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Note sur l’indonésien

Le texte suivant a été publié dans la défunte revue de l’Association franco-indonésienne Pasar Malam, Le Banian (n°20, décembre 2015), au comité de lecture de laquelle j’appartenais.

Il a été écrit pour alimenter la rubrique L’indonésien, langue exotique? pour les auteurs d’origine française, qui alternait avec Le français, langue exotique? pour les auteurs d’origine indonésienne.

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L’indonésien est une langue tout aussi exotique que l’anglais et je présenterai à l’appui d’une telle affirmation plusieurs points communs à ces deux langues.

Tout d’abord, l’indonésien s’écrit, comme l’anglais, en alphabet latin, et il faut bien reconnaître que c’est quelque chose d’assez rare pour la langue d’un pays d’Asie. C’est aussi le cas du malaisien, qui est sa sœur jumelle, même si l’on me dit que ces deux jumeaux ne sont pas monozygotes. La Malaisie a quelques tendances à utiliser aussi les caractères arabes (huruf jawi), et les deux alphabets ont un statut officiel dans le sultanat de Brunei. Le vietnamien recourt également à l’alphabet latin, le quoc ngu, introduit par les missionnaires chrétiens dans le pays. La surabondance des signes diacritiques dans ce système, notamment pour rendre les tons propres à cette langue tonale, en rend l’aspect de prime abord assez rébarbatif, même si c’est peut-être un système très ingénieux, ce que j’ignore. La transcription de l’indonésien, langue non tonale, ne présentait pas à cet égard les mêmes difficultés, et il se lit et s’écrit, dans un alphabet latin dépourvu de signes diacritiques, à peu près comme il se prononce, quelques ambiguïtés subsistant en ce qui concerne la voyelle écrite « e ». À titre de comparaison, l’anglais, qui ne possède pas non plus de signes diacritiques (le tréma, que l’on trouve dans quelques œuvres classiques, a disparu en cours de route), est beaucoup plus incertain, et il est à peu près impossible de savoir comment prononcer un mot de cette langue en le lisant si on ne l’a pas entendu prononcer auparavant. De son côté, l’alphabet arabe doit, pour écrire le malaisien, subir quelques aménagements.

Deuxièmement, si l’anglais est une langue du groupe indo-européen, l’indonésien possède lui-même un grand nombre de vocables d’origine indo-européenne par le biais du sanskrit, et l’étude de l’indonésien, comme celle du thaï et du cambodgien, est même une voie intéressante pour acquérir des notions de cette langue aussi peu exotique que possible. Car si le sanskrit est une langue exotique, le grec et le latin, fondements de la culture classique et des humanités occidentales, le sont également. Au passage, si les spécialistes s’accordent pour considérer tant le sanskrit que le grec et le latin comme des idiomes issus d’une mystérieuse langue proto-indo-européenne, un auteur indien comme P. N. Oak affirme que c’est en fait le sanskrit lui-même qui est la langue prototype des autres langues indo-européennes, mais je ne discuterai pas plus avant les thèses étonnantes d’un chercheur dont l’hindouisme militant a pu en conduire, parmi les cercles dirigeants de l’Inde, à le considérer comme une menace au « communalisme » inscrit dans la Constitution indienne, notamment en raison de son révisionnisme historique relativement au rôle de l’islam dans la péninsule. Le fonds néerlandais, autre langue indo-européenne, celle-là moderne, est également loin d’être négligeable en indonésien.

Troisièmement, l’indonésien comme l’anglais possèdent un fonds important de vocables d’origine arabe. Ce n’est guère étonnant dans un pays à forte majorité musulmane et qui est même le pays ayant la population musulmane la plus nombreuse au monde. Ainsi la connaissance de l’indonésien est-elle également une possible voie d’accès à la culture arabo-islamique (sans vouloir minimiser les particularités de « l’islam malais », expression consacrée). Je ne prétends pas qu’il en aille exactement de même de la connaissance de l’anglais, bien que les mots d’origine arabe soient plus nombreux qu’on ne le pense généralement dans les langues européennes. Ce n’est pas seulement le cas pour l’espagnol et le portugais, même si les termes d’origine arabe sont bien sûr particulièrement nombreux dans ces deux dernières langues. Les Arabes ont été de grands voyageurs, et c’est à leur contact que les Européens du Moyen Âge ont pris connaissance des réalités exotiques que ces voyageurs rencontraient.

Quatrièmement, dans Le Banian n° 18 (décembre 2014), M. Jean Rocher rapporte que l’interprète officiel de la présidence indonésienne lui dit un jour que l’indonésien était la langue la plus simple du monde. Je voudrais un tout petit peu nuancer ce propos, de la façon suivante : l’indonésien est la langue la plus simple du monde après l’anglais. Ainsi que Schopenhauer l’a fait remarquer, c’est un fait difficile à expliquer que les langues les plus grammaticalement complexes sont aussi les plus anciennes : que l’on pense aux déclinaisons du grec et du latin, bien plus nombreuses que celles qui subsistent dans nos langues vivantes. Si le même Schopenhauer vante par ailleurs la précision de l’allemand, langue  vivante relativement complexe au plan grammatical — et donc archaïque ! — et si le cursus classique d’études de langues mortes complexes a longtemps été perçu comme une formation indispensable de la pensée, force est de constater que la simplicité de l’anglais (langue que le philosophe allemand Arnold Gehlen qualifie de « topologique »+++) n’a nullement empêché les nations qui le parlent et l’écrivent d’exceller dans tous les domaines de la science, des arts et de la pensée, ni d’avoir marqué d’une empreinte profonde et durable l’évolution du monde moderne. Face à un tel constat, il m’arrive de penser que les langues grammaticalement complexes sont des langues bientôt mortes. Entre parler franglais, qui est le français contemporain tant il semble que seul le monde anglo-saxon soit en mesure de forger des termes à même de décrire les évolutions du monde telles qu’elles se font jour sous nos yeux, peut-être parce qu’il est le seul, en Occident du moins, à conduire ou influencer ces évolutions, et que les autres nations occidentales sont vouées à lui emprunter toute nouveauté sans jamais en impulser elles-mêmes aucunes, entre parler franglais, dis-je, et parler anglais, il n’est pas certain, j’en ai peur, que le bon sens recommande fortement à un Français, if he can help it, de choisir coûte que coûte la première option, à l’ère du village global.

La réforme de l’orthographe indonésienne de 1972, abandonnant le système néerlandais pour un système anglo-saxon (Soekarno devient — ou ne devient pas — Sukarno, Pantjasila devient Pancasila, etc.), est assez frappante, dans ce contexte, en ce qu’elle manifeste une volonté de rendre l’indonésien le plus familier, le plus international et le moins « exotique » possible. Étant entendu que le néerlandais est une langue hyper-exotique, à tel point que les universitaires néerlandais n’écrivent pratiquement plus qu’en anglais, comme le reste de la communauté savante internationale à un degré plus ou moins grand (plutôt moins que plus en France). Mais il est sans doute moins coûteux à un Néerlandais de renoncer à sa langue maternelle pour l’anglais, en raison d’une proximité culturelle plus grande, qu’à un Chinois ou un Arabe, par exemple ; as things are, le coût de la mondialisation est moins élevé pour les nations occidentales.

L’indonésien est donc, d’un autre côté, un peu plus exotique que l’anglais en ce sens que son étude relève d’une plus grande spécialisation. J’ai cependant tenté de démontrer, aux 2° et 3°, que cette étude pouvait se faire dans un esprit généraliste, c’est-à-dire philosophique, comme toute autre étude, l’hyper-spécialisation qui sévit dans nos universités n’étant ni plus ni moins qu’un symptôme de décadence. Alors que nous avons en France défendu bec et ongles un lycée généraliste pour le plus grand nombre, il n’existe d’autre choix pour ceux qui en sortent avec les honneurs que la spécialisation à outrance. Si l’on me rétorque que l’avancement des diverses branches des sciences en rend l’acquisition de plus en plus longue et difficile, je réponds que c’est la raison pour laquelle il est temps que l’État subventionne, sa vie durant, toute personne souhaitant consacrer sa vie à étudier, et qu’il la subventionne sans condition de spécialisation, ni aucune autre condition d’ailleurs, en sachant que cela concerne en particulier le nombre de plus en plus grand de jeunes qui s’inscrivent, avec la bienveillante sollicitude de l’État, dans des filières sans le moindre débouché professionnel connu.

Outre le fait que cela permettrait à davantage de personnes d’étudier des langues exotiques telles que l’indonésien sans craindre d’être enfermés dans une niche orientaliste, c’est ainsi que l’esprit des Lumières et de l’Encyclopédie pourrait être maintenu dans ce pays. Comme il faut bien reconnaître, en même temps, que l’accumulation des connaissances positives sous l’effet de ces mêmes Lumières a été prodigieuse, tous les raccourcis pertinents dans les voies de la connaissance sont les bienvenus, et je me réjouis qu’il en existe un sous la forme de la langue indonésienne, dont la simplicité (une simplicité toute relative, bien sûr, en raison notamment de son vocabulaire bien distinct, alors que l’espagnol, dont la grammaire est complexe, reste d’accès facile pour un Français en raison du nombre important de mots facilement reconnaissables) permet d’en faire un outil pratique pour acquérir des notions sur les cultures sanskrite et islamique. Ce qui n’empêche pas de s’intéresser à la culture indonésienne an sich (par exemple à la Pancasila an sich) – mais peut-on comprendre l’une sans les autres ?

Afin d’illustrer les différents points de mon propos, j’ai rassemblé dans le glossaire suivant quelques mots du vocabulaire indonésien. Sa lecture rendra manifeste, je pense, l’exotisme de l’indonésien, à savoir l’existence de réalités culturelles spécifiques et distinctes des nôtres, mais aussi ce que l’indonésien partage avec d’autres idiomes, dont les langues européennes.

+++En anglais, on place des mots les uns après les autres, sans leur faire subir de modification en fonction de leur cas grammatical, de leur genre, etc. C’est « topologique » : le mot n’a qu’une position (un topos), pas de déclinaison, de flexion, etc. À strictement parler, il est faux de dire cela de l’anglais, et Gehlen le sait, bien sûr, mais, comparé à l’allemand, au grec, au latin, c’est une tendance bien réelle. Il serait plus vrai de le dire de l’indonésien ! L’indonésien : langue topologique.

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Glossaire

Légende : AR arabe, IN indonésien, SK sanskrit, TH thaï (cette langue fait fonds elle aussi sur le sanskrit), UR ourdou (l’ourdou et l’hindi sont quasiment identiques ; c’est le système d’écriture qui constitue la principale différence, une écriture arabo-persane pour la première, sanskritique – le devanagari – pour la seconde). En l’absence de mention particulière, les définitions des termes indonésiens sont tirées du dictionnaire général indonésien-français de Pierre Labrousse ; je les complète dans certains cas par celles du Kamus Besar Bahasa Indonesia (KBBI), accompagnées de mes traductions.

Antakesuma. (skr. néol.) Baju antakesuma, vêtement fait de diverses pièces de tissu et permettant de voler. / J’ai relevé ce terme pour appeler l’attention sur l’existence en indonésien de néologismes construits à partir du sanskrit. Ces néologismes, comme ceux qui se fondent sur le grec ou le latin dans les idiomes européens, concernent principalement des réalités modernes, telles que des inventions et découvertes scientifiques. L’Indonésie n’a cependant pas autant pratiqué le néologisme sanskrit que la Thaïlande et le Cambodge. Là où les Indonésiens ont tendance à recourir au néerlandais, ces deux pays ont créé des néologismes pour des objets aussi variés que le téléphone, le microscope, la télévision…, et ce de manière concertée, semble-t-il, puisque ce sont les mêmes néologismes ; à moins que l’un ne les ait empruntés à l’autre. Tous ont néanmoins abandonné la pratique entre-temps, et se bornent aujourd’hui, comme les Européens, à adopter telles quelles les créations anglo-saxonnes, lesquelles recourent elles-mêmes de moins en moins au grec et au latin.
Il s’agit ici d’une notion légendaire, et d’un néologisme vraisemblablement ancien, employé dans le théâtre wayang, comme l’indique la définition du KBBI ci-dessous. Le -kesuma en question est l’IN kesuma ou kusuma, du SK कुसुम (kusuma), fleur, et l’anta- provient sans doute (sans certitude sur ce point) du SK अत्क (atka), habit, vêtement, la combinaison signifiant donc un « habit de fleurs ».
KBBI 1 baju dr cita berbunga-bunga (baju yg dianggap sakti) 2 baju yg dipakai Gatotkaca (dl pewayangan) yg menyebabkannya dapat terbang.
1 Vêtement de perse indienne [cita ; en français également appelée chintz] orné de nombreux motifs floraux (vêtement considéré comme étant magique) 2 Vêtement porté par le personnage de wayang Gatotkaca et lui permettant de voler.

Aria, Arya. (région. jav. – skr.) Appel. (titre de noblesse javanais). / Ce titre aristocratique n’est autre que le mot « Aryen », du SK आर्य (ârya), qui servait également de titre honorifique dans la culture sanskrite. Il n’est pas certain que le terme ait eu dans cette culture un sens racial. (Selon P. N. Oak, que j’ai déjà cité, la guerre entre Aryas et Dasyus évoquée dans le Rigveda n’est pas, historiquement, une guerre raciale, comme l’affirme l’indologie classique européenne, mais le combat de la nation de culture sanskrite, multiraciale, contre… des êtres surnaturels.)

Atar. Parfum. / De l’AR عطر ج عطور (‘itr pl. ‘utûr), aromate, arôme, parfum. Ce mot arabe existe, sous la forme attar, ou otto, en anglais, où il désigne une huile essentielle obtenue à partir de fleurs, et sert à former des mots composés tels que attar-of-rose. L’expression « attar de roses », que l’on peut trouver sur internet, n’existe pas dans le Grand Robert et n’est, si je puis dire, qu’un anglicisme de plus.

Baja. Mélange d’huile et de noix de coco râpée pour noircir et fortifier les dents. / Les femmes thaïlandaises également se coloraient les dents en noir, afin d’accroître, me dit-on, leur séduction. C’est une pratique qui a disparu.
[Addendum : La pratique a existé dans de nombreuses cultures d’Asie, par exemple au Japon, où elle était connue sous le nom d’ohaguro.]

Batok. (région. jav. jkt.) Coque, coquille de noix de coco ; arang batok, charbon de noix de coco. / L’emploi de charbon de noix de coco montre que nous sommes en milieu exotique.

Beringin kurung. Banian sacré (devant la mosquée et entouré de grilles). / Le banian est un arbre sacré dans l’hindouisme et le bouddhisme. C’est apparemment un arbre sacré aussi dans l’islam malais.
N.B. Non, cette interprétation ne tient pas. Le banian ne peut être sacré en islam : ce serait du shirk, de l’« idolâtrie », de l’« associationnisme » (associant un autre culte au culte d’Allah). La définition du Labrousse m’a induit en erreur. Ce banian ne peut être qu’un plaisant élément décoratif de la mosquée et de son terrain. (Qu’on pardonne à un incroyant de se livrer à de l’exégèse islamique ; mon excuse est que c’est devenu très courant.)

Ginkang, Gingkang. (chin.) Science de l’allègement du corps. / J’ai omis d’évoquer dans mon propos liminaire la présence d’un riche vocabulaire d’origine chinoise dans la langue indonésienne, dont témoigne cette science mystérieuse.
KBBI (Cn) penguasaan gerakan badan dl permainan silat melalui tenaga dalam.
Contrôle des mouvements du corps par la force intérieure, lors des combats de silat. / Le silat est l’art martial pratiqué en Indonésie. Si le contexte est ainsi précisé, cette définition n’est guère plus explicite que la précédente. Le lecteur curieux est invité à consulter les traités de silat.
N.B. Un certain nombre de mots indonésiens empruntés au chinois se retrouvent à l’identique en thaï. Pour n’en donner qu’un seul exemple, l’IN kongsi se lit en TH กงสี (kongsi), et le terme désigne dans les deux cas une société commerciale.

Janggi, Zanggi, Zenggi. n. 1 Abyssin, Nègre 2 Tzigane. / De l’AR زنجي (zanji). Le nom est connu en histoire islamique en raison de l’épisode de la Révolution des Zanjs, ces esclaves révoltés qui créèrent leur propre État en Irak, en opposition aux califes.
KBBI 1 orang Habsi; orang hitam 2 segala sesuatu yg ajaib.
Un Éthiopien (Habsi : Abyssin) ; un Noir 2 Toute chose ou personne étrange ou extraordinaire. / Il n’est pas question, ici, de Tziganes.

Karang. Ilmu karang, science de l’invincibilité. Kebal. Ilmu kebal, science de l’invulnérabilité. / Des sciences qu’il doit sûrement être avantageux de connaître.
N.B. Ilmu n’est autre que l’AR علم (‘ilm).

Kécap. (chin.) Sauce de soja. / L’homophonie presque parfaite de ce terme avec le mot ketchup n’est peut-être pas fortuite, dans la mesure où les dictionnaires de la langue anglaise tracent l’étymologie de ce dernier dans une sorte de pickles de la cuisine indienne. La sauce de soja est certes un condiment très courant de la gastronomie chinoise, mais je ne saisis pas bien par quelles altérations phonologiques le mot jiangyou, dont on me dit qu’il est le nom original, peut devenir ketchup. Que dit le dictionnaire indonésien ?
KBBI 1 saus 2 gerakan mulut (membuka dan mengatup) spt ketika makan (hingga menimbulkan bunyi “cap, cap”).
1 Sauce 2 Mouvement de la bouche (qui s’ouvre et se ferme alternativement) au cours de la manducation, produisant le son « tchap, tchap ». / On voit que la définition 1 n’est guère explicite. Faut-il chercher dans la définition 2 l’origine de l’appellation, qui serait ainsi onomatopéique ?

Laksa. (région. jkt. – ar. pers.) Soupe de poulet (avec du vermicelle, des légumes et du lait de coco). / Existe-t-il un rapport avec la soupe Lac Xa d’autres pays d’Asie du Sud-Est, à base de crevettes et de vermicelle ? Si ces deux soupes sont les mêmes, le nom est-il vraiment arabe/persan ?

Langsat, Langsep. (Fruit du lansium) Lansium, doukou, langsat ; kulit langsat, peau couleur du langsat (signe de beauté). / Je trouve cette couleur décrite comme étant « greenish-yellow ».

Luban. Encens ; luban jawi, benjoin. / De l’AR لبان (lubân), encens, لبان جاوي  (lubân jâwî), encens de Java. C’est précisément ce nom arabe de « l’encens de Java » qui a donné (par l’intermédiaire du catalan, selon le Robert étymologique) le mot français « benjoin », en anglais benzoin.

Madu. Miel. / Du SK मधु (madhu). Se trouve également en TH มธุ (matu). / Madukara. Abeille. Du SK मधुकर (madhukara ; littéralement, faiseur de miel). Se trouve en TH มธุกร (madukon, m-d-k-r). À noter, IN kain madukara, tissu de soie à fils d’or.

Mastika, Mustika, Mestika. Bézoard. / Depuis la plus haute antiquité, les bézoards, ces concrétions minérales que l’on trouve parfois dans les corps d’animaux, sont réputées pour leurs propriétés curatives et magiques. En Indonésie, le commerce de ces pierres, dont l’origine animale n’est pas toujours revendiquée, paraît florissant, si l’on en juge par le nombre de sites internet qui en vendent, vantant leurs pouvoirs surnaturels pour l’acquisition des biens de ce monde. Cela ressemble assez à la passion des amulettes en Thaïlande. À noter que le premier journal en langue indonésienne consacré aux enseignements du bouddhisme s’appelait Moestika Dharma (1932-34), publié par l’écrivain d’origine chinoise Kwee Tek Hoay. Mais l’engouement pour ces talismans ne paraît pas cantonné à la très minoritaire communauté bouddhiste du pays (1 % de la population). Un exemple de telles pierres est la mustika putri duyung, ou bézoard de sirène, ou de dugong (ce mot occidental est une altération de duyung), un talisman qui doit être particulièrement puissant car « les larmes de dugong » (air mata duyung) sont traditionnellement le matériau nécessaire à la conduite des cérémonies de guna-guna, ou magie noire. Le terme provient du SK मौक्तिक (mauktika) ou मुक्तिका (muktikâ), perle.

Naga. Dragon, serpent (mythique). / Omniprésent en Asie du Sud-Est. Du SK नाग (nâga). Existe aussi en TH นาค (nâk) et en UR ناگ (nâg). À noter que ce que l’on appelle en économie les « dragons asiatiques », les nouveaux pays industrialisés d’Asie (Singapour, Corée du Sud, Taïwan et Hong-Kong), se nomment en indonésien naga kecil, c’est-à-dire les petits nagas. Le nom propre indonésien Nagaputra est le SK नागपुत्र (nâgaputra), jeune naga.

Nanai. Ce terme ne figure ni dans le Labrousse ni dans le KBBI. On le trouve dans le Malay-English Dictionary de Wilkinson, avec le sens suivant : « Monkey (in the language of magic). » Qu’il existe un langage de la magie attribuant un nom spécial au singe a de quoi stimuler l’exocentrisme qui dort en chacun de nous.

Neraka, Naraka. Enfer. / Du SK नरक (naraka). Existe en TH นรก (narok) et en UR نرک (nark). La traduction indonésienne du Coran emploie le terme : « Peliharalah dirimu dari Neraka », « Préservez-vous du feu » (citation Labrousse).

Peruang. Ilmu peruang, une autre science qu’il doit être bon d’acquérir. Le Labrousse ne la connaît pas, mais Wilkinson la définit ainsi : « a magic art (by which the magician is believed to protect himself from drowning by creating an air-cavity around himself). »
KBBI mantra yg menyebabkan dapat tahan lama menyelam di dl air ; ilmu ~
Formule magique permettant de se maintenir sous l’eau pendant une longue durée. / Dans le KBBI, le terme connaît une seconde acception, intéressante également : Siksaan atau hukuman dng mengigkatkan si terhukum pd tiang kemudian kapalnya disiram dng minyak babi yg mendidih hingga terhukum meninggal dunia.
Châtiment au cours duquel le condamné est attaché à un poteau et sa tête aspergée de saindoux bouillant jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Rukun. 1 Pilier 2 Principe, fondement. / De l’AR ركن ج أركان (rukn pl. arkân), le pluriel arabe ayant donné aux langues européennes le mot « arcane », un terme particulièrement associé aux pensées et systèmes ésotériques. En AR, أركان الإسلام (arkân al-islam) désigne les cinq piliers de l’islam ; en IN rukun Islam (ou rukun-rukun Islam).

Susuk. (jav.) Aiguille d’or enfoncée sous la peau (pour embellir une femme). / Le dictionnaire Kamus Orisinil en ligne apporte la précision suivante : « Small piece of gold or diamond inserted in the face as a magical charm to improve one’s beauty. »
KBBI jarum emas, intan, dsb yg dimasukkan ke dl kulit, bibir, dahi, dsb disertai mantra agar tampak menjadi cantik, menarik, manis, dsb.
Aiguille d’or, de diamant ou d’une autre matière introduite sous la peau, dans les lèvres, le front ou tout autre partie du corps, en récitant des incantations, de façon à paraître plus belle et désirable.

Tanur. Fourneau, four, fournaise. / De l’AR تنور (tannoor). Connu en Occident sous la forme tandoor, les mets tandoori de la cuisine indienne et pakistanaise étant ceux qui sont préparés dans un four de ce type.

Warna. Couleur. / Du SK वर्ण (warna), couleur, mais aussi caste, et d’autres sens encore. Dwiwarna : bicolore (part. drapeau indonésien) [Bendera dwiwarna merah-putih]. Islam warna warni : « islam multicolore », expression servant à désigner le pluralisme de l’islam en Indonésie.

Pensées L (50) La transparence et le silence

Bassesse infuse du haut fonctionnaire

Dans l’échelle des êtres vivants, le haut fonctionnaire de la République française est situé particulièrement bas. Je ne prends pas pour critère celui de sa rémunération, qui le conduit à quitter l’administration dès qu’il le peut, pour aller « planter » les fleurons de l’industrie nationale ; je parle de la vie qu’il mène, au service non pas d’idées mais des maîtres politiques que lui désigne le scrutin.

Dans le système administratif républicain, il est impératif que le haut fonctionnaire, ce « technicien de la chose publique », ne conçoive pas son existence comme étant au service d’idées. Car il est au service de celles des hommes politiques qui alternent au pouvoir. Or, si la définition d’une existence moralement élevée est qu’elle est au service d’idées ou d’idéaux, celle du haut fonctionnaire est tout le contraire d’une vie moralement élevée.

Nous devons un tel système au général de Gaulle, qui l’a repris du régime de Vichy et de son École d’Uriage. Ce système avait été conçu dans un cadre non démocratique n’ayant pas vocation à organiser l’alternance politique des pouvoirs suprêmes. J’ignore si de Gaulle, qui avait bien mal à propos gardé de sa jeunesse un vieux fonds monarchiste, imaginait une république, une démocratie sans alternance. J’aurais peine à croire à une telle aberration mentale si plusieurs autres de ses idées ne le faisaient penser.

Le haut fonctionnaire mène une vie basse. La seule justification qu’il pourrait avancer pour nier ce fait serait d’affirmer qu’il vit au service de certaines idées qui ne sont jamais remises en cause par l’alternance. Ce faisant, il dirait aux électeurs que la politique ne porte que sur des questions de détail et que, l’important étant intangible, ils peuvent bien rester chez eux plutôt que d’aller voter pour des broutilles. C’est d’ailleurs ce à quoi tend, en démocratie, tout discours sur les valeurs : si « nos valeurs » sont intangibles, le droit de vote est une bien misérable conquête, et la « liberté » ne se conçoit que comme une accumulation d’interdits et de tabous qu’il n’est permis à aucune formation politique d’enfreindre sous peine d’excommunication.

Comme ce n’est évidemment et naturellement et bien évidemment pas le cas, il faut empêcher que davantage de Français ne se vouent à une vie de technocrate si accablante et vile en dépit de la « culture générale » de concours qu’elle suppose. L’intégration européenne doit, en bonne gestion, laminer les hautes administrations nationales. Pourquoi une telle pléthore encore aujourd’hui en France ? Poursuivons la révision générale des politiques publiques, dite RGPP, le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant en retraite, en veillant à ce que, dans ce rapport d’un sur deux, il y ait neuf hauts fonctionnaires sur dix. (avril 2012)

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Pensée dionysiaque et tests de QI

Porté sur les études de sciences sociales, au détriment de mon activité poétique, j’ai pris connaissance de diverses recherches sur l’intelligence et sa mesure par des tests standardisés. Tout en admettant la validité de la pratique, je ne pouvais m’empêcher de penser, à la lecture de ces travaux, que quelque chose échappe à la mesure des tests, et des mots comme « pouvoir de l’imagination », « tempérament créatif », « art », « culture », me venaient à l’esprit. C’est le terme « dionysiaque » qui décrit le mieux ce qui n’est pas mesuré de cette manière.

Des pensées de Nietzsche comme « Sans la musique la vie serait une erreur » (Le Crépuscule des idoles) ou encore « Comparée à la musique, toute expression verbale a quelque chose d’indécent ; le verbe délaie et abêtit ; le verbe dépersonnalise » (La Volonté de puissance) témoignent d’une rationalité, d’une sagesse, étrangère à l’ensemble défini et mesuré par la psychologie factorielle. En même temps, cette sagesse semble assez fragile, et la preuve s’en trouve dans la pensée de Nietzsche lui-même. S’il est connu pour avoir dit que Dieu est mort, il a aussi écrit, après Hegel, que l’art est mort. Car l’art repose sur l’illusion, et notre cerveau évolué est dans la démarche de déchirer tous les voiles des « mystères », de la religion, de la culture… Ce qui a fait déplorer au dionysiaque Oscar Wilde le « déclin du mensonge ».

Or, que l’art soit mort, que la sagesse dionysiaque soit confondue avec les élucubrations des aliénés ou qu’elle soit socialement circonscrite dans une « sphère de rationalité » esthétique (Max Weber), chez les bohèmes et les érotomanes, c’est ce que Nietzsche n’a jamais pu admettre, et sa philosophie est la tentative de sauver un type d’homme auquel, depuis des temps immémoriaux, mythologiques, l’attribut de grandeur fut conféré par une humanité reconnaissante. L’alternative est aujourd’hui la suivante : ou bien se faire le thuriféraire du « mensonge » et de la Rome des Borgia (L’Antéchrist), ou bien tuer le poète en soi. Un choix impossible, tragique. (février 2014)

[Je suis pourtant la preuve que le choix est possible puisque j’ai tué le poète en moi : cf « l’autodafé » des Fragments de jeunesse échappés à l’autodafé (2018)]

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Schopenhauer et la théorie de l’évolution

Si Kant a raison et si l’esthétique transcendantale est valide, l’évolution du monde avant l’apparition de l’homme qui s’en fait une représentation n’est qu’une fable.  Or c’est bien ce que dit Schopenhauer. Ce dernier a écrit avant Darwin, mais Darwin n’a pas découvert l’évolution du monde et de l’homme, il a découvert la sélection naturelle, qui l’explique. Schopenhauer décrit l’évolution du monde et l’apparition tardive de l’homme, à partir de primates, tout en précisant que cette évolution est un scénario nécessaire mais imaginaire. En effet, si le principe d’individuation soumis à l’espace et au temps n’existe pas dans la « chose en soi » mais seulement dans notre représentation, il en résulte qu’il ne peut y avoir d’évolution dans l’espace et le temps avant qu’existe notre représentation. Or, d’après Schopenhauer, si ce que notre représentation nous offre à voir dans le monde conduit à l’idée d’évolution, c’est-à-dire à un scénario d’après lequel notre représentation apparaît au cours d’une évolution dans l’espace et le temps, l’esthétique transcendantale (selon laquelle le temps et l’espace sont les formes a priori de notre entendement) dément la réalité en soi de ce scénario.

Schopenhauer traite à peine de ce point me semble-t-il crucial, comme si l’objection n’était pas de nature à exploser tout le système. Dans l’ensemble de son œuvre on ne trouve que quelques lignes, dans Parerga et Paralipomena (et, plus exactement, Paralipomena, Kapitel 6: Zur Philosophie und Wissenschaft der Natur), qui disent « oui, l’évolution » mais « elle est purement phénoménale, das heißt imaginaire ». (Quelques lignes du Monde comme volonté et comme représentation peuvent même affaiblir son point de vue car Schopenhauer semble évoquer une première vague représentation chez un animal primitif, ce qui laisse entendre qu’au détriment de l’esthétique transcendantale cette représentation est le produit d’une évolution dans l’espace et le temps, et donc que l’évolution précède la représentation et non l’inverse.)

Sauver l’esthétique transcendantale, sur laquelle repose entièrement la saine critique de la raison consciente de ses limites et antinomies, implique de ne laisser aucune ambiguïté sur le fait que la représentation ne peut être le produit d’une évolution dans l’espace et le temps, à savoir être elle-même purement phénoménale.

À suivre.

Encore une fois, je vous parle d’un temps où Darwin n’avait pas encore écrit L’Origine des espèces. (juillet 2014)

[Les citations allemandes originales de Schopenhauer sur le sujet dans les Paralipomena peuvent être lues sur cette autre page de mon blog .]

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Extrait d’une lettre à un jeune poète : … Je t’invite également à lire quelques auteurs anarchistes, pour le jour où tu te diras, vers le milieu de ta vie, que tu l’as ratée, et tu sauras alors que la cause en est dans une société qui brise les hommes. Les artistes qui vivent aujourd’hui de leur art sont des parasites du travailleur.

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Singuliers trous noirs

Sur la singularité du trou noir, cette citation : “gravitational force is only theoretically infinite at the zero-size center of the black hole. At any location that could actually be measured, the forces are finite, although extremely large.” (Ray Kurzweil 2005). Questions : Quelque chose qui n’existe que théoriquement existe-t-il ? Quel peut être l’effet réel d’une chose qui n’a qu’une existence théorique ? Si la densité infinie n’est réellement nulle part dans le trou noir, alors que sa présence définit le trou noir, il n’existe aucun trou noir.

Ce qu’on observe n’est pas un trou noir si la définition du trou noir implique une densité infinie. Les astrophysiciens n’ont pas une dérogation pour s’affranchir des lois de la pensée. Si le trou noir existe, la densité infinie ne peut pas être seulement théorique : il faut qu’elle existe aussi. Le problème, c’est qu’on ne peut même pas la penser, au sens que les lois de notre pensée nous l’interdisent. Appliquer le raisonnement mathématique abstrait de cette façon à un objet de l’intuition (un objet de l’espace physique) est absurde.

De sorte que, par nécessité absolue, plus notre observation des phénomènes astrophysiques se perfectionnera, plus il apparaîtra clairement qu’une théorie comprenant une densité infinie n’est pas valide, et que le phénomène s’explique autrement, d’une manière conforme aux lois de notre pensée. Notre pensée est actuellement prise en défaut pour expliquer un phénomène : elle tente de violer ses propres lois pour surmonter le problème, mais c’est complètement vain. C’est même le contraire de l’intelligence.

Il faut dire, pour être précis, qu’un trou noir « relativiste » n’existe pas. Pas plus qu’un Big Bang relativiste (avec singularité).

La notion de singularité est moins acceptable que celle de Dieu. Je perçois qu’elle commence à devenir gênante : cf la citation supra, où l’auteur croit bon de préciser que la singularité est seulement théorique – une précision nullement satisfaisante car on ne peut pas accepter, pour décrire la réalité, une théorie qui mettrait dogmatiquement à l’abri certaines de ses parties du contrôle de la réalité. Or une densité infinie n’est pas vérifiable empiriquement, pas plus que la notion de Dieu (à ceci près que la notion de Dieu ne viole pas les lois de la pensée humaine de façon si flagrante). La science ne doit pas être une religion ; c’est pourtant ce qu’elle devient si elle recourt à des notions invérifiables car s’affranchissant des lois de la pensée humaine.

Le paradoxe de Zénon apporte de l’eau à mon moulin : on peut, par un raisonnement abstrait et en apparence formellement rigoureux, aboutir à une absurdité. L’absurdité du paradoxe de Zénon est manifeste, celle de la singularité l’est tout autant, mais Zénon présente son paradoxe comme un paradoxe, pour demander que les conditions d’une pensée juste soient définies, tandis que la relativité présente sa singularité comme un résultat nécessaire. (octobre 2015)

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La transparence et le silence

Un e-mail du 29 juin 2016 au secrétariat de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, qui reçoit et examine les déclarations de revenus des députés (secretariat.declarations@hatvp.fr) :

Madame, Monsieur,

Les « déclarations d’intérêts et d’activité » des députés publiées sur le site de la Haute Autorité sont peu lisibles, car il semble que vous ne précisiez pas sur quels montants portent les demandes. Ainsi, on trouve pour les revenus, selon les déclarations des uns et des autres, des montants « nets », « bruts », « avant impôt », « après impôt », bref on trouve de tout, et quand aucune mention n’est faite par le député en vue de préciser sur quoi portent les chiffres qu’il déclare, comment faut-il lire ces chiffres ? Merci d’avance pour les explications que vous voudrez bien m’apporter.

Pas de réponse.

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La « vallée inquiétante » (Masahiro Mori)

J’ai tendance à partager le point de vue de Gunpei Yokoi sur les choix de débauche technologique versus les idées simples et originales qui ont fait le succès des jeux Nintendo quand il en dirigeait la conception. Il y a sans doute aussi, dans le jeu vidéo actuel, un phénomène « uncanny valley » : la simulation s’est rapprochée du réel mais n’étant pas encore parfaite elle produit un effet d’étrangeté rebutante (dès lors que ce sont des personnages humains qui sont représentés et non des monstres, auquel cas le phénomène ne s’applique pas, et les monstres peuvent être très réussis dans la mesure même où ils n’appellent pas notre empathie ou dans une bien moindre mesure). Le personnage virtuel nous est désagréable car l’imitation du réel est trop bonne pour être du dessin animé et pas assez bonne pour être hors de la vallée inquiétante. Tandis qu’un bon vieux Mario, ça reste du dessin animé.

L’uncanny valley est un concept majeur exposé par le roboticien japonais Masahiro Mori dans les années soixante-dix. On peut penser qu’en plus de détecter, dans le futur, les robots avec des tests de Turing ou des tests à la Blade Runner, le test de l’uncanny valley sera peut-être toujours valide : les robots ne sortiront peut-être jamais de la vallée, même si les signaux étranges qu’ils émettent malgré eux (gestes saccadés etc.) deviennent de plus en plus infimes.

Exposé par un roboticien, le concept est utilisé en robotique mais on peut l’appliquer à toute technologie qui tente de simuler la réalité biologique humaine, sur quelque support que ce soit : effets spéciaux de films, images de synthèse, graphisme des jeux vidéos… Les personnages en image de synthèse ne sont pas encore des acteurs crédibles à cause de l’uncanny valley. Il y a d’ailleurs un film (j’ai oublié lequel car je ne l’ai pas vu) dont on attendait un grand succès et qui a fait un flop à cause de ses personnages en image de synthèse qui ont fait une mauvaise (uncanny) impression sur le public.

C’est pourquoi les hôtels robotisés au Japon remplacent leurs Actroïdes par des… robots dinosaures. Voici un lien vers une vidéo YouTube qui montre un de ces hôtels. Il y a bien quelques Actroïdes, en réalité, mais aussi un dinosaure, qu’on ne s’attendrait pas à trouver dans un hôtel, et ce n’est pas non plus un délire des managers, car le dinosaure est une interface de service plus plaisante que l’Actroïde avec son visage humain et ses mouvements saccadés. Ces Actroïdes ont quelque chose du musée de cire. C’est très uncanny, peut-être que vous en ferez des cauchemars la nuit dans votre chambre d’hôtel… Dans la même veine, le robot Lakshmi (de conception française : il s’agit en fait du robot NAO créé en 2006 par la société Aldebaran Electronics), qui répond aux questions des clients d’agences bancaires en Inde, bien qu’humanoïde ne s’embarrasse pas d’apparence humaine : on dirait un jouet. (janvier 2017)

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Islam pacifique

L’histoire de l’expansion de l’islam présente deux faces, l’une guerrière, l’autre pacifique. Si « la guerre de mille ans » (P.N. Oak) est une manière des Hindous les plus extrémistes de décrire leur relation avec l’islam, il y a aussi le cas de l’Asie du Sud-Est, où l’islam s’est répandu sans une goutte de sang versée.

Le livre d’Ignacio Olagüe publié en 1974 (sous le patronage de Fernand Braudel), La revolución islámica en Occidente, remet en cause l’historiographie officielle de la « conquête » de l’Espagne par les Maures, sur la base des recherches du général Édouard Brémond, le « Lawrence français », (Berbères et Arabes, 1942), (c’est malheureusement Brémond qui est le Lawrence français et non Lawrence le Brémond anglais), qui fait état de l’impossibilité technique d’une telle conquête. La base des Arabes pour la conquête de l’Espagne était l’Égypte, non l’Afrique du Nord, qu’ils ne contrôlaient pas au moment de l’« invasion » de l’Espagne, ce qui suppose une logistique qui dépassait largement leurs moyens. Et l’Espagne aurait été conquise en trois ou quatre années, tandis que la Reconquête aurait pris 800 ans…

En réalité, ces faits, tels qu’ils ont été déformés par des chroniqueurs arabes ultérieurs inspirés par la muse épique, et dont les histoires ont été reprises telles quelles par les historiens occidentaux, renvoient à des luttes intestines entre Wisigoths, avec intervention de troupes berbères d’Afrique du Nord sous domination wisigothique, commandées par des Goths. La lutte opposait ariens unitaires et catholiques trinitaires. Les Ariens partageant une conception unitarienne avec l’Islam, cette dernière conception commença à se répandre, via les Berbères, en Afrique du Nord puis dans la péninsule ibérique. Un Abderraman, célèbre roi andalou, est selon toutes les descriptions connues, un Germain, blond aux yeux bleus, un Goth et non un Arabe ni même un Berbère. La pénétration de l’Islam en Ibérie a été pacifique, par prédication unitarienne, et non le fruit d’une invasion militaire arabe.

Le mouvement a été porté par une immigration berbère en grande partie causée par la désertification de l’Afrique du Nord (les peintures rupestres du Sahara montrent une faune de paysages agrestes, ce qui prouve l’extension du désert au sud du Maghreb), désertification qui s’est d’ailleurs étendue et continue de s’étendre en Espagne et dans le Midi de la France.

Par la suite, l’Afrique du Nord a connu une « contre-réforme » islamique avec les Almohades et Almoravides de Mauritanie, et ces derniers ont été les véritables envahisseurs militaires de l’Espagne (les batailles du Cid), mais nous parlons là des 12e et 13e siècles…

Les mêmes erreurs d’interprétation sont peut-être commises dans d’autres régions du monde. Olagüe souligne que l’Afrique noire, où les Arabes étaient présents depuis longtemps, a commencé à s’islamiser massivement pendant la colonisation européenne (peut-être en réaction)+. Je pense aussi à la Crimée et au Caucase ; je ne connais pas les circonstances exactes de leur islamisation mais je vois très clairement que l’envahisseur, là-bas, s’appelle le Tsar de la Sainte Russie et que cette invasion a été horriblement sanglante. Le terme « cosaquer » (pour décrire les viols de masse et le passage au fil de l’épée de populations entières), aujourd’hui tombé en désuétude, l’atteste. (octobre 2017)

+ La remarque d’Olagüe sur l’Afrique noire est de nature à contredire une pensée exprimée dans mon poème La Chute des Arabes du Congo (recueil La Lune chryséléphantine), selon laquelle l’impérialisme européen en Afrique barra la route à l’impérialisme arabe. Elle la contredit dans la mesure où ce serait en fait l’impérialisme européen qui aurait « armé » en Afrique l’expansion islamique, par réaction. Sans ce colonialisme occidental, les négriers arabes auraient continué à faire la traite depuis la côte orientale, les négriers européens et américains depuis la côte occidentale, et les Africains auraient conservé leurs traditions locales.

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Helga Pjeturss

J’ai lu il y a quelques années sur internet un essai en anglais sur l’interprétation des rêves par le savant islandais Helga Pjeturss (1872-1949), géologue de réputation internationale également féru de sciences plus ésotériques, une des sources d’inspiration du mouvement Asatru, et dont le prix Nobel de littérature islandais Halldor Laxness aurait fait l’éloge.

Pjeturss affirme que les habitants d’autres planètes communiquent avec nous dans nos rêves et il recommande de noter ses rêves pour parvenir à déchiffrer leur message. (Aussi parce que je trouvais que je commençais à manquer de pratique dans l’écriture créative) je suivis ce conseil. Je me rendis alors compte rapidement que beaucoup de mes rêves, si ce n’est tous, bricolent classiquement avec des éléments de ma vie, qu’un extraterrestre ne doit pas connaître, et j’ai rapidement arrêté. Mais peut-être que l’extraterrestre introduit son message occulte dans la matière familière du rêve.

J’ai donc tout de même cherché à en savoir plus et j’ai commandé un de ses livres, le premier dans la série de collections d’essais Nýall (éditions Félag Nýalsinna) à la librairie universitaire de Reykjavík, que je contactai par e-mail et qui, sans doute mise en joie par une demande inattendue (une commande depuis un pays aussi exotique que la France), m’offrit tout bonnement le livre, en me laissant payer les seuls frais d’expédition. Que la librairie en soit ici remerciée.

Voici le livre en photo. Il a une belle couverture en (simili-)cuir avec lettrage doré, et l’intérieur –c’est original– est imprimé à l’encre bleu marine.

Je pensais que je ferais d’une pierre deux coups : découvrir la pensée de cet auteur et, faisant fond sur mes connaissances en suédois, apprendre l’islandais. J’ai vite déchanté et ce livre conserve donc encore tous ses mystères pour moi.

Il existe toutefois un site internet de « l’Institut Pjeturss » qui comporte quelques textes en anglais, bien plus que la dernière fois que je l’ai consulté, il y a quelques années, au moment de lire l’essai sur les rêves (un texte trouvé sur ce même site). Si vous googlez le nom du savant, le site de cet institut est le premier résultat que vous verrez apparaître.

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Un décret très subliminal ayant échappé à l’attention de tout le monde
(La transparence et le silence II)

L’article 10 du décret n° 92-280 du 27 mars 1992 dispose : « La publicité ne doit pas utiliser des techniques subliminales. »

L’article 1er dispose quant à lui : « Le présent décret est applicable aux éditeurs de services de télévision. » Par conséquent, la loi française n’interdit pas la publicité subliminale sur tout autre support de médias : journaux, radio, livres, cinéma, internet…

En ce qui concerne le cas particulier du visage subliminal de François Mitterrand dans le générique du journal TV en 1988, au moment de la campagne pour les élections présidentielles, il est probable que ce décret, s’il avait existé à ce moment-là, aurait été d’application trop restreinte : puisqu’il est question de publicité (art.10) à la télévision (art.1er), cela vise a priori les spots publicitaires, peut-être aussi la promotion commerciale de produits dans certaines émissions, et non un générique de journal TV.

Toujours est-il que ceux qui écrivent « en 1992, une loi a été votée pour interdire l’usage des images subliminales à des fins publicitaires » se trompent. Ce n’est pas à proprement parler une loi mais un texte d’application d’une loi : la loi 86-1067 du 30 septembre 1986. Une recherche sur Légifrance montre que cette loi ne contient même pas le mot « subliminal ». Autrement dit, la question des techniques subliminales a très bien pu ne pas être discutée du tout au Parlement.

La loi contient dix-sept fois le mot « publicité » et je pense que l’interdiction de la publicité subliminale à la télé par le décret de 1992 est en application de l’article 43 de la loi de 1986 : « Toute forme de publicité accessible par un service de communication audiovisuelle doit être clairement identifiée comme telle. Elle doit également permettre d’identifier la personne pour le compte de laquelle elle est réalisée. » Mais c’est tout de même un saut qualitatif important car l’article 43 couvre aussi des pratiques qui sont très éloignées des techniques subliminales au sens strict.

Ce décret est resté lettre morte, il n’a eu aucune conséquence dans notre ordre juridique. Il a donné lieu à une, et une seule, recommandation du CSA, le 27 février 2002 : « En application de l’article 10 dudit décret ‘la publicité ne doit pas utiliser des techniques subliminales’ entendues comme visant à atteindre le subconscient du téléspectateur par l’exposition très brève d’images. Or, le Conseil supérieur de l’audiovisuel a récemment pu relever sur l’antenne d’un service de télévision la présence d’images subliminales, introduites lors des opérations de montage mettant en œuvre des technologies numériques. La présence de telles images n’est pas conforme aux dispositions précitées. » (texte entier)

Dans son exposé public, le CSA indique : « Cette recommandation a été adressée à M6 accompagnée d’un courrier spécifique. » (voir site du CSA)

Le décret de 1992 qui crée le délit de publicité subliminale à la télévision (et je répète que cela ne concerne que la publicité et que la télévision) ne prévoit aucune peine pour ceux qui ne respectent pas l’interdiction. De sorte que le CSA, quand il a constaté que M6 avait enfreint l’interdiction, en 2002, n’a pu qu’adresser une « recommandation » à la chaîne privée, sans valeur contraignante et sans saisine de la justice, et sans même nous dire sur son site si M6 a obtempéré. Et depuis lors, plus rien. C’est ce qui s’appelle une parodie de législation et de justice. (mars 2018)

J’ai donc écrit au CSA (par e-mail le 5 mars 2018). Je lui ai adressé un premier e-mail alors que je connaissais l’existence du décret de 1992 mais non l’avis de 2002. En voici le contenu :

Madame, monsieur,

Aux termes du décret n° 92-280 du 27 mars 1992 applicable aux services de télévision, ‘La publicité ne doit pas utiliser des techniques subliminales.’ (article 10)

Je souhaiterais connaître les réflexions du CSA au sujet des techniques subliminales et si des cas de publicité utilisant des techniques subliminales ont déjà été soumis à l’attention du régulateur.

Quels sont les critères retenus par le CSA, ou le législateur (mais je ne connais pas d’autre texte normatif évoquant ces techniques, et la loi de 1986 dont le décret de 1992 est un texte d’application ne comporte pas le mot « subliminal »), pour caractériser ces techniques subliminales ?

Peut-on vous soumettre des cas et quelles suites y donnez-vous ? Peut-on saisir la justice et quelles suites donne-t-elle à ces saisines ?

Je ne reçois pas de réponse. Entretemps, je découvre l’existence de son avis de 2002 et lui récris donc (le 17 mars) :

Madame, Monsieur,

Oh, quelle interessante recommandation du CSA en 2002 à la chaîne M6 qui s’est rendue coupable de diffuser des images subliminales en violation du règlement de 1992 ! J’espère que vous avez un dossier annexe à cette recommandation, détaillant les faits, car je voudrais le consulter.

Je vous appelle un de ces jours pour prendre rendez-vous.

Pas de réponse, bien sûr. À suivre pour vous raconter mon expédition subliminale au CSA prochainement.

Le décret a été pris par l’administration après que le Parlement a voté une loi dont aucun article n’évoque la publicité subliminale et donc sans que le Parlement, les partis politiques aient débattu du sujet. Le décret sert à faire passer le message que la thématique est prise en considération, puis un avis est pris par le CSA pour rendre le même service, et la mascarade est jouée, les choses peuvent s’arrêter là. Les esprits peu profonds qui ont fait une vague recherche sur le sujet vont assurer leurs lecteurs que le droit français les protège contre des techniques mystérieuses et inquiétantes, et que, par un simple décret sorti de la manche du gouvernement et un avis dont les détails ne sont connus de personne, toute entreprise de manipulation a été étouffée dans l’œuf. Autrement dit, le titre que j’ai choisi, « un décret ayant échappé à l’attention de tout le monde », est inexact : peu de gens ont certes entendu parler du décret mais ceux qui ont cherché à savoir l’ont trouvé, ainsi que l’avis du CSA, sur leur chemin, et la confiance innée du bon citoyen dans les institutions de son pays fait le reste.

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Au chanteur Benoît Carré, laissé sur son blog :

Vous avouez utiliser des techniques subliminales (« voix cachée ») dans la dernière chanson de l’album Fermé pour la saison. Je suppose que l’on ne peut pas déchiffrer à l’oreille ce que dit cette voix « cachée ». Pourquoi ne pas nous révéler ici les paroles qu’elle prononce, pour être sûr qu’elle n’incite pas à se droguer ou à commettre des meurtres ?

J’ai repéré une technique de voix « cachées », c’est-à-dire audibles mais dont il est impossible de saisir à l’oreille les paroles, dans les chansons Something Got Me Started de Simply Red et I Love the Dead d’Alice Cooper. Je n’ai pas réussi à faire réagir le responsable d’un compte Twitter d’Alice Cooper quand je lui ai demandé la même chose qu’à Benoît Carré, à savoir de révéler les paroles enregistrées en « voix cachée ».

Et Benoît Carré n’a pas non plus répondu (ni publié mon commentaire sur son blog).

Si un ingénieur du son ne prend pas spontanément contact avec moi en lisant ces lignes pour que nous déchiffrions ensemble les paroles mystérieuses de ces « voix cachées » et cachottières, j’en contacterai un pour recourir à ses services.

Donc, là aussi, à suivre.