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Tableaux et Polyptyques : Cent Dizains
I Tableaux
II Polyptyques (Fin de la chevalerie. Égout de Charles Baudelaire. De quelques autres. L’Hydropathe Immortel. Le Pistolero. Prolétariat. César le paysan. La Légende du paradisier. Triptyque de Saint Louis. Les Bayous. Yakoub. Mandarinette)
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1
Chaise-globe Aarnio
Je m’étais enfoncé dans une chaise-globe,
Contemplant le cosmos étalé devant moi.
Un vaisseau spatial rend-il agoraphobe
Ou claustrophobe, quand il va droit devant soi ?
Me demandai-je alors, parmi les nébuleuses
Et les rouges vapeurs de tant de Bételgeuses.
À présent que j’en suis si près, à les toucher,
Pourquoi n’entends-je point la musique des sphères ?
Espace plein de vide, ah ! que tu m’indiffères.
Je vais pour dix mille ans à nouveau me coucher.
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I
TABLEAUX
.
2
Trous noirs
Ils parlent de trous noirs, et c’est d’eux qu’il s’agit :
Oncques une lumière en ce fond ridicule
N’en pourrait éclairer la moindre particule,
Tant l’âne diplômé jamais ne s’assagit.
Mes oreilles par eux sans cesse apostrophées
M’obligent à maudire un tel conte de fées :
Vos voyages prévus, leur dis-je, dans le temps
Montrent sans contredit une absence profonde ;
Quand les poules, mes chers messieurs, auront des dents,
Vous nous retrouverez aux prémices du monde.
*
3
Zoo
Je n’écris pas pour vous, Français de mon mépris,
Mais pour quelques aubains qui, par un choix étrange,
Apprennent notre langue avilie, et n’écris
Pas non plus pour la gueuse habitant votre fange.
Car je suis de retour d’un pays d’hommes blonds,
Où la féminité, des mystères profonds
De l’amour ne rit pas, en hyène difforme.
Et devant vous je crois être au zoo, sûrement,
Ou bien que je vivais alors au firmament ;
Entre les deux cités la distance est énorme.
*
4
Laudanum
C’était le bercement d’une paix colubrine,
Un hamac où branlait, béate, la raison.
On s’en administrait comme de l’aspirine,
Quand le corps médical prescrivait ce poison.
La migraine avouait, devant la panacée,
Sa défaite. Un divin sommeil d’oléacée
Apaisait les soucis et les états nerveux.
Nos aïeux retrouvaient le goût des chansonnettes
Avec ce biberon, et nous, marionnettes,
En gardons dans le sang des polypes baveux.
*
5
Ézéchiel dans le Temple
Ézéchiel entra dans les salles cachées,
Ombreuses, où grouillaient les dessins monstrueux
De serpents aux plafonds, et les faces nichées
D’idoles en métal aux murs anfractueux.
Et des princes maudits, de pustuleux lévites
Encensaient bassement ces horreurs interdites.
Plus loin il entendit des sanglots, des douleurs :
Les femmes, pour Thammouz, ordure babélique,
En ces lieux, dans le saint des saints salomonique,
Osaient s’humilier en prodiguant des pleurs.
*
6
Jemina (La goule)
Le capitaine Adam, du premier méharis,
Traquant des Touaregs révoltés dans les dunes,
Campait près d’un oued, dont les palmiers fleuris
Sous les étoiles d’or lissaient leurs palmes brunes.
Il entendit chanter, doux fredon, trémolo,
Et crut voir une femme, assise au bord de l’eau.
– Qui va là ? – Jemina. – Que fais-tu ? – Rien, qu’attendre.
– En ce lieu loin de tout, et seule ? Qu’attends-tu ?
– Le moment de ta fin. – Ai-je bien entendu ?
– Demain tu seras mort, je mangerai ta cendre.
*
7
La chasse
Entends-tu ces tambours ? – Oui. – Nous allons mourir.
– N’est-il aucun moyen d’échapper à la chasse
Que ces monstres sanglants vont jeter sur la trace
Qu’éperdus nous laissons dans ces bois à courir ?
– Nous ne connaissons pas cette forêt épaisse
Comme eux, et c’est pourquoi, vois-tu, rien ne les presse ;
Ils dansent pour l’instant, ils nous savent perdus
Dans leur jardin. – Ce son me remplit d’épouvante.
– Quand les martèlements en seront suspendus,
Nous serons le gibier de leur traque mouvante.
*
8
Crémation royale
On a mis le défunt dans une urne aux flancs d’or,
Assis à la façon d’un méditant bouddhique ;
Et ce corps, en fondant, funéraire trésor,
Un an, ou bien vingt mois, y restera, mutique.
Un long tuyau permet aux fluides de couler
Dans un bocal au fond du piédestal. Brûler
De l’encens pour couvrir un miasme de chair blette
S’impose tout au long du royal sacrement.
Enfin, après les bains de l’ébouillantement,
Sur un Mérou de bois on flambe le squelette.
*
9
Fantômes à Chinatown
La brume entre, de nuit, comme un fluide épanché,
Dans le lacis obscur des cours aux fumeries.
Le marin suédois sur la natte couché,
Hypnotisé divague, en verdâtres féeries,
Sur le dos cuirassé d’un basilic squameux.
Quand sans bruit s’agglomère un squelette fumeux
De mandarin en robe, aux orbites flambantes.
Chaque lampe d’étain, dans l’établissement,
Exhale, brasero d’occulte nécromant,
Une apparition aux manchettes tombantes.
*
10
Le Mahdi
Son nom est El-Mohdi (sic), l’Ange exterminateur (Barthélemy et Méry)
Je chante les exploits du général Lanusse,
Qui des sables d’Égypte en mourant fut couvert.
Napoléon le fit courir après l’astuce
D’un haillonneux Mahdi soulevant le désert.
Le fakir descendu des cieux sur une rosse
Périt sous les crachats d’un biscaïen atroce,
Malgré ses talismans, ses agissants colliers.
Lanusse, las ! est mort au pied d’Alexandrie.
Et je dois avouer que mon âme attendrie
Souffre qu’on n’en ait fait quelques tableaux pompiers.
*
11
Œdipe
Un médecin vulgaire a souillé ta mémoire,
En faisant de ton mythe éternel et profond
Une pantalonnade, un numéro de foire.
L’imposture vidait un seau nauséabond
Sur le génie attique et dorien d’Europe,
Outrageant à la fois l’art et le stéthoscope.
Sophocle, Cinéthon, Euripide, inspirés,
Et Corneille, Voltaire, au mont d’ifs et de baume
Des Piérides, ont vu se dresser ton fantôme,
Aveugle, balayant des pantins effarés.
*
12
Courtisans
Dans leur soufre je vais aux démons en dentelles,
Leur château de la nuit rougeoyant, haute cour ;
Et les chauves-souris dansent des tarentelles
Sur le ciel encrêpé d’où jaillit cette tour.
On ouvre. Les grands arcs de voûtes ténébreuses
Pèsent comme un abîme aux cascades pierreuses.
Au loin, des luths gelés, d’affreux ricanements
Propagent les échos d’un bal cornu, difforme.
Je me sens dans le cœur une amertume énorme
D’insecte entre les doigts de singes écumants.
*
13
Fiction
En marchant dans Boston, je me forçais à voir,
Comme une volupté de l’imaginative,
Les boulevards, les parcs s’enfoncer dans le noir,
En l’azur s’avançant, colossale, massive,
La courbe d’un vaisseau spatial martien,
Par-dessus les buildings de notre monde ancien.
Le sombre fuselage, émaillé de lumières,
Peu à peu recouvrait le ciel terrestre et bleu.
Enfin du changement ! jubilais-je, au milieu
D’un univers soudain figé dans ses ornières.
*
14
Le cloaque
L’abondance, aux souris, dans un enclos fermé,
Est fatale, on les voit sombrer dans la névrose
Et le cannibalisme. Un mâle déprimé
Courtise un mâle éteint, l’ordre se décompose,
La femelle souvent périt en mettant bas,
À ses petits, sinon, ne s’intéresse pas,
Ils meurent. Quelques-uns attendent que tous dorment
Pour trotter… N’avons-vous de ces faits rien appris,
Que nous nous rengorgions tant et plus de Paris,
Dont les limons grouillants nous pressent, nous déforment ?
*
15
La fille du gardien de la paix
T’ai-je déjà parlé de la fille du cogne,
Ami, de l’impudente épice sans drageoir,
Qu’en banlieue – oui, c’était du côté de Boulogne,
Mais plutôt Billancourt – j’aimais, sans le savoir,
Qu’elle était d’un poulet la tendre géniture ?
Ses fréquentations se faisaient dans l’ordure,
En dehors de mon cercle ; et que je suis penaud
D’avoir vu l’abri-fou dans ces voiles corsaires,
Pour elle composé des poèmes sincères…
Sans qu’elle eût de liens avec Ernest Raynaud† !
† Ernest Raynaud (1864-1936), poète et… commissaire de police.
*
16
La fille du gardien de la paix II
Cet amour juvénile était une vengeance :
Le pays se vengea par moi des argousins,
Par elle ses parents se vengeaient de l’engeance
Des poètes ! Étant suffisamment voisins,
En banlieue assez mixte, et même assez mêlée
– Ce terme décrivant une base écroulée –,
Nous pûmes donner cours, pauvrets ! sans le savoir,
À la haine de sang en nous aimant, candides.
Si je n’ai pu former, depuis, des nœuds solides,
Je sais qu’elle vit seule et que son sort est noir.
*
17
Le prix de la nonchalance
Paris, ville de boue, ah ! comme je regrette
De n’avoir pas songé, quand, jeune banlieusard,
J’avais quelques amis, à leur monter la tête :
« Grimpons dans le métro, descendons au hasard†,
Emportant des bâtons, et montrons-nous des braves. »
Mais nous ne savions point que nous étions esclaves.
À quoi nous a servi de rester nonchalants ?
Les gommeux, qui voyaient nos mines bocagères
Comme si nous étions de hordes étrangères,
En nous sachant vieillir deviennent insolents.
† Mais de préférence à Saint-Germain-des-Prés.
*
18
Inuits à Copenhague
Il est, dans un quartier lugubre à Copenhague,
Un lieu de rendez-vous pour Inuits en haillons.
Je ne sais quel instinct, agonisant et vague,
Ou quel courant marin, ou quels froids tourbillons
Rassemblent ces débris d’un peuple en son naufrage
Sur cette place urbaine, où moisit leur chômage.
Alcoolisés, drogués, zombifiés, perdus
Pour les rituels saints des nuits sur la banquise,
Ils ne voient plus celui qui passe et les méprise,
Ni les droits sociaux éternellement dus.
*
19
Papous à La Haye
Quartier périphérique à Den Haag, en Hollande,
À cinq arrêts de bus des dunes, de la mer,
Grises (Scheveningen), quartier en bord de lande.
Commerces graffités. Passants rares. Dans l’air,
Un découragement. Au sol, des papiers louches.
Bistrot surinamais, où n’entrent que les mouches.
Décor qui fut pimpant, de lèpres émaillé.
Puis, me croisant – sorti droit de ma fantaisie ? –,
Un Mélanésien de la Papouasie.
Sans plumes, mais couvert d’un polo débraillé.
*
20
Gares d’Europe
Qui monte en train s’expose à mettre pied en gare,
Quand une gare c’est, dans les grandes cités
D’Europe décadente, une lande barbare,
Où grouillent d’un bayou les immondicités.
Et celui qui parcourt ce continent d’histoire
En train, se voit partout dans la même onde noire
De louches trafiquants, mendiants et drogués,
Et dans la même odeur de crasse intempérante
Accueilli. Sa ferveur devient inopérante ;
Ses souvenirs pueront, et seront abnégués.
*
21
Gares d’Europe II : Le gueux voyage
Elle est d’un gueux fini, c’est vrai, cette remarque.
Quant à vous, écrivains faits à Louis-le-Grand,
Vous êtes en tous lieux des invités de marque,
Ne voyez d’un pays que le plus inspirant.
Vos cicérones, tous sont agrégés d’histoire.
Les planches après vous changent de répertoire.
Vous visitez les gueux pour vous encanailler,
On sait vous en donner pour vos écus de cuistres.
Jamais gare ne vit, dans ses replis sinistres,
Vos arrois somptueux, pour s’en émerveiller.
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II
POLYPTYQUES
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FIN DE LA CHEVALERIE
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22
Allons voir si
Mignonne, allons voir si… – Vous m’appelez mignonne ?
Et comment croyez-vous que je prenne cela ?
– Mais… – Si vous espérez que la méthode est bonne,
Cessez, il faut sans plus y mettre le holà.
Vous prenez en modèle une crapulerie :
On ne donne ce nom, dans une hôtellerie,
Qu’à la femme qu’on paye et méprise, souillon
De condition basse, et vouée à la boue
Des instincts dégradants ; or c’est tout ce qu’avoue
Votre littérature infâme de billon.
*
23
Allons voir si II
Ronsard, mais c’est la fin de la chevalerie,
La souche des seigneurs et de l’amour courtois
Cédant fatalement à la grivoiserie :
Son sang versé donnait le pouvoir aux bourgeois.
Corneille, puis Racine, âmes chevaleresques,
Entravèrent ces eaux, flots sardanapalesques,
Mais Hugo, mais Gautier, mais tout Louis-le-Grand,
Qu’aurait cinglé Boileau de satires épiques,
Ces sylvains mirent fin aux seuls temps romantiques
Que connut, sous nos rois, ce pays qui fut grand.
*
24
Vieux satyres
Faut-il pas être un vieux satyre dégoûtant
Pour nommer son aimée, en vers, une « mignonne » !
N’y voit-on pas la main du barbon égrotant
Qui passe des bonbons d’une mine friponne ?
Je vous entends : « Monsieur, que nous contez-vous là ?
Nos lauriers ne sont point pour couronner cela ! »
Non, vos humanités de Grecs esclavagistes
– Merci ! tout est si beau là-dedans, si divin,
C’est un sommet de l’art et du goût le plus fin –,
Profanateurs d’enfants, ne sont nullement tristes.
*
25
Mon seul mérite
Aussi nombreux que soient mes tares, mes défauts,
Du moins ne vous donnai-je en mes vers du « mignonne ».
Et je me passerai des honneurs les plus hauts,
Des lauriers, si ce goût est ce que l’on couronne.
Comment ne voit-on pas l’ordure d’un tel mot ?
Faut-il pas être simple, et même être un grimaud,
Pour y trouver ce que l’amour nous dit, suprême !
Quand notre sentiment vous fait un piédestal,
Comment ne lui serait absolument fatal
Ce ton si déplacé près de ce que l’on aime ?
*
26
Aurea mediocritas
La modération, la médiocrité,
Du sage sont le but : trop de biens paralysent,
Dit le poète ancien, chantant la pauvreté.
Cent esclaves c’est trop, vingt esclaves suffisent.
Dix pour l’appartement de Rome, avec Tulla,
Les dix autres aux champs, gardant votre villa.
Et vous serez badins, pauvres, vertueux, justes,
En bornant vos désirs sexuels aux laquais,
Qui ne vous coûtent rien. Qu’ils ne soient point coquets.
Moins de bien, cependant, nous rendrait vite frustes.
*
27
Académisme
En d’innombrables vers classiques, et sordides,
Les poètes nous font leur maîtresse une « enfant ».
Croyez si vous voulez que ces rimes languides
Pourraient tout aussi bien décrire un éléphant.
« Enfant », c’est le vocable, après le mot « mignonne »,
Le plus utilisé ; chacun de ces mots sonne
Ainsi qu’un attentat, aux mœurs comme à la loi.
Heureusement, François Mauriac, adamique,
Le dénonciateur du prurit sodomique,
Disculpe l’habit vert d’emblée, ayant la foi.
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ÉGOUT DE CHARLES BAUDELAIRE
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28
Charles
Toi, Charles, tu seras le poète maudit,
Nous te ferons passer pour tel au populaire.
Il faut qu’en se voyant soi-même, un pauvre hère
Pense observer ton front d’épave et de bandit.
Et qu’il soit convaincu que son fatal désastre
Est d’avoir vu le jour sous le plus mauvais astre
Comme toi, sans comprendre – idiot hilarant –
Que tu t’abouches moins aux lugubres ilotes
Qu’à nous, tes alliés depuis Louis-le-Grand,
À nous, tes compagnons d’élite et de ribotes.
*
29
Vin
Alors, Charles, ce vin sur les nappes visqueuses,
C’est l’effet attendu de beaucoup travailler ?
Et, de Louis-le-Grand aux tavernes poisseuses,
Ce parcours ce n’est pas, alors, s’encanailler ?
Ce n’est pas, la boisson, dans cette poésie,
Un divertissement de haute bourgeoisie ?
Charles, ne me dis pas qu’avec ton éditeur,
Ce brave compagnon de la salle de classe,
Vous ne faites qu’un tour de piste dans l’impasse
Qui garde le destin de l’abusé lecteur !
*
30
Camarades
Faisons le compte, un peu, de tes bons camarades
De classe, mon Charlot. Deux sont tes éditeurs.
Un autre, en te louant dans les pages maussades
Des journaux du bon ton, t’assure des lecteurs.
Pour la faire jouer, l’un demande une pièce.
L’autre te donne Poe à traduire, et sa nièce
Te commande un proverbe à dire en des salons.
Un autre te défend d’un juge sans pensée,
Qui respecte en Charlot un ancien du lycée
Où son garçon brillant use ses pantalons.
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31
Procès entre amis
Vous qui tenez des nœuds plus forts que fiançailles
D’un établissement aussi prestigieux,
Où je place à mon tour le fruit de mes entrailles…
– La peste soit du fruit des entrailles du vieux !
– Comment ! de tels écrits, de cette habile main,
Souilleraient, saugrenus, poussifs, le parchemin
D’un Poëte sevré de si bonne mamelle !
– La peste soit du ton badin de ce corbeau !
– Non, Monsieur, je ne puis, ce n’est point là le Beau,
Ne pas vous condamner pour cette bagatelle.
*
32
Défense
La parole est à vous, Maître. – Monsieur le Juge,
Entre gens comme il faut, gens de Louis-le-Grand,
Nous savons que la Loi, du faible est le refuge.
En condamnant Charlot ici présent, souffrant
De s’être encanaillé sans assez de réserve,
Car c’est un fruit commun des dons et de la verve,
Thémis courrait danger de flétrir de ce trait
Une institution auguste et bienfaitrice.
– Un châtiment me sied, mais notre Impératrice
M’a déjà fait savoir qu’elle pardonnerait.
*
33
Le pardon
Tout va bien, mon Charlot ! tes odes lesbiennes
Longtemps continueront de nous émoustiller ;
Le Paros de tes vers en nudités païennes
Et nocturne acropole à jamais va briller.
Gloire à Louis-le-Grand ! La justice sévère
Te condamne en clignant de l’œil, noble trouvère.
Ton pardon n’attend plus. Ce ballon dégonflé
Fait entrer en sifflant la fange dans les rues,
Et nos poches croîtront, les digues disparues
Au mauvais goût bourgeois sur la place accouplé.
*
34
Révolte
Que chaque révolté juvénile ait chez soi
Une copie au moins des Fleurs du Mal, flétrie
Pour bien montrer l’usage invétéré, l’emploi
Faisant de sa révolte une niaiserie.
Les vers n’apportent pas aux pauvres le succès.
Un procès pour atteinte aux mœurs n’est un procès
Que pour eux, lauréats de gymnase vulgaire.
À qui Louis-le-Grand couronne de lauriers,
L’invité de Crésus à ses jeux orduriers,
C’est le pardon ; la peine, elle, n’importe guère.
*
35
Destins
Les Fleurs du Mal, ce livre, à l’étudiant gueux
Sert de symbole vain de sa vaine révolte.
Au riche, c’est l’outil d’une riche récolte
D’éloges, de succès et d’ébats bien fougueux.
L’un se hisse dessus pour au plafond se pendre ;
L’autre en cite une page, il ne faut plus attendre
D’être pour cela fait Académicien.
L’un se prend un instant pour Héliogabale,
Puis meurt de son travail, dont il ne gagne rien.
L’autre, on lui donne un jour un festin cannibale.
*
36
Une solitude
Parle-moi, quelle était ta solitude alors,
Quand à Louis-le-Grand tu sentais ton génie ?
Solitude au milieu des autres qui, dehors,
Deviendraient les soutiens de ta graphomanie,
Pour cela bien placés, généreux, influents.
Dis-moi ta solitude et tes vœux violents
Dans les seuls beaux quartiers de Paris babélique,
Perdu dans l’entre-soi minuscule. Un destin
S’offrait à tes regards intérieurs, butin
De ton droit conquérant, bourgeois mélancolique !
*
37
Une solitude II
Dis-moi ta solitude, en récréation,
Entouré des enfants, comme toi, du beau monde,
Du « monde », simplement, où de la plèbe immonde
On n’entend point le bruit, point l’éructation,
Couverts par des péans, des chants humanitaires.
Dis-moi la majesté de chagrins peu vulgaires,
Quand le fils d’éditeur, l’héritier de journaux
Lisaient tes vers, béats et promettant leur aide.
Parle-moi, si tu veux, de tes projets vénaux,
Notre étoile ! qui rends la vie un peu moins laide.
*
38
Du guignon
Parle-leur du guignon, Charles : qu’ils se voient beaux !
Que le poisseux malheur de la misère obscure
Qui sera leur destin jusque dans leurs tombeaux
Leur paraisse apanage, et gloire la plus pure,
Aux crétins des faubourgs, qui lisent sans profit,
Au travailleur vulgaire, en bêtise confit.
Le guignon ! quelle idée inhumainement belle,
Qu’un enfant de l’élite, aux meilleurs laits nourri,
Fasse passer le spleen, vapeur de la gentry,
Pour une élection divine de poubelle !
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DE QUELQUES AUTRES
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39
Académicien
Si le talent se trempe au four de la luxure,
Qui peut rivaliser avec un inverti ?
L’inverti doit régner, règne sur la culture ;
Bachelier méritant, quel sera ton parti ?
Qui peut rivaliser, quand cette affable Muse
Au désir, quel qu’il soit, jamais rien ne refuse ?
Et quand tu lis untel, que conquit son talent
Autant, plus que don Juan de longues théories,
Surtout s’il a du goût pour les bondieuseries,
Sache, ami, que ce sont des garçons : Montherlant.
*
40
Administrateur
Paul Claudel, qu’as-tu fait pour la diplomatie ?
Que gardent les bureaux du Quai d’Orsay de toi ?
Qu’a gagné pour toujours cette bureaucratie
De tes travaux pointus ? Je n’en sais rien : pourquoi ?
Certes, Louis-le-Grand mène à tout, mais quand même !
De nos relations au dehors quel problème
Ta compétence a-t-elle excellemment traité ?
En somme, Paul Claudel, poète au nom illustre,
Qu’allais-tu faire là, grand homme dont le lustre,
De l’administrateur jamais n’a rien cité ?
*
41
Poisons
Quand dans Paul-Jean Toulet je trouvai quelque chose
De si pornographique inconcevablement,
Un jour, je refermai l’opuscule dément,
Aux pelures, aux peaux jetai cette névrose.
Comme je l’avais fait de ce Roger Nimier
Dont Mauriac aima le haut vol d’épervier,
Quand riant il décrit un viol d’Allemande,
Dans sa fatuité de vainqueur prétendu.
Pour aimer ces poisons il me manque une glande
Qui me fît bon Français, c’est-à-dire un perdu.
*
42
Maledictus
Le poète maudit était un grand bourgeois.
Sa malédiction n’était pas si sensible
Que l’obscur souterrain des miséreux sans voix,
Au désespoir de qui ses vers sont un fusible.
L’entre-soi courtisan produit ces Belzébuths
Tirant avec les dents les cordes de leurs luths,
Pour amuser les gueux étouffés, cette fange,
Ce fumier sur lequel vit la puante cour.
Le poète maudit avait les titres pour
– Entendez bien – clamer son hédonisme étrange.
*
43
Miracle surréaliste
Le clown surréaliste a la face arrachée
Par des ongles de femme au vernis sang-de-bœuf.
Dans son automatisme était endimanchée
Une omelette grave, à défaut de sang neuf.
Désespoir communiste, à la périphérie
Des établissements dus à la coterie !
Quel prolétarien, dites quel vain effort
Pour placer des haillons au prix du cachemire.
Miracle ! un envoyé des cieux dit qu’il admire
Cet aveu d’impuissance, aux vertus de poids mort.
*
44
Le père d’Aube
Cet homosexuel refoulé, j’ai nommé
André Breton (cela se voit dans l’attitude
Outrageuse qu’il prit vis-à-vis du charmé
inverti Jean Cocteau, qui le trouvait si prude),
Est le père à la fois d’Aube et du mouvement
Surréaliste, un genre ennuyeux, inclément.
Le secret des recueils selon cette recette,
C’est qu’après s’être mis, vaillant et résolu,
À l’un de ces carcans, châtiment absolu,
On se dira toujours : « C’est bon quand ça s’arrête ! »
*
45
Le père d’Aube II
Dans ce monde une femme, à cause de son père,
S’appelle Aube. Ô génie ! ainsi te montres-tu :
Rien n’échappe au pinceau de ton art, sur la terre.
Cette vie est signée, un poème in actu,
Un vivant manifeste, et, par son symbolisme,
Le plus beau que tu fis pour le surréalisme.
Je te reconnais là, sadique André Breton !
(Sade a son piédestal dans ta foi zélatrice.)
Et te lire sera toujours amer calice,
Et c’est un rituel d’humiliation.
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L’HYDROPATHE IMMORTEL
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46
Hydropathe et Académicien
Si pour vous, pauvres gueux, l’absinthe est un poison,
Pour lui c’est un tremplin vers une Académie.
C’est lui seul qui, pour vous, chante votre chanson,
De l’or bourgeois faisant du plomb, par alchimie.
Chanter le prémunit de vos cancers fongueux.
Il travaille pour vous, dites-vous, pauvres gueux ?
Sa chanson vous élève ? Est-ce d’un empyrée
Que vous voyez le monde ? Eh ! de quelles hauteurs
En jugez-vous ainsi, quand ses propos flatteurs
Servent sa passion, à lui seul consacrée ?
*
47
Hydropathe académique
Académicien parce que je suis grand,
Hydropathe car j’ai, dans mes hauteurs célestes,
Un suprême dédain, tout m’est indifférent.
L’absinthe sur un dieu n’a point d’effets funestes.
Entendez-moi chanter les gueux, ces bons à rien !
Je peux tout, car je suis – pas vous – normalien !
Les contraires en moi se fondent, se dépassent,
Le mauvais goût devient allure, nonchaloir ;
Cette dialectique est le plus grand pouvoir.
Je ris des braves gens que mes succès terrassent.
*
48
Réception d’un Hydropathe
Compliments au bon goût de cette Académie
Qui reçoit en son sein un Hydropathe, ô gué !
Ce cénacle est parfois accusé d’anémie,
Je m’offre à rajeunir son talent fatigué.
– Cette entrée en matière est du moins peu banale.
Ce que nous couronnons, c’est l’école normale,
Et vos libations au dit club ou tripot,
Car nous ne pensons pas qu’elles soient sérieuses,
Ne prévalent chez nous sur vos classes heureuses.
– Fort bien ! – Et remettons à plus tard, donc, un pot.
*
49
Hydropathe immortel
« Vous chantiez donc les gueux ? – Certes. – J’en suis fort aise.
Eh bien ! dansez pour nous, collègue, maintenant. »
Mais sur ces rituels il faut que l’on se taise,
L’Immortel ne vit pas comme le tout-venant,
Même ayant co-fondé le club des Hydropathes.
Des joyeux compagnons, les uns en névropathes,
D’autres en habit vert d’académicien
Finissent. Vert absinthe ou bien vert de chartreuse ?
Périssez d’alcoolisme, ô gueux, foule terreuse !
L’homme supérieur danse et se porte bien.
*
50
Immortel Hydropathe
Je suis cet Immortel du club des Hydropathes.
Un lycée à Paris me fit normalien.
Je connais les meilleurs détaillants de cravates,
Et j’ai chanté les gueux, étant bohémien.
Si je les avais eus pour voisins, triste engeance,
Mon bel enthousiasme en eût souffert, je pense :
Pour leur assomption dans mes vers éternels,
Il me fallait loger loin d’eux, le plus possible ;
C’est en me préservant de ce contact horrible
Que je sus éclairer leurs poux de vastes ciels.
*
51
Apothéose hydropathe
C’est vous qui finissez à l’hôpital, ô gueux,
Rongés par la boisson, et c’est moi l’Hydropathe.
C’est vous, malgré le cuir de vos dermes rugueux,
Qu’assomme le flacon, la fiole scélérate,
Et c’est moi, la chantant, qui deviens Immortel.
Vous mourez dans vos trous, je vis au grand hôtel,
Mais n’ayez crainte, ô gueux : en argot réaliste
Je venge votre honneur, me lamente pour vous.
Puisque pour les lauriers vous avez trop de poux,
L’école m’a choisi pour votre apologiste !
.
LE PISTOLERO
.
(i)
52
Le temps de l’assassin
Paul Verlaine tira des coups de pistolet
Sur un plus grand poète, et plus profond, plus mâle
Que lui, faune lascif, sur le beau feu-follet
Que n’aurait jamais dû toucher sa patte sale.
On a parlé d’amour, ce n’est pas sérieux,
N’en croyez pas un mot, mesdames et messieurs !
S’ils n’avaient de ce porc fait, félons, la parèdre
De Rimbaud, les anciens de Condorcet ligués,
Pour l’éternel oubli ses charmes allégués
Depuis longtemps auraient déserté la cathèdre.
(ii)
53
Le pistolero I
Quel est donc ce faciès de bandit mexicain ?
– Qui ? Ça ? C’est Paul Verlaine. – Alors c’est cet escarpe
Le poète d’Amour… – Oui, l’aimant Arlequin
À la Watteau, jouant sous les ifs de la harpe,
C’est ce portrait hideux. – Quel œil de malotru…
Il ne faut point juger sur l’aspect, qui l’eût cru ?
– Permettez, l’apparence est pleinement conforme
À ce que nous savons de ce fourbe adulé,
Dont Rimbaud échappa de peu, miraculé.
Son âme n’est pas moins que sa tête difforme.
*
54
Le pistolero II
Les drames de l’amour et de la jalousie !
– Permettez, l’assassin, en habit de Pierrot,
Visait, dans sa sanglante, horrible frénésie,
L’esprit auprès duquel il n’était qu’un maraud,
Cet enfant génial dont la voix, les conquêtes
Enverraient ses travaux au fond des oubliettes.
Il fut pauvre ? C’est vrai, sortant de Condorcet,
Moins riche qu’avocat ou haut fonctionnaire ;
Mais on paya toujours sa plume mercenaire,
Il ne dut ni périr ni garder le tacet.
*
55
Le pistolero III
Il ne fut pauvre, au fond, que relativement
Aux anciens d’un lycée où l’élite se forme,
De Malfilâtre à bout ne connut le tourment ;
Et sa pornographie avilie et difforme,
Outre ce que gagnait Philomène Boudin,
Sustentèrent son fol et faunesque dédain.
Voilà ce que l’on donne à lire aux suicidaires
Adolescents d’un temps qui veut les immoler.
Pour quelques chants chrétiens on va l’auréoler
Ici, mais on tait là ces vers incendiaires.
*
56
Le pistolero IV
En résumé, l’élite assassine Rimbaud
Par son Pierrot sanglant, son « prince des poètes » ;
Et, révolvérisé, Rimbaud, quasi manchot,
À la savane court, va vivre avec les bêtes.
Mais nous avons gagné quelque chose, par lui,
Par ce Verlaine laid que son seigneur a fui ?
Non, nous avons perdu toute chance de gloire.
Le vers est devenu dissonant, puis est mort ;
L’ont bien théorisé ceux que la honte mord
De n’avoir jamais su rimer sa pauvre histoire.
*
57
Le pistolero V
Alors les sanglots longs de la poudre qui tonne
Sous un voile pudique ont été recouverts.
L’assassin a payé d’un séjour monotone
Dans un cachot son dû, les bras lui sont ouverts.
Ah ! ce grand amoureux… Mon œil est tout humide :
Épris jusqu’à tuer plus grand que soi ! Splendide.
L’autre ? Rimbaud ? Eh bien, quoi ? C’était son destin
De bouchonner mulets, mules et dromadaires
Au lointain Buganda. Charleville-Mézières
N’a guère d’institut pour vivre en Byzantin.
(iii)
58
Le pistolero VI
Si vous l’aviez croisé, non près du Panthéon,
Quartier qu’il écumait avec désinvolture,
Mais à dos de cheval dans le Nouveau-Léon
Ou dans une sierra de Neuve-Estrémadure,
Vous vous seriez signé, le voyant, ce Lorrain,
Quand son œil mongolique eût brillé, lisse airain,
Parmi le poil hirsute et souillé de sa joue.
Et vous préférez donc, digne bourgeois d’Auteuil,
Puisqu’il faut s’éduquer, le lire en bon fauteuil,
Même si c’est faisant de temps en temps la moue.
*
59
Le pistolero VII
Si, dans l’auberge entrant, au fond d’une sierra,
Vous vous étiez soudain trouvé face à Verlaine
Avec un sombrero de Guadalajara,
La cartouchière en vue, inquiétante chaîne,
Et la barbe hirsute indiquant le bandit,
N’auriez-vous point prévu que le drôle vous dît
Que vous l’obligeriez lui donnant votre bourse ?
Vous l’auriez, je me doute, et soit garçon-vacher
Soit bourgeois et nanti de biens à lui cacher,
Vous eussiez fait la nique ou repris votre course.
.
PROLÉTARIAT
.
60
Le choumacre
Il détestait Vallès, sauveur du Panthéon
(Des communards voulaient le passer au nitrate :
L’ancien de Condorcet les arrête, et s’en flatte),
Jamais il ne chanta pour aucun orphéon,
Et dans son atelier souterrain, sombre, humide,
Il ne se voyait pas autrement qu’apatride.
C’était le cordonnier, choumacre des faubourgs.
Sur les vieux croquenots sa caboche blanchie,
En haïssant Vallès, l’homme des creux discours,
Avait théorisé les fins de l’anarchie.
*
61
Établissement Louise Michel
Ce jour est, mon enfant, ton premier jour d’école,
Et le nom du fronton c’est Louise Michel.
Ce n’est pas seulement, ni d’abord un symbole :
Ce lieu ne verra pas descendre l’arc-en-ciel
Qui t’offrirait, montant dessus, la moindre chance ;
Et tu ne seras rien, chez les bourgeois de France.
Ce nom, c’est ton destin, comme ce fut celui
De nos pères, de nous, de toute vie obscure
Dans le chaos fatal, la concurrence pure
Avec le monde entier, la peine sans appui.
*
62
Établissements
Leur poète chantait le haschich, l’opium ;
Eux ont fait leur carrière en buvant de l’eau plate,
Et, devant des enfants se voyant à Barnum,
En louant les beautés d’un choucas hydropathe.
Les établissements lugubres, adornés
D’affiches prévenant les gueux abandonnés
Du danger des produits défendus, des narcoses,
Les jugent sur leur foi soumise aux longs péans
Que l’on élève, avec de l’encens, aux géants
Appétits de bourgeois et leurs veules névroses.
.
CÉSAR LE PAYSAN
.
(i)
Prélude
63
Auberge
Je ne sais ce qu’on trouve au pays de la Bresse,
Hormis de la volaille en liberté, dit-on,
Et des émaux, travail demandant de l’adresse,
Dont Gabriel Vicaire a fait quelque feston ;
Mais j’ai vu dans Paris, la ville trop chantée,
Une auberge aux carreaux de couleurs, enchantée,
Et j’admirai beaucoup sa beauté hors du temps.
Quelle âme de poète a conçu, pour ces tables,
Un vitrail arlequin de carrés délectables ?
Qu’autant que le regard les becs y soient contents.
*
64
Le boulanger de Nîmes
Et cet autre poète, un boulanger de Nîmes,
Qu’Alexandre Dumas visita dans son four
Après Chateaubriand, fougasses magnanimes
Et triolets bien cuits dont il savait le tour
Illustrèrent son nom, Jean Reboul ! notre guide,
Des rives du Gardon harmonieux Panide.
Je te parle d’un temps qui fut, ah ! monzami,
Doux comme de scander Mirèio sur les aîtres.
Aubanel, en fervent, dit qu’il gardait ses lettres
Dans le même tiroir que celle de Zani†.
† « La relegisse, quand siéu triste ; / La tène dins moun tiradou, / Emé ce qu’ai de mai requiste, / Emé li letro de Rebou » (La miougrano entreduberto, 1860)
*
65
Le coiffeur d’Agen
Ce poète d’Agen, coiffeur de son état,
Ou l’inverse, fierté du Midi, des Cagotes,
N’a pas écrit un vers en français de l’État :
C’est Jasmin, l’immortel auteur des Papillotes.
Troubadour aux lauriers de ses Papillôtos,
L’entendre, c’était être un mangeur de lotos.
Sur les bouts de papier dont sortaient les frisures
Des lionnes d’Agen, il griffonnait ses chants.
Mais Balzac l’a moqué, comme d’autres méchants
De Paris, détestés dans les mas et masures.
(ii)
66
Cagots
Mes pères, vos hameaux dans les maquis pierreux,
Quelle était la raison de leurs cagoteries,
Ces quartiers à l’écart, comme si des lépreux
Vous gardaient du toucher de leurs loques flétries ?
Vous, paysans, ces mœurs de brahmanes altiers ?
Tolériez-vous des gens sortis nus des halliers,
Je ne sais quelle race archaïque et conquise,
Sur le bord de vos champs arides mais loyaux ?
– Pères, voilà les fils de ces maudits cagots
Qui vengent leurs aïeux sur moi, leur place acquise !
*
67
La cagote
Un ancêtre, César, aimait une cagote
De la cagoterie à La-Pigne-les-Pins.
On dit que la pauvrette était certes mignotte,
Mais aller se coucher à deux dans les lupins
Aurait dû leur suffire, et ne suffisait guère,
Qu’il voulait l’installer dans son mas. Les « Pécaire ! »
Qu’il entendit alors, il les entend toujours,
Je pense, dans la fosse. À tel point que, jobastre,
Sans plus il se pendit, né sous un mauvais astre.
Tels sont de ces cagots maudits les vilains tours.
*
68
César
Mon ancêtre César voulait donc amener
Devant le curaillon, qui donc ? Une cagote !
– Eh ! si le cœur parlait, faut-il s’en étonner ?
– Mais elle allait prier pour cela, dans la grotte,
Des dieux pas très chrétiens, des dieux non repentis.
Près de nos paysans, les cagots sont petits ;
Celle-là lui tourna franchement la coucourde,
Avec je ne sais quoi de fin et gracieux,
Que l’on dit, et de doux et plaisant pour les yeux,
Qui rendit sa pauvre âme aux convenances sourde.
*
69
La farigoule
Ô César ! tu vois bien que nous ne pourrons pas
Nous marier ici, puisque je suis cagote.
Ne sois donc pas jobastre. – Et toi ne sois pas sotte ;
Où demeurerions-nous, si ce n’est dans ce mas ?
Au milieu des vilains, que ferais-je à la ville ?
C’est aux champs seulement que l’âme n’est point vile,
Comme l’a dit un jour, dans des vers en latin,
Mon ancêtre Virgile. Eh ! moi, dans une foule ?
Passe-moi la bouteille à la liqueur de thym.
– Tu veux noyer ta peine avec la farigoule !
*
70
Les joncs
Mon grand César ! ô prends dans tes bras ta cagote.
Nous sommes tellement malheureux, sous les pins
De La Pigne, tandis que la chèvre chevrote
Et la grenade ouverte égaille ses pépins,
Ainsi qu’émaux brillants, rouges comme la cire,
Et dont a dû parler ton ancêtre Shakspeare.
Si le bonheur d’aimer était pour les cagots,
Nous aurions cessé d’être une race maudite
Qu’aux yeux des paysans notre nom discrédite.
Le vent porte mes pleurs aux joncs, en longs échos.
*
71
Derniers mots
Bref, monsieur le curé, ne voilà pas qu’un jour
On le trouva chez lui, ce bon César, pauvre homme,
Pendu ; ses derniers mots parlaient de son amour,
Un papier que tenait sur la table une pomme.
Que l’on en vienne là, pour quoi ? du sentiment,
C’est ce que l’on a peine à comprendre, vraiment.
– La fille en question, qu’est-elle devenue ?
– Elle est partie en ville, où sont les travaux bas.
– Comment s’appelait-elle ? – On ne s’en souvient pas.
On sait qu’elle était belle, et cagote menue.
(iii)
Post-scriptum
72
« Le petit félibre de l’arc-en-ciel »
Ah ! tu ne l’as pas vu, non, le petit félibre
De l’arc-en-ciel – béni jadis par Aubanel –,
Qui jouerait au jardin avec la terre, libre.
Ton petit félibrot, à toi, de l’arc-en-ciel.
Tu ne l’as pas vu, non ; au chant de la mésange
Il n’est pas descendu dans ton mas comme un ange.
Il ne descendra pas, ne pouvant te trouver.
Puisque tu n’attends plus, qui l’attendrait encore ?
S’il ne peut t’appeler près du berceau que dore
Une étoile, il n’a pas la force d’arriver.
« Regardas, regardas lou paire… / Es ome, a de barbo au mentoun ; / E pamens, mut, dedins un caire, / De la joio plouro e s’escound. » (La miougrano entreduberto)
.
LA LÉGENDE DU PARADISIER
.
(i)
Prélude
73
Kroncong, fado javanais
(Se prononce kronnchong)
Quand Vasco de Gama découvrit l’archipel,
Malacca lui parut le sommet de sa quête,
Saphir où splendissait le tracé bleu du ciel.
Alphonse d’Albuquerque en mena la conquête,
Et du port de Lisbonne où sa flotte baigna,
Des marins avec eux portaient la braguinha.
Dans la nuit de Java leur chant mélancolique
Émut, jusqu’au kraton, les manieurs de kriss,
Et l’on vit des amants, pour leurs douces Philis
De topaze, gratter la guitare ibérique.
(ii)
74
Le paradisier
Laissez-moi, sous le dais de feuilles, vous conter
Une légende ancienne, au souvenir qui dure,
Que savent les oiseaux dans leur langue chanter.
– Entends-tu cette voix, ami, dans la ramure,
Ou bien, las du chemin lorsque tombe la nuit,
Au moment de poser ma natte, d’un vain bruit
De brise je me fais un récit, une image ?
– Je l’entends comme toi : c’est le paradisier
De cet arbre, là-haut, qui parle. – Est-il sorcier ?
– Lui, l’esprit de ces lieux ? Écoutons son ramage !
*
75
Zamrud
Dans le bustan, ô prince, où la lune t’appelle,
Et le grillon caché stridule, rayonnant,
Ton cœur soupire. Alors tu vois, sous une ombelle,
Une noix de coco qui roule en ricanant
Et devient un visage effrayant, sardonique.
« Qu’es-tu donc, lances-tu, chiffonnant ta tunique,
Folle apparition de ce calme verger ?
– Ah ! ah ! répond la noix, qui maintenant sautille,
Ah ! ah ! – Est-ce donc tout ? » Mais le rire pétille :
« Ah ! ah ! » Ton cœur se serre et se sent étranger.
*
76
Zabarjad
Que cèle ce rideau de perles à mes yeux ?
Se demande le prince, au pavillon magique
Où l’ont conduit ses pas dans le bois merveilleux
Qu’il découvrit, suivant son âme nostalgique.
Il écarte le voile irisé de la main.
Un clair de lune vert émaillé de jasmin
Entre par le lacis du balcon dans la chambre
Où dort une princesse, atteinte par un sort,
D’un sommeil comparable au baiser de la mort,
Si ses lèvres ne font s’ouvrir ses grands yeux d’ambre.
*
77
Nilakandi
« J’ai dormi. Qui me vient tirer du long sommeil
Où par enchantement j’étais ensevelie ? »
Le prince avait posé sur le vallon vermeil
De sa bouche l’émoi de lèvres d’ancolie.
Et lui prenant la main, il la mena dehors,
Pour qu’elle vît le monde et connût ses trésors.
Un orage approchait, la lune mi-couverte
Voyait dans la nuée agitant ses longs bras
Des djinns incandescents chasser des apsaras.
Et l’enchantée eut peur, reprit sa main offerte.
*
78
Batu Delima
Or, jaloux, l’enchanteur jeta dans son chaudron
Une poussière jaune et des cendres subtiles.
Alors dut affronter des soldats-crocodiles
Le prince, saisissant son kriss au ceinturon.
Car le noir nécromant se tenait au service
De Ratu Buaya, dame dévoratrice,
Régnant au fond des eaux sur un peuple écailleux,
Dans des cavernes d’ombre et des palais rupestres.
Ô sauve Adiratna, le trésor de tes yeux !
Prince vaillant, occis ces reptiles pédestres.
*
79
Cenderawasih
« Nous avons fui bien loin, sur les bords des Papous,
De Ratu Buaya les ongles de sorcière.
Si Dieu veut, je serai dans peu ton digne époux,
Jusque-là, ce sera mon ardente prière. »
Ainsi parlait le prince au flamboyant turban.
« Ami, voguons encore : ajuste le hauban
Sous la voile, je crains ces versants cannibales,
Ces embrumés étangs, ces profondes forêts
Où des ombres, des yeux nous suivent, ces marais,
Ces cratères où sont des volutes fatales. »
*
80
Asmara
Il remit à la mer le boutre ailé, la nef
De leur itinérance ; et la lune volante
Tirait ce frêle esquif sur l’onde étincelante,
Quand l’horizon montra dans l’aube un relief.
Une île ! un vert îlot pour eux seuls, solitude
Où l’amour s’essora, conquit sa plénitude.
Or c’était, sommeillant, un animal marin
Tout couvert de bambous et de forêt languide,
Qu’un feu que fit le prince au bord d’un boulingrin
Contraignit à plonger au fond du gouffre humide.
*
81
Suwarnabumi
De platinés dauphins miséricordieux
Vous ayant déposés sur une calme plage
De lataniers, ce fut divin quand sous vos yeux
La mer cracha du feu, flottant comme un nuage.
Et c’était, prince Achmed ! du naphte : une foison,
Les ondes en couvraient jusques à l’horizon.
Tu pourrais feuiller d’or cent bulbes de mosquée,
Tapisser de joyaux hypnotiques leurs murs,
Couvrir Adiratna de voiles fins et sûrs,
Et défendre la foi, par le koufr attaquée.
.
TRIPTYQUE DE SAINT LOUIS
.
Solyme est une forme du nom Jérusalem (comme dans ce vers de Voltaire « Préférez-vous Solyme aux rives de la Seine ? »). À l’époque où Louis IX, le futur Saint Louis, se rendit en Terre Sainte, la ville avait été reprise par l’islam, mais le royaume chrétien s’appelait toujours royaume de Jérusalem, ou de la Solyme sacrée (regnum hierosolymitanum). Nous donnons ici, suivant l’usage des rois chrétiens, le nom de la ville au royaume dont elle ne faisait plus partie. Durant les quatre ans qu’il passa dans ce royaume, à Saint-Jean-d’Acre, Louis IX en fut le véritable souverain.
.
82
Louis IX
Son armure d’acier illuminait le Nil,
Et les turbans volaient sous ses grands coups d’épée
Semant des fleurs de lys dans le limon subtil
Auquel mêlait du sang chaque tête coupée.
Sur un blanc destrier il fend les sarrasins,
Qui semblent, s’effondrant, piétinés, des raisins
Du vignoble sacré de Naboth dans le Livre.
Sur le fort de Damiette il a planté la Croix.
Mais la captivité, la peste, et leurs effrois
Outragent les succès dont Solyme s’enivre.
*
83
Louis IX (II)
Sous son haubert maillé que recouvrent des lys,
Il a planté la Croix sur le fort de Damiette ;
Ce fut dans les déserts une verte oasis.
Mais la peste saisit ce corps de roi, l’émiette
Devant Tunis où, noirs, des Maures cuirassés
Comptent, sans coup férir, en bas les trépassés.
Solyme a conservé son œuvre, impérissable,
Les Templiers, reçu les fleurs de son anil,
S’il n’a vu les tombeaux des Thoutmès près du Nil,
Les greniers de Joseph oubliés sur le sable.
*
84
Louis IX Hiérosolymitain
Les vaisseaux déployés du chenal d’Aigues-Mortes
Mouillèrent dans les eaux du Nil, blanches d’ibis.
Puis, de Solyme, en roi Louis franchit les portes,
Semant Acre, Sidon et Jaffa de nos lys.
Le krak des Templiers plus altier se relève.
La poussière au galop des chevaux se soulève
Dans les plaines qu’ombrage un rempart montueux
Couvert de pins serrés, citadelle immuable.
Pieusement, Louis marche à la sainte table,
Attendant un courrier du grand-khan tortueux.
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LES BAYOUS
.
Ô ma sainte pinière, ô mes bayous sans nom (Dominique Rouquette)
.
85
Acadie
C’était le Sud profond, cajun, marécageux,
Vaudou, mélancolique, ombragé de lianes,
Gazons coloniaux et tulipiers neigeux,
Bayous enténébrés parsemés de cabanes
Sur la mousse putride et les blancs nénuphars,
Un grouillement pulpeux de fiévreux cauchemars
Envoilant les manoirs brillants de crinolines,
Aux riants boulingrins, vastes et satinés…
Célimène, jadis, nous sommes-nous donnés
L’un à l’autre en ces champs de brises cristallines ?
*
86
L’homme du Clan
Do you not fear my betrayal of your secret? (Thomas Dixon Jr.)
Célimène, en un mot : voulez-vous m’épouser ?
– Oui, c’est mon seul bonheur. – Qu’à lui seul je m’emploie !
– Nos droits que le Yankee, hélas ! vient d’écraser,
Nous laissent-ils, pourtant, une raison de joie ?
– Vœux de Nordiste : autant en emporte le vent,
Vous verrez que bientôt tout sera comme avant.
À présent, permettez que j’entre en cette cape,
Que ce cucurucho† vous dérobe mes traits :
Au klavern on m’attend ce soir, sous les cyprès.
Contre l’iniquité nous œuvrons à la sape.
† Nom de la cagoule pointue des cofradías de la Semaine sainte en Espagne et dans les colonies espagnoles, dont fit partie la Nouvelle-Orléans de 1762 à 1800. L’habit du Ku Klux Klan est le même, et il se pourrait, c’est notre hypothèse, que le nom de cette organisation, non élucidé, vînt du terme espagnol cucurucho (qu’un anglophone, l’entendant, croira être quelque chose comme koukloukch).
*
87
La liseuse
Célimène va lire au bas du tulipier,
Dont les fleurs éployaient leur toilette si belle,
Les vers iduméens du grand Sidney Lanier,
Le poète du Sud confédéré, rebelle.
Elle est l’ange gardien d’un chevalier du Klan.
Dixie a tout perdu, mais Dixie a son plan,
Sous la botte yankee, a relevé la tête,
Brave le fossoyeur qui scelle son cercueil.
Célimène soupire et, changeant de recueil,
S’émeut aux chants cajun de l’un des deux Rouquette.
*
88
Les cavaliers de la nuit
Ils ont mis au placard les uniformes gris,
Souvent troués de plomb, taillés de baïonnettes,
Où viendront se nicher, dans le noir, les souris.
Le jour ils subiront les procès malhonnêtes,
En vaincus d’une terre à la belle uberté.
Mais la nuit, quand l’effraie appelle, en l’air bleuté,
De la cape aux trois K revêtant la monture
Hennissante, ce sont, neigeux magnolias,
Les esprits des cyprès et des camélias,
Et les sylphes vengeurs qu’exhale la nature.
*
89
Les ardents
Nous sommes les ardents des bayous sous les pins,
Nous sommes, dans la nuit, l’ombre des azalées,
Et notre cavalcade égaille les lapins,
Et notre chemin passe à travers les vallées.
Nous sommes la prairie en peine, et nos galops
Sont l’écho fantomal de ses muets sanglots.
Quand renâclent nos bais au terme de leurs courses,
Lorsque l’obscurité s’enflamme, avec la croix,
Et de la terre atteinte en son tréfonds la voix
S’élève, nous oyons le divin chœur des sources.
*
90
Les vétérans
Le poète chantait sous la tunique grise,
Sous le drapeau du Sud jouait du violon,
Évoquant sa vallée au souffle de la brise,
Les lys tigrés dans l’eau des vases du salon.
Et le sang cadien a coulé sur la terre.
Et la Louisiane en larmes s’exaspère
En voyant revenir vaincus ses vétérans.
Les galons arrachés, au triple K font place,
L’étrier qui jamais n’accomplit volte-face
Écrasé sous le pied de chevaliers errants.
*
91
Meschacebé
J’ai bu dans ces bayoux ! j’ai joué sous ces chênes ! (Adrien Rouquette)
Et le Yankee allait empoisonner les eaux,
Abattre les vieux troncs des chênes séculaires.
Ô nos pères ! vos corps flottant sous les roseaux,
Votre société détruite, dans les serres
Des vautours, l’incendie aux accueillants manoirs,
Héritage sacré dont nous étions les hoirs,
Civilisation cajun faite vassale,
C’est le prix dont on paye, ancêtres, vos efforts !
Quelle épouvante, quelle offense sur les bords
Du grand fleuve qu’ouvrit Cavelier de La Salle !
.
YAKOUB
.
92
Yakoub le macrocéphale
Dans son laboratoire, il y a sept mille ans,
Le grand savant Yakoub, noir et macrocéphale,
Produisit les aïeux de tous les hommes blancs
Par la sélection du gène le plus pâle.
Sa créature, ainsi, le Blanc cruel et vain,
N’a point comme origine un processus divin ;
Son règne doit durer six mille ans, mais le Psaume,
« Les chars de l’Éternel se comptent par milliers,
Centaines de milliers », s’ajoute aux cinq Piliers,
Annonçant aux croyants la fin de ce royaume.
*
93
Yakoub et la roue d’Ézéchiel
De son laboratoire à La Mecque Yakoub
Exilé s’établit sur Patmos, l’île grecque.
En partant, il clama « C’est écrit », ou « Mektoub ! »
Un livre qu’il avait dans sa bibliothèque
Lui parla du vaisseau qui, dans Ézéchiel,
Est « la roue », et qui doit demain couvrir le ciel.
La roue est un sommet de sciences majeures,
Un disque gigantesque, au Japon fabriqué ;
Et, pleine d’avions sous le chrome astiqué,
La roue effacera l’Amérique en douze heures.
*
94
Yakoub le sabéen
Le cheikh Anta Diop dit que le sabéen
Négroïde de Koush avait son sanctuaire
À La Mecque, où le Cube, onyx cyclopéen,
Rayonnant météore, illuminait la Terre.
La sagesse régnait chez ces dévotieux,
Si j’ose, ébénéens du Créateur des cieux.
Yakoub, le savant fou, noir et macrocéphale,
Dit à son oncle, un jour, froissant sa gandoura :
« Je vais créer un djinn qui te dominera. »
Car son hubris était rien moins que colossale.
*
95
Laboratoire de Yakoub
Les sabéens girant autour de la Ka’ba
Exilèrent Yakoub, savant fou de La Mecque :
Sa tête en potiron hors de la djellaba,
Hors du bisht zinzolin son crâne de pastèque
Les avait irrités, ainsi que ses discours,
Qu’il leur infligerait un peuple de giaours.
Son microscope avait sondé la mélanine ;
Et sous les pins pignons de Patmos, le banni
Délaya, délaya le colorant béni,
Dans sa férocité tigresque et léonine.
*
96
Yakoub et Candace
Quand la reine Candace à La Mecque arriva
Pour le Hadj sabéen, Yakoub au front turgide
La vit, et sa beauté dans son cœur se grava ;
Ce fut l’embrasement, sous son crâne ovoïde.
Cet amour, nous dit l’ange, était si stimulant
Qu’il inventa pour elle un palanquin volant,
Des éventails de paon aérodynamiques.
Las ! elle repartit épouser Pharaon ;
Et les feux de Yacoub furent un lycaon
Dévorant en son cœur les versets islamiques.
*
97
Dictature de Yakoub
Le délire aberrant de Yakoub exilé
Devint vertigineux dans le Dodécanèse.
Son programme eugéniste, en siècles déroulé,
Des noirs Mélaninims produisit l’antithèse.
Yacoub oublia-t-il qu’il était de Shabazz ?
Savait-il que Harlem inventerait le jazz,
Et voulut-il alors faire payer, d’avance,
Cette faute de goût aux fils des vrais Muslims ?
Il est le créateur des blêmes Néphilims
Que Toussaint, d’Haïti renvoya vers la France.
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MANDARINETTE
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98
La république des mandarines
Elles ont découvert que, brillant à l’école,
Mieux que ne fit jamais le sexe masculin,
Le temps était venu pour le mâle frivole
D’accepter son fatal, infaillible déclin.
Messieurs, si vos brevets prouvent l’intelligence,
Plus que des moins pourvus la folle indifférence,
Soyez prêts à céder votre gouvernement
De talents en papier aux voix des mandarines :
Le parchemin notant vos vertus féminines
Dit leur droit de nature au haut commandement.
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99
La république des mandarines II
Allez, messieurs, allez : jouez de l’éventail,
Vous avez pour cela d’irrécusables titres.
De mandarines nés, tenez le gouvernail,
Des classes où vos bancs furent des rochers d’huîtres.
Si l’école est affaire aux dames, chers messieurs,
C’est bien là que l’on vole aux destins précieux.
Vos succès sont criants : que votre âme femelle
Dans l’Histoire s’inscrive avec ombrelle et gants.
Tirez donc les rideaux des salons élégants
Sur les gueux, ce levain de suante poubelle.
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100
Mandarinette
Deux parents dévorés d’ambition, l’école
Comme tremplin crevé vers les ciels de l’État,
De la province avaient bombardé cette idole
Sur la Seine, autre école, et vers un bon état.
Elle fut la servante ignoble, sans ancêtres,
De qui Louis-le-Grand avait créés ses maîtres.
Ceux-là seraient connus, elle, leur encenseur,
Au tapis partageant les miettes des agapes,
Avec de hauts essais sur les grandes étapes
Du style d’un Cotin, pleins d’un amour de sœur.
Quelques curiosités du moyen âge révélées par les mots du vieux français
Trouvées dans le Glossaire de la langue romane de Jean-Baptiste Roquefort (M DCCC VIII, 1808)
Lexique pour philosophes, poètes, historiens, linguistes, étymologistes, amateurs de reconstitutions historiques, rôlistes et curieux, complétant mon Cabinet de curiosités.
L’original est en noir, mes remarques en indigo (un commerce florissant au moyen âge).
Ajoutés le 25 décembre 2019, en ocre, des suppléments tirés du Dictionnaire historique de l’ancien langage français de Jean-Baptiste de La Curne de Sainte-Palaye (1697-1781).
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A
Abace, abaco, abacon, abaque : Buffet de service, petite table carrée qui servait, dans un festin, à mettre les pots et les verres, d’abacus. Ces mots étaient aussi employés pour désigner une table sur laquelle on traçait des figures et des nombres d’arithmétique. Cette petite table ou ais, se nommait table de Pythagore ; de là vient que dans quelques auteurs anciens, abaco signifie arithmétique.
Le mot latin abacus, du grec abax, dont dérivent ces termes n’existe plus, en français, contrairement à l’anglais, que dans le sens historique de « Sorte de sceptre, long d’une toise, que portait le grand maître des templiers ». S’agissant de cette dernière définition, il n’est pas évident de comprendre comment on est passé d’un objet du type planche, tablette ou table, l’abax grec et l’abacus latin, à un objet du type bâton (sceptre).
Le mot français moderne abaque tout comme le mot anglais abacus ont acquis le sens de boulier quand ce dernier objet a été introduit en Europe depuis la Chine, supplantant les systèmes qui le précédaient, dans certains usages tels que le commerce.
Abaco (subst. masc.) : Arithmétique. Voy. encore dans Hist. Littéraire des RR. PP. Bénédictins, T. XII, à l’article Bernelin, disciple de Gerbert, un détail curieux sur le Traité que Bernelin avait composé sous le titre Liber Abaci (l’Abaque), sujet très difficile selon lui, et sur lequel on n’avait presque aucune lumière avant que son Maître Gerbert eût commencé de l’éclaircir.
Abacot : Ancien chapeau royal des rois d’Angleterre.
Le terme existe en effet en anglais, en tant que, selon le Merriam-Webster, variante du mot bycoket, qui est, selon telle autre définition en ligne, le nom du chapeau de Robin des Bois, alors même que le nom original du personnage est Robin Hood, c’est-à-dire Robin au capuchon et non Robin à l’abacot… D’autre part, le chapeau de Robin des Bois est dit par cette dernière définition correspondre au « chapeau à bec » en français, mais une troisième définition du bycoket lui donne une forme « en double couronne » (The upper part was in the form of a double crown), ce qui ne semble pas du tout correspondre au chapeau à bec, et c’est pourtant cette définition qui parle d’une coiffe des rois d’Angleterre. Bref, il existe autour de ces termes anglais une certaine confusion que je ne peux débrouiller.
Voyez la photo en fin de lexique pour l’abacot du type Robin des Bois, c’est-à-dire du chapeau à bec.
Abbéesse : Supérieure d’un couvent de religieuses. Ce mot désigne aussi une femme qui préside aux lieux de prostitution ; d’abbattissa.
C’est, en français moderne, le mot abbesse, qui semble avoir perdu le second sens ici présenté.
Accides : Nom d’un peuple, employé dans les Chroniques de S. Denis, pour désigner les sujets du vieil (sic) de la Montagne, roi des Accides ; occidentes. Hakesins, hactasis, hassassis, héissessins : Assassins ; nom de peuple, sujets du Vieux de la Montagne ; d’occidentes, selon MM. Sainte-Palaye et Meuchet. « Li Vious de la Montagne oï / Dire que li Rois erst croisiés : / Deux siens hakesins apiela, / Et deux coutiaus si leur bailla, / Et coumanda mer à passer / Por le Roi Loeys tuer. » (Philippe Mouskes, fol. 709) (Ce que je traduis par : « Le Vieux de la Montagne entendant dire que le Roi des Francs s’était croisé, il appela deux de ses Assassins et, leur tendant deux poignards, leur commanda de traverser la mer pour aller tuer Saint Louis. » Chronique rimée de Philippe Mouskes, 13e siècle)
Parmi les diverses étymologies proposées pour le nom de cette secte ismaélienne, nous avons donc celle, latine, d’occidentes, du verde occido, qui a donné le vieux verbe français « occire ».
Achrême, achroume : Vieillard qui tousse habituellement ; peut-être n’est-ce qu’une allusion au nom de Chrémès, personnage d’un vieillard de Térence.
Achremé (s.m.) : Vieillard toussilleux.
Acorer : Arracher le cœur, les entrailles, faire mourir ; de cor.
Acoupaudir : Débaucher la femme d’un autre.
Acouppaudir : Faire cocu. On a dit coupaut, coup, pour désigner un amant ou un mari dont la maîtresse ou la femme était infidèle. De là le verbe Acouppaudir, Accoupir, pour exprimer l’infidélité de l’une ou de l’autre. [Ce qui est une définition différente quant à l’agent : pour Roquefort il s’agit d’un homme, pour La Curne de S.-P. de la femme infidèle.]
Affourcher : Se mettre à cheval sur un bâton pour aller au sabbat, comme on le supposait aux sorcières.
Alamandine, alabandine : espèce de rubis moins précieux que le rubis d’Orient, [nom] formé d’Alabande, ville de Carie dans l’Asie mineur, d’où Pline dit qu’on tirait cette espèce de rubis.
Alapite, alapiste : Farceurs qui se donnaient des soufflets pour amuser le peuple.
Altargues : Offres faites en argent, pour avoir part aux prières de l’église.
Ancon, ancone, angon : Pique dont les fantassins se servaient, on la nommait autrement francisque ; d’uncus, croc.
C’est manifestement une erreur si l’ancon est bien une pique, car la francisque est une sorte de hache ; au mot francisque, Roquefort décrit d’ailleurs celle-ci comme une hache et non comme une pique. Il est tout de même étonnant que ce que les auteurs s’accordent à décrire comme un javelot, et qui se lançait, dérive du mot « croc, crochet », étymologie qui pourrait bien faire penser davantage à une hache qu’à un trait. Une définition anglaise impute à ce javelot une « pointe barbelée » (A type of javelin with a barbed tip), ce qui semble encore peu satisfaisant, même si c’était le cas, pour rendre compte de l’étymologie ci-dessus.
La Curne de Sainte-Palaye indique : « La francisque distinguée de l’ancon et de la hache, dans Boulainvilliers (Essai sur la Noblesse, table, p. 515 et 516) ».
L’étymologie (uncus) a peut-être à voir avec la caractéristique suivante de l’ancon : « Au haut, en approchant de la pointe, il y avait deux fers recourbés, un de chaque côté. »
Androm, androme, androne : Salle de compagnie au rez-de-chaussée, galerie, lieu d’assemblée pour des hommes ; c’est aussi une très petite ruelle entre deux maisons, dans laquelle on jette les eaux ; en Provençal et en Languedocien modernes, il signifie un cloaque, un égout, un cul-de-sac.
S’agissant de la deuxième partie de la définition, c’est sans doute une indication qu’il faut corriger un peu notre perception des villes au moyen âge si l’on perçoit celles-ci comme un lieu où chacun, faute d’égouts, jetait ses « eaux » (notamment le contenu des latrines) devant chez lui, quelle que circulation qui s’y trouvât. Une telle indifférence aux contingences extérieures semble tout de même extraordinaire, quand on y réfléchit deux secondes, et me paraît donc être davantage un préjugé envers le passé qu’autre chose. Il se pourrait en réalité que ce soient surtout les andromes, c’est-à-dire de « très petites ruelles », des interstices entre maisons, de nul passage ou presque, qui servissent à ce genre de vidange nécessaire. Peut-être la seule circulation (honnête) qu’on trouvait dans ces andromes était celle de personnes préposées à leur nettoyage. Le sens de « cul-de-sac » dont Roquefort dit qu’il est resté en Languedocien moderne semble confirmer que ces ruelles étaient peu empruntées.
Angerin : Homme de basse extraction, qui épouse une Damoiselle.
Aquereau : Machine de guerre.
Sans plus amples informations. Les différents noms de machines de guerre appelleraient un lexique à part entière. J’en cite quelques-unes, qui ne sont même pas la totalité de celles nommées dans le Roquefort (car j’en ai laissé passer) : arganette, batefou, bedondaine ou dondaine, bible, boso, briche, calabre, carcamousse, chat, chauffault, chijers, coillart ou couillard ou coullart, escorpion, espringale, fandofle, fondelle, hélépole, lance à feu, lide ou clide, macefonde, mangonneau, martinet, mouton, onagre, passavant, perdriau, perrier, ribaudequin, tortorelle ou tortue, trébuchet, triquoise, truie ou truhie, tumeriau, veuclaire ou vuglaire. Certaines semblent être de simples variétés de catapulte, si même plusieurs de ces noms ne désignent pas tout simplement la même machine.
Archegaye, arsegaye : Bâton ferré par les deux bouts que portaient les Stradiots, cavaliers Albanais, qui servaient en France sous les règnes de Charles III et de Louis XII. Commines, dans ses Mémoires, traitant de la guerre d’Italie, parle des Stradiots.
« Lorsqu’ils [les Albanais] combattaient à pied, ils se servaient de l’arzegaye. C’était un bâton ferré par les deux bouts, avec lequel ils pouvaient faire la fonction de Piquiers contre la cavalerie. Ils maniaient cette espèce de bâton à deux bouts avec une adresse singulière, donnant tantôt d’une pointe et tantôt de l’autre. » (Daniel, mil. fr. T. II, p. 439)
Archerot : Petit archet, épithète donnée à Cupidon.
Ariole, auriole : Devin, sorcier ; ariolus.
Ariole (s.m.) : Sorcier, qui prédit l’avenir par les sorts. La maladie du roi Charles VI paraissant incurable à la médecine, on imagina que la cause en était surnaturelle, et les Arioles furent consultés.
Arquelier, harquelier : Homme gagé par un religieux pour le mener faire la quête ; ce mot a signifié aussi un vagabond, un vaurien, un batteur de pavé.
Asseyner, assenier, assinier : Mettre des signes ou des marques sur les vêtements ; assignare. Les filles publiques de Toulouse étaient obligées de mettre des marques pour se distinguer des honnêtes femmes.
Atre, atrie : Cimetière ; d’atrium.
Auferrant : Cheval de bataille.
Une autre définition, trouvée en ligne, donne simplement « cheval » tandis qu’une autre encore évoque un « cheval de bataille d’une certaine qualité ».
Axinomancie : Sorte de divination, manière de prédire l’avenir par le moyen d’une hache ou d’une cognée, qu’on faisait rougir et qu’on posait sur une agate ; du grec άξίνη, hache, et de μαντεία, divination.
Les différentes formes de divination que j’ai relevées dans le présent lexique sont plus anciennes que le moyen âge et remontent à l’antiquité. Certaines ont pu subsister au-delà de l’antiquité, d’autres se sont sans doute éteintes avec elle.
B
Balcanifer : L’étendard et le porte-étendard des templiers.
Selon d’autres, l’étendard lui-même était appelé balcanum. Le radical latin -fer- va dans le sens d’une telle distinction.
Barbillon : Fer qu’on mettait au bout d’une flèche ou d’un dard, et qui était barbu ; de sorte qu’une fois entré en chair, on ne pouvait l’en retirer qu’en déchirant les parties environnantes.
Dans le même genre, voyez l’arme dénommée barbole, dans mon Cabinet de curiosités.
Barbute : Homme d’armes, ainsi appelé à cause de l’habillement de tête, ayant une mentonnière ; espèce de couverture dont on se garantissait la tête dans les combats ; barbuta.
Il est difficile de se faire une idée précise à partir de ces définitions. Il se pourrait, en ce qui concerne la première, que Roquefort commette un contre-sens. La barbute semble être, de l’avis plus ou moins général, un casque plus ouvert et moins couvrant que le heaume, de sorte que son nom ne viendrait pas de la mentonnière (pièce d’armure couvrant le menton) évoquée par Roquefort mais du fait contraire que la barbe naturelle de ceux qui la portent était visible (barbuta, which in Italian literally means ‘bearded’, possibly because the beard of a wearer would be visible). Mais cette définition anglaise n’est pas non catégorique (« possibly »). Quant à ce que pourrait être une « couverture » pour se garantir la tête dans les combats, j’avoue ma perplexité si ce n’est pas un casque ; il est indiqué ici et là que les barbutes pouvaient être ornées de crêtes de plumes ou couvertes de tissus peut-être plus ou moins flottants.
Barbue (s.f.) : C’était un habillement de tête en façon de domino, masqué et non masqué, dont on se servait pour se garantir du froid. La barbue était aussi une espèce d’armure de tête qui avait une mentonnière.
Becquoysel : Sorte d’arme qui ressemblait à un bec d’oiseau.
Ce ne serait pas le bec-de-corbin, sorte de marteau d’armes ou marteau de guerre, mais un « couteau en forme de bec d’oiseau », définition trouvée en ligne pour l’orthographe becoisel.
Behaignon : Bohémien, sorcier, devin.
Belin : Sorcier, enchanteur ; au figuré, un sot ; et un mouton ou bélier franc. Beliner : Tromper, attraper quelqu’un.
Il est vraisemblable que le sens figuré sot vienne du sens premier de mouton plutôt que du sens premier de sorcier, a fortiori quand beliner veut dire « tromper quelqu’un » (ce qui n’est pas à la portée d’un sot).
Bibloteur : Ouvrier en os et en ivoire.
C’est-à-dire qui travaille l’os et l’ivoire (pour ceux qui ne sont pas familiers avec le français quelque peu archaïsant de Roquefort).
Bierre (bière) : Nom générique de toutes sortes de bières, dites boires bouillis, qui étaient la goudale, le hambours, le houppes, le brisemars, la quieute, la cervoise et le haquebart. On mettait aussi au nombre des boires bouillis, la bière faite avec du jus de cerise.
Bloi : Blond, jaune, bleu et blanc. Blondir : User d’art pour paraître blond ou blanc.
Blondir (se) : Pour se faire devenir blond, il y avait anciennement des secrets pour rendre blonds les cheveux. [Secrets perdus à l’époque de La Curne de Sainte-Palaye ?]
Bougerie : Crime de bestialité ; de bulgaria ; d’où bougeronner, commettre le péché de sodomie.
Braconage : Droit qu’avait un seigneur sur les filles de ses vassaux lorsqu’elles se mariaient.
Ce qui semble donc être un autre nom du droit de jambage ou de cuissage ou de culage. Voyez culage. Voyez également despucellement.
Braon : Le gras des fesses, le derrière.
En note à Bran, dans La Curne de S.-Palaye : Partie charnue de la cuisse.
C
Caborde : Petite loge de pierres sans mortier, qu’on fait dans les vignes.
Cachenez : Petit masque de velours ou d’étoffe fine, que les dames portaient pour conserver leur teint.
L’orthographe moderne est bien sûr cache-nez, qui désigne aujourd’hui une écharpe. Alors que bien des mots du vieux français ont disparu de notre vocabulaire quand bien même ils y seraient encore utiles selon moi (j’en donne dans ce lexique quelques exemples : fongineux, mérétrical…), le mot cache-nez semble complètement superflu pour désigner une écharpe dont on peut se couvrir le bas du visage en cas de froid : y aurait-il des écharpes dont on ne peut pas se couvrir le bas du visage ?
Pour ce mot, comme pour gimple, peploum, touret et wiart, qui masquent le visage de la femme et sont donc des variétés de voile intégral, voyez mon essai Le voile intégral des femmes dans l’histoire de l’Occident (ici).
Cachenez (s.m.) : Masque de femme. Au temps de Henri II et François II, pour sortir par les temps froids, les dames attachaient aux oreillettes du chaperon une pièce carrée qui couvrait le visage au-dessous des yeux, comme une barbe de masque. C’était là le touret de nez, le cache-nez. Les mauvais plaisants disaient par dérision coffin à roupies [c’est-à-dire panier à morve].
[Se prémunir du froid a, pour les femmes, un intérêt en vue de conserver leur teint, car le froid a pour effet de changer par congestion la couleur de la peau, notamment celle du visage. Ainsi, la disparition de ces masques féminins, parfois remplacés, en violation de la loi française de 2010 contre la dissimulation du visage dans l’espace public, par l’écharpe servant de cache-nez, doit-elle empêcher de sortir par temps froid les femmes occupées de leur teint.]
Cagarier, cagarieur : Visage ou grimace d’un constipé.
Je donne cette intéressante définition de Roquefort pour sa précision et son originalité, tout en pensant comme d’autres, dont au moins un linguiste ancien (Lacombe, 1766), que ces mots sont en réalité synonymes de « chieur », quelqu’un qui chie.
Cagoule : Soutane, froc de moine.
Cakehan, cakehen, caquehein, casquehein : Cabale, conspiration, projet de révolte. Le cakehan désignait le soulèvement de tous les ouvriers d’un ou de plusieurs métiers qui s’assemblaient et refusaient de travailler pour un motif quelconque.
Les esprits réactionnaires ont tort de considérer que les relations du travail étaient plus satisfaisantes à l’époque des corporations de l’ère préindustrielle : le mot caquehein leur montre que ces relations pouvaient déjà déboucher sur des piquets de grève. Curieusement, je n’ai jamais non plus trouvé ce mot dans la littérature prolétarienne. Cette dernière adopte à certains égards le même point de vue que les réactionnaires sur la condition du travailleur à l’ère préindustrielle, non, toutefois, pour préconiser un retour aux formes dépassées de l’économie mais pour souligner la violence de l’économie capitaliste industrielle. Je fais mienne l’analyse de ces auteurs prolétariens sur le caractère sans précédent de la violence des conditions de travail dans les grandes usines des premiers temps de l’ère industrielle, notamment pour les enfants.
Camelin, cameline : Sorte d’étoffe de couleur brune faite de poil de chameau. Les manufacture d’Amiens et de Cambray au XIIIe siècle, étaient fort renommées pour la fabrication de cette étoffe que portaient les gens riches.
Fréquent dans les œuvres littéraires évoquant le moyen âge, et donc relativement connu, ce terme, il convient de le souligner, atteste de l’ouverture des économies au moyen âge, puisque, tout comme les épices, le camelin ne pouvait être qu’un produit d’importation depuis les régions extra-européennes.
La Curne de Sainte-Palaye est enclin à retenir cette étymologie (le poil de chameau), bien qu’elle supposât un commerce constant au XIIIe siècle entre, notamment, Amiens et Cambray, cités dans le Roquefort, et l’Orient, plutôt qu’une autre étymologie possible et qui n’aurait pas besoin d’une telle hypothèse : « Il paraîtrait … que le camelin tirait son nom d’une espèce de couleur, peut-être la couleur vert-de-mer, qui est celle de l’herbe que l’on nomme cameline ou myagrum. »
Canterme : Sorte de sortilège, de maléfice.
Caraie, caraude, caraux : Espèce de sortilège ; billet écrit en caractères magiques. Caraudesse : Sorcière, qui a le visage défiguré ; de cara, visage ; en Lang. carëto, un masque.
L’étymologie du visage et du masque semble indiquer qu’une sorcière est souvent identifiée par sa grimace, et que, si elle a parfois le pouvoir d’apparaître sous les traits d’une belle jeune femme, c’est en réalité un « visage défiguré ». Voyez masque plus bas. Je remarque également que le terme latin pour un masque, larva, désigne par ailleurs, au pluriel, une sorte de fantômes, les « larves » à l’apparence hideuse.
Carme : Charme, sortilège ; de carmen.
Carnon : Ancienne arme des Français.
Carvane : Association, assemblée, réunion de plusieurs personnes pour voyager, pour aller en marchandise, en pèlerinage, ou pour quelqu’autre sujet que ce soit. Mot dérivé de l’arabe, ou des langues de l’Asie. En basse latinité caravana et carvana.
Choule, choulle : Boule de bois que l’on pousse avec une crosse ; sorte de jeu de mail. Plus anciennement, on désignait par choule les jeux de ballon, de paume, et de longue paume. D’où chouleve (choulève), joueur de ballon et de paume.
Chrapoudine : Sorte de pierre précieuse, qu’on croyait se trouver dans la tête d’un vieux crapaud.
En français moderne, crapaudine. Une des nombreuses sortes de bézoards réputés magiques dans les anciens temps.
Cibole : Tête d’une massue.
Claver : Imprimer un fer rouge sur la tête d’un animal pour le préserver de la rage.
Clunagiter : Remuer les fesses.
Colre-russe : Bile noire, épanchement, dégorgement de bile ; cholera rufa.
Cette bile noire n’est autre que la mélancolie dans la théorie des humeurs d’Aristote, qui y voit « un fluide d’une essence subtile, supérieure aux quatre éléments terrestres et analogue au principe des astres, qui ont un caractère divin ; elle est de la nature de l’éther, ce cinquième élément ou quintessence d’origine céleste » (Robert Flacelière, Devins et oracles grecs, 1961)
Coninetter : Onomatopée du chant du merle, lorsque cet oiseau est en amour.
Contretenant : Champion qui, dans un tournoi, entrait en lice pour combattre celui qui était le tenant.
Conventicule : Assemblée secrète d’une partie des moines d’un couvent ; conventiculum.
Le terme désigne de nos jours une « assemblée secrète et illicite » (Littré).
Couers : Mari qui souffre et qui favorise les infidélités de sa femme.
Crochet : Sorte de boîte d’artifice que l’on tirait lors des réjouissances publiques.
Ancienneté de l’usage des feux d’artifice, connus du moyen âge depuis les voyages de Marco Polo, qui de retour de Chine fit connaître à ses compatriotes et la poudre à canon et les feux d’artifice qui s’en servent.
Crouste : Église souterraine ; de crypta.
La Curne de S.-Palaye connaît Croupte : chapelle souterraine.
Culage, cullage, culiage : Droit que certains seigneurs s’attribuaient, de coucher la première nuit des noces avec l’épousée ; c’était aussi le nom du présent que l’époux était obligé de faire à ses amis le premier jour des noces, pour qu’ils le laissassent coucher avec sa femme.
D
Défectif : Se dit encore dans quelques provinces en parlant d’un chat subtil et voleur.
Défourmé : Bâtard, adultérin ; et un homme laid, mal bâti ; deformis.
Despucellement : Ancien droit seigneurial.
Détranchés : Souliers d’une longueur extraordinaire, qui furent longtemps de mode, surtout dans le XIVe siècle. Plus la qualité de celui qui les portait était éminente, et plus les souliers étaient longs. Ceux d’un prince avaient deux pieds, et ceux d’un chevalier un pied et demi ; c’est sans doute de là qu’est venu le proverbe : Il est sur un grand pied dans le monde, pour dire, considéré, d’un grand état, d’une grande fortune.
Plus connus sous leur nom de souliers à la poulaine.
Discrétoire : Lieu d’assemblée des mères discrètes [religieuses qui entrent dans le conseil de la Supérieure d’une communauté] dans les couvents de femmes ; discretorium.
Le terme est tiré du sens aujourd’hui caduc de discret « qui a du discernement, du jugement ».
Dominical : Voile blanc sans lequel les femmes ne pouvaient approcher de la sainte Table ; dominicale.
C’est chez La Curne de Sainte-Palaye le Domino (s.m.) : Voile. En Provence, c’est un voile de soie dont les femmes couvrent leur tête, une coiffe. (Ducange, sous Dominicalis.) Les femmes le portaient autrefois dans les églises et il leur était ordonné de s’en couvrir la tête lorsqu’elles communiaient. Ce mot a passé dans notre langue pour signifier un habillement de bal qui dans son origine différait peu d’une sorte de voile. (C’était l’antique chaperon embronché.) Il nous sert aussi pour exprimer le domino des ecclésiastiques, sorte de voile qui leur couvre la tête. (On dit plutôt Camail). » & cette note : « Au IXe siècle, les femmes devaient avoir leur pallium en coiffure, quand elles entraient dans les églises ; au XIe siècle, cette prescription donna naissance à l’usage de la guimpe, du theristrium, de la wimple ou guimple, pièce de toile entourant la tête comme un turban pour retomber sur une épaule. Au XIIe siècle, la guimpe devint la coiffure des veuves. »
Dorbus : Excréments pulvérisés.
Contexte ? Roquefort tire le mot d’un dictionnaire plus ancien (Lacombe 1776), guère plus explicite avec la définition « merde pulvérisée ».
Dorsal : Tapisserie ou autre étoffe suspendue à un mur ; de dorsalis.
Druydes, druyndes : Prêtres ou devins des anciens Gaulois ; druidæ ; du Grec drus, chêne, arbre consacré à leurs cérémonies ; leurs prophétesses s’appelaient dryades.
Très intéressant emploi du mot dryade qui désigne les nymphes des forêts et des arbres. Les dryades sont, dit-on, particulièrement associées au chêne, qui était par ailleurs l’arbre sacré des druides. Le contexte des dryades-nymphes et des druides est donc tout semblable, et il se pourrait que le mythe des dryades soit né chez les Grecs du personnage des druides.
Dryades (s.f.pl.) : Prophétesses des Gaules.
Dusiens : Prétendus démons qu’on nommait incubes. On supposait qu’ils avaient commerce avec les femmes qu’ils conduisaient au sabbat ; de dux, conducteur, guide. S. Augustin, Cité de Dieu, liv. 15, chap. 23, les appelle dusii ; dans S. Isidore, dusius ; en bas Bret. deuz.
E
Échippe : Espèce d’estrapade, de laquelle on jetait les coupables dans une eau boueuse, d’où le bourreau ne les tirait que pour les fustiger, et les chasser ignominieusement de la ville ; de scopa.
Emplumer : Plaisanterie dont on punissait un homme surpris en état d’adultère.
Voyez le mot emplumement dans mon Cabinet de curiosités. C’est le supplice du « goudron et des plumes » qui, comme on le sait, a perduré bien au-delà du moyen âge.
Emplumer : On emplumait les adultères, les considérant comme des coucous qui pondent au nid d’autrui.
Encluse : Fille dévote qui vivait dans une église où elle entretenait la propreté, parait les autels, etc.
Enfanmentère : Fantôme, esprit, lutin, revenant.
Envulter, envoulter : Faire une effigie en cire pour s’en servir à des sortilèges.
En français moderne, envoûter. Voyez le mot veu ci-dessous.
Escoillié : Eunuqe ; de colus.
Escouberette : Jeune servante qui balaie ; de scoparius.
Il semble évident que c’est de ce mot que vient notre soubrette, qui désigne une servante de comédie, et que l’étymologie de plusieurs autres, qui la répètent, comme le Robert (et le dictionnaire étymologique d’Alain Rey), à savoir que ce mot de théâtre viendrait du provençal pour « affecté, qui fait le précieux », a peu de sens. D’une part, la soubrette ne présente pas un trait stéréotypique d’affectation ou de préciosité. D’autre part, elle est au bas de l’échelle sociale y compris parmi la nombreuse domesticité des intérieurs nobles ou bourgeois de l’époque, avec sa hiérarchie ; c’est là qu’elle doit se placer pour le sel de la comédie, et l’on est donc naturellement allé chercher la soubrette parmi les servantes affectées aux plus humbles tâches, comme l’escoubement à l’escoube (balai) par l’escouberette, ou scouberette, ou soubrette.
Escoufle : Cerf-volant.
Escouvettes : Grands manches à balai, avec lesquels on supposait que les sorciers ou prétendus tels allaient aux sabbats, en se mettant à cheval dessus ; de scopa.
Escouvette (s.f.) : … De là on nommait « chevaucheurs d’escouvette » les sorciers que l’on supposait aller au sabbat à cheval sur un balai.
Essoriller : Couper, arracher les oreilles, c’était le supplice auquel on condamnait les voleurs ; d’exauriculare.
Quand on ne leur coupait pas la main ou le pied.
Estrie : Fantôme, spectre, sorcière, loup-garou.
Apparemment la même chose que stryge ou strige, du Grec στρίγξ strix.
Estrie (subst.) : Magicien, sorcier.
F
Fachil, fachignier, fachinier, facinier, fatilié : Sorcier, enchanteur, devin, diseur de bonne aventure ; fatidicus.
Faicturerie : Art magique, sorcellerie, sortilège ; factura. Faiturier : Sorcier, qui fait des maléfices et des sortilèges.
En italien moderne, fattura désigne encore la sorcellerie. Le mot faiturier se retrouve dans l’italien fattucchiero, masculin, rare, de fattucchiera : « donna che esercita, o si cree che eserciti, le arte magiche, compiendo malie e stregonerie ». La racine en est dans tous les cas le verbe « faire ».
Faide : Droit qu’avaient les parents ou amis d’un assassiné de venger sa mort sur son meurtrier ; en bas lat. faida.
Faide (s.m. et f.) : Haine héréditaire, vendetta. De là « demander faide », demander raison.
Faisnieur : Gardien des corps morts.
Faitila, faitilia : Poison, charmes magiques, enchantements.
Falcaire : Épée en forme de faux ; falcaria.
Famulaires : Sorte de caleçons que portaient les moines.
Flambart : Feux volants ou follets, qui paraissent sur les eaux à la fin de l’automne, autrement dit le feu de S. Elme.
Forcesainte : Boucle, agrafe de ceinture, ou coffret à reliques.
Foungineux : Terrain rempli de champignons ; funginus.
Je revendique l’utilité de ce terme, sous la forme modernisée fongineux : une clairière fongineuse où viennent danser les fées sous la lune.
Fourcilles : Petites fourches patibulaires placées sur les grands chemins pour effrayer les malfaiteurs.
Franche-dogue : Terme d’injure d’un Anglais à un Français, comme chien de Français. « Franche-dogue dist un Anglois, / Vous ne faites que boire vin ; / Si faisons bien, dist li François, Mais vous buvez le lienequin, / Roux estes comme pel de mastin. » (Eust. Deschamps, fol. 224) (Ma traduction : Chien de Français, dit un Anglais, vous ne faites que boire du vin ; Certes, dit le Français, mais vous buvez de la bière et vous êtes roux comme une peau de mâtin. »)
C’est évidemment de « French dogs » qu’il s’agit.
Franchiman : Français qui habite par-delà la Loire, et qui parle naturellement bon français, sans accent désagréable.
Il me paraît curieux, surtout après la précédente entrée, de trouver cette définition toute positive, de ce qui me paraît n’être autre chose qu’un Frenchman.
Fresaude : Sorcière, enchanteresse, magicienne.
Furelique, furrelique : Petite monnaie noire.
Mes recherches sur internet montrent que Roquefort s’est contenté de reprendre cette définition à d’autres dictionnaires plus anciens, sans y rien ajouter. Je suis perplexe devant une monnaie « noire » car un métal noir n’existe pas à l’état naturel et il ne devait guère être simple d’en produire à l’époque. S’agit-il, dès lors, d’une monnaie non métallique ? Cela se pourrait car, selon d’autres sources, cette monnaie, également appelée poitevine, était de très faible valeur (pour cette raison interdite en Normandie) (Revue numismatique, vol. 13, 1848)
Certaines amulettes thaïlandaises réputées particulièrement puissantes sont produites dans un alliage métallique noir aux reflets iridescents, le lek-laï.
Furrelique : Monnaie ; la même que ferlin ou frelin : quart d’un denier (vier, quatre en allemand).
Fusée : Sorte de bâton de défense, ainsi nommé à cause de sa forme.
À cause de sa forme en fuseau.
Fy : Espèce de lèpre, maladie des bœufs ; terme d’aversion et de mépris.
Ce terme de mépris est devenu fi, comme dans « fi donc ! », lui-même tombé en désuétude.
Fyfi (mestre) : Vidangeur, cureur de latrines.
G
Galbanoner : Terme des vitriers qui nettoient les vitres sans les déplacer.
Galonner sa barbe : Selon Borel, c’était la peigner, y mettre de petits glands au bout de chaque floquet, comme font les Dames de leurs cheveux. On faisait cela aussi avec du fil d’or, ou bien on couvrait la barbe de paillettes ou de limaille d’or ; et si on était jeune et sans barbe, on s’en mettait une fausse de fil d’or ; mais cela ne se pratiquait qu’aux enterrements des grands, pour rendre la cérémonie plus majestueuse ; car la barbe a toujours marqué vénération.
Voyez blondir. Ce dernier mot, comme la coutume ci-dessus décrite, comme le mot loriot plus bas, semblent témoigner d’une certaine attirance pour le blond au moyen âge (tendance qui semble également attestée par quelques usages de l’antiquité). Cette préférence pour le blond est évoquée dans ma série de « psychologie évolutionniste » (The Science of Sex I-VI : voyez la table des matières de ce blog), certains auteurs dans ce domaine affirmant qu’une telle préférence est biologiquement déterminée. Je suis aujourd’hui moins convaincu par leurs arguments. Selon eux, la blondeur attirerait comme un signe indubitable de jeunesse et donc de fertilité, car les personnes blondes le sont de moins en moins à mesure qu’elles avancent en âge. Or, quelle que soit la couleur des cheveux, les cheveux sont plus beaux quand la personne est jeune et saine que quand elle vieillit, et si les cheveux plus pigmentés ne se distinguent pas à travers les âges de la vie par des variations de coloris aussi prononcées que les cheveux dépigmentés, ils varient par d’autres qualités, de brillant et autre…, sans doute tout aussi perceptibles, c’est-à-dire que de beaux cheveux noirs et brillants sont tout aussi manifestement un signe de jeunesse et de fertilité que des cheveux très blonds.
S’agissant de la coutume ci-dessus, on pourrait par ailleurs l’expliquer par les origines germaniques de la noblesse et des dynasties royales au moyen âge (Francs etc.), ou encore, éventuellement, par un goût pour l’apparence de l’or, la blondeur étant ce qui rappelle le plus l’or : le goût naturel pour l’apparence des métaux précieux et des gemmes est, sur un autre registre, expliqué par Aldous Huxley dans son essai Heaven and Hell sur les expériences mystiques et psychédéliques.
Galonner : Tresser les cheveux, la barbe avec des fils d’or.
Gamologie : Traité sur les noces.
Littré, qui connaît ce mot, parle de traité sur le mariage, ce qui semble plus approprié et corrige ce que peut avoir d’incongru un traité sur les noces, qui sont une cérémonie ponctuelle qui n’appellent pas forcément un traité, au-delà de quelques conseils pratiques. Un « traité sur les noces » (Roquefort), au sens moderne, peut difficilement passer pour un traité de la vie dans le mariage, ce que je suppose être un « traité sur le mariage » (Littré).
Garancie : Couleur de cerf.
Sauf à se perdre en conjectures, il ne s’agit donc pas de la même chose que la garance, plante utilisée en teinturerie et qui donne un rouge vif. Mais le brun de la peau de cerf peut aussi être un roux très intense…
Gare : Cave, souterrain.
Garelax : Loup garrou (sic).
Gargariton (dit) : Jargon des médecins.
Garou : Sorcier ; gerulphus.
Le gerulphus est le loup-garou lui-même, en bas latin.
Gaset : Jeune chat.
Gastos : Savant, sage, selon Borel ; d’où, dit-il, viennent les noms des anciens Gaulois, Wisogastus, Husegastus, Salegastus et Losogastus, qui écrivirent la loi salique.
Je n’ai pas d’informations particulières à ce sujet mais je m’étonne que des Gaulois soient auteurs de la loi des Francs. Je trouve en ligne mention de « quatre grands du royaume des Francs, Visogast, Arogast, Salegast, Windogast ».
Gelasins : Les fossettes des joues ; de gelasinus.
Genéaux, genaux : Astrologues, tireurs d’horoscopes ; de genethliaci.
Geneschier, genicier : Sorcier, enchanteur.
Généthliaque : Tireur d’horoscope, devin, astrologue ; de genethliacus, du Grec γενέθλη. Généthliologie : Espèce de divination astrologique, par laquelle on prétendait connaître par l’état du ciel, à la naissance de quelqu’un, ce qui devait lui arriver pendant le cours de sa vie ; du Grec γενεθλιαλογία.
Genoche : Sorcière, selon Borel, qui cite la loi salique. Guenoche, guenuche : Sorcière, enchanteresse.
Gessine : La cérémonie et le festin des relevailles.
Gimple, guimple : Guimpe, partie de l’habillement d’une femme, espèce de voile qui cachait le visage.
Gladiatoire (main) : Main meurtrière, terrible dans les combats.
Glager : Répandre des fleurs ou des herbes odoriférantes sur un chemin, comme on faisait dans ces derniers temps le jour de la Fête-Dieu.
Cette pratique de joncher de fleurs et de parfums le chemin des processions religieuses est encore vivace en Inde. J’en ai trouvé une trace en Amérique latine au vingtième siècle, avec le mot chagrillo : voyez mes Americanismos.
Glap, glatissement : Aboiement d’un chien.
Glop : Boiteux ; claudus.
Gnac : Coup de dents.
Gobbin : Petit bossu ; de gibbus.
Gohine : Nom fabuleux d’une princesse d’Angleterre, que le roman de Tristan de Léonois, dépeint comme une femme extrêmement méchante, et dont le nom paraît avoir formé le mot gouine, femme de mauvaise vie, de basses mœurs, femme méchante.
Gomorant : Habitant de Sodome et de Gomorrhe ; sectateur des vices qui leur étaient reprochés.
Le Liber Gomorrhianus de Pierre Damien a consacré cet usage du nom des habitants de Gomorrhe pour désigner les pratiques aujourd’hui plus connues sous le nom de leurs voisins de Sodome. Plus particulièrement, ce livre décrit comment la confession mutuelle permet aux « sectateurs » en question, membres du clergé, de s’absoudre mutuellement. Il me paraît certain que c’est à ce livre, datant du 11e siècle, qu’il faut imputer l’inscription au nombre des « délits graves », susceptibles d’excommunication, en droit canonique, de « l’absolution du complice dans un péché contre le sixième commandement de Dieu (canon 1378, § 1), c’est-à-dire en matière de chasteté » (Le Tourneau, 1988).
Gourmancien : Nécromancien, devin, astrologue.
Groules, grolles, groulles : Savates, pantoufles.
Les grolles désignent aujourd’hui tout type de chaussures en argot.
Guestiere (guestière), geneschiere (geneschière) : Sorcière.
Gyromantie (gyromancie) : Sorte de divination qui se pratiquait en tournant autour d’un cercle sur la circonférence duquel on avait marqué des lettres ou d’autres caractères significatifs.
L’ancêtre des pratiques de spiritisme, où la gyromancie est effectuée non par le mouvement des corps autour d’un cercle mais, par exemple, le mouvement d’un verre sur lequel les participants, assis autour d’une table, ont chacun posé un ou plusieurs doigts.
H
Ham, hamel, hamelet : Village, hameau bâti au milieu des champs ; de l’arabe khan, khanih.
L’un des plus célèbres personnages de la littérature occidentale, Hamlet, a donc un nom d’origine arabe.
Handuiteur : Espèce de professeur dans une académie de jeux de hasard et d’adresse, tels que dés, cartes, trictrac, boules, quilles, etc.
Haneprie : Toute espèce de hanap d’orfèvrerie ou de cuivre doré, et l’art de les faire et de les fabriquer.
Hec, heche (hèche) : Porte coupée en deux parties, dont celle d’en bas ne passe point l’estomac, porte qui clôt le bas de la baie, pour empêcher les bestiaux d’entrer dans les maisons ou en d’autres lieux.
Hellequin : Lutin, esprit follet, fée, fantômes imaginaires de chevaliers qui combattaient dans les airs.
L’Arlequin de la Commedia dell’Arte a des origines plus inquiétantes que ses tours sur scène, puisqu’il n’est autre que Hellequin, conducteur des démons de la Mesnie Hellequin, chasse sauvage ou chasse aérienne héritée du wotanisme des Scandinaves.
Voyez le tableau du peintre norvégien Peter Nicolai Arbo en bas de ce lexique.
Herbelée : Potion médicinale faite de jus d’herbes ; herbilis, herbile.
Herbeline : Brebis maigre et éclopée, qu’on fait paître à part dans de bons pâturages.
Hercotectonique : Art de l’architecture militaire.
Hiraux : Ceux qui récitaient publiquement des fables et des romans.
Hiraux : gens vêtus de hiraudie [souquenouille, haillons], déguenillés.
Hoguinelle : Troupe de mendiants.
Hottu : Courbé, voûté par l’habitude de porter la hotte.
I
Ignise : Purgation par le feu, épreuve faite par le feu ou par un fer chaud.
Issorba : Aveugler, rendre aveugle ; supplice en usage aux X et XIe siècles.
L
Lampian : Épée, flamberge dont la lame est bien luisante, bien polie.
Langoiement : Action d’examiner la langue d’un porc, pour vérifier s’il n’est point attaqué de ladrerie.
Lecticaire : Fossoyeur, porteur de corps morts ; lecticarius.
Leu-wasté : Loup-garou.
Lisme : Tribut que payaient aux nations Barbaresques les Souverains qui voulaient commercer avec elles.
Loriot : Ornement de tête, tresses de cheveux blonds.
Loriot (s.m.) : Atour de tête féminine, ressemblant peut-être au loriot, au baquet des boulangers dans lequel on lave l’écouvillon.
Luiton, luthon : Esprit follet, lutin.
Pour « esprit follet », également : Folot, Foletéour.
Lumerette : Feu follet qui paraît la nuit.
M
Manies : Figures de cire dont nos pères se servaient pour les sortilèges ; manducus, ou du Grec μαντεία.
Maou-bos : Forêt dangereuse, bois rempli de brigands ; malus boscus.
Mare : Espèce de monstre.
C’est exactement le mare de la langue anglaise, qui a donné le mot nightmare, le mare de la nuit. (Allemand : Nachtmahr)
Marisson : Petit marais.
Marramas, mattabas : Espèce de drap d’or.
Masque : Sorcière, diseuse de bonne aventure.
Le mot est féminin et vient du latin masca, qui désigne une stryge (stria, striga) ou une lamie (lamia), sortes de monstres. Le terme masque au féminin existe encore dans le dictionnaire français : « terme familier d’injure dont on se sert quelquefois pour qualifier une jeune fille, une femme, et lui reprocher sa laideur ou sa malice ; sorcière (languedoc. masco, sorcière, du bas-latin masca) » (Grand Robert).
Maubuisson : Buisson près duquel il est dangereux de passer.
J’ignore si ce buisson est dangereux en raison de quelque magie ou pour toute autre raison.
Mauron : Rond de malheur, cercle tracé par un magicien.
Meretrical (mérétrical) : Qui appartient à une prostituée.
Dans le sens « Relatif à ou qui appartient à ». Mot du vieux français dont il n’existe pas d’équivalent en français moderne, sans qu’il y ait de raison valable à une telle disparition, qui oblige le locuteur contemporain à des périphrases, des circonlocutions alambiquées.
Meretricale (adj.) : De concubine.
Mesel, meséau : Lépreux ; malheureux, infortuné. Ducange, dans ses Observations sur l’Histoire de S. Louis, dit que ladre et mesel sont synonymes et signifient lépreux ; Barbazan prétend qu’il faut en faire en la distinction (…) pour moi, je crois que la mesellerie a été, dans l’origine, une maladie différente de la ladrerie, que par suite on les a confondues, et qu’elles ont servi à désigner un mal affreux, que l’on réputait le plus dangereux de tous ; il paraît certain que les meséaux étaient traités moins sévèrement que les ladres.
Miséricorde (épée de) : Poignard très pointu, sorte d’épée fort courte qui faisait partie de l’armement des anciens chevaliers ; ces poignards étaient ainsi nommés, de ce que les chevaliers qui avaient terrassé leurs ennemis, s’en servaient pour les tuer s’ils ne criaient miséricorde. On disait aussi dague de miséricorde.
« Terrasser » est ici entendu au sens strict de faire tomber à terre. Comme le montre bien le film Excalibur (1981), un chevalier en armure qui tombe à terre est comme une tortue sur le dos. Son ennemi peut le mettre à mort en lui enfonçant une lame par les jointures de l’armure, le plus souvent au niveau de la gorge. En revanche, le film ne montre pas l’ennemi de l’adversaire terrassé changer d’arme, prendre une dague de miséricorde plus fine et plus pointue que l’épée dont il se sert pour combattre, laquelle, si elle était suffisamment longue et large, devait être difficile à employer pour ce genre de mise à mort.
Monaul, monaut : Qui n’a qu’une oreille, qui en a perdu une ; de monoculus.
Monocle : Qui n’a qu’un œil, borgne ; monoculus.
Mouard, mouarde : singe, guenon. Mounin, mounette, mounine : Singe mâle et femelle.
Mouard (adj.) : Qui fait la moue.
N
Narquin, narquois : Mendiant, voleur, coupeur de bourses, fourbe, trompeur ; l’argot, langage des gueux, langue composée de mots énigmatiques, de mots remplis de ruse et de finesse.
Néette : Eau, mare où l’on met rouir le chanvre. Nais : Rutoir pour le chanvre. Rutoir : Lieu où l’on fait rouir le lin et le chanvre.
Néette : Petit marais où l’on met macérer le chanvre.
Neule : Pâtisserie fort déliée, connue encore dans quelques provinces du Nord, sous le nom de noules, noudles, espèces d’oublies.
Les noudles font immédiatement penser au mot anglais noodles (nouilles), où des linguistes anglophones croient voir une origine hollandaise. S’agissant d’une pâtisserie fort déliée, il y a lieu de croire que c’était une sorte de pâte, de pasta en somme, donc de nouilles. Le mot qui désigne nos nouilles (à côté de celui qui désigne nos pâtes et est d’origine italienne) pourrait donc bien être la forme moderne de ces noules.
Neule : Pâtisserie, en latin nebula.
Nomance, nomancie : L’art de deviner ce qui peut arriver d’heureux ou de malheureux à une personne, en examinant les lettres de son nom de baptême ; onomancia.
Nouement de l’aiguillette : Impuissance accidentelle, espèce de maléfice qu’on attribuait aux prétendus sorciers.
O
Oblie, oublie : Sorte de pâtisserie légère et fort déliée, que nous appelons plaisirs ; en bas lat. oblia ; c’était aussi le nom d’une cérémonie qui se pratiquait dans les églises le jour de la Pentecôte, et qui consistait à jeter du haut de la nef, des étoupes enflammées.
Ottruchier, ottrucher : Homme qui élevait et dressait les oiseaux de proie, en général.
Quant à l’autruche, on l’appelait struction.
P
Pacolet (cheval de) : Cheval de bois imaginaire qui allait dans les airs, et qui se conduisait au moyen d’une cheville. Quelques poètes anciens ont donné le nom de pacolet au cheval Pégase.
Cet aéronef apparaîtrait entre autres dans le roman de chevalerie Valentin et Orson, dont la plus ancienne version remonte au 13e siècle (la version française imprimée date de 1489). Il s’agit d’un aéronef, à la manière de Jules Verne, c’est-à-dire d’une technologie imaginaire plutôt que d’un animal imaginaire, vu que Pacolet est en bois et se conduit « au moyen d’une cheville », ce qui me fait penser au manche de pilotage d’un avion.
Paléoc, paletot, paltoc : Tulipe bigarrée, et coupée par différentes couleurs. Mais à Paltoc, paltoque : La tulipe, fleur bulbeuse.
Passaire : Potion médicinale passée à la chausse.
Cette mystérieuse chausse doit être la « chausse d’Hippocrate » ou « chausse à hypocras », « utilisée en pharmacie » selon le Grand Robert, et qui était une sorte de « filtre, entonnoir en étoffe ».
Pegomancie (pégomancie) : Divination païenne qui se faisait en jetant des espèces de dés dans les fontaines ; lorsqu’ils allaient au fond, on en tirait un heureux présage ; mais quand ils s’arrêtaient à la surface, c’était mauvais signe ; pegomantia.
Peploum, peplum : Voile, coiffure de femme en usage au XIIe siècle ; elle enveloppait la tête et le menton, et remontait jusqu’au nez.
Petteur, pettour (péteur) : Nom de celui qui, à raison de l’office de la sergenterie qu’il possédait en fief, avait le droit singulier de se présenter tous les ans, le jour de Noël, devant le Roi d’Angleterre, et de faire un pet devant lui.
Pettour : Surnom d’un nommé Baldin, tenant une sergenterie dans le comté de Suffolk, pour laquelle ce vassal devait faire devant le roi, tous les ans, un saut, un rot et un pet. (Du Cange, sous Bombus.)
Piement, pieument, pigment, piment : Liqueur composée de miel, de vin, et de différentes épices ; pigmentum. Pour Pigment : également, « vin rouge, vin haut en couleur, vin rosé ». Pour Pieument et Piment : également, « mélisse, citronnelle ».
Piment : 1° Épices 2° Boisson épicée.
Pimpeloré (drap) : Drap qui est à feuilles de pimprenelle, autrefois pimpinelle.
L’expression « drap à feuilles de pimprenelle » n’est pas des plus explicites. Selon un autre ancien dictionnaire (le Godefroy), le mot, avec l’orthographe pinpeloré, signifie « orné de diverses couleurs » et ne renvoie pas à la primprenelle mais est une variant de pintelé, pinteloré. Selon le Dictionnaire de l’Académie française de 1839, le mot signifie « orné d’une broderie qui imite les feuilles de la pimprenelle ».
Pimpousaie, pimpousée : Femme qui fait la délicate, la précieuse.
Pimpesouée : Femme à manières prétentieuses et ridicules. Covielle, valet de Cléonte, pour le dégoûter de sa maîtresse, lui dit : « Voilà une belle mijaurée, une belle pimpesouée, bien bastie pour donner tant d’amour. » (Bourgeois gentilhomme, com. de Molière)
Pitouns : Devins, sorciers.
Polincteur : Homme qui embaume les morts ; de pollinctor.
Le terme latin pollinctor est connu en anglais, où il a le sens de « undertaker; a person who prepared corpses for a funeral » ou bien « one who prepares materials for embalming the dead; a kind of undertaker ». Le sens anglais pourrait laisser penser que polincteur ne décrit pas seulement une fonction relative à l’embaumement des momies dans l’Égypte ancienne, dont les manuscrits du moyen âge pouvaient avoir à parler, mais aussi une certaine fonction funèbre au moyen âge, qui reste cependant assez floue.
Posoera : Sorcière, femme débauchée.
Poussaille, pousse : Gardes, archers, gens destinés à saisir et chasser les vagabonds et les voleurs.
Proelingant : Qui goûte le premier aux plats.
Q
Questron : Bâtard, enfant d’une prostituée.
R
Rabat : Esprit follet, lutin.
Ramassières : Sorcières, qui s’imaginaient aller au sabbat sur un ramon, ou balai.
Ramassière : Femme qui s’imagine être sorcière et se rendre au sabbat sur un balai ou une branche d’arbre. Le journal de Paris (1729, II, p. 281) parle d’une certaine Jeanne la Bavarde, et d’une autre Jeanne, qui furent condamnées comme « ramassières et hérites », l’une à être brûlée, l’autre à être fustigée et bannie. [« Hérite », dans La Curne de S.-Palaye, a deux sens possibles, le premier hérétique, le second une personne « qui a commerce avec les bêtes » (se rend coupable de bestialité).]
Rancoulli : Eunuque.
« car il était rancoulli, qui est à dire chastré ou sans genitoire » (JJ. 148, p.6, an. 1395)
Relique à pierres : Reliquaire garni de pierreries.
Renvoisons : Prières pour les biens de la terre.
Rodondon : Espèce de manteau, ainsi nommé à cause de sa rondeur.
Rodondon : Chape ronde.
Roffée : Gale, teigne, croûte de gale.
S
Sacards : Ceux qui, sous le prétexte d’ensevelir les pestiférés, volent leurs maisons ; gens de sac et de corde.
Sacards : Mot de Dijon ; gens qui emportaient les morts en temps de peste pour les enterrer et qui, en même temps, pillaient les maisons. (Du Cange, au mot Saccarii.)
Sacs : Certains religieux, ainsi nommés de ce qu’ils étaient vêtus d’un habit grossier comme un sac.
Sagane : Sorcière.
Saphistrin : Saphir d’Allemagne.
Saphistrin, Saphystrin : 1° Qui tient du saphir 2° Ancien nom de la topaze, saphir d’Allemagne.
Sarviciau : Garde de femme en couche.
Satyriau : Petit satyre.
Sauterai : Nom que les gens de campagne donnent à un prétendu génie familier, qu’ils croient ou supposent s’attacher à quelques chevaux d’une écurie, et en prendre un soin particulier.
Ressemble au drolle de mon Cabinet de curiosités.
Sauvage (chevalier) : Chevalier errant, inconnu.
Séjour (beste de) : Cavale ou vache qui a mis bas, et qu’il faut laisser reposer.
Sorceron : Breuvage fait par sortilège.
Sorceron : Parlant d’un crapaud qu’une sorcière donna à un mauvais curé pour faire un sortilège : « Le maudit prestre aveuglé de sa haine baptiza la male beste, et la nomma Jean : … puis le rendit à la sorcière, laquelle tout incontinent le tua, et le desmembra par pièces et de ce feit un sorceron avec d’autre diables qu’elle y meit ; puis bailla le sorceron à une jeune fille qu’elle avoit, et lui dist qu’elle le portast à la maison du … censier à l’heure de son disner … et jettast le sorceron dessoubs la table ou ils mangeoient luy, sa femme, et leurs enfans, puis s’en revint. » (Monstrel. III, p. 84) [Difficile à dire ce qui est jeté sous la table dans cet extrait.]
Sore, soré : Jaune, doré, de couleur blonde. Cette épithète a été employée pour châtain clair.
Sourclave : Fausse clef.
Pour quoi faire ?
« Les coffres dudit Jehan Vivet ont été ouvers par sourclaves ou autrement. » (JJ. 115, p. 285, an. 1379) [Une « fausse clef » serait donc un instrument de crocheteur de serrures.]
Squenancie : Parfum de racines de jonc.
T
Tiersaige : La troisième partie des biens d’un défunt, que le curé de sa paroisse exigeait en certains lieux, pour lui donner la sépulture : ce droit fut réduit à la neuvième partie, et ensuite entièrement aboli.
Thoilette, toilette : Batiste, toile fine de lin.
Touret : Masque que les dames portaient, et qui ne cachait que le nez ; de là on le nommait touret de nez ; on l’agrandit depuis, et alors on l’appela loup. On appelait encore ainsi un petit oreiller, ou bien un petit coussin qui servait à cacher les défauts de la taille.
Tragelaphe : Animal qui tient du cerf et du bouc.
Le tragélaphe est une antilope africaine, par exemple dans Chateaubriand. Je trouve également cette définition : « Le tragélaphe est un cerf dont le tête est une tête de bouc ou une tête humaine. Il est représenté combattant avec un lion, dans la symbolique chrétienne du moyen âge. » (Meubliz, le meuble de A à Z)
Traquenard : Piège à prendre des souris et des rats.
Triaclieur, triaclier : Marchand d’orviétan qui court les places et les rues, vendeur de thériarque.
Trilingues : Nom qu’on donnait aux Marseillais, parce qu’ils parlaient trois langues, le Latin, le Grec et le Gaulois.
Troève : Essaim d’abeilles trouvé dans un bois. Aboilage, abollage : Droit qu’ont les seigneurs de prendre les abeilles qui se trouvent sur leurs dépendances. Aurilleur : Fermier qui jouit du droit d’aboilage ou d’abeille.
Abeillage (s.m.) : Droit seigneurial. Laurière le définit « un droit en vertu duquel les abeilles épaves et non poursuivies, appartiennent aux Seigneurs Justiciers ». [C’est ainsi la qualité, pour les abeilles, d’être « épaves et non poursuivies » – dont le sens se laisse deviner – qui ouvre le droit d’abeillage ou aboilage.]
Troiche : Bouquet de fleurs, de perles, ou de pierres précieuses.
Truiettes : Marques rouges qui sont sur les jambes de ceux qui s’approchent trop du feu.
V
Vautrier : Chasser le sanglier.
Vert-may : Branches de verdure dont on parait les rues dans les jours de processions.
J’imagine qu’on parait les rues en les jonchant de branches de verdure, et cela nous renvoie donc aux pratiques décrites par le verbe glager (voyez supra).
Veu, vœu, voult, vout : Figure de cire qui représentait celui qu’on désirait blesser ou tuer en la piquant ; de vultus.
Vulsenade : Meurtre que le mari fait à l’instant même où il surprend sa femme en adultère ; de vulnerari.
W
Wain, wayn : Spectre, fantôme.
Wairon, vairon : Loup-garou.
Wiart, wite : Voile dont les femmes se couvrent le visage.
Z
Zahorie : Vue perçante.
Le mot existe en espagnol, avec un sens de pouvoir spécial qui doit être contenu dans la définition laconique du Roquefort : zahorí, zaorí «persona a quien el vulgo atribuye la propriedad de ver lo que está oculto, especialmente veneros de agua subterránea y yacimientos minerales».
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