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Quand l’oiseau hennissait : Articles pour la revue du Bon Albert (2011-2016)

L’oiseau hennissant : La revue du Bon Albert est la revue des Éditions du Bon Albert (EdBA) animées par Michel et Nicole Lombard.

« L’oiseau hennissant », ce titre surréaliste est à la fois une allusion à Pégase, le cheval ailé qui sert de monture aux Muses de la poésie, et un oiseau mystérieux du Pré Célestine, chez les Lombard. Cet oiseau dont le chant ressemble au hennissement d’un cheval aurait d’ailleurs été identifié (l’espèce dont il s’agit) par un ami des Lombard : c’est dans un des numéros de la revue. Je possède l’intégralité des numéros 22, de mars 2011, à 54, de l’automne 2019, à la date d’aujourd’hui – une belle collection en libre consultation chez moi sur rendez-vous.

Je réunis ici les articles de ma plume qui y ont paru. Les recensions et notes de lecture y occupent une bonne place, notamment au sujet des livres de Nicole Lombard, de l’œuvre de qui le lecteur pourra se convaincre ainsi que je suis un bon connaisseur : je me tiens à la disposition des passionnés pour des conférences sur le sujet.

Le présent billet se divise en deux parties : tout d’abord, les articles parus dans la revue, ensuite les articles envoyés mais qui n’ont point paru dans la revue et sont restés inédits jusqu’à ce jour.

Si le titre de ce billet est au passé, c’est seulement en raison du fait que, après des années de fructueuse collaboration littéraire, mes liens avec le Bon Albert se sont quelque peu distendus en raison des nombreux aléas de la vie, mais cela ne signifie nullement que l’oiseau ne continue pas de hennir dans le Pré Célestine ni que le Bon Albert ne poursuit inlassablement ses activités, bon pied bon œil. Bon pied bon œil comme notre amitié.

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1/ Les articles parus

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L’oiseau hennissant n° 23, juin 2011

Florent Boucharel a découvert Étrangers sur l’Aubrac dans sa réédition du printemps 2011. Il a bien voulu nous faire part de ses impressions de lecture.

J’ai retrouvé avec plaisir le style Nicole Lombard à la lecture d’Étrangers sur l’Aubrac, premier opus de la trilogie dont les Affrontailles sont le dernier (et le premier que j’ai lu).

Il me semble constater, stylistiquement parlant, un affinement du premier au troisième : les images deviennent plus appuyées, mieux cernées, les dénonciations de Nicole portent plus loin, ses réflexions et ses sentiments y sont exposés avec une plus grande simplicité, qui est sans doute celle que donne le recul.

L’histoire de cette épreuve qui prend la forme d’un effort de réenracinement dans un pays qui, à bien des égards, ajoute à l’ordalie, cette histoire de pionniers, au fond, est des plus émouvantes.

Histoire de pionniers, en effet : pionniers d’un idéal de vie, d’une idée de ce que doit être l’intégrité de la vie de l’âme qui a reçu le dépôt de la culture, menacé par certaines tendances lourdes du monde moderne. Il n’y a pas déchéance tant que ce dépôt est sauvegardé, et c’est toujours aussi ce dépôt, quel que soit son véhicule, littérature ou art lyrique, qui console des moments les plus durs, en les justifiant.

Histoire de pionniers avérée dans ce besoin de préserver une liberté que la clochardisation « dans un carton » en ville rendrait impossible. C’est en maîtres, fût-ce d’un pré occupé par une ruine, que l’on maintient, perpétue et transmet l’idéal. Entre révolte et résignation, le livre témoigne de la nécessité supérieure qui conduit nos vies dès lors qu’elles ont été touchées par le mystérieux rayon.

Et, comme dans toutes les histoires de pionniers, les animaux sont des compagnons héroïques et le travail d’un coin de terre l’objet des plus grandes attentions comme si la nécessité de préserver la plus haute culture devait nous ramener toujours aux gestes antiques des fondateurs. Comme si le geste de planter contenait en soi le germe des plus hautes spéculations de la culture immatérielle.

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L’oiseau hennissant n° 24, octobre 2011

Florent Boucharel est reparti de Nasbinals, après la fête du Bon Albert, avec des livres dans son sac de voyage. De retour à Paris, il nous a fait parvenir quelques notes de lecture.

Commençons par le commencement : Le cheval au bord du lac. Je ne me lasse pas de lire le récit de la vie de Nicole sur le « haut plateau ». J’ai retrouvé dans ce second opus tout le charme de sa plume poétique, qui mêle l’émerveillement devant la nature et les réminiscences littéraires à la description des faits et gestes de deux étrangers en ce pays d’étrangeté qu’est l’Aubrac, découvert de l’intérieur.

Avec, dans ce livre, l’élément dramatique particulièrement fort de l’incendie, plus dramatique, semble-t-il – c’est l’impression qui m’est laissée – que l’événement lui-même qui l’a conduite avec Michel au Pré Célestine et qu’Étrangers sur l’Aubrac ne présente pas, à ce que je crois, avec une telle acuité de désespoir. C’est comme si la perte de la tente avait été une épreuve plus dure que la perte d’une maison. (Sans doute à imputer à un effet d’accumulation.)

Le vrai-mentir d’Aragon : Aragon et la France de Rémi Soulié me semble être un ouvrage important, voire très important, de l’histoire des idées, exposant de manière scrupuleuse (l’essai est tiré d’une thèse de doctorat), avec une lucidité critique, chez un de ses représentants les plus saillants, ce temps fort de la pensée marxiste qu’est… le nationalisme.

De la promenade de Rémi Decazeville est un livre de jeunesse prometteur qui foisonne d’effusions lyriques et d’aphorismes profonds. En revanche, le moment où le promeneur sort un « petit cigare » me coupe la chique : j’ai du mal à imaginer une pure extase devant la nature pour un fumeur de cigare.

Enfin, Un long dialogue avec les H’Mongs de Cathou Quivy est un témoignage très intéressant. Je m’étonne que l’accueil, qui me paraît tout ce qu’il y a de plus expérimental, de populations « premières », montagnardes et sylvicoles, en vue de les adapter à la vie occidentale, ait été confié à des fonctionnaires locaux sans l’aide d’aucun ethnologue connaisseur de ces ethnies. Cela aurait évité bien des malentendus, que Cathou Quivy raconte.

Les H’Mongs du Laos ont fui une dictature qui les a pris pour cible d’un génocide, y compris par le recours à des gaz toxiques à grande échelle. Or, alors que les pays occidentaux, États-Unis en tête, qui sont indirectement la cause de cette entreprise génocidaire en raison de leur politique au Vietnam, ne cessent de dénoncer la junte birmane voisine, jamais la dictature laotienne ne fait l’objet de telles dénonciations. Au contraire, les États-Unis semblent même la soutenir : en 2007, des exilés laotiens aux États-Unis ont été arrêtés et accusés de préparer un coup d’État contre le Laos ! Allez comprendre.

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L’oiseau hennissant n° 25, décembre 2011

La lecture de la nouvelle Où sont les âmes ? d’Hubert Calvet est un grand moment. Hubert Calvet a traité avec sensibilité les rapports complexes entre la foi et la vocation artistique, le devoir et l’amour, l’amour et la foi, les relations entre les âmes. La personnalité du narrateur, qui au dévouement et à l’élévation dans le monde du sentiment associe une réserve ironique, et humoristique, face aux conventions sociales, est très attachante. Le style, personnel et vivant, traduit bien les nuances de pensée et d’émotion qu’appelle la situation délicate, élement dramatique de la nouvelle, des personnages principaux. Enfin, il convient de citer ce – pardon pour le gros mot – trait de génie : « Dieu existe et il faut lui demander l’impossible. » (Je sais que le trait est là et je crois qu’il est dans « il faut ».)

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L’oiseau hennissant n° 26, mars 2012

L’heure du khanfous de Dominique Merle est un beau livre. Ce n’est pas seulement l’intérêt documentaire de ces souvenirs écrits par « un des derniers méharistes » qui le recommandent au lecteur, bien que cet intérêt soit évident au point de vue historique. La narration du mode de vie et d’opération de ces combattants à dos de chameau, à l’ère de l’aviation et des hélicoptères, avec lesquels ils conduisent leur action, a quelque chose de magique, et nous rappelle que le désert a ses règles et que ce n’est pas forcément la technologie la plus avancée qui en tire le meilleur parti.

Ce livre se recommande aussi par l’écriture. La sobriété est une vertu, et Dominique Merle sait en peu de mots dire beaucoup de choses, il dit toujours plus qu’il ne paraîtrait à un esprit peu attentif ; cette sobriété est la plus belle illustration du fait qu’il a été à l’école du désert ! Elle est tout le contraire de l’aridité. Certains tableaux ne jureraient pas aux côtés des plus belles pages de notre littérature animalière : chameaux, bien sûr, mais aussi gazelles, fennecs, ou encore cette rencontre inopinée avec une araignée des sables, racontée avec tout l’art requis pour un récit à suspense. De même, le souvenir des légions romaines, en présence de vestiges antiques au cœur des dunes, et le rappel des légendes, comme celle de la « goule », lorsque le méhariste désensable, à la stupéfaction de ses hommes, le crâne d’un dinosaure fossile, sont profondément évocateurs.

À l’heure où les événements qui servent de cadre à ces récits suscitent encore les passions des partis opposés, Dominique Merle a su rendre hommage à ceux qui furent ses compagnons, et témoigne du respect mutuel qu’ils avaient les uns pour les autres.

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L’oiseau hennissant n° 28, octobre 2012

Pour suivre un moment encore les pistes, que nous nous plaisons à conjuguer, du cheval et de l’écriture, Florent Boucharel nous a donné ce savoureux petit texte que nous sommes heureux de partager avec les lecteurs de l’Oiseau.

[Le texte s’appelait Le cheval et l’écrivain, mais le titre a sauté dans la revue.]

Dans le domaine des rapprochements entre le cheval et l’écriture, je trouve dans mon dictionnaire anglais Anandale la définition du mot hack, qui se rapporte à un cheval et à un écrivain. Un hack, en effet, peut être :

1.un cheval de louage (a horse kept for hire)
2.un cheval surmené (a horse much worked)
3.une personne surmenée (a person overworked)
4.et un écrivain employé aux basses tâches et au fignolage dans la production d’un livre (a writer employed in the drudgery and details of book-making).

Je ne sais pas trop ce que recouvre cette fonction du hack, mais j’entrevois que les Anglo-Saxons ont poussé loin et tôt (le dictionnaire en question est relativement ancien) l’application au livre des techniques industrielles.

J’avais déjà entendu parler du « carcassier », cet écrivain anonyme chargé d’écrire les scénarios, ou « carcasses », des pièces de théâtre. Ainsi, dans la production industrielle du livre, il y aurait l’auteur à proprement parler, qui ferait je ne sais trop quoi (dès lors qu’il n’aurait pas un nègre !), le carcassier, le hack writer, d’autres fonctions peut-être encore dont j’ignore les noms. Quel monde !

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Et dans le même numéro :

Poursuivant son exploration du catalogue Bon Albert, Florent Boucharel vient de faire un bout de chemin en compagnie du Cheval au pied nu. Il nous a confié ses impressions de lecture.

J’ai de nouveau admiré le brio, la maestria, mots italiens que notre langue a recueillis tels quels et qui me viennent naturellement sous la plume, de Nicole Lombard dans Le cheval au pied nu.

Au rebours de l’approche des professeurs de lettres, souvent, trop souvent entachée de pédantisme, de futilité même, approche pompeuse qui passe à côté de l’essentiel, à laquelle elle fait une discrète allusion (en page 88), Nicole Lombard entre dans les livres de ses auteurs favoris, ici Stendhal et Giono, avec une humilité passionnée qui parvient à éclairer une œuvre de l’intérieur tout en lui rendant le vibrant hommage de la reconnaissance.

Son vécu de la littérature, elle le donne à connaître comme intrinsèquement lié aux événements de son existence, et c’est en cela qu’elle fait œuvre d’écrivain, plus que de critique ou de professeur. C’est le propre de son style incomparable, le même que dans la trilogie, que de nous transporter sur le théâtre de tribulations vécues et parmi les pages des grands écrivains en une sorte de rêve conscient où le romanesque se diffuse partout, dans les événements de l’Histoire et dans la vie elle-même. C’est le style d’une vie dans l’art et dans la beauté, la beauté de ce qui est devant soi, autour de soi, et à l’intérieur de soi.

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L’oiseau hennissant n° 32, octobre 2013

Si Le printemps des petits chiens est un « livre un peu oublié », comme Nicole Lombard l’écrit dans la dédicace qu’elle a bien voulu m’adresser, il me semble que c’est injuste. Certes, par rapport aux livres qui ont suivi, elle concentre davantage la narration, en l’occurrence sur le monde assez spécial des éleveurs de « bêtes à concours », si je peux m’exprimer ainsi, un monde dont elle rend d’ailleurs le pittoresque à merveille, mais on reconnaît déjà son style, dont j’ai déjà dit le charme et l’élégance (elle l’a, depuis lors, encore affiné), la spontanéité et la justesse. On reconnaît déjà sa « patte », ou patoune, et même sa griffe, ou grifoune, pleine d’humour. Aussi même un total néophyte en cet univers, tel que moi, se laisse-t-il entraîner sans résistance dans les aventures et péripéties d’aspirants éleveurs, dans un monde pittoresque (je l’ai dit) mais aussi, compétition oblige, parfois dur (la scène des larmes cachées, au concours).

Par ailleurs, ce livre est  le point de départ de l’œuvre, qui explicite ses choix, entre amour des animaux, de la nature et d’une vie libre, face à l’incompréhension souvent hostile de « Sainte-Cacochyme » et autres, et expose les dilemmes de la conciliation dans cet émouvant projet de reconstitution d’un Éden autour de soi.

Je n’entrerai pas dans un débat d’idées qui m’entraînerait trop loin, devant quelques-uns de ces animaux un peu « dénaturés » qui ne peuvent coucher à même le sol, écrasent leurs petits, ou pratiquent l’inceste (par l’entremise de Mme Greig), puisque Nicole l’a déjà tranché en soulignant que les dogues aquitains, par exemple, ne sont pas dans l’état de nature, et n’ont donc aucune excuse d’être des assassins de chats : certes, mais que ne ferait-on pour avoir tout son cœur, et, à défaut, quelle amertume !

Ce Printemps, c’est aussi déjà l’apparition de l’Aubrac, dans de rafraîchissantes hauteurs, alors, contrastant avec les chaleurs caniculaires de la Provence et du « village au nom de souris », et qui deviendront, pour les « étrangers », les rigueurs de l’hiver montagnard… Lesquelles auront requis la pleine mobilisation des lettres et de la culture (car, dans le Printemps, Stendhal et Giono ne sont encore qu’une lecture de jeunesse…) pour ne pas sombrer avec les conditions matérielles de l’existence.

Le Printemps est un passage obligé de qui a suivi Nicole Lombard dans l’Aubrac de ses aventures et méditations.

[Je m’en veux d’avoir écrit, trop rapidement, que « Stendhal et Giono n’étaient encore qu’une lecture de jeunesse », sur la foi d’une phrase, car j’ai l’impression d’avoir manqué par là-même à Nicole : les lectures de jeunesse sont les lectures de toute la vie !]

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L’oiseau hennissant n° 34, avril 2014

[Sous le titre trouvé par le Bon Albert]

Un nouveau Soulié : Nietzche ou la sagesse dionysiaque

Le dialogue de Rémi Soulié avec le penseur allemand, en prenant pour fil conducteur la « sagesse dionysiaque », déclinée dans ses différentes facettes, dont, ce qui n’étonnera pas de la part du Félibre Soulié, lo gai saber, m’a permis de comprendre quelque chose d’important. Porté sur les études de sciences sociales, au détriment de mon activité poétique, laquelle ne souffre pas seulement du temps consacré à une activité professionnelle, j’ai récemment pris connaissance de diverses recherches contemporaines sur l’intelligence et sa mesure par des tests standardisés. Tout en admettant la validité de la pratique, je ne pouvais m’empêcher de penser, à la lecture de ces travaux, que quelque chose échappe à la mesure des tests, et des mots comme « pouvoir de l’imagination », « tempérament créatif », « art », « culture », me venaient à l’esprit. À présent, je comprends que c’est le terme « dionysiaque » qui décrirait le mieux ce qui n’est pas mesuré de cette façon.

Des pensées comme « Sans la musique la vie serait une erreur » (Le Crépuscule des idoles, in Soulié, p. 72) ou encore « Comparée à la musique, toute expression verbale a quelque chose d’indécent ; le verbe délaie et abêtit ; le verbe dépersonnalise » (La Volonté de puissance, Soulié, p. 71) témoignent d’une rationalité, d’une « sagesse », pour le moins étrangère à l’ensemble défini et mesuré par la psychologie factorielle. En même temps, cette sagesse semble assez fragile, et je n’en veux pour garant que Nietzsche lui-même. S’il est connu pour avoir dit que Dieu est mort, il a aussi écrit que l’art est mort. Car l’art repose sur l’illusion, et notre cerveau évolué est dans la démarche de déchirer tous les voiles des « mystères », de la religion, de la culture… Ce qui a fait déplorer au dionysiaque Oscar Wilde le « déclin du mensonge ».

Or, que l’art soit mort, que la sagesse dionysiaque soit confondue avec les élucubrations des aliénés ou qu’elle soit socialement circonscrite dans une « sphère de rationalité » esthétique (Max Weber), avec les bohèmes et les érotomanes, c’est ce que Nietzsche n’a jamais pu admettre, et sa philosophie est la tentative de sauver un type d’homme auquel, depuis des temps immémoriaux, mythologiques, l’attribut de grandeur fut conféré par une humanité reconnaissante. Je comprends, à la lecture du livre du dionysiaque Rémi Soulié, que l’alternative est aujourd’hui la suivante : ou bien se faire le thuriféraire du « mensonge » et de la Rome des Borgia, ou bien tuer le poète en soi ! Un choix impossible, tragique.

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Enfin, dans le courrier des lecteurs, Si le Bon Albert s’appelait Élise…, j’ai témoigné, dans l’oiseau hennissant n° 40 (hiver 2016), de mon appréciation des passages de l’écrivain ardéchois Régis Sahuc (1920-2009) cités dans le précédent numéro, réagissant en particulier aux tourtos évoqués par lui (« Nous avons un certain sens de l’éternité, de la fidélité, de la nostalgie de la ‘tourto’ de pain, de la chaumière, le goût venu par vingt filiations de paysans : de cuber les arbres, apprécier les fourrages ou discuter sur les bestiaux ») :

« Au sujet de la ‘tourto’ de pain qu’il évoque, nous mangions parfois en Corrèze, chez mes grands-parents, des ‘tourtous’, qui sont une espèce de galette épaisse faisant office de pain. »

Ce qui fit réagir Marie Ferrand dans le numéro suivant. Je la cite, tout en la remerciant :

« Que d’émotion à l’évocation, par Florent Boucharel, des ‘tourtous’ de sa grand-mère corrézienne, délicieux nature, pour accompagner les sauces de civet. Il s’agit d’une pâte levée au sarrazin, sans œufs ni lait, que l’on cuit dans une grande poêle. Bons galetous et bounas favas garissem toutas las malaudias. »

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2/ Textes non publiés

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J’ai beaucoup aimé le beau texte de Nicole sur « le petit cheval nourri de vieux bois » [dans un numéro de L’oiseau hennissant à retrouver]. Cela m’a rappelé un souvenir de lecture, qui va tout à fait dans son sens, le roman norvégien-américain (c’est-à-dire écrit en norvégien et publié aux États-Unis, dans le Dakota, à une époque où les émigrés scandinaves n’avaient pas encore perdu leur langue, en l’occurrence en 1889) de H.A. Foss, Amerikanske Saloon, qui a d’ailleurs inspiré mon poème Prohibition. L’auteur évoque ces fermiers qui se rendent au bourg en carriole, donc à cheval, pour des courses ou d’autres affaires, et qui finissent au saloon, sans parfois pouvoir rentrer chez eux après cela. L’un des aspects du problème, c’est le sort du cheval qui attend à l’entrée, exposé au froid et aux intempéries. Un reproche souvent fait au fermier « saloonard » par ses proches. Dans un passage du livre, un fermier qui comprend qu’il va s’attarder au saloon malgré ses bonnes résolutions demande à son fils, qui l’accompagne ce jour-là, d’aller mettre une couverture sur le cheval ! Mais ce sont sans doute, compte tenu des propos d’experts que rappelle Nicole et selon lesquels le cheval peut rester dehors sans inconvénient par toutes températures, seulement des culs-terreux du Midwest. (Décembre 2011)

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Avec Un Père que j’avais, Nicole Lombard atteint une élégance et une virtuosité de style extraordinaires, qui rendent la lecture des plus absorbantes ; il est bien difficile de se détacher du livre une fois commencé.

En ouverture de cette modeste note, je tiens à dire que je garderai le silence sur ce qui est politique dans ce livre. Il ne m’est en effet pas permis de rire au nom d’« André Vieux-Cabot », cette figure d’épouvantail en foin qui plane sur l’histoire du père, et qui remplit de « mouchards » les temples de la pensée, si bien que, la pensée ayant fui de tels parages, ces lieux ont mérité le nom de temples des mouchards… Il ne m’est malheureusement permis que de conseiller aux enfants et adolescents de se conformer en tout aux mouchards indélicats dont dépendent leurs notes en latin ou en dessin, donc un peu leur avenir, et de ne pas les récuser quand ceux-ci entreprennent de leur inculquer un « humanisme réalisé ».

Je me bornerai à relever la profondeur des notes psychologiques que Nicole nous présente sur les relations familiales au cours de différents âges de la vie, avec un final tout à fait spectaculaire ; je ne pense pas tant à Michel qui enlève la neige du toit et tombe et retombe dessus, qu’aux deux derniers paragraphes, inattendus, et roboratifs. Si la situation, la vie qu’elle décrit a des peines rares, elle prend, en conclusion, le parti d’en rire, et ce parti-pris m’a séduit car c’est la plus grande pudeur.

Pour ceux qui ont lu sa trilogie lozérienne, les présents souvenirs apportent un éclairage nouveau, essentiel à la compréhension de ce parcours si étonnant, et poétique. (Janvier 2012)

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Du lamartinisme de Nicole Lombard

Nul, parmi les lecteurs de Nicole Lombard, ne peut nier que la contemplation de la nature tient dans son œuvre une place importante. Ce n’est d’ailleurs pas quelque chose de si courant dans la littérature contemporaine, et c’est pourquoi l’on peut rattacher cette tendance à une époque antérieure de notre histoire littéraire, aux romantiques et, en particulier, Lamartine.

La littérature, aujourd’hui, verrait plutôt dans cette expression contemplative un abus de la description. Ceci ne peut s’appliquer au style de Nicole ; ainsi peut-on très bien recourir à une telle forme d’expression, témoigner de son émerveillement devant la nature, sans l’abus en question.

Je voudrais, car je crois que cela peut faire mieux comprendre les livres de Nicole, citer le philosophe Emmanuel Kant. Même si son style est grandement dépourvu de lyrisme, il exprime ce que de nombreux poètes ont dû percevoir intuitivement. Voici ce qu’il écrit du sentiment de la nature (que je cite seulement de façon fragmentaire), et que je tiens pour vrai.

 « J’accorderai volontiers que l’intérêt pour ce qui est beau dans l’art (j’y inclus également l’usage artificiel des beautés de la nature pour la parure, donc pour flatter la vanité) ne fournit aucune preuve d’une manière de penser attachée au bien moral, ou même qui n’y ferait qu’incliner. J’affirme en revanche qu’un intérêt immédiat pour la beauté de la nature (ce qui n’est pas simplement avoir du goût pour en juger) est toujours caractéristique d’une âme bonne, et que, si cet intérêt est habituel, il révèle au moins un état d’âme favorable au sentiment moral lorsque l’intérêt s’applique volontiers à la contemplation de la nature. »

 « Celui qui dans la solitude contemple pour les admirer et les aimer la belle forme d’une fleur sauvage, celle d’un oiseau, d’un insecte, etc., et regretterait qu’elles manquassent dans la nature en général, car loin d’y voir miroiter quelque avantage pour lui, il en subirait quelque dommage – celui-là prend un intérêt immédiat, d’ordre intellectuel, à la beauté de la nature. C’est-à-dire que lui plaisent non seulement la forme des produits de la nature, mais aussi leur existence, sans qu’y eût part une excitation sensorielle ou qu’il liât une quelconque finalité à ce plaisir. »

 « Le privilège de la beauté naturelle sur celle de l’art – même si cette dernière surpassait dans la forme la première –, qui en fait la seule à inspirer un intérêt immédiat, s’accorde avec la manière de penser éclairée et profonde de tous les hommes qui ont cultivé leur sentiment moral. Lorsqu’un homme, assez doué de goût pour juger les productions des beaux-arts avec la plus grande justesse et la plus grande finesse, quitte volontiers la pièce où se rencontrent ces beautés qui entretiennent la vanité et en tout cas des joies de société, et se tourne vers la beauté de la nature pour y trouver en quelque sorte une volupté d’esprit dans une méditation qu’il ne pourra jamais achever, nous considérerons avec respect son choix même, et nous lui supposerons une âme belle à laquelle ne peuvent prétendre aucun connaisseur d’art ni aucun amateur en raison de l’intérêt qu’ils portent à leurs objets. »

 « Dans la mesure où la raison est aussi intéressée à ce que les idées (pour lesquelles, dans le sentiment moral, elle suscite un intérêt immédiat) aient également une réalité objective – c’est-à-dire à ce que la nature laisse une trace ou livre un indice témoignant qu’elle contient en soi un quelconque principe qui permette de supposer qu’il existe un accord, conforme à une loi, entre ses produits et notre satisfaction indépendante de tout intérêt (satisfaction que nous reconnaissons a priori comme loi contraignante pour tous, sans pouvoir la fonder sur des preuves) –, la raison doit avoir un intérêt pour toute manifestation naturelle d’un tel accord ; par conséquent, l’esprit ne peut réfléchir sur la beauté de la nature sans s’y trouver du même coup intéressé. Or, de par ses attaches, cet intérêt est d’ordre moral ; et celui qui prend intérêt à la beauté de la nature ne peut le faire que dans la mesure où c’est au préalable sur le bien moral que son intérêt a été dûment fondé. On a donc quelque raison de supposer chez celui que la beauté de la nature intéresse immédiatement au moins une disposition à orienter son esprit vers le bien moral. »

Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger

C’est une manière, comme je l’ai dit, d’éclairer l’œuvre de Nicole Lombard. (Mai 2013)

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Un mot pour évoquer le charmant livre de Sylvie Giono, Jean Giono à Manosque, qui m’a ramené au bon moment passé ensemble à la parlerie. J’ai relevé bien des anecdotes intéressantes et savoureuses. Les péripéties de l’Homme qui plantait des arbres sont très drôles, rétrospectivement. Les promenades au bord du canal, avec des fragments de phrases jetés sur des bouts de papier à l’aide d’une allumette calcinée, très significatives, et racontées avec beaucoup de charme. Enfin, une phrase à la fois spirituelle et profonde : « Il préfère marcher sur les pas de Stendhal plutôt que de découvrir ses racines. » La littérature est un vice ! (Septembre 2013)

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C’est au cours d’une rentrée mouvementée que j’ai lu Pèlerinage au lac de Pont et Le Petit Livre des parleries, et la fatigue accumulée ne me permet pas d’écrire la note en bonne et due forme que j’envisageais. Ce seront donc quelques aperçus.

Toutes les qualités des autres livres sont présents dans ces deux-là, avec ce mariage si attachant de poésie, de culture, d’humour piquant et de pensée grave.

La ruralité : campagne technocratisée. « Plus on enlaidit le langage et plus on enlaidit la vie. » Oui, aux sous-préfets aux champs – c’était déjà quelque chose – ont succédé les ingénieurs dans les prés, et leur technique formation ne leur a pas enseigné les vertus du langage.

« Bonjour Nicole » et le portrait vivant de l’amie Danielle : je peux lui prêter quelques traités de Swedenborg, où elle découvrira peut-être que d’autres phénomènes, lors de ce pèlerinage, étaient autant de signes à elle adressés !

(N’étant point pratiquant, je ne peux pas vraiment en dire plus sur Swedenborg, qui parle de l’intervention des esprits en ce monde. Les parleries d’Aubrac ayant rendu hommage à Rilke, je me rappelle qu’il est question d’un serviteur swedenborgien dans Les Cahiers de Malte Laurids Brigge – ainsi d’ailleurs que des Gyldenlove que j’évoque dans mon poème Rosenborg. Strindberg prenait Swedenborg très au sérieux : il ramassait des bouts de papier dans la rue pour connaître, dit-il, les communications des esprits. Lorsque je vivais en Amérique, je suis parfois passé, à Cambridge, Massachusetts, non loin de l’Université d’Harvard, devant une église swedenborgienne, posée au milieu de son boulingrin d’herbe planté d’arbres ; le lieu possédait une atmosphère surnaturelle. Cependant, je ne suis pas absolument certain de ne pas envoyer Nicole sur une fausse piste, avec Swedenborg, d’autant plus qu’on trouve son nom cité dans Le Hussard sur le toit de manière péjorative, dans la bouche du vieux philosophe.)

J’aime la sensibilité de Nicole devant la condition du travailleur, en l’occurrence le conducteur de tracteur empoisonné par les pesticides pour avoir été forcé de vendre sa force de travail.

Les parleries ont été un lieu de rencontres rares, Michel et Nicole peuvent en être fiers. Dans l’introduction à ce « petit livre », Nicole se surpasse dans l’humour. (Septembre 2014)

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Certains exégètes se feront peut-être prier pour accepter cette pierre, Les volets verts du Paraïs de Nicole Lombard, dans l’édifice des études gioniennes, mais sans aucun doute le point de vue de Nicole l’emportera-t-il au final, et ce que le temps gardera ce ne sont pas les révélations tabloïdes de la critique, mais l’œuvre, et l’hommage des écrivains profonds à celle-ci.

Que Nicole se départisse, pour mettre les points sur les i en réponse à ces universitaires et graves travaux, de son autrement toujours exacte élégance n’est pas sans saveur, comme l’ironie mordante du propos. Un propos d’ailleurs fort et raisonné.

(Le fond de ma pensée, je dois tout de même à la franchise de le dire, est un brin d’envie pour celui qui put tout à la fois être un « père spirituel » pour de beaux (et belles) esprits et – si je comprends bien la critique universitaire – un satyre, car cela heurte un sens inné de la justice distributive en moi.)

Le lecteur suit Nicole Lombard à l’ombre des micocouliers et des cerisaies, de Charles Maurras à Eugène TerreBlanche, deux poètes maudits, en passant par un vibrant hommage à Pierre Bergé, l’homme aux deux chapeaux par jour.

Je n’insiste pas sur le plaisir d’avoir des nouvelles de Sylvie et des Amis de Giono que j’ai eu l’honneur de rencontrer en Aubrac, mais je note l’insistance de Chantal Detcherry et de Nicole elle-même sur les yeux bleus des uns et des autres – ce serait une vraie franc-maçonnerie si le signe de reconnaissance ne se voyait comme le nez au milieu de la figure. Un signe distinctif que – il me revient de le souligner – Nicole partage avec éclat. (Avril 2017)

Réflexions sur la philosophie transcendantale dans l’Opus postumum de Kant

Les lignes qui suivent sont un compte rendu partiel de l’Opus postumum : Passage des principes métaphysiques de la science de la nature à la physique de Kant (Presses universitaires de France, collection Épiméthée, 1986, traduction, présentation et notes par François Marty), œuvre relativement peu étudiée, ainsi qu’un ensemble de réflexions inspirées par une première lecture.

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L’idéalisme philosophique est peu plausible.

(Demande à ta mère, qui t’a connu de zéro à trois ans : tu ne savais pas encore que toi seul est le monde que déjà elle te torchait le cul.)

Tout comme Renan disait que, bien que l’on ne puisse prouver que les anges n’existent pas, l’humanité pensante a néanmoins adopté une forme de pensée qui se détourne de considérer leur existence, on pourrait dire que, même si l’on ne peut démontrer que l’idéalisme est faux, nous ne concevons tout simplement plus les choses de cette manière, et nous satisfaisons du matérialisme. (Nous nous en satisfaisons car les objections que l’idéalisme lui oppose sont sérieuses.)

Après la mort de Dieu et la mort de l’art, il faudrait donc ratifier la mort de la philosophie. Dans le matérialisme, la méthode scientifique est le tout de la pensée rationnelle. La spéculation philosophique extérieure à l’expérimentation et à la prédiction mathématique ne peut que créer de la confusion, voire engendrer des partis-pris nuisibles à la recherche objective.

Voici donc une tentative de défense de l’idéalisme.

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Kant a décrit sa philosophie comme un idéalisme transcendantal. Il a cependant distingué celui-ci du « système idéaliste (que moi seul je suis le monde) » (227) (par ce postulat se donne à connaître la forme la plus extrême de l’idéalisme, le solipsisme), en ce qu’il ne nie pas la réalité externe d’une chose en soi distincte des phénomènes que nous intuitionnons. Cependant, dès lors qu’il ne reconnaît pas au monde matériel que nous intuitionnons la qualité de chose en soi, indépendante de nos représentations, le kantisme ne peut pas non plus être dit matérialiste.

Lénine, qui nie qu’une pensée puisse être autre chose que l’une ou l’autre, ou bien idéaliste ou bien matérialiste (Matérialisme et empiriocriticisme), classe Kant parmi les idéalistes, tout en reconnaissant sa spécificité du bout des lèvres. (J’y reviendrai dans un autre essai.)

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La philosophie transcendantale s’intéresse à ce qui est connu a priori, avant toute expérience sensible, et qui donc assure la régulation de cette dernière.

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« Il n’y a aucune partie absolument première de la matière. » (7)

Il n’existe pas de « parties simples » de la matière : pas de particules élémentaires. La divisibilité infinie de la matière, que nous pensons a priori, c’est-à-dire de manière nécessaire et inconditionnée, apodictique, n’est pas seulement la divisibilité mathématique appuyée sur l’intuition et les axiomes de la géométrie, mais également une divisibilité mécanique infinie.

En décomposant un corps organique en ses parties, certes on en rompt l’unité organique et donc on le détruit, mais le concept de matière ne comporte pas a priori celui de vie. Il n’existe donc pas de « point matériel » qui représenterait une unité indécomposable. La divisibilité de la matière morte suit a priori le chemin de la divisibilité mathématique infinie.

La physique quantique assure avoir infirmé ce point de vue : il existerait une limite théorique à la divisibilité mécanique de la matière, le quantum de Planck. On peut relever ce que dit Stephen Hawking à ce sujet : « Nous avons quelques bonnes raisons théoriques de penser que nous possédons, ou que nous ne sommes pas loin de posséder la connaissance des ultimes briques de construction de la nature. …  Si l’on avait une particule avec une énergie supérieure à l’énergie de Planck (1019 GeV), sa masse serait si concentrée [suivant la formule E=mc2] qu’elle se retrancherait elle-même du reste de l’univers et qu’elle formerait un trou noir. » (Une brève histoire du temps) Il convient de remarquer que l’objection de Hawking est fondée sur quelque chose d’impossible, et connu en tant que tel a priori, à savoir un trou noir relativiste, en raison d’une singularité (densité infinie). La divisibilité de la matière à l’infini ne serait pas possible selon lui à cause d’une chaîne de phénomènes qui doit cependant conduire à quelque chose d’impossible. (Voyez « Singuliers trous noirs » ici.)

La physique des particules élémentaires découle de la physique de l’atome, qui est une reprise de la philosophie atomistique, que Kant appelle, dans l’Opus postumum (OP), une « fausse doctrine de la nature »  (11). L’atomisme antique définissait la matière comme agrégat de parties simples, ou points matériels, les atomes, et entendait distinguer les différentes formes de la matière par les combinaisons d’atomes et d’espaces vides propres à chacune. Or l’espace vide ne relève pas du concept de l’expérience possible.

« La chaleur ne peut être pensée que comme inhérence » (14-5)

Il faut d’abord penser une matière occupant un espace avant de penser dans cet espace un réchauffement ou refroidissement. Qu’en est-il du prétendu vide cosmique ? Quelle température les physiciens pourraient-ils bien lui attribuer, s’ils étaient cohérents dans leur emploi du concept d’espace vide ? On ne peut pas penser une température du vide ni un lieu de l’espace physique sans température (une température nulle n’est pas un néant, un vide, de température). Dites adieu au vide.

On ne peut pas plus penser un espace vide qu’un temps vide.

« Le pur vide n’est pas un objet d’expérience possible » (47) Aussi ce que la physique appelle le vide (ce qu’elle ose appeler le vide) est-il traversé de forces, fluctuations quantiques, photons de basse énergie, matière diffuse, etc. etc.

Mais c’est la philosophie que l’on accuse d’employer les mots de manière indécise et flottante.

Le concept d’espace vide a été introduit dans la physique moderne par Newton, mais « non, selon Kant, comme proposition d’expérience » (104). La physique de l’atome s’est constituée sur un modèle « planétaire » de l’atome, avec des orbites électroniques autour d’un noyau. De même que Newton a introduit un vide interplanétaire, la physique de l’atome, avec son modèle planétaire, a introduit le vide dans l’atome. Dans les deux cas, on se sert du vide de l’atomisme antique, qui n’appartient pas à notre concept de l’expérience possible.

(Kant ne rejette pas la théorie de Newton quand bien même elle emploie le concept d’espace vide. Les fragments de l’OP, du moins dans le choix du texte français dont je me suis servi, ne permettent pas d’en dire beaucoup plus sur ce point. On rappellera que l’astronomie de Ptolémée, qui n’était nullement – pas plus que ne peut l’être une théorie usant du concept d’espace vide – une description exacte du système solaire, permettait cependant de prédire les éclipses solaires et lunaires avec une grande précision. La preuve par le résultat est donc de peu de poids en réalité.)

Faisons le pari qu’à l’avenir on trouvera des particules plus élémentaires, c’est-à-dire que la divisibilité mécanique de la matière sera observée au-delà des limites jusque-là connues pour suivre son chemin le long de la divisibilité mathématique. Avec la décomposition du niveau jusqu’alors considéré comme élémentaire, les propriétés de ce dernier ne peuvent pas ne pas subir une refonte complète : on doit admettre qu’on ne le connaissait pas, et ainsi de suite jusqu’aux niveaux les plus élevés. (Sauf dans une pensée systémique, où la connaissance des parties n’est pas nécessaire à la connaissance du tout.)

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L’espace ne contient pas de vide mais est entièrement baigné par l’éther : « Il y a une matière répandue comme un continuum dans le tout de l’espace cosmique, remplissant en les pénétrant de façon uniforme tous les corps (qui n’est par suite soumise à aucun changement de lieu) ; cette matière, qu’on l’appelle l’éther ou calorique [Wärmestoff], etc., n’est pas un élément hypothétique (pour expliquer certains phénomènes et pour trouver de manière plus ou moins vraisemblable des causes pour des effets donnés), mais elle peut être reconnue et postulée a priori comme une pièce appartenant nécessairement au passage des principes métaphysiques de la nature à la physique. » (56)

L’éther est impondérable car on ne peut pas peser une matière qui remplit l’espace cosmique ; il manque la possibilité d’exercer sur elle la force de la pesée dans une direction donnée. Comme le rappelle Kant, la mesure d’un quantum de matière ne peut être ni mathématique (car l’atomisme est faux et l’on ne peut donc compter des particules) ni géométrique (car le volume seul ne dit rien de la densité), il faut donc procéder dynamiquement, par la pesée : « par la grandeur de la force motrice qu’un volume de matière exerce dans une même direction et avec une même vitesse de mouvement sur un objet mobile » (7-8).

Cet argument selon lequel l’impossibilité de peser une matière, l’éther, signifie qu’elle est impondérable, n’est pas sans rappeler à première vue le consensus de Copenhague, dans le domaine de la physique des particules, consensus qui conclut à de l’indéterminable dans l’objet lui-même du fait de l’inévitable interaction avec l’instrument de mesure. Cependant, ce consensus ne tient pas la route, philosophiquement, car on peut concevoir la possibilité d’autres instruments de mesure qui permettraient d’observer ces échelles sans interaction de l’observateur avec les phénomènes observés, par exemple grâce aux nanotechnologies. Cette pensée à elle seule dément l’affirmation selon laquelle l’indéterminé est dans le phénomène observé lui-même. En revanche, dans le cas de l’éther, il est impossible, et cela nous le savons également a priori, d’imaginer la possibilité d’une balance capable de peser une matière remplissant tout l’espace.

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Le concept de l’expérience possible est la clé de voûte de l’expérience. L’expérience possible ne se déduit pas de l’expérience (« cela n’est pas possible car cela ne s’est jamais vu ») ni de la logique (dont les opérations formelles peuvent s’appliquer au-delà du champ du possible).

– N’est-ce pas, au contraire, la logique qui se contredit elle-même ? Une singularité est un résultat mathématique qui contredit la logique.

– La logique ne se prononce pas sur les bornes du domaine de l’expérience. Ce n’est pas la logique qui me dit qu’une température ne peut être infinie, car la température n’est pas une notion logique mais physico-empirique. C’est le concept de l’expérience possible qui m’informe que cette association « température infinie » n’est pas valide, et que sa considération relève donc, au mieux, d’une hypothèse ou d’un résultat provisoire voué tôt ou tard à être écarté, sinon du jeu, de la fantaisie (aussi austère soit-elle).

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La certitude apodictique ne peut être tirée de la chose en soi parce que l’expérience ne peut fournir cette certitude (Hume). La certitude apodictique ne se tire que de la connaissance a priori par laquelle s’organise notre expérience. La critique humienne de ce qu’offre l’expérience, liée à l’irréfutabilité de l’existence et du contenu des propositions synthétiques a priori (axiomes mathématiques et catégories de l’entendement), fonde la philosophie transcendantale.

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L’expérience n’offre qu’une connaissance contingente.

– Pourtant, l’idée de lois de la nature nous fait tirer de l’expérience celle de nécessité. Notre expérience et les lois suffisent à répondre aux remarques de Hume, sans besoin de recourir à la philosophie transcendantale.

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Une proposition synthétique a priori (PSAP) est un paradoxe car, pour former un jugement synthétique, c’est-à-dire un jugement qui attribue un prédicat au sujet au-delà du principe d’identité, il faut en principe observer un objet de l’expérience. Or, quand un tel jugement est a priori, il n’est pas tiré de l’expérience. C’est donc là que se trouve en réalité le paradoxe à expliquer par toute philosophie : « Comment des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles ? »

Dès lors que ces PSAP sont données, dans les axiomes de la géométrie et les catégories de l’entendement (quantité, qualité, relation, modalité), la conclusion nécessaire est que ce sont ces PSAP qui régulent notre expérience.

C’est ainsi que nous avons un concept de l’expérience possible.

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Cette expérience est donc médiate. Ce que je connais n’est pas la chose en soi mais des objets de l’expérience régulée a priori dans la médiation.

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L’espace et le temps sont des formes a priori de l’intuition.

Le matérialisme est faux car la connaissance de la géométrie est a priori, avant toute expérience. Si le matérialisme était vrai, l’espace serait une simple représentation et ne nous fournirait pas de synthèse a priori ; nous tirerions donc de l’expérience les propriétés des figures géométriques.

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Or nous ne pouvons même pas penser qu’une telle synthèse nous soit donnée par l’expérience car c’est cette synthèse qui est au fondement de l’organisation et de l’unité de notre expérience. Que l’espace, parce qu’il est la forme de notre intuition sensible, nous donne, non pas une simple représentation sensible, mais cette synthèse, conduit nécessairement à penser (dans une critique de la raison) que ce qui est connu est déterminé dans sa forme par cette synthèse plutôt que par la chose elle-même, la chose en soi. Notre connaissance est médiatisée par des PSAP dont nous ne pouvons rendre compte par l’expérience, donc par le matérialisme (qui est un empirisme).

Sans ces PSAP nous ne pouvons avoir aucune expérience comme tout unifié de la conscience. Dès lors, la matière ne peut être première puisqu’elle n’est pas une chose en soi mais un phénomène de mon intuition.

– Mais quand je n’avais aucune pensée ? La croissance du nourrisson est-elle, elle aussi, comme l’évolution du monde et de l’espèce à partir du singe, selon Schopenhauer, cherchant à sauver l’idéalisme kantien, une illusion ?

– La croissance du nourrisson, le fait qu’il n’ait aucune pensée dont il garde le moindre souvenir par la suite, confirme que nous ne pouvons avoir la moindre expérience sans PSAP. L’expérience est en idée, puisque de ma vie avant l’idée je ne conserve aucun souvenir.

– Cependant, si l’un de mes membres a été blessé quand j’étais nourrisson (pardon pour la brutalité de l’exemple), j’en conserverai la trace, par une malformation de ce membre ou une cicatrice.

– Mon corps est un phénomène dont j’ignore tout tant que je ne dispose pas de PSAP. Tant que je ne suis que matière, ou du moins pure sensibilité, comme le nourrisson, je ne suis proprement rien à moi-même : mon moi se trouve donc ailleurs. Dès que je me vois, je me vois autrement que comme matière, je me vois comme esprit. Avant ce moment, je voyais (mes yeux fonctionnaient), mais je ne me voyais pas. C’est quand l’œil de l’esprit s’est ouvert que je me suis vu, comme esprit. Je suis né à moi-même en même temps que mon esprit est né, ce n’était donc pas moi qui était cette matière, ou cette pure sensibilité, c’était quelque chose, disons une vie, dans laquelle un jour par l’esprit je me suis vu : la place que je suis venu occuper. Cette vie, je peux même, dans certains cas, tels qu’un accident, la quitter avant qu’elle ne s’éteigne (je peux devenir un « légume »).

Il n’y a pas d’esprit sans vie – du moins jusqu’à présent cela ne s’est jamais vu. Mais parce que vie et esprit ne sont pas identiques, on a été amené à le concevoir : les esprits désincarnés, Dieu l’Esprit. Contre ces croyances, le matérialisme fait de l’esprit une fonction de la matière. Le matérialiste fait comme s’il pouvait sortir de son esprit (là où d’autres croient pouvoir sortir de leur corps) : comme s’il pouvait se connaître comme matière sans esprit.

– Je l’ai été, c’est certain, de zéro à trois ans…

– Le matérialiste dit alors que la matière se sert de l’esprit pour parvenir à ses fins. Et ses fins, ou plutôt sa fin, c’est qu’elle se perpétue, le matérialiste ne parvient pas à lui en trouver d’autre. La finalité, pour l’esprit, comporte a priori l’idée d’un perfectionnement. Or que montre l’histoire de l’humanité ? La simple perpétuation de l’espèce humaine ou son perfectionnement ?

– Par le seul jeu de la sélection naturelle, Darwin décrit pourtant un perfectionnement, dans le sens d’une plus grande spécialisation des parties : « Les êtres placés aux degrés inférieurs de l’échelle de l’organisation sont plus variables que ceux qui en occupent le sommet. Je pense que, par infériorité dans l’échelle, on doit entendre ici que les différentes parties de l’organisation n’ont qu’un faible degré de spécialisation pour des fonctions particulières ; or, aussi longtemps que la même partie a des fonctions diverses à accomplir, on s’explique peut-être pourquoi elle doit rester variable, c’est-à-dire pourquoi la sélection naturelle n’a pas conservé ou rejeté toutes les légères déviations de conformation avec autant de rigueur que lorsqu’une partie ne sert plus qu’à un usage spécial. » Et : « Comme la sélection naturelle n’agit que pour le bien de chaque individu, toutes les qualités corporelles et intellectuelles doivent tendre à progresser vers la perfection. » (L’origine des espèces)

C’est pourquoi, d’ailleurs, me paraît contestable ce qui tu écris ailleurs : « Que l’évolution soit linéaire de cette façon, le darwinisme a montré, bien que de nombreux darwiniens aient maintenu cette façon de voir, que c’était vrai en tendance, sous l’effet de la sélection naturelle, mais que les circonstances pouvaient tout aussi bien conduire à des ‘régressions’, et qu’il convenait au fond d’abandonner un vocabulaire à connotation hiérarchique en ces matières, car des ‘régressions’ sont adaptatives. »

Le matérialisme affirme que le perfectionnement dans le genre humain a été le passage de l’idéalisme (fétichisme) au matérialisme.

Et de ton côté tu es porté, selon ton humeur, à donner à la pensée primitive un contenu positif…

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L’idéalisme philosophique, y compris l’idéalisme transcendantal, se heurte au phénomène de l’implantation, phylogénique (le monde a existé avant toute forme de connaissance possible) et ontogénique (l’esprit se développe dans le corps d’un nourrisson vers l’âge de trois ans), phénomène qui semble faire de l’esprit une fonction de la matière.

(Voici ce que répond Schopenhauer, idéaliste, au sujet de ce que j’appelle ici l’implantation phylogénique, à savoir l’explication qu’il en donne pour maintenir l’idéalisme :

‘‘Im Grunde jedoch sind alle jene Vorgänge, welche Kosmogonie und Geologie (als lange vor dem Dasein irgendeines erkennenden Wesens geschehn) vorauszusetzen uns nötigen, selbst nur eine Übersetzung in die Sprache unsers anschauenden Intellekts aus dem ihm nicht faßlichen Wesen an sich der Dinge. Denn ein Dasein an sich selbst haben jene Vorgänge nie gehabt, sowenig als die jetzt gegenwärtigen; sondern der Regressus an der Hand der Prinzipien a priori aller möglichen Erfahrung leitet, einigen empirischen Datis folgend, zu ihnen hin: er selbst aber ist nur die Verkettung einer Reihe bloßer Phänomene, die keine unbedingte Existenz haben.’’ (Paralipomena, Kapitel 6: Zur Philosophie und Wissenschaft der Natur § 85)

‘‘Die allem Leben auf der Erde vorhergegangenen geologischen Vorgänge sind in gar keinem Bewußtsein dagewesen: nicht im eigenen, weil sie keines haben; nicht in einem fremden, weil keines dawar. Also hatten sie aus Mangel an jedem Subjekt gar kein objektives Dasein, d.h. sie waren überhaupt nicht, oder was bedeutet dann noch ihr Dagewesensein? –  Es ist im Grunde ein bloß hypothetisches: nämlich wenn zu jenen Urzeiten ein Bewußtsein dagewesen wäre, so würden in demselben solche Vorgänge sich dargestellt haben; dahin leitet uns der Regressus der Erscheinungen: also lag es im Wesen des Dinges an sich, sich in solchen Vorgängen darzustellen.’’ (Ibid. § 85 note F))

En adoptant, pour tirer les conclusions de ce phénomène, le point de vue matérialiste, je ne me considère plus comme sujet, et observe dès lors les phénomènes d’un point de vue non pas objectif (il est trop tôt pour le dire) mais « désubjectivé » ou « a-subjectif ». Or l’a-subjectif est-il (plus) objectif ?

Le point de vue « du sujet » est ce que la psychologie appelle mentalisme.

C’est prétendre faire une simple représentation sensible de la forme a priori de la subjectivité.

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Nous avons tous la même subjectivité formelle. La même forme de la subjectivité.

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Si les catégories de l’entendement n’évoluent pas (le tiers exclu vaudra toujours), est-ce à dire qu’elles sont consubstantielles à la chose en soi et que nous avons donc développé naturellement, au cours de l’évolution, l’organe pour les penser adéquatement ? Ce qui permet d’en douter, ce sont les antinomies de la raison. Si l’espace et le temps n’étaient pas des formes a priori de l’intuition, c’est-à-dire si le matérialisme était vrai, les antinomies de la raison n’existeraient pas : nous pourrions trancher décisivement les questions de savoir si l’espace est fini ou infini et si le temps est éternel ou a eu un commencement. Or, non seulement nous sommes incapables de répondre à ces questions (sans acte arbitraire), mais l’une comme l’autre des réponses possibles est contradictoire en soi et ces questions ne peuvent donc recevoir aucune réponse. Comment, dans ces conditions, affirmer que nous avons un organe de la pensée produit par la nature pour la penser de manière adéquate ? Les antinomies nous empêchent même de penser que notre organe évoluera de façon à pouvoir résoudre ces questions : la contradiction logique interne à chacune des propositions antithétiques, qui empêche la moindre réponse, est hors de prise de l’histoire. Le logos est anhistorique.

Est-ce à dire que l’esprit est situé hors de l’évolution ? Ne peut-on penser une autre forme de pensée que la pensée humaine ?

Un premier élément de réponse : Les théories sur le divers des formes de la pensée humaine, dans le temps (histoire) et l’espace (cultures), sont fausses pour l’essentiel. Par exemple, la distinction entre temps linéaire et temps cyclique ne porte pas en réalité sur le temps mais sur le concept d’historicité. Ce sont deux conceptions différentes de ce qu’est l’histoire. Le débat sur l’historicité comporte des opinions sur la finalité de l’homme qui ne se trouvent pas dans un débat sur le temps.

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« Cette position du sujet, originairement, dans l’intuition est à considérer comme l’objet en soi lui-même. »

Je suis la chose en soi. Si ce n’était pas le cas, les limites de la raison humaine ne s’expliqueraient pas : l’instrument serait adapté à ses fins. Lénine, après Engels, répond que notre connaissance approche asymptotiquement de la perfection et qu’il n’y a rien à demander de plus à un instrument naturel. Kant a déjà opposé la critique de la raison à de tels arguments. Sans nier un accroissement cumulatif des connaissances par la science (et peut-être Kant a-t-il là concédé trop, eu égard à ce que l’humanité oublie au cours de son histoire, aux changements de paradigmes scientifiques…), les antinomies montrent une inadéquation essentielle de l’instrument pour donner du monde matériel en tant que tout une image satisfaisante, et même une image quelconque, qui ne soit pas arbitraire.

De sorte que la raison appartient, non pas à la nature en tant qu’ensemble des phénomènes régis par les lois de causalité, mais au domaine inconditionné de la liberté, que lui indique l’impératif catégorique, son seul compas, sa seule boussole.

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– Le vicaire savoyard est un bon représentant de la morale d’esclave selon Nietzsche. Pour le vicaire, un acte de négation de l’inclination naturelle démontre la liberté, mais elle montre seulement la tendance de sa nature dégénérée à dévier d’une vie selon la nature saine. Ce point de vue, Nietzsche l’a pris de Schopenhauer, pour qui la volonté (Wille) s’incarne en diverses natures, chacune agissant selon le déterminisme de sa tendance propre.

Ou bien, parler de loi morale inconditionnée, qui rendrait le sujet autonome par rapport aux fins de la nature, c’est méconnaître le fait que la nature est indifférente au sort des individus. Elle produit un rebut énorme, et la masse des individus qui se trouvent rejetés dans ce rebut, qui échouent à atteindre les fins que leur assigne la nature, n’en vivent pas moins, bon gré mal gré ; leurs autojustifications « morales », ou moralisantes, ne sont pas l’indice d’un « méta-naturalisme » dans la vie humaine, mais seulement le résultat du rebut normal des productions naturelles.

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Dans la Phénoménologie de l’esprit, Hegel a tenté de répondre à la question : Comment l’en-soi (An-sich) peut-il être connu dès lors que notre conscience n’a affaire qu’à des objets pour nous (für uns) ? C’est, selon lui, l’objet même de la connaissance qui résoud cette contradiction : l’Esprit qui cherche à se connaître. Le passage de l’en-soi à l’en-soi pour soi est l’expérience. Il doit advenir un point où l’apparence se confond avec l’être, ce qui permet le savoir absolu.

Cette idée de savoir absolu est absurde. Quelle preuve pourrais-je avoir que je sais tout absolument ?

Le savoir absolu suppose un état de l’humanité où plus rien ne puisse être inventé, où toutes les inventions possibles soient connues et menées à leur perfection.

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La dialectique hégélienne ne peut pas être remise sur ses pieds (Marx) sans cesser par là-même de répondre à la question : comment une connaissance absolue est-elle possible ? Car il est logique de penser que l’esprit cherche à se connaître, tandis que cela n’a rien de nécessaire pour la matière. Que la matière cherche à se connaître en se créant un esprit, c’est possible, mais le contraire l’est tout autant, tandis que nous ne comprendrions pas que l’esprit ne cherche pas à se connaître. La pensée est un accident de la matière (pour le matérialiste) tandis qu’elle est un prédicat de l’esprit. Si l’esprit est second, ce qui lui est premier ne peut être connu parfaitement, car il est alors la partie d’un tout, un produit de ce tout, constitutionnellement limité par son état de partie ; il est même faux, dans ce cas, de parler comme Lénine d’approche asymptotique de la connaissance parfaite. C’est parce que l’esprit est premier que le savoir absolu est possible, selon Hegel.

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Je vis davantage dans mes pensées que dans mon corps. (« Je » c’est-à-dire « On ».)

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Si Dieu était une substance, ce serait un simple phénomène. (Même comme substance immatérielle ? Mais Kant rejette ce concept comme chimérique.) En tant que personne, il a le caractère nouménal de la liberté ; la liberté du noumène, de la chose en soi.

Dire que Dieu est une idée de la raison, même en précisant que c’est une idée nécessaire, je ne vois pas comment cela pourrait ne pas être blasphématoire. Il ne faut donc pas trop donner d’importance aux formulations de ce genre chez Kant, si l’on tient à sauver sa théologie.

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« Il y a un Dieu dans l’âme de l’homme. On se demande s’il est aussi dans la nature. » (173)

Il semblerait que l’on n’ait pas à se poser la question puisque la nature m’est donnée par mon intuition (par mon âme ?).

Portrait de Kant (par ?)