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Contre Nietzsche : Philosophie 47
Bien que Nietzsche repoussât l’idée de système, La volonté de puissance est celui de ses ouvrages où l’on trouve ce qui se rapproche le plus d’une philosophie systématique ou de l’exposé systématique d’une philosophie. Le livre expose la pensée critique de l’auteur sur les grandes catégories classiques de la philosophie, épistémologie, philosophie naturelle, métaphysique, philosophie de l’histoire, axiologie ou philosophie morale… L’ouvrage, posthume, est tiré des manuscrits non publiés et suit, dans la version de Friedrich Würzbach ici utilisée dans sa traduction française, un plan de la main de Nietzsche.
Le présent billet se sert principalement du premier volume de l’édition Tel/Gallimard et regroupe nos réflexions sous deux rubriques, « Épistémologie » et « Axiologie », ne suivant pas exactement le plan de l’ouvrage.
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ÉPISTÉMOLOGIE
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§1
Ce que dit Nietzsche des philosophes ne s’applique pas à Kant, le plus souvent. Quand il écrit, par exemple, que pour les philosophes la logique nous sert à penser le monde, c’est faux s’agissant de Kant, pour qui notre connaissance ne porte que sur elle-même et sur les phénomènes et ne peut accéder au monde en dehors de ces derniers : la chose en soi. L’entendement humain ne sait rien du monde en soi, il ne connaît qu’un monde phénoménal qui résulte des propres catégories de l’entendement. Aussi, opposer aux « philosophes » que le monde pourrait « en soi » (alors que l’on a nié, entre parenthèses, la validité du concept de chose en soi et de vrai en soi) être « contradictoire », contrairement à ce que pensent les philosophes, ne peut s’appliquer à Kant, car pour ce dernier on ne peut rien dire du monde en soi. C’est aux phénomènes que la logique impose un principe de non-contradiction, ainsi qu’à la métaphysique. Nietzsche parle donc du kantisme en le méconnaissant formellement.
§2
Ainsi, le monde que « notre dogmatisme métaphysico-logique » nous fait appeler le « monde vrai », selon Nietzsche : ce n’est pas le cas dans le kantisme ! Pour Nietzsche, ce « monde vrai » est seulement ce qui convient à l’homme tel qu’il est constitué : n’était le cadre physiologique dans lequel Nietzsche situe sa réflexion et le caractère physiologiquement intéressé de « ce qui convient à l’homme » selon celle-ci, c’est déjà ce que dit Kant, et il est donc inconséquent de placer ce dernier au rang des pourvoyeurs du dogmatisme. Les phénomènes sont le monde tel que le pense nécessairement l’homme par son entendement, ce n’est pas le monde vrai (en soi). Seulement, « ce qui convient » à l’homme ici n’est pas, selon Kant, une forme recherchée et adoptée par des instincts naturels mais une forme a priori.
§3
L’idée que le monde (en devenir) est plus complexe en soi que notre logique simplificatrice le conçoit, est puérile. D’abord parce que Nietzsche a nié l’idée même de monde en soi. Ensuite parce que, pour étayer son propos, Nietzsche pose qu’il n’y a pas de « cas identiques ». Mais notre faculté d’abstraction ne nie pas le divers (même si elle a conduit certaines philosophies dans cette voie) : les principes classificatoires qu’elle emploie ont une visée pragmatique d’efficience qui suffit à rendre cette connaissance valide en vue de ses fins, mais ce n’est pas une négation foncière des particularités, seulement la notion qu’il peut être fait abstraction de certaines particularités dans certains cas pour parvenir via cette connaissance abstraite à certaines fins pragmatiques. Cette « simplification », parce qu’elle permet une extension des connaissance utiles, est valide dans ses limites, parce que les particularités des objets s’attachent à un fonds commun dans ces objets identique par certains aspects. Non seulement cela ne revient pas à nier le divers, mais ce n’est pas non plus l’affirmation d’une connaissance apodictique du vrai, du moins depuis Kant.
§4
Nietzsche considère le kantisme comme une philosophie dans la continuation de celles qui par l’abstraction en viennent à nier le divers du réel, concluant que le réel est le simple, ou l’absolu, un en-soi derrière les apparences. La chose en soi kantienne serait une nouvelle manière de nier la réalité des phénomènes qui sont notre monde. Il ne se satisfait pas que Kant ait prescrit des limites à la métaphysique vis-à-vis de cet en-soi au-delà des apparences ; il veut, comme tout empiriste, que derrière les apparences il n’existe rien – car cette croyance rabaisse le monde des apparences, notre monde, et la vie, selon Nietzsche.
Or pour lui l’apparence elle-même est un produit de facultés volitives et cognitives, ou d’instincts, de l’homme. De sorte que, si nous considérons un monde apparent tel que constitué par ces facultés, on en vient par là-même à poser une « matière » sur laquelle ces facultés s’appliquent ou se sont appliquées, un monde « au-delà » des apparences, et le dualisme critiqué par Nietzsche n’est nullement résolu dans sa propre pensée.
§5
La science elle-même travaille sur un monde abstrait.
Qu’aucun phénomène ne soit identique à un autre phénomène, s’il n’y a pas de cas identiques, cela serait-il un résultat de la connaissance inductive continue applicable aux phénomènes ? Dans ce processus, les propriétés et les intensités de ces propriétés sont infinies pour le moindre phénomène, ce qui permet d’exclure une identité parfaite comme infiniment improbable en pratique. Mais de même que cette connaissance inductive ne s’arrête pas faute de saisir l’infinité des propriétés des phénomènes, avec leurs intensités variables, elle passe outre aussi à certaines particularités dans certains cas (en l’occurrence, dans les sciences reposant sur la physique) pour traiter certains phénomènes comme des « cas identiques », sans préjudice de la vérité métaphysique, qui ne porte pas quant à elle sur les phénomènes autrement que comme une catégorie de la pensée.
§6
Étant donné α) un phénomène individualisé pour nous en tant qu’objet, « donné », β) doté de propriétés virtuellement infinies à des degrés mesurables sur une échelle dont la précision tend elle-même à l’infini (0,2 ; 0,21 ; 0,211 ; 0,2111 etc.), si rien ne vient nous donner l’idée d’identité entre deux objets, autre que l’abstraction de certaines propriétés et de certaines valeurs d’intensité, deux objets parfaitement identiques sont infiniment improbables.
Mais cette réflexion pour suivre Nietzsche, même jusqu’à un certain point seulement, est oiseuse : rien ne nous contraint de penser l’impossibilité de cas identiques. L’infiniment improbable que nous pouvons concéder pour suivre Nietzsche n’est pas la même chose qu’une impossibilité.
Passons sur la contradiction manifeste inhérente à la négation des « cas identiques » dans le cadre d’une pensée qui croit à l’éternel retour d’« états absolument identiques ».
§7
Des propriétés virtuellement infinies des objets physiques (§ 5) : on décrit aujourd’hui des propriétés d’objet dont l’humanité n’avait nulle conscience par le passé : structure atomique, « spin » des particules, « couleurs » de l’interaction forte… Peut-être reparlera-t-un jour du rayonnement « odique » (Od-Strahlung) des objets ; qui peut dire de quoi on ne parlera pas ? Vibrations de masses liquides, effets feng shui de lignes et de courbes, objets yin et objets yang, propriétés des pierres sur le psychisme, propriétés des objets extérieurs sur l’embryon dans le ventre de la femme, propriétés thérapeutiques et préventives des simples – toute nouvelle cure est la découverte de propriétés d’objets, de substances –, propriétés des astres sur la conduite humaine, paréidolies et propriétés subliminales, phéromones, saveur umami… Une substance naturelle (bois, pierre…) a autant de propriétés qu’elle a d’usages, et qui peut dire que l’homme n’inventera pas de nouveaux usages ? Là aussi, tout est certes question de perspectives, on examine les propriétés d’un objet le plus souvent à partir des usages qu’on a de cet objet, de sa relation à nous, mais le perspectivisme empirique ne s’étend pas au domaine de la connaissance transcendantale, où les objets ne sont pas autrement connus que comme une catégorie de la pensée.
§8
Nietzsche s’oppose à l’idée de sujet (pensant) en affirmant que c’est seulement une représentation, et une représentation est changeante. Or il s’agit en réalité d’une aperception, qui ne nous quitte jamais (à l’état conscient) et se distingue en cela foncièrement de toute représentation intuitive ou imaginative, empirique, des phénomènes. L’aperception est irréductible à une représentation, c’est là de la part de Nietzsche du pur sensualisme. L’aperception n’est pas une représentation de soi : le sujet ne se saisit pas comme il saisit les objets, même s’il saisit les autres sujets présents dans le monde phénoménal d’abord comme des objets.
§9
Il n’y a pas pour nous de représentation d’objets sans une aperception de soi. Dans les états de conscience les plus altérés, l’aperception demeure, et demeure identique, même chez celui qui se prend pour Napoléon (représentation de soi). Il n’existe pas d’état de conscience dans lequel l’aperception soit non seulement abolie mais même seulement modifiée, tandis que toutes nos représentations, même les représentations de soi, peuvent être modifiées et abolies (je peux être dans un état où je n’ai plus aucune idée de ce que je suis : cette abolition de la représentation de soi a encore pour support l’aperception). C’est parce que l’aperception ne dépend pas du sujet empirique mais du sujet transcendantal : elle est la forme de la subjectivité humaine ou pensante avant toute particularisation empirique. (Cf. § 29 : « Spéculations sur l’aperception ».)
§10
Si l’on admet qu’il n’y a pas de cas identiques, on admettra aussi qu’il n’y a pas de lois dans les phénomènes (et, pour commencer, pas de causalité), comme le pense Nietzsche, parce que des lois supposent des cas identiques. Mais le raisonnement est le même que pour les cas identiques : même si, compte tenu de la nature de la connaissance inductive et des phénomènes comme catégorie, des phénomènes identiques sont infiniment improbables, il est légitime de traiter certains phénomènes comme des cas identiques soumis à des lois car, par le principe d’abstraction qui est une méthode d’extension des connaissances utiles, les phénomènes s’y prêtent. Nous pouvons nous servir de la connaissance de cas identiques et de leurs lois sans risque d’erreur (dans certaines limites, qui tiennent entre autres à la finesse des mesures).
Le domaine empirique étant infini, une connaissance par abstraction de certaines particularités est la même chose qu’une loi statistique en science (dans les domaines dits « imparfaitement connus » : cf. W. Heisenberg). On peut dire que toute connaissance empirique est statistique, c’est la même chose que de parler de synthèse inductive continue.
Plus fondamentalement, qu’une chose soit infiniment improbable, ce n’est pas encore dire que cette chose est impossible, et Nietzsche ne démontre pas que des cas identiques sont impossibles. Cette liberté épistémologique n’a pas conduit à des métaphysiques telles que la philosophie religieuse chrétienne par une pure nécessité de sa nature, ainsi que le montre la philosophie kantienne qui rapporte cette liberté à son véritable domaine, et ainsi que le montre le travail scientifique lui-même, quand il ne prétend pas tirer des philosophèmes généraux de ses résultats. Pour Nietzsche, cette latitude de la pensée est une « falsification » qui conduit à l’idée d’un « en-soi » contraire aux valeurs de la vie. C’est ainsi une liberté légitime qui, selon lui, appauvrit l’homme.
§11
De la méthode empirique Nietzsche prétend tirer des objections contre les formes de la connaissance métaphysique, de la même manière que certains savants prétendent tirer de leurs résultats dans les sciences empiriques des philosophèmes généraux.
§12
Les différences de degrés ne peuvent conduire à l’idée de contraires, de contradiction, affirme Nietzsche. Cf. §11 : « De la méthode empirique Nietzsche prétend tirer des objections contre les formes de la connaissance métaphysique. »
Oui, les qualités des objets physique sont des différences de degrés, mesurables, mais cette connaissance empirique n’est ni la seule ni la plus prééminente de nos facultés, et ce n’est pas d’elle en tout cas que le principe de non-contradiction est tiré (cette ligne de raisonnement est le vieil empirisme). Si l’on ne peut pas dire apodictiquement qu’un objet physique est froid tandis qu’un autre est chaud, car les différences sont là de degrés, et que par conséquent l’un est froid par rapport à l’autre seulement, on peut en revanche parler apodictiquement des connaissances a priori qui ne sont pas tirées de l’expérience, par exemple des propriétés des objets de la géométrie : qu’un triangle ait trois angles, un quadrilatère, quatre, ce n’est pas une différence de degrés mais de propriétés. (C’est dire que même une pure différence numérique n’est pas dans tous les cas une différence de degrés : le nombre d’angles est une propriété spatiale dans l’intuition pure.)
Il n’y a de différences de degrés que dans l’empirie, les phénomènes. Nos connaissances a priori, d’après lesquelles les phénomènes sont formés, sont quant à elles le substrat apodictique définitoire de la nature.
§13
Nietzsche, puis les phénoménologues (Husserl, Heidegger), puis Sartre, croient tous que les principes de notre connaissance sont empruntés à l’expérience où elle s’applique, et ils s’efforcent d’en retracer la genèse empirique. Ils trouvent alors, chacun selon son inspiration, que ces principes ne découlent pas apodictiquement de l’expérience, que cette dernière ne justifie pas notre façon de penser, ne justifie pas tel et tel principe de la connaissance. C’est purement et simplement la manière de Hume, qui voyait déjà dans le principe de nécessité une inférence exorbitante tirée de la seule habitude d’une régularité observée. Ainsi, Kant a répondu par avance à tous ces auteurs ultérieurs qui l’ont ignoré. La réponse de Kant à Hume est que la nécessité ne peut certes être tirée de l’expérience car il s’agit d’un principe a priori qui fonde notre expérience, la connaissance des phénomènes. – Malgré Kant, ces philosophes répètent la démarche de Hume de genèses empiristes, sensualistes, fictives et fantaisistes des principes de la connaissance. Ils veulent que la nature que nous connaissons d’après ces principes nous les ait elle-même fournis. Dans une telle démarche se trouve a priori l’impossibilité du moindre principe apodictique, ce qui revient par conséquent à nier la possibilité de tels principes et de la moindre connaissance apodictique.
§14
« Ce sont nos besoins qui interprètent l’univers ». Pour Nietzsche, cela signifie que la connaissance est « perspectiviste » : la connaissance humaine ne vaut que dans la perspective humaine, pour les besoins humains, et il n’y a pas de vrai en soi. Or, si je dis : « Ce sont nos besoins qui interprètent l’univers », je pose un être ayant des besoins dans un univers et cette image ou idée est un vrai en soi qui n’est pas conditionné par le besoin d’un être dans l’univers puisque l’idée pose cet objet d’un point de vue supérieur à l’être dont les besoins déterminent la connaissance du vrai. Pour pouvoir dire que ce sont des besoins qui interprètent l’univers, il faut une instance élocutoire supérieure et pour laquelle l’énoncé sur cet être n’est pas valable tel quel. Selon la sagesse du Vieux de la Montagne (par exemple dans La généalogie de la morale) : « Rien n’est vrai, tout est permis ». Si « rien n’est vrai » est vrai, il y a du vrai. Si « rien n’est vrai » est faux, il y a du vrai. De même, « il n’y a pas de vrai en soi » est vrai en soi ou bien n’est pas vrai en soi. Si c’est vrai en soi, il y a du vrai en soi. Si ce n’est pas vrai en soi, il y a du vrai en soi.
Le point de vue de Nietzsche est donc insoutenable. Il résulte de l’empirisme : quand on veut conditionner toute la connaissance par l’expérience, on est voué à cet escamotage par où l’énoncé déroge à son contenu. Notre connaissance possède tout un pan apriorique qui ne se déduit pas de l’expérience, de la nature, des besoins.
§15
« Les perceptions des sens sont déjà des actes ; pour qu’une chose soit perçue, il faut que fonctionne déjà une force active qui accueille l’excitation, la fait agir, se l’adapte en tant qu’excitation et la modifie. » (cote originale : XIII, §567)
Par conséquent, lorsque j’entends la télévision du voisin (de la voisine) qui rend mon effort de concentration intellectuelle plus difficile quand je lis ou écris, ou qui empêche par son bruit parasite que je me livre au sommeil réparateur, c’est par ma propre activité que je cherche à me produire cette nuisance ? C’est là le même empirisme saturé de paradoxes que chez Sartre plus tard. La seule activité présente dans la perception est celle du traitement du perçu par une disposition, innée ou acquise, temporaire ou permanente, indépendante de la volition ou d’un instinct (ce n’est pas une volition que Nietzsche entend ici par « une force active » mais bien plutôt une action instinctive). On ne peut pas ne pas entendre ce que l’on entend : on peut en ressentir les effets de manière différente, plus ou moins intensément, en fonction d’une disposition. Si une force active peut trouver à s’appliquer, c’est sur ce ressenti du perçu, non sur la perception elle-même, sinon de manière indirecte via le ressenti et ce n’est pas ce qu’affirme Nietzsche, qui serait au mieux imprécis dans ce passage s’il ne tenait expressément à dire qu’il faut une force active à la base de la perception. Même s’il ne peut entendre une volition dans ce passage, compte tenu de ce qu’il dit généralement de la volonté de puissance, il faut demander comment une force active conçue comme un instinct produit une nuisance dans la perception si elle y travaille activement et que la conception de la sensation (perception des sens) passive est fausse. Les instincts, même pour Nietzsche, sont une forme d’adaptation bénéfique à l’organisme dans les cas généraux : que la sensation puisse être une nuisance dans le cas général si elle résulte d’un instinct, est impensable, et c’est pourquoi la sensation est purement passive, devant alerter l’organisme sur son environnement même contre son attention. Si je n’entends pas tel bruit, je ne peux réagir au danger ; si je ne veux pas l’entendre car je me sais en sécurité, je l’entends tout de même. Je peux alors l’ignorer, me sachant en sécurité, mais cela ne dépend pas des organes et de l’appareil de la sensation dans son ensemble.
La sensation est purement passive et nécessite une force active indépendante, non pour produire la sensation mais pour être traitée d’une manière qui soit satisfaisante au cas où elle est nuisible, et encore cela n’est-il possible que dans d’étroites limites naturelles. Passée une certaine limite, je ne peux empêcher par ma volition ni par le moindre instinct qu’un bruit ne me déchire les tympans si je ne m’éloigne. Et dans les exemples que nous avons pris, l’effort que mon travail intellectuel mobilise ne me permet pas d’appliquer ma volition au bruit perçu au cas où ma disposition s’en trouve gênée (une bibliothèque a dans ses règlements la consigne de respecter le silence), ou bien, si je cherche à dormir et que ma disposition est gênée par le bruit, un effort interne pour ignorer le bruit s’opposerait de toute façon à ce que je m’endorme. Le paradoxe nietzschéen ne peut être admis que par des esprits inattentifs pour qui les différences individuelles ou, dans un même individu, temporelles dans les sensations d’une même source trouvent là une explication, alors qu’elles ont de tout autres causes.
Le fait naturel que l’appareil sensoriel des animaux et le nôtre ne réagisse qu’à certains stimuli dans le « spectre » infini des stimuli présents dans la nature ne légitime aucunement l’idée de « force active » dans la perception. En effet, l’organisme n’étant pas infini, il ne peut percevoir les stimuli d’un spectre infini : il est donc adapté à une certaine bande de ce spectre. À l’intérieur de cette bande, les stimuli s’imposent à l’organisme, la perception est passive, et les stimuli de la bande en question doivent être perçus dans leur ensemble pour que l’organisme survive dans son milieu. Le fait qu’un organisme ne reçoive pas les stimuli en dehors de cette bande ne résulte pas d’une « force active » de l’organisme mais de sa constitution propre. Le tri entre les stimuli agissants, ensuite, est, en fonction des situations, le résultat de dispositions, innées et acquises, par lesquelles l’organisme « ignore » une partie de ce qu’il perçoit, dans l’économie générale des besoins de sa survie. – Le présent raisonnement peut servir d’image pour la différence de conception de l’entendement entre Nietzsche et Kant.
Nietzsche lui-même ne vient à son explication que par la nécessité de son système de contrepied. (Malgré ce qu’il dit de l’importance de repousser les systèmes, c’est, pensons-nous, un esprit assez systématique. La question de la forme souvent aphoristique de son œuvre est indépendante, un système peut parfaitement trouver à s’exprimer dans une forme aphoristique.)
§16
Nietzsche appelle les organes du corps humain des « êtres vivants » ! Un être vivant appartient à un milieu naturel en tant qu’organisme autonome, tandis qu’un organe appartient à un organisme en tant que partie fonctionnelle. Si l’on ôte un être vivant de son milieu naturel, il ne périt pas nécessairement, peut sous certaines conditions s’adapter à son nouveau milieu, tandis qu’un organe retiré de l’organisme cesse de fonctionner (à moins que par la science humaine on ne lui crée un organisme artificiel, mais ce n’est pas une objection parce qu’alors c’est comme si l’on n’avait pas retiré l’organe de son organisme).
§17
Nietzsche veut que la connaissance soit simplificatrice et falsificatrice car la réalité des phénomènes est « complexe », c’est un tissu d’innombrables phénomènes agissant les uns sur les autres, un « chaos ». Il est comme l’homme qui place son œil sur la lentille du microscope et, là où n’était qu’une lame blanche et uniforme, voit soudain tout un grouillement désordonné de cellules. Décrire ce que l’on voit au microscope exige sans doute une plus grande prolixité que la description de ce qui est vu à l’œil nu sur la lame, pourtant c’est de la même réalité qu’il s’agit : pourquoi cette réalité devrait-elle être appelée complexe plutôt que simple sous prétexte qu’elle est simple à l’œil nu et complexe au microscope ? En réalité, ces appréciations sont dépourvues de sens. La réalité physique n’est pas « complexe », elle requiert pour sa connaissance un processus d’induction qui ne prendra jamais fin, non point parce que notre logique serait insuffisante – elle est suffisante a priori, transcendantalement, pour concevoir une clôture de la métaphysique, un savoir métaphysique « absolu », si l’on emprunte, une fois n’est pas coutume, une notion à Hegel – mais parce que l’expérience possible qui se fonde dans notre entendement écarte d’emblée une telle possibilité en raison de la nature même de notre entendement et des phénomènes, qui nous sont donnés dans l’espace et le temps dont nous ne pouvons éprouver, connaître ni concevoir les limites. C’est parce que l’empirie ne nous offre aucune connaissance apodictique que Nietzsche est conduit à l’appeler « complexe », mais ce n’est pas par une défaillance de notre raison qui permettrait de la dire simplificatrice et falsificatrice, car, des résultats apodictiques, elle nous en donne autant que nous voulons, dans nos jugements a priori, par exemple dans les mathématiques.
Puisque c’est le défaut de connaissance apodictique dans l’expérience qui crée l’insatisfaction devant la réalité physique, y compris dans les sciences dites exactes, la « complexité » ne résulte pas tant d’une défaillance de la raison que des conditions de notre expérience possible, c’est-à-dire bien plutôt du corps, auquel Nietzsche veut, expressément, donner la prééminence sur l’esprit, du corps en tant qu’objectivation de la chose en soi, que de l’esprit. Si un mathématicien veut raisonner sur des figures géométriques de millions d’angles, dans l’intuition pure où il travaille ses objets ne sont pas plus « complexes » que les triangles et les cercles, même si ses calculs sont ralentis par les propriétés particulières de tels objets. Ce temps plus long n’empêche nullement la certitude de parvenir au terme de la démonstration ; même au cas où les calculs dépasseraient les capacités physiologiques humaines, nous avons des ordinateurs électroniques capables de se substituer à nous dans ce travail et d’accomplir en quelques minutes ce qui nécessiterait autrement plusieurs générations de mathématiciens. Dans l’intuition pure mathématique, nous avons la certitude de résultats apodictiques, quel que soit l’objet construit ; dans l’empirie, nous avons au contraire la certitude de l’absence de toute connaissance apodictique, aussi simple que soit l’objet donné. Ce n’est donc même pas le grouillement désordonné de la matière sous le microscope qui fait parler de complexité, mais une erreur philosophique. Car il n’y a aucune raison d’appeler complexe ce que nous savons ne pouvoir connaître de manière apodictique ; c’est là une confusion de concepts.
§18
Ce qui fait dire à celui qui sait ce qui se trouve sous la lentille du microscope, après y avoir regardé, que la réalité est « complexe », alors que c’est la même réalité que ce qu’il voit à l’œil nu, qui lui paraît comparativement plus simple, c’est qu’il considère avec le microscope y voir de plus près, y voir mieux. Il voit mieux l’échantillon, et ce qu’il voit est un grouillement chaotique de cellules. Or, s’il devait avoir cette vue des choses en permanence à l’œil nu, il ne pourrait accomplir qu’avec les plus grandes difficultés les tâches ordinaires de la vie, pour lesquelles l’œil nu lui suffit au contraire. La réalité est donc « complexe »… Voilà, nous l’affirmons, une authentique genèse d’erreur philosophique. Tandis que la genèse avancée par Nietzsche de la supposée erreur de croire que notre connaissance atteindrait un vrai en soi alors qu’elle est simplificatrice et falsificatrice, est dépourvue de fondement.
La nature, avec toute sa richesse et son foisonnement, la forêt avec ses diverses essences d’arbre, ses ramures variées, son sol de terre, d’humus, de feuilles mortes, ses taillis et ses clairières, est faite pour notre œil, notre œil est fait pour elle, si bien qu’un sentiment de complexité ne peut naître spontanément dans l’esprit cherchant à connaître. Mais quand nous fûmes entrés, par la technique, dans un domaine de perceptions jusque-là fermé à nos sens, la réalité suscita ce sentiment de complexité, et c’est devenu chez Nietzsche et d’autres une pensée, la pensée que la réalité est complexe. Il y avait aussi la différence avec les objets mathématiques. Bien que les mathématiciens tirent orgueil de ce que le profane ne pénètre point leur sphère, ils n’en comprennent pas moins que leurs objets ont une « simplicité » que ne possède aucun objet de la nature, car leurs objets sont construits dans l’intuition pure et non donnés dans l’expérience ; si bien que la réalité est « complexe », car chacun sait, au fond, que les objets mathématiques n’ont pas de réalité… Autrement dit, plus nos connaissances et nos techniques nous permettent de dominer la nature, plus se répand le sentiment de la complexité de celle-ci. Il ne s’agit pourtant que d’un sentiment ; la nature est aussi peu complexe que l’un de ses objets est chaud ou froid, cela n’appartient à l’objet que sur une échelle de comparaisons, et d’une telle propriété empirique comparative ne se laisse inférer aucun principe épistémologique, quand on n’est pas aveuglé par les présupposés de l’empirisme.
§19
« La supposée erreur de croire que notre connaissance atteindrait un vrai en soi alors qu’elle est simplificatrice et falsificatrice » : il faut d’avance répondre, sur ce point, à une critique inattentive. Kant ne dit pas lui aussi qu’il est erroné de croire que notre connaissance atteindrait un vrai en soi alors qu’elle est simplificatrice et falsificatrice : pour le kantisme, on ne peut certes connaître la chose en soi, le vrai en soi, par les concepts de l’entendement (Verstand), mais nous avons de certaines d’entre elles du moins (Dieu, l’âme et le monde) des idées nécessaires qui sont les idées a priori de la raison (Vernunft) ; par ailleurs, notre connaissance des phénomènes, si elle n’est pas la connaissance des noumènes, à savoir de ce que sont ces phénomènes en soi, n’est pas non plus simplificatrice et falsificatrice, car elle est au contraire législatrice : les phénomènes sont ce que notre entendement les fait, et il est conforme à la réalité sous cette forme de ne se laisser connaître autrement que dans une synthèse inductive continue. Le point de vue de Nietzsche est celui de l’empirisme qui définit l’ensemble des processus de la connaissance en prétendant les tirer de l’expérience, de la nature.
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AXIOLOGIE
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§20
Si le monde des phénomènes est « en devenir » (comme se plaît à le souligner Nietzsche, qui veut opposer le devenir à l’être, servant aux philosophes à penser), c’est par le principe de la connaissance inductive des phénomènes dans l’entendement humain. Au regard du caractère cumulatif de la science, l’histoire de l’homme n’est autre chose que l’extension des connaissances empiriques, qui ont une portée pratique immédiate. L’homme « progresse », a une histoire tout au plus par cet emploi de la raison pure ; il ne progresse pas au regard de l’emploi de la raison pratique, c’est-à-dire qu’au point de vue de la moralité du moins, l’humanité est anhistorique.
Ce qui suit une progression linéaire dans le temps de l’homme, c’est sa maîtrise de la nature, qui découle de la synthèse inductive continue au fondement des sciences exactes, du caractère cumulatif de ces sciences. C’est là le seul « progrès » discernable dans l’Histoire, et ce n’est même pas un progrès, comme nous l’avons montré ailleurs, car il n’y a pas de terme à cette progression.
Il existe cependant un autre mouvement « historique », celui concernant les masses humaines telles que peuples, nations, races, et ce mouvement n’est pas non plus un progrès au sens des Lumières. Dans ce cycle au sein duquel des dominations s’établissent et se décomposent, c’est-à-dire où des phénomènes d’expansion et de décadence se laissent voir, il n’est en effet pas permis de parler de « progrès » autrement qu’eu égard à ces phénomènes relatifs (un peuple, une race s’impose à d’autres pendant un temps). Ce n’est pas permis en l’absence d’une philosophie de l’histoire déterminée par rapport à ces masses humaines, c’est-à-dire en l’absence de l’idée d’un terme à ces phénomènes conduisant à un état stationnaire, soit par la domination éternelle d’une de ces masses, soit par un état stationnaire de « l’humanité », parce que, par exemple, elle serait devenue complètement homogène. Nietzsche laisse parfois entendre qu’il envisagerait un triomphe éternel de la « race aryenne », mais de nombreux passages de son œuvre contredisent par ailleurs un tel point de vue. Dans tous les cas, Nietzsche considère que ce mouvement est sans relations avec la « loi morale » de la raison pratique ; ni le mouvement de la science cumulative ni ce mouvement de concurrence des masses d’hommes n’est un progrès de la morale, laquelle est d’ailleurs un symptôme de décadence selon lui.
Par ailleurs, Nietzsche n’évoque guère une convergence historique des deux mouvements, alors que l’idée s’impose pourtant aisément qu’une maîtrise supérieure de la nature pourrait conduire une certaine masse d’hommes à une domination planétaire durable, voire, pourquoi pas ? éternelle.
§21
Nietzsche prétend que tout acte est égoïste car tout acte vise une satisfaction. Or toute satisfaction n’est pas égoïste. La satisfaction de la partie rationnelle quand elle surmonte une concupiscence n’est pas égoïste, ou, si l’on veut, l’égoïsme de la partie rationnelle est de l’altruisme dans la mesure où c’est la partie concupiscente ainsi traversée qui oppose ordinairement sa tendance à celle d’autrui, tandis que la partie rationnelle s’oppose avant tout à la partie concupiscente du sujet propre. La partie concupiscente obtient satisfaction dans le monde, tandis que la partie rationnelle obtient satisfaction dans l’âme ; cette dernière satisfaction n’est en réalité ni égoïste ni altruiste car elle laisse les rapports du monde inchangés.
La dichotomie entre partie concupiscente et partie rationnelle est vieille comme la philosophie, et le public inculte et ignorant la retrouve encore dans la conception freudienne du principe de plaisir et du principe de réalité. Nous renvoyons quant à nous à la typologie boströmienne förnunftig/sinnlig, dans la langue de Nietzsche, en allemand, vernünftlich/sinnlich, qui tire de cette antique dichotomie des aperçus nouveaux.
§22
Quand il parle de « l’impossibilité psychologique d’une action purement désintéressée », Nietzsche défend le point de vue selon lequel toutes les satisfactions se valent. Aussi bien n’a-t-on jamais exigé, dans la philosophie morale, une « action purement désintéressée » au sens de Nietzsche, car ce serait penser qu’il n’existe aucune satisfaction morale. Mais parce que cette satisfaction morale s’obtient par la subordination de la partie concupiscente, elle est dite désintéressée car les intérêts de la partie concupiscente sont traversés et ce sont ces intérêts seulement qui définissent l’homme naturel, que la partie rationnelle a vocation à dompter. La satisfaction de la partie rationnelle n’est pas considérée comme intéressée car ce serait la placer sur le même plan que celle de la partie concupiscente qui doit être subordonnée.
Le raisonnement de Nietzsche repose donc sur une distorsion sémantique délibérée, lui permettant d’attaquer la morale comme manquant sa propre finalité qui est de promouvoir des actes désintéressés, en montrant que cela n’arrive jamais car la satisfaction morale est elle-même un motif intéressé, tout comme la satisfaction concupiscente, alors même que la philosophie morale reconnaît pleinement que les actes désintéressés qu’elle promeut s’accompagnent d’une sorte de satisfaction. Cette dernière satisfaction n’est donc pas, de ce fait, contraire à la finalité de la morale qui est de subordonner la partie concupiscente à l’état de satisfaction morale de la partie rationnelle.
Pour Nietzsche, la motivation pour toutes sortes d’actions est la même : la volonté de puissance. C’est pourquoi il ne fait pas de différence entre les unes et les autres. Or il est certain que la partie rationnelle en nous cherche, quand elle en a les moyens, à se subordonner la partie concupiscente, et que pour un homme de ce type, si la subordination de la partie concupiscente entraîne la souffrance de celle-ci, l’incapacité, autrement, de la partie rationnelle à garantir correctement cette subordination entraîne la souffrance de celle-là. (Si bien que, pour un homme qui n’est pas entièrement dénué de partie rationnelle, la vie est de toute façon pénible, d’un côté ou de l’autre, à moins qu’il ne soit dépourvu de partie concupiscente mais, étant né dans la nature, c’est ce qui ne se rencontre guère, dès lors que la conscience ne fait pas non plus défaut. Que la partie rationnelle soit totalement abolie n’est pas non plus concevable, dans les états de conscience, mais elle peut néanmoins être si réduite que l’individu est au plan pratique purement concupiscent.)
La volonté de puissance est souvent discutée par Nietzsche dans le contexte de peuples dynamiques, conquérants. Pour nous qui établissons une différence entre finalité (satisfaction) morale et finalité (satisfaction) concupiscente, devons-nous repousser le principe de volonté de puissance ou bien pouvons-nous l’admettre ? Il est impossible d’admettre un principe qui tend à abolir toute hiérarchie entre la partie rationnelle et la partie concupiscente. Cependant, il ne nous est pas non plus permis de dire que la morale désintéressée, qui pour nous existe, dans la mesure où nous ne donnons pas au mot « désintéressé » un sens qui effacerait la distinction entre les deux parties et la subordination de l’une à l’autre, ne saurait être conquérante. Historiquement, nous voyons d’ailleurs que la « morale d’esclaves » du christianisme, interprétée par Nietzsche comme décadence, a son histoire de conquête et de défense pied à pied de sa civilisation. Nous voyons également que la civilisation chrétienne ne s’est pas opposée au développement des arts, c’est-à-dire qu’elle a pu servir de milieu à « l’activité créatrice » si chère à Nietzsche, imbu d’esthétique. Notre première réaction devant une telle véhémence de la part du philosophe à l’encontre de principes moraux qui, tels qu’ils se sont manifestés dans l’histoire, sont loin d’avoir la physionomie qu’il leur donne dans ses écrits, est donc l’étonnement.
Quoi qu’il en soit, la morale chrétienne semble historiquement bien avoir été aussi une « volonté de puissance », y compris dans le sens positivement valorisé par Nietzsche de domination militaire et politique et de pouvoir créateur esthétique. Cette volonté de puissance prit alors le caractère (1) de prédication religieuse armée, puis (2) de droit de conquête civilisationnel, la civilisation restant largement définie par des principes religieux, chrétiens, dans la colonisation du monde par l’Europe au dix-neuvième siècle. Si certains esprits, religieux comme non religieux, et Nietzsche lui-même, ont vu dans ces développements historiques une contradiction formelle des principes chrétiens, il n’en demeure pas moins que, du point de vue nietzschéen, on ne peut que constater que ces principes, que cette morale n’ont pas empêché l’expression d’une volonté de puissance dynamique.
§23
Or, pour Nietzsche, ce qui a manifesté historiquement une volonté de puissance efficace n’est pas le christianisme : c’est de nom seulement que l’Occident a été une civilisation chrétienne.
Précisons. Nietzsche ne nie pas que le christianisme authentique ait une volonté de puissance, mais il affirme qu’elle est la volonté de puissance des tarés, des esclaves, du troupeau, etc. Or on ne saurait concevoir que la volonté des tarés puisse durablement prévaloir face à celle de populations plus saines. Les triomphes mondiaux du christianisme ne peuvent donc s’expliquer que (1) si c’est autre chose qui a triomphé sous ce nom ou bien (2) si le christianisme avait en face de lui des populations encore plus tarées ou bien (3) parce que sa volonté de puissance était celle de peuples sains et forts. De quelque nuance qu’on colore (2) et (3), l’idée que le christianisme authentique serait une incapacité foncière devant la vie telle qu’entendue par Nietzsche lui-même est démentie.
En outre, s’agissant de (1), si ce n’est que de nom que ces conquêtes furent chrétiennes, car cette civilisation n’était chrétienne que de nom, il n’y a pas lieu, quand on prétend que le christianisme est décadence, de voir de la décadence par christianisme dans une civilisation qui n’est chrétienne que de nom.
§24
De notre point de vue, les triomphes et l’expansion d’une civilisation chrétienne n’ont pas de quoi surprendre en soi. Il est inévitable que la partie rationnelle cherche à subordonner la partie concupiscente et que la civilisation, en tant que subordination de la partie concupiscente à la partie rationnelle, cherche à s’étendre. La décadence est strictement la résurgence de la partie concupiscente, et c’est le symptôme de la décadence actuelle de l’Occident, où la subordination d’une partie par l’autre fut historiquement accomplie par et dans le christianisme, depuis le moment où celui-ci se développa, à une époque où le paganisme antique manifestait les plus évidents prodromes de la concupiscence débridée.
§25
Il y a d’ailleurs un écart entre l’évaluation du christianisme par Nietzsche et son évaluation du passé dont la forme culturelle est le christianisme, puisque Nietzsche parle de la vie au dix-neuvième siècle comme d’une « forme de vie déclinante … dans la sphère supérieure de l’intelligence » (vol. II, p. 107). Cet écart résulte évidemment de ce qu’il dit du christianisme purement nominal. Or le phénomène de la déchristianisation du dix-neuvième siècle n’échappe pas non plus à Nietzsche. Cela n’est guère compréhensible, compte tenu d’une critique du christianisme comme contraire aux facteurs dynamiques de la vie. Comment les formes héritières du christianisme au dix-neuvième siècle selon Nietzsche, démocratisme, socialisme…, peuvent-elles encore être un déclin « dans la sphère supérieure » d’une intelligence imprégnée par le christianisme ? Si le déclin se poursuit parce que le christianisme ne fait que changer de nom, le dix-neuvième siècle décline en tant que continuation du christianisme et non par rapport à la forme déclinante première qu’est le christianisme. – Mais, du reste, ces idéologies du dix-neuvième sont pour Nietzsche tantôt les héritières du christianisme, tantôt une forme de nihilisme résultant de la dispersion du christianisme, si bien que la discussion est à peu près vaine ici, pensons-nous.
§26
Au plan moral, le christianisme est fondamentalement une réaction de la conscience humaine contre la sodomie, c’est-à-dire contre la concupiscence entendue comme activité charnelle, à tout le moins hors des liens assurant la reproduction humaine, c’est-à-dire que le christianisme est, en tant que morale, un plaidoyer pour la subordination de la partie concupiscente par la partie rationnelle. Dans les langues allemande, anglaise, et d’autres, le terme « sodomie » a un sens beaucoup plus large qu’en français, incluant toute forme de perversion sexuelle, par exemple la bestialité. Que le paganisme gréco-latin fût saturé de sodomie ne saurait être nié par quiconque connaît un tant soit peu cette littérature, d’Eschyle, voire d’Homère (les relations d’Achille et de Patrocle étaient homosexuelles pour toute l’Antiquité ultérieure, c’est seulement pour nos professeurs qu’il y a un doute à ce sujet) jusqu’à Horace et Virgile, littérature dont on peut s’étonner qu’elle ait si longtemps servi à l’éducation des enfants en Occident, étant souvent plus explicite et plus crue que le vieil Homère. En son temps, Xénophon écrivait que ses lecteurs s’étonneront en apprenant qu’à Sparte les rapports sexuels avec des enfants étaient proscrits, car c’était quelque chose d’exceptionnel (« Mais à tout désir qui s’adressait visiblement au corps d’un enfant il [Lycurgue] a attaché une grande honte ; aussi, grâce à lui, à Lacédémone, les amoureux ne s’abstiennent pas moins des plaisirs sensuels avec leurs aimés que les parents ne le font avec leurs enfants, les frères avec leurs frères. Que certains cependant se refusent à le croire, je n’en suis point étonné. Dans bien des cités, en effet, les lois ne s’opposent pas à ce qu’on désire les enfants. » [Constitution de Sparte] : le passage montre que la prohibition légale n’était pas une réaction à des mœurs particulièrement débridées à Lacédémone par rapport aux autres cités grecques). La légalité de tels rapports, considérée à l’aune de la théorie moderne de la séduction (l’acte homophile imposé à un enfant crée un futur homophile), suffit à expliquer la prévalence de ces mœurs dans l’Antiquité : la tolérance crée la prévalence, et c’est l’homme concupiscent qui promulgue cette tolérance. Le silence de Nietzsche sur cette question, dans un si constant réquisitoire contre le christianisme, est à vrai dire… mystérieuse.
Le mystère pourrait être éclairci par un passage de La volonté de puissance : « D’une part le dévouement absolu et le goût de souffrir par ce qu’on aime, le besoin d’être maltraité – d’autre part l’aimé qui tourmente l’amant, qui jouit de sa puissance, d’autant plus qu’il se tyrannise lui-même en même temps : c’est un double exercice de la puissance. La volonté de puissance devient ici le besoin de se braver soi-même. » (Volume I, §408, Livre II, Chapitre VII, qui indique la cote originale « XII, 1e partie, §212 ») « L’aimé qui tourmente l’amant … d’autant plus qu’il (l’aimé)… » Ce n’est pas une erreur de la traduction, l’original se lit comme suit : « Die unbedingte Hingebung und das Gerneleiden vom Geliebten, die Begierde mißhandelt zu werden. Hingebung wird zum Trotz gegen sich. Andererseits der Liebgehabte, welcher das Liebende quält, sein Machtgefühl genießt, und um so mehr, als er sich selber dabei tyrannisirt etc. »
§27
Pour Nietzsche, le renoncement est nécessairement la conséquence de « l’inaptitude à la puissance ». Il ne lui traverse pas l’esprit que l’on puisse renoncer pour être libre, ce qui est en résumé la morale stoïcienne. César, Napoléon sont sans doute des cas notables d’aptitude à la puissance, qui forcent à ce titre l’admiration de Nietzsche, mais ces hommes étaient-ils plus libres ? Être libre ne peut évidemment pour Nietzsche avoir de sens qu’au regard de la volonté de puissance (quand ce n’est pas purement et simplement, en tant que revendication politique, une des formes de la décadence), mais si nous portons nos regards vers des figures moins inhabituelles que les autocrates conquérants, sur les riches par exemple, le prix de la puissance qu’ils acquièrent indéniablement avec l’argent n’est-il pas de consacrer tout leur temps à cette acquisition, alors même qu’ils pourraient avoir envie de se consacrer à d’autres choses, à l’otium, ou loisir, notion chère à l’Antiquité classique, à des activités plus intellectuelles, plus artistiques, plus « créatrices » ? Le Manuel d’Épictète répond à celui qui se plaint de n’avoir pas assez de relations dans la cité, relations par lesquelles Nietzsche dirait qu’il accroîtrait sa puissance, qu’il n’est pas raisonnable de se plaindre puisqu’il n’a pas voulu en payer le prix, à savoir en flattant les gens en place et en supportant l’effronterie de leurs portiers… – Même les riches sans occupations, comme les familles royales européennes de nos jours, que faut-il penser de leur vie toute de représentation, comme des statues transportées chaque jour d’un endroit à l’autre ? Et celui dont la puissance consiste à être au centre d’un cercle de parasites imbéciles, ne paie-t-il pas assez cher cette puissance ?
§28
Je ne sais où exactement Nietzsche est allé chercher que, pour le point de vue moral, c’est à « l’homme bon … l’homme moral qu’est dû le progrès de l’humanité ». Les préoccupations morales tendent au contraire à détacher l’esprit des enthousiasmes collectifs du progrès, et les défenseurs du progrès ont bien plutôt tendance à promouvoir contre les obscurantismes du passé des idées en somme nietzschéennes. Comme nous l’avons dit plus haut, pour la loi morale, il n’y a pas de progrès. L’idée même de progrès comporte en elle un relativisme moral au détriment de la moralité. Celui qui est convaincu de vivre à une époque plus morale que par le passé risque de se faire des idées erronées des enjeux moraux dans sa propre existence : la notion d’un mal diminué, plus bénin, celle que sa responsabilité se partage avec un mouvement dans lequel il est inclus… Or des signes de progrès, autres qu’un perfectionnement de certaines technologies plus ou moins ineptes (l’ubiquité du téléphone portable « intelligent », si elle rend quelques services, sert surtout aux esprits rudimentaires, eux-mêmes ubiquitaires, à commettre en permanence des « micro »-agressions dans l’espace public, ce à quoi les messages publicitaires qui saturent ce même espace les incitent d’ailleurs outrageusement : « Sois la vermine que tu veux être ! »), je n’en vois pas, des signes de progrès au sens de Nietzsche qui parle de développement de l’homme, de « surhomme », je n’en vois pas, alors que les populations occidentales se sont largement déchristianisées et ont même abandonné l’Église marxiste.
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Spéculations sur l’aperception
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L’aperception a été introduite en philosophie par Descartes : « Je pense, donc je suis. » L’aperception est la forme sujet. Le changement permanent dans les processus physiologiques et psychologiques ne peut entraîner que les modifications ou l’abolition des représentations et de la représentation de soi, empiriques, mais non celles de l’aperception, transcendantale. C’est l’aperception qui donne l’idée nécessaire de l’âme. « Nécessaire » non dans le sens où Nietzsche l’entendrait (« l’homme a besoin ou croit avoir besoin de ceci et cela, donc il dit que c’est nécessaire ») ; ce n’est pas de nécessité physiologique ou psychologique qu’il s’agit, mais de nécessité logique. L’âme est le corrélat logique, dans une idée nécessaire, de l’aperception transcendantale et de la loi morale, en d’autres termes, c’est une idée a priori de la raison.
Dans cette liaison logique de l’aperception et de l’idée de l’âme, se trouve-t-il aussi l’idée d’âme personnelle ? Nous disons que la personnalité est le sujet empirique car elle est dans la représentation de soi. Si cette représentation de soi peut être abolie, tandis que l’aperception ne peut l’être, l’âme n’est pas personnelle. Nous avons dit que c’était « la forme sujet » : les différentes personnalités ont une forme qui est l’aperception. Nous avons aussi parlé, ailleurs, de « forme universelle de la subjectivité » : c’est l’aperception en tant que support de la personne et de la représentation. Le support de la personne n’est pas donc pas personnel mais universel. Le support des phénomènes est le noumène, la chose en soi : la chose en soi est le support de la personne et de la représentation via l’aperception. L’aperception est nécessairement première par rapport à la représentation puisque nous avons dit que l’une est liée aux états empiriques, l’autre non. Et la représentation est liée à la personnalité qui est une représentation de soi (du moi empirique). Mais la représentation est aussi dans la forme de l’intuition de l’espace et du temps, qui ne se perd jamais non plus. Nous disons aussi, ailleurs, que c’est l’âme personnelle, la conservation de la personnalité, qui sert de motif moral dans la raison pratique, si bien qu’une âme impersonnelle ne peut être une idée régulatrice nécessaire en métaphysique des mœurs. De sorte qu’à toute aperception, en chaque homme, correspond nécessairement une chose en soi distincte, si l’on veut que l’idée nécessaire d’âme remplisse sa fonction pratique-morale. L’aperception n’est donc pas la simple forme de la subjectivité mais un sujet. Mais si ce sujet perd sa représentation de soi, qu’en reste-t-il sinon une simple forme ? Et si la subjectivité de l’aperception peut se perdre, on en revient à la notion qu’elle est tout impersonnelle, et seulement personnelle par les contingences empiriques.
Pour que l’âme soit personnelle alors que la représentation de soi peut être abolie, il faut nécessairement considérer que cette abolition n’a pas de causes empiriques, naturelles, que la maladie mentale, par exemple, est une possession démoniaque. Pour les maladies mentales fonctionnelles, sans lésion organique discernable, c’est une supposition simple. Dans le cas de lésions organiques entraînant l’abolition de la représentation de soi, comme nous avons dit que cette abolition ne peut être d’origine empirique si l’âme est personnelle, il faut supposer que la lésion empirique a elle-même une cause surnaturelle. – Nous ne savons pas soigner les maladies mentales. C’est le grand scandale de la science.
Redisons-le, l’idée de l’âme est une idée nécessaire de la raison pratique, l’âme est donc, par ce rattachement à la raison pratique, nécessairement personnelle : son destin est d’être conservée comme sujet des rétributions de la loi morale. C’est cette âme personnelle qui doit connaître l’immortalité, c’est notre personnalité. Mais si je me prends ici-bas pour Napoléon, ce ne peut être cette représentation que j’emporte dans l’immortalité, car c’est là une altération de la représentation de soi. Si, gravement atteint, je me prends pour Dieu, je n’en serai pas non plus Dieu pour autant dans la vie éternelle. Il n’y a qu’une aperception subjective authentique pour chaque sujet, une âme personnelle, avant toute contingence empirique. Tout ce qui modifie mes représentations dans l’empirie est donc sans effet sur l’âme, et la prédestination est par conséquent une réalité, car rien de ce qui me touche dans l’empirie ne peut agir sur mon âme personnelle destinée à connaître l’immortalité.
L’objet de la philosophie naturelle, par Eduard May, Kant-Studien (Traduction)
Traduction par F. Boucharel de l’essai Der Gegenstand der Naturphilosophie par Eduard May, publié dans le journal Kant-Studien, volume 42, cahiers 1-3, 1942/43, pp. 146-175.
Eduard May (1905-1956) est un scientifique et philosophe allemand. Il était proche du philosophe Hugo Dingler (dont il discute quelques idées et notions dans le texte ici traduit). En tant que scientifique, sa spécialité était la biologie. Il fonda en 1948 la revue Philosophia naturalis, qui dura jusqu’en 1988.
Sa réflexion philosophique porte principalement sur la philosophie naturelle (Naturphilosophie), comme dans le présent essai en quatre parties (I-IV). Cette expression est un autre nom de la philosophie des sciences, ou épistémologie au sens étroit. En français, l’épistémologie peut en effet désigner soit la philosophie des sciences, soit, dans un sens plus large, la gnoséologie ou philosophie de la connaissance, sens qu’a le terme « épistémologie » dans la présente traduction.
Nous avons par ailleurs traduit l’expression Naturwissenschaft par « science naturelle ». Cette dernière expression peut à son tour désigner deux choses en français : ou bien la biologie et les autres disciplines du vivant mais aussi les sciences de la nature inanimée à l’exclusion de la physique pure, ou bien, plus largement, l’ensemble des sciences exactes, y compris la science physique, signification qu’a ce terme dans la présente traduction. L’essai de May porte d’ailleurs surtout sur la physique (la biologie n’est discutée en tant que telle qu’en quatrième et dernière partie).
Notre Apologie de l’épistémologie kantienne (x) comme notre réflexion en général partage les conclusions de l’essai de May sur le diagnostic et l’état des lieux de la pensée scientifique. Quelques préconisations de May (en IV) sont en revanche assez sommairement explicitées dans le présent essai et relèvent de l’esquisse programmatique, tout en éclairant plusieurs questions épistémologiques fondamentales.
La justification historico-philosophique des « apriorités classiques » dans la science (logique « aristotélicienne », géométrie « euclidienne », mécanique « newtonienne ») (en III), empruntée à Dingler, ne semble pas aussi pertinente que celle qu’on peut tirer directement, comme nous l’avons fait, de la philosophie de Kant, à laquelle cette justification peut néanmoins servir de confirmation indirecte. Dingler a certes lui-même mobilisé Kant pour parvenir à ses conclusions, et nous n’avons fait que suivre plus ou moins sa route, sans le savoir. C’est ce qui pourrait ressortir d’un passage du III ci-dessous, avec cette phrase : « De cette situation il résulte qu’est totalement secondaire l’exigence, correspondant seulement de manière extérieure, pour ainsi dire, aux épistémologies idéalistes de marque kantienne, de placer les apriorités classiques au fondement aussi du traitement théorique des résultats expérimentaux (car, nées de la volonté d’évidence, les apriorités classiques sont ce qui rend possible le développement lui-même de la physique). » Le fait que les épistémologies en question, « de marque kantienne », aient selon Dingler une prétention contraire au développement de logiques non aristotéliciennes ou de géométries non euclidiennes dans le traitement des résultats scientifiques qui n’est en réalité – cette prétention – qu’« extérieurement » kantienne indique que Dingler ne tire pas la même conclusion du kantisme. Il tire donc la même conclusion que celle qui se trouve dans notre Apologie, à savoir que le recours à des logiques, géométries et mécaniques nouvelles dans la science n’a pas de conséquences épistémologiques contraires à la philosophie kantienne. Pour Dingler, comme pour nous, ces nouveautés n’entament pas non plus le statut des « apriorités classiques » ; ce sont, ces nouveautés, ce qu’il appelle des Deckbegriffe, dans notre traduction des « concepts-rustines ». En même temps, Dingler se détache du concept kantien d’Idée et lui substitue une notion que May présente un peu trop sommairement pour que nous puissions bien en juger à ce stade.
L’intérêt du texte de May tient surtout, selon nous, à l’analyse épistémologique des discussions autour de la théorie de la relativité et du « mathématisme » de la science physique depuis Maxwell (I-II). De telles réflexions semblent assez neuves en France, où la philosophie naturelle continue de véhiculer les préconceptions décrites par l’auteur.
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L’OBJET DE LA PHILOSOPHIE NATURELLE
par Eduard May, Munich
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I
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Par le concept de philosophie naturelle on entend en général la présentation d’un système et d’une interprétation philosophique des résultats de la recherche en science naturelle, en vue, ultimement, de la construction d’une image scientifique du monde. L’arrière-plan épistémologique de cette idée est la conception sensualiste élargie en réalisme critique, selon lequel la réalité mondaine directement perçue représente une image, modifiée par des apports subjectifs, de la réalité absolue, en conséquence de quoi l’étude de la nature doit viser à une connaissance de plus en plus étendue de cette réalité absolue dans son ipséité (Sosein). L’image scientifique du monde ainsi obtenue serait la représentation du réel tel qu’il est « en soi ». Selon cette conception, qui dans les temps présents est défendue avec le plus de vigueur par Bernhard Bavink et Max Planck, il n’existe ainsi pas de différence fondamentale entre la science de la nature et la philosophie de la nature, ce que l’on peut exprimer de même en disant que l’objet de la philosophie naturelle coïncide fondamentalement avec celui de la science naturelle.
Une telle définition de l’objet de la philosophie naturelle peut d’autant moins nous satisfaire que non seulement son point de départ épistémologique, ancré dans le sensualisme, fait l’objet de sérieuses réserves, mais aussi qu’il existe d’autres raisons importantes en faveur de la nécessité d’une philosophie naturelle pour laquelle le fait scientifique lui-même est posé en problème. D’une part, des forces considérables sont aujourd’hui déployées pour révoquer en doute l’assise et la méthode de la science traditionnelle de la nature, attachée aux noms de Galilée, Newton et Kant, et préconiser vigoureusement une nouvelle assise et une orientation de pensée et de recherche fondamentalement différente. D’autre part, la science naturelle traditionnelle est devenue hautement problématique en soi, et ce problème est encore aggravé par le fait que la nécessaire réflexion philosophique laisse souvent à désirer dans les milieux scientifiques, et qu’en lieu et place d’une fondation adéquate nécessaire sont introduits toutes sortes d’arguments étrangers à leur objet.
Dans la controverse, par exemple, au sujet de la théorie dite de la relativité (TR), on tient systématiquement pour établi que rien de pertinent ne peut être avancé contre cette théorie dans la mesure où elle serait acceptée par la « grande majorité » des physiciens. Il est superflu de souligner que cette « acceptation par la majorité » ne dit absolument rien de la vérité de la thèse adoptée ; mais il est significatif, pour la situation de la philosophie dans les cercles scientifiques, que de telles évidences logiques doivent être rappelées et qu’il faille attirer l’attention des scientifiques de la nature sur le fait que c’est justement leur science qui montre de la manière la plus claire à quel point il est absurde d’invoquer « l’acceptation par le plus grand nombre ».
Je renvoie également à cette singularité que la « beauté » et l’« élégance mathématique » des formules de la TR sont souvent avancées comme arguments, plus que la fondation exacte de la théorie dans son domaine. « Les théoriciens einsteiniens, ainsi que le remarque Theodor Vahlen, mettent toujours en avant, comme Einstein lui-même, la beauté de cette construction théorique et y voient une confirmation de sa justesse. » Et Vahlen d’ajouter à juste titre : « Il est certes permis d’y voir une confirmation de sa justesse mathématique interne, mais nullement celle de son adéquation à la réalité… »1 Qu’une théorie mathématico-physique doive posséder une « justesse mathématique interne », c’est-à-dire qu’elle doive être en soi formellement non contradictoire, est bien le moins qu’on puisse demander d’une théorie qui souhaite être prise en considération. Mais de l’absence de contradiction formelle interne à la validité réelle il y a encore beaucoup de chemin, et ce n’est certes pas accompli par la beauté et l’élégance de la structure mathématique formelle. Conclure de la satisfaction esthétique qu’est susceptible de produire une présentation mathématique à sa validité dans la réalité est aussi absurde que de considérer qu’un conte de fées devrait être tenu pour vrai parce qu’il est écrit dans un style brillant et satisfait à toutes les règles de la logique, de la grammaire et de l’orthographe.
Pour donner un autre exemple de cette méthode consistant à recourir à des arguments exogènes à la discussion pour convaincre le lecteur sans en même temps présenter le moindre début de preuve, observons la position prise par B. Bavink dans une certaine question contre les opposants de la TR. Après avoir énoncé l’excellente capacité de certains résultats de la théorie de la relativité à traiter des problèmes de physique atomique, Bavink conclut sa remarque en disant : « Il ne doit pas être passé sous silence qu’un petit nombre de physiciens, qui, dans le domaine en question, sont parvenus à des résultats significatifs au premier chef en tant qu’expérimentateurs, se sont prononcés contre la TR, mais ils représentent, contre le plus grand nombre de ceux qui dans ces questions sont d’abord des physiciens théoriques, une minorité de plus en plus restreinte. »2
Ici ce sont deux arguments étrangers à la discussion qui se complètent et se renforcent l’un l’autre. En plus de la tactique déjà mentionnée consistant à accabler la « minorité de plus en plus restreinte » sous « le plus grand nombre », entre en scène le procédé connu depuis longtemps, et parfaitement non scientifique, visant à discréditer d’emblée l’adversaire du seul fait que le problème n’appartient pas directement à sa spécialité. Sans même parler du fait que de nombreux problèmes de science naturelle appartiennent en même temps à l’épistémologie et dépassent de ce fait le domaine de compétence de chaque spécialiste, il est nécessaire, au sens d’une recherche critique exacte, de soumettre l’argument contraire en tant que tel à un contrôle objectif, et c’est seulement en fonction de ce contrôle et non en considération du domaine de spécialisation auquel l’adversaire appartient « officiellement » qu’il est possible d’émettre un jugement de validité.
Ce n’est pas par hasard que l’on trouve le plus souvent ce genre d’arguments hors de propos dans la défense de la théorie de la relativité, car la faiblesse du travail de preuve y est couplée à la méconnaissance de la pensée philosophique. Jusqu’où peut aller à cette occasion la distorsion et la falsification des faits, les jugements de Moritz Schlick sur les tentatives d’explication par la physique classique de l’expérience dite de Michelson (EM) le montrent amplement.
L’expérience de Michelson, qui fut conduite pour mesurer la vitesse de la Terre dans l’éther du cosmos et servit plus tard à Albert Einstein de « fondation » expérimentale à la première TR (la « théorie restreinte »), est, comme le remarque justement Bruno Thüring, « l’une des expériences optiques les plus subtiles, délicates et complexes, et la vitesse de la Terre … pouvait en être connue seulement de manière indirecte (par l’interférence de la lumière) au moyen de multiples conditions simplificatrices, elles-mêmes incertaines. Le résultat de l’expérience surprit, car aucun signe de vitesse terrestre … n’apparut, ce que l’on peut exprimer également en disant que la vitesse de la lumière semble être aussi grande dans toutes les directions. Ce résultat donna bien des maux de tête aux chercheurs et, en février 1927 encore, la conférence de Pasadena organisée pour expliquer l’expérience conclut que les conditions extrêmement complexes de l’expérience de Michelson sont encore si peu éclaircies que son résultat n’est susceptible d’aucune formulation indubitable. »3
Ces circonstances sont suffisamment prégnantes pour que le chercheur responsable fasse preuve de la plus grande prudence, et il serait conforme à la méthode de la science exacte de se consacrer surtout à la clarification de l’expérience elle-même plutôt que de procéder à l’explication de l’effet négatif, à savoir l’absence de vitesse de la Terre dans le résultat. Mais supposons un instant que l’EM soit complètement éclaircie et son effet négatif garanti sans ambiguïté. Il s’agit alors d’expliquer cet effet négatif. Il peut être la conséquence de plusieurs causes. L’une des voies possibles d’explication a été suivie par Einstein, s’il est permis de parler ici d’explication ; car Einstein procède de telle manière qu’il fait de ce qui doit être expliqué le fondement d’une « nouvelle » physique, en érigeant la constance de la vitesse de la lumière en postulat et en liant ce postulat à celui de la relativité générale. Il va de soi que l’effet négatif de l’EM est ainsi « escamoté » ; il n’empêche que, sans clarification préalable des fondements logiques et épistémologiques de la science naturelle, on ne peut rien objecter à cette voie. On peut dans tous les cas procéder ainsi.
Mais on peut aussi procéder autrement. Car la surprise que suscita l’effet négatif de l’EM, nécessitant une explication, a sa cause logique en ceci que la préparation et l’exécution de l’EM reposaient sur l’hypothèse d’un éther parfaitement homogène remplissant l’espace. Il n’y a dès lors assurément aucun obstacle a priori à tenter d’expliquer le résultat négatif de l’expérience par des modifications correspondantes de l’ancienne représentation de l’éther. De telles tentatives ont été entreprises par Philipp Lenard, Ludwig Zehnder, J. Schultz, etc., et une tâche de la physique (mais non de la philosophie naturelle) est de déterminer, par des examens rigoureux, la capacité performative de ces théories alternatives. Du point de vue de la philosophie naturelle, en tant que discipline rigoureuse, on ne peut et ne doit rien dire d’autre que, sans clarification préalable des fondements logiques et épistémologiques de la science naturelle, ces théories de l’éther sont des explications possibles au moins aussi justifiées que la théorie de la relativité. Voici la situation telle qu’elle se présente quand on aborde les choses sans a priori épistémologiques.
Comment Schlick présente-t-il quant à lui cette situation claire et parfaitement dépourvue d’ambiguïté ? Après avoir posé la constance de la vitesse de la lumière comme un fait naturel incontestable, Schlick introduit les principes centraux de la théorie de la relativité et affirme que ce sont des conséquences contraignantes « quand on ne cherche pas à réinterpréter les faits au moyen d’hypothèses entièrement arbitraires et injustifiées »4. Les « hypothèses entièrement arbitraires et injustifiées » sont évidemment les nouvelles théories de l’éther. Nous ne pouvons ici que demander : où est « l’arbitraire » quand un physicien avec les connaissances et la circonspection requises esquisse une théorie de l’éther cherchant à expliquer l’effet négatif de l’EM ? Au nom de quoi cette tentative serait-elle « injustifiée » ? D’où Schlick tire-t-il le droit de décrire ces légitimes efforts d’explication physique comme autant de « réinterprétations » (!) des « faits » (!) ? Le seul « fait » dont il soit ici question est l’effet négatif de l’EM. C’est ce qu’il faut expliquer. Savoir si le plus grand arbitraire se trouve du côté de la méthode d’explication relativiste ou du côté de celle de la physique classique ne se laisse nullement décider à partir des faits connus. Dénigrer l’explication non relativiste en affirmant qu’elle réinterprète les faits est une pure et simple duperie des lecteurs qui ne sont pas familiers avec cette matière.
La controverse autour de la TR n’est pas la seule exposée à l’irruption d’arguments exogènes dans la réflexion scientifique. En raison de son avancement, la science moderne a toujours à faire directement avec des problèmes spéciaux ou généraux purement techniques, qui doivent d’abord et jusqu’à un certain point être traités dans le cadre limité de leur domaine particulier et selon une routine propre. Quand, à présent, les problèmes s’étendent jusqu’à la dimension épistémologique – et cela se produit nécessairement assez souvent –, la routine technique ne suffit plus et il faut recourir à la réflexion critico-philosophique, laquelle tourne principalement autour de la justification rigoureuse, irréprochable et strictement objective des affirmations. Or le scientifique moderne, étranger à la pensée philosophique, est souvent défaillant sur ce plan. Ce qui lui importe le plus souvent, c’est seulement de « conduire à la victoire » la conception qui a « fait ses preuves » et qu’il sent être juste, et ce faisant, souvent sans s’en rendre compte, il introduit des arguments étrangers à la question en lieu et place d’une justification objective.
Ici, la tâche de la philosophie naturelle est seulement de signaler le problème, de dévoiler les défauts logiques. « L’objet de la philosophie naturelle » correspond ainsi d’abord à un examen critique des déclarations de la science (ce qui ne signifie pas que la philosophie naturelle soit tout entière dans cette activité critique).
Que l’on ne nous objecte pas que ceci serait un empiètement injustifié sur le domaine de la science. La philosophie naturelle n’intervient ni dans le travail de l’expérimentateur ni dans celui du théoricien. Elle ne cherche pas à produire des « ordonnances » que le scientifique devrait suivre dans son travail quotidien ; c’est seulement en ce qui concerne les conséquences plus larges de ce travail, et son contenu de vérité, qu’elle doit exercer son jugement critique, et ce de manière inflexible et inébranlable. Quand, par exemple, le physicien théorique conçoit un formalisme non intuitif, « non classique », pour maîtriser théoriquement des effets expérimentaux, cela ne regarde personne hormis ses collègues, pas même le philosophe. Mais quand il est dit que ce serait la seule voie possible et qu’il en découlerait nécessairement telle ou telle « connaissance de la nature », telle ou telle « conséquence épistémologique », l’examen critique de la philosophie naturelle doit intervenir pour tester ce qui, parmi les affirmations qui excèdent le domaine spécialisé de la science de la nature, est vrai et ce qui ne l’est pas. Ce travail de contrôle est, au sens strict du terme, philosophique ; et parce que les affirmations requérant vérification proviennent des sciences de la nature (même quand elles ne sont pas toutes de nature scientifique et ne portent pas toutes sur la « nature »), l’expression « philosophie naturelle » est indiquée pour cette sorte d’analyse et de contrôle critique.
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II
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Il faut toutefois reconnaître que la science naturelle ne permet pas facilement de parvenir à des choix clairs et parfaitement étayés, car, comme nous l’avons dit au début, elle est en elle-même problématique. Le problème tient surtout au fait que l’accumulation de données d’observation, qui en soi ne constitue pas encore une « science », contraint à une présentation et explication systématique, laquelle n’est conditionnée ni nécessairement ni exclusivement par les données empiriques. Or c’est justement aux places les plus importantes, aux points nodaux de la recherche pour ainsi dire, que se présentent différentes voies possibles de systématisation théorique et d’explication interprétative.
C’est à ce niveau que les dispositions héritées, les schématismes de pensée enseignés ou devenus habituels ainsi que les facteurs découlant d’attitudes idéologiques et de courants philosophiques exercent une influence sur le cours de la science et conduisent des groupes et des générations entiers de chercheurs dans une direction déterminée. Le chercheur lui-même n’en prend le plus souvent jamais conscience, car il est immergé dans ce processus et a malheureusement souvent perdu au cours de sa routine de spécialiste la capacité de penser sans œillères. Mais si l’on demande pourquoi telle ou telle voie de systématisation et d’explication théorique a été suivie, si l’on pointe, par conséquent, la latitude qui permettait d’emprunter cette voie mais aurait pu permettre aussi d’emprunter d’autres voies, cela crée le plus souvent de grandes difficultés au chercheur pour donner au chemin suivi par la « grande majorité » de ses collègues un fondement exact. Qu’une « attitude » déterminée des théoriciens influents en soit responsable, en règle générale cela ne lui vient pas à l’esprit.
Or les « attitudes » ou dispositions et les « tendances » jouent un rôle décisif, et une autre tâche de la philosophie naturelle est de chercher dans le processus scientifique les points où le matériel empirique ne permet pas de solution univoque, pour alors faire connaître les « attitudes » des scientifiques dominants responsables des solutions adoptées concrètement et ayant déterminé la direction et les modalités du développement scientifique sur de plus ou moins longues périodes.
Nous voulons illustrer ce point par un exemple d’autant plus significatif que, historiquement parlant, il a conduit à la modification majeure la plus récente de la façon de voir des cercles dominants de la recherche scientifique dans les sciences exactes.
Ce qui caractérisait la disposition des chercheurs plus anciens, c’est qu’ils considéraient comme l’une de leurs tâches principales d’offrir, à l’aide de représentations corpusculaires-mécaniques et ondulatoires-optiques, une explication intuitivement (anschaulich) compréhensible des processus de la nature. Dans la science physique, aujourd’hui, il est devenu de mode d’identifier cette explication mécaniciste de la nature à la philosophie matérialiste qui était alors en vigueur, à quoi l’on ajoute en général que l’abandon de l’explication mécaniciste de la nature serait en même temps un acte nécessaire et salutaire de dépassement du matérialisme philosophique. Si l’on veut bien, cependant, considérer que Kant voyait « le principe du mécanisme » comme le seul principe « constitutif » pour l’explication de la nature, et que des penseurs du calibre de Rudolf Hermann Lotze et Gustav Fechner se rattachaient à une science strictement « mécaniciste » sans pour autant être le moins du monde des « mécanicistes » ou des « matérialistes » au sens philosophique ou idéologique, « l’explication mécaniciste de la nature » apparaît alors dans une tout autre lumière. Sur le plan psychologique, la tentative de nous rendre familier un processus incompréhensible en soi au moyen d’une image intuitive découle d’une tendance tout à fait originaire, qui peut certes être en relation avec le matérialisme mais qui ne doit pas nécessairement conduire à des philosophèmes matérialistes. Cela apparaît de la manière la plus claire avec la dénommée action à distance, car il se passe là quelque chose sans que nous ayons de la chaîne des événements une vue libre de lacunes. Nous ne pouvons nous représenter intuitivement une chaîne d’événements et nous la rendre ainsi tant soit peu compréhensible que si nous présupposons une liaison entièrement matérielle (où il est d’ailleurs, au regard de l’intuition, tout à fait indifférent de savoir si cette liaison matérielle est produite par des milieux continus ou des corpuscules discrets ou les deux).
C’est forts de cette disposition (et pas du tout parce qu’ils auraient été des matérialistes athées) que les anciens scientifiques cherchaient à concevoir des théories intuitives ou intuitionnables, ce qui allait nécessairement de pair, y compris dans la partie mathématique, avec la tendance à la résolution des phénomènes naturels en mécanique, et reçut une puissante impulsion du souhait moniste originaire d’explication unique et simple de tout le donné. Que nombre de difficultés significatives se soient rencontrées dans cet effort n’est pas étonnant et se conçoit au contraire parfaitement. Car il s’agit de maîtriser les processus les plus différents par les mêmes moyens, ce qui représente naturellement une extraordinaire exigence en termes de perspicacité, d’imagination, de facultés combinatoires et de connaissances mathématiques. D’un autre côté, on comprend, au moins partout où il s’agit exclusivement de processus mesurables, qu’il n’existe aucun obstacle à l’établissement d’une théorie mécanique intuitive.
Ainsi, dans l’effort de ces anciens physiciens pour développer une théorie mécanique intuitive des phénomènes électriques et électromagnétiques, des difficultés se présentèrent, ce qui, comme cela vient d’être dit, n’est guère étonnant et était même attendu. En outre, les effets toujours plus évidents de la polarisation du diélectrique conduisirent à « penser la propagation des effets électriques comme dépendante du milieu et par là même aussi du temps, et de considérer la diffusion de ces mêmes effets comme entièrement transmise ». Cela n’était bien sûr pas une raison pour nier la possibilité d’une théorie mécanique de l’électricité, même si c’était une invitation à « accepter ce mode de diffusion des forces électriques au moins comme fondement du traitement mathématique » et de renoncer dans un premier temps à la question « du mode de formation des effets et de leur dépendance du statut de la matière ». « Sur ce fondement … James Clerk Maxwell édifia ses théories mathématiques de l’électricité et du magnétisme. »5 Il parvint, ce faisant, aux équations auxquelles fut donné son nom par la suite, qui couvraient de façon surprenante toutes les relations de grandeurs dans le domaine de l’électricité et de l’électromagnétisme. Il s’avéra en outre que les équations de la théorie classique de la lumière pouvaient, au moyen d’opérations mathématiques simples, être converties en celles de la théorie électromagnétique de Maxwell, ce que l’on exprima en disant que la lumière est aussi un phénomène électromagnétique, un processus de propagation dans un champ magnétique.
Il aurait été entièrement conforme à l’attitude alors en vigueur de continuer à s’efforcer de produire, à côté de cette saisie purement mathématique, une théorie mécanique de l’électricité – que ce soit en étayant pour ainsi dire mécaniquement les équations de Maxwell ou bien, indépendamment de la théorie de Maxwell (dont la validité absolue n’est nullement démontrée par la simple conformité avec les résultats de mesure), en retravaillant les bases des théories plus anciennes, c’est-à-dire en présentant de nouvelles bases. Ce ne fut toutefois pas le cas. Il se produisit au contraire une modification de la tendance des théoriciens, en ce que non seulement on se reposa sur les équations de Maxwell en les considérant comme quelque chose de final, de donné par la nature, mais que l’on s’arrêta en outre à la notion que de larges « systèmes d’équations » de ce genre sont le cœur même de la théorisation physique, et que par conséquent celle-ci n’avait pas à développer de théories mécaniques intuitives, que l’on devait au contraire s’efforcer de présenter les résultats de mesure dans des formules mathématiques complètes, que ces dernières aient ou non un étayage intuitif, qu’elles soient ou non susceptibles d’un rattachement à la mécanique. Hugo Dingler a très justement appelé cette orientation un « mathématisme ».
Maxwell doit être considéré comme le père ou du moins le précurseur du mathématisme. Car s’il prit pour point de départ les représentations intuitives de Faraday et ressentit comme une lacune le manque d’interprétation mécaniciste, des pans entiers et essentiels de sa construction n’en sont pas moins d’une nature purement mathématique, à savoir que le succès physique de ces opérations saute aux yeux a posteriori tandis que leur sens physique est impossible à discerner directement, c’est-à-dire pendant la conduite des opérations. En particulier, la célèbre fusion de l’électromagnétique avec l’optique est une affaire purement mathématique qui ne possède que quelques correspondances extérieures, numériques pour corrélat physique.
C’est à juste titre que Wilhelm Müller a parlé de « l’influence en partie fascinante, en partie sclérosante » des équations de Maxwell6. La construction maxwellienne est, de fait, fascinante au plus haut point, parce qu’au moyen de pures opérations mathématiques dont l’arrière-plan physique reste inaperçu il est possible de parvenir à une présentation mathématique correcte et en outre étonnamment simple de nombreuses relations physiques. C’est ce qui a conquis de nombreux physiciens, à la manière d’un véritable charme magique. Or cette « magie », d’un autre côté, s’avéra sclérosante quand on se mit à regarder la théorie de Maxwell comme le plus haut degré de la connaissance dans le domaine des impondérables physiques et qu’on renonça à l’ancien idéal de recherche d’une explication intuitive des processus.
On peut au moyen des grandes expériences électromagnétiques – l’expérience d’Ørsted sur la déviation d’une aiguille de boussole aimantée dans le champ d’un conducteur parcouru par un courant et l’expérience de Faraday sur la formation d’un courant électrique dans un conducteur mû dans un champ magnétique (et inversement) – gagner via une application mathématique simple, de manière directe, les équations fondamentales de Maxwell7. Ce procédé, en tant que procédé, est certes « intuitif », et le physicien moderne, éloigné du vieil idéal de recherche, se satisfait pleinement de ce que la liaison des équations électromagnétiques fondamentales soit assurée de manière si directe avec la réalité. N’en saute pas moins aux yeux, justement ici, le caractère irremplaçable de l’explication intuitive – elle ne peut être remplacée par un système d’équations, aussi capable soit-il d’une telle liaison – ainsi que la différence entre l’ancienne et la nouvelle disposition. N’est-ce pas captivant comme une apparition de fantôme, quand l’aiguille aimantée, du simple fait qu’elle se trouve dans la proximité d’un « conducteur parcouru par un courant », s’écarte de la direction nord-sud ? – ; quand, du simple fait qu’une inoffensive baguette magnétisée est introduite dans l’espace vide d’une bobine non moins bénigne, un « courant électrique » apparaît dans la bobine ? Ces phénomènes inouïs ne se laissent-ils comprendre en aucune manière, ne se laissent-ils pas approcher par la raison ? Telle est la question principale qui anime le physicien « de la vieille école ». Or une théorie mathématique qui n’est pas en même temps « mécanique » n’apporte aucune réponse à cette question. Elle n’explique rien, ne contribue en rien à la compréhension intuitive de ces phénomènes mystérieux. Aussi le physicien « de la vieille école » ne peut-il discerner en elle aucune connaissance physique, comme l’a exprimé, par exemple, à de multiples reprises, le physicien suisse Zehnder. D’un autre côté, le scientifique moderne, avec sa disposition mathématique, se trouve satisfait au plus haut degré par une description mathématique ramassée et, de fait, excellente telle que représentée par la théorie de Maxwell, ainsi que par la remarquable capacité de celle-ci à traiter de problèmes théoriques et pratiques. Tout cela lui paraît, à lui, le sommet de la connaissance physique, et il ne parvient pas à comprendre la « vieille » disposition.
Inutile de dire que nous ne cherchons nullement à diminuer la valeur des équations de Maxwell. La performance créatrice impliquée dans leur structure, la simplification extraordinaire qui s’exprime en elles, leur importance majeure pour l’électrotechnique – tout cela est et reste incontestable. Je suis même de l’opinion, eu égard aux difficultés qui empêchaient l’édification rapide d’une théorie mécanique globale de l’électricité, qu’il était d’abord nécessaire de fournir, en tant que solution provisoire pour ainsi dire, un système mathématique de l’ensemble de cette matière. Il ne s’agit donc pas de se servir de l’exigence d’explication mécanique contre la théorie maxwellienne, mais seulement de laisser les deux « dispositions », la « vieille » et la mathématique, agir, et de faire remarquer que, du point de vue de la « vieille » disposition la théorie de Maxwell doit être considérée comme une solution provisoire ou solution d’urgence mais non comme une connaissance physique, tandis que le physicien à tendance mathématique voit au contraire dans une théorie du type de celle de Maxwell la plus haute et la plus satisfaisante connaissance physique.
Le concept de « mathématisme » ne doit pas non plus être mal interprété. Les mathématiques sont dans tous les cas un instrument indispensable de la recherche physique. Même le physicien « de la vieille école » doit s’en servir pour former une théorie propre de ses images et modélisations mécaniques et faire que celles-ci soient conformes aux données de mesure. Mais, dans cette disposition, l’explication intuitive est et reste le seul véritable but, tandis que le traitement mathématique est seulement un procédé indispensable au service de ce but, procédé dont l’emploi, aussi génial soit-il, ne conjure aucune découverte physique qui ne serait pas déjà contenue dans les découvertes expérimentales et les relations fondamentales des données. Philipp Lenard a montré cela sans ambiguïté, et l’a formulé clairement. Pour les mathématiciens, au contraire, la présentation mathématique achevée d’un ensemble de données de mesure est le seul véritable but. Ce formalisme leur paraît en soi et en tant que tel le sommet de la connaissance physique ; ils y voient le reflet de la réalité physique et en tirent de nouvelles conséquences qui correspondent selon eux à la « nature ».
Dans la mesure où les physiciens dominants non seulement « acceptèrent » la théorie de Maxwell mais aussi virent en elle une solution pleinement satisfaisante des problèmes de fond de l’électromagnétisme, les tentatives de constitution d’une théorie mécanique de l’électricité furent mises en sommeil, l’orientation mathématique l’emporta et devint rapidement dominante. Avec Albert Einstein, Max Planck, Arnold Sommerfeld et son école, le mathématisme est parvenu à sa maturité, qui se caractérise par le fait que le théoricien est désormais prêt à tout sacrifier pour atteindre dans la forme la plus achevée ce qui lui paraît être l’ultime et le plus haut but de la physique, à savoir la présentation mathématique complète et sa liaison la plus directe possible avec les résultats de mesure. Lorsque Planck écarte l’objection portant sur la non-intuitivité de la physique théorique moderne en disant que notre intuition doit se diriger d’après les formules et non les formules d’après notre intuition8, il jette une lumière particulièrement crue sur l’essence et la tendance de la physique mathématique : sa tâche principale est la présentation mathématique complète, la plus élégante possible des résultats de mesure ; toute autre exigence doit céder le pas.
Si, à présent, l’on demande aux physiciens quelle a été la cause la plus profonde de ce changement de cap, on reçoit en général la réponse que les faits expérimentaux y ont eux-mêmes conduit. La tentative de développer une théorie mécanique de l’électricité s’est avérée impossible. Ainsi la difficulté est-elle convertie en impossibilité. Il est pourtant de la plus haute importance, du point de vue philosophique, c’est-à-dire eu égard aux questions dernières, décisives pour le statut de la connaissance de la nature, de savoir si quelque chose est seulement difficile, fût-ce extrêmement difficile, ou impossible. Le philosophe ne saurait être assez tatillon sur ce point. Dans la mesure où nous ne connaissons d’emblée pas la moindre chose de l’essence de la nature, nul ne peut dire quelle théorie de la nature est la plus « appropriée », de celle qui a de grandes difficultés à surmonter ou de celle qui se laisse construire plus facilement.
Quoi qu’il en soit, il convient de souligner que le changement de « disposition » parmi les physiciens dominants n’a pas sa raison ultime dans les faits expérimentaux, que ce revirement n’a pas été, comme on se plaît à le dire aujourd’hui, « produit par la nature elle-même ». Quand bien même les difficultés auxquelles il a été fait allusion ont contribué à la naissance du mathématisme, agissant pour ainsi dire comme une sage-femme, il n’en reste pas moins que la véritable force d’enfantement se trouve dans une certaine disposition ou, pour être plus précis, dans le fait que ceux qui tenaient la queue de la poêle étaient des physiciens ayant cette « autre disposition ». Qu’il en soit allé ainsi se laisse montrer par le fait historique que la lutte entre l’« ancienne » et la « nouvelle » disposition commença juste après les travaux de Maxwell et qu’elle s’est poursuivie depuis lors de manière ininterrompue jusqu’à nos jours. Cela n’apparaît pas toujours à un examen superficiel, car les cercles dominants en cette matière aussi font l’opinion publique, et l’existence d’une opposition n’apparaît qu’à l’étude approfondie. En outre, nous ne possédons une connaissance intime que des temps les plus proches de nous, alors que les particularités importantes de cette contestation dans un passé plus lointain dorment dans les vieilles archives, publiées ou non.
C’est une tâche particulièrement importante de la philosophie naturelle, actuellement, après que les faits ont été présentés et le regard orienté vers l’essentiel, d’exposer, par une étude attentive des sources, l’histoire des développements du mathématisme dans toutes ses particularités et d’éclairer philosophiquement les voies en grande partie occultes de la contestation entre l’ancienne et la nouvelle disposition. Des recherches de ce genre et d’autres semblables sont d’autant plus urgentes qu’elles doivent offrir le fondement pour la saisie de problèmes plus profonds. Car savoir qu’il existe différentes « dispositions » et qu’elles jouent un rôle majeur contribue à débusquer des problèmes en relation directe avec les questions philosophiques et idéologiques les plus importantes. En particulier, doit être discutée la question de savoir dans quelle mesure la constitution raciale et psychologique individuelle d’un chercheur exerce une influence sur sa façon de penser et la direction de ses recherches.
Il n’est guère besoin de souligner que s’ouvre ici un vaste domaine, où il ne change rien à l’affaire, bien sûr, que l’on classe ou non les recherches sur le conditionnement racial et ethnique des grandes lignes de développement scientifique parmi la philosophie naturelle ou, avant cela, l’anthropologie raciale. Dans tous les cas, la philosophie naturelle doit revendiquer comme sienne la tâche de dégager les bases pour de telles études raciales. Car ces bases sont d’autant plus importantes qu’elles montrent le chemin correct aux études raciales dans le domaine des sciences de la nature et en même temps offrent le fondement sur lequel l’opinion aujourd’hui encore très répandue de la neutralité et de l’indépendance de la science naturelle peut être soumise à critique.
L’opinion, représentée par exemple par Pascual Jordan et Bernhard Bavink, selon laquelle, dans le domaine de la science naturelle, l’élément ethnique et racial ne joue aucun rôle ou bien un rôle tout à fait secondaire et insignifiant, a naturellement comme arrière-plan épistémologique l’empirisme. Elle est une conséquence logique de la philosophie anglaise des Lumières, qui voit dans les sens la seule source de connaissance et fait dépendre la direction du progrès scientifique exclusivement et de manière contraignante des données de l’empirie. Cela se trouve clairement exprimé dans la caractérisation lockienne de l’âme comme « tabula rasa ». Dans ces conditions, il doit être en effet tout à fait indifférent de savoir qui est un chercheur et quelles personnalités dirigent plus ou moins longtemps ces travaux. Car si les données de l’empirie représentent la seule source de connaissance et exercent une contrainte univoque irrésistible, tout un chacun, dès lors qu’il dispose des connaissances spéciales nécessaires et a appris les règles de son travail, parvient, au terme d’un effort correspondant, au même résultat, quel que soit le peuple auquel il appartient et sa constitution raciale-psychologique.
Or l’analyse historique approfondie des grandes lignes de développement de la science naturelle montre à chaque étape que, justement aux places décisives, aux points nodaux de la recherche, comme nous l’avons dit, la matière de l’empirie n’exerce aucune contrainte déterminée. Il existe là une certaine latitude (Spielraum) qui offre au chercheur une liberté parfois très grande. Le donné de l’empirie est certes, à l’intérieur d’une construction théorique, dans la mesure où celle-ci passe pour inattaquable dans ses fondamentaux, l’instance de décision contraignante, et d’ailleurs les questions spéciales et les problèmes partiels de la science physique sont le plus souvent (pas toujours) de pures questions empiriques. Mais ces questions et problèmes sont, au sens strict et le seul véritable, des questions scientifiques qui n’ont aucun rapport direct avec les problèmes épistémologiques et philosophiques – que l’on songe par exemple au problème de la structure moléculaire des chromosomes et des gènes – et ne se posent que dans le cadre de systèmes théoriques déterminés, où elles prennent leur sens. Ainsi, pour rester sur notre exemple, la question purement scientifique, et non philosophique, de la constitution moléculaire de quelque corps naturel que ce soit dépend du concept de molécule, lequel requiert pour son existence logique des représentations théoriques concernant la matière. Sans le cadre d’une théorie de la matière, la question citée est totalement incompréhensible et n’a même aucun sens. Si l’on s’interroge, à présent, sur l’origine et la fondation de ce cadre, on trouve alors des éléments qui ne sont pas toujours purement empiriques dans le sens de l’empirisme sensualiste. Et si nous allons même au-delà, jusqu’au cadre plus vaste qui comprend les différentes représentations théoriques de la matière et confère à chacune son sens et sa signification, les parties aprioriques se multiplient encore. En un mot, l’empirisme est faux dès que l’on sort des questions purement scientifiques, au sens étroit du terme, pour s’élever aux systèmes théoriques dans lesquels ces questions sont insérées. Ces systèmes sont en relation directe avec les problèmes de fond, qui ne sont plus purement de science naturelle et qui sont à ce point indépendants de l’empirie qu’ils offrent une latitude désavouant cette fausseté qu’est l’inconditionnalité de la science de la nature. C’est là où sont les « trous », pour ainsi dire, où se glissent les conditionnalités idéelles, « aprioriques » (le sens d’a priori ne signifie ici rien d’autre que : « ce qui n’est pas justifié exclusivement par les données de l’empirie »). C’est là, donc, que s’arrête la « contrainte des faits », là, mais aussi là seulement, qu’interviennent de manière décisive la personnalité du chercheur et sa manière déterminée de poser les questions.
Il est très important de se rendre claire cette situation et en particulier de bien distinguer ces « trous » des vides habituels qui, à l’intérieur de théories ou de systèmes de représentation fermement établis (ou considérés comme tels), existent de manière massive et sont progressivement comblés par la recherche empirique. Quiconque nie l’influence de la personnalité, avec ses propriétés raciales, sur le cours de la science naturelle peut facilement étayer sa thèse de nombreux exemples ; il lui suffit en effet de montrer les nombreuses découvertes concomitantes, indépendantes les unes des autres, et les contestations en paternité qui en résultent. De fait, la personnalité du chercheur recule d’autant plus à l’arrière-plan que le domaine de recherche est étroit et le problème étudié, spécialisé. Le chimiste qui s’appuie sur la structure chimique moderne doit suivre une direction bien déterminée pour élucider la structure d’un corps organique. Certes, il n’est pas si étroitement lié que ses capacités intellectuelles et techniques, son habileté, sa perspicacité ne puissent connaître de grandes possibilités de déploiement. Mais c’est là aussi tout ce qui intervient de la personnalité de ce chercheur dans son travail, et il serait fort présomptueux de sa part d’affirmer que d’autres chimistes suffisamment familiarisés avec la matière n’auraient pu parvenir au même résultat. Le travail scientifique spécialisé, sur les rails fixes de la recherche en progression, est de fait indépendant de la personnalité. Mais la situation est différente quand l’origine et la structure des « rails » sont mises en question, à savoir quand les vieux rails sont abandonnés ; aussitôt nous nous trouvons de nouveau face à la « latitude » à l’intérieur de laquelle la personnalité du chercheur joue un rôle déterminant.
C’est pourquoi il incombe à la philosophie naturelle de chercher dans les différentes phases et grandes lignes de développement de la science naturelle les endroits où entrent en jeu les conditions aprioriques qui, plus tard, dans la circulation sur les « rails », ne sont plus perçues ni connues. La philosophie naturelle et l’anthropologie raciale doivent ici travailler de concert, la première extrayant du flux de la science naturelle les pans sujets à caution, afin que la seconde ne porte pas à faux.
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III
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Mais le fait qu’il y ait des domaines où le donné de l’empirie se tait et où s’introduisent nécessairement des éléments aprioriques est d’une importance fondamentale à un autre égard encore. Car partout où nulle contrainte ne s’exerce de « l’extérieur » et où la pensée a la plus grande latitude, aussitôt la question est posée de savoir laquelle des nombreuses possibilités de penser est correcte et vraie. Nous sommes là devant le problème philosophique du critère de la vérité, question qui, en ce qui concerne la science de la nature, constitue sans le moindre doute l’objet principal de la philosophie naturelle.
À cet égard, j’ai souvent appelé l’attention sur le problème de la géométrie physique, et, au risque de devenir fastidieux pour le lecteur de mes écrits antérieurs, je ne peux faire autrement que d’en dire à nouveau quelques mots ici. Car c’est justement par le biais de ce problème que le cœur épistémologique du problème de la vérité peut être le mieux mis en lumière et devenir parfaitement transparent. Il s’agit du fait, avant tous « ismes » philosophiques et idéologiques, que jamais ne peut être obtenu sur la base d’une quelconque mesure un jugement infaillible sur la structure géométrique de l’espace – que soient en question les parties de l’espace les plus proches de nous ou les parties les plus éloignées du cosmos. Le problème de la géométrie physique est l’un de ces « trous » qui ne se laissent combler par aucune donnée de l’empirie et doivent l’être nécessairement par des éléments aprioriques. Mais de quelles apriorités doit-il s’agir ? Quel choix devons-nous faire entre les différentes possibilités qui se présentent à nous ? Nous pouvons certes choisir librement, car nous avons dans tous les cas la liberté du choix, indépendamment de la question de la liberté de la volonté ; mais nous voulons choisir de façon à pouvoir saisir la vérité, ou du moins à suivre le chemin qui y conduit.
On comprend que le problème de la géométrie représente une partie réduite mais essentielle du problème de la vérité, de la question de la garantie et de l’établissement ultime des fondements de la connaissance. Ce n’est pas seulement le problème de la géométrie physique qui requiert une précondition (Voraussetzung), un « acte de positionnement préalable » (Setzung im voraus) ; au plan du tout de la connaissance aussi, le discours d’une science inconditionnée est un verbiage creux. Il doit y avoir des présuppositions pour que la science soit possible. Et la question de la nature et de la formation de ces positions préalables s’élève d’autant plus menaçante. D’où viennent-elles ? Qu’est-ce qui les justifie en tant que positions préalables ? « Elles sont peut-être, lisons-nous dans les écrits subtils et profonds de R. H. Lotze, [1] apparues avec l’esprit connaissant : elles devaient alors, en tant qu’hypothèses nécessaires sur la nature et les relations des êtres et des phénomènes, guider le jugement sur le moindre fait se présentant à l’observation ; elles pouvaient également [2] consister en exigences issues des besoins, souhaits et expectations de l’homme pensant : elles demandaient alors à la réalité extérieure leur confirmation de façon non moins pressante, dès que l’attention se portait sur celle-ci ; elles pouvaient, enfin, [3] être tirées non pas de soi-même et nécessairement mais du contenu objectif de l’empirie comme habitudes figées de l’intellection, contenu que dans toute perception ultérieure on supposait retrouver tel que les précédentes perceptions l’avaient présenté. L’histoire de la pensée humaine nous convainc de l’égale vigueur et force de persuasion avec laquelle ces différentes conceptions s’imposèrent ; la tendance du temps présent, cependant, consiste à nier la possession d’une connaissance innée, à ôter toute justification à la contribution des exigences de l’homme pensant à la vérité, à chercher dans la seule empirie la source des connaissances certaines que nous sommes susceptibles d’acquérir de l’ensemble des choses. »9
Lotze présente ici de manière concise trois possibilités de fondation épistémologique, à savoir les modes [1] apriorique-rationnel, [2] apriorique-irrationnel (ou apriorique-émotionnel) et [3] empirique. Que l’empirique soit exclu, cela ne fait aucun doute compte tenu de ce qui a été dit plus haut ; car les « latitudes » dont nous avons parlé proviennent justement du fait que le donné de l’empirie à lui seul et de soi-même ne prescrit aucune direction déterminée unique. Lotze remarque à juste titre, en lien avec la citation précédente : « La façon dont se paye la négligence de l’empirie, la philosophie l’a douloureusement appris au cours de son histoire, sans qu’il soit besoin de nouvelles preuves de la nécessité de cette empirie ; mais par soi seule et sans présuppositions qui ne relèvent pas d’elle, l’empirie est incapable de produire la connaissance que nous visons. »
Il convient de remarquer que Lotze entend le concept d’empirie dans le même sens où nous l’avons utilisé ici et comme il est entendu généralement dans les sciences de la nature. « Empirie » signifie ici ce que Hans Driesch a désigné sous le nom d’« expérience habituelle » (Gewohnheitserfahrung) et qui est communément appelé « connaissance empirico-inductive » sur la base de « l’induction généralisatrice ». Il s’agit toujours de propositions générales qui renvoient à des données d’observation et peuvent être restreintes, voire contredites par des données empiriques ultérieures. Quand, à présent, cette « expérience » doit être rejetée en tant qu’impropre à garantir la fondation de la connaissance et quand les conditions fondamentales d’un système de la science ne peuvent être qu’idéelles, « aprioriques », cela n’exclut pas que ces « pré-conditions » idéelles puissent être empruntées à un acte, l’acte de « faire l’épreuve » (Erfahren) de la réalité transcendante à la conscience – « où il ne s’agit pas cependant d’induction et d’abstraction au sens de Locke et de toute l’épistémologie sensualiste-empirique-positiviste, mais de ce que l’on entend par les concepts d’abstraction et de réduction dans la philosophie aristotélicienne et aristotélico-thomienne. Cela ne contredit pas le concept d’apriorisme. Car l’apriorisignifie : ‘une fois vu, alors vu pour ‘toujours’ de façon contraignante.’ Ou encore : ‘certes indépendant de ‘l’expérience’, si par expérience on entend un avoir conscient, mais indépendant du quantum de l’expérience. »10 Cette définition de l’apriori par Driesch peut servir de commentaire au fameux principe kantien selon lequel toute notre connaissance commence avec l’expérience mais qu’elle ne peut pour cette raison être tirée entièrement de notre expérience. L’expérience signifie ici d’abord seulement le conscient avoir de quelque chose, tout bonnement un « faire l’épreuve » (Erfahren) de quelque chose. Et il n’est nul besoin de souligner que, sans ce « faire l’épreuve de », aucune connaissance ne peut venir au jour. Cependant, l’expérience ne naît pas tout entière de « l’expérience habituelle », c’est-à-dire que toute connaissance n’est pas un produit de « l’induction généralisatrice ». Il y a des connaissances a priori, dont la validité n’a besoin d’aucune confirmation par des expériences répétées, et qui par conséquent ne peuvent non plus être contredites par aucun donné de l’empirie. Si nous nous limitons à cette définition épistémologique formelle de l’apriori, la question reste ouverte de savoir s’il s’agit d’« idées innées », de schémas de pensée, règles de recherche, modalités de liaison exclusivement tirés du Je, c’est-à-dire s’il s’agit de « lois » au sens de pures normativités, ou bien si n’est pas plutôt tirée au moyen d’un acte de l’intuition et de l’Erfahren la réalité, transcendante à la conscience, qui sous-tend la normativité apriorique.
La principale difficulté d’une fondation de la science de la nature est qu’il existe de nombreuses possibilités aprioriques-idéelles, et la question de la fondation correcte culmine dans la question du choix juste. Lorsque Kant, dans ses Premiers Principes métaphysiques de la science de la nature, tenta de réaliser la fondation apriorique de la science de la nature en se donnant pour tâche d’isoler la partie « pure » (c’est-à-dire apriorique-idéelle) de la science mathématique de la nature et de l’ancrer dans un fondement ferme et inattaquable, le problème était posé de manière essentiellement plus simple qu’aujourd’hui (ce qui ne porte bien sûr aucun préjudice à la grandeur de Kant et à la génialité de sa tentative de fondation). Car à l’époque il n’y avait qu’une seule logique, qu’une seule géométrie et qu’une seule mécanique – trois domaines « classiques » associés aux noms d’Aristote, d’Euclide et de Newton –, si bien que Kant pouvait se borner à l’isolement et à la fondation ultime de la partie « pure », c’est-à-dire apriorique, de la science de la nature. Nous avons quant à nous, aujourd’hui, à côté de cette matière classique, une quantité d’autres possibilités. Les logiques non aristotéliciennes, les géométries non euclidiennes et les mécaniques non newtoniennes à notre disposition sont des systèmes formellement irréprochables susceptibles de produire des connaissances. À cette richesse s’ajoute la tendance croissante à ne plus considérer la science mathématique de la nature, qu’elle soit indifféremment traitée de manière « classique » ou « non classique », comme le modèle et l’idéal de la science générale de la nature – une tendance qui culmine dans l’exigence d’une base fondamentalement nouvelle de la science naturelle. Ceci reste encore en partie occulté par le dilemme auquel nous avons déjà fait allusion en discutant la formulation de Lotze, à savoir, si la fondation de la connaissance est purement apriorique-rationnelle ou bien si des éléments irrationnels et émotionnels n’interviennent pas aussi dans ce travail.
Quelques physiciens, à la tête desquels Werner Heisenberg et Pascual Jordan, ont trouvé un expédient simple et, sur le plan pratique, suffisant pour sortir de ces difficultés. Ils partent du point de vue positiviste pour lequel il s’agit seulement de présenter un ensemble de données d’observation le plus simplement possible sous forme mathématique, la définition du concept de simplicité étant fournie par la stipulation de réaliser la liaison des relations des données expérimentalement connues avec leurs systèmes mathématico-physiques respectifs le plus directement possible, c’est-à-dire avec l’élimination la plus large de chaînons inobservables. Il en découle sans problème une division de la science naturelle mathématisable en deux domaines : un domaine physique classique et un domaine non classique. Le domaine classique s’étend partout où l’on parvient à lier les données de l’empirie au système physique classique conformément au concept de simplicité indiqué. Là où ce n’est plus possible sans heurter l’exigence de simplicité en question, le domaine non classique commence. Il s’agit dans ce cas de prendre ses distances avec le système classique et de développer un nouveau système qui fournisse la liaison la plus directe possible (au sens du concept de simplicité tel que défini) avec les résultats des mesures.
Ce procédé, où il est permis de voir un étayage méthodologique du mathématisme, est, comme nous l’avons dit, pleinement suffisant et satisfaisant pour la pratique quotidienne habituelle de la recherche et de la théorisation, ce qui doit être encore une fois souligné. Il faut cependant montrer avec tout autant d’insistance qu’il ne s’agit que d’un expédient qui élude le problème central de la philosophie naturelle et ne peut pas du tout être considéré comme une tentative de solution à ce problème. Car, tout d’abord, il manque au point de départ positiviste une fondation plus profonde, et, ensuite, la thèse de la défaillance partielle ou totale des fondamentaux physiques classiques est seulement affirmée et en aucun cas démontrée. Le système physique classique est certes « défaillant » dans de nombreux domaines du champ infiniment étendu de la recherche physique dès lors que l’on présuppose « dogmatiquement » une exigence de relation la plus directe possible des résultats de mesure avec le système. Mais il faut bien voir que cette exigence manque justement d’une fondation propre. Si on l’abandonne, rien n’empêche de chercher à l’aide d’autant de chaînons que l’on veut la liaison de tous les résultats de mesure au système classique. Et il n’a jamais été rigoureusement prouvé que cette tentative se heurte à des obstacles « principiellement » insurmontables. On rejoint ici ce que nous avons dit au sujet de la théorie maxwellienne de l’électricité. L’échappatoire positiviste doit donc être laissée de côté dans le traitement du problème central de la philosophie naturelle.
Ainsi, il est inutile d’entrer en détail dans les nombreuses discussions épistémologiques les plus récentes, se rattachant principalement à la mécanique quantique. Tous ces débats (par exemple la question de la relation de la théorie quantique à l’épistémologie kantienne) partent du présupposé qu’il existe à l’encontre des moyens et des méthodes de la physique classique un obstacle principiellement insurmontable – le « principiel » restant indémontré. Dans cette situation, on ne voit nullement, en tant que philosophe, quel sens peut bien avoir par exemple la discussion de la possibilité d’une réconciliation de l’indéterminisme de la théorie quantique avec la théorie kantienne des catégories, dès lors que le formalisme de la mécanique quantique représente seulement une possibilité mathématique descriptive et que l’impossibilité d’un traitement physique classique des résultats expérimentaux en physique atomique n’est pas démontrée principiellement. Cela se ramène à ce qui est fondamentalement possible et impossible, et le philosophe ne saurait être sur ce point, comme nous l’avons dit, trop tatillon. L’existence factuelle de théories non classiques et leur employabilité pour maîtriser théorétiquement les problèmes n’est pas aux yeux du philosophe une raison suffisante pour intervenir dans ces discussions « épistémologiques », à moins qu’il ne se sente autorisé, comme récemment Theodor Haering, à rejeter les prétentions philosophiques de physiciens philosophant sur des bases dépourvues de fondement (in : Die Tatwelt, Jg. 18, H. 1, p. 43 ss. : « Quantenmechanik und Philosophie »).
Une possibilité d’aborder le problème de la fondation apriorique de la science par des moyens légitimes se présente quand on envisage le progrès de la maîtrise de la nature et qu’on le soumet à une analyse historico-épistémologique. Car, aussi douteux et problématique que soit le concept de progrès au regard du théorique et de ce qui est réellement « connaissable », on ne peut douter que le développement de la science expérimentale se manifeste dans une domination croissante de la réalité, et l’on peut donc incontestablement parler en ce sens d’un progrès continu. « Chercher au moyen d’une analyse du processus de développement de la physique expérimentale les forces motrices et formatrices qui s’avèrent décisives pour ce développement ou y participent de façon essentielle, fait donc sens. Une telle analyse ne devrait pas seulement permettre de comprendre la cohésion interne du progrès authentique et incontestable mais aussi être d’une importance capitale pour le versant théorique de la science naturelle. Car il va de soi que les facteurs qui contribuent de manière essentielle à la production de résultats expérimentaux, non seulement ne doivent pas, au niveau théorique, être négligés, voire convertis en leur contraire, mais en outre ils doivent offrir le fondement inaliénable du travail de théorisation scientifique et de toutes les considérations attenantes. » C’est en ces termes qu’en d’autres lieux j’exprimai cette possibilité et esquissai le statut de l’analyse épistémologique historico-critique11.
Ernst Mach avait déjà eu l’idée d’emprunter cette voie, bien qu’il ne lui fut pas possible de la suivre de manière cohérente en raison de ses présupposés empiristes. « Sans être le moins du monde philosophe ni vouloir recevoir ce titre, lisons-nous dans ses écrits, le chercheur scientifique a le plus grand besoin d’élucider les processus par lesquels il acquiert et élargit ses connaissances. La route la plus évidente pour ce faire est de porter son attention sur l’accroissement des connaissances dans son domaine propre et ceux qui lui sont voisins, et surtout d’examiner un à un les motifs directeurs des chercheurs. »12 Mais tandis que Mach, pris dans l’ivresse du progrès propre à sa génération, avait en vue « l’accroissement des connaissances » et par ailleurs, comme nous l’avons dit, travaillait avec un parti pris empiriste, nous écartons quant à nous le progrès, devenu problématique à nos yeux, des « connaissances » pour nous en tenir au développement technico-expérimental permettant l’accroissement de la maîtrise de la nature.
Si nous analysons une section du développement de la physique expérimentale de façon à pouvoir examiner non pas seulement « un à un les motifs directeurs des chercheurs » mais tous les préparatifs intellectuels et techniques qui contribuèrent de manière essentielle à la réalisation des appareils expérimentaux, des protocoles de recherche et des résultats d’expérimentation, nous trouvons, sans exception, que ce sont les principes de la logique classique et de l’arithmétique, de la géométrie euclidienne et de la mécanique newtonienne qui déterminent en tant que facteurs formateurs de nature mentale et physique le cours du développement expérimental et sont ainsi responsables de l’authentique « développement de la physique ». Cela se manifeste de la manière la plus claire dans les séquences de l’histoire de la physique où s’accomplit le passage de la recherche purement qualitative aux premières déterminations de mesure, là où, par conséquent, les anciens chercheurs se trouvaient devant la tâche de déterminer les relations qualitatives de dépendance aussi par leur côté quantitatif, par les causes et les effets de leurs grandeurs, quantités et intensités – en un mot : quand on voulait mesurer mais que l’on n’avait pas encore d’instruments de mesure. Il devient ici parfaitement clair que la recherche expérimentale de la nature commence avec les premières réflexions à l’origine des instruments d’expérimentation et de mesure, et que les concepts de base et les relations fondamentales de la logique et de l’arithmétique, de la géométrie euclidienne et de la mécanique newtonienne portent et pénètrent l’ensemble du développement de la physique.
C’est le mérite de Dingler d’avoir le premier reconnu et dégagé ce rôle fondateur des « apriorités classiques » (pour le dire de manière courte). Pour apprécier pleinement l’importance de l’accomplissement de Dingler, il faut avoir à l’esprit que la découverte de la base idéaliste-activiste du développement de la physique découle, sur des aspects essentiels, de la fondation épistémologique désignée traditionnellement par le nom d’idéalisme. Car, dans l’origine et le cours du développement de la physique, les apriorités classiques interviennent sous la forme d’instructions pour l’agir et de règles de production qui à leur tour ont leur fondement ultime, selon Dingler, dans la « volonté d’évidence » (Willen zur Eindeutigkeit). De cette situation il résulte qu’est totalement secondaire l’exigence, correspondant seulement de manière extérieure, pour ainsi dire, aux épistémologies idéalistes de marque kantienne, de placer les apriorités classiques au fondement aussi du traitement théorique des résultats expérimentaux (car, nées de la volonté d’évidence, les apriorités classiques sont ce qui rend possible le développement lui-même de la physique).
Il est clair que cette exigence ne peut être directement remplie que de manière limitée. Dingler l’a lui-même dit et redit, et il a tout aussi souvent affirmé que, dans la plupart des cas, pour une maîtrise théorique des résultats de mesure, des « concepts-rustines » (Deckbegriffe) devaient être introduits, qui selon les circonstances pouvaient aussi bien ne pas être « classiques ». Le concept de Dingler de « concept-rustine » correspond à ce qu’en discutant du mathématisme nous avons appelé « solution provisoire », et l’on comprend facilement que la compétition entre physique classique et non classique, à ce point de vue, doit se traduire par une différence de « mentalité ». Ce qui d’un côté est regardé comme donné par la nature et définitif et sert de base à des conclusions de grande portée conformes à la « nature » et à la « connaissance », de l’autre côté (classique) est considéré comme un simple « concept-rustine » (qui comporte en soi la tâche d’étayer pas à pas de tels concepts par des schémas conceptuels classiques et, à terme, de les remplacer par ces derniers). La réconciliation continument recherchée et à ce jour non réalisée entre la physique classique et moderne s’accomplira quand les physiciens modernes admettront que les théories non classiques, tout comme les théories classiques qui ne sont pas encore rattachées à la mécanique, doivent être considérées comme des concepts-rustines et en tireront les conséquences.
Il ne peut être notre tâche ici de traiter en détail du système dinglerien – que Dingler nomme le « système de l’évidence méthodique » (eindeutig-methodische System). Disons seulement encore que la fondation dinglerienne de la science naturelle mathématique est d’une importance philosophique d’autant plus grande qu’elle place le cœur inaliénable de l’idéalisme et de la fondation a priori de la connaissance dans sa juste lumière et ouvre de surcroît des perspectives significatives. L’idéalisme philosophique est, on le sait, largement tombé en discrédit du fait qu’on a vu dans les « idées » des normes supraterrestres, détachées de la réalité du monde, et que l’on se croyait ainsi autorisé à rejeter tout « idéalisme » en raison de son caractère supposé hors de la réalité. Hans Heyse, dans son œuvre fondatrice Idee und Existenz, a pris position à très juste titre contre cette conception, et démontré que le véritable cœur de la doctrine platonicienne des idées (le fondement de toutes les philosophies et gnoséologies idéalistes) était l’indissoluble lien de l’idée avec la réalité politico-historique. Il faut sans doute mettre cette conception en parallèle avec le fait de base constituant, en référence à la science naturelle mathématique, le cœur du système de l’évidence méthodique. Ici, « l’idée » n’a pas, comme chez Kant, la fonction de rendre possible la construction systématique de la théorie scientifique ; elle est engrenée dans l’existence du tout de la science naturelle mathématique – du tout qui s’étend de la planification avant la construction des instruments d’expérimentation et de mesure jusqu’à l’interprétation et connexion des résultats expérimentaux. Mais dans la construction des outils de recherche et dans la conduite des expériences l’apriorique-idéel entre en jeu sous la forme de « l’apriori poïétique » (Herstellungsapriori) comme une force active qui, de la manière la plus « réelle » qui soit, intervient dans la réalité de manière formatrice et créatrice.
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IV
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Nous ne sommes pas encore parvenus à la strate la plus profonde. Derrière les apriorités classiques qui en tant qu’idées formatrices dominent et imprègnent l’ensemble de la science naturelle mathématique, apparaissent en tant qu’idées porteuses ultimes la volonté de maîtrise univoque de la réalité naturelle et le concept d’une nature fluctuante, plus ou moins instructurée. Ainsi, la « mécanistique » tout entière de « l’image du monde » physique classique devient un instrument de maîtrise mentale et technique du donné. Il ne s’agit pas, dans cette approche, d’une investigation de la structure du donné : le donné se fait structurer et par là même devient propre à être pensé et manipulé.
À l’opposé, on trouve la conception de la structure existante du donné (qui doit être « étudiée »), à laquelle, tant pour la physique classique que non classique, l’idée de la « machine du monde » confère son fondement ultime. Ce qui dans le cadre du système de l’évidence méthodique sert de moyen pour l’appréhension intellectuelle et la maîtrise technique du réel, apparaît là comme édifice et fonction de la machine du monde. Il est tout à fait indifférent que la machine du monde soit pensée comme composée de corpuscules intuitionnables ou de relations mathématiques non intuitionnables, indifférent qu’on l’intègre dans un espace euclidien à trois dimensions, dans un continuum espace-temps non euclidien à quatre dimensions ou dans n’importe quelle autre configuration spatiale avec autant de dimensions que l’on veut, indifférent encore qu’elle fonctionne dans sa microstructure d’après des lois causales-mécaniques ou d’après des lois « seulement statistiques ». Dans l’idée fondamentale d’une machine du monde cachée « derrière » le « monde des sens », et qui bourdonne à côté de son créateur divin selon la volonté de celui-ci, la physique classique et la physique mathématique s’accordent, et c’est bien à tort que cette dernière prétend avoir surmonté le mécanisme. La mécanicité métaphysique, c’est-à-dire l’idée de la machine du monde, ne sera surmontée que par un nouveau principe de base, une autre idée fondamentale – que ce soit en convertissant, au sens de Dingler, la question de la structure du monde en tâche d’agir pour structurer le monde en vue de le rendre pensable et manipulable (où la mécanique physique classique est nécessairement le seul instrument possible de réalisation) – ou que ce soit en prenant pour point de départ un concept de nature entièrement différent.
Que faut-il entendre, cependant, par concept de nature entièrement différent ?
Nous serons plus à même de répondre à cette question quand nous l’aurons examinée sous l’angle d’une problématique connue et souvent discutée, qui se rapporte aux limites de l’efficacité de la méthode physique ou plutôt aux limites du système de l’évidence méthodique.
Ici, c’est bien connu, c’est le biologique qui occupe la place centrale, où se remarque surtout la circonstance que l’organisme vivant nous impose la question du but de ses organes et de leurs prestations, tandis que dans un système physique, de quelque degré de complexité que ce soit, pour peu qu’il ne s’agisse pas d’un « organisme », une telle nécessité n’apparaît pas.
On peut certes appréhender les organes des plantes et des animaux de manière purement morphologique, c’est-à-dire sans tenir aucun compte de la dimension physiologico-téléologique, ce qui, en grand style et dans l’intention de fonder théoriquement la morphologie comparative, fut réalisé de manière conséquente pour la première fois par Geoffroy Saint-Hilaire, et qui est encore courant, dans une optique pratique de classification, dans la systématisation zoologique et botanique. De même, on peut tout aussi bien interpréter les processus au sein de systèmes et agrégats inanimés de manière téléologique. Mais, dans le premier cas, se limiter à l’examen purement morphologique n’abolit pas la nécessité de la question de la finalité, pas plus que l’explication physico-chimique complète d’une réaction enzymatique ne répond à la question du rôle de cette réaction dans le métabolisme de l’organisme, laquelle est justement la question biologique spécifique. Mais, dans le second cas, c’est un élément d’une importance capitale que les faits considérés n’imposent aucunement le questionnement téléologique. Toutes les spéculations téléologiques que l’on peut avoir au sujet par exemple de la formation du système planétaire, de la position de l’axe terrestre, etc., et qu’un Herder a développées de manière si convaincante, sont précisément des spéculations au sens le plus exact du terme, c’est-à-dire que l’on peut certes y recourir mais il n’y a rien là-dedans qui puisse être gagné au sujet de la question qui leur sert de fondement. La formation du système planétaire, la position de l’axe terrestre, les constantes physiques de l’eau et de l’air – tout cela peut être complètement compris sans questionnement téléologique, du moment que les causes efficientes respectives sont complètement connues. L’organisme, au contraire – indépendamment de l’état des connaissances physico-chimiques –, n’est jamais compris qu’autant que l’on peut savoir quel sens assigner aux particularités morphologiques et physiologiques pour le tout de l’organisme.
Le grand Kant, dans la Critique de la faculté de juger, a reconnu et cherché à fonder le droit de la question relative aux finalités des propriétés et prestations des organismes. Mais la meilleure formulation des faits est fournie par Schopenhauer, quand il écrit que « les causae finales doivent être notre guide dans l’intelligence de la nature organique, comme les causae efficientes dans celle de la nature inorganique ». « De là, en anatomie ou en zoologie, notre étonnement mêlé de colère quand nous ne pouvons trouver la destination d’un organe donné, comme, en physique, à la vue d’un effet dont la cause demeure cachée : et dans un cas comme dans l’autre nous tenons, nous posons pour certain ce qui nous échappe, et nous continuons nos recherches, malgré l’insuccès répété des tentatives antérieures. Tel est par exemple le cas pour la rate : on ne cesse d’amasser les hypothèses sur son utilité possible, et cela jusqu’au jour où l’une d’entre elles se confirmera comme la véritable. » Et plus loin Schopenhauer souligne le sens et la valeur de la réflexion téléologique en ces termes : « Même dans l’explication des simples fonctions, la cause finale est de beaucoup plus importante et plus appropriée à la question que la cause efficiente : si elle est la seule à nous être connue, nous sommes instruits de l’essentiel et satisfaits ; la cause efficiente, au contraire, à elle seule nous est de peu de secours. Supposons, par exemple, connue la véritable cause efficiente de la circulation [sanguine] que nous sommes encore occupés à chercher : nous ne serions guère avancés, si nous ignorions la cause finale, à savoir que le sang doit passer dans le poumon pour s’y oxyder, et rejaillir ensuite vers les organes pour les nourrir ; la connaissance de la cause finale, au contraire, même sans l’autre, a jeté une grande lumière dans nos esprits. »13
Comme on le sait, la saisie téléologique de l’organisme renferme en elle le problème majeur de l’organique, le problème du vitalisme ou de l’autonomie, un problème qui appartient à la philosophie naturelle car elle culmine dans la question de savoir s’il est permis d’introduire la « cause finale » – qu’on veuille l’appeler « force vitale », « entéléchie », « plasticité » (nisus formativus) ou encore « le tout » – non seulement comme principe régulateur du jugement mais aussi comme principe constitutionnel d’explication. C’est ainsi que le problème du vitalisme apparaît souvent comme l’objet majeur de la philosophie naturelle ; mais il convient aussitôt de faire remarquer que, même si cette permission devait être refusée avec de bonnes raisons, cela ne suffirait pas à réprimer le sentiment de doute toujours renaissant, auquel seul un autre concept de la nature pourrait ôter sa justification logique.
En outre, il faut appeler l’attention sur les questions autour de l’historicité dans le cadre de la nature. Le point central de tous les problèmes attachés à ces questions se trouve dans la circonstance, déjà énoncée par de nombreux penseurs, que le véritable flux temporel lié à tout devenir n’entre pas dans les équations de la science naturelle mathématique. Dans la physique mathématique, à la place de la succession causale dans le cours du temps orienté univoquement du passé vers le futur, on se sert d’une dépendance purement « fonctionnelle » et indépendante du temps, ce qui conduisit Mach, c’est bien connu, à se débarrasser entièrement du concept de causalité et à le remplacer par celui de dépendance fonctionnelle. Or, de même que la physique ne peut se passer, dans sa construction, ni du temps ni de l’authentique causalité inscrite dans le temps – car elle ne serait alors pas du tout capable de produire des équations –, de même les sciences historiques, dans leur totalité, ne peuvent se passer de la pensée temporelle et causale.
Les sciences historiques doivent même aller au-delà de la pensée causale-temporelle impliquée dans les équations de la physique mathématique, parce que dans leur domaine les événements uniques jouent un rôle fondamental, de sorte qu’il entre ici un plus haut degré de liaison et dépendance au temps, que l’on peut appeler, en l’opposant à la liaison et dépendance relative des processus causaux physiques, répétés et répétables, une liaison et dépendance absolue. Car, si la succession temporelle se voit dissoute dans la physique mathématique « achevée », cela tient ultimement à ce que celle-ci ne peut intégrer dans son système que des effets reproductibles. L’activité la plus essentielle de la physique expérimentale ne consiste pas, comme on le croit souvent, à « observer » la « nature » ; elle conduit bien plutôt à extraire de la diversité du réel des effets isolés, et ce de façon que chaque effet isolé puisse être reproduit à volonté de la même manière exactement. Quand il se produit quelque chose d’inattendu, de jamais vu, la physique ne considère pas ce phénomène comme quelque chose d’unique, mais au contraire le travaille aussi longtemps que nécessaire pour ou bien qu’il s’inscrive dans le domaine des effets reproductibles déjà connus ou bien qu’il cristallise en tant que nouvel effet reproductible. Il ressort de ceci que le « temps » tel que le voient l’historien et l’historien de la nature, pour la physique en quelque sorte n’existe pas. C’est l’effet en tant que tel qui est essentiel, ainsi que sa reproductibilité ; quand il apparaît ou est produit, est complètement indifférent. Au contraire, les objets des sciences naturelles historiques sont liés au temps de manière absolue. L’apparition des premiers mammifères terrestres, l’atrophie du bassin des siréniens, la chaîne hercynienne, et même, déjà, la formation d’une roche sédimentaire déterminée – tout cela, ce sont des événements uniques, authentiquement historiques.
Qu’il en découle pour la recherche en histoire naturelle des méthodes et des lois spéciales, n’a besoin d’aucune démonstration ou fondation, et ce serait une tâche importante de la philosophie naturelle, en suivant l’histoire de la recherche naturelle historique de Leibniz, d’isoler de l’abondante matière scientifique de Buffon jusqu’aux temps présents les idées, méthodes et lois des disciplines naturelles-historiques afin d’éclairer leur structure logique et épistémologique. Mais la question centrale de la philosophie naturelle, qui se pose au contact de ces faits et contient en soi toutes les autres questions connexes, est de savoir si cette méthode et ces lois spéciales peuvent revendiquer pour elles, en termes philosophiques, un droit spécial ou bien si elles ont un statut provisoire, c’est-à-dire s’il est possible d’appréhender les événements historiques uniques comme des conséquences nécessaires de l’interaction des facteurs qui dans le domaine de la physique constituent les éléments des effets reproductibles. Mais ici, encore une fois, s’immiscera toujours le sentiment de n’avoir pas saisi l’essentiel, même quand la liaison avec la physique aura été démontrée logiquement nécessaire et principiellement possible. La tentative de justifier logiquement ce sentiment lui-même ne serait possible que sur la base d’un « concept de nature fondamentalement différent » (et forcément apriorique).
Pour finir, abordons ces modes de recherche et d’analyse qui ne sont pas, ou pas directement, en relation avec la recherche causale dans le sens scientifique commun, en particulier physique.
Au premier plan se trouve ici la morphologie idéaliste, avec ses réflexions de fond sur le concept d’homologie. Un puissant courant de recherche et de pensée, historiquement attaché aux noms de Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire, Goethe, de Candolle – pour ne citer que les plus importants –, et qui avec Carl Gegenbaur et Ernst Haeckel a pratiquement disparu de la scène pendant des décennies, a refleuri au siècle présent. Le problème central de la morphologie idéaliste tourne aujourd’hui autour de la question de savoir si la morphologie comparative en tant que science des relations de forme et de ressemblance des organismes devrait être fondée et orientée typologiquement ou phylogénétiquement. Cela semble être de prime abord une question limitée à la discipline, et ça l’est jusqu’à un certain point et selon une certaine approche ; cela devient toutefois une question de philosophie naturelle, et touche même au principal objet de celle-ci, dès lors que la critique de la fondation phylogénétique de la morphologie comparative tourne au rejet de la théorie de la descendance et de la recherche causale-historique elle-même.
En étroite relation avec ceci se posent les questions typiques de la pensée de la morphologie idéaliste, savoir s’il est permis et justifié de considérer des propriétés structurelles globales des animaux et des plantes au point de vue de l’utilité. Car, si chaque organe et chaque processus organique nous pousse à la question de la finalité, c’est-à-dire de l’utilité pour l’animal, les éléments des plans structurels des grandes familles ne sont pas concernés par les questions de finalité et d’utilité. De fait, on ne demande la finalité et l’utilité que des organes particuliers, et spécialement de leurs arrangements particuliers, non la finalité et l’utilité du plan originel. De ce dernier on peut seulement dire qu’il est ce qu’il est, et la question de sa finalité et utilité pour l’individu est dépourvue de sens parce qu’il ne représente rien de plus que le plan général de la classe tout entière. Mais justement en ceci il y a conflit avec la théorie darwinienne, « mécaniste », de la descendance, qui requiert une prise en compte continue de l’utilité si l’on n’entend pas le « plan structurel » comme un concept général au sens nominaliste.
Ainsi, le problème central de la morphologie idéaliste et celui également de la théorie de la descendance débouche sur le problème des universaux de la philosophie, ce qui devrait suffire à démontrer l’importance pour la philosophie naturelle de la morphologie idéaliste et sa relation avec la problématique de fond de la science de la nature.
Le renoncement à la relation causale, nécessaire et essentiel dans toute recherche de morphologie idéaliste, en soi ne contredit bien sûr pas la recherche causale et l’exigence d’explication causale. Les difficultés se présentent seulement quand des relations « idéelles » de nature non causale sont avancées pour expliquer des phénomènes qui selon la conception scientifique courante réclament une explication causale. Pour éclairer ce problème, je renvoie à l’excellente étude de Hans André sur la polarité de « l’individualité » et de la « reproduction » parmi les plantes14. André montre comment la loi non causale de la « polarité individualité-reproduction » est présente dans l’ensemble de la flore, et voit en elle la clé pour la solution du problème de la métagenèse ou alternance de générations, qui normalement, c’est-à-dire au point de vue de la science naturelle courante, exige une solution causale dans le cadre de la théorie de la descendance. Nous retrouvons ainsi la problématique des fondements. Car maintenant se pose la question : quelle fondation peut être apportée au « nouveau » point de vue (historiquement parlant, il est ancien !) et dans quelle relation se trouve-t-il avec l’« ancien » point de vue (historiquement parlant, il est « nouveau » !) ?
La notion de « concept fondamentalement différent de la nature », qui apparaissait déjà dans les problèmes traités plus haut, se manifeste ici plus clairement, même si ses contours ne peuvent encore être tracés (ce qui n’est pas non plus notre objet ici). Ce qui est clair, c’est que la question de la fondation du « nouveau point de vue » ne peut avoir sa justification que dans un concept de nature qui n’ait rien à voir avec celui de machine du monde ni avec celui d’une nature fluctuante, pour ainsi dire informe et devant d’abord être structurée par nous-mêmes, et qui en revanche représente en soi – ce concept – une idée, un « acte de positionnement préalable » (Setzung im voraus). Quiconque part du concept de machine du monde doit nécessairement ignorer les problèmes soulevés ici, comme on le voit dans toutes les images physiques du monde (qui se fondent toutes sur le concept de machine, qu’elles soient « mécaniques », « électrodynamiques », « énergétiques », « relativistes », « quantiques », ou comme on voudra les nommer). Quiconque, partant du concept d’une réalité fluctuante et de la volonté d’évidence, développe l’instrument de la maîtrise mentale et technique de la réalité, appliquera cet instrument partout et ne laissera subsister d’autres modalités de recherche et d’examen, sans considération d’un « nouveau point de vue », que dans la mesure où ce seront des mesures nécessaires à l’analyse et à la mise en ordre du donné.
Supposons que ce travail d’analyse et d’édification tel que le préconise le système de l’évidence méthodique s’applique sans restriction dans les domaines biologique et historique également, supposons en outre que tout ce qui, de reste, semble se baser sur un « nouveau point de vue » se laisse interpréter complètement comme travail préparatoire méthodique pour l’analyse et l’arrangement du donné : la question d’un concept fondamentalement différent de la nature ne deviendrait pas pour autant sans objet. Car toujours se manifestera, tantôt ici et tantôt là, tantôt fortement et tantôt faiblement, le besoin de voir dans la nature davantage et autre chose qu’une masse, quand bien même originaire, vivante et parcourue de forces, mais au fond informe et anarchique, qui recevrait grâce à nous seulement une structure et un ordre nomothétiques. Ici se manifeste clairement l’émotionnel, l’irrationnel, et nous comprenons à présent l’importance de la question, posée quand nous avons discuté de la pensée de Lotze, de la justification de tels éléments dans les affaires de fondation épistémologique.
Ainsi l’objet principal de la philosophie naturelle débouche-t-il en fin de compte sur la métaphysique et l’ontologie, c’est-à-dire là où, dans un sens difficilement saisissable par des mots et en tout cas pas dans le sens scientifique, il est question des concepts de « nature » et de « monde » dans leur signification première et ultime, la plus profonde, ainsi que de la finalité la plus haute, enracinée dans l’éthique, de la science. Il n’y a absolument rien que la « recherche » – au sens scientifique – puisse faire ici. Car toute recherche dans et de la nature présuppose toujours un concept déterminé de la nature, même s’il est souvent flou dans la conscience du chercheur et lié à l’opinion erronée que ce concept serait tiré de « l’empirie » par « induction généralisatrice ». Même Goethe, qui, comme on le sait, se flattait d’avoir été, au contraire de la science de l’école, un observateur de la nature sans contraintes, sans préjugés, fidèle et soumis aux phénomènes, portait en réalité avec lui un concept de la nature et du monde essentiellement achevé. Ce concept était toutefois différent de celui des « mathématico-opticiens », ce qui signifie que la nature parlait à Goethe dans une autre langue et se dévoilait à lui par une autre image (celle dont il portait les contours en lui). Nous savons aujourd’hui que cette image n’est pas « fausse », comme les physiciens de l’école le dirent, mais aussi que Goethe se trompait lui-même quand il crut avoir porté à l’optique newtonienne un coup mortel. Cette singularité ne peut étonner que ceux qui n’ont pas encore compris que la nature, toujours bienveillante, « confirme » ce que l’on veut voir confirmer car elle le peut dans son infinie et inépuisable richesse. C’est justement pourquoi la question du concept vrai de la nature est un problème de la métaphysique et de l’ontologie – là où la philosophie naturelle, avec confiance, remet son objet à la dernière et à la plus haute instance et cesse d’être une « philosophie naturelle » au sens étroit.
Notes
1 Th. Vahlen, « Die Paradoxien der relativen Mechanik ». Deutsche Mathematik, 3e supplément, Leipzig 1942, p. 27.
2 B. Bavink, Ergebnisse und Probleme der Naturwissenschaften, 7e éd., Leipzig 1941, p. 128.
3 B. Thüring, Albert Einsteins Umsturzversuch der Physik, 1e éd., Berlin 1941, pp. 33 ss.
4 M. Schlick, « Naturphilosophie ». In : M. Dessoir, Die Philosophie in ihren Einzelgebieten, Berlin 1925, p. 440.
5 F. Rosenberger, Die Geschichte der Physik, Braunschweig 1887-1890, 3 vol., p. 771.
6 W. Müller, « Die Lage der theoretischen Physik an den Universitäten ». Zs. f. d. ges. Natwiss. Heft 11/12, 1940, pp. 281-298.
7 Le professeur W. Fucks d’Aix-la-Chapelle a eu la gentillesse de me montrer ces possibilités, ce pour quoi je tiens à lui exprimer ici mes remerciements les plus amicaux.
8 M. Planck, Wege zur physikalischen Erkenntnis, Leipzig 1933, p. 169.
9 H. Lotze, Metaphysik, 2e éd., Leipzig 1884, p. 4.
10 H. Driesch, Wissen und Denken, Leipzig 1919, p. 72 ss.
11 E. May, « Über die Anfänge der Elektrik ». Zs. f. d. ges. Natwiss., Heft 9/10, 1940, 217-242, p. 217.
12 E. Mach, Erkenntnis und Irrtum, 3e éd., Leipzig 1917, préface.
13 A. Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation, Supplément au Livre II, Ch. 26. [Traduction française d’A. Burdeau]
14 H. André, Die Polarität der Pflanze als Schlüssel zur Lösung des Generationswechselproblems, Jena 1938.
