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Casus Belli

PDF (inclus les deux ajouts en “commentaires”) 15/5/22 :

Casus Belli :
Réflexions sur la guerre en Ukraine

La politique française peut être qualifiée de « va-t-en-guerre » dans la mesure où la livraison d’armes à une partie belligérante est un casus belli. Certes, la partie belligérante en question a été attaquée, son territoire envahi par un autre État. Cependant, dès lors qu’il n’existait pas entre la France et l’Ukraine (corrigez-moi si je me trompe) un accord de défense prévoyant qu’en cas d’agression de l’Ukraine la France interviendrait militairement, la France est a priori neutre dans un tel conflit. Si la France avait voulu prévenir une agression russe en Ukraine, elle aurait dû signer un accord avec ce pays et elle serait aujourd’hui partie au conflit en vertu de son engagement, si cet accord n’avait pas suffi à dissuader la Russie d’attaquer son voisin. Or il est probable qu’un tel accord aurait été dissuasif, et si la France est scandalisée par l’attitude de la Russie, la guerre est un peu de sa faute aussi puisque rien ne l’empêchait de signer un tel accord avec l’Ukraine et d’assurer ainsi ce pays de son bouclier.

En l’absence d’un tel accord, il n’existe pas d’instrument juridique national qui contraigne le gouvernement français à prendre part à ce conflit. La charte de l’OTAN ne comporte pas non plus à ma connaissance de clause qui lierait les États membres de telle façon que leur soutien à l’Ukraine, qui n’est pas membre de l’OTAN, serait une obligation internationale. Certes, cette réponse française et otanienne est dans l’ensemble conforme à l’esprit onusien visant à la garantie de toutes les frontières nationales en l’état, mais la présence de la Russie au Conseil de sécurité de l’ONU rend l’organisation inopérante en l’espèce car les États membres du Conseil de sécurité n’ont pas tant, dans le juridisme positif qui prévaut au sein de cette organisation, des obligations vis-à-vis d’un « esprit » onusien que vis-à-vis des décisions du Conseil. De même, le multilatéralisme onusien n’implique pas qu’une agression armée soit suffisante pour qu’un État membre se considère ipso facto partie au conflit du côté de l’État agressé, un tel choix est unilatéral et ne peut se fonder sur le multilatéralisme, du moins dans la généralité existant au sein des Nations Unies ; je veux dire par là que cette organisation n’est pas un accord collectif de défense entre les États, une sorte de bouclier universel pour tout État quel qu’il soit agressé par quelque État que ce soit.

La France est donc réputée neutre dans ce conflit en vertu du fait 1/ qu’elle n’a pas lié sa volonté par un accord et 2/ ne déclare pas la guerre à la Russie. Or son parti pris pour l’Ukraine, qui la conduit à livrer un surcroît d’armes à ce pays pour sa défense contre la Russie, est du point de vue russe un casus belli dans les formes, une rupture de neutralité, c’est-à-dire une déclaration tacite d’hostilité. La France ne pourrait donc dire, en cas d’attaque russe contre nous, que cette attaque est un acte d’agression non motivé puisqu’elle a fourni à la Russie la base tangible d’une telle action. Il s’agit d’un pari, celui que la Russie ne prendra pas de mesures de représailles armées contre la France et les autres pays de l’OTAN qui sont, sans avoir déclaré la guerre à la Russie, des alliés actifs et objectifs de l’Ukraine dans ce conflit via la livraison ad hoc d’armements pour sa défense contre son ennemi russe. C’est cette tactique que j’appelle « va-t-en-guerre » car c’est prendre le risque délibéré de pousser la Russie à une attaque armée contre nous.

La livraison d’armes selon un calendrier prévu dans des contrats bilatéraux signés avant les hostilités ne saurait cependant être considérée de la même manière, à savoir comme un acte d’hostilité du point de vue russe, car les parties aux contrats ont le droit au respect des clauses contractuelles. Comme par ailleurs les États n’ont pas l’obligation d’indiquer la nature et les montants de leurs contrats internationaux à la Russie, celle-ci devrait, en dehors de déclarations officielles d’un soutien en armement à l’Ukraine, recourir à ses services de renseignement pour déterminer une hostilité tacite. Ce sont donc, en l’espèce, les déclarations officielles de la France et des autres États de l’OTAN sur leur fourniture d’armements à l’Ukraine en raison de l’agression russe et pour contrer cette attaque, qui caractérisent le casus belli. Autrement, même des fonds envoyés à l’Ukraine dans la présente situation, sous l’étiquette « aide humanitaire », serait hors de ce cadre et nécessiterait là encore le travail des services de renseignement russes pour déterminer la finalité et les modalités véritables de ces envois. Les pays de l’OTAN ont donc fait le choix délibéré d’indiquer à la Russie qu’ils prenaient des mesures tout à fait officielles pour la punir de son attaque contre l’Ukraine, sous la forme en particulier d’une intensification et d’un recalibrage des livraisons d’armes en vue de détruire son armée. Il paraît évident, vu les parties impliquées, à savoir deux des plus grands producteurs et exportateurs mondiaux d’armes, les États-Unis et la France, que c’est cette décision qui prive la Russie de la victoire rapide qu’elle escomptait sans doute sur le terrain et qui conduit à l’enlisement des opérations, c’est-à-dire au prolongement indéfini des affrontements.

(Cela dit, comme ces livraisons d’équipements militaires ne visent en principe qu’à détruire l’armée russe sur le territoire ukrainien, en vue de mettre l’invasion en échec, il est permis de considérer qu’elles ne portent pas atteinte à un intérêt fondamental de la Russie et ne seraient donc pas un casus belli, une notion à laquelle j’essaie de donner un contenu relativement objectif.)

En outre, le gouvernement français demande à sa population de se considérer de fait en état de guerre contre la Russie puisqu’il censure à présent les médias russes sur le territoire français. Ceci ne peut être légal que si nous sommes en conflit avec la Russie, pour empêcher la propagande d’un État ennemi sur le territoire national. Or il n’y a pas de déclaration de guerre : la censure des médias russes est donc contraire aux garanties de notre Constitution concernant la liberté d’expression et le droit à l’information et n’a aucune base légale, c’est une décision purement arbitraire, la Russie n’étant pas formellement un État ennemi.

Je ne vois pas non plus quelle base légale peut avoir la confiscation des biens de citoyens russes (qui entrent à un titre ou à un autre sous l’étiquette d’« oligarques »), lesquels ont droit au respect de leur propriété privée dans les conditions légales normales en tant que citoyens d’un État vis-à-vis duquel il n’existe formellement aucune inimitié (enmity). C’est-à-dire, pour être précis, que ces mesures de droit interne sont une telle déclaration d’inimitié, qui non seulement sont dépourvues de base légale, laquelle devrait forcément être un acte correspondant de droit international (je discute plus loin le cas des sanctions économiques, qui ne me paraissent nullement suffisantes en droit pour justifier les mesures en question), mais aussi de nature à provoquer une réaction russe hostile, peut-être au-delà des représailles internes qu’elle peut prendre de son côté en réponse (censure ou fermeture des médias français et confiscation de biens de citoyens français), c’est-à-dire que cela caractérise un peu plus, s’il en était besoin, le casus belli, même si, en pure réciprocité, les représailles à ces seules mesures ne devraient pouvoir être interprétées comme justifiant une attaque armée que si elles lèsent un intérêt fondamental de la Russie. (Cela dit, on a déjà vu des pays, et je pense en particulier à la France, attaquer un État souverain pour défaut de paiement de sa dette : autres temps, autres mœurs ?) – Si des citoyens français sont lésés par des mesures de saisie des autorités russes en représailles aux confiscations de biens de citoyens russes en France exécutées sans l’excuse de l’état de guerre (et avec la seule excuse des sanctions économiques), il me semble clair qu’ils ont droit au dédommagement intégral de leurs pertes par l’État français, mais notre droit administratif étant ce qu’il est, on peut malheureusement gager que le tribunal administratif se déclarera incompétent pour ces confiscations, qu’il qualifiera d’« actes de gouvernement », et ces citoyens français en seront donc réduits non pas à demander leur droit mais à solliciter cette compensation, ou quelque compensation que ce soit, comme une gracieuseté de l’administration à leur égard. Les « oligarques » étrangers, citoyens privés, pourraient eux-mêmes attaquer l’État français devant nos tribunaux administratifs : je leur souhaite bien du courage et pourtant il me semble que leur cause est juste en droit.

En outre, comment la France pourra-t-elle attirer des investissements étrangers à l’avenir en montrant ainsi l’arbitraire dont elle est capable avec les biens appartenant à des ressortissants d’un État avec lequel elle est, formellement, dans une relation de pure et simple normalité ? Le gouvernement montre le peu de respect qu’il a pour la propriété de ressortissants étrangers puisque la simple expression de sa part d’un mécontentement ou d’un désaccord avec un autre État, critiqué et sanctionné économiquement pour sa politique, lui paraît suffisant pour annuler les droits de propriété des ressortissants de cet État sur son territoire.

C’est donc le sujet des sanctions qu’il convient d’examiner, cet entre-deux qui n’est ni l’hostilité ni la normalité (et pas non plus la guerre froide). En prenant des sanctions économiques contre un autre État, l’État sanctionneur lèse sa propre économie en vertu du fait que les relations économiques entre États souverains sont réputées bénéfiques aux deux parties. Si cet intérêt réciproque n’existait pas, on ne parlerait pas de relations économiques mais d’exploitation. Le sanctionneur suppose donc que mettre un terme à la relation économique par des sanctions (la cessation d’une relation est la seule dimension propre d’une sanction économique) sera plus dommageable à l’État sanctionné qu’à lui-même. Si c’est le cas, il faut croire que le sanctionneur a conscience d’avantages asymétriques en sa faveur dans la relation normale avec l’État à présent sanctionné, avantages qu’il ne dévoile qu’au moment des sanctions, qu’il ne pourrait se permettre dans le cas d’une relation parfaitement symétrique car la sanction serait alors autant pour lui que pour le sanctionné. Le raisonnement peut cependant être le suivant : la relation entre les deux est parfaitement symétrique mais, dans l’ensemble des conditions et relations économiques de l’un et l’autre États, les sanctions prises sur cette relation particulière au sein de l’ensemble seront plus dommageables au sanctionné qu’au sanctionneur. Si c’est de nature à compromettre gravement le fonctionnement de l’économie du sanctionné, c’est de nouveau un casus belli. Il faut reconnaître aux sanctions leur fonction dans une réponse graduée cherchant à éviter la réponse militaire mais au vu des éléments que je viens d’avancer, si l’on prend en considération les relations économiques des pays européens avec la Russie, on voit la limite de la démarche car ces pays européens ont été incapables de frapper un grand coup d’emblée avec des sanctions maximales et doivent multiplier les « paquets de sanctions » au fur et à mesure que les négociateurs parviennent à obtenir des miettes de sanctions des uns et des autres, certains refusant d’ailleurs l’idée d’un embargo total sur le pétrole russe par exemple. Cela montre la réticence au demeurant compréhensible de certains États à prendre des mesures qui seraient dommageables à leurs économies nationales, et ces négociations pourraient en outre laisser des traces durables car certains États peuvent aussi considérer qu’ils acceptent, au vu des relations économiques des uns et des autres avec la Russie, un plus grand sacrifice que ceux qui les ont poussés à faire ce sacrifice avec eux.

Je m’étonne donc de ne pas entendre parler de la solution du référendum. Il me semble pourtant qu’un cessez-le-feu et un retrait des troupes russes pourrait être obtenu – ou aurait pu l’être – contre la promesse d’organiser un référendum dans le Donbass pour demander à la population elle-même de cette province si elle souhaite devenir indépendante ou rester ukrainienne. Le référendum, c’est ce que nous faisons en Nouvelle-Calédonie.

S’agissant de la liberté d’expression et du droit à l’information, on me rétorquera qu’ils ne sont pas respectés en Russie, et que c’est garantir la liberté que de ne pas la garantir à ceux qui ne la garantissent pas : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté », comme disait Robespierre, qui reste chez nous l’autorité suprême sur cette question. Or ce n’est même pas le sujet, en l’occurrence (même si je condamne ce point de vue robespierriste comme complètement fourvoyé). Ce n’est pas le sujet car la France acceptait bel et bien la diffusion sur le territoire national des médias russes avant l’attaque sur l’Ukraine, de même qu’elle continue d’accepter les médias d’autres États où ces droits et libertés ne sont pas plus protégés qu’en Russie. En réalité, la France est forcée de mettre de l’eau dans le vin de son robespierrisme et d’accepter que des gens s’informent en France via des médias étrangers, de pays les plus divers, dont la Chine. Elle ne vise donc pas ici la Russie en tant qu’État totalitaire, ou même simplement autoritaire, mais en tant qu’État ennemi. Je maintiens que c’est contraire à notre Constitution car rien n’indique formellement, par un acte correspondant impactant le droit des peuples, que la Russie est un État ennemi de la France. – Il n’est pas permis de voir un tel acte dans de simples sanctions économiques car ce serait donner au gouvernement des pouvoirs exceptionnels de manière quasiment discrétionnaire, donc non exceptionnelle, pour des situations où notre Constitution ne le prévoit pas. Les principes de notre droit ne justifient pas ces mesures et au contraire les défendent (les interdisent) car elles ne sont constitutionnellement justifiées que dans les « circonstances exceptionnelles », décrites par exemple à l’article 16 de la Constitution : « Lorsque les institutions de la République, l’indépendance de la Nation, l’intégrité de son territoire ou l’exécution de ses engagements internationaux sont menacés d’une manière grave et immédiate et que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics constitutionnels est interrompu », ce qui n’est nullement le cas quand l’État français prend des sanctions économiques envers un autre État en guerre contre un pays tiers, même quand cet État est l’agresseur, ce qui est étranger au sujet.

Tout aussi préoccupant, et aux conséquences bien plus sévères, est l’attitude des GAFA, l’oligarchie privée nord-américaine qui contrôle l’Agora mondiale où s’informe et s’exprime aujourd’hui la plus grande partie de l’humanité, de censurer systématiquement ses plateformes dans un sens otanien sur la question. Cette opération concertée ultrarapide – bien plus rapide que les négociations entre États sur des sanctions – n’a eu d’autre objet que d’écarter l’opinion publique de toute décision puisqu’elle est à présent réduite à exprimer un soutien : aucune déviation par rapport à une position de soutien indéfectible aux décisions de l’OTAN n’est plus tolérée sur l’Agora, les autres opinions n’existent tout simplement plus. Rien ne pourrait donner à l’heure actuelle une image plus précise du Big Brother orwellien, grand pacificateur dont les moyens de contrôle et de suppression n’ont plus rien à voir avec l’autoritarisme d’antan, dépassé non en raison des principes mais pour des questions d’efficacité. Que ces GAFA soient des acteurs privés ne change que peu de choses à l’affaire : quand les intérêts privés les plus puissants trouvent le moyen de parvenir à leurs fins en dehors des prérogatives de l’État, ils peuvent se passer de ce dernier, sans que cela n’améliore pour autant la situation des droits et libertés individuels.

L’attitude « va-t-en-guerre » de l’OTAN et de la France résulte du fait que, faute d’avoir cherché par des mesures adéquates à prévenir une attaque sur l’Ukraine qui devait pourtant bien apparaître à certains comme possible, voire probable, au moins depuis l’annexion de la Crimée, ces puissances cherchent aujourd’hui à punir la Russie d’une nouvelle agression. Or ces mesures punitives n’ont d’autre effet, dans leur dimension de livraison d’armes, que de faire durer les affrontements sur le terrain, sans qu’il paraisse que cet enlisement puisse conduire la Russie à renoncer à ses exigences – car malgré le soutien de l’OTAN l’armée ukrainienne ne parvient pas à sortir d’une position purement défensive, à prendre la moindre initiative – et alors même qu’il semble que ces exigences pourraient faire l’objet de négociations autour d’un référendum local sur la situation du Donbass (comme en Nouvelle-Calédonie). On me dira que c’est la livraison d’armes à l’Ukraine couplée à l’affaiblissement économique de la Russie par les sanctions qui est la stratégie devant conduire la Russie à mettre fin à son agression, et que l’on ne peut discuter l’utilité de l’une de ces dimensions, la livraison d’armes, sans discuter l’utilité de l’autre, les sanctions économiques. Soit.

Je maintiens cependant que la France n’aurait pas été susceptible d’être qualifiée de « va-t-en-guerre » si et seulement si elle avait respecté la plus stricte neutralité, quitte à tirer les conséquences de cette nouvelle agression et à prendre des mesures défensives plus affirmées dans d’autres parties de la région, par exemple autour de la Transnistrie, pour dire de cette manière à la Russie qu’une agression de plus entraînerait cette fois une intervention armée immédiate. Selon une perspective moins nuancée, c’est seulement si elle avait attaqué la Russie immédiatement après son entrée en Ukraine que le qualificatif « va-t-en-guerre » aurait été justifié ; je pense avoir montré en quoi ce point de vue manque de nuance, même si je comprends que la « guerre économique » faite à la Russie couplée aux livraisons d’armes à l’Ukraine est une alternative à l’intervention armée contre la Russie. Or le choix de ne pas attaquer la Russie est-il des deux le meilleur ? On peut en douter, si cela doit affaiblir notre économie et celles de nos voisins et partenaires (questions du gaz, du pétrole, des céréales, de l’inflation) sans résultats stratégiques concrets. Si ce doute est permis, il est évident qu’une attaque de la Russie par les pays de l’OTAN est en cours d’examen, voire, plutôt, de préparation. Que ceci doive à son tour provoquer une nouvelle guerre mondiale, en fonction de l’attitude de la Chine, qui est le véritable arbitre de la guerre en Ukraine, n’est que trop probable. Car la Russie et la Chine ont, avec leurs satellites, constitué de fait un nouveau bloc, sans doute pas encore tout à fait bien consolidé, en face de l’OTAN, et ce bloc est déjà suffisamment puissant pour qu’il soit dissuasif de l’attaquer, ce qui nous impose de recourir à cette solution, la guerre économique, dont les résultats ne sont guère certains, même si je veux croire qu’elle puisse être suffisamment efficace pour au moins conduire la Russie à accepter l’idée d’un référendum dans le Donbass – idée qu’il conviendrait déjà de lui proposer, ce dont les autorités ukrainiennes ne veulent peut-être pas, mais je ne sache pas non plus que nous, Français, aurions l’obligation morale de passer à l’Ukraine une attitude plus intransigeante que la nôtre en Nouvelle-Calédonie.

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Technocratie ésotérique

Le faussaire Rauschning, maire national-socialiste démissionnaire de Danzig, a cru montrer la folie de Hitler en le citant sur la nécessité de créer un « Ordre » d’hommes dévoués au sein de l’État. Il faudrait une élite administrative – lisez un corps de hauts fonctionnaires – au Reich : quelle pensée originale ! Ce corps de fonctionnaires était la SS. L’occultisme supposé de cette dernière n’allait pas au-delà d’un symbolisme propre à tout corps de ce genre. La tête de mort était sans doute bien trouvée, cette vanitas chrétienne passée par l’hégélianisme (le risque de mort élève l’homme), mais cela s’arrête à peu près là.

Les éléments ésotériques dans la pensée de Hitler et de son mouvement sont multiples. Rudolf von Sebottendorf, fondateur de la Société Thulé, avait été initié dans une confrérie bektachi albanaise dans l’Empire ottoman allié des Allemands pendant la Première Guerre mondiale. À ce jour, je ne connais personne qui se soit fendu de considérations savantes sur l’influence du soufisme albanais dans le nazisme. Pourquoi ?

Les SS étaient les énarques du Troisième Reich. L’idée n’avait pas grand-chose d’innovant même à l’époque, en particulier en Allemagne où le système bureaucratique connaissait déjà une large extension (dans certaines provinces allemandes, un fonctionnaire ne pouvait se marier sans le consentement de ses supérieurs hiérarchiques, par exemple†). Ce système, qui, notez-le bien, était complètement étranger à l’esprit d’ancien régime en Europe (cf. Montesquieu, Tocqueville), entraînait un certain nombre de problèmes au plan humain, déjà, et l’idée d’un corps administratif d’élite qui fût au service des politiques les plus opposées alternativement heurtait la conscience de nombreux esprits. Il semble évident qu’une bureaucratie inamovible quelconque doit tendre à créer les conditions d’un État totalitaire car cette bureaucratie ne peut véritablement fonctionner comme une girouette. L’idée du Troisième Reich et des autres régimes « antiparlementaires » de ces temps-là fut donc d’adapter formellement l’État à cette bureaucratie qui semblait nécessaire aux conditions de l’époque moderne, à savoir de rendre l’État idéologique afin que la bureaucratie fût formée non seulement à l’exécution de tâches techniques, comme une classe subalterne, mais aussi intellectuellement, comme la classe dirigeante qu’elle avait vocation à être.

Dans le Troisième Reich, cette formation idéologique était teintée d’ésotérisme, ce qui n’est pas sans rappeler la franc-maçonnerie. La comparaison des SS avec les énarques est donc d’autant plus pertinente. La franc-maçonnerie, les rites secrets remplissent une fonction sociale majeure auprès d’une classe extrêmement contrainte de par ses statuts, en termes d’expression publique par exemple. Le fonctionnaire soumis à un « devoir de réserve » draconien se défoule dans les loges secrètes, où il absorbe en même temps une vague idéologie sous la forme d’un symbolisme ésotérique. Cet individu sous-doté en termes de droits et libertés formels se donne ainsi le sentiment d’assurer, au-delà des alternances politiques dont il est tributaire en tant que « système expert » humain, une mission univoque suivant une ligne continue tracée par son idéologie ésotérique. Car une vie qui ne s’oriente pas en fonction des idées (vivre pour ses idées) est une vie inférieure ; or c’est ce que prétend être un fonctionnaire inamovible au service des politiques les plus diverses sorties des urnes, c’est-à-dire que c’est que prétend le système mais il est impossible qu’une classe dirigeante se conçoive de cette manière. Or il est évident que de la classe dont le pouvoir dépend des alternances politiques et de celle qui est au pouvoir de manière inamovible, c’est cette dernière qui détient le pouvoir, tout en étant, formellement, une classe subalterne pure, de véritables muets du sérail.

Là-dessus se greffe la pensée hégélienne, la dialectique du maître et de l’esclave, qui trouve son application dans la dialectique du politique et du fonctionnaire : le politique est le « maître » jouisseur et incompétent, le fonctionnaire est l’« esclave » diligent qui transforme le monde par son activité, qui écrit l’Histoire. Mais ce tableau idyllique a une limite importante : c’est que la bureaucratie teinte ou contamine tout le fonctionnement de la société par le poids prépondérant de l’État et, de fait, mais aussi de jure, les droits et libertés dans un tel État ne peuvent prospérer, bien que cet État, quand il se prétend comme chez nous libéral, n’a d’autre idéologie que la garantie des droits et libertés individuels. Cette classe pléthorique maintient le corps social dans un état d’inertie intellectuelle profond et, même sans devoir de réserve, le citoyen ordinaire est en réalité extrêmement contraint lui-même vis-à-vis de tout ce que l’idéologie prétend lui garantir. – Qu’il n’y ait pas de censure, par exemple, c’est-à-dire d’autorisation administrative préalable à une publication, mais seulement une condamnation a posteriori des publications contrevenant au droit dit de la presse (qui s’applique à toute personne qui prend la parole), n’est en rien un progrès, n’en déplaise aux faibles esprits convaincus du contraire : l’Inquisition moyenâgeuse ne procédait pas différemment, elle garantissait la liberté à toute forme d’expression qu’elle jugeait acceptable.

La vie d’un fonctionnaire français ne serait nullement changée si du jour au lendemain il devenait un fonctionnaire chinois. Si ce n’est qu’en France il est ou peut être franc-maçon. Que des individus trouvent leur compte à se défouler dans des réunions secrètes indique assez une bassesse foncière, et la réalité c’est que ces individus ont une mentalité subalterne et ne sont donc pas à leur place. L’énarchie se caractérise certes par la plus grande porosité possible entre le politique et la bureaucratie, les énarques étant à la fois les hauts fonctionnaires et le personnel politique, mais cela ne résout en rien la dialectique circulaire décrite plus haute : le politique n’a que l’illusion d’une vocation historique. Aussi le choix d’un fonctionnaire de « se lancer » en politique est-il toujours futile et dérisoire, comme vous le dira tout fonctionnaire qui ne fait pas ce choix. Pour ce dernier, ne pas s’engager en politique est le moyen d’être « libre », c’est-à-dire libre de tout parti, ce qui est l’absurdité correspondante et complémentaire dans cette dialectique.

† Sans avoir étudié la question de la réglementation administrative du mariage des fonctionnaires, je peux dire qu’à ce jour je n’ai entendu parlé d’une telle chose que dans l’Empire allemand, que j’évoque ici (cf. W. Bagehot, The English Constitution, 1867 : « In Wurtemberg, the functionary cannot marry without leave from his superior », j’en parle un peu plus longuement ici), et dans l’Indonésie contemporaine, pays très majoritairement musulman, où la loi interdit les mariages polygames entre fonctionnaires et soumet les unions polygames de fonctionnaires avec des non-fonctionnaires à un régime d’autorisation hiérarchique.

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Les Résistants les moins inquiétés par l’occupant sont ceux qui ont su le mieux résister : au nez et à la barbe de l’occupant qui ne voyait en eux que des collaborateurs exemplaires. C’est à ces génies ayant su porter à la perfection la simulation de la collaboration parfaite que la Patrie doit être le plus reconnaissante.

Autre Poésie du Suriname

Pour compléter mes traductions de Poésie révolutionnaire du Suriname (ici) à partir de la même anthologie, Spiegel van de Surinaamse Poëzie (Miroir de la poésie surinamienne), compilée et présentée par Michiel van Kempen (Meulenhoff Amsterdam, 1995).

Les habitués de ce blog connaissent déjà Shrinivási et Orlando Emanuels, dont les noms apparaissent dans le billet précédent.

Les poètes ici présents, tous du vingtième siècle, sont : Marcel de Bruin, nom de plume de René de Rooy (un poème), Shrinivási (avec trois poèmes, soit quatre en tout avec le précédent billet), Orlando Emanuels (un poème, donc trois en tout), Corly Verlooghen (1), Bhai (James Ramlall) (3), R. Dobru (1), la poétesse Mechtelly (1), Ruud Mungroo (2), Kamala Sukul (1), Dorus Vrede (2), Chitra Gajadin (1), Romeo Grot (1) et Rabin Gangadin (1).

Comme plusieurs noms l’indiquent, certains de ces poètes sont originaires du sous-continent indien. Ce sont Shrinivási, Bhai, Kamala Sukul, Chitra Gajadin et Rabin Gangadin. Les autres sont Afro-Surinamiens.

Je crois percevoir – et il me plaît d’imaginer – une influence de la poésie indienne sur la poésie afro-surinamienne. Cette poésie indienne qui tire ses racines de la plus haute antiquité sanskrite et que le philosophe Hegel a décrite à sa façon dans un passage plein de lyrisme tout en cherchant à la déprécier (voyez à ce sujet la note en annexe), est intérieure-mystique : elle parle de la divinité comme d’un ami attendu pour la fête des couleurs (la holi) ou qui appelle, la nuit, depuis le jardin sans qu’on le voie, une absence toujours présente, comme une chambre vide dans la maison, ou comme si la beauté du monde était une chambre vide dont l’occupant aimé doit revenir bientôt. Je crois retrouver cette façon de dialogue mystique dans le poème Granaki de l’Afro-Surinamien Trefossa (cf. billet précédent) : « Viendras-tu ce soir, Granaki ? » Granaki n’est pas là mais le poète lui demande s’il vient : il y aura des lanternes sur le pont de bois pour éclairer le chemin et, s’il ne vient pas, il faudra partir à sa recherche, trouver enfin et franchir le seuil de sa maison. – Il semble par ailleurs évident que la culture afro-surinamienne a éclairé de son propre univers symbolique, notamment via la religion du winti, la poésie de la communauté indienne du Suriname.

Sur les dix-neuf poèmes, seize ont été écrits en néerlandais, un en sranan ou créole surinamien, un en hindi et un en saramakaans (créole marron).

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Sans titre (original néerlandais) par Marcel de Bruin

De nouveau le rythme a résonné
dans la jungle de mon sang,
le rythme qui va me posséder,
ivre et traqué, entièrement.

L’instinct m’a rattrapé,
ne me lâche plus :
ballotté par d’anciennes chansons
des nègres de ma forêt.

Je suis à nouveau saisi,
éclairé de nouveau,
rêvant sous les arbres
dans la jungle de mon sang.

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L’appel dans la nuit (De roep in de nacht) par Shrinivási

Qui m’a dans la nuit appelé
Le bruit est venu d’au-dehors à peine audible
Je n’ai pas entendu de qui c’était la voix
Pourquoi est-il venu chez moi ?

Était-ce peut-être le náu1 avec le message connu
Qui sait il serait donc reparti déconcerté
Plein de honte je n’ai pas bougé, moi le flegmatique.
Mais qui m’a donc appelé dans la nuit ?

Dans l’obscurité, la lampe à la main
Il appela depuis le talus entre les rizières
J’ai répondu d’un cœur joyeux
Lui, mon Bhagwan.

1 Le náu : Ce terme désigne un barbier et l’anthologie l’explique par le fait que le barbier était le premier à répandre des informations dans un village.

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Sans titre (original néerlandais) par Shrinivási

Dans la maison de mon fiancé
j’écris des mots sans discontinuer
comme la mer
contre le bord du monde
comme le soleil
le long d’un chemin autour de la maison
comme le vent
enfant effréné dans ses jeux
mais je sais bien
que j’écris
à rebours du bonheur

*

Sans titre (original néerlandais) par Shrinivási

Tu n’es pas venu
juillet s’est paré
pour célébrer la fête des couleurs
dans la soie la plus chère ont été piquées les fleurs
mais tu n’es pas venu.

Les jours sont devenus plus longs
Le flamboyant a rallumé ses feux
en riant les joies ont baisé les fleurs
mais tu n’es pas venu.

Le ciel est gros de nuages
la terre dans ses mains ouvertes
a bu sa compassion
mais tu n’es pas venu.

Lavé luit le vert des arbres
grands ouverts sont les anglos2 d’or
pleine de bleu contentement est montée la mer
éparpillant des fleurs sur le rivage
mais tu n’es pas venu.

Tu n’es pas venu
les nuages sont repartis
timidement murmure le vent dans les arbres
sur les collines les cactus sont figés
sans espoir les mains tendues
mais toi tu n’es pas venu.

En éclats dorés
ce seul jour
que j’ai
nommé innommable
est épars
dans toutes les années
passées
comme à venir.

2 « wijdopen staan de gouden anglo’s » lit-on dans l’original, et la seule définition que j’ai trouvée pour « anglo » est « réchaud » (komfoor) dans un Indisch Lexicon: Indische woorden in de nederlandse literatuur (2005) en ligne. Sans pouvoir formellement exclure que cette traduction soit correcte, cela me paraît cependant peu probable et je verrais bien plutôt le nom vernaculaire d’une plante, dont je ne trouve cependant aucune trace (il faut dire que « anglo » donne sur internet, même en néerlandais, de nombreux résultats, ce qui est de nature à rendre particulièrement ardue une recherche plus précise). Je présente mes plus plates excuses au lecteur, tout en appelant ceux qui auraient des lumières à ce sujet à me contacter.

*

Air (Lucht) par Orlando Emanuels

Je veux attraper
le visage
de l’eau
dans les plis
de ma haine
Une grimace sardonique
qui toujours rit
de ma peur
Eau repoussante
visage d’eau
que je hais
J’aime le sol
la terre froide
où le manioc
a sa chaise
aux pieds
bien plantés
comme ceux d’un bœuf
J’aime la terre
sol qui de son sein
fait naître de verts enfants
fleurs
arbres
forêts
Mais si je devais choisir
je me perdrais
dans l’air
je deviendrais de l’air
avec l’air
je jouerais en volant
j’irais caresser
le soleil dans son berceau
j’irais cueillir des étoiles
pour les épingler
dans le chignon
de la terre
et peut-être
peut-être pourrais-je
rire
de ma peur
du visage toujours fuyant
de l’eau
Je veux être de l’air
de l’air
un souffle
rien

*

Devenir vieux (Oud worden) par Corly Verlooghen

Après tant d’années
ne reste pas grand-chose :
Les rêves s’amenuisent
les amis retournent à la poussière

On ne sait pas qui l’on doit suivre
ni ce que l’on doit croire
On ne sait pas si l’on vit
ou si l’on fait semblant.

*

Douleur du riz (Rijste-Smart) par Bhai

Seuls ceux qui sont nés du riz
Seuls ceux qui ont grandi dans le riz
Seuls ceux qui sont morts du riz
Connaissent les lamentations des épis.
Car sache-le croître
c’est en substance mourir
et toute efflorescence passe.
Donc sache aussi que toute récolte
est douloureuse.

*

Sans titre (original néerlandais) par Bhai

Je vis au fond
De la mer
Loin des hommes
Caché
Entre les coquillages
Sans yeux
Sans bouche
Ma langue est
Le sombre repos
Ma voix
Est le silence infini
De la mer
Je vis ainsi
Caché entre les coquillages
Au fond
De la mer

*

Sans titre (original néerlandais) par Bhai

Je suis
Un solitaire
Une feuille
Sur un arbre
Un silence
Dans le silence
Un œil
À l’intérieur d’un œil
Un secret
À l’intérieur d’un secret

*

Sans titre (original néerlandais) par R. Dobru

J’ai reçu en héritage
ce pays et ses habitants
les arbres, les fruits et le soleil
il m’en a fait don
en rendant son dernier souffle
il m’a tendu sa main
les doigts devinrent des rivières
la paume une plage
il m’a regardé
et les yeux se sont fait pluie
il ouvrit la bouche
des cascades lancèrent tonnant et
écumant des appels aux vivants
alors j’embrassai le soleil

*

Poème pour toi (sranan : Puwema gi yu, néerl. : Gedicht voor jou) par Mechtelly

Envoie des paroles de l’autre côté
laisse-les mûrir au soleil
la pluie les lavera
tandis qu’elles reposent dans l’herbe

Envoie des paroles mon frère
laisse-les s’ouvrir au soleil
la pluie les lavera
tandis qu’elles reposent dans la forêt

Envoie des paroles Iman
mais penses-y bien
appelle tous les esprits
répandus sur le sol
vers la cime des arbres

Envoie des paroles ruisselantes
car sont assoiffés
ceux qui doivent les répandre

*

Sans titre (original néerlandais) par Ruud Mungroo

Par une fente dans le mur
la lumière me trouve
en train de dormir
te cherchant
toi qui m’a visité
dans mon rêve

Encore
émerveillé je me réveille
et je pleure
car tu
as disparu
par la fente du mur

*

Sans titre (original néerlandais) par Ruud Mungroo

Dans un tourbillon
de joie effrayante
je voulus près de toi
être foudroyé
par la musique ininterrompue
Les souvenirs passaient avec toi
en cascades sans fin
Perdus dans des pensées
nous nous sommes rencontrés un instant
et brièvement
très brièvement
mon cœur en silence te salua

Donne-moi un jour nouveau
clair comme un sourire
brûlant comme le soleil des tropiques
pour tout oublier
perdre ce que j’ai gagné
Donne-moi un jour nouveau
une plage sombre
avec des vagues de lumière
Ne m’ôte pas déjà mon rêve
Ne démolis pas de tes doutes
les restes de mon amour
Tire-moi
avec une corde de patience
des rapides de ma solitude

C’est
peut-être la dernière fois
que je pense à toi
Peut-être la dernière fois
que je te donne mes lèvres
Peut-être la dernière fois
que je t’aime
avant que je ne t’aime plus
peut-être la dernière fois
que je dis
peut-être la dernière fois
peut-être…

*

Sans retour (Hindi : Nahi lautegá, néerl. : Geen terugkeer) par Kamala Sukul

Dans la solitude
les souvenirs reviendront
les choses
tourmenteront la conscience
l’histoire oubliée
sera remémorée
mais qui part
ne revient jamais.

La page tournée
fera pleurer
le récit sera
de nouveau raconté
quelque effort
que l’on fasse
mais qui part
ne revient jamais.

*

Pour Sisi (Voor Sisi) par Dorus Vrede

Le vieux chemin de forêt
qui me conduisait vers ta rivière
est toujours là
Les empreintes de mes pas
sont sèches et craquelées
La racine du gbé-gbé
sur la rive
– ta place préférée –
est vide
Aux rayons du soleil
d’après-midi
manque ton dos nu
ils dansent dans
l’eau ondoyante
Parfois quand la nostalgie
me consume
je crois encore te voir
penchée sur ta vaisselle

*

Les jeunes filles dansent (saramakaans [un autre créole du Suriname, parlé par certains groupes marrons, auxquels appartient le poète Dorus Vrede] : Dee muyemii ta baya, néerl. : De meisjes dansen) par Dorus Vrede

À la ville
je vois les jeunes filles
danser
Mais elles ne savent pas
bouger
et leurs pieds
se détachent
du sol incertains
Leur danse
ne ressemble pas
à chez nous
Elles dansent seulement
parce qu’elles doivent

Chez nous
elles dansaient
à la lumière de
la lune
les anciens et
les étoiles
étaient avec elles

Mais ici
à la ville
elles dansent
entre les différentes lumières
et la pénombre du crépuscule
ce qui leur donne le vertige
si bien qu’après
la fête
elles ne sont plus les mêmes

*

Sans titre (original néerlandais) par Chitra Gajadin

les courtes averses
alternent avec des éclaircies momentanées
l’eau remplit les citernes
le drapeau du KTPI3
flotte bravement sur les maisons des Javanais
assis accroupis
sous leurs auvents
à regarder la pluie

quand c’est fini
ils se lèvent
vaquent à leurs occupations
puis fument tranquillement
leur tabac parfumé au clou de girofle.
quand la pluie recommence
dans un lieu à l’abri
leur démarche est imperturbable
leur être impénétrable

les nuages passent lentement
sans laisser filtrer le soleil
dont ce matin a tant besoin
quand la pluie s’arrête
on est accablé
par le silence
le repos partout
le calme
le temps ici ne s’arrête pas mais
n’apporte aucun changement non plus

une femme marche avec un sac de jute
sur les épaules
la main droite le long du corps
sa démarche est le mouvement
d’une vie
qui connaît son chemin
quand elle tourne le regard vers moi
elle sourit
sans me voir
je la salue en silence
dans cette page

3 KTPI : Kerukunan Tulodo Pranatan Inggil, parti politique ethnique javanais du Suriname, fondé en 1949. Son drapeau porte un personnage du wayang (théâtre d’ombres) javanais.

*

Ma petite sœur Sosi (Mijn zusje Sosi) par Romeo Grot

Ma petite sœur Sosi
ma sœur
est la dernière enfant
de ma mère

Ma petite sœur Sosi
ma sœur
à cause de ses attaques d’asthme
n’est pas beaucoup allée à l’école

Ma petite sœur Sosi
ma sœur
travaillait au début pour une usine d’allumettes
puis comme domestique
aujourd’hui au bureau de poste

Ma petite sœur Sosi
ma sœur
a cinq enfant
de trois pères différents

Ma petite sœur Sosi
ma sœur
n’a jamais pu garder longtemps
un homme
pour beaucoup elle était
trop susceptible

Ma petite sœur Sosi
ma sœur
ne laissera personne
lui dire ce qu’elle doit faire

Ma petite sœur Sosi
ma sœur
est une grande fille
…une grande fille
…est une grande fille maintenant

*

Sans titre (original néerlandais) par Rabin Gangadin

Je plane dehors dans la pluie,
la pluie tombe à travers moi.
Chaque goutte un petit point scintillant,
un tourbillon de petits points scintillants.

Je regarde dans une vitrine, je plane jusqu’à moi-même.
je soupire, respire profondément. Je demande : « Où est le temps ? »
Le temps est au-dessous de moi, le temps est au-dessus de moi.
Je ne suis pas moi. Je ne vis pas, je ne suis pas mort.
Je suis sous la pluie comme un nuage sombre en habits.

*

.

Remarque sur un passage relatif à la poésie du sous-continent indien
dans la Philosophie de l’histoire de Hegel

,,Solche Schönheit finden wir auch in der lieblichsten Gestalt bei der indischen Welt – eine Schönheit der Nervenschwäche, in welcher alles Unebene, Starre und Widerstrebende aufgelöst ist und nur die empfindende Seele erscheint, aber eine Seele, in welcher der Tod des freien und in sich begründeten Geistes erkennbar is. – Denn würden wir die phantasie- und geistvolle Anmut dieses Blumenlebens, worin alle Umgebung, alle Verhältnisse vom Rosenhauch der Seele durchzogen sind und die Welt zu einem Garten der Liebe umgestaltet ist, näher ins Auge fassen und mit dem Begriff der Würdigkeit des Menschen und der Freiheit daran treten, so dürfen wir, je mehr uns der erste Anblick bestochen hat, desto größere Verworfenheit nach allen Seiten hin finden.’’ (Vorlesungen über die Philosophie der Geschichte: Die orientalische Welt)

Ce que je traduis : « Nous trouvons une beauté de cette sorte [comparable à celle qui, nous dit Hegel, illumine le visage d’une femme en couches], sous la forme la plus délectable, dans le monde indien – une beauté de l’affaiblissement nerveux, dans laquelle tout ce qui est irrégulier, figé et disparate se dissout et où seule transparaît l’âme sensible, mais une âme où se perçoit la mort de l’esprit libre se constituant en soi-même. – Car si nous regardons de plus près la grâce pleine d’imagination et de spiritualité de cette vie de fleurs, où toute circonstance, toutes relations sont imprégnées d’un spirituel parfum de rose et où le monde est changé en jardin de l’amour, et si nous l’examinons à l’aune du concept de dignité humaine et de liberté, alors plus nous aurons été séduits au premier abord et plus nous trouverons là, de toutes parts, d’abjection. »

La beauté spéciale d’une femme en couches : c’est déjà une observation digne d’intérêt. Cette beauté est celle de la poésie indienne : voilà qui devient extraordinaire. Ce passage, une condamnation sans appel comme l’ensemble du cours de Hegel pour tout ce qui n’est pas le christianisme protestant germanique triomphant à la fin de l’histoire, me donne en même temps la meilleure clé que je connaisse pour entrer dans cette poésie et cette culture indiennes. Il n’est pas aisé de rejeter une pensée comme un simple préjugé quand ce préjugé fait fond sur des arguments plus abondants et vigoureux que le point de vue contraire soi-disant libre de préjugé, et qu’il paraît en outre mieux faire comprendre l’objet en question de façon que la forme du dénigrement ne peut pas être considérée comme l’essentiel quant au fond de cet objet. – Car Hegel veut-il dire autre chose que : Ce n’est pas la poésie qui fait l’Histoire (en conduisant celle-ci à son terme) ? La poésie « la plus délectable » est destinée à céder devant les conquêtes de l’esprit « libre se constituant en soi-même ». Ce passage est une clé pour comprendre la mort historique de l’art selon la pensée hégélienne.

Dès lors, pour en revenir à la question du préjugé ou du dénigrement (on a souvent tendance, sous l’effet de lois répressives de la pensée, à considérer qu’un dénigrement est forcément un préjugé, mais c’est là une proposition à la généralité de laquelle fait défaut le moindre fondement, et c’est bien plutôt le point de vue selon lequel tout se vaut qui est un préjugé), le point de vue hégélien ne discute pas les mérites respectifs de telle ou telle culture poétique, lesquelles se valent en tant qu’objets sans avenir vis-à-vis de la culture supérieure de l’esprit. On me dira que cette conclusion contredit ma parenthèse, or je prétends que l’intérêt supérieur de l’État libéral qui demande la tolérance entre différentes cultures au sein de la population qui le constitue ne peut aller, précisément, au-delà de ce concept de « tolérance », qui consiste en ce que, même au cas où l’on juge une culture de manière critique ou négative, on la tolère : tolérer quelque chose n’implique pas d’aimer cette chose (fondamentalement, on ne dit d’ailleurs tolérer une chose que quand on trouve à redire à cette chose). La tolérance est tout ce que peut demander un État libéral et cela n’implique pas de s’abstenir de penser et d’exprimer sa pensée.