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Armes inégales et autres poèmes de Strindberg
On ne présente pas August Strindberg (1849-1912). Sa poésie est cependant peu connue en France et n’a fait l’objet que de rares traductions occasionnelles, éparses, que nous n’avons pu consulter. Nous ne savons donc si les textes suivants ont été déjà traduits ou non ; le plus probable est que nombre d’entre ces poèmes sont ici pour la première fois en français.
Les sources officielles, telles que le Musée Strindberg, citent trois titres pour les recueils de poèmes de Strindberg publiés de son vivant. Les poèmes qui suivent sont tirés du premier d’entre eux, Poèmes en vers et prose, de 1883. Les textes de ce recueil sont des poèmes en vers à l’exception d’un poème d’une quinzaine de pages qui mêle prose et vers. Notre choix pour ce billet a retenu dix poèmes en vers.
Ces poèmes datent de la période « radicale » de l’auteur. Un lecteur attentif remarquera cependant que certaines tendances se font déjà jour dans ce « radicalisme » annonçant l’évolution ultérieure. Face à une telle situation, deux attitudes peuvent s’opposer, s’agissant de la façon dont on pourrait qualifier globalement « l’idéologie », l’idearium de l’auteur. Ou bien sa jeunesse est la plus représentative, et la maturité est alors une décadence intellectuelle, ou bien la maturité est représentative, et la jeunesse est alors une simple étape. Cela dépend de la qualité des idées, et par là nous n’entendons nullement leur orthodoxie selon tel ou tel point de vue, mais leur originalité ou celle de leur articulation, et il nous paraît alors indubitable que le Strindberg de la maturité est Strindberg lui-même, considéré du point de vue des idées.
Le Strindberg de la maturité est un véritable penseur original. Nous voulons le qualifier par le biais de trois citations. La première (1) en reprenant ce que nous avons dit dans un autre billet de traductions de poésie suédoise (Tor Hedberg, ici) : « [L]es débuts de Strindberg ont donné lieu à un procès pour blasphème, la fin peut être résumée par cette réponse à la question « Que pensez-vous de ceux qui disent que l’homme descend du singe ? » : « Ils disent vrai en ce qui les concerne. » » La seconde (2) : « Je suis chrétien, c’est-à-dire je suis un surhomme. » Le rattachement à la foi chrétienne, essentiellement via Swedenborg, ne renie donc pas le nietzschéisme de phases antérieures, mais constitue une synthèse. C’est l’expression la plus originale de la pensée de Strindberg, une synthèse supérieure d’opposés, et ce tour de force, si l’on accepte de suivre Strindberg, ne peut être traité comme secondaire par rapport à un radicalisme juvénile reprenant sans travail synthétique propre des thèmes en vogue. La troisième (3) : « Espérons-nous que les Lumières prennent fin avec lui [Zola] ? Oui, nous l’espérons ! » C’est la conclusion d’un texte du Livre bleu I intitulé « Den svarta upplysningen » (Les Lumières noires) : le traducteur français de ce texte – Les Livres bleus I-II sur quatre ont été partiellement (très partiellement) traduits en français – a été si épouvanté par le texte original qu’il a repris l’expression de « Lumières noires » du titre dans le passage pour en altérer le sens, en écrivant « Peut-on espérer que les Lumières noires prendront fin avec lui ? », si bien qu’il n’est pas du tout clair, pour le lecteur français, que ce sont des Lumières elles-mêmes que Strinberg espère la fin, et non de certaines Lumières qui seraient noires, car on peut entendre cette expression comme portant sur un sous-ensemble plutôt que sur l’ensemble lui-même affublé du qualificatif « noir ». Or cet adjectif n’est pas dans le passage original : « Hoppas vi att upplysningen är slut med honom? – Ja, vi hoppas! », le traducteur a clandestinement déformé la pensée de l’auteur, coupable à ses yeux d’espérer la fin des Lumières.
Dans les poèmes qui suivent, certaines tendances ultérieures sont déjà présentes en germe. Dans ce radicalisme qui tend au nihilisme politique (nous y revenons infra), le facteur héréditaire commence à prendre un caractère explicatif central. La génération de 1840, avec son progressisme bourgeois, est étrillée. L’alignement sur les mouvements de tempérance par la dénonciation des effets de l’alcool est manifeste. La dénonciation des « dieux du temps » en tant que divinités du paganisme scandinave, dans « Les imprécations de Loki, » se conclut par une proclamation de « l’Unique » (« den Ende ») éternel. Le passé peut servir de contrepoids au présent : les chevaliers de jadis sont plus respectables, dans le poème « Jadis et Aujourd’hui », que les « chevaliers » contemporains.
Les tendances nihilistes, au sens politique, de Strindberg sont apparentes dans le recueil, en particulier dans le poème ici traduit « L’édition populaire », où Strindberg oppose la poudre à canon, arme onéreuse des princes, à la dynamite, arme bon marché des nihilistes. Strindberg défend à sa manière le principe anarchiste de la « propagande par le fait ». (Mais la politique n’étant jamais complètement libre d’ambiguïtés, dans ce poème il la défend de façon expresse dans le cas de la Russie tsariste, à une époque où les attentats anarchistes commençaient à s’y multiplier, c’est-à-dire contre un ennemi national traditionnel de la Suède, ennemi l’ayant notamment amputée de la Finlande, soit quasiment le territoire suédois actuel. Et quand le roi Oscar II de Suède applaudit à la première représentation d’une pièce jugée par d’aucuns « nihiliste » car elle met en scène des révolutionnaires, cette pièce se passe également en Russie avec des personnages russes : voyez le propos introductif du traducteur au poème « Nihilisme royal » ci-dessous.) Par ailleurs, dans le poème « Armes inégales », l’« esclave » maure défend la noblesse du poignard en rappelant que c’est un poignard qui abattit Jules César au moment où « il ourdissait ses plans ». – Pour un exemple de poésie anarchiste suédoise, voyez nos traductions du poète prolétarien Leon Larsson ici.
Strindberg prétend n’avoir pas une haute idée de ce qui se trouve dans ce recueil, en particulier s’agissant de la dernière partie qui réunit des poèmes de jeunesse. De ces derniers nous n’avons retenu que le poème « Au bord de l’étang », qui paraît au traducteur que nous sommes aussi excellent que les poèmes des autres parties.
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Poèmes en vers et prose
(Dikter på vers och prosa, 1883)
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Biographique (Biografiskt)
Je jouais du pipeau,
chantais des chansons tristes,
mais personne ne voulait pleurer,
et la danse ne commençait jamais.
Alors je sortis et,
me plaçant au coin de la rue,
je battis du tambour
en montrant un ours.
À l’ours les gens donnèrent du sucre,
tandis qu’ils auraient voulu me frapper,
et quand je voulus chanter
personne n’écouta.
Alors j’endossai la livrée d’un bouffon
et fis de bons tours ;
quand je tirai la langue,
les gens crièrent de joie.
Les carrosses s’arrêtèrent
et les grands à l’intérieur :
« Quel drôle de diable !
Il ira loin, celui-là. »
La foule jubile quand les maîtres
prennent des coups de bâton,
mais si cela devient sérieux
on appelle la police.
Alors je fus accusé de plaisanter
de tout ce qui est divin,
car c’est divin, certes,
d’être conduit par une paire de chevaux.
Il ne me servit à rien de protester,
ma défense ne fut pas jugée valable,
à savoir que ce n’était pas une plaisanterie
mais tout ce qu’il y a de plus sérieux.
Alors je pris l’habit noir
et montai dans la chaire du prédicant,
où je pus entendre les gens ronfler
comme des cochons au soleil.
En criant j’en réveillai quelques-uns,
de même que le consistoire,
mais alors je perdis mon habit noir,
on me tira de la chaire.
Je ne fus pas ordonné,
je n’avais pas la foi :
c’est la vieille chanson
sur le même air ancien.
Je pris mon pipeau cassé,
le mis dans mon sac,
détendis mon tambour,
emballai mes affaires.
Et je vagabonde par le monde
en quête d’aventures,
pour oublier et être oublié
et guérir ma blessure.
Et les années passent,
ma blessure cicatrise,
et tout est immobile,
comme dans un marécage
où coassent les grenouilles
au chant sourd des moustiques
et les champignons dorment
toute la sainte journée.
Seuls les myrtes veillent
et répandent leur morphine
jusqu’à ce que le marais ronfle
derrière les rideaux gris des araignées.
Un jour, on entend dans la forêt
le ra retentissant d’un tambour
et bientôt, par les champs et collines,
la trompette sonne l’appel.
Hourra ! La guerre est déclarée !
Je laisse tomber mon tambour
et, vendant ma pipe,
achète un chassepot†.
Mais qui portera le drapeau ?
On n’en trouve nulle part !
Ce n’est pas avec des troupes éparses
qu’on peut remporter la victoire !
Je sors alors mon mouchoir rouge
avec Garibaldi dessus,
le noue à mon fusil
et : En avant ! Marchons !
–
À la première salve il tomba,
avant même qu’on eût répondu ;
lui seul mordit l’herbe,
les autres avaient pris la fuite !
On sonne à présent le triomphe
et le corps est emporté.
Ce fut une victoire éclatante,
même si le combat fut si court.
On prépare des funérailles
avec pompe militaire,
on l’ensevelit dans ses vêtements
et son mouchoir rouge.
Près de la tombe une salve est tirée,
et le prêtre prend son livre
et lit tandis qu’on descend le mort –
mais les choses allèrent de travers !
Le mort, qui était païen
et ne supportait pas les prêtres,
se dressa hors du cercueil
et fit un geste au sens indubitable.
Ce fut la fin des réjouissances :
on cria au scandale.
Le mort fut conduit, en tant que blessé,
à l’hôpital le plus proche.
Il y repose sur un sommier de fer
et teste son vieux courage
en cueillant le plomb qui dans la plaie
empoisonne son sang !
Quand la fièvre le prend,
que le démon du délire tourne
avec de la jusquiame autour de son oreiller,
c’est comme un raclement dans sa plaie !
Alors on entend le malade chanter
d’une voix rauque et cassée
de vieilles mélodies
comme un corbeau dans l’automne froid.
Il délire au sujet de sa blessure,
délire au sujet de sa défaite,
mais on l’entend aussi haranguer
ses troupes pour une nouvelle bataille.
Et quand parfois il babille
des mystères de son cœur,
la jusquiame de la haine se flétrit,
l’arbre de la fièvre verdit.
Des brises soufflent dans la salle des malades,
l’air est plein de l’odeur de la mer ;
sa plaie ne lui fait plus mal,
le démon se retire.
Et de petites mains amies
le bordent dans son lit,
pour qu’il fasse de beaux rêves
comme en une prairie de fleurs.
Un jour qu’il se trouvait étendu de la sorte,
faible convalescent
n’attendant que le médecin,
qui lui avait redonné de l’espoir,
il entendit par la fenêtre
un tambour sonner l’alarme.
Aussitôt il sauta du lit,
sentant une chaleur en son cœur.
Entre les tilleuls du jardin
apparaît un drapeau :
c’est la guerre qui recommence,
il reste encore des troupes !
Ses yeux s’injectent de sang
quand on le recouche, épuisé.
Il regarde la table de nuit, noire,
ses douleurs soulagées.
Parmi les bouteilles,
les couteaux et la charpie,
se trouve le plomb retiré de sa blessure,
dans laquelle il pesait si lourd.
« Ah ! si j’étais de nouveau sur pied,
aussi frais qu’avant,
avec le fer de mon sommier
je fondrais un canon.
Avec les clous que vous avez enfoncés
– je ne l’ai jamais oublié –
enfoncés dans mon cercueil,
je forgerais une grenade.
Et, remplie de schrapnell
ôté de mon propre corps,
vous verriez la grenade
monter en l’air comme une comète.
Car il faut viser haut
pour atteindre au but ;
même en tirant contre le ciel,
on manque presque son coup. »
Alors il voit par la fenêtre
un drapeau festonné passer
le long des vieux tilleuls,
tandis qu’il entend un joyeux hourra !
Notre ennemi a triomphé
de nouveau dans la bataille,
les nôtres sont vaincus,
mais ils n’ont pas fui !
Alors il éprouva de la joie,
car il avait enfin compris
qu’à travers la défaite
on vole à la victoire.
Il retomba dans le sommeil
jusqu’à ce que le jour à nouveau se levât
pour saluer de nouvelles victoires
en de nouvelles défaites.
† En français dans le texte. Le chassepot était un fusil de fabrication française, du nom de son créateur. Le dictionnaire de l’Académie suédoise ne connaît pas le terme, et il n’y a d’ailleurs pas trace que l’armée suédoise ait utilisé ce fusil.
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Renonciation d’héritage (Urarva)
Vous vous rengorgez du joyeux temps de votre jeunesse,
vous les vieux, qui blâmez la jeunesse aujourd’hui ;
vous avez toujours été prêts pour les luttes pacifiques,
et recherchiez l’idéal en trinquant et chantant.
Vous avez devant vous une génération morne, fatiguée,
dont le seul but est de défendre de petits intérêts.
Vous qui nous avez engendrés dans une soûlerie,
sûrement vous savez mieux que personne comment c’est arrivé.
Il n’est jamais plaisant d’avoir
à purger la dette d’autrui ;
Boire vous a donné une corpulence appréciable,
et c’est aussi pourquoi vos enfants sont chétifs.
En héritage nous avons reçu vos dettes et votre syphilis,
ainsi que vos promesses des années quarante ;
ayant dévoré le moindre Leckerbiss†,
vous ne nous avez laissé que l’idéal à ronger.
Vous vous enthousiasmiez et teniez des discours
pour le Danemark, la Finlande, la Pologne ;
pour notre idéal nous ne nous enthousiasmons pas,
nous travaillons tranquillement au but de l’avenir.
Vous buviez du ponch et mangiez des petits fours
en l’honneur de la trinité scandinave ;
puisque cette unité s’arrêtait aux paroles,
nous nous contentâmes de l’humanité.
Nous aurions dû renoncer cette succession,
mais la pomme ne tombe jamais loin de l’arbre
et un tel héritage, les enfants le reçoivent
jusqu’à la troisième ou quatrième génération.
† En allemand dans le texte : « bon morceau ».
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Les imprécations de Loki (Lokes smädelser)
Dieux du temps, que j’ai couverts d’injures,
je veux vous injurier encore une fois !
Dieux du temps, que j’ai blasphémés,
je veux vous blasphémer dans un chant !
Vous avez le pouvoir, j’ai la parole,
j’ai la parole en mon pouvoir ;
vous êtes treize à table ;
cela signifie, dit-on,
mort, accidents, calamités :
ne le prenez pas à la légère, dieux,
car il commence à se faire tard :
dieux, soyez sur vos gardes !
Il est vrai qu’autrefois je prenais place
à votre table en tant qu’invité ;
puis, les liens bien serrés,
à votre banquet vous m’avez traîné.
Aussi, vos crimes, c’est Loki
sans doute qui les connaît le mieux.
Les plats remplis me dégoûtaient,
votre vin ne me donnait aucune joie,
et vos chants prenaient le goût des mets
mais étaient fades comme le bouillon du chaudron.
C’est pourquoi, dieux, vous haïssez
Loki, car il n’a point chanté vos louanges.
Non, je ne veux pas chanter vos louanges,
je ne veux pas chanter pour vos mets.
Non, je veux plutôt vous blasphémer
avec ma grande et belle haine !
Vous avez érigé mon bûcher sur la montagne,
creusé ma tombe parmi les glaces,
et le petit nain sournois
trancha tous mes tendons.
Même si vous m’avez attaché les mains,
même si de fers mes pieds sont entravés,
même si vous m’avez cassé les dents,
ma langue reste libre de vous injurier.
J’ai trahi votre secret,
dieux, c’est là mon seul crime !
Et ma langue vous atteignit
jusque dans vos châteaux forts.
J’ai révélé vos manigances
et votre fausse sainteté ;
je n’ai pas cru à vos miracles
ni à votre immortalité.
C’est pourquoi Loki fut par vous
appelé le plus grand calomniateur ;
or il tient pour honneur
d’avoir trahi les traîtres !
Quand la faiblesse châtie la force,
on appelle vengeance le châtiment ;
je n’ai pas rendu hommage à la violence,
c’est pourquoi mon exploit est appelé vengeance.
Soit ! Je me suis donc vengé, dieux,
je me suis vengé, entendez bien !
j’ai déchiré vos atours
et montré votre nudité !
J’ai méprisé votre culte,
jeté vos statues à terre,
et j’ai tué le veau d’or
pour voir si c’était poussière.
J’ai abattu les murs du temple,
brisé les grilles de l’autel,
ouvert des cages cadenassées,
anéanti des clôtures pourries.
Je me suis vengé, divine catin,
j’ai vengé les souffrances de ma jeunesse
quand je fus forcé de t’encenser
et que tu me fis tomber à genoux !
Quand je pus vous jeter la vérité
à la face, divine racaille,
on vit votre firmament vaciller,
vos vieux remparts se fendre.
Dieux et déesses décrépits
courent effarés vers un refuge, vers
des pantalons à bretelles, des jupons de tricot,
pour cacher leurs pudenda flétris.
La force cherche ses lances,
la beauté cueille des feuilles de vigne,
la vertu revêt son armure dorée,
la justice se fait aveugle et sourde.
Le mensonge descend dans le fossé,
attrape des serpents dans la boue,
les attache aux pierres de la montagne
pour qu’ils crachent au visage de Loki.
Et le voilà Loki, attaché :
un contre cent, c’était sa façon,
mais dans le cercle des dieux vils
on continue de s’écrier à cause de l’offense.
Il est attaché, sur la pierre étendu,
mais sa langue reste libre,
et les vieux dieux délabrés
tremblent encore à ses cris.
Car dans les longues nuits de souffrance,
sa femme, près de sa couche rude,
s’expose au venin des serpents
et tend les bords frais du calice.
Quand les serpents perfides dirigent
leurs crochets vers la poitrine de sa femme,
on n’entend plus Loki railler
mais sa voix se fait tempête.
Après qu’il a fait tomber ses fers,
un grand bruit retentit dans les montagnes,
et dans les châteaux et les chaumières
les hommes attendent la fin du monde.
Alors Loki arrête de proférer des injures,
mais des sombres coins de ses yeux
des éclairs luisent, crépitent, flamboient,
et il appelle son fils.
Le serpent de Midgard, destructeur du monde,
déroule son corps squameux,
la queue de l’exterminateur s’agite
sur la course sauvage de la Volga.
Cela crépite et retentit
dans les forêts de Wolchonsky,
cela craque dans les Pyrénées, partout
où se meuvent les anneaux de son ventre.
De son torse enragé il fouette
la Seine, un vieux fleuve saint
des rives duquel montent encore
des murmures d’expiation et de sang.
Mais où le serpent cache-t-il sa tête ?
demandez-vous, dieux lâches.
L’avenir suit éternellement le présent,
la réponse sera votre passé.
Car quand il lèvera la tête,
dieux, ce sera la fin des temps ;
si vous entendez le serpent siffler,
il est facile de prévoir votre chute !
L’incendie couvrira le monde,
brûlera tout ce qui doit l’être,
séparant l’or de la pacotille,
tout ce qui doit vivre ne mourra pas.
Et la vieille terre desséchée,
faite enfin cendre fertile,
par le feu purifiée,
engendrera de nouveau.
En bosquets éternellement verts,
une nouvelle race marchera libre,
non abusée par des manigances de dieux,
de ceux qui brisèrent les esprits d’antan.
Car vous serez tous morts,
vous, grêle engeance des vieux dieux ;
vous étiez nés pour tomber
au moment de voir la tête du serpent.
Mais à vos noirs cercueils,
votre course terminée,
Loki ne verse point de larmes, avec lui
il n’a que son espoir éternellement jeune.
Il vous adressa ses injures,
troubla votre repos de dieux ;
parce qu’il croyait en l’Unique,
il ne pouvait croire en vous.
Sur vos tombes résonne
la parole calme, comme celle d’un ami :
C’est ici que vous reposez, dieux du temps,
le Dieu de l’Éternité vit toujours !
*
Armes inégales (Olika vapen)
Don Almagro de Vicuña,
grand panetier1 à la cour,
est de vieille souche noble
et son sang castillan,
pâle comme le lait, clair comme l’eau,
ainsi que du miel coule paresseusement.
Le fard de sa joue, les liqueurs de sa table
colorent à la fois au-dehors et au-dedans
ce noble sang castillan.
La main ne manie plus l’épée,
ayant trop caressé la fille
sous les baisers de qui son courage a suffoqué.
Un soir, dans la pénombre, il se trouve
face à face avec le maure à la haine obscure,
le porteur d’eau ; aujourd’hui son esclave,
naguère le libre fils du désert, qui
cultiva ce pays, édifia ses villes
et ne garda pour lui qu’une sépulture.
« Halte, hidalgo ! Flamberge au vent !
L’esclave et le maître ici s’affrontent ;
tu as ton épée, j’ai mon poignard !
Jadis, à armes égales,
nous combattîmes sur les champs de Castille
ainsi que deux peuples libres ! »
Mais le noble panetier
pâlit sous son fard vermillon,
sa main fanée ne peut faire un geste.
« Je te laisse ta misérable vie, esclave :
l’épée ne croise point avec le poignard,
un combat inégal est une infamie. »
« Eh quoi ! tes pères, hidalgo,
ont brisé nos éclatantes alfanges
et nous ont dépouillés de nos armes.
Nous en avons recueilli les débris
et les avons aiguisés de nos dents,
c’est pour ça que l’épée de l’esclave est courte !
Mais le poignard est une lame aussi,
et peut se targuer d’aussi fiers ancêtres
que ta rapière, Castillan.
Le poignard est le fléau des tyrans,
un poignard ôta César du monde
quand il ourdissait ses plans ! »
Mais le noble panetier
avait tourné le dos à l’esclave
et poursuivait avec morgue sa route.
Et, sa cape lui cachant le visage2,
son pas altier le conduisit
dans une ruelle sordide du port.
Là, dissimulé sous un masque de soie,
il chercha Joseph le pharmacopole,
qui sait mêler le blanc au blanc.
« Le Maure Djeddur, porteur d’eau ! »
« Bien, hidalgo ! Je connais l’homme ! »
« Le prix ? » – « Cinq piastres ! » – « Conclu ! »
1 grand panetier : Le panetier était un officier de la cour de France chargé du couvert de la table du roi et, comme le nom l’indique, du service du pain. Il nous semble que c’est l’équivalent du taffeltäckare du texte, dont l’appellation suédoise insiste toutefois quant à elle sur le couvert de la table.
2 sa cape lui cachant le visage : La cape dont il se couvre le visage est un élément typique de la représentation du caballero espagnol du Siècle d’or. La partie de la cape affectée à cet usage a un nom en castillan : c’est l’embozo, et le fait de s’en couvrir, le rebozo, du verbe rebozarse. Nous renvoyons le lecteur intéressé par ces questions à notre essai sur « Le voile intégral dans l’histoire de l’Occident » ici.
*
Le coucou (Göken)
Quand les prés commencent à fleurir
et le bouleau feuille dans le bosquet,
alors le coucou chante dans les bois,
aux heures du matin comme du soir.
Quand la faux a traversé le champ
et les fleurs gisent sur leur lit funèbre,
le coucou est silencieux dans les bois,
il se taira jusqu’au retour du printemps.
Mais le paysan pense qu’il augure la mort,
et l’enfant croit qu’il se transforme en faucon,
et la vieille l’a entendu rire ;
il est vraiment possédé, le coucou.
–
Au marché, sur la place des Allemands,
chez l’horloger Schnabelbart
on peut acheter des coucous
qui chantent l’heure et le quart.
Ils chantent à Noël comme à Pâques,
ils chantent au gré de l’horloge
pour peu qu’on leur graisse le bec
et qu’on remonte bien le mécanisme.
*
Prendre des renards (Taga rävar)
Prendre des renards est un art à part entière,
même s’il ne fait point partie des beaux-arts.
La chasse avec des chiens en terrain découvert,
pour l’homme pauvre n’est guère expédient,
car cela requiert un équipage onéreux,
sans parler du fait que le renard a pour loi
de ne pas aller en terrain découvert,
car c’est dans les fourrés qu’il se bat le mieux.
On prend plutôt un vieil appât –
un appât est un animal mort de mort naturelle –
assez pourri pour notre Goupil,
lequel, bien qu’il soit un grand filou,
n’en a pas moins des goûts délicats.
On assaisonne l’appât de strychnine,
un poison qu’on trouve chez l’apothicaire
et dont on se sert également en médecine.
Puis, aux alentours on jette des croûtons
de pain frottés de graisse animale,
qui ne tuent pas mais servent à attirer
la bête et sont dans le complot avec l’appât.
Bien, notre Goupil arrive et mange ;
aussitôt il pousse un horrible cri,
fait un grand saut en l’air, urine sur soi,
et perd la vie dans la puanteur.
–
C’est de cette façon qu’on appâte un renard,
chose dégoutante à voir comme à entendre,
mais puisqu’il n’y a pas d’autre moyen,
qu’est-ce qu’on peut y faire, au nom du Seigneur ?
*
Jadis et Aujourd’hui (Förr och Då)
Jadis, quand le chevalier s’élançait dans la lice,
même s’il avait la visière baissée
son nom étaient peint sur son drapeau :
si le nom était faux, c’était un gredin !
Aujourd’hui, le chevalier se glisse sous la barrière
comme les enfants qui volent des fruits
et déchirent leur pantalon contre la clôture
avant de se faire tancer par leur mère.
Aujourd’hui, on se badigeonne de suie,
à moins qu’on ne préfère porter un masque,
pour cacher le groin connu.
Pour ne pas puer la canaille,
on se donne des noms choisis.
Sous de faux noms et de fausses figures,
on se jette alors tête baissée dans la bataille
pour le bienséant et le beau,
pour l’idéal, Dieu et la foi, entre autres,
dans l’espoir de pouvoir un jour laver
son véritable nom, qu’on a souillé.
Mais, chevalier de peur et de reproche,
je ne peux trouver ton gant,
je croyais que, bien que d’ancienne noblesse,
tu étais un véritable gentilhomme !
N’emploies-tu pas cet accessoire ?
Aucune taille ne se trouve être la bonne ?
Une main sale doit être grande ;
fais-nous voir ! Ne sois pas timide !
Ah ! ce ne sont pas des mains mais des pattes !
*
Nihilisme royal (Kunglig nihilism)
Ndt. Ce poème fut écrit après la première représentation de la pièce de Harald Molander, Furstinnan Gogol (La princesse Gogol) en 1883, à l’occasion de laquelle le roi Oscar II de Suède applaudit, alors que l’œuvre passait pour nihiliste.
Sa Majesté, depuis sa loge à l’avant-scène
du Théâtre Royal dramatique, donne le signal
des applaudissements. Le public n’est pas long
à obéir à l’ordre et répond sur le champ.
Est-ce peut-être à Natalia, née de Gogol†,
ou peut-être à l’actrice, que cela s’adresse,
ou bien la salle ne retentit-elle d’applaudissements
que pour la splendeur du mobilier et des tentures ?
C’est ce que pensent les vieux rieurs,
qui trouvent la pièce un peu « rouge »
et préféreraient de beaucoup l’étouffer,
mais nous avons entendu, nous, l’auteur appelé.
C’était donc un hommage au nihilisme,
touché, cependant, par une main royale ;
le royalisme est devenu si grand
que nous sommes de très humbles nihilistes !
–
À l’entracte, on entend parmi la foule
qui se presse dans les couloirs
une rumeur à voix basse : « Crois-moi… je t’assure…
tu verras… cette affaire a de l’avenir ! »
† En français dans le texte. Dans ce vers, le poète demande, ironiquement, si le roi n’a fait qu’applaudir le personnage princier de la pièce plutôt que la pièce elle-même, de même qu’il demande aux vers suivants si c’est l’actrice qui a été applaudie (avec peut-être un sous-entendu frisant le lèse-majesté), voire simplement le décor de la scène.
*
L’édition populaire (Folkupplagan)
Quand les rois doivent tirer sur le peuple,
ils utilisent des balles et des boulets de canon.
Le canon, porte-parole de la force,
coûte cependant des millions.
Quand le peuple doit tirer sur les rois,
il n’a que de la dynamite.
Le canon crache ses millions
et le bandit devient un héros pauvre.
Ô Berthold Schwarz3, grand homme,
on vient de fêter ton anniversaire
comme si ta grande invention était
parmi les meilleures des meilleures.
Ta poudre, noire comme ta robe,
était une excellente médecine,
agissant aussi vite que l’ipomée purgative,
ayant guéri le choléra de l’église.
Mais elle jetait aussi de la fumée
aux yeux du peuple lorsqu’elle brûlait,
et, trop chère pour que tu sois en crédit,
tu n’as jamais été un homme du peuple.
Nobel, on entend rarement louer ton nom !
Ta découverte, pourtant, fait parfois parler d’elle,
avec des cris, mais pour être aussitôt écartée,
car elle sent trop la politique.
Ta onguent blanc a déjà guéri
tant de blessures de trique et de fouet,
et, même menacé d’interdiction de douane,
il se déplace aussi librement que la poudre royale.
Il est en train de libérer la vieille Russie à grande vitesse,
en enfonçant clous après clous dans son cercueil.
Au cas où le monde ne doit pas être une grande Prusse,
un lamentable et sanglant cadavre,
c’est à toi qu’en revient le mérite
si la terre n’est pas encore morte.
La dynamite est blanche comme neige,
« comme l’innocence et l’arsenic » !
Toi, Schwarz, tu fis imprimer une petite édition
pour les grands et les maisons princières !
Nobel ! tu nous as donné une colossale édition populaire
qui continue de s’imprimer par centaines de mille !
3 Berthold Schwarz : Moine franciscain allemand inventeur de la poudre noire dans les années 1350.
*
Au bord de l’étang (Vid dammen)
J’ai souvent entendu l’avertissement
de ma mère à ses petits :
« Les enfants, n’allez pas près de l’étang,
des esprits malveillants y vivent. »
Quand la douce nuit d’été
fut tombée sur la terre lasse,
et que toute la maison dormait,
en silence je dirigeai mes pas
vers la petite colline verte
près du calme miroir de l’étang.
Ah ! où donc était la fraîche verdure
printanière qui régnait en ces lieux
il y a quelques semaines encore !
Le faucheur avait moissonné le champ
et coupé toutes les fleurs timides
qui se réjouissaient de la vie !
La riche parure de fleurs des pommiers
gisait à présent fanée sur le sable ;
le lilas ne répandait plus
son odeur dans la nuit paisible
ainsi qu’un encens vers le Seigneur.
Je m’assis au bord de l’étang,
sous les trembles qui se trouvaient là,
veillant à ce que les rayons chauds
du soleil n’en bussent point les eaux
jusqu’à la dernière goutte.
De blanches vapeur légères
flottaient à la surface de l’étang.
Quand une douce brise se leva,
soufflant sur elles et les dispersant,
le miroir des eaux se dévoila
à mes yeux et je regardai
au fond, mais ne vis que l’obscurité.
Bientôt, pourtant, de sombres images
se formèrent à partir de masses troubles,
et je perçus enfin clairement
l’image de la colline.
Quel sortilège fascine mes yeux ?
Quelle est cette jeune fille assise là
avec ses abondantes boucles noires
et ses sombres yeux bleus ?
Est-ce peut-être une petite fée
montée depuis les salles de son palais
sous le toit de tourbe de la colline
et qui dans le silence de cette nuit d’été
attend son amoureux ?
Non, ô non, c’est la fiancée de mon cœur,
qui ne peut être avec moi,
hélas ! Il y a encore quelques semaines
elle s’asseyait là, si tendre,
écoutant mes chansons,
et pour récompense m’offrait
des regards de bonheur.
La voilà qui me sourit amicalement,
me tend sa fine main,
si confiante, comme si j’étais celui
qu’elle avait choisi pour fiancé. –
Alors un coup de vent passa
à travers la vieille couronne du tremble,
en détachant une feuille fanée.
La feuille en tombant rompit le miroir,
et toute image disparut à sa surface.
« Pourquoi troubler mes rêves,
pourquoi, sans cœur, me dérober
une minute de céleste béatitude ?
Oh ! j’ai longtemps souffert
de ne pouvoir contempler la douce image
que le temps à mon cœur ôta. »
Je me plaignais ainsi devant
l’acte méchant du vieux tremble.
Mais bientôt le miroir redevint lisse
et de ses sombres profondeurs s’avança
la même image, deux fois plus belle.
Et de nouveau, elle me tendit la main
amicalement. Amicalement
elle m’invitait du regard
à venir à sa rencontre.
Malheur ! une ombre obscurcit le tableau,
et je vis bientôt à ses pieds
un homme qui, charmé, pressait
sa main contre ses lèvres,
et elle tour à tour souriait et rougissait. –
Je ne voulus plus regarder alors,
je me sauvai de ces lieux, le cœur triste,
tandis le vieux tremble éclatait de rire.
Au bord de l’étang jamais je ne retournerai.
Des esprits malveillants y vivent !
Les chants de la haine, de Leon Larsson
Leon Larsson (1883-1922) est un poète prolétarien suédois auteur de poésies révolutionnaires. À l’âge de quinze ans, il fut condamné à une année de travaux forcés pour l’incendie de la forge où il travaillait comme apprenti. Il rejoignit le mouvement anarchiste connu en Suède sous le nom de « jeunes socialistes » (Ungsocialisterna) – des gens qui n’étaient pas tous jeunes et dont le nom de socialistes a mal vieilli du fait des politiciens que nous avons connus sous une telle étiquette depuis cette époque.
Tout comme, du dix-neuvième siècle jusqu’à la Première Guerre mondiale, nombre de Suédois et autres Scandinaves, il émigra aux États-Unis, où il ne trouva pas ce qu’il cherchait et retourna bientôt en Suède. Peut-être suivait-il la trace de Joel Hägglund, alias Joe Hill, chansonnier et syndicaliste nord-américain originaire de Gävle, figure de proue de l’organisation des Travailleurs industriels du monde, les « Wobblies », exécuté pour homicide en 1915 dans l’Utah au terme d’un procès expéditif.
Au cours de sa carrière militante et littéraire, Leon Larsson passa par différentes idées, dénonçant en tant que social-démocrate les anarchistes dont il avait fait partie, dans son roman L’ennemi de la société (Samhällets fiende) de 1909, puis, dans son essai de 1916 Le syndicalisme : Avertissement d’un travailleur (Syndikalismen: Ett varningsord av en arbetare), dénonçant le syndicalisme en tant que « danger pour le prolétariat » (sans que je puisse dire si cette dénonciation est à la manière bourgeoise ou à la manière de Lénine, qui, comme on le sait, voyait dans les syndicats une forme d’action inférieure et nuisible, contrairement au parti révolutionnaire, ou bien si c’est un retour à l’anarchisme pur et dur opposé à l’organisation des travailleurs en syndicats et à l’anarcho-syndicalisme).
Les œuvres complètes de L. Larsson ont été publiées en 2011 aux éditions BookLund.
Pour le présent billet, nous avons traduit des poèmes de ses deux premiers recueils, tous les deux parus en 1906 : Les chants de la haine (Hatets sånger) et Du fond de l’abîme (Ur djupet). Il semble bien qu’il n’existât pas en Suède à ce moment-là de « lois scélérates » comme nous en avons en France depuis 1893 et qui visaient précisément, au moment de leur adoption, la littérature anarchiste. (Ces lois scélérates font toujours partie de notre corpus juridique et viennent de valoir à quelque six cents personnalités politiques et syndicalistes françaises, et non des moindres, des citations pour « apologie du terrorisme » après les événements du 7 octobre au Proche-Orient, du fait, semble-t-il, de plaintes en série par deux ou trois organisations – qui les finance ? –, ce qui semble être le premier cas de spamming juridictionnel de l’histoire de la justice française, qui a toutefois l’air, à ce stade, de trouver cela tout à fait normal.) La poésie anarchiste de Leon Larsson aurait peut-être subi le régime des lois scélérates si elle avait été publiée en France. Or ces lois sont toujours en vigueur : le moyen, je vous prie, d’être certain qu’elles ne s’appliqueront pas au traducteur que je suis ? Aucun moyen car, avec ces lois et les autres du même acabit, une seule chose est sûre, c’est que personne ne peut jamais être sûr de rien. Qu’il me soit permis de dire, pour ma défense, que ce travail de traduction se veut un travail éducatif.
Pour l’anecdote, parmi les quelques personnalités qui s’opposèrent aux lois scélérates, on nomme volontiers, voire surtout, Léon Blum. On oublie d’ajouter que, lorsque ce dernier dirigea le Front Populaire, il se garda bien de supprimer ces lois. Or c’est ce point-ci plutôt que celui-là qui nous fait savoir ce qu’il faut penser de la position de Blum vis-à-vis des lois scélérates.
.
*
Les chants de la haine
(Hatets sånger, 1906)
.
Chant de la haine (Hatets sång)
Mon chant, il chante la misère et l’injustice,
les durs coups de fouet et la tyrannie séculaire.
Je l’ai composé dans le sang, les longues nuits de souffrance,
et le chante avec tristesse, haine et colère.
Mon chant ne chante pas ceux qui souffrent avec patience.
Et ce n’est pas un chant de joie ni une chanson d’amour ;
non, il ne parle que d’orages et de temps difficiles,
de combats dans les steppes nues, de mort sur les chemins couverts de sang.
Mon chant retentira sauvagement dans les rues et sur les places.
Aussi sauvage que le rugissement de la tempête et le tonnerre.
C’est une chanson de détresse, de tourment et de chagrin.
Un cri de vengeance poussé par l’enfant affamé de la misère.
Je n’ai pas de place pour la paix, l’amour et le pardon,
je n’ai qu’un sentiment : une haine diabolique.
Et l’enfer a sa demeure dans mon âme elle-même,
c’est un feu de l’abîme, qui consume et détruit.
*
Pas d’obole (Inga nådegåvor)
Tu viens vers nous en manteau noir
avec un regard souriant et pieux,
tu descends précautionneusement l’escalier moisi
conduisant à la cave de notre misère.
C’est ainsi que tu visites tes journaliers affamés
pour soulager les plaies de l’indigence,
mais tu oublies que c’est à nous que tu voles
tes écus depuis longtemps.
Avec l’argent volé nos tourments ne sont point apaisés,
c’est une goutte d’eau dans une mer infinie :
les tas d’or que tu dis être à toi
sont rouges de notre sang.
Avec le seul pain de la charité tu penses endormir
et tromper l’esclave sur sa propre terre, –
mais je préfère voler tes richesses
que de recevoir les miettes de ta table.
Non, va-t’en de notre sombre caverne !
N’essaye pas d’empêcher la détresse de tes serfs.
Car nous maudissons les miettes charitables
jetées depuis ton opulence.
Nous haïssons, haïssons cette engeance de pillards
qui conduit tant d’hommes au précipice.
Et nous maudissons ta main qui tend
dans l’antre de la misère un sou volé.
Nous ne voulons rien de l’opulence,
aucune obole de la table des riches ;
car ce que nous voulons, c’est tout le pain
– sans en rien retrancher – produit par notre terre.
*
Dans l’esclavage (I träldom)
Comment se peut-il que je sois né pour vivre dans les ténèbres,
pour fouler éternellement la boue dans cette vie,
condamné à vivre dans un trou sordide
où l’obscurité de la nuit ne s’éclaircit jamais ?
Je veux quitter ce brouillard ténébreux
et marcher sur la route ouverte,
laisser derrière moi ce désert d’ordures
qui me sépare de l’Éden de la vie.
Et je veux être purifié, laver mon âme
dans les rayons et les bains de la beauté,
que je puisse la contempler, claire et haute,
celle qui convie de toute éternité à la cité de la pulchritude.
Alors je suis parti des sombres vallées de la misère
vers la lumière solaire de la vie – loin de ma nuit épaisse.
Mais le gardien du temple lumineux,
ah ! avec un rire de mépris me repoussa.
« Tu n’atteindras jamais cette clarté
car tu es né pour être esclave de la nuit.
Souffre à jamais le froid et la faim,
sois pour toujours écrasé par le talon des puissants. »
Ainsi suis-je condamné à vivre dans l’abîme,
méprisé, battu, déchiré, dégradé.
Levant des mains calleuses vers le ciel,
je maudis le sort qui m’a fait naître esclave.
*
Soif de liberté (Frihetsbegär)
À l’origine des temps fut allumée
une étincelle, la soif de liberté ;
au plus profond de l’âme du peuple
cette étincelle luit et brûle.
De siècle en siècle elle a brûlé
dans les longues et noires années,
et elle brillera et flambera
aussi longtemps que dure le monde.
Cette étincelle donne à l’esclave
ses rêves du pays aryen†
et sa foi dans l’avenir
qui brisera la servitude.
Cette étincelle brillait chez Satan
quand il engagea sa lutte solitaire contre Dieu,
se rebella contre son maître,
refusant d’obéir à sa loi.
Cette étincelle nous pousse de l’avant
sur une route funèbre et difficile,
cette étincelle est la haine qui nous conduit
au combat dans la guerre de libération.
† pays aryen : Traduction de « Ariens land », expression employée par le poète suédois Gustaf Fröding dans un célèbre poème de 1896, Un rêve du matin (En morgondröm), et qui pourrait avoir servi de lieu commun poétique : chez Fröding, ce « pays des Aryens » est une thématisation, fondée sur Nietzsche, du bonheur temporel par opposition au paradis post-mortem, ce qui est aussi le cas dans le présent poème de Larsson. (Nous reprenons ici l’analyse donnée par la page Wikipédia en suédois consacrée au poème de Fröding, tout en remarquant que « pays des Aryens » se dirait aujourd’hui « Arierns land » : si l’analyse en question n’est pas fantaisiste, l’anomalie est peut-être imputable à la réforme de l’orthographe suédoise.)
*
La cloche de la tempête (Stormklockan)
Entends, ô entends dans la nuit
le sauvage badonguement de la cloche,
sa menace, son cri d’avertissement !
Entends le battement sourd résonner,
tantôt ascendant, tantôt descendant,
comme une mer déchaînée.
Les fondations de la tour vibrent
et lourdement tremblent et sourdement craquent
quand l’airain est mis en branle.
Qu’elle craque, la tour moisie,
qu’elle frémisse comme dans l’angoisse
aux coups que le battant assène.
Avant, elle chantait des chansons fausses
sur la convoitise et le repentir
et la grâce dans les bras de Jésus ;
et la misère grelottante, affamée
se voyait promettre après la mort
un bonheur éternel, havre de paix.
À présent, quand le son puissant de la cloche
monte dans les hauteurs du ciel,
c’est le psaume sauvage de la misère.
Car avec ces notes retentissantes
elle veut réveiller le monde entier
de l’étouffement du sommeil.
C’est dans la nuit obscure
que le peuple prend sa revanche
de l’iniquité des siècles dans le sang,
quand au cœur des villes
la multitude puissamment gronde
comme un fleuve impétueux et débordé.
Vois, le nid du mensonge est détruit !
Vois, la forteresse de la violence s’écroule
sous le chant sauvage de la cloche.
Et par la hache et par l’épée
le vieux monde sera bientôt conduit
à sa chute et disparition.
Que flambent les flammes ardentes,
qu’elles causent des ravages,
répandent la destruction !
Dans une mer de feu sans limites,
tous les pays de la terre
doivent être lavés du crime et de l’ignominie.
La cloche de la tempête retentit,
la tour tremble sourdement, oscille
aux coups puissants des cloches.
Que ses notes montent plus haut,
jusqu’à ce qu’elle sonne triomphalement
le jour rouge du jugement dernier.
*
Aux imbéciles ! (Till narrarna!)
Vous, frivoles imbéciles de la société
qui passez vos jours dans les plaisirs,
vous vous réveillerez quand la société tremblera,
entendant le badonguement des cloches.
Vous foulez d’un talon de fer
la poitrine gémissante des esclaves,
c’est avec l’acier et les balles sifflantes
que vous leur apportez soulagement et réconfort.
Pendant des siècles ils ont été dupés
et réduits à la pauvreté,
dépouillés du droit et du pain :
pour pain vous leur avez donné des pierres.
Mais les gens se réveillent de leur misère,
ils se rappellent les temps qui ne sont plus
et la haine que rien ne peut éteindre
flambe à nouveau dans leurs pupilles.
Oui, vous étiez des imbéciles qui pensiez
que la tempête n’arriverait jamais jusqu’à vous
et noyiez la peur des soulèvements
dans les plaisirs et le schnaps soporifique.
Oui, chantez et riez, imbéciles,
vivez dans la joie et le luxe ;
répondez aux larmes des affamés
avec des coups de bâton, la dérision et le mépris.
Et laissez vos chanteurs chanter
le vin dans les coupes dorées ;
que vos « salut ! » tonitruants résonnent
en longs échos dans les salons festivement décorés.
Oui, faites la fête, tous, et dansez,
tant qu’il peut dans vos fêtes y avoir de la joie
et que vous pouvez couronner vos fronts
de fleurs et verdoyantes feuilles.
Votre danse est une danse sur le volcan ;
elle a lieu au bord de la tombe, votre fête !
Le coq rouge va bientôt pousser son cocorico
et la mort sera votre convive.
Dans les villages, dans les rues des villes,
la pensée du peuple est en ébullition,
le monde, avec ses différents pays,
est au bord de l’effondrement.
Le tonnerre gronde, le vent siffle, les éclairs luisent
dans la tempête grandissante des esclaves.
Des vieilles formes de la société
elle va faire des décombres.
Il sera trop tard quand vous l’entendrez éclater
avec le sourd crépitement de la foudre,
vous verrez le feu se répandre
et réduire vos lares en cendres.
*
Un chant de l’abîme (En sång från djupet)
Dans l’abîme où nous vivons, nous ne voyons jamais le jour,
à la rouge lumière des torches nous avançons à tâtons
dans les galeries où se répercute le bruit sourd des marteaux
quand nous extrayons le minerai des entrailles de la montagne.
Lorsque le soleil se lève sur les champs et les vertes vallées,
et les oiseaux de l’air chantent leurs psaumes de joie,
dans les souterrains commence la quotidienne fatigue,
nous faisons monter à la surface le riche et lourd métal.
Enfants de l’inframonde, fils éreintés des ténèbres,
nous aspirons à la lumière, à la vie dans les contrées ensoleillées ;
c’est en vain que l’avons désiré car nul n’entend les prières
pleines de nostalgie montant du puits obscur de la mine.
Vous autres qui sur la terre marchez et folâtrez
dans les vastes plaines, les champs couverts de fleurs,
que savez-vous de la misère endurée par ces milliers d’âmes,
de la pauvreté souterraine, avec son froid et sa faim ?
De la pâle pauvreté des ténèbres, de cette Géhenne dans la vie,
de nos innombrables peines vous ne savez rien !
Vous ne voulez penser, deviner, sentir,
vous ne voulez entendre ces voix de l’inframonde !
Mais si depuis ces profondeurs obscures aucune voix ne s’entend,
et si nul œil ne voit notre détresse millénaire,
le tonnerre est pourtant perceptible, un tonnerre lourd et menaçant,
un grondement souterrain qui annonce la tempête et la mort.
Oui, entendez ce roulement dans les sombres couloirs de l’abîme,
qui tonne sourdement, retentit, jette éclair après éclair,
ce sont les enfants des ténèbres, vos milliers de prisonniers
qui font sauter leurs explosifs sous votre château !
Nous voulons sortir de la nuit et des terriers,
faire sauter tous les obstacles et toutes les chaînes ;
nous émergerons de l’ombre à la lumière et dans la liberté,
et nous bâtirons sur la terre l’avenir dont nous rêvons !
*
Tempête à l’est (Stormen i öster)
Ndt. Évocation des événements de 1905 en Russie.
Les bords du ciel luisent, flamboient,
des nuages de foudre s’amoncellent à l’est ;
la tempête avance du pays des tsars,
grondant de mille voix menaçantes.
Le signal est donné depuis la mer d’Asie
par les milliers de canons du Japon :
et les tyrans du peuple préparent leur sépulture
dans la crépitante musique de la guerre.
Mais le peuple dormait depuis des siècles
dans une nuit aux antres ténébreux
où le mensonge et la violence règnent
en maîtres sur la pauvreté,
ah, le peuple fut endormi par les chants de psaumes
qu’entonnaient les rangs de prêtres,
avec la Vierge Marie dans la pompe des cieux,
avec le tsar, leur père sur la terre.
Ils vivaient pour le tsar, payaient leur sou
au trésor qui engraisse les princes ;
ils étaient conduits par la faim au bord du gouffre
et saignaient à mort dans les guerres, patiemment.
Pieux comme des bœufs, ils portaient leur fardeau
et jamais ne se plaignaient dans le besoin :
ils rongeaient des os et buvaient leur kvas,
et allaient joyeux à la mort.
Et les héros de Russie dans la misère et le besoin
ont en vain combattu pour le droit.
Ils eurent en braves des morts de martyr,
agonisant sur les plaines enneigées.
Alors souffla depuis les ténèbres un vent d’aurore,
dans le brouillard des siècles splendit une lumière !
Le peuple est enfin sorti de son sommeil
pour l’heure frémissante de la révolution.
La tempête avance sur la mer, sur la terre,
sur les vastes étendues de la Russie ;
cela tonne, cela gronde sur le monde entier,
c’est la promesse de la lutte et du soulèvement :
c’est la vengeresse tempête de révolte des Russes
qui s’abat sur le pays ;
c’est le peuple qui se forme en communauté
pour la réalisation des idéaux séculaires.
Un coup de feu vient d’éclater, une bombe vient d’exploser,
et les chants frémissants de la tempête retentissent.
Bientôt le droit sera constitué, sur un reste de barricade,
et le trône est condamné.
Car quand le droit est étouffé et ne trouve d’interprète,
quand le peuple est accablé de chaînes,
alors seuls le poignard et la bombe peuvent parler –
alors la tempête surgit des cabanes des travailleurs.
*
Les pétroleuses (Petrolöser)
Nous ne combattons pas avec des canons et des fusils
dans les batailles où retentit le tonnerre ;
nous allumons le feu qui détruit les villes,
nous démolissons, dévastons et pillons.
D’abord ils voulurent rire de notre armée en jupons,
on fit des gorges chaudes de cette légion de femmes,
mais plus personne ne rit à présent : on pousse les hauts cris
contre la cohorte des tigresses affamées.
Nous ne marchons pas dans le tonnerre et le bruit
à la musique des tambours
mais les bourgeois crient et s’enfuient terrifiés
devant le bataillon des jupes.
Nous nous glissons derrière les maisons délabrées
dans l’obscurité des rues et des ruelles,
et nous laissons décombres et gravats derrière nous,
des cendres noires et fumantes.
Notre seule devise est : « Allumer, allumer,
frapper et détruire, ravager :
que la mer de feu monte haut dans le ciel,
que les flammes enfantent un monde ! »
*
« Malheur aux vaincus » (« Ve de besegrade »)
« Malheur aux vaincus ! », les entend-on hurler,
quand les scribouillards des journaux poussent leurs cris vers le ciel.
Ils mâchent leur salive et crachent du venin,
jappent et glapissent dans une fureur sauvage.
Oui, chantez, petits scribouillards, pour les magnats de la monnaie
et louangez le vainqueur, et le bonheur et la paix.
Mais les soldats de la peine peuvent longtemps encore,
même affamés, continuer leur immense combat.
Oui, tombez à genoux et chantez, petits laquais,
faites monter vos cris de jubilation.
Car le maître paye en écus sonnants et trébuchants
les chansons – et les genoux douloureux.
Ô vermines, scribouillards, valets en esprit,
quand la bataille sera terminée, revenez
et vous verrez bouche bée comment un millier de plébéiens
se sont battus comme des lions, ont triomphé en hommes.
*
Du fond de l’abîme
(Ur djupet, 1906)
.
Ma Muse (Min sångmö)
Ma Muse n’est pas comme les autres
une jeune fille qui gazouille et rit ;
non, c’est une femme de l’obscurité,
une fille du froid et de la nuit.
Elle n’a jamais appris à rire,
n’a pas grandi en jouant,
et dans la vie elle n’a jamais connu
une heureuse caresse humaine.
Elle fut laissée à l’écart de la joie de chaque jour,
du soleil et du bleu du ciel,
et c’est pourquoi elle s’est tôt desséchée,
ses joues sont devenues grises et creuses.
Quand brille une rougeur sur ces joues,
d’un éclat hectique et cuisant,
c’est la fièvre de son sang
qui les rend sombres et rouges.
Avec son luth ma Muse vient
de milliers de chagrins ;
elle vient en guenilles,
avec un châle gris et râpé.
Elle joue du luth et chante
un chant triste et singulier ;
elle chante l’obscurité et la grisaille,
la pauvreté, la souffrance et les pleurs.
Elle chante les misères de la vie,
la disparition de la joie en ce monde,
l’Éden, le paradis des rêves
gardé par une épée de feu.
Mais qu’approche la tempête, la conflagration,
que le peuple se mette en mouvement,
alors elle marche derrière des drapeaux rouges
et chante le chant de la tempête.
Alors elle jette son luth
et s’empare d’un tambour et rataplan !
insurgée, elle fait retentir le tambour
quand le peuple déferle en vagues puissantes.
*
Dans l’abîme (I avgrunden)
Dans les profondeurs de la terre
où n’atteint pas la caresse du soleil,
dans les domaines de la tristesse
où le dragon est couché sur son trésor
en repos éternel et menaçant ;
des formes courbées errent
par les sombres galeries du royaume des morts,
et des yeux injectés de sang scrutent
les vastes et claires régions
où les gens vivent dans le bonheur.
C’est l’engeance de la tristesse,
vivant ignorée des gens heureux
car elle fut condamnée à la souffrance
dans les donjons du désespoir,
à la pauvreté dans les régions du dénuement.
Et jamais ne parviennent les saluts de la lumière
aux cohortes dolentes de l’abîme,
qui espèrent, implorent leur délivrance
des maints pièges sournois
dressés dans les puits du dragon.
Ici est le mystère obscur
dont le voile ne peut être levé,
où des centaines de milliers pleurent,
se lamentent et soupirent éternellement
dans les tourments du désespoir.
Et résonne sourdement l’appel affligé
de ces gens criant dans l’angoisse,
car ici, dans l’obscurité, le froid,
se tisse une lugubre histoire
de malheurs par milliers.
Jamais le soleil ne brille
sur ces gens qui souffrent perpétuellement,
qui meurent de faim et de froid éternellement,
et glissent toujours plus bas,
plus loin des étoiles et du ciel.
Et cent millions plongent
dans les précipices plus obscurs,
dans les régions de la misère,
au fond de l’abîme
où les regards n’atteignent point.
Et au fond du désespoir
l’appel affligé des tourmentés meurt étouffé ;
d’innombrables mains maigres
se tendent, mais en vain,
vers les pays bienheureux du soleil.
Les prières de lèvres pâles,
les cris sauvages et sourds
résonnent perpétuellement
dans les royaumes lugubres,
montant vers les bords du ciel.
Des torrents de larmes coulent
sur les joues que la souffrance a creusées,
car nul d’entre eux ne trouvera jamais
le bonheur qui les fascine,
les appelle indistinctement de loin.
Et l’homme en vain serre
ses poings convulsivement
et rugit de colère
et de défi contre le sombre génie
qui règne sur la nuit du malheur.
Nul n’ose lever la main
contre le haï dragon de l’abîme
qui se repaît de sang ;
car il est toujours éveillé
et les menace tous de mort.
En larges cercles constricteurs,
il repose dans une crevasse grise
et apporte le malheur et la mort
à ceux qui vivent dans l’abîme,
dans les ténèbres et la détresse éternelle.
Les cohortes qui pantèlent accablées
sous le joug du dragon sont contraintes
de rapporter chaque jour du gouffre
les trésors au doux son métallique
pour accroître sa richesse.
Les sages deviennent imbéciles
à force de chagrin et d’épuisement sanglant,
et des torrents de larmes chaudes
coulent sans cesse autour de l’or
dans le sanctuaire de l’affliction.
***
Mais la mesure est comble
pour la race asphyxiée des misérables,
et les flammes rebelles de la vengeance
dévasteront les ergastules du dragon
en crépitements rouge sang.
Le dragon sera exterminé,
les fers rouillés seront brisés
et le feu se répandra sauvagement
quand les flammes avides flamboieront
et danseront autour de son cadavre.
Car le peuple qui souffre sans cesse
attend depuis des éternités
les temps heureux baignés de soleil
qu’ont vus les prophètes
au premier printemps des âges.
Alors le brouillard se dissipera
et le soleil versera sa lumière
sur l’armée des opprimés
qui depuis le gouffre sans fond
se répandra sur la terre lumineuse.
*
Tous les deux (Två människor)
Mon amie, je te vois à nouveau
dans le même abaissement que moi.
Je connais ton histoire
car tes yeux rouges d’avoir pleuré
parlent de souffrance et de coups.
Le feu est éteint dans ton regard,
ton visage est jaune, creusé.
Tu voulus te purifier aux rayons du soleil
et c’est pourquoi tu montas vers le jour,
mais tu es retombée dans la boue.
Peut-être un jour as-tu rêvé
que la vie était joies et chansons.
Mais il te fallut récolter la moisson des maux
et dans la sombre misère apprendre
que la fatigue et le chagrin durent longtemps.
Il t’aurait fallu apprendre à suivre
la voie large et par beaucoup suivie,
nous aurions dû écouter les autres
qui se gaussent, menacent et blâment
l’âme refusant de plier.
Oui, tu es comme moi une âme égarée,
jetée dans la misère et le besoin,
et maintenant tu hais le soleil et le jour
car tu es piétinée et battue,
tu es déjà une morte dans cette vie.
Le bon et le noble de ma pensée
furent accueillis avec dérision et ricanements,
et j’ai alors noyé mon amertume,
oui, j’ai jeté mes pensées et mes rêves
dans le vin soporatif des tavernes.
Autrefois nous étions jeunes tous les deux,
nous aimions folâtrer ensemble,
quand nous savions encore rire et chanter
et nos jours n’étaient point accablants
car les soucis cédaient devant la joie de vivre.
Oui, nos joues alors étaient chaudes
du sang bouillonnant dans nos veines
et nos regards brillaient
quand nous supportions joyeusement les fatigues
avec l’humeur désinvolte de la jeunesse.
Mais ce temps a vite passé
avec les jours et les ans pleins de chagrins ;
nous avons lutté contre les années et souffert,
en vain avons-nous combattu le destin :
le destin nous a infligé blessure sur blessure.
Cependant, mon amie, oublions
que le temps est passé, dévastateur.
Vidons notre verre d’eau-de-vie
et rêvons dans l’ivresse
au château détruit du bonheur.
*
Un destin (Ett öde)
La nuit est sinistre, les bourrasques mugissent
en forçant leur chemin
au-dessus de la ville en tourbillons
et les flocons de neige tombent
et scintillent dans la rue.
Un mendiant boitille l’échine courbée,
son chapeau tout élimé,
le corps frissonnant dans des guenilles ;
ses membres sont glacés,
ses pieds saignent à cause des pavés.
Il avance en titubant, ne peut s’arrêter,
il doit continuer de marcher,
le froid pousse ce vieillard
éreinté, affamé,
cherchant un lit sur son chemin d’errance.
Mais où fera-t-il son lit par une telle nuit,
peut-être dans cette eau là-bas,
dans le courant tonitruant, entre les blocs de glace,
car il pressent la fin
de tout, de son rêve humain anéanti.
Il voit la récompense des fatigues du travail,
de son sang rouge,
de sa loyauté, soumission et diligence,
de la sueur qui a coulé de son front
et des forces brisées par trente années de labeur.
Ses yeux sont injectés, son âme est convulsée
par des pensées contraires
qui le tourmentent plus encore que le froid et le vent,
et des larmes brûlent,
gelées, sur ses joues creuses.
Il entend les ondes tourbillonner,
elles appellent, offrent
à l’homme épuisé un refuge protecteur ;
il trouvera l’oubli dans les bras du fleuve,
et le repos et la paix.
***
Les eaux tonitruantes roulaient et bondissaient,
elles engloutirent le cri
de l’homme qui sauta hors de la vie,
et chantèrent lugubrement
un psaume funèbre, et le chant de la misère.
*
Dans la forêt (I skogen)
Viens, mon amie, allons marcher dans la forêt,
fuyons la dure musique des rues,
allons nous promener un moment
loin de l’atelier couvert de suie.
Là, dans l’ombre de la forêt, le vent murmure,
rassasié de repos et frais ;
cette fraîcheur, c’est tellement bon sur mes joues brûlantes
quand nous errons dans les chambres de la forêt.
Et je veux là-bas entendre ta voix
car tes paroles peuvent me faire du bien
et tes chansons m’apportent soulagement, réconfort,
chassent les maux de mon âme.
Pour un moment j’oublie la peine et le chagrin,
j’oublie que tout le reste est gris et sans espoir
et je crois que tu es une fée des rêves
qui me conduit vers un château de légende.
Quand nous marchons comme en rêve parmi les fleurs et l’herbe
sous les colonnades de la forêt,
je sais qu’il existe encore quelque chose
pouvant me donner de la joie.


