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Philo 43 Des catégories de l’entendement

Les textes suivants sont déjà parus sur le présent blog, en anglais, langue dans laquelle ils ont été écrits. Nous venons de les traduire en français et les avons groupés plus ou moins selon leurs thématiques. Il s’agit d’essais courts, de réflexions isolées et d’aphorismes. Un ou deux autres billets de traductions suivront pour des essais philosophiques plus longs.

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Des catégories de l’entendement

À la question « Est-il permis de spéculer que les extraterrestres possèdent d’autres catégories de l’entendement que nous ? », la réponse est : « Absolument pas. » Les extraterrestres, c’est-à-dire des êtres extraterrestres intelligents, vivent, s’ils existent, sur d’autres planètes mais dans le même monde que nous, dans la même nature. Que les lois de la nature s’appliquent dans tout l’univers signifie que penser obéit aux mêmes catégories dans tout l’univers. Parler de « certaines catégories ou d’autres » implique que les catégories de l’entendement sont façonnées par les conditions empiriques, ce qui est de l’empirisme. Dans notre expérience, où la rencontre avec des extraterrestres pourrait ou non avoir lieu, il ne peut se trouver d’esprits dotés d’autres catégories que celles de notre esprit. Les différences d’entendement avec les extraterrestres ne seraient que de degré, et de petites différences de degré peuvent certes produire des effets colossaux, comme quand les Européens conquirent l’Amérique, avec l’effondrement des civilisations avancées des Aztèques et des Incas au cours du processus, mais des esprits dotés de catégories différentes vivraient dans une nature différente de la nôtre. Nous pouvons imaginer autant de natures ou d’univers parallèles que nous le voulons : comme ces natures ou ces univers ne peuvent se rencontrer, c’est une vaine spéculation, une forme de métaphysique colorée d’empirisme.

Si les catégories sont contingentes, comme certains successeurs autoproclamés de Kant l’affirment, vis-à-vis de quoi sont-elles contingentes ? Nous ne voyons pas comment une réponse à cette question ne conduirait pas dans le pur empirisme (non kantien). Pour la même raison, nous ne comprenons pas pourquoi ce serait « une position difficile à maintenir » que les catégories sont invariables, dès lors que les catégories ne peuvent être qu’invariables. Quelles difficultés cela crée-t-il ? Est-ce que l’évolution biologique, par exemple, transforme les catégories ? Le fondement d’une telle affirmation n’est autre que (a) l’empirisme et (b) l’idée selon laquelle les cadres théoriques sont seulement un moyen en vue d’une fin et la fin justifie les moyens – c’est-à-dire justifie la méthode expérimentale (instrumentale) employée dans la synthèse empirique mais qui est impropre en dehors de ce domaine quantitatif, quantitatif car engrené dans la synthèse continue, infinie (et « infinissable ») de notre expérience, et non pertinent car les vérités a priori ne sont pas contingentes par rapport à une métrologie, à des mesures de données empiriques sur des échelles infinies et dont la précision est elle-même perfectible à l’infini.

Parler de contradiction logique présuppose les catégories, cependant les contradictions sont rarement le fin mot de l’histoire pour les empiristes : les trous noirs relativistes ont une « singularité » en leur centre, à savoir un point de densité infinie. C’est une contradiction manifeste, mais est-ce une contradiction logique ? L’action à distance dans la gravité newtonienne est également une contradiction. Ces contradictions dans les modèles empiriques sont, pour parler comme Schelling, du quod (le daβ, le Sein), mais une contradiction logique est du quid (le was, le Wesen). Les empiristes n’ont guère de problèmes avec les contradictions, du moins avec les contradictions-quod ou –daβ : une valeur infinie peut être traitée dans des équations mathématiques et le fait que cela décrive une qualité empirique est à peine un problème dans ce contexte. Pour eux, les catégories sont malléables, les violations flagrantes une simple commodité. D’où l’idée que les catégories ne sont pas absolues. En ce sens elles ne sont pas absolues, mais aussi ces modèles ne sont pas des « vérités » ; de même que les violations dont ils font usage, ce sont de simples commodités pour poursuivre la synthèse empirique. Quant aux contradictions-quid ou –was, il n’est pas du tout certain qu’il soit raisonnable d’en demander l’absence quand on nie que les règles selon lesquelles on peut parler de contradictions, à savoir les catégories de l’entendement, ne sont pas invariables.

Quelle serait la réponse de ces autoproclamés successeurs de Kant à la question : « La proposition selon laquelle il existe un point de densité infinie au centre d’un trou noir est-elle une contradiction ? » Si c’est une contradiction, comment est-il possible que l’astrophysique contemporaine continue de s’en servir ? (La même chose peut être dite de la gravité newtonienne, son action à distance étant reconnue comme une « singularité » dont la présence laisse la place à des améliorations relativistes, ce qui montre, au passage, que les relativistes ont tort de dogmatiser comme ils le font, puisque leur propre cadre est exposé aux mêmes objections.) Si ce n’est pas une contradiction, comment la réconcilie-t-on avec la notion intuitive que quelque chose cloche ici qui nous conduit à parler de singularité ?

Oui, si ce n’est pas une contradiction logique, comment explique-t-on le fait que ce n’en soit pas une ? La possibilité de non-contradiction est explicable en termes kantiens. Les mathématiques sont intuitives ou intuitionnelles, elles construisent leurs notions dans les formes a priori de l’intuition (Anschauung) que sont l’espace (géométrie) et le temps (algèbre). La logique, d’un autre côté, se situe du côté des catégories invariables de l’entendement (Verstand). La construction mathématique dans la pure intuition (reine Anschauung) permet des valeurs infinies, tandis que dans l’aprioricité des catégories l’infini est problématique et l’entendement ne peut en décider par soi-même (cf. antinomies), il requiert le soutien des « Idées » de la raison (Vernunft), des idées telles que le monde (il y a, selon cette simple [bloβe] idée, une chose telle que « le monde » comme totalité des phénomènes de notre perception). Par conséquent, si l’on écarte la critique kantienne comme dépassée (la forme de rejet la plus primaire consistant à dire que le kantisme est lié à la physique newtonienne et qu’il est donc « tombé », c’est-à-dire a été dépassé avec cette même physique) et si l’on explique, comme Bertrand Russell, que les mathématiques sont un ensemble d’opérations purement logiques, il faut dans ce cas affirmer qu’une densité infinie, dans le modèle mathématique, est ou bien logique ou bien ne l’est pas, et alors bonne chance, parce que si ce n’est pas logique on se heurte à la science et si c’est logique on se heurte au bon sens commun dont la science elle-même n’ose pas trop s’écarter (raison pour laquelle elle concède une « singularité »).

« Le monde est une simple idée » requérait l’allemand « bloβe » comme explétif afin de faire comprendre qu’il n’y pas dans ce mot « simple » une nuance privative ou diminutive. L’expression « une simple idée » ne signifie pas exactement que le monde n’est qu’une idée, bien qu’il ne soit qu’une idée dans la mesure où nous ne pouvons percevoir le monde en tant que totalité par nos sens si bien que ce n’est qu’une idée, mais comme nous ne pouvons connaître le monde comme totalité sauf en idée et que par ailleurs, et surtout, cette idée est impliquée dans toutes nos perceptions, l’idée est tout aussi réelle que n’importe quoi de réel perçu par nos sens, de sorte que ce n’est pas une idée comme quelque chose de diminutif par rapport à quelque chose de réel. D’autres idées de même nature, à la même fonction et avec la même réalité, sont, selon Kant, l’âme humaine, la liberté humaine, et Dieu.

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La faute de la nature

La physique est un domaine limité sans moyen de saisir les questions dernières. Le Big Bang n’est ainsi nullement une réponse à une question dernière mais seulement une hypothèse de travail à l’intérieur du domaine limité de la physique ; il n’y a aucun sens à parler, en dehors de ce domaine limité, d’un commencement absolu de la totalité des choses, c’est-à-dire du « monde », par des moyens physiques. L’expansion que nous observons peut certes avoir pour cause une explosion initiale mais ce ne serait toujours pas un commencement absolu du cosmos, puisque, dans les propres termes de la science empirique, nous ne pouvons penser quelque chose d’entièrement nouveau dans la nature (« rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme »†). Aussi touchons-nous là à une contradiction intrinsèque de la science. D’un côté, la science se limite aux phénomènes naturels et son axiome est que « rien ne se perd, etc. » ; d’un autre côté, elle prétend être capable de traiter de la totalité des phénomènes naturels, de laquelle nous n’avons pas la moindre expérience empirique. Quand la science parle du Big Bang, cela peut être une explication valide d’un phénomène naturel tel que la formation d’une région locale de la totalité mais ne peut nullement prétendre satisfaire l’esprit s’il s’agit de parler de la totalité des choses, parce que la science viole les postulats sur lesquels elle est fondée chaque fois qu’elle prétend traiter de la totalité des choses plutôt que de choses particulières, cette totalité étant en dehors de notre expérience (le monde reste une idée régulatrice). La physique ne peut prouver ou infirmer la métaphysique. La seule prétention que le scientisme puisse élever à cet égard est qu’il n’y a pas de métaphysique – et ceci reste une prétention sans fondement.

En physique quantique, le dénommé « consensus de Copenhague » selon lequel l’incertitude ou l’indétermination (d’après le principe d’incertitude ou d’indétermination de Heisenberg) est dans la nature elle-même plutôt que dans l’appréhension scientifique de la nature, est de la pure idéologie : les physiciens prétendent que la nature est indéterminée afin de sauver leur science en tant que moyen pertinent de connaissance. En d’autres termes, ce n’est la faute de la science mais celle de la nature…

† L’axiome vient de la chimie (Lavoisier) plutôt que de la physique ; pour une raison que j’ignore, on parle d’astrophysique plutôt que d’astrochimie, alors qu’elle est de l’astrochimie en grande partie à ce stade.

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1 Philosophie et Psychologie
2 ,,Universitäts-Philosophie’’ et Philosophie

1/ La principale différence entre la philosophie et la psychologie est que, la psychologie étant une science positive, elle est entièrement empirique, tandis qu’une philosophie qui soit entièrement empirique cela n’existe pas.

2/ « La philosophie est l’étude de la nature fondamentale de la connaissance, de la réalité et de l’existence, en particulier considérée comme discipline académique. » (Une blogueuse en philosophie)

Cette définition est vraie dans sa première partie, fausse quant au reste. En effet, l’expression « Universitäts-Philosophie » (philosophie universitaire), sur laquelle Schopenhauer a glosé, nous rappelle qu’il n’existe pas de lien consubstantiel entre les deux. Il est vrai que dès l’Antiquité les philosophes enseignaient dans des « écoles » : l’Académie de Platon, le Lycée d’Aristote, le Portique des Stoïques… En même temps, depuis Socrate ils critiquaient la pratique des Sophistes de demander de l’argent en paiement de leurs leçons ; ce qui signifie, je présume, qu’un philosophe à l’Académie, par exemple, n’était pas payé. Les professeurs d’université étant payés, ce sont les Sophistes de notre temps. Une autre distinction faite par Schopenhauer, et qui recoupe la précédente, entre ceux qui vivent pour la philosophie et ceux qui vivent de la philosophie, est également valide. Comme l’on pouvait s’y attendre, Schopenhauer est à peine considéré comme un philosophe par les « philosophes » d’université. – Kant était également professeur à l’université. Schopenhauer explique que Kant a pu être professeur et philosophe en même temps en raison du règne éclairé du monarque de Prusse (et par cela il ne dit pas qu’en démocratie l’enseignement universitaire est libre par la seule vertu d’une Constitution démocratique).

1 – Je reconnais que la psychologie n’est pas, en tant que science, exactement sur le même plan que la physique, mais la différence est seulement superficielle, étant donné qu’au cœur des deux disciplines se trouve l’incomplétude de toutes connaissances empiriques ou, pour employer la feuille de vigne en usage, leur « incrémentalité ». En tant que sciences empiriques, tant la physique que la psychologie souffrent du même défaut qui consiste à être des connaissances incrémentales présentant au mieux un « analogue » de certitude.

Les prédictions fondées sur les sciences exactes sont en fait bien plus limitées que ce qu’on pense généralement. Certes, lorsque vous démarrez votre voiture, vous savez qu’en principe elle obéira aux manœuvres que vous exécuterez, et ceci est le résultat de prédictions scientifiques sur lesquelles le mécanisme s’appuie. Mais c’est tout ce qu’on peut faire avec la science : produire des techniques à partir d’elle, c’est-à-dire maîtriser des quanta de forces de façon prévisible – jusqu’à ce que la prédiction soit contredite (par des « cygnes noirs » : cf. infra : « Réflexion post-covid »). Il arrive de temps à autre qu’une poudrière explose sans raison apparente, du fait d’un mouvement brownien de particules que nous sommes incapables de détecter en l’état de nos technologies ; ces explosions sont imprévisibles, cependant nous fermons les yeux sur les dangers auxquels nous nous exposons. Dans le futur, nous trouverons un moyen de prédire ces mouvements browniens, mais d’autres événements échapperont à notre connaissance, ad infinitum, de sorte que le progrès en réalité ne vaut rien ; il s’agit seulement d’une modification des conditions et non d’un progrès dans le vrai sens du terme, et ceci est valable dans l’ensemble du domaine empirique.

La psychologie n’est guère différente, et ce sont seulement des considérations éthiques qui nous ont (prétendument) empêché de concevoir des appareils pour prédire et contrôler le comportement humain sur la base de la connaissance empirique de notre psychisme. De tels appareils pourraient fonctionner tout aussi bien qu’une voiture (seulement nous aurions à gérer des accidents là aussi, tout comme nous gérons les accidents de la route).

2 – Quand les universités et autres établissements d’enseignement ne sont pas libres de toutes formes d’influence, les professeurs de philosophie sont des sophistes parce que non seulement ils occupent une position rémunérée mais aussi parce qu’ils font croire que la philosophie est ce que le gouvernement, les autorités, le « prince » ou toute autre source d’influence intéressée prétend qu’est la philosophie.

Si nous examinons l’histoire des relations entre l’université et la philosophie au-delà de la controverse impliquant les philosophes et les sophistes de Grèce antique, nous voyons que les universités ont été créées au Moyen Âge, et que la philosophie enseignée dans ces institutions était la scolastique, en tant qu’ancilla (servante) de la théologie. La philosophie moderne se développa contre la scolastique (avec Hobbes et al.) et en dehors de l’université. En ce qui concerne la philosophie moderne, la connexion avec l’université n’est donc pas fondationnelle, c’est une évolution tardive, dont le point d’inflexion a été l’hégélianisme. Cependant, la relation demeure au mieux fragile. Pour ne prendre que quelques exemples, Nietzsche quitta l’université après seulement quelques années de professorat, la considérant comme un milieu impropre, et Sartre, bien que ses études fussent une voie royale pour occuper une chaire universitaire, préféra emprunter un tout autre chemin, à savoir la carrière littéraire et le journalisme, en ne laissant aucun doute, dans quelques-uns de ses romans (L’âge de raison, par exemple), quant à l’importance existentielle majeure d’un tel choix. A contrario, Heidegger tenta de justifier la position de professeur pour un philosophe : « Enseigner est le meilleur moyen d’apprendre. » Et j’ai déjà parlé de Kant. Kant et, dans une moindre mesure, Heidegger sont la raison pour laquelle je vois ces deux distinctions, la première entre Universitäts-Philosophie et philosophie, la seconde entre ceux qui vivent de la philosophie et ceux qui vivent pour la philosophie, comme coïncidant grandement mais non parfaitement.

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Il est permis de considérer qu’« une pensée » n’est pas d’abord un objet philosophique mais plutôt sociologique, ce que le psychologue allemand Karl Marbe appelait une Fremdeinstellung, une attitude ou disposition empruntée (implantée, de façon durable ou transitoire, par la suggestion, le conditionnement, l’éducation, l’hypnose, que je sais-je encore). Souvent, une pensée que nous appelons nôtre (« je pense que… », « mon opinion est que… ») est la réplique d’une pensée présente dans un groupe où nous vivons. Ce sont là des pensées au sens sociologique. La philosophie, dans ce contexte, est une métacognition, la façon dont quelqu’un réfléchit sur ses propres pensées sociologiques – ce qui, comme Heidegger l’a souligné, est voué à être dénué de tout intérêt pratique.

La réponse la plus évidente à la question de savoir ce que sont les bénéfices pratiques de lectures philosophiques est, selon Heidegger, qu’il n’y en a pas pour l’individu : il ne sera pas un moins bon engrenage dans la machine s’il manque entièrement de culture philosophique (voire, tout simplement, de culture, car la philosophie fait partie de la culture). Pourtant, quand quelqu’un devient familier avec la culture et la philosophie, il en a besoin comme d’oxygène pour respirer. Il n’y a aucun bénéfice mais seulement un besoin supplémentaire, et il s’agit du besoin d’être un homme dans l’entière acception de ce terme. S’il n’était pas obligatoire de lire de la philosophie au cours de ses années d’éducation, dans la plupart des cas personne ne voudrait se familiariser avec elle, précisément parce que les bénéfices qu’il est possible d’en tirer n’ont aucune valeur sur le marché que nous inclinons à considérer comme « notre avenir » dans cette vie. Même quand elle est rendue obligatoire à un certain stade (comme en France à l’époque de mes études), la philosophie est écartée par beaucoup dès que la matière n’est plus requise pour valider un cursus (et entrer sur le marché). Une raison en est que, comme l’économiste hongrois Tibor Scitovsky l’a écrit, « la culture est l’occupation de la classe de loisir ». Là où la vocation d’une personne est d’être un engrenage dans la machine, la philosophie n’a aucune place.

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« Je pense que la philosophie doit être mise sur le marché afin d’être lue et apprise. Les philosophes n’ont pas l’habitude de se vendre sur un marché car ils sont au-dessus de cela et je suis d’accord avec eux. Cependant, le monde d’aujourd’hui fonctionne au marketing. Alors que des produits imbéciles reçoivent l’attention de millions de gens, je ne vois pas pourquoi nous ne devrions pas vendre la philosophie et la rendre (ou la faire paraître) accessible. » (Une blogueuse en philosophie, déjà citée)

Cela se produit déjà – la philosophie se vend – et voilà comment ça se passe. Prenez tel riche banquier ou industriel ; son fils n’en a fait qu’à sa tête et a étudié la philosophie au lieu de l’échange d’actions et obligations. Ce fils, en vérité pas tellement brillant, a cependant obtenu son diplôme en philosophie. Que va-t-il faire à présent ? Son père décroche son téléphone, appelle le responsable du journal hebdomadaire dont sa banque ou sa holding est propriétaire, et lui dit : « Je veux une colonne pour mon fils dans votre journal. » Aussitôt dit, aussitôt fait. Un nouvel « intellectuel » est né, un esprit chétif aux tendances rageusement conservatrices.

Les gens qui demandent quel est l’intérêt d’étudier la philosophie ne méritent aucune réponse, ou pour toute réponse un haussement d’épaules. Parmi les choses que je trouve bonnes dans mon pays, il y a que la philosophie est (peut-être devrais-je dire « était », c’est quelque chose qu’il convient de vérifier) obligatoire pour tous les lycéens pendant quelque temps.

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« Que le réchauffement climatique appelle ou non des actions urgentes et immédiates, il est grand temps de sortir du passé pour faire face à l’avenir. De quel passé parlons-nous ? Des traditions et des religions. » (Une blogueuse en philosophie, déjà citée)

Appelons « tradition » ce que cette blogueuse appelle « les traditions et les religions ». Son appel programmatique a déjà été entendu, et ce depuis un temps assez considérable : par la science – cette même science dure qui est en train de réduire en cendres la planète terre. La science a revêtu une livrée dogmatique contraire à son essence ; le scientisme est la réalisation désespérée du fait que la relativité de la connaissance empirique (dans la synthèse continue de l’empirisme) ne peut en aucun cas remplir les fonctions métaphysiques de la tradition.

En termes heideggériens, la science n’est pas tant une forme de relativisme que, même, une forme de nihilisme. Selon ce point de vue, la tradition aurait à être re-comprise, ce qui signifie, pour Heidegger, deux choses. D’abord, la tradition doit être re-comprise par-delà le nihilisme de la science dure qui a colonisé l’homme moderne. Ensuite, re-comprendre la tradition signifie comprendre sa dialectique, ce qui revient à dire que la tradition actuelle de notre passé et présent traditionnels n’est pas encore la tradition à proprement parler.

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Un grand nombre de résultats de la psychologie expérimentale s’appuient sur des techniques subliminales utilisées au cours des expériences conduites (cf. Social Psychology and the Unconscious, John A. Bargh éd., 2007). Par exemple, l’expérience de Lakin et Chartrand menée en 2003 dépend de l’efficacité d’un conditionnement subliminal (subliminal priming) et tient cette efficacité pour acquise. En même temps, dans la même société, on dit au public que les techniques subliminales ne peuvent avoir aucun effet.

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Selon le chercheur P. Ekman, les relations amoureuses et l’amitié seraient impossibles si les êtres humains étaient équipés d’un « interrupteur facial » (facial switch) permettant de désactiver les expressions faciales involontaires. – On peut ajouter que tromper son partenaire serait impossible sans un tel interrupteur.

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Entre les Propos extrêmement courts et concis du philosophe Alain et la très volumineuse, mais en aucun cas verbeuse, Critique de la raison pure de Kant, tous les formats sont bons en philosophie. Cependant, il est un domaine où la prolixité est la règle, et ce de manière tout à fait dommageable (mais inévitable ?) : « Dijksterhuis et Van Knippenberg (2000) ont démontré les effets comportementaux de l’activation des stéréotypes de politiciens. Dans un test pilote, ils ont établi que les politiciens sont associés à la verbosité. Les gens pensent en général que les politiciens parlent beaucoup pour ne pas dire grand-chose. Dans une expérience, D. et V.K. ont activé chez la moitié des participants le stéréotype du politicien à l’aide d’une procédure de phrases en désordre à reconstituer. Ensuite, il fut demandé aux participants d’écrire un essai dans lequel ils devaient argumenter contre le programme français d’essais nucléaires dans le Pacifique (l’expérience se passait en 1996). Conformément aux attentes, les participants conditionnés par des stimuli associés aux politiciens écrivirent des essais considérablement plus longs que les autres participants. » (Dijksterhuis, Chartrand & Aarts, in Social Psychology and the Unconscious, 2007, John A. Bargh éd.)

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Xenniaux

Bien que je ne sois guère adepte de ce genre de généralisations abusives, je trouve pertinente une affirmation telle que « les Xenniaux ont eu une enfance analogique mais leur âge adulte est numérique », qui montre l’influence de Marshall et Eric McLuhan et de l’écologie des médias. Toutefois, bien que je comprenne qu’une caractéristique comme la virtuosité dans les compétences multitâches puisse se déduire logiquement d’affirmations concernant les milieux technologiques, je ne vois pas le rapport avec le fait d’être « ambitieux » ou encore avec « l’optimisme sans frein » des Milléniaux, un optimisme que je n’observe nullement. En particulier, les dispositions acquises durant l’enfance sont toujours susceptibles d’ajustements aux nouvelles situations, et dans de nombreux pays ces dispositions acquises dans l’enfance sont vouées, actuellement, à être balayées par des phénomènes tels que l’explosion de la pauvreté. 

En ce qui concerne le milieu technologique actuel, les enfants grandissent aujourd’hui avec une réalité virtuelle qui en est au stade de la « vallée inquiétante » (uncanny valley, une notion du roboticien japonais Masahiro Mori), c’est-à-dire trop réaliste pour être prise pour le conte de fées pixélisé qu’était l’animation par ordinateur au temps de mon enfance (je me situe à la frontière avec les Xenniaux du côté plus âgé) et cependant pas encore assez réaliste pour être interchangeable avec la réalité non virtuelle. Le caractère « inquiétant » de l’imagerie générée par ordinateur, des actroïdes et autres est peut-être en train de déformer leurs tendres cerveaux et de créer chez eux une haine profondément enracinée envers toutes choses virtuelles, la volonté, pour ainsi dire depuis le berceau, de développer des tests à la Blade Runner pour les dernières étincelles de bizarrerie des insurpassables androïdes du futur, tandis que d’un autre côté aura disparu dans des mégafeux à répétition toute forme de vie animale, la vie animale dans le miroir de laquelle l’esprit humain trouve une source inépuisable de transports émotionnels. Quand la nature ne nous entourera plus et c’est nous qui entourerons la nature, la possédant comme un ballon de cristal pour poisson rouge encastré dans le mobilier du salon, nous aurons perdu, pour parler comme Kant, notre sens du sublime, toutes générations confondues depuis ce temps-là jusqu’à la fin des temps. Paradoxalement, quand il n’y aura plus de nature (natura naturata) mais seulement un zoo à la manière d’un ballon à poisson rouge, l’homme aura perdu toute idée de sa vocation surnaturelle.

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Esthétique

Les couleurs sont l’antidote à la grisaille du monde moderne. C’est cela en particulier qui, après des années de classicisme militant dans les beaux-arts, m’a conduit à modifier mon appréciation de l’art contemporain, à savoir sa couleur en tant qu’antidote (ainsi que son abstraction en tant qu’antidote à la « surcharge perceptive » [perceptual overload]). Comme souvent, cependant, la philosophie de Kant apporte un élément de modération quand il décrit la valeur des arts plastiques comme se trouvant dans le dessin, la couleur n’apportant que « l’attrait », qualité inférieure : « En peinture, dans la sculpture, et d’une façon générale dans tous les arts plastiques … c’est le dessin qui est l’essentiel : en lui, ce n’est pas ce qui fait plaisir dans la sensation, mais seulement ce qui plaît par sa forme, qui est au principe de tout ce qui s’adresse au goût. Les couleurs, qui éclairent le dessin, font partie des attraits : elles peuvent certes rendre l’objet lui-même plus vivant pour la sensation, mais non pas beau et digne d’être contemplé. » (Critique de la faculté de juger)

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Je vénérais la Beauté, j’étais jeune. Aujourd’hui, dès qu’elle paraît, je suis blessé. La beauté me rend triste pour la vie que je mène. – Ô Beauté, que t’ai-je fait pour que je ne puisse plus te regarder dans les yeux ?

C’est une trahison de la beauté quand quelqu’un qui se sent appelé par elle retient l’offrande, car le temps passant on regarde toujours plus profondément dans l’inexorable. Parfois, alors, quand un homme fait, adulte, entend une chanson, une chanson simple chantée par un cœur simple, il en est profondément bouleversé, en se souvenant des jours où une chanson était tout ce dont il avait besoin et du jour où, pourtant, il tourna le dos à la chanson, laissant passer la chanson qui était le sens de sa vie. « Qu’est-ce qui vaut la chanson ? » se demande-t-il à lui-même. Il regarde autour de lui et parvient à la conclusion : « Rien de tout cela. » La beauté l’aveugle à nouveau. Toujours.

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Réflexion post-covid

Il est probable que la pandémie de covid-19 ne changera rien en profondeur, c’est-à-dire que nous ne nous corrigerons pas. Nous trouverons un vaccin et conclurons que les confinements ne se justifient plus, même si les campagnes de vaccination n’empêchent pas des taux relativement élevés de morts annuelles si le coronavirus devient récurrent comme le virus de la grippe. La grippe tue entre 300.000 et 650.000 personnes chaque année (10.000 dans un pays comme la France, où le vaccin est disponible gratuitement). Si les gouvernements imposaient des confinements chaque année, le nombre de morts dues à la grippe serait bien moins élevé (disons 200 en France), mais l’économie serait arrêtée. C’est pourquoi le choix est fait (bien qu’on n’ait pas demandé leur avis aux gens) de sacrifier des vies humaines chaque année pour que l’économie continue de fonctionner. Nous ajouterons simplement le bilan du covid aux chiffres de la grippe et ce sera business as usual.

Les gens qui auront connu la privation de nourriture et participé à des émeutes de la faim, comme au Liban et dans le sud de l’Italie, ou à des pillages, comme aux États-Unis, ne sont certainement pas prêts d’oublier ces semaines-là. Mais je ne pense pas – peut-être parce que, comme certains chercheurs en sciences sociales pourraient le penser, j’ai une personnalité aliénée – que l’avenir sera décidé par les gens eux-mêmes, à moins qu’une révolution ne se produise, car les intérêts du commerce et de la finance sont toujours dans l’état d’esprit de maintenir les choses comme elles sont. Bien sûr, ces intérêts eux-mêmes devront procéder à certains ajustements, par exemple dans la manière dont ils se prépareront à des phénomènes du type « cygnes noirs » tels que le covid-19 (la théorie des cygnes noirs est un travail de l’économiste libano-américain Nassim Taleb), ou encore, à plus court terme, à l’hyperinflation que certains voient venir, et si les choses vont de travers cela signifie l’effondrement.

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Le fait que les Wahhabites s’opposent aux dévotions au prophète Muhammad doit être approuvé comme une bonne pratique, en raison du fait que de telles dévotions sont de nature à produire un esprit d’émulation qui pourrait insidieusement devenir le désir de créer une nouvelle religion. Le désir d’être comme le prophète peut en effet en conduire certains à vouloir être de nouveaux prophètes. « Aujourd’hui encore, des agents de la police religieuse sont stationnés près du tombeau du prophète à Médine afin de décourager la vénération du prophète plutôt que de Dieu. » (John A. Shoup, article « Islam populaire » in Saudi Arabia and the Gulf Arab States Today: An Encyclopedia of Life in the Arab States, 2009) Dans des vidéos montrant ces agents de la police religieuse au tombeau du prophète, on peut voir qu’ils n’hésitent pas à repousser physiquement les pèlerins.

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Introduction à l’essence de la Mutawa,
ou Rechtsphilosophische Grundlagen der Religionspolizei
(Les principes juridico-philosophiques de la police religieuse)

« Les pompiers s’en prirent aux agents de la police religieuse quand ceux-ci tentèrent de maintenir les jeunes filles à l’intérieur du bâtiment en flammes parce qu’elles ne portaient pas le voile. »

Les événements résumés par la citation ci-dessus ont servi en Arabie saoudite à faire le procès de la police religieuse, la Mutawa, et à réduire ses prérogatives. Cependant, la décision de l’officier de la police religieuse dans le cas d’espèce était incorrecte et c’est ce fonctionnaire qui devait encourir le blâme, non l’institution qu’il représente. Blâmer une institution pour la décision d’un fonctionnaire ne se justifie dans aucun cas de figure, si bien que l’affaire a servi en fait à attaquer une politique elle-même, incarnée par une institution, plutôt que l’exécution.

Il s’agissait, en raison de l’incendie, d’une situation d’urgence mais, en tant que religion avec des martyrs, l’islam sait que l’urgence ne justifie pas toujours des exemptions, alors précisons. La norme consiste à se couvrir la tête dans l’espace public. Les jeunes filles fuyant l’incendie devaient être reçues et assistées à l’extérieur du bâtiment par la brigade de pompiers, qui auraient sécurisé et isolé un périmètre dans l’espace public ; cet espace, bien que se trouvant en dehors du bâtiment et pris temporairement sur l’espace public, est, en raison de la situation d’urgence, sous le contrôle de la brigade de pompiers ou des autorités au sens large et ainsi retiré de l’espace public momentanément. L’accès y est restreint. Par conséquent, la présence de femmes non voilées dans cet espace pendant l’intervention des pompiers ne viole pas une norme relative à l’espace public. Et les jeunes femmes fuyant l’incendie ne peuvent être considérées, ne portant pas le voile en cette situation, comme agissant au mépris de la loi. L’appréciation de la situation par l’officier de la Mutawa était donc manifestement erronée, une erreur manifeste d’appréciation, comme on dit en droit administratif français. Cette déclaration factuelle n’a toutefois pas de relation avec la légitimité de l’institution ou de la politique que celle-ci incarne.

ii

« Les jeunes femmes fuyant l’incendie ne peuvent être considérées, ne portant pas le voile en cette situation, comme agissant au mépris de la loi. » Nous avons écrit cette phrase afin de ne pas laisser penser que, dans l’analyse de ces événements, le sujet était la seule définition de l’espace public ; mais au fond il s’agit, quant au contenu, d’une pétition de principe puisque nous étions supposé discuter la proposition « l’urgence ne justifie pas toujours des exemptions ». Notre réponse a consisté à montrer qu’il ne s’agissait pas, en l’espèce, d’une véritable exemption, dans le cas de jeunes femmes fuyant un incendie, car l’espace dans lequel elles étaient recueillies n’était pas, momentanément, l’espace public. S’agissant, alors, de l’autre aspect de la discussion, si nous faisions l’hypothèse qu’il s’agissait d’une véritable exemption, celle-ci serait-elle justifiée ? En d’autres termes, l’officier de la Mutawa était-il justifié à demander le port du voile alors qu’une probabilité de « martyre » était en jeu ? Les victimes auraient en effet été shahidahs du respect des règles de décence. L’un des sujets, ici, est de savoir à quel point le martyre était probable : comme nous n’avons pas tous les éléments, il ne nous est pas possible de répondre à cette question. Les commandements de Dieu requièrent parfois que le fidèle soit disposé à sacrifier sa propre vie pour le respect d’un commandement, comme quand il fut demandé aux martyrs de sacrifier ne fût-ce que des mouches aux idoles : ils refusèrent en sachant qu’ils le paieraient de leur vie. Ici, l’officier de la Mutawa était-il justifié à demander que les jeunes filles subissent un risque de martyre pour respecter le commandement du voile ? Si la réponse est oui, était-il justifié à le faire dans le cas d’un risque infime seulement ou bien même dans le cas d’une parfaite certitude de martyre, ou bien quelque part entre les deux, et alors à quel niveau de risque ? Ou bien n’était-il pas justifié à exiger quoi que ce soit en l’espèce parce que l’exemption était de toute façon justifiée ? Les exemptions doivent nécessairement être strictement définies, à la fois par révérence pour Dieu et par respect pour les martyrs qui ont sacrifié leurs vies plutôt que de bénéficier d’exemptions. C’est le cœur du problème et cela doit être décidé selon la jurisprudence islamique. Mon expertise s’arrête là. Merci de votre attention.

*

Religion ou Psychothérapie

L’occidentalisation est la cause de toutes les maladies mentales. La psychothérapie occidentale n’est pas la solution mais un aspect du problème. Bien sûr, nous parlons des maladies « fonctionnelles », c’est-à-dire sans cause organique. Sur les maladies organiques, la psychothérapie n’a aucun effet, et sur les maladies dites fonctionnelles tout peut fonctionner aussi bien que la psychothérapie, ou l’absence de tout traitement ou de toute intervention peut fonctionner aussi bien. Parfois la maladie disparaît, parfois non, il n’existe aucune preuve que la psychothérapie soit plus efficace que son absence, les chercheurs sérieux l’ont démontré (à commencer par Hans Eysenck). C’est une escroquerie. L’idée même d’aller voir un psychothérapeute montre un mépris pour la guidance spirituelle et une volonté de vivre selon des normes occidentales plutôt que selon la tradition.

Arrêtez de tout appeler psychothérapie. Ce n’est pas parce qu’un enfant aime peindre que c’est un fou et la peinture sa thérapie.

En Occident, tout est thérapie parce qu’ils sont tous malades.

En Occident, ils sont tellement malades que, quand ils voient un chef-d’œuvre, ils s’exclament : « Quelle bonne thérapie ! »

En Occident, la nourriture est si chère parce que ce n’est pas seulement de la nourriture mais aussi une thérapie.

En Occident, l’amour est une thérapie.

En Occident, en cas de problème, ils demandent : « Qu’est-ce qui cloche avec la thérapie ? »

En Occident, il n’y a pas de bien et de mal, seulement de bonnes et de mauvaises thérapies.

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Même le Dhammapada comporte des traces de ressentiment. (Cela n’a d’ailleurs rien d’étonnant aux yeux d’un Nietzschéen.)

*

De la vie à la connaissance – mais la plupart prennent la direction inverse : de la « connaissance » sous forme de traités académiques dont ils sont les auteurs, ils tirent un statut et par là-même une vie.

*

Comme la parole doit être libre, si vous ne souhaitez pas de « discrimination administrative » mais qu’en même temps les fonctionnaires doivent pouvoir être libres de leur parole, il faut leur faire passer des tests d’associations implicites. Un autre résultat positif en serait qu’on ne surjouerait plus autant l’antiracisme, qui rend les débats tellement médiocres.

*

Quand certains disent « éducation » – à savoir, que la solution à tel problème est d’éduquer les gens sur tel sujet –, en fait d’éducation ils entendent une coercition bureaucratique.

*

L’expression « principes progressistes des Lumières » (liberal Enlightenment principles) est fautive. Les Lumières n’ont rien de positif à dire sur un ordre du jour progressiste ; en fait, les philosophes des Lumières étaient opposés à la tolérance envers l’homosexualité, par exemple (Kant, Diderot, les deux avec des raisons expresses). Qu’ils se soient opposés à une connexion entre l’Église et l’État ne signifie nullement qu’ils ne considéraient pas les dogmes cléricaux en matière de moralité comme vrais ou pertinents. Croyez-le ou non, il existe une homophobie « éclairée ».

*

S’agissant de l’expérience conduite par Zimbardo à Stanford, je suggère qu’elle montre que les étudiants de Stanford sont des ordures.

Oraison à la bohème et autres poésies d’Emilio Carrère

Emilio Carrère (1881-1947), dont le nom est le plus souvent orthographié Carrere parce que la langue espagnole ne connaît pas l’e avec accent grave d’un patronyme dont il y a lieu de croire qu’il témoigne d’une plus ou moins lointaine ascendance française, est l’un des principaux représentants de la bohème madrilène, avec laquelle nous avons déjà fait connaissance dans notre billet consacré à l’extravagant Pedro Barrantes (ici). Et comme, avant cela, nous avons publié six billets sur la poésie de Francisco Villaespesa, que le lecteur sache que ce dernier en a lui aussi fait partie.

La bohème espagnole, qui prit ce nom à la suite des lettres françaises, avait pourtant une ascendance bien plus ancienne, dans la littérature picaresque nationale. Il est en effet impossible de ne pas voir dans les picaros d’antan des bohèmes de leur époque. Mais que dire, chez nous aussi, d’un François Villon, par exemple ? Les noms changent mais les réalités sont-elles si différentes que cela ?

Carrère : ce nom est celui de sa mère puisque notre écrivain était le fils naturel d’un sénateur, qui ne l’éleva pas mais lui laissa tout de même, en 1929, une partie de son héritage (à quoi rien ne l’obligeait puisqu’un enfant né hors des liens matrimoniaux n’est pas réputé juridiquement être le fils d’un père en particulier, c’est seulement pour un enfant né dans le mariage que la loi présume une identité paternelle).

D’aucuns – et cela devient habituel pour les poètes que nous traduisons ici – appellent Carrère un poète « oublié ». Or son nom reste important dans la littérature fantastique espagnole, avec des nouvelles et des romans dont le plus célèbre est La torre de los siete jorobados (La tour des sept bossus), de 1920, qui fut adapté au cinéma. C’est plutôt la poésie elle-même qui tombe dans l’oubli, après plusieurs millénaires de bons et loyaux services.

Les poèmes qui suivent sont tirés d’une Antología poética parue aux éditions Vassallo de Mumbert à Madrid en 1971, dans la collection « Biblioteca literaria ‘Tomás Borrás’ ». Le préfacier anonyme explique qu’à cette époque les œuvres poétiques de Carrère, non rééditées, étaient difficiles à trouver. La situation ne s’est guère améliorée entre-temps. Dans ladite anthologie, les poèmes ne sont pas rattachés aux recueils dans lesquels ils ont éventuellement paru, et ne sont pas non plus datés.

El caballero de la Muerte: Poemas,
Emilio Carrère

.

*

Portique (Pόrtico)

Je suis un homme triste, altier et solitaire
à qui la Lune tend sa visionnaire absinthe
et qui, par sa magie envoûté, ne parviens pas à mon sommet.
Cygne noir, errant oiseau au chant de cristal
en qui palpite la douleur d’un idéal immortel,
cachant ma misère aux yeux du jour,
enveloppé dans le manteau de ma misanthropie,
je vague dans l’inquiétante nuit de la ville
car la nuit est douce comme la solitude.

Je sais que ce monde qui dort et rêve en ce moment
est un amas de chair triste qui souffre et pleure,
et les cloches proclament leur chant de métal
comme pleurant la vieille douleur universelle,
et le fil tremblant de l’eau des fontaines
semble aussi sangloter éternellement :
quoi d’étonnant à ce que mon âme émue verse des larmes
puisque cette douleur qui passe à côté de moi est la vie même…

Nuit de la ville ! Noire désolation,
je t’ai sentie, ô nuit, toute dans mon cœur
dans les heures d’ennui, de douleur et d’anémie
au bras de la pâle demoiselle Bohème.
C’est cette amante triste que dans son berceau
a baisée au front le vert vénéfice malfaisant de la Lune
et qui vit éprise d’une folie ; c’est cette amante
qu’on appelle aussi la Vampiresse,
car sa passion fatale jamais ne vous abandonne,
si ce n’est sur un lit anonyme à l’hospice.

J’aime ces âmes tristes qui en éternelle errance
n’ont pas dormi à l’ombre de l’arbre tutélaire,
vagabonds et filles perdues, pittoresques figures,
rois du picaresque et de l’imprévu
qui dorment, les nuits d’hiver, dans les parcs
ou dans l’antre des sinistres cafés,
évoquant les temps bénis où dans leur vie
ils trouvaient pain blanc et joie divine.
Nuits interminables où dans les lits de misère
les vaincus joignent leurs amours et leur pénurie,
et où il semble que jamais, à l’horizon lointain,
ne brillera l’optimisme bleu du matin.

Je suis un homme rongé de cruelle mélancolie,
ayant toujours gaspillé mon or et mon imagination,
et je jette les floraisons de mon cœur au sot
vulgaire culte comme au vulgaire crasse, que je méprise tous,
et tandis que la fumée de ma pipe dessine d’onduleuses
pattes de mouche, je rêve à des histoires fabuleuses,
dans une tour d’ivoire que je me fais sur mon pic sauvage,
sourd à la rumeur banale qui monte de la foule.

*

La Muse du ruisseau (La musa del arroyo)

I

Nous marchions tristement
dans les rues pleines de lune,
et la faim dansait
dans nos cerveaux une sarabande.

En la voyant triste et douloureuse,
je la baisais sur la bouche.
« Pourquoi hais-tu la vie,
Folle Gaîté ?

Ne pleure pas, rose de chair,
car je volerai le trésor
de la tiare du pape
pour tes cheveux d’or. »

Mais un esprit moqueur
qui se trouvait dans l’ombre,
entendant ma chanson
riait, riait…

II

Dans l’onde sonore
de la vieille et belle fontaine,
la lune brillait comme
un sou d’argent.

Sa petite main tremblait,
sa main blanche et soyeuse.
« La neige tombe si joliment…
et cruellement !

Ne tremble pas ; je ferai
pour ton sein triomphal un corset
avec l’hermine éclatante
des manteaux impériaux. »

Mais un esprit moqueur
caché dans les ramures,
entendant ma chanson
riait, riait…

III

Nuit de désolation,
éternelle, car je frappais en vain
d’une main tremblante
aux portes des maisons fermées.

Au loin pleurait un violon,
profondément mélancolique
comme notre vie errante.
« Ma reine !

Oublie ta douleur ;
je te conterai l’histoire
d’une illusoire princesse
dans un royaume qui n’existe pas. »

Mais un esprit moqueur
et cruel dans la rue,
entendant ma chanson
riait, riait…

IV

Triste volonté abandonnée
à la douleur de la pauvreté !
Ô l’infinie tristesse
de l’aimée mal vêtue !

Parole d’amour qui cache
la plaie qui saigne,
et marcher, toujours marcher. Pour aller où ?
Et jusqu’à quand ?

« Voici venir le jour…
Tu vas voir comme se montrera
propice et magique notre
mère, l’Incertitude. »

Mais au sombre carrefour
du sort impénétrable,
l’implacable Misère
riait, riait…

*

Les enfants (Los hijos)

Pardonnez-moi, mes enfants, si je vous ai donné
cette funeste existence en un moment d’aveugle plaisir ;
peut-être pressentiez-vous la souffrance de la vie
quand vous pleuriez à votre naissance.

C’était au printemps, les roses fleurissaient,
et je rêvais aux lauriers.
Dans l’harmonie des choses
je butinais mon miel lyrique.

J’aimai l’éternelle strophe d’amour de l’univers,
la fleur, l’étoile, la femme ;
l’inquiétude de ma vie, l’émotion de mes vers,
c’est vous qui vouliez être.

Ce fut une soif d’infini et de beauté
qui suscita mon chant ;
mais aujourd’hui cette vie et cette amère pauvreté
me sont comme une sombre dalle sur le cœur.

Je ne peux rien vous offrir de ce que j’ai rêvé,
pauvre funambule de l’Idéal ;
l’or de mes songes s’est en plomb changé,
et sans cesse la faim guette sur le seuil !

Je voudrais que votre route soit bordée de fleurs
et que vous ne goûtiez jamais la ciguë ni le fiel ;
que vous soyez vainqueurs du Dragon de la vie
et amassiez les roses et les lauriers.

Et que vous sentiez l’inquiétude du vers,
ivres de mélodie et d’émotion ;
que vous écoutiez le rythme cordial de l’univers
dans la boîte à musique de votre cœur.

Que vous aimiez voler comme des oiseaux, et chanter et rêver,
et les roses plus que les épines ;
qu’en regardant l’azur vous ne voyiez marcher
à ras de terre les fourmis.

Pardonnez-moi, mes enfants, si je vous ai conduits
sur ce vieux globe moisi, pour mon plaisir.
Vous pressentiez l’angoisse de cette vie
et c’est pourquoi vous pleuriez à votre naissance.

*

Oraison à la bohème (Oraciόn a la bohemia)

Trouvères de la bohème aux chapeaux tombants,
dans les yeux de qui brille la magicienne illusion ;
à la vie errante, braves chevaliers
dont l’âme est toute rêve et toute émotion.
Pour vous je souhaite dire mon oraison.

Votre jeunesse est pleine d’azur
et fleurit en vers au parfum exquis ;
j’aime vos rimes et l’orgueil
de vos couvre-chefs et de vos chevelures.
Pupilles aux flammes visionnaires,
mystiques d’un rite de gloire et d’amour.
D’un rêve d’or ombres légendaires.
Je veux pleurer pour votre douleur.
Pour les vagabonds qui vont sur leur chemin
sous le sortilège de la noire infortune ;
pour les tristes fous aimant la légende
des rayons envoûtés de la lune.
Pour ceux qui sont tombés sans avoir ouvert
le coffre de santal de leur cœur ;
pour ceux qui sont morts
sans avoir trouvé les paroles de leur chanson.
Pour vous je veux prier mon oraison.

Pour le front blanchi du vieux troubadour
qui n’a jamais connu les lauriers immortels,
et pour ceux qui entament leur dernier exode
dans un sinistre appentis d’hospice.
Pour vous, princes des haillons et des rimes,
lyriques alouettes des hauts sommets
que dorent la gloire, l’art et l’amour.
Pour vous, pauvres parias vaincus,
oints d’un saint chrême d’idéal.
Pour votre douleur je veux prier.

Pour tous les rêves qu’a fauchés la mort
– le poème inédit et le tableau rêvé – ;
pour toutes les aspirations d’amour frustrées
par la tragicomédie de la guigne.
Pour ceux qui ne laissent aucune trace de leur passage,
pour toutes les belles ambitions fracassées,
pour les inventeurs moqués par l’échec,
les mauvais histrions, les vieilles cocottes.
Pour ceux qu’a vaincus la mauvaise fortune
et qui demandent à l’alcool une charitable jusquiame ;
pour ceux qui se sont un jour envolés vers la lune
et dévident leurs rêves dans les asiles d’aliénés.

Pâles troubadours aux piteux chapeaux,
qui portent dans leur âme, comme des astres clairs,
un vers divin, un rythme immortel ;
ceux qui dans la vie vont éblouis
parce qu’ils ont les yeux toujours aveuglés
par un lambeau miraculeux de l’idéal.
Pour les malheureux qui n’eurent jamais
la clé d’or de l’inspiration ;
pour ceux qui ne triomphent pas, pour ceux qui sont morts…
Pour vous je veux dire mon oraison.

*

Pardon (Perdόn)

Quand tu t’inclinas en attitude fervente
dans la sombre cathédrale déserte,
je vis, à la triste lumière qui brillait sur l’autel,
la pâleur de lune de ton front.

Et te voyant pleurer amèrement,
« Non, elle n’est pas mauvaise », m’écriai-je avec joie.
Pardonne-moi, femme : je ne croyais pas
que sût pleurer ton âme inclémente.

Hélas ! bien des heures a pleuré aussi,
crucifié sur la croix de ton amour,
mon cœur qui t’adore malgré lui !

J’oublie ta trahison et tes froideurs ;
si tu souffres, viens à moi ; mes bras
seront toujours ouverts pour qui pleure.

*

Dans l’église (En el templo)

Déserte était l’église ;
l’autel, éteint et silencieux.
Je crois encore humblement la voir
en prière devant Jésus crucifié.

Son visage était caché par l’agrément
d’une mantille ajourée.
Quand elle releva ses yeux rêveurs,
nous nous trouvâmes face à face dans la chapelle.

Qu’elle était pâle !…
« Pardon », dit-elle, tombant à genoux devant moi,
tandis qu’un nuage de larmes voilait
les claires étoiles de ses yeux.

« Pardon ! », répéta-t-elle, d’une voix
qui était une plainte éteinte et douloureuse.
Et à la fin j’ai pardonné. Qui ne le ferait
en voyant pleurer la femme qu’il aime ?

*

In memoriam (En memoria)

Les clochers pleurent par toute la ville ;
leurs larmes de bronze tombent dans ma solitude.
Quelles mains invisibles font retentir les cloches
qui sonnent dans la nuit, effrayantes et lointaines ?
Personne dans la rue… Ombre, dense, horrible pénombre ;
l’âme s’enivre de ténèbres. Distante,
on dirait qu’une voix douce me nomme…
C’est mon oreille qui rêve. La lumière vacillante
des lanternes cligne de l’œil comme une vieille fâcheuse.
J’ai peur. On dirait que quelqu’un m’attend,
invisible, dans l’obscurité ; de vagues formes astrales
montrent sur mon passage leurs traits irréels.
Sur chaque seuil quelque chose épie ; de chaque porte
me saisit une main squelettique et glacée.

C’est la Nuit, la Nuit sorcière, la nécromancienne
au long manteau d’étoiles. La magicienne hallucinante
que j’ai tant aimée, qui a dévoré ma vie
avec sa fièvre insatiable de vampire du sabbat ;
Vénus noire qui envoûte par son philtre lunatique.
La Nuit vaste et lugubre fut ma pire amante.
Les clochers pleurent dans la ville. Mon pas
m’entraîne dans les méandres des rues, au hasard.
Comme toutes les nuits, en cette heure calme
mon âme fuit de mon corps, mon âme vieille et triste.
Dans le profond cauchemar de la nuit, une étoile
brille sur mon front. Je pense : « Serait-ce elle ?
Les âmes des morts volent-elles jusqu’aux astres ?
Depuis quelle étoile lointaine voit-elle ma vie d’horreur ?
Sait-elle que je cherche les chemins cachés
où n’est que douleur, douleur, douleur ?… »

Je la baisai sur le front… Toute ma jeunesse,
mes rêves et mes succès s’en sont allés avec son cercueil.
Dans l’alcôve mortuaire flottait une intense puanteur
de fièvre et de remèdes. Était-ce cela, mon amour ?
Entre les quatre planches, sa beauté parfumée
souriait. Ô douleur de ce moment tragique !
Des fleurs sur son corps… Et, caché parmi les fleurs,
mon portrait, et mes lettres, et mes premiers vers.
Reliques ingénues de mes pauvres amours,
l’histoire juvénile de mes strophes sincères !
Le destin n’a voulu m’épargner aucune douleur… À présent
j’attends tristement que vienne mon heure…
Quelque chose, sous la terre, m’appelle. Quelque chose de moi,
avec son corps, dans le tombeau tremble de froid.

Inoubliable nuit ! La lumière des torches
éclaboussait les carreaux. On entendait les chants
de gens heureux. Et la nuit printanière
exhalait dans l’air sa fragrance nuptiale.
Je pleurais, pleurais, car Dieu voulut donner
à mon chagrin la divine consolation des larmes.

Femmes en deuil, rumeurs de voix. Lourde
fatigue dans mon esprit. Des ombres de cauchemar ;
l’odeur des roses se mêlait à l’intense
odeur de son cadavre ; à la lumière jaune
des cierges, avec horreur je voyais pourrir
la bouche que j’avais baisée en folie d’amour.
Puis on ferma la caisse noire ; dans son cercueil,
enlacée à son squelette, gît ma jeunesse.

*

Schopenhauer

Vieux Schopenhauer, douloureux ascète,
sinistre philosophe et poète acerbe !
Pourquoi m’avoir dit
que l’amour est triste, le bien incertain ;
pourquoi ne pas m’avoir caché que le monde est si triste ?
Même si c’est l’évidence !

J’aimais la vie ;
mais tu vins dire que tout est douleur,
que l’amour n’est que chair sensuelle et pourrie,
et depuis je n’ai plus de plaisir ni d’amour !

Et je vais par le monde ainsi qu’un mort,
ta voix empoisonne tout ce qui existe.
Dis-moi, horrible vieillard, même si c’est l’évidence,
pourquoi ne point m’avoir menti ?

Ô rude philosophe des négations,
j’étais rêveur, crédule et fort,
mais tu brisas le charme de mes illusions
et me donnes la vérité glacée de la mort.

Ta vérité profonde, amère dit :
« La vie est douleur et l’amour est angoisse.
Triste Humanité,
aimer c’est rendre éternelle la souffrance ! »

Sagesse cruelle et malheureuse !
L’amour est souffrance !
Mais sans amour
qu’importe la vie ?

Vieux Schopenhauer, triste amant
de la Mort, n’as-tu donc jamais aimé ?
N’as-tu jamais pleuré de douce émotion ?
Ou bien as-tu trop aimé
et ton cœur mortifié saigne-t-il encore ?

Amer poète, pourquoi m’as-tu dit
que le monde est douleur, le bien incertain ?
Désormais, toute ma vie mon âme sera triste.
Dis-moi, horrible vieillard : pourquoi ne m’as-tu pas menti ?
Même si c’est l’évidence !

*

Paix conventuelle (Paz conventual)

Ô si je pouvais être un moine solitaire
dans ce cloître bénit de profond recueillement,
avec une robe de bure brune, un bréviaire clément,
le cœur et la pensée en paix.

Avoir un crucifix, de même un crâne jauni
sur les vieilles pages d’un glossaire mystique,
et entendre venir la mort, pas à pas, dans le lent
égrènement des heures au vieux clocher.

Sentir mon esprit s’enflammer comme un cierge
aux pieds de Jésus, et adorer le martyre
de la chair, rongée de péché mortel.

Et, la nuit, extasié par la lumière mystique
des astres, sentir que de ma pourriture
s’envole le mystérieux papillon immortel.

… Les dahlias somptueux et les blancs jasmins
ne me troubleraient pas de leur carnation féminine
et je n’entendrais pas, en priant les matines,
les trilles divins de l’aveugle rossignol.

Pour toute chanson, le carillon cristallin ;
la colombe de l’Angélus qui vole dans les jardins
chrétiens, dans la blanche estampe vespérale,
à l’heure où les enfants voient les chérubins !

Ô si je pouvais être un moine solitaire
qui trouve la science tout entière dans son vieux bréviaire
et sait voir Dieu à la lumière de sa foi !

Et qui n’aie jamais senti, dans sa grande douceur,
sur sa chair d’homme la question de lumière :
« À quelle fin suis-je né… pourquoi ? »

*

Les enfants (Los hijos)

Ndt. Différent du poème supra portant le même titre.

Quand je regarde endormis mes enfants, ces petits,
j’éprouve une grande désolation.
« Comme peu dureront vos rêves bleus,
la paix de votre cœur ! »

Un enfant, c’est l’amour fait chair parfumée,
c’est l’essence du madrigal
que dans notre jeunesse odoreuse et lointaine
nous avons dit à la bien-aimée virginale.

La nuit, dans la propice ruelle solitaire,
entre les fleurs d’un balcon,
quand l’amour était poème, musique et prière
et lys de l’Annonciation.

Toute la poésie de notre amour sincère
et la passion pour la femme,
et mes rêves de gloire, dans le premier enfant
a fleuri tout ce que je voulus être.

Quand je vois mes enfants endormis, ces petits,
sourire et rêver,
avec leurs visages de nard, leurs boucles soyeuses,
il me vient l’envie de pleurer !…

Dans l’extase aveugle de l’ivresse des sens
j’ai tissé la trame de leur destin :
douleur, pauvreté, misère charnelle,
et puis l’abîme de la mort.

Je savais, en péchant, que la vie n’est point bonne,
que vivre est une grande souffrance…
Mais je ne fus pas coupable. C’est la sirène qui m’a séduit,
la divine sirène de l’amour.

Sa voix hallucinante enchanta mon oreille :
« L’amour est la seule raison de vivre ;
cet instant divin est la compensation
de la douleur de vivre et de mourir. »

Quand je regarde endormis mes enfants, ces petits,
mon cœur s’emplit de larmes.
« Comme peu dureront vos rêves bleus,
la paix de votre cœur ! »

*

Voix d’augure (Voces de agorería)

Toute la nuit, toute la nuit, comme une voix incertaine
angoissée par l’au-delà !
Toute la nuit, toute la nuit, près de la porte
un chien noir pleure !

Quelle ombre passe ?… Quelle ombre couvre les réverbères
dans les rues désertes, pleines d’angoisses profondes ?
Nul ne la voit !… Mais à son passage sur les chemins
froufroutent, macabres, les feuilles mortes.

Toute la nuit les clochers, dans le profond
silence, font retentir leurs lointaines voix fantomatiques ;
toute la nuit, comme un gémissement de l’autre monde,
emplit les vents le De Profundis des cloches !

Quelle horloge noire chante les heures tandis que les vies
– les plus fleuries ! – s’effritent dans les ossuaires ?
Quelles noires sorcières, quelles noires sorcières contorsionnées
battent l’étrange orchestre des clochers ?

Toute la nuit, brille dans la morte ruelle sombre
la lumière incertaine d’une fenêtre !
Toute la nuit, avec ses lamentations d’augure,
un chien est resté près de la porte.

Elle était si blonde ! Je la voyais derrière les carreaux
de cette fenêtre où passent des ombres en pleurs.
Elle était si blanche ! Puis vinrent les nuits d’automne
qui fanent toutes les roses.

Toute la nuit gémissent les noirs chiens errants !…
Ô pauvre vierge, morte dans le parfum de la jeunesse !
Deux hommes noirs hallucinants sont venus,
portant sur les épaules un cercueil !

*

Les yeux des chats (Los ojos de los gatos)

Que regardent leurs yeux verts,
dans l’ombre toujours fixés ?
– Elles voient les trépassés,
les pupilles des chats !

Yeux sorciers, qui la nuit
brillent comme des feux-follets,
verts boucliers magnétiques,
gemmes aux fulgurances étranges,
comme des émeraudes tombées
de la couronne du diable.
Que voient dans le noir
leurs yeux hallucinés ?
– Elles voient la danse des morts,
les pupilles des chats !

À la lune de février
ils soupirent sur les toits
et quand sonnent les douze coups
dansent dans les beffrois.

Yeux fixes dans l’ombre,
énigmatiques, effrayants,
qui de la lune recueillent
les rayons empoisonnés.
Que regardent-ils à minuit
dans les nuits de sabbat ?
– Elles voient passer les sorcières,
les pupilles des chats !

Dans les veillées d’hiver,
pelotonnés près du feu,
brillent comme des sous d’or
leurs yeux extatiques.

Ils entendent les désuètes légendes
de voleurs et de lutins,
immobiles… et tout à coup
leurs yeux dorés se tournent
vers le mystère inquiétant
d’une chambre inoccupée.
– C’est qu’elles ont vu une âme en peine,
les pupilles des chats !

Yeux qui connaissent la science
ténébreuse des mages ;
qui ont vu sainte Walpurgis
forger des sorts et des incantations.
Ils voient les âmes mordues
par les larves des péchés
et la chair frivole tomber
dans les rets de la luxure.
Et quand dans la chambre triste
d’un malade on entend un vague
gémissement et que s’ouvre une porte
toute seule sans bruit, le chat
domestique se hérisse, et fulgurent
ses étranges yeux verts.
Que regardent ses yeux,
toujours fixés dans le mystère ?
– Elles voient venir la Mort,
les pupilles des chats !

*

La rose de la Saint-Jean (La rosa de San Juan)

Ndt. La « rose de saint Jean » est en Espagne un des noms du millepertuis, que l’on suspend au-dessus des images saintes la nuit de la Saint-Jean, et qui, au Moyen Âge, était employé dans les exorcismes.

La nuit de la Saint-Jean,
à la clarté de la pleine lune,
les jeunes filles
cherchent des fleurs dans les bois.

Les cloches de la Saint-Jean
sonnent les douze coups ;
par les sentiers sauvages
vont les armées
de la chauve-souris Satan.

La nuit de la Saint-Jean, les sorcières
dans les bois cherchent des herbes mystérieuses
et les jeunes couples torsadent des danses harmonieuses
– danse et rite – à la lumière des feux de joie.

« Cloches de la Saint-Jean,
dissipez les noirs chagrins,
car je souhaite passer la nuit
avec une beauté brune. »

Dans le clocher
l’horloge égrène des larmes de bronze.

Un hibou nécromantique s’envole, une corneille savante crie.
En son grimoire un sorcier cherche ses recettes ténébreuses,
et dans une ruelle obscure se trouve une maison hantée
qui se remplit, aux douze coups, de visions effrayantes.

Ce sont les rondes des morts
qui sur terre descendent
célébrer le miracle
de la nuit de la Saint-Jean.

Sylphides bleues, nains barbus,
rouges salamandres, ondines chanteuses,

main dans la main
vont par les bois
et comptent joyeux les heures
de la nuit de la Saint-Jean.

« Si tu souhaites voir
ton amoureux dans tes rêves,
sous ton oreiller
place un miroir. »

Et tu le verras,
parce qu’elle est toute fleurie de miracles,
la nuit de la Saint-Jean.

La Légende est passée dans les bois,
le front couronné de verveines ;
la Légende est passée dans mes rêves,
faisant divinement éclore mainte espérance.

Sur le bord d’un ruisseau
se trouve la Camarde vêtue de deuil ;
jusqu’au lever du soleil,
elle ne touchera point sa faux.

Brûle la fleur de fougère1
sur le lin virginal ;
cueille la fleur de verveine
la nuit de la Saint-Jean.

Tu seras grand comme les rois, riche comme Crésus,
puissant et magnifique.
La nuit de la Saint-Jean est pleine de vertus
d’un pouvoir surnaturel.

De parfums de légendes la nuit est embaumée ;
les constellations dessinent des prophéties millénaires.
Tout est écrit au ciel et l’homme ne sait rien,
soumis à l’absurde noria des jours et des jours…

La nuit de la Saint-Jean, pour qui sait les entendre,
des hymnes triomphaux chanteront le Mystère ;
les ondines nous diront l’enchantement des perles
et les sylphides les grandes symphonies sidérales.

Et les salamandres ignées révéleront les arcanes
par lesquels le feu purifie et peut être cruel comme la douleur,
et les nains cagneux aux barbes d’argent
danseront des rondes joyeuses autour du chêne.

Ce sont les gnomes qui travaillent dans les cavernes mystérieuses
et connaissent l’énigme des formes florales,
qui mettent le feu du soleil dans le sang des roses
et la neige de la lune dans les parfaits lotus.

Alchimistes ignorés, merveilleux lapidaires,
avec le soleil et l’eau ils font des joyaux magiques
et façonnent dans leurs grottes des encensoirs fabuleux
avec des parfums de fleurs d’oranger, de jasmins et d’œillets.

L’âme ouverte au prodige saura tous les mystères
qui dans les bois, aux douze coups, lui seront révélés ;
mille étoiles le dessineront, mille psaltérions le chanteront,
si elle trouve la rose magique de la nuit de la Saint-Jean.

1 La fleur de fougère : « la flor del helecho », légende qui serait d’origine slave et relative à la nuit de la Saint-Jean. La fougère, qui n’a pas de fleurs, pendant cette seule nuit de l’année en produirait qui possèdent des vertus magiques. L’écrivain français Henri Pourrat a recueilli la même légende en Auvergne.

*

Avila (Ávila)

Les mendiants d’Avila sont couleur de terre
et couvrent leurs charognes de bure brune ;
leur voix rumine des oraisons et leurs yeux errent
sous le romantique linteau d’une église moyenâgeuse.
Caryatides jaunies, rongées par le temps,
comme deux statues moisies, rêvent près du porche
le compère Bartolo, gémissant et guenilleux,
et la vieille Mari-Santos, portant rosaire et besace.
Des cloches lentes pleurent leur lamentation millénaire ;
de noires ombres de robes talaires passent au bord de la place ;
les mendiants geignent leur confuse supplique
tels des saints vétustes couverts de mousse.

Ceinture de murailles d’un or médiéval,
nuages bruns, terres couleur de bure ;
théories de moines en procession,
et le crépusculaire et funéraire brimbalement
de la cloche de la Cathédrale.
Silence monastique ; lumière de neige sur les sommets
du pays ; jeunes filles pieuses et fanées ;
les habits blancs des dominicains
et l’humilité des brunes sandales carmélites.
Murs croûteux, jalousies touffues…
Le long des murs en pisé les noires dévotes
marchent au ronron de leurs crédos et avé Maria
comme des figures de sabbat d’anciennes légendes.

Le cierge funéraire d’une lune jaune brille
sur ce reliquaire de la dure Castille.
Blasco Jimeno passe dans une rue obscure
(fantôme héroïque avec armure et lance).
Dans la nuit d’Avila s’ouvrent les ossuaires
et les cohortes des spectres se répandent sur la ville :
galants en harnois et mystiques princesses
aux belles mains, telles des bouquets de lys, en croix.
Comme les caprices de l’écume, ou de lunaires arabesques,
resplendissent les plumets des anciens chevaliers ;
les croix gothiques saignent sur les suaires blancs ;
les yeux sorciers des moines templiers étincellent
et les abbés guerriers conduisent leurs mesnies.
Des moines noirs trépassés aux horribles têtes de squelette
jaunes sous la lugubre coule
suivent Thérèse dans des escaliers de lumière,
et elle, en des vers à l’odeur de printemps,
soupire ses poèmes à saint Jean de la Croix.
Alchimistes et incantateurs2 aux longs chaperons
cherchent dans leurs grimoires des recettes sataniques,
et tandis que passent les fantômes, une chouette grince
son chant entre les fissures des tours romanes.
Les mendiants d’Avila sont couleur d’argile
et parlent avec une voix de moyen-âge ;
on dirait des saints taillés dans la pierre jaune
du porche de la Cathédrale.

2 Incantateurs : Carrère emploie un terme inconnu des dictionnaires espagnols et même d’internet, estrigo, qui semble, compte tenu du contexte, emprunté à l’italien strego (plus communément stregone) : sorcier. À moins qu’il ne s’agisse d’une coquille pour estrige, une chouette, en sachant qu’un des autres noms de la chouette en espagnol est bruja, c’est-à-dire sorcière. Le latin striga, l’italien strega dérivent eux-mêmes du mot latin pour une chouette (strix).