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Tableaux et Polyptyques : Cent Dizains
I Tableaux
II Polyptyques (Fin de la chevalerie. Égout de Charles Baudelaire. De quelques autres. L’Hydropathe Immortel. Le Pistolero. Prolétariat. César le paysan. La Légende du paradisier. Triptyque de Saint Louis. Les Bayous. Yakoub. Mandarinette)
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1
Chaise-globe Aarnio
Je m’étais enfoncé dans une chaise-globe,
Contemplant le cosmos étalé devant moi.
Un vaisseau spatial rend-il agoraphobe
Ou claustrophobe, quand il va droit devant soi ?
Me demandai-je alors, parmi les nébuleuses
Et les rouges vapeurs de tant de Bételgeuses.
À présent que j’en suis si près, à les toucher,
Pourquoi n’entends-je point la musique des sphères ?
Espace plein de vide, ah ! que tu m’indiffères.
Je vais pour dix mille ans à nouveau me coucher.
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I
TABLEAUX
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2
Trous noirs
Ils parlent de trous noirs, et c’est d’eux qu’il s’agit :
Oncques une lumière en ce fond ridicule
N’en pourrait éclairer la moindre particule,
Tant l’âne diplômé jamais ne s’assagit.
Mes oreilles par eux sans cesse apostrophées
M’obligent à maudire un tel conte de fées :
Vos voyages prévus, leur dis-je, dans le temps
Montrent sans contredit une absence profonde ;
Quand les poules, mes chers messieurs, auront des dents,
Vous nous retrouverez aux prémices du monde.
*
3
Zoo
Je n’écris pas pour vous, Français de mon mépris,
Mais pour quelques aubains qui, par un choix étrange,
Apprennent notre langue avilie, et n’écris
Pas non plus pour la gueuse habitant votre fange.
Car je suis de retour d’un pays d’hommes blonds,
Où la féminité, des mystères profonds
De l’amour ne rit pas, en hyène difforme.
Et devant vous je crois être au zoo, sûrement,
Ou bien que je vivais alors au firmament ;
Entre les deux cités la distance est énorme.
*
4
Laudanum
C’était le bercement d’une paix colubrine,
Un hamac où branlait, béate, la raison.
On s’en administrait comme de l’aspirine,
Quand le corps médical prescrivait ce poison.
La migraine avouait, devant la panacée,
Sa défaite. Un divin sommeil d’oléacée
Apaisait les soucis et les états nerveux.
Nos aïeux retrouvaient le goût des chansonnettes
Avec ce biberon, et nous, marionnettes,
En gardons dans le sang des polypes baveux.
*
5
Ézéchiel dans le Temple
Ézéchiel entra dans les salles cachées,
Ombreuses, où grouillaient les dessins monstrueux
De serpents aux plafonds, et les faces nichées
D’idoles en métal aux murs anfractueux.
Et des princes maudits, de pustuleux lévites
Encensaient bassement ces horreurs interdites.
Plus loin il entendit des sanglots, des douleurs :
Les femmes, pour Thammouz, ordure babélique,
En ces lieux, dans le saint des saints salomonique,
Osaient s’humilier en prodiguant des pleurs.
*
6
Jemina (La goule)
Le capitaine Adam, du premier méharis,
Traquant des Touaregs révoltés dans les dunes,
Campait près d’un oued, dont les palmiers fleuris
Sous les étoiles d’or lissaient leurs palmes brunes.
Il entendit chanter, doux fredon, trémolo,
Et crut voir une femme, assise au bord de l’eau.
– Qui va là ? – Jemina. – Que fais-tu ? – Rien, qu’attendre.
– En ce lieu loin de tout, et seule ? Qu’attends-tu ?
– Le moment de ta fin. – Ai-je bien entendu ?
– Demain tu seras mort, je mangerai ta cendre.
*
7
La chasse
Entends-tu ces tambours ? – Oui. – Nous allons mourir.
– N’est-il aucun moyen d’échapper à la chasse
Que ces monstres sanglants vont jeter sur la trace
Qu’éperdus nous laissons dans ces bois à courir ?
– Nous ne connaissons pas cette forêt épaisse
Comme eux, et c’est pourquoi, vois-tu, rien ne les presse ;
Ils dansent pour l’instant, ils nous savent perdus
Dans leur jardin. – Ce son me remplit d’épouvante.
– Quand les martèlements en seront suspendus,
Nous serons le gibier de leur traque mouvante.
*
8
Crémation royale
On a mis le défunt dans une urne aux flancs d’or,
Assis à la façon d’un méditant bouddhique ;
Et ce corps, en fondant, funéraire trésor,
Un an, ou bien vingt mois, y restera, mutique.
Un long tuyau permet aux fluides de couler
Dans un bocal au fond du piédestal. Brûler
De l’encens pour couvrir un miasme de chair blette
S’impose tout au long du royal sacrement.
Enfin, après les bains de l’ébouillantement,
Sur un Mérou de bois on flambe le squelette.
*
9
Fantômes à Chinatown
La brume entre, de nuit, comme un fluide épanché,
Dans le lacis obscur des cours aux fumeries.
Le marin suédois sur la natte couché,
Hypnotisé divague, en verdâtres féeries,
Sur le dos cuirassé d’un basilic squameux.
Quand sans bruit s’agglomère un squelette fumeux
De mandarin en robe, aux orbites flambantes.
Chaque lampe d’étain, dans l’établissement,
Exhale, brasero d’occulte nécromant,
Une apparition aux manchettes tombantes.
*
10
Le Mahdi
Son nom est El-Mohdi (sic), l’Ange exterminateur (Barthélemy et Méry)
Je chante les exploits du général Lanusse,
Qui des sables d’Égypte en mourant fut couvert.
Napoléon le fit courir après l’astuce
D’un haillonneux Mahdi soulevant le désert.
Le fakir descendu des cieux sur une rosse
Périt sous les crachats d’un biscaïen atroce,
Malgré ses talismans, ses agissants colliers.
Lanusse, las ! est mort au pied d’Alexandrie.
Et je dois avouer que mon âme attendrie
Souffre qu’on n’en ait fait quelques tableaux pompiers.
*
11
Œdipe
Un médecin vulgaire a souillé ta mémoire,
En faisant de ton mythe éternel et profond
Une pantalonnade, un numéro de foire.
L’imposture vidait un seau nauséabond
Sur le génie attique et dorien d’Europe,
Outrageant à la fois l’art et le stéthoscope.
Sophocle, Cinéthon, Euripide, inspirés,
Et Corneille, Voltaire, au mont d’ifs et de baume
Des Piérides, ont vu se dresser ton fantôme,
Aveugle, balayant des pantins effarés.
*
12
Courtisans
Dans leur soufre je vais aux démons en dentelles,
Leur château de la nuit rougeoyant, haute cour ;
Et les chauves-souris dansent des tarentelles
Sur le ciel encrêpé d’où jaillit cette tour.
On ouvre. Les grands arcs de voûtes ténébreuses
Pèsent comme un abîme aux cascades pierreuses.
Au loin, des luths gelés, d’affreux ricanements
Propagent les échos d’un bal cornu, difforme.
Je me sens dans le cœur une amertume énorme
D’insecte entre les doigts de singes écumants.
*
13
Fiction
En marchant dans Boston, je me forçais à voir,
Comme une volupté de l’imaginative,
Les boulevards, les parcs s’enfoncer dans le noir,
En l’azur s’avançant, colossale, massive,
La courbe d’un vaisseau spatial martien,
Par-dessus les buildings de notre monde ancien.
Le sombre fuselage, émaillé de lumières,
Peu à peu recouvrait le ciel terrestre et bleu.
Enfin du changement ! jubilais-je, au milieu
D’un univers soudain figé dans ses ornières.
*
14
Le cloaque
L’abondance, aux souris, dans un enclos fermé,
Est fatale, on les voit sombrer dans la névrose
Et le cannibalisme. Un mâle déprimé
Courtise un mâle éteint, l’ordre se décompose,
La femelle souvent périt en mettant bas,
À ses petits, sinon, ne s’intéresse pas,
Ils meurent. Quelques-uns attendent que tous dorment
Pour trotter… N’avons-vous de ces faits rien appris,
Que nous nous rengorgions tant et plus de Paris,
Dont les limons grouillants nous pressent, nous déforment ?
*
15
La fille du gardien de la paix
T’ai-je déjà parlé de la fille du cogne,
Ami, de l’impudente épice sans drageoir,
Qu’en banlieue – oui, c’était du côté de Boulogne,
Mais plutôt Billancourt – j’aimais, sans le savoir,
Qu’elle était d’un poulet la tendre géniture ?
Ses fréquentations se faisaient dans l’ordure,
En dehors de mon cercle ; et que je suis penaud
D’avoir vu l’abri-fou dans ces voiles corsaires,
Pour elle composé des poèmes sincères…
Sans qu’elle eût de liens avec Ernest Raynaud† !
† Ernest Raynaud (1864-1936), poète et… commissaire de police.
*
16
La fille du gardien de la paix II
Cet amour juvénile était une vengeance :
Le pays se vengea par moi des argousins,
Par elle ses parents se vengeaient de l’engeance
Des poètes ! Étant suffisamment voisins,
En banlieue assez mixte, et même assez mêlée
– Ce terme décrivant une base écroulée –,
Nous pûmes donner cours, pauvrets ! sans le savoir,
À la haine de sang en nous aimant, candides.
Si je n’ai pu former, depuis, des nœuds solides,
Je sais qu’elle vit seule et que son sort est noir.
*
17
Le prix de la nonchalance
Paris, ville de boue, ah ! comme je regrette
De n’avoir pas songé, quand, jeune banlieusard,
J’avais quelques amis, à leur monter la tête :
« Grimpons dans le métro, descendons au hasard†,
Emportant des bâtons, et montrons-nous des braves. »
Mais nous ne savions point que nous étions esclaves.
À quoi nous a servi de rester nonchalants ?
Les gommeux, qui voyaient nos mines bocagères
Comme si nous étions de hordes étrangères,
En nous sachant vieillir deviennent insolents.
† Mais de préférence à Saint-Germain-des-Prés.
*
18
Inuits à Copenhague
Il est, dans un quartier lugubre à Copenhague,
Un lieu de rendez-vous pour Inuits en haillons.
Je ne sais quel instinct, agonisant et vague,
Ou quel courant marin, ou quels froids tourbillons
Rassemblent ces débris d’un peuple en son naufrage
Sur cette place urbaine, où moisit leur chômage.
Alcoolisés, drogués, zombifiés, perdus
Pour les rituels saints des nuits sur la banquise,
Ils ne voient plus celui qui passe et les méprise,
Ni les droits sociaux éternellement dus.
*
19
Papous à La Haye
Quartier périphérique à Den Haag, en Hollande,
À cinq arrêts de bus des dunes, de la mer,
Grises (Scheveningen), quartier en bord de lande.
Commerces graffités. Passants rares. Dans l’air,
Un découragement. Au sol, des papiers louches.
Bistrot surinamais, où n’entrent que les mouches.
Décor qui fut pimpant, de lèpres émaillé.
Puis, me croisant – sorti droit de ma fantaisie ? –,
Un Mélanésien de la Papouasie.
Sans plumes, mais couvert d’un polo débraillé.
*
20
Gares d’Europe
Qui monte en train s’expose à mettre pied en gare,
Quand une gare c’est, dans les grandes cités
D’Europe décadente, une lande barbare,
Où grouillent d’un bayou les immondicités.
Et celui qui parcourt ce continent d’histoire
En train, se voit partout dans la même onde noire
De louches trafiquants, mendiants et drogués,
Et dans la même odeur de crasse intempérante
Accueilli. Sa ferveur devient inopérante ;
Ses souvenirs pueront, et seront abnégués.
*
21
Gares d’Europe II : Le gueux voyage
Elle est d’un gueux fini, c’est vrai, cette remarque.
Quant à vous, écrivains faits à Louis-le-Grand,
Vous êtes en tous lieux des invités de marque,
Ne voyez d’un pays que le plus inspirant.
Vos cicérones, tous sont agrégés d’histoire.
Les planches après vous changent de répertoire.
Vous visitez les gueux pour vous encanailler,
On sait vous en donner pour vos écus de cuistres.
Jamais gare ne vit, dans ses replis sinistres,
Vos arrois somptueux, pour s’en émerveiller.
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II
POLYPTYQUES
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FIN DE LA CHEVALERIE
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22
Allons voir si
Mignonne, allons voir si… – Vous m’appelez mignonne ?
Et comment croyez-vous que je prenne cela ?
– Mais… – Si vous espérez que la méthode est bonne,
Cessez, il faut sans plus y mettre le holà.
Vous prenez en modèle une crapulerie :
On ne donne ce nom, dans une hôtellerie,
Qu’à la femme qu’on paye et méprise, souillon
De condition basse, et vouée à la boue
Des instincts dégradants ; or c’est tout ce qu’avoue
Votre littérature infâme de billon.
*
23
Allons voir si II
Ronsard, mais c’est la fin de la chevalerie,
La souche des seigneurs et de l’amour courtois
Cédant fatalement à la grivoiserie :
Son sang versé donnait le pouvoir aux bourgeois.
Corneille, puis Racine, âmes chevaleresques,
Entravèrent ces eaux, flots sardanapalesques,
Mais Hugo, mais Gautier, mais tout Louis-le-Grand,
Qu’aurait cinglé Boileau de satires épiques,
Ces sylvains mirent fin aux seuls temps romantiques
Que connut, sous nos rois, ce pays qui fut grand.
*
24
Vieux satyres
Faut-il pas être un vieux satyre dégoûtant
Pour nommer son aimée, en vers, une « mignonne » !
N’y voit-on pas la main du barbon égrotant
Qui passe des bonbons d’une mine friponne ?
Je vous entends : « Monsieur, que nous contez-vous là ?
Nos lauriers ne sont point pour couronner cela ! »
Non, vos humanités de Grecs esclavagistes
– Merci ! tout est si beau là-dedans, si divin,
C’est un sommet de l’art et du goût le plus fin –,
Profanateurs d’enfants, ne sont nullement tristes.
*
25
Mon seul mérite
Aussi nombreux que soient mes tares, mes défauts,
Du moins ne vous donnai-je en mes vers du « mignonne ».
Et je me passerai des honneurs les plus hauts,
Des lauriers, si ce goût est ce que l’on couronne.
Comment ne voit-on pas l’ordure d’un tel mot ?
Faut-il pas être simple, et même être un grimaud,
Pour y trouver ce que l’amour nous dit, suprême !
Quand notre sentiment vous fait un piédestal,
Comment ne lui serait absolument fatal
Ce ton si déplacé près de ce que l’on aime ?
*
26
Aurea mediocritas
La modération, la médiocrité,
Du sage sont le but : trop de biens paralysent,
Dit le poète ancien, chantant la pauvreté.
Cent esclaves c’est trop, vingt esclaves suffisent.
Dix pour l’appartement de Rome, avec Tulla,
Les dix autres aux champs, gardant votre villa.
Et vous serez badins, pauvres, vertueux, justes,
En bornant vos désirs sexuels aux laquais,
Qui ne vous coûtent rien. Qu’ils ne soient point coquets.
Moins de bien, cependant, nous rendrait vite frustes.
*
27
Académisme
En d’innombrables vers classiques, et sordides,
Les poètes nous font leur maîtresse une « enfant ».
Croyez si vous voulez que ces rimes languides
Pourraient tout aussi bien décrire un éléphant.
« Enfant », c’est le vocable, après le mot « mignonne »,
Le plus utilisé ; chacun de ces mots sonne
Ainsi qu’un attentat, aux mœurs comme à la loi.
Heureusement, François Mauriac, adamique,
Le dénonciateur du prurit sodomique,
Disculpe l’habit vert d’emblée, ayant la foi.
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ÉGOUT DE CHARLES BAUDELAIRE
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28
Charles
Toi, Charles, tu seras le poète maudit,
Nous te ferons passer pour tel au populaire.
Il faut qu’en se voyant soi-même, un pauvre hère
Pense observer ton front d’épave et de bandit.
Et qu’il soit convaincu que son fatal désastre
Est d’avoir vu le jour sous le plus mauvais astre
Comme toi, sans comprendre – idiot hilarant –
Que tu t’abouches moins aux lugubres ilotes
Qu’à nous, tes alliés depuis Louis-le-Grand,
À nous, tes compagnons d’élite et de ribotes.
*
29
Vin
Alors, Charles, ce vin sur les nappes visqueuses,
C’est l’effet attendu de beaucoup travailler ?
Et, de Louis-le-Grand aux tavernes poisseuses,
Ce parcours ce n’est pas, alors, s’encanailler ?
Ce n’est pas, la boisson, dans cette poésie,
Un divertissement de haute bourgeoisie ?
Charles, ne me dis pas qu’avec ton éditeur,
Ce brave compagnon de la salle de classe,
Vous ne faites qu’un tour de piste dans l’impasse
Qui garde le destin de l’abusé lecteur !
*
30
Camarades
Faisons le compte, un peu, de tes bons camarades
De classe, mon Charlot. Deux sont tes éditeurs.
Un autre, en te louant dans les pages maussades
Des journaux du bon ton, t’assure des lecteurs.
Pour la faire jouer, l’un demande une pièce.
L’autre te donne Poe à traduire, et sa nièce
Te commande un proverbe à dire en des salons.
Un autre te défend d’un juge sans pensée,
Qui respecte en Charlot un ancien du lycée
Où son garçon brillant use ses pantalons.
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31
Procès entre amis
Vous qui tenez des nœuds plus forts que fiançailles
D’un établissement aussi prestigieux,
Où je place à mon tour le fruit de mes entrailles…
– La peste soit du fruit des entrailles du vieux !
– Comment ! de tels écrits, de cette habile main,
Souilleraient, saugrenus, poussifs, le parchemin
D’un Poëte sevré de si bonne mamelle !
– La peste soit du ton badin de ce corbeau !
– Non, Monsieur, je ne puis, ce n’est point là le Beau,
Ne pas vous condamner pour cette bagatelle.
*
32
Défense
La parole est à vous, Maître. – Monsieur le Juge,
Entre gens comme il faut, gens de Louis-le-Grand,
Nous savons que la Loi, du faible est le refuge.
En condamnant Charlot ici présent, souffrant
De s’être encanaillé sans assez de réserve,
Car c’est un fruit commun des dons et de la verve,
Thémis courrait danger de flétrir de ce trait
Une institution auguste et bienfaitrice.
– Un châtiment me sied, mais notre Impératrice
M’a déjà fait savoir qu’elle pardonnerait.
*
33
Le pardon
Tout va bien, mon Charlot ! tes odes lesbiennes
Longtemps continueront de nous émoustiller ;
Le Paros de tes vers en nudités païennes
Et nocturne acropole à jamais va briller.
Gloire à Louis-le-Grand ! La justice sévère
Te condamne en clignant de l’œil, noble trouvère.
Ton pardon n’attend plus. Ce ballon dégonflé
Fait entrer en sifflant la fange dans les rues,
Et nos poches croîtront, les digues disparues
Au mauvais goût bourgeois sur la place accouplé.
*
34
Révolte
Que chaque révolté juvénile ait chez soi
Une copie au moins des Fleurs du Mal, flétrie
Pour bien montrer l’usage invétéré, l’emploi
Faisant de sa révolte une niaiserie.
Les vers n’apportent pas aux pauvres le succès.
Un procès pour atteinte aux mœurs n’est un procès
Que pour eux, lauréats de gymnase vulgaire.
À qui Louis-le-Grand couronne de lauriers,
L’invité de Crésus à ses jeux orduriers,
C’est le pardon ; la peine, elle, n’importe guère.
*
35
Destins
Les Fleurs du Mal, ce livre, à l’étudiant gueux
Sert de symbole vain de sa vaine révolte.
Au riche, c’est l’outil d’une riche récolte
D’éloges, de succès et d’ébats bien fougueux.
L’un se hisse dessus pour au plafond se pendre ;
L’autre en cite une page, il ne faut plus attendre
D’être pour cela fait Académicien.
L’un se prend un instant pour Héliogabale,
Puis meurt de son travail, dont il ne gagne rien.
L’autre, on lui donne un jour un festin cannibale.
*
36
Une solitude
Parle-moi, quelle était ta solitude alors,
Quand à Louis-le-Grand tu sentais ton génie ?
Solitude au milieu des autres qui, dehors,
Deviendraient les soutiens de ta graphomanie,
Pour cela bien placés, généreux, influents.
Dis-moi ta solitude et tes vœux violents
Dans les seuls beaux quartiers de Paris babélique,
Perdu dans l’entre-soi minuscule. Un destin
S’offrait à tes regards intérieurs, butin
De ton droit conquérant, bourgeois mélancolique !
*
37
Une solitude II
Dis-moi ta solitude, en récréation,
Entouré des enfants, comme toi, du beau monde,
Du « monde », simplement, où de la plèbe immonde
On n’entend point le bruit, point l’éructation,
Couverts par des péans, des chants humanitaires.
Dis-moi la majesté de chagrins peu vulgaires,
Quand le fils d’éditeur, l’héritier de journaux
Lisaient tes vers, béats et promettant leur aide.
Parle-moi, si tu veux, de tes projets vénaux,
Notre étoile ! qui rends la vie un peu moins laide.
*
38
Du guignon
Parle-leur du guignon, Charles : qu’ils se voient beaux !
Que le poisseux malheur de la misère obscure
Qui sera leur destin jusque dans leurs tombeaux
Leur paraisse apanage, et gloire la plus pure,
Aux crétins des faubourgs, qui lisent sans profit,
Au travailleur vulgaire, en bêtise confit.
Le guignon ! quelle idée inhumainement belle,
Qu’un enfant de l’élite, aux meilleurs laits nourri,
Fasse passer le spleen, vapeur de la gentry,
Pour une élection divine de poubelle !
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DE QUELQUES AUTRES
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39
Académicien
Si le talent se trempe au four de la luxure,
Qui peut rivaliser avec un inverti ?
L’inverti doit régner, règne sur la culture ;
Bachelier méritant, quel sera ton parti ?
Qui peut rivaliser, quand cette affable Muse
Au désir, quel qu’il soit, jamais rien ne refuse ?
Et quand tu lis untel, que conquit son talent
Autant, plus que don Juan de longues théories,
Surtout s’il a du goût pour les bondieuseries,
Sache, ami, que ce sont des garçons : Montherlant.
*
40
Administrateur
Paul Claudel, qu’as-tu fait pour la diplomatie ?
Que gardent les bureaux du Quai d’Orsay de toi ?
Qu’a gagné pour toujours cette bureaucratie
De tes travaux pointus ? Je n’en sais rien : pourquoi ?
Certes, Louis-le-Grand mène à tout, mais quand même !
De nos relations au dehors quel problème
Ta compétence a-t-elle excellemment traité ?
En somme, Paul Claudel, poète au nom illustre,
Qu’allais-tu faire là, grand homme dont le lustre,
De l’administrateur jamais n’a rien cité ?
*
41
Poisons
Quand dans Paul-Jean Toulet je trouvai quelque chose
De si pornographique inconcevablement,
Un jour, je refermai l’opuscule dément,
Aux pelures, aux peaux jetai cette névrose.
Comme je l’avais fait de ce Roger Nimier
Dont Mauriac aima le haut vol d’épervier,
Quand riant il décrit un viol d’Allemande,
Dans sa fatuité de vainqueur prétendu.
Pour aimer ces poisons il me manque une glande
Qui me fît bon Français, c’est-à-dire un perdu.
*
42
Maledictus
Le poète maudit était un grand bourgeois.
Sa malédiction n’était pas si sensible
Que l’obscur souterrain des miséreux sans voix,
Au désespoir de qui ses vers sont un fusible.
L’entre-soi courtisan produit ces Belzébuths
Tirant avec les dents les cordes de leurs luths,
Pour amuser les gueux étouffés, cette fange,
Ce fumier sur lequel vit la puante cour.
Le poète maudit avait les titres pour
– Entendez bien – clamer son hédonisme étrange.
*
43
Miracle surréaliste
Le clown surréaliste a la face arrachée
Par des ongles de femme au vernis sang-de-bœuf.
Dans son automatisme était endimanchée
Une omelette grave, à défaut de sang neuf.
Désespoir communiste, à la périphérie
Des établissements dus à la coterie !
Quel prolétarien, dites quel vain effort
Pour placer des haillons au prix du cachemire.
Miracle ! un envoyé des cieux dit qu’il admire
Cet aveu d’impuissance, aux vertus de poids mort.
*
44
Le père d’Aube
Cet homosexuel refoulé, j’ai nommé
André Breton (cela se voit dans l’attitude
Outrageuse qu’il prit vis-à-vis du charmé
inverti Jean Cocteau, qui le trouvait si prude),
Est le père à la fois d’Aube et du mouvement
Surréaliste, un genre ennuyeux, inclément.
Le secret des recueils selon cette recette,
C’est qu’après s’être mis, vaillant et résolu,
À l’un de ces carcans, châtiment absolu,
On se dira toujours : « C’est bon quand ça s’arrête ! »
*
45
Le père d’Aube II
Dans ce monde une femme, à cause de son père,
S’appelle Aube. Ô génie ! ainsi te montres-tu :
Rien n’échappe au pinceau de ton art, sur la terre.
Cette vie est signée, un poème in actu,
Un vivant manifeste, et, par son symbolisme,
Le plus beau que tu fis pour le surréalisme.
Je te reconnais là, sadique André Breton !
(Sade a son piédestal dans ta foi zélatrice.)
Et te lire sera toujours amer calice,
Et c’est un rituel d’humiliation.
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L’HYDROPATHE IMMORTEL
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46
Hydropathe et Académicien
Si pour vous, pauvres gueux, l’absinthe est un poison,
Pour lui c’est un tremplin vers une Académie.
C’est lui seul qui, pour vous, chante votre chanson,
De l’or bourgeois faisant du plomb, par alchimie.
Chanter le prémunit de vos cancers fongueux.
Il travaille pour vous, dites-vous, pauvres gueux ?
Sa chanson vous élève ? Est-ce d’un empyrée
Que vous voyez le monde ? Eh ! de quelles hauteurs
En jugez-vous ainsi, quand ses propos flatteurs
Servent sa passion, à lui seul consacrée ?
*
47
Hydropathe académique
Académicien parce que je suis grand,
Hydropathe car j’ai, dans mes hauteurs célestes,
Un suprême dédain, tout m’est indifférent.
L’absinthe sur un dieu n’a point d’effets funestes.
Entendez-moi chanter les gueux, ces bons à rien !
Je peux tout, car je suis – pas vous – normalien !
Les contraires en moi se fondent, se dépassent,
Le mauvais goût devient allure, nonchaloir ;
Cette dialectique est le plus grand pouvoir.
Je ris des braves gens que mes succès terrassent.
*
48
Réception d’un Hydropathe
Compliments au bon goût de cette Académie
Qui reçoit en son sein un Hydropathe, ô gué !
Ce cénacle est parfois accusé d’anémie,
Je m’offre à rajeunir son talent fatigué.
– Cette entrée en matière est du moins peu banale.
Ce que nous couronnons, c’est l’école normale,
Et vos libations au dit club ou tripot,
Car nous ne pensons pas qu’elles soient sérieuses,
Ne prévalent chez nous sur vos classes heureuses.
– Fort bien ! – Et remettons à plus tard, donc, un pot.
*
49
Hydropathe immortel
« Vous chantiez donc les gueux ? – Certes. – J’en suis fort aise.
Eh bien ! dansez pour nous, collègue, maintenant. »
Mais sur ces rituels il faut que l’on se taise,
L’Immortel ne vit pas comme le tout-venant,
Même ayant co-fondé le club des Hydropathes.
Des joyeux compagnons, les uns en névropathes,
D’autres en habit vert d’académicien
Finissent. Vert absinthe ou bien vert de chartreuse ?
Périssez d’alcoolisme, ô gueux, foule terreuse !
L’homme supérieur danse et se porte bien.
*
50
Immortel Hydropathe
Je suis cet Immortel du club des Hydropathes.
Un lycée à Paris me fit normalien.
Je connais les meilleurs détaillants de cravates,
Et j’ai chanté les gueux, étant bohémien.
Si je les avais eus pour voisins, triste engeance,
Mon bel enthousiasme en eût souffert, je pense :
Pour leur assomption dans mes vers éternels,
Il me fallait loger loin d’eux, le plus possible ;
C’est en me préservant de ce contact horrible
Que je sus éclairer leurs poux de vastes ciels.
*
51
Apothéose hydropathe
C’est vous qui finissez à l’hôpital, ô gueux,
Rongés par la boisson, et c’est moi l’Hydropathe.
C’est vous, malgré le cuir de vos dermes rugueux,
Qu’assomme le flacon, la fiole scélérate,
Et c’est moi, la chantant, qui deviens Immortel.
Vous mourez dans vos trous, je vis au grand hôtel,
Mais n’ayez crainte, ô gueux : en argot réaliste
Je venge votre honneur, me lamente pour vous.
Puisque pour les lauriers vous avez trop de poux,
L’école m’a choisi pour votre apologiste !
.
LE PISTOLERO
.
(i)
52
Le temps de l’assassin
Paul Verlaine tira des coups de pistolet
Sur un plus grand poète, et plus profond, plus mâle
Que lui, faune lascif, sur le beau feu-follet
Que n’aurait jamais dû toucher sa patte sale.
On a parlé d’amour, ce n’est pas sérieux,
N’en croyez pas un mot, mesdames et messieurs !
S’ils n’avaient de ce porc fait, félons, la parèdre
De Rimbaud, les anciens de Condorcet ligués,
Pour l’éternel oubli ses charmes allégués
Depuis longtemps auraient déserté la cathèdre.
(ii)
53
Le pistolero I
Quel est donc ce faciès de bandit mexicain ?
– Qui ? Ça ? C’est Paul Verlaine. – Alors c’est cet escarpe
Le poète d’Amour… – Oui, l’aimant Arlequin
À la Watteau, jouant sous les ifs de la harpe,
C’est ce portrait hideux. – Quel œil de malotru…
Il ne faut point juger sur l’aspect, qui l’eût cru ?
– Permettez, l’apparence est pleinement conforme
À ce que nous savons de ce fourbe adulé,
Dont Rimbaud échappa de peu, miraculé.
Son âme n’est pas moins que sa tête difforme.
*
54
Le pistolero II
Les drames de l’amour et de la jalousie !
– Permettez, l’assassin, en habit de Pierrot,
Visait, dans sa sanglante, horrible frénésie,
L’esprit auprès duquel il n’était qu’un maraud,
Cet enfant génial dont la voix, les conquêtes
Enverraient ses travaux au fond des oubliettes.
Il fut pauvre ? C’est vrai, sortant de Condorcet,
Moins riche qu’avocat ou haut fonctionnaire ;
Mais on paya toujours sa plume mercenaire,
Il ne dut ni périr ni garder le tacet.
*
55
Le pistolero III
Il ne fut pauvre, au fond, que relativement
Aux anciens d’un lycée où l’élite se forme,
De Malfilâtre à bout ne connut le tourment ;
Et sa pornographie avilie et difforme,
Outre ce que gagnait Philomène Boudin,
Sustentèrent son fol et faunesque dédain.
Voilà ce que l’on donne à lire aux suicidaires
Adolescents d’un temps qui veut les immoler.
Pour quelques chants chrétiens on va l’auréoler
Ici, mais on tait là ces vers incendiaires.
*
56
Le pistolero IV
En résumé, l’élite assassine Rimbaud
Par son Pierrot sanglant, son « prince des poètes » ;
Et, révolvérisé, Rimbaud, quasi manchot,
À la savane court, va vivre avec les bêtes.
Mais nous avons gagné quelque chose, par lui,
Par ce Verlaine laid que son seigneur a fui ?
Non, nous avons perdu toute chance de gloire.
Le vers est devenu dissonant, puis est mort ;
L’ont bien théorisé ceux que la honte mord
De n’avoir jamais su rimer sa pauvre histoire.
*
57
Le pistolero V
Alors les sanglots longs de la poudre qui tonne
Sous un voile pudique ont été recouverts.
L’assassin a payé d’un séjour monotone
Dans un cachot son dû, les bras lui sont ouverts.
Ah ! ce grand amoureux… Mon œil est tout humide :
Épris jusqu’à tuer plus grand que soi ! Splendide.
L’autre ? Rimbaud ? Eh bien, quoi ? C’était son destin
De bouchonner mulets, mules et dromadaires
Au lointain Buganda. Charleville-Mézières
N’a guère d’institut pour vivre en Byzantin.
(iii)
58
Le pistolero VI
Si vous l’aviez croisé, non près du Panthéon,
Quartier qu’il écumait avec désinvolture,
Mais à dos de cheval dans le Nouveau-Léon
Ou dans une sierra de Neuve-Estrémadure,
Vous vous seriez signé, le voyant, ce Lorrain,
Quand son œil mongolique eût brillé, lisse airain,
Parmi le poil hirsute et souillé de sa joue.
Et vous préférez donc, digne bourgeois d’Auteuil,
Puisqu’il faut s’éduquer, le lire en bon fauteuil,
Même si c’est faisant de temps en temps la moue.
*
59
Le pistolero VII
Si, dans l’auberge entrant, au fond d’une sierra,
Vous vous étiez soudain trouvé face à Verlaine
Avec un sombrero de Guadalajara,
La cartouchière en vue, inquiétante chaîne,
Et la barbe hirsute indiquant le bandit,
N’auriez-vous point prévu que le drôle vous dît
Que vous l’obligeriez lui donnant votre bourse ?
Vous l’auriez, je me doute, et soit garçon-vacher
Soit bourgeois et nanti de biens à lui cacher,
Vous eussiez fait la nique ou repris votre course.
.
PROLÉTARIAT
.
60
Le choumacre
Il détestait Vallès, sauveur du Panthéon
(Des communards voulaient le passer au nitrate :
L’ancien de Condorcet les arrête, et s’en flatte),
Jamais il ne chanta pour aucun orphéon,
Et dans son atelier souterrain, sombre, humide,
Il ne se voyait pas autrement qu’apatride.
C’était le cordonnier, choumacre des faubourgs.
Sur les vieux croquenots sa caboche blanchie,
En haïssant Vallès, l’homme des creux discours,
Avait théorisé les fins de l’anarchie.
*
61
Établissement Louise Michel
Ce jour est, mon enfant, ton premier jour d’école,
Et le nom du fronton c’est Louise Michel.
Ce n’est pas seulement, ni d’abord un symbole :
Ce lieu ne verra pas descendre l’arc-en-ciel
Qui t’offrirait, montant dessus, la moindre chance ;
Et tu ne seras rien, chez les bourgeois de France.
Ce nom, c’est ton destin, comme ce fut celui
De nos pères, de nous, de toute vie obscure
Dans le chaos fatal, la concurrence pure
Avec le monde entier, la peine sans appui.
*
62
Établissements
Leur poète chantait le haschich, l’opium ;
Eux ont fait leur carrière en buvant de l’eau plate,
Et, devant des enfants se voyant à Barnum,
En louant les beautés d’un choucas hydropathe.
Les établissements lugubres, adornés
D’affiches prévenant les gueux abandonnés
Du danger des produits défendus, des narcoses,
Les jugent sur leur foi soumise aux longs péans
Que l’on élève, avec de l’encens, aux géants
Appétits de bourgeois et leurs veules névroses.
.
CÉSAR LE PAYSAN
.
(i)
Prélude
63
Auberge
Je ne sais ce qu’on trouve au pays de la Bresse,
Hormis de la volaille en liberté, dit-on,
Et des émaux, travail demandant de l’adresse,
Dont Gabriel Vicaire a fait quelque feston ;
Mais j’ai vu dans Paris, la ville trop chantée,
Une auberge aux carreaux de couleurs, enchantée,
Et j’admirai beaucoup sa beauté hors du temps.
Quelle âme de poète a conçu, pour ces tables,
Un vitrail arlequin de carrés délectables ?
Qu’autant que le regard les becs y soient contents.
*
64
Le boulanger de Nîmes
Et cet autre poète, un boulanger de Nîmes,
Qu’Alexandre Dumas visita dans son four
Après Chateaubriand, fougasses magnanimes
Et triolets bien cuits dont il savait le tour
Illustrèrent son nom, Jean Reboul ! notre guide,
Des rives du Gardon harmonieux Panide.
Je te parle d’un temps qui fut, ah ! monzami,
Doux comme de scander Mirèio sur les aîtres.
Aubanel, en fervent, dit qu’il gardait ses lettres
Dans le même tiroir que celle de Zani†.
† « La relegisse, quand siéu triste ; / La tène dins moun tiradou, / Emé ce qu’ai de mai requiste, / Emé li letro de Rebou » (La miougrano entreduberto, 1860)
*
65
Le coiffeur d’Agen
Ce poète d’Agen, coiffeur de son état,
Ou l’inverse, fierté du Midi, des Cagotes,
N’a pas écrit un vers en français de l’État :
C’est Jasmin, l’immortel auteur des Papillotes.
Troubadour aux lauriers de ses Papillôtos,
L’entendre, c’était être un mangeur de lotos.
Sur les bouts de papier dont sortaient les frisures
Des lionnes d’Agen, il griffonnait ses chants.
Mais Balzac l’a moqué, comme d’autres méchants
De Paris, détestés dans les mas et masures.
(ii)
66
Cagots
Mes pères, vos hameaux dans les maquis pierreux,
Quelle était la raison de leurs cagoteries,
Ces quartiers à l’écart, comme si des lépreux
Vous gardaient du toucher de leurs loques flétries ?
Vous, paysans, ces mœurs de brahmanes altiers ?
Tolériez-vous des gens sortis nus des halliers,
Je ne sais quelle race archaïque et conquise,
Sur le bord de vos champs arides mais loyaux ?
– Pères, voilà les fils de ces maudits cagots
Qui vengent leurs aïeux sur moi, leur place acquise !
*
67
La cagote
Un ancêtre, César, aimait une cagote
De la cagoterie à La-Pigne-les-Pins.
On dit que la pauvrette était certes mignotte,
Mais aller se coucher à deux dans les lupins
Aurait dû leur suffire, et ne suffisait guère,
Qu’il voulait l’installer dans son mas. Les « Pécaire ! »
Qu’il entendit alors, il les entend toujours,
Je pense, dans la fosse. À tel point que, jobastre,
Sans plus il se pendit, né sous un mauvais astre.
Tels sont de ces cagots maudits les vilains tours.
*
68
César
Mon ancêtre César voulait donc amener
Devant le curaillon, qui donc ? Une cagote !
– Eh ! si le cœur parlait, faut-il s’en étonner ?
– Mais elle allait prier pour cela, dans la grotte,
Des dieux pas très chrétiens, des dieux non repentis.
Près de nos paysans, les cagots sont petits ;
Celle-là lui tourna franchement la coucourde,
Avec je ne sais quoi de fin et gracieux,
Que l’on dit, et de doux et plaisant pour les yeux,
Qui rendit sa pauvre âme aux convenances sourde.
*
69
La farigoule
Ô César ! tu vois bien que nous ne pourrons pas
Nous marier ici, puisque je suis cagote.
Ne sois donc pas jobastre. – Et toi ne sois pas sotte ;
Où demeurerions-nous, si ce n’est dans ce mas ?
Au milieu des vilains, que ferais-je à la ville ?
C’est aux champs seulement que l’âme n’est point vile,
Comme l’a dit un jour, dans des vers en latin,
Mon ancêtre Virgile. Eh ! moi, dans une foule ?
Passe-moi la bouteille à la liqueur de thym.
– Tu veux noyer ta peine avec la farigoule !
*
70
Les joncs
Mon grand César ! ô prends dans tes bras ta cagote.
Nous sommes tellement malheureux, sous les pins
De La Pigne, tandis que la chèvre chevrote
Et la grenade ouverte égaille ses pépins,
Ainsi qu’émaux brillants, rouges comme la cire,
Et dont a dû parler ton ancêtre Shakspeare.
Si le bonheur d’aimer était pour les cagots,
Nous aurions cessé d’être une race maudite
Qu’aux yeux des paysans notre nom discrédite.
Le vent porte mes pleurs aux joncs, en longs échos.
*
71
Derniers mots
Bref, monsieur le curé, ne voilà pas qu’un jour
On le trouva chez lui, ce bon César, pauvre homme,
Pendu ; ses derniers mots parlaient de son amour,
Un papier que tenait sur la table une pomme.
Que l’on en vienne là, pour quoi ? du sentiment,
C’est ce que l’on a peine à comprendre, vraiment.
– La fille en question, qu’est-elle devenue ?
– Elle est partie en ville, où sont les travaux bas.
– Comment s’appelait-elle ? – On ne s’en souvient pas.
On sait qu’elle était belle, et cagote menue.
(iii)
Post-scriptum
72
« Le petit félibre de l’arc-en-ciel »
Ah ! tu ne l’as pas vu, non, le petit félibre
De l’arc-en-ciel – béni jadis par Aubanel –,
Qui jouerait au jardin avec la terre, libre.
Ton petit félibrot, à toi, de l’arc-en-ciel.
Tu ne l’as pas vu, non ; au chant de la mésange
Il n’est pas descendu dans ton mas comme un ange.
Il ne descendra pas, ne pouvant te trouver.
Puisque tu n’attends plus, qui l’attendrait encore ?
S’il ne peut t’appeler près du berceau que dore
Une étoile, il n’a pas la force d’arriver.
« Regardas, regardas lou paire… / Es ome, a de barbo au mentoun ; / E pamens, mut, dedins un caire, / De la joio plouro e s’escound. » (La miougrano entreduberto)
.
LA LÉGENDE DU PARADISIER
.
(i)
Prélude
73
Kroncong, fado javanais
(Se prononce kronnchong)
Quand Vasco de Gama découvrit l’archipel,
Malacca lui parut le sommet de sa quête,
Saphir où splendissait le tracé bleu du ciel.
Alphonse d’Albuquerque en mena la conquête,
Et du port de Lisbonne où sa flotte baigna,
Des marins avec eux portaient la braguinha.
Dans la nuit de Java leur chant mélancolique
Émut, jusqu’au kraton, les manieurs de kriss,
Et l’on vit des amants, pour leurs douces Philis
De topaze, gratter la guitare ibérique.
(ii)
74
Le paradisier
Laissez-moi, sous le dais de feuilles, vous conter
Une légende ancienne, au souvenir qui dure,
Que savent les oiseaux dans leur langue chanter.
– Entends-tu cette voix, ami, dans la ramure,
Ou bien, las du chemin lorsque tombe la nuit,
Au moment de poser ma natte, d’un vain bruit
De brise je me fais un récit, une image ?
– Je l’entends comme toi : c’est le paradisier
De cet arbre, là-haut, qui parle. – Est-il sorcier ?
– Lui, l’esprit de ces lieux ? Écoutons son ramage !
*
75
Zamrud
Dans le bustan, ô prince, où la lune t’appelle,
Et le grillon caché stridule, rayonnant,
Ton cœur soupire. Alors tu vois, sous une ombelle,
Une noix de coco qui roule en ricanant
Et devient un visage effrayant, sardonique.
« Qu’es-tu donc, lances-tu, chiffonnant ta tunique,
Folle apparition de ce calme verger ?
– Ah ! ah ! répond la noix, qui maintenant sautille,
Ah ! ah ! – Est-ce donc tout ? » Mais le rire pétille :
« Ah ! ah ! » Ton cœur se serre et se sent étranger.
*
76
Zabarjad
Que cèle ce rideau de perles à mes yeux ?
Se demande le prince, au pavillon magique
Où l’ont conduit ses pas dans le bois merveilleux
Qu’il découvrit, suivant son âme nostalgique.
Il écarte le voile irisé de la main.
Un clair de lune vert émaillé de jasmin
Entre par le lacis du balcon dans la chambre
Où dort une princesse, atteinte par un sort,
D’un sommeil comparable au baiser de la mort,
Si ses lèvres ne font s’ouvrir ses grands yeux d’ambre.
*
77
Nilakandi
« J’ai dormi. Qui me vient tirer du long sommeil
Où par enchantement j’étais ensevelie ? »
Le prince avait posé sur le vallon vermeil
De sa bouche l’émoi de lèvres d’ancolie.
Et lui prenant la main, il la mena dehors,
Pour qu’elle vît le monde et connût ses trésors.
Un orage approchait, la lune mi-couverte
Voyait dans la nuée agitant ses longs bras
Des djinns incandescents chasser des apsaras.
Et l’enchantée eut peur, reprit sa main offerte.
*
78
Batu Delima
Or, jaloux, l’enchanteur jeta dans son chaudron
Une poussière jaune et des cendres subtiles.
Alors dut affronter des soldats-crocodiles
Le prince, saisissant son kriss au ceinturon.
Car le noir nécromant se tenait au service
De Ratu Buaya, dame dévoratrice,
Régnant au fond des eaux sur un peuple écailleux,
Dans des cavernes d’ombre et des palais rupestres.
Ô sauve Adiratna, le trésor de tes yeux !
Prince vaillant, occis ces reptiles pédestres.
*
79
Cenderawasih
« Nous avons fui bien loin, sur les bords des Papous,
De Ratu Buaya les ongles de sorcière.
Si Dieu veut, je serai dans peu ton digne époux,
Jusque-là, ce sera mon ardente prière. »
Ainsi parlait le prince au flamboyant turban.
« Ami, voguons encore : ajuste le hauban
Sous la voile, je crains ces versants cannibales,
Ces embrumés étangs, ces profondes forêts
Où des ombres, des yeux nous suivent, ces marais,
Ces cratères où sont des volutes fatales. »
*
80
Asmara
Il remit à la mer le boutre ailé, la nef
De leur itinérance ; et la lune volante
Tirait ce frêle esquif sur l’onde étincelante,
Quand l’horizon montra dans l’aube un relief.
Une île ! un vert îlot pour eux seuls, solitude
Où l’amour s’essora, conquit sa plénitude.
Or c’était, sommeillant, un animal marin
Tout couvert de bambous et de forêt languide,
Qu’un feu que fit le prince au bord d’un boulingrin
Contraignit à plonger au fond du gouffre humide.
*
81
Suwarnabumi
De platinés dauphins miséricordieux
Vous ayant déposés sur une calme plage
De lataniers, ce fut divin quand sous vos yeux
La mer cracha du feu, flottant comme un nuage.
Et c’était, prince Achmed ! du naphte : une foison,
Les ondes en couvraient jusques à l’horizon.
Tu pourrais feuiller d’or cent bulbes de mosquée,
Tapisser de joyaux hypnotiques leurs murs,
Couvrir Adiratna de voiles fins et sûrs,
Et défendre la foi, par le koufr attaquée.
.
TRIPTYQUE DE SAINT LOUIS
.
Solyme est une forme du nom Jérusalem (comme dans ce vers de Voltaire « Préférez-vous Solyme aux rives de la Seine ? »). À l’époque où Louis IX, le futur Saint Louis, se rendit en Terre Sainte, la ville avait été reprise par l’islam, mais le royaume chrétien s’appelait toujours royaume de Jérusalem, ou de la Solyme sacrée (regnum hierosolymitanum). Nous donnons ici, suivant l’usage des rois chrétiens, le nom de la ville au royaume dont elle ne faisait plus partie. Durant les quatre ans qu’il passa dans ce royaume, à Saint-Jean-d’Acre, Louis IX en fut le véritable souverain.
.
82
Louis IX
Son armure d’acier illuminait le Nil,
Et les turbans volaient sous ses grands coups d’épée
Semant des fleurs de lys dans le limon subtil
Auquel mêlait du sang chaque tête coupée.
Sur un blanc destrier il fend les sarrasins,
Qui semblent, s’effondrant, piétinés, des raisins
Du vignoble sacré de Naboth dans le Livre.
Sur le fort de Damiette il a planté la Croix.
Mais la captivité, la peste, et leurs effrois
Outragent les succès dont Solyme s’enivre.
*
83
Louis IX (II)
Sous son haubert maillé que recouvrent des lys,
Il a planté la Croix sur le fort de Damiette ;
Ce fut dans les déserts une verte oasis.
Mais la peste saisit ce corps de roi, l’émiette
Devant Tunis où, noirs, des Maures cuirassés
Comptent, sans coup férir, en bas les trépassés.
Solyme a conservé son œuvre, impérissable,
Les Templiers, reçu les fleurs de son anil,
S’il n’a vu les tombeaux des Thoutmès près du Nil,
Les greniers de Joseph oubliés sur le sable.
*
84
Louis IX Hiérosolymitain
Les vaisseaux déployés du chenal d’Aigues-Mortes
Mouillèrent dans les eaux du Nil, blanches d’ibis.
Puis, de Solyme, en roi Louis franchit les portes,
Semant Acre, Sidon et Jaffa de nos lys.
Le krak des Templiers plus altier se relève.
La poussière au galop des chevaux se soulève
Dans les plaines qu’ombrage un rempart montueux
Couvert de pins serrés, citadelle immuable.
Pieusement, Louis marche à la sainte table,
Attendant un courrier du grand-khan tortueux.
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LES BAYOUS
.
Ô ma sainte pinière, ô mes bayous sans nom (Dominique Rouquette)
.
85
Acadie
C’était le Sud profond, cajun, marécageux,
Vaudou, mélancolique, ombragé de lianes,
Gazons coloniaux et tulipiers neigeux,
Bayous enténébrés parsemés de cabanes
Sur la mousse putride et les blancs nénuphars,
Un grouillement pulpeux de fiévreux cauchemars
Envoilant les manoirs brillants de crinolines,
Aux riants boulingrins, vastes et satinés…
Célimène, jadis, nous sommes-nous donnés
L’un à l’autre en ces champs de brises cristallines ?
*
86
L’homme du Clan
Do you not fear my betrayal of your secret? (Thomas Dixon Jr.)
Célimène, en un mot : voulez-vous m’épouser ?
– Oui, c’est mon seul bonheur. – Qu’à lui seul je m’emploie !
– Nos droits que le Yankee, hélas ! vient d’écraser,
Nous laissent-ils, pourtant, une raison de joie ?
– Vœux de Nordiste : autant en emporte le vent,
Vous verrez que bientôt tout sera comme avant.
À présent, permettez que j’entre en cette cape,
Que ce cucurucho† vous dérobe mes traits :
Au klavern on m’attend ce soir, sous les cyprès.
Contre l’iniquité nous œuvrons à la sape.
† Nom de la cagoule pointue des cofradías de la Semaine sainte en Espagne et dans les colonies espagnoles, dont fit partie la Nouvelle-Orléans de 1762 à 1800. L’habit du Ku Klux Klan est le même, et il se pourrait, c’est notre hypothèse, que le nom de cette organisation, non élucidé, vînt du terme espagnol cucurucho (qu’un anglophone, l’entendant, croira être quelque chose comme koukloukch).
*
87
La liseuse
Célimène va lire au bas du tulipier,
Dont les fleurs éployaient leur toilette si belle,
Les vers iduméens du grand Sidney Lanier,
Le poète du Sud confédéré, rebelle.
Elle est l’ange gardien d’un chevalier du Klan.
Dixie a tout perdu, mais Dixie a son plan,
Sous la botte yankee, a relevé la tête,
Brave le fossoyeur qui scelle son cercueil.
Célimène soupire et, changeant de recueil,
S’émeut aux chants cajun de l’un des deux Rouquette.
*
88
Les cavaliers de la nuit
Ils ont mis au placard les uniformes gris,
Souvent troués de plomb, taillés de baïonnettes,
Où viendront se nicher, dans le noir, les souris.
Le jour ils subiront les procès malhonnêtes,
En vaincus d’une terre à la belle uberté.
Mais la nuit, quand l’effraie appelle, en l’air bleuté,
De la cape aux trois K revêtant la monture
Hennissante, ce sont, neigeux magnolias,
Les esprits des cyprès et des camélias,
Et les sylphes vengeurs qu’exhale la nature.
*
89
Les ardents
Nous sommes les ardents des bayous sous les pins,
Nous sommes, dans la nuit, l’ombre des azalées,
Et notre cavalcade égaille les lapins,
Et notre chemin passe à travers les vallées.
Nous sommes la prairie en peine, et nos galops
Sont l’écho fantomal de ses muets sanglots.
Quand renâclent nos bais au terme de leurs courses,
Lorsque l’obscurité s’enflamme, avec la croix,
Et de la terre atteinte en son tréfonds la voix
S’élève, nous oyons le divin chœur des sources.
*
90
Les vétérans
Le poète chantait sous la tunique grise,
Sous le drapeau du Sud jouait du violon,
Évoquant sa vallée au souffle de la brise,
Les lys tigrés dans l’eau des vases du salon.
Et le sang cadien a coulé sur la terre.
Et la Louisiane en larmes s’exaspère
En voyant revenir vaincus ses vétérans.
Les galons arrachés, au triple K font place,
L’étrier qui jamais n’accomplit volte-face
Écrasé sous le pied de chevaliers errants.
*
91
Meschacebé
J’ai bu dans ces bayoux ! j’ai joué sous ces chênes ! (Adrien Rouquette)
Et le Yankee allait empoisonner les eaux,
Abattre les vieux troncs des chênes séculaires.
Ô nos pères ! vos corps flottant sous les roseaux,
Votre société détruite, dans les serres
Des vautours, l’incendie aux accueillants manoirs,
Héritage sacré dont nous étions les hoirs,
Civilisation cajun faite vassale,
C’est le prix dont on paye, ancêtres, vos efforts !
Quelle épouvante, quelle offense sur les bords
Du grand fleuve qu’ouvrit Cavelier de La Salle !
.
YAKOUB
.
92
Yakoub le macrocéphale
Dans son laboratoire, il y a sept mille ans,
Le grand savant Yakoub, noir et macrocéphale,
Produisit les aïeux de tous les hommes blancs
Par la sélection du gène le plus pâle.
Sa créature, ainsi, le Blanc cruel et vain,
N’a point comme origine un processus divin ;
Son règne doit durer six mille ans, mais le Psaume,
« Les chars de l’Éternel se comptent par milliers,
Centaines de milliers », s’ajoute aux cinq Piliers,
Annonçant aux croyants la fin de ce royaume.
*
93
Yakoub et la roue d’Ézéchiel
De son laboratoire à La Mecque Yakoub
Exilé s’établit sur Patmos, l’île grecque.
En partant, il clama « C’est écrit », ou « Mektoub ! »
Un livre qu’il avait dans sa bibliothèque
Lui parla du vaisseau qui, dans Ézéchiel,
Est « la roue », et qui doit demain couvrir le ciel.
La roue est un sommet de sciences majeures,
Un disque gigantesque, au Japon fabriqué ;
Et, pleine d’avions sous le chrome astiqué,
La roue effacera l’Amérique en douze heures.
*
94
Yakoub le sabéen
Le cheikh Anta Diop dit que le sabéen
Négroïde de Koush avait son sanctuaire
À La Mecque, où le Cube, onyx cyclopéen,
Rayonnant météore, illuminait la Terre.
La sagesse régnait chez ces dévotieux,
Si j’ose, ébénéens du Créateur des cieux.
Yakoub, le savant fou, noir et macrocéphale,
Dit à son oncle, un jour, froissant sa gandoura :
« Je vais créer un djinn qui te dominera. »
Car son hubris était rien moins que colossale.
*
95
Laboratoire de Yakoub
Les sabéens girant autour de la Ka’ba
Exilèrent Yakoub, savant fou de La Mecque :
Sa tête en potiron hors de la djellaba,
Hors du bisht zinzolin son crâne de pastèque
Les avait irrités, ainsi que ses discours,
Qu’il leur infligerait un peuple de giaours.
Son microscope avait sondé la mélanine ;
Et sous les pins pignons de Patmos, le banni
Délaya, délaya le colorant béni,
Dans sa férocité tigresque et léonine.
*
96
Yakoub et Candace
Quand la reine Candace à La Mecque arriva
Pour le Hadj sabéen, Yakoub au front turgide
La vit, et sa beauté dans son cœur se grava ;
Ce fut l’embrasement, sous son crâne ovoïde.
Cet amour, nous dit l’ange, était si stimulant
Qu’il inventa pour elle un palanquin volant,
Des éventails de paon aérodynamiques.
Las ! elle repartit épouser Pharaon ;
Et les feux de Yacoub furent un lycaon
Dévorant en son cœur les versets islamiques.
*
97
Dictature de Yakoub
Le délire aberrant de Yakoub exilé
Devint vertigineux dans le Dodécanèse.
Son programme eugéniste, en siècles déroulé,
Des noirs Mélaninims produisit l’antithèse.
Yacoub oublia-t-il qu’il était de Shabazz ?
Savait-il que Harlem inventerait le jazz,
Et voulut-il alors faire payer, d’avance,
Cette faute de goût aux fils des vrais Muslims ?
Il est le créateur des blêmes Néphilims
Que Toussaint, d’Haïti renvoya vers la France.
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MANDARINETTE
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98
La république des mandarines
Elles ont découvert que, brillant à l’école,
Mieux que ne fit jamais le sexe masculin,
Le temps était venu pour le mâle frivole
D’accepter son fatal, infaillible déclin.
Messieurs, si vos brevets prouvent l’intelligence,
Plus que des moins pourvus la folle indifférence,
Soyez prêts à céder votre gouvernement
De talents en papier aux voix des mandarines :
Le parchemin notant vos vertus féminines
Dit leur droit de nature au haut commandement.
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99
La république des mandarines II
Allez, messieurs, allez : jouez de l’éventail,
Vous avez pour cela d’irrécusables titres.
De mandarines nés, tenez le gouvernail,
Des classes où vos bancs furent des rochers d’huîtres.
Si l’école est affaire aux dames, chers messieurs,
C’est bien là que l’on vole aux destins précieux.
Vos succès sont criants : que votre âme femelle
Dans l’Histoire s’inscrive avec ombrelle et gants.
Tirez donc les rideaux des salons élégants
Sur les gueux, ce levain de suante poubelle.
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100
Mandarinette
Deux parents dévorés d’ambition, l’école
Comme tremplin crevé vers les ciels de l’État,
De la province avaient bombardé cette idole
Sur la Seine, autre école, et vers un bon état.
Elle fut la servante ignoble, sans ancêtres,
De qui Louis-le-Grand avait créés ses maîtres.
Ceux-là seraient connus, elle, leur encenseur,
Au tapis partageant les miettes des agapes,
Avec de hauts essais sur les grandes étapes
Du style d’un Cotin, pleins d’un amour de sœur.
Les chants de la haine, de Leon Larsson
Leon Larsson (1883-1922) est un poète prolétarien suédois auteur de poésies révolutionnaires. À l’âge de quinze ans, il fut condamné à une année de travaux forcés pour l’incendie de la forge où il travaillait comme apprenti. Il rejoignit le mouvement anarchiste connu en Suède sous le nom de « jeunes socialistes » (Ungsocialisterna) – des gens qui n’étaient pas tous jeunes et dont le nom de socialistes a mal vieilli du fait des politiciens que nous avons connus sous une telle étiquette depuis cette époque.
Tout comme, du dix-neuvième siècle jusqu’à la Première Guerre mondiale, nombre de Suédois et autres Scandinaves, il émigra aux États-Unis, où il ne trouva pas ce qu’il cherchait et retourna bientôt en Suède. Peut-être suivait-il la trace de Joel Hägglund, alias Joe Hill, chansonnier et syndicaliste nord-américain originaire de Gävle, figure de proue de l’organisation des Travailleurs industriels du monde, les « Wobblies », exécuté pour homicide en 1915 dans l’Utah au terme d’un procès expéditif.
Au cours de sa carrière militante et littéraire, Leon Larsson passa par différentes idées, dénonçant en tant que social-démocrate les anarchistes dont il avait fait partie, dans son roman L’ennemi de la société (Samhällets fiende) de 1909, puis, dans son essai de 1916 Le syndicalisme : Avertissement d’un travailleur (Syndikalismen: Ett varningsord av en arbetare), dénonçant le syndicalisme en tant que « danger pour le prolétariat » (sans que je puisse dire si cette dénonciation est à la manière bourgeoise ou à la manière de Lénine, qui, comme on le sait, voyait dans les syndicats une forme d’action inférieure et nuisible, contrairement au parti révolutionnaire, ou bien si c’est un retour à l’anarchisme pur et dur opposé à l’organisation des travailleurs en syndicats et à l’anarcho-syndicalisme).
Les œuvres complètes de L. Larsson ont été publiées en 2011 aux éditions BookLund.
Pour le présent billet, nous avons traduit des poèmes de ses deux premiers recueils, tous les deux parus en 1906 : Les chants de la haine (Hatets sånger) et Du fond de l’abîme (Ur djupet). Il semble bien qu’il n’existât pas en Suède à ce moment-là de « lois scélérates » comme nous en avons en France depuis 1893 et qui visaient précisément, au moment de leur adoption, la littérature anarchiste. (Ces lois scélérates font toujours partie de notre corpus juridique et viennent de valoir à quelque six cents personnalités politiques et syndicalistes françaises, et non des moindres, des citations pour « apologie du terrorisme » après les événements du 7 octobre au Proche-Orient, du fait, semble-t-il, de plaintes en série par deux ou trois organisations – qui les finance ? –, ce qui semble être le premier cas de spamming juridictionnel de l’histoire de la justice française, qui a toutefois l’air, à ce stade, de trouver cela tout à fait normal.) La poésie anarchiste de Leon Larsson aurait peut-être subi le régime des lois scélérates si elle avait été publiée en France. Or ces lois sont toujours en vigueur : le moyen, je vous prie, d’être certain qu’elles ne s’appliqueront pas au traducteur que je suis ? Aucun moyen car, avec ces lois et les autres du même acabit, une seule chose est sûre, c’est que personne ne peut jamais être sûr de rien. Qu’il me soit permis de dire, pour ma défense, que ce travail de traduction se veut un travail éducatif.
Pour l’anecdote, parmi les quelques personnalités qui s’opposèrent aux lois scélérates, on nomme volontiers, voire surtout, Léon Blum. On oublie d’ajouter que, lorsque ce dernier dirigea le Front Populaire, il se garda bien de supprimer ces lois. Or c’est ce point-ci plutôt que celui-là qui nous fait savoir ce qu’il faut penser de la position de Blum vis-à-vis des lois scélérates.
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Les chants de la haine
(Hatets sånger, 1906)
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Chant de la haine (Hatets sång)
Mon chant, il chante la misère et l’injustice,
les durs coups de fouet et la tyrannie séculaire.
Je l’ai composé dans le sang, les longues nuits de souffrance,
et le chante avec tristesse, haine et colère.
Mon chant ne chante pas ceux qui souffrent avec patience.
Et ce n’est pas un chant de joie ni une chanson d’amour ;
non, il ne parle que d’orages et de temps difficiles,
de combats dans les steppes nues, de mort sur les chemins couverts de sang.
Mon chant retentira sauvagement dans les rues et sur les places.
Aussi sauvage que le rugissement de la tempête et le tonnerre.
C’est une chanson de détresse, de tourment et de chagrin.
Un cri de vengeance poussé par l’enfant affamé de la misère.
Je n’ai pas de place pour la paix, l’amour et le pardon,
je n’ai qu’un sentiment : une haine diabolique.
Et l’enfer a sa demeure dans mon âme elle-même,
c’est un feu de l’abîme, qui consume et détruit.
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Pas d’obole (Inga nådegåvor)
Tu viens vers nous en manteau noir
avec un regard souriant et pieux,
tu descends précautionneusement l’escalier moisi
conduisant à la cave de notre misère.
C’est ainsi que tu visites tes journaliers affamés
pour soulager les plaies de l’indigence,
mais tu oublies que c’est à nous que tu voles
tes écus depuis longtemps.
Avec l’argent volé nos tourments ne sont point apaisés,
c’est une goutte d’eau dans une mer infinie :
les tas d’or que tu dis être à toi
sont rouges de notre sang.
Avec le seul pain de la charité tu penses endormir
et tromper l’esclave sur sa propre terre, –
mais je préfère voler tes richesses
que de recevoir les miettes de ta table.
Non, va-t’en de notre sombre caverne !
N’essaye pas d’empêcher la détresse de tes serfs.
Car nous maudissons les miettes charitables
jetées depuis ton opulence.
Nous haïssons, haïssons cette engeance de pillards
qui conduit tant d’hommes au précipice.
Et nous maudissons ta main qui tend
dans l’antre de la misère un sou volé.
Nous ne voulons rien de l’opulence,
aucune obole de la table des riches ;
car ce que nous voulons, c’est tout le pain
– sans en rien retrancher – produit par notre terre.
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Dans l’esclavage (I träldom)
Comment se peut-il que je sois né pour vivre dans les ténèbres,
pour fouler éternellement la boue dans cette vie,
condamné à vivre dans un trou sordide
où l’obscurité de la nuit ne s’éclaircit jamais ?
Je veux quitter ce brouillard ténébreux
et marcher sur la route ouverte,
laisser derrière moi ce désert d’ordures
qui me sépare de l’Éden de la vie.
Et je veux être purifié, laver mon âme
dans les rayons et les bains de la beauté,
que je puisse la contempler, claire et haute,
celle qui convie de toute éternité à la cité de la pulchritude.
Alors je suis parti des sombres vallées de la misère
vers la lumière solaire de la vie – loin de ma nuit épaisse.
Mais le gardien du temple lumineux,
ah ! avec un rire de mépris me repoussa.
« Tu n’atteindras jamais cette clarté
car tu es né pour être esclave de la nuit.
Souffre à jamais le froid et la faim,
sois pour toujours écrasé par le talon des puissants. »
Ainsi suis-je condamné à vivre dans l’abîme,
méprisé, battu, déchiré, dégradé.
Levant des mains calleuses vers le ciel,
je maudis le sort qui m’a fait naître esclave.
*
Soif de liberté (Frihetsbegär)
À l’origine des temps fut allumée
une étincelle, la soif de liberté ;
au plus profond de l’âme du peuple
cette étincelle luit et brûle.
De siècle en siècle elle a brûlé
dans les longues et noires années,
et elle brillera et flambera
aussi longtemps que dure le monde.
Cette étincelle donne à l’esclave
ses rêves du pays aryen†
et sa foi dans l’avenir
qui brisera la servitude.
Cette étincelle brillait chez Satan
quand il engagea sa lutte solitaire contre Dieu,
se rebella contre son maître,
refusant d’obéir à sa loi.
Cette étincelle nous pousse de l’avant
sur une route funèbre et difficile,
cette étincelle est la haine qui nous conduit
au combat dans la guerre de libération.
† pays aryen : Traduction de « Ariens land », expression employée par le poète suédois Gustaf Fröding dans un célèbre poème de 1896, Un rêve du matin (En morgondröm), et qui pourrait avoir servi de lieu commun poétique : chez Fröding, ce « pays des Aryens » est une thématisation, fondée sur Nietzsche, du bonheur temporel par opposition au paradis post-mortem, ce qui est aussi le cas dans le présent poème de Larsson. (Nous reprenons ici l’analyse donnée par la page Wikipédia en suédois consacrée au poème de Fröding, tout en remarquant que « pays des Aryens » se dirait aujourd’hui « Arierns land » : si l’analyse en question n’est pas fantaisiste, l’anomalie est peut-être imputable à la réforme de l’orthographe suédoise.)
*
La cloche de la tempête (Stormklockan)
Entends, ô entends dans la nuit
le sauvage badonguement de la cloche,
sa menace, son cri d’avertissement !
Entends le battement sourd résonner,
tantôt ascendant, tantôt descendant,
comme une mer déchaînée.
Les fondations de la tour vibrent
et lourdement tremblent et sourdement craquent
quand l’airain est mis en branle.
Qu’elle craque, la tour moisie,
qu’elle frémisse comme dans l’angoisse
aux coups que le battant assène.
Avant, elle chantait des chansons fausses
sur la convoitise et le repentir
et la grâce dans les bras de Jésus ;
et la misère grelottante, affamée
se voyait promettre après la mort
un bonheur éternel, havre de paix.
À présent, quand le son puissant de la cloche
monte dans les hauteurs du ciel,
c’est le psaume sauvage de la misère.
Car avec ces notes retentissantes
elle veut réveiller le monde entier
de l’étouffement du sommeil.
C’est dans la nuit obscure
que le peuple prend sa revanche
de l’iniquité des siècles dans le sang,
quand au cœur des villes
la multitude puissamment gronde
comme un fleuve impétueux et débordé.
Vois, le nid du mensonge est détruit !
Vois, la forteresse de la violence s’écroule
sous le chant sauvage de la cloche.
Et par la hache et par l’épée
le vieux monde sera bientôt conduit
à sa chute et disparition.
Que flambent les flammes ardentes,
qu’elles causent des ravages,
répandent la destruction !
Dans une mer de feu sans limites,
tous les pays de la terre
doivent être lavés du crime et de l’ignominie.
La cloche de la tempête retentit,
la tour tremble sourdement, oscille
aux coups puissants des cloches.
Que ses notes montent plus haut,
jusqu’à ce qu’elle sonne triomphalement
le jour rouge du jugement dernier.
*
Aux imbéciles ! (Till narrarna!)
Vous, frivoles imbéciles de la société
qui passez vos jours dans les plaisirs,
vous vous réveillerez quand la société tremblera,
entendant le badonguement des cloches.
Vous foulez d’un talon de fer
la poitrine gémissante des esclaves,
c’est avec l’acier et les balles sifflantes
que vous leur apportez soulagement et réconfort.
Pendant des siècles ils ont été dupés
et réduits à la pauvreté,
dépouillés du droit et du pain :
pour pain vous leur avez donné des pierres.
Mais les gens se réveillent de leur misère,
ils se rappellent les temps qui ne sont plus
et la haine que rien ne peut éteindre
flambe à nouveau dans leurs pupilles.
Oui, vous étiez des imbéciles qui pensiez
que la tempête n’arriverait jamais jusqu’à vous
et noyiez la peur des soulèvements
dans les plaisirs et le schnaps soporifique.
Oui, chantez et riez, imbéciles,
vivez dans la joie et le luxe ;
répondez aux larmes des affamés
avec des coups de bâton, la dérision et le mépris.
Et laissez vos chanteurs chanter
le vin dans les coupes dorées ;
que vos « salut ! » tonitruants résonnent
en longs échos dans les salons festivement décorés.
Oui, faites la fête, tous, et dansez,
tant qu’il peut dans vos fêtes y avoir de la joie
et que vous pouvez couronner vos fronts
de fleurs et verdoyantes feuilles.
Votre danse est une danse sur le volcan ;
elle a lieu au bord de la tombe, votre fête !
Le coq rouge va bientôt pousser son cocorico
et la mort sera votre convive.
Dans les villages, dans les rues des villes,
la pensée du peuple est en ébullition,
le monde, avec ses différents pays,
est au bord de l’effondrement.
Le tonnerre gronde, le vent siffle, les éclairs luisent
dans la tempête grandissante des esclaves.
Des vieilles formes de la société
elle va faire des décombres.
Il sera trop tard quand vous l’entendrez éclater
avec le sourd crépitement de la foudre,
vous verrez le feu se répandre
et réduire vos lares en cendres.
*
Un chant de l’abîme (En sång från djupet)
Dans l’abîme où nous vivons, nous ne voyons jamais le jour,
à la rouge lumière des torches nous avançons à tâtons
dans les galeries où se répercute le bruit sourd des marteaux
quand nous extrayons le minerai des entrailles de la montagne.
Lorsque le soleil se lève sur les champs et les vertes vallées,
et les oiseaux de l’air chantent leurs psaumes de joie,
dans les souterrains commence la quotidienne fatigue,
nous faisons monter à la surface le riche et lourd métal.
Enfants de l’inframonde, fils éreintés des ténèbres,
nous aspirons à la lumière, à la vie dans les contrées ensoleillées ;
c’est en vain que l’avons désiré car nul n’entend les prières
pleines de nostalgie montant du puits obscur de la mine.
Vous autres qui sur la terre marchez et folâtrez
dans les vastes plaines, les champs couverts de fleurs,
que savez-vous de la misère endurée par ces milliers d’âmes,
de la pauvreté souterraine, avec son froid et sa faim ?
De la pâle pauvreté des ténèbres, de cette Géhenne dans la vie,
de nos innombrables peines vous ne savez rien !
Vous ne voulez penser, deviner, sentir,
vous ne voulez entendre ces voix de l’inframonde !
Mais si depuis ces profondeurs obscures aucune voix ne s’entend,
et si nul œil ne voit notre détresse millénaire,
le tonnerre est pourtant perceptible, un tonnerre lourd et menaçant,
un grondement souterrain qui annonce la tempête et la mort.
Oui, entendez ce roulement dans les sombres couloirs de l’abîme,
qui tonne sourdement, retentit, jette éclair après éclair,
ce sont les enfants des ténèbres, vos milliers de prisonniers
qui font sauter leurs explosifs sous votre château !
Nous voulons sortir de la nuit et des terriers,
faire sauter tous les obstacles et toutes les chaînes ;
nous émergerons de l’ombre à la lumière et dans la liberté,
et nous bâtirons sur la terre l’avenir dont nous rêvons !
*
Tempête à l’est (Stormen i öster)
Ndt. Évocation des événements de 1905 en Russie.
Les bords du ciel luisent, flamboient,
des nuages de foudre s’amoncellent à l’est ;
la tempête avance du pays des tsars,
grondant de mille voix menaçantes.
Le signal est donné depuis la mer d’Asie
par les milliers de canons du Japon :
et les tyrans du peuple préparent leur sépulture
dans la crépitante musique de la guerre.
Mais le peuple dormait depuis des siècles
dans une nuit aux antres ténébreux
où le mensonge et la violence règnent
en maîtres sur la pauvreté,
ah, le peuple fut endormi par les chants de psaumes
qu’entonnaient les rangs de prêtres,
avec la Vierge Marie dans la pompe des cieux,
avec le tsar, leur père sur la terre.
Ils vivaient pour le tsar, payaient leur sou
au trésor qui engraisse les princes ;
ils étaient conduits par la faim au bord du gouffre
et saignaient à mort dans les guerres, patiemment.
Pieux comme des bœufs, ils portaient leur fardeau
et jamais ne se plaignaient dans le besoin :
ils rongeaient des os et buvaient leur kvas,
et allaient joyeux à la mort.
Et les héros de Russie dans la misère et le besoin
ont en vain combattu pour le droit.
Ils eurent en braves des morts de martyr,
agonisant sur les plaines enneigées.
Alors souffla depuis les ténèbres un vent d’aurore,
dans le brouillard des siècles splendit une lumière !
Le peuple est enfin sorti de son sommeil
pour l’heure frémissante de la révolution.
La tempête avance sur la mer, sur la terre,
sur les vastes étendues de la Russie ;
cela tonne, cela gronde sur le monde entier,
c’est la promesse de la lutte et du soulèvement :
c’est la vengeresse tempête de révolte des Russes
qui s’abat sur le pays ;
c’est le peuple qui se forme en communauté
pour la réalisation des idéaux séculaires.
Un coup de feu vient d’éclater, une bombe vient d’exploser,
et les chants frémissants de la tempête retentissent.
Bientôt le droit sera constitué, sur un reste de barricade,
et le trône est condamné.
Car quand le droit est étouffé et ne trouve d’interprète,
quand le peuple est accablé de chaînes,
alors seuls le poignard et la bombe peuvent parler –
alors la tempête surgit des cabanes des travailleurs.
*
Les pétroleuses (Petrolöser)
Nous ne combattons pas avec des canons et des fusils
dans les batailles où retentit le tonnerre ;
nous allumons le feu qui détruit les villes,
nous démolissons, dévastons et pillons.
D’abord ils voulurent rire de notre armée en jupons,
on fit des gorges chaudes de cette légion de femmes,
mais plus personne ne rit à présent : on pousse les hauts cris
contre la cohorte des tigresses affamées.
Nous ne marchons pas dans le tonnerre et le bruit
à la musique des tambours
mais les bourgeois crient et s’enfuient terrifiés
devant le bataillon des jupes.
Nous nous glissons derrière les maisons délabrées
dans l’obscurité des rues et des ruelles,
et nous laissons décombres et gravats derrière nous,
des cendres noires et fumantes.
Notre seule devise est : « Allumer, allumer,
frapper et détruire, ravager :
que la mer de feu monte haut dans le ciel,
que les flammes enfantent un monde ! »
*
« Malheur aux vaincus » (« Ve de besegrade »)
« Malheur aux vaincus ! », les entend-on hurler,
quand les scribouillards des journaux poussent leurs cris vers le ciel.
Ils mâchent leur salive et crachent du venin,
jappent et glapissent dans une fureur sauvage.
Oui, chantez, petits scribouillards, pour les magnats de la monnaie
et louangez le vainqueur, et le bonheur et la paix.
Mais les soldats de la peine peuvent longtemps encore,
même affamés, continuer leur immense combat.
Oui, tombez à genoux et chantez, petits laquais,
faites monter vos cris de jubilation.
Car le maître paye en écus sonnants et trébuchants
les chansons – et les genoux douloureux.
Ô vermines, scribouillards, valets en esprit,
quand la bataille sera terminée, revenez
et vous verrez bouche bée comment un millier de plébéiens
se sont battus comme des lions, ont triomphé en hommes.
*
Du fond de l’abîme
(Ur djupet, 1906)
.
Ma Muse (Min sångmö)
Ma Muse n’est pas comme les autres
une jeune fille qui gazouille et rit ;
non, c’est une femme de l’obscurité,
une fille du froid et de la nuit.
Elle n’a jamais appris à rire,
n’a pas grandi en jouant,
et dans la vie elle n’a jamais connu
une heureuse caresse humaine.
Elle fut laissée à l’écart de la joie de chaque jour,
du soleil et du bleu du ciel,
et c’est pourquoi elle s’est tôt desséchée,
ses joues sont devenues grises et creuses.
Quand brille une rougeur sur ces joues,
d’un éclat hectique et cuisant,
c’est la fièvre de son sang
qui les rend sombres et rouges.
Avec son luth ma Muse vient
de milliers de chagrins ;
elle vient en guenilles,
avec un châle gris et râpé.
Elle joue du luth et chante
un chant triste et singulier ;
elle chante l’obscurité et la grisaille,
la pauvreté, la souffrance et les pleurs.
Elle chante les misères de la vie,
la disparition de la joie en ce monde,
l’Éden, le paradis des rêves
gardé par une épée de feu.
Mais qu’approche la tempête, la conflagration,
que le peuple se mette en mouvement,
alors elle marche derrière des drapeaux rouges
et chante le chant de la tempête.
Alors elle jette son luth
et s’empare d’un tambour et rataplan !
insurgée, elle fait retentir le tambour
quand le peuple déferle en vagues puissantes.
*
Dans l’abîme (I avgrunden)
Dans les profondeurs de la terre
où n’atteint pas la caresse du soleil,
dans les domaines de la tristesse
où le dragon est couché sur son trésor
en repos éternel et menaçant ;
des formes courbées errent
par les sombres galeries du royaume des morts,
et des yeux injectés de sang scrutent
les vastes et claires régions
où les gens vivent dans le bonheur.
C’est l’engeance de la tristesse,
vivant ignorée des gens heureux
car elle fut condamnée à la souffrance
dans les donjons du désespoir,
à la pauvreté dans les régions du dénuement.
Et jamais ne parviennent les saluts de la lumière
aux cohortes dolentes de l’abîme,
qui espèrent, implorent leur délivrance
des maints pièges sournois
dressés dans les puits du dragon.
Ici est le mystère obscur
dont le voile ne peut être levé,
où des centaines de milliers pleurent,
se lamentent et soupirent éternellement
dans les tourments du désespoir.
Et résonne sourdement l’appel affligé
de ces gens criant dans l’angoisse,
car ici, dans l’obscurité, le froid,
se tisse une lugubre histoire
de malheurs par milliers.
Jamais le soleil ne brille
sur ces gens qui souffrent perpétuellement,
qui meurent de faim et de froid éternellement,
et glissent toujours plus bas,
plus loin des étoiles et du ciel.
Et cent millions plongent
dans les précipices plus obscurs,
dans les régions de la misère,
au fond de l’abîme
où les regards n’atteignent point.
Et au fond du désespoir
l’appel affligé des tourmentés meurt étouffé ;
d’innombrables mains maigres
se tendent, mais en vain,
vers les pays bienheureux du soleil.
Les prières de lèvres pâles,
les cris sauvages et sourds
résonnent perpétuellement
dans les royaumes lugubres,
montant vers les bords du ciel.
Des torrents de larmes coulent
sur les joues que la souffrance a creusées,
car nul d’entre eux ne trouvera jamais
le bonheur qui les fascine,
les appelle indistinctement de loin.
Et l’homme en vain serre
ses poings convulsivement
et rugit de colère
et de défi contre le sombre génie
qui règne sur la nuit du malheur.
Nul n’ose lever la main
contre le haï dragon de l’abîme
qui se repaît de sang ;
car il est toujours éveillé
et les menace tous de mort.
En larges cercles constricteurs,
il repose dans une crevasse grise
et apporte le malheur et la mort
à ceux qui vivent dans l’abîme,
dans les ténèbres et la détresse éternelle.
Les cohortes qui pantèlent accablées
sous le joug du dragon sont contraintes
de rapporter chaque jour du gouffre
les trésors au doux son métallique
pour accroître sa richesse.
Les sages deviennent imbéciles
à force de chagrin et d’épuisement sanglant,
et des torrents de larmes chaudes
coulent sans cesse autour de l’or
dans le sanctuaire de l’affliction.
***
Mais la mesure est comble
pour la race asphyxiée des misérables,
et les flammes rebelles de la vengeance
dévasteront les ergastules du dragon
en crépitements rouge sang.
Le dragon sera exterminé,
les fers rouillés seront brisés
et le feu se répandra sauvagement
quand les flammes avides flamboieront
et danseront autour de son cadavre.
Car le peuple qui souffre sans cesse
attend depuis des éternités
les temps heureux baignés de soleil
qu’ont vus les prophètes
au premier printemps des âges.
Alors le brouillard se dissipera
et le soleil versera sa lumière
sur l’armée des opprimés
qui depuis le gouffre sans fond
se répandra sur la terre lumineuse.
*
Tous les deux (Två människor)
Mon amie, je te vois à nouveau
dans le même abaissement que moi.
Je connais ton histoire
car tes yeux rouges d’avoir pleuré
parlent de souffrance et de coups.
Le feu est éteint dans ton regard,
ton visage est jaune, creusé.
Tu voulus te purifier aux rayons du soleil
et c’est pourquoi tu montas vers le jour,
mais tu es retombée dans la boue.
Peut-être un jour as-tu rêvé
que la vie était joies et chansons.
Mais il te fallut récolter la moisson des maux
et dans la sombre misère apprendre
que la fatigue et le chagrin durent longtemps.
Il t’aurait fallu apprendre à suivre
la voie large et par beaucoup suivie,
nous aurions dû écouter les autres
qui se gaussent, menacent et blâment
l’âme refusant de plier.
Oui, tu es comme moi une âme égarée,
jetée dans la misère et le besoin,
et maintenant tu hais le soleil et le jour
car tu es piétinée et battue,
tu es déjà une morte dans cette vie.
Le bon et le noble de ma pensée
furent accueillis avec dérision et ricanements,
et j’ai alors noyé mon amertume,
oui, j’ai jeté mes pensées et mes rêves
dans le vin soporatif des tavernes.
Autrefois nous étions jeunes tous les deux,
nous aimions folâtrer ensemble,
quand nous savions encore rire et chanter
et nos jours n’étaient point accablants
car les soucis cédaient devant la joie de vivre.
Oui, nos joues alors étaient chaudes
du sang bouillonnant dans nos veines
et nos regards brillaient
quand nous supportions joyeusement les fatigues
avec l’humeur désinvolte de la jeunesse.
Mais ce temps a vite passé
avec les jours et les ans pleins de chagrins ;
nous avons lutté contre les années et souffert,
en vain avons-nous combattu le destin :
le destin nous a infligé blessure sur blessure.
Cependant, mon amie, oublions
que le temps est passé, dévastateur.
Vidons notre verre d’eau-de-vie
et rêvons dans l’ivresse
au château détruit du bonheur.
*
Un destin (Ett öde)
La nuit est sinistre, les bourrasques mugissent
en forçant leur chemin
au-dessus de la ville en tourbillons
et les flocons de neige tombent
et scintillent dans la rue.
Un mendiant boitille l’échine courbée,
son chapeau tout élimé,
le corps frissonnant dans des guenilles ;
ses membres sont glacés,
ses pieds saignent à cause des pavés.
Il avance en titubant, ne peut s’arrêter,
il doit continuer de marcher,
le froid pousse ce vieillard
éreinté, affamé,
cherchant un lit sur son chemin d’errance.
Mais où fera-t-il son lit par une telle nuit,
peut-être dans cette eau là-bas,
dans le courant tonitruant, entre les blocs de glace,
car il pressent la fin
de tout, de son rêve humain anéanti.
Il voit la récompense des fatigues du travail,
de son sang rouge,
de sa loyauté, soumission et diligence,
de la sueur qui a coulé de son front
et des forces brisées par trente années de labeur.
Ses yeux sont injectés, son âme est convulsée
par des pensées contraires
qui le tourmentent plus encore que le froid et le vent,
et des larmes brûlent,
gelées, sur ses joues creuses.
Il entend les ondes tourbillonner,
elles appellent, offrent
à l’homme épuisé un refuge protecteur ;
il trouvera l’oubli dans les bras du fleuve,
et le repos et la paix.
***
Les eaux tonitruantes roulaient et bondissaient,
elles engloutirent le cri
de l’homme qui sauta hors de la vie,
et chantèrent lugubrement
un psaume funèbre, et le chant de la misère.
*
Dans la forêt (I skogen)
Viens, mon amie, allons marcher dans la forêt,
fuyons la dure musique des rues,
allons nous promener un moment
loin de l’atelier couvert de suie.
Là, dans l’ombre de la forêt, le vent murmure,
rassasié de repos et frais ;
cette fraîcheur, c’est tellement bon sur mes joues brûlantes
quand nous errons dans les chambres de la forêt.
Et je veux là-bas entendre ta voix
car tes paroles peuvent me faire du bien
et tes chansons m’apportent soulagement, réconfort,
chassent les maux de mon âme.
Pour un moment j’oublie la peine et le chagrin,
j’oublie que tout le reste est gris et sans espoir
et je crois que tu es une fée des rêves
qui me conduit vers un château de légende.
Quand nous marchons comme en rêve parmi les fleurs et l’herbe
sous les colonnades de la forêt,
je sais qu’il existe encore quelque chose
pouvant me donner de la joie.

