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Armes inégales et autres poèmes de Strindberg

On ne présente pas August Strindberg (1849-1912). Sa poésie est cependant peu connue en France et n’a fait l’objet que de rares traductions occasionnelles, éparses, que nous n’avons pu consulter. Nous ne savons donc si les textes suivants ont été déjà traduits ou non ; le plus probable est que nombre d’entre ces poèmes sont ici pour la première fois en français.

Les sources officielles, telles que le Musée Strindberg, citent trois titres pour les recueils de poèmes de Strindberg publiés de son vivant. Les poèmes qui suivent sont tirés du premier d’entre eux, Poèmes en vers et prose, de 1883. Les textes de ce recueil sont des poèmes en vers à l’exception d’un poème d’une quinzaine de pages qui mêle prose et vers. Notre choix pour ce billet a retenu dix poèmes en vers.

Ces poèmes datent de la période « radicale » de l’auteur. Un lecteur attentif remarquera cependant que certaines tendances se font déjà jour dans ce « radicalisme » annonçant l’évolution ultérieure. Face à une telle situation, deux attitudes peuvent s’opposer, s’agissant de la façon dont on pourrait qualifier globalement « l’idéologie », l’idearium de l’auteur. Ou bien sa jeunesse est la plus représentative, et la maturité est alors une décadence intellectuelle, ou bien la maturité est représentative, et la jeunesse est alors une simple étape. Cela dépend de la qualité des idées, et par là nous n’entendons nullement leur orthodoxie selon tel ou tel point de vue, mais leur originalité ou celle de leur articulation, et il nous paraît alors indubitable que le Strindberg de la maturité est Strindberg lui-même, considéré du point de vue des idées.

Le Strindberg de la maturité est un véritable penseur original. Nous voulons le qualifier par le biais de trois citations. La première (1) en reprenant ce que nous avons dit dans un autre billet de traductions de poésie suédoise (Tor Hedberg, ici) : « [L]es débuts de Strindberg ont donné lieu à un procès pour blasphème, la fin peut être résumée par cette réponse à la question « Que pensez-vous de ceux qui disent que l’homme descend du singe ? » : « Ils disent vrai en ce qui les concerne. » » La seconde (2) : « Je suis chrétien, c’est-à-dire je suis un surhomme. » Le rattachement à la foi chrétienne, essentiellement via Swedenborg, ne renie donc pas le nietzschéisme de phases antérieures, mais constitue une synthèse. C’est l’expression la plus originale de la pensée de Strindberg, une synthèse supérieure d’opposés, et ce tour de force, si l’on accepte de suivre Strindberg, ne peut être traité comme secondaire par rapport à un radicalisme juvénile reprenant sans travail synthétique propre des thèmes en vogue. La troisième (3) : « Espérons-nous que les Lumières prennent fin avec lui [Zola] ? Oui, nous l’espérons ! » C’est la conclusion d’un texte du Livre bleu I intitulé « Den svarta upplysningen » (Les Lumières noires) : le traducteur français de ce texte – Les Livres bleus I-II sur quatre ont été partiellement (très partiellement) traduits en français – a été si épouvanté par le texte original qu’il a repris l’expression de « Lumières noires » du titre dans le passage pour en altérer le sens, en écrivant « Peut-on espérer que les Lumières noires prendront fin avec lui ? », si bien qu’il n’est pas du tout clair, pour le lecteur français, que ce sont des Lumières elles-mêmes que Strinberg espère la fin, et non de certaines Lumières qui seraient noires, car on peut entendre cette expression comme portant sur un sous-ensemble plutôt que sur l’ensemble lui-même affublé du qualificatif « noir ». Or cet adjectif n’est pas dans le passage original : « Hoppas vi att upplysningen är slut med honom? – Ja, vi hoppas! », le traducteur a clandestinement déformé la pensée de l’auteur, coupable à ses yeux d’espérer la fin des Lumières.

Dans les poèmes qui suivent, certaines tendances ultérieures sont déjà présentes en germe. Dans ce radicalisme qui tend au nihilisme politique (nous y revenons infra), le facteur héréditaire commence à prendre un caractère explicatif central. La génération de 1840, avec son progressisme bourgeois, est étrillée. L’alignement sur les mouvements de tempérance par la dénonciation des effets de l’alcool est manifeste. La dénonciation des « dieux du temps » en tant que divinités du paganisme scandinave, dans « Les imprécations de Loki, » se conclut par une proclamation de « l’Unique » (« den Ende ») éternel. Le passé peut servir de contrepoids au présent : les chevaliers de jadis sont plus respectables, dans le poème « Jadis et Aujourd’hui », que les « chevaliers » contemporains.

Les tendances nihilistes, au sens politique, de Strindberg sont apparentes dans le recueil, en particulier dans le poème ici traduit « L’édition populaire », où Strindberg oppose la poudre à canon, arme onéreuse des princes, à la dynamite, arme bon marché des nihilistes. Strindberg défend à sa manière le principe anarchiste de la « propagande par le fait ». (Mais la politique n’étant jamais complètement libre d’ambiguïtés, dans ce poème il la défend de façon expresse dans le cas de la Russie tsariste, à une époque où les attentats anarchistes commençaient à s’y multiplier, c’est-à-dire contre un ennemi national traditionnel de la Suède, ennemi l’ayant notamment amputée de la Finlande, soit quasiment le territoire suédois actuel. Et quand le roi Oscar II de Suède applaudit à la première représentation d’une pièce jugée par d’aucuns « nihiliste » car elle met en scène des révolutionnaires, cette pièce se passe également en Russie avec des personnages russes : voyez le propos introductif du traducteur au poème « Nihilisme royal » ci-dessous.) Par ailleurs, dans le poème « Armes inégales », l’« esclave » maure défend la noblesse du poignard en rappelant que c’est un poignard qui abattit Jules César au moment où « il ourdissait ses plans ». – Pour un exemple de poésie anarchiste suédoise, voyez nos traductions du poète prolétarien Leon Larsson ici.

Strindberg prétend n’avoir pas une haute idée de ce qui se trouve dans ce recueil, en particulier s’agissant de la dernière partie qui réunit des poèmes de jeunesse. De ces derniers nous n’avons retenu que le poème « Au bord de l’étang », qui paraît au traducteur que nous sommes aussi excellent que les poèmes des autres parties.

Portrait d’August Strindberg par Christian Krohg, 1893.

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Poèmes en vers et prose
(Dikter på vers och prosa, 1883)

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Biographique (Biografiskt)

Je jouais du pipeau,
chantais des chansons tristes,
mais personne ne voulait pleurer,
et la danse ne commençait jamais.

Alors je sortis et,
me plaçant au coin de la rue,
je battis du tambour
en montrant un ours.

À l’ours les gens donnèrent du sucre,
tandis qu’ils auraient voulu me frapper,
et quand je voulus chanter
personne n’écouta.

Alors j’endossai la livrée d’un bouffon
et fis de bons tours ;
quand je tirai la langue,
les gens crièrent de joie.

Les carrosses s’arrêtèrent
et les grands à l’intérieur :
« Quel drôle de diable !
Il ira loin, celui-là. »

La foule jubile quand les maîtres
prennent des coups de bâton,
mais si cela devient sérieux
on appelle la police.

Alors je fus accusé de plaisanter
de tout ce qui est divin,
car c’est divin, certes,
d’être conduit par une paire de chevaux.

Il ne me servit à rien de protester,
ma défense ne fut pas jugée valable,
à savoir que ce n’était pas une plaisanterie
mais tout ce qu’il y a de plus sérieux.

Alors je pris l’habit noir
et montai dans la chaire du prédicant,
où je pus entendre les gens ronfler
comme des cochons au soleil.

En criant j’en réveillai quelques-uns,
de même que le consistoire,
mais alors je perdis mon habit noir,
on me tira de la chaire.

Je ne fus pas ordonné,
je n’avais pas la foi :
c’est la vieille chanson
sur le même air ancien.

Je pris mon pipeau cassé,
le mis dans mon sac,
détendis mon tambour,
emballai mes affaires.

Et je vagabonde par le monde
en quête d’aventures,
pour oublier et être oublié
et guérir ma blessure.

Et les années passent,
ma blessure cicatrise,
et tout est immobile,
comme dans un marécage

où coassent les grenouilles
au chant sourd des moustiques
et les champignons dorment
toute la sainte journée.

Seuls les myrtes veillent
et répandent leur morphine
jusqu’à ce que le marais ronfle
derrière les rideaux gris des araignées.

Un jour, on entend dans la forêt
le ra retentissant d’un tambour
et bientôt, par les champs et collines,
la trompette sonne l’appel.

Hourra ! La guerre est déclarée !
Je laisse tomber mon tambour
et, vendant ma pipe,
achète un chassepot†.

Mais qui portera le drapeau ?
On n’en trouve nulle part !
Ce n’est pas avec des troupes éparses
qu’on peut remporter la victoire !

Je sors alors mon mouchoir rouge
avec Garibaldi dessus,
le noue à mon fusil
et : En avant ! Marchons !

–

À la première salve il tomba,
avant même qu’on eût répondu ;
lui seul mordit l’herbe,
les autres avaient pris la fuite !

On sonne à présent le triomphe
et le corps est emporté.
Ce fut une victoire éclatante,
même si le combat fut si court.

On prépare des funérailles
avec pompe militaire,
on l’ensevelit dans ses vêtements
et son mouchoir rouge.

Près de la tombe une salve est tirée,
et le prêtre prend son livre
et lit tandis qu’on descend le mort –
mais les choses allèrent de travers !

Le mort, qui était païen
et ne supportait pas les prêtres,
se dressa hors du cercueil
et fit un geste au sens indubitable.

Ce fut la fin des réjouissances :
on cria au scandale.
Le mort fut conduit, en tant que blessé,
à l’hôpital le plus proche.

Il y repose sur un sommier de fer
et teste son vieux courage
en cueillant le plomb qui dans la plaie
empoisonne son sang !

Quand la fièvre le prend,
que le démon du délire tourne
avec de la jusquiame autour de son oreiller,
c’est comme un raclement dans sa plaie !

Alors on entend le malade chanter
d’une voix rauque et cassée
de vieilles mélodies
comme un corbeau dans l’automne froid.

Il délire au sujet de sa blessure,
délire au sujet de sa défaite,
mais on l’entend aussi haranguer
ses troupes pour une nouvelle bataille.

Et quand parfois il babille
des mystères de son cœur,
la jusquiame de la haine se flétrit,
l’arbre de la fièvre verdit.

Des brises soufflent dans la salle des malades,
l’air est plein de l’odeur de la mer ;
sa plaie ne lui fait plus mal,
le démon se retire.

Et de petites mains amies
le bordent dans son lit,
pour qu’il fasse de beaux rêves
comme en une prairie de fleurs.

Un jour qu’il se trouvait étendu de la sorte,
faible convalescent
n’attendant que le médecin,
qui lui avait redonné de l’espoir,

il entendit par la fenêtre
un tambour sonner l’alarme.
Aussitôt il sauta du lit,
sentant une chaleur en son cœur.

Entre les tilleuls du jardin
apparaît un drapeau :
c’est la guerre qui recommence,
il reste encore des troupes !

Ses yeux s’injectent de sang
quand on le recouche, épuisé.
Il regarde la table de nuit, noire,
ses douleurs soulagées.

Parmi les bouteilles,
les couteaux et la charpie,
se trouve le plomb retiré de sa blessure,
dans laquelle il pesait si lourd.

« Ah ! si j’étais de nouveau sur pied,
aussi frais qu’avant,
avec le fer de mon sommier
je fondrais un canon.

Avec les clous que vous avez enfoncés
– je ne l’ai jamais oublié –
enfoncés dans mon cercueil,
je forgerais une grenade.

Et, remplie de schrapnell
ôté de mon propre corps,
vous verriez la grenade
monter en l’air comme une comète.

Car il faut viser haut
pour atteindre au but ;
même en tirant contre le ciel,
on manque presque son coup. »

Alors il voit par la fenêtre
un drapeau festonné passer
le long des vieux tilleuls,
tandis qu’il entend un joyeux hourra !

Notre ennemi a triomphé
de nouveau dans la bataille,
les nôtres sont vaincus,
mais ils n’ont pas fui !

Alors il éprouva de la joie,
car il avait enfin compris
qu’à travers la défaite
on vole à la victoire.

Il retomba dans le sommeil
jusqu’à ce que le jour à nouveau se levât
pour saluer de nouvelles victoires
en de nouvelles défaites.

† En français dans le texte. Le chassepot était un fusil de fabrication française, du nom de son créateur. Le dictionnaire de l’Académie suédoise ne connaît pas le terme, et il n’y a d’ailleurs pas trace que l’armée suédoise ait utilisé ce fusil.

*

Renonciation d’héritage (Urarva)

Vous vous rengorgez du joyeux temps de votre jeunesse,
vous les vieux, qui blâmez la jeunesse aujourd’hui ;
vous avez toujours été prêts pour les luttes pacifiques,
et recherchiez l’idéal en trinquant et chantant.

Vous avez devant vous une génération morne, fatiguée,
dont le seul but est de défendre de petits intérêts.
Vous qui nous avez engendrés dans une soûlerie,
sûrement vous savez mieux que personne comment c’est arrivé.

Il n’est jamais plaisant d’avoir
à purger la dette d’autrui ;
Boire vous a donné une corpulence appréciable,
et c’est aussi pourquoi vos enfants sont chétifs.

En héritage nous avons reçu vos dettes et votre syphilis,
ainsi que vos promesses des années quarante ;
ayant dévoré le moindre Leckerbiss†,
vous ne nous avez laissé que l’idéal à ronger.

Vous vous enthousiasmiez et teniez des discours
pour le Danemark, la Finlande, la Pologne ;
pour notre idéal nous ne nous enthousiasmons pas,
nous travaillons tranquillement au but de l’avenir.

Vous buviez du ponch et mangiez des petits fours
en l’honneur de la trinité scandinave ;
puisque cette unité s’arrêtait aux paroles,
nous nous contentâmes de l’humanité.

Nous aurions dû renoncer cette succession,
mais la pomme ne tombe jamais loin de l’arbre
et un tel héritage, les enfants le reçoivent
jusqu’à la troisième ou quatrième génération.

† En allemand dans le texte : « bon morceau ».

*

Les imprécations de Loki (Lokes smädelser)

Dieux du temps, que j’ai couverts d’injures,
je veux vous injurier encore une fois !
Dieux du temps, que j’ai blasphémés,
je veux vous blasphémer dans un chant !

Vous avez le pouvoir, j’ai la parole,
j’ai la parole en mon pouvoir ;
vous êtes treize à table ;
cela signifie, dit-on,
mort, accidents, calamités :
ne le prenez pas à la légère, dieux,
car il commence à se faire tard :
dieux, soyez sur vos gardes !

Il est vrai qu’autrefois je prenais place
à votre table en tant qu’invité ;
puis, les liens bien serrés,
à votre banquet vous m’avez traîné.
Aussi, vos crimes, c’est Loki
sans doute qui les connaît le mieux.

Les plats remplis me dégoûtaient,
votre vin ne me donnait aucune joie,
et vos chants prenaient le goût des mets
mais étaient fades comme le bouillon du chaudron.
C’est pourquoi, dieux, vous haïssez
Loki, car il n’a point chanté vos louanges.

Non, je ne veux pas chanter vos louanges,
je ne veux pas chanter pour vos mets.
Non, je veux plutôt vous blasphémer
avec ma grande et belle haine !

Vous avez érigé mon bûcher sur la montagne,
creusé ma tombe parmi les glaces,
et le petit nain sournois
trancha tous mes tendons.

Même si vous m’avez attaché les mains,
même si de fers mes pieds sont entravés,
même si vous m’avez cassé les dents,
ma langue reste libre de vous injurier.

J’ai trahi votre secret,
dieux, c’est là mon seul crime !
Et ma langue vous atteignit
jusque dans vos châteaux forts.

J’ai révélé vos manigances
et votre fausse sainteté ;
je n’ai pas cru à vos miracles
ni à votre immortalité.

C’est pourquoi Loki fut par vous
appelé le plus grand calomniateur ;
or il tient pour honneur
d’avoir trahi les traîtres !

Quand la faiblesse châtie la force,
on appelle vengeance le châtiment ;
je n’ai pas rendu hommage à la violence,
c’est pourquoi mon exploit est appelé vengeance.

Soit ! Je me suis donc vengé, dieux,
je me suis vengé, entendez bien !
j’ai déchiré vos atours
et montré votre nudité !

J’ai méprisé votre culte,
jeté vos statues à terre,
et j’ai tué le veau d’or
pour voir si c’était poussière.

J’ai abattu les murs du temple,
brisé les grilles de l’autel,
ouvert des cages cadenassées,
anéanti des clôtures pourries.

Je me suis vengé, divine catin,
j’ai vengé les souffrances de ma jeunesse
quand je fus forcé de t’encenser
et que tu me fis tomber à genoux !

Quand je pus vous jeter la vérité
à la face, divine racaille,
on vit votre firmament vaciller,
vos vieux remparts se fendre.

Dieux et déesses décrépits
courent effarés vers un refuge, vers
des pantalons à bretelles, des jupons de tricot,
pour cacher leurs pudenda flétris.

La force cherche ses lances,
la beauté cueille des feuilles de vigne,
la vertu revêt son armure dorée,
la justice se fait aveugle et sourde.

Le mensonge descend dans le fossé,
attrape des serpents dans la boue,
les attache aux pierres de la montagne
pour qu’ils crachent au visage de Loki.

Et le voilà Loki, attaché :
un contre cent, c’était sa façon,
mais dans le cercle des dieux vils
on continue de s’écrier à cause de l’offense.

Il est attaché, sur la pierre étendu,
mais sa langue reste libre,
et les vieux dieux délabrés
tremblent encore à ses cris.

Car dans les longues nuits de souffrance,
sa femme, près de sa couche rude,
s’expose au venin des serpents
et tend les bords frais du calice.

Quand les serpents perfides dirigent
leurs crochets vers la poitrine de sa femme,
on n’entend plus Loki railler
mais sa voix se fait tempête.

Après qu’il a fait tomber ses fers,
un grand bruit retentit dans les montagnes,
et dans les châteaux et les chaumières
les hommes attendent la fin du monde.

Alors Loki arrête de proférer des injures,
mais des sombres coins de ses yeux
des éclairs luisent, crépitent, flamboient,
et il appelle son fils.

Le serpent de Midgard, destructeur du monde,
déroule son corps squameux,
la queue de l’exterminateur s’agite
sur la course sauvage de la Volga.

Cela crépite et retentit
dans les forêts de Wolchonsky,
cela craque dans les Pyrénées, partout
où se meuvent les anneaux de son ventre.

De son torse enragé il fouette
la Seine, un vieux fleuve saint
des rives duquel montent encore
des murmures d’expiation et de sang.

Mais où le serpent cache-t-il sa tête ?
demandez-vous, dieux lâches.
L’avenir suit éternellement le présent,
la réponse sera votre passé.

Car quand il lèvera la tête,
dieux, ce sera la fin des temps ;
si vous entendez le serpent siffler,
il est facile de prévoir votre chute !

L’incendie couvrira le monde,
brûlera tout ce qui doit l’être,
séparant l’or de la pacotille,
tout ce qui doit vivre ne mourra pas.

Et la vieille terre desséchée,
faite enfin cendre fertile,
par le feu purifiée,
engendrera de nouveau.

En bosquets éternellement verts,
une nouvelle race marchera libre,
non abusée par des manigances de dieux,
de ceux qui brisèrent les esprits d’antan.

Car vous serez tous morts,
vous, grêle engeance des vieux dieux ;
vous étiez nés pour tomber
au moment de voir la tête du serpent.

Mais à vos noirs cercueils,
votre course terminée,
Loki ne verse point de larmes, avec lui
il n’a que son espoir éternellement jeune.

Il vous adressa ses injures,
troubla votre repos de dieux ;
parce qu’il croyait en l’Unique,
il ne pouvait croire en vous.

Sur vos tombes résonne
la parole calme, comme celle d’un ami :
C’est ici que vous reposez, dieux du temps,
le Dieu de l’Éternité vit toujours !

*

Armes inégales (Olika vapen)

Don Almagro de Vicuña,
grand panetier1 à la cour,
est de vieille souche noble

et son sang castillan,
pâle comme le lait, clair comme l’eau,
ainsi que du miel coule paresseusement.

Le fard de sa joue, les liqueurs de sa table
colorent à la fois au-dehors et au-dedans
ce noble sang castillan.

La main ne manie plus l’épée,
ayant trop caressé la fille
sous les baisers de qui son courage a suffoqué.

Un soir, dans la pénombre, il se trouve
face à face avec le maure à la haine obscure,
le porteur d’eau ; aujourd’hui son esclave,

naguère le libre fils du désert, qui
cultiva ce pays, édifia ses villes
et ne garda pour lui qu’une sépulture.

« Halte, hidalgo ! Flamberge au vent !
L’esclave et le maître ici s’affrontent ;
tu as ton épée, j’ai mon poignard !

Jadis, à armes égales,
nous combattîmes sur les champs de Castille
ainsi que deux peuples libres ! »

Mais le noble panetier
pâlit sous son fard vermillon,
sa main fanée ne peut faire un geste.

« Je te laisse ta misérable vie, esclave :
l’épée ne croise point avec le poignard,
un combat inégal est une infamie. »

« Eh quoi ! tes pères, hidalgo,
ont brisé nos éclatantes alfanges
et nous ont dépouillés de nos armes.

Nous en avons recueilli les débris
et les avons aiguisés de nos dents,
c’est pour ça que l’épée de l’esclave est courte !

Mais le poignard est une lame aussi,
et peut se targuer d’aussi fiers ancêtres
que ta rapière, Castillan.

Le poignard est le fléau des tyrans,
un poignard ôta César du monde
quand il ourdissait ses plans ! »

Mais le noble panetier
avait tourné le dos à l’esclave
et poursuivait avec morgue sa route.

Et, sa cape lui cachant le visage2,
son pas altier le conduisit
dans une ruelle sordide du port.

Là, dissimulé sous un masque de soie,
il chercha Joseph le pharmacopole,
qui sait mêler le blanc au blanc.

« Le Maure Djeddur, porteur d’eau ! »
« Bien, hidalgo ! Je connais l’homme ! »
« Le prix ? » – « Cinq piastres ! » – « Conclu ! »

1 grand panetier : Le panetier était un officier de la cour de France chargé du couvert de la table du roi et, comme le nom l’indique, du service du pain. Il nous semble que c’est l’équivalent du taffeltäckare du texte, dont l’appellation suédoise insiste toutefois quant à elle sur le couvert de la table.

2 sa cape lui cachant le visage : La cape dont il se couvre le visage est un élément typique de la représentation du caballero espagnol du Siècle d’or. La partie de la cape affectée à cet usage a un nom en castillan : c’est l’embozo, et le fait de s’en couvrir, le rebozo, du verbe rebozarse. Nous renvoyons le lecteur intéressé par ces questions à notre essai sur « Le voile intégral dans l’histoire de l’Occident » ici.

*

Le coucou (Göken)

Quand les prés commencent à fleurir
et le bouleau feuille dans le bosquet,
alors le coucou chante dans les bois,
aux heures du matin comme du soir.

Quand la faux a traversé le champ
et les fleurs gisent sur leur lit funèbre,
le coucou est silencieux dans les bois,
il se taira jusqu’au retour du printemps.

Mais le paysan pense qu’il augure la mort,
et l’enfant croit qu’il se transforme en faucon,
et la vieille l’a entendu rire ;
il est vraiment possédé, le coucou.

–

Au marché, sur la place des Allemands,
chez l’horloger Schnabelbart
on peut acheter des coucous
qui chantent l’heure et le quart.

Ils chantent à Noël comme à Pâques,
ils chantent au gré de l’horloge
pour peu qu’on leur graisse le bec
et qu’on remonte bien le mécanisme.

*

Prendre des renards (Taga rävar)

Prendre des renards est un art à part entière,
même s’il ne fait point partie des beaux-arts.
La chasse avec des chiens en terrain découvert,
pour l’homme pauvre n’est guère expédient,
car cela requiert un équipage onéreux,
sans parler du fait que le renard a pour loi
de ne pas aller en terrain découvert,
car c’est dans les fourrés qu’il se bat le mieux.
On prend plutôt un vieil appât –
un appât est un animal mort de mort naturelle –
assez pourri pour notre Goupil,
lequel, bien qu’il soit un grand filou,
n’en a pas moins des goûts délicats.
On assaisonne l’appât de strychnine,
un poison qu’on trouve chez l’apothicaire
et dont on se sert également en médecine.

Puis, aux alentours on jette des croûtons
de pain frottés de graisse animale,
qui ne tuent pas mais servent à attirer
la bête et sont dans le complot avec l’appât.

Bien, notre Goupil arrive et mange ;
aussitôt il pousse un horrible cri,
fait un grand saut en l’air, urine sur soi,
et perd la vie dans la puanteur.

–

C’est de cette façon qu’on appâte un renard,
chose dégoutante à voir comme à entendre,
mais puisqu’il n’y a pas d’autre moyen,
qu’est-ce qu’on peut y faire, au nom du Seigneur ?

*

Jadis et Aujourd’hui (Förr och Då)

Jadis, quand le chevalier s’élançait dans la lice,
même s’il avait la visière baissée
son nom étaient peint sur son drapeau :
si le nom était faux, c’était un gredin !

Aujourd’hui, le chevalier se glisse sous la barrière
comme les enfants qui volent des fruits
et déchirent leur pantalon contre la clôture
avant de se faire tancer par leur mère.
Aujourd’hui, on se badigeonne de suie,
à moins qu’on ne préfère porter un masque,
pour cacher le groin connu.
Pour ne pas puer la canaille,
on se donne des noms choisis.

Sous de faux noms et de fausses figures,
on se jette alors tête baissée dans la bataille
pour le bienséant et le beau,
pour l’idéal, Dieu et la foi, entre autres,
dans l’espoir de pouvoir un jour laver
son véritable nom, qu’on a souillé.
Mais, chevalier de peur et de reproche,
je ne peux trouver ton gant,
je croyais que, bien que d’ancienne noblesse,
tu étais un véritable gentilhomme !
N’emploies-tu pas cet accessoire ?
Aucune taille ne se trouve être la bonne ?
Une main sale doit être grande ;
fais-nous voir ! Ne sois pas timide !
Ah ! ce ne sont pas des mains mais des pattes !

*

Nihilisme royal (Kunglig nihilism)

Ndt. Ce poème fut écrit après la première représentation de la pièce de Harald Molander, Furstinnan Gogol (La princesse Gogol) en 1883, à l’occasion de laquelle le roi Oscar II de Suède applaudit, alors que l’œuvre passait pour nihiliste.

Sa Majesté, depuis sa loge à l’avant-scène
du Théâtre Royal dramatique, donne le signal
des applaudissements. Le public n’est pas long
à obéir à l’ordre et répond sur le champ.

Est-ce peut-être à Natalia, née de Gogol†,
ou peut-être à l’actrice, que cela s’adresse,
ou bien la salle ne retentit-elle d’applaudissements
que pour la splendeur du mobilier et des tentures ?

C’est ce que pensent les vieux rieurs,
qui trouvent la pièce un peu « rouge »
et préféreraient de beaucoup l’étouffer,
mais nous avons entendu, nous, l’auteur appelé.

C’était donc un hommage au nihilisme,
touché, cependant, par une main royale ;
le royalisme est devenu si grand
que nous sommes de très humbles nihilistes !

–

À l’entracte, on entend parmi la foule
qui se presse dans les couloirs
une rumeur à voix basse : « Crois-moi… je t’assure…
tu verras… cette affaire a de l’avenir ! »

† En français dans le texte. Dans ce vers, le poète demande, ironiquement, si le roi n’a fait qu’applaudir le personnage princier de la pièce plutôt que la pièce elle-même, de même qu’il demande aux vers suivants si c’est l’actrice qui a été applaudie (avec peut-être un sous-entendu frisant le lèse-majesté), voire simplement le décor de la scène.

*

L’édition populaire (Folkupplagan)

Quand les rois doivent tirer sur le peuple,
ils utilisent des balles et des boulets de canon.
Le canon, porte-parole de la force,
coûte cependant des millions.
Quand le peuple doit tirer sur les rois,
il n’a que de la dynamite.
Le canon crache ses millions
et le bandit devient un héros pauvre.

Ô Berthold Schwarz3, grand homme,
on vient de fêter ton anniversaire
comme si ta grande invention était
parmi les meilleures des meilleures.
Ta poudre, noire comme ta robe,
était une excellente médecine,
agissant aussi vite que l’ipomée purgative,
ayant guéri le choléra de l’église.

Mais elle jetait aussi de la fumée
aux yeux du peuple lorsqu’elle brûlait,
et, trop chère pour que tu sois en crédit,
tu n’as jamais été un homme du peuple.

Nobel, on entend rarement louer ton nom !
Ta découverte, pourtant, fait parfois parler d’elle,
avec des cris, mais pour être aussitôt écartée,
car elle sent trop la politique.
Ta onguent blanc a déjà guéri
tant de blessures de trique et de fouet,
et, même menacé d’interdiction de douane,
il se déplace aussi librement que la poudre royale.

Il est en train de libérer la vieille Russie à grande vitesse,
en enfonçant clous après clous dans son cercueil.
Au cas où le monde ne doit pas être une grande Prusse,
un lamentable et sanglant cadavre,
c’est à toi qu’en revient le mérite
si la terre n’est pas encore morte.
La dynamite est blanche comme neige,
« comme l’innocence et l’arsenic » !

Toi, Schwarz, tu fis imprimer une petite édition
pour les grands et les maisons princières !
Nobel ! tu nous as donné une colossale édition populaire
qui continue de s’imprimer par centaines de mille !

3 Berthold Schwarz : Moine franciscain allemand inventeur de la poudre noire dans les années 1350.

*

Au bord de l’étang (Vid dammen)

J’ai souvent entendu l’avertissement
de ma mère à ses petits :
« Les enfants, n’allez pas près de l’étang,
des esprits malveillants y vivent. »

Quand la douce nuit d’été
fut tombée sur la terre lasse,
et que toute la maison dormait,
en silence je dirigeai mes pas
vers la petite colline verte
près du calme miroir de l’étang.
Ah ! où donc était la fraîche verdure
printanière qui régnait en ces lieux
il y a quelques semaines encore !
Le faucheur avait moissonné le champ
et coupé toutes les fleurs timides
qui se réjouissaient de la vie !

La riche parure de fleurs des pommiers
gisait à présent fanée sur le sable ;
le lilas ne répandait plus
son odeur dans la nuit paisible
ainsi qu’un encens vers le Seigneur.

Je m’assis au bord de l’étang,
sous les trembles qui se trouvaient là,
veillant à ce que les rayons chauds
du soleil n’en bussent point les eaux
jusqu’à la dernière goutte.

De blanches vapeur légères
flottaient à la surface de l’étang.
Quand une douce brise se leva,
soufflant sur elles et les dispersant,
le miroir des eaux se dévoila
à mes yeux et je regardai
au fond, mais ne vis que l’obscurité.
Bientôt, pourtant, de sombres images
se formèrent à partir de masses troubles,
et je perçus enfin clairement
l’image de la colline.

Quel sortilège fascine mes yeux ?
Quelle est cette jeune fille assise là
avec ses abondantes boucles noires
et ses sombres yeux bleus ?
Est-ce peut-être une petite fée
montée depuis les salles de son palais
sous le toit de tourbe de la colline
et qui dans le silence de cette nuit d’été
attend son amoureux ?
Non, ô non, c’est la fiancée de mon cœur,
qui ne peut être avec moi,
hélas ! Il y a encore quelques semaines
elle s’asseyait là, si tendre,
écoutant mes chansons,
et pour récompense m’offrait
des regards de bonheur.
La voilà qui me sourit amicalement,
me tend sa fine main,
si confiante, comme si j’étais celui
qu’elle avait choisi pour fiancé. –

Alors un coup de vent passa
à travers la vieille couronne du tremble,
en détachant une feuille fanée.
La feuille en tombant rompit le miroir,
et toute image disparut à sa surface.
« Pourquoi troubler mes rêves,
pourquoi, sans cœur, me dérober
une minute de céleste béatitude ?
Oh ! j’ai longtemps souffert
de ne pouvoir contempler la douce image
que le temps à mon cœur ôta. »

Je me plaignais ainsi devant
l’acte méchant du vieux tremble.
Mais bientôt le miroir redevint lisse
et de ses sombres profondeurs s’avança
la même image, deux fois plus belle.
Et de nouveau, elle me tendit la main
amicalement. Amicalement
elle m’invitait du regard
à venir à sa rencontre.
Malheur ! une ombre obscurcit le tableau,
et je vis bientôt à ses pieds
un homme qui, charmé, pressait
sa main contre ses lèvres,
et elle tour à tour souriait et rougissait. –
Je ne voulus plus regarder alors,
je me sauvai de ces lieux, le cœur triste,
tandis le vieux tremble éclatait de rire.

Au bord de l’étang jamais je ne retournerai.
Des esprits malveillants y vivent !

La nuit des vampires et autres poèmes de Gustaf Uddgren

Avec nos présentes traductions du poète suédois Gustaf Uddgren (1865-1927), nous poursuivons notre série de « Strindbergiana », dans la continuation notamment de traductions de poésie de Tor Hedberg (ici) qui, en tant que directeur du Théâtre dramatique national à Stockholm, contribua à établir le théâtre de Strindberg sur la scène suédoise.

(Parmi nos premières traductions pour ce blog, figurent deux textes de Strindberg tirés de son Livre bleu qui se trouvent aujourd’hui ensevelies dans les couches anciennes, profondes de cette bibliothèque, ici.)

Gustaf Uddgren, qui fréquenta Strindberg, est l’auteur de deux ouvrages biographiques, parus en 1909 et 1912. Ces ouvrages comportent en particulier des entretiens qu’Uddgren eut avec Strindberg à différentes périodes de sa vie et qui donnent une vue synoptique de l’évolution de la pensée de l’auteur. L’intérêt de ces ouvrages a conduit à une traduction anglaise en un volume, Strindberg the Man, par Axel Johan Uppvall, publiée à Boston en 1920.

En outre, Uddgren fut associé à la réalisation des premiers films tirés du théâtre de Strindberg, en tant que scénariste. C’est son épouse, Ana Hofman-Uddgren, première femme réalisatrice suédoise, qui dirigea ces films, portant à l’écran en 1912 les pièces Mademoiselle Julie et Le père. Des six films d’Ana Hofman, il ne reste que Le père, les autres sont aujourd’hui perdus.

L’œuvre de Gustaf Uddgren en tant qu’écrivain est diverse mais relativement peu abondante. Il eut en revanche une activité journalistique intense. On a de lui, outre ses livres de témoignage sur Strindberg, deux recueils de poèmes, l’un en vers, l’autre en prose, qui nous ont servi pour les traductions qui suivent, quelques nouvelles et courtes pièces de théâtre, d’autres témoignages sur la bohème littéraire et artistique, suédoise (Stockholmsbohême, 1912 [Bohème de Stockholm]) et internationale (Skuggan som stal hans själ: Skildring ur den internationella konstnärsbohêmen, 1917 [L’ombre qui vola son âme : Description de la bohème internationale] : c’est à Berlin, dans les cercles de la bohême « internationale », qu’Uddgren rencontra Strindberg), en plus de recueils de ses articles journalistiques, de critique littéraire et artistique.

Son premier recueil poétique, Le retour de Balder et autres poèmes, de 1895, comporte un long poème de cinquante pages, « Le retour de Balder », et des poèmes dits « lyriques », la plupart en vers classiques, quelques-uns en vers libres, parmi lesquels nous avons procédé à notre choix. Le second, Acherontia : Poèmes en prose, est de 1902 ; nous avons retenu quatre poèmes, dont celui qui donne son titre au présent billet, et dont le dernier, plus long, se situe entre la prose poétique et la nouvelle fantastique.

*

Le retour de Balder et autres poèmes
(Balders återkomst och andra dikter, 1895)

.

Le monde était silencieux… (Då världen i tystnad legat…)

Le monde était silencieux,
immobile autour du château de mes pensées ;
les choses gardaient leurs paroles pour elles-mêmes,
toutes les fois que j’écoutais.

Ce ne sont pas leurs pensées de mots que je voulais entendre,
leur cœur ne s’y trouve pas,
je tendais l’oreille vers elles
pour percevoir autre chose :

cela, cela qu’elles voudraient
tant dire en paroles,
leur véritable étoile de pensées,
invisible depuis une terre plongée dans le malheur.

*

Ne parle pas ! Laisse-moi me rappeler… (Tyst! Låt mig minnas hur det var…)

Ndt. Le public ignorant rapportera forcément ce poème sur l’inconscient à la psychanalyse freudienne, bien que le poème précède de quelques années les premiers livres psychanalytiques du médecin. Le lecteur cultivé sait quant à lui que l’inconscient était depuis longtemps un thème de la philosophie européenne, au moins depuis Schopenhauer et Hartmann.

Ne parle pas ! Laisse-moi me rappeler comment c’était.
Que ma pensée ne passe pas trop vite à autre chose !
J’entendis quelqu’un prononcer des paroles sans sons
quand, au fond de moi, une cloche d’accord sonna ;
cela m’ouvrit d’un coup d’immenses étendues,
j’entendis d’inoubliables harmonies.

Ô âme toujours cherchée à l’intérieur de mon âme,
alors je te trouvai. Mais comment était-ce ?
Ma mémoire ne peut le décrire avec des mots,
car cela survint comme lorsqu’on est soudain
éveillé d’un rêve douloureux
pour contempler le jour avec des yeux nouveaux.

C’est quelque chose que je pressentais depuis longtemps,
je savais bien que l’âme ne s’arrête pas là
où l’inconscient commence et
où la clarté fait place à l’obscurité ;
je savais qu’il existait quelque chose derrière toi,
chemin conscient, superficiel de mes pensées.

N’as-tu pas toujours dirigé mes actes,
pensée impensée que je connais maintenant,
que je connais mais ne peux dominer de mon vouloir ?
Car en moi tu coulais en secret comme du sang,
tu me forçais par ta grande puissance secrète
à dire des paroles que de moi-même je n’aurais dites.

Ô toi, l’être de ma réalité, mon véritable moi,
quand je te vis, en moi se fit le jour,
un chant printanier s’exhala de ma bouche par le soleil argentée :
à l’intérieur de moi je trouvai la source profonde
d’où je pourrais puiser à pleines mains
d’incommensurables trésors d’amour à partager.

Ah ! toi, mon âme dans mon âme,
comment puis-je bien te nommer ?
N’es-tu pas le cœur qui bat en moi,
n’es-tu pas le chemin secret de ma destinée,
cela qui ne peut être vaincu par quoi que ce soit ?…
Ô tu es Dieu ! s’il existe un Dieu.

*

Comme une blanche neige virginale… (Som vit jungfrulig snö…)

Comme une blanche neige virginale
tomba son amour
sur l’île solitaire de mon cœur,
où rivière rapide elle coula.

Tout devint si clair et calme.
La rivière trouva sa consolation dans la mer.
– Brillante neige argentée, comme tu pèses
sur mon sein de marbre.

*

Contre la voûte obscure de la nuit du monde… (Mot världsnattens djupsvarta valv…)

Contre la voûte obscure de la nuit du monde
je me tenais, figure blanche comme l’albâtre,
la terre à moitié sous mes pieds
qui écrasaient tout ce qu’ils foulaient.

La tristesse terrestre me paraissait infime ;
moi, le chagrin de l’univers, j’étais puissant
et je déchirai de mes yeux le voile de la petitesse :
je te vis, infinité, dans ta splendeur.

Mes yeux se réjouirent de tes nombreux soleils,
je rayonnais de sourires comme eux,
mais quand je voulus m’emparer de leur joie
il ne leur fut plus possible de sourire.

Je voulais rire, rire, rire
comme le monde, de la terre si fière de sa petitesse,
qui n’avait jamais pu comprendre sa propre parole,
encore moins déchiffrer celle, puissante, de l’univers.

Quand je les vis tous laisser pleuvoir
leurs larmes comme une pluie d’or,
je sus aussi pourquoi ils pleuraient,
car je souffrais la même douleur qu’eux.

Alors je voulus pleurer, pleurer, pleurer
des larmes d’argent dans la gaze noire de la nuit,
car je ne pouvais leur pardonner
d’avoir oublié mon amour si grand et consolant.

Oh ! éternellement rire, rire, rire,
oh ! éternellement pleurer, pleurer, pleurer,
de ce que la terre ne peut comprendre
tout ce que l’amour peut pardonner.

*

Ô solitude, grande bienfaitrice… (O ensamhet, du stora…)

Ô solitude,
grande bienfaitrice de l’humanité, de nos temps méconnue,
solitude dans la nature
le plus souvent peut-être sur des mers inconnues, sans chemins,
sainte solitude,
pourquoi t’aimé-je autant ?

Pourquoi donc ai-je fui
tous les lieux qui m’étaient chers,
mon Gethsémani baigné de larmes
où je menais le dur combat contre les ténèbres de mon âme,
fui tout ce qui disait mon nom avec amour ?
Pourquoi t’ai-je fuie, bien-aimée humanité,
toi pour qui je voudrais sacrifier ma vie,
toi qui m’est tout, mon idole ?

Quand je pénétrai
dans les rues bruyantes
et vis ces milliers de gens
se croiser hâtivement avec indifférence,
oh ! mon âme fut remplie
de tant de christique douleur ;
je vis mes frères, mes sœurs
me passer avec des visages creusés de soucis,
empressés de s’acquérir le seul minimum vital,
oubliant leur propre grandeur,
leurs admirables forces créatrices de divinités.
Je voyais les animaux, sauvages comme domestiques,
vivre heureux au banquet de la nature,
contents de ce qui est,
et pourvoir à tout ce qui doit venir,
– tandis que les êtres qui m’étaient le plus chers périssaient de la faim.

Alors je fus pris d’une irrépressible nostalgie
de la grande Solitude,
de la solitude au large, sur la mer sans hommes.
Je préférais affronter, au loin,
les tempêtes et les vagues déchaînées
que regarder avec des yeux voilés de larmes
l’amer combat des hommes.

Près de toi,
éloquente et silencieuse solitude,
je regagnai la foi dans l’avenir de l’humanité,
la foi en moi-même.

Les vagues de la mer du Nord, furieux berserkers,
devant l’élévation de mon esprit tombèrent à genoux,
les démons des tempêtes ne pouvaient me détruire
car ma puissante main de seigneur
plongea la nature tout entière dans une dévote admiration.
Les vagues m’adorèrent, moi l’homme au corps faible, à l’âme forte,
qui portais dans ma volonté la grande merveille de l’avenir.

Toi la première,
grande Solitude de la nature,
me fis voir la grandeur oubliée de l’homme,
me fis voir la belle auréole sainte
qui rayonne autour de chaque front humain,
d’homme comme de femme,
du mendiant comme du roi,
du bon et vertueux
comme de celui qui s’est plongé dans les vices et le crime.

C’est pourquoi, Solitude,
j’aime rester avec toi,
car tu m’appris la grandeur
et la dignité d’être homme.

*

Alors j’entendis les rêves sombres et verts des forêts… (Då hörde jag skogarnes mörkgröna drömmar…)

Alors j’entendis les rêves sombres et verts des forêts
là où sous l’ombre des ramures coulaient des ruisseaux dans la mousse,
où dans la frondaison des arbres le vent chantait sa complainte,
où le cri plaintif de la hase semblait une imitation d’enfant.

Mais la forêt ne rêvait qu’aux temps de la forêt primitive
avant les dévastations causées par l’affairement des hommes,
rêvait à son innocence quand nul chemin encore n’avait été frayé,
quand elle possédait encore sa paix des pays d’été.

J’étais debout et j’écoutais l’histoire des mousses de la source,
jusqu’à ce que je ne pusse plus supporter leur nostalgie,
je ne voulais pas être la seule cause de trouble,
je sentais le secret miraculeux de la nature.

Alors je laissai la mousse me recouvrir,
elle s’étendit lentement sur mon corps,
enroula ses bras tendres autour de moi –
car les rêves de la forêt étaient aussi les miens.

Et les arbres ne me considéraient plus comme étranger,
mon agitation d’homme ne leur faisait plus peur,
ils virent que j’étais leur frère d’adoption,
que j’avais en moi le cœur de la forêt primitive.

Et je sentis à travers mes pieds comme un flot de sève,
était-ce réel ou bien un simple rêve fugace :
ai-je tété les sucs de ma vie au sein de ma mère la terre ?
suis-je devenu un roi de la forêt, à la couronne de frondaison ?

*

Le gris assis dans le nuage… (Det gråa som därinne i molnen satt…)

Le gris assis dans le nuage
m’en avait toujours parlé, m’avait promis
de me le donner avant de mourir,
car il ne désirait rien tant que de voir sourire la mer.

Immobile, j’attendais,
mais en vain, car tout resta comme avant,
et je sentis que mes bras, ma tête, mes jambes
vivaient chacun pour soi dans leur propre lumière.

J’essayai d’ôter de moi le lourd brouillard
qui m’avait recouvert pendant la nuit,
mais il pesait toujours aussi lourd, aussi lourd
sur mon cœur qui aspirait à redevenir jeune.

Quand j’entendis quelqu’un, très loin, sangloter,
je ne parvins qu’à lever la tête ;
je regardai partout autour de moi,
car on m’avait… on m’avait promis quelque chose ?

*

En crépitant de joie, le train sillonne… (Glädjerasslande brusar tåget fram…)

Ndt. Uddgren passa une partie de l’année 1892 aux États-Unis, à Chicago, où il travailla pour la presse de langue suédoise. Voyez, pour des thèmes américains dans la poésie de langue suédoise, nos traductions de poésie suédo-américaine, dont le second billet se trouve ici.

En crépitant de joie, le train sillonne
les prairies sans fin du Texas, semblables à la mer.

Longeant le soleil, le voyage s’émaille des exclamations
et plaisanteries d’un groupe de fermiers bavardant, riant fort.

Ô jeunes filles aux yeux sombres, si j’avais un cheval d’acier,
comme nous galoperions sur l’ondoyante prairie !

Mes rêves d’amour vous feraient sourire,
vous trouveriez la vie belle, et court le voyage.

*

Qu’ai-je fait pour mériter ces ténèbres… (Varför har jag allt detta mörker förtjenat…)

Qu’ai-je fait pour mériter ces ténèbres,
moi qui ai recueilli toutes les harmonies,
moi qui n’ai vécu que pour l’amour,
qui suis plein de souffrance divine ?
Tout mon être rayonne de lumière,
pourtant je ne peux trouver la maison
où ma bien-aimée en vain m’attend.
Je vais de tous côtés et regarde
à toutes les fenêtres, à toutes les portes,
mais je ne trouve plus rien comme avant.
Tout est si étranger, inconnu, froid,
et m’apparaît sous une apparence nouvelle.
Des femmes aux doigts blancs sont assises,
mais autour de chacune d’elles s’enroule un serpent sifflant,
en aucune ne coule un sang rouge et bouillant,
elles sont toutes pétrifiées, mortes.

*

Mon sang coule (Mitt blod förrinner)

Souvent tu viens à moi
avec des parfums de linnées boréales
et des sons légers de cymbales.

Mais quand tu pars,
je vois un aigle altier
s’envoler vers l’azur :
un cœur seul
saigne dans sa serre puissante,
saigne de bonheur.

*

Nuit en mer (Natt på havet)

Entre deux vagues tristes
sous la nuit froide j’étais étendu,
je sentais leur tourment
et taisais ma propre peine.

Des lunes pâles, alors, montèrent
lentement de la mer, l’une après l’autre ;
et, ensevelie dans les nuées gris-bleu,
une verte aurore boréale s’y frayait un passage.

*

Larmes sèches (Torra tårar)

Les yeux me brûlent de larmes sèches,
sèches comme les derniers asters de l’automne.
Pourquoi, pourquoi t’ai-je connue ?
La flamme crépite autour du bois fragile.

Quand en toi je cherchai les flammes de la vie,
mon cœur tomba parmi les glaces brisées.
L’écume sanglante des vagues vertes comme du venin
n’apaise point la souffrance du dernier soleil.

Si mes larmes n’étaient pas sèches,
avec du soufre et du feu je consumerais
tes membres comme une nouvelle Gomorrhe !
La seule récompense de l’amour est d’oublier.

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Acherontia : Poèmes en prose
(Acherontia: Prosadikter, 1902)

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Le géant de la nuit (Nattens jätte)

Je marchais seul dans une ville déserte. Tout était noir autour de moi, je sentais seulement en moi-même un reste de lumière et de chaleur.

Au bout d’un moment, je vis à quelque distance une ombre qui pouvait être celle d’un homme. Alors mes mains devinrent chaudes et des rayons clairs jaillirent de mes yeux.

Les bras tendus, j’allai à la rencontre de cette ombre. Mais mes bras se refermèrent sur le néant, une ombre vide me traversa et disparut dans la nuit derrière mon dos.

Chaque fois que j’éprouvais une déception, le vent devenait plus froid. Bien que mes pieds enflassent, je continuais de marcher. Jusqu’à ce que je ne visse plus de ciel.

« N’y a-t-il donc dans cette ville personne qui ait une chaude poitrine ? N’y a-t-il personne qui veuille accepter le don de mon cœur et me libère de ma souffrance ? »

Puis je tendis les mains au-dessus de ma tête, elles semblèrent des flambeaux grimaçant contre les pignons des maisons. Mes lèvres s’ouvrirent, dures, aucun son ne put les franchir, mais les pierres des murs et de la rue partirent d’un grand éclat de rire sarcastique et dissonant.

Les fenêtres se mirent à cliqueter, et les murs à pencher et plier jusqu’à déferler en grandes vagues, si bien que les maisons pressaient de désespoir leurs toits les uns contre les autres.

La rue s’amollit sous mes pas. Mes pieds devinrent si grands que j’arrivais à peine à les soulever. Je faisais de mon mieux pour continuer ma route mais ne pouvais plus avancer. Je piétinai sur place, jusqu’à ce que la ville fût tout entière sous mes semelles.

*

Le sombre vainqueur (Den dystre segrare)

Je me tenais un jour devant l’étroite porte noire près de laquelle un vent fétide souffle en permanence. Il semble que cette porte soit toujours à l’ombre de quelque chose, car le soleil ne l’éclaire jamais.

Sans angoisse ni dégoût, j’avançai et ouvris la porte. Mon cœur était arraché et pendillait, se desséchant, en dehors de ma poitrine.

Devant moi s’étendait une plaine immense. De part et d’autre de moi se trouvaient de longs murs qui s’écartaient si abruptement que mes yeux se tournèrent chacun, au sein des orbites, dans une direction opposée. Faisant quelques pas en avant, je ressentis une grande douleur, comme si j’étais tombé d’une hauteur considérable.

Quand je fus avancé dans la plaine, un paradis poussa du sol en silence. C’étaient seulement des fleurs qui, dépourvues de tiges, reposaient directement à la surface humide de la terre. Elles étaient grandes comme des fontaines et molles comme du vieux satin.

Ce n’est qu’après les avoir longtemps considérées que je vis que chacune d’elles possédait sa couleur spéciale. Il y en avait de jaunes, de rouges, de bleues, mais toutes profondément sombres comme une sonnerie d’horloge à l’intérieur de la terre.

Et, montant de l’une de ces fleurs, j’entendis une voix qui demandait :

« Toi qui fais un bruit si strident, pourquoi nous infliges-tu ta présence ? »

Je répondis d’une voix douce :

« Je suis venu offrir à ton calice ce qui s’est fané dans les champs de ma poitrine. »

Et je cueillis la fleur bleue qui poussait dans la blessure à mon côté gauche et la laissai tomber dans la fontaine près de moi.

Alors le silence enchanté prit fin et les grandes fleurs commencèrent à se balancer toutes ensemble en chantant un hymne de notes sombres au soleil de la nuit.

Mais je m’en allai, dans une joie mélancolique, et cherchai le chemin qui me ramènerait au monde où l’on craint encore la mort.

Quand je portai les yeux vers la plaie encore ouverte dans mon sein, mes pieds trouvèrent d’eux-mêmes le chemin.

*

La nuit des vampires (Vampyrernas natt)

Un nuage, lourd d’une boue grisâtre et bleuâtre, avec de longs drapés pendants flotte au-dessus de la ville immense.

Au loin, il se fait déchirer par les toits piquants des maisons, et les gouttes piriformes attachées comme des perles bleu-sombre au bord des drapés, tombent en grandes grappes et disparaissent sans bruit dans les profondeurs.

Une bande de jour, pâle comme un cri étouffé, brille à travers les fissures du nuage. Mais le cri même se tait. Une distante sonnerie d’horloge répand une paix silencieuse sur l’agitation et le bruit. Les feuilles mortes de ce soir d’automne tombent lentement sur la ville, se posant comme des ombres profondes au bord des maisons.

Quand tout est couvert de feuilles flétries, un frémissement se fait sentir, comme si quelque chose s’efforçait de sortir de ces masses sombres, qui s’agitent par endroits. Soudain la surface en est crevée en plusieurs points, et des surgeons d’arbre calcinés poussent haut leurs sommets pointus.

D’autres surgeons sortent du sol, de plus en plus nombreux. Ils deviennent de plus en plus grands. Ils se changent en arbres aux branches noueuses, aux couronnes puissantes, qui haut dans le ciel sombre, vert-bleu, s’entrelacent jusqu’à couvrir toute la ville d’une voûte épaisse, comme d’une forêt vierge infranchissable.

Là-haut, de la confusion des branches noires entrelacées sortent des essaims de grandes créatures aux larges ailes, volant en tous sens sous la couronne des arbres de la forêt. Leur vol silencieux décrit de longs zigzags et, quand il s’oriente vers la terre, on voit des yeux verts de venin luire dans leurs petites têtes pointues.

Régulièrement, l’une ou l’autre de ces créatures se précipite la tête en avant dans la mer de la mégalopole, comme les mouettes quand elles aperçoivent une proie. Elles disparaissent alors un moment parmi les maisons, puis leur vol reprend son ascension jusqu’à ce qu’elles se fondent dans l’obscurité des branches noires.

Mais le promeneur solitaire qui marche fatigué sur le trottoir, sent le souffle d’air glacé qu’elles produisent autour d’elles. Et s’il avance jusqu’à l’endroit d’où l’étrange créature s’est envolée, il trouve le cadavre d’un homme, dans le cou duquel s’ouvre une plaie aux lèvres rouges.

*

L’Autre (Den Andre)

Fragment de récit

Je ne me rappelle pas précisément comment cela se passa, la première fois que je fis attention à lui.

Il arrive souvent, quand on se trouve parmi des gens, qu’une personne que l’on a croisée plusieurs fois déjà sans l’avoir vraiment remarquée, prenne pour nous à l’improviste une importance particulière. On a le sentiment de trouver en elle la personne que justement on cherche à connaître depuis toujours, et l’on s’étonne d’être resté si longtemps aveugle vis-à-vis d’elle.

Et quand la mémoire se reporte au temps où pour la première fois on l’a rencontrée, on croit remarquer qu’on avait à ce moment-là déjà l’impression de connaître cette personne. Et l’on croit en outre que cette impression augmente à chaque nouvelle rencontre, jusqu’à ce qu’elle devienne une certitude – et l’on a trouvé, alors, un nouvel ami.

On a vécu une petite histoire tout entière sans en avoir rien su.

C’est de manière tout aussi imperceptible qu’un tel lien d’amitié se formant parfois dans l’intérieur inconnu du moi, que je devins conscient de la présence de celui que j’appelle ici l’Autre, et que je nouai les premiers rapports avec lui.

*

Il est possible que j’eusse soupçonné depuis des années qu’il fût là. Mais ce soupçon était si vague que je ne puis dans ma mémoire en déterminer l’origine.

C’est bien après, alors que je venais de traverser une crise difficile dans ma vie, que se situent les premiers signes dont je puisse me rappeler et par lesquels il me donna à connaître son existence.

Je devais avoir été longtemps malade avant que cela ne se produisît. Non pas malade de façon que moi-même et d’autres pussent le remarquer. C’était, me semble-t-il, une maladie cachée, qui ne se manifestait que par une mélancolie silencieuse.

J’avais encore à ce moment-là une poignée d’amis et de connaissances avec lesquelles je me rencontrais de temps à autre. Mais je passais le plus clair de mon temps dans la solitude, soit dans ma chambre soit dehors, dans le vieux parc à côté de mon immeuble.

Peut-être mon esprit avait-il été attaqué par l’humidité de l’air sous les grands arbres centenaires ? Je ne sais pourquoi mais je préférais par-dessus tout me reposer dans les sombres allées au fond du parc.

Là, je marchais lentement, allant et venant, sous l’épaisse frondaison des arbres. Le froid humide me faisait du bien, car ma tête brûlait et mon pouls battait.

Qu’est-ce qui m’avait conduit à cet état de désespoir ? C’est sans importance, car cette profonde souffrance ne peut être décrite.

Je marchais jour après jour parmi les troncs noueux, noir-vert, dont les racines semblaient des griffes géantes enfoncées dans la terre. De temps en temps, j’arrêtai mes pas et pouvais alors rester des heures immobile. Le plus souvent, je m’arrêtai près du bassin au bout de la rangée d’arbres.

Il se trouvait, ce bassin, près d’un rocher haut dressé au-dessus duquel les derniers arbres étendaient leurs branches de façon à former une grande niche. Et au milieu de cette niche sombre était le petit bassin rectangulaire avec son eau noire immobile.

Je restais là, contemplant l’eau. Quand les jours étaient gris, je ne voyais que la surface lisse. Mais quand les jours étaient clairs, que le soleil brillait au-dessus des arbres, je pouvais voir dans l’eau la grande arche inversée des feuilles. J’y voyais les petits pans de ciel aux endroits où, là-haut, les branches ne se rejoignaient pas pleinement. Et tout près de moi, je voyais ma propre image reflétée dans l’eau.

Je dis ma propre image car je crus au début que c’est moi-même que je voyais en bas. Des semaines entières, voire des mois se passèrent avant qu’il m’apparût, progressivement, que l’image qui se montrait dans l’eau n’était pas absolument identique à moi-même.

Au départ je ne fis que le sentir instinctivement. Je ne pouvais dire précisément où se trouvait la différence. Je tentai même d’expliquer mon impression par l’idée qu’un reflet n’est jamais une image parfaitement fidèle.

Je pensais à ces autoportraits que les grands maîtres de la Renaissance peignaient devant un miroir. Ces tableaux ont tous quelque chose de froid, de fantomatique. Mais si l’on en regarde un dans un miroir, le reflet nous renvoie exactement les traits que l’artiste n’avait pu fixer dans l’image originale, cause du fait qu’on ne trouve dans les autoportraits la chaleur et l’étincelle de vie qu’on attendait. Dans le reflet du portrait, on a donc devant soi l’homme lui-même, tel qu’il était dans la réalité quand il s’asseyait il y a quelques centaines d’années de cela devant un miroir afin de pouvoir fixer son image sur la toile.

C’est de cette façon que je cherchais à me mentir à moi-même s’agissant de la différence avec l’image dans le bassin. Mais je ne mis pas longtemps à réaliser qu’alors que je ne changeais pas de mon côté, l’image en bas devenait chaque jour de plus en plus différente de moi.

Le jour où j’en devins enfin conscient, mon sang se figea dans mes veines.

J’étais venu jusqu’au bassin dans une humeur tranquille. Je sentais que mon visage avait une expression de calme sérénité. Mais en regardant l’image, je vis qu’elle avait une apparence morne, morose, oui, je vis clairement que son front était plissé de rides.

Étonné, je levai la main pour la passer sur mon front. Il était lisse comme à son habitude, sans la moindre ride.

Je n’observais pas non plus la moindre trace de vent sur l’eau. La surface du bassin n’était mue par aucun souffle d’air, il gardait son éclat impassible. Et pourtant je voyais l’image avec son front contracté.

Peut-on s’étonner que je fusse alors saisi de peur ? Je vacillai et fus sur le point de tomber dans le bassin. Mais je repris à temps mes sens et fis quelques pas en arrière.

J’avais clairement réalisé que l’image dans l’eau du bassin était un autre que moi. Cet autre m’avait regardé avant de grands yeux pressants, comme s’il attendait de moi quelque chose ou cherchait à éveiller ma pitié.

Je fus saisi par le genre de peur qu’on ressent devant l’inconnu, en présence duquel tous les moyens habituels de la conservation de soi sont insuffisants. Il m’apparut que cet être d’un autre monde pouvait d’un seul mot anéantir toutes mes défenses intellectuelles, me conduire au désespoir à mon propre égard.

Les jours suivants, je restai donc à l’écart du bassin. Mais chaque jour qui passait me rappelait plus intensément cette expression de tristesse qui couvrait chacun des traits du visage de l’étranger. Je surmontai ma peur, et un sentiment de compassion pour lui naquit en moi.

Toutes mes pensées tournaient à présent autour de cet inconnu. Je pensai tellement à lui qu’à la fin ce fut comme si nous nous connussions depuis longtemps.

Le désir de le revoir grandit peu à peu. Je rougis de l’effarement qui s’était emparé de moi. Que voulait-il ? Ne pouvait-ce être quelque chose qui ne présentât aucun danger ? Avait-il peut-être quelque chose d’important à me communiquer ?

Un jour, je me trouvai de nouveau près du bassin. Son visage n’était plus sombre. Il était calme, bien que pâle et mélancolique.

Je vins alors jour après jour et le considérais. Il restait toujours le même. Avait-il remarqué qu’il m’avait effrayé la première fois ? N’osait-il plus à présent faire la moindre démarche de rapprochement ?

Cette période de face-à-face silencieux dura quelque temps. Nous devînmes si familiers l’un à l’autre que nous pouvions lire nos pensées dans nos regards et l’expression de nos visages.

Un désir de pouvoir véritablement communiquer avec lui se fit jour en moi. Et je crus observer qu’il éprouvait la même chose. Mais je ne savais comment ce serait possible.

Entre-temps, je fus repris par l’angoisse, l’inquiétude que sa première manifestation avait provoquée. Je cherchai à me libérer de lui en résistant au sentiment de compassion qu’il avait éveillé. Si son accointance, en effet, était plus dangereuse que je ne l’avais supposé ?

Mais ce fut en vain. Je remarquai que mes forces corporelles s’affaiblissaient de jour en jour.

*

Pendant quelques jours, où le doute m’étreignit, je ne rendis pas visite au bassin.

Un matin, je m’assis sur l’une des grandes racines au pied d’un des vieux ormes de l’allée. J’étais resté là quelques instants, débattant en mon for intérieur si je devais ou non m’approcher du bassin, et je m’étais à la fin décidé à y aller.

Je restai cependant assis et regardai, depuis ma place dans le chemin sombre, le pan de parc visible devant l’entrée de l’allée.

Pendant que mes yeux absorbaient la joie pimpante qui venait à leur rencontre depuis les pelouses de satin, les tapis de gazon ensoleillés et les groupes d’arbre splendidement rougis par l’automne, je sentis que quelque chose se passait tout près de moi. C’était comme si la terre humide à mes pieds commençait à s’élever, comme si quelque chose cherchait à sortir de la terre.

Cependant, je gardai obstinément les yeux sur les minces peupliers aux tremblantes feuilles rouges et les bouleaux luxuriants desquels une pluie d’étincelles jaunes semblait tomber sur le tapis vert de l’herbe.

C’est seulement quand tout fut redevenu immobile près de moi que je pus me résoudre à diriger mes regards vers le sol.

Je ne fus pas étonné, on aurait dit que je m’y étais attendu : la partie supérieure du corps d’un homme s’était hissée hors de la terre.

Je vis une tête aux cheveux noirs ébouriffés, un torse nu, une paire de bras accoudés au sol.

Il me semblait voir un homme fendu au niveau où finit le torse, par terre devant moi, tellement son corps et la terre tenaient étroitement l’un à l’autre.

Son visage était tourné de côté. Je ne voyais qu’une partie de la joue.

Mais quand, avec la lenteur d’un homme malade qui se retourne dans son lit, il leva vers moi son visage blême, je le reconnus aussitôt.

C’était Lui, l’homme dont j’avais si souvent contemplé l’image dans le bassin.

*

Il ouvrit les paupières et fixa sur moi une paire d’yeux d’où toute lumière avait depuis longtemps disparu.

Il me demanda doucement :

– Tu souhaitais me parler ?

– N’avons-nous pas beaucoup de choses à nous dire qui ne peuvent être dites par le regard et l’expression du visage ?

– Le moins nous parlerons, le mieux ce sera pour toi.

– Oh ! Je ne pense pas à moi-même. Je sais ce que c’est que de porter son fardeau.

– Il est des fardeaux qu’aucun homme ne peut porter. Pour nous, qui ne pouvons mourir, c’est autre chose.

– Tu ne peux mourir ?

– Pas plus que la terre… ou le soleil.

– Est-ce là ton fardeau ?

– Le plus lourd de tous.

– Et nous autres, hommes, qui craignons la mort !

– Parce que vous n’êtes pas conscients de votre véritable vie, qui vient d’une éternité et se poursuit dans une autre. Parce que vous ne pouvez vous représenter ce qui vient après la mort. Si vous connaissiez la vie comme je la connais, vous trouveriez que la mort est ce que la vie a de plus beau à offrir… à vous offrir.

– Et pour toi aussi ?

– À moi la vie n’offre aucun changement. Le seul et unique plaisir m’est refusé.

Je me tus. Car à travers ses pupilles vides mes regards plongèrent dans un gouffre si profond que mes yeux, ces yeux qui pourtant peuvent atteindre les étoiles les plus lointaines, ne purent se frayer une voie jusqu’au fond.

Je me tournai à nouveau vers lui :

– Ton souhait de mourir ne peut t’être accordé ?

– Non, pas tant que je suis ce que je suis.

– C’est-à-dire ?

– Ne sais-tu pas que j’ai dû tout le temps te suivre comme ton ombre ? Quand tu marches, tes pieds se posent contre les miens. Je marche dans la terre comme tu marches à l’air libre. Tant que tu seras un homme, je devrai te suivre. Ensuite, je suivrai quelqu’un d’autre, aussi longtemps que…

– N’y a-t-il personne qui puisse t’aider ?

– Si… mais seulement un homme.

– Un homme ?… Le pourrais-je ?

– Je ne sais si tu le peux.

– Dis-moi comment faire.

– Répondre à ta question pourrait amener un malheur sur toi.

– Cela ne me fait plus peur.

– Mais si j’exprime un souhait dont je sais que tu ne peux l’exaucer ?

– Je veux que tu me le dises.

– Tu le veux ?

– Oui.

Il pencha la tête et resta silencieux un moment. Je crus qu’il réfléchissait encore, mais il parla si doucement que le bruit du vent dans la couronne des arbres emporta presque le son de sa voix :

– Il faudrait que nous échangions nos vies.

*

Nous nous tûmes un long moment.

Puis il reprit la parole, doucement et de façon presque pressante :

– Je sais que c’est un souhait qu’aucun homme ne peut exaucer. Je ne m’attends pas, dès lors, à ce que tu le fasses. Mais j’ai voulu te dire cela pour que tu connaisses le mystère qui me distingue de tous les autres. Je ne te demande que de me permettre de te rendre visite de temps en temps, de parler avec toi, pour que je puisse au moins en pensée goûter la vie que vous, les hommes, vous menez.

C’est quelque chose que je ne pouvais lui refuser, car il avait éveillé ma compassion à un degré plus haut que je ne l’aurais admis pour moi-même.

Il m’était si étranger. Pourtant je me sentais fortement attiré vers lui, comme lorsque l’on fait face à un danger et qu’on trouve cela beau et qu’on éprouve de l’ivresse simplement à le regarder dans les yeux.

Et quand il exprima de nouveau son souhait, je lui parlai de la vie des hommes, du fait qu’ils doivent toujours lutter, que leurs espérances sont constamment abattues, que la tristesse est le seul fruit qui leur soit accordé.

Alors son visage s’éclaircit un moment. Il rayonnait d’une joie silencieuse. Il était transporté par tout ce que je racontais. Il me dit que c’était le plus beau de la vie.

Je ne pus faire autrement que de lui promettre qu’il pourrait me revoir souvent. Il s’inclina vers moi avec une reconnaissance profonde et chaleureuse – en me tendant la main.

Sans hésitation, je lui tendis la mienne. Il la serra un instant seulement, mais si fort qu’elle devint glacée comme la main d’un cadavre.

Il disparut ainsi qu’un brouillard absorbé par la terre.