous les pins pignons de Patmos, le banni
Délaya, délaya le colorant béni,
Dans sa férocité tigresque et léonine.
*
96
Yakoub et Candace
Quand la reine Candace à La Mecque arriva
Pour le Hadj sabéen, Yakoub au front turgide
La vit, et sa beauté dans son cœur se grava ;
Ce fut l’embrasement, sous son crâne ovoïde.
Cet amour, nous dit l’ange, était si stimulant
Qu’il inventa pour elle un palanquin volant,
Des éventails de paon aérodynamiques.
Las ! elle repartit épouser Pharaon ;
Et les feux de Yacoub furent un lycaon
Dévorant en son cœur les versets islamiques.
*
97
Dictature de Yakoub
Le délire aberrant de Yakoub exilé
Devint vertigineux dans le Dodécanèse.
Son programme eugéniste, en siècles déroulé,
Des noirs Mélaninims produisit l’antithèse.
Yacoub oublia-t-il qu’il était de Shabazz ?
Savait-il que Harlem inventerait le jazz,
Et voulut-il alors faire payer, d’avance,
Cette faute de goût aux fils des vrais Muslims ?
Il est le créateur des blêmes Néphilims
Que Toussaint, d’Haïti renvoya vers la France.
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MANDARINETTE
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La république des mandarines
Elles ont découvert que, brillant à l’école,
Mieux que ne fit jamais le sexe masculin,
Le temps était venu pour le mâle frivole
D’accepter son fatal, infaillible déclin.
Messieurs, si vos brevets prouvent l’intelligence,
Plus que des moins pourvus la folle indifférence,
Soyez prêts à céder votre gouvernement
De talents en papier aux voix des mandarines :
Le parchemin notant vos vertus féminines
Dit leur droit de nature au haut commandement.
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La république des mandarines II
Allez, messieurs, allez : jouez de l’éventail,
Vous avez pour cela d’irrécusables titres.
De mandarines nés, tenez le gouvernail,
Des classes où vos bancs furent des rochers d’huîtres.
Si l’école est affaire aux dames, chers messieurs,
C’est bien là que l’on vole aux destins précieux.
Vos succès sont criants : que votre âme femelle
Dans l’Histoire s’inscrive avec ombrelle et gants.
Tirez donc les rideaux des salons élégants
Sur les gueux, ce levain de suante poubelle.
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Mandarinette
Deux parents dévorés d’ambition, l’école
Comme tremplin crevé vers les ciels de l’État,
De la province avaient bombardé cette idole
Sur la Seine, autre école, et vers un bon état.
Elle fut la servante ignoble, sans ancêtres,
De qui Louis-le-Grand avait créés ses maîtres.
Ceux-là seraient connus, elle, leur encenseur,
Au tapis partageant les miettes des agapes,
Avec de hauts essais sur les grandes étapes
Du style d’un Cotin, pleins d’un amour de sœur.
GNOSTIKON (français)
Militia Templi Salomonis Jherosolomitani
La Milice du Temple dans ses relations avec le Languedoc
Nulle autre région, en France ou ailleurs, n’a accueilli autant de commanderies des Templiers que le Languedoc. Anciennement territoire du royaume wisigothique de Septimanie, premier démembrement de l’Empire romain, le Languedoc, dont le nom serait d’ailleurs une altération du germanique Land Goten, ou pays des Goths, a été fortement marqué par l’apport germanique. La noblesse du Midi se montra particulièrement généreuse envers la milice, contribuant à son expansion matérielle en Languedoc et au-delà.
À l’époque du procès des Templiers, qui dura de 1307 à 1314, l’ordre, en France, était partagé entre quatre grandes circonscriptions : Provincia, Aquitania, Francia et Arvernia. La première, provincia Provincie, qui comprenait la Provence et le Languedoc, était la plus étendue et celle où demeurait la majeure partie des Templiers du royaume. Le siège de l’ordre était toutefois situé à Paris, après avoir été à Saint-Jean-d’Acre pendant les Croisades. Le trésorier de la province de Francia était également trésorier du roi, de même que le trésor du royaume de Majorque, dont la capitale était Perpignan, était gardé dans une commanderie templière roussillonnaise.
Par leur implantation européenne, les Templiers nourrirent l’esprit de croisade à travers l’Occident. Les revenus des commanderies leur permettaient de financer leur mission d’assistance aux pèlerins et croisés en Terre sainte. Outre les revenus de leurs activités agricoles, industrielles et financières, les Templiers recevaient les dotations de familles pieuses, particulièrement généreuses en Languedoc, comme on l’a dit. La milice du Temple étant l’instrument majeur de la guerre sainte en Palestine, les chevaliers séculiers prirent l’habitude de lui léguer, à leur mort ou bien lorsqu’ils quittaient l’état de chevalier et leurs autres devoirs mondains, leurs armes et chevaux.
Les Templiers contribuèrent à diffuser l’imagerie de la croisade, en faisant réaliser différents Beati illustrant, par exemple, les versets de l’Apocalypse sur la Jérusalem céleste par des scènes tirées de la lutte contre les Maures. Un autre exemple de cette pensée tournée vers la Terre sainte apparaît dans le fait que les Templiers reproduisirent, dans la construction d’églises, le modèle architectural du Saint-Sépulcre ainsi que du Temple de Jérusalem, où ils avaient initialement leur résidence (d’où leur nom). Enfin, les Templiers, protecteurs des chemins de pèlerinage, comme celui de Saint-Jacques-de-Compostelle, contribuèrent de manière décisive au développement des routes et autres infrastructures de communication sur le continent.
Malgré sa forte implantation dans le Midi, la milice prit peu de part à la croisade contre les Albigeois. Certains l’expliquent par le fait que les Templiers du Midi étaient plus occupés par la gestion des biens de l’ordre que par la guerre sainte, d’autres par cela que le pape Innocent III avait en 1199 ouvert la porte du Temple aux chevaliers excommuniés, transformant ainsi l’entrée dans la milice en une forme d’expiation, et que l’ordre aurait donc servi de refuge ou de pénitence aux familles de l’aristocratie qui avaient été séduites par le catharisme.
Toujours est-il que le roi Philippe le Bel et l’Inquisition de France menèrent contre les Templiers le procès en hérésie qui devait conduire à la destruction de l’ordre. Le pape Clément V tenta de s’opposer à de telles menées, en exigeant notamment le transfert du procès des tribunaux de l’Inquisition à la Curie. Clément V rejetait l’accusation d’hérésie pour ne retenir que celle de déviation du rituel, laquelle n’aurait dû conduire selon lui qu’à une réforme de la règle et, éventuellement, à la fusion de l’ordre des Templiers avec celui des Hospitaliers. Les Archives vaticanes contiennent un document privé dans lequel le pape expose la nature de la déviation dont les frères se seraient rendus coupables : ceux-ci auraient pratiqué un cérémonial secret d’entrée dans l’ordre (ritus ordinis nostri) consistant à simuler les violences que les Sarrasins infligeaient aux Templiers capturés en vue de les contraindre à abjurer la religion chrétienne et à cracher sur la croix.
Les accusations du roi et de l’Inquisition, beaucoup plus graves, devaient finalement prévaloir. Les Templiers furent accusés d’idolâtrie et d’outrage à la croix. Les griefs complémentaires diffèrent selon que l’enquête fut menée dans le nord de la France ou dans le Midi. Si, dans le nord, le grief de sodomie fut retenu, celui-ci est totalement absent des actes de l’Inquisition dans le Midi, qui consigne, quant à elle, des actes de sorcellerie : des sorcières se seraient matérialisées par invocation dans les lieux de cérémonie des Templiers, où elles auraient pratiqué des orgies avec ces derniers.
L’ordre anéanti, l’organisation économique et sociale qu’il avait établie sur l’ensemble de l’Europe disparut avec lui. Les Templiers survivants furent toutefois intégrés dans les ordres militaires ibériques, qui jouèrent peu de temps après un rôle fondamental dans les grandes expéditions maritimes des royaumes du Portugal (voir ci-dessous) et de l’Espagne.
Bibliographie (partielle) : Les Cahiers de Fanjeaux n°4, E. Delaruelle, « Templiers et Hospitaliers pendant la croisade des Albigeois » ; Les Cahiers de Fanjeaux n°41, B. Frale, « Du catharisme à la sorcellerie : Les inquisiteurs du Midi dans le procès des templiers »
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Note sur la justice du Temple
L’ordre des Templiers exerçait le pouvoir judiciaire dans le domaine des commanderies. Ce pouvoir lui avait été transféré, en même temps que propriétés foncières et autres biens, par les familles nobles, dont il était une prérogative au sein du système féodal. Les Templiers furent ainsi investis de la justice seigneuriale. En tant que justice d’Église, la justice du Temple se distinguait cependant de la justice féodale traditionnelle par certains aspects qui en faisaient, entre les deux systèmes, une organisation sui generis.
Dans l’exercice de leur pouvoir judiciaire, les Templiers étaient soustraits à l’interdit de verser le sang imposé aux autres juridictions ecclésiastiques. C’est cet interdit qui, par exemple, exigeait le recours au bras séculier des rois pour exécuter les arrêts des tribunaux de l’Inquisition. L’ordre du Temple, en sa qualité de milice de moines-chevaliers, exécutait lui-même les peines corporelles qu’il prononçait, et qui pouvaient aller de la fustigation à la peine capitale, en passant par la marque au fer rouge sur le front, par exemple pour un vol aggravé, ou l’amputation, par exemple pour le viol d’une femme mariée. L’exécution des peines était publique, et visait à produire un effet à la fois dissuasif et infamant.
En raison de son origine féodale, la justice templière s’exerçait principalement dans les campagnes, bien que la domination seigneuriale des templiers pût également s’étendre à certaines villes. C’est tout naturellement dans le cadre de ces dernières que se fit d’abord jour le conflit de compétences entre la justice de l’ordre et celle des échevinages et consulats, le pouvoir judiciaire étant un privilège inséparable du mouvement des libertés communales. À ce conflit s’ajouta pour le Temple, notamment en France, celui avec la justice royale.
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Les Chevaliers teutoniques dans le Midi
Souveraineté temporelle des Chevaliers teutoniques
Si le Saint-Siège, au Vatican, possède toujours les attributs d’un État souverain et indépendant, cela fut aussi le cas, par le passé, de certains ordres, comme celui des Chevaliers teutoniques. L’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean a longtemps exercé la souveraineté temporelle sur l’île de Malte et conserve encore aujourd’hui, sous le nom d’ordre de Malte, certaines prérogatives souveraines : il possède cent représentations diplomatiques bilatérales, et, de manière plus symbolique, son dernier Grand-Maître, décédé le 7 février 2008, portait le collier de l’ordre équestre pontifical Piano, remis par le Vatican et réservé aux seuls chefs d’État.
En Prusse et dans les actuels pays baltes, l’ordre teutonique exerçait la souveraineté sur un territoire autrement plus étendu que celui de l’île de Malte. Connu sous le nom d’« État de l’ordre » (Ordensstaat), cette organisation politique a duré deux siècles, de 1343 à 1561.
L’Ordensstaat possédait un système judiciaire spécifique, une monnaie propre, aux insignes de l’ordre, ainsi qu’un gouvernement central organisé autour du Grand-Maître, qui était à la fois prince d’Empire et membre de la Hanse. Dans ce système, le Grand-Maître (magister generalis ou Hochmeister), nommé à vie par le chapitre électoral de l’ordre, possédait l’autorité suprême. Il était entouré de cinq officiers supérieurs, le grand commandeur, le maréchal, le drapier, l’hospitalier et le trésorier, qui formaient autour de lui un conseil exécutif. En dehors de la Prusse, les provinces de Livonie et d’Allemagne étaient assignées à des maîtres de province (Landmeister). Chacune des trois circonscriptions était divisée en bailliages et commanderies, qui constituaient les échelons administratifs de l’État.
L’État de l’ordre ne préleva pas d’impôt avant 1415. Son organisation économique assura à son territoire une prospérité qui n’a de comparable, à la même époque, que celle liée à l’activité des Templiers. Une telle prospérité prit fin, dans un cas comme dans l’autre, avec le démantèlement de ces ordres.
La Prusse des Chevaliers teutoniques était impliquée dans des activités de crédit à grande échelle. Le système en question – de même que celui des Templiers – ne présentait aucun caractère usuraire. De cette prospérité économique sans précédent témoigne le développement des ports de Danzig, Königsberg et Elbing, qui devinrent à l’époque des axes importants du commerce international. Les grandes entreprises liées au commerce du grain, du bois, de l’ambre et des minerais d’Europe centrale étaient propriétés d’Etat. L’usure était interdite. Le démantèlement de l’Ordensstaat au profit de principautés et monarchies séculières dépendantes de l’usure conduisit à l’instauration progressive d’un régime capitaliste financiarisé qui s’est imposé depuis sans restriction, avec son cycle inexorable de crises globales.
La donation des fleurs de lys
Il est peu connu que les Chevaliers teutoniques portaient sur leurs armes les fleurs de lys, à l’instar des rois Capétiens. Ceci remonte à une donation de Louis IX à l’ordre, réalisée en 1250 à Acre, au moment de la Croisade. Le roi Saint Louis souhaitait ainsi distinguer le mérite des Chevaliers, et ceci est l’un des derniers actes majeurs de son règne, juste avant sa captivité et sa mort. Si certains historiens doutent – je ne sais pourquoi – de la réalité de cette donation, celle-ci est établie par les chroniques de l’ordre.
Les Chevaliers teutoniques dans le Midi de la France
L’ordre teutonique possédait deux maisons dans le Midi de la France, à Montpellier et à Arles. Constitué en Terre sainte comme ordre d’hospitaliers et de moines soldats, les Teutoniques sont une création des nobles du Saint-Empire romain germanique, confirmée par le pape Innocent III en 1199. Le centre de l’ordre était d’abord situé à Acre, en Palestine, jusqu’à la perte de cette ville en 1291. À cette date, la maison principale fut déplacée à Venise. Ce n’est qu’en 1309 que l’ordre s’établit à Marienbourg, en Prusse, où il exerça la souveraineté dans les limites de l’Ordenstaat de Prusse et de Livonie. Si ses activités dans le cadre de l’Ordenstaat et de la christianisation des pays d’Europe orientale sont les plus connues, l’ordre n’en possédait pas moins des commanderies dans le bassin méditerranéen, en Grèce, en Italie, en Espagne, ainsi qu’en France : en Champagne et en Île-de-France (province dite de Francia), comme dans le Midi.
Il apparaît que les deux maisons de Montpellier et d’Arles ne relevaient pas de l’administration de la commanderie de Francia. La rareté des documents existants, ou connus, ne permet pas de l’assurer avec une certitude absolue, mais il semblerait plutôt, en effet, que ces maisons ou bien possédassent un statut plus ou moins indépendant ou bien fussent administrées par le procureur général de l’ordre à la cour pontificale d’Avignon.
Le 15 mars 1229, la ville de Montpellier octroya à deux procureurs du grand maître Hermann de Salza, Jean de Gordone et Guillaume de Muttels, l’hôpital Saint-Martin, dans le faubourg de la ville, une donation confirmée l’année suivante par bulle papale. Cette possession était importante dans le cadre des relations, notamment commerciales, avec le centre d’Acre en Palestine. La date de création de la maison d’Arles et de ses dépendances en Camargue est quant à elle inconnue : elle a dû avoir lieu au cours de la première moitié du XIIIe siècle. L’ordre administrait également à Arles un hôpital pour les pèlerins.
La première maison fut vendue en 1343 ; la seconde est mentionnée pour la dernière fois en 1354. Cependant, les contacts entre l’ordre et le Midi ne cessèrent pas avec la fin de cette commanderie. Des liens demeurèrent ainsi avec l’Université de Montpellier, où plusieurs frères de l’ordre firent leurs études et même enseignèrent ; par exemple, Dietrich von Ole, procureur du maître de Livonie, y enseigna entre 1364 et 1366. En outre, plusieurs représentants de la noblesse languedocienne participèrent, dans la seconde moitié du XIVe siècle, aux combats de l’ordre contre les Lituaniens.
L’implantation du centre de l’ordre à Marienbourg et, donc, le déplacement du champ d’action des Chevaliers beaucoup plus à l’Est sont la raison pour laquelle les activités des Chevaliers teutoniques dans le Midi de la France ne connurent pas un plus grand développement. Cependant, leur présence n’est pas restée sans influence, puisqu’ils ont contribué tant au développement de l’Université de Montpellier qu’à celui des relations entre les noblesses languedocienne et allemande.
Bibliographie (partielle) : Thomas Krämer, « L’Ordre teutonique dans le Midi », Cahiers de Fanjeaux n°41 (K. Forstreuter, Der Deutsche Orden am Mittelmeer ; H. d’Arbois de Jubainville, L’Ordre teutonique en France)
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Castrum peregrinorum
Le castrum peregrinorum, ou château des pèlerins, fut édifié en 1218 lors de la cinquième Croisade, à quelques kilomètres au sud d’Acre, de manière conjointe par l’ordre du Temple et les Chevaliers teutoniques. Le comte Gautier d’Avesnes, qui avait été libéré de sa captivité en Terre sainte par les Templiers, fut l’un des principaux contributeurs à son édification. Le château fut confié à la milice templière, qui en fit l’une de ses principales places fortes en Palestine. Il s’agissait pour elle de remplacer le siège qu’elle possédait à Jérusalem, dans le Temple de Salomon, dont l’Ayyoubide Saladin les avait chassés.
La forteresse subit avec succès plusieurs sièges de la part des musulmans, dont les plus notables eurent lieu en 1220, alors même que la construction du château n’était pas achevée, et en 1265. Le château fut abandonné par ses habitants en 1291, après que toutes les cités des Croisés en Terre sainte eurent été emportées par l’islam. Il fut la dernière possession non insulaire des Croisés en Palestine. Les Templiers se replièrent alors à Malte.
Le Grand-Maître du Temple Guillaume de Sonnac, gouverneur de la forteresse, fut le parrain de Pierre de France, comte d’Alençon, fils du roi Saint Louis, qui fit donation des fleurs de lys royales aux Chevaliers teutoniques par lettres patentes du 20 août 1250. C’est au château des pèlerins que résida Saint Louis après sa défaite à Damiette, sur le Nil, en 1249.
À l’intérieur du château se trouve une chapelle de forme orthogonale ; comme les autres églises bâties par les Templiers, elle reproduit, en dimensions réduites, la forme du Temple de Jérusalem.
Le castrum peregrinorum témoigne des relations étroites entre les deux ordres des Templiers et des Teutoniques.
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A Ordem de Cristo, ressurgimento da Ordem do Templo
L’Ordre du Christ au Portugal, successeur de l’Ordre du Temple
A bula de fundação Ad ea ex quibus concedida pelo Papa de Avinhão, João XXII, em 14 de Março de 1319, proclama primeiro o nascimento da nova Ordem, denominada Ordem de Cavalaria de N. S. Jesus Cristo e institui a fortaleza de Castro Marim, situada no extremo sudeste do país, na foz do Guadiana, como casa capitular. (…)
Os historiadores consideram que a Ordem de Cristo foi o principal refúgio dos Templários que escaparam às grandes detenções de 13 de Outubro de 1307, em França. Esta nova Ordem portuguesa constituiu, pois, o ressurgimento da Ordem do Templo. A maioria dos cavaleiros templários chegou a Portugal por mar, pois uma parte da frota templária, que tinha partido de La Rochelle para evitar a sua requisição, desembarcou no Porto de Serra d’El Rei, um bastião portuário erigido por Gualdim Pais, hoje desaparecido. Por consequência, a Ordem de Cristo herdou os conhecimentos dos Templários em matéria de construção e de navegação marítima. Estes serão utilizados, um século mais tarde, pelo Infante D. Henrique, o Navegador, governador da Ordem de Cristo, para aperfeiçoar a sua famosa caravela, cujas velas ostentam com orgulho a Cruz dos Templários, e, posteriormente, por Cristóvão Colombo, genro do Grão-Mestre da Ordem de Cristo.
Paulo Alexandre Loução (voir son livre Os Templários na Formação de Portugal, 2000)
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Vellédas chrétiennes : sainte Brigitte et sainte Dorothée
Le don de prophétie était chez les anciens Germains le fait surtout de certaines femmes. L’expression de weise Frauen pour les désigner – « femmes douées de sagesse » – n’a pas d’équivalent en français, ni le terme Salige également employé, notamment en Autriche, et qui comporte l’idée de sacralité (selig). Tacite ou encore Dion Cassius évoquent par exemple le rôle important joué chez les Germains par la voyante Velléda, du clan des Bructères.
La figure des weise Frauen, qui traverse toute l’Antiquité, présente une origine hyperboréenne. Ainsi, la Pythie était l’oracle d’Apollon à Delphes. Apollon était le dieu des Hyperboréens et Delphes devint sa capitale en Grèce. De même, les vierges hyperboréennes Opis et Argé étaient vénérées comme des saintes à Délos, l’île sacrée d’Apollon, et l’on y fêtait chaque année des fêtes en leur honneur. Le poète délien Olen, qui a également écrit des oracles et est l’auteur des premiers hymnes en l’honneur d’Apollon, a composé un chant les célébrant. Le don de prophétie était appelé le « délire apollinien » ; Hérodote rapporte qu’Aristée de Proconnèse en fut saisi lorsqu’il composa le chant des Arismapées, et qu’il fut même physiquement absent, après une catalepsie, durant toute la durée de son transport.
L’autre oracle majeur de l’Antiquité grecque, la Sibylle, était également prêtresse d’Apollon. On possède aujourd’hui encore des textes appelés Oracles sibyllins, qui étaient considérés par les premiers Pères de l’Église comme sources de foi chrétienne.
Les weise Frauen se sont conservées dans le christianisme médiéval sous l’aspect de saintes telles que sainte Brigitte de Suède et sainte Dorothée de Montau, patronne de l’Ordenstaat. (La Bible connaît également ces weise Frauen : Déborah – Cantique de Déborah –, la prophétesse Anne.)
Sainte Brigitte, fondatrice à Wadstena de l’ordre du Saint-Sauveur, est la patronne de Suède, mais également des pèlerins. Elle accomplit elle-même le pèlerinage de Compostelle et celui de Jérusalem. Ses révélations et prophéties ont été consignées par écrit, et une traduction française en fut faite en 1536 sous le nom de Prophéties merveilleuses de sainte Brigitte. Sainte Brigitte est souvent représentée avec un cœur accompagné de la croix rouge de Jérusalem, ou croix des Templiers.
Sainte Dorothée de Montau est la patronne de l’Ordensstaat fondé par les Chevaliers teutoniques. Ses prophéties et révélations sont contenues dans le Septililium de Johannes von Marienwerder. La demande de canonisation adressée par les chevaliers après sa mort n’aboutit pas avant 1976 ! Mais les populations catholiques de Prusse témoignaient ouvertement leur mépris pour la bureaucratie curiale en célébrant chaque année la fête de leur sainte.
Le prestige de ces weise Frauen devait être contré au sein de l’Église par les mêmes forces qui instituèrent les ordres mendiants, et tel fut le rôle joué par Thérèse d’Avila. Les commentateurs récents, y compris chrétiens, se complaisent à souligner le caractère érotique et scabreux des effusions de cette dernière. Thérèse d’Avila institua une nouvelle règle pour les cloîtrées, dont J.-K. Huysmans écrit ceci, dans La Cathédrale : « Si la règle de sainte Thérèse, qui ne permet d’allumer le feu que dans les cuisines, est tolérable en Espagne, elle est vraiment meurtrière dans le climat glacé des Flandres. » L’écrivain impute la mort de sainte Marie-Marguerite des Anges à l’application de cette règle d’origine méridionale par les populations du Nord.
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Shikusim & Behemoth
« Ils sont allés vers Beelphegor et sont devenus shikusim comme l’objet de leur amour. » (Osée IX, 10) Ce qu’est l’objet de cet amour, les traductions modernes de la Bible ne permettent pas de s’en faire une idée exacte, ce dont on peut se rendre compte à la lecture des passages suivants, où un même terme est rapporté tel que dans son texte original, afin de bien faire comprendre de quoi il s’agit en réalité.
« La femme ne s’approchera point d’un behemah (traduit par « bête ») pour se prostituer à lui. » (Lév. XVIII, 19)
« Que les hommes et les behemoth (traduit par « animaux ») soient couverts de sacs, qu’ils crient à Dieu avec force, et qu’ils reviennent tous de leur mauvaise voie et des actes de violence dont leurs mains sont coupables. » (Jonas III, 8)
« Le behemoth est la première des œuvres de Dieu. » (Job XL, 14)
Lorsque le traducteur écrit « bête », « animal », puis « behemoth », il ne permet pas au lecteur de comprendre qu’il s’agit dans tous les cas de la même chose. Dans la mesure où le behema se couvre de sacs et crie vers Dieu, comme les hommes, cela ne peut pas être un animal et, par conséquent, la transgression évoquée dans Lév. XVIII, 19 n’est pas non plus la bestialité au sens où nous l’entendons.
En réalité, compte tenu du troisième passage cité et d’autres, le behemah est une espèce quasi-humaine archaïque aujourd’hui disparue en tant que telle mais qui se perpétue sous des formes hybrides.
La méditation sur « les suites du péché originel » – sur la condition misérable de l’homme à la suite du péché originel – est caractéristique de la pensée chrétienne. C’est un fait curieux qu’elle soit absente de la pensée juive, alors que l’événement lui-même figure dans l’Ancien Testament commun aux deux religions.
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Cagots et Gavaches
« Le mot Schratt – d’où Schrättling – est un ancien et excellent terme allemand désignant un homme-bête ou homme archaïque. Il apparaît souvent dans des noms de lieu (en particulier des localités isolées), et cela montre que des races humaines archaïques se sont conservées en Europe centrale jusqu’au Moyen Âge. Par ex. Schratten-feld, -berg, -stein, -tal, etc. » (Lanz von Liebenfels, Das Buch der Psalmen Teutsch)
Il existe également des témoignages irréfutables de l’existence, dans un passé pas si lointain encore, de races archaïques d’hominidés dans certaines parties de la France. Leurs noms se sont conservés jusqu’à nous, si nous avons oublié l’étrangeté que ces noms recouvrent. Ce sont les cagots, gavaches, cacous, colliberts et autres dont nous informe par exemple le Dictionnaire historique des institutions, mœurs et coutumes de la France (1874, 4e éd.) d’A. Chéruel. L’embarras et la perplexité de l’auteur ressortent clairement de l’exposé qui figure à l’entrée « Cagots » de ce Dictionnaire.
« Cagots, ou agots – Les cagots, cagous, cacoux, caqueux, sont une race misérable qu’on retrouve principalement dans les Pyrénées, et sur le littoral de l’Océan jusqu’en Bretagne. Les noms varient suivant les localités. Les formes cagots, cagoux, transgots, sont usitées surtout dans les Pyrénées ; gahets, gaffets, dans le département de la Gironde ; gavaches, dans le pays de Biscaye ; ailleurs, gavets et gavots ; colliberts, dans le bas Poitou ; caqueux, ou caquins en Bretagne. Ces populations étaient jadis séquestrées comme les lépreux, et la croyance populaire les accusait de dégradation morale et physique. À l’église, on leur assignait une place spéciale. Les cagots ne pouvaient se marier qu’entre eux. Ils exerçaient généralement des métiers qui les tenaient à l’écart ; ils étaient souvent charpentiers ou cordiers. Les colliberts du bas Poitou sont encore pêcheurs. Aujourd’hui même le préjugé populaire les poursuit et les tient dans l’isolement. Comment s’expliquent le caractère étrange et la position de ces populations ? d’où viennent leurs noms ? On a imaginé une multitude d’hypothèses contradictoires. L’opinion la plus vraisemblable considère ces races proscrites comme des Espagnols émigrés en France ; le peuple les assimilant aux Goths, qui avaient occupé l’Espagne, les appela ca-goths (chiens de Goths). On place ces émigrations vers l’époque de Charlemagne. Le droit du moyen âge, si peu favorable à l’étranger, les condamna à une position inférieure, et le préjugé populaire les confondit avec les lépreux. Les progrès de la civilisation n’ont pu entièrement dissiper cette erreur et détruire ces coutumes barbares. Il paraît certain, malgré les assertions de quelques voyageurs, que les cagots n’ont rien de commun avec les crétins. » (Chéruel : Cagots)
La mention des crétins est intéressante. Voici la définition que donne le Littré du mot « cagot » : « Peuplade des Pyrénées affectée d’une sorte de crétinisme. » Les crétins pourraient être le reliquat d’une race archaïque ; toutes les races archaïques ont été contraintes par l’expansion de l’homme européen de trouver un refuge dans des lieux peu accessibles : tels sont les Schrättlinge des « lieux isolés » évoqués plus haut, les cagots des Pyrénées, les colliberts du Marais poitevin, les crétins des Alpes… Le Grand Larousse du XIXe siècle souligne que les cagots « étaient sous la protection de l’Eglise ».
Il est certain que « l’opinion la plus vraisemblable » selon Chéruel au sujet de l’origine de ces populations est fausse, car les Espagnols se servent du terme gabachos (gavaches) pour désigner péjorativement les Français. Ces cagots et gavaches étaient donc étrangers tant aux Français qu’à leurs voisins espagnols, qui s’insultaient réciproquement du nom de ces hommes-bêtes proscrits.
« Races maudites – On a désigné sous ce nom des populations de la France qui étaient condamnées à une sorte de proscription, comme les cagots, les colliberts, les gavaches. » (Chéruel : Races maudites)
Quiconque a vu le film Freaks de Tod Browning (1932) trouvera que les cagots ici photographiés auraient pu figurer en bonne place dans les cirques ambulants de l’époque (freak shows). Le nanisme et les autres singularités physiques de ces individus, si elles ne sont pas suffisamment expliquées par le milieu et/ou la consanguinité, pourraient indiquer des origines ethniques distinctes.
Deux crétins des Alpes
(Légende : « Atrophiés des Hautes Montagnes »)
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Galates et Gaulois dans l’Ancien Testament
« Les fils de Japhet furent : Gomer, Magog, Madaï, Javan, Tubal, Méschec et Tirac. » (Gen. X : 2)
Parmi les descendants de Japhet, les descendants de Magog furent les Scythes et les Goths, ceux de Madaï les Mèdes, ceux de Javan les Ioniens, ceux de Tubal les Ibères, ceux de Méschec les Cappadociens, ceux de Tirac les Thraces, ceux de Gomer, enfin, les Galates (commentaire de la Bible par le Jésuite Cornelius a Lapide ; dans ce passage : d’après Josèphe, saint Jérôme et saint Isidore).
« Galate » est le nom donné à un rameau des Celtes établi en Orient. Partis de Gaule sous la direction de leur prince Brennus, ils s’établirent au troisième siècle av. J.-C. en Anatolie, dans le pays qui porte leur nom, la Galatie (en rouge foncé sur la carte). Saint Jérôme écrit qu’ils y parlaient encore la langue des Gaulois au quatrième siècle de notre ère.
Les Galates se rendirent également en Galilée. Le Christ historique et ses Apôtres étaient originaires de Galilée. Ce sont vraisemblablement des Galates, des Celtes ; à l’appui de cette dernière assertion, la Bible nomme cette région « la Galilée des Gentils (ou des goys) » (galil haggoyim) (Math. IV, 16), et le judaïsme des Pharisiens proscrivait le mariage entre Juifs et Galiléens. C’est d’un tel pays que provient le Messie du christianisme, non reconnu par les juifs. D’ailleurs, quand les juifs appellent Jésus « le Galiléen », cela veut bien dire, je pense : « Pas de chez nous. »
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Note sur le Codex argenteus ou Bible d’argent
La Bible d’argent, conservée à la bibliothèque Carolina Rediviva d’Uppsala en Suède, doit son nom au fait qu’elle est écrite, à la main, sur du parchemin pourpre avec de l’encre argentée. C’est une copie des évangiles gothiques d’Ulfilas attribuée à Wiljarith, copiste d’origine gothe exerçant au VIe siècle à Ravenne, capitale du royaume ostrogoth, où la Bible d’Ulfilas était en usage. Sur les 336 pages que comptait l’ouvrage à l’origine, seules 188 nous sont parvenues.
La Bible d’Ulfilas est l’un des rares documents en langue gothique que nous connaissions. Le principal lieu de conservation de documents théologiques en langue gothique était, semble-t-il, la bibliothèque de Narbonne, dans le royaume wisigothique de Septimanie ; la bibliothèque fut incendiée à l’instigation de catholiques orthodoxes : « [Après la conversion au catholicisme] on note des vexations regrettables, comme l’incendie du lieu de culte arien à Narbonne où brûleront les livres de théologie. » (G. Labouysse, Les Wisigoths, 2005)
La traduction d’Ulfilas en langue gothique est plus ancienne que la traduction latine de saint Jérôme, puisqu’elle date du IVe siècle après J.C. Considérant ce fait, il est regrettable qu’aucun théologien, aucun historien de la littérature ou linguiste, ne se soit servi de cette traduction à des fins d’exégèse, si l’on excepte les théologiens goths représentants de l’arianisme, dont les écrits sont partis en fumée.
Labouysse, précédemment cité, relève que « l’étude assidue de la Bible gothique à la cour de Toulouse » (p. 87) contribua à maintenir l’usage de la langue gothique en Septimanie.
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Chateaubriand, victime ignorée du vampirisme
« Les adolescents ne sont pas tourmentés dans leurs rêves par leurs propres fantasmes, mais par ceux des autres (…) Objet du désir d’une femme, qu’il ne connaît probablement pas, l’adolescent souffre, se sent possédé, prisonnier, et peut parfois tenter de mettre fin à ses jours pour se libérer du vampire. » (Strindberg, Un livre bleu)
La science matérialiste ne dit mot des phénomènes psychiques que, suivant en cela le génial Strindberg, nous décrivons sous le nom de « vampirisme », et qui sont pourtant une réalité certaine, tant dans leurs causes que dans leurs effets, pouvant conduire les individus à la mort. Mais comment s’étonner d’un tel aveuglement de la part de ceux qui seraient censés étudier les phénomènes de cette nature, alors que le témoignage le plus remarquable d’un cas de vampirisme, par une des plus grandes figures de la littérature française, reste ignoré à ce jour, quand bien même l’œuvre qui porte ce témoignage est mondialement connue ? Je veux parler de François-René de Chateaubriand et de ses Mémoires d’outre-tombe.
Mémoires d’outre-tombe : le titre même de l’autobiographie, ce premier contact du lecteur avec l’œuvre, révèle, quelles que soient les raisons qu’invoqua Chateaubriand pour donner le change à ses contemporains, que c’est un mort-vivant qui s’exprime. L’œuvre dans son entier est plongée dans une atmosphère de profonde mélancolie, de regret de vivre, que son auteur cherche à communiquer comme sa réalité la plus vraie. Écrits à plusieurs époques de la vie de Chateaubriand, ces mémoires comprennent dans chacune de leurs parties des considérations sur la destinée humaine portant la marque de cette incurable mélancolie, de ce désespoir irrémédiable que ni la philosophie, ni la religion que l’auteur confesse et dont il se fit le champion en des temps d’athéisme, ne parviennent à consoler. Chateaubriand se sait malade, atteint ; il ignore ce qui pourrait rompre sa malédiction, et finit même par déplorer ses succès littéraires, qui donneraient à penser à une jeunesse sans repère que le désespoir est la marque la plus assurée du génie.
Or Chateaubriand était la victime d’un vampire, duquel il ne se délivra jamais et qui fit de lui le mort-vivant que sa lucidité angoissée, désespérée nous a donné à connaître comme tel.
« Un voisin de la terre de Combourg était venu passer quelques jours au château avec sa femme, fort jolie. Je ne sais ce qui advint dans le village ; on courut à l’une des fenêtres de la grand’salle pour regarder. J’y arrivai le premier, l’étrangère se précipitait sur mes pas, je voulus lui céder la place et je me tournai vers elle ; elle me barra involontairement le chemin, et je me sentis pressé entre elle et la fenêtre. Je ne sus plus ce qui se passa autour de moi. » (Mémoires d’outre-tombe, III, 9)
Ainsi commença l’envoûtement. Le contact physique avec l’étrangère eut pour effet de faire entrer dans la vie intérieure du jeune Chateaubriand « une femme » (« Je me composai une femme de toutes les femmes que j’avais vues »), dont l’image le suivait partout et l’obsédait tant qu’il en vint, après deux années de souffrances, à commettre une tentative de suicide, qui échoua. Cette femme, qu’il appelle sa « sylphide », ne le quittait plus, même après des années, un voyage dans les terres sauvages de l’Amérique, la Révolution française, l’émigration en Angleterre. Et s’il n’en fait plus mention après son mariage, c’est sans doute davantage pour des considérations de bienséance. Du reste, il faut croire que le vampire a bien dû finir par se retirer à un moment, après l’avoir vidé de sa substance psychique.
Malgré les éminentes qualités qu’il lui reconnaît, Chateaubriand ne semble guère avoir aimé son épouse d’une bien vive affection. Le fait qu’il soit resté sans enfant est sans doute significatif également. Par ailleurs, je nie que Chateaubriand ait eu un quelconque amour incestueux pour sa sœur, ce que certains se sont crus autorisés à affirmer, en interprétant et déformant ses écrits de la manière la plus absurde. J’observe, enfin, que le chapitre relatant l’événement avec l’étrangère ici rapporté – et cet événement seulement – s’intitule Révélation sur le mystère de ma vie, ce qui montre l’importance que Chateaubriand lui prêtait, et qui montre aussi qu’il en tirait des conclusions à peu près semblables à celles que nous avons développées. Une lecture plate et banale de ce titre, par laquelle on ferait dire à Chateaubriand que c’est de cette manière qu’il eut la notion de l’amour des femmes, est irrecevable car il n’apparaît nulle part dans l’œuvre de Chateaubriand que l’amour des femmes fût quelque chose comme le « mystère de sa vie », ni même, à vrai dire, qu’il lui fût quelque chose de bien particulier, si l’on excepte des œuvres de jeunesse comme René, qui renvoie d’ailleurs elle-même à ladite voisine et à la possession vampirique.
On dira peut-être qu’il est heureux qu’il fût ainsi vampirisé car il n’aurait pas, autrement, écrit les œuvres qui ont immortalisé son nom. J’affirme pour ma part que rarement un écrivain et penseur a donné de manière aussi nette le sentiment d’être resté en-deçà de ses capacités.
Chateaubriand n’a pas été victime de son imagination mais de celle de l’étrangère, dont l’esprit était vraisemblablement morne et l’existence ennuyeuse, que le contact avec le jeune homme embrasa complètement et dont le désir exacerbé s’incarna dans un spectre maudit, assoiffé.
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Le Dédoublement de personnalité
expliqué par le swedenborgisme
Les phénomènes de dédoublement de personnalité, qui ont trouvé une expression littéraire intéressante dans les personnages du Dr. Jekyll et de Mister Hyde, peuvent être expliqués de manière satisfaisante par le recours aux concepts et à la philosophie morale de Swedenborg.
L’homme intérieur est le spirituel en l’homme, l’homme extérieur le naturel. L’homme intérieur est le réceptacle des influences spirituelles, où Dieu insuffle en l’homme l’amour divin et l’amour du prochain (sur ce qu’est au juste l’amour du prochain, voir Arcana Cœlestia ou le Traité sur l’amour). L’homme externe est le réceptacle des influences de la nature matérielle, par lequel l’homme jouit de l’amour égoïste de soi et de l’amour des choses qui sont dans le monde. Dans le présent état de l’humanité, l’homme intérieur est dit « fermé » à la naissance, des suites du péché originel, c’est-à-dire qu’il n’est pas en mesure d’être influencé par le spirituel émané de Dieu, sans une conversion.
Dans la mesure où l’homme interne est l’agent de l’amour du prochain, l’Église, c’est-à-dire la communauté des hommes, ne peut être composée de personnes pour lesquelles l’homme interne reste « fermé » à l’amour divin. L’homme naturel est ennemi de la société, comme les esprits mauvais sont hostiles à l’ordre spirituel céleste. Toute personne se voit donc investie de responsabilités et d’honneurs de la part de la communauté dans laquelle elle vit en fonction de l’amour du prochain dont elle est animée†. Ces responsabilités ne peuvent être assumées, en raison des contraintes qu’elles entraînent, que par un constant amour du prochain, donc par l’assujettissement de l’homme naturel en soi. Cependant, l’homme naturel n’est jamais complètement vaincu, dans cette vie terrestre, et représente pour l’homme spirituel une cause permanente de tentation.
Céder à la tentation est la cause des modifications de la personnalité, car l’homme naturel recouvre dans ces moments son empire. Les contraintes liées à la position sociale et aux responsabilités lui paraissent alors insupportables, écœurantes ; les personnes de son entourage deviennent l’objet de son ressentiment et de sa haine ; sa vie lui semble absurde. Il n’y a aucun moyen pour l’homme de résister aux mouvements violents que lui suscitent en cet état les mille contrariétés de son existence habituelle, et l’homme au commerce doux et affable d’hier (Dr. Jekyll) devient irritable, méchant, brutal (Mister Hyde). Dans la conscience qu’il a de cette situation, il ne peut qu’assister impuissant au déchaînement de l’homme naturel contre les conditions créées par l’homme spirituel, et attendre, en expiant la tentation et la chute, que privé de l’aliment de son amour égoïste l’homme externe se soumette à nouveau.
Telle était la conception des Anciens, exprimée dans les notions de pureté et d’impureté. En état d’impureté, l’individu se retirait provisoirement de la société, interrompant ses relations courantes. Ainsi, dans Sam. 20: 26, Saül s’explique-t-il l’absence de David au banquet par un état d’impureté : « Saül ne dit rien ce jour-là ; car, pensa-t-il, c’est par hasard, il n’est pas pur, certainement il n’est pas pur. »
† Swedenborg insiste également sur le cas des hypocrites, qui feignent l’amour du prochain en vue de l’honneur et des biens qu’ils en retirent dans l’Église (la communauté).
Swedenborg Chapel, Cambridge (Massachusetts)
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Une bibliographie de Carolus Lundius
sur l’Amérique précolombienne
Dans le livre de Carolus Lundius sur Zalmoxis en 1684, il est dit qu’avant Colomb arrivèrent en Amérique, de l’Ouest des Phéniciens, du Nord des Scythes, de l’Est des Chinois, et l’auteur ajoute la bibliographie suivante :
Johan. Ler. Histor. Navig. in Brasil
Gom. Hist. Ind.
Brul. Hist. Peruan.
Acost. De Nat. A. O.
Freder. Lum. de B. ext.
Grot. Diss. de orig. Gent. Am. (Il s’agit d’Hugo de Groot, ou Grotius)
Joh. de Laet., sus notas sobre el previo
Marc. Lescarb. Hist. Nov. Fr.
Horn. De orig. Gent. Amer. (Il s’agit de l’historien Georg Horn, ou Hornius)
Joh. Hornbeck De Convers. Ind.
Hugo de Groot ou Hugo Grotius (1583 – 1645), escreveu um pequeno texto De origine gentium americanarum, (está online em http://digbib.bibliothek.uni-augsbur…_02_8_0242.pdf – pags 36 até final). onde concluía que os americanos tinham uma ascendência múltipla, sendo descendentes de escandinavos, etíopes e chineses. http://www.arlindo-correia.com/160207.html
& Corroboration par Ernest Renan d’une présence phénicienne en Amérique précolombienne :
« Poço do Umbu : Rio Grande do Norte. ‘Local onde há letreiros encarnados sobre as pedras. Foi Renan que, a pedido de Ladislau Neto, examinou cópias de inscrições petrográficas brasileiras, dando-lhes origens fenícias.’ (M. Cavalcanti Proença) » (Glossaire de Macunaíma, Mário de Andrade, Edições Unesco)
Les « Indiens blancs » dans la littérature latinoaméricaine (deux exemples) :
Alcides Arguedas, Pueblo enfermo (1090, tercera ed. 1936, p. 22) : « Hay mucha variedad de tipo, entre los Araonas [Indios de Bolivia], pues mientras que unos son verdaderamente zambos, otros son de un tipo muy parecido al europeo. Los hay de nariz larga y aguda, cuando el indio, en general, la tiene chata. Hay muchos barbones y alguno que otro calvo, cosa tan rara entre los indios. Existen muchos verdaderamente rubios, tanto entre hombres como entre las mujeres. »
Ernesto Giménez Caballero, Revelación del Paraguay (1967) : « Esa raza ambarina y admirable, llamada guaraní, morena clara, blanca aún antes de transculturarse con la española. » (p. 27)
« Yo creo que las razas esenciales que poblaron la América prehispánica fueron tres : (…) la andina o serrana (…), la pampeana o llanera. Y la atlántica (atlantillana, antillana, ribereña), de donde procedieran aquellos caraibes o caribes o carios de los que surgirían los guaraníes como modalidad señorial, pues ‘señor’ significa en guaraní ‘caray’, como en Europa el nombre de Arios. (…) Carios, Arios… Ya los cronistas y luego los etnógrafos habían revelado la distinción de esa etnia paraguaya. Nuestro Rivadeneyra habló de ‘mozos fuertes’ y ‘esbeltos como robles’. Como ‘muy blancos, aún más a veces que los españoles’, los vieron D’Orbigny y Humbolt y nuestro Azara. (…) Carios, Arios… Quizá está la clave de esto en aquella leyenda del dios Are o Ario, cuya sombra sagrada quedó por estas selvas vagando tras hundirse el fantástico continente de la Atlántida, que unía Europa a América. » (p. 142)
« Cariátides, porque son de la raza caria, la raza misteriosa de estas tierras, la raza que enlaza, no se sabrá nunca por qué, con la estirpe helénica, aquella de los carios, a la que perteneciera la hija de Dión, transformada en árbol por Baco enomorado y, luego, en columna para sostener los templos. Aquella hija de Dión nominada, justamente, Caria. » (p. 162)
« Los gallegos van, vienen y andan por América desde antes de Cristóbal Colón, siendo, para mí, los primeros pobladores de este continente. » (p. 227)
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Vikings du Limousin et Amazones
Les historiens ne nient pas (encore) que les Vikings ont occupé le Limousin. Ainsi savons-nous que : “By defeating the Vikings of the Limousin, Rudolph [de Bourgogne] received the allegiance of the Aquitainians and the homage of William Longsword, now duke.” (geni.com) Et je suis porté à croire que la ville de Tulle porte, sans le savoir, un nom hyperboréen, celui de Thulé. Une autre ville au nom semblable est Tula, au Mexique, célèbre pour ses atlantes.
De même, le nom de famille Beaupoil, en Limousin – une famille comptant notamment un poète lequel, selon Voltaire, écrivit ses poèmes les mieux réussis à quatre-vingt-dix ans passés –, pourrait être nommée en souvenir du roi norvégien Harald Hårfagre ou « Harald à la belle chevelure », le mot hår, comme l’anglais hair, pouvant désigner à la fois les poils et les cheveux. Autrement dit, le nom du roi norvégien pourrait se lire Harald Beaupoil.
Les Amazones de l’Antiquité étaient les femmes des Goths.
Jornandès, Histoire des Goths (De Getarum sive Gothorum origine et rebus gestis):
Après sa mort [la mort de Taunasis, roi goth vainqueur du pharaon Sesostris], tandis que son armée, sous les ordres de son successeur, faisait une expédition dans d’autres contrées, un peuple voisin attaqua les femmes des Goths, et voulut en faire sa proie ; mais celles-ci résistèrent vaillamment à leurs ravisseurs, et repoussèrent l’ennemi qui fondait sur elles, à sa grande honte. Cette victoire affermit et accrut leur audace : s’excitant les unes les autres, elles prennent les armes, et choisissent pour les commander Lampeto et Marpesia, d’eux d’entre elles qui avaient montré le plus de résolution. Celles-ci voulant porter la guerre au dehors, et pourvoir en même temps à la défense du pays, consultèrent le sort, qui décida que Lampeto resterait pour garder les frontières. Alors Marpesia se mit à la tête d’une armée de femmes, et conduisit en Asie ces soldats d’une nouvelle espèce. Là, de diverses nations soumettant les unes par les armes, se conciliant l’amitié des autres, elle parvint jusqu’au Caucase ; et y étant demeuré un certain temps, elle donna son nom au lieu où elle s’était arrêtée : le rocher de Marpesia. Aussi Virgile a-t-il dit : Comme le dur caillou ou le roc Marpésien.
C’est en ce lieu que, plus tard, Alexandre le Grand établit des portes, qu’il appela Pyles Caspiennes. Aujourd’hui la nation des Lazes les garde, pour la défense des Romains. Après être restées quelque temps dans ce pays, les Amazones reprirent courage ; elles en sortirent, et, passant le fleuve Atys, qui coule auprès de la ville de Garganum, elles subjuguèrent, avec un bonheur qui ne se démentit pas, l’Arménie, la Syrie, la Cilicie, la Galatie, la Pisidie, et toutes les villes de l’Asie : puis elles se tournèrent vers l’Ionie et l’Éolie, et soumirent ces provinces. Leur domination s’y prolongea; elles y fondirent même des villes et des forteresses, auxquelles elles donnèrent leur nom. A Éphèse, elles élevèrent à Diane, à cause de sa passion pour le tir de l’arc et la chasse, exercices auxquels elles s’étaient toujours livrées, un temple d’une merveilleuse beauté, où elles prodiguèrent les richesses. La fortune ayant ainsi rendu les femmes de la nation des Scythes maîtresses de l’Asie, elles la gardèrent environ cent ans, et à la fin retournèrent auprès de leurs compagnes, aux rochers Marpésiens, dont nous avons déjà parlé, c’est-à-dire sur le mont Caucase. (…)
Les Amazones, craignant que leur race ne vînt à s’éteindre, demandèrent des époux aux peuples voisins. Elles convinrent avec eux de se réunir une fois l’année, en sorte que par la suite, quand ceux-ci reviendraient les trouver, tout ce qu’elles auraient mis au monde d’enfants mâles seraient rendus aux pères, tandis que les mères instruiraient aux combats tout ce qu’il serait né d’enfants de sexe féminin. Ou bien, comme d’autres le racontent différemment, quand elles donnaient le jour à des enfants mâles, elles vouaient à ces infortunés une haine de marâtre, et leur arrachaient la vie. Ainsi l’enfantement, salué, comme on sait, par des transports de joie dans le reste du monde, chez elles était abominable. Cette réputation de barbarie répandait une grande terreur autour d’elles ; car, je vous le demande, que pouvait espérer l’ennemi prisonnier de femmes qui se faisaient une loi de ne pas même épargner leurs propres enfants ? On raconte qu’Hercule combattit contre les Amazones, et que Mélanès les soumit plutôt par la ruse que par la force. Thésée, à son tour, fit sa proie d’Hippolyte, et l’emmena ; il en eut son fils Hippolyte. Après elle les Amazones eurent pour reine Penthésilée, dont les hauts faits à la guerre de Troie sont arrivés jusqu’à nous. L’empire de ces femmes passe pour avoir duré jusqu’à Alexandre le Grand.
Or, si le fleuve Amazone et l’Amazonie, dans le Nouveau Monde, ont été nommés d’après ces femmes, c’est que le conquistador Francisco de Orellana, lors de son expédition sur le fleuve, rencontra un groupe de femmes « de haute taille et à la peau blanche » (chronique du père Gaspar de Carvajal) qui décochèrent quelques flèches sur ses hommes avant de disparaître. Interrogés, les Indiens racontèrent aux Espagnols qu’il s’agissait d’un peuple de femmes vivant dans une cité bâtie en pierres (cette cité dont le Dr Michael Heckenberger a, je pense, retrouvé la trace, associée à des terrains fertiles de « terra preta », terre noire, d’origine humaine).
Pour Jacques de Mahieu, ces Amazones étaient le reliquat de Vikings installés en Amérique du Sud, les « dieux blancs » des peuples précolombiens, dont le vénérable Quetzacoatl, représenté avec une barbe blonde (Thor Heyerdahl rapporte des mythes similaires dans les îles du Pacifique). Pensez à la manière dont le Brésil a été « découvert » au XVIe siècle : le Portugais Pedro Alvares de Cabral se rendait au Cap, en Afrique du Sud, lorsque les vents firent dériver son bateau jusqu’au Brésil ! Et une telle chose ne se serait jamais produite auparavant, dans l’histoire de la navigation, en particulier pour des Normands dont la colonie du Groenland entretenait des liens constants avec l’Islande et l’Europe au Moyen Âge ? (Pour en savoir plus, lire Ingeborg, A Viking Girl on the Blue Lagoon ici)






