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Cours de philosophie 4

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Philosophie du droit

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La prosopopée des lois, dans le dialogue du Criton, est fondée sur un étrange culte des lois. Car le citoyen n’est pas le serviteur passif des lois mais leur auteur, et au fond les lois sont faites pour être changées, car leurs défauts deviennent toujours plus manifestes à mesure qu’elles subissent l’épreuve du temps, qui révèle leurs imperfections. En rendant un culte passif aux lois, le citoyen renonce à son autonomie de législateur, il ne s’en fait plus que le serviteur. Il faudrait être naïf pour y voir la seule attitude possible, au prétexte que le législateur serait en contradiction avec lui-même s’il refusait de se faire le serviteur passif des lois dont il est l’auteur, car il tombe en contradiction avec lui-même précisément quand il se lie par sa création au point de lui donner une éternité qui ne peut être l’objet de sa volonté, c’est-à-dire quand son acte légiférant le priverait en même temps du pouvoir de légiférer à l’avenir, ce qui serait renoncer à son pouvoir et non l’exercer.

C’est pourquoi chaque jugement au nom de la loi doit être précédé, non pas du seul examen des faits de l’espèce en vue de déterminer s’ils tombent sous le coup de la loi, mais aussi d’un débat sur la pertinence de la loi même. Au plan pratique, cela signifie que les démocraties où le contrôle de constitutionnalité des lois, avec son débat de fond, son débat fondationnel, est le plus répandu dans les contentieux, sont les plus avancées, et chacun sait que ce sont les démocraties de droit anglo-saxon, et que la France est au contraire à cet égard un pays arriéré – et ce depuis toujours, car chaque régime avance selon la dynamique qu’il se donne, et tant que la France ne reconnaîtra pas que ses choix lui nuisent et que les choix des Anglo-Saxons leur conservent leur supériorité, nous continuerons de péricliter relativement à eux, tandis qu’en faisant le seul choix rationnel nous subirons certes, un moment, l’humiliation de paraître emprunter à l’étranger quelque chose d’essentiel, parce que historiquement nous avons fait des choix différents, mais nous nous doterons d’une dynamique bien meilleure et, le temps passant, comme il s’agit du seul choix rationnel, nous oublierons la notion d’avoir fait un emprunt étranger, parce que le modèle est en réalité, comme la raison, universel.

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Si l’interdiction de filmer un procès a pour but de protéger « le droit à l’image de chacun », c’est aux justiciables qu’il appartient de dire s’ils souhaitent être filmés ou non, de la même manière que leur droit à l’assistance d’un avocat ne les contraint nullement d’y recourir. Dès lors qu’ils souhaiteraient que le procès soit filmé, mais que cela n’est point permis, il ne convient pas de dire que l’interdiction de filmer a pour but de protéger leur droit. C’est un mensonge.

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La distinction, encore trop répandue, entre le sujet de droit du droit interne, le citoyen, et celui du droit international, l’État souverain, est bancale et fausse. Ce n’est point parce qu’il est dans la servitude que le citoyen obéit à la loi interne, mais parce qu’elle est l’expression de sa volonté (dans la volonté générale). Le droit international, expression des États souverains, ne peut donc pas être moins contraignant que le droit interne, expression de la volonté souveraine du corps politique des citoyens.

L’inexistence de la loi internationale fragilise le respect de la loi interne car, dans l’anarchie internationale, le citoyen perçoit par contrecoup la fiction de sa souveraineté dans l’ordre interne, son état de servitude.

Par son absolutisation de l’État, la philosophie politique de Hegel est une régression par rapport au kantisme, où l’État doit, pour qu’il soit mis fin à l’état de nature entre États, adopter par accord des États le droit international, « droit des peuples » (Völkerrecht), qui seul est la perfection de l’État même : ,,Die Natur wirkt hier eben so, um einen Völkerbunde zu treiben. Durch den allgemeinen Frieden allein kann auch das Innere der bürgerlichen Verfassung allein ihre Vollkommenheit gewinnen.’’ (Kant, Nachlaß)

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Le muet du sérail. Le fonctionnaire français est jugé sur son attachement formel à des libertés auxquelles il a renoncées pour lui-même. (Depuis la création jurisprudentielle du devoir de réserve en 1919.)

,,Ein jeder Mensch hat einen Hang sein Urteil und seine Meinungen andern bekannt zu machen, und das ist keinem zu verdenken. Die Störung darin wäre ein Eingriff in die menschlichen Rechte.’’ (Kant, Vorlesungen über die philosophische Enzyklopädie)

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De même qu’un régime politique, le régime populaire, est à l’exclusion des autres conforme à la vocation de l’humanité, on se rendra compte un jour que, parmi les modalités de fonctionnement de ce régime, les modalités de la séparation des pouvoirs, une seule est conforme à cette vocation, et que les autres doivent disparaître.

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Alors que la conviction du juge, historiquement, a reposé de plus en plus sur les éléments matériels de préférence aux témoignages (cf. Hans Gross, ,,das Gift der Zeugenaussage’’), l’allongement des durées de prescription, voire la suppression paralégale de toute prescription des crimes et délits, ne peut, du fait de la disparition des indices matériels avec le temps, que reconduire le système judiciaire au seul témoignage. Or le témoignage est aussi de moins en moins fiable à mesure que le temps passe.

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La coutume primitive d’imputer la mort de qui que ce soit – sauf en cas d’homicide pur et simple, auquel cas la mort était évidemment imputée à la personne homicide – aux maléfices d’un sorcier, le fait d’y voir toujours un homicide surnaturel, la croyance, donc, qu’il n’est pas de mort naturelle (croyance que l’on trouve encore de nos jours, par exemple dans la religion des Rastafariens, qui croient à l’immortalité de l’homme dans cette vie, n’était le fait qu’il subit le plus souvent des dommages irréversibles au cours de son existence), conduit à rechercher toujours un coupable. Sera condamné celui qui passe pour sorcier (l’excentrique) et/ou dont les relations avec le mort étaient inamicales. La fonction de cette coutume est donc d’inciter les individus au conformisme ainsi qu’à la bienveillance réciproque, de crainte d’être mis à mort comme sorcier ou sorcière au moment où quelqu’un décèdera.

Il semblerait qu’une telle coutume dût impliquer par voie de conséquence qu’un individu ne mourait jamais seul, puisque la tribu le vengeait en cherchant et tuant un sorcier (un sorcier de la même tribu mais aussi parfois d’une autre, au terme d’une guerre de représailles) – sauf si la mort pouvait être imputée à quelque esprit invisible. Ainsi, la mort violente, que la psychologie évolutionniste a démontré être la règle parmi les peuples primitifs, serait surtout une mort pénale, par condamnation dans les formes ou bien encore par ordalie judiciaire (comme l’ingestion de poison, mortelle le plus souvent, et qui disculpait autrement le sorcier présumé).

Il faut donc croire que c’est l’appareil judiciaire plus que toute autre chose qui maintenait la démographie de ces populations dans un état statique : l’appareil judiciaire comme moyen de contrôle démographique. (On en trouve la relique chez nous encore – bien que ce fossile ne remplisse plus du tout une telle fonction – dans les absurdes « contentieux de masse », une invention de monstre froid.)

Dans le contexte primitif de chasse pénale aux sorciers, plus une société croyait aux esprits invisibles, lesquels pouvaient passer pour coupables des décès naturels que la tribu ne concevait jamais comme « naturels », moins le massacre judiciaire faisait rage, et plus la tribu pouvait croître démographiquement. L’animisme possédait un avantage évolutif sur le matérialisme qui le précéda.

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L’Europe est une fiction qui n’a jamais surmonté, non point les caractères nationaux, mais l’opposition entre droit romain continental et droit anglo-saxon, tyrannie et liberté. – L’Europe est une île ratée. Les États-Unis sont la seule véritable île du monde.

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Negative parliamentarism : le gouvernement qui gagne les élections gouverne, même minoritaire, tant que l’absence de soutien ne rend pas son impuissance manifeste. – Par conséquent, ma critique du multipartisme (comme moins démocratique que le bipartisme, et même en réalité comme antidémocratique, voyez ici et ici) doit être précisée par ce fait : dans cette situation, le parti minoritaire gouverne seul et sans tractations ténébreuses avant la formation du gouvernement (mais sa recherche permanente de soutiens revient de fait au même : il appliquera une politique tirée non de son programme directement mais de ce qu’il en restera au terme d’accords politiques imprévisibles).

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La différence entre « l’avocat général » français et le witchfinder general des procès de sorcellerie en Angleterre au XVIIe siècle, c’est que le second n’existe plus.

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Autres choses

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Archimède tué par un soldat : tout est dit.

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Le Dieu de Kant est le vrai Dieu.

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La « danse » (philosophique) = yoga. L’obsession de Nietzsche pour la danse tient à sa vocation de yogi, contre « l’esprit de lourdeur ».

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« Ce livre a dix ans, il est dépassé. » Dans la synthèse empirique, tous les états sont dépassés, que ce soit en acte (les états passés) ou en puissance (l’état actuel). Or des états dépassés se valent tous.

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Chrétienté. – Ce qu’on jette à juste titre à la poubelle s’appelle un détritus, même après qu’il en ressort.

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L’intérêt de devenir pauvre, c’est qu’on n’a plus d’amis.

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Le contentement moral de soi-même est supérieur au contentement intellectuel, et c’est encore une preuve, selon Schopenhauer, que la volonté est première et l’intellect second. Or l’action morale est à rebours de la volonté : comment, dès lors, appuyer le contentement moral sur cette dernière ?

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Que la connaissance soit un ressouvenir, c’est la réponse de Socrate à Ménon exposant la théorie selon laquelle on ne peut chercher ni ce qu’on connaît ni ce qu’on ne connaît pas. Mais la réponse de Socrate est fautive, car même si l’âme a déjà vécu plusieurs vies, au cas où la théorie de Ménon serait juste, l’âme en serait à la n-ième vie au même point qu’à la première. En effet, si la théorie est juste, au terme de sa première vie l’âme ne connaît pas plus de choses qu’au commencement et ne peut donc jamais en savoir plus qu’au commencement. La métempsycose ne saurait donc être une objection à la théorie, car elle la suppose réfutée plutôt qu’elle n’en apporte la démonstration.

C’est seulement habile, de la part de Socrate, car la connaissance comme souvenir permet de répondre au fait qu’avec ce qu’on ne connaît pas on ne sait pas non plus ce que l’on doit chercher, la réponse de Socrate étant qu’on le sait car on l’a su. Mais s’il est vrai qu’on ne sait pas ce que l’on doit chercher quand on ne le connaît pas, la conclusion inévitable est que l’on n’a jamais pu le savoir non plus, et que si on l’a su ce n’est donc pas comme un ressouvenir. On ne peut pas se souvenir de quelque chose que l’on n’a jamais autrement connu que comme un souvenir : avant une « connaissance-souvenir », il faut une « connaissance-autre chose ».

La réponse à Ménon est : l’étonnement. On n’est pas conduit à la connaissance par la connaissance qu’il y aurait à connaître quelque chose mais par un instinct que l’étonnement met en branle. C’est la réponse à Ménon, via Schopenhauer et le primat de la volonté. Si la connaissance est première (l’âme connaissante plutôt que l’aveugle volonté), le paradoxe de Ménon est sans réponse.

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Socrate répond à Alcibiade qu’il supporte Xanthippe tout comme Alcibiade supporte ses oies criardes : parce que les oies donnent des œufs à Alcibiade, et Xanthippe des enfants à Socrate. Or les œufs se mangent, mais des enfants ? Ils sont une charge, à mettre au passif au même titre que l’acariâtre Xanthippe. Jean Brun, qui rapporte cette conversation, précise : avoir des enfants « lui était nécessaire [à Socrate] pour accomplir son devoir de paternité ». Quel rapport avec les œufs d’une oie ? D’un côté, un bien, de l’autre une charge prescrite sous peine de représailles civiques.

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On parle souvent de la tête de faune de Socrate, dont on n’a qu’un portrait assez peu convaincant de statuaire (actuellement au Louvre), mais jamais de celle de Descartes, pourtant bel et bien immortalisée sur toile (par Frans Hals). Enfant, j’étais frappé de cette laideur insigne.

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Que pouvaient bien se dire Schopenhauer et son coiffeur ?

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Quel plaisir un homme d’esprit peut-il trouver à des enfants, fussent-ils les siens ? En bas âge ils n’ont pas d’esprit, une fois grands ils n’en ont pas autant que lui. Quel plaisir ? (En lisant Paul Valéry, qui éleva trois enfants, dont la chronique des lettres et de la pensée ne sait rien.)

Une assurance de postérité ? Une certaine Judith Robinson-Valéry – sa fille ? petite-fille ? – participa, dit-on, à l’édition des Cahiers. Un homme d’esprit n’a que faire de la postérité de sa pensée puisque le génie est sa propre récompense ; le reste est surérogatoire, et si le monde veut l’oublier, veut ne jamais le connaître, tant pis pour le monde.

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« Le fils de Mozart » : existe-t-il une expression plus dépourvue de sens ?

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L’académicien Paul Valéry s’inquiète de la possible influence du disque et de la radio sur la littérature, qui redeviendrait orale. Dans une conférence qu’il fit publier.

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Liberté, « mot à tout faire », selon l’académicien Paul Valéry. Il explique qu’on se dit libre tantôt quand on peut se livrer à une séduction tantôt quand on y résiste. La conclusion reste pourtant la même dans les deux cas ; pour résister à une séduction par ma volonté propre, il faut qu’aucune contrainte extérieure ne s’oppose à ce que je m’y livre. L’une et l’autre libertés recherchent donc le même état de liberté extérieure (politique).

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L’opium a bien un pouvoir ou une vertu dormitive. C’est un jugement entièrement valable, parmi les autres jugements analytiques relatifs à l’opium.

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Ce n’est point parce que les fonctionnaires votent à gauche qu’ils ont de la sympathie pour les prolétaires.

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La tertiarisation de l’économie est une réatomisation du prolétariat. (En France, l’industrie représente en 2020 12 % du PIB, contre 20 % en Allemagne, l’agriculture entre 1 et 2 %, le tertiaire plus de 85 %.)

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Le vide n’est pas vide, les étoiles fixes ne sont pas fixes, etc.

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« Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait. » C’est justement parce qu’il « ne peut pas » que l’homme mûr « sait », c’est-à-dire, s’il jouit d’une certaine situation matérielle, les femmes comprennent que ses faveurs matérielles ne seront pas cher payées (cher, c’est-à-dire par des rapports sexuels fréquents), qu’elles sont à prix cassé, et c’est pourquoi s’ouvrent à lui des perspectives nouvelles, en plus grand nombre que lorsque sa jeunesse rendait ses faveurs matérielles bien plus chères en termes de faveurs sexuelles.

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Aucune philosophie ne peut rendre la vie désirable à l’intellect (la connaissance), cette vie, l’objet du désir aveugle de la volonté. La philosophie de Nietzsche se mord la queue.

Nietzsche a défendu les buts de l’espèce contre ceux de l’individu (sans les réconcilier : il avoue que l’homme qui vit le plus connaît les plus grandes souffrances), d’où l’incohérence de son hédonisme contre la « moraline ».

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La métaphysique schopenhauerienne de l’amour découle du fixisme de Schopenhauer : l’amour vise la procréation du type le plus pur et le plus exact possible de l’espèce, une notion qui n’a guère de sens dans une conception transformiste.

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La théorie de la monarchie de Schopenhauer est en contradiction avec sa morale. Dans la seconde, un désir satisfait en fait naître un autre. Dans la première, un roi se trouve dans la situation de ne plus rien souhaiter pour lui-même (et donc de pouvoir travailler au bien public), or c’est ce qu’il est impossible d’affirmer en vertu de la seconde, même l’homme qui aurait « tout, tout, tout » (Asturias) désirerait encore autre chose.

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Le fondateur de la philosophie et premier utilisateur du mot n’est pas, selon Jamblique, le laid et plébéien Socrate mais le beau Pythagore de la noblesse de Samos. Que nous raconte donc Nietzsche ? – Et la philosophie de Pythagore est-elle si différente de celle de Socrate ou ne présente-t-elle pas au contraire les mêmes tendances « décadentes » que Nietzsche dénonce chez le laid et plébéien Socrate ?

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Toujours selon Jamblique, Pythagore professait un enseignement ésotérique afin de ne pas faire comme les sophistes. Et son enseignement rendait ses élèves, sinon « sages », car il inventa le mot philosophie, du moins « parfaits ».

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A-t-on jamais entendu un réalisateur de films dire quoi que ce soit d’intelligent ou de mémorable ?

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Une belle apologie de la liberté dans le style bureaucratique.

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Tocqueville nous dit que c’est dans les sociétés aristocratiques que les gens sont contents de leur sort – la figure du valet glorieux de la famille qu’il sert –, tandis que la démocratie est le régime où les gens sont insatisfaits. Le paradoxe est que, toujours selon Tocqueville, c’est dans les sociétés démocratiques que les révolutions sont le moins probables, en raison de l’individualisme de ces sociétés.

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On entre en contact à l’école avec de grands esprits, dans les livres que l’on nous donne à lire. Comme le diplôme est le moyen de s’élever dans la société, on croit trouver dans les hautes sphères des esprits intelligents qui goûtent et comprennent ces grands esprits, vivent avec eux, mais il n’en est rien. Comment est-ce possible ?

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Clair de lune sur les toits de Saint-Jal, par Pierre Boucharel (1925-2011)

Cours de philosophie 3 : Philosophie politique (Montesquieu, Tocqueville)

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La pensée de Montesquieu dans De l’esprit des lois (1748)

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La liberté dans un grand État, que les Pères fondateurs américains voulaient établir par la Constitution américaine, est une réponse à Montesquieu. Le despotisme asiatique est dû, notamment par l’influence de la géographie et du climat, à l’existence de grands empires. La Constitution américaine se veut un talisman contre la malédiction du despotisme asiatique.

Or Montesquieu avait déjà vu que la « république fédérative » (IX, 1) supplée au défaut intrinsèque de toute république, qui est que son territoire doit nécessairement être petit. La résolution par les Pères Fondateurs américains du problème posé par Montesquieu se trouve donc en Montesquieu lui-même.

(Montesquieu connaissait l’œuvre de Locke, le chapitre 6 du Livre XI « De la Constitution d’Angleterre » est repris de l’ouvrage sur le gouvernement représentatif du philosophe anglais. Il convient dès lors d’examiner si les principes de Montesquieu relatifs au fédéralisme sont également tirés de Locke, auquel cas il n’est pas besoin d’introduire Montesquieu dans la filiation intellectuelle des Pères fondateurs américains, ou simplement de lui rendre l’hommage de l’antériorité, puisque alors les Pères fondateurs n’auraient pas eu besoin de tirer de Montesquieu ce que lui-même tirait de Locke.)

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L’égalité n’implique pas seulement un partage égal des terres et des biens, mais aussi la suppression des libertés de tester et de contracter, ces libertés étant de nature à détruire l’égalité.

Elle peut impliquer également le mariage avec la sœur consanguine (par le père) mais non avec la sœur utérine (par la mère), comme dans la loi d’Athènes – afin « de ne pas mettre sur la même tête deux portions de fonds de terre, et par conséquent deux hérédités. Quand un homme épousait sa sœur du côté du père, il ne pouvait avoir qu’une hérédité, qui était celle de son père : mais, quand il épousait sa sœur utérine, il pourrait arriver que le père de cette sœur, n’ayant pas d’enfants mâles, lui laissât sa succession : et que par conséquent son frère qui l’avait épousée, en eût deux » (V,5) –, ou le mariage avec la sœur utérine mais avec une dot de moitié que celle du frère, comme à Lacédémone. (Ces exemples et particulièrement celui de Sparte, qui devraient être bien connus d’auteurs ayant pratiqué les auteurs anciens et ne semblent pas l’être, relativisent singulièrement la « prohibition générale de l’inceste » posée en dogme des sciences sociales.) Ou bien encore il faut prévoir que l’héritage passe à un seul des fils, les autres étant donnés à des couples sans enfant, comme le propose Platon au livre V des Lois.

Ainsi, l’acte de partage en lui-même, par exemple à la suite d’une révolution politique, ne peut rien pour l’égalité de manière durable si la loi sur les héritages et les contrats n’est pas réformée de façon à prévenir tout retour des inégalités abolies par le partage initial.

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Montesquieu déclare (VI, 5, c) que Socrate refusa de se servir d’une loi d’Athènes qui permettait aux accusés de s’exiler avant le jugement. Socrate ayant été jugé, puis condamné, il est certain que, s’il avait le droit de s’exiler avant le jugement, il ne s’en prévalut point. Or, dans la prosopopée des lois, du Criton, se trouve expliqué pourquoi Socrate refusa de s’enfuir après son jugement, mais ce passage ne dit rien quant au refus d’user des libertés offertes par la loi pour éviter un jugement. La fameuse prosopopée ne peut d’ailleurs nullement être appliquée à ce dernier refus puisque Socrate n’aurait alors fait que se prévaloir d’un droit reconnu par les mêmes lois athéniennes qu’il refusa d’enfreindre en s’échappant de sa prison après son jugement. Le refus de s’exiler avant le jugement, conformément à la loi, jette une singulière lumière sur le refus de s’exiler après le jugement, en infraction à la loi, et sur la prosopopée servant de justification à ce dernier refus, car, puisque la loi donnait à Socrate la possibilité de s’exiler, comment peut-il justifier son refus de s’exiler par le nécessaire respect dû par chacun aux lois ?

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Montesquieu se désole (VI, 9) au nom de l’humanité de « la justice atroce des sultans », à une époque où la torture judiciaire était banale en France !

Certes, Montesquieu est contre « la question » : il souligne que l’Angleterre s’en passe à son époque déjà, que les Grecs anciens la réservaient au crime de lèse-majesté (pour les citoyens, non pour les esclaves), les Romains aussi (pour certains accusés), et loue les restrictions légales des Wisigoths d’Espagne en la matière.

Du temps de Montesquieu, la justice française y recourait systématiquement, ce qui fait dire à Marcel Rousselet, de l’Institut : « Devant toute cette barbare législation criminelle, on reste confondu de voir ces juges si souvent empreints de l’esprit de ce beau XVIIIe siècle plein de délicatesse et de douceur, n’avoir compris ni la cruauté, ni l’inutilité de ces souffrances. » (Histoire de la justice, PUF, 3e éd. 1968, p. 50)

Ces juges, ce sont les « grands magistrats », « ces nobles races de magistrats, ces grands hommes de robe, fermes, incorruptibles, esclaves du devoir et du travail, honorés de leur siècle autant que de la postérité » (p. 43), et Rousselet de citer Daguesseau, Pothier, Chartraire de Bourbonne, Hénault, De Brosses… Un dithyrambe pour de beaux parleurs, qui philosophaient en faisant appliquer la question ! (Je n’ose demander si Montesquieu, président à mortier du Parlement de Bordeaux, dont j’ignore tout des activités en tant que magistrat, ne la faisait pas lui-même appliquer dans les affaires dont il avait connaissance, tout en rédigeant dans son cabinet des pages contre la torture judiciaire.) Ces « nobles races de magistrats » sont jugées : la question n’existait plus en Angleterre quand ils la pratiquaient, ils restèrent aveugles à l’exemple d’humanité de nos voisins.

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Les républiques commerçantes, bien que n’étant pas égalitaires à la manière du communisme platonicien (un communisme aristocratique !), connaissent néanmoins peu de luxe, selon un argument qui, dans Montesquieu, pourrait rappeler l’éthique protestante de Max Weber mais la contredit en réalité – à savoir, que le commerce fait fond sur l’épargne. C’est le commerce en soi qui conduit à l’épargne, sans qu’il soit besoin d’invoquer une éthique religieuse. Ce n’est en effet pas l’éthique protestante qui conduit le commerçant à l’épargne mais les nécessités mêmes du commerce : pour investir, il faut épargner. Le commerçant a donc un train de vie modeste, aux antipodes de l’ostentation aristocratique.

Cela dit, et c’est conforme aux vues de Montesquieu, certaines religions peuvent être plus propices que d’autres au développement du commerce, mais cela reste un démenti formel à la thèse de Weber. En effet, que l’éthique protestante soit plus conforme que d’autres aux exigences intrinsèques du commerce ne permet pas d’imputer à cette dernière une valeur causale dans le développement du commerce, car on pourrait tout aussi bien dire que c’est le commerce qui, par ses nécessités intrinsèques, fut cause du développement d’une éthique protestante, en adoptant alors un point de vue strictement matérialiste.

Or, à l’époque de Montesquieu déjà, Mandeville s’inscrivait en faux contre l’idée que les républiques commerçantes sont de leur nature contraires au luxe. Mandeville affirmait justement le contraire. Les développements ultérieurs des républiques commerçantes ne lui donnent-ils pas raison ? On peut certes trouver dans la consommation des sociétés capitalistes contemporaines une forme de mesquinerie dans son ostentation même, qui laisse ces sociétés loin derrière leurs ancêtres aristocratiques en termes de luxe ; et l’on ne parlerait alors de surconsommation que parce que, très démocratiquement, chacun consomme, et que nous sommes nombreux, ce qui n’ôterait rien au fait que le luxe est un produit des inégalités de conditions matérielles qui se sont amenuisées au cours du temps, les sociétés passant d’aristocratiques à démocratiques.

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Les gouverneurs des provinces conquises par la république romaine réunissaient les trois pouvoirs dans leurs mains, c’étaient « les bachas de la république » (XI, ch. 19 « Du gouvernement des provinces romaines »). Cette structure du pouvoir dans les provinces conquises portait en soi des ferments de corruption. – Le raisonnement s’applique fort aisément au colonialisme des temps modernes. Nous dirigions nos colonies selon des principes contraires à ce que nous professions, en justifiant cela banalement par la nécessité, tout comme les Romains antiques. Mais en nous habituant à ces formules, nous érodions nos maximes politiques les plus hautes et nous nous préparions en quelque sorte à nous coloniser nous-mêmes, c’est-à-dire à nous percevoir comme un peuple où la séparation des pouvoirs n’avait pas non plus vocation à s’appliquer, comme un peuple appelant des bachas pour le gouverner à l’ottomane, car il paraît toujours plus commode de supprimer la liberté devant la force des choses.

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Montesquieu est pour la peine de mort (XII, 5), mais il faut croire qu’un Beccaria a plus de poids que Kant et lui réunis.

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« Il ne suffit pas, dans les tribunaux du royaume [d’Angleterre], qu’il y ait une preuve telle que les juges soient convaincus ; il faut encore que cette preuve soit formelle, c’est-à-dire légale : et la loi demande qu’il y ait deux témoins contre l’accusé ; une autre preuve ne suffirait pas. » (XII, 19, d)

Montesquieu balaie ainsi le système de l’intime conviction, avant même qu’il eût remplacé celui des preuves légales en France. Encore un travers de notre pays.

La justice anglo-saxonne, qui, nous l’avons dit, abolit la torture judiciaire bien avant nous, reste attachée au système des preuves légales, quand nous avons fait reposer la nôtre sur l’intime conviction du juge qui fluctue au gré des mouvements d’opinion, voire des mouvements de foule, ou bien au gré de l’intérêt des dirigeants dont dépend sa carrière. Mais rassurez-vous, cela n’a jamais dérangé les Français : il n’y a pas de sujet.

Le juge d’appel, à la chambre connue sous le nom de chambre d’enregistrement : « Mon collègue a l’intime conviction que vous êtes coupable. Que voulez-vous que je vous dise ? Son intime conviction n’est pas moins souveraine et respectable que la mienne. » (Ironie.)

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J’ouvre une parenthèse sur un point d’histoire qui fait déjà l’objet de quelques spéculations sur ce blog (voyez ici, « Ingeborg, A Viking Girl on the Blue Lagoon »).

Montesquieu parle des vents d’est de l’Atlantique qu’il faut éluder pour parvenir au Cap depuis les colonnes d’Hercule (XXI, 10, en particulier la note e). Rappelons-nous donc Cabral et la découverte du Brésil : Cabral voulait justement se rendre au Cap et fut emporté par les vents d’est jusque sur les côtes d’Amérique.

Compte tenu du point soulevé par Montesquieu, cette histoire de la découverte du Brésil ne serait-elle pas une invention destinée à détourner l’attention publique du fait que l’Amérique était déjà connue (par certains) avant Colomb ? Pour éluder sans difficulté les vents d’est, il fallait, si je comprends bien Montesquieu, parlant de la navigation antique, l’invention de la boussole (parce que, dit-il, c’est la boussole qui permit de se rendre au Cap sans suivre la côte de l’Afrique). Par conséquent, Cabral, qui connaissait la boussole, puisqu’elle fut introduite en Occident au XIVe siècle, ne pouvait guère se laisser prendre par les vents d’est et « découvrir » le Brésil, tandis que tous ceux qui tentaient de se rendre au Cap avant la boussole pouvaient se faire prendre par les vents d’est et parvenir, avec des navires permettant une telle traversée, jusqu’à la côte américaine.

Autrement dit, il est plus vraisemblable, compte tenu des conditions géographiques, qu’un navigateur européen découvrît l’Amérique par inadvertance avant la boussole qu’après.

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Les femmes « ingénues » (libres) ayant trois enfants étaient, aux termes des lois Juliennes, affranchies de la tutelle propre aux matrones romaines (XXIII, 21). Mais comment cela pouvait-il contribuer à la démographie, objet visé par cet affranchissement, puisque les maris perdaient ainsi des droits dans le mariage ?

Les Romains voulaient inciter par là les femmes à faire des enfants : celles qui donnaient trois fois la vie étaient affranchies de la tutelle. Ce faisant, la loi privait l’époux de l’exercice de cette tutelle. Or si l’époux, désincité quant à lui par les lois Juliennes à faire des enfants à son épouse, se restreignait dans les liens du mariage (ce qui pouvait être d’autant plus facile que le concubinage était plus répandu), ces lois ne pouvaient atteindre leur but ; le mari n’avait qu’à faire moins de trois enfants à son épouse pour conserver sa tutelle sur celle-ci. Or l’époux était vraisemblablement contraint, au titre des devoirs du mariage, de cohabiter sexuellement avec sa femme : il ne pouvait donc tout au plus que retarder la fin de la tutelle. De son côté, l’épouse pouvait accélérer cette délivrance en commettant l’adultère.

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Selon Montesquieu, dans le Nord « un homme de soixante ans a encore de la force » et surtout « les femmes de cinquante ans ne sont pas généralement stériles » (XXIII, 21).

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Le théâtre, l’occupation d’acteur était frappée d’infamie à Rome. Le Moyen Âge chrétien n’a là rien inventé, ni Rousseau.

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Montesquieu offre une justification rationnelle du combat judiciaire et de l’épreuve du feu et de l’eau bouillante (ou du fer chaud) : les ordalies. Bien qu’en soi ces épreuves ne prouvent rien quant aux cas d’espèce, on jugeait par elles la valeur sociale des individus, dans des sociétés guerrières ; la preuve de la valeur au combat était directement attestée par un combat singulier, et, dans les épreuves de l’eau bouillante et du fer chaud, indirectement, par la callosité des mains résultant l’exercice des armes (d’où s’ensuivait que le fer chaud saisi par le poing ou l’eau bouillante dans laquelle l’accusé plongeait la main ne provoquaient pas de blessures graves).

Ces explications sont ingénieuses (bien que, relativement aux callosités de la main d’un maître d’armes, elles ne dussent qu’imparfaitement protéger l’individu de l’eau bouillante pour peu qu’il dût y plonger la main entière, paume et dos) et pourraient s’appliquer à d’autres types connus d’ordalie dans diverses parties du monde primitif, telles que l’ingestion de poisons qui, si l’accusé n’en mourait pas, l’innocentait : un homme assez robuste pour survivre au poison est indéniablement un homme de valeur.

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On ne sait pas si les Douze Tables romaines parlent de couper en morceaux le débiteur insolvable ou bien d’en diviser le prix une fois vendu comme esclave. Montesquieu penche pour la seconde opinion (XXIX, 2).

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Sans citer sur ce point aucune source, Montesquieu impute aux Normands un esprit de revanche contre les moines, lesquels auraient, sous Charlemagne, détruit leurs idoles et les auraient contraints à se réfugier dans le Nord. Ce seraient donc des Saxons ayant émigré dans la Scandinavie.

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La pensée de Tocqueville dans De la démocratie en Amérique (1835, 1840)

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Le « nivellement » démocratique dont parle Tocqueville n’est pas seulement légal (égalité devant la loi) mais également économique. Le nivellement économique – « l’égalité des conditions » – aurait atteint en Amérique « ses limites extrêmes ».

Partout où la démographie est de deux enfants par couple, le partage égal de l’héritage n’est pas un fractionnement de la propriété puisque chaque enfant reçoit ½ de 2 parts, soit une part chacun. Mais le partage égal dénature la richesse foncière, qui ne peut plus se transmettre. L’attachement à la terre, à la propriété terrienne n’est possible qu’avec le droit de primogéniture. C’est pourquoi Tocqueville parle d’égalité des conditions en Amérique, pays où les inégalités entre les fortunes immobilières sont toutefois très considérables aujourd’hui. À l’époque, l’Amérique était un pays de petits propriétaires et petits artisans. Tocqueville dit dans la seconde partie de l’ouvrage – p. 699 éd. de La Pléiade – qu’il n’y a pas pratiquement pas de fermiers en Amérique, que tous ou presque sont propriétaires de leurs terres.

C’est pourquoi une classe de loisir (Veblen) est impossible en Amérique. L’état social que décrit Tocqueville en doit forcément empêcher l’émergence, chaque Américain devant travailler pour subvenir à ses besoins et ne s’enrichissant, si cela se produit, que sur le tard, quand on n’a plus de goût pour l’étude. De même, les fils commencent leur carrière moins riches que leur père, qui ne peut à son tour leur transmettre qu’une partie de sa fortune à chacun. Ces faits s’opposent à l’existence d’une classe de loisir :

« Il n’existe donc point en Amérique de classe dans laquelle le penchant des plaisirs intellectuels se transmette avec une aisance et des loisirs héréditaires, et qui tienne en honneur les travaux de l’intelligence. Aussi la volonté de se livrer à ses travaux manque-t-elle aussi bien que le pouvoir. » (57)

L’idée de classe de loisir est impossible dans une démocratie telle que décrite par Tocqueville, car une classe de loisir est la pure et simple description d’une aristocratie. (Je suis donc bien en peine d’expliquer, si je m’en tiens à Tocqueville, de quoi parle Veblen, qui prétend avoir découvert une classe de loisir en Amérique.) En revanche, la consommation ostentatoire, cet autre objet de la sociologie de Veblen, peut s’expliquer par les vues de Tocqueville sur l’activité fiévreuse des démocraties : il faut que la fortune, comme marque du succès, se donne à voir à certains signes, quand le statut social ne se donne à connaître par aucune norme juridique (par l’inégalité des uns et des autres devant la loi). La consommation ostentatoire est d’ailleurs ce que Tocqueville appelle l’hypocrisie du luxe (p. 562) (formule peu précise, en raison de l’imprécision de la langue française : il s’agit d’un luxe trompeur, de la simple apparence du luxe). La consommation ostentatoire est rendue possible en démocratie par la piètre qualité de la plupart des produits mis sur le marché, qui permet d’acquérir des objets donnant l’illusion de la richesse et de la perfection artisanale aristocratiques à faible coût.

Les avertissements de Tocqueville contre les possibles effets de l’industrie et « l’aristocratie d’argent » sont assez vifs mais ramassés en peu de pages (704-5 et 855-6 respectivement), alors que ces effets se sont puissamment développés, devenant le fait saillant de toutes les sociétés industrielles, en Amérique et ailleurs, quelques années ou quelques décennies au plus après la parution du livre de Tocqueville. Sa défense de la liberté, du libéralisme contre les tendances possibles de l’égalité se répandant partout, était donc déjà presque anachronique au moment où il écrivait, car l’égalité des conditions matérielles ne s’est pas répandue comme il le croyait, l’industrie a produit au contraire des inégalités sans précédent, en tout cas une misère sans précédent parmi les prolétaires. Ferdinand Lundberg, auteur du livre America’s 60 Families (1937) est sans doute un peintre de l’Amérique plus réaliste aujourd’hui que Tocqueville.

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Chaque État d’Amérique a deux chambres législatives. Dans les États, le sénat n’a donc pas la même justification qu’au niveau fédéral, où il a pour fonction de représenter les États (ou bien pourrait-il s’agir de représenter les comtés ?) On en revient donc à l’argument du type « la qualité de la loi » (une seconde chambre améliore la qualité de la loi selon la justification classique des Parlements bicaméraux des États unitaires et non fédéraux).

Cette « division du pouvoir législatif » en deux chambres qui ne se justifie point par le fédéralisme, Tocqueville y voit un « axiome de la science politique », mais pour des raisons qu’il laisse dans une grande obscurité. Il relève que l’on en est venu aux deux chambres dans l’État de Pennsylvanie malgré l’avis de Franklin en la matière : la belle affaire, est-ce là ce qui prouve un axiome ? (I, I, V)

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L’argument de Tocqueville en faveur du contrôle de constitutionnalité des lois par le juge l’interdit dans le cas où la Constitution est « une œuvre immuable ou censée telle » (I, I, VI), comme en France. Comme ce n’est plus le cas en France de nos jours, l’argument tombe : notre Constitution est dans la même situation que la Constitution américaine – révisable – et le contrôle de constitutionnalité du juge doit donc en découler. Or nous n’avons toujours pas de contrôle de constitutionnalité par le juge ordinaire, ni même par le juge administratif, puisque ce contrôle est exercé par une juridiction ad hoc et byzantine composée en grande partie d’anciens membres de l’exécutif.

L’argument de Tocqueville pour refuser le contrôle de constitutionnalité par le juge dans le cas d’une Constitution immuable (un concept dont il ne daigne même pas souligner l’absurdité, autrement que par une brève allusion : « Ils [les Américains] n’ont point eu l’idée de fonder, avec des éléments qui changent tous les jours, des constitutions dont la durée fût éternelle »), est le suivant :

« Si, en France, les tribunaux pouvaient désobéir aux lois, sur le fondement qu’ils les trouvent inconstitutionnelles, le pouvoir constituant serait réellement dans leurs mains, puisque seuls ils auraient le droit d’interpréter une constitution dont nul ne pourrait changer les termes. Ils se mettraient donc à la place de la nation et domineraient la société, autant du moins que la faiblesse inhérente au pouvoir judiciaire leur permettrait de le faire. » (I, I, VI)

Est-il utile d’ajouter que Tocqueville voit dans le contrôle de constitutionnalité, inventé par les Américains, une garantie majeure contre la tyrannie ?

« Resserré dans ses limites, le pouvoir accordé aux tribunaux américains de prononcer sur l’inconstitutionnalité des lois forme encore une des plus puissantes barrières qu’on ait jamais élevées contre la tyrannie des Assemblées politiques. » (Ibid., 115)

Nous restons quant à nous, Français, des Byzantins, malgré nos réformes successives dans le sens américain, plus timides les unes que les autres.

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Les mandats courts des magistrats locaux en Amérique (la durée de la législature des États est d’un an !) permettent au peuple de les tenir plus étroitement dans sa dépendance (I, II, II). – C’est ce qu’il faut avoir à l’esprit contre l’idée que la place du marché est trop étendue en Amérique : l’État économique a besoin de mandats électifs longs pour mener à bien ses projets économiques, cet État économique est donc forcément moins démocratique, dès lors que plus le mandat est long, plus les élus s’émancipent des électeurs. Le marché s’impose donc ne serait-ce que pour permettre au peuple d’élire des magistrats aux mandats courts. Je ne sais si Hayek l’a vu.

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Traitement du président de la République américaine : 135.000 francs. Traitement du roi de France (Louis-Philippe) : 12 millions de francs ! (I, II, V n.)

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Dans l’ensemble, Tocqueville s’inscrit en faux contre le jugement d’un Stendhal opposant la naissance (l’aristocratie) au mérite (la démocratie). À bien des égards, l’aristocratie est selon lui plus compétente en matière politique, son personnel est supérieur « en capacité et en moralité » au personnel politique démocratique : il donne l’exemple de l’Angleterre aristocratique (I, II, VI). – Or c’est à l’aristocratie anglaise que Tocqueville impute l’inégalité extrême des conditions matérielles en Angleterre, tandis que l’Amérique montrerait à cet égard la plus extrême égalité.

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Il n’y a pas selon Tocqueville de prolétaires en Amérique (I, II, VI). Mais il précise également que « les esclaves, les domestiques et les indigents nourris par les communes » (pp. 275-6) n’ont pas le droit de vote !

Sur le nombre des indigents, Tocqueville ne dit rien, mais il montre par ailleurs que les budgets de la charité publique sont nettement supérieurs en Amérique qu’en France, entendant par là que, dans une nation démocratique comme l’Amérique, où le pauvre gouverne (sic), l’État prend naturellement en charge l’adoucissement de la condition du pauvre.

Dans la mesure où certaines catégories de la population n’ont pas le droit de vote, Tocqueville aurait dû dire qu’il n’y a pas de prolétaires dans l’électorat, ce qui revient à dire tout autre chose. En effet, si Tocqueville parle de l’égalité des conditions dans l’électorat, même si cette égalité se trouve être vraie elle ne décrit pas l’ensemble de la population américaine. (Et de quels droits n’étaient pas privés ces domestiques et ces indigents ?) « Le pauvre » prend donc un sens tout à fait particulier et pour nous inattendu : c’est la classe moyenne.

S’agissant de la charité publique, il faut donc voir que, si les Américains l’ont développée plus que tous les autres pays à l’époque parce que le pauvre y gouverne, ce n’est pas en vertu de l’égalité de condition entre les pauvres, puisque le pauvre qui gouverne n’est nullement celui qui bénéficie de cette charité publique, ce dernier étant l’indigent privé du droit de voter. Cette charité procède donc bien plus de la prudence de la classe moyenne, qui, dans un régime où nulle condition n’est stable selon Tocqueville, craindrait en permanence de sombrer dans l’indigence.

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Tocqueville affirme que les deux législations française et anglaise en Louisiane « s’amalgament peu à peu l’une avec l’autre » (I, II, VIII n.). Or on sait aujourd’hui – cela passe pour un axiome de la science du droit – que la common law évince systématiquement le droit romain, et c’est bien ce qui s’est produit en Louisiane, d’où le droit romain s’est fait évincer.

Ainsi, les « légistes », cet idéal-type décrit par Tocqueville, auraient, outre les différentes qualités décrites par notre auteur à leur sujet, une préférence marquée pour la common law contre le droit romaniste.

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L’Amérique, p. 320, pourrait périr par ses grandes villes, à moins de développer une armée nationale suffisamment forte et indépendante pour les contenir. Mais, p. 319, la « gloire militaire » est un fléau pire que tous les autres…

(Au moment où Tocqueville écrivait, l’Union n’avait pas d’armée permanente. C’était dix ans seulement avant la guerre américano-mexicaine de 1846-48, où le Mexique subit une défaite écrasante.)

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La loi des successions, exigeant un égal partage des biens dans la fratrie, fut cause dans les États esclavagistes du Sud que les anciens oisifs devinrent des ouvriers libres qui, en concurrençant le travail de l’esclave noir, « moins productif » (405), démontraient le désavantage économique de l’esclavage.

(La société du Sud esclavagiste possédait les qualités pour nourrir en son sein une classe de loisir, une classe d’oisifs. L’abolition de l’esclavage y mit fin.)

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Tocqueville anticipe, malgré le traité définissant la frontière entre les deux pays, l’incorporation au territoire de l’Union des territoires du Mexique alors à peu près déserts et où s’établissait déjà sa population, avant les Mexicains eux-mêmes (I, II, X).

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Tocqueville anticipe également que l’Amérique et la Russie se partageraient la domination du monde, c’est-à-dire la Guerre froide, la première au moyen de la liberté, la seconde au moyen de la servitude (le tsarisme au moment où Tocqueville écrivait, puis ses successeurs, les Soviets) (I, II, X).

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Tocqueville affirme que l’observation du dimanche chômé « est ce qui frappe le plus vivement l’étranger » en Amérique (notes finales DDA I : note à la page 43). Aujourd’hui, l’Amérique sert d’exemple aux autres pour le supprimer.

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Tocqueville affirme que l’émergence de nouvelles religions est impossible parmi les peuples démocratiques (II, I, II). En quoi le mormonisme lui donne tort.

Selon certains, les Mormons auraient été sur le point de fonder une théocratie en Amérique. Sans la découverte de l’or de Californie juste après l’établissement des Mormons dans l’Utah, en juillet 1847, et la ruée vers l’or qui s’ensuivit, faisant de l’Utah un lieu de passage, les Mormons isolés auraient pu suffisamment asseoir leur autonomie pour fonder un empire théocratique. De même si la guerre de Sécession avait balkanisé l’Union. (G.-H. Bousquet, Les Mormons, 1967)

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Le classicisme dans l’art et les lettres est dit par Tocqueville choisir des sujets lointains qui laissent libre cours à l’imagination des artistes, tandis que les artistes des sociétés démocratiques imitent ce qu’ils ont sous les yeux. – Baudelaire fait donc l’apologie du classicisme.

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Le style démocratique est abstrait : par exemple, « la force des choses veut que les capacités gouvernent » (II, I, XVI, p. 581). Tocqueville souligne avoir employé l’égalité, notion abstraite, comme agent à plusieurs reprises dans la première partie de son livre, ce que les auteurs du siècles de Louis XIV, dit-il, n’auraient jamais fait.

On ne peut manquer, en lisant ce passage, de penser à Hegel, dans le style confus duquel les abstractions sont souvent les agents des actions les plus concrètes.

« Ces mots abstraits qui remplissent les langues démocratiques, et dont on fait usage à tout propos sans les rattacher à aucun fait particulier, agrandissent et voilent la pensée ; ils rendent l’expression plus rapide et l’idée moins nette. Mais, en fait de langage, les peuples démocratiques aiment mieux l’obscurité que le travail.

Je ne sais d’ailleurs si le vague n’a point un certain charme secret pour ceux qui parlent et qui écrivent chez ces peuples.

Les hommes qui y vivent étant souvent livrés aux efforts individuels de leur intelligence, sont presque toujours travaillés par le doute. De plus, comme leur situation change sans cesse, ils ne sont jamais tenus fermes à aucune de leurs opinions par l’immobilité même de leur fortune. » (p. 582)

Ainsi, le style vague est propre aux démocraties, où les idées sont vacillantes du fait de la mobilité des fortunes et des statuts. C’est pourquoi nous pouvons opposer un Schopenhauer aristocratique à l’Hegel plébéien. Le style « facile », épithète dont on se sert pour disqualifier Schopenhauer, comme si, selon certains, un philosophe ne pouvait ni ne devait se lire facilement, est aristocratique, tandis que la bouillie verbale plaît et convient aux esprits démocratiques, flottants par nécessité sociale.

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Avec l’idée que la littérature démocratique ne s’embarrasse pas des formes (car chaque nouvelle génération est comme un peuple nouveau), Tocqueville a-t-il prédit la disparition de la versification ?

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L’écriture démocratique de l’histoire, son explication par les seules causes générales, est une paresse de l’esprit (II, I, XX). Cela s’applique à merveille au marxisme.

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L’honneur et l’indépendance de la femme ne sont nulle part plus respectées qu’en Amérique, où le viol est même condamné de mort (p. 728), mais aussi c’est là que l’on trouve un grand nombre de courtisanes (ce devrait même être « le plus grand nombre », si je comprends bien la logique de Tocqueville) :

« Ce n’est pas que l’égalité des conditions puisse jamais parvenir à rendre l’homme chaste ; mais elle donne au désordre de ses mœurs un caractère moins dangereux. Comme personne n’a plus alors le loisir ni l’occasion d’attaquer les vertus qui veulent se défendre, on voit tout à la fois un grand nombre de courtisanes et une multitude de femmes honnêtes. » (p. 722)

C’est ce que Tocqueville appelle des mœurs « infiniment plus sévères que partout ailleurs » (718). Il précise également : « Aux yeux du législateur, la prostitution est bien moins à redouter que la galanterie. » (722) Il semblerait pourtant que la prostitution soit une plus grande cause d’infection vénérienne des femmes mariées – et des enfants – que la galanterie.

C’est comme pour les esclaves, les domestiques et les indigents (voyez supra) : pas plus qu’il n’inclut ces derniers dans ses analyses des droits politiques des Américains, Tocqueville n’inclut les prostituées dans ses analyses de la situation de la femme en Amérique. Ses analyses peuvent donc bien être on ne peut plus vraies, elles n’en sont pas moins une image partielle, peut-être extrêmement partielle, de la réalité. Car on n’osera tout de même pas affirmer que l’honneur et l’indépendance de la prostituée sont respectées en Amérique, alors qu’elles y mènent une existence de paria. (Schopenhauer a très bien dit que les prostituées étaient des « victimes sacrifiées sur l’autel de la monogamie » [Menschenopfer auf dem Altare der Monogamie].) Cette si belle démocratie se paye de la condition des invisibles qui l’habitent, comme les centaines de milliers d’esclaves d’Athènes servant quelque 20.000 citoyens athéniens. Aucune différence au fond, de ce point de vue, entre la démocratie antique et moderne. On est démocrate dès lors qu’on exclut par définition des pans entiers de la population du monde des humains. Aucune aristocratie n’a jamais été hypocrite à ce point. L’aristocratie est le point de vue réaliste qui s’attache à décrire la réalité telle qu’elle est dans son ensemble. Et l’idée du même Tocqueville que l’esprit aristocratique n’englobe pas dans sa charité l’ensemble des hommes contrairement à l’esprit démocratique, est fausse quant à la seconde partie : il faut dire « pas plus que l’esprit démocratique ». (De nos jours, l’étranger sans papiers, dépourvu des droits de la citoyenneté tout en étant un rouage de nos économies, joue à son tour ce rôle d’invisible, de même que les prostituées.)