Armes inégales et autres poèmes de Strindberg

On ne présente pas August Strindberg (1849-1912). Sa poésie est cependant peu connue en France et n’a fait l’objet que de rares traductions occasionnelles, éparses, que nous n’avons pu consulter. Nous ne savons donc si les textes suivants ont été déjà traduits ou non ; le plus probable est que nombre d’entre ces poèmes sont ici pour la première fois en français.

Les sources officielles, telles que le Musée Strindberg, citent trois titres pour les recueils de poèmes de Strindberg publiés de son vivant. Les poèmes qui suivent sont tirés du premier d’entre eux, Poèmes en vers et prose, de 1883. Les textes de ce recueil sont des poèmes en vers à l’exception d’un poème d’une quinzaine de pages qui mêle prose et vers. Notre choix pour ce billet a retenu dix poèmes en vers.

Ces poèmes datent de la période « radicale » de l’auteur. Un lecteur attentif remarquera cependant que certaines tendances se font déjà jour dans ce « radicalisme » annonçant l’évolution ultérieure. Face à une telle situation, deux attitudes peuvent s’opposer, s’agissant de la façon dont on pourrait qualifier globalement « l’idéologie », l’idearium de l’auteur. Ou bien sa jeunesse est la plus représentative, et la maturité est alors une décadence intellectuelle, ou bien la maturité est représentative, et la jeunesse est alors une simple étape. Cela dépend de la qualité des idées, et par là nous n’entendons nullement leur orthodoxie selon tel ou tel point de vue, mais leur originalité ou celle de leur articulation, et il nous paraît alors indubitable que le Strindberg de la maturité est Strindberg lui-même, considéré du point de vue des idées.

Le Strindberg de la maturité est un véritable penseur original. Nous voulons le qualifier par le biais de trois citations. La première (1) en reprenant ce que nous avons dit dans un autre billet de traductions de poésie suédoise (Tor Hedberg, ici) : « [L]es débuts de Strindberg ont donné lieu à un procès pour blasphème, la fin peut être résumée par cette réponse à la question « Que pensez-vous de ceux qui disent que l’homme descend du singe ? » : « Ils disent vrai en ce qui les concerne. » » La seconde (2) : « Je suis chrétien, c’est-à-dire je suis un surhomme. » Le rattachement à la foi chrétienne, essentiellement via Swedenborg, ne renie donc pas le nietzschéisme de phases antérieures, mais constitue une synthèse. C’est l’expression la plus originale de la pensée de Strindberg, une synthèse d’opposés, et ce tour de force, si on accepte de suivre Strindberg, ne peut être traité comme secondaire par rapport à un radicalisme juvénile reprenant sans travail synthétique propre des thèmes en vogue. La troisième (3) : « Espérons-nous que les Lumières prennent fin avec lui [Zola] ? Oui, nous l’espérons ! » C’est la conclusion d’un texte du Livre bleu I intitulé « Den svarta upplysningen » (Les Lumières noires) : le traducteur français de ce texte – Les Livres bleus I-II sur quatre ont été partiellement (très partiellement) traduits en français – a été si épouvanté par le texte original qu’il a repris l’expression de « Lumières noires » du titre dans le passage pour en altérer le sens, en écrivant « Peut-on espérer que les Lumières noires prendront fin avec lui ? », si bien qu’il n’est pas du tout clair, pour le lecteur français, que ce sont des Lumières elles-mêmes que Strinberg espère la fin, et non de certaines Lumières qui seraient noires, car on peut entendre cette expression comme portant sur un sous-ensemble plutôt que sur l’ensemble lui-même affublé du qualificatif « noir ». Or cet adjectif n’est pas dans le passage original : « Hoppas vi att upplysningen är slut med honom? – Ja, vi hoppas! », le traducteur a clandestinement déformé la pensée de l’auteur, coupable à ses yeux d’espérer la fin des Lumières.

Dans les poèmes qui suivent, certaines tendances ultérieures sont déjà présentes en germe. Dans ce radicalisme qui tend au nihilisme politique (nous y revenons infra), le facteur héréditaire commence à prendre un caractère explicatif central. La génération de 1840, avec son progressisme bourgeois, est étrillée. L’alignement sur les mouvements de tempérance par la dénonciation des effets de l’alcool est manifeste. La dénonciation des « dieux du temps » en tant que divinités du paganisme scandinave, dans « Les imprécations de Loki, » se conclut par une proclamation de « l’Unique » (« den Ende ») éternel. Le passé peut servir de contrepoids au présent : les chevaliers de jadis sont plus respectables, dans le poème « Jadis et Aujourd’hui », que les « chevaliers » contemporains.

Les tendances nihilistes, au sens politique, de Strindberg sont apparentes dans le recueil, en particulier dans le poème ici traduit « L’édition populaire », où Strindberg oppose la poudre à canon, arme onéreuse des princes, à la dynamite, arme bon marché des nihilistes. Strindberg défend à sa manière le principe anarchiste de la « propagande par le fait ». (Mais la politique n’étant jamais complètement libre d’ambiguïtés, dans ce poème il la défend de façon expresse dans le cas de la Russie tsariste, à une époque où les attentats anarchistes commençaient à s’y multiplier, c’est-à-dire contre un ennemi national traditionnel de la Suède, ennemi l’ayant notamment amputée de la Finlande, soit quasiment le territoire suédois actuel. Et quand le roi Oscar II de Suède applaudit à la première représentation d’une pièce jugée par d’aucuns « nihiliste » car elle met en scène des révolutionnaires, cette pièce se passe également en Russie avec des personnages russes : voyez le propos introductif du traducteur au poème « Nihilisme royal » ci-dessous.) Par ailleurs, dans le poème « Armes inégales », l’« esclave » maure défend la noblesse du poignard en rappelant que c’est un poignard qui abattit Jules César au moment où « il ourdissait ses plans ». – Pour un exemple de poésie anarchiste suédoise, voyez nos traductions du poète prolétarien Leon Larsson ici.

Strindberg prétend n’avoir pas une haute idée de ce qui se trouve dans ce recueil, en particulier s’agissant de la dernière partie qui réunit des poèmes de jeunesse. De ces derniers nous n’avons retenu que le poème « Au bord de l’étang », qui paraît au traducteur que nous sommes aussi excellent que les poèmes des autres parties.

Portrait d’August Strindberg par Christian Krohg, 1893.

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Poèmes en vers et prose
(Dikter på vers och prosa, 1883)

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Biographique (Biografiskt)

Je jouais du pipeau,
chantais des chansons tristes,
mais personne ne voulait pleurer,
et la danse ne commençait jamais.

Alors je sortis et,
me plaçant au coin de la rue,
je battis du tambour
en montrant un ours.

À l’ours les gens donnèrent du sucre,
tandis qu’ils auraient voulu me frapper,
et quand je voulus chanter
personne n’écouta.

Alors j’endossai la livrée d’un bouffon
et fis de bons tours ;
quand je tirai la langue,
les gens crièrent de joie.

Les carrosses s’arrêtèrent
et les grands à l’intérieur :
« Quel drôle de diable !
Il ira loin, celui-là. »

La foule jubile quand les maîtres
prennent des coups de bâton,
mais si cela devient sérieux
on appelle la police.

Alors je fus accusé de plaisanter
de tout ce qui est divin,
car c’est divin, certes,
d’être conduit par une paire de chevaux.

Il ne me servit à rien de protester,
ma défense ne fut pas jugée valable,
à savoir que ce n’était pas une plaisanterie
mais tout ce qu’il y a de plus sérieux.

Alors je pris l’habit noir
et montai dans la chaire du prédicant,
où je pus entendre les gens ronfler
comme des cochons au soleil.

En criant j’en réveillai quelques-uns,
de même que le consistoire,
mais alors je perdis mon habit noir,
on me tira de la chaire.

Je ne fus pas ordonné,
je n’avais pas la foi :
c’est la vieille chanson
sur le même air ancien.

Je pris mon pipeau cassé,
le mis dans mon sac,
détendis mon tambour,
emballai mes affaires.

Et je vagabonde par le monde
en quête d’aventures,
pour oublier et être oublié
et guérir ma blessure.

Et les années passent,
ma blessure cicatrise,
et tout est tellement immobile,
comme dans un marécage

où coassent les grenouilles
au chant sourd des moustiques
et les champignons dorment
toute la sainte journée.

Seuls les myrtes veillent
et répandent leur morphine
jusqu’à ce que le marais ronfle
derrière les rideaux gris des araignées.

Un jour, on entend dans la forêt
le ra retentissant d’un tambour
et bientôt, par les champs et collines,
la trompette sonne l’appel.

Hourra ! La guerre est déclarée !
Je laisse tomber mon tambour
et, vendant ma pipe,
achète un chassepot†.

Mais qui portera le drapeau ?
On n’en trouve nulle part !
Ce n’est pas avec des troupes éparses
qu’on peut remporter la victoire !

Je sors alors mon mouchoir rouge
avec Garibaldi dessus,
le noue à mon fusil
et : En avant ! Marchons !

À la première salve il tomba,
avant même qu’on eût répondu ;
lui seul mordit l’herbe,
les autres avaient pris la fuite !

On sonne à présent le triomphe
et le corps est emporté.
Ce fut une victoire éclatante,
même si le combat fut si court.

On prépare des funérailles
avec pompe militaire,
on l’ensevelit dans ses vêtements
et son mouchoir rouge.

Près de la tombe une salve est tirée,
et le prêtre prend son livre
et lit tandis qu’on descend le mort –
mais les choses allèrent de travers !

Le mort, qui était païen
et ne supportait pas les prêtres,
se dressa hors du cercueil
et fit un geste au sens indubitable.

Ce fut la fin des réjouissances :
on cria au scandale.
Le mort fut conduit, en tant que blessé,
à l’hôpital le plus proche.

Il y repose sur un sommier de fer
et teste son vieux courage
en cueillant le plomb qui dans la plaie
empoisonne son sang !

Quand la fièvre le prend,
que le démon du délire tourne
avec de la jusquiame autour de son oreiller,
c’est comme un raclement dans sa plaie !

Alors on entend le malade chanter
d’une voix rauque et cassée
de vieilles mélodies
comme un corbeau dans l’automne froid.

Il délire au sujet de sa blessure,
délire au sujet de sa défaite,
mais on l’entend aussi haranguer
ses troupes pour une nouvelle bataille.

Et quand parfois il babille
des mystères de son cœur,
la jusquiame de la haine se flétrit,
l’arbre de la fièvre verdit.

Des brises soufflent dans la salle des malades,
l’air est plein de l’odeur de la mer ;
sa plaie ne lui fait plus mal,
le démon se retire.

Et de petites mains amies
le bordent dans son lit,
pour qu’il fasse de beaux rêves
comme en une prairie de fleurs.

Un jour qu’il se trouvait étendu de la sorte,
faible convalescent
n’attendant que le médecin,
qui lui avait redonné de l’espoir,

il entendit par la fenêtre
un tambour sonner l’alarme.
Aussitôt il sauta du lit,
sentant une chaleur en son cœur.

Entre les tilleuls du jardin
apparaît un drapeau :
c’est la guerre qui recommence,
il reste encore des troupes !

Ses yeux s’injectent de sang
quand on le recouche, épuisé.
Il regarde la table de nuit, noire,
ses douleurs soulagées.

Parmi les bouteilles,
les couteaux et la charpie,
se trouve le plomb retiré de sa blessure,
dans laquelle il pesait si lourd.

« Ah ! si j’étais de nouveau sur pied,
aussi frais qu’avant,
avec le fer de mon sommier
je fondrais un canon.

Avec les clous que vous avez enfoncés
– je ne l’ai jamais oublié –
enfoncés dans mon cercueil,
je forgerais une grenade.

Et, remplie de schrapnell
ôté de mon propre corps,
vous verriez la grenade
monter en l’air comme une comète.

Car il faut viser haut
pour atteindre au but ;
même en tirant contre le ciel,
on manque presque son coup. »

Alors il voit par la fenêtre
un drapeau festonné passer
le long des vieux tilleuls,
tandis qu’il entend un joyeux hourra !

Notre ennemi a triomphé
de nouveau dans la bataille,
les nôtres sont vaincus,
mais ils n’ont pas fui !

Alors il éprouva de la joie,
car il avait enfin compris
qu’à travers la défaite
on vole à la victoire.

Il retomba dans le sommeil
jusqu’à ce que le jour à nouveau se levât
pour saluer de nouvelles victoires
en de nouvelles défaites.

En français dans le texte. Le chassepot était un fusil de fabrication française, du nom de son créateur. Le dictionnaire de l’Académie suédoise ne connaît pas le terme, et il n’y a d’ailleurs pas trace que l’armée suédoise ait utilisé ce fusil.

*

Renonciation d’héritage (Urarva)

Vous vous rengorgez du joyeux temps de votre jeunesse,
vous les vieux, qui blâmez la jeunesse aujourd’hui ;
vous avez toujours été prêts pour les luttes pacifiques,
et recherchiez l’idéal en trinquant et chantant.

Vous avez devant vous une génération morne, fatiguée,
dont le seul but est de défendre de petits intérêts.
Vous qui nous avez engendrés dans une soûlerie,
sûrement vous savez mieux que personne comment c’est arrivé.

Il n’est jamais plaisant d’avoir
à purger la dette d’autrui ;
Boire vous a donné une corpulence appréciable,
et c’est aussi pourquoi vos enfants sont chétifs.

En héritage nous avons reçu vos dettes et votre syphilis,
ainsi que vos promesses des années quarante ;
ayant dévoré le moindre Leckerbiss†,
vous ne nous avez laissé que l’idéal à ronger.

Vous vous enthousiasmiez et teniez des discours
pour le Danemark, la Finlande, la Pologne ;
pour notre idéal nous ne nous enthousiasmons pas,
nous travaillons tranquillement au but de l’avenir.

Vous buviez du ponch et mangiez des petits fours
en l’honneur de la trinité scandinave ;
puisque cette unité s’arrêtait aux paroles,
nous nous contentâmes de l’humanité.

Nous aurions dû renoncer cette succession,
mais la pomme ne tombe jamais loin de l’arbre
et un tel héritage, les enfants le reçoivent
jusqu’à la troisième ou quatrième génération.

En allemand dans le texte : « bon morceau ».

*

Les imprécations de Loki (Lokes smädelser)

Dieux du temps, que j’ai couverts d’injures,
je veux vous injurier encore une fois !
Dieux du temps, que j’ai blasphémés,
je veux vous blasphémer dans un chant !

Vous avez le pouvoir, j’ai la parole,
j’ai la parole en mon pouvoir ;
vous êtes treize à table ;
cela signifie, dit-on,
mort, accidents, calamités :
ne le prenez pas à la légère, dieux,
car il commence à se faire tard :
dieux, soyez sur vos gardes !

Il est vrai qu’autrefois je prenais place
à votre table en tant qu’invité ;
puis, les liens bien serrés,
à votre banquet vous m’avez traîné.
Aussi, vos crimes, c’est Loki
sans doute qui les connaît le mieux.

Les plats remplis me dégoûtaient,
votre vin ne me donnait aucune joie,
et vos chants prenaient le goût des mets
mais étaient fades comme le bouillon du chaudron.
C’est pourquoi, dieux, vous haïssez
Loki, car il n’a point chanté vos louanges.

Non, je ne veux pas chanter vos louanges,
je ne veux pas chanter pour vos mets.
Non, je veux plutôt vous blasphémer
avec ma grande et belle haine !

Vous avez érigé mon bûcher sur la montagne,
creusé ma tombe parmi les glaces,
et le petit nain sournois
trancha tous mes tendons.

Même si vous m’avez attaché les mains,
même si de fers mes pieds sont entravés,
même si vous m’avez cassé les dents,
ma langue reste libre de vous injurier.

J’ai trahi votre secret,
dieux, c’est là mon seul crime !
Et ma langue vous atteignit
jusque dans vos châteaux forts.

J’ai révélé vos manigances
et votre fausse sainteté ;
je n’ai pas cru à vos miracles
ni à votre immortalité.

C’est pourquoi Loki fut par vous
appelé le plus grand calomniateur ;
or il tient pour honneur
d’avoir trahi les traîtres !

Quand la faiblesse châtie la force,
on appelle vengeance le châtiment ;
je n’ai pas rendu hommage à la violence,
c’est pourquoi mon exploit est appelé vengeance.

Soit ! Je me suis donc vengé, dieux,
je me suis vengé, entendez bien !
j’ai déchiré vos atours
et montré votre nudité !

J’ai méprisé votre culte,
jeté vos statues à terre,
et j’ai tué le veau d’or
pour voir si c’était poussière.

J’ai abattu les murs du temple,
brisé les grilles de l’autel,
ouvert des cages cadenassées,
anéanti des clôtures pourries.

Je me suis vengé, divine catin,
j’ai vengé les souffrances de ma jeunesse
quand je fus forcé de t’encenser
et que tu me fis tomber à genoux !

Quand je pus vous jeter la vérité
à la face, divine racaille,
on vit votre firmament vaciller,
vos vieux remparts se fendre.

Dieux et déesses décrépits
courent effarés vers un refuge, vers
des pantalons à bretelles, des jupons de tricot,
pour cacher leurs pudenda flétris.

La force cherche ses lances,
la beauté cueille des feuilles de vigne,
la vertu revêt son armure dorée,
la justice se fait aveugle et sourde.

Le mensonge descend dans le fossé,
attrape des serpents dans la boue,
les attache aux pierres de la montagne
pour qu’ils crachent au visage de Loki.

Et le voilà Loki, attaché :
un contre cent, c’était sa façon,
mais dans le cercle des dieux vils
on continue de s’écrier à cause de l’offense.

Il est attaché, sur la pierre étendu,
mais sa langue reste libre,
et les vieux dieux délabrés
tremblent encore à ses cris.

Car dans les longues nuits de souffrance,
sa femme, près de sa couche rude,
s’expose au venin des serpents
et tend les bords frais du calice.

Quand les serpents perfides dirigent
leurs crochets vers la poitrine de sa femme,
on n’entend plus Loki railler
mais sa voix se fait tempête.

Après qu’il a fait tomber ses fers,
un grand bruit retentit dans les montagnes,
et dans les châteaux et les chaumières
les hommes attendent la fin du monde.

Alors Loki arrête de proférer des injures,
mais des sombres coins de ses yeux
des éclairs luisent, crépitent, flamboient,
et il appelle son fils.

Le serpent de Midgard, destructeur du monde,
déroule son corps squameux,
la queue de l’exterminateur s’agite
sur la course sauvage de la Volga.

Cela crépite et retentit
dans les forêts de Wolchonsky,
cela craque dans les Pyrénées, partout
où se meuvent les anneaux de son ventre.

De son torse enragé il fouette
la Seine, un vieux fleuve saint
des rives duquel montent encore
des murmures d’expiation et de sang.

Mais où le serpent cache-t-il sa tête ?
demandez-vous, dieux lâches.
L’avenir suit éternellement le présent,
la réponse sera votre passé.

Car quand il lèvera la tête,
dieux, ce sera la fin des temps ;
si vous entendez le serpent siffler,
il est facile de prévoir votre chute !

L’incendie couvrira le monde,
brûlera tout ce qui doit l’être,
séparant l’or de la pacotille,
tout ce qui doit vivre ne mourra pas.

Et la vieille terre desséchée,
faite enfin cendre fertile,
par le feu purifiée,
engendrera de nouveau.

En bosquets éternellement verts,
une nouvelle race marchera libre,
non abusée par des manigances de dieux,
de ceux qui brisèrent les esprits d’antan.

Car vous serez tous morts,
vous, grêle engeance des vieux dieux ;
vous étiez nés pour tomber
au moment de voir la tête du serpent.

Mais à vos noirs cercueils,
votre course terminée,
Loki ne verse point de larmes, avec lui
il n’a que son espoir éternellement jeune.

Il vous adressa ses injures,
troubla votre repos de dieux ;
parce qu’il croyait en l’Unique,
il ne pouvait croire en vous.

Sur vos tombes résonne
la parole calme, comme celle d’un ami :
C’est ici que vous reposez, dieux du temps,
le Dieu de l’Éternité vit toujours !

*

Armes inégales (Olika vapen)

Don Almagro de Vicuña,
grand panetier1 à la cour,
est de vieille souche noble

et son sang castillan,
pâle comme le lait, clair comme l’eau,
ainsi que du miel coule paresseusement.

Le fard de sa joue, les liqueurs de sa table
colorent à la fois au-dehors et au-dedans
ce noble sang castillan.

La main ne manie plus l’épée,
ayant trop caressé la fille
sous les baisers de qui son courage a suffoqué.

Un soir, dans la pénombre, il se trouve
face à face avec le maure à la haine obscure,
le porteur d’eau ; aujourd’hui son esclave,

naguère le libre fils du désert, qui
cultiva ce pays, édifia ses villes
et ne garda pour lui qu’une sépulture.

« Halte, hidalgo ! Le fer au vent !
L’esclave et le maître ici s’affrontent ;
tu as ton épée, j’ai mon poignard !

Jadis, à armes égales,
nous combattîmes sur les champs de Castille
ainsi que deux peuples libres ! »

Mais le noble panetier
pâlit sous son fard vermillon,
sa main fanée ne peut faire un geste.

« Je te laisse ta misérable vie, esclave :
l’épée ne croise point avec le poignard,
un combat inégal est une infamie. »

« Eh quoi ! tes pères, hidalgo,
ont brisé nos éclatantes alfanges
et nous ont dépouillés de nos armes.

Nous en avons recueilli les débris
et les avons aiguisés de nos dents,
c’est pour ça que l’épée de l’esclave est courte !

Mais le poignard est une lame aussi,
et peut se targuer d’aussi fiers ancêtres
que ta rapière, Castillan.

Le poignard est le fléau des tyrans,
un poignard ôta César du monde
quand il ourdissait ses plans ! »

Mais le noble panetier
avait tourné le dos à l’esclave
et poursuivait avec morgue sa route.

Et, sa cape lui cachant le visage2,
son pas altier le conduisit
dans une ruelle sordide du port.

Là, dissimulé sous un masque de soie,
il chercha Joseph le pharmacopole,
qui sait mêler le blanc au blanc.

« Le Maure Djeddur, porteur d’eau ! »
« Bien, hidalgo ! Je connais l’homme ! »
« Le prix ? » – « Cinq piastres ! » – « Conclu ! »

1 grand panetier : Le panetier était un officier de la cour de France chargé du couvert de la table du roi et, comme le nom l’indique, du service du pain. Il nous semble que c’est l’équivalent du taffeltäckare du texte, dont l’appellation suédoise insiste toutefois quant à elle sur le couvert de la table.

2 sa cape lui cachant le visage : La cape dont il se couvre le visage est un élément typique de la représentation du caballero espagnol du Siècle d’or. La partie de la cape affectée à cet usage a un nom en castillan : c’est l’embozo, et le fait de s’en couvrir, le rebozo, du verbe rebozarse. Nous renvoyons le lecteur intéressé par ces questions à notre essai sur « Le voile intégral dans l’histoire de l’Occident » ici.

*

Le coucou (Göken)

Quand les prés commencent à fleurir
et le bouleau feuille dans le bosquet,
alors le coucou chante dans les bois,
aux heures du matin comme du soir.

Quand la faux a traversé le champ
et les fleurs gisent sur leur lit funèbre,
le coucou est silencieux dans les bois,
il se taira jusqu’au retour du printemps.

Mais le paysan pense qu’il augure la mort,
et l’enfant croit qu’il se transforme en faucon,
et la vieille l’a entendu rire ;
il est vraiment ensorcelé, le coucou.

Au marché, sur la place des Allemands,
chez l’horloger Schnabelbart
on peut acheter des coucous
qui chantent l’heure et le quart.

Ils chantent à Noël comme à Pâques,
ils chantent au gré de l’horloge
pour peu qu’on leur graisse le bec
et qu’on remonte bien le mécanisme.

*

Prendre des renards (Taga rävar)

Prendre des renards est un art à part entière,
même s’il ne fait point partie des beaux-arts.
La chasse avec des chiens en terrain découvert,
pour l’homme pauvre n’est guère expédient,
car cela requiert un équipage onéreux,
sans parler du fait que le renard a pour loi
de ne pas aller en terrain découvert,
car c’est dans les fourrés qu’il se bat le mieux.
On prend plutôt un vieil appât –
un appât est un animal mort de mort naturelle –
assez pourri pour notre Goupil,
lequel, bien qu’il soit un grand filou,
n’en a pas moins des goûts délicats.
On assaisonne l’appât de strychnine,
un poison qu’on trouve chez l’apothicaire
et dont on se sert également en médecine.

Puis, aux alentours on jette des croûtons
de pain frottés de graisse animale,
qui ne tuent pas mais servent à attirer
la bête et sont dans le complot avec l’appât.

Bien, notre Goupil arrive et mange ;
aussitôt il pousse un horrible cri,
fait un grand saut en l’air, urine sur soi,
et perd la vie dans la puanteur.

C’est de cette façon qu’on appâte un renard,
chose dégoutante à voir comme à entendre,
mais puisqu’il n’y a pas d’autre moyen,
qu’est-ce qu’on peut y faire, au nom du Seigneur ?

*

Jadis et Aujourd’hui (Förr och Då)

Jadis, quand le chevalier s’élançait dans la lice,
même s’il avait la visière baissée
son nom étaient peint sur son drapeau :
si le nom était faux, c’était un gredin !

Aujourd’hui, le chevalier se glisse sous la barrière
comme les enfants qui volent des fruits
et déchirent leur pantalon contre la clôture
avant de se faire tancer par leur mère.
Aujourd’hui, on se badigeonne de suie,
à moins qu’on ne préfère porter un masque,
pour cacher le groin connu.
Pour ne pas puer la canaille,
on se donne des noms choisis.

Sous de faux noms et de fausses figures,
on se jette alors tête baissée dans la bataille
pour le bienséant et le beau,
pour l’idéal, Dieu et la foi, entre autres,
dans l’espoir de pouvoir un jour laver
son véritable nom, qu’on a souillé.
Mais, chevalier de peur et de reproche,
je ne peux trouver ton gant,
je croyais que, bien que d’ancienne noblesse,
tu étais un véritable gentilhomme !
N’emploies-tu pas cet accessoire ?
Aucune taille ne se trouve être la bonne ?
Une main sale doit être grande ;
fais-nous voir ! Ne sois pas timide !
Ah ! ce ne sont pas des mains mais des pattes !

*

Nihilisme royal (Kunglig nihilism)

Ndt. Ce poème fut écrit après la première représentation de la pièce de Harald Molander, Furstinnan Gogol (La princesse Gogol) en 1883, à l’occasion de laquelle le roi Oscar II de Suède applaudit, alors que l’œuvre passait pour nihiliste.

Sa Majesté, depuis sa loge à l’avant-scène
du Théâtre Royal dramatique, donne le signal
des applaudissements. Le public n’est pas long
à obéir à l’ordre et répond sur le champ.

Est-ce peut-être à Natalia, née de Gogol†,
ou peut-être à l’actrice, que cela s’adresse,
ou bien la salle ne retentit-elle d’applaudissements
que pour la splendeur du mobilier et des tentures ?

C’est ce que pensent les vieux rieurs,
qui trouvent la pièce un peu « rouge »
et préféreraient de beaucoup l’étouffer,
mais nous avons entendu, nous, l’auteur appelé.

C’était donc un hommage au nihilisme,
touché, cependant, par une main royale ;
le royalisme est devenu si grand
que nous devenons de très humbles nihilistes !

À l’entracte, on entend parmi la foule
qui se presse dans les couloirs
une rumeur à voix basse : « Crois-moi… je t’assure…
tu verras… cette affaire a de l’avenir ! »

En français dans le texte. Dans ce vers, le poète demande, ironiquement, si le roi n’a fait qu’applaudir le personnage princier de la pièce plutôt que la pièce elle-même, de même qu’il demande aux vers suivants si c’est l’actrice qui a été applaudie (avec peut-être un sous-entendu frisant le lèse-majesté), voire simplement le décor de la scène.

*

L’édition populaire (Folkupplagan)

Quand les rois doivent tirer sur le peuple,
ils utilisent des balles et des boulets de canon.
Le canon, porte-parole de la force,
coûte cependant des millions.
Quand le peuple doit tirer sur les rois,
il n’a que de la dynamite.
Le canon crache ses millions
et le bandit devient un héros pauvre.

Ô Berthold Schwarz3, grand homme,
on vient de fêter ton anniversaire
comme si ta grande invention était
parmi les meilleures des meilleures.
Ta poudre, noire comme ta robe,
était une excellente médecine,
agissant aussi vite que l’ipomée purgative,
ayant guéri le choléra de l’église.

Mais elle jetait aussi de la fumée
aux yeux du peuple lorsqu’elle brûlait,
et, trop chère pour que tu sois en crédit,
tu n’as jamais été un homme du peuple.

Nobel, on entend rarement louer ton nom !
Ta découverte, pourtant, fait parfois parler d’elle,
avec des cris, mais pour être aussitôt écartée,
car elle sent trop la politique.
Ta onguent blanc a déjà guéri
tant de blessures de trique et de fouet,
et, même menacé d’interdiction de douane,
il se déplace aussi librement que la poudre royale.

Il est en train de libérer la vieille Russie à grande vitesse,
en enfonçant clous après clous dans son cercueil.
Au cas où le monde ne doit pas être une grande Prusse,
un lamentable et sanglant cadavre,
c’est à toi qu’en revient le mérite
si la terre n’est pas encore morte.
La dynamite est blanche comme neige,
« comme l’innocence et l’arsenic » !

Toi, Schwarz, tu fis imprimer une petite édition
pour les grands et les maisons princières !
Nobel ! tu nous as donné une colossale édition populaire
qui continue de s’imprimer par centaines de mille !

3 Berthold Schwarz : Moine franciscain allemand inventeur de la poudre noire dans les années 1350.

*

Au bord de l’étang (Vid dammen)

J’ai souvent entendu l’avertissement
de ma mère à ses petits :
« Les enfants, n’allez pas près de l’étang,
des esprits malveillants y vivent. »

Quand la douce nuit d’été
fut tombée sur la terre lasse,
et que toute la maison dormait,
en silence je dirigeai mes pas
vers la petite colline verte
près du calme miroir de l’étang.
Ah ! où donc était la fraîche verdure
printanière qui régnait en ces lieux
il y a quelques semaines encore !
Le faucheur avait moissonné le champ
et coupé toutes les fleurs timides
qui se réjouissaient de la vie !

La riche parure de fleurs des pommiers
gisait à présent fanée sur le sable ;
le lilas ne répandait plus
son odeur dans la nuit paisible
ainsi qu’un encens vers le Seigneur.

Je m’assis au bord de l’étang,
sous les trembles qui se trouvaient là,
veillant à ce que les rayons chauds
du soleil n’en bussent point les eaux
jusqu’à la dernière goutte.

De blanches vapeur légères
flottaient à la surface de l’étang.
Quand une douce brise se leva,
soufflant sur elles et les dispersant,
le miroir des eaux se dévoila
à mes yeux et je regardai
au fond, mais ne vis que l’obscurité.
Bientôt, pourtant, de sombres images
se formèrent à partir de masses troubles,
et je perçus enfin clairement
l’image de la colline.

Quel sortilège fascine mes yeux ?
Quelle est cette jeune fille assise là
avec ses abondantes boucles noires
et ses sombres yeux bleus ?
Est-ce peut-être une petite fée
montée depuis les salles de son palais
sous le toit de tourbe de la colline
et qui dans le silence de cette nuit d’été
attend son amoureux ?
Non, ô non, c’est la fiancée de mon cœur,
qui ne peut être avec moi,
hélas ! Il y a encore quelques semaines
elle s’asseyait là, si tendre,
écoutant mes chansons,
et pour récompense m’offrait
des regards de bonheur.
La voilà qui me sourit amicalement,
me tend sa fine main,
si confiante, comme si j’étais celui
qu’elle avait choisi pour fiancé. –

Alors un coup de vent passa
à travers la vieille couronne du tremble,
en détachant une feuille fanée.
La feuille en tombant rompit le miroir,
et toute image disparut à sa surface.
« Pourquoi troubler mes rêves,
pourquoi, sans cœur, me dérober
une minute de céleste béatitude ?
Oh ! j’ai longtemps souffert
de ne pouvoir contempler la douce image
que le temps à mon cœur ôta. »

Je me plaignais ainsi devant
l’acte méchant du vieux tremble.
Mais bientôt le miroir redevint lisse
et de ses sombres profondeurs s’avança
la même image, deux fois plus belle.
Et de nouveau, elle me tendit la main
amicalement. Amicalement
elle m’invitait du regard
à venir à sa rencontre.
Malheur ! une ombre obscurcit le tableau,
et je vis bientôt à ses pieds
un homme qui, charmé, pressait
sa main contre ses lèvres,
et elle tour à tour souriait et rougissait. –
Je ne voulus plus regarder alors,
je me sauvai de ces lieux, le cœur triste,
tandis le vieux tremble éclatait de rire.

Au bord de l’étang jamais je ne retournerai.
Des esprits malveillants y vivent !

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