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Poésie nord-américaine de langue suédoise II
Le présent billet complète nos traductions de poésie nord-américaine de langue suédoise ici.
Après avoir publié en 1890 l’anthologie dont nous nous sommes servi dans le billet précédent, Ernst Skarstedt produisit un inventaire de la littérature suédo-américaine de son temps, Våra pennfäktare. Lefnads- och karaktärsteckningar öfver svensk-amerikanska tidningsmän, skalder och författare (1897) (Nos gens de plume : Biographies et Portraits des hommes de presse, poètes et écrivains suédo-américains). Certaines biographies sont accompagnées d’un choix de poèmes par Skarstedt, rarement plus de trois, et le plus souvent un seul, d’où nous tirons les textes des présentes traductions.
Les poètes de l’anthologie de 1890 sont naturellement à nouveau référencés. Dans l’ensemble, ceux de l’anthologie de 1890 sont plus connus que leurs autres congénères apparaissant dans l’inventaire de 1898. Cependant, tous restent plus ou moins « maudits », dans le sens où ils n’appartiennent au panthéon d’aucune littérature, ni celle de Suède, dont ils employaient la langue, ni celle d’Amérique, où ils s’étaient établis. Leurs poèmes parurent dans les feuilles de langue suédoise en Amérique, quelques-uns ont publié des recueils, mais la diffusion de ces œuvres resta cantonnée aux émigrants suédois, à la veille d’une anglicisation linguistique à peu près complète (on estime aujourd’hui que, parmi les Américains qui s’affirment descendants de Scandinaves, environ 1 % parlent une langue scandinave). Aussi, pour la critique américaine, le représentant principal de la poésie suédo-américaine est-il Carl Sandburg, né d’immigrants suédois, et qui n’a jamais publié une ligne dans la langue de ses pères. Il est vrai qu’il est né aux États-Unis, tandis que les poètes qui suivent sont nés en Suède.
En outre, le public et les milieux littéraires de la Suède ne se sont guère intéressé à ce que les émigrants suédois écrivaient. Même au temps de « l’américanisation » de la culture européenne, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Suédois n’ont pas cherché à distinguer un fonds suédois dans la culture américaine, c’est-à-dire que l’américanisation de la culture suédoise n’a nullement contribué à la consécration littéraire des auteurs américains de langue suédoise en Suède.
Le lecteur français de nos présentes traductions est donc assuré d’entrer en terre inconnue, même au-delà des frontières de la France. Parmi les poètes qui suivent, que ce fussent des intellectuels (animant la presse de langue suédoise ou appartenant aux institutions d’enseignement de langue suédoise en Amérique) ou non, le recours à la versification classique est général. La poésie nord-américaine de langue suédoise est restée à l’écart de toute forme d’« avant-garde » et a de fait disparu, entre les deux guerres, au moment où l’avant-garde, cette capitulation, devenait le seul genre poétique existant. Que nombre de ces auteurs « classiques » fussent des gens de formation littéraire minimale, à savoir, que cette poésie puisse être à la fois classique et « populaire », s’explique par le fait que les enfants apprenaient des vers par cœur, ce qui est de bonne formation pour en écrire plus tard. (Il n’était pas rare, à l’époque classique en France, que des acteurs, à l’instar de Philippe Poisson, devinssent auteurs en vers, car leur métier les familiarisait plus que d’autres avec la versification.)
Enfin, la plupart de ces poètes étaient encore jeunes au moment de la parution du livre de Skarstedt.
Les poètes ici représentés sont : Axel August Anderson (1 poème), la poétesse Signe Ankarfelt (1), Johan Gustaf Runesköld Banér (3), Oscar Magnus Benzon (1), Axel Erlandson (2), Maurice Frenneson (1), Louis Robert Hedenfelt (1 poème et trois épigrammes), Hugo Ihlström (1), Gottfrid Johnson (1), Robert Johnson (1), C. V. Liedberg (2), Ernst Lindblom (1), Axel Frithjof Malmquist (1), Ernst Olson (1), Johan Erik Rosenberg (1), Sophie Sonnichsen (1), Alrik Spencer (1).
*
Pose des fleurs sur leur tombe (Strö blommor på grafven) par Axel August Anderson
Pose des fleurs sur la tombe des héros,
ces fils du Nord qui donnèrent leur vie
pour l’Union ;
des roses également pour les fils du Sud :
eux aussi sont morts pour ce qu’ils croyaient juste,
la Confédération.
Ne sois pas leur juge. –
Pose des fleurs sur leur tombe.
Pose des fleurs sur la tombe de tous les héros
qui combattirent honorablement et donnèrent leur vie
pour leurs idées !
Si les uns se sont trompés, leur intention cependant
était aussi noble que la tienne ; ne sois pas prompt,
comme les nains de la haine,
à brandir ton épée sur leurs cendres. –
Pose des fleurs sur leur tombe.
Pose des fleurs sur leur tombe – mais pas seulement
pour les guerriers, car beaucoup ont mené
de plus nobles batailles.
Qui connaît le nombre de ceux
qui sont morts pour la liberté, la vérité, la justice,
depuis les temps immémoriaux ? –
Quand on tresse des couronnes, ayez-les en la mémoire,
posez des fleurs sur leur tombe.
*
La graine s’ouvre (Sädesknarren) par Signe Ankarfelt
La caresse du vent a endormi les fleurs,
à son nid paisible est retourné l’oiseau,
les roseaux se balancent au bord de l’eau,
l’esprit vague en silence.
La rose blanche et la rose rouge
murmurent « bonne nuit », le papillon est mort.
La pâle étoile du soir paraît,
portant l’au revoir du soleil.
La rosée couvre l’herbe et les feuilles,
la terre reçoit un bain du ciel.
Les moustiques entament leur danse,
les elfes tressent une couronne.
L’étang est immobile comme un miroir,
le bouleau y mire sa luxuriante ramure,
le brochet trace son sillon,
tandis qu’au ciel monte une lune rouge.
Tout est si paisible, silencieux, immobile,
les soucis s’estompent, le cœur rajeunit.
Les souvenirs remontent dans le soir,
comme l’étoile sur le manteau d’azur.
Les rêves dorés viennent et s’en vont,
comme lorsque la brume crée des apparitions ;
ils évoquent les amours du fond de la tombe,
et l’on devine la présence des anges.
Alors s’entend un cri strident
parmi les orges qui mûrissent dans le champ ondoyant.
On est tiré de ses songes roses
ainsi que le courant emporte un brin de paille.
Qui dérange ainsi le calme de la nuit ?
C’est la graine qui s’ouvre, qui fait son nid, là
où les moissons dorées se bercent,
elle ne peut ni voler, ni chanter.
*
Aux champs (På landet) par Johan Gustaf Runesköld Banér
Je suis libre, je suis heureux.
C’est dans la cabane des solitudes
qu’on trouve ces vierges : félicité, liberté.
Elles ne supportent pas la « culture »,
ne peuvent vivre en cage :
« Le bonheur périt dans les miasmes des villes. »
Sur ma poitrine, contre mon bras
se soulève un sein de flamme,
des lèvres rouges me sourient ;
des mains, petites, blanches comme neige,
des yeux, rayonnants, bleus,
se trouvent ici, sur mon chemin fleuri.
La poésie des ruisseaux argentés,
la philosophie des sources,
ici abondent ; notre sort est magnifique.
La fraîcheur est ici, et la paix,
ici l’heure est mesurée
au parfum des fleurs.
Elle, ma bien-aimée souriante,
sur mon sein semble répandre
les roses de l’aurore, et de l’or vivant ;
elle dépose devant moi sa cueillette,
et sur le trône de mousse
je suis roi. Le bonheur n’est-il pas mon féal ?
*
La chanson de mon cœur (Mitt hjertas sång) par Johan Gustaf Runesköld Banér
Viens, esprit des douces pensées, à ma réflexion,
viens, ange des nobles sentiments, dans mon sein !
Venez, beaux souvenirs, venez à ma mémoire
et réveillez un chant, si suave et chaleureux !
Ô Muse, conduis-moi jusqu’aux vallées du Nord,
jusqu’à la chère, haute et vieille montagne de Svea !
Viens, conduis-moi jusqu’aux vertes forêts,
à l’âtre de ma mère, l’humble toit de mon père !
Et suis-moi là-bas à la plage où je jouais
enfant, sur les vagues bleues ;
fais-moi voir la houle qui dans ce temps-là me caressait,
laisse-moi me balancer à nouveau sur elle.
Laisse-moi boire aux sources argentées
et regarder mon image, comme avant, dans leur miroir ;
laisse-moi encore une fois embrasser ma belle,
et poser des fleurs sur le tombeau de ma mère.
Ô viens, viens ! sur le tapis de roses de la prairie,
près de l’enjoué ruisseau, sous le tilleul luxuriant,
nous nous assoirons ; la tristesse ne peut nous atteindre,
emportée par le vent du soir embaumé de fleurs.
Quand la mort, un jour, à ma rencontre viendra,
avec l’oubli et le pardon, le calme et la paix,
puissé-je reposer dans le sein de mon village natal,
là où se passèrent les jours si doux de mon enfance !
*
Dans les heures obscures (I dunklets timmet) par Johan Gustaf Runesköld Banér
Les flambeaux des Valkyries, les illuminations d’Odin
éclairent la terre couverte de neige
et les diamants du palais de Neptune.
Je vois la danse gracieuse des Pléiades,
la radiance idéelle de la ceinture d’Orion,
vois l’aurore boréale tresser une couronne de flammes
autour des transparentes cathédrales des dieux.
La garde loyale de mon cœur,
des harpes d’or alors va baiser les lèvres,
et ses chants sont par elles accompagnés.
Mais l’imagination, qui dirige ce chœur,
remue sa baguette magique au milieu du cercle,
si bien que meurt à ses pieds la réalité
et que se retire l’Amazone de l’inquiétude.
D’un tapis sombre, émaillé de pavots
viennent des fées, mais de bonnes fées seulement,
puiser le vin de la mémoire dans le hanap de l’oubli.
Puis leur bande se rue, par-dessus monts et mers,
du réel de cette terre jusqu’à « l’Île boisée »
en répandant émeraudes et rubis d’harmonie
sur la couronne de sapins du « front de Heimskringla »1.
1 Front de Heimskringla : L’expression se trouve déjà dans notre précédent billet, dans un poème de Peter Fredrik Peterson, où il fait l’objet d’une note : « Heimskringla est un nom scandinave de la Terre, et son front est le Nord. L’expression est tirée des sagas islandaises. »
*
Amour (Kärlek) par Oscar Magnus Benzon (1870-1893)
Quelle est cette puissance divine qui descend en silence
sur la terre, parmi les hommes,
qui crée le chagrin et le dévore,
fait que la vie vaut la peine d’être vécue ?
Quelle est cette force qui, partout où elle se manifeste,
est invincible et en même temps si suave,
qui fait que l’âme s’élève jusqu’au ciel
et le cœur retrouve ce qu’il croyait perdu ?
C’est l’amour. Le reste n’est d’aucun poids.
L’amour réchauffe le cœur glacé,
transforme tout ce qui possède un esprit,
fait de tout rien, et de rien tout.
Pour le fils des hommes c’est un ange de lumière,
qui nous suit loyalement dans la vallée de larmes,
et, quand nous fléchissons, de son lys
il nous touche, notre souffrance passe.
C’est une bonne étoile dans notre ciel,
scintillant doucement quand l’obscurité nous recouvre,
un château fort où, à l’écart des luttes continuelles,
nous retrouvons des forces pour nous battre.
Pour notre pauvre cœur il est comme la rosée,
répandant sa fraîcheur quand tout semble mort.
Il chasse le chagrin, adoucit la peine,
il rend la vie à celui qui a perdu son sang.
Il est le lien qui soude ensemble
les cœurs qui se comprennent,
qui donne le courage d’affronter les temps difficiles
et la force – de triompher dans la mort.
*
Vierge vertueuse (Dygdädla jungfru) par Axel Erlandson
Vierge vertueuse, pour toi volontiers
je me découvre, car je t’estime.
La santé te marque de son estampille,
l’innocence sourit dans tes traits.
Sœur, n’oublie jamais ce que le sort t’impartit,
que dans ta chasteté tu possèdes plus que de l’or ;
elle confère force et liberté à ton esprit,
défend ton cœur de la faute et du remords.
Vierge vertueuse, c’est toi que tout homme respecte,
c’est toi seule, Virginie ! qu’un vrai mâle veut voir ;
Tu es la seule à pouvoir l’attacher –
celui, le seul, à qui tu veuilles donner ta foi.
*
Inassortis (Omaka) par Axel Erlandson
Elle était grande et lui petit,
il était sot, elle avait de l’esprit,
et sa chemise à lui était élimée, rapiécée,
tandis qu’elle allait dans l’or et la soie.
Il était pâle et laid et maigre,
mutique et triste, le pauvre !
mais elle était rubiconde et grasse et belle
et enjouée, tout le temps joyeuse.
Et quand il la vit et l’entendit,
il perdit la raison,
il s’en allait se lamenter
au soleil et à la lune, aux quatre vents.
Sort tant funeste !
Ce n’est pas qu’elle était méchante,
le problème était seulement
qu’il l’aimait – et qu’elle ne l’aimait pas.
*
Ce pour quoi l’on naît (Hvad man födes till) par Maurice Frenneson
À ce monde l’on naît de bien petite taille,
avec une tête et un petit corps, deux bras, deux jambes.
Une cigogne pattue, dit-on, nous trouva Dieu sait où
et nous déposa dans le giron de maman, et papa fut notre père.
Alors on vous couche dans un berceau et cherche une nourrice
(d’ordinaire une belle jeunesse de soixante-dix-neuf ans).
Elle prend « le petit » sous sa garde, car maman n’a pas le temps,
et c’est ainsi qu’au terme prescrit on fait ses premiers pas.
On est parfois un peu faible des genoux, mais c’est excusable
quand on a sa bouteille dans la poche dès le berceau.
Puis on vous envoie à l’école recevoir coups et punitions,
pour tout apprendre, mon Dieu ! et ne rien comprendre.
Et l’on est bientôt un homme ; la moustache vous pousse,
on échappe à l’ennui de l’école, à ses leçons, à son « programme ».
on est confirmé en vitesse à l’église, et le monde s’ouvre à vous,
courage au cœur, Dieu à l’esprit, on quitte le foyer paternel.
L’un voyage en Inde et devient missionnaire,
un autre part pour « l’Ouest » et devient millionnaire.
L’un fait son beurre de l’électricité, un autre de la dynamite,
pour faire sauter la terre jusqu’à la lune, roche après roche.
L’un est robin, l’autre prêtre, un troisième est patron.
Avec une médaille de Vasa, sans attendre on est fait baron.
L’un devient pauvre et maigre, l’autre riche et gras.
L’un est intelligent et l’autre, sot et poète.
*
Parle doucement, amicalement (Tala lungt och vänligt) par Louis Robert Hedenfelt
Parle doucement, amicalement pour dire ce que tu penses ;
dévoile la vérité quand elle reste cachée ;
et, lorsque l’honneur n’est qu’en surface,
expose amicalement les conséquences de l’hypocrisie.
Parle doucement, amicalement pour dire ce que tu crois ;
n’aie pas des mots durs pour ton prochain ;
l’âpreté n’est guère propice à l’amélioration,
seul l’amour donne la vie.
Parle doucement, amicalement à la jeunesse,
car les jeunes ont à subir bien des épreuves,
et, ballottés dans les vagues du siècle,
ils vont au-devant des ennuis, des tourments.
Parle doucement, amicalement aux vieillards,
ne blesse pas leur cœur fatigué.
Laisse-les jouir de ce qu’ils ont pu engranger,
et, s’ils n’ont rien, aide-les, console-les.
Parle doucement, amicalement aux pauvres,
ils sont bien assez méprisés comme cela.
Ne cesse jamais d’avoir commisération d’eux,
et pour toi sois en garde contre la flatterie.
Parle doucement, amicalement aux pécheurs,
un sort cruel les a peut-être frappés – qui peut savoir ?
Avant que leurs sentiments ne soient éteints,
apprends-leur à suivre le chemin de la vertu.
Parle doucement, amicalement – cette manière,
encore que ce soit peu de chose (mais le but est beau),
a ses effets avec le temps,
et sera bien rétribuée au-delà même.
*
Épigrammes (Epigramm) par Louis Robert Hedenfelt
Beaucoup de gens vont à l’église,
un missel doré sur tranche à la main,
plus pour montrer leurs beaux habits
que pour chercher le salut.
Beaucoup y vont pour passer le temps,
et par habitude, mais surtout pour dormir ;
d’autres y vont pour voir celles qu’ils aiment,
le reste, peut-être un parmi eux, pour être sauvé.
*
Un Français vola une pendule
accrochée dans un couloir.
Il voulait seulement savoir l’heure,
et le juge répondit : « Un an. »
Ndt. Le jeu de mots qui fait cette épigramme est intraduisible. En suédois, « savoir l’heure » se dit « savoir le temps » (veta tiden), et le juge répond « un an », c’est-à-dire le temps que le voleur va passer en prison. Il est certes inexcusable de présenter une traduction n’ayant aucun sens, et c’est seulement parce qu’il est question d’un Français que nous gardons le texte : les Français passaient-ils pour voleurs en Amérique ? ou du moins dans la communauté suédoise en Amérique ? ou bien est-ce une fantaisie du poète ? Comme cette traduction est inexcusable, voici d’ailleurs l’épigramme dans sa version originale : « En fransman tog en gång en klocka, / Som hängde i en korridor. / Han ville endast veta tiden, / Och domarn svarade: “Ett år!” »
*
Il était une fois un prédicateur,
homme d’une ferveur très grande ;
c’était un vrai pédant de la vieille école,
qui dans une de ses prières dit un jour :
« À présent, dans un saint recueillement,
levons nos mains au ciel,
et prions Dieu pour ceux qui vivent
dans les déserts inhabités de la terre ! »
*
Un homme à la mer (En man öfver bord) par Hugo Ihlström
Un homme à la mer !
C’est dans la nuit obscure
un cri terrible.
La tempête déchire le gréement,
vague après vague déferle sur le pont,
et quelqu’un dit :
« Il faut le sauver, quoi qu’il arrive :
parez à virer ! »
Un homme à la mer,
souvent on l’entend aussi dans la vie,
ce cri terrible.
Mais le monde indifférent s’adonne
à la poursuite effrénée des plaisirs.
Où entend-on à présent une voix :
« Il faut le sauver, quoi qu’il arrive,
parez à virer ! »
*
Contentement (Förnöjsamhet) par Gottfrid Johnson
Que celui qui le souhaite aille danser au bal, –
je n’y trouve pour ma part aucun plaisir.
Je ne peux pas non plus me forcer
à sourire de ce qui n’est pas drôle ;
car ce qui est drôle pour un autre,
qui n’a pas la même façon de penser que moi,
pour moi ne l’est pas, – quand bien même
on me reprocherait de faire peu de cas d’autrui.
Que celui qui rêve toujours de plaisirs
et vit pour la galanterie,
oubliant le sérieux de la vie,
mais voulant paraître sage,
ait ses raisons et les défende ;
j’ai les miennes, j’ai ma foi,
je peux m’en contenter
et vivre en paix.
J’ai mes bons moments aussi,
même si le ciel se couvre parfois de nuages.
Les merveilles du monde ne me fascinent pas
et je ne défie pas la main du destin,
mais je suis tout de même content ;
et selon mon discernement il est
encore d’autres joies bien vives
que la vie peut offrir.
Je ne me plains pas de ses fatigues,
de la sueur versée pour le pain de chaque jour ;
ayant la santé, je peux me nourrir,
et je vivrai assez avant ma mort.
Je ne cherche pas non plus la controverse
au sujet de ce qui vient après :
j’irai au ciel dont parle le prêtre,
pas seulement dans un trou.
Je ne rêve pas aux cimes de l’honneur
ni aux titres, aux rangs.
La joie calme du contentement
est ce dont je jouis au son de ma lyre, –
je me soucie peu du monde ;
je laisse le temps suivre son cours,
je vis content près de l’âtre,
j’ai ma femme et j’ai mon chant.
*
Nos chagrins (Sorgerna) par Robert Johnson
Les chagrins d’enfant ne durent pas,
comme les nuages d’un ciel d’été.
Les chagrins de la jeunesse blessent le cœur
et sont difficiles à guérir.
Les chagrins de l’homme mûr donnent force et courage,
trempent l’esprit dans les bonnes épreuves.
Les chagrins du vieillard, il les emporte avec lui
dans la profonde paix du tombeau.
*
La rose et la jeune fille (Rosen och flickan) par C. V. [Carl Victor] Liedberg
Il y avait dans la forêt une petite rose,
bien cachée, oubliée.
Dans le parc aussi, près de la maison,
une rose, si brillante, un peu hautaine,
que l’on cueillit bientôt,
et qui fana, et qui mourut,
tandis que la fleur des bois
répandait son merveilleux parfum en souriant.
De même la jeune fille
qui voit le jour dans un village.
Elle se réjouit du gazouillis au-dessus de sa tête,
elle aime le murmure de la forêt.
Mais la vierge née dans un château
ne comprend pas la nature.
Elle se plairait mieux au sort de l’autre,
comme un oiseau en cage.
*
La fiancée de ma jeunesse (Min ungdomsbrud) par C. V. Liedberg
J’avais une compagne chère à mon cœur,
mais cette amie est à présent bien loin,
car je l’ai répudiée.
Pourtant elle me reste fidèle,
elle n’a jamais aimé quelqu’un d’autre,
malgré tout ce que j’ai brisé.
Nous fîmes connaissance à notre printemps ;
elle avait seize ans et moi dix-neuf.
Je m’en souviens comme si c’était hier,
c’était une jeune fille simple et naturelle,
j’étais un joyeux garçon plein d’entrain,
qui ne se souciait de rien.
La première fois que je la vis,
elle était agenouillée dans l’église
et le prêtre la confessait2.
Ce fut une vision divine,
je voulus me prosterner pour adorer
la belle communiante.
Elle me lança un regard – quel tribut –
« Un regard qui valait un royaume »3,
de ses yeux bleu sombre !
Seuls les anges ont ce regard quand
ils regardent l’enfant de la terre
qui pieusement adore son père au ciel.
Et nos routes se croisèrent :
marchant côte à côte, ou en bateau
au doux rythme de la houle.
Ah ! douce époque, si vite disparue !
Pourquoi se fermèrent si tôt les portes de l’Éden
pour ces deux enfants, si jeunes ?
D’amour il ne fut jamais parlé,
pourtant rien au monde
n’aurait pu nous séparer ;
car les yeux parlaient assez :
elle donna de l’amour et en reçut,
pur était notre âme et vouloir.
Mais nous n’avions pas connu,
si jeunes, d’épreuves
ici-bas sur cette terre.
Et quand nous dûmes nous séparer,
sein contre sein nous nous jurâmes :
Ensemble – ou personne !
Elle tint sa parole, mais j’oubliai la mienne
et, cruel, reniai ma fiancée,
pour en conquérir une autre. –
Et pourtant elle me reste fidèle,
elle n’a aimé personne que moi. –
Voilà, voilà une femme loyale !
Fiancée de ma jeunesse, douce amie,
dis que tu te souviens, que tu aimes encore
celui qui t’a reniée !
Dis seulement que tu pardonnes
à l’enfant qui, devenu homme,
regrette ce qu’il a brisé !
2 Le prêtre la confessait : Nous sommes en contexte luthérien, où la confession se pratique aussi, bien que selon des modalités différentes que dans le catholicisme.
3 « Un regard qui valait un royaume » : Vers du poète suédois Esaias Tegnér (1782-1846) : « En blick, ett kungarike värd ». Notre traduction.
*
Le poète Ernst Lindblom (1865-1925) figure dans l’anthologie de 1890. Outre des vers, il a écrit plusieurs pièces pour le théâtre suédo-américain de Chicago, Illinois, ainsi que de la prose, notamment, pour les amateurs du genre, un « Sherlock Holmes suédo-américain : Histoires de Chicago » (Den svensk-amerikanske Sherlock Holmes : Berättelser från Chicago, 1908).
Histoire d’un émigrant (En emigrants historia) par Ernst Lindblom
Je veux vous raconter
l’histoire d’un homme
qui, il y a quelque trente ans,
arriva dans le Michigan.
Un homme qui dans les granges manoriales
maniait avec plaisir le fléau,
après avoir aidé aux récoltes dorées
dans la glèbe des champs fendus.
Dans son ample veste en vadmal
à la doublure de peau de mouton,
il était le parfait exemple
de l’immigrant suédois fraîchement débarqué.
C’est dans un camp de bûcherons,
sa main noueuse tenant la hache,
qu’il commença de travailler,
en sa nouvelle patrie.
Il était content du travail,
mais non de ses collègues,
car c’était une société mêlée,
une troupe cosmopolite.
Parfois, quand le diable de la boisson
était lâché dans le camp,
la situation prenait une autre tournure,
les esprits s’agitaient.
Les couteaux alors étaient tirés,
pour la défense ou pour l’attaque,
et les gars lourdauds de Finlande
devenaient sauvages comme une meute d’Irlandais.
Mais le Suédois jurait en suédois,
alors on lui fichait la paix.
Quant aux plaisanteries sur sa veste,
elles le laissaient indifférent.
Ils forçaient le respect, les poings calleux
de l’émigrant d’Ostrogothie,
et après sept ans de travail
l’argent qu’il avait mis de côté forçait le respect.
Il s’acheta une petite scierie ;
le travail ne manquait pas
et le gars de la région de Tived
fit de bonnes affaires en forêt.
Il connaissait la valeur d’un sapin,
la mesurant d’un coup d’œil,
savait si le prix qu’il en tirerait
valait la peine qu’on le sciât.
Ainsi s’achève cette histoire,
fiction tirée de faits réels.
Et le maître de la scierie
apprit à vivre à Manistee4.
4 Manistee : Petite ville du Michigan.
*
« Soyez contents ! » (“Var nöjd!”) par Axel Frithjolf Malmquist
Toi qui connais le remède contre la peine,
le remède contre la faim, contre le besoin,
avec ton continuel « Soyez contents ! »
as-tu sondé le cœur humain ?
As-tu vu la famine
dans la maison de ton frère ?
As-tu toi-même été contenté,
lorsque tu te trouvais dans le besoin,
par un dérisoire « sois content » ?
Si cela ne t’a guère soulagé,
comment ton prochain serait-il
content, lui, de ton conseil ?
Si tu n’as jamais vidé une pleine mesure
d’amertume et de souffrance,
oublie ton exhortation « soyez contents »,
avant d’avoir demandé au pauvre
s’il est en état, dans son attente
de jours meilleurs, d’« être content ».
*
Ernst Olson (1870-1958) est l’écrivain le plus connu de ce billet. Son œuvre est en suédois et en anglais. Une anthologie bilingue de ses poèmes est parue en 1947. Le poème retenu par Skarstedt, ci-dessous, est d’un humour noir du genre décadent, mais la situation décrite devait être moins complètement invraisemblable à l’époque, dans un état précédent de la médecine.
Fausseté (Den falska) par Ernst Olson
Où, sous l’ondoiement des boucles, aurait-on
trouvé deux yeux plus clairs ?
Où vit-on jamais, entre des lèvres de corail,
un pareil banc de perles ?
Telles étaient mes pensées, en silence assis
dans l’herbe avec ma belle,
tandis que la lune versait sa lumière d’argent
sur la verdure alentour.
Elle me regardait en souriant
de sa bouche comme une fraise des bois ;
c’était un appel à lui murmurer,
dans le bosquet endormi, mon amour.
Nous nous jurâmes l’un à l’autre,
et j’étais loin de songer à fausseté.
Mais, embaumé d’une odeur de pin,
soudain le frais zéphyr souffla.
Mon amie éternua. Hélas ! Hélas !
Un œil roula dans l’herbe,
et contre le talon de ma botte
tomba le banc de perles tout entier.
Elle cherchait précipitamment son œil,
brisant ce faisant la rangée de perles,
et de l’œil qui n’était pas de verre
une larme coula, une larme vraie.
*
Tu viens trop tard (Du komm för sent) par Johan Erik Rosenberg
C’est trop tard que tu viens me donner ton amour.
De la splendeur du printemps il ne reste rien.
De l’été ne demeurent que des feuilles jaunes,
les oiseaux ont allègrement quitté les bois.
Le papillon blanc comme neige, le long du chemin irroré
ne se montre plus sur le trèfle des près.
Et l’acharné vent d’automne, impitoyablement,
rompt les tiges des fleurs fanées.
Tu viens trop tard sur le chemin d’automne
cueillir du muguet à m’offrir,
trop tard ; car la porte de mon cœur s’est refermée,
et l’orage au-dehors se déchaîne.
La recherche de l’amour fidèle appartient au temps
où le soleil brille au matin, chaud, bienfaisant ; –
quand le soir approche, nul ne sait
ce que le destin révèlera de son mystère.
*
Mélancolie (Melankoli) par Sophie Sonnichsen
Ne flâne pas trop longtemps sur la plage solitaire,
ne rêve pas trop souvent au bord des vagues murmurantes –
contemple, mais avec espoir, l’horizon nuageux,
écoute, mais attentif, le chuchotement de la forêt !
Car, avant que tu ne le saches, la mélancolie
te prendra par la main pour t’emmener avec elle,
ainsi qu’un enchantement. Or c’est un esprit malade,
et le cœur devient malade où cet esprit fait sa demeure.
Quand la vie t’a trahie, quand l’espoir t’a leurrée,
et que l’obscurité recouvre ton âme chancelante ;
quand le bonheur t’a oubliée, quand les amis t’abandonnent,
comme elle sait bien concocter ses poisons !
Quand la terre que tu labouras dans les champs d’avenir
ne rend pas de moisson, quand, fléchie et pauvre,
tu vis peut-être méprisée, quand tes forces ont succombé,
elle vient te serrer contre son sein en poussant des soupirs.
Quand l’époux que tu aimais gît, glacé, dans sa bière,
et que du chagrin, pour toi la mesure est pleine,
elle vient te caresser la joue, essuyer tes larmes,
mais elle ne plante qu’un aloès sur la tombe.
Ferme-lui ta porte, ne l’invite pas chez toi !
Invite le courage, cherche ta consolation dans l’espoir !
Ils sauront te défendre contre la déréliction,
jusqu’à ce que le temps adoucisse la douleur dans ton sein.
Et regarde autour de toi, sans doute possèdes-tu
encore quelque chose pour quoi travailler ; fais ce que tu peux
et ne ferme pas ton cœur à la voix du devoir,
mais lutte et triomphe comme un homme !
Alors, si tu te rends un soir sur la plage solitaire
et que vient à ta rencontre, comme autrefois, la mélancolie,
tends-lui la main en guise de salutation, car cet esprit
est doux – bien qu’il ne soit point céleste comme l’espoir – et libre.
*
À la Suède (Till Sverige) par Alrik Spencer
Pour toi, vieux et noble Nord,
pour toi, cher pays de notre enfance,
notre voix s’élève,
et l’enfant de Svea, depuis le bord étranger,
au souvenir de ta main de mère
avec respect s’incline.
Le sort que tu nous réservais
était dur sans doute : dur labeur
à la sueur du front pour le pain ;
pourtant ton nom nous est cher,
notre pensée souvent vers toi s’envole,
où que le destin nous ait conduit.
Tu as des fils ayant la force de l’acier,
sacrifiant leur vie et leur sang pour défendre
l’honneur de la vieille Svea.
Notre sacrifice à nous n’est ni sang ni vie,
mais ici prie un cœur fidèle
pour sa chère patrie.
Quand la nuit étoilée étend son voile
et que la rosée répand ses perles argentées
sur les champs, les vertes prairies,
alors les bois de pins murmurent doucement,
l’ultime trille des grives ayant retenti
dans les belles forêts du Nord.
Nous nous rappelons les bonds joyeux du ruisseau,
et le flanc de la montagne où bien souvent
nous cueillîmes des fleurs sauvages ;
à ses pieds se trouve le lac aux eaux claires,
qui dans notre enfance
vers son giron nous attirait.
Et dans la simple glèbe de ces lieux
reposent tant de ceux que nous aimons :
un père, une sœur, un frère ;
quoi d’étonnant, alors, à ce que notre cœur batte
avec plus de chaleur, à ce que parfois une larme
nous coule sur la joue pour toi, ô mère !
On sonne à la porte : C’est la poésie de Bo Setterlind
Du poète suédois Bo Setterlind (1923-1991) le Larousse écrit que c’est « un des plus grands poètes et dramaturges mystiques de son temps » (ici). Il ne semble pourtant pas avoir été traduit en français à ce jour. Cela n’a certainement rien à voir avec notre école « laïque ».
Celui qui intitula une œuvre autobiographique Le garçon qui croyait au Diable (Pojken som trodde på Djävulen, 1962) connut de son vivant un grand succès dans son pays. Si bien que, d’occasion, ses livres se vendent presque au prix du papier aujourd’hui : le nombre important d’exemplaires tirés et le relatif abandon d’un auteur assez récent mais qui ne peut plus faire le tour des médias afin d’assurer sa promotion, remplacé par les vivants, se cumulent pour produire un tel résultat (période qu’on appelle le « purgatoire »).
Bo Setterlind est un cas littéraire des plus intéressants, également du point de vue de l’amateur de curiosités. La première curiosité est ce qui vient d’être dit : qu’un « poète mystique » ait pu connaître un succès littéraire durable, en commençant dans les années quarante et jusqu’aux années quatre-vingt-dix du vingtième siècle, c’est quelque chose dont nous n’avons pas d’exemple en France. Là encore, cela n’a certainement rien à voir avec notre école « laïque ».
Une deuxième curiosité, c’est que le poète connut ce succès national durable en ayant passé toute sa vie hors de la capitale, ce qui paraît inimaginable en France, le pays de la centralisation démentielle. Les talents qui ne vont pas s’embourber dans cette ville tentaculaire de bureaux y sont, paraît-il, voués au mieux à des reconnaissances régionales. Bo Setterlind vécut quelques années à Uppsala, où il fut étudiant, puis alla passer le reste de ses jours à Strängnäs, une commune du Södermanland au bord de la Baltique, forte aujourd’hui d’un peu moins de 40.000 habitants. (Il est vrai qu’elle ne se trouve qu’à une centaine de kilomètres de Stockholm, ce qui en ferait presque une banlieue.)
Une troisième curiosité est qu’en 1957 Bo Setterlind fonda à Uppsala avec le poète Harald Forss une société littéraire sous le nom de « Cercle romantique » (Romantiska Förbundet) – et cette société existe toujours ! Chez nous, le terme « romantique » a pris quelque chose de péjoratif ou d’ironique.
Quatrième curiosité : en 1976, ce poète écrivait encore quelques vers classiques, comme il ressort du recueil dont nous nous sommes servi pour les présentes traductions. En France, le vers classique, en déclin depuis le début du vingtième siècle, est devenu pratiquement inexistant chez les auteurs connus dans la seconde moitié de ce même siècle, à quelques expressions près, dont Aragon, qui en écrivait encore dans les années soixante. Il n’est pas du tout improbable que Setterlind à quant à lui poursuivi dans cette voie jusqu’à la fin de sa vie et que l’on trouve encore des vers classiques dans ses volumes des années quatre-vingt ; c’est à vérifier.
Cinquième curiosité : ce poète figure parmi les auteurs du psautier ou livre de chants officiel de l’Église de Suède (luthérienne), laquelle a conservé un statut d’Église d’État du seizième siècle jusqu’à l’an 2000 (le poète, mort quelque dix ans avant cette séparation, n’a donc pas connu ce nouveau chapitre de l’histoire de son Église). Mais qu’il ait participé au livre officiel de chants religieux est une simple conséquence des thèmes de sa poésie et de sa notoriété.
D’autres curiosités encore tiennent davantage à l’époque où vécut Setterlind, une époque où, notamment, se développait l’industrie du disque. Bo Setterlind a enregistré des disques dans lesquels il lit ses poèmes, comme celui de la photo ci-dessous. De même, plusieurs de ses textes furent mis en musique et certaines de ces compositions ont été des tubes au hit-parade suédois.
Enfin, sa page Wikipédia en suédois indique que Setterlind « fut appelé un poète de cour » (« Han var kallats hovpoet »). J’ai cru que cela pouvait être un authentique statut au royaume de Suède, comme le « poète lauréat » qui se perpétue en Angleterre, et Setterlind est d’ailleurs l’auteur d’un essai Pourquoi je suis monarchiste (Därför är jag monarkist, 1955) dans lequel il défend vraisemblablement la benoîte monarchie constitutionnelle de son pays, mais cette appellation de « poète de cour » n’était en fait qu’une épigramme d’écrivains jaloux.
S’agissant des présentes traductions françaises, les deux premiers poèmes ont été trouvés sur internet et nous ne savons pas de quelle année ils datent. Les autres sont tirés d’un recueil de 1976, On sonne à la porte (Det ringer på dörren). C’est un recueil mêlant pièces en vers libres, pièces en vers classiques ainsi que quelques poèmes en prose.

*
Image d’une forêt (Skogsbild)
La brise du matin
passe en sifflant
d’arbre en arbre.
La forêt bleue comme le ciel
est ébahie.
Le chant des oiseaux
monte
de leurs lits.
La pluie
étincelle gentiment
après son voyage.
Que la vie est pourtant belle
à regarder.
Le soleil brille
dans une goutte de résine.
*
Allume la lumière ! (Tänd ljus!)
Ne laisse pas l’obscurité t’empêcher de chercher la lumière !
Et quand tu l’auras trouvée, fais-la voir aux autres, qu’ils soient convaincus.
Si tu veux que vive la lumière, allume en eux la même nostalgie.
Allume la lumière du courage dans les ténèbres de la peur.
Allume la lumière du droit dans les ténèbres de la corruption.
Allume la lumière de la foi dans les ténèbres de la négation.
Allume la lumière de l’espérance dans les ténèbres du désespoir.
Allume la lumière de l’amour dans les ténèbres de la mort.
Allume la lumière !
*
On sonne à la porte
(Det ringer på dörren, 1976)
.
Consignés… (Hänvisade…)
Consignés
sur une seule planète
dans un mystérieux
et peu communicatif Univers
nous faisons tout
pour nous séparer de Dieu
et par là-même les uns des autres
*
Époque disparue (Svunnen epok)
À bord d’un voilier
je suis assis un soir d’été sur le tillac, au crépuscule.
Pas un souffle d’air, pas un oiseau ne me trouble,
le bateau qui me porte, imperceptiblement a perdu ses ailes.
*
Atlas
Quelle journée !
Le ciel vient vers nous
un bandeau rouge autour du front !
Appelant : « Debout ! »
« Debout ! »
« La vie n’est pas un lit de parade†
– mais une insurrection
contre la mort
dans tout ! »
Quelle journée !
D’abord cette beauté,
ensuite les fanfares. À l’assaut !
Contre la mort,
dans tout :
la mort dans la politique et ses ramifications,
la mort dans les tous les systèmes sociaux de contrôle
– la religion,
le matérialisme,
la philosophie.
Lève-toi, Humanité !
Redemande le feu !
Quelle journée !
Non pour Prométhée
mais pour Atlas !
Nous pouvons porter le Ciel sur nos épaules !
Nous le pouvons si nous le voulons !
† lit de parade : En français dans le texte. Un lit de parade est un « lit sur lequel on expose un mort de haut rang avant son inhumation » (Larousse).
*
Béatrice (Beatrice)
Dans ce printemps
qui t’entoure
je ne trouve pas seulement
des fleurs.
Je regarde
avec un étonnement croissant
les cristaux les plus singuliers
que l’hiver a laissés
derrière lui.
Je vois une lumière d’un autre monde.
Plus rien ne me fait peur
– comme si j’étais déjà
de l’Autre Côté.
*
Les enfermés (De inlåsta)
Enfermés dans l’invisible,
nous aspirons à la liberté.
Nous attendons que se réalise
le déraisonnable.
Tu dis que tu es
mon adversaire à ce jeu
et aussi que, proie,
un beau jour je mourrai.
Mon assassin, écoute !
As-tu bien travaillé ton rôle ?
Alors vise le cœur
et tire à bonne distance !
Même le mépris de la Mort
ne possède pas de clé qui vaille.
L’Angoisse est cela
– un vide avec beaucoup de portes.
*
L’écho en celui qui cherche (Ekot inom sökare)
Pendant une seconde aveuglante
il vit Dieu
et depuis lors n’a jamais pu
Le retrouver.
Avec les yeux de la foi
il a regardé son Sauveur,
suprême réalité.
Le chercheur demande :
Qui est cet Inconnu
qui a découvert une nouvelle façon de voir ?
Et il n’arrête pas de chercher,
Le cherche partout,
jusqu’à ce que son but apparaisse :
le meilleur élément chimique,
le métal hors du temps, qui rédime.
*
Dans le noir (I mörkret)
Il fait noir autour de moi,
il n’y a pas d’étoiles,
je ne vois pas mon chemin
et Toi moins encore.
Donne-moi un rayon de lumière !
Un mot de Toi
peut, comme une main tendue,
être tout pour moi.
Il fait noir autour de moi,
il n’y pas d’étoiles,
mon Sauveur, jusqu’à ce que
Tu me délivres.
*
Minuit de pleine lune (Full midnatt)
C’est nuit de pleine lune,
la neige est bleue au sol,
des étoiles tombent des arbres
qui se reflètent dans la neige.
Comment aurai-je la force ?
Comment pourrai-je me soulever ?
L’espace est si grand
et je suis moins qu’un
oisillon.
*
Entre amis (Vänner emellan)
Notre conversation, mes amis,
ne doit pas devenir un fleuve
où les mots les moins réfléchis
comme des ordures flottent de-ci de-là.
Elle doit être
aussi excellente que notre sang,
un noble cours d’eau
qui s’est purifié sous la terre.
*
En train (På rälsen)
Soudain tu vois les clairières au milieu des arbres
(coupes rases, surfaces de rajeunissement),
les églises de campagne, les champs,
et ces lieux où vivent les hommes des sociétés industrielles
– leurs balcons, comme leurs personnalités,
sont de petits jardins.
Soudain tu vois les nuages, guère différents
de certaines idées,
et comment vit l’agriculture
– elle prospère dans la respiration verte
des moissonneuses-batteuses.
Soudain tu vois le paysage,
les crêtes, les routes,
les montagnes, les lacs,
les forêts
(nos plus vieux musées)
et comment les hommes sont prisonniers
d’un engrenage en miroir.
Tu vois le monde pour la première fois.
Tu voyages en train.
*
Nous (Vi)
Nous ne cultivons pas le café,
pourtant nous buvons du bon café.
Nous n’avons pas de plantations odoriférantes,
pourtant nous nous entourons d’authentiques parfums.
Nous n’élevons pas de lamas
mais nous nous couvrons de laine de lama.
Nous ne cultivons pas d’ananas, d’olives
ni de bananes.
Nous n’avons pas de vergers de figues,
de champs de tabac,
de mines de diamant.
Nous n’avons pas d’élevages de vers à soie
mais nous nous drapons dans la soie la plus fine.
Nous n’avons pas de rizières
mais nous mangeons du meilleur riz.
Nous n’avons pas de vignes,
pourtant nous buvons du vin.
Nous sommes suédois.
*
Certains le voient comme ça (Somliga ser det så)
Un enfant dans un berceau en toile d’araignée
– l’enfant dort gentiment.
Deux yeux brillent là-bas,
c’est l’araignée en soyeuse fourrure.
Alors elle arrive sur des jambes rapides,
celle qui a un visage de diable,
et elle couvre la petite créature
d’un habit étincelant,
enroule un fil doux et chaud autour de l’enfant
et l’emporte chez elle,
l’emporte dans le coin sombre
où seuls deux yeux sont visibles.
*
La seule victoire (Den enda framgång)
La mauvaise herbe envahit les ruelles,
et sur les marches de l’église les vents s’accumulent :
Soli Deo Gloria !
La cathédrale continue de rêver.
Et toi ?
Tu vas et viens
– dans un cercueil,
comme fait pour toi, où tu veux.
Ce sentiment
de libération soudaine !
Mais un jour
on n’a plus la force.
Tu peux renoncer.
Un invalide
montre sa puissance !
Tout le monde est mort. L’enchantement, dissipé.
On ne voit plus un seul moineau.
Il est temps que les étoiles de la nuit
racontent ce qui s’est passé :
dans notre désir de Dieu
nous nous sommes tournés vers les ténèbres.
Lui a décidé
de passer
en silence.
*
Le pas (Steget)
Parfois,
quand on regarde un film
où tremble un long printemps,
un film
où des personnes vivantes sont impliquées,
le photographe peut arrêter le mouvement,
l’instant se fige,
tout devient immobile,
comme si quelqu’un l’avalait.
– une paix étrange s’empare de toute chose
qui fut vivante.
C’est la Mort
qui fait que la vie retient son souffle,
jusqu’à ce que la machine se remette en marche
et que la lumière s’allume.
Ô, frères humains, sortez de votre cachette !
La mort est seulement le premier pas.
Nous savons si peu de choses de la Vie. Le plus important reste inconnu.
Un seul petit pas et tout est transformé.
*
Celui qui vient (Han som kommer)
Il vient,
j’entends Ses pas
dans mon cœur.
Il approche,
c’est pour moi qu’Il est chemin,
Il monte l’escalier
où la nuit suit le jour,
où joie et tristesse se sont rencontrées
et saluées
comme des amies.
Il vient,
j’écoute Ses pas
avec une inquiétude, une angoisse croissante,
je sais ce que j’ai cassé,
et Il est celui qui me jugera.
Parfois j’ai rêvé
qu’Il attendait,
parfois qu’Il prenait une déviation,
mais cela ne dure jamais longtemps
avant qu’Il revienne.
Une fois qu’Il est arrivé
et se tient devant la porte et attend,
le temps et l’espace
sont transformés,
il n’y a plus de lumière
et les pas se sont arrêtés
dans l’escalier.
Il reste là et attend que la clé
se fasse connaître.
Alors c’est le cœur du sceptique
qui refuse de rester.
Dans mon angoisse je crois
qu’Il ne peut savoir
que je suis à la maison.
Mais celui qui vient n’est pas un étranger
– c’est ce que je parais
toujours oublier.
Il vient !
J’entends Ses pas, peut-être pour la dernière
fois.
Et les questions s’accumulent
autour de la Réponse
– comme l’obscurité
autour d’un chant d’oiseau.
Combien de temps reste-t-il ?
Pourquoi la fenêtre de l’escalier
est-elle opaque ?
Combien de temps, Seigneur ?
Avant que, franchissant cette porte,
tu n’entres dans la plus petite pièce
et de ta foi vaste comme la voûte des cieux
libères le nostalgique
prisonnier.
*
En transit (På genomresa)
Il tomba
à travers tous les cieux
et trouva
une manière de vivre
que personne
n’avait essayée.
Aucune réponse
– mais un début.
Les sceptiques disent :
Il n’existe plus.
D’autres : Cette ère
entre deux vies !
Au milieu de l’inintelligence
le plus intelligent
est d’être inintelligent.
Les prières ne s’arrêtent pas aux étoiles.
Les prières vont jusqu’à Dieu.
Bâtis-toi un autel
dans la colère !
Ô, vague,
avec la paix !
*
Comment peut-on dire… (Hur kan någon påstå…)
Comment peut-on dire
que Hölderlin n’aimait pas les paysans !
Seul un hypocondriaque,
un opportuniste
peut se tromper de manière si colossale.
Hölderlin aimait les paysans !
Il aimait tout le monde,
même celui qui voit des fantômes en plein jour,
le somnambule politique,
qui vit encore
et détruit encore la terre fertile
– sans être là !
Seul un hypocondriaque
peut dire une chose aussi contraire à la vérité
que Hölderlin, qui était lui-même une charrue,
n’aimait pas les paysans !
*
Tu n’es pas seul… (Du är inte ensam…)
Tu n’es pas seul, certes tu vas mourir
aussi dans les hauteurs tu vas mourir
penché sur ton propre lit de mort
tu peux suivre le combat incertain
*
Nous aussi nous avons la censure… (Vi ha censur nu…)
Nous aussi nous avons la censure :
des critiques qui pensent que leur goût
est le meilleur.
*
Crois-moi… (Tro mig…)
Crois-moi :
le monde va pourrir,
ignorant qu’il est
du seul sel
qui pourrait le sauver !
*
La liturgie des étoiles (Stjärnornas liturgi)
Comme des étoiles
tombent les moments brillants
dans notre vie.
Une main invisible
les arrange
en message
plein de sens :
Que les ténèbres qui couvrent notre pays
se changent en rayons de lumière !
Indicible bonheur
quand le matin passe de l’or
à l’orange,
car la colère de Dieu dure un instant
mais Sa grâce dure toute la vie.
*
Les cercles (Cirklarna)
J’ai formé un cercle
excluant Dieu,
un cercle ridiculement petit
juste pour moi.
Mais l’Amour dans ce monde
n’a pas perdu son temps,
il traça un cercle plus grand,
dans lequel je suis inclus.
*
La prière d’un amoureux de Dieu (En gudslängtares bön)
Donne-nous Ta réponse, Seigneur !
Même si nous ne pouvons l’atteindre.
Ce pourrait être un chant
autour de la Terre.
Donne-nous Ta réponse, Seigneur !
Comme un drapeau de victoire on la voit au loin.
Dis seulement nos noms !
Nous nous tendons vers eux !
Toi qui vois de nouveaux cieux
dans chaque instant d’année-lumière.
Donne-nous ta réponse, Seigneur !
Toi pour qui nous sommes appelés à vivre.
*
Devant l’avenir (Inför morgondagen)
Un poisson dans un bloc de glace :
le Christ dans la théologie.
J’ose à peine y penser :
que se passera-t-il
si la glace fond ?
*
Chanson du soir (Kvällsvisa)
Marie à la fontaine se rendit
et s’y refléta.
Un ange vint,
leurs regards se croisèrent.
L’ange pria Marie :
« Reste ! »
Marie dit :
« Je dois y aller. »
C’était un soir d’été,
au coucher du soleil.
Le vent souffla
et l’eau rit.
L’ange
hésita.
Marie n’était plus là
mais restait près.
De lointaines étoiles
souriaient, deux par deux.
*
Au jour du jugement (På domens dag)
SEIGNEUR,
le vent est de plus en plus froid
dans l’existence,
un vent glacé
frappe tous les hommes,
et pas seulement ceux qui n’ont point de tête.
N’attends pas plus longtemps, SEIGNEUR !
Laisse-nous éprouver la chaleur
de Ton arrêt !
*
Fleur de la fenaison (Slåtterblomman)
Si tu veux danser, petite fleur,
laisse la faux t’embrasser !
Si tu veux danser, petite fleur,
laisse la faux t’embrasser !
Ah, bienheureuse es-tu de rester là,
libre des maux de la terre !
La prochaine fois que le vent viendra avec une couronne de fleurs,
à la dernière danse de l’été il te conviera.
Hé, petite fleur ! Dansons dans l’éclat de la fenaison !
*
Psaume d’inhumation (Begravningspsalm)
Certes j’aspire
à Notre Seigneur Jésus-Christ ;
de tout mon cœur je veux être
là où le Fils de Dieu manifestera
au-delà de tout dégoût
la gloire des Cieux.
Je porte l’habit du pèlerin,
la Terre ne m’est point précieuse ;
bien que le Fils de Dieu m’aide dans mon voyage,
je suis heureux de quitter ce monde.
Aussi, dans mon tombeau,
jetez tout ce qui est de la Terre !
Paix merveilleuse
quand mon Jésus
m’emmène dans son royaume
et dans la lumière de la grâce me purifie ;
une âme et un esprit
là-bas c’est tout ce que je désire.
*
Au pied de la montagne (På bergets fot)
Au pied de la montagne
l’anémone bleue
regarde le voyageur
qui a fini de marcher.
Alors les fleurs se répandent
en nombre infini
et le voyageur disparaît
dans le bleu.

