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La fonte des glaces et autres poèmes de Carl David af Wirsén

Le poète suédois Carl David af Wirsén (1842-1912), membre de l’Académie suédoise et, de 1884 à sa mort, son secrétaire perpétuel, fut une figure influente des lettres de son pays, dans un sens opposé aux tendances qui se faisaient jour à l’époque. Il fut critique envers les noms aujourd’hui les plus connus de la littérature suédoise, tels qu’August Strindberg, Selma Lagerlöf, Prix Nobel de littérature 1909, Verner von Heidenstam, Prix Nobel de littérature 1916, Gustaf af Geijerstam, pour ne citer que ces quatre représentants d’une modernité avec laquelle Wirsén ne se sentait guère d’affinités.

Il faut d’ailleurs souligner que les quatre noms cités ne forment pas une tendance monolithique. Heidenstam, par exemple, prit la tête de la croisade contre le naturalisme, où se situe Geijerstam, si bien que Wirsén et lui ont au moins un point commun.

Par ailleurs, le Strindberg de la dernière période revint notoirement lui-même de manière critique sur l’esprit de son œuvre de jeunesse, si bien que l’on trouverait sans le moindre doute des points de convergence entre son autocritique de fin de carrière et la critique de Wirsén. Si l’on veut écarter Wirsén à cause d’une critique fourvoyée de Strindberg, cela n’est en somme possible que si l’on écarte aussi le Strindberg autocritique. C’est ce que l’on fait d’ailleurs quand on ignore le Strindberg du Livre bleu (I-IV), des écrits swedenborgiens et alchimiques, affirmant avoir découvert la recette de l’or (disponible sur ce blog), révoquant en doute la rotondité de la Terre ainsi que quelques autres axiomes scientifiques assez fondamentaux, insistant sur l’infériorité des femmes et de plusieurs autres, toutes choses qui peuvent difficilement faire comprendre que Strindberg n’ait pas – pas encore ? – subi le même sort que Heidenstam, dont le nom a souffert de ses prises de position politiques dans l’entre-deux guerres. Autant dire que ce qui subsiste de Strindberg dans la conscience littéraire n’est qu’un fragment isolé, plutôt que l’œuvre elle-même, quand bien même c’est ce fragment d’homme – un membre agité de soubresauts sous l’effet de quelque galvanisme – qui passe pour « l’écrivain national » de la Suède. (Ce n’est pas le seul exemple.)

En d’autres termes, si Wirsén surnage non sans peine dans la conscience littéraire contemporaine, c’est aussi le cas, en totalité ou en partie, de quelques-uns de ceux qu’il critiquait.

Reste, parmi ces augustes victimes, Selma Lagerlöf, dont le rayonnement semble intact. Comme nombre d’enfants, le traducteur que nous sommes fut impressionné dans ses jeunes années par le voyage de Nils Holgersson. Pas suffisamment, cependant, pour acquérir par la suite une vue bien complète de l’œuvre de Selma. Outre un recueil de nouvelles, Le monde des trolls, dont nous ne nous rappelons rien, si ce n’est un tableau des tziganes qui vaudrait aujourd’hui à leur auteur une condamnation judiciaire en Suède comme en France et dans de nombreux pays d’Europe, ce que nous n’avons pas manqué de dénoncer à la partie pénale et éclairée de l’humanité dans notre « Florilège à charge » (ici), nous n’avons lu d’elle, plus récemment, que son Gösta Berling, premier roman qui l’a rendue d’emblée célèbre, et qui nous a paru, pour notre plus grande consternation, un assommant tissu d’histoires sans intérêt, avec des personnages à la psychologie barbare. Nous serions donc prêt à croire que l’hostilité de Wirsén doit être portée au crédit de ce dernier.

Les poèmes qui suivent, dans notre traduction, sont tirés du recueil Dikter (Poésies) de 1876.

Portrait de C. D. af Wirsén
chez Elliott & Fry, Londres, ca. 1870 (selon la source)

*

La fonte des glaces (Islossning)

Longtemps, si longtemps j’ai voulu,
parmi les lourdes glaces de la pensée,
parmi les travaux quotidiens de cette vie,
lier les vagues murmurantes du chant,
lier ensemble mille rêves échevelés,
au milieu de la lutte pour les riens utiles.

Ai-je erré, me suis-je égaré,
quand j’osai chanter enfin,
brisant les dures entraves ?
Tout ce qui fascine est-il une illusion ?
Dois-je à présent retenir ces flots,
quand ils ont baigné un rivage de fleurs ?

L’hiver est rude, ô mon cœur :
Dois-tu revoir ses brouillards
après avoir contemplé le printemps ?
Demanderai-je, commanderai-je
à la neige, à la glace d’accabler encore
les enfants de mon moi ?

Sommet de joie et de peine,
mirage du ciel dans mon désert,
suis-je digne de te goûter ?
Les vagues peuvent-elles moutonner,
m’est-il permis de respirer les douces
brises du printemps, sur mon sombre chemin ?

Pourquoi demander ? Puis-je empêcher
au mois de mai de venir, à la glace de rompre,
à la rose d’éclore, à la vague d’avancer ?
Le pouvoir est tombé des mains de celui qui doute,
et parce que l’hiver a pris fin j’adresse
mes remerciements au ciel.

Entends mon vœu ! Je veux adoucir,
partout où j’en ai le pouvoir, jusqu’à la fin,
avec mon chant la peine de mon prochain,
je veux chanter les rivages de l’Éden,
donner des ailes à ceux qui sont tombés,
la vie à celui qui semble mort.

*

Ce que tu m’es (Hvad du liknar)

Sur le récif se trouve une chapelle,
qui regarde avec bienveillance depuis le sommet,
et dont le vent de mer, tellement âpre et froid,
enveloppe la flèche et le portail.

Sous la bordure du toit, l’oiseau marin
a construit son nid, confortable et sûr ;
de même ma pensée se fait-elle un nid
à l’abri du vent et des embruns, près de toi !

Quand doucement résonne l’orgue de la chapelle,
quand avec recueillement j’écoute ta voix,
l’oiseau oublie la mer tourmentée,
tu fais taire les inquiétudes de mon cœur.

Doux foyer, bonne amie,
blanche maison de paix très sainte,
il fait si bon, tout est si sûr avec toi,
sur le rocher de la vie assailli par les vagues !

*

La vieille cathédrale (Den gamle dômen)

Un homme des temps nouveaux prit la parole :
« Terminer la cathédrale serait insensé,
nous avons bien assez d’églises comme ça. –
Quel dommage de dépenser l’argent de cette manière !

« Vieille folie ! Pensez à ce qu’une telle somme,
si elle n’était sottement retirée du commerce, permettrait !
N’est-il pas évident que cette affaire
est des plus improductives ? »

Ayant ainsi parlé, il courut au noble jeu de hasard de la Bourse
y retrouver des financiers de troisième classe,
puis fit l’acquisition d’une bague à l’étincelant caillou
dans une boutique, pour sa Phryné.

Oui, tu as raison. Abats le vieux monument,
détruis les rosaces, les voûtes, le portail
et les piliers – et construis à la place
un bocard gigantesque !

Au travail ! Tu gagneras beaucoup d’argent
si tu décroches le contrat pour cette entreprise !
Quelle merveille quand, sur les pierres consacrées du chœur,
les hétaïres danseront aux fêtes illuminées !

Et puis érige, au milieu, la statue du veau d’or !
Fais retentir les musiques d’Offenbach !
Les vieilles voûtes gothiques ne conviennent pas
à l’engeance de Mammon, aux hommes sans Dieu.

*

La bonne fée des bois (Skogens goda fée)

Où, parmi les sapins, chante le coq de bruyère,
où la fine grive répand
la joie et le chagrin de ses notes,
où, contre le rocher escarpé,
le framboisier s’accroche,
c’est là que je vis depuis longtemps,
et je sais où luit la fraise des bois,
plus brillante que la pourpre,
je sais où coulent des sources cachées
dont l’eau est d’une fraîcheur infinie.

Dans la fragrance des orchidées, souvent
des pigeons sauvages viennent à moi
pour que je les nourrisse dans la main.
Quand ma voix appelle amicalement,
entre les pins dorés par le soleil
l’élan avance parfois la tête.
Si je chante au bord boisé des lacs,
quand la lune répand ses rayons,
une famille de canards vient en silence
écouter dans la baie.

Si des mondes fastueux s’approche
quelque enfant gâté, vaniteux,
quelque ami du bruit et des moqueries,
je fuis dans ma retraite profonde,
farouche, avec la rapidité de l’éclair,
en silence, attristée.
Son esprit, rendu terne par les excès,
ne peut comprendre mes simples joies,
de ma douce paix il rit,
étant le fils hautain des plaisirs.

Mais je console fidèlement l’enfant
quand par accident, au milieu de la forêt,
il a brisé son écuelle pour la cueillette,
et au pâtre qui conduit les bêtes
en fredonnant sa douce chanson,
avec bienveillance souvent j’ai souri,
et à la jeune fille du laboureur,
à son retour des champs,
je donne le meilleur de la vie,
pleine mesure de bonheur d’amour.

Et parfois – ah ! c’est si rare –
j’ai vu près de la source aux ondes fraîches
le poète, cher à mon cœur.
Quand il est au sommet de l’extase,
sur ses yeux je pose mes mains
et murmure : « Devine qui je suis ! »
Il répond : « Longtemps cachée,
merveilleuse, éternellement rêvée,
rarement vue, jamais oubliée !
tu es l’aspiration de mon âme ! »

Quand il retire mes mains de ses yeux
et, charmé, vers moi se tourne,
souvent je me suis déjà envolée.
Certes il se lamente : Belle cruelle !
Mais je sais comment le récompenser en secret :
dans ses rêves, de jour comme de nuit,
je verse doucement l’enchantement des bois.
Je mêle le jeu des ombres et des clartés,
le murmure des sources et le soupir des pins
aux sons de sa lyre.

*

La jeune fille et les fleurs (Flickan och blommorna)

Voici venu le dernier soir
où la vierge contemplera
les lieux familiers de sa vie,
demain promet autre chose :
elle échangera ses vœux
devant l’autel,
puis partira
vers un pays lointain.

Depuis le parc, le clair de lune
dessine des carreaux sur le sol de la chambre ;
tant de souvenirs d’enfance
reposent sur ces rayons argentés.
Éclairée par cette lumière,
elle détache ses cheveux
et, silencieuse, reste absorbée
dans ses pensées.

Tandis que la lune verse ainsi sa clarté
en longue et lente houle,
la jeune femme dénoue sa ceinture
et laisse tomber les vagues de sa robe,
puis elle s’étend,
caressée par les rayons,
elle sourit, fait une prière,
et s’endort sans bruit.

Mais dehors, quelle agitation !
cela chuchote dans le jardin,
cela murmure sur l’herbe
dans le parc embaumé de parfums !
Écoutons, les lys maugréent
dans leur rangée brillante,
ils se plaignent, menacent
avec des lames tremblantes.

« Elle était à nous – et elle part !
Son esprit était d’un lys,
sa forme, virginalement belle.
Ô sœur, devons-nous nous séparer ?
La gente masculine
brûle d’un feu dévorant ;
Quelle tristesse que tu aies tendu
ta main à l’homme !

« Un bras présomptueux touchera
la fine tige de cette taille !
Un badinage pressant troublera
la paix de cet ange blanc comme neige !
Tu as si paisiblement grandi
sous la garde des lys ;
pourquoi nous faire tant de peine,
pourquoi es-tu si dure ? »

Mais les belles roses répliquent,
rouges de flammes d’amour :
« Quittez cette triste désolation !
Quel motif de plainte et de sanglots !
Nous nous réjouissons, ô sœur,
du passage des heures ;
nous avons grand désir
de chanter ta chanson de noces.

Jeune beauté, rouge comme les roses !
Aime, aime bien, c’est la loi !
Tu fleuriras, brilleras !
Le matin est riche et beau.
Attirer le papillon
dans une chambre secrète,
être aimée et aimer,
telle est l’affaire des roses. »

La reine des nénuphars, qui nage
dans l’eau fraîche du bassin,
entendit, au clair de lune,
la controverse des fleurs dans la nuit.
Dans son étonnement,
frémissante, rose,
elle s’éleva au-dessus des ondes
et dit ces paroles :

« Pourquoi cette querelle ? Elle, la pure,
comme avant, dans le plaisir comme dans la peine,
continuera de vous unir
sur sa joue et dans son cœur,
timide comme le lys,
chaude comme la rose,
pieuse dans son vouloir,
tendre en son sein.

« La seule chose que je puisse offrir
en ce doux moment de célébration,
c’est, aussi fort que soufflent les vents de la vie,
tenir bon sur une base ferme,
pencher la tête
quand l’onde houle,
et la relever, avec reconnaissance,
quand l’onde est calme.

« Même dans la boue, dans les scories,
avoir l’esprit comme une neige céleste
et laver la poussière quotidienne,
quand on le peut, à grandes eaux.
Voilà, ma belle,
ce que j’apporte ce soir !
Que le ciel te récompense !
Sois bonne et sois heureuse ! »

Alors, au clair de lune enchanteur,
le murmure des fleurs s’estompe ; –
la brise du matin, murmure enjoué,
souffle jusqu’à la fenêtre de la jeune fille,
elle tire contre le crochet
avec un bruit badin
et lance : Réveille-toi
et mets ta robe de mariée !

*

Le livre préféré de grand-mère (Mormors älsklingsbok)

Ndt. Le passé de la Suède est ici évoqué via le poème Atis et Camilla de Gustaf Philip Creutz, de 1762. Entre autres œuvres, Creutz, qui fut ambassadeur en France de 1766 à 1783, a laissé des lettres au roi de Suède sur notre pays.

Quand le beau mois d’août arrive
dans la vallée encore un peu verte,
et que peu à peu le soir s’obscurcit
à la fenêtre de grand-mère,
allons voir comme la lune
resplendit sur la baie !

C’est ici qu’elle vécut jadis,
et ses meubles sont toujours là,
riche mélange de souvenirs
d’Empire et de République,
mais le lit est plus ancien encore :
gustavien de la tête aux pieds.

On dirait qu’ici le temps s’est arrêté ;
cent ans peuvent bien passer encore !
Aucun changement n’est perceptible
dans le nécessaire à coudre, le bureau de travail,
et sur la table gît oublié
un livre, aujourd’hui inconnu de beaucoup.

Quand Gustave était roi de Suède
et grand-mère encore jeune
et si jolie dans son corset,
cheveux poudrés, rosette sur la poitrine,
elle reçut ce livre, je crois, de sa mère,
comme cadeau pour sa fête.

La mère l’avait aimé, ce livre,
et il devint le préféré de sa fille.
Ouvre-le, tandis que la lune
regarde par la fenêtre et sourit :
raconte-moi encore le destin de Camilla
et pleure avec Atis de nouveau !

Ce livre est un réconfort élyséen
pour tous les cœurs sensibles,
il est venu avec le soleil et le printemps,
et l’été a grandi dans son sillage ;
il est aérien comme un rêve,
suave comme le clair de lune.

Il berce d’une brise légère
notre âme emportée vers un doux paradis,
la conduit sur une mer aux vagues lentes
vers l’île merveilleuse de la Poésie.
Ai-je besoin d’en dire plus :
Creutz en est l’auteur.

Grand-mère avait du goût comme peu –
bien que ce fût peut-être plus courant à l’époque – ;
viens et assieds-toi, ô viens,
lisons ce livre ensemble
et voyons comme la vie est heureuse,
ainsi qu’au temps passé, dans « les prés d’Arcadie » !

*

Au Trianon (Vid Trianon)

Majestueuse, à l’infini devant mes yeux
s’ouvre l’allée de tilleuls,
les fleurs des arbres couvrent, blanches,
l’embaumant d’odeurs, le chemin.

Sans bruit des pas se perdent,
des hermès çà et là paraissent,
une Flore, couverte de mousse,
tient à la main son panier.

Il est bon de rêver sur un banc,
au bord du chemin, seul ici,
tandis que mille images du passé
traversent notre imagination.

L’odeur des tilleuls flotte autour de nous,
la vue se brouille de plus en plus,
dans les chambres enchanteresses de la mémoire,
bientôt les yeux fermés voient.

De beaux cavaliers s’avancent
devant l’étendue verte du parc,
chacun porte une épée au côté
et chacun, de même, est avec une dame.

La fine dentelle des fanfreluches
papillonne sur les robes de soie,
et les bouches fières échangent
des politesses, sourient avec grâce.

Oh ! quels colliers sur ces gorges,
Oh ! la neige de ces perruques poudrées,
Oh ! le pas de talons rouges
duquel va noblement ce groupe !

Le sourire des dames est exquis,
le regard des seigneurs, plein de feu,
et dans les délices du moment,
quelles manières aisées, olympiennes !

En des mains blanches d’elfine,
espièglement va et vient l’éventail,
frangé de soie rouge,
avec une peinture de Watteau.

On trousse des épigrammes charmantes
à propos de tout et n’importe quoi ;
dans l’air circule un parfum
de jasmin et d’ambre.

Ils passent. L’ombre s’étend,
latescente, d’arbre en arbre.
Mais il me semble voir, dans le fond,
briller une lame de guillotine, spectrale.

*

Geijer au piano (Geijer vid pianot)

Ndt. Pour quelques mots de présentation du poète romantique Erik Gustaf Geijer, voyez notre introduction au billet de traduction de poèmes d’Albert Ulrik Bååth ici. Le présent poème le resitue bien dans le mouvement « gothiciste ».

Les travaux du jour sont achevés,
l’ombre s’étend sur Odinslund1.
Au piano est assis, penché,
le savant, dans la paix du soir.
Cet esprit, plein de pensées,
cherche le repos dans le monde des sons ;
dans la musique jette l’ancre
de son voyage le Viking du labeur.

Il trouva la clé des énigmes du passé,
profond, avec une vaillance nordique ;
au bord de la claire rivière Söqva2
avec Saga il s’assit, et but.
Ce n’est pas seulement la chronique intriquée,
la surface, qu’il connut :
la vie intérieure de la race
parut à ses yeux de voyant.

Et il entendit les Nornes filer
le tissu du destin au crépuscule,
vit des images de l’avenir flotter
devant ses sens en éveil.
Il déchiffra les runes d’Odin
sur une ruine antique,
et l’Idunn3 de la jouvence
lui tendit ses fruits.

Il cherche à présent à se délasser dans les notes :
l’abondance de forces fait souffrir !
Avec le vent d’ouest il veut
s’envoler vers une vallée de tilleuls.
Anges du chant, apportez-lui
le céleste bienfait de l’extase !
Rafraîchissez de vos ailes blanches
le front de l’illustre fils du Nord !

Écoutez, cela tinte ! Le minerai du Värmland
dans ces sons retentit,
et dans le poème comme dans le psaume
vit l’immortalité et Dieu.
C’est une odeur de forêt de sapins
mêlée au parfum du réséda,
c’est l’abîme profond de la mer,
ce sont les hauteurs étoilées du ciel.

C’est une voile sur les vagues,
c’est le blanc vertige de l’écume,
mais, avec la paix dans la claire pensée,
la Foi aux yeux bleus est à la barre.
L’âme pieuse de l’enfant nous charme
autant que celle du sage,
et ta louange, ô Suède ! murmure
cachée en chaque chant de Geijer.

Frais comme les ondes du torrent
aux prémices du printemps,
doux comme un rêve de vierge,
aussi clair qu’un ciel d’été,
tintant comme l’acier suédois,
ce chant résonne encore.
Parfois, tremblera de la voix,
ému, celui qui le chante !

Ce chant – une fille du Nord –
a grandi parmi les hauts pins,
mais dans l’étoile de son regard
sourit un espoir supraterrestre.
La couronne n’est que de fougère
qu’elle porte sur ses blonds cheveux,
mais dans cette fougère se trouve
le lys de l’éternité. –

Il s’est envolé loin de nos rivages,
l’interprète du passé, vers plus haute contrée,
mais chaque fois qu’il tourne ses regards
vers les bords de Svea,
aux heures silencieuses du soir,
dans les foyers heureux,
il entend son propre chant
de la bouche du peuple suédois.

Et tant que, dans le soir,
l’aurore boréale continuera d’étinceler,
que dans les vallées et sur les monts
vivra ce peuple libre et généreux,
que le fer suédois dans le feu
sera forgé les longues nuits d’hiver,
dans le monde du Nord vivra
le chant mêlé de fer de Geijer.

1 Odinslund : Le « bosquet d’Odin », nom d’un parc d’Uppsala, au milieu des bâtiments de l’Université. Geijer passa la plus grande partie de sa vie à Uppsala.

2 La rivière Söqva : Söqvabäck, ou Sökkvabäck, est dans les sagas islandaises la résidence de la déesse Saga : il s’y trouve une rivière à laquelle Odin boit chaque jour.

3 Idunn : Déesse de la mythologie odiniste, Idunn garde les pommes dont se sustentent les dieux pour conserver la jeunesse. Nous avons déjà rencontré ce nom dans nos traductions, ici, le poète symboliste bolivien Ricardo Jaimes Freyre ayant produit quelques belles interprétations poétiques des mythes scandinaves.

*

Loin du soleil et des étoiles (Från sol och stjernor)

Loin du soleil et des étoiles, bien que jeune encore,
j’aspire à ce que les ans passent ;
ils ne brillent que d’une lumière affaiblie
du vrai soleil et du vrai printemps.
Un pâle éclat, un rayon terne,
c’est tout ce qui brille dans l’obscurité de ce monde,
la vraie lumière ne nous appartient pas,
mais c’est elle que je veux.

Loin du soleil et des étoiles ma nostalgie
est entraînée vers une sépulture ombragée de tilleuls.
Il y fait sombre, certes, mais je comprends
qu’elle est la voie vers un séjour de lumière.
Délectablement m’attirent les paisibles jardins
de croix noires et de mausolées oubliés ;
je sais, je sens que la demeure des morts
est le port de la vie.

Loin du soleil et des étoiles vers Toi je vole,
Toi soleil de l’esprit, que nul brouillard ne couvre.
La nuit n’y vient pas, le jour n’y point jamais,
aucune ombre n’y suit la clarté.
Une infinité d’esprits éternellement
tourne autour de ta flamme ;
et, si je suis le moindre d’entre eux,
tu me verras quand même.

*

Draupnir

(L’anneau d’Odin)

Aussi merveilleuses que maintes choses créées me paraissent,
nulle ne l’est autant que l’ornement d’Odin, l’anneau d’or de la Poésie.

Sache qu’il vient de l’intérieur des montagnes, du monde des puissances obscures,
où les soufflets s’activent, les marteaux se lèvent, les étincelles volent sur les enclumes.

La rune insondable des profondeurs, la luisance irréconciliée de la nostalgie
ont été gravées dans l’anneau par des nains. Comme il brille d’un rouge éclat !

Depuis lors, dans le cœur du scalde, souvent appelle une voix mystérieuse
vers les salles cachées de la montagne, le sein maternel immémorial.

Tout adorera les hauts dieux : Odin reçut l’anneau
et dans son cercle inscrivit la plus belle des runes de lumière.

Depuis lors, dans le cœur du scalde appellent des sons du Valaskjalf4,
murmurant l’histoire des nobles Ases, de l’Alfe bienveillant.

Au terme de huit nuits, révèle un chant sacré,
du vieil anneau d’un coup naissent huit nouveaux anneaux.

De même, dans le flot intime du chant, en une minute heureuse,
de la première pensée créatrice jaillissent de nouvelles pensées.

Quand le plus pur des dieux fut atteint par la flèche d’Hoder,
Odin, muet et recueilli, posa l’anneau sur le cercueil de Balder.

Et le mort, l’innocent, le réconfort des hommes et des dieux,
avec lui l’emporta dans les profondeurs crépusculeuses de Hel. 

Jeune homme, qui chantes avec feu, qui chantes en extase ton court printemps,
connais-tu un conteur de l’Edda, comprends-tu les Sagas ?

As-tu appris que le chant fuit loin d’un monde souillé,
que l’art, quand la vertu s’éteint, conduit sa nef dans la nuit profonde ?

Du royaume vide des ombres, de la nuit des images sans consistance,
Balder renverra-t-il l’anneau, la terre recouvrera-t-elle son trésor ?

Vaine question ! Hélas ! tant qu’en Hel le dieu restera,
à quoi peut servir ce bijou, quelle valeur ont le chant et la lyre ?

S’il venait au jour de nouveau, cela ne servirait à rien,
le Ragnarök obscurcira le monde, le ciel tend vers sa chute.

Quand le chant doré vient en un monde où la vertu n’est plus,
le cœur n’est pas édifié, la peine n’est point apaisée, il ne naît aucune joie divine.

S’il vient, ce sera sans l’espérance et sans la paix :
quand les dieux fuient, la beauté ne doit-elle fuir avec eux ?

4 Valaskjalf : Une des résidences d’Odin en Asgard ; c’est là que se trouve son trône.

*

L’arc-en-ciel (Regnbågen)

Ndt. Glose poétique et personnelle de Genèse IX, 14-15 : « Quand j’aurai rassemblé les nuages au-dessus de la terre, l’arc paraîtra dans la nue ; et je me souviendrai de mon alliance entre moi et vous, et tous les êtres vivants, de toute chair, et les eaux ne deviendront plus un déluge pour détruire toute chair. »

Le soleil et la pluie fabriquent ensemble
la courbe de l’arc-en-ciel, niellée de rayons ;
ses couleurs merveilleuses brillent
dans une alliance unificatrice.

De son éclat se tamise
le jeune printemps du jardin en fleurs,
le lys reluit comme enchanté,
tremblant des larmes de la pluie.

Et tant que l’arc resplendit,
après que l’averse est passée, on dit
qu’un nouveau déluge ne noiera point
la postérité déchue d’Adam.

Beau pont qui soudain rayonnes,
des nuées jaillissant plein de grâce,
et qui peins la nature de traits magiques,
arc-en-ciel, tu es l’image du chant !

Chagrin et joie, soleil et larmes,
nous prodigue l’arc du poème, qui,
dans une clarté de plus hauts printemps,
irradie un espoir éternel.

Les visages brillent davantage
dans sa merveilleuse lumière,
et ce pont léger lie ensemble
le ciel et l’humus de la terre.

Il disparaît comme il est apparu,
rien ne le peut retenir ;
quand s’estompe son éclat de rose,
la vie n’a plus la même couleur.

Et tant que la Poésie tend
dans les airs son chemin,
la terre et le ciel sont amis,
aucun déclin ne menace.

C’est elle qui, depuis le firmament,
brille en robe éclatante,
et scelle et renouvelle
l’alliance des hommes avec Dieu.

Ô viens, mets ton ombre
sur moi parfois, et quand je serai mort
laisse-moi courir sur ton arche
jusqu’au ciel au-dessus de nous !

*

La fille des champs (Skördeflickan)

Quand l’été, si vite, est passé,
quand les vents ont fané la dernière rose
et que la pluie tombe à verse,
Ô enferme-toi
dans ta chambre
et vis en des rêves d’été !

À la douce lumière familière de la lampe,
Ô rêve de soleil et de trilles d’oiseau,
de prés couverts de fleurs !
Au murmure des braises,
dans la chambre bien chauffée,
essaye les cordes de la lyre !

Les vieilles histoires se réveillent
quand l’orage bat les carreaux.
Ô tisse-les en un chant !
Pour que le temps passe,
redonne la vie
aux temps qui ne sont plus !

Et si tu ne veux pas, je chanterai, moi,
une chanson pour te faire plaisir,
parlant de la fille des champs
qui vivait heureuse
à la campagne
et mourut jeune encore.

*

Elle grandit dans un village en lisière de murmurante forêt ;
ce que rêvent les fleurs elle le savait,
elle savait ce que chantent les oiseaux dans les prés,
et tout le temps rayonnait de joie.

Les ans passèrent, elle eut un fiancé ;
il était si fringant dans ses habits de soldat,
elle l’accepta volontiers, n’hésita point
à le serrer dans ses bras en souriant.

Ils devaient se marier mais la paix prit fin,
le roi partit en campagne contre Karine5, en Russie.
Avec Gustave III le garçon se mit en route.
Mais elle rayonnait encore de joie.

Un soir, alors qu’elle liait les meules dans le champ,
un messager arriva depuis un pays étranger ;
tandis que les femmes chantaient la chanson de Sinclair6,
elle apprit que son fiancé était mort.

Elle resta là, toute rouge, parmi les épis ondoyants.
« Comment est-il mort ? » demanda-t-elle au bout d’un moment. –
« Il combattit bravement sous une pluie de balles. » –
Alors elle resta rayonnante de joie.

« Oh ! c’est un lit parmi les meules des champs,
mes bonnes amies, dit-elle, mon lit de mariée !
Comme il est doux d’être rentrée avec les seigles,
en paix, à la saison dorée de la moisson ! »

Elle se coucha et dormit bien,
dans la grange on la porta, sur le grain ;
elle souriait dans la mort. Les gens dirent, émus,
qu’il n’y eut jamais de si belle moisson.

Mais les jeunes filles chantèrent sur sa tombe d’herbe :
« Repose en paix ! Nous t’aimions tant !
Tu liais ta meule en chantant ta chanson,
et tu étais toujours rayonnante de joie ! »

*

Voilà, tu as entendu ma chanson simple,
elle n’est ni splendide ni longue.
Écoute comme la pluie tombe !
Mets plus de bois
dans la cheminée
et vis en des rêves d’été !

5 Karine : Le poète donne pour nom à l’impératrice Catherine II de Russie son diminutif, qui pourrait bien avoir été la façon dont l’appelaient les Suédois, notamment pendant la guerre de 1788-1790 avec la Russie, au temps de laquelle se situe la ballade. De la même manière que, plus tard, les Anglais appelèrent Napoléon Bonaparte « Boney », ainsi qu’en témoigne le roman Vanity Fair de Thackeray.

6 La chanson de Sinclair : Chanson suédoise anti-russe écrite en 1739, après que l’ambassadeur suédois Malcolm Sinclair fut, de retour de mission à Constantinople, assassiné au mépris du droit international (jus gentium) par les Russes cherchant à connaître les intentions des Suédois et des Ottomans.

*

L’alouette (Lärkan)

Vois comme le train roule, avec un bruit de tonnerre !
comme il pantèle, comme il crache de la fumée, des étincelles !
Pas de repos, pas de repos ! seulement vitesse et bruit !
constant halètement ! Comme le temps, il passe si vite !

Mais suis-le, petite alouette ! Tourne au-dessus des wagons !
Alouette aux ailes duveteuses, à travers prés et bois suis-le !
N’aie pas peur de la fumée qu’il entraîne en tourbillons avec lui,
ne crains pas, toi si harmonieuse, le cri angoissé de ses sifflets !

Car il y a des gares et le train va s’arrêter ;
alors, oiseau chanteur, tu lanceras un trille enjoué !
Des visages las se penchent aux fenêtres pour un peu d’air et de lumière,
fais-leur entendre, oiseau, tes notes suaves !

En première classe est assis un vieillard, penché,
venu d’autre pays, ayant quitté les siens.
Alouette, laisse ton simple chant adoucir dans son âme
le souvenir poignant des êtres chers auxquels il dit adieu !

En deuxième classe est assis un autre homme, impatient ;
il était parti loin et retourne chez lui.
Comment vont sa femme, ses enfants ? Alouette, lance ton chant
pour qu’il entende d’avance la joie, le gazouillis de ses chers petits !

Mais à une fenêtre de troisième classe est assise une mère, pâle et courbée,
elle est pauvre, a perdu son enfant, la seule joie de ses jours.
Alouette, chante ! Ta chanson résonnera pour ce sein souffrant de mère
comme la voix d’un ange : femme que les pleurs ont émaciée, prends courage !

Mais ce ne sont pas ces trois-là seulement que réjouit ton chant, oiseau –
non, même où tu t’y attendrais le moins, on écoute avec joie ta mélodie,
car, aussi pressé qu’un homme paraisse, en tout cœur il se trouve
un besoin de chant candide, après la poussière et le bruit du train.

L’arrêt à la gare est fini, le train gronde à nouveau sur les rails,
les draperies de vapeur flottent au-dessus des bois de sapin ;
mais suis-le, petite alouette, et au prochain arrêt
fais encore entendre aux voyageurs fatigués tes belles notes !

Automne dans l’archipel et autres poèmes d’Emil Kléen

Le poète suédois Emil Kléen (1868-1898) était proche d’August Strindberg, autant qu’on pouvait l’être de ce solitaire, lequel écrivit une préface à l’anthologie posthume produite par les amis de Kléen après sa mort prématurée de tuberculose à trente ans. C’est de cette anthologie, Valda dikter (Poèmes choisis), parue en 1907 et dont le projet fut dirigé par le poète Lännart Ribbing, que nous nous sommes servi pour les présentes traductions.

Dans sa préface, Strindberg raconte qu’il fut aux côtés de Kléen lors de la lente agonie de ce dernier, après lui avoir servi de mentor (« ce fut une joie pour moi de lui enseigner mon art »). Il ajoute que Kléen pouvait « peut-être à bon droit » lui reprocher de l’avoir conduit sur la mauvaise voie, vu qu’il était, lui, Strindberg, plus jeune dans ces années-là : on sait que Strindberg devint célèbre pour un esprit de révolte qu’il discuta et renia par la suite (ce qui ne le rendit pas moins célèbre).

L’anthologie en question connut plus de succès que les recueils publiés par Kléen de son vivant, notamment en raison des éloges qu’en firent quelques hommes de lettres, à l’instar de Vilhelm Ekelund que connaissent les lecteurs de ce blog (voyez ici).

*

Poèmes tirés du journal étudiant
Från Lundagård och Helgonabacken
de l’Université de Lund

.

Ndt. Le nom du journal renvoie à deux parties de la ville de Lund. Les poèmes en question ont été repris dans l’un ou l’autre des trois recueils poétiques publiés de son vivant par Kléen. L. Ribbing explique en prologue que les responsables de l’anthologie ont préféré retenir les poèmes dans la forme qu’ils avaient dans le journal plutôt que dans les versions publiées en recueil.

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Chants à Vénus : Prologue (Venussånger: Prolog)

Je ne viens pas avec des roses rouges
des sombres buissons d’Eros
ni avec de fragiles rêves de nuit de printemps
quand les clairs de lune illuminent la vie.

Je ne chante pas des cantilènes
au virginal amour, timide et délicat ;
les seringas de ma poésie sont fanés.
Mais la vigne sauvage y pousse à profusion.

Autour du château de ma pensée s’enroulent ses pampres
en formes merveilleuses et fantastiques
et leurs longues vrilles rouges balancent
quand y passent les orages de Vénus.

*

Venus Victrix

Dans tes yeux rêve le printemps
dont les jours sont pleins de soleil et de sève,
les nuits, de bouquets d’amour dans les taillis –
tu es une Aphrodite, habitante de l’écume,
à la chair chaude et tendre.

Et tu m’appartiens ! Pour moi seul agit la magie
du trésor de ta jeune beauté, de tes regards
où mes yeux scrutent dans des profondeurs obscures
les larmes chaudes du bonheur
comme des perles de rosée sur des violettes.

De ton sein fluent des parfums d’amande,
des odeurs de vanille de tes cheveux blonds,
et les rêves audacieux de vingt ans
lâchent la bride à tes sentiments
quand tu vas telle un glorieux vaisseau.

Dans les crépuscules de juin,
tu t’enfonces au cœur de la forêt
tandis que le soleil darde ses derniers rayons,
répandus en rouge de sang,
et trémulants, d’arbre en arbre.

Je t’embrasse, ma beauté bronzée,
ta blanche gorge m’appartient,
comme tes pieds que mouillent les langues de l’herbe –
et quand je le désire tu donnes à boire
à ma bouche le vin chaud de ta jeunesse.

*

Venus Rustica

Il y a une couleur, un brillant de vigne
délectable et chaud
dans ton regard qui brille,
tu respires la santé, le printemps
et les sombres taillis
pleins d’obscurité mélancolique
quand tombe un soir d’été.

Née sous une bonne étoile,
tu connais les mystères
que cache le voile d’Isis,
tu as posé ta tête sur son bras
et bu la sève chaude
que ce sein géant
répand au soleil de printemps.

Des odeurs de bruyère de la vaste lande
ton esprit est embaumé,
plein de rêves obscurs.
Tes épaules sont larges, ta joue bronzée
par le soleil et le vent –
tu fermes les yeux quand les tilleuls
embaument les jours de juin.

Mais viennent les danses des nuits dominicales,
alors avec un rire ardent
tu te rends aux veillées de l’amour,
les yeux humides, et ton sein se soulève
quand belle et chaude
tu ploies contre le bras
fort et velu de l’homme.

Pour toi bien des plaies s’ouvrent
dans les sombres taillis,
quand les couteaux sont tirés
et l’homicide voit couler le sang –
mais toi tu restes couchée
parmi les roseaux au bord du lac
l’esprit tranquille, attendant le vainqueur…

Il y a une couleur, un brillant de vigne
délectable et chaud
dans ton regard qui brille ;
enfant chérie de la nature, tu sais
dans la langueur torride
déchiffrer son mystère
durant les veillées des nuits de saints.

*

Chants à Vénus : Épilogue (Venussånger: Epilog)

Avec quelle ardeur j’ai voulu chanter
un hymne au printemps, aux jeunes désirs,
mais les mots se glacent sur ma bouche
et tombent sourdement dans le noir.
Mon regard est assombri par des visions mauvaises,
contre le doute le poème aiguise sa pointe sèche
mais le chant de joie ne monte plus.

C’était un mensonge ce que nous avons pensé quand notre sang était chaud,
quand les yeux brillaient en pleine jeunesse
et les rêves vénusiaques donnaient aux paroles
la couleur de la pourpre et l’odeur de la mer.
La nouvelle épopée ne fut jamais écrite,
ne prit jamais forme dans la joie
quand le rythme bouillonnait comme la sève printanière.

Mais il arrive encore parfois, certaines nuits,
que des lueurs s’élèvent, dans des feux gris –
je veux serrer les poings
pour asséner un coup à cet eunuque de siècle,
me venger de tout ce que nous avons souffert,
de tous les combats menés sans fruit,
des sarcasmes excités par chaque idée nouvelle.

Pour la Vénus indomptée je veux chanter
un hymne, un ave aux jeunes désirs –
mais les mots se glacent sur ma bouche,
aussi chaude que soit la pensée les faisant naître.
La nouvelle histoire ne sera jamais écrite,
le bonheur ne jaillit plus pour nous autres,
nu, dans la vague de sang.

*

Nocturne (Nocturne)

Voilà que se défont les lourdes chaînes des choses
et c’est la nuit, une nuit de visions et de rêves
où les âmes balancent comme des arums
sur le fleuve mystiquement sombre des sentiments.

Alors tu seras mienne. Les trésors de ton être,
tu les étales humblement à mes pieds,
les blancs parterres fleuris de ta beauté
dans la pénombre brillent devant moi.

Et quoi si je ne jouis que de leur parfum
sans toucher à ces lys délicats,
si je ne te serre pas dans mes bras
ni ne trouble le silence de ta pudeur ?

Écoute ! Dans la nuit s’exhale, pesant,
un soupir de tristesse : Pan est mort !
Mais Psyché vit, Psyché, faible et fragile,
nous charme et comble de bonheur.

En son nom je veux, tout doucement,
te murmurer mes rêves,
ô Rosa Mystica, Virgo Intacta,
dont la pupille est pleine de l’azur lointain du ciel.

Et la nuit en silence passera,
nuit d’un bonheur délectable comme les fleurs,
et notre âme glissera lentement
dans un seul et même Nirvana bleu.

*

Lilith

I.

De mon âme j’ai fait un chœur de temple
où des parfums de lys flottent dans l’ombre
et sous une vaste et haute voûte
règne un silence profond, solennel.

Comme une jeune vierge en neigeuse gaze,
les sentiments défunts de ma jeunesse marchent sans bruit
vers la niche du chœur où derrière des voiles de soie
vit l’Isis jamais aperçue de mes désirs.

Ô Lilith, Lilith, toutes les nuits de printemps
quand de la chaste Diane luit la faucille dorée,
je m’attarde en ce lieu aux heures les plus propices.

À la fenêtre de la coupole, pâles et faibles
ruissellent sur le marbre des brassées de lumière –
et tout est Recueillement : rêve et repos.

II.

Dans une menaçante et noire mort de nuée
se consume le flambeau rouge du crépuscule
mais une lueur s’attarde encore, rose, belle,
comme une faible et fragile harmonique.

Le voile sombre qui couvre le ponant
brille comme d’une lumière intérieure
et sur les bords de la nuée un ruban s’étend,
un tremblant rayon rouge pâle.

Ô Lilith, Lilith, jamais aperçue, seulement rêvée !
Dans ces jeux de lumière le Symbole est caché
dont ma pensée en vain cherche à percer le mystère.

Et le temps fuit. Les années s’accumulent. –
Ô Mort, sur ton chemin de Damas nous allons
pour obéir aux lois obscures de l’Éternité.

*

Souvenirs (Minnen)

Le parc est sombre. Le vent du soir
chuchote étrangement dans la pénombre des arbres,
et veillant sur le vieux portail
dans l’obscurité brille la maison du jardinier.

Mes pas m’ont à nouveau conduit en ce lieu familier ;
des souvenirs dorment tout autour de moi, où que j’aille,
et le parfum d’automne dans le soir étoilé
est languissant des souvenirs de ce mort, le passé.

Ils se réveillent ; sur mon chemin ils attendent
et l’obscurité murmure un chant mélancolique :
je te vois à nouveau marcher avec moi
comme nous marchions, si souvent, autrefois.

Je tiens ta main dans ma main fermée,
ta main légère qui presse la mienne ;
un aster cueilli dans les platebandes
sur le respir de ton sein balance…

Oui, c’est toi – pas la même pourtant,
tout comme ce parc n’est plus ce qu’il était ;
il y a longtemps que ma bouche ne bredouille plus
ton nom avec émoi et lasse passion.

Et je marche seul. Seul, je veux parcourir
la route de mon errance le long des voies ombreuses
où nul souvenir mélancolique ne s’attarde
et rien ne chante la chanson de ce qui n’est plus…

Le parc est sombre. Le vent du soir
passe tristement dans les ramures avec un murmure étrange,
et veillant sur le vieux portail
dans l’obscurité brille la maison du jardinier.

*

Vigne sauvage et pavots
(Vildvin och vallmo, 1895)

.

Une chanson (En visa)

Une feuille morte tombe sur le chemin,
le chemin familier de ma flânerie solitaire –
autour de moi règne le silence d’un soir d’automne
sous un ciel bas et rouge, pâle ;
triste et fatigué
je vais, je vais
sur le chemin que mes pas ont usé.

Mon âme est vide et silencieuse,
que m’importent les biens et maux de cette vie
si les heures s’écoulent sans profit
et passent comme des feuilles au vent ?
Écoute la chanson de l’automne :
le plaisir dure peu –
mais la tristesse, la tristesse dure longtemps !

*

Octobre (Oktober)

Derrière les frondaisons clairsemées le ciel est froid et jaune,
les érables du parc perdent leurs feuilles rouges.
Octobre garde dans la grange et la remise
les dernières gerbes des moissons.

Sur les parterres de fleurs où cet été
le réséda exhalait son parfum si pur,
un pauvre aster solitaire, pâle et tendre,
ploie encore, tardif, dans le soir glacé d’automne.

J’ai mis mon âme en mineur pour le repos de l’hiver,
pour les heures crépusculaires devant le feu de l’âtre
quand sur tous souvenirs se ferme la cicatrice
comme la mousse efface le nom gravé sur un tronc d’arbre.

Bientôt, un soir la première neige tombera,
le bruit du fléau s’entendra tout le jour dans le fenil,
la glace étendra ses blancheurs bleutées sur le lac
et les coups de hache tomberont dans la forêt silencieuse.

Tu fus, été fini, munificent, et bon,
quand juin répandait les bleuets dans les seigles,
quand le chaud mois d’août vint avec l’or des grains
et les nénuphars de juillet se balançaient sur l’eau !

Je me souviens de toi comme d’un rêve, une lumière dorée :
le jasmin fleurissait dans la pénombre du parc
et le pré, ceint du murmure de la forêt,
réfléchissait l’œil du soleil, renoncule jaune.

Oui, munificent… À présent cette misère
est le dernier souvenir que tu répands autour de toi :
où tu élevais il y a peu le fier château des fleurs,
un aster jaune pâle baisse la tête en silence.

Derrière les frondaisons clairsemées le ciel est froid et jaune,
les érables du parc perdent leur feuilles rouges –
octobre garde dans la grange et la remise
les gerbes fanées des moissons…

*

Les jasmins
(Jasminer, 1898)

.

Poème d’ouverture [au recueil Les jasmins] (Inledningsdikt)

Le jardin de mes pensées s’est changé en friche
et nulle pluie de printemps n’en arrose la terre,
la flamme bleue et lilas des seringas
s’est consumée, ne se rallumera pas.

Tout est fané, fané. La fraîcheur du printemps s’en est allée,
les parfums ne flottent plus dans la pénombre,
l’herbe et les feuilles couvrent le sable mouillé
et le silence de ce redoux d’automne se répand perceptiblement.

Mais quelquefois par une nuit, une nuit claire et vaste,
quand le ciel brille comme la nacre
et l’éclat doré de la lune resplendit sur la terre…

je sens venir doucement un parfum vers moi,
dans la masse sombre des feuilles une blancheur filtre –
alors, en silence, je cueille les jasmins de mes poèmes.

*

Une impression du passé (Gammalstämning)

Le vieux parc du presbytère
a de nouveau ses feuilles, ses fleurs,
ses jeux de lumière sur le sol
dans une profusion dorée.
J’ai retrouvé mon vieux banc,
à la même place sous le tilleul –
un tilleul sur lequel un nom est gravé,
un nom de jours qui ne sont plus depuis longtemps.

Tant de souvenirs à demi oubliés
reviennent à la lumière,
j’écoute comme en rêve
le doux murmure des arbres. –
Ô, vieux parc devant moi,
abandonné depuis tant d’années,
que caches-tu
dans la luxuriance de ta verdure ?

Je sens vers moi flotter
un étrange parfum du passé,
il se détache des haies et reste là,
augural et doux. –
Ce qui vient de briller soudain
derrière le tronc du noyer,
ne sont-ce pas deux yeux gris et tendres
au regard sérieux ?

Avec une charmante coloration des joues,
elle est jeune, délicate et belle,
et le vent vif joue
dans ses cheveux blonds.
En chemisier et robe de linon,
à nouveau la fille du pasteur
marche vers le portillon
et la lande couverte de fleurs, pour attendre.

Où l’aubépine et le pommier remuent
leurs floraisons de neige sur la colline ensoleillée,
notre savant maître d’école
autrefois se rendait souvent. –
Quel poème compose-t-il en ce jour du printemps ?
Ce ne sont pas des homélies pour la maison du Seigneur,
ne va-t-il pas, sévère et morose,
vers le jugement dans le délire du péché ?

Il est attiré vers son bonheur
et le portillon fermé du désir
où des mains brûlantes sont pressées
en échange d’un baiser sur la joue
quand des paroles ferventes timidement traduisent
le plaisir et la détresse de deux jeunes cœurs
et la nudité de la terre se pare
d’une profusion de feuilles…

Sur la colline le vent joue comme avant
avec les feuilles tombées des pommiers
mais ce lieu près du portillon
est depuis longtemps désert,
ce rêve de bonheur qui exista un jour
s’est perdu dans le ressac des années ;
et ne reste plus que, sur le vieux tilleul,
un nom gravé dans l’écorce.

*

Rêve d’un jour de mai (Majdagsdröm)

Tu inclines la tête dans ta main de porcelaine,
c’est le mois de mai, les haies fleurissent,
les rayons du soleil jouent avec le sable du jardin
et scintillent sur des murs blancs,
le ciel est haut, pur et bleu,
il neige des fleurs de pommier,
le cheval hennit dans l’écurie
et racle du sabot contre la pierre de la stalle.

Quand je te regarde ainsi, mon esprit s’émeut
et rumine l’avenir –
Nés dans l’ivresse et les jeux,
nous mourrons dans la misère et les combats,
le bonheur qui te semble parfait,
une fleur d’été, jaune comme le soleil,
se fane dès que l’automne répand
les feuilles sur la terre mouillée.

Est-ce que je trouble ton rêve, ce rêve d’un jour de mai,
enfant qui mûris et deviens femme ?
Mes paroles sont creuses, oublie-les,
laisse-les couler comme du sable entre les doigts,
tu es encore la convive de la vie,
profite de ce qu’elle offre de meilleur
tant que les flambeaux pétillent
à la fête de ton bonheur !

*

Automne dans l’archipel (Höst i skärgården)

Le tremble murmure dans le vent,
le clair de lune blanchit les bois ;
debout près du portillon, j’entends
battre des ailes les colombes.
La mer et la forêt soupirent :
les moissons de l’été sont mûres.

Le soir tombe, il fait sombre. Dans la nuit
s’éteignent les dernières couleurs du jour ;
gris sur la mer grisonnante
se dressent les rochers, la falaise,
tandis que, criant, les mouettes planent
dans les vastes ténèbres.

La lune brille dans la forêt,
le hêtre tremble, de même le bouleau jaune,
le seigle est blanc et mûr
mais le coteau du jardin est sombre,
et les ombres longues et fantomatiques
marchent furtivement comme un bandit.

La nuit silencieuse ferme les yeux,
j’écoute le chant des ailes de colombe
qui disent que l’automne approche,
temps d’obscurité, temps long de mort,
temps d’obscurité dedans et dehors,
temps d’obscurité dans l’esprit de l’homme…

*

Chanson de pluie et de mélancolie (En rägn- och vemodsvisa)

Il pleut en silence sur la ville
dans le ciel gris d’un soir de mars. –
Bientôt les fleurs et les feuilles
viendront à l’efflorescence.

Je vois enfler les bourgeons
dans l’allée bordée de châtaigniers. –
Ah ! fluante source de la vie,
ah ! bonheur et mélancolie du printemps.

Bientôt fleuriront dans les parterres
le narcisse, la jacinthe et la violette,
bientôt reverdiront les prés et les collines
au soleil étincelant du matin.

Mais le désir qui se cache
au plus reculé du cœur,
le plus farouche désir rêvé –
n’a point la force d’atteindre au soleil.

Le narcisse et la violette bourgeonnent
tout au fond de notre être,
si secrètement qu’il n’est permis d’espérer
un moment heureux d’éclosion…

Il pleut en silence sur la ville
dans le ciel gris d’un soir de mars. –
Mais les fleurs et les feuilles
viendront-elles à l’efflorescence ?