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Kant et l’anarchisme épistémologique de Feyerabend

Le philosophe des sciences Paul Feyerabend (1924-1994) a produit une œuvre estimable de dénonciation des biais du scientisme à l’époque contemporaine. Malgré des analyses épistémologiques et historiques importantes, il ne semble cependant pas être parvenu à dégager sa philosophie de confusions dommageables. C’est la conclusion qui s’impose à la lecture de son œuvre la plus connue, Contre la méthode : Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance (1975) (Against Method: Outline of an Anarchistic Theory of Knowledge).

Feyerabend dénonce non seulement ce qu’il appelle les méthodologies dogmatiques au sein de l’activité scientifique (le livre s’attache essentiellement à la science physique), qu’il oppose à des méthodologies opportunistes, mais aussi l’idée même que la science serait plus légitime que d’autres formes de connaissance, parmi lesquelles il cite les mythes, la religion ou la magie. Cette double dénonciation distincte conceptuellement ne l’est justement pas assez (distincte) dans son livre. Or on peut se demander pourquoi même insister sur le recours à des méthodologies opportunistes au sein de la science, en laissant de côté toutes préconisations pour les autres formes de connaissance, par exemple en magie, si la science n’est pas une approche plus légitime que les autres proposées, dans le domaine empirique. Cette carence est de nature à affaiblir la dénonciation du scientisme.

Par ailleurs, le « tout est bon » qui résume l’anarchisme épistémologique de Feyerabend est déjà mis en œuvre hic et nun par les milieux scientifiques sclérosés qu’il dénonce, et de cela Feyerabend en fournit lui-même des exemples, même si ce recours est inavoué, plus ou moins caché derrière le discours rationaliste. Dès lors, il est quelque peu contradictoire de suggérer que « tout est bon » serait la solution attendue aux problèmes décrits, puisque la mise en œuvre de fait de cette maxime ne résout rien, les problèmes décrits étant bien réels. Il s’agirait donc au mieux d’un plaidoyer pour davantage d’honnêteté intellectuelle de la part des milieux scientifiques, ou bien encore pour l’égalité des armes entre les théories dominantes et leurs alternatives possibles. Or qui ne voit que « tout est bon » est de nature à favoriser principalement les théories dominantes ? « Tout est bon » pour tuer la concurrence ! Tel est le phénomène à l’œuvre en effet.

Enfin, la dénonciation du scientisme par Feyerabend passe par un peu convaincant parti-pris pour l’irrationnel. Si Feyerabend avait mieux cerné le double jeu du scientisme, à savoir l’application dissimulée du « tout est bon » par le dogmatisme, il n’aurait sans doute pas jeté le bébé avec l’eau sale et aurait au contraire insisté sur le caractère irrationnel des prétentions du scientisme, auquel il convient par conséquent d’opposer la raison.

Je crois que l’épistémologie kantienne conduira quiconque la connaît à tirer de semblables conclusions après la lecture de Contre la méthode. La philosophie transcendantale expose les caractères fondamentaux de la connaissance empirique dont la science fait partie. C’est la nature même de cette connaissance empirique qui ruine d’emblée toutes les prétentions du scientisme en tant qu’empirisme fondamentaliste, en raison du caractère nécessairement incomplet à tout moment de la synthèse de l’expérience sensible. Cette connaissance des conditions de l’expérience est rationnelle.

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Il convient, avant toute chose, de présenter les résultats les plus importants, pour cette discussion de la philosophie transcendale, en matière de connaissance empirique (connaissance de l’expérience sensible). Je les ai déjà présentés en lxvii et me contente de les reproduire. Ils sont tirés de la Logique de Kant.

Le concept d’une chose de l’expérience est ou bien un agrégat de caractères (Merkmale) coordonnés ou bien une série de caractères subordonnés. Le nombre de caractères coordonnés possibles est infini. Le nombre de caractères subordonnés possibles est limité a parte ante, car la série s’arrête à certains concepts inanalysables, mais infini a parte post. Avec la synthèse de nouveaux caractères coordonnés s’accroît la distinction (Deutlichkeit) extensive, avec celle de nouveaux caractères subordonnés s’accroît la distinction intensive du concept.

Ainsi, la synthèse du concept d’un objet tiré de l’expérience est infinie. Pour tout objet je peux découvrir de nouveaux caractères, de nouvelles propriétés, rendre son concept plus distinct qu’il ne l’est actuellement dans ma représentation. La connaissance que j’acquiers d’un objet de l’expérience n’est donc jamais que relative. De ce que l’expérience peut toujours permettre de découvrir de nouveaux caractères d’un concept, il résulte que les concepts empiriques ne peuvent pas être définis.

Les sciences empiriques, en outre, se fondent sur des hypothèses. Les hypothèses ne peuvent, pas plus que les concepts des objets sensibles, donner lieu à une connaissance apodictique car il faudrait pour cela que toutes les conséquences possibles d’une hypothèse soient vraies. Or toutes les connaissances possibles ne peuvent être connues : « Nous ne pouvons jamais déterminer toutes les conséquences possibles » et « Des hypothèses restent toujours des hypothèses » (Kant, op. cité). Nous acquérons simplement « un analogue de la certitude » quand toutes les conséquences jusque-là rencontrées se laissent expliquer à partir du principe, mais c’est une certitude obtenue par induction et non une certitude apodictique.

Ces propriétés des hypothèses et des concepts tirés de l’expérience expliquent les progrès constants des sciences empiriques et l’impossibilité de parvenir par leur moyen à une connaissance absolue même de leur propre domaine, celui de l’expérience sensible (c’est-à-dire sans même parler de la chose en soi). La nature cumulative – par distinction extensive et intensive croissante des concepts et certitude croissante tirée des conséquences possibles connues – des sciences empiriques suffit à déterminer le caractère relatif et non apodictique des connaissances qu’il est possible d’en tirer.

Ces évidences rendent inévitables les biais du dogmatisme scientiste décrits par Feyerabend, parce que le scientisme, en contradiction avec ses fondements, conçoit la connaissance empirique comme une forme de savoir catégorique et exclusive.

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ii

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Nous commencerons par citer les passages de Contre la méthode qui, selon nous, mettent le mieux ces biais en évidence, des passages qui traitent de l’activité théorique en général avant quelques exemples tirés d’abord de la théorie de la relativité puis de la théorie des quanta.

a/Activité théorique en général

« Les nombreux problèmes qui surgissent ne sont pas perçus comme des arguments contre la théorie, mais comme des arguments pour, car ils donnent lieu à une activité incessante de résolution révélant la fertilité des conceptions de base. » (p. 42, les numéros de page sont ceux de la collection Points Sciences, aux éditions du Seuil, 1979)

« Les discordances numériques abondent dans la science. Elles creusent un ‘océan d’anomalies’ autour de chaque théorie particulière. » (55)

« Les approximations ad hoc dissimulent, et même éliminent totalement les difficultés qualitatives. Elles donnent de notre science une fausse interprétation d’excellence. Il s’ensuit qu’un philosophe qui veut étudier l’adéquation de la science comme image du monde, ou qui veut construire une méthodologie scientifique réaliste, doit se montrer très prudent vis-à-vis de la science moderne. Dans la plupart des cas, la science moderne est plus opaque, et bien plus trompeuse, que ne l’ont jamais été ses ancêtres des XVIe et XVIIe siècles. » (65)

Ces trois citations présentent trois travers majeurs de l’activité théorique au sein des sciences. Le premier est que la critique sert d’élément de justification supplémentaire ; elle est aussitôt neutralisée comme fondement possible d’une nouvelle théorie. Les discordances numériques montrent quant à elles que les succès de la science ne sont jamais que relatifs. Enfin, les approximations ad hoc, comme les hypothèses ad hoc, visent à répondre à toute difficulté qualitative qui se présente et à maintenir ainsi la théorie à flot envers et contre tout ; il suffit pour les produire d’un peu d’ingéniosité, et si l’introduction d’une telle hypothèse crée par la suite une nouvelle difficulté, alors une nouvelle hypothèse ad hoc spécialement formulée pour l’occasion y répondra de la même manière, et ainsi de suite.

S’agissant de l’opacité de la science (troisième citation), les médias y contribuent en renforçant par leur révérence la position hégémonique des théories dominantes. Il me revient à l’esprit un certain reportage télé qui montrait un scientifique sonnant chez ses « meilleurs amis » pour leur apprendre qu’il venait de détecter les fameuses ondes gravitationnelles prévues par la théorie de la relativité générale – devant les caméras. Il avait donc prévenu les journalistes avant ses meilleurs amis, et il faut croire que l’excitation de ces derniers à la bonne nouvelle, sur le pas de leur porte, n’était pas joué pour les besoins du reportage. Cette mise en scène grotesque pour l’énième annonce de la découverte des ondes gravitationnelles (les précédentes annonces avaient été contredites, et peut-être que celle-là le fut aussi) se veut un service à la théorie dominante. Que des scientifiques se prêtent à de pareilles pitreries en dit plus long qu’ils ne semblent pouvoir le penser.

« Les méthodologues peuvent souligner l’importance des réfutations, mais ils se servent allègrement des théories réfutées ; ils peuvent faire de grands sermons sur l’importance qu’il y a à considérer en sa totalité l’évidence pertinente, et ne jamais mentionner ce fait énorme que les théories qu’ils admirent et acceptent, comme la théorie de la relativité ou la théorie de quanta, peuvent être de ce point de vue aussi mal en point que les théories plus anciennes qu’ils rejettent. » (66)

C’est ce que nous disions en introduction, à savoir que Feyerabend souligne la duplicité de ceux qu’il appelle ici les « méthodologues ». Sans avoir attendu Feyerabend, ils appliquent le « tout est bon » qu’il préconise.

b/Théorie de la relativité

« Le périhélie de Mercure se déplace d’environ 5.600˝ par siècle. Dans ce chiffre, 5.026˝ sont d’origine géométrique et se rattachent au mouvement du système de référence, tandis que 531˝ sont dynamiques et dus aux perturbations par le reste du système solaire. Toutes ces perturbations, à l’exception des 43˝, sont expliquées par la mécanique classique. C’est ainsi que l’on présente généralement la situation. Dans cette explication, la prémisse dont nous faisons dériver les 43˝ ne correspond pas à la théorie générale de la relativité, plus des conditions initiales appropriées. La prémisse contient la physique classique en plus des propositions relativistes utilisées. En outre, le calcul relativiste, basé sur la « solution de Schwarzschild », ne traite pas du système planétaire tel qu’il existe dans le monde réel (par exemple notre propre galaxie, asymétrique) ; il s’occupe du cas entièrement fictif d’un univers symétrique central contenant une singularité en son centre, et rien d’autre. » (63)

Feyerabend explique la justification donnée à cette procédure étonnante, qui repose beaucoup, et même à titre principal, sur une théorie que le relativisme prétend avoir dépassé. Cette justification tient d’une part à la liberté d’approximation et d’autre part à la liberté d’utiliser dans le calcul le cas particulier de la théorie classique dont la théorie relativiste est le cas général. Mais, poursuit Feyerabend,

« dans notre cas, le calcul complet est remplacé par l’explication classique avant même qu’on ait montré que les grandeurs pertinentes se situent en deçà de la précision expérimentale obtenue au moment du calcul. L’explication classique est introduite non parce qu’il a été montré qu’elle était adéquate ; elle est introduite dans l’espoir qu’elle finira bien par être adéquate. Ainsi, la partie classique de l’explicans n’apparaît pas uniquement par commodité, elle constitue une partie nécessaire des calculs. Et les approximations faites ne résultent pas de calculs relativistes, mais sont introduites pour faire en sorte que la relativité s’ajuste au cas donné. » (64)

Voilà donc de quelle manière la théorie de la relativité générale réfute et dépasse la théorie classique. On en viendrait à croire que n’importe quelle nouvelle théorie aurait été, dans de telles conditions, capable du même exploit. Feyerabend ajoute que « des études plus récentes dans le domaine de la relativité générale ont tendu à transformer des approximations ad hoc en approximations authentiques », mais il ne dit pas, et c’est dommage, par quel miracle.

c/Théorie quantique

« La renormalisation … consiste à annuler les résultats de certains calculs, et à les remplacer par une description de ce qui est réellement observé. Ainsi, on admet implicitement que la théorie est en difficulté, tout en la formulant d’une manière qui suggère qu’un nouveau principe a été découvert. Pas étonnant dès lors que des auteurs à l’esprit philosophique non sophistiqué aient l’impression que ‘toute l’évidence tend à indiquer avec certitude sans recours (que) tous les processus incluant … des interactions inconnues, se conforment à la loi fondamentale des quanta’. » (62-3)

Ceci se passe de commentaire. Enfin,

« La théorie des quanta peut être adaptée à bien des difficultés. C’est une théorie ouverte, en ce sens que ses imperfections peuvent trouver des explications ad hoc par l’addition d’opérateurs adéquats, ou d’éléments dans le hamiltonien, plutôt qu’en restructurant le tout. Une réfutation du formalisme de base devrait donc prouver qu’il n’y a pas d’ajustement concevable du hamiltonien ou des opérateurs utilisés qui pourrait rendre la théorie conforme à un fait donné. Il est clair qu’une proposition aussi générale ne peut être fournie que par une théorie différente, qui doit être assez détaillée pour permettre des tests décisifs. » (41-2, note)

Cette citation se clôt sur un aperçu de la thèse de Feyerabend selon laquelle il n’est pas possible de contester véritablement une théorie sans une théorie alternative, laquelle ne peut de toute évidence pas présenter à sa naissance un caractère aussi complet et élaboré que la théorie dominante, et qu’il ne convient donc pas d’entraver son développement par des méthodologies rigoureuses (que la théorie dominante elle-même ne s’impose pas) au nom de la rationalité. Feyerabend consacre une grande partie de son livre à Galilée, en vue de montrer que ce dernier, pour imposer la théorie héliocentrique, avait avancé dans la plus grande indifférence pour toute méthodologie rigoureuse, y compris à la façon d’un propagandiste, par exemple en construisant ses télescopes sans connaissances approfondies des recherches en optique, et en interprétant les images télescopiques à rebours de ce que pouvait confirmer le jugement de ses contemporains, dont peu voyaient dans ses appareils ce qu’il voyait lui-même. Feyerabend relève également les inexactitudes, voire les incohérences des écrits de Galilée en matière de mouvement relatif, d’inertie, etc., pour en conclure que Galilée est parvenu à des fins scientifiques légitimes par des moyens illégitimes selon le scientisme, qui est donc en contradiction avec lui-même. (Mais il montre aussi que cette contradiction n’est qu’apparente puisque le scientisme triche.)

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« La science n’est jamais un processus achevé » (21, note)

Il est étonnant que cette remarque d’évidence ne vienne qu’en note, et que Feyerabend n’en tire aucune conséquence en faveur de son « dadaïsme épistémologique » (p. 18, autre nom de l’anarchisme épistémologique) autre que celle, relativement triviale, que l’élégance et la simplicité ne peuvent être des conditions nécessaires d’une théorie. C’est étonnant car une telle évidence est en réalité décisive pour juger de la connaissance empirique : n’étant « jamais un processus achevé », elle n’est pas une connaissance apodictique dont les propositions sont vraies par nécessité absolue.

Les trois prémisses de la science sont, selon Bruno Jarrosson (Invitation à la philosophie des sciences, 1992, déjà cité en lxvii), les suivantes : « la science est vraie ; la science est fondée sur les faits ; la science avance de façon cumulative ». En laissant de côté la seconde proposition, qui peut être considérée comme une formulation du fait que la science est une connaissance empirique, si la troisième est vraie, alors la première l’est de manière problématique. « Cumulatif » ne peut signifier que la science avance en empilant vérité sur vérité, car c’est par distinction croissante de concepts qu’elle procède, et ce mouvement entraîne la formulation de nouvelles hypothèses dont les conséquences, qui ne pouvaient être tirées avant elles, sont susceptibles d’être contraires aux hypothèses jusque-là retenues ou aux résultats jusque-là obtenus. La science est cumulative en ce qu’une vérité scientifique nouvelle corrige une vérité scientifique ancienne ; cette ancienne vérité était ainsi relative (elle n’a jamais été vraie absolument), comme l’est nécessairement celle qui vient la corriger et sera corrigée à son tour, voire abandonnée, dans le processus de la synthèse empirique continue.

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iv

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Un point central de l’anarchisme épistémologique est l’incommensurabilité des théories scientifiques entre elles (y compris dans un même domaine). La démonstration de cette incommensurabilité passe notamment par un rejet de la logique comme critère de jugement, point de vue qui ne paraît guère défendable, comme nous l’expliquons en ix. Qu’il suffise à ce stade de citer Feyerabend lui-même : « Les théories peuvent être interprétées de différentes manières. Elles seront commensurables dans certaines interprétations, et incommensurables dans d’autres. » (312) Voilà qui relativise singulièrement ce point central.

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Le principe de complémentarité est une des trouvailles de l’école de Copenhague (« la bande de Copenhague » selon Feyerabend [230]). Selon ce principe, les aspects corpusculaires et ondulatoires (de la lumière) sont les représentations complémentaires d’une même réalité. La trouvaille est relativement triviale ; la complémentarité de deux aspects différents était l’un des quelques choix logiques possibles afin de maintenir les deux aspects ensemble, à côté de l’alternance, de la consubstantialité (comme dans la trinité catholique) et d’une poignée d’autres. Le choix paraît foncièrement arbitraire et n’a d’ailleurs aucune implication ailleurs que dans l’interprétation de la théorie, c’est-à-dire, en fait, sa présentation au public.

Or, en abandonnant l’éther, la théorie de la relativité restreinte a de fait retiré sa qualité d’onde à la lumière puisque l’éther était le milieu hypothétique dont la vibration permet à la lumière de se propager en tant qu’onde (la définition d’une onde est qu’elle est la vibration d’un milieu). Donc, si la lumière est toujours une onde, de deux choses l’une : ou bien il existe un milieu (et si ce n’est pas l’éther il faut dire quel est ce milieu), ou bien la définition d’une onde n’est pas bonne.

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Il pourrait être objecté à la réfutation du matérialisme que j’ai développée dans les essais (ou chapitres) précédents, qu’elle est en fait une réfutation du « réalisme naïf » décrit par Feyerabend. Ce réalisme naïf existe depuis Aristote et répond à la description suivante : « La perception ne permet aucun désaccord majeur entre les observations et les objets observés. » (159) Or j’ai fidèlement traduit le point de vue d’Engels et Lénine, pour qui ce réalisme naïf est un fondement du matérialisme (la perception est dite par eux « correcte »).

Si le matérialisme diffère du réalisme naïf (si notre représentation n’est pas correcte mais est néanmoins, avec ses lois, un produit de la matière), le matérialisme est-il ipso facto sauvé ? Ce matérialisme-là n’est autre, au plan épistémologique, que l’empirisme de Locke : les propriétés primaires des objets (étendue, solidité, forme…) ne sont pas régulées par les lois de notre entendement, qui joue un rôle purement réceptif à leur égard, tandis qu’il impose aux objets perçus leurs propriétés secondaires (couleur, goût…), c’est-à-dire que seules les propriétés primaires sont dans les objets, tandis que nous ne pouvons dire autre chose concernant les propriétés secondaires que ce qu’est la modalité dont les objets nous affectent. Cet empirisme est compatible avec une évolution biologique (cette évolution, pour être un fait déterminant, nécessite que le temps et l’espace existent objectivement). La question fondamentale est donc ici celle de l’étendue des nos connaissances a priori. S’il est permis de penser que les propriétés fondamentales de la matière nous sont données par l’expérience, alors on peut dire que la matière (la nature) a formé notre cognition par ses lois objectives. Mais si l’idée que nous nous faisons de la matière est en nous a priori, alors on ne peut pas dire que les lois objectives de la matière ont formé notre cognition, car on ne peut rien (savoir et) dire de l’origine d’une connaissance a priori, parce que c’est cette connaissance a priori qui est à l’origine de tout ce que l’on peut dire. Je ne peux par exemple pas savoir que ces lois a priori sont une forme évoluée d’instinct. Si l’anthropologie empirique conduit à ce résultat, c’est, du point de vue transcendantal, un regressus provisoire : « Des hypothèses restent toujours des hypothèses. » Aucun résultat empirico-anthropologique n’a le pouvoir épistémique de « rabaisser » l’apodictique a priori au rang d’empirique pur.

L’histoire empirique de l’humanité n’est jamais que l’histoire de l’humanité en tant que phénomène. Il ne peut y avoir d’histoire empirique de l’humanité en tant que liberté car la chose en soi n’a pas de genèse connaissable. L’observation empirico-anthropologique porte sur l’homme en tant que phénomène, entièrement déterminé par les lois de la nature. La liberté ne m’est connue qu’a priori, soit, par analogie avec l’intuition et l’entendement, comme régulatrice, et même, pour employer le terme qui lui revient en propre, comme législatrice.

Après avoir quitté son habitat arboricole, notre ancêtre simien est devenu bipède sous la pression de son nouveau milieu, la savane herbeuse de l’EEA (environment of evolutionary adaptedness). Ce milieu donnait un avantage en termes de survie aux individus enclins à adopter la station debout, laquelle leur permettait de voir par-delà les étendues herbeuses. Si le babouin est quant à lui un singe non arboricole qui n’est pas devenu bipède, c’est que son propre habitat non arboricole n’a pas exercé sur lui une pression similaire vers la bipédie. Mais quel peut bien alors avoir été ce milieu ? Il semblerait que ce doive être un terrain plat sans herbes. Tout cela est ad hoc et non prouvé.

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Il n’est pas exact que, comme l’affirme Feyerabend, nous ayons besoin de « moyens irrationnels » pour porter une connaissance nouvelle au rang de « connaissance solide », seulement de la démonstration qu’il n’y a pas de connaissance empirique solide, et la théorie dominante n’est pas plus solide que celle qui se forme pour la dépasser et la dépassera. Les deux sont, moyennant certaines conditions dont F. n’est que trop prêt à se passer, rationnelles (mais une théorie dominante tend à se maintenir par des moyens irrationnels). La démonstration qu’il n’y a pas de connaissance empirique solide (qui offre plus qu’un analogue de certitude par induction) est elle-même rationnelle (et cette démonstration est dans Kant : cf. ii). Il suffit de montrer par où pèche la théorie dominante pour rendre évidente l’illégitimité d’une domination dogmatique. Placée dans cette lumière, une théorie est forcée pour se maintenir de recourir de façon dissimulée à « tout est bon ». Tout est bon même la force, ai-je donc envie de lui répondre…

Feyerabend parle de l’utilité de l’irrationnel parce qu’il accepte que ce soit ce que les dogmatiques appellent rationnel qui soit rationnel. Son mot « la Raison dépérit » est injustifié. La raison n’est pas le dogmatisme scientiste, et la réfutation de la légitimité de ce dernier n’est pas une attaque contre la raison, précisément parce que le dogmatisme scientiste n’est pas rationnel. C’est, je crois, l’ignorance de ce qu’est fondamentalement la connaissance empirique qui conduit F. à ces confusions, car cette connaissance lui ferait d’emblée prendre conscience de l’illégitimité de prétentions scientistes rationnelles fondées sur l’empirisme.

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Pour défendre l’idée de l’incommensurabilité des théories, Feyerabend invoque des « interprétations naturelles » qui dicteraient nos observations de manière cachée et contre lesquelles les préconisations simplistes de l’empiriste Francis Bacon pour s’en prémunir ne pourraient être en réalité d’aucun secours. Sans nier que de telles interprétations puissent exister et influencer l’activité scientifique, je tiens à relativiser fondamentalement certaines idées connexes telles que celles invoquant des conceptions différentes, et incommensurables, par exemple du temps.

Le « quart d’heure toulousain » n’est pas une conception différente du temps. On peut certes toujours affirmer que c’est une certaine conception du temps, une conception particulière et donc différente, mais ce n’est pas vrai au niveau où se situe la discussion. Chacun comprend que le quart d’heure toulousain ne peut être opposé sérieusement à l’idée du temps comme forme a priori de l’intuition, car ceux qui le pratiquent ont la même subjectivité formelle que moi (c’est une pratique culturelle, une coutume si l’on veut, liée à des représentations portant sur le temps social, et qui s’explique peut-être par une affirmation de liberté – paradoxale puisqu’elle revient à créer une norme contraignante – ou par la violence que représente le fait d’exiger de quelqu’un qu’il se présente physiquement à telle heure prédéterminée, etc.). Il en va de même pour toutes les « conceptions » que les chercheurs recensent en la matière entre différentes périodes historiques et différentes cultures.

Feyerabend cite un propos de l’ethnologue Evans-Pritchard sur la conception du temps chez les Nuer, peuple nilotique : « Les Nuer … ne peuvent pas parler du temps, comme s’il s’agissait d’une réalité qui passe, que l’on peut attendre, qui peut être économisée, et ainsi de suite. Je ne crois pas qu’ils aient jamais partagé l’expérience d’un sentiment de lutte contre le temps, ou de la nécessité d’ajuster leurs activités à un découpage temporel abstrait, parce que leurs points de références sont principalement ces activités elles-mêmes, qui ont généralement un aspect de loisir … [Les Nuer, 1940] » F. ne cite pas ce passage précisément à l’appui de sa théorie de l’incommensurabilité mais dans une partie du livre où il montre que le chercheur doit être prudent avant de tirer des conclusions, en raison des erreurs auxquelles peuvent le conduire ses présupposés et autres « interprétations naturelles ». On voit cependant qu’Evans-Pritchard semble disposé à donner à la conception du temps chez les Nuer un caractère de singularité qui l’opposerait fondamentalement à la conception occidentale. Or on s’aperçoit également, je pense, que certains registres thématiques qui seraient susceptibles d’étayer une telle affirmation (économie du temps, découpage du temps…) n’appartiennent que secondairement à la discussion philosophique du temps, et il est dès lors possible qu’Evans-Pritchard, s’il tire le reste de ses conclusions d’observations du même ordre, ne soit pas fondé à dire des choses plus fondamentales sur la conception du temps chez les Nuer, par exemple que pour eux le temps ne s’écoulerait pas (« Les Nuer ne peuvent pas parler du temps comme s’il s’agissait d’une réalité qui passe »). Or, même si les Nuer ne pouvaient pas en parler ainsi, cela ne signifierait pas encore qu’ils ne l’intuitionnent pas ainsi, car l’on pourrait inférer d’autres observations que telle est cependant bien leur intuition, par exemple s’ils s’attendent à ce que la nuit succède au jour et le jour à la nuit. Je montre en xiv que la conception kantienne du temps n’empêche pas Kant de faire certains développements en la matière qui seraient pour beaucoup le signe évident, sous la plume d’un autre auteur, d’une conception anti-kantienne du temps.

De même, il doit pouvoir être démontré qu’aucun symptôme de maladie nerveuse ou mentale ne peut servir à réfuter l’universalité de la subjectivité formelle. C’est ma conviction, et je la donne comme un moyen de tester ce que j’avance. Je m’attends bien sûr à ce que d’aucuns traitent certains symptômes comme ils traiteraient le quart d’heure toulousain, c’est-à-dire comme un élément probant à l’encontre de mes affirmations. De manière générale, la surévaluation des différences au plan épistémologique résulte de la tendance analytique poussée de la spécialisation scientifique. Les gros plans sur des concepts ou ensembles de concepts leur assignent une place spéciale dans la représentation, d’où résulte la surévaluation de leur signification épistémique. Je pense également qu’un aveugle de naissance a la même intuition que qui que ce soit ; l’intuition (Anschauung) n’est pas équivalente à la visualisation.

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« Une grande science ne reconnaît pas même les règles de la logique » (199)

Voilà un genre d’assertion qui semble devoir s’expliquer uniquement par le contexte de contre-culture (et de provocation gratuite) dans lequel elle s’inscrit. C’est d’autant plus manifeste que Feyerabend n’hésite pas à recourir délibérément à des expressions contradictoires telles que « l’appel à la raison est dénué de raison ». La dernière phrase de son livre elle-même, après de nombreux passages faisant l’éloge de l’irrationnel (qu’il faut comprendre comme un nouvel « éloge de la folie » à la manière d’Erasme), contredit tous ces passages : « La rationalité de nos croyances en sera [si nous suivons les préconisations de F.] sans doute considérablement augmentée. » Il ne nous viendrait donc pas à l’idée de discuter ces paroles, de leur attribuer une autre valeur que celle d’une figure de style, si F. n’avait pas entendu les étayer par des remarques apparemment sérieuses.

Pour réfuter l’apodicticité de la logique, F. multiplie, dans un passage curieux pp. 289-90, les exemples sans les discuter. Les deux ou trois exemples dont le sens se laisse toutefois deviner sont aisément réfutables. Ainsi, sert à réfuter la logique une illusion d’optique géométrique. Il s’agit de l’illusion de Müller-Lyer dans laquelle deux segments de droite de taille égale nous paraissent de taille différente selon que les pointes de flèche fixées à leurs extrémités sont tournées vers l’extérieur ou vers l’intérieur du segment. Si l’on place ces segments dans le prolongement l’un de l’autre (avec leurs flèches pointant différemment) pour former la base d’un triangle isocèle, il nous semble voir « un triangle isocèle dont la base n’est pas également séparée en deux par la perpendiculaire » (290), ce qui donne une proposition géométrique non conforme à la « logique » euclidienne. Or les illusions d’optique ne conduisent pas, dans l’expérience sensible, à rejeter l’observation ou à en relativiser la valeur épistémologique, mais à la corriger par les opérations logiques (et sans doute également intuitives) appliquées aux effets connus de l’illusion dans la représentation ; comment pourraient-elles dès lors conduire au rejet ou à la relativisation de la logique elle-même ?

Un autre exemple pris par Feyerabend relève également de l’illusion d’optique, mais cette fois dans l’observation empirique : « si nous fixons une figure en mouvement qui vient juste de s’arrêter, nous la verrons se mouvoir dans la direction opposée, mais sans changer de position. La seule description adéquate du point de vue phénoménologique sera : ‘Cela se meut dans l’espace, mais ne change pas de place’ – et cette description se contredit elle-même. » (289) En note, F. ajoute à propos de cet exemple : « On nous a objecté (Ayer, G.E.L. Owen) que nous nous occupions d’apparences, non d’événements réels, et que la description correcte est : ‘Cela paraît se mouvoir …’ Mais la difficulté subsiste. Car si nous devons utiliser le terme ‘paraître’, nous devons le placer au commencement de la phrase, ce qui donne ‘il paraît que cela se meut et ne change pas de place’. Et comme les apparences appartiennent au domaine de la psychologie phénoménologique, nous avons prouvé notre assertion : ce domaine contient des éléments incompatibles avec eux-mêmes. » On ne voit pas très bien si c’est parce que le mot « paraître » doit être placé en début de phrase ou parce que les apparences appartiennent au domaine de la psychologie phénoménologique que la logique formelle est déclarée non grata… La psychologie, même phénoménologique, n’est pas un domaine à part de la connaissance, dont les aberrations perceptuelles devraient recevoir une valeur épistémique du simple fait qu’elles existent, alors même qu’elles sont corrigées automatiquement par une autre instance de l’appareil cognitif (ou se corrigent d’elles-mêmes). Du reste, en donnant les raisons de son choix d’interpréter ces phénomènes comme il le fait, F. cherche à convaincre que son choix n’est pas mauvais ; en l’occurrence, je ne trouve pas son argument particulièrement logique, mais il n’en demeure pas moins que, s’il l’avance, c’est qu’il doit lui trouver une certaine force de conviction, et je ne vois pas où il place cette force de conviction si ce n’est dans le raisonnement qu’il tient. Or ce raisonnement a toutes les apparences d’un raisonnement logique (même si je le trouve défaillant de ce point de vue).

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Il n’est pas exact que la science, le mythe, la religion soient égaux, dans le domaine empirique. La religion et les mythes sont des contenus moraux, et ils s’égarent quand ils prétendent en déduire des connaissances empiriques, tout comme la science s’égare quand elle prétend tirer des enseignements moraux.

Les mythes des sociétés primitives (j’emploie le terme « primitif » exactement de la même manière que l’emploie par exemple le poète et ami des Amérindiens Ernesto Cardenal ; voyez ici mes remarques à ce sujet) ne sont pas leur science empirique. Le mythe peut bien se présenter comme une explication du monde, à l’instar de la science occidentale, mais il s’agit dans le cas du mythe d’une activité liée à la raison pratique et non à la raison pure théorique : le mythe est un contenu moral. La présence de mythes n’empêche nullement que la raison théorique s’exprime aussi dans les sociétés primitives sous forme de science empirique : médecine (pharmacopée naturelle…), technique, astronomie, etc., connaissances non écrites dans des sociétés sans écriture. (Ces connaissances empiriques peuvent également prendre place dans les mythes, en vue de leur transmission, mais elles y occupent alors une place en tant que connaissances empiriques.) Affirmer, comme F., que la science et le mythe sont équivalents, c’est resservir, en essayant vainement de la retourner, la pensée impérialiste selon laquelle la science rationnelle appartient à l’Occident et le mythe irrationnel aux peuple sous-développés. Or la science empirique s’appuie grosso modo (en laissant de côté la magie) sur les mêmes méthodes que la science occidentale – observation, expérimentation –, méthodes que F. entend relativiser en invoquant une alternative mythologique propre aux sociétés primitives, où précisément le mythe n’est pas une alternative à la science empirique mais son complémentaire, comme la religion en Occident. (Je ne vois d’ailleurs pas de raison de distinguer religion et mythe dans ce cadre.) Bref, les mythes des primitifs sont la même chose que les mythes des Grecs anciens, qui n’étaient pas leur science. Et la réponse de F. à Malinowski expliquant le mythe par son caractère « pragmatique », réponse selon laquelle la science occidentale ressemble en réalité bien plus au mythe que ce que le scientisme en dit (car, par exemple, il y a aussi des « tabous » dans les milieux scientifiques), confirme simplement que le scientisme est irrationnel (il rend l’empirisme dogmatique), et non que la science et le mythe sont au fond équivalents.

Feyerabend rappelle d’ailleurs les nombreuses connaissances empiriques des temps passés ainsi que des sociétés primitives (346-7), pour continuer à dire que la science n’est pas la seule solution possible. Mais ces connaissances empiriques (en mettant de côté la magie) ne peuvent recevoir d’autre nom que celui de science, à moins qu’il faille nécessairement réserver cet usage aux seules connaissances empiriques accumulées en Occident depuis Newton (qui pratiquait pourtant l’ésotérisme).

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xi

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L’exemple de la médecine chinoise est intéressant (Feyerabend l’évoque vers le début de son livre, p.51, et y revient à la fin, p. 345). La médecine traditionnelle fut d’abord abandonnée en République populaire de Chine, au nom du progrès (car l’idée du progrès chez les révolutionnaires chinois était totalement calquée sur le modèle occidental), avant d’être remise à l’honneur.

Les principes de la médecine chinoise ne sont qu’imparfaitement démontrables par les principes de la médecine occidentale, et vice-versa. Chacune de ces sciences est née d’observations différentes, qui se sont cristallisées dans des ensembles de concepts différents dont le contenu s’est progressivement étendu (distinction extensive) et enrichi (distinction intensive). Cette distinction peut, ou non, conduire les concepts de l’une et de l’autre à se recouper, mais ce n’est aujourd’hui pas entièrement le cas.

On peut faire la même remarque pour le feng shui lié à la philosophie taoïste. Selon moi, la psychologie évolutionniste (darwinienne) conduit à des notions sur le bien-être corporel et psychique connues depuis longtemps en feng shui (j’en ai dit un mot ailleurs).

Je considère que F. a tort de parler de la médecine chinoise comme d’une discipline non scientifique, (345) même si, on l’a compris, ce n’est pas une expression péjorative sous sa plume. C’est simplement une confusion de sa part. La médecine chinoise n’est ni plus ni moins scientifique que la médecine occidentale. (Elle reste peut-être à ce jour moins industrialisée cependant.)

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xii

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Le recours à l’histoire de l’art (pp. 255 et suivante) pour étayer l’incommensurabilité dans le domaine théorique est douteux, c’est une nouvelle confusion : cf. Critique de la faculté de juger. Le goût (l’universel subjectif) ne se calque pas purement et simplement sur la raison (l’universel objectif). Ce qui est vrai dans l’universel objectif l’est pour tout être pensant, tandis que ce qui est beau dans l’universel subjectif l’est seulement pour l’humanité et non pas forcément pour tout être pensant (vous avez bien lu). Autrement dit, des seules évolutions de la représentation artistique il n’est pas permis de faire des inférences quant aux évolutions de l’activité théorique.

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xiii

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L’hommage que rend Feyerabend à Imre Lakatos fait visiblement partie de sa méthodologie opportuniste personnelle. Le moins que l’on puisse dire est qu’il ne rend pas la pensée de son « ami et frère en anarchisme » (dédicace) particulièrement intéressante. Sa critique est catégorique, définitive et impitoyable, tandis que les éloges portent sur des points dont la pertinence n’apparaît pas évidente, et ils sonnent donc faux.

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xiv (en guise de conclusion)

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Puisque le titre du présent essai (ou chapitre) est « Kant et l’anarchisme épistémologique de Feyerabend », peut-on dire quelque chose sur la pensée de Feyerabend relativement à Kant ? La philosophie de Kant n’est pas discutée en tant que telle dans Contre la méthode. Les rares fois où Feyerabend y cite Kant, il montre qu’il n’en a qu’une connaissance superficielle et à vrai dire grandement insuffisante ; il rejette la pertinence de cette philosophie dans les mêmes termes confus qu’un empiriste moyen.

En dépit d’une citation en tête de chapitre (tout de même) qui vise à montrer qu’avec son idée de « ruse de la raison » Kant n’est pas très éloigné de l’anarchisme épistémologique de F., ce dernier considère, se contentant de reprendre quelques poncifs du scientisme le plus dogmatique, que la philosophie kantienne est un obstacle aux progrès de la science. (Il n’est pas du tout impossible que ce soit le cas d’une certaine philosophie kantienne notamment académique, mais je nie que cette pensée dérivée soit une expression rationnelle de la pensée primaire, de même que je nie que le scientisme soit une expression rationnelle de l’activité scientifique.) Je le cite :

« Les langages d’observation peuvent se trouver prisonniers de formes de spéculation plus anciennes qui affectent, de cette manière détournée, toute méthodologie, même la plus progressiste. (C’est ainsi que le cadre d’un espace-temps absolu de la physique classique fut codifié et consacré par Kant.) » (68)

Dans cette citation, F. montre qu’il n’est pas exempt lui-même d’une certaine forme de scientisme car il considère qu’une pensée philosophique n’existe que comme interprétation (« codification ») de résultats scientifiques : s’il le dit du kantisme, je ne vois aucune philosophie qui serait plus que cela. Mais la pensée philosophique, si elle s’informe des résultats des sciences, ne leur doit guère l’essentiel. C’est d’ailleurs une pensée confuse qui s’exprime là : si la philosophie se borne à codifier des notions scientifiques, comment peut-on dire que l’observation scientifique est susceptible de se trouver prisonnière de spéculations philosophiques ? La philosophie n’est dans ce cas qu’une courroie entre différentes théories scientifiques.

En outre, si l’obstacle représenté par le kantisme tient à cet « espace-temps absolu », que penser de la phrase d’Einstein que j’ai citée en lxv-xiv : « Selon la théorie de la relativité restreinte, le continuum à quatre dimensions formé par l’union de l’espace et du temps retient le caractère absolu qui, selon la théorie précédente, appartenait à la fois à l’espace et au temps séparément » ? Einstein ne paraît pas ici en contradiction avec Kant. Or, malgré les citations de Contre la méthode qui se trouvent en ii, Feyerabend juge favorablement Einstein.

On trouve la même idée de dépendance étroite du kantisme envers la physique newtonienne dans le livre de Jarrosson cité plus haut : « Kant cherche à produire une épistémologie qui admette que la physique newtonienne soit vraie absolument. Einstein va se charger de rendre cette recherche sans objet. » Vu la discussion à laquelle Kant soumet la physique de Newton entre autres dans son Opus postumum (voyez ici), la première affirmation est gratuite. Une telle recherche n’existant pas en ce qui concerne Kant, si Einstein a rendu quelque chose sans objet ce n’est certainement pas le kantisme.

Du reste, c’est, de la part de Feyerabend comme du dernier auteur cité, se payer de mots. On associe la philosophie de Kant au mot « absolu », donc la théorie de la « relativité » l’a réduite à néant… Voyons un peu de quelle manière la philosophie kantienne codifie l’espace-temps absolu de la physique classique (citations tirées des Premiers principes métaphysiques de la science de la nature, de 1786) :

« Tout mouvement qui est objet de l’expérience est seulement relatif. L’espace où il est perçu est un espace relatif qui lui-même se meut à son tour, et peut-être suivant une direction contraire, dans un espace plus étendu ; par suite, la matière, en mouvement par rapport au premier espace, peut être dite au repos par rapport au second : ces modifications du concept des mouvements se poursuivent à l’infini, à mesure que change l’espace relatif. Admettre comme donné lui-même un espace absolu, c’est-à-dire un espace qui, n’étant pas matériel, ne peut être objet de l’expérience, c’est admettre une chose qui ne saurait être perçue ni en soi ni dans ses conséquences (à savoir le mouvement dans l’espace absolu) ; et on voudrait admettre cela afin de rendre possible l’expérience, alors que l’expérience doit toujours pouvoir être établie sans cet espace. »

« En faire [faire de l’espace absolu] une chose réelle, c’est confondre l’universalité logique d’un espace quelconque auquel je puis comparer tout espace empirique comme y étant contenu, avec l’universalité physique d’un contenu réel ; c’est méconnaître la raison dans son idée. »

« Nous ne sommes pas non plus en état de désigner, dans quelque expérience que ce soit, un point fixe par rapport auquel on déterminerait ce qui devrait s’appeler mouvement et repos au sens absolu. »

J’arrête là, tout en demandant si, chez les porte-paroles de la révolution relativiste, on trouve des aperçus nouveaux par rapport à ce qu’exprime le supposé codificateur de la physique classique et de son espace absolu.

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À suivre : Comment le milieu de l’homme peut être façonné par une technique dérivée de connaissances empiriques sans caractère apodictique.

L’Assassinat du Président Sadi Carnot vu par la presse de l’époque

Essai inédit de 1999 à peine retouché et avec quelques réflexions complémentaires entre []. Les articles de presse commentés se trouvent à la fin de l’essai, après les notes et une bibliographie partielle.

La photo de Caserio a également été ajoutée pour ce blog (Source). Entre le Président Sadi Carnot et Caserio l’anarchiste, j’ai pensé que ce dernier avait plus de titre à illustrer l’essai que son auguste victime, dont personne ne se souvient si ce n’est pour avoir été assassinée par Caserio. N’hésitez pas à me corriger si j’ai oublié un fait mémorable du président Sadi Carnot !

Ajout 5/3/2021 le PDF : Assassinat Sadi Carnot

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Lorsqu’à Lyon, le 24 juin 1894, le Président de la République Sadi Carnot est poignardé au milieu de la ville en fête qui l’acclame, l’émotion est vive. Le coupable est empoigné par les gendarmes. La foule déchaînée veut faire justice sur le champ. On apprend que le meurtrier est Italien. Aussitôt, les commerces tenus par des immigrés venus depuis l’autre côté des Alpes s’établir à Lyon, sont mis à sac. Le consulat italien est envahi aux cris d’« À bas l’Italie ! » et saccagé.

Dans les jours qui suivent l’attentat, des manifestations populaires dans toute la France expriment une haine farouche des Italiens. Des milliers d’entre eux quittent la France pour éviter de subir des violences. À Toulon, un Italien est tué, victime de ce mouvement spontané de colère que les forces de l’ordre ont du mal à contenir.

L’assassinat du premier magistrat de la République a choqué les consciences. Le sentiment collectif est fort : les gens se sentent atteints par un crime visant la représentation suprême de la nation. La réaction est violente, destructrice. Des larmes peut-être mais surtout des cris, et des attaques vengeresses, expiatoires.

Si l’événement suscite une telle réaction parmi la population, il faut s’attendre à ce que la presse en fasse la une de ses journaux, et qu’il cristallise autour de lui les débats d’idées et d’opinions qui agitent l’époque. Une recherche en bibliothèque le confirme. Le chercheur qui compulse les articles de journaux de diverses tendances politiques publiés au moment des faits, recueille une documentation précieuse à plusieurs titres. D’abord, il aura mis en présence diverses représentations d’un même événement de choix : un attentat contre le Président de la République. L’événement est de choix car les compte rendus qu’il suscite, en tant que moment de crise, ne peuvent que refléter les opinions politiques fondamentales et prises de position de chacun. Qui a frappé ? un Italien ? un anarchiste ? un fou ? une idée ? Qui a été frappé ? le représentant suprême de la France ? la France elle-même ? la République ? un usurpateur ? De sorte que ce sont les diverses conceptions intellectuelles existant au sein de la Troisième République, plus ou moins centralement, qui apparaissent dans cette documentation.

La présentation différenciée de l’événement dans la presse d’opinion permet de dessiner le paysage doctrinal de l’époque. Le chercheur peut alors historiciser des doctrines qui composent et clivent la République aujourd’hui, par une comparaison montrant que l’héritage auquel prétend tel ou tel courant n’est pas forcément tel qu’il se donne à voir. Les défenseurs d’une doctrine en revendiquent l’historicité (« notre héritage humaniste… »), sans en dévoiler les évolutions à travers l’histoire. Car il y a un fait duquel il faut se pénétrer, c’est que les mentalités changent dans le temps. Une étiquette politique en 1894 ne couvre pas la même mentalité que cette même étiquette un siècle plus tard. Une doctrine cache tout autant qu’elle montre (à l’instar de la télévision selon Pierre Bourdieu), et ce qu’elle cache, c’est ce qu’elle doit aux circonstances propres à son époque, et son travail de déshistoricisation.

C’est une telle analyse que nous nous attacherons à développer dans le vif du sujet, à l’aide des thèmes récurrents qui traversent les commentaires journalistiques au sujet de la mort du Président Carnot.

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Auparavant, nous avons jugé opportun de relater brièvement les faits marquants de l’anarchisme, pour avoir un aperçu de ce qu’est cette doctrine politique que le sens commun a trop tendance à regarder comme l’expression brutale, et in fine jamais théorique, d’une haine de parias contre la société. Nous verrons que la presse, qui en déforme le message, ou l’occulte, ou tout simplement ne le comprend pas, traduit à l’époque déjà, si même elle n’en est pas responsable, cette conception ancrée dans le sens commun. La presse de l’époque est tout simplement indifférente à la question sociale, et les choses ont à cet égard peu changé, malgré certaines apparences.

L’anarchisme est une branche du mouvement ouvrier. Le mot « an-archie » désigne à l’origine la société idéale selon Pierre-Joseph Proudhon, dans laquelle l’État et le patronat n’existent pas – société de producteurs unis par des contrats libres dans des mutuelles de production.

Bakounine reconnut l’influence de Proudhon sur son oeuvre1, alors que Marx, après avoir reconnu ses mérites, avait critiqué Proudhon dans Misère de la philosophie (1847). Ainsi allait se dessiner, au sein de la première Internationale, le principal clivage entre bakouninistes et marxistes. Les marxistes sont désignés comme des communistes autoritaires. Bakounine et les siens se dénomment eux-mêmes des communistes libertaires.

Pour eux, la Révolution doit entraîner l’effondrement immédiat et total de l’État. Ils ne croient pas au bien-fondé d’une dictature du prolétariat, et veulent l’absorption complète, sans délai, du politique dans l’économique et le social. De surcroît, ils rejettent l’activité politique légale des ouvriers, qui ne peut que retarder la Révolution. Ils ne veulent pas non plus d’une autorité centralisée dans l’Internationale. Par conséquent, l’Internationale anti-autoritaire eut une structure décentralisée et se borna à la convocation de fédérations autonomes, quand celles-ci existaient.

L’activité ouvrière avant la Révolution prend pour eux la forme de la « propagande par le fait ». Pour la plupart, ils n’attendent rien de bon de la grève offensive, c’est-à-dire de la grève pour l’augmentation des salaires et la réduction du temps de travail. Le caractère réformiste de ces grèves est à leurs yeux antirévolutionnaire2. Ainsi, les anarchistes furent nombreux à réprouver la loi des huit heures – « Nous savons que le malheur de la société actuelle n’est pas que le travailleur travaille dix, douze ou quatorze heures, mais que le patron existe »3 – ainsi que l’institution, en 1890, du 1er Mai, car ces évolutions de façade sont de nature à désamorcer l’explosion spontanée qu’est la Révolution et donc à prolonger l’exploitation du prolétariat par la classe capitaliste. Ils en vinrent à dénoncer les ouvriers engagés en politique et participant à l’élaboration des lois, même des lois considérées comme des avancées sociales, en tant qu’ennemis de la liberté, dont seule la Révolution des opprimés peut représenter l’avènement.

« Propagande par le fait » et « reprise individuelle » sont les deux thématiques de la praxis anarchiste à la fin du 19e siècle. L’attentat de Caserio fut une expression particulièrement spectaculaire de la propagande par le fait. La reprise individuelle ne nous intéresse pas ici en tant que telle. D’un mot, disons qu’elle s’appuie sur l’idée suivante : les producteurs ont un droit de reprise collective sur les moyens de production accaparés par la bourgeoisie, et ce droit se fait valoir dans la Révolution. L’ouvrier dans le dénuement a quant à lui le droit, dans la société capitaliste qui, non contente de l’aliéner, le laisse mourir de faim, de persévérer dans son existence par tous les moyens, même contraires aux lois de la société capitaliste, à savoir le vol, et de reprendre ainsi individuellement les fruits du travail ouvrier. Cela n’est qu’une mesure de pis-aller appelée par la nécessité, dans l’attente de la Révolution. Cette dernière est le soulèvement général du prolétariat.

Si le prolétariat fait de la politique, il est perdu. Il faut que, grâce à la propagande, il en vienne à considérer sa véritable finalité. La presse anarchiste eut un grand nombre de journaux, plus ou moins réguliers, plus ou moins éphémères. Cependant, les anarchistes considérèrent que la propagande par la parole et l’écrit était insuffisante. La propagande par le fait avait pour but de désigner aux travailleurs leurs ennemis et de les dissuader de s’engager sur le terrain politique. La première action de propagande par le fait eut lieu en 1877 à Bénévent, en Italie (incendie d’archives communales) et la méthode fut approuvée par l’Internationale en 1880.

Jusqu’en 1892, elle eut peu d’ampleur. De 1892 à 1894, en revanche, une vague d’attentats frappa la France. S’illustrèrent des anarchistes dont les noms sont restés. Ravachol, qui prononça un vibrant plaidoyer pour la cause des ouvriers lors de son procès et qui devint, dans le florilège anarchiste, Ravachol-Jésus, avait fait exploser plusieurs bombes à Paris. Auguste Vaillant est célèbre pour avoir lancé le 9 décembre 1893 une bombe à la Chambre des Députés, « l’Aquarium des Bouffe-Galette », selon le journal anarchiste Le Père Peinard. La bombe blessa quelques députés. Édouard Drumont (que l’on retrouvera plus loin avec deux articles concernant l’assassinat du Président Carnot) forgea pour l’occasion le néologisme de « chambricide ».

Santo Geronimo Caserio était un anarchiste de nationalité italienne. ll exerçait depuis l’âge de dix-huit ans le métier de mitron dans des boulangeries à Lyon, Vienne (dans l’Isère), Sète (dans l’Hérault). Il avait adhéré à l’anarchisme en Italie.

Apprenant la visite, à l’occasion de l’Exposition universelle, du  Président de la République à Lyon, Caserio décida qu’il serait sa victime. Il accomplit son attentat le 24 juin 1894. Son procès s’ouvrit le 2 août de la même année. Condamné à mort, il accueillit la sentence au cri de : « Vive la révolution sociale ! » et fut exécuté le 15 août. Son attentat fut le dernier acte important de propagande par le fait en France. (Les attentats anarchistes se poursuivirent ailleurs, notamment en Russie, où Albert Camus indique, dans L’Homme révolté, que 1905 fut l’année qui connut le plus grand nombre d’attentats.)

La loi française du 28 juillet 1894, visant à « atteindre ceux qui font, par un moyen quelconque, acte de propagande anarchiste », conduisit à l’arrestation de nombreux militants et à ce que l’on a appelé le Procès des Trente. Ce fut la fin de « l’ère des attentats » et l’anarchisme se tourna alors en France vers d’autres stratégies ou formes d’expression, telles que le syndicalisme (Charte d’Amiens, 1906 : anarcho-syndicalisme) ou les milieux libres (communautés libertaires)5.

Cet exposé sommaire nous permettra d’établir avec netteté l’écart entre la doctrine anarchiste telle qu’énoncée par les militants et les explications fournies par la presse (bourgeoise).

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Cette introduction serait incomplète si elle ne rendait pas compte de ce qu’est la presse en 1894.

La Troisième République, régime représentatif de caractère parlementaire, entendit enraciner dans la société les acquis de la Révolution de 1789. Les premières décennies de la Troisième République sont une période fondatrice parce qu’avec la lutte politique entre républicains et monarchistes, et le déplacement des élites du propriétaire foncier et du curé aux « notables », avocats, médecins, notaires, un nouveau rapport entre le pouvoir politique et la population s’établit.

La notion d’opinion publique rend bien compte de ce nouveau rapport, qui se traduit par l’essor de la presse. La presse de l’époque est un substitut aux partis politiques manquants dans le jeu parlementaire. En effet, les politiciens ne sont pas encore regroupés dans des organisations partisanes structurées au plan national. Ce type de discipline n’existe pas encore. Les votes se construisent au sein de groupes parlementaires aux frontières plutôt floues. Les tractations sont hautement personnalisées. Les grandes figures ont leurs amis, qu’ils pourvoient en portefeuilles. Derrière eux, les hommes se regroupent par affinités, la plupart du temps sociales. Des « personnels » se distinguent : personnel gambettiste –députés de province, bohème intellectuelle–, personnel ferryste –grande bourgeoisie.

L’homme politique est souvent le créateur et directeur d’un journal. C’est ainsi qu’il expose ses opinions à l’opinion publique et cherche à l’influencer. C’est l’homme politique qui rédige les éditoriaux ; les journalistes n’ont pas comme aujourd’hui le privilège du commentaire de l’actualité politique.

Quand ce n’est pas un homme politique qui est rédacteur en chef du journal, le rédacteur en chef n’en est pas moins l’éditorialiste politique, qui prend parfois le titre de « directeur politique » du journal, comme c’est le cas au Siècle. Le commentaire politique est au sommet de la hiérarchie des genres du journalisme.

Le journal est une tribune. Chateaubriand, en son temps, notait que journalisme et discours politique relèvent du même genre. La presse n’est pas encore autonome : elle est un organe du politique, un instrument au service des politiciens.

Elle est déjà un phénomène de masse, et l’objet de débats politiques houleux, dans lesquels l’histoire de l’anarchie intervient.

La loi du 29 juillet 1881 avait rompu avec l’ancienne législation et institué « un véritable code de la presse »6. Elle supprimait toutes les mesures préventives, écartait tous les « délits d’opinion » pouvant donner lieu à des « procès de tendance » : attaques contre la Constitution, contre le principe de souveraineté du peuple, contre le respect dû aux lois, contre la liberté des cultes, la propriété, la famille… L’excitation à la haine et au mépris du gouvernement, ou encore l’outrage à la morale publique et religieuse, ne constituaient pas non plus des délits d’opinion. Le projet suscita de vives discussions, mais c’est le point de vue exprimé par, entre autres, Clemenceau qui prévalut : le droit de discuter et de critiquer le gouvernement doit être absolu et placé hors de toute atteinte, car la République ne peut vivre que de liberté, des lois répressives lui seraient fatales.

La loi en vint néanmoins à subir des modifications dans un sens restrictif des libertés. Le 2 août 1882, d’abord, fut votée une loi pour la répression des outrages aux bonnes mœurs. Elle visait à endiguer le flot, survenu dès la promulgation de la loi en 1881, de publications obscènes « dont l’étalage déshonorait les promenades les plus fréquentées des grandes villes, et dont la grossièreté était signalée aux passants par les cris et les commentaires des vendeurs. »7

À la mort de Gambetta, le prince Napoléon, Napoléon-Jérôme Bonaparte, lança un appel au pays en faveur d’un régime bonapartiste. Il fut arrêté mais bénéficia d’un non-lieu en raison de la loi de 1881. Des projets pour la répression des manifestations séditieuses virent alors le jour. Le projet de loi du cabinet Ferry fut battu à la Chambre en 1884. Le projet du sénateur Bozérian, en 1888, pour restreindre les abus de la liberté de la presse, n’aboutit pas non plus. Le projet de loi de Marcel Barthe concernant les délits d’injure, d’outrage et de diffamation contre les fonctionnaires, fut repoussé en 1890. Les premières modifications de la législation concernant les délits d’opinion n’intervinrent qu’à la suite de la propagande et des activités de l’anarchisme : lois des 12 et 15 décembre 1893 et loi du 28 juillet 1894. Si, en 1881, la provocation directe était condamnée, en 1893 la provocation indirecte le fut également, par exemple l’apologie du crime.

La loi de 1894 est une loi d’exception contre la propagande anarchiste. M. Dupuy cita comme exemple de propagande anarchiste l’article d’un socialiste contre la peine de mort. On comprend, dans ces conditions, que la gauche combattit le projet. Elle le jugeait inefficace et dangereux pour la liberté. Tous les amendements furent rejetés et le texte adopté. La guérilla parlementaire contre les « lois scélérates » créa une hostilité profonde entre le centre et la gauche, et cimenta l’union des socialistes et des radicaux.

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Pour constituer une revue de presse à peu près significative du champ politique de l’époque, nous avons consulté l’Annuaire de la Presse francaise et du Monde politique, 1894 par Henri Avenel. Cet ouvrage, dont le fondateur fut Émile Mermet, et qui en 1894 tirait pour la quinzième année consécutive, est une véritable mine de renseignements. Outre les rubriques concernant les journaux de Paris et les journaux des « Départements », il fournit l’index de toutes les sociétés et associations de Paris, les renseignements officiels, tout ce qui concerne l’administration de la ville de Paris, l’armée, les grandes écoles nationales, les chemins de fer, l’industrie…

En 1894, une « Statistique électorale de la France » est publiée pour la première fois dans l’Annuaire. C’est le signe de la récente entrée de la science politique dans la sphère des connaissances légitimes. Cette nouveauté s’accompagne d’une profession de foi : « Pour nous, dans notre modeste sphère, notre ambition –ou plutôt notre récompense– sera d’avoir contribué de toutes nos forces à faire aimer de nos concitoyens cet esprit politique dont on médit parfois, mais qui est l’âme et la vie d’une nation, sans lequel les hommes ne sont qu’un troupeau docile, à la merci du vent et de la tempête. Depuis 1889, nous n’avons cessé de faire de notre Annuaire le porte-drapeau de cette idée. »

Voici ce qui est dit de la presse en 1894. À Paris, tout d’abord, la presse comptait au premier mai 1894, 2.385 organes, soit dix-huit de plus qu’à pareille date l’année précédente. L’accroissement des organes nouveaux est cependant en baisse. Quant au nombre des journaux politiques8, il a baissé de seize ; on est passé de 190 à 174 titres.

Sur ce nombre, 136 journaux sont républicains, 16 conservateurs. L’Annuaire signale que « 12 sont catalogués sans garantie absolue de certitude ».

Sur ce nombre encore, 83 sont des quotidiens, 82 des hebdomadaires, un est bihebdomadaire, un trihebdomadaire, trois mensuels, et trois sans date fixe. Fait important, l’illustration, qui était jusqu’alors le privilège exclusif des publications hebdomadaires ou mensuelles, a pénétré « ces derniers temps » le journalisme quotidien.

Dans « les Départements », on compte 3.878 organes politiques, soit 130 de plus que l’année précédente. 1.251 sont des organes républicains, soit 81 de plus ; 450 sont des organes conservateurs, 52 de moins. Une explication est fournie à ces évolutions : les journaux conservateurs se rallient à la « forme » républicaine. Quant à « ceux qui ont tenu bon (ils) ont renoncé à leur ancienne dénomination de monarchiste ou d’impérialiste pour adopter l’étiquette de conservateur, ou conservateur-libéral, ou libéral ». On voit qu’un journal est conservateur quand il a une étiquette « monarchiste », mais qu’il est républicain quand il a une étiquette « conservateur ». Rappelons-nous que les républicains, sous la Troisième République, se qualifiaient eux-mêmes de conservateurs9 (Thiers ; Gambetta : « les vrais conservateurs ») et qualifiaient d’aventuriers les réactionnaires.

Le nombre, dans les Départements, de publications diverses est de 2.179. C’est un nombre comparativement peu élevé (contre 2.385 pour la seule agglomération de Paris). Les Parisiens consomment donc nettement plus la presse spécialisée que les Français de province.

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Le cadre d’analyse de l’explication politique de l’assassinat présidentiel est ainsi posé. Comment ces analyses, comment l’explication de l’explication par la presse, doit-elle être conduite ? Dans un premier temps, notre intérêt se portera sur la qualification de l’acte et celle de l’exécutant. La question est de savoir quels motifs sont donnés pour expliquer l’attentat, et pourquoi de tels motifs sont avancés. Comme l’événement met en présence un Président et un ouvrier anarchiste de

nationalité italienne, le fond de l’explication fait intervenir toute l’argumentation sous-jacente à des positions politiques spécifiées. Cette première partie est divisée en deux sous-partie. La première présente la revue de presse, afin d’exposer les positions politiques qui fourniront la clé principale de l’explication des explications, et la seconde sous-partie rend compte de la qualification de l’acte et de l’exécutant. Dans un second temps, il est capital de mettre en lumière les modèles politiques qui, à travers la presse, se montrent, à l’occasion de l’événement, sous forme d’explication et d’interprétation, chacun y allant de sa conception de la France et de son commentaire normatif sur la vie et les institutions politiques du pays.

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I-L’EXPLICATION D’APRÈS LA POSITION DANS LE CHAMP POLITIQUE

A/ LA REVUE DE PRESSE
a. Les journaux politiques
b. Une sélection

B/ LA QUALIFICATION DE L’ACTE ET DE L’EXÉCUTANT
a. L’acte ressenti
b. Le criminel

II-LA PROPAGANDE « SUR LE FAIT »

A/ LA FRANCE ET SES ENNEMIS
a. Nation et Patrie
b. Chauvinisme

B/ QUERELLES PUBLIQUES
a. La pensée conservatrice
b. Socialistes et Républicains

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I-L’EXPLICATION D’APRÈS LA POSITION DANS LE CHAMP POLITIQUE

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Dans la pensée sociologique de Pierre Bourdieu, l’espace social est découpé en champs correspondant aux différentes pratiques et institutions sociales. Chaque champ est à la fois un champ de forces, structuré, différencié en positions dominantes et positions dominées, et un champ de luttes, pour la conquête des positions dominantes.

Nous considérerons l’ensemble des intervenants dans l’explication politique comme un champ politique. Les positions dominantes sont occupées par ceux qui délivrent l’explication légitime et institutionnelle, et qui luttent pour conserver ces positions. Les autres types de discours contestent la situation institutionnelle, soit dans sa généralité, soit sur certains de ses aspects.

La lutte politique est une lutte euphémisée qui passe par le canal de la communication. La presse est un élément fondamental de cette communication. Une position dominante est celle qu’un discours de type apologétique confirme, quand bien même il exprimerait de petites critiques ponctuelles (Le Petit Journal, Le Siècle). La contestation suppose quant à elle un état dominé et plus ou moins stigmatisé dans la République (anarchistes, communistes, mais aussi conservateurs catholiques). Lorsqu’une participation active dans l’arène parlementaire, « lieu » du politique, est susceptible d’apporter des gratifications en termes de position, cela se traduit par une contestation plus modérée ne portant que sur des aspects partiels (La Justice, de Clemenceau).

Pour résumer la situation à l’époque des faits, le centre est dominant (marais haut), les radicaux sont modérés, et les conservateurs sont radicaux…

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A/ LA REVUE DE PRESSE

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a. Les journaux politiques

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Faire un dossier de presse à l’aide d’une petite quinzaine d’articles de quotidiens parisiens, n’est-ce pas dérisoire lorsque l’on sait que les journaux politiques à Paris sont en 1894 au nombre de 174 ? L’argument des instituts de sondage peut servir ici : la quantité n’importe pas autant que la représentativité de l’échantillon. Pour être bien certain de cette représentativité, l’Annuaire de la Presse est un outil remarquable. D’abord, il opère une sélection entre les journaux importants et les organes mineurs, de tirage modeste et qui n’accueillent dans leurs colonnes la plume d’aucune personnalité politique de poids.

Les grands journaux politiques de l’époque sont : Le Constitutionnel, La Croix, L’Éclair, L’Étendard, L’Événement, Le Figaro, La France, Le Gaulois, L’Indépendance française, L’Intransigeant, La Justice, La Lanterne, La Liberté, La Libre Parole, Le Matin, La Nation, Le National, La Paix sociale, Le

Peuple français, Le Petit Journal, Le Radical, Le Rappel, La République française, Le Siècle, Le Soir, Le Soleil, Le Temps, Le Voltaire.

Des titres comme Le National, fondé en 1830 par Thiers, pour renverser le trône de Charles X, et qui passa aux mains d’Armand Carrel ; La République française, fondée le 7 novembre 1871 par Gambetta ; La France, que créa en 1861 M. de La Guéronnière et qui fut continuée par Émile de Girardin ; Le Temps, où collabora Guizot en 1830, et qui devint plus tard Le Monde, et les autres, tous présentent un intérêt pour le chercheur. Il a bien fallu choisir, et nous avons été aidé en cela par les commentaires de l’Annuaire. Notre choix s’est porté sur Le Petit Journal, Le Siècle, La Croix, L’Intransigeant, Le Figaro, La Libre Parole, et La Justice. En tout, sept journaux. Il est utile de les présenter.

[Il est dommage, compte tenu du sujet, qu’un journal anarchiste n’ait pas été retenu, quand bien même aucune feuille anarchiste n’aurait figuré dans l’Annuaire d’Henri Avenel, ce dont je ne me souviens pas. F.B. 2018]

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b. Une sélection

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Le Petit Journal est un quotidien, fondé en 1863. L’Annuaire indique à son sujet : « Nuance politique, républicain libéral. C’est celui de tous les journaux du monde dont le tirage est le plus élevé : plus d’un million d’exemplaires par jour. »

Le Siècle est un quotidien, fondé en 1836. Le premier rédacteur en chef en fut Ledru-Rollin. Commentaire : « Républicain. Lu dans tous les établissements publics : cercles, hôtels, restaurants, cafés, marchands de vin. Il compte parmi ses rédacteurs beaucoup de membres du Parlement… il a, au point de vue des questions extérieures et militaires, des questions économiques et fiscales, une autorité indiscutée. Le Siècle représente la défense de la liberté, de la propriété, de la légalité, de la paix sociale, de la patrie, contre la tyrannie socialiste, contre le collectivisme, contre la guerre sociale, et contre l’internationalisme révolutionnaire. Il soutient une lutte énergique contre le socialisme et le protectionnisme. »

La Croix est un quotidien, fondé en 1880. Commentaire : « Indépendant, ne fait pas de politique de parti et envisage toutes les questions au point de vue des intérêts catholiques. Elle donne toutes les nouvelles politiques et autres, et a des correspondances à l’étranger qui ont été très remarquées. »

Elle tire à 170.000 exemplaires par jour, en comptant les suppléments locaux de 104 départements ou arrondissements (La Croix du Midi, La Croix du Quercy…).

L’Intransigeant est un quotidien républicain socialiste fondé en 1880. Son rédacteur en chef en est Henri Rochefort, fondateur en 1868 de l’hebdomadaire La Lanterne dirigé contre l’Empire. Membre du gouvernement de Défense nationale, Rochefort approuva l’action de la Commune, ce qui lui valut d’être déporté en Nouvelle-Calédonie, d’où il s’échappa. Il ne retourna en France qu’au moment de l’amnistie, en 1880. Partisan du général Boulanger et du boulangisme (1885-1889), il se réfugia à Londres, d’où il attaqua les « chéquards » de Panama, puis les Dreyfusards. Il se rallia au nationalisme radical.

Le Figaro est un quotidien, fondé en 1854. Commentaire : « le plus important des journaux politiques français comme tirage (80.000 exemplaires par jour) ; celui dont la publicité a le plus de valeur et qui est la plus recherchée. »

La Libre Parole est un quotidien, fondé en 1892. Commentaire : « Antisémite et indépendant. » Le rédacteur en chef en était Édouard Drumont, auteur de La France juive : Essai d’histoire contemporaine (1886). La Libre Parole est connue pour les révélations qui déclenchèrent le scandale de Panama. Elle joua également un rôle important dans le lancement de l’affaire Dreyfus.

La Justice est un quotidien républicain radical, fondé en 1880 par Georges Clemenceau, leader des radicaux. En 1894, Clemenceau venait d’être compromis dans le scandale de Panama et battu aux élections de 1893. Il eut par la suite la carrière que l’on sait.

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B/ LA QUALIFICATION DE L’ACTE ET DE L’EXÉCUTANT

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a. L’acte ressenti

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« Épouvantable crime », « Ce monstrueux attentat, aussi stupide qu’il est lâche », « dans tout le pays une douloureuse sensation », « deuil égal de tous les citoyens », « L’odieux assassinat », « un atroce attentat » (Le Petit Journal)

« cet événement, si grave », « odieux attentat », « notre indignation » (Le Siècle)

« un événement bien inattendu », « la France dans la consternation », « La Bourse est très calme » (La Croix)

« crime inconcevable », « attentat condamnable » (L’Intransigeant)

« impression d’horreur », « la soudaineté de cette mort tragique », « drame de Lyon », « cet homme… frappé si cruellement et si soudainement » (Le Figaro)

« une nouvelle extraordinaire », « ceci passe les bornes de l’invraisemblable », « tragiques circonstances », « confond l’entendement et déroute les prévisions », « dramatisme vraiment stupéfiant » (La Libre Parole)

« une effroyable nouvelle », « Ce monstrueux attentat », « fin tragique », « un commun sentiment d’horreur », « cruelle épreuve », « inutilité » (La Justice)

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Ce qui frappe à la première lecture des articles, c’est le mélange entre l’émotion que provoque le crime et le discours politique raisonné qu’il suscite. L’émotion est ressentie de manière plus ou moins vive et sur une palette de sentiments plus ou moins étendue. Le registre va de l’étonnement à l’épouvante, en passant par l’indignation. Ceux qui s’étonnent peuvent aller jusqu’à la stupéfaction. Ceux qui s’effraient affirment cependant que le crime est inutile et ne changera rien (Clemenceau). Ceux qui sont stupéfaits ajoutent qu’au fond l’événement n’a rien d’extraordinaire pour ceux qui méditent « les lois mystérieuses qui gouvernent le monde » (Drumont). Plongé dans une « impression d’horreur », le rédacteur en chef du Figaro donne quant à lui ses pronostics sur l’élection présidentielle qui va avoir lieu.

L’émotion est donc unanime et unanimement surjouée. Les journalistes ont fort à faire pour ne pas se laisser submerger par elle et garder leur sang-froid. On appelle au calme dans L’Intransigeant et Le Petit Journal. Dans d’autres, on dit que le sang-froid a déjà été recouvré, le premier mouvement passé (La Justice) : « Paris a repris sa physionomie habituelle », « Le monde politique a repris son sang-froid ». Le Petit Journal, encore lui, dit que les pouvoirs publics ne perdront pas leur sang-froid et ne renonceront pas à « l’esprit de justice ». Pour Le Figaro, cependant, il faut encore attendre que l’on ait reconquis « le sang-froid nécessaire pour se rendre compte de la situation ».

Les auteurs de ces articles sont de toute évidence peu touchés, personnellement, par la mort de M. Carnot. Au-delà de l’expression conventionnelle d’horreur qu’appelle un homicide, toute la subtilité de leur rhétorique consiste à transposer dans l’émotivité du sujet qui écrit les sentiments exprimés par la foule, incompréhension, douleur, indignation, dans les manifestations populaires survenues spontanément après l’attentat. Étant entendu que chacun de ces intellectuels est en somme d’accord, il faut le souligner d’emblée, sur le peu de portée politique qu’aura l’assassinat.

En tant que porte-parole, l’auteur « ressent » ce que ceux dont il est la voix ressentent d’après lui, c’est-à-dire d’après ce qu’il pense qu’ils ressentent. Or il considère visiblement que les violentes manifestations populaires donnent la mesure exacte de ce que pensent les gens pour qui (à qui et à la place de qui) il parle.

Les gens se sont sentis frappés par le couteau de Caserio. En tuant le Président, on les atteint quelque part. Ce n’est pas si étonnant que cela dans la société du 19e siècle, où le sentiment de l’appartenance collective est encore fort, où la frontière entre vie publique et vie privée n’a pas d’aussi nets contours qu’aujourd’hui, où la sphère privée n’est pas investie de la même manière qu’aujourd’hui. Si, de nos jours, nos sentiments ont un domaine défini, la sphère privée, à l’époque les sentiments se fixaient tout autant, si ce n’est entièrement, sur la vie publique (cf Norbert Elias, La Civilisation des mœurs, 1939).

En 1894, seuls les romanciers « s’en tamponnent le coquillard »10 de la mort du Président. Les gens la ressentent douloureusement ; mais quelles gens ? Certainement ceux qu’un dur labeur ne gratifie pas du loisir nécessaire pour s’aménager une vie privée d’une certaines consistance. Les journalistes et hommes politiques sont, comme les romanciers, des mondains, dont le rapport à la représentation collective est plutôt cynique. Cela explique l’ambiguïté des articles quant a l’émotion : elle est chez eux la fleur d’une rhétorique confirmée plutôt que l’expression d’un véritable bouleversement intérieur de l’auteur.

La prise de parole est du type : « le mort glorieux aux funérailles duquel la France fera un cortège unanime. » Parler au nom de la France est un privilège dont se prévalent porte-paroles et représentants. Cette hypostase a bien un sens mais pas dans la réalité politique, qui est celle du clivage, de l’opposition et de la division. Autrement dit, la France, ce sont ceux qui suivront les funérailles, au moins en pensée, du défunt Président de la République. Les autres sont, à n’en pas douter, des ennemis de la France, ne serait-ce que par une indifférence barbare.

On n’a qu’à s’imprégner de l’ironie diffuse de l’article de La Croix pour comprendre que les catholiques sont très détachés (encore qu’ils ne soient pas tous philosophes comme le rédacteur Le Moine) des malheurs du personnel de la République laïque. Pourtant, la France est la fille de l’Église : ils savent, eux aussi, parler au nom de la France. [Il faut une certaine capacité d’abstraction pour parler de l’ironie de La Croix, si l’on a déjà lu le journal La Croix contemporain… Du reste, je ne suis plus aussi certain de cette ironie aujourd’hui, notamment par rapport au commentaire sur la Bourse, ayant eu l’occasion entre-temps de feuilleter de temps à autre un journal comme Valeurs actuelles, conservateur tendance « catho » et avec toujours un œil sur la Bourse. F.B. 2018]

Enfin, l’étonnement de voir M. Carnot la cible d’un attentat est un peu ridicule. On considère d’un côté que sa personnalité ne le prédisposait pas à être une victime, qu’il n’avait pas d’ennemi personnel11, mais on sait très bien que ce n’est pas la personne qui est visée. Pourquoi continue-t-on de faire la confusion (L’Intransigeant, La Libre Parole, La Justice) ?

Pour une part, ce doit être l’absence de certitudes quant à la nature anarchiste de l’attentat : les articles du 25 juin sont écrits sans information précise. Pour une autre part, c’est sans doute un défaut d’interprétation de ce qu’est l’anarchie12.

[Quant aux éloges adressés au mort, l’Histoire ne les ratifie pas autrement que comme des formules polies ; personne ne connaît Sadi Carnot aujourd’hui, si ce n’est, éventuellement, en raison de son assassinat par un anarchiste. F.B. 2018]

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b. Le criminel13

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« ce misérable ou ce fou », « il appartient à cette secte anarchiste qui a déjà fait tant de victimes », « la nationalité de l’assassin et ses affiliations révolutionnaires expliquent le fatal coup de poignard », « le couteau d’un étranger », « grossier exécutant », « le désordre international et les haines de race y ont leur part », « le gredin sinistre » (Le Petit Journal)

« un Italien », « L’anarchie est internationale », « ceux-là qui font l’apologie des watrineurs », « il est une résultante » (Le Siècle)

« un jeune anarchiste italien », « anarchie italienne qui combat le Pape » (La Croix)

« Pourquoi cet Italien ? », « un fou, un monomane, un ennemi de la France, un ouvrier qui s’est exaspéré de n’avoir pu y trouver du travail ? », « une haine italienne » (L’Intransigeant)

« lutte engagée par l’anarchie contre la société », « secte exécrable », « ce misérable ne compte pas » (Le Figaro)

« un germe révolutionnaire », « Le Terroriste a enfanté l’Anarchiste », « le régime jacobin », « sème dans les masses des ferments de haine et de vengeance » (La Libre Parole)

« l’homme qui l’a frappé, fou ou criminel », « la vieille idée monarchiste qu’on atteint l’État, en tuant un homme » (La Justice)

Ces citations nous serviront également en seconde partie, par les schèmes d’explication politique qu’elles révèlent, schèmes qui sont autant d’éléments d’une propagande (propagation d’une façon de voir) exercée sur l’opinion.

Pour le moment, il s’agit de comprendre ce que révèlent de celui qui écrit les qualificatifs ou expressions qu’il emploie pour désigner le coupable. En observant qui rend qui coupable, nous aurons une explication de la manière dont le débat des idées se reflète dans l’explication des faits.

Nous avons présenté en introduction les arguments qu’avancent les anarchistes pour justifier la « propagande par le fait ». S’impose ici une remarque : l’attentat de Caserio semble avoir eu sur la population l’effet contraire de ce que l’anarchie attend de tels actes, en ce qu’il a manifestement fait traiter l’anarchie en ennemie par la population. Pour être tout à fait exact, ce n’est pas tant l’anarchie qui est visée par les foules furibondes, que l’Italie. Caserio a agi, aux yeux des émeutiers, non pas en tant qu’anarchiste, militant pour la société libertaire, mais en tant qu’Italien, ennemi de la France, et ce sont les Italiens qui ont été victimes de l’émeute. Ce sentiment va apparaître dans les journaux.

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La tendance au mépris, affiché dans certaines expressions, « gredin sinistre », « fou », « secte exécrable », peut être considérée, au-delà de l’expression convenue qui accompagne le compte rendu d’un fait condamné par loi, dont l’homicide, comme une mise en garde. Le mépris, dans le cas présent, est une caractéristique particulièrement saillante des articles des journaux républicains. Il s’agit d’invalider une pensée ennemie de l’ordre républicain.

Deux moyens d’invalidation sont mis en œuvre. L’auteur peut, et c’est le premier moyen, suggérer que le criminel ne s’inspire d’aucune justification idéologique. Il est traité de « fou » en bonne et due forme : ce n’est pas là un diagnostic psychiatrique d’expert mais une volonté de discréditer l’atteinte à la République comme le résultat d’un dérangement psychique, d’un trouble mental, d’une aliénation (n’est-ce pas ?) grave, le fait d’un taré. Ou bien –toujours dans le premier moyen– l’auteur suggère que, sous couvert d’idées, c’est un dérangé qui agit. On sous-entend que l’anarchie n’est qu’un fantôme de doctrine, qui corrompt les cervelles atteintes par un mal cliniquement décelable. La justification idéologique existe mais elle est en fait une forme de maladie mentale.

Le second moyen est, tout en reconnaissant une doctrine à l’œuvre et en se plaçant au plan du débat doctrinal, de porter sur la doctrine en question un jugement sans appel : « secte exécrable qui veut remplacer les lois par le caprice et l’autonomie des désirs individuels ». L’exercice de la raison empêche de considérer une telle doctrine autrement que comme nuisible au genre humain. L’aspect funeste de la doctrine peut être habilement mis en lumière par ses conséquences horribles : par exemple, l’assassinat de Carnot. C’est la rhétorique du Siècle : un homme ne pouvant qu’être indigné par un tel acte, il convient de condamner « l’anarchie » et, par la même occasion, le « socialisme révolutionnaire », et la propagande en ce sens, « l’apologie des watrineurs »14, tous mis dans le même sac.

La presse républicaine argumente par ailleurs sur le fait que de tels attentats sont inefficaces contre la République, qui « n’est aux mains de personne » (Clemenceau, dans La Justice). L’argument, qui reformule les bienfaits du régime représentatif selon Montesquieu et d’autres, ne peut bien sûr convaincre un anarchiste, à qui une littérature socialiste abondante et détaillée a suffisamment démontré dans quelles mains rapaces se trouve la société capitaliste.

Enfin, Jules Simon, en écrivant (Le Figaro) : « Ce misérable n’est pour rien dans les préoccupations du monde. Il ne compte pas » anéantit ce type d’acte. De sa hauteur d’homme avisé des lois du monde, il scelle le sort de l’anarchie, qui n’est d’ailleurs rien d’autre, selon lui, que la partie visible du « plus grand des attentats », « celui qui n’a pas de nom », un attentat mystérieux dont Jules Simon ne dit rien de plus et dont personnellement nous ne savons rien. Quel est donc cet ennemi occulte ? [Relisant le texte de Jules Simon vingt ans après avoir écrit cet essai, je crois comprendre que cet attentat a quelque chose à voir avec l’air du temps… Mais c’est tout ce que je comprends. F.B. 2018]

Les journaux conservateurs condamnent le crime, mais leur argumentation est différente. Elle tend a rendre responsable la République elle-même. L’idée est que l’anarchie est le produit des principes républicains. Par conséquent, le criminel, en tant que personne, est à peine évoqué.

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II-LA PROPAGANDE « SUR LE FAIT »

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Le titre de cette seconde partie peut être déroutant et mérite donc une explication en guise de préambule. L’anarchisme a développé, conscient des impasses de l’action politique légale pour le mouvement révolutionnaire, une théorie de la « propagande par le fait ». Le geste de Caserio à Lyon est un exemple de cette propagande. C’est ce que nous avons expliqué en introduction.

Le rôle de la presse est-il seulement d’informer ? Non, car la société du 19e siècle est une société d’opinion. C’est l’opinion publique qui légitime le pouvoir des représentants élus. La presse est presse d’opinion, grâce à laquelle les hommes politiques (Henri Rochefort, Jules Simon, Georges Clemenceau…) établissent un lien avec les représentés entre les périodes électorales. C’est un lien permanent, et c’est, avec les urnes, le lieu de l’opinion. De plus en plus consacrée comme tel, la presse s’autonomise aussi de plus en plus par rapport aux élus, pour parvenir au 20e siècle à s’opposer à eux dans l’expression de l’opinion.

Mais presse d’opinion, cela ne signifie-t-il pas pluralité d’opinions ? Si la presse est plurielle, ou pluraliste, qu’est-ce que l’opinion publique ? C’est, en démocratie, l’expression de la majorité. Pluralité d’opinions signifie opinions divergentes, chacune en lutte avec les autres pour être l’opinion dominante dans le jeu de la démocratie qui fait de l’opinion majoritaire l’opinion publique. Une opinion est un point de vue ou un ensemble de points de vue, difficilement accessible à la critique. Notre postulat est qu’une opinion veut prévaloir. Par suite, elle veut être propagée. Ceux qui veulent propager une opinion font de la propagande. La presse est le lieu privilégié où, en rendant compte d’un fait, se propage une opinion : « propagande sur le fait ». C’est l’objet de cette seconde partie de montrer en quoi les explications politiques constituent de la propagande.

Propagande « sur le fait », aussi, parce que nous prenons la propagande sur le fait…

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A/ LA FRANCE ET SES ENNEMIS

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a. Nation et Patrie

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« Nation » et « patrie » sont aujourd’hui, pour les jeunes générations, connotées plutôt négativement : nationalisme « revanchard », européisme supranationaliste, principe de subsidiarité, mondialisation… [Je ne serais plus si catégorique aujourd’hui et peut-être manquais-je alors de recul par rapport à mon propre milieu et à ma propre formation intellectuelle. F.B. 2018] Il n’en était pas ainsi il y a cent ans. Rares alors étaient ceux qui doutaient que ces notions ne représentassent des principes supérieurs en politique.

Républicains comme conservateurs se proclamaient chacun les défenseurs légitimes de la nation. Il n’est sans doute pas inexact de dire même que les débats portaient essentiellement sur ce point. C’était à qui serait le plus nationaliste. Les républicains faisaient valoir que ce sont les guerres révolutionnaires qui ont diffusé à travers l’Europe et le monde l’idée de nation aux temps modernes. Un citoyen est, par définition, un patriote. C’est donc la République qui est le régime patriotique par excellence. L’Intransigeant invoque quant à lui, le « jugement de la nation » dans une perspective plutôt anti-républicaine, en tout cas contre le personnel de la République (le récent épisode boulangiste de Rochefort). Quant aux conservateurs, la thématique nationaliste existe pour eux depuis la défaite de Sedan et la théorie des « ennemis de l’intérieur ». Ils opèrent une distinction entre communauté nationale, la réalité physique dans laquelle vivent les gens, et communauté légale, la société démocratique et l’État abstrait. Drumont, par exemple, considère que les représentants se substituent à la France « pour lui imposer un chef » à l’occasion des élections présidentielles.

Mais les concepts de « nation » et de « patrie » ne sont pas purement et simplement des concepts à usage spécifique dans le cadre de luttes partisanes, car ils s’enracinent dans ce que l’on peut appeler le sentiment national. La presse fait beaucoup vibrer cette corde, apparemment très sensible. Le sentiment national est la forme, depuis le régime jacobin, de cet investissement des affects dans le collectif, dans l’être collectif. C’est sous cette forme qu’il s’est imposé, au détriment de l’appartenance régionale (folklorisation des patois) et de l’identité religieuse.

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b. Chauvinisme

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Le mot « chauvinisme » vient du nom de Chauvin, qui représentait un exemple d’enthousiasme et de patriotisme dans l’armée de Napoléon. C’est le type du soldat convaincu de l’Empire.

Depuis quand le terme « chauvinisme » désigne-t-il de manière péjorative, jusqu’à nos jours, le patriotisme exclusif ? A-t-il toujours eu une connotation péjorative ? Nous ne savons répondre à la première question. Pour la seconde, nous pouvons penser que rien n’est moins sûr.

Le mot n’apparaît pas dans les articles de notre dossier de presse. Il nous semble approprié pour les décrire. Le Petit Journal est à cet égard un exemple frappant. Tout d’abord, il affirme qu’existe en Italie quelque chose comme une haine pour la France, dont Caserio ne serait que le « grossier exécutant ».

Lorsque Le Petit Journal signale à l’attention de ses lecteurs que ce n’est pas la personne de Carnot qui était visée, mais le chef de l’État, il interprète cela non pas en faisant droit à la thèse anarchiste qui voit dans l’État capitaliste le mal –et on frappe l’idée même d’État en tuant un chef d’État– mais en considérant (ou feignant de considérer) que c’est le chef de l’État français qui a été frappé, et il y voit donc la manifestation d’une haine à l’égard de la France.

Le Petit Journal rappelle également que le mandat de M. Carnot touchait à sa fin et que toute l’attention des élus, du « politicianisme (sic) parlementaire », qui n’est « pas un très beau spectacle » (on a là le point de critique, de bon ton, du journal représentant la domination dominante, une critique qui sert en réalité de défense aux principes, puisqu’il ne s’agit que de dire que trop souvent, hélas ! les hommes sont inférieurs aux principes), que toute leur attention était tournée vers l’élection prochaine. Cela constituait un grave danger pour la France, et les ennemis de celle-ci sur la scène internationale « exploitaient » cette situation.

Enfin, le discours a une coloration raciste : « des haines de race y ont leur part [dans l’attentat] ». Ainsi, l’Italie haïrait la France non seulement pour des raisons historiques ou traditionnelles, mais aussi à cause d’un antagonisme de la « race » italienne vis-à-vis de la « race » française. Soulignons que ces propos sont tenus dans un organe étiqueté : « Nuance politique, républicain libéral », dont le tirage atteste le poids.

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B/ QUERELLES PUBLIQUES

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Nous traitons, pour clore cette étude, de ce qui a trait aux revendications respectives des protagonistes.

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a. La pensée conservatrice

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Rendre responsable de l’anarchie les principes républicains appartient à la pensée conservatrice, face au jeu démocratique qu’elle n’est pas prête à jouer. Le régicide de Louis XVI n’a pas été pardonné ; c’est l’acte qui confirme à jamais aux yeux des conservateurs l’abomination républicaine. L’Église a finalement préconisé le ralliement à la République, au début des années 1890, dans une période où l’anticléricalisme n’était plus aussi enflammé. La « démocratie chrétienne » émergea. L’article de Le Moine laisse penser que La Croix est encore sceptique à l’égard de ce courant devenu une force politique vers 1892-1893.

La pensée conservatrice a subsisté grâce à la presse, puis dans les Ligues également, où elle se mêla et s’hybrida avec la pensée fasciste ou fascistoïde, mais guère dans l’arène parlementaire, d’où elle disparut. Elle combattait l’institution.

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b. Socialistes et Républicains

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On pourrait considérer L’Intransigeant, expression du courant populiste de gauche, comme politiquement proche du Front National d’aujourd’hui. Le Communard qu’était Rochefort n’aimait guère la Troisième République bourgeoise et s’en prenait à la politique d’immigration et à la concurrence « néfaste » des travailleurs étrangers en France. « Les étrangers nous envahissent et leur concurrence est néfaste au travail national » et, avec l’assassinat de Carnot par une « haine italienne », « le moment est venu » de « réclamer à nouveau » des mesures de protection du travail national.

Rochefort craint la « réaction » et, à ses yeux, elle est républicaine. Il a déjà subi une condamnation de la part de la République, comme il aime à le rappeler. Il défend la liberté de la presse contre la censure bourgeoise. Ce qui l’inquiète surtout, après l’assassinat de Carnot, c’est un sursaut d’autoritarisme à son détriment. Il n’est cependant pas contre l’autorité : son soutien au général Boulanger (ainsi que sa haine de Constans, qui fut le principal adversaire du boulangisme) l’atteste.

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Le Figaro fait preuve d’un curieux cynisme qui s’ignore. Il est sans doute déjà à l’époque le journal du grand capital. Plusieurs indices le font penser : de fortes préoccupations internationalistes (l’internationale capitaliste), une [mots manquants dans mon manuscrit] (Perier est un bon cheval), la pédagogie de l’homme politique (qu’il ne se prenne pas pour un souverain), l’emphase pour dire des sornettes : « C’est l’homme qu’il faut retremper »… Tout cela évoque la classe de loisir, jockey-club et mondanités. La référence à Shakespeare sert à masquer une béotienne indigence que les latinités de Drumont rendent en comparaison plutôt navrante.

Les réflexions de Clemenceau sont à la fois un plaidoyer républicain et une critique, assortie de propositions concrètes, du fonctionnement des institutions et des comportements de ses collègues parlementaires. L’idée de créer des partis est avancée, avec pour justification la promotion du débat d’idées pour remplacer la compétition des personnes, évidemment indigne d’une République. L’histoire nous indique cependant que la création de partis n’a pas changé grand-chose sur ce point. De même, l’imputation suivante a de quoi surprendre sous la plume d’un homme politique avisé : « la vieille idée monarchiste qu’on atteint l’État lui-même, en tuant un homme », car elle est fausse. En effet, « Le roi est mort, vive le roi » traduit déjà le caractère impersonnel du pouvoir.

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En conclusion, nous admirerons la plume des auteurs de l’époque en comparaison de celle des journalistes contemporains.

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NOTES

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1 Les divergences entre Bakounine et Proudhon sont toutefois significatives, notamment en ce qui concerne le régime de la propriété dans la société post-étatique.

2 En conformité avec la loi économique selon laquelle les marchandises se vendent à leur juste valeur, dans laquelle est comptée le salaire ouvrier, l’augmentation des salaires entraîne la hausse des prix : la condition ouvrière n’est donc en rien changée par les augmentations de salaire.

3 Journal anarchiste La Révolte, du 4 octobre 1890 ; cité dans J. Maitron , voir bibliographie.

5 Sur ces faits et sur l’anarchisme en France en général, se reporter à J. Maitron , voir bibliographie.

6 Henri Avenel, Le Monde des journaux en 1895, p. 3, voir bibliographie.

7 Henri Avenel, Ibid. p. 13.

8 Pour le classement des journaux, mode, agriculture, littéraire, féminin, bicyclette… voir Annuaire ; Bibliothèque historique de Paris (cote Z46).

9 Dans les premières années de la Troisième République.

10 Pour rendre compte du langage fleuri du journal anarchiste Le Père Peinard.

11 L’avis de L’Intransigeant diverge sur ce point, soulignant (voire exagérant) la rancune d’Ernest Constans à l’égard de Carnot.

12 C’est aussi une manière d’éloge funèbre du Président.

13 Caserio est appelé Cesario par tous sauf Le Figaro, qui est le seul à lui donner son vrai nom. (Le Siècle confond le nom et le prénom, et appelle Santo Geronimo Caserio : Cesario Giovanni Santo. De même chez Rochefort : Cesario Santo.)

14 Voir en introduction les débats sur la législation de la presse. Watrineurs : à la suite d’une grève où le sous-directeur Watrin perdit la vie à la suite de sa défenestration par les ouvriers grévistes, les anarchistes employèrent le verbe « watriner » pour dire « mettre à mort, exécuter » (un ennemi du prolétariat). Le mot a apparemment dépassé les seuls cercles anarchistes.

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BIBLIOGRAPHIE PARTIELLE

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Annuaire de la Presse française et du Monde politique, 1894, Directeur : Henri Avenel

Henri Avenel, Le Monde des journaux en 1895, Paris, 1895

Ernest Lavisse, Histoire de France contemporaine, tome 8 : L’Évolution de la Troisième République, Paris, 1921

Jean Maitron, Le Mouvement anarchiste en France, Librairie François Maspero, 1975

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TEXTE DES ARTICLES

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Le Petit Journal du 25 juin 1894 « Assassinat du président de la République ; la mort de M. Carnot » non signé

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Une nouvelle effroyable est venue hier soir jeter le trouble et le deuil dans Paris. Le président de la République a été victime à Lyon d’un épouvantable crime ; un assassin l’a frappé d’un coup de poignard.

Ce monstrueux attentat, aussi stupide qu’il est lâche, provoquera dans tout le pays une douloureuse sensation.

Quelle signification peut avoir l’acte de ce misérable ou de ce fou ? Aux horribles tentatives des Fieschi, des Orsini, on trouve une explication, mais il n’y en a point ici et l’on reste déconcerté.

Du moins, le coup n’a pas été porté par une main française.

Déjà, sur les boulevards, dans la rue, on a entendu des cris de vengeance ; certes l’attentat, quelque odieux qu’il soit, n’ôtera pas aux pouvoirs publics le sang-froid que commandent les circonstances et ne les fera pas renoncer à l’esprit de justice qui doit les animer, mais puisque l’assassin n’est pas un isolé, puisqu’il appartient à cette secte anarchiste qui a déjà fait tant de victimes, il faut que d’énergiques mesures de défense soient prises.

La vie des meilleurs citoyens, le sort du pays ne peuvent être à la merci de quelques scélérats.

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Le Petit Journal du 26 juin 1894 « La présidence de la République » par Tristan

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L’odieux assassinat qui clôt avec une brutalité tragique la vie universellement respectée et la carrière parfaitement correcte de M. Carnot n’aurait été compris par personne si le président de la République défunt succombait par une main française. Ce sentiment s’est traduit par l’incrédulité qui accueillit les premières nouvelles d’un malheur impossible à prévoir. L’honnête politique tué à Lyon n’avait pas dans notre pays un seul ennemi personnel.

La nationalité de l’assassin et ses affiliations révolutionnaires expliquent le fatal coup de poignard : c’est le chef de l’État, c’est le représentant officiel de la France qui a été visé, et atteint avec une terrible adresse. Voilà pourquoi le deuil d’une famille désolée est aujourd’hui le deuil égal de tous les citoyens, sans distinction de convictions et de partis.

Il avait la noble mission d’incarner pour tous la patrie, au dedans et au dehors ; il paie de son sang l’accomplissement du mandat public où l’avaient élevé la majorité du Parlement et l’estime des masses.

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Rien plus que cette fin ne saurait donner du relief au rôle éminent de l’homme, quel qu’il soit, dont une solennelle élection consacre la légitime autorité. Nous sommes parfois enclins à prendre moins au sérieux qu’il ne convient la gravité du poste difficile, du mandat dangereux que délègue à l’un de ses enfants la nation entière. Si nous nous figurons qu’a l’intérieur cette haute institution est parfois superflue, nul ne contestera qu’à l’extérieur elle ne soit nécessaire.

Un pays n’est pas une poussière d’individus sans liens et sans solidarité : c’est un organisme vivant, qui a une physionomie propre, qui se maintient par l’unité de ses sentiments et de ses idées, qui réclame la permanence, la dignité et la force morale de sa représentation suprême.

M. Carnot, qui avait le souci scrupuleux de ses fonctions délicates, mettait presque de la coquetterie à s’effacer lui-même ; il n’allait de l’avant que sous la pression absolue des circonstances et semblait craindre uniquement d’attirer sur lui-même les hommages qu’il réservait à sa mission. C’a été la marque distinctive de sa méthode et la manifestation fondamentale de son caractère, comme de sa volonté continue.

Malgré cette discrétion rare, le couteau d’un étranger a su démontrer ce qui n’était peut-être pas visible pour les yeux, que le Premier élu d’un peuple n’est pas l’expression d’une formule abstraite, ni un simple fonctionnaire décoré d’un titre plus éclatant. C’est à son cœur qu’on s’adresse pour que le contre-coup retentisse jusqu’aux extrémités de la nation. Ainsi l’élu est souvent le condamné.

Il ne nous convient pas de récriminer en ce moment et de rechercher des responsabilités dans les excitations scandaleuses qui sévissent perpétuellement de l’autre côté des Alpes : nous supposons que nos voisins d’Italie sont assez embarrassés et assez confus du crime qui traduit férocement par le bras d’un grossier exécutant, des passions furieuses, des rancunes sauvages.

Le désordre international et les haines de race y ont leur part dans une proportion que l’enquête ultérieure établira sans doute. On voit où aboutissent ces coupables menées ; on voit aussi quel juste motif nous avons de nous tenir en garde. N’insistons pas ; nous répugnons aux procès de tendance ; mais l’avertissement n’est pas de ceux qu’on oubliera vite.

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Ce qui importe actuellement, c’est de ne pas nous laisser entraîner à des colères que nous serons assez sages pour refouler dans nos âmes ; c’est de garder notre sang-froid ; c’est avant tout, de nous inspirer des douloureuses émotions d’un drame funèbre, pour faire profiter l’avenir des leçons présentes.

Si nous tenons à honorer le mort glorieux aux funérailles duquel la France fera un cortège unanime, il importe de choisir avec une fermeté droite le successeur de M. Carnot, de l’installer à l’Élysée pour sa valeur certaine, pour les services que nous réclamons de lui, sans nous occuper des appétits individuels et des combinaisons de coteries.

Ce n’était pas un très beau spectacle pour quiconque est au courant des intrigues du politicianisme parlementaire, de regarder les agitations inépuisables, les compétitions ridicules, les calculs misérables soulevés déjà par l’ouverture prochaine du scrutin présidentiel.

Dès le commencement de l’année, la période électorale qui ne devait normalement se terminer qu’en octobre ou novembre était ouverte ; la préoccupation de cette échéance légale pesait d’un poids très lourd sur toutes les délibérations des Chambres, sur la durée et la chute des cabinets, sur la prospérité de nos affaires, sur l’orientation de notre activité lointaine.

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En réalité tout était suspendu à une date encore lointaine, tout était enrayé, amoindri, énervé par ce malaise ; les solutions essentielles s’ajournaient après le vote escompté de mille façons contradictoires, tandis que les candidats prenaient des positions diverses, plus d’accord avec leurs intérêts qu’avec les nôtres.

Les gouvernements européens observant avec une joie maligne ce trouble profond, s’en réjouissaient et l’exploitaient hâtivement parce qu’ils supposaient que l’insécurité des situations politiques obligeait leurs détenteurs à patienter ou à perdre la tête. Au milieu des questions assez brûlantes que l’Angleterre, l’Italie et la Belgique ont posées intentionnellement, cette incertitude générale, soit que nos ministres aient décidé de ne rien faire, soit qu’ils veuillent précipiter les événements, dans un délai trop court, nous condamnaient (sic) à une déplorable infériorité.

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Un atroce attentat vient d’abréger la période des tâtonnements et la constitution invite les députés et les sénateurs à se décider sans retard. Nous espérons que les bulletins seront déposés dans l’urne avec la conscience, au nom des inquiétudes patriotiques qui surveillent le mystère de cette grande et décisive opération.

Certes l’occasion serait fâcheuse pour affaiblir l’influence indispensable, le prestige supérieur de la présidence de la République ; les regards sont déjà tournés vers le citoyen qui assumera la charge exceptionnelle de personnifier la force du pays lui-même ! Qui admettrait un instant que les espérances privées, les ambitions douteuses, les faiblesses courantes et les cupidités inavouables compteront parmi les mobiles de l’Assemblée bientôt réunie à Versailles, dérangeront et fausseront les prévisions, les souhaits sincères de l’opinion ?

Le relèvement définitif de la France, son attitude devant les ennemis qui l’entourent, sa grandeur à côté des amis qui désirent l’accroissement de sa puissance, voilà les considérations exclusives qui dicteront la conduite du Parlement, empêcheront les tergiversations malsaines et les machinations de la dernière heure.

Le gredin sinistre qui a essayé de frapper le pays à la tête, n’aura servi, nous l’espérons fermement, qu’à nous serrer sans défaillance autour du drapeau national et a confier au plus digne le droit de le tenir en face du monde.

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L’épreuve imposée par un détestable guet-apens à la République, tournera à son profit ; car elle prouvera l’élasticité de ses ressources, elle attestera qu’en dépit de certaines nonchalances, nous sommes capables de nous ressaisir pour répondre aux menaces et défier les provocations !

Le pays est lassé, écœuré des divisions funestes, des manœuvres et des crises. Il témoigne de l’ardent désir d’affirmer l’union intime, le rayonnement et la cohésion de la patrie. Il s’est élevé avec vigueur contre les criminels et les brouillons qui lui ont fait perdre tant d’années en querelles infécondes.

Tout en reconnaissant la loyauté et la générosité des motifs qui dictaient à la modestie de M. Carnot une patience parfois excessive, le pays demandait volontiers au magistrat suprême de la République de parler plus fermement et d’intervenir plus directement, en utilisant davantage les prérogatives que lui accorde la constitution.

C’est dans cet esprit que le Parlement a pour devoir de se prononcer ; c’est à ses indications évidentes que le président de la République de demain, dès maintenant soutenu par la confiance souveraine du pays, conformera son langage et ses actes.

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Le Siècle du 25 juin 1894 « Attentat contre M. Carnot » par le Directeur politique Yves Guyot

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M. Carnot a été frappé d’un coup de poignard dans la poitrine.

L’assassin n’est pas un Français, mais un Italien, Cesario Giovanni Santo.

Quels sont les mobiles qui ont mis dans sa main le couteau de jacques Clément, de Ravaillac et de Louvel ?

L’anarchie est internationale, comme le socialisme révolutionnaire.

Si cet événement, si grave qu’il soit, soulève notre indignation, il ne doit pas nous faire perdre notre sang-froid. Il n’y a pas de loi ni d’institution politique qui puissent prévenir de pareils événements. Le meurtre d’Alexandre II nous le prouve.

Parce que l’assassin appartient à une nationalité étrangère, nous ne saurions rendre ses compatriotes responsables de son odieux attentat : ceux qui en sont moralement les complices, ce sont ceux-là qui font l’apologie des watrineurs, en appellent au « fusil libérateur », aux « ouvriers justiciers ».

Cet assassin n’est pas un isolé : il est une résultante.

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M. Carnot a succombé.

Tous les Français porteront le deuil de cet homme correct qui, dans des périodes difficiles, a su remplir son devoir et représenter la France et la république avec une dignité qui avait inspiré l’estime du monde entier.

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La Croix du 26 juin 1894 « M. Carnot assassiné à Lyon par un anarchiste italien » par le Rédacteur en chef Le Moine

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La journée : Un événement bien inattendu jette la France dans la consternation. M. Carnot, qui n’excitait les haines d’aucun parti, et qui achevait dans si peu de mois ses années de présidence, a été assassiné hier à Lyon, au soir d’une journée de fête, qui ne laissait à tous qu’une impression de joie.

Il a été poignardé après le banquet et au seuil du Grand-Théâtre, en pleine rue, dans une course sous les arcs de triomphe, au milieu d’immenses « vivats ».

Frappé à 9 heures, il est mort à minuit 42, avec les sacrements administrés par Mgr Coullié.

L’assassin est un jeune anarchiste italien qui paye ainsi la dette de sa patrie, à l’anniversaire de Solférino. Il n’a voulu donner aucun autre motif de son acte.

Nous donnons de longs détails sur l’événement et sur les premières prières qui ont été faites.

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Le président du Cabinet est arrivé aussitôt à Paris, et le Congrès pour l’élection a été fixé au mercredi 27 juin.

Le corps arrive demain mardi à Paris. Les obsèques ne sont pas encore fixées.

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Le président du Sénat, en sa qualité de président de l’Assemblée nationale, a décidé que les deux Chambres seront convoquées en Congrès à Versailles, le mercredi 27 juin, à une heure de l’après-midi, pour procéder à l’élection du président de la République.

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La Bourse est très calme. Le 30 / 0 est à 100 et l’Italien n’a pas baissé.

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La mort : L’anarchie vient de frapper un grand coup ; elle s’est suicidée en tuant le président de la République.

M. Carnot a été assassiné hier soir, à Lyon, au moment où, au milieu de l’enthousiasme général, il se rendait au Grand-Théâtre.

Lyon, très surexcité par son Exposition, par de splendides illuminations, par l’arrivée du chef de l’État, lui décernait un véritable triomphe.

Un Italien anarchiste est monté rapidement sur le marche-pied du landau, et d’un coup de poignard a frappé mortellement le président, se sacrifiant lui-même à la vengeance populaire.

M. Carnot a souffert beaucoup, il appelait la mort, elle est venue à minuit 42 ; il a pu recevoir les derniers sacrements des mains de Mgr Coullié.

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Une explosion d’indignation s’est produite dès ce matin dans la population de Lyon et dans la France entière. Les révolutionnaires baissent l’oreille et s’écrient eux-mêmes « C’est contre les socialistes que sera exploité le coup de poignard d’hier. »

Il serait difficile, en effet, de l’exploiter contre d’autres et notamment contre les catholiques.

Ceux-ci peuvent, plus que tous les autres, protester contre les crimes qu’ils combattent jusque dans les principes qui les engendrent.

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M. Carnot, par respect pour les sans-Dieu, n’a jamais osé pendant les sept ans de présidence qui s’achèvent, se présenter au seuil d’une église, et il meurt de la main d’un ennemi de Dieu, sur le seuil d’un théâtre.

Il vaudrait mieux, comme Garcia Moreno, l’autre président de république assassiné, être frappé en entrant à l’église.

Néanmoins la miséricorde divine lui a ménagé le pardon et les sacrements, par le pieux archevêque de Lyon, celui-là même qui fut frappé iniquement à titre d’ambassadeur du Pape, dans l’affaire des Fabriques.

Et cela se passe à Lyon où les manifestations saintes pour Jeanne d’Arc ont été interdites dans toute la France.

Enfin, l’assassin est un adepte de cette anarchie italienne qui combat le Pape, qui insultait nos pèlerins à Rome.

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L’Intransigeant du 27 juin 1894 « L’Assassin de M. Carnot » par le Rédacteur en chef Henri Rochefort (pour L’imprévu ; non signé pour les deux autres)

L’imprévu : Si homme au monde semblait être à l’abri du poignard, c’est certainement le président Carnot. Il ne provoquait peut-être pas l’enthousiasme, mais il ne suscitait pas la haine. Rien ne le désignait aux coups d’un assassin, et quand on discutait l’échéance présidentielle, personne ne pensait qu’elle pût se produire à la suite d’une telle tragédie.

Nul, on le voit, ne peut ni pressentir ni soupçonner quelle sera sa fin. Pourquoi cet Italien ? D’où sort-il ? Quels rapports politiques, nationaux ou personnels a-t-il jamais pu entretenir avec M. Carnot, chef de la République française. Ce jeune homme de vingt-deux ans a-t-il couvé sa vengeance depuis les affaires d’Aigues-Mortes, où les tribunaux se sont montrés au moins aussi rigoureux pour les nôtres que pour les étrangers ? Est-ce un fou, un monomane, un ennemi de la France, un ouvrier qui s’est exaspéré de n’avoir pu y trouver le travail et les salaires qu’il était venu y chercher, au détriment de nos compatriotes ?

En tout cas, le pauvre Carnot n’était pour rien dans ce manque d’ouvrage. ll était même le dernier qu’on eût le droit d’accuser des abus de pouvoir de ses ministres, car s’il semblait régner, il est démontré qu’il ne gouvernait pas.

Cette fois, les Reinach et autres dénonciateurs de profession auront peine à établir que c’est la lecture du Père Peinard qui a perverti l’assassin, puisque ce Cesario Santo ne sait que quelques mots de français. Les innombrables arrestations dont tant d’innocents ont été victimes n’auront pas, il faut le reconnaître, servi à grand’chose. Voila toutes les théories de Casimir-Perier, de Raynal et de Dubost démolies d’un seul coup. Il ne reste d’établi que l’imbécillité de la police qui, tout en assommant les citoyens au hasard, n’est même pas bonne à arrêter le bras d’un meurtrier dans une foule à laquelle les agents étaient mêlés par centaines.

Le préfet Lépine, si prompt à fermer les cimetières, a ainsi fortement contribué à en ouvrir un pour le malheureux Carnot. ll ne travaille que dans les arrestations arbitraires. Les arrestations justifiées ne l’intéressent pas.

Bien que personnellement j’aie le droit de rendre l’assassiné d’hier responsable de l’infâme condamnation prononcée contre moi, je ne fais aucune difficulté de convenir que de tous les présidents que l’avenir nous réserve, et de ceux que nous avons déjà subis, il restera probablement le plus honnête dans le sens étroit du mot.

Il n’était possédé ni de l’autoritarisme de Thiers, ni de l’esprit militaire de Mac-Mahon, ni de la honteuse cupidité qui a conduit le père Grévy à une démission déshonorante. Quand on parcourt la liste des candidats possibles à la présidence de la République, fonction d’ailleurs inutile à moins qu’elle ne soit dangereuse, c’était encore sur son nom que le regard se fixait le plus volontiers. Et si à l’Intransigeant nous avions eu à voter pour quelque inféodé au parlementarisme, c’est probablement lui que nous aurions choisi.

La nation, qui finit toujours par porter des jugements équitables, tiendra compte au président défunt de sa résolution, plusieurs fois répétée, d’abandonner le pouvoir plutôt que d’y collaborer avec le vieux pandour nommé Constans, que des coteries essayaient de lui imposer à chaque crise et qu’il repoussait systématiquement.

Il y avait de sa part dans cette exclusion irrévocable une probité qui lui fait honneur et qui, à mon sens, est susceptible de lui faire pardonner en partie les mesures de réaction auxquelles, dans sa faiblesse ou sa soumission à la discipline constitutionnelle, il s’est cru obliger de s’associer.

À un autre point de vue, cette mort due à une haine italienne, en pleine Triple Alliance, va créer bien des embarras à son successeur. Il est possible qu’il en résulte une sorte de furie nationale contre les nombreux sujets du roi Humbert, installés chez nous. Déjà la foule, qui s’exaspère si facilement, a saccagé des restaurants tenus par des compatriotes des assassins. Cette chasse à l’étranger risque de dégénérer en une espèce de revanche des Vêpres siciliennes, ce qui serait plus que déplorable, une nation ne pouvant loyalement subir le contre-coup du crime d’un seul.

N’importe ! Ce n’était pas précisément la peine d’aller à Solférino fonder l’unité de l’Italie pour que notre unité à nous soit ainsi menacée par un Italien.

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Impudeur sénatoriale : Il est des questions sur lesquelles tous les gens de bon sens et de bonne foi sont d’accord. L’attentat d’hier est de celles-là ; aussi tous les journaux –un seul excepté– appréciaient-ils de la même façon le crime inconcevable de Cesario Santo, oubliant les fautes politiques qu’a pu commettre M. Carnot et n’ayant que de la pitié pour sa fin tragique.

Seul l’Événement, journal du sénateur Edmond Magnier, le féal serviteur de Constans, jette dans le concert de la presse une note discordante et inconvenante.

C’est qu’il est des rancunes qui ne pardonnent pas, et celle de l’ancien gouverneur d’lndo-Chine est, on le sait, du nombre.

Constans ne peut contenir sa joie de voir la mort le venger des mépris de Carnot et M. Magnier se fait l’écho de sa joie :

L’homme qui meurt frappé par le poignard d’un assassin étranger, dit M. Magnier, pourra être diversement apprécié par les partis… Ce n’est pas le moment de juger ni son intelligence, ni l’œuvre à laquelle il a présidé. On lui a quelquefois reproché son impassibilité, sa roideur et sa faiblesse…

Le Congrès va se réunir. Il donnera à M. Carnot un successeur dont l’intelligence et le courage seront en mesure de faire face aux besoins de l’heure présente.

Il faudra que celui-là n’ait pas peur de rendre enfin à la France un gouvernement énergique, qui rassure les intérêts et qui, en défendant l’ordre en péril, sauve la liberté et maintienne la grandeur de la patrie.

Le « gouvernement énergique qui défendra l’ordre en péril », on sait que cette périphrase dans les journaux genre Événement désigne le flibustier Constans.

M. Carnot n’en voulait plus de cet homme à poigne compromis et compromettant, et l’on s’explique la joie de l’ancien récidiviste et de ses amis, qu’un coup de couteau délivre de l’homme qui refusait de rendre la clef des fonds secrets à l’ancien croupier de Trente-Six Bêtes.

Mais cette joie, ils auraient pu au moins la dissimuler vingt-quatre heures. Même les héritiers attendent pour montrer leur contentement que le cadavre soit refroidi…

Et ce n’est pas Constans qui succédera à Carnot, heureusement pour la France !

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Du calme ! : Quelque soit le mobile qui a poussé l’assassin de M. Carnot, l’attentat de Lyon est condamnable. Tout le monde l’a dit et répété. Mais, pour l’honneur de la France et de la République, soyons calmes. Cesario Santo sera jugé ; il aura à répondre de son crime. Cela suffit.

Hier, à Lyon, des maisons ont été brûlées parce que des Italiens y habitaient. Un Italien a été tué à Toulon. Voilà qui est trop.

Nous avons, en leur temps, jugé sévèrement les troubles de Rome et de Naples et les manifestations abominables dirigées, à la suite du procès d’Angoulême, contre les Français résidant en Italie.

Des manifestations analogues de la part des Français contre les Italiens résidant en France, ne mériteraient pas moins de sévérité.

Les étrangers nous envahissent et leur concurrence est néfaste au travail national. L’Intransigeant l’a dit assez souvent et assez souvent il a réclamé des mesures de protection pour les ouvriers nationaux ! Ces mesures, le moment est venu de les réclamer à nouveau.

Mais au nom de notre bonne renommée, au nom de l’humanité, pas de violences aveugles, pas de colères.

Le coup de poignard de Santo a gravement atteint –on le verra peut-être bientôt– la cause de la liberté. Ne lui portons pas un nouveau coup, mortel celui-là, par des représailles injustes et maladroites.

La généralisation des troubles de Lyon ne pourrait qu’amener la pire des réactions… et les plus graves conséquences.

Du calme !

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Le Figaro du 26 juin 1894 « La mort de M. Carnot » par le Rédacteur en chef Francis Magnard

Personne ne doutait de la douleur respectueuse avec laquelle la France apprendrait la perte de son premier magistrat. Pas une note discordante ne s’est produite. Il convient d’ajouter que l’Europe entière a ressenti le même impression d’horreur. La soudaineté de cette mort tragique survenant au milieu des acclamations populaires et du tumulte joyeux d’une fête, a frappé les esprits les moins enclins au rêve et à la méditation. Chacun comprend que le Président Carnot est jusqu’ici la plus illustre victime de la lutte engagée par l’anarchie contre la société, et cette conviction ajoute encore à la sympathie que la seule humanité suffisait pour inspirer. Si vous ajoutez que le malheureux Président, agonisant, inconscient déjà de ce qui se passait autour de lui, a été administré par le prélat que ses ministres avaient cru devoir traiter en ennemi et priver de son traitement, le drame de Lyon prend une grandeur shakespearienne et devient comme un abrégé de l’ironie et des contradictions des choses humaines.

Nous sommes heureux aussi de pouvoir constater l’excellente tenue de la presse et de l’opinion à un autre point de vue, celui de la nationalité de l’assassin.

Le misérable est Italien, mais outre qu’un Italien n’est pas l’Italie et que ce noble pays ne peut être rendu responsable d’un crime isolé, Caserio est de ceux qui n’ont point de patrie : il appartient à la secte exécrable qui veut remplacer les lois par le caprice et l’autonomie des désirs individuels. Il y a là une vérité évidente sur laquelle on ne saurait trop redire dans l’intérêt de la paix internationale et aussi de notre propre dignité.

Il faut bien aussi, maintenant que le cercueil du président est clos, songer à celui qui va le remplacer.

Diverses candidatures sont en présence : il y en a qui font sourire, mais trois paraissent quant à présent offrir des chances sérieuses : ce sont celles de MM. Casimir-Perier, Dupuy et Brisson. Celui-ci est l’homme des radicaux, le protégé de M. Goblet, le prisonnier de la concentration. Chacun de ces motifs suffit à le rendre inacceptable.

Je suis loin de vouloir traiter M. Dupuy en quantité négligeable, mais il est vraiment un peu nouveau dans la vie politique, bien qu’il y ait apporté des qualités de souplesse et de bonhomie assez précieuses ; il manque encore du prestige que donnent ou de grands services rendus au pays ou simplement un long stage dans des fonctions honnêtement et obscurément remplies, ce qui avait été le cas de M. Carnot.

Reste M. Casimir-Perier : c’est sur son nom que paraissent se concentrer les chances les plus sérieuses ; mais il reste encore vingt-quatre heures aux intrigants et aux brouillons pour compromettre un succès qui eût été certain sans doute si le Congrès s’était réuni aujourd’hui.

Il se dégage du caractère connu de M. Perier une réputation d’énergie, un parfum d’autorité qui, sans parler du coté purement décoratif d’un nom fameux dans les [illisible] parlementaires et cher aux hommes de gouvernement, disposent très bien l’opinion en sa faveur.

Il serait superflu, peut-être imprudent d’insister, étant données les complications de l’échiquier politique. Nous devions cependant indiquer à peu près, dès ce soir, et sans prétendre à l’infaillibilité de nos pronostics, où en est la cote de la course présidentielle.

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Le Figaro du 27 juin 1894 « Carnot » par Jules Simon

Ce n’est pas M. Carnot qui est la principale victime de l’attentat du 24 juin. Il est trop tôt pour juger les causes et prévoir les conséquences de ce grand crime. En attendant qu’on ait reconquis le sang-froid nécessaire pour se rendre compte de la situation, on a peine à détourner sa pensée de cet homme porté par son grand nom, l’intégrité de sa vie, au faîte des grandeurs, et frappé si cruellement et si soudainement au milieu d’une fête nationale.

(…)

Sa conduite personnelle comme représentant de l’État a été au-dessus de tout éloge : aucune difficulté, aucune fatigue ne l’arrêtait. Sans prendre les allures d’un souverain, sans oublier un seul instant qu’il était le premier magistrat d’une République, il sut se faire respecter en France et faire respecter la France au dehors.

Tout est étrange dans sa mort : le lieu, l’occasion, la main qui l’a frappé. On a dit qu’il importait peu de connaître les intentions du coupable. Est-ce un ennemi de la France ou un ennemi de la société  Cela importe peu en effet. Ce misérable n’est pour rien dans les préoccupations du monde. Il ne compte pas. Le monde ne va plus, il y a quelque chose de brisé dans une organisation qu’on a crue si solide. Il faut qu’une grande leçon sorte de ce cercueil. On nommera aisément un Président ; c’est l’affaire de quarante-huit heures. C’est l’homme qu’il faut retremper ; c’est la conscience publique qui agonise.

Le plus grand de tous les attentats est celui qui n’a pas de nom.

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La Libre Parole du 25 juin 1894 « L’assassinat du Président Carnot » par le Directeur Édouard Drumont

J’avoue que la plume me tombe des mains devant la nouvelle extraordinaire qui nous arrive de Lyon.

En ce temps où tout est incompréhensible, ceci passe les bornes de l’invraisemblable. Si la conscience flétrit énergiquement un tel acte, la raison est incapable d’en démêler les motifs.

Personne à coup sûr ne se serait attendu à voir le président Carnot mourir dans d’aussi tragiques circonstances, frappé

au flanc comme César, au cou comme Pompée.

Honnête d’une honnêteté qui manquait un peu d’énergie, Carnot n’inspirait pas la haine. On eût compris, sans l’excuser, l’assassinat politique à l’époque effervescente et tumultueuse du Boulangisme, au temps ou Constans était désigné à tous comme une cible vivante. Mais, véritablement, à cette heure de détente et de prostration où toutes les passions politiques semblent endormies, le drame qui vient de s’accomplir à Lyon confond l’entendement et déroute toutes les prévisions.

Ceux qui réfléchissent verront là une manifestation inattendue du mouvement mystérieux et obscur qui travaille les masses prolétariennes qu’on a leurrées si longtemps par des promesses cyniquement démenties; auxquelles on a enlevé tout idéal, toute espérance et toute foi sans leur donner en échange le bonheur matériel.

D’autres, peut-être, sondant plus profondément le secret des justices éternelles, songeront aux crimes commis par le grand ancêtre, aux effroyables massacres qui eurent lieu, sur un ordre signé du grand-père, dans cette ville de Lyon où le petit-fils vient de trouver la mort. Ils rendront hommage aux vertus privées de l’homme, ils plaindront la victime qui a payé pour d’autres et répéteront le mélancolique hémistiche du poète :

Delicta majorum immeritus lues.

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La Libre Parole du Z6 juin 1894 « Cent ans après… » par Édouard Drumont

C’est un spectacle bien extraordinaire, encore une fois, et d’un dramatisme vraiment stupéfiant que cette mort de Carnot.

Cet honnête homme, cet ingénieur calme par nature, ce parlementaire scrupuleux, ce président préoccupé avant tout d’être correct, frappé d’un coup de poignard en plein ventre au milieu d’une foule en fête, comme Gustave III par Inkorstroem, cela ne confond-il pas l’imagination ?

Au fond, ce spectacle n’est extraordinaire que pour ceux qui n’ont jamais médité sur les lois mystérieuses qui gouvernent le monde. L’expiation, a-t-on dit, c’est le talion différé. Celui qui expie est toujours innocent du crime pour lequel il paye. Voyez le pauvre Louis XVII, l’enfant blond martyrisé par Simon ; songez à ce petit Prince impérial, si héroïque et si pur ; ils ont payé pour d’autres.

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Je me souviens d’avoir causé de ces choses avec Victor Hugo dans cet hôtel qui vient d’être vendu à un Juif. Victor Hugo disait, pour faire plaisir à des badauds qui étaient là : « Je ne comprends pas le péché originel, vous ne me ferez jamais admettre que je doive supporter les conséquences de la faute d’Adam. »

Lockroy soulignait ces propos de son rire de vaudevilliste alcoolique.

Je dis à Victor Hugo : « Mon cher Maître, je ne m’explique pas qu’un génie tel que vous puisse tenir ce langage plus digne d’Homais que d’Homère. J’ai vu l’autre jour à l’hospice des Frères Saint-Jean-de-Dieu un bambin de six ans couvert de toutes les floraisons syphilitiques. Il n’a commis aucune faute, je vous prie de le croire ; il souffre du péché originel. Alors, quoi ? Vous êtes bien forcé de vous incliner devant les lois de la Nature, puisque vous la célébrez avec un si exubérant panthéisme. »

Au fond, tout le mystérieux de la Rédemption est là : une victime volontaire s’offrant pour effacer la tache du péché originel et nous ouvrant les portes du Ciel par un miracle de son amour; c’est l’Agnus Dei qui tollit peccata mundi, ce n’est pas l’être d’expiation, c’est l’être d’immolation que nous célébrons en chantant :

O salutaris hostia
Cocli qui pandis ostium…

Le moindre prêtre de village en sait plus long là-dessus que Victor Hugo ; il voit très bien cheminer cette Justice éternelle qui n’est invisible que pour ceux qui ne regardent pas.

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Il y a cent ans, des milliers d’innocents étaient égorgés à Lyon en vertu d’un décret du comité de Salut public au bas duquel était la signature de Carnot.

« La ville de Lyon sera détruite, disait l’article 3 de ce décret. Tout ce qui a été habité par les riches sera démoli. »

Le sang coule à flots, les blessés râlent et demandent qu’on les achève.

Cent ans après, le petit-fils de Carnot fait son entrée dans la ville pavoisée. Toutes les autorités viennent se prosterner devant lui. L’archevêque, qui ne serait pas fâché d’être cardinal, ne craint pas de louer ce chef d’État qui a approuvé toutes les lois contre l’Église.

Soudain un assassin se dresse et frappe cet homme qui, personnellement, est intègre, qui dans sa vie privée est sans reproches. Qui a suscité ce scélérat ? Qui lui a inspiré ce détestable dessein ? L’assassin est sorti d’un germe révolutionnaire laissé là par les tueurs de 1793. Le Terroriste a enfanté l’Anarchiste et l’Anarchiste tue celui qui l’a engendré.

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Dans tout ceci, remarquez-le, il n’y a rien de surnaturel dans le sens que certaines gens prêtent à ce mot. Il y a le jeu logique et l’évolution régulière des idées dans les êtres et à travers les choses. Il est clair qu’une société doit récolter ce qu’elle a semé. En plaçant le buste de Brutus, tueur de César, à la tribune de la Convention, en honorant les massacreurs de Septembre, en élevant une statue à Barbès, en glorifiant toutes les insurrections victorieuses, le régime jacobin n’a pu raisonnablement inculquer aux hommes la vénération pour l’autorité et le respect de la vie humaine.

Les Conservateurs de la chambre sont les seuls dans le pays à ne pas voir ces évidences. Ils lèchent les bottes des assassins devenus gendarmes et, en se mettant cyniquement du côté des ennemis de l’Église, en déclarant que le succès justifie tout, ils dépravent plus profondément encore la conscience publique. « ll faut des arrestations, des commissaires de police, des agents, beaucoup d’agents » crient les Doudeauville, les Reille, les Lanjuinais…

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Alors des hauteurs de la pensée où nous planions tout à l’heure, nous dégringolons dans les imbécillités les plus épaisses. Nous passons du théâtre de Shakespeare à une représentation funambulesque et horrible à la fois, où les pommes cuites tombent dans le sang.

Cette Bourgeoisie révolutionnaire n’est pas seulement pourrie moralement ; elle est aussi atteinte d’une dégénérescence intellectuelle à peu près complète ; elle a détruit dans les cœurs tous les nobles sentiments qui sont la sauvegarde de l’ordre social, et elle ne sait même pas se défendre matériellement.

On arrête 2.000 malheureux absolument sans motif puisqu’on est obligé de les relâcher aussitôt, on les réduit à la plus noire misère puisque tous les ateliers se ferment désormais devant eux, on sème dans les masses des ferments de haine et de vengeance. « Il faut qu’une société vive et quand elle veut vivre il faut qu’elle se défende, elle a le droit de tout faire pour se défendre » vous répond Mgr d’Hulst avec des airs féroces.

Là-dessus, le chef d’État vient à Lyon, il sort en grande pompe du Palais du Commerce, un individu mal vêtu, coiffé d’une casquette de soie, monte sur le marchepied d’un landau occupé par quatre personnes et poignarde tranquillement le président de la République.

À quoi ont donc servi les 800.000 francs votés par la Chambre ? Ont-ils été exclusivement employés à assurer la sécurité de Gospodar et de Matchbox qu’on n’aurait certainement pas permis d’approcher d’aussi près ?

Demain, tous ces gens-là s’en iront au Congrès. Des sénateurs nommés au suffrage restreint, des députés qui n’ont eux-mêmes été élus qu’à des majorités dérisoires, se substitueront au pays pour imposer un chef à la France… Étonnez-vous que l’angoisse soit partout et que cette nation, ainsi livrée a des politiciens plus ou moins chéquards, sente flotter sur elle je ne sais quoi de sinistre, d’énigmatique et de sombre…

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La Justice du 26 juin 1894 « M. Carnot assassiné » par le Rédacteur en chef Georges Clemenceau

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Une effroyable nouvelle nous arrive de Lyon.

Au moment où M. Carnot quittait le Palais du Commerce pour se rendre au théâtre, un Italien est monté sur le marchepied de la voiture et a frappé le Président de la République d’un coup de couteau dans la région du foie. À 1 heure du matin, on nous annonce que M. Carnot vient d’expirer.

Ce monstrueux attentat frappera de stupeur la France et le monde civilisé. M. Carnot, s’il ne restait pas absolument en dehors des luttes de parti, s’appliquait néanmoins à remplir les devoirs de sa charge avec la correction d’attitude exigée par la Constitution. Rien ne faisait supposer qu’il eût suscité contre lui ces haines violentes qui s’attachent aux hommes d’action. Sa modestie, sa simplicité, la dignité de son esprit et de son caractère, le faisaient respecter de tous. Il semblait que le premier magistrat de la République pouvait parcourir la France sans escorte et ne rencontrer devant lui que des fronts découverts et des mains tendues.

La destinée le frappe au moment où, arrivé au terme d’une présidence de sept ans, il allait donner l’exemple au désintéressement, en refusant de laisser poser à nouveau sa candidature, contrairement aux vœux de ses amis. Sa fin tragique, dans cette ville de Lyon, féconde en événements sinistres, clôt brusquement une vie consacrée au service de la République. Il tombe en soldat, à son poste. Et l’homme qui l’a frappé, fou ou criminel, porte le coup le plus cruel a la République, à la France.

Nous avons fondé un gouvernement impersonnel, un gouvernement de liberté, qui doit devenir un jour un gouvernement de justice. La France n’est aux mains de personne. Bon ou mauvais, son gouvernement vient d’elle. Il dépend d’elle seule de le modifier, ou de le maintenir. Frapper le premier magistrat de la République ne change rien et ne peut rien changer.

Tous les bons citoyens se réuniront dans un commun sentiment d’horreur, et pour un jour, il n’y aura ni monarchistes, ni républicains. Tous les Français attendront, dans le calme, l’exécution de la loi constitutionnelle qui va convoquer à Versailles le Congrès chargé de désigner le Président de la République. Le premier devoir de cette Assemblée sera d’exprimer devant l’Europe et devant le monde notre douleur unanime, et d’honorer le bon Français qui tombe sous les coups d’un assassin étranger.

Il faudra ensuite démontrer à tous que la vieille idée monarchiste qu’on atteint l’État lui-même, en tuant un homme, n’a plus d’application chez nous. Le Congrès désignera le successeur de M. Carnot, et la même journée qui aura vu le crime en démontrera l’inutilité.

Puissent nos représentants, dans ce choix difficile, à une heure si douloureuse, oublier les rancunes mesquines, les sottes passions d’un jour et s’inspirer du seul intérêt de la Patrie.

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La Justice du 27 juin 1894 « Après l’attentat » par Georges Clemenceau

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(…) Tous les journaux étrangers expriment l’espoir que la France traversera, sans fléchir, cette cruelle épreuve. Paris, la première stupeur passée, a repris sa physionomie habituelle. La foule encombre les boulevards sillonnés de crieurs de journaux, et les établissements publics ont retrouvé leur ordinaire clientèle de tous le soirs. Du boulevard des Italiens aux Champs-Élysées, le défilé quotidien de voitures continue d’emporter au Bois de Boulogne les spécimens les plus variés du Paris qui s’amuse, en quête des divertissements d’une soirée d’été.

Le monde politique, d’abord stupéfié, a repris tout son sang-froid. On discute avec le plus grand calme sur le mobile du crime. (…)

La loi est impérative. Elle veut que « en cas de décès du Président, les deux Chambres réunies procèdent immédiatement à l’élection d’un nouveau Président. » Le mot immédiatement n’a qu’un sens. Il veut dire : sans aucun délai. De quel droit M. Challemel-Lecour laisse-t-il la Constitution en souffrance pendant trois jours ? Il eût été bon peut-être, dans le désarroi de cette épreuve inattendue, que les pouvoirs publics donnassent à tous l’exemple du respect de la loi. C’est pourtant le contraire qui a lieu, et le président de l’Assemblée nationale trouve tout simple de nous dire : « Je viole la loi pour que l’élection présidentielle ne paraisse pas résulter d’une surprise. » Vaut-il donc mieux qu’elle paraisse le résultat d’une intrigue ? (…)

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La Justice du 28 juin 1894 « La veillée des armes » par Georges Clemenceau

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Le corps de M. Carnot est arrivé hier matin à Paris. Ni ministre, ni président à la gare. C’est l’étonnement du jour. Quand on est mort, on a de ces surprises. Quelques uns même n’ont pas besoin d’attendre jusque là.

De nos trois présidents, deux sont candidats, le troisième va présider aujourd’hui le Congrès de Versailles. Chacun d’eux a donc tout autre chose en tête que d’aller recevoir le corps du président assassiné. Les ministres, de leur côté, sont fort occupés de la question de savoir qui sera demain le grand distributeur de portefeuilles, le souverain dispensateur de toute grâce. Tout ce monde, me dit-on, avait veillé fort tard. Qu’importe le cadavre du maître d’hier, quand on a passé la nuit à préparer le choix du maître de demain ?

Personne ne paraît y avoir songé, d’ailleurs. Nos parlementaires se réservent sans doute de manifester dimanche avec éclat derrière le corbillard présidentiel. L’éclat de leur douleur manquera de gradation.

Pour aujourd’hui, ils sont uniquement préoccupés de l’élection qui se prépare. Ce n’est pas que les choses soient beaucoup plus avancées qu’hier. Il semble même qu’elles soient plus embrouillées. Si nous avions des partis politiques en France, si ces partis représentaient vraiment autre chose que des groupements plus ou moins avouables d’intérêts personnels, il n’y aurait rien de si simple qu’une élection présidentielle. Députés et sénateurs se réuniraient en groupes distincts, suivant leurs affinités politiques, discuteraient les mérites des candidatures proposées, feraient choix du candidat qui leur paraîtrait le mieux qualifié pour la fonction, et le plus propre à obtenir la majorité des voix.  Nous aurions dans le Congrès une lutte d’idées, au lieu d’une compétition de personnes.

Nous voyons tout autre chose. Des groupements d’idées, à peine une ébauche du côté des républicains avancés. Partout ailleurs, c’est le désordre des ambitions déchaînées. (…)