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Philo 27 : Une société d’esclaves

I
Une société d’esclaves

La suppression légale de la relation maître-esclave supprime les maîtres mais pas forcément les esclaves. Qu’est-ce qu’un esclave ? L’esclave est celui qui ne peut jamais réaliser la négation du vouloir-vivre. L’esclave antique ou bien encore l’esclave noir du Sud des États-Unis ne le pouvait pas car il était au service de son maître pour la durée de sa vie. L’existence de l’esclave était comprise par le système esclavagiste comme une pure activité instrumentale. En renonçant au vouloir-vivre, l’esclave aurait failli à ses obligations de serviteur. On voit tout de suite que la suppression du statut de maître, de la relation maître-esclave n’est pas une condition suffisante pour la suppression de la condition d’esclave : elle supprime un droit de propriété mais il faut encore que les conditions soient réalisées pour permettre à l’individu de renoncer au vouloir-vivre, le seul acte possible de liberté dans la condition humaine.

Toute personne contrainte de gagner sa vie est donc un esclave, car elle ne peut renoncer au vouloir-vivre que par le suicide. Renoncer à son gagne-pain, c’est en effet, pour cette personne, renoncer à la vie. Mais le suicide est la fausse négation du vouloir-vivre, c’est une réaction au niveau du vouloir lui-même et non l’acte libre d’une représentation détachée du vouloir et supérieure à celui-ci. En mettant fin à mes jours, je ne nie pas le vouloir-vivre car je meurs en protestation contre ma vie dans la représentation d’une vie meilleure (qui n’a de sens que superficiellement, car toute vie est absurde).

En ce qui concerne le maître, c’est son droit de propriété sur l’esclave qui le rendait libre, extérieurement, c’est-à-dire qui lui conférait la possibilité de renoncer au monde, mais il ne pouvait renoncer au monde qu’en tant qu’il restait propriétaire d’esclave, tant que son droit de propriété subsistait, car sans cela il se serait retrouvé, si l’on suppose que le travail de l’esclave était son seul bien, dans l’impossibilité de vivre. Autrement dit, le maître dépendait de l’esclave même en tant que renonçant.

La négation du vouloir-vivre suppose un état de vie sans participation au monde. C’est l’état ascétique ou monastique, et typiquement ce qu’il est impossible de penser dans une société de classe moyenne, où l’individu est, sa vie durant, dépendant pour son existence d’une activité rémunératrice. L’individu ne peut renoncer au monde qu’à la retraite, si celle-ci lui permet de vivre (ce qui n’est pas toujours le cas), c’est-à-dire qu’il ne cesse d’être un esclave qu’à la fin de sa vie. C’est par rapport à l’esclavage légal un progrès essentiellement en trompe-l’œil, car la vieillesse comporte en soi un renoncement naturel au vouloir-vivre, c’est-à-dire que l’âge a le même effet que le suicide sur la négation : elle se situe au niveau du vouloir lui-même. Le vouloir se désagrège progressivement jusqu’à la dissolution du corps, cela ne se laisse pas comprendre sous l’idée de liberté mais sous celle de nécessité naturelle. Ainsi, Charles-Quint est connu comme empereur et non comme moine, comme renonçant, bien qu’il fût entré dans un monastère à cinquante-sept ans, parce qu’il ne renonçait qu’au déclin de sa vie naturelle (et qu’il était d’ailleurs malade), tandis que le Bouddha est connu comme renonçant et non comme prince, bien qu’il eût régné jusqu’à vingt-neuf ans, parce qu’il renonçait au monde dans sa jeunesse.

Le renoncement au vouloir-vivre implique une forme de parasitisme sur les non-renonçants, de mendicité (les ordres mendiants), mais il s’agit en principe seulement de subvenir au minimum vital. Ce minimum vital, c’est ce que les sociétés « avancées » cherchent à garantir bureaucratiquement, en France par exemple avec le RSA, ex-RMI. La moindre conditionnalité en termes de participation au monde comme la moindre limitation dans le temps sont cependant contraires à l’idée du renoncement, et ces politiques se voient comme visant à insérer ou réinsérer l’individu dans la classe moyenne, ainsi que l’indique assez le nom de revenu minimum d’insertion. Un revenu de base universel, étant entendu que, par ailleurs, tout rentier, tout héritier, toute personne faisant fortune et pouvant dès lors ne rien faire, est ipso facto libre et non esclave (au plan de la liberté externe, c’est-à-dire de la possibilité matérielle du renoncement, que la personne se serve ou non de cette liberté pour choisir le renoncement libre plutôt que le vouloir absurde et conditionné), serait la seule mesure qui permettrait d’ôter l’étiquette de société d’esclaves s’appliquant à la société de classe moyenne.

(ii)

Les ordres monastiques, le clergé régulier continue de jouer ce rôle au sein de l’Église catholique. On ne peut cependant le dire du clergé séculier sans préciser notre définition : « La négation du vouloir-vivre suppose un état de vie sans participation au monde. » Dans la mesure où le clergé catholique, régulier comme séculier, tout comme le clergé bouddhiste, renonce à la chair, même sans renoncer à toute participation au monde, le clergé séculier est tout de même renonçant car la chair est la forme la plus forte d’attachement au monde auquel renoncer ne soit pas encore une forme de suicide. Si je cesse de me sustenter, je me suicide, car mon organisme ne peut vivre sans aliments. En revanche, je peux vivre sans activité sexuelle.

L’Église catholique rend l’appartenance au clergé indissoluble, c’est-à-dire que le clerc ne peut renoncer à son état. Les églises bouddhistes permettent quant à elles de renoncer aux « vœux » attachés à la cléricature, de quitter l’état de clerc sans encourir de sanction. C’est là un problème organisationnel que l’on pourrait dire classique, et le paradoxe que le renoncement conduise à de la théorie des organisations n’est qu’apparent puisque, entre autres, ces renonçants continuent de participer au monde. Le problème est le suivant. Les dispositions en vigueur dans l’Église catholique dissuadent les vocations incertaines, permettant de ne recruter que les plus motivés, mais créent le risque de brebis galeuses (les clercs indignes et hypocrites), tandis que les dispositions retenues par les églises bouddhistes permettent aux vocations qui s’avèrent à l’expérience insuffisantes de quitter l’organisation, ce qui est de nature à mieux préserver celle-ci des corruptions de l’hypocrisie, mais le recrutement est trop ouvert. On pourrait penser que le choix bouddhiste est plus optimal car fondé sur et appuyé par un retour d’expérience : le recrutement trop ouvert se corrige automatiquement par les défections. C’est sans tenir compte de deux considérations : une considération de théorie des organisations, à savoir le « coût » que représente le fait de quitter une situation, ce qui crée une hystérésis des défections (elles ne sont pas au niveau requis pour corriger parfaitement le recrutement trop large), mais aussi une considération métaphysique, à savoir que le choix catholique est le seul à considérer le renoncement avec tout le sérieux requis, comme un renoncement sur lequel on ne revient pas. De ce dernier point de vue, le clergé catholique est infiniment supérieur dans l’idéalité de sa conception : le clerc catholique, idéalement, a renoncé pour de bon, à tout jamais, tandis qu’un clerc bouddhiste peut n’être que dans une expérience éphémère (il est d’ailleurs intégré dans les pratiques sociales que les jeunes hommes de bonne famille passent quelques mois dans l’état monastique, une sorte de stage). Mais, encore une fois, cette idéalité peut se payer de plus graves abus, si les brebis galeuses en viennent à corrompre le troupeau, et cette suspicion est difficile à combattre. Les accusations sont d’ailleurs beaucoup plus graves, quant à leurs conséquences, pour le clergé catholique que pour le clergé bouddhiste, qui connaît aussi ses scandales (en raison de l’hystérésis précitée). Car c’est l’existence du clergé lui-même en tant qu’organisation qui est alors en cause. D’un côté, les accusations ont pour elles la plausibilité que donne la force de l’instinct parmi les créatures vivantes : on admet facilement que ce renoncement doive créer des perversions et des troubles psychiques de toute sorte ; le protestantisme, cette prétendue « virtuosité de l’ascèse » selon Max Weber, est largement fondé sur une telle conception. D’un autre côté, ce genre d’accusations est si facilement déstabilisant et potentiellement dévastateur que l’on imagine sans difficulté l’abus qu’on peut en faire pour toutes sortes de raisons liées au moindre ressentiment, à certaines conceptions fanatiques (athées) du monde et de l’ordre social, etc.

Cela dit, il ne convient pas de modifier notre définition pour dire que la négation du vouloir-vivre serait le renoncement à la chair, car il se trouve à chaque génération un nombre déterminé d’individus qui renoncent à la chair par la force des choses. Ce sujet connaît une certaine actualité sociologique avec le néologisme d’incel, pour involuntary celibate. Dans la mesure où le ratio des sexes est à chaque génération un 1:1 (un pour un) à peu près constant, le choix d’une personne de renoncer à la chair implique, en monogamie, l’impossibilité pour une personne de l’autre sexe de trouver un partenaire sexuel. Je souligne cette possibilité qui ne vient généralement pas à l’esprit de ceux qui examinent ces questions : pour eux, le célibat involontaire a quelque chose à voir avec l’idiosyncrasie du célibataire. Or, dans un monde, par exemple protestant, où chacun et chacune n’aurait de cesse qu’il n’ait trouvé un partenaire, chacun doit trouver sa chacune. C’est en dernière analyse d’une véritable idéologie, hostile à la négation du vouloir-vivre, qu’il s’agit, et nous y voyons même le principal moteur des conceptions médico-physiologiques décrivant la chasteté comme une forme de maladie, débouchant en particulier sur des perversions (suivez mon regard, voyez ce prêtre catholique…). L’idée est au fond que la chasteté est une injustice faite à la personne de l’autre sexe dont j’aurais été le partenaire puisque, si je fais ce choix, je force (dans le ratio un pour un) une autre personne, qui n’avait pas forcément cette intention, à la chasteté, à moins qu’elle ne cohabite avec un tiers ayant déjà son partenaire. Le célibat est donc à la fois injuste et, pour Hegel, une cause d’immoralité (ce qui ne s’entend pas seulement du célibataire mais aussi du partenaire potentiel qu’il lèse par son célibat). Or nous disons que la négation du vouloir-vivre est la vocation de l’être humain et que ces considérations sont donc frivoles.

Nous ne pouvons retenir cette définition (la négation du vouloir-vivre est, sans plus, le renoncement à la chair) car la chasteté suppose, pour être une négation du vouloir-vivre, un vœu et non un simple état de fait. Que ceux dont l’état de fait se prolonge indéfiniment puissent avoir tendance à vouloir se lier par un vœu se conçoit : cela n’ôte rien à la fermeté de la vocation pour autant que l’état de clerc ne rende pas tout à coup, paradoxalement, la personne susceptible d’avoir les rapports sexuels qu’elle n’avait pas auparavant. Or il est certain que l’état de clerc séculier, dans sa participation au monde, offre des opportunités de contact avec toutes sortes de personnes, par exemple des enfants dans le cadre d’institutions d’enseignement, et que la personne dont la vocation est née d’une frustration prolongée pourrait trouver alors un débouché illicite à ses instincts dans ce cadre. Cependant, n’importe quelle situation est susceptible de la même analyse : si l’on compare le niveau d’exigence requis pour devenir clerc dans l’Église et celui requis pour occuper une place au contact d’enfants dans d’autres secteurs éducatifs, par exemple une place d’animateur en colonie de vacances, on voit où doit se porter le choix de la personne frustrée qui rechercherait une situation pour les contacts illicites qu’elle pourrait y avoir.

Il n’en reste pas moins vrai que, du fait de sa participation au monde, le clergé séculier est, suppose-t-on, soumis à de plus grandes tentations que le clergé régulier, dont l’origine remonte aux pères du désert, à ceux qui fuyaient le monde pour se libérer des tentations. Car la chair reste un principe de tentation tant que l’âge ne l’a pas complètement émoussée, si cela peut arriver jamais (et si c’est le cas c’est alors, comme expliqué précédemment, un phénomène naturel et non un véritable renoncement). Aussi en arrive-t-on à l’idée que le mérite est plus grand pour le clergé séculier qui maintient ses vœux dans le monde, car il est plus exposé aux tentations que dans « le désert », c’est-à-dire dans la réclusion d’un monastère où les contacts sont le plus souvent limités à la fréquentation de quelques frères du même sexe (on n’entend plus guère parler de scandales homosexuels entre moines, mais c’était au sein de l’Église un problème qui fut pris au sérieux, voyez le Livre de Gomorrhe, ca. 1050, du père Damiani).

Les religions plus tardives, typiquement le christianisme réformé, le protestantisme, abandonnent le concept même de clergé, c’est-à-dire la négation du vouloir-vivre elle-même. La morale est conçue dans ces religions sur le modèle aristotélicien du « juste milieu ». Il faut souligner ce point : si la religion médiévale était aristotélicienne au plan spéculatif, avec la scolastique, le protestantisme est aristotélicien par sa conception de l’éthique. Compte tenu du primat de la raison pratique, la civilisation chrétienne s’est dans l’ensemble paganisée avec le protestantisme.

(iii)

Supposons qu’un esclave de la classe moyenne nie le vouloir-vivre et tombe dans la mendicité. Nous voyons dans nos villes des sans-abris, des clochards, des mendiants, qui ne sont pas des religieux. Ne peut-on leur appliquer le statut de renonçants ? Cela ne semble pas complètement impossible et l’on pourrait dès lors objecter à notre point de vue que les gens sont libres de tomber dans la mendicité, où ils continuent de vivre, et que, puisque existe cette liberté, nous ne sommes pas une société d’esclaves. Or cela ne semble pas complètement impossible, disons-nous, mais ce n’est pas non plus avéré. Nous demandons la preuve qu’un de ces clochards est un renonçant plutôt qu’une victime des circonstances ou un alcoolique intempérant. Qu’importe cette preuve, dira-t-on encore, c’est la possibilité de principe qui compte : puisque ce choix est possible en principe sans être une forme de suicide, notre point de vue est faux. Que ce ne soit pas une forme de suicide est contestable, en tout cas que ce soit une forme de vie plutôt que de survie. La négation du vouloir-vivre ne passe pas par une lutte de tous les jours pour la survie, qui s’apparente à une activité draconienne, certes « libre » de toute interférence organisée dans un milieu de travail mais extraordinairement contraignante ; et renoncer à cette lutte serait suicidaire, c’est-à-dire que le mendiant de cette sorte, le sans-abri se dégage de toute participation au monde « institutionnel » seulement pour entrer dans une participation, sous forme de lutte pour la survie, dans un monde marginal, auquel renoncer serait alors un suicide, pour peu qu’il n’ait plus la possibilité de se réinsérer dans le monde institutionnel. Il n’est donc a priori guère pertinent de parler de renoncement puisque ce mendiant échange une situation d’esclave pour une autre situation d’esclave, où l’alternative reste la même : accepter d’être esclave ou mourir. Si l’on veut, donc, affiner le modèle, il faut dire que la société d’esclaves comporte deux types d’esclaves, les esclaves institutionnels de la classe moyenne et les esclaves marginaux, et que le renoncement des premiers passe d’abord par l’état des seconds avant d’être un véritable suicide.

La mendicité des ordres monastiques est totalement institutionnalisée. La négation du vouloir-vivre ne peut avoir de réalité déterminée que via des institutions.

(iv)

Ne puis-je absolument pas me suicider librement, c’est-à-dire comme une forme valable de négation du vouloir-vivre ? Si je suis convaincu de la rationalité et de la nécessité de cette négation, tout en constatant la contrainte qui s’impose à moi de participer au monde via une activité rémunératrice, donc mon statut d’esclave, pourquoi mon suicide serait-il une « protestation contre ma vie dans la représentation d’une vie meilleure » plutôt que la simple conséquence logique de ma conviction quant à la réalité du vouloir absurde ? La réponse à cette question est dans le fait que le suicide suppose ici la condition d’esclave : sans cette condition, la négation ne passerait pas par le suicide, c’est donc celle-ci qui est la cause matérielle et formelle du suicide quand intervient la représentation de l’absurdité du vouloir comme cause motrice. Sans cette cause matérielle et formelle, la représentation n’est pas cause motrice de suicide mais de renoncement et détachement parce que le suicide suppose la protestation contre une cause formelle (ou bien suppose une cause finale comme la purification de karma dans le cas du santhara jaïn et de l’automomification du bouddhisme shingon – voyez Philo 22 « Phénoménologie de l’au-delà » –, ou encore comme un sacrifice au profit d’une cause, comme une forme de protestation militante, etc. : ces causes finales sont un conditionnement au niveau du vouloir). Plus exactement, pour que la négation soit un acte libre, il faut que la cause motrice, la représentation, soit détachée du vouloir, et cela suppose que la cause formelle – les conditions de la vie – n’agisse pas dans le même sens que la cause motrice ou, plutôt, agisse seulement de manière ténue (car toute vie est absurde et donc toutes les conditions de la vie agissent plus ou moins dans le même sens que la représentation de l’absurde). Dans le cas de l’esclavage, la cause formelle ne pourrait agir davantage dans le sens de la cause motrice puisqu’elle ne laisse d’autre choix, comme acte en résultant, que de renoncer à la vie avec le vouloir-vivre, ce qui rend la négation non libre alors qu’il s’agit de la réaliser comme le seul acte de liberté possible de la condition humaine. C’est bien le tragique de cette situation, qu’elle ne permet pas de réaliser la négation du vouloir-vivre.

(v)

Comment la négation du vouloir-vivre peut-elle être, comme nous l’avons dit, la vocation de l’être humain alors qu’elle suppose une forme de parasitisme sur des non-renonçants ? C’est comme la fin de l’histoire : il faut une fin de l’histoire pour croire au progrès mais cela ne signifie pas que l’humanité la connaîtra un jour. Croire à cette vocation, ce n’est pas forcément être convaincu qu’elle peut se réaliser dans le temps. On peut cependant concevoir une société d’abondance où les robots subviendraient à tous les besoins de l’humanité ; les renonçants seraient alors, comme les autres, des parasites des robots et la vocation pourrait se réaliser sans contradiction. Cette idée de société d’abondance est à la base de notre conception de la croissance économique ; seulement, là aussi, cela ne se réalise jamais, les gens ne travaillent pas moins dans l’ensemble, ou quand les chiffres à cet égard sont bons, en termes de gains de temps libre, c’est un argument pour allonger la durée du temps de travail, nécessaire pour maintenir la croissance et nos richesses. Une société d’esclaves ne va certainement pas vers un état de liberté.

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II

Tu me dis de tempérer mon emportement, mais toi tempère d’abord ton adulation. – L’emportement est un caractère des prophètes.

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À Sodome ils étaient tous pourris ; ça arrive. « Peut-être ne s’y trouvera-t-il que dix justes. Et Dieu dit : À cause de ces dix, je ne détruirai pas Sodome. »

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Le « système » est avant tout un besoin psychologique subjectif du penseur lui-même, qui veut que son travail lui apparaisse comme une œuvre et non comme un zibaldone.

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L’engouement de son époque pour Hegel s’explique par la psychologie des foules. Il faut être indifférent à la philosophie, n’avoir été touché par aucune œuvre philosophique pour dire « voilà ce que j’attendais, voilà ce que nous attendions ». Si ce que nous attendons n’est pas déjà là avec Platon, c’est qu’il n’y a rien à attendre ; et si ce que nous attendons est déjà là, non plus. Il faut être prodigieusement ignorant de ce qui existe pour ne pas accueillir avec scepticisme ce qui vient encore, et pour au contraire l’accueillir avec engouement, comme si j’avais épuisé l’existant, comme si j’en avais exprimé tout le suc. Ceux qui attendent quelque chose sont ceux qui ne peuvent profiter de rien.

L’historicisme d’un Hegel est la négation du dialogue qu’est la philosophie. Qu’est-ce qui a changé entre l’époque où vivait Socrate et notre époque ? Ce qui a changé, c’est que les juges de Socrate sont morts. Mais Socrate est vivant, cela n’a pas changé.

Les paroles de Jésus étaient peut-être difficiles à croire mais elles n’étaient pas difficiles à comprendre. Aujourd’hui, on prétend que ce sont les esprits difficiles à comprendre – Hegel etc. – qui changent le monde. Comme si je pouvais adhérer à quoi que ce soit sans le comprendre. On peut être convaincu que quelque chose est croyable, digne de foi, et y adhérer ; mais il ne suffit pas de croire que quelque chose est compréhensible pour y adhérer, il faut encore le comprendre. Si Hegel bouge le monde, c’est que le monde comprend Hegel. Tellement évident. L’évidence même.

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Les méchants ne pensent qu’à leurs plaisirs. Cela ne veut pas dire qu’ils mènent une vie de plaisirs ; dans une société d’esclaves, la plus grande partie de la vie est consacrée à la routine, dans laquelle on ne pense absolument rien. Cela veut juste dire que, quand ils pensent, ils ne pensent qu’à leurs plaisirs. Et la conséquence en est que, dans une société d’esclaves, tout le monde est méchant, parce que personne n’a beaucoup de temps et tout le monde veut rattraper le temps perdu car il n’y a pas de plaisir dans la routine. La seule chose qui rachète un peu l’esclave, ce sont les enfants qu’il doit élever, car leur fragilité l’oblige ordinairement à voir le monde avec moins d’indifférence et de méchanceté. Les jeunes y sont donc dans l’ensemble particulièrement atroces. (Les études sont une routine au même titre que le travail.)

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Dans une société d’esclaves, il n’y a pas de temps libre, seulement du temps de récupération, d’où toute activité policée est exclue car impossible. Voyez ces diplômés vautrés devant des matchs de foot : toutes ces années d’études pour ça.

Si le foot a supprimé l’élitisme, tout le monde communiant dans un même spectacle, supprimez les études longues car ce n’est pas que des esprits supérieurement formés aient des goûts plus élevés qui est choquant mais bien le fait qu’ils n’aient pas des goûts plus élevés que des esprits moins formés. – Les études ne forment pas l’esprit. L’argent non plus.

Je veux bien que des bourgeois me reprochent mon élitisme. Leurs goûts prouvent qu’ils ne travaillent pas moins que les prolétaires et qu’ils sont engrenés dans les mêmes mécanismes d’abrutissement par la routine et la récupération vulgaire que ceux qu’ils craignent. « Puisque je suis comme eux, puisque mon argent ne me différencie d’eux en aucune façon, qu’ai-je à craindre ? » Ils oublient que l’argent est l’idole des pauvres autant qu’il est la leur, et que d’une idole on imagine facilement des pouvoirs surnaturels, invisibles : aucune différence perceptible mais elle est forcément là.

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Je ne parviens à concevoir aucune raison au fait que, malgré l’écrasante supériorité de l’Amérique dans tous les domaines, nous conservions pour les Américains une forme de mépris indéracinable, autre qu’un sens aristocratique qui s’est maintenu chez nous à travers les vicissitudes de l’histoire et qui nous imprègne collectivement. On a tort de ne pas admirer avec quelle sincérité touchante le Français le plus médiocre se sent supérieur à l’Américain en sachant ce qu’il lui doit. J’avoue que ce trait, chez le Français vraiment médiocre qui n’a de prise sur rien, me paraît admirable. Car le fanatisme est, au fond, une vertu.

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Aujourd’hui les lois ne sont plus votées par acclamation mais par éructation.

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Si l’Italie percevait un droit, par exemple un centime, chaque fois que quelqu’un utilise (par éructation) le mot fasciste, ce serait le pays le plus riche du monde. Et pourquoi n’y aurait-elle pas droit, puisque c’est elle qui a inventé le fascisme ?

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J’ai dit ailleurs que la classe d’âge, en tant que concept, pouvait garantir la culture contre la dictature du « on » décrite par Heidegger, et je pensais à la jeunesse, mais cela ne signifie pas que la jeunesse joue forcément ce rôle. Au contraire, il est certain que les jeunes forment aujourd’hui le fer de lance de la dictature du « on ». Les Jeunesses onticiennes.

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L’éternité après la mort est paradoxalement définie par un état, béatitude ou souffrance, qui dans cette vie est toujours connu comme passager. Nous allons de béatitude en souffrance et de souffrance en béatitude, en passant par l’ennui, si bien que l’idée d’éternité définie par l’un de ces états paraît la plus difficile à comprendre. Serait-ce la preuve de sa vérité ? Quel esprit humain aurait pu inventer une chose pareille, dont nous n’avons aucune représentation, pour l’appliquer à ce qui nous attend dans l’au-delà et à la façon dont nous devons déterminer ici-bas notre conduite ? Il semblerait que la représentation la moins intuitive soit encore bonne, et cela ne peut être que parce que la loi morale est en nous et que ce n’est pas une représentation qui nous guide mais la loi morale elle-même.

Philo 26 : Le droit de rêver

FR-EN

« Par-delà le bien et le mal » : si les enfants de quatre ans formaient un parti politique, ce serait leur programme. Des enfants de quatre ans, on en trouve de tous les âges. Il y a des adultes qui sont des enfants de quatre ans. Ils n’ont pas le temps de lire Nietzsche, qui devait bien le savoir. Car lire de la philosophie, ce n’est pas précisément être par-delà le bien et le mal, mais devenir vieux.

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Le droit de rêver

Le grand sommeil auquel j’ai droit après ma mort et le droit de rêver que j’ai dans cette vie.

(ii)

La perspective d’un grand sommeil n’est pas du tout réconfortante, car le sommeil est agréable seulement quand on est sûr de se retrouver au réveil. Ce sont bien plutôt ceux qui croient à la résurrection qui éludent le sérieux de la mort, en s’inventant un réveil après celle-ci. Mais ce sont des rêveurs, car dans la mort on se perd à tout jamais. Dormir dans ces conditions est pire que souffrir pour l’éternité ; c’est donc nous autres, en sachant tout cela, qui avons pesé le véritable enjeu. La peur de se perdre dans un sommeil sans réveil est plus grande que la peur de souffrir éternellement, à laquelle on ne peut croire un seul instant, même avec la meilleure volonté du monde, car il nous manque l’organe pour appréhender ce que veut dire le mot « éternellement ». C’est donc une peur véritable, tangible et pesée, virile, contre une peur puérile, une imagination d’enfant qui voit des monstres dans le noir. Ainsi, plus on jouit de la vie, plus on est content de soi, et plus l’enjeu est sérieux et la pensée profonde. Plus la vie nous est chère et plus sa perte est une affaire sérieuse. D’ailleurs, dans toute vie il y a des hauts et des bas, ce n’est pas un long fleuve tranquille ; c’est vivre pleinement qui compte et ce n’est pas donné à tout le monde. Que ceux qui vivent chichement, les médiocres, croient au paradis pour se consoler, c’est à nous de pleurer une si grande perte que notre moi et la vie qui va avec. Amen.

– Des larmes pour être sérieux ? Vous n’y pensez pas, cher ami ! C’est celui qui rit le plus fort qui prend la condition humaine le plus au sérieux. Une gaîté indéfectible est la preuve que la décadence n’est pas notre lot et que c’est donc une vie mâle et du meilleur alliage qui se dissoudra dans le néant fatal. Ce dont je ris aussi, bruyamment, parce que le rire aère les bronches des natures saines.

– Certes, mais entre deux rires toniques il est important de dire leur fait à ceux qui nous prennent pour des esprits légers alors qu’ils vivent dans les enfantillages et rendent toutes choses ridicules.

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La remarque de Carl Schmitt selon laquelle une guerre au nom de l’humanité est le moyen de conduire une guerre complètement inhumaine, en déniant la qualité d’homme à l’adversaire, est, faut-il ajouter, un excellent moyen de se faire craindre, car c’est dire : « Je suis celui dont il faut attendre la plus grande inhumanité. »

« Der Krieg spielt sich dann in der Form des jeweils „endgültig letzten Krieges der Menschheit“ ab. Solche Kriege sind notwendigerweise besonders intensive und unmenschliche Kriege, weil sie, über das Politische hinausgehend, den Feind gleichzeitig in moralischen und anderen Kategorien herabsetzen und zum unmenschlichen Scheusal machen müssen, also nicht mehr nur ein in seine Grenzen zurückzuweisender Feind ist. » (Der Begriff des Politischen, 1932)

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Prétendre qu’on n’a pas une foi absolue en la raison (absolute Vernunftsglaube) quand on n’est pas hégélien est ridicule car ce n’est pas forcément parce que Hegel professait une telle foi que son système est un résultat conforme à celle-ci plutôt qu’un amas d’absurdités. On peut avoir une foi absolue dans la raison tout en connaissant ses limites. En l’occurrence, ne pas croire à la possibilité d’un « savoir absolu », dans la mesure où l’on entendrait par ces mots ce qu’ils nous demandent d’entendre d’eux-mêmes, n’est pas accuser la raison d’insuffisance, car c’est croire à ce que disent ces mots qui est la marque d’un profond manque de discernement.

D’aucuns prétendent sauver l’expression hégélienne de « savoir absolu » en indiquant sa limite selon Hegel lui-même, mais alors que Kant dit clairement que la métaphysique peut être close, « absolue », au contraire de l’empirie, il est beaucoup moins certain que (1) Hegel ait écarté toute prétention à une clôture possible du savoir empirique à l’intérieur de son système et (2) que son idée du savoir absolu ait un sens en dehors d’une clôture complète de tout le savoir, car comment penser une fin de l’histoire si la connaissance empirique nous réserve peut-être encore et toujours des surprises ?

On ne le peut que si l’on décide a priori que les résultats empiriques n’ont aucune importance pour nos conceptions historico-politiques, c’est-à-dire n’ont aucune influence sur la pensée pratique, donc que la pensée dans sa dimension pratique est a priori. Le scientisme des élites politiques contemporaines, la légitimation censément scientifique de leur discours, est dépourvu de fondement et vise à déterminer a priori les résultats scientifiques admissibles, c’est-à-dire à lier la science empirique à des considérations exogènes à la praxis scientifique autonome. Les masses prennent la science pour la légitimation d’un discours technocratique qui décide en réalité de ce qu’est la science à partir d’une métaphysique occulte.

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Les « Idées de la raison » sont au nombre de trois. Trois idées dont le matérialisme ne peut comprendre qu’elles figurent dans une même catégorie, à savoir le monde avec l’âme et Dieu. – Qui ose parler de kantisme français, de kantisme dans le pays de l’athéisme (Schelling : « der französische Atheismus ») ?

(L’expression de Schelling, tirée de son essai de 1809 Über das Wesen der menschlichen Freiheit, ne vise pas à distinguer l’athéisme français d’autres athéismes : il s’agit pour Schelling, dans le passage où il emploie cette expression, de dénoncer l’athéisme en rappelant d’où vient cette immondice, à qui nous la devons.)

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Le corps du moi

(i)

C’est moi qui me donne un corps. Ce corps que « je suis » avant d’avoir une conscience n’est pas mon corps car avant d’avoir une conscience je n’ai pas de moi. L’animalité me précède. Est-ce un corps ? Avant d’être un corps que je me donne, je suis un corps manipulé par d’autres et l’animalité qui possède ce corps. Donc ce n’est pas moi qui me donne un corps. Mais la conscience précède le langage et dès que j’ouvre les yeux au monde je suis en fait conscient et me donne un corps. C’est donc après avoir ouvert les yeux que je me suis donné un corps ? Je nais corps parce que représentation. Plutôt que représentation parce que corps, bien que la représentation suppose des sens, donc un corps ? Je crie et pleure et lève mes petits poings serrés vers le ciel au contact de l’air et de la lumière qui me particularisent parce que je leur donne par mon corps –que je me donne– le pouvoir de m’affecter. La conscience me vient dès que je sors du ventre. L’animalité me précède dans le ventre : c’est elle qui donne des coups de pied. Mais hors du ventre c’est moi. Mais c’est bien un corps qui sort du ventre, donc le corps précède la conscience ; pourtant, dis-tu, la géométrie ne le permet pas –la géométrie !– car elle montre que nous ne savons rien des choses et que les corps dans la nature, la nature elle-même n’existent que pour la forme de notre intuition. Or il m’est démontré que mon corps précède cette forme. Il existe des photos de ce corps peu après qu’il est sorti du ventre, on sait que c’est ce même corps qui s’est mis à babiller, à marcher puis à parler un jour. Tout est dans la nature.

Si ce corps m’a précédé, ce n’était le corps de personne ; d’où lui suis-je venu ? Ou bien encore, je n’étais personne, donc je n’étais rien, que j’avais déjà un corps. Ce corps a développé un moi. Un moi dont il n’avait pas besoin car les fougères, ces corps végétaux, n’ont pas de moi (que nous sachions) et remplissent les mêmes fonctions naturelles que ce corps mien, en envoyant des graines dans l’atmosphère pour donner naissance à de nouvelles fougères, avant de flétrir et de se décomposer. Ce corps-ci qui n’avait pas besoin de moi se serait donné un moi. Avais-je, moi, besoin de ce corps ? Si la réponse est oui, n’est-il pas plus probable que je me sois donné un corps, ayant besoin d’un corps, que le corps se soit donné un moi, n’en ayant pas besoin ? Or, si les fins naturelles du corps ont leur propre dynamique, les fins propres que je me connais n’ont rien à voir avec celles-ci tout en ne se laissant pas concevoir autrement que dans un corps (car même quand je veux me voir en pur esprit je me vois seulement comme un corps invisible et flottant quelque part dans l’air, c’est-à-dire en fait comme un corps dans une nature disposée un peu différemment). Il semblerait donc que je sois bien plutôt le parasite de mon corps. Dès lors, les corps existeraient avant la représentation, mais afin que des « moi » se les approprient à leurs propres fins, même au point de ne plus leur laisser poursuivre librement ces fins qui sont celles des corps, comme la reproduction. Car que fait à ce moi la reproduction des corps ? Elle ne lui sert de rien puisque le moi disparaît, sort du monde avec le corps qu’il occupe. Pour la philosophie de la transmigration, il en sort et se réapproprie un nouveau corps mais, malheureusement pour lui, dans ce nouveau corps c’est comme un nouveau moi qui ne se connaît plus comme le moi qu’il était ; cela revient donc au même que s’il avait disparu.

Alors que ce corps ne veut au fond qu’une chose, se reproduire, je ne me reproduis pas. Ce corps est alors un rebut de la nature. Car ce corps a besoin d’un autre corps pour se reproduire, et cela demande des efforts, cela suppose de surmonter certains obstacles, une intelligence qu’on ne trouve pas ici. Que faut-il penser de cette intelligence ? Elle est la chose la mieux partagée au monde, la qualité la moins rare qui soit dans l’humanité. Et ces trésors d’intelligence que recèle l’animal qu’on appelle, pour le distinguer des autres, raisonnable, lui servent à faire ce que font les fougères et les champignons, l’intelligence sert à se reproduire avant de se décomposer.

(Le malentendu possible, en parlant de reproduction, c’est que l’on peut reprocher à celui qui ne se reproduit pas de manière connue –et nous ne parlons plus ici que des individus mâles– de réaliser les finalités de son corps aux meilleures conditions en faisant subir les conséquences de ses actes de reproduction à d’autres en termes d’investissement parental, de se reproduire en faisant payer le prix de l’investissement parental à d’autres. C’est le fameux coucou, cette fascinante invention de la nature. Si l’on veut éclairer ce domaine des conduites par la notion d’intelligence, c’est bien à la pensée du coucou que l’on est conduit, et il se peut en cette matière qu’on prenne l’échec pour un succès et le succès pour un échec.)

C’est moi qui me donne un corps parce que la conscience indivisible en soi se donne un corps dans la représentation. C’est « moi, conscience indivisible », qui me donne un corps individuel, une vie individuelle. La vie se perpétue dans la nature par des germes et des embryons pour l’autoreprésentation de la conscience indivisible en soi, qui dans l’existence particularisée, dans la nature, est encore indivisible mais plus en soi car dans la représentation. En tant qu’indivisible elle se trouve en chaque individu à l’identique, d’où une forme universelle de la subjectivité, mais en tant que phénomène elle s’est individualisée dans des formes particulières. C’est pourquoi je dis « moi » du point de vue de l’universalité et comme phénomène je dis « elle », aussi bien que je dis « moi » comme phénomène et « elle » du point de vue de l’universalité.

(ii)
„Die Dinge an sich al affizierende Ursachen“
(Erich Adickes, Kant und das Ding an sich: Dritter Abschnitt)

La chose en soi agit sur nos sens, notre sensibilité. Or la sensibilité est le corps, présuppose le corps, donc l’espace et le temps…

Les phénomènes sont les objets des sens. Ce que je connais par les sens est inconnaissable en soi. Mon corps est inconnaissable en soi. Quand je parle des sens, d’où je conclus à l’inconnaissable des choses en soi, de quoi parlé-je donc ? Dire que les phénomènes sont les objets des sens, c’est dire qu’ils sont des objets pour le corps, lui-même phénomène. « La chose en soi agit sur ma sensibilité » : la chose en soi présuppose le corps plutôt que le corps la chose en soi.

Ce qui naît est chose en soi : un corps pour les intellects qui le voient naître, un corps pour ma propre conscience dès qu’elle est suffisamment développée. Il faut un corps pour avoir des sens. Il faut ce phénomène pour percevoir des phénomènes. Je ne nais pas dans l’espace et le temps, je ne nais pas dans la nature, autrement que comme phénomène pour la sensibilité de ceux qui me voient naître et pour ma propre sensibilité. La nature complète, fermée sur elle-même comme totalité –le monde–, tout peut s’expliquer par ses lois, hormis les jugements synthétiques a priori : la géométrie ! Il n’y a pas de nature sans la géométrie, et où la géométrie se trouve-t-elle sinon dans l’entendement pur ? C’est l’entendement qui donne ses lois à la nature. La géométrie est l’intuition pure, reine Anschauung, ce qui se ramène à la sensibilité pure, reine Sinnlichkeit, aux sens avant tout objet des sens. « La géométrie est une simple réflexion de la faculté naturelle de l’intuition conditionnée par la sensibilité, ce travail ne suppose aucun pouvoir législateur de l’entendement. » Donc, la causalité n’est que la généralisation empirique de l’habitude et n’existe pas de manière inconditionnelle : la science ne repose sur rien. Kant avait le plus grand besoin de la prémisse de la scientificité empirique car seule cette prémisse, en tant qu’inconditionnalité des catégories, pouvait emporter la conviction d’une aufgeklärte Menschheit, d’une humanité éclairée, quant au fait que la nature n’est pas le tout de l’homme. Il faut que la science repose sur quelque chose, et cela ne peut être que sur des catégories inconditionnelles qui ne se tirent pas de la nature par induction dans l’expérience mais fondent la nature en fondant l’expérience possible. La possibilité de la science est la preuve du surnaturel. « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre. »

(iii)
„Der Sinnlichkeit gemäß“

Le problème de la sensibilité reste entier, car autant les catégories sont des entités intellectuelles, « esprit », autant les sens sont la même chose que le corps. Dire que la chose en soi est pour nous un objet phénoménal « der Sinnlichkeit gemäß » (conformément à notre sensibilité), c’est dire qu’elle est un objet parce qu’il y a notre corps, que l’on veut voir lui-même comme un objet phénoménal alors que ce corps est ce qui conditionne la possibilité de la corporéité phénoménale des choses, « der Sinnlichkeit gemäß ».  Le fondement de la géométrie est le corps dont la géométrie est censée réfuter, via les jugements synthétiques a priori, l’existence en tant que corps, avec ses propriétés de corps. Par conséquent, pas de géométrie sans ce corps dans la nature avec sa sensibilité, plutôt que pas de nature sans géométrie. La géométrie repose sur la nature et non la nature sur la géométrie. – Donc la science ne repose sur rien.

(Nous avons en partie répondu, ou essayé de répondre, à ces raisonnements dans notre Apologie de l’épistémologie kantienne. La sensibilité est certes à distinguer de l’entendement et de ses catégories, mais la localisation cérébrale de la pensée permettrait de dire que la pensée, les catégories sont le corps, de même que nous disons ici que les sens sont le corps. Certaines expressions de Kant, comme ce « conformément à notre sensibilité » cité par Adickes, et d’autres du même acabit dans Schopenhauer, ne sont guère heureuses du point de vue de la philosophie transcendantale et prêtent facilement le flanc à la critique matérialiste.)

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Athéna archaïque de Gortyne en Crète
(goddess-athena.org)

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Le portrait de Duchmol Gray 2

« Le portrait de Duchmol Gray (Tw19) : Accusés de vol en réunion pour avoir décroché le portrait de Macron : « On risque quand même cinq ans de prison. » (France 3 Alsace) Il n’y a pas de vol quand on ne convoite pas l’objet pris et qu’on le tient à la disposition de la justice pour lui faire prendre la poussière à la Caisse des dépôts. »

C’est le principe général du droit connu sous le nom d’animus furandi. « The offense of theft consists of the dishonest taking of any moveable property out of the possession of another without his consent. Dishonest intention exists when the person so taking the property intends to cause wrongful gain to himself or wrongful loss to the other. This intention is known as animus furandi. » (bnblegal)

Comme il n’y a clairement pas de « gain pour soi » dans le décrochage du portrait présidentiel, l’accusation voudrait sans doute affirmer qu’il y a une « perte pour l’autre », à savoir la mairie d’où le portrait a été décroché. L’appréciation de cette perte ne peut dépendre, en l’occurrence, du point de vue des personnes privées en charge du fonctionnement de la mairie, elle dépend de celle des administrés, qui sont dans cette affaire « l’autre » qui subit la « perte ». Or, puisque le portrait n’est là que par la volonté de l’exécutif communal (« une coutume mais pas une obligation »), on ne peut présumer que les administrés soient plus heureux de voir ce portrait sur les murs de la mairie que de le voir décroché.

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Child Tax System
(Continuation)

Continued from A Discussion of Dr Robin Baker’s Child Tax System (Nov 2015, here) which starts with the words: “In his book Sex in the Future (1999), evolutionary biologist Dr Robin Baker (University of Manchester, UK) advocates a ‘child tax system’ in which each male genitor, as determined by now available and satisfactorily reliable paternity tests, would be required on a systematic basis to provide financial support for each of his genetic children.”

(i)

My own view on the issue is resting on an old legal notion expressed in the Latin phrase “exceptio plurium (concubentium).” The exceptio plurium, namely the objection that the mother had several lovers at the time of child conception, is a legal impediment to paternity claims. Dr Robin Baker’s proposal amounts to dismissing this notion with the advent of genetic testing.

In a 1972 French law creating the possibility for a fatherless child to sue a man for maintenance if the child could convince a court of law that that man was his mother’s lover at the time of his (the child’s) conception, the possibility was still made void by the defendant (the lover) invoking the exceptio plurium. A child could even sue and get maintenance money from several men in cases like gang rape, in which case the exceptio plurium is no defense. Even allowing for such exceptions a paternity claim could always be rebuked through invoking the woman’s debauchery.

Dr Baker says each genetic father should be made to pay. To rephrase it along the line of legal studies, the exceptio plurium would be a case of “old law is cheap law” (De Geest): Back then we could not ascertain genetic paternity but now we can, so what the legislation and especially courts of law have to do is integrate genetic testing as proof in judicial proceedings and draw the consequences, rather than rely on intricate constructions based on ballpark estimates. I believe this is not so simple.

First, there is abortion. A woman who does not want a child can terminate her pregnancy, that’s her right, but in Dr Baker’s system a man who does not want a child would, if known as the genetic father, still have to pay for the child. Men have less room than women in his system. How is this fair?

Dr Baker’s system pampers women’s feelings and hurts men’s in yet another way. According to evolutionary psychology, men cheat on their legitimate spouses in order to replicate their genes without incurring the expenses of raising the offspring, whereas women cheat in order to carry babies with better genes than their men’s. Therefore, irrespective of their sexual activity being legitimate or not, women’s psyche is geared toward raising babies, whereas that of men is so geared only with their legitimate partners (in fact, with anyone the man himself finds legitimate, as he may legitimize natural children, which by the way is disguised legal polygyny as the man can thus have legitimate children from several simultaneous women). Dr Baker’s system is vexatious to men’s psyche. Again, how is this fair if each gender’s psyche being the result of natural evolution is per se neither fair nor unfair?

If we examine the rationale behind the legislator’s making an exception to the exception (to the exceptio plurium), we will reach the conclusion that it is not a case of “because genetic paternity could not be ascertained.” It is the exceptio plurium itself that is a result of this lack of certainty in the past and not the exception to it, which derives from an altogether different reason. The reason is that, in the case of gang rapes for instance, it doesn’t matter who the genetic father is, all men involved owe maintenance money to the child. This is because one may argue they had to form a gang to reach their end, the gang was the means to the end. In such cases it is Dr Baker’s proposal that would be “cheap law,” because it would subsume the exception under the same head again from which the legislator had wanted to distinguish it in order to take specific circumstances into account.

(ii)

I took the man and woman who cheat as example but Dr Baker have single mothers in mind. The successfully cheating wife keeps pouring her man’s wealth on her children anyway, so she doesn’t even need a child tax. But I took this example to show that when both parties do what they shouldn’t the law should do nothing. In the West criminal penalties for adultery have been canceled but adverse legal consequences remain in civil, namely divorce procedures, so we may keep saying that people shouldn’t cheat their spouses legally speaking. (Consideration of the civil negative effects of adultery –namely, that the adulterous spouse may be the loser in a divorce– should have precluded legalizing the legitimization of natural children, because this is legal polygamy by means of adultery, which is absurd.)

This leads to the conclusion that intercourse shouldn’t be had by unmarried people either, if the woman wants the man to invest in the child, that is, because outside a binding contract the law is not bound to see her as committed to one man, only marriage can have the law presume her bound to one man and clear her presumptively from exceptio plurium concubentium.

(iii)

In a recent exchange Robin Baker has reiterated that his proposal is simple, that it could be passed, if not for the floating notion of fairness, in any case for the sake of simplicity. I confess I had the faint notion that he was moved by a will of more fairness for single mothers, but all right let’s examine the argument of simplicity.

To be sure, filiation law is a mess. As I said, it’s all “intricate constructions based on ballpark estimates.” This describes among other things the guesses judges and legislators have to make about the “moment of conception.” They have had to refine presumptions about said moment in line with developments of biology, but refining here has actually meant to make their guesses more ballpark because they would take into account more and more exceptions to a basic 9 months computation! A serious taking of science into account seems to make things more intricate and this is consistent with the phrase I used, “old law is cheap law” – cheap because old law used to make gross assumptions about biological phenomena, rigidly excluding possible deviations which we know can occur and therefore must make room for. Will genetic testing make things easier rather than the contrary?

Exceptio plurium is an impediment to paternity claims, that is, it will prevent the court from looking further into the merits of the claim; it stops there. This is convenient and simple for courts.

Then there is the U.S. Supreme Court’s decision Michael H. v. Gerald D. (1989). “Primary Holding: A state can create an irrebuttable presumption that a husband is the father of a child born into his family.” (supreme.justia) The California law that prevailed against a DNA test is one of the oldest and simplest systems, encapsulated in the Latin phrase Pater is est quem nuptiae demonstrant (He is the father whom marriage indicates). Dr Baker’s system wouldn’t be as simple as this rule.

1/ Gerald and Carole do not want Michael’s money (child tax) if that means paternity rights for Michael. Therefore, in Baker’s system, the law would have to dissociate paternity rights and paternity duties, which entails a host of legal intricacies.

2/ Otherwise the right to child tax money would be actionable by single mothers only. The mother would name a man, whom the court and police would then compel to take a DNA test and if the test found a 98 per cent likelihood of paternity the man would be liable to pay the tax. Beside the fact that a 98% figure is not satisfactory because it means that 2% of such decisions will be miscarriages of justice (however, the figure has probably improved since 1989), the law would likely have to set limits on such name-dropping because it would find out a few of these single mothers have no clue who the father is and they name the man with the deepest pockets, hoping he’s the father, then the second best, and so on.

3/ If, then, Big Brother has the DNA signature of everybody and allocate individuals’ resources according to a grand child tax scheme whether common-law parents agree or not, then this is likely to impact family concepts, entailing there again a host of new legal questions, all fascinating but not simple.

What if the single mother names a foreigner, upon whom Big Brother has no jurisdiction? Even in the grand scheme there would be fatherless children unless the grand-scheme country cuts itself from the world. Besides, children born of incest will remain out of the program unless incest laws are abolished, because to date an incestuous father cannot claim paternity. There are also various issues with surrogacy, adding to the complexities that the child tax will not fail to raise from the lawyer’s point of view.