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Contre Nietzsche : Philosophie 47

Bien que Nietzsche repoussât l’idée de système, La volonté de puissance est celui de ses ouvrages où l’on trouve ce qui se rapproche le plus d’une philosophie systématique ou de l’exposé systématique d’une philosophie. Le livre expose la pensée critique de l’auteur sur les grandes catégories classiques de la philosophie, épistémologie, philosophie naturelle, métaphysique, philosophie de l’histoire, axiologie ou philosophie morale… L’ouvrage, posthume, est tiré des manuscrits non publiés et suit, dans la version de Friedrich Würzbach ici utilisée dans sa traduction française, un plan de la main de Nietzsche.

Le présent billet se sert principalement du premier volume de l’édition Tel/Gallimard et regroupe nos réflexions sous deux rubriques, « Épistémologie » et « Axiologie », ne suivant pas exactement le plan de l’ouvrage.

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ÉPISTÉMOLOGIE

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§1

Ce que dit Nietzsche des philosophes ne s’applique pas à Kant, le plus souvent. Quand il écrit, par exemple, que pour les philosophes la logique nous sert à penser le monde, c’est faux s’agissant de Kant, pour qui notre connaissance ne porte que sur elle-même et sur les phénomènes et ne peut accéder au monde en dehors de ces derniers : la chose en soi. L’entendement humain ne sait rien du monde en soi, il ne connaît qu’un monde phénoménal qui résulte des propres catégories de l’entendement. Aussi, opposer aux « philosophes » que le monde pourrait « en soi » (alors que l’on a nié, entre parenthèses, la validité du concept de chose en soi et de vrai en soi) être « contradictoire », contrairement à ce que pensent les philosophes, ne peut s’appliquer à Kant, car pour ce dernier on ne peut rien dire du monde en soi. C’est aux phénomènes que la logique impose un principe de non-contradiction, ainsi qu’à la métaphysique. Nietzsche parle donc du kantisme en le méconnaissant formellement.

§2

Ainsi, le monde que « notre dogmatisme métaphysico-logique » nous fait appeler le « monde vrai », selon Nietzsche : ce n’est pas le cas dans le kantisme ! Pour Nietzsche, ce « monde vrai » est seulement ce qui convient à l’homme tel qu’il est constitué : n’était le cadre physiologique dans lequel Nietzsche situe sa réflexion et le caractère physiologiquement intéressé de « ce qui convient à l’homme » selon celle-ci, c’est déjà ce que dit Kant, et il est donc inconséquent de placer ce dernier au rang des pourvoyeurs du dogmatisme. Les phénomènes sont le monde tel que le pense nécessairement l’homme par son entendement, ce n’est pas le monde vrai (en soi). Seulement, « ce qui convient » à l’homme ici n’est pas, selon Kant, une forme recherchée et adoptée par des instincts naturels mais une forme a priori.

§3

L’idée que le monde (en devenir) est plus complexe en soi que notre logique simplificatrice le conçoit, est puérile. D’abord parce que Nietzsche a nié l’idée même de monde en soi. Ensuite parce que, pour étayer son propos, Nietzsche pose qu’il n’y a pas de « cas identiques ». Mais notre faculté d’abstraction ne nie pas le divers (même si elle a conduit certaines philosophies dans cette voie) : les principes classificatoires qu’elle emploie ont une visée pragmatique d’efficience qui suffit à rendre cette connaissance valide en vue de ses fins, mais ce n’est pas une négation foncière des particularités, seulement la notion qu’il peut être fait abstraction de certaines particularités dans certains cas pour parvenir via cette connaissance abstraite à certaines fins pragmatiques. Cette « simplification », parce qu’elle permet une extension des connaissance utiles, est valide dans ses limites, parce que les particularités des objets s’attachent à un fonds commun dans ces objets identique par certains aspects. Non seulement cela ne revient pas à nier le divers, mais ce n’est pas non plus l’affirmation d’une connaissance apodictique du vrai, du moins depuis Kant.

§4

Nietzsche considère le kantisme comme une philosophie dans la continuation de celles qui par l’abstraction en viennent à nier le divers du réel, concluant que le réel est le simple, ou l’absolu, un en-soi derrière les apparences. La chose en soi kantienne serait une nouvelle manière de nier la réalité des phénomènes qui sont notre monde. Il ne se satisfait pas que Kant ait prescrit des limites à la métaphysique vis-à-vis de cet en-soi au-delà des apparences ; il veut, comme tout empiriste, que derrière les apparences il n’existe rien – car cette croyance rabaisse le monde des apparences, notre monde, et la vie, selon Nietzsche.

Or pour lui l’apparence elle-même est un produit de facultés volitives et cognitives, ou d’instincts, de l’homme. De sorte que, si nous considérons un monde apparent tel que constitué par ces facultés, on en vient par là-même à poser une « matière » sur laquelle ces facultés s’appliquent ou se sont appliquées, un monde « au-delà » des apparences, et le dualisme critiqué par Nietzsche n’est nullement résolu dans sa propre pensée.

§5

La science elle-même travaille sur un monde abstrait.

Qu’aucun phénomène ne soit identique à un autre phénomène, s’il n’y a pas de cas identiques, cela serait-il un résultat de la connaissance inductive continue applicable aux phénomènes ? Dans ce processus, les propriétés et les intensités de ces propriétés sont infinies pour le moindre phénomène, ce qui permet d’exclure une identité parfaite comme infiniment improbable en pratique. Mais de même que cette connaissance inductive ne s’arrête pas faute de saisir l’infinité des propriétés des phénomènes, avec leurs intensités variables, elle passe outre aussi à certaines particularités dans certains cas (en l’occurrence, dans les sciences reposant sur la physique) pour traiter certains phénomènes comme des « cas identiques », sans préjudice de la vérité métaphysique, qui ne porte pas quant à elle sur les phénomènes autrement que comme une catégorie de la pensée.

§6

Étant donné α) un phénomène individualisé pour nous en tant qu’objet, « donné », β) doté de propriétés virtuellement infinies à des degrés mesurables sur une échelle dont la précision tend elle-même à l’infini (0,2 ; 0,21 ; 0,211 ; 0,2111 etc.), si rien ne vient nous donner l’idée d’identité entre deux objets, autre que l’abstraction de certaines propriétés et de certaines valeurs d’intensité, deux objets parfaitement identiques sont infiniment improbables.

Mais cette réflexion pour suivre Nietzsche, même jusqu’à un certain point seulement, est oiseuse : rien ne nous contraint de penser l’impossibilité de cas identiques. L’infiniment improbable que nous pouvons concéder pour suivre Nietzsche n’est pas la même chose qu’une impossibilité.

Passons sur la contradiction manifeste inhérente à la négation des « cas identiques » dans le cadre d’une pensée qui croit à l’éternel retour d’« états absolument identiques ».

§7

Des propriétés virtuellement infinies des objets physiques (§ 5) : on décrit aujourd’hui des propriétés d’objet dont l’humanité n’avait nulle conscience par le passé : structure atomique, « spin » des particules, « couleurs » de l’interaction forte… Peut-être reparlera-t-un jour du rayonnement « odique » (Od-Strahlung) des objets ; qui peut dire de quoi on ne parlera pas ? Vibrations de masses liquides, effets feng shui de lignes et de courbes, objets yin et objets yang, propriétés des pierres sur le psychisme, propriétés des objets extérieurs sur l’embryon dans le ventre de la femme, propriétés thérapeutiques et préventives des simples – toute nouvelle cure est la découverte de propriétés d’objets, de substances –, propriétés des astres sur la conduite humaine, paréidolies et propriétés subliminales, phéromones, saveur umami… Une substance naturelle (bois, pierre…) a autant de propriétés qu’elle a d’usages, et qui peut dire que l’homme n’inventera pas de nouveaux usages ? Là aussi, tout est certes question de perspectives, on examine les propriétés d’un objet le plus souvent à partir des usages qu’on a de cet objet, de sa relation à nous, mais le perspectivisme empirique ne s’étend pas au domaine de la connaissance transcendantale, où les objets ne sont pas autrement connus que comme une catégorie de la pensée.

§8

Nietzsche s’oppose à l’idée de sujet (pensant) en affirmant que c’est seulement une représentation, et une représentation est changeante. Or il s’agit en réalité d’une aperception, qui ne nous quitte jamais (à l’état conscient) et se distingue en cela foncièrement de toute représentation intuitive ou imaginative, empirique, des phénomènes. L’aperception est irréductible à une représentation, c’est là de la part de Nietzsche du pur sensualisme. L’aperception n’est pas une représentation de soi : le sujet ne se saisit pas comme il saisit les objets, même s’il saisit les autres sujets présents dans le monde phénoménal d’abord comme des objets.

§9

Il n’y a pas pour nous de représentation d’objets sans une aperception de soi. Dans les états de conscience les plus altérés, l’aperception demeure, et demeure identique, même chez celui qui se prend pour Napoléon (représentation de soi). Il n’existe pas d’état de conscience dans lequel l’aperception soit non seulement abolie mais même seulement modifiée, tandis que toutes nos représentations, même les représentations de soi, peuvent être modifiées et abolies (je peux être dans un état où je n’ai plus aucune idée de ce que je suis : cette abolition de la représentation de soi a encore pour support l’aperception). C’est parce que l’aperception ne dépend pas du sujet empirique mais du sujet transcendantal : elle est la forme de la subjectivité humaine ou pensante avant toute particularisation empirique. (Cf. § 29 : « Spéculations sur l’aperception ».)

§10

Si l’on admet qu’il n’y a pas de cas identiques, on admettra aussi qu’il n’y a pas de lois dans les phénomènes (et, pour commencer, pas de causalité), comme le pense Nietzsche, parce que des lois supposent des cas identiques. Mais le raisonnement est le même que pour les cas identiques : même si, compte tenu de la nature de la connaissance inductive et des phénomènes comme catégorie, des phénomènes identiques sont infiniment improbables, il est légitime de traiter certains phénomènes comme des cas identiques soumis à des lois car, par le principe d’abstraction qui est une méthode d’extension des connaissances utiles, les phénomènes s’y prêtent. Nous pouvons nous servir de la connaissance de cas identiques et de leurs lois sans risque d’erreur (dans certaines limites, qui tiennent entre autres à la finesse des mesures).

Le domaine empirique étant infini, une connaissance par abstraction de certaines particularités est la même chose qu’une loi statistique en science (dans les domaines dits « imparfaitement connus » : cf. W. Heisenberg). On peut dire que toute connaissance empirique est statistique, c’est la même chose que de parler de synthèse inductive continue.

Plus fondamentalement, qu’une chose soit infiniment improbable, ce n’est pas encore dire que cette chose est impossible, et Nietzsche ne démontre pas que des cas identiques sont impossibles. Cette liberté épistémologique n’a pas conduit à des métaphysiques telles que la philosophie religieuse chrétienne par une pure nécessité de sa nature, ainsi que le montre la philosophie kantienne qui rapporte cette liberté à son véritable domaine, et ainsi que le montre le travail scientifique lui-même, quand il ne prétend pas tirer des philosophèmes généraux de ses résultats. Pour Nietzsche, cette latitude de la pensée est une « falsification » qui conduit à l’idée d’un « en-soi » contraire aux valeurs de la vie. C’est ainsi une liberté légitime qui, selon lui, appauvrit l’homme.

§11

De la méthode empirique Nietzsche prétend tirer des objections contre les formes de la connaissance métaphysique, de la même manière que certains savants prétendent tirer de leurs résultats dans les sciences empiriques des philosophèmes généraux.

§12

Les différences de degrés ne peuvent conduire à l’idée de contraires, de contradiction, affirme Nietzsche. Cf. §11 : « De la méthode empirique Nietzsche prétend tirer des objections contre les formes de la connaissance métaphysique. »

Oui, les qualités des objets physique sont des différences de degrés, mesurables, mais cette connaissance empirique n’est ni la seule ni la plus prééminente de nos facultés, et ce n’est pas d’elle en tout cas que le principe de non-contradiction est tiré (cette ligne de raisonnement est le vieil empirisme). Si l’on ne peut pas dire apodictiquement qu’un objet physique est froid tandis qu’un autre est chaud, car les différences sont là de degrés, et que par conséquent l’un est froid par rapport à l’autre seulement, on peut en revanche parler apodictiquement des connaissances a priori qui ne sont pas tirées de l’expérience, par exemple des propriétés des objets de la géométrie : qu’un triangle ait trois angles, un quadrilatère, quatre, ce n’est pas une différence de degrés mais de propriétés. (C’est dire que même une pure différence numérique n’est pas dans tous les cas une différence de degrés : le nombre d’angles est une propriété spatiale dans l’intuition pure.)

Il n’y a de différences de degrés que dans l’empirie, les phénomènes. Nos connaissances a priori, d’après lesquelles les phénomènes sont formés, sont quant à elles le substrat apodictique définitoire de la nature.

§13

Nietzsche, puis les phénoménologues (Husserl, Heidegger), puis Sartre, croient tous que les principes de notre connaissance sont empruntés à l’expérience où elle s’applique, et ils s’efforcent d’en retracer la genèse empirique. Ils trouvent alors, chacun selon son inspiration, que ces principes ne découlent pas apodictiquement de l’expérience, que cette dernière ne justifie pas notre façon de penser, ne justifie pas tel et tel principe de la connaissance. C’est purement et simplement la manière de Hume, qui voyait déjà dans le principe de nécessité une inférence exorbitante tirée de la seule habitude d’une régularité observée. Ainsi, Kant a répondu par avance à tous ces auteurs ultérieurs qui l’ont ignoré. La réponse de Kant à Hume est que la nécessité ne peut certes être tirée de l’expérience car il s’agit d’un principe a priori qui fonde notre expérience, la connaissance des phénomènes. – Malgré Kant, ces philosophes répètent la démarche de Hume de genèses empiristes, sensualistes, fictives et fantaisistes des principes de la connaissance. Ils veulent que la nature que nous connaissons d’après ces principes nous les ait elle-même fournis. Dans une telle démarche se trouve a priori l’impossibilité du moindre principe apodictique, ce qui revient par conséquent à nier la possibilité de tels principes et de la moindre connaissance apodictique.

§14

« Ce sont nos besoins qui interprètent l’univers ». Pour Nietzsche, cela signifie que la connaissance est « perspectiviste » : la connaissance humaine ne vaut que dans la perspective humaine, pour les besoins humains, et il n’y a pas de vrai en soi. Or, si je dis : « Ce sont nos besoins qui interprètent l’univers », je pose un être ayant des besoins dans un univers et cette image ou idée est un vrai en soi qui n’est pas conditionné par le besoin d’un être dans l’univers puisque l’idée pose cet objet d’un point de vue supérieur à l’être dont les besoins déterminent la connaissance du vrai. Pour pouvoir dire que ce sont des besoins qui interprètent l’univers, il faut une instance élocutoire supérieure et pour laquelle l’énoncé sur cet être n’est pas valable tel quel. Selon la sagesse du Vieux de la Montagne (par exemple dans La généalogie de la morale) : « Rien n’est vrai, tout est permis ». Si « rien n’est vrai » est vrai, il y a du vrai. Si « rien n’est vrai » est faux, il y a du vrai. De même, « il n’y a pas de vrai en soi » est vrai en soi ou bien n’est pas vrai en soi. Si c’est vrai en soi, il y a du vrai en soi. Si ce n’est pas vrai en soi, il y a du vrai en soi.

Le point de vue de Nietzsche est donc insoutenable. Il résulte de l’empirisme : quand on veut conditionner toute la connaissance par l’expérience, on est voué à cet escamotage par où l’énoncé déroge à son contenu. Notre connaissance possède tout un pan apriorique qui ne se déduit pas de l’expérience, de la nature, des besoins.

§15

« Les perceptions des sens sont déjà des actes ; pour qu’une chose soit perçue, il faut que fonctionne déjà une force active qui accueille l’excitation, la fait agir, se l’adapte en tant qu’excitation et la modifie. » (cote originale : XIII, §567)

Par conséquent, lorsque j’entends la télévision du voisin (de la voisine) qui rend mon effort de concentration intellectuelle plus difficile quand je lis ou écris, ou qui empêche par son bruit parasite que je me livre au sommeil réparateur, c’est par ma propre activité que je cherche à me produire cette nuisance ? C’est là le même empirisme saturé de paradoxes que chez Sartre plus tard. La seule activité présente dans la perception est celle du traitement du perçu par une disposition, innée ou acquise, temporaire ou permanente, indépendante de la volition ou d’un instinct (ce n’est pas une volition que Nietzsche entend ici par « une force active » mais bien plutôt une action instinctive). On ne peut pas ne pas entendre ce que l’on entend : on peut en ressentir les effets de manière différente, plus ou moins intensément, en fonction d’une disposition. Si une force active peut trouver à s’appliquer, c’est sur ce ressenti du perçu, non sur la perception elle-même, sinon de manière indirecte via le ressenti et ce n’est pas ce qu’affirme Nietzsche, qui serait au mieux imprécis dans ce passage s’il ne tenait expressément à dire qu’il faut une force active à la base de la perception. Même s’il ne peut entendre une volition dans ce passage, compte tenu de ce qu’il dit généralement de la volonté de puissance, il faut demander comment une force active conçue comme un instinct produit une nuisance dans la perception si elle y travaille activement et que la conception de la sensation (perception des sens) passive est fausse. Les instincts, même pour Nietzsche, sont une forme d’adaptation bénéfique à l’organisme dans les cas généraux : que la sensation puisse être une nuisance dans le cas général si elle résulte d’un instinct, est impensable, et c’est pourquoi la sensation est purement passive, devant alerter l’organisme sur son environnement même contre son attention. Si je n’entends pas tel bruit, je ne peux réagir au danger ; si je ne veux pas l’entendre car je me sais en sécurité, je l’entends tout de même. Je peux alors l’ignorer, me sachant en sécurité, mais cela ne dépend pas des organes et de l’appareil de la sensation dans son ensemble.

La sensation est purement passive et nécessite une force active indépendante, non pour produire la sensation mais pour être traitée d’une manière qui soit satisfaisante au cas où elle est nuisible, et encore cela n’est-il possible que dans d’étroites limites naturelles. Passée une certaine limite, je ne peux empêcher par ma volition ni par le moindre instinct qu’un bruit ne me déchire les tympans si je ne m’éloigne. Et dans les exemples que nous avons pris, l’effort que mon travail intellectuel mobilise ne me permet pas d’appliquer ma volition au bruit perçu au cas où ma disposition s’en trouve gênée (une bibliothèque a dans ses règlements la consigne de respecter le silence), ou bien, si je cherche à dormir et que ma disposition est gênée par le bruit, un effort interne pour ignorer le bruit s’opposerait de toute façon à ce que je m’endorme. Le paradoxe nietzschéen ne peut être admis que par des esprits inattentifs pour qui les différences individuelles ou, dans un même individu, temporelles dans les sensations d’une même source trouvent là une explication, alors qu’elles ont de tout autres causes.

Le fait naturel que l’appareil sensoriel des animaux et le nôtre ne réagisse qu’à certains stimuli dans le « spectre » infini des stimuli présents dans la nature ne légitime aucunement l’idée de « force active » dans la perception. En effet, l’organisme n’étant pas infini, il ne peut percevoir les stimuli d’un spectre infini : il est donc adapté à une certaine bande de ce spectre. À l’intérieur de cette bande, les stimuli s’imposent à l’organisme, la perception est passive, et les stimuli de la bande en question doivent être perçus dans leur ensemble pour que l’organisme survive dans son milieu. Le fait qu’un organisme ne reçoive pas les stimuli en dehors de cette bande ne résulte pas d’une « force active » de l’organisme mais de sa constitution propre. Le tri entre les stimuli agissants, ensuite, est, en fonction des situations, le résultat de dispositions, innées et acquises, par lesquelles l’organisme « ignore » une partie de ce qu’il perçoit, dans l’économie générale des besoins de sa survie. – Le présent raisonnement peut servir d’image pour la différence de conception de l’entendement entre Nietzsche et Kant.

Nietzsche lui-même ne vient à son explication que par la nécessité de son système de contrepied. (Malgré ce qu’il dit de l’importance de repousser les systèmes, c’est, pensons-nous, un esprit assez systématique. La question de la forme souvent aphoristique de son œuvre est indépendante, un système peut parfaitement trouver à s’exprimer dans une forme aphoristique.)

§16

Nietzsche appelle les organes du corps humain des « êtres vivants » ! Un être vivant appartient à un milieu naturel en tant qu’organisme autonome, tandis qu’un organe appartient à un organisme en tant que partie fonctionnelle. Si l’on ôte un être vivant de son milieu naturel, il ne périt pas nécessairement, peut sous certaines conditions s’adapter à son nouveau milieu, tandis qu’un organe retiré de l’organisme cesse de fonctionner (à moins que par la science humaine on ne lui crée un organisme artificiel, mais ce n’est pas une objection parce qu’alors c’est comme si l’on n’avait pas retiré l’organe de son organisme).

§17

Nietzsche veut que la connaissance soit simplificatrice et falsificatrice car la réalité des phénomènes est « complexe », c’est un tissu d’innombrables phénomènes agissant les uns sur les autres, un « chaos ». Il est comme l’homme qui place son œil sur la lentille du microscope et, là où n’était qu’une lame blanche et uniforme, voit soudain tout un grouillement désordonné de cellules. Décrire ce que l’on voit au microscope exige sans doute une plus grande prolixité que la description de ce qui est vu à l’œil nu sur la lame, pourtant c’est de la même réalité qu’il s’agit : pourquoi cette réalité devrait-elle être appelée complexe plutôt que simple sous prétexte qu’elle est simple à l’œil nu et complexe au microscope ? En réalité, ces appréciations sont dépourvues de sens. La réalité physique n’est pas « complexe », elle requiert pour sa connaissance un processus d’induction qui ne prendra jamais fin, non point parce que notre logique serait insuffisante – elle est suffisante a priori, transcendantalement, pour concevoir une clôture de la métaphysique, un savoir métaphysique « absolu », si l’on emprunte, une fois n’est pas coutume, une notion à Hegel – mais parce que l’expérience possible qui se fonde dans notre entendement écarte d’emblée une telle possibilité en raison de la nature même de notre entendement et des phénomènes, qui nous sont donnés dans l’espace et le temps dont nous ne pouvons éprouver, connaître ni concevoir les limites. C’est parce que l’empirie ne nous offre aucune connaissance apodictique que Nietzsche est conduit à l’appeler « complexe », mais ce n’est pas par une défaillance de notre raison qui permettrait de la dire simplificatrice et falsificatrice, car, des résultats apodictiques, elle nous en donne autant que nous voulons, dans nos jugements a priori, par exemple dans les mathématiques.

Puisque c’est le défaut de connaissance apodictique dans l’expérience qui crée l’insatisfaction devant la réalité physique, y compris dans les sciences dites exactes, la « complexité » ne résulte pas tant d’une défaillance de la raison que des conditions de notre expérience possible, c’est-à-dire bien plutôt du corps, auquel Nietzsche veut, expressément, donner la prééminence sur l’esprit, du corps en tant qu’objectivation de la chose en soi, que de l’esprit. Si un mathématicien veut raisonner sur des figures géométriques de millions d’angles, dans l’intuition pure où il travaille ses objets ne sont pas plus « complexes » que les triangles et les cercles, même si ses calculs sont ralentis par les propriétés particulières de tels objets. Ce temps plus long n’empêche nullement la certitude de parvenir au terme de la démonstration ; même au cas où les calculs dépasseraient les capacités physiologiques humaines, nous avons des ordinateurs électroniques capables de se substituer à nous dans ce travail et d’accomplir en quelques minutes ce qui nécessiterait autrement plusieurs générations de mathématiciens. Dans l’intuition pure mathématique, nous avons la certitude de résultats apodictiques, quel que soit l’objet construit ; dans l’empirie, nous avons au contraire la certitude de l’absence de toute connaissance apodictique, aussi simple que soit l’objet donné. Ce n’est donc même pas le grouillement désordonné de la matière sous le microscope qui fait parler de complexité, mais une erreur philosophique. Car il n’y a aucune raison d’appeler complexe ce que nous savons ne pouvoir connaître de manière apodictique ; c’est là une confusion de concepts.

§18

Ce qui fait dire à celui qui sait ce qui se trouve sous la lentille du microscope, après y avoir regardé, que la réalité est « complexe », alors que c’est la même réalité que ce qu’il voit à l’œil nu, qui lui paraît comparativement plus simple, c’est qu’il considère avec le microscope y voir de plus près, y voir mieux. Il voit mieux l’échantillon, et ce qu’il voit est un grouillement chaotique de cellules. Or, s’il devait avoir cette vue des choses en permanence à l’œil nu, il ne pourrait accomplir qu’avec les plus grandes difficultés les tâches ordinaires de la vie, pour lesquelles l’œil nu lui suffit au contraire. La réalité est donc « complexe »… Voilà, nous l’affirmons, une authentique genèse d’erreur philosophique. Tandis que la genèse avancée par Nietzsche de la supposée erreur de croire que notre connaissance atteindrait un vrai en soi alors qu’elle est simplificatrice et falsificatrice, est dépourvue de fondement.

La nature, avec toute sa richesse et son foisonnement, la forêt avec ses diverses essences d’arbre, ses ramures variées, son sol de terre, d’humus, de feuilles mortes, ses taillis et ses clairières, est faite pour notre œil, notre œil est fait pour elle, si bien qu’un sentiment de complexité ne peut naître spontanément dans l’esprit cherchant à connaître. Mais quand nous fûmes entrés, par la technique, dans un domaine de perceptions jusque-là fermé à nos sens, la réalité suscita ce sentiment de complexité, et c’est devenu chez Nietzsche et d’autres une pensée, la pensée que la réalité est complexe. Il y avait aussi la différence avec les objets mathématiques. Bien que les mathématiciens tirent orgueil de ce que le profane ne pénètre point leur sphère, ils n’en comprennent pas moins que leurs objets ont une « simplicité » que ne possède aucun objet de la nature, car leurs objets sont construits dans l’intuition pure et non donnés dans l’expérience ; si bien que la réalité est « complexe », car chacun sait, au fond, que les objets mathématiques n’ont pas de réalité… Autrement dit, plus nos connaissances et nos techniques nous permettent de dominer la nature, plus se répand le sentiment de la complexité de celle-ci. Il ne s’agit pourtant que d’un sentiment ; la nature est aussi peu complexe que l’un de ses objets est chaud ou froid, cela n’appartient à l’objet que sur une échelle de comparaisons, et d’une telle propriété empirique comparative ne se laisse inférer aucun principe épistémologique, quand on n’est pas aveuglé par les présupposés de l’empirisme.

§19

« La supposée erreur de croire que notre connaissance atteindrait un vrai en soi alors qu’elle est simplificatrice et falsificatrice » : il faut d’avance répondre, sur ce point, à une critique inattentive. Kant ne dit pas lui aussi qu’il est erroné de croire que notre connaissance atteindrait un vrai en soi alors qu’elle est simplificatrice et falsificatrice : pour le kantisme, on ne peut certes connaître la chose en soi, le vrai en soi, par les concepts de l’entendement (Verstand), mais nous avons de certaines d’entre elles du moins (Dieu, l’âme et le monde) des idées nécessaires qui sont les idées a priori de la raison (Vernunft) ; par ailleurs, notre connaissance des phénomènes, si elle n’est pas la connaissance des noumènes, à savoir de ce que sont ces phénomènes en soi, n’est pas non plus simplificatrice et falsificatrice, car elle est au contraire législatrice : les phénomènes sont ce que notre entendement les fait, et il est conforme à la réalité sous cette forme de ne se laisser connaître autrement que dans une synthèse inductive continue. Le point de vue de Nietzsche est celui de l’empirisme qui définit l’ensemble des processus de la connaissance en prétendant les tirer de l’expérience, de la nature.

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AXIOLOGIE

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§20

Si le monde des phénomènes est « en devenir » (comme se plaît à le souligner Nietzsche, qui veut opposer le devenir à l’être, servant aux philosophes à penser), c’est par le principe de la connaissance inductive des phénomènes dans l’entendement humain. Au regard du caractère cumulatif de la science, l’histoire de l’homme n’est autre chose que l’extension des connaissances empiriques, qui ont une portée pratique immédiate. L’homme « progresse », a une histoire tout au plus par cet emploi de la raison pure ; il ne progresse pas au regard de l’emploi de la raison pratique, c’est-à-dire qu’au point de vue de la moralité du moins, l’humanité est anhistorique.

Ce qui suit une progression linéaire dans le temps de l’homme, c’est sa maîtrise de la nature, qui découle de la synthèse inductive continue au fondement des sciences exactes, du caractère cumulatif de ces sciences. C’est là le seul « progrès » discernable dans l’Histoire, et ce n’est même pas un progrès, comme nous l’avons montré ailleurs, car il n’y a pas de terme à cette progression.

Il existe cependant un autre mouvement « historique », celui concernant les masses humaines telles que peuples, nations, races, et ce mouvement n’est pas non plus un progrès au sens des Lumières. Dans ce cycle au sein duquel des dominations s’établissent et se décomposent, c’est-à-dire où des phénomènes d’expansion et de décadence se laissent voir, il n’est en effet pas permis de parler de « progrès » autrement qu’eu égard à ces phénomènes relatifs (un peuple, une race s’impose à d’autres pendant un temps). Ce n’est pas permis en l’absence d’une philosophie de l’histoire déterminée par rapport à ces masses humaines, c’est-à-dire en l’absence de l’idée d’un terme à ces phénomènes conduisant à un état stationnaire, soit par la domination éternelle d’une de ces masses, soit par un état stationnaire de « l’humanité », parce que, par exemple, elle serait devenue complètement homogène. Nietzsche laisse parfois entendre qu’il envisagerait un triomphe éternel de la « race aryenne », mais de nombreux passages de son œuvre contredisent par ailleurs un tel point de vue. Dans tous les cas, Nietzsche considère que ce mouvement est sans relations avec la « loi morale » de la raison pratique ; ni le mouvement de la science cumulative ni ce mouvement de concurrence des masses d’hommes n’est un progrès de la morale, laquelle est d’ailleurs un symptôme de décadence selon lui.

Par ailleurs, Nietzsche n’évoque guère une convergence historique des deux mouvements, alors que l’idée s’impose pourtant aisément qu’une maîtrise supérieure de la nature pourrait conduire une certaine masse d’hommes à une domination planétaire durable, voire, pourquoi pas ? éternelle.

§21

Nietzsche prétend que tout acte est égoïste car tout acte vise une satisfaction. Or toute satisfaction n’est pas égoïste. La satisfaction de la partie rationnelle quand elle surmonte une concupiscence n’est pas égoïste, ou, si l’on veut, l’égoïsme de la partie rationnelle est de l’altruisme dans la mesure où c’est la partie concupiscente ainsi traversée qui oppose ordinairement sa tendance à celle d’autrui, tandis que la partie rationnelle s’oppose avant tout à la partie concupiscente du sujet propre. La partie concupiscente obtient satisfaction dans le monde, tandis que la partie rationnelle obtient satisfaction dans l’âme ; cette dernière satisfaction n’est en réalité ni égoïste ni altruiste car elle laisse les rapports du monde inchangés.

La dichotomie entre partie concupiscente et partie rationnelle est vieille comme la philosophie, et le public inculte et ignorant la retrouve encore dans la conception freudienne du principe de plaisir et du principe de réalité. Nous renvoyons quant à nous à la typologie boströmienne förnunftig/sinnlig, dans la langue de Nietzsche, en allemand, vernünftlich/sinnlich, qui tire de cette antique dichotomie des aperçus nouveaux.

§22

Quand il parle de « l’impossibilité psychologique d’une action purement désintéressée », Nietzsche défend le point de vue selon lequel toutes les satisfactions se valent. Aussi bien n’a-t-on jamais exigé, dans la philosophie morale, une « action purement désintéressée » au sens de Nietzsche, car ce serait penser qu’il n’existe aucune satisfaction morale. Mais parce que cette satisfaction morale s’obtient par la subordination de la partie concupiscente, elle est dite désintéressée car les intérêts de la partie concupiscente sont traversés et ce sont ces intérêts seulement qui définissent l’homme naturel, que la partie rationnelle a vocation à dompter. La satisfaction de la partie rationnelle n’est pas considérée comme intéressée car ce serait la placer sur le même plan que celle de la partie concupiscente qui doit être subordonnée.

Le raisonnement de Nietzsche repose donc sur une distorsion sémantique délibérée, lui permettant d’attaquer la morale comme manquant sa propre finalité qui est de promouvoir des actes désintéressés, en montrant que cela n’arrive jamais car la satisfaction morale est elle-même un motif intéressé, tout comme la satisfaction concupiscente, alors même que la philosophie morale reconnaît pleinement que les actes désintéressés qu’elle promeut s’accompagnent d’une sorte de satisfaction. Cette dernière satisfaction n’est donc pas, de ce fait, contraire à la finalité de la morale qui est de subordonner la partie concupiscente à l’état de satisfaction morale de la partie rationnelle.

Pour Nietzsche, la motivation pour toutes sortes d’actions est la même : la volonté de puissance. C’est pourquoi il ne fait pas de différence entre les unes et les autres. Or il est certain que la partie rationnelle en nous cherche, quand elle en a les moyens, à se subordonner la partie concupiscente, et que pour un homme de ce type, si la subordination de la partie concupiscente entraîne la souffrance de celle-ci, l’incapacité, autrement, de la partie rationnelle à garantir correctement cette subordination entraîne la souffrance de celle-là. (Si bien que, pour un homme qui n’est pas entièrement dénué de partie rationnelle, la vie est de toute façon pénible, d’un côté ou de l’autre, à moins qu’il ne soit dépourvu de partie concupiscente mais, étant né dans la nature, c’est ce qui ne se rencontre guère, dès lors que la conscience ne fait pas non plus défaut. Que la partie rationnelle soit totalement abolie n’est pas non plus concevable, dans les états de conscience, mais elle peut néanmoins être si réduite que l’individu est au plan pratique purement concupiscent.)

La volonté de puissance est souvent discutée par Nietzsche dans le contexte de peuples dynamiques, conquérants. Pour nous qui établissons une différence entre finalité (satisfaction) morale et finalité (satisfaction) concupiscente, devons-nous repousser le principe de volonté de puissance ou bien pouvons-nous l’admettre ? Il est impossible d’admettre un principe qui tend à abolir toute hiérarchie entre la partie rationnelle et la partie concupiscente. Cependant, il ne nous est pas non plus permis de dire que la morale désintéressée, qui pour nous existe, dans la mesure où nous ne donnons pas au mot « désintéressé » un sens qui effacerait la distinction entre les deux parties et la subordination de l’une à l’autre, ne saurait être conquérante. Historiquement, nous voyons d’ailleurs que la « morale d’esclaves » du christianisme, interprétée par Nietzsche comme décadence, a son histoire de conquête et de défense pied à pied de sa civilisation. Nous voyons également que la civilisation chrétienne ne s’est pas opposée au développement des arts, c’est-à-dire qu’elle a pu servir de milieu à « l’activité créatrice » si chère à Nietzsche, imbu d’esthétique. Notre première réaction devant une telle véhémence de la part du philosophe à l’encontre de principes moraux qui, tels qu’ils se sont manifestés dans l’histoire, sont loin d’avoir la physionomie qu’il leur donne dans ses écrits, est donc l’étonnement.

Quoi qu’il en soit, la morale chrétienne semble historiquement bien avoir été aussi une « volonté de puissance », y compris dans le sens positivement valorisé par Nietzsche de domination militaire et politique et de pouvoir créateur esthétique. Cette volonté de puissance prit alors le caractère (1) de prédication religieuse armée, puis (2) de droit de conquête civilisationnel, la civilisation restant largement définie par des principes religieux, chrétiens, dans la colonisation du monde par l’Europe au dix-neuvième siècle. Si certains esprits, religieux comme non religieux, et Nietzsche lui-même, ont vu dans ces développements historiques une contradiction formelle des principes chrétiens, il n’en demeure pas moins que, du point de vue nietzschéen, on ne peut que constater que ces principes, que cette morale n’ont pas empêché l’expression d’une volonté de puissance dynamique.

§23

Or, pour Nietzsche, ce qui a manifesté historiquement une volonté de puissance efficace n’est pas le christianisme : c’est de nom seulement que l’Occident a été une civilisation chrétienne.

Précisons. Nietzsche ne nie pas que le christianisme authentique ait une volonté de puissance, mais il affirme qu’elle est la volonté de puissance des tarés, des esclaves, du troupeau, etc. Or on ne saurait concevoir que la volonté des tarés puisse durablement prévaloir face à celle de populations plus saines. Les triomphes mondiaux du christianisme ne peuvent donc s’expliquer que (1) si c’est autre chose qui a triomphé sous ce nom ou bien (2) si le christianisme avait en face de lui des populations encore plus tarées ou bien (3) parce que sa volonté de puissance était celle de peuples sains et forts. De quelque nuance qu’on colore (2) et (3), l’idée que le christianisme authentique serait une incapacité foncière devant la vie telle qu’entendue par Nietzsche lui-même est démentie.

En outre, s’agissant de (1), si ce n’est que de nom que ces conquêtes furent chrétiennes, car cette civilisation n’était chrétienne que de nom, il n’y a pas lieu, quand on prétend que le christianisme est décadence, de voir de la décadence par christianisme dans une civilisation qui n’est chrétienne que de nom.

§24

De notre point de vue, les triomphes et l’expansion d’une civilisation chrétienne n’ont pas de quoi surprendre en soi. Il est inévitable que la partie rationnelle cherche à subordonner la partie concupiscente et que la civilisation, en tant que subordination de la partie concupiscente à la partie rationnelle, cherche à s’étendre. La décadence est strictement la résurgence de la partie concupiscente, et c’est le symptôme de la décadence actuelle de l’Occident, où la subordination d’une partie par l’autre fut historiquement accomplie par et dans le christianisme, depuis le moment où celui-ci se développa, à une époque où le paganisme antique manifestait les plus évidents prodromes de la concupiscence débridée.

§25

Il y a d’ailleurs un écart entre l’évaluation du christianisme par Nietzsche et son évaluation du passé dont la forme culturelle est le christianisme, puisque Nietzsche parle de la vie au dix-neuvième siècle comme d’une « forme de vie déclinante … dans la sphère supérieure de l’intelligence » (vol. II, p. 107). Cet écart résulte évidemment de ce qu’il dit du christianisme purement nominal. Or le phénomène de la déchristianisation du dix-neuvième siècle n’échappe pas non plus à Nietzsche. Cela n’est guère compréhensible, compte tenu d’une critique du christianisme comme contraire aux facteurs dynamiques de la vie. Comment les formes héritières du christianisme au dix-neuvième siècle selon Nietzsche, démocratisme, socialisme…, peuvent-elles encore être un déclin « dans la sphère supérieure » d’une intelligence imprégnée par le christianisme ? Si le déclin se poursuit parce que le christianisme ne fait que changer de nom, le dix-neuvième siècle décline en tant que continuation du christianisme et non par rapport à la forme déclinante première qu’est le christianisme. – Mais, du reste, ces idéologies du dix-neuvième sont pour Nietzsche tantôt les héritières du christianisme, tantôt une forme de nihilisme résultant de la dispersion du christianisme, si bien que la discussion est à peu près vaine ici, pensons-nous.

§26

Au plan moral, le christianisme est fondamentalement une réaction de la conscience humaine contre la sodomie, c’est-à-dire contre la concupiscence entendue comme activité charnelle, à tout le moins hors des liens assurant la reproduction humaine, c’est-à-dire que le christianisme est, en tant que morale, un plaidoyer pour la subordination de la partie concupiscente par la partie rationnelle. Dans les langues allemande, anglaise, et d’autres, le terme « sodomie » a un sens beaucoup plus large qu’en français, incluant toute forme de perversion sexuelle, par exemple la bestialité. Que le paganisme gréco-latin fût saturé de sodomie ne saurait être nié par quiconque connaît un tant soit peu cette littérature, d’Eschyle, voire d’Homère (les relations d’Achille et de Patrocle étaient homosexuelles pour toute l’Antiquité ultérieure, c’est seulement pour nos professeurs qu’il y a un doute à ce sujet) jusqu’à Horace et Virgile, littérature dont on peut s’étonner qu’elle ait si longtemps servi à l’éducation des enfants en Occident, étant souvent plus explicite et plus crue que le vieil Homère. En son temps, Xénophon écrivait que ses lecteurs s’étonneront en apprenant qu’à Sparte les rapports sexuels avec des enfants étaient proscrits, car c’était quelque chose d’exceptionnel (« Mais à tout désir qui s’adressait visiblement au corps d’un enfant il [Lycurgue] a attaché une grande honte ; aussi, grâce à lui, à Lacédémone, les amoureux ne s’abstiennent pas moins des plaisirs sensuels avec leurs aimés que les parents ne le font avec leurs enfants, les frères avec leurs frères. Que certains cependant se refusent à le croire, je n’en suis point étonné. Dans bien des cités, en effet, les lois ne s’opposent pas à ce qu’on désire les enfants. » [Constitution de Sparte] : le passage montre que la prohibition légale n’était pas une réaction à des mœurs particulièrement débridées à Lacédémone par rapport aux autres cités grecques). La légalité de tels rapports, considérée à l’aune de la théorie moderne de la séduction (l’acte homophile imposé à un enfant crée un futur homophile), suffit à expliquer la prévalence de ces mœurs dans l’Antiquité : la tolérance crée la prévalence, et c’est l’homme concupiscent qui promulgue cette tolérance. Le silence de Nietzsche sur cette question, dans un si constant réquisitoire contre le christianisme, est à vrai dire… mystérieuse.

Le mystère pourrait être éclairci par un passage de La volonté de puissance : « D’une part le dévouement absolu et le goût de souffrir par ce qu’on aime, le besoin d’être maltraité – d’autre part l’aimé qui tourmente l’amant, qui jouit de sa puissance, d’autant plus qu’il se tyrannise lui-même en même temps : c’est un double exercice de la puissance. La volonté de puissance devient ici le besoin de se braver soi-même. » (Volume I, §408, Livre II, Chapitre VII, qui indique la cote originale « XII, 1e partie, §212 ») « L’aimé qui tourmente l’amant … d’autant plus qu’il (l’aimé)… » Ce n’est pas une erreur de la traduction, l’original se lit comme suit : « Die unbedingte Hingebung und das Gerneleiden vom Geliebten, die Begierde mißhandelt zu werden. Hingebung wird zum Trotz gegen sich. Andererseits der Liebgehabte, welcher das Liebende quält, sein Machtgefühl genießt, und um so mehr, als er sich selber dabei tyrannisirt etc. »

§27

Pour Nietzsche, le renoncement est nécessairement la conséquence de « l’inaptitude à la puissance ». Il ne lui traverse pas l’esprit que l’on puisse renoncer pour être libre, ce qui est en résumé la morale stoïcienne. César, Napoléon sont sans doute des cas notables d’aptitude à la puissance, qui forcent à ce titre l’admiration de Nietzsche, mais ces hommes étaient-ils plus libres ? Être libre ne peut évidemment pour Nietzsche avoir de sens qu’au regard de la volonté de puissance (quand ce n’est pas purement et simplement, en tant que revendication politique, une des formes de la décadence), mais si nous portons nos regards vers des figures moins inhabituelles que les autocrates conquérants, sur les riches par exemple, le prix de la puissance qu’ils acquièrent indéniablement avec l’argent n’est-il pas de consacrer tout leur temps à cette acquisition, alors même qu’ils pourraient avoir envie de se consacrer à d’autres choses, à l’otium, ou loisir, notion chère à l’Antiquité classique, à des activités plus intellectuelles, plus artistiques, plus « créatrices » ? Le Manuel d’Épictète répond à celui qui se plaint de n’avoir pas assez de relations dans la cité, relations par lesquelles Nietzsche dirait qu’il accroîtrait sa puissance, qu’il n’est pas raisonnable de se plaindre puisqu’il n’a pas voulu en payer le prix, à savoir en flattant les gens en place et en supportant l’effronterie de leurs portiers… – Même les riches sans occupations, comme les familles royales européennes de nos jours, que faut-il penser de leur vie toute de représentation, comme des statues transportées chaque jour d’un endroit à l’autre ? Et celui dont la puissance consiste à être au centre d’un cercle de parasites imbéciles, ne paie-t-il pas assez cher cette puissance ?

§28

Je ne sais où exactement Nietzsche est allé chercher que, pour le point de vue moral, c’est à « l’homme bon … l’homme moral qu’est dû le progrès de l’humanité ». Les préoccupations morales tendent au contraire à détacher l’esprit des enthousiasmes collectifs du progrès, et les défenseurs du progrès ont bien plutôt tendance à promouvoir contre les obscurantismes du passé des idées en somme nietzschéennes. Comme nous l’avons dit plus haut, pour la loi morale, il n’y a pas de progrès. L’idée même de progrès comporte en elle un relativisme moral au détriment de la moralité. Celui qui est convaincu de vivre à une époque plus morale que par le passé risque de se faire des idées erronées des enjeux moraux dans sa propre existence : la notion d’un mal diminué, plus bénin, celle que sa responsabilité se partage avec un mouvement dans lequel il est inclus… Or des signes de progrès, autres qu’un perfectionnement de certaines technologies plus ou moins ineptes (l’ubiquité du téléphone portable « intelligent », si elle rend quelques services, sert surtout aux esprits rudimentaires, eux-mêmes ubiquitaires, à commettre en permanence des « micro »-agressions dans l’espace public, ce à quoi les messages publicitaires qui saturent ce même espace les incitent d’ailleurs outrageusement : « Sois la vermine que tu veux être ! »), je n’en vois pas, des signes de progrès au sens de Nietzsche qui parle de développement de l’homme, de « surhomme », je n’en vois pas, alors que les populations occidentales se sont largement déchristianisées et ont même abandonné l’Église marxiste.

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§29
Spéculations sur l’aperception

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L’aperception a été introduite en philosophie par Descartes : « Je pense, donc je suis. » L’aperception est la forme sujet. Le changement permanent dans les processus physiologiques et psychologiques ne peut entraîner que les modifications ou l’abolition des représentations et de la représentation de soi, empiriques, mais non celles de l’aperception, transcendantale. C’est l’aperception qui donne l’idée nécessaire de l’âme. « Nécessaire » non dans le sens où Nietzsche l’entendrait (« l’homme a besoin ou croit avoir besoin de ceci et cela, donc il dit que c’est nécessaire ») ; ce n’est pas de nécessité physiologique ou psychologique qu’il s’agit, mais de nécessité logique. L’âme est le corrélat logique, dans une idée nécessaire, de l’aperception transcendantale et de la loi morale, en d’autres termes, c’est une idée a priori de la raison.

Dans cette liaison logique de l’aperception et de l’idée de l’âme, se trouve-t-il aussi l’idée d’âme personnelle ? Nous disons que la personnalité est le sujet empirique car elle est dans la représentation de soi. Si cette représentation de soi peut être abolie, tandis que l’aperception ne peut l’être, l’âme n’est pas personnelle. Nous avons dit que c’était « la forme sujet » : les différentes personnalités ont une forme qui est l’aperception. Nous avons aussi parlé, ailleurs, de « forme universelle de la subjectivité » : c’est l’aperception en tant que support de la personne et de la représentation. Le support de la personne n’est pas donc pas personnel mais universel. Le support des phénomènes est le noumène, la chose en soi : la chose en soi est le support de la personne et de la représentation via l’aperception. L’aperception est nécessairement première par rapport à la représentation puisque nous avons dit que l’une est liée aux états empiriques, l’autre non. Et la représentation est liée à la personnalité qui est une représentation de soi (du moi empirique). Mais la représentation est aussi dans la forme de l’intuition de l’espace et du temps, qui ne se perd jamais non plus. Nous disons aussi, ailleurs, que c’est l’âme personnelle, la conservation de la personnalité, qui sert de motif moral dans la raison pratique, si bien qu’une âme impersonnelle ne peut être une idée régulatrice nécessaire en métaphysique des mœurs. De sorte qu’à toute aperception, en chaque homme, correspond nécessairement une chose en soi distincte, si l’on veut que l’idée nécessaire d’âme remplisse sa fonction pratique-morale. L’aperception n’est donc pas la simple forme de la subjectivité mais un sujet. Mais si ce sujet perd sa représentation de soi, qu’en reste-t-il sinon une simple forme ? Et si la subjectivité de l’aperception peut se perdre, on en revient à la notion qu’elle est tout impersonnelle, et seulement personnelle par les contingences empiriques.

Pour que l’âme soit personnelle alors que la représentation de soi peut être abolie, il faut nécessairement considérer que cette abolition n’a pas de causes empiriques, naturelles, que la maladie mentale, par exemple, est une possession démoniaque. Pour les maladies mentales fonctionnelles, sans lésion organique discernable, c’est une supposition simple. Dans le cas de lésions organiques entraînant l’abolition de la représentation de soi, comme nous avons dit que cette abolition ne peut être d’origine empirique si l’âme est personnelle, il faut supposer que la lésion empirique a elle-même une cause surnaturelle. – Nous ne savons pas soigner les maladies mentales. C’est le grand scandale de la science.

Redisons-le, l’idée de l’âme est une idée nécessaire de la raison pratique, l’âme est donc, par ce rattachement à la raison pratique, nécessairement personnelle : son destin est d’être conservée comme sujet des rétributions de la loi morale. C’est cette âme personnelle qui doit connaître l’immortalité, c’est notre personnalité. Mais si je me prends ici-bas pour Napoléon, ce ne peut être cette représentation que j’emporte dans l’immortalité, car c’est là une altération de la représentation de soi. Si, gravement atteint, je me prends pour Dieu, je n’en serai pas non plus Dieu pour autant dans la vie éternelle. Il n’y a qu’une aperception subjective authentique pour chaque sujet, une âme personnelle, avant toute contingence empirique. Tout ce qui modifie mes représentations dans l’empirie est donc sans effet sur l’âme, et la prédestination est par conséquent une réalité, car rien de ce qui me touche dans l’empirie ne peut agir sur mon âme personnelle destinée à connaître l’immortalité.

Concept de totalité et Idée du monde dans l’Opus postumum de Kant, par Gerhard Lehmann, Kant-Studien (Traduction)

Traduction par Fl. Boucharel de l’essai Ganzheitsbegriff und Weltidee in Kants Opus postumum par Gerhard Lehmann, publié dans le journal Kant-Studien, volume 41, cahiers 3-4, 1936, pp. 307-330.

Gerhard Lehmann (1900-1987) est un philosophe allemand considéré comme un important connaisseur de Kant (Wkpd : « bedeutender Kantforscher »). Il fut responsable, dans les années trente, de l’édition au sein des œuvres complètes de Kant de l’Opus postumum.

Dans l’essai qui suit, Lehmann évoque la pensée de Hans Heyse, philosophe dont nous avons traduit le texte « Kant et Nietzsche » (ici). Fait partie de la démarche de Heyse comme de Lehmann la volonté de sortir Kant d’une matrice chrétienne. Lorsque Lehmann, dans ce cadre, en vient à dire que « l’homme est, en un certain sens, plus haut en tant qu’idée que les idées de Dieu et du monde, dont il rend possible l’union », nous devons lui donner tort : l’idée de Dieu ne peut impliquer en aucun sens que l’idée de l’homme lui soit supérieure, même dans la pensée kantienne. Cet aspect polémique n’est cependant pas essentiel dans l’essai qui suit, dont la teneur philologique n’échappera pas au lecteur.

Également esquissé dans cet essai, sur le fondement de l’Opus postumum et de Heidegger, un portrait de Kant en philosophe « existentialiste ».

L’Opus postumum : Passage des principes métaphysiques de la science de la nature à la physique, écrit posthume, est à juste titre considéré comme une œuvre majeure de Kant. Sauf erreur de notre part, les ouvrages parus en traduction française sont incomplets, sont des recueils d’extraits. La traduction française des passages de cet ouvrage kantien dans l’essai qui suit est de notre seule responsabilité.

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CONCEPT DE TOTALITÉ ET IDÉE DU MONDE
DANS L’OPUS POSTUMUM DE KANT

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par Gerhard Lehmann, Berlin

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Les manuscrits de Kant non publiés de son vivant, et dont la première édition complète est à présent achevée (la première partie, c’est-à-dire les liasses ou cahiers I à VI, a paru au début de l’année 1936 et constitue à présent le volume XXI des œuvres complètes de l’édition de l’Académie, et la seconde partie, à savoir les cahiers VII à XIII, d’ores et déjà menée à terme, paraîtra dans le courant de l’année en tant que volume XXII1), apportent, cela est reconnu depuis longtemps par la littérature, un nouvel éclairage à de nombreux concepts de la philosophie critique. Dans les cahiers les plus tardifs en particulier (X, XI, VII, I), auxquels Kant travailla de 1799 à 1803, plusieurs motifs déterminants, plusieurs positions et résultats des écrits antérieurs sont non seulement modifiés mais aussi réélaborés dans une direction clairement identifiable. La direction de ces développements fut fixée dans le cadre de la tâche à laquelle Kant s’attela dix ans après la publication des Premiers Principes métaphysiques de la science de la nature, et qu’il appelle le passage ou la transition (Übergang) des principes métaphysiques à la physique. Ce n’est qu’au cours du travail sur cette transition, qui ne devait s’étendre que sur « quelques feuillets », que Kant réalisa pleinement l’ampleur d’une telle tâche ; le plan s’élargit de plus en plus jusqu’à embrasser l’ensemble du système de la philosophie transcendantale. La reconstitution génétique des quatorze brouillons (incluant le cahier I) par E. Adickes2 permet de distinguer les étapes suivantes. Tout d’abord, fut intégrée dans la « physique » en tant que théorie des forces motrices l’hypothèse de l’éther, qui était déjà importante pour Kant avant cela (depuis sa dissertation de maîtrise de 1755) mais ne fut pas utilisée dans les écrits critiques. Puis Kant tenta, à l’aide de la table des catégories, d’élaborer une systématique des forces motrices : le système des éléments de la matière. À la fin de chacune des ébauches concernant le système des éléments, se trouve la tentative minutieuse de penser l’éther comme condition a priori de l’unité de l’expérience physique : c’est la déduction de l’éther. La réflexion sur les problèmes épistémologiques impliqués dans cette déduction le conduit alors à reprendre la thématique de la déduction transcendantale. Kant s’efforce (dans les cahiers X et XI) de présenter une « nouvelle » déduction transcendantale, dont le cœur – la théorie de l’aperception transcendantale – est traité séparément (dans le cahier VII) : c’est la théorie de l’autodétermination (Selbstsetzung). Le passage à la théorie des idées est accompli par l’intégration du concept d’autonomie et le rapprochement des deux « régions » théorique et morale-pratique de la raison : l’autodétermination devient une caractéristique de la « personne », et la philosophie transcendantale atteint son « plus haut point » dans la systématique des idées de Dieu, du monde et de l’homme.

Un premier aperçu suffit à montrer que Kant fait souvent usage d’un concept au centre de l’attention de la philosophie contemporaine : le concept de totalité. Les passages déterminants, au regard du système, où ce concept intervient sont les suivants. La physique resterait fragmentaire, un simple agrégat et non un système, sans la science de la transition [des principes métaphysiques de la science de la nature à la physique] qui est justement destinée à garantir son unité systémique. L’éther est une hypothèse nécessaire, car sans lui aucune cohésion matérielle (« aucune attraction cohésive » XXI, 378) n’est possible. Le système des éléments de la matière qu’il s’agit d’élaborer est une étape vers un système que Kant appelle système du monde et qui ne va plus des parties au tout mais du tout aux parties. La déduction de l’éther s’appuie sur le fait que l’éther (substance calorifique, matière calorifique) en tant qu’espace rempli représente en même temps le « principe d’unité de la totalité de l’expérience possible » (XXI, 224). Les forces motrices, dont nous éprouvons l’action dans nos perceptions (en tant que réactions), doivent être constituées en tant que tout par le sujet ; car « la réceptivité des phénomènes repose sur la spontanéité de la synthèse dans l’intuition de soi » (XXII, 535). La structure holistique de la région de la perception suppose que l’affection empirique par les « phénomènes » ne soit autre chose que l’expression d’une affection transcendantale de soi par soi dont les modes sont l’espace et le temps (ces derniers sont l’« actus de la représentation en tant que force par laquelle le sujet s’auto-détermine », XXII, 88) : espace et temps forment ainsi eux-mêmes un tout. Le tout du « monde » trouve son terme correspondant dans l’idée de Dieu : unifier les deux idées de manière synthétique est la tâche la plus haute de la philosophie transcendantale ; l’homme est copula, par quoi Dieu et le monde sont liés « dans un principe » et posés comme un « tout absolu » (XXI, 37, 80).

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Le concept de totalité jouait déjà un rôle majeur dans les écrits plus anciens de Kant, en particulier la Critique de la raison pure et la Critique de la faculté de juger, soit dans une acception aristotélicienne soit dans une nouvelle conception propre à Kant qui restait à éclairer. Avant de nous demander si les manuscrits posthumes laissent voir un perfectionnement de ce concept, examinons-le d’abord tel qu’on le trouve dans la littérature sur Kant. En tant que représentant d’une biologie holistique, Hans Driesch a étudié la doctrine kantienne des catégories au regard du concept de totalité, et revendiqué une révision de la table des catégories3. Cette recherche, essentiellement destructive, doit être jointe à celle, exhaustive et constructive, de Hans Heyse4, qui unit dans le cadre d’une logique du concept de totalité l’ensemble des démarches de Kant, y compris celles des manuscrits posthumes. Les importants travaux d’Alfred Baeumler sur la Critique de la faculté de juger5, pionniers dans l’étude la plus récente de l’œuvre de Kant mais malheureusement pas encore achevés, ne peuvent être ici qu’évoqués6.

Dans la Critique est introduite en tant que troisième catégorie de la relation, déduite de la forme du jugement disjonctif, la catégorie de la communauté : dans tous les jugements disjonctifs, la « sphère » est représentée comme un « tout » divisé en parties, et ces parties ne sont pas pensées unilatéralement, ainsi que dans une série, mais réciproquement, « comme dans un agrégat ». Sur cette catégorie repose le principe de communauté (troisième analogie), selon lequel « toutes les substances, en tant qu’elles peuvent être perçues dans l’espace comme simultanées, entretiennent une relation d’action réciproque universelle ». Ici aussi apparaît le concept de totalité : les objets, représentés comme existant simultanément et liés, doivent déterminer leur position réciproquement dans un même temps, « et constituer ainsi un tout ». – Pour Driesch, la communauté telle que l’entend Kant n’est pas encore une totalité, mais seulement un autre nom pour la causalité (mécanique). Les catégories kantiennes de relation ne comprennent pas tous les concepts de relation ; dans la table des jugements de relation, il manque le jugement conjonctif complet (S est P1, P2 … Pn), duquel, selon Driesch, se laisse seul dériver le couple conceptuel tout-partie. Driesch demande donc de remplacer la catégorie kantienne de communauté par la catégorie d’individualité : « L’individualité exprime le tout tel que constitué par les parties tout en étant autre chose que les parties, à savoir, justement, Un » (40). Par voie de conséquence, Driesch demande de remplacer le principe de communauté par le principe d’individualité : « La totalité reste totalité dans la persistance, la totalité peut entrer dans des processus de modification, la totalité se compose de parties mais est plus que la somme des parties » (50-1).

S’il s’agit essentiellement pour Driesch de justifier sa distinction de la causalité « sommative » (mécanique) et de la causalité « totalisante » (vitale et psychique), ce n’est que dans les écrits de Heyse que le motif logique de cette différence paraît en pleine lumière, non par un tour polémique contre Kant mais dans le cadre d’une nouvelle interprétation de la philosophie critique, laquelle interprétation est dans les écrits plus récents de Heyse conduite au sein d’une histoire des idées7.

Le motif logique, qui déjà incitait Kant à élaborer une « logique holistique » (Ganzheitslogik), est compris par Heyse dans une double corrélation du « général » et du « particulier », à savoir dans l’opposition entre concept abstrait et concept systémique. Le concept abstrait saisit le général comme « ce qui est commun à des éléments objectaux ou conceptuels (caractères, propriétés) » ; le concept systémique saisit le général comme « relation d’éléments objectaux ou conceptuels »8. Dans les deux cas, le commun est défini par une totalité de particuliers ; mais c’est seulement dans le second cas que le tout est défini comme totalité vraie, comme la totalité du général-concret englobant en soi le particulier. Le principe de relation est « l’expression condensée (verdichtete Ausdruck) du tout des différenciations ». Il est donc un « tout », un totum qui est plus que la simple somme des parties. Plus précisément : les parties ne se laissent ici nullement penser comme sommatives, elles sont bien plutôt des « dérivations de cette totalité » (8).

Concept abstrait et concept systémique sont des principes d’ordonnancement ; tout comme Driesch, Heyse part du principe qu’il y a « quelque chose d’ordonné », que l’objectalité à connaître « est dominée par l’ordre » (3). Quand « le tout, la totalité de la réalité est considéré comme l’objet réel de la connaissance philosophique », la « logique du concept de totalité » exige de représenter ce tout sur « une échelle de concepts de totalité » ; et c’est à la lumière de cette tâche que Heyse comprend la philosophie kantienne, dont il veut découvrir le « contenu purement théorique ». Chacune des trois Critiques a ainsi sa propre région de la réalité pour objet : la région physique (et) de la perception, la région éthique, la région organique. « Voir » l’idée, en dernière analyse fort ancienne, de « structure régionale de la réalité » – chaque région étant « dominée par son propre logos » – est le véritable sens de la logique transcendantale de Kant. Et le concept d’intuition pure représente le point où Kant parvient à « découvrir » (en fait à « redécouvrir ») le nouveau type de la logique holistique, à l’encontre de la logique abstraite (64).

Des nombreuses questions que Heyse cherche à résoudre au moyen de cette interprétation, nous ne discuterons ici que le problème de la perception. Car c’est pour ce problème que Kant, selon Heyse, est parvenu dans l’opus postumum, pas avant, à une formulation conforme à sa logique holistique. L’opus postumum est donc d’une importance capitale pour la compréhension de la philosophie kantienne, et Heyse est un des rares chercheurs à s’être confronté aux manuscrits posthumes dans une intention systématique. C’était déjà arrivé avant lui : Vaihinger recourut à l’op. post. pour élucider le concept de Dieu, le comte de Keyserling celui de « transition », E. Marcus la théorie de l’éther, E. Adickes la double affection en tant que « clé » de l’épistémologie kantienne ; A. Krause avait de son côté cherché à reconstruire la structure du système9. Pour les études kantiennes les plus récentes, ces tentatives n’ont cependant pas une grande portée.

Heyse, au contraire, touche un nerf de la démonstration kantienne ; c’est le « problème de fond » de l’opus postumum qu’il traite (de manière non pas exhaustive mais précurseur). Ce qu’il appelle « concept systémique de la région de la perception » apparaît chez Kant dans le cadre de la « nouvelle » déduction transcendantale (cahiers X et XI), dont sont également tirées toutes les citations de Heyse. Et la position de la nouvelle déduction dans les textes posthumes correspond tout à fait, en relation au système, à la position de la « vieille » déduction dans la Critique. Sur elle repose toute la science de la « transition ». Heyse affirme deux choses : α) avec la nouvelle déduction, Kant a en vue une « théorie intégralement fondée des catégories de la région de la perception » et β) cette fondation intégrale de la région physique est le travail des premiers principes métaphysiques de la science de la nature, c’est-à-dire qu’elle n’appartient pas à la thématique plus étroite de l’op. post. Comme la suite de notre exposé le montrera, la seconde de ces thèses est litigieuse, la première pertinente à tous points de vue.

Selon Heyse, le concept d’expérience dans l’analytique transcendantale n’est pas univoque mais plurivoque. La sphère des phénomènes comprend « deux types d’objets » : l’objet des sciences mathématiques de la nature et l’objet de la perception. Bien qu’il indique leur différence, Kant traite ensemble les deux objets. Le point de départ de la différence consiste en ce que, déjà dans la première édition de la Critique de la raison pure, Kant conçoit la physique comme fondée sur les sens externes et la perception comme une modification du sens interne. Le traitement commun consiste en ce que la Critique ne conduit la théorie des catégories que tant que « les régions objectales considérées par elle sont saisissables ensemble au moyen des catégories » (61). L’être propre de la région physique ne devient problème que dans les premiers principes métaphysiques, et « une concrétisation de la théorie ‘transcendantale-analytique’ des catégories » n’est visée pour la région de la perception que dans le seul op. post. (68).

Le réel n’est que partiellement défini par ce qui est mobile dans l’espace ; les « relations systémiques de la région physique » laissent indéterminées les qualités sensibles de la réalité. Comment celles-ci doivent-elles être comprises au moyen des catégories ? « C’est la question de l’opus postumum » (69). Elle se décompose en un problème matériel et un problème formel. Heyse situe dans le problème matériel la correspondance posée par Kant entre forces motrices de la matière et forces motrices du sujet comme « réactions » aux premières. Comme problème formel, il indique la recherche de la législation formelle par laquelle « la région de la perception est constituée en nouveau mode d’être spécifique » (71). Et la solution lui paraît être la présentation du temps comme forme holistique fondatrice à laquelle est soumise la totalité des « synthèses » des forces motrices affectant le sujet (72). C’est ainsi le temps, le sens interne qui est le « concept systémique de la région de la perception », – par où l’analytique des principes, dans la « théorie du sens interne » de laquelle cette problématique est tout entière enracinée, est de nouveau atteinte.

Pour la méthodologie de l’interprétation textuelle, cette tentative est très instructive car les textes posthumes sont ici entièrement intégrés dans le système de la Critique. Non seulement des « pousses tardives » de Kant (selon Adickes) ou toute nouvelle représentation de la démarche critique par son auteur sont écartées de l’interprétation, mais en outre l’indéniable perfectionnement du système trouve sa juste place : la théorie de la perception de l’op. post. explicite le concept systémique du temps fondé par la Critique, et ce concept du temps doit à son tour être interprété au regard de la théorie de la perception du texte posthume.

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Après ces remarques préliminaires, nous pouvons nous atteler à notre tâche principale : examiner les différentes manières dont le concept de totalité est employé dans l’opus postumum et présenter la relation entre concept de totalité et idée du monde. Heyse lui-même souligne que la « ligne directrice » est « plusieurs fois rompue » dans le texte posthume. De fait, toutes sortes de thèmes apparaissent ; on peut dire que tous les thèmes favoris de Kant depuis les écrits de jeunesse sur les forces vivantes jusqu’à la Critique de la faculté de juger reviennent dans l’op. post. Kant considérait provisoirement que peu de choses dans ces manuscrits était prêt à être édité10 ; il pense pour lui-même et ne s’impose aucune contrainte, la terminologie est plus négligée que dans les œuvres imprimées. La pensée productive, cependant – et cela ne manque pas d’étonner le chercheur qui entreprend l’étude de ces brouillons –, est remarquablement indépendante des oscillations de la réflexion et de l’irrégularité des formulations : à cet égard, il n’y a aucune rupture. Il s’agit donc d’entrer dans ce processus vivant de perfectionnement dans lequel Kant exerce sa réflexion. Souvent, en particulier dans les minutieuses recherches des cahiers X et XI, on voit pour ainsi dire à l’œil nu les points où Kant, après une phase de remaniement, se trouve entraîné vers une nouvelle orientation constructive. Il faut examiner ces « points d’inflexion » pour trouver la « ligne directrice ». Et ce n’est pas par hasard si le problème de la totalité se trouve à chacun de ces points.

Nous ne pouvons prétendre à l’exhaustivité. Les manuscrits posthumes ont une ampleur bien plus considérable que la Critique. Si les 1.269 pages de texte comportent, même dans les dernières ébauches, des redites, la nouvelle déduction transcendantale, par exemple, ne compte à elle seule pas moins de 262 pages (cahiers X et XI, auxquelles s’ajoute la théorie de l’autodétermination dans les 131 pages du « supplément » au cahier VII). Il nous faut donc procéder à un tri. Nous devons nous limiter aux passages où une modification profonde de la thématique est perceptible. L’hypothèse selon laquelle il y aurait dans l’opus postumum deux œuvres (c’est-à-dire les plans de celles-ci) n’est toutefois pas valable. Le problème d’abord formulé dans le brouillon in-octavo [du cahier IV] (1796), à savoir fonder une science « formant un tout comparativement complet qui ne soit ni simplement une métaphysique de la nature ni une physique mais la transition de la première à la seconde et comprenant le pont qui unit les deux rives » (XXI, 403), ce problème reste un thème fondamental du début jusqu’à la fin. Cette thématique de la « transition » est même, dans le dernier cahier (I), élaborée en une systématique des transitions possibles (cf. XXI, 17).

La présence de réflexions de philosophie morale et religieuse dans une pensée présentant principalement les caractères de la philosophie naturelle est le plus frappant. C’est aussi une nouveauté. (Elle se trouve au cahier VII et se déploie à partir d’une analogie : de même que le sujet se définit dans l’espace et le temps comme phénomène, il se définit dans l’impératif catégorique en tant que personne, XXII, 53 s. Les deux sont des autodéterminations, autognosie et autonomie selon la distinction plus tardive de XXI, 106. Comment se comportent-elles l’une vis-à-vis de l’autre ?) Plus décisive que l’inflexion dans la théorie des idées est toutefois l’inflexion dans la théorie de la connaissance. Kant n’avait, au commencement de son travail, pas la moindre intention de reprendre ces questions. Il tenait le « travail critique » pour achevé, comme il le dit à la fin de l’avant-propos à la Critique de la faculté de juger et, neuf ans plus tard – bien que ce ne fût pas, alors, à si juste titre –, dans les explications opposées à Fichte. La déduction transcendantale de la Critique ne l’a certes jamais pleinement satisfait, et il y a d’autres points où se trahit une préoccupation ininterrompue de sa part avec les questions théoriques fondamentales de la Critique. Mais la nouvelle science de la « transition » fut projetée à partir de prémisses purement physiques. Dans un premier temps, l’éther sert seulement de moyen descriptif ; il doit expliquer une série de phénomènes physiques (l’inertie, la formation de gouttes, la capillarité, le brillant des métaux, le magnétisme, etc.) ; mais qu’il rende possible – comme cela viendra plus tard – l’expérience elle-même, c’est ce dont il n’est pas encore question.

La césure décisive se trouve dans la transition entre l’hypothèse de l’éther et la déduction de l’éther : l’examen passe de la physique à l’épistémologie, de l’objectalité physique à la connaissabilité des objets physiques, du thème des forces motrices à la région de la perception, – de l’objet au sujet. Quelle fonction remplit ici le concept de « totalité » ? C’est ce qu’il faut d’abord se demander. Quand ce point sera éclairci, la seconde césure, l’inflexion de l’épistémologie vers la théorie des idées, pourra être établie. Et c’est seulement à partir de là que la « logique holistique » projetée dans le cahier I pourra être alors reconstituée.

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a) En tant qu’élément hypothétique, l’éther est une matière expansive « originaire », dont les parties ne possèdent pas de liaison car la « liaison » (attraction) elle-même s’explique d’abord par l’éther (XXI, 374). Il possède un mouvement « originaire » et non dérivé, une force « vivante » par opposition à la force « morte » (de la pression). Il est souvent appelé substance calorifique (Wärmestoff), matière calorifique (Wärmematerie), mais pas toujours : le brouillon in-octavo, par exemple, entend définir la chaleur comme une « aspiration semblable à une vapeur », la lumière comme une « émanation rectiligne » de l’éther (XXI, 381). Dans tous les cas, cet élément originaire hypothétique est une matière « éthérique, pénétrant toute matière de façon originaire et remplissant l’univers » (XXI, 383), restant toujours la même, « identique partout ». L’éther est hypothétique car c’est une simple « idée » (XXI, 378) et non un objet d’expérience. Cependant, l’hypothèse de l’éther n’est pas n’importe quelle supposition arbitraire mais une « hypothèse nécessaire », car sans éther « aucune liaison indispensable à la formation d’un corps physique ne peut être pensée » (ebenda). L’éther est la condition de toute liaison matérielle (ou liaison de forces) : il est le principe physique de la totalité.

Ici commence la problématique à laquelle Kant a affaire, concernant ce principe, dans la déduction de l’éther. Quand nous parlons d’un « tout » physique, le domaine de l’expérience physique n’est-il pas déjà outrepassé ? Un « élément universel ubiquitaire et omnimoteur » considéré directement serait certes un élément purement hypothétique, fictif – n’est-il pas cependant, considéré indirectement, un élément nécessaire au « système » des forces motrices, « par conséquent un élément donné qui sert de fondement à toutes les forces motrices de la matière dans le système des éléments » (XXI, 543) ? Kant pose donc tout d’abord une différence entre démonstration directe et indirecte de l’éther – en prélude aux « distinctions » qui seront toujours plus nombreuses au cours de la recherche : plus tard il y aura des distinctions au sein du concept d’espace (spatium sensibile–cogitabile), au sein du concept de phénomène (phénomène direct et indirect), au sein du concept d’affection (affection par les phénomènes et affection de soi par soi), au sein du concept de sujet, etc. Tout cela sont des signes d’une logique holistique « régionale », pointée par Heyse, et qui nous deviendra bientôt plus claire.

Naturellement, la différence entre deux « preuves » – directe et indirecte – de l’existence de l’éther ne signifie pas en soi une double objectalité de l’éther. Cependant, derrière les tentatives de déduction se dissimule justement cette différence « régionale ». Si l’éther est improuvable « de manière directe », il n’est pas non plus en tant que principe de totalité la même chose que cette substance originaire supposée : « La substance calorifique, est-il écrit dans un passage du cahier V (XXI, 545 s.), est-elle une substance purement hypothétique pour expliquer certains phénomènes au sein de la matière, et par suite une connaissance empiriquement conditionnée de la matière et de ses forces motrices, ou est-ce une connaissance donnée par la raison a priori de ces mêmes choses en tant qu’objet relatif à la transition de la métaphysique à la physique ? ou bien est-ce un objet dont l’existence est démontrable catégoriquement et a priori ? » Kant se donne beaucoup de mal avec des réflexions de ce genre. Presque toutes les discussions de sa démonstration commencent par la formule stéréotypique : il est étrange, il semble même impossible « de vouloir démontrer a priori l’existence d’un objet des sens, comme c’est le cas avec la supposition d’une substance calorifique ubiquitaire, dont il est ici affirmé qu’elle ne doit pas être pensée comme hypothétique » (XXI, 538).

L’« étrange » consiste en ce que Kant infère autre chose que ce qu’il souhaite inférer. L’existence d’une « substance donnée a priori » doit être inférée – la structure « holistique » de la matière est inférée : « Le calorifique est cette matière répandue dans l’espace qui ne peut être pensée comme un agrégat de parties mais seulement comme existant au sein d’un système » (XXI, 553). Le « calorifique » est donc la matière en tant que système, en tant que tout ! Ce point est rendu par moments plus clair : « L’objet d’une expérience générale contient en soi toutes les forces de la matière subjectivement motrices et par conséquent affectant la sensibilité et produisant des perceptions, dont la totalité s’appelle le calorifique » (XXII, 553). Mais Kant se défend toujours de désubstantialiser cette « totalité » ; reste l’impression de fausse hypostase d’un simple principe. À ce sujet, cependant, deux choses doivent être considérées. Tout d’abord, le développement de la pensée va toujours, dans toutes les ébauches, de l’hypothèse de l’éther vers l’éther en tant que « concept systémique » de la physique, jamais dans l’autre sens. Ensuite, le motif, maintenir la « substantialité »11 – nous pouvons dire aujourd’hui la nature énergétique – de l’éther, est dans un certain sens pleinement justifié. Ce n’est en définitive rien d’autre que le moyen d’exprimer le fait que le tout « précède » réellement les parties, que la totalité est plus que la « somme des parties », comme chez Driesch, ou que les parties sont des « dérivations » de la totalité, comme chez Heyse.

Et il s’agit bien d’une tentative dans le domaine de l’objectalité physique. L’éther que déduit Kant doit produire dans la physique ce que l’entéléchie de Driesch vise à produire dans le domaine de la biologie. Ce n’est certes pas un facteur naturel téléologique mais c’est bien un facteur « totalisant » : « Le calorifique est ce qui constitue la cohésion de l’ensemble de la matière dans l’espace et qui n’est quant à lui aucune substance préhensible » (XXI, 561). « Pour que la matière soit dynamiquement présente avec la propriété d’un espace sensible et par conséquent dans l’ensemble des corps, il doit y avoir un tout existant par soi, pénétrant tout, identique partout et de façon continue, et une substance qui serve de fondement aux forces motrices et à leur mouvement en vue de la possibilité d’une expérience (de l’ensemble du possible) » (XXI, 236).

Cela explique l’attachement de Kant à conduire la preuve de l’éther de façon non pas synthétique mais analytique, ainsi que le fréquent recours, en définitive stéréotypique, au principe d’identité. « On montre que la validation d’une telle matière … est la même chose que le concept de la totalité de celle-ci (c’est-à-dire des forces motrices de la matière) » (XXII, 614). Si nous pensons les forces motrices de la matière, autrement dit la matière elle-même, comme un tout, nous pensons ces forces comme des modifications de l’éther ; si nous pensons l’éther, nous le pensons comme principe de totalité ou de structure de la matière : l’un est simplement le commentaire de l’autre. Le « tout » ne signifie pas ici une « généralité discursive » mais une « généralité collective … qui n’est imputable à l’univers (la matière) comme un tout absolu que dans le concept du calorifique » (XXII, 614). Le tout est une unité (ens singulares) (ebenda) : d’où l’insistance sur le fait que l’éther est une substance unique. Nous verrons qu’ici se trouve le point où le concept d’éther et l’idée du monde se fondent l’un dans l’autre.

b) Le tournant de la physique en épistémologie (ou mieux, en philosophie transcendantale) n’est toutefois pas encore réalisé. Si les forces motrices de la matière forment un tout, elles doivent concorder, coniunctim, et non être « agrégées », sparsim ; l’éther peut alors être défini comme concept systémique de la physique, comme principe structurel de la matière. Mais si, au contraire, elles ne forment pas un tout, nous ne sortons pas d’une simple généralité « discursive » (concept abstrait au sens de Heyse) ; la déduction de l’éther est alors sans valeur. Comment pouvons-nous fonder la totalité des forces motrices sans pétition de principe ou d’une manière qui ne soit pas circulaire ? Par cela que la physique, pour être une science, doit être un système ? Mais quand la physique contemporaine, par exemple, est encore moins un « système » que ne l’était la physique newtonienne, n’est-elle de ce fait plus une « science » ? Adickes polémique de la façon suivante contre Kant : on ne peut prescrire à une science empirique ce qu’elle doit être ; l’exigence de Kant vis-à-vis de la physique est une perte de temps et d’énergie, pas même un vœu pieux mais une mécompréhension foncière de l’essence de cette science. L’inférence de l’existence de l’éther et de ses propriétés « aprioriques » supposées, impondérabilité, incoercibilité, incohésivité, inexhaustibilité, la classification des forces motrices de la matière selon le schéma des catégories, – ce sont là des jeux sans valeur indignes du génie de Kant, et un renoncement aux bornes fixées par la Critique12. Il est douteux qu’un tel blâme puisse rendre un quelconque service à une interprétation de l’œuvre posthume. Il n’est, de même, pas difficile de voir que l’unité de la région physique supposée par Kant est par là confondue avec la systématisation abdiquée de nos concepts physiques ; même si Kant n’est point parvenu à son but, son hypothèse de base peut être correcte. Il n’en demeure pas moins, cependant, que nous ne pouvons jamais montrer dans une réflexion objectale pourquoi il doit y avoir un « tout » de la matière.

Il ne faut pas croire que Kant ne le savait pas. Il le savait au contraire si bien que c’est justement à partir de cette problématique que le perfectionnement de la déduction de l’éther devient une « nouvelle » déduction transcendantale. Et ce non pas d’abord dans les cahiers X et XI ; dans les ébauches plus anciennes aussi est « déduite » la nécessité d’un tout objectif de la nature, qui est à son tour condition de la déduction de l’éther. Les réflexions des cahiers X et XI ne retiennent dans la déduction de l’éther que ce qui doit supporter la charge de la preuve : le principe d’« unité de l’expérience ».

À ce sujet, il convient tout d’abord de montrer certaines homologies caractéristiques de la « logique holistique » de Kant : tout comme il est dit de la matière qu’elle « constitue un tout absolu, existant per se » (XXII, 610), qu’il y a certes des corps et des substances mais non des matières, et que le tout de la matière est Un, une « unité holistique », il est également dit de l’expérience qu’elle est un tout et que l’on ne parle d’expériences au pluriel que par incompréhension, – la généralité du concept d’expérience ne doit pas ici être « appelée distributive, comme quand de nombreux caractères sont imputés à un seul et même objet, mais collective, c’est-à-dire comme unité holistique » (XXII, 611) ; lorsque l’on parle d’« expériences » au pluriel, il ne faut y voir que « des représentations de l’existence des choses, représentations subjectivement liées les unes aux autres dans une série continue de perceptions possibles. Car s’il y avait un trou entre elles, par ce hiatus seraient déchirés le passage d’un acte d’existence à un autre et par là-même l’unité du fil conducteur de l’expérience ; un événement qui devrait, pour que l’on pût se le représenter, appartenir à l’expérience, ce qui est impossible » (XXII, 552).

Naturellement, la concordance entre la structure holistique de la matière et celle de « l’expérience » n’est pas fortuite : l’une fonde l’autre, et l’explication du « sens » de cette fondation est la tâche de la déduction transcendantale. Mais restons-en à la structure de la région de l’expérience en tant que telle. « L’expérience a pour fondement : 1/ la perception, laquelle nécessite toujours des forces motrices (qu’elles soient externes ou internes) affectant le sujet 2/ l’élévation du perçu à l’expérience. Pour cela, il faut un principe interne du sujet lui permettant de penser l’objet perçu dans sa détermination complète » (XXII, 499). De même que les forces motrices sont les « parties » du tout (dynamique) de la matière, les perceptions sont les parties du tout (synthétique) de l’expérience ; tout comme le système des forces motrices reçoit sa structure de l’éther en tant que principe structurel, le système des perceptions reçoit sa structure d’un « principe interne » du sujet. Ce principe « totalisant » de l’expérience est un « principe de la synthèse », qui « doit naître a priori de l’entendement » (XXII, 473) – il rend possible l’expérience, et « ce qui est indispensable à la possibilité de l’expérience ne provient pas de l’expérience mais est a priori » (XXII, 480). Tout comme l’éther doit être une « substance démontrable a priori au moyen des catégories » (XXI, 223) car il est au fondement de « la possibilité des forces motrices et de leur liaison » (XXI, 229).

La relation de la déduction de l’éther à la nouvelle déduction transcendantale se laisse à présent représenter en deux étapes. La première est que les deux régions « matière » et « expérience » sont substituées l’une à l’autre. La seconde est que les invariants reconnaissables dans cette substitution sont détachés et employés à l’édification d’une preuve complète, la nouvelle déduction transcendantale au sens étroit. Nous voulons brièvement expliciter ces deux points. Tout d’abord, la substitution, qui forme le sujet principal des cahiers II, V et XII : parce qu’il est vrai de l’expérience qu’elle est un tout synthétique des perceptions, il est vrai de la matière qu’elle est un tout dynamique des forces motrices – pas seulement per analogiam, mais parce que le fondement de la démonstration de la possibilité de l’expérience est la condition de toute connaissance objective de la matière. Parce qu’il est vrai de la matière qu’elle est un tout des forces motrices, il est vrai de l’expérience qu’elle est une unité holistique, un système de perceptions – à son tour non per analogiam mais parce que sans l’éther (en tant qu’espace plein, spatium sensibile) il n’y a pas « d’unité de la totalité de l’expérience possible » (XXI, 224). La substitution est donc complète et la fondation réciproque. Mais qu’est-ce qui permet de passer d’une région à l’autre ? – La nature de la perception.

Nous pouvons à ce stade décisif indiquer brièvement ce qu’est la nouvelle déduction transcendantale : « La perception appartient aux forces motrices agissant à l’intérieur du sujet dans la sensation » (XXII, 444). Au système des forces motrices appartient la perception, mais aussi, au système des perceptions appartiennent les forces motrices : la perception est le point d’intersection des deux sphères d’objet, elle est invariante vis-à-vis des caractères systémiques de la sphère physique et de la sphère épistémologique. Une telle pensée surprend chez Kant et présente tous les signes de la nouveauté : on peut y voir une régression ou bien un développement conséquent ; dans tous les cas, elle est, de prime abord, surprenante. Car comment une perception pourrait-elle être une force motrice de la matière ou l’une quelconque des forces physiques une « perception » ? Les forces de la nature ne sont-elles pas objectives et les perceptions subjectives ?

Pour répondre immédiatement à cette objection, prenons la pensée directrice de la nouvelle déduction, qui pose la sujet-objectivité (Subjekt-Objektivität) de la perception et de plus réunit en soi tous les membres de la preuve. Nous l’appelons, conformément à la terminologie kantienne, le principe de correspondance. « Les forces motrices de la matière sont ce que le sujet lui-même exerce avec son corps sur des corps. – Les réactions correspondant à ces forces sont contenues dans les actes simples par lesquels nous percevons les corps eux-mêmes » (XXII, 326). Il paraît impossible « de vouloir représenter a priori ce qui repose sur des perceptions, par exemple le son, la lumière, la chaleur, etc., ce qui, pris ensemble, est le subjectif de la perception ; pourtant, cet acte de la faculté de représentation est nécessaire. Car si aucun contre-acte de l’objet ne lui correspondait, cette faculté ne recevrait aucune perception de l’objet via la force motrice de celui-ci » (XXII, 493). « L’action des forces motrices du sujet sur l’objet externe des sens, dans la mesure où le sujet est réciproquement moteur sur son propre organe, est en même temps l’objet externe et interne du sujet comme cause des phénomènes en vue de la possibilité de l’expérience » (XXII, 345).

Sans entrer dans les différents cas, résumons seulement les motifs déterminants pour le principe de correspondance : α) le motif psychophysique, β) le motif de l’égalité entre actio et reactio, et γ) le « motif constitutionnel » : penser chaque objet, indépendamment de la nature de son objectalité, comme constitué d’actes. Aussi caractéristique que soit le motif constitutionnel pour le subjectivisme de Kant, il faut cependant bien voir que le concept d’acte lui-même reçoit une signification plus large : ce n’est pas une métaphore lorsque Kant parle de forces « agissantes » et quand il leur subsume les actes de l’entendement. (« Aux forces motrices appartient aussi l’entendement humain. De même, le plaisir, l’aversion et la concupiscence. » XXII, 510) Le dynamisme qui caractérise les parties physiques de l’œuvre posthume – la relation de l’opus postumum avec les premiers principes métaphysiques consiste en effet à autonomiser la « dynamique » et à ramener la « mécanique » au niveau des purs principes « mathématiques » premiers des sciences de la nature – et qui s’exprime dans une polémique constante contre l’atomistique, contre toute manière quantitative de voir et contre Newton, est étroitement corrélé au « synthétisme » des parties épistémologiques ; et il ne faut pas non plus méconnaître que c’est une pensée holistique qui obtient cette concordance.

Le moi connaissant est un moi concret, c’est-à-dire que ses actes de connaissance sont liés aux actions de son corps (motif psychophysique). Les actions de ce corps se trouvent en relation réciproque avec celles d’autres corps (égalité entre actio et reactio). Les perceptions ne sont pas seulement « provoquées » de l’extérieur, ce sont des réactions qui « correspondent » aux forces motrices externes. De sorte que les qualités subjectives des sens ont elles aussi leur corrélat actif objectif. Avec les forces motrices du sujet concret nous pouvons donc objectifier à la fois les actes synthétiques (aprioriques) et les actions dynamiques ; nous pouvons anticiper les perceptions « quoad materiale » ; nous pouvons « pour » l’expérience inférer le système des perceptions et par là celui des forces motrices. « Au regard de la matière et de ses forces affectant extérieurement le sujet, donc motrices, les perceptions sont elles-mêmes des forces motrices en soi liées à la réaction, et l’entendement anticipe la perception d’après les seules formes possibles du mouvement – attraction, répulsion, enveloppement et pénétration. – Ainsi s’éclaire la possibilité d’édifier a priori un système de représentations empiriques, ce qui paraissait autrement impossible, et d’anticiper l’expérience quoad materiale » (XXII, 502).

Notre intérêt ne porte pas ici sur la force de conviction de la déduction mais sur sa qualité logico-holistique. La signification birégionale de l’acte, développée à partir de la perception et plus précisément de sa nature psychophysique, doit-elle viser à une identité ultime de la « matière » et de l’« expérience » ? Devons-nous penser aussi la matière et l’expérience comme un tout ? De fait, c’est la conséquence que tire déjà Kant ici : les concepts de matière et d’expérience sont « de telle sorte qu’ils comportent … une unité absolue dans la détermination complète de l’objet des sens » (XXII, 514). Et, plus clairement encore, un peu plus loin : « L’univers en tant qu’objet des sens est un système de forces d’une matière, qui s’affectent l’une l’autre extérieurement (objectivement) dans l’espace par le mouvement et intérieurement (subjectivement) par la sensation des substances conscientes, c’est-à-dire en tant qu’objets de perception » (XXII, 518). La fondation du concept systémique embrassant la matière en tant que système de forces motrices et l’expérience en tant que système de perceptions n’est toutefois apportée qu’au cahier VII. Car la théorie de l’autodétermination qui y est développée présente une nouvelle version du concept de chose en soi éclairant le sens de la « thèse de l’identité » de la nouvelle déduction.

La différence entre un objet en tant que phénomène et en tant que chose en soi n’est pas – est-il dit là – dans l’objet, « mais seulement dans la différence du rapport dans lequel le sujet appréhendant l’objet des sens est affecté pour la production de la représentation en lui » (XXII, 43). La chose en soi n’est pas un autre objet « mais une autre relation (respectus) de la représentation au même objet » (XXII, 26). Ce n’est pas quelque chose de donné « mais ce qui est pensé (cogitabile) appartenant par correspondance à cette division, bien que restant absent. Elle (cette désignation) demeure seulement comme un chiffre » (XXII, 37). « L’objet (materiale) = X est seulement l’idéal de la synthèse » (XXII, 86). La chose en soi est corrélat, « pendant », « position », « point de vue négatif », « un rapport différent de l’intuition au sujet dans la mesure où celui-ci est affecté par l’objet, donc l’objet en tant que phénomène représenté selon une certaine forme spécifique ou la faculté de représentation directement stimulée » (XXII, 31). Chose en soi et sujet sont la même chose considérée selon des points de vue différents : pour représenter notre propre activité comme non propre, nous la rapportons à un X, « en tant que notre position selon le principe d’identité où le sujet s’affectant soi-même, partant selon la forme, est pensé seulement comme phénomène » (XXII, 27).

Pour nombreuses que soient les obscurités de la théorie kantienne de la chose en soi, dans l’op. post. elle sert à étayer la conception de fond, elle n’est pas un appendice et pas non plus l’expression d’un embarras. Elle sert à garantir l’identité systématique de la matière et de l’expérience. Là où nous sommes affectés par des objets des sens, c’est-à-dire par des forces motrices de la matière, là est posé dans le concept de chose en soi qu’il existe un point de liaison en dehors de la sphère des sens auquel nous devons rapporter la perception (la chose en soi est « simplement l’idée de l’abstraction du sensible, laquelle est reconnue comme nécessaire » XXII, 23). Comme vérité de cette position se révèle le sujet constituant la perception en expérience : l’objet « en soi », en tant que « X » se dévoile comme « le pur principe de la connaissance synthétique a priori, lequel principe contient en soi le formel de l’unité du divers de l’intuition (et non un objet particulier) » (XXII, 20). La matière, totalité des forces motrices en dehors de nous, et l’expérience, totalité des expériences en nous, ont un point de liaison : ce qui fait des deux un tout et doit être pensé en plus du donné. Pour l’affection par les objets, c’est un X, la chose en soi ; pour les réactions (perceptions) naissant d’actions extérieures, c’est le sujet se constituant soi-même dans ses propres actes ; sujet et chose en soi ne sont toutefois nullement des objets différents, l’un est seulement le négatif de l’autre. Et justement parce que le « chiffre » de la chose en soi renvoie à un fondement supra-empirique (XXII, 24) que le concept de chose en soi a une signification logico-holistique : en tant qu’expression de l’exigence de penser aussi l’objet extérieur, l’objet spatial, non pas analytiquement comme simple symbole de représentations sensibles données mais synthétiquement comme « unité de la synthèse du divers » (XXII, 26, 32)13.

c) Nous avons cherché à montrer comment l’éther passe d’élément hypothétique à principe de totalité de la matière, comment la déduction de l’éther devient déduction transcendantale, et comment la fondation de la structure holistique de la matière est à chercher dans la relation interne des deux régions, matière et expérience. Nous avons affirmé que cette relation est elle-même une relation conceptuelle-systémique (au sens de Heyse). Mais s’il est vrai qu’après le résultat de la nouvelle déduction on ne puisse se contenter d’une simple coexistence des deux régions, il semble pourtant que l’identité de la matière et de l’expérience soit une identité abstraite. Une même chose – le « phénomène » – est sous un de ses aspects matière en tant que système des forces motrices dans l’espace et sous un autre, expérience en tant que système des perceptions. Matière comme totalité et expérience comme totalité coïncident, – l’identité de la chose en soi et du sujet, résultat de la théorie de l’autodétermination, obtiendrait cette congruence, et contrairement à ce que nous croyions ne garantirait pas un tout articulé en matière et expérience mais rabaisserait au contraire la distinction comme étant simplement réflexive. Si notre supposition selon laquelle matière et expérience forment elles-mêmes un « tout » – dans lequel la division régionale en sphère physique et sphère de la perception reçoit son sens objectif (ontologique) – est correcte, le résultat obtenu jusqu’ici est insatisfaisant. De fait, Kant n’en reste pas là ; dans le cahier VII déjà, commence l’inflexion qui conduit à la systématique du cahier I et développe les précédentes démarches logico-holistiques de façon extraordinairement conséquente et résolue.

Or le cahier I nous place au sein de la théorie des idées : le concept de transition reçoit à présent une acception anthropologique dans la mesure où c’est l’homme qui par la nature particulière de son être rend possible la « transition » de l’idée du monde à celle de Dieu. La question éthico-théologique devient dominante ; la pensée du primat [de la raison pratique] semble changer le sens aussi du résultat de la nouvelle déduction de manière radicale. Malgré tout, il est impossible de méconnaître que Kant s’efforce d’acquérir ici une saisie théorique complète de la philosophie transcendantale, que celle-ci, en tant que « connaissance synthétique a priori par des concepts », est vigoureusement séparée de toute métaphysique (XXI, 60 et passim), et que Kant garde toujours à l’esprit la conception originelle de la transition (comme transition de la métaphysique de la nature à la physique). Il doit donc y avoir aussi une ligne traversante qui relie l’éther, en tant que principe de totalité de la matière, au monde en tant qu’idée de ce tout rapporté par l’homme à Dieu, laquelle totalité n’est bien sûr plus simplement matérielle. Et cette ligne est indiquée par un concept qui appartient encore au plan d’origine : le concept de système mondial de la matière. Ici, dans tous les cas, entre en scène pour la première fois le terme de « monde ». Que comprend Kant par « système du monde », distingué du « système des éléments » ? Quelles modifications le concept de monde subit-il du fait de l’adoption de l’éthico-théologie ? Comment la pensée du primat agit-elle dans le passage du concept de monde à l’idée du monde ? C’est seulement après avoir éclairé ces points que nous pourrons demander si par l’idée du monde on passe de l’unité abstraite de la matière et de l’expérience à une unité concrète, et si par là peut être découverte la liaison de l’idée et de l’existence dans sa forme spécifiquement kantienne, différente de l’ancienne conception.

Le système du monde fut pensé comme le parachèvement du système des éléments, et l’éther en tant que « substance du monde » remplissant « l’espace cosmique » devait permettre ce parachèvement. « Le système des éléments est ce qui va (sans hiatus) des parties à la généralité de la matière, le système du monde est ce qui va de l’idée du tout aux parties » (XXII, 200). Or cette marche du tout aux parties n’est pas une simple inversion méthodologique, elle est déterminante pour une certaine classe de corps naturels : les corps organiques. Car un corps organique est celui « dont l’idée du tout précède le concept de ses parties comme fondement de sa possibilité » (XXI, 196). Si la même chose est valable pour le « système du monde » de la matière, alors cette façon « organique » d’appréciation trouve aussi à s’y appliquer : le système du monde traite de l’organisation du monde. « La nature, est-il dit dans une remarque du brouillon de copie (Abschriftentwurf) [cf. note 10] (XXII, 549), organise la matière non seulement selon des espèces mais aussi selon des degrés très divers. – Sans parler des exemplaires conservés dans les couches terrestres et les montagnes d’espèces animales et végétales aujourd’hui disparues et qui sont la preuve de produits anciens et à présent étrangers de notre globe vivant et fécond, la force organisatrice de celui-ci a organisé l’ensemble des espèces animales et végétales créées les unes pour les autres de telle façon qu’elles forment ensemble, en tant que membres d’une chaîne (l’homme inclus), un cercle : elles ont besoin les unes des autres pour exister, non seulement selon leur caractère nominal (la similitude) mais aussi selon leur caractère réel (la causalité) ».

Alors que la science de la transition, dans l’intérêt de « la complétude de la classification du système des forces », « doit également recourir au concept de nature organique par opposition à la nature inorganique … quand il est question des forces motrices de la nature » (XXI, 184), elle se trouve face à une difficulté : la dialectique de la faculté de juger téléologique contrecarre l’ébauche du système mondial de la matière, et il ne reste à la fin qu’à juger les forces organiques « comme d’autres forces motrices de la matière selon leurs relations mécaniques » et d’expliquer de cette manière leurs phénomènes « sans entrer dans le système des forces motrices de la nature agissant selon des causes finales » (XXI, 186). Comme pour le concept d’éther, Kant se sert ici d’une distinction (dont il fait cependant un usage contraire) : indirectement considéré, le corps organique est « l’idée d’une synthèse de forces motrices dans laquelle se trouve le concept d’un tout réel précédant nécessairement ses parties … ce qui ne peut être pensé que par le concept d’une liaison par les fins » ; directement considéré, il est « simplement un mécanisme connaissable de façon empirique » (XXI, 213). Parce que la matière ne peut avoir par soi-même des « intentions » (XXI, 186), nous ne pouvons employer les causes finales pour la systématique des forces motrices que de manière « problématique » (XXI, 186). Ces causes finales doivent pourtant appartenir aux forces motrices (ebenda). Comment sortir de ce dilemme ?

En nous plaçant résolument sur le terrain de la théorie des idées et en appréhendant l’« organisation du monde » par analogie avec notre propre organisation : « La conscience de notre propre organisation comme une force motrice de la matière rend possibles pour nous le concept de substance organique et la tendance de la physique à constituer un système organique » (XXI, 190). C’est de nouveau le motif psychophysique qui suggère cette inflexion : partant de cette unité psychophysique que nous sommes nous-mêmes, nous parvenons à l’unité correspondante du « monde ». De même que nous connaissons en nous une liaison de forces motrices matérielles et immatérielles (entendement, sentiment, faculté volitive sont en effet placés par Kant au rang des forces motrices), la physique devient un système « organique » (système du monde) quand on place l’idée de cette structure personnelle qui nous est propre au fondement du monde en tant que tout des parties.

Ici s’éclaire une particularité terminologique du cahier VII. Dans le supplément V est introduite, en même temps que la raison morale-pratique à laquelle appartient l’idée de Dieu, une raison technique-pratique en tant que son corrélat : le sujet « se détermine lui-même par : 1/ une raison technique-pratique 2/ une raison morale-pratique, et est lui-même un objet des deux. Le monde et Dieu. Le premier dans le temps et l’espace comme phénomène. Le second selon les concepts de la raison, c’est-à-dire selon un principe de l’impératif catégorique » (XXII, 53). De même qu’à la raison morale-pratique appartient l’idée de Dieu, l’idée de monde appartient à la raison technique-pratique. Et si, dans les écrits plus anciens, en particulier les deux introductions à la Critique de la faculté de juger14, la différence du moral-pratique et du technique-pratique est déjà connue, le transfert de la sphère de la raison théorique (par opposition à la raison pratique) à la raison technique-pratique, tel que Kant le conduit dans l’op. post., est surprenant. Il ne s’explique que par l’influence de la pensée du primat, qui dans les cahiers VII et I est conçue de façon que « Dieu et le monde sont des êtres non pas coordonnés mais subordonnés l’un à l’autre (entia non coordinata, sed subordinata) » (XXII, 62) – donc, que la raison morale-pratique, d’où naît l’idée de Dieu, a le primat sur la raison technique-pratique15. La distinction est également éclairante, naturellement, à partir de la théorie de l’autodétermination : tout comme nous posons l’espace et le temps comme modes de notre auto-affection, d’où résulte la fondation transcendantale du monde phénoménal, nous posons dans l’affection morale de soi par soi, dans l’autocontrainte morale qui nous constitue en tant que personne, l’idéal de Dieu en tant que personnalité la plus haute. Il convient simplement de noter que, dans l’imbrication du motif constitutionnel et du motif psychophysique, l’ensemble de l’appareil des catégories est intégré dans la sphère téléologique : tout simplement parce que les perceptions sont comprises comme des actions, à savoir des réactions des actes du sujet (XXII, 337 la « transition » est définie comme prédétermination des relations internes actives du sujet intégrant les perceptions dans l’unité de l’expérience) : les forces « motrices internes » de notre corps sont eo ipso des forces « motrices par intention », la « synthèse » des forces motrices dans l’intuition est véritablement un « faire » – la subjectivité se constituant soi-même en phénomène est une raison technique-pratique.

À quoi ressemble, à présent, l’idée du monde ? Kant l’a esquissée avec suffisamment de clarté dans les cahiers VII et I : le monde est la généralité de tous les êtres de sens (Sinnenwesen) (XXII, 49), le tout des objets des sens (XXI, 14, 21, 30), la généralité des choses dans l’espace et le temps (XXI, 24, 42), l’« existence » des choses en-dehors de nous (XXI, 39), c’est-à-dire leur « présence » dans l’espace et le temps ; le monde est une « unité absolue » (XXI, 35) qui ne peut être appréhendée par l’expérience (XXI, 42), un « principe actif » (XXII, 54), une création du sujet pensant (XXI, 23) ; il se scinde en deux selon une relation quantitative et qualitative à l’être : mundus–universum (XXI, 56). Dans le monde en tant qu’universum il y a des personnes ; l’homme est « habitant du monde » (XXI, 27 et passim), « observateur du monde » (XXI, 43), « citoyen du monde » (XXI, 51), une partie du monde (XXI, 54 et passim) : dans le monde, « nature et liberté sont deux facultés agissantes d’essence différente » (XXII, 50). Le monde n’est pas « un tout lié sparsim mais un tout organique » (XXII, 59) ; ce n’est certes pas un animal, « avec un corps et une âme », mais « les corps sont si dépendants les uns des autres que le monde peut être comparé à un animal » (XXII, 62).

Le monde est un maximum et dépasse les deux régions, matière et expérience. En tant que généralité des choses dans l’espace et le temps, il serait matière ; quand il est dit en XXI, 14 qu’il est un tout des objets des sens, « non pas tant des objets externes que des objets internes », il serait l’expérience. Mais le monde est plus que matière et expérience. En quoi consiste ce contenu supérieur ? En ce que le monde est le « concept systémique » de l’existence. L’existence est une détermination mondaine ; tous les objets doivent, « pour être réels, se trouver dans le monde » (XXI, 43). Exister, ce n’est pas être objet mais une « détermination complète de soi-même en tant qu’unité dans l’expérience » (XXI, 26). Dans la conclusion du brouillon in-octavo, qui comporte des réflexions de pures sciences naturelles et traite encore l’éther comme substance hypothétique, moyen descriptif seulement, on lit sous le mot-clé « modalité » (sous lequel Kant discute autrement la perpétuité des forces vivantes originelles) la remarque suivante : « Le principe de la connaissance a priori de l’existence des choses (actualitaet de l’existence), c’est-à-dire l’expérience elle-même dans la détermination complète selon la dyade leibnizienne omnibus ex nihilo ducendis sufficit unum [pour produire tout de rien, il suffit de l’un], d’où naît l’unité de toutes les déterminations en relation à toutes choses » (XXI, 411). C’est là l’embryon des recherches ultérieures sur le concept de monde et en même temps le seul passage des manuscrits posthumes où Kant recourt, sur l’origine de ce concept, à la monadologie16 ; autrement, on trouve toujours la définition stéréotypique : existentia est omnimoda determinatio [l’existence est une détermination complète].

Mais une autre inflexion est également instructive : « l’existence, présente, passée et future, appartient à la nature et par conséquent au monde. Ce qui n’est pensé que dans le concept appartient aux phénomènes » (XXI, 87). Elle montre en effet que le problème tout entier de la réalité trouve sa place dans la théorie des idées en tant qu’ontologie ; avec quoi ne fait point contraste le fait que le monde comme phénomène soit placé en face de Dieu comme noumène (XXI, 24) : car il s’agit bien du problème de l’être du phénomène ; en tant que monde, le phénomène a son propre être, il n’est pas absorbé par Dieu : « On ne peut porter Dieu et le monde dans l’idée d’un système unique (universum), car ils sont hétérogènes, cela nécessite un concept intermédiaire. – Ces objets sont hétérogènes au plus haut degré » (XXI, 38). En tant que monde, le phénomène a son être dans l’existence, dont il est le principe de totalité.

Sans introduire dans la pensée de Kant autant d’« ontologie fondamentale » que ne le fait Heidegger dans son livre consacré au philosophe17, il est bon cependant de rendre compte de l’emploi du concept d’existence dans l’œuvre posthume. Le problème de l’existence est particulièrement saillant sur deux points : dans la démonstration de l’existence de l’éther et dans la question de l’existence de Dieu (en tant que « substance de la plus grande existence en relation avec … toutes les propriétés actives indépendantes des représentations des sens » XXI, 13). Mais le concept d’existence apparaît autrement assez souvent : Kant parle d’actes de l’existence (XXII, 552), dont la liaison doit être « sans lacunes » pour que « l’unité du fil directeur de l’expérience » ne soit pas « rompue » ; il parle de l’autonome et du fortuit comme des modes de l’existence (XXII, 121) ;  il décrit l’existence comme fondatrice pour l’« expérience » (XXII, 498) – il définit les catégories dynamiques au regard de l’« existence » et la matière comme « fonction de l’existant dans l’espace » (XXI, 227). La démonstration de l’éther repose sur le fait que l’espace n’est pas un objet « existant » (XXI, 246), qu’il doit donc y avoir une matière originelle qui rend l’espace perceptible et rend possible la cohésion de l’existence spatiale – une matière dont l’« existence » ne peut être démontrée directement (c’est-à-dire par l’expérience) car l’expérience ne peut jamais « apporter une preuve certaine de l’existence de l’objet de tels ou tels objets des sens en tant que forces motrices de la matière » (XXII, 498).

Plus riches d’enseignement encore sont les affirmations sur l’« existence » humaine en tant que « causalité de l’autodétermination du sujet parvenant à la conscience de sa personnalité » (XXI, 24). L’homme apparaît le plus souvent comme un être double : c’est un être de nature et il a une « personnalité » (XXI, 31), il est le principe pensant habitant le monde (XXI, 34), il a une conscience de soi et appartient en même temps « au monde en tant qu’objet de l’intuition dans l’espace et le temps » (XXI, 45). Cette propriété d’être un être double – en XXI, 43 Kant parle d’« amphibolie » – doit toutefois être définie de manière unitaire, et la voie pour ce faire passe par la finitude de l’homme : « L’esprit fini est celui qui n’est actif que par un pâtir, ne parvient à l’absolu que par des limitations ; il n’agit et ne crée que dans la mesure où il reçoit une matière. » La question de savoir, dit-il encore, comment peuvent coexister dans un tel être deux tendances aussi diamétralement opposées peut certes mettre le métaphysicien dans l’embarras mais non le philosophe transcendantal : ce dernier ne cherche pas à comprendre la possibilité des « choses » mais celle de l’« expérience » (XXI, 76). Il peut donc présenter les deux concepts, l’« impulsion vers la forme ou l’absolu » et l’« impulsion vers la substance ou les limitations » « avec la plus parfaite légitimité comme deux conditions également nécessaires de l’expérience », sans « davantage » se préoccuper de leur compatibilité (ebenda).

Mais ce n’est pas encore le dernier mot. De fait, Kant se préoccupe si bien de leur « compatibilité » qu’il conçoit justement comme la plus haute tâche de la philosophie transcendantale la constitution dans son unité de l’existence humaine avec ses oppositions : « La philosophie transcendantale est la faculté du sujet s’autodéterminant de se constituer lui-même en tant que donné dans l’intuition, au moyen de la généralité systémique des idées qui posent a priori en problème la détermination complète de celle-ci (de son existence) en objet. Et en même temps de se faire soi-même » (XXI, 93). Ou bien, XXI, 100 s., la philosophie transcendantale est le système de toutes les idées de la raison pure, par lequel « le sujet se constitue soi-même de manière synthétique a priori en tant qu’objet de la pensée et devient l’auteur de sa propre existence ».

Si quelque chose ressort clairement de ces affirmations, c’est que l’existence, qui est pour la réflexion objectale aussi bien prérequis que tâche, au sein de la théorie des idées se saisit seulement dans l’« ébauche » des deux maxima que sont Dieu et le monde, dans l’imbrication de la raison morale-pratique et technique-pratique. L’homme en tant qu’« être mondain pensant » n’est ni pure personnalité comme Dieu ni pur objet des sens ; sa participation aux sphères nouménale et phénoménale n’en fait pas un hybride mais un être dont le mode d’être est appelé, par Kant lui-même, copulatif : « Le medius terminus (copula) dans le jugement (c’est-à-dire Dieu, le monde et moi-même homme) est ici le sujet en train de juger (l’être mondain pensant, l’homme dans le monde) » (XXI, 27, cf. aussi 37). Bien loin que d’être un défaut, la dualité de l’être humain est l’expression d’une constitution excellente : l’homme est, en un certain sens, plus haut en tant qu’idée que les idées de Dieu et du monde, dont il rend possible l’union. L’homme est « Zoroastre : l’idéal de la raison physiquement et en même temps moralement pratique uni dans un objet des sens » (XXI, 4).

Nous avons bien conscience que les manuscrits posthumes, et en particulier le cahier I si plein d’obscurités, sont sujets à des interprétations dont le sens ne s’y trouve peut-être pas. Toutes les citations sont donc à prendre avec précaution. C’est pourquoi il nous paraît important de faire dépendre l’interprétation non de « passages » isolés mais du développement des problématiques dans sa marche même. L’inflexion « existentialiste » de Kant, si l’on veut parler de cette façon, est dans tous les cas l’accomplissement conséquent de la théorie de l’autodétermination qui se trouve dans une relation objective et nécessaire à la pensée centrale de la nouvelle déduction : l’anticipation « matérielle » de l’expérience. Ce qui s’ajoute, pour conduire l’autodétermination au « plus haut sommet » de la philosophie transcendantale, est l’éthico-théologie : les concepts d’autonomie éthique et d’autonomie théorique sont ainsi liés. Ce faisant, la pensée de Kant se montre partout logico-holistique : la région physique comme la région de la perception sont déterminées holistiquement. Matière et expérience forment un tout ; leur identité abstraite devient une identité concrète avec l’irruption du sens authentique de l’« existence » dans la personne humaine. Ainsi peut être saisi le rapport ultime de l’idée et de l’existence, qu’affirme aussi, de manière voilée, la déduction de l’éther. Notre examen ici s’est limité à l’œuvre posthume ; jusqu’à quel point la pensée qui s’y trouve peut être utilisée dans l’ensemble de la philosophie critique, cela reste en question. Pour répondre, il faudrait prendre chaque concept des écrits plus anciens de Kant et les comparer attentivement. Il est d’autant plus important pour nous, en conclusion, de renvoyer encore une fois à l’interprétation de Heyse – non plus, à présent, dans l’ancienne version (de 1927) que nous avons considérée au début mais dans la version la plus récente : dans le cadre le plus large, Heyse a cherché à confirmer la thèse selon laquelle idée et existence « ne sont pas séparées mais liées en profondeur », que l’idée est un principe existentiel, la forme du « véritable exister »18. Cette thèse, d’abord observée chez Platon et Kant, est ensuite à nouveau employée au sujet de Kant : la « nouvelle attitude » de Kant serait non plus le christianisme (qui se place sous le signe d’une séparation radicale de l’idée et de l’existence) mais dans « l’intention de fonder la philosophie en tant qu’ultime instance de décision dans la constitution de la conscience existentielle de l’homme et de l’existence humaine »19. Kant serait ainsi sorti d’une pure et simple sécularisation des motifs chrétiens, quand bien même il n’aurait fait que « préparer » le nouveau concept de la philosophie. Cette œuvre préparatoire kantienne consiste en ce que la philosophie est comprise comme « la forme de notre existence dans le tout de l’être – la forme dans laquelle nous faisons physiquement et métaphysiquement ‘l’expérience’ de nous-mêmes dans le tout de l’être ».

Nous trouvons que l’œuvre posthume offre les meilleures garanties de cette saisie de Kant par Heyse justement dans les parties non encore utilisées par ce dernier (cahiers VII et I).

Notes

1 Toutes nos citations sont donc dès à présent tirées de l’édition de l’Académie.

2 E. Adickes, Kants opus postumum, Berlin 1920.

3 Hans Driesch, „Die Kategorie „Individualität“ im Rahmen der Kategorienlehre Kants“, Kantstudien vol. XVI, cahier 1 (1911).

4 Hans Heyse, Der Begriff der Ganzheit und die kantische Philosophie, Munich 1927.

5 Alfred Baeumler, Kants Kritik der Urteilskraft I, Halle 1923.

6 Cf. en particulier p. 244 ss. (Le tout individuel), p. 326 s. et p. 327 s. Nous prévoyons une présentation spéciale de l’interprétation de Baeumler en rapport avec l’étude des liens entre l’op. post. et la Critique de la faculté de juger.

7 Hans Heyse, Idee und Existenz, Hambourg 1935 ; „Idee und Existenz in Kants Ethiko-Theologie“, Kantstudien Bd. 40, p. 4 (1935).

8 Hans Heyse, Begriff der Ganzheit, p. 4.

9 H. Vaihinger in Straßburger Abhandlungen für E. Zeller 1884, et Philosophie des Als-Ob, Leipzig 1911 ; de même, F. Sperl, Neue Aufgaben der Kantforschung, München 1922 ; comte Hermann Keyserling, Das Gefüge der Welt, Darmstadt 1920, p. 18 ss. ; E. Marcus, Die Zeit- und Raumlehre Kants, Munich 1927, p. 197 ss. ; A. Krause, Das nachgelassene Werk I. Kants, Francfort 1888, et Kants Lehre von der doppelten Affektion unseres Ich, Tübingen 1929 (d’après les manuscrits posthumes).

10 En supplément (8-10) au cahier V, Kant a rédigé un brouillon de copie (Abschritentwurf) qui se trouve dans le cahier XII (XXII, 543-555).

11 « Les substances sont des forces motrices », est-il dit en XXI, 131 (cahier I).

12 Cf. E. Adickes, Kants opus postumum, p. 362 et passim.

13 Au sujet du concept de chose en soi dans l’op. post., cf., outre Adickes p. 669 ss. qui étudie les passages les plus importants de manière isolée, F. Lüpsen, Das systematische Grundproblem in Kants Opus postumum (Die Akademie II, 1925), p. 98 ss., H. Heyse, op. cit. p. 80, et M. Heidegger, Kant und das Problem der Metaphysik, Bonn 1929, p. 29. (L’interprétation de Heidegger est également à considérer en ce qui concerne le concept d’existence chez Kant.)

14 Sur la première introduction, voyez mon édition (Philos. Bibliothek, 1927), p. 26 s.

15 C’est l’erreur aussi bien de Vaihinger que d’Adickes de ne pas prendre en considération la pensée du primat dans la discussion du problème de Dieu dans le cahier I.

16 Sur le concept de monde chez Leibniz : H. Ropohl, Das Eine und die Welt. Versuch zur Interpration der Leibnizschen Metaphysik, Leipzig 1936.

17 D’où la thèse fondamentale de Heidegger : la connaissance transcendantale étudie « la possibilité de la compréhension préalable de l’être, c’est-à-dire en même temps de la constitution de l’être » (op. cit. p. 15), ce qui, convient-il d’indiquer, reçoit dans l’op. post. un soutien essentiel. – Du reste, XXI, 116 apporte la définition suivante : « Transcender consiste à réaliser la transition des premiers principes métaphysiques de la science de la nature à la physique, et ce par les idées. »

18 Heyse, Idee und Existenz, pp. 76, 78, 80.

19 Heyse, Idee und Existenz in Kants Ethiko-Theologie op. cit. p. 116.