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La gravure dans le livre de cantiques et autres poèmes de Viktor Rydberg
Viktor Rydberg (1828-1895) est un des écrivains suédois les plus connus de son temps. Nous avons déjà cité son nom, dans le billet sur son compatriote Albert Ulrik Bååth (ici). Il appartenait comme ce dernier à la société littéraire Gnistan (L’étincelle), qui promouvait un renouveau du gothicisme dans les lettres suédoises. Pour quelques éléments sur le gothicisme, voyez notre billet sur Bååth.
Cette dimension gothiciste se traduit, comme chez Bååth, par des travaux historiques et philologiques. Rydberg est ainsi l’auteur d’études sur la religion scandinave et la mythologie en général, dans lesquelles il défend l’idée de la haute antiquité de l’ancienne religion scandinave. Il est également l’auteur de romans historiques. L’un d’eux, Singoalla, de 1865, histoire d’amour entre un chevalier et une gitane, a été adapté en film par le réalisateur français Christian-Jacques en 1950. Parmi ses autres romans historiques, non traduits en français à notre connaissance, sont des titres comme « Le pirate de la Baltique », « Le dernier Athénien », « L’armurier », et, parmi ses essais, « La magie au Moyen Âge », « La mythologie de nos pères », « Sibylles et Voluspa », « L’astrologie et Merlin », « Études de mythologie germanique ».
Les traductions suivantes sont tirées du volume de ses poésies dans ses œuvres complètes. Il s’agit d’une poésie classique, versifiée.
*
Épave (Spillror)
Avec les rêves du matin de la vie
il se bâtit un voilier pavoisé,
pour traverser les vagues étincelantes
au-dessus des vastes profondeurs.
Il le construisit avec ferveur,
car le clapot sur la plage
évoquait des images
de lointains pays merveilleux,
et parfois à l’ouest brillait
le mirage d’une île légendaire,
et l’on entendait une musique céleste
au-dessus de la mer bleue.
Alors il fut prêt à se lancer
sur la route rythmique des vagues,
puis il vit des éclairs zébrer le ciel
au-dessus des terres et de l’océan,
vit des nuages au sud, à l’est,
entendit au lointain
une tempête croissante de voix
et le bruit d’armes entrechoquées,
vit de sombres légions avancer
sous les éclats du tonnerre
pour mettre à bas un beau drapeau,
fouler aux pieds une noble cause.
Quand il le fallut, il abandonna,
bien que ce fût avec tristesse,
son léger voilier à son destin,
le laissa dériver sans but.
Et il entra dans le combat qui faisait rage
parmi les brisants tout le jour,
et parfois allait au-devant de la victoire,
parfois au-devant de la ruine.
Mais à présent, au crépuscule,
le voilà de nouveau sur le rivage,
sa plage ravagée par la tempête
et lui couvert de plaies.
L’horizon luit,
et des vagues sombres
laissent sur le sable
un débris ici et là
des rêves du matin de la vie,
du petit voilier détruit
qui devait, parmi les vagues étincelantes,
naviguer au-dessus des profondeurs bleues.
*
Cantate (Kantat)
À l’occasion de la cérémonie de remise des diplômes à Uppsala le 6 septembre 1877
Chœur
Sortie des temps de la nuit profonde,
vers un but qui te reste caché,
Humanité ! tu vas
à travers les siècles ton chemin dans les solitudes !
Ton jour est une simple bande de lumière
qui luit pâle et faible –
au-delà d’elle c’est la pénombre,
en-deçà c’est la nuit !
Et la génération où tu marches
s’écroule dans le désert,
et tu demandes en tremblant :
Dieu tout-puissant, où conduit ma route ?
Des visions terrestres manifestent
que tout ici-bas est éphémère ;
et quand vers les hauteurs du ciel
tu tournes tes regards inquiets,
tu vois les circuits des soleils arrêtés,
et des mondes courant à leur ruine,
des constellations qui s’éteignent
dans les profonds océans d’éther.
Tu entends des voix crier :
tout est vain,
et le temps et l’espace
sont une funèbre prison infinie.
Récitatif
Pourtant, ployé sous le doute,
arrêté sur le chemin, ruminant sombrement,
tu ressaisis ta bannière
et la portes avec courage à travers le désert.
Qu’importe si l’œil interrogateur voit
des milliers de soleils balayés du firmament ?
Qu’importe si les champs d’étoiles sont moissonnés
comme du grain doré par la faux du temps ?
La pensée juste, les actes voulus par amour,
les beaux rêves, ne peuvent être par le temps détruits,
c’est une moisson à l’abri,
car elle appartient au royaume de l’éternité.
Va de l’avant, Humanité ! sois joyeuse, console-toi,
car tu possèdes l’éternité dans ton sein.
Arioso
Chaque âme que le désir enflamme
pour ce qui est noble et vrai,
dans son tréfonds possède et sent
la promesse de l’éternité.
Quand l’égoïsme est oublié,
quand en toi l’image de Dieu
se dessine toujours plus excellente,
génération après génération,
aussi vaste que soit le désert,
tu parviendras au Jourdain.
Chœur
Quand l’égoïsme est oublié,
quand en toi l’image de Dieu
se dessine toujours plus excellente,
génération après génération,
aussi vaste que soit le désert,
tu parviendras au Jourdain.
Theologia
(Ex. 17, 1 Co. 10:4)
Doutes-tu qu’attende au loin une terre promise ?
Souffres-tu de la soif et tombes-tu sans espoir sur le sable brûlant ?
Vois ! la verge de Moïse fait jaillir l’eau du rocher –
alors, en avant, à travers le désert, Israël du genre humain !
Tu possèdes encore la verge ouvrant sous ses coups la source bénie ;
le rocher – céleste prodige ! – te suit partout où tu vas.
Plie le genou devant cette onde, éprouve comme cette eau pure
te donne, en étanchant la soif, une force merveilleuse pour ton voyage !
Juris prudentia
(Ex. 19)
Comme au vent ardent du désert tourbillonnent le sable et la poussière,
ainsi marche depuis l’Horeb Israël en groupes clairsemés.
Cette foule peut-elle atteindre le Jourdain sans ordre parmi ses rangs ?
Vois ! devant le ciel se dresse le Sinaï entouré d’éclairs.
Montagne et vallée répercutent le bruit du tonnerre et la voix de la loi,
et l’écho répond « Amen ! » dans la poitrine des hommes béants,
et les groupes clairsemés se rassemblent, le droit ayant trouvé son interprète,
forment un royaume excellent, un peuple saint.
Medicina
(Nb. 21:6)
Entourant le tabernacle de la loi, s’avance à présent un peuple uni,
à travers épées et lances, en direction du Jourdain de liberté.
Mais pourquoi pâlissent les guerriers ? Pourquoi s’abaisse la bannière ?
D’insidieux serpents de fièvre ravagent les rangs de l’armée.
Où est le salut ? Voilà le salut ! Vois le signe de l’Éternel,
le serpent d’airain resplendit, enroulé autour de la verge du prophète !
Israël sauvé par le symbole guérisseur,
une génération saine et forte marche vers le but de l’humanité !
Philosophia
(Ex. 13:21, Dt. 34)
Marche, sage et belle génération, vers le but que l’Éternel nous a fixé !
Mais comment trouver son chemin parmi les mirages et dans la nuit ?
Vois, une colonne de feu montre la voie dans les ténèbres ;
c’est la lumière de la pensée qui dans l’espace nocturne éclaire le peuple.
Vois, dans la touffeur du jour une colonne de nuée avance devant nous ; mais
cette nuée est tissée d’idéaux, l’esprit de l’Éternel est en elle.
Le voyant contemple le Nébo de poésie, s’éjouissant depuis la crête des montagnes :
Salem ! c’est Salem qu’on voit au loin ! En avant ! En avant vers la patrie !
*
La gravure dans le livre de cantiques (Träsnittet i psalmboken)
Je venais de recevoir mon premier livre de cantiques,
un livre magnifique avec un fermoir en argent,
et le dimanche je courus – je n’ai rien oublié –
tout joyeux à l’église avec mon livre.
Je me rappelle comme, ce jour-là,
la rue luisait au matin,
baignée de rosée printanière,
si brillante et si propre ;
comme étaient frais et luxuriants
contre le mur de la maison
les lilas et prunus
en fleurs, si beaux.
Oh ! quelles couleurs, quels parfums, quelle lumière.
Le ciel souriait,
les gens marchaient en habits du dimanche
vers la maison du Seigneur.
La croix dorée du clocher
flamboie des flammes du soleil !
Là-haut c’est un torrent grondant
d’ondoyantes vagues de métal :
vers les lointains bleutés
l’île de Vising1
répand des notes sonores
par-dessus le lac,
lequel est un miroir
réfléchissant
les nuages, les voiliers
et les vertes montagnes.
Ding dong, ding dong !
La ville entière
prend un bain
de soleil, de parfums et de sons de cloches.
Parmi les vieux arbres, haut et sévère,
se dresse le portail de l’église,
aux armes de Svea et de Göta
taillées dans le granit,
devant lequel les groupes endimanchés se retrouvent.
Je les voyais aller de-ci de-là,
groupes familiers
les uns près des autres,
grands et petits ;
ils différaient par
le rang et l’occupation
mais la même douce
paix dominicale
était sur tous les fronts.
Depuis l’école s’avançait,
en rangs,
la gorge nue et les joues roses, un groupe de garçons2.
Je suivis la troupe qui, sérieuse
et silencieuse, s’avança
à travers les allées pavées de sépultures
entre les rangées de piliers et les bancs.
Là je vis
la lumière vaciller
sous la haute
et sombre voûte.
Mais la croix se dressait
avec sa couronne d’épines,
comme en un flot
de céleste radiance,
dans la lumière rassemblée du chœur.
Les notes de l’orgue,
le chant des fidèles
emplirent l’église de leur harmonie.
Je pris mon livre de cantiques et l’ouvrit
dans un état d’esprit recueilli,
et je vis une gravure sur bois – et je la vois encore,
fidèlement conservée dans ma mémoire.
Elle représente
le roi David
au bord du Cédron
ou du Jourdain,
il chante avec allégresse
un psaume pour l’Éternel,
les formes au loin
sont les hauteurs de Sion. –
Au point de vue de l’art, c’était une étrangeté
dans la manière de Lundström,
le vieux Lundström de Jönköping3,
quelque chose de son atelier.
Mais quelle beauté je lui trouvai !
De quelles couleurs à ce moment
mon imagination tremblante et recueillie
parait le vague arrière-plan !
Quelles prairies de saphir
et quelles montagnes bleues !
Les cordes de l’instrument de David
ont la couleur du soleil,
de la harpe jaillissent
des étincelles,
qui résonnent, qui tintent
avant de se dissiper
dans le tonnerre de l’orgue.
Au son de la harpe
j’entendis
la voix du fils couronné de Jessé.
J’entendis sa voix dans le chant des fidèles :
« Mon âme sauvée un jour ira
au céleste mont de Salem,
où les anges jouent de la harpe. »
Je vis sur la page de mon livre
les contours de la montagne
parmi les flots du soleil
se dresser dans l’azur ;
j’entendis et je vis
un essaim jubilant
d’alouettes nombreuses
voler vers de bienheureuses contrées.
Mon désir reçut des ailes
et vola, lui aussi,
parmi les alouettes
vers Sion resplendissant dans le clair éther.
Il volait au-dessus des vergers et des oliviers,
des villes et villages de Canaan,
dont les habitants processionnaient
avec des palmes, en habits de fête,
dans des allées de cèdres,
conduisant
un agneau blanc
portant une couronne d’offrande ;
à l’ouest scintillait
l’étendue de la mer,
où nageaient des vaisseaux
comme autant de cygnes.
Mais la terre s’éloignait,
Salem approchait,
dans les flots de l’air,
avec ses créneaux dorés –
avec des créneaux dorés dans l’éther limpide,
ondoyante d’innombrables drapeaux ;
là des ailes battaient sur les remparts,
là planaient des foules de bienheureux.
Et là, et là !
je la vois parfaitement ;
un cher être me fais signe,
une personne bien connue,
une forme si claire
et si pure,
cette morte qui fut,
naguère, tout pour moi.
Je me hâte pour reposer entre ses bras,
pour me blottir au chaud
contre un sein de mère,
nid d’alouette de ma nostalgie tremblante.
Mais voilà que le psaume prend fin,
l’orgue retient ses flots,
la gravure était sans couleurs, comme avant,
et je restais assis, tiré de mon rêve,
et l’église était là,
sombre et froide –
ma mère me manque
en tous lieux.
Elle était là sûrement,
tout près encore
de mon âme d’enfant,
mais invisible,
cette présence aimée,
et le cœur se glaça
dans le pauvre être sans mère
et sans ailes.
Un nuage, en passant,
répandit une ombre dehors et dedans,
crépuscule dans l’église un moment
et crépuscule dans l’esprit de l’enfant.
Quand le nuage fut passé,
aussitôt la lumière
revint en lui
comme dans la rotonde du chœur.
Je pensais à elle,
que je venais de revoir,
et sentis que nous deux
étions un.
C’étaient des saluts depuis Salem,
chaque rayon de soleil
entré dans l’église
à travers les feuilles des ormes ombrageant la fenêtre.
–
Et pendant longtemps le vieux Lundström
fut pour moi un maître incomparable :
ses gravures renfermaient
un royaume rayonnant de beauté.
Fra Giovanni !
la profondeur
que j’ai trouvée depuis lors
dans la confession de ton pinceau
me fut annoncée
par cela qu’avec joie,
enfant, je contemplais
dans les travaux de Lundström.
Et ce que je ressentis sur la tombe du vieillard,
je le ressens encore :
merci, mon ami,
mon ami d’enfance, pour ce que tu m’as donné !
1 L’île de Vising : Visingsö, sur le lac Vättern, deuxième plus grand lac de Suède, dans la province de Jönköping.
2 Un groupe de garçons : Avant de se rendre à l’église pour l’office dominical, les garçons sortent de l’école, où ils étaient réunis, sans doute pour y suivre l’instruction religieuse luthérienne.
3 Lundström de Jönköping : L’atelier de Lundström à Jönköping était une imprimerie fameuse, notamment pour ses images imprimées (kistebrev), très répandues dans le pays.
*
La nymphe des bois (Skogsrået)
Ndt. Le skogsrå est, dans le folklore suédois, un esprit féminin de la forêt qui rappelle la nymphe de la mythologie antique, laquelle frappait de « nympholepsie » les hommes qui la voyaient. Ce poème de Rydberg a été mis en musique par plusieurs compositeurs, notamment Wilhelm Peterson-Berger et Jean Sibelius.
Björn était un garçon fort et beau,
aux larges, puissantes épaules,
à la taille plus fine que les autres –
le genre qu’aiment provoquer les méchantes nymphes.
Un soir d’automne, il se rendit à une fête,
la lune brillait sur les pins et les rochers,
et le vent soufflait
avec des « hi » et des « hou »
sur les marais et les bois,
par les sapinières de la lande,
ce qui lui donna de l’agitation ;
il observe la forêt, inquiet,
regarde la voûte du ciel,
mais les arbres lui font des signes
et les étoiles clignent de l’œil :
avance, avance dans la venteuse lande aux sapins !
Il avance, obéit au sombre commandement,
il le fait à la fois volontiers et contraint ;
mais les lutins de la forêt en habits noirs
glissent avec ruse dans la bruyère
et tressent un filet de rayons de lune
et d’ombres de ramure ondoyante,
un filet frémissant
dans les broussailles
derrière les pas du marcheur,
tandis qu’il avance,
et rauquement ils rient du captif.
Dans leurs antres se réveillent le loup et le lynx,
mais Björn rêve, écoutant la chanson
qui parmi les sapins erre
et murmure, et l’appelle, et commande ;
va plus avant, plus avant dans la mystérieuse, hallucinante lande !
Soudain le vent hurlant s’arrête,
et la nuit est belle comme en été,
des tilleuls en fleur répandent leurs parfums
au bord de l’eau dormante de l’étang.
Dans l’ombre un bruit confus,
une robe claire, blanche comme la lune, ondoie,
un bras fait signe,
si doux et rond,
un sein se soulève,
une bouche soupire,
deux yeux plongent dans les tiens
et, si bleus, promettent éternelle foi,
de façon que tous souvenirs s’effacent ;
ils t’invitent au repos, à l’oubli,
t’invitent à dormir, à rêver
dans cette paix du bois de la lande dormante.
Mais celui dont le cœur fut volé par une nymphe,
jamais ne le recouvre :
son âme a la nostalgie de rêves sous la lune,
il ne peut aimer une épouse.
Les yeux si bleus dans la forêt nocturne
emportèrent son esprit loin de la terre et de la charrue,
il ne peut plus sourire
ni s’égayer comme avant,
et les années regardent chez lui depuis le seuil
sans voir ni fleurs ni enfants ;
il vieillit tristement dans la maison déserte,
et s’il attend encore quelque chose,
c’est la mort et un cercueil,
il écoute, irrémédiablement triste, le murmure des sapins de la lande.
*
Snöfrid
Ndt. Snöfrid, comme sa variante Snefrid, est un prénom féminin. Le poème a été mis en musique par plusieurs compositeurs, dont Jean Sibelius et Wilhelm Stenhammar.
Dans la pénombre du soir et le roulement de l’orage,
il entendit une voix près de la fenêtre :
« Gunnar,
les vagues moutonnent sur le lac !
Viens, je veux voir si ton cœur est ardent,
si le courage peut habiter une poitrine de garçon :
viens, berce une nymphe sur la houle !
Et si tu ne crains ni trahison ni blessure,
Gunnar,
nous irons jusqu’à l’île de ton bonheur. »
C’était Snöfrid.
Au cœur de la forêt, il l’avait vue quelquefois,
la plus belle nymphe qu’il y eût jamais ;
elle était belle de l’éclat de ses yeux bleus,
belle de ses boucles dorées autour du front.
Il sortit en hâte, elle lui prit la main,
et ils descendirent ensemble au lac…
« Snöfrid,
comme tu es belle dans ta robe d’argent ! »
La lune se levant à la lisière de la forêt
à travers les nuages brillait d’un éclat orange
sur la voile hissée au commandement de la jeune fille,
et elle mit à l’eau le bateau depuis la rive.
« Snöfrid,
nous voilà bercés par la houle, fiancée de mes rêves ! »
À côté de lui
elle est assise, écoutant les récits du vent,
contemplant rêveusement le disque de la lune ;
autour d’eux les vagues menaçantes rugissent,
autour d’eux gémissent les voix de l’orage.
Un embrun s’écrase soudain contre l’étrave,
là où se dresse un cap de terre, comme une montagne.
« Gunnar,
nous voyons de l’or au clair de lune, »
disent des trolls en forme de nains,
ils appellent, font signe depuis le sommet de la montagne :
« Viens, jeune homme, saisis ton bonheur !
Nous te libérerons des humiliations de la pauvreté !
Gunnar,
donne-nous ton âme et tu auras nos trésors ! »
L’air hurle, le lac bouillonne,
à présent le bateau va frénétiquement en avant.
« Gunnar,
la ‘chasse sauvage’ arrive d’Utgard. »
Ils viennent avec des cors, des drapeaux, des épées,
et crient leur hommage assourdissant
à la violence qui enchaîna Midgard.
« Donne-nous ton âme et, dans le monde de la mémoire,
Gunnar,
ton nom sera couvert de gloire ! »
Puis ils virent une baie où la lune versait sa lumière,
où la houle s’étalait mollement.
« Gunnar,
appelle une voix, tourne par ici ta proue !
Une cabane t’attend au milieu des bois,
une fidélité qui jamais son serment ne rompt,
tu feras ici de doux rêves, près des roseaux de la plage !
Le bras le plus aimable qui puisse étreindre,
Gunnar,
avec amour tissera la trame de ta vie ! »
Mais Snöfrid se dressa
de toute sa taille, à la proue :
« Mieux vaut la noble
pauvreté de la lutte
que le sommeil sournois
du dragon sur son or,
mieux vaut une mort raillée
pour le bien
qu’une renommée gagnée
en efforts égoïstes,
meilleure que l’étreinte
de la paix est celle du danger.
En me choisissant,
tu choisis la tempête.
Car sur les runes sévères
de la vie héroïque, on lit :
Tire l’épée contre
les géants cruels,
saigne courageusement
pour les faibles,
renonce avec joie,
ne te plains jamais,
mène le combat sans espoir
et meurs sans nom.
Telle est la véritable histoire de la vie héroïque.
Ne cherche pas l’île du bonheur ! »
Et dans les nuées
sa nymphe disparut.
Il allait à présent seul sur la solitude des vagues.
–
Gunnar ! Jeune homme !
De nombreux chemins mènent au tombeau ;
si c’est la voie du combat que tu choisis,
elle te conduira dans l’inquiétude, les épreuves, les maux,
à travers les brouillards du doute.
Las et solitaire,
qu’il combatte dans son sang, l’homme qui lève
son bouclier pour la défense des humbles de ce monde,
et plus son but est près du ciel,
plus les pas qu’il doit faire sont lourds.
Cependant, jeune homme,
si tu restes fidèle à tes rêves les plus beaux,
la nymphe, un jour, te reverra,
avec toi elle jouera comme vous jouiez dans les bois,
elle chantera pour toi une consolante chanson runique,
ouvrira pour toi,
quand au milieu des combats tu en auras la nostalgie,
le jardin fleuri des souvenirs d’enfance,
où la Norne, dans la plaine d’Idavoll4, conserve
les tablettes dorées du matin de la vie.
4 Idavoll : « Idavallen. » C’est la plaine où Asgard a été édifiée. Après le Ragnarök, les survivants de la fin du monde y trouveront les tablettes d’or où sont gravées les sagas des dieux.
*
Le bûcher de Balder (Baldersbålet)
L’innocence du monde
gît sur le bûcher consacré.
Un frisson glacial
parcourt tout ce qui respire.
Le soleil, d’un rouge de sang, se couche,
l’ombre des montagnes s’étend,
et dans la couronne du chêne
l’automne des temps murmure.
En silence, les dieux attendent
autour du livide Balder.
La nuit de glace approche,
que s’embrase le bûcher !
La voûte du ciel s’enténèbre,
Odin saisit la torche,
le visage assombri par la tristesse,
incliné sur sa poitrine.
Voici venue la fin
de toute héroïque odyssée,
du sein de l’homme ne naîtra plus
que des projets malfaisants,
le paria sera fort,
l’homme bon, dans les fers,
jusqu’à que les flammes de Surt5
se répandent sur le monde.
Comme engourdi de sommeil,
le père sage s’arrête,
la pensée du dieu rumine
d’obscures énigmes,
plonge dans les profondeurs
à la recherche de runes cachées,
guette une réponse
dans l’abîme de l’esprit.
Le père sage a-t-il trouvé
ce qu’il cherchait au loin ?
Odin penche son front apaisé
au-dessus du front de Balder,
murmure au défunt
ce qu’ignorait le Walhalla,
murmure ce dont personne
ne s’est jamais douté.
Si tu veux déchiffrer l’énigme,
une nuit va dans la forêt,
écoute la voix de l’orage
sur les landes obscurcies !
Écoute le soupir tourmenté,
écoute le cri et la plainte,
entends la confession profonde
du sein de la nature !
Un silence sacré succède
au cri de l’horreur sans répit,
et, telles des notes d’orgue,
plane dans la forêt
la plus haute conception d’Odin,
la promesse de la rédemption du monde :
les luttes de la vie ont un sens,
la plus grande chute a sa consolation.
5 Surt : Géant mythologique qui doit déclencher l’incendie de la fin du monde.
*
Une fleur (En blomma)
Elle fleurissait au pied de la croix
sur la tombe solitaire ;
à ses racines un cœur arrêté
avait donné les sucs de la vie.
Elle brillait doucement, ondoyait avec grâce,
calice baigné de larmes dans la brise nocturne :
la pâle pourpre de sa robe
auparavant s’épanouissait sur la joue d’une jeune fille.
On lisait un mystère dans le regard de cette vierge,
qui fut bientôt poussière ;
un jeune homme en trouva sur la tombe le sens,
dans le parfum de la fleur.
*
Écoute le sapin près de la maison de ta mère (Lyss till granen vid din moders hydda!)
(Proverbe finlandais)
« Aussi loin que tu sois, écoute le murmure
du sapin ombrageant la maison de ta mère ! » –
Ô saint arbre, toujours dans les atours du printemps,
qui montes, aspirant au ciel, depuis la terre,
j’ai entendu tes paroles. Déchiffrées par le cœur,
elles m’ont tiré de l’agitation sauvage de la vie
et ramené à la calme maison paternelle –
plus silencieuse qu’avant : ses habitants l’ont quittée.
Je veux m’assoir près de l’âtre solitaire
pour écouter quand, des histoires de mon enfance,
tu murmures de douces images à ma mémoire.
Mais – est-ce le vent qui en est cause ? –
j’entends le vieux sapin seulement se lamenter
et j’entends l’écho de cette lamentation dans ma mémoire.
*
D’où viens-tu et où vas-tu ? (Vadan och varthän?)
La dernière fois, quand je marchai sur cette route,
le printemps parait les bois et la lande,
le ruisseau miroitant coulait le long des fleurs,
l’air était plein du son des cloches,
et le soleil brillait à travers les nuages du matin,
et la maison au-delà du portillon était neuve.
De la porte me vint un joyeux « La paix du Seigneur ! »
En habits du dimanche, se tenait là
le jeune fermier, avec sa fiancée.
Ils me saluaient gaiement ; puis il demanda :
« D’où viens-tu et où vas-tu, voyageur ? »
Mais à présent, sur le même chemin,
le soleil se couche au milieu de lourds nuages,
le ruisseau est sombre et le ciel voilé,
les cloches sonnent dans l’étendue morne,
sur la lande souffle un vent d’automne,
et la maison au-delà du portillon est grise d’ans,
et aucun « La paix du Seigneur ! » ne me salue
bien que la porte soit ouverte comme avant ;
il en sort une foule en noir
qui s’en va vers les arbres jaunis du cimetière.
Ô voyageur, d’où viens-tu et où vas-tu ?
Je suis donc mon chemin silencieux,
j’entends le temps qui déroule sa chaîne,
il mesure la course rapide des secondes
avec un cœur battant qui doit bientôt s’arrêter,
mesure la succession des années
avec des générations marchant dans les traces les unes des autres ;
il fait descendre le câble toujours plus profond,
nœud après nœud de tombe après tombe,
pour sonder la mer de l’infini,
et cherche en vain à chaque moment
à toucher le point d’ancrage de l’éternel.
Je rêvai que je volais parmi d’innombrables soleils,
de champ d’étoiles en champ d’étoiles.
Chaque étoile, hélas, était prisonnière
du doute, des tourments et du déclin,
de toutes montaient des soupirs :
« D’où venons-nous et où conduit notre course ? »
Chaque rayon qui traverse l’espace
est un messager cherchant et demandant une réponse.
Mais la réponse à « D’où viens-tu et où vas-tu ? »
gisait oubliée dans le giron des Ténèbres muettes.
Je rêvais alors que j’avais atteint le port le plus sûr :
j’étais un enfant sur le sein de ma mère.
À la question des étoiles que je venais d’entendre,
elle me donna la réponse dans un doux baiser.
Nous nous regardions inlassablement,
toute chose, à part elle, disparaissait,
l’infinité de l’espace se referma
tout entière dans ses yeux bleus
et le temps s’arrêta : dans le regard de ma mère
je pus contempler l’éternité.
*
Nous nous reverrons (Vi ses igen)
Le soleil du printemps à l’orient brillait
quand le fils du chevalier dans le village entra.
À la porte de sa maisonnette sous le tilleul,
se trouvait une fillette aux joues roses.
Et le garçon lui dit bonjour,
lui donnant en même temps un baiser.
Ils venaient tous deux de se lever
et son baiser était frais comme le matin.
Je vais longtemps voyager, mon amie,
mais ne m’oublie pas ! Nous nous reverrons.
Ainsi parla le garçon, et il sourit, puis s’en alla. –
Elle n’oublia jamais le baiser reçu,
elle n’oublia jamais comme il était beau,
comme ses yeux brillaient avec loyauté,
avec quelle grâce, sur ses boucles ondoyantes,
son chapeau à plumes de seigneur était posé.
Elle grandit et se rappelait encore
les paroles du garçon : Nous nous reverrons.
Elle grandit, elle était joyeuse et belle,
entendit bien des prières d’amour,
bien des prétendants se déclarèrent,
mais elle disait seulement : J’ai un ami.
Et les années passèrent rapides,
mais le temps n’altéra point son espérance.
Son printemps, son été finirent ;
elle se disait, contente : Nous nous reverrons.
Elle y pensait encore à l’automne de sa vie :
Nous nous retrouverons, c’est ce qui me console.
Et au moment de mourir elle se dit encore :
Comme je suis heureuse ! Nous allons nous revoir.
*
Le tomte (Tomten)
Ndt. Le tomte est un lutin scandinave, bien connu dans toute l’Europe sous ce nom depuis Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède. Le lutin « domestique » est d’ailleurs connu de tous les folklores européens et ressemble par bien des aspects au lare romain (Lar familiaris). Les illustrations de Jenny Nyström pour ce poème parmi les plus connus de Rydberg, illustrations réalisées en 1881 pour le journal Ny Illustrerad Tidning en suivant des instructions du poète, sont la source de l’imagerie contemporaine mondiale des lutins du Père Noël.
Le froid de la nuit d’hiver est âpre,
les étoiles scintillent.
Dans la ferme solitaire, tout le monde dort
profondément, il est minuit.
La lune suit son cours silencieux,
la neige brille sur les sapins,
la neige brille sur le toit.
Seul le tomte veille.
Il se tient, tout gris, à la porte de la grange,
gris près d’une blanche congère,
regarde, comme il le faisait déjà il y a maints hivers,
en haut le disque de la lune,
regarde la forêt dont les sapins
entourent la ferme comme un mur sombre,
rumine, bien que ce soit en vain,
certain mystère très étrange.
Passant la main à travers barbe et cheveux,
il secoue sa petite tête, d’un chapeau couverte –
« non, ce mystère est trop profond,
non, je ne devine pas » –
et, comme à l’accoutumée, il repousse bientôt
loin de lui cette pensée qui le turlupine,
et va ranger et bricoler,
vaquer à ses occupations.
Il va dans le cellier et la remise,
vérifiant chaque serrure. –
Les vaches rêvent au clair de lune
des rêves d’été dans leurs stalles ;
oubliant harnais, fouet et rennes,
le cheval, Pålle, dans son box rêve aussi :
la mangeoire sur laquelle il se penche
est remplie de trèfle parfumé. –
Il se rend à l’enclos où sont agneaux et moutons
pour voir s’ils dorment à leur aise ;
se rend au poulailler, où le coq
est fièrement juché sur le plus haut perchoir ;
Karo le chien sur la paille de sa niche va bien,
il se réveille et frétille de la queue,
Karo reconnaît son ami le tomte,
ce sont de bons amis.
Enfin, le tomte rentre dans la maison
pour voir sa chère famille de fermiers,
il remarque depuis longtemps
qu’ils respectent son travail ;
il s’approche de la chambre des enfants
sur la pointe des pieds pour voir les petits si mignons,
n’allons pas le lui reprocher :
c’est son plus grand bonheur.
C’est ainsi qu’il les a vus, père et fils,
à travers de nombreux maillons de la lignée,
dormir comme des enfants : mais d’où
ont-ils bien pu venir jusqu’ici ?
Génération après génération,
ils ont grandi, vieilli, puis s’en sont allés – mais où ?
Le mystère qui ne se laisse percer
surgit à nouveau !
Le tomte monte au grenier de la grange :
c’est là qu’est son logis,
parmi les odeurs du foin,
près du nid d’hirondelle ;
en ce moment le nid est vide,
mais au printemps de feuilles et de fleurs
l’hirondelle reviendra,
suivie de sa jolie compagne.
Elles ont toujours des choses à raconter,
des souvenirs de voyage,
mais rien de comparable au mystère
qui trotte dans la tête du tomte.
À travers une fente dans le mur de la grange,
la lune éclaire la barbe du vieillard,
un rayon brille sur la barbe,
le tomte réfléchit.
Le bois, la campagne sont silencieux,
la vie dehors est gelée,
on entend seulement au loin
le murmure assourdi d’un torrent.
Le tomte écoute et, rêvant à demi,
croit entendre le flot du temps,
se demande où il conduit,
se demande où en est la source.
Le froid de la nuit d’hiver est âpre,
les étoiles scintillent.
Dans la ferme solitaire, tout le monde dort
profondément, jusqu’au matin.
La lune descend, en son cours silencieux,
la neige brille sur les sapins,
la neige brille sur le toit.
Seul le tomte veille.
*
La poésie de l’enfance (Barndomspoesien)
Te rappelles-tu les jours de notre enfance,
quand nous apprenions un peu du langage des oiseaux ?
Dehors c’était l’hiver ; dans la maison il faisait bon,
à notre fenêtre, tous deux nous entendîmes
une famille de corbeaux perchés sur le toit du voisin,
qui discutaient bruyamment une affaire importante.
Leurs croassements mystérieux
furent aussitôt pour nous interprétés
par Anna qui réalisait un travail d’aiguille.
Les petits corbillats, des filles,
nous apprit-elle,
ont dit à leur mère :
« Ah ! nous avons froid, Maman,
plus que tu ne crois.
Vole avec nous jusqu’à l’île où habite le vent du sud !
Là-bas nous achèterons des souliers,
de jolis souliers français,
pour protéger nos pauvres serres.
Là-bas nous réchaufferons
nos petits corps gelés
en picorant les graines des bourgeons d’œillet,
les grains de poivre ronds,
les grains de poivre boulus,
le chat souffle dans un cor d’argent6.
–
Anna, nous qui n’avons pas d’ailes, pouvons-nous
quand même aller là-bas, à l’île du vent du sud ? –
« Oui, c’est possible, de vieilles chansons le disent,
il faut trouver le chemin du lac des cygnes ;
sur la rive fleurie on y voit un bateau,
décoré d’un liseré et d’un drapeau dorés, avec d’autres ornements.
Tiré par un cygne
sur les vagues,
parmi les nénuphars il navigue tout un jour
sur le lac bleu,
jusqu’à l’île verte. –
Le son du cor d’argent est éclatant, est beau. »
Oui mais, dis-nous, quelqu’un pourra-t-il nous indiquer la route
si nous cherchons le lac des cygnes ? –
« Au cœur de la forêt, à la croisée des chemins, selon la légende,
se trouve un poteau indicateur, rendu gris par les ans et la pluie.
Si vous ne le trouvez pas, demandez aux petits oiseaux,
au chardonneret, au passereau, qui chantent dans les bois,
où sont les cinq frères et sœurs hirondelles,
si vous les trouvez,
ou bien l’homme errant de Jérusalem,
ou bien la nouvelle lune,
ou bien un nuage d’argent,
ou bien le vieux tomte du plus proche village. »
–
Ainsi parlait, dans les longues journées d’hiver,
assise avec nous près du feu de bouleau, la poésie de l’enfance,
et quand le printemps venait et les que douces brises de l’ouest
jouaient à notre fenêtre avec le lilas en boutons,
avec lui venaient un groupe de légendes d’été
chantant en chœur avec les troupes ailées
qui gentiment au nord
s’en retournaient
et, de nouveau, dans les bois, les prés et les champs
et les grandes salles de la forêt
encore fraîches d’ombre,
égayaient de chansons les monts et les vallées.
Partout où quelque chemin serpente au loin, sa courbe emmenait
le voyageur vers une prairie de légende,
un moulin solitaire près du ruisseau, un toit de mousse dans la bruyère,
le lac et la plage racontaient de nombreuses aventures,
comme le rocher au sommet de la falaise, au-dessus de la vallée,
et le feu de charbonnier avec ses braises, au fond de la sapinière. –
Ah ! du labeur quotidien
l’imagination volontiers s’envole
jusqu’aux aventures de son aurore,
elle parvient parfois
à rompre ses liens,
à revoir le merveilleux pays de l’enfance.
Cela fait bien longtemps
que nous n’y habitons plus ;
beaucoup d’années ont passé, en labeurs et vicissitudes,
et nous ont fait voir
de nouvelles générations y entrer
à petits pas hésitants et mignons.
Au-delà de ses portes,
nous avons rencontré
une poésie ayant éprouvé le poids de la vie. –
Une poésie aux ailes fatiguées
maintenant a pour travail
la photographie de la réalité.
Mais, quelques soient nos circonstances au-dehors,
à l’intérieur de ces portes la poésie est jeune et joyeuse.
La Reine, à l’intérieur, c’est la fée du chant,
le Mythe, un scalde adolescent, y est roi.
Le prince du monde de l’enfance de notre peuple
a toujours au royaume des enfants un trône et un âtre.
Puissent-ils y rester
avec leur féerie,
avec leur babillage, leur non-sens et douce folie !
Puisse-t-elle y rester,
éternellement jeune et libre,
la poésie du matin de la vie !
Il s’y trouve encore
le château dont tu te souviens,
et il y joue encore, le beau prince de légende ;
au clair de lune,
de gaze vêtue et portant couronne de fleurs,
la fée du chant y poursuit sa danse.
Comme avant, quand la neige
tourbillonne au-dessus des champs, des lacs,
les corbeaux parlent de se rendre à l’île lointaine
chercher des souliers et des grains de poivre ;
et depuis la haute tour
le chat souffle dans le cor d’argent.
[Note de l’auteur] « Les cinq frères et sœurs hirondelles ». Selon une légende déjà rapportée par Agrippa de Nettesheim, contemporain de Luther, l’hirondelle élève cinq oisillons en même temps, dont elle prend soin et qu’elle nourrit sans en favoriser aucun plus que les autres. Quand les oisillons sont suffisamment exercés à l’usage de leurs ailes, les parents font avec eux un vol d’excursion de quelques jours et dont la destination est une contrée que la légende décrit mieux que la géographie. Puis ils reviennent à leur nid, et restent dans leur pays jusqu’au grand voyage d’automne.
6 Le chat souffle dans un cor d’argent : « Katten blåser i silverhorn. » Ce vers est tiré d’une vieille chanson populaire suédoise, Le corbeau sur le toit de l’église, auquel le poème de Rydberg rend l’hommage du souvenir par plusieurs autres allusions, dont la conversation des corbeaux.
*
La véranda au bord de la mer (På verandan vid havet)
Te souviens-tu du soupir des vagues, au crépuscule, quand elles atteignaient
à la fin de leur périple une simple plage terrestre, qui n’était pas le rivage de l’éternité ?
Te souviens-tu de la lueur mélancolique des impérissables étoiles du ciel ?
Ah ! même les étoiles doivent à la fin connaître le déclin.
Te souvient-il d’un certain silence, quand tout semblait recueilli dans une nostalgie d’éternité,
la plage, le ciel et la mer, comme recueilli dans un pressentiment de Dieu ?
Les chasseurs de trésors et autres poèmes de Verner von Heidenstam
Le poète suédois Verner von Heidenstam (1859-1940) reçut le Prix Nobel de littérature en 1916 (pendant la Première Guerre mondiale, au cours de laquelle il prit parti pour les puissances centrales). Son œuvre est peu traduite en français : un recueil de nouvelles, Les Carolins, sorte d’épopée des soldats de Charles XII au dix-huitième siècle, et quelques poèmes épars qui n’ont jamais été réunis.
Les traductions qui suivent sont tirées tout d’abord de son premier recueil, Pèlerinage, années d’errance (Vallfart och vandringsår), paru en 1888 et qui rendit Heidenstam d’emblée célèbre. La forme mêle prose et vers. Le recueil se compose de trois parties : « Souvenirs et mythes de l’Orient », « Pensées de la solitude », « Est et Ouest ». Notre choix a porté sur les deux premières parties. La première est à la manière des Mille et Une Nuits, avec des contes et paraboles situés dans un Orient de légende. Certaines de ces histoires, « Le diadème du Grand Moghol », « Les trois questions », reprennent des trames existantes de contes orientaux connus, d’autres, comme « Les chasseurs de trésors », sont des créations personnelles ; la critique considère la part de l’invention personnelle prépondérante.
Une seconde source pour les présentes traductions est la série de six poèmes Un peuple (Ett folk), de 1902, incluse dans le recueil de 1915 Nouveaux Poèmes (Nya Dikter). Cette série est bien connue en Suède, pour avoir été mise en musique par le compositeur Wilhelm Stenhammar (cantate pour baryton, 1904-1905). Nous en avons traduit les poèmes 1, 5 et 6.
Heidenstam fut élu à l’Académie suédoise en 1912, au siège de Carl David af Wirsén : le lecteur peut se reporter à nos traductions de Wirsén (ici) pour, en introduction, quelques autres éléments concernant la situation de Heidenstam dans les lettres suédoises.
*
Pèlerinage, années d’errance
(Vallfart och vandringsår, 1888)
.
Un jour d’hiver, la semaine précédant la chandeleur… (En vinterdag i veckan före kyndelsmässan…)
Un jour d’hiver, la semaine précédant la chandeleur, Pâris1, le protégé des dieux, eut l’idée de fourrer son manteau de peau de renard et d’aller guetter les loups sur les monts Sevo2.
C’est là que le trouvèrent les trois tempéraments nationaux du Nord, trois frères. Le premier, un pêcheur, était vêtu grossièrement, allait pieds nus, avait des façons rudes, mais deux grands yeux naïfs éclairaient son visage morose d’homme des mers du Nord buriné par le vent.
Le deuxième, un cordonnier, était très laid, bien qu’il eût les mêmes grands yeux naïfs que son grand frère. Court et bossu, avec des talons usés, il portait au-dessus des yeux une visière de carton vert. Il était très vif et fredonnait sans cesse une chanson, enjouée et dissonante, non pour les oreilles mais pour les pieds.
Le troisième, militaire en retraite, n’avait pas les grands yeux naïfs des deux autres. Ses yeux à lui étaient plus réfléchis, un peu frivoles. Mais il était grand, de belles proportions, et son habit, soigné. Avec un geste inimitable de la plus exquise courtoisie, il avait offert le bras à ses frères. Des trois c’était l’aristocrate, et il avait même gardé l’ancienne coutume de cirer sa moustache pour lui donner forme.
Les trois frères, qui pendant leur temps libre avaient l’habitude de raconter des histoires, s’étaient querellés sur le point de savoir lequel d’entre eux était le conteur le plus habile.
C’est pourquoi ils se tenaient bras dessus, bras dessous devant Pâris. Cependant, ils ne lui demandèrent pas de désigner le meilleur conteur, car alors un seul d’entre eux s’en retournerait content tandis que les deux autres seraient dépités. Ils lui demandèrent à la place de bien vouloir déposer un baiser sur le front de celui qui avait le moins de chances de l’emporter, car celui-là seul, alors, s’en retournerait dépité, tandis que les deux autres seraient contents.
Pâris les considéra un moment, tandis que la neige tombait. Enfin, il baisa rapidement le soldat sur la tempe. « Il est impossible, lui murmura-t-il, de bien conter sans les grands yeux naïfs de tes frères, tout est fabriqué, artificiel ! »
Mais nous, enfants adultes du soldat, qui vivons au pied de la montagne, devons-nous rire ou pleurer ? Comment ne pas voir que le protégé des dieux en a correctement jugé !
1 Pâris : Le récit est un nouveau « jugement de Pâris » (dans l’Iliade, Pâris est appelé à désigner la plus belle entre Héra, Athéna et Aphrodite). Il paraît plus douteux que ce fût aussi pour Heidenstam un moyen de désigner la capitale de la France comme arbitre culturel. L’homonymie est certes parfaite en suédois, et il existait à l’époque un phototropisme attirant les intellectuels et artistes scandinaves à Paris ; cependant, le premier recueil de Heidenstam, ici traduit en partie, était une réaction au naturalisme d’influence française dominant à l’époque les lettres suédoises.
2 Les monts Sevo : Traduction de Seveberget, du latin Sevo mons, nom que les Romains, dans leur vaste connaissance du monde, donnaient aux Alpes scandinaves ou Scandes (Skanderna), chaîne de montagnes s’étendant sur une grande partie de la frontière entre la Suède et la Norvège.
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Souvenirs et mythes de l’Orient
(Österländska minnen och myter)
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Les chasseurs de trésors (Skattgrävarna)
À Téhéran, à la porte de la cité, les six plus grands fainéants du quartier passaient leur temps à casser des noix au soleil. Dans l’encorbellement peint en rouge de la maison la plus proche était Abou Youssouf, avec son long manteau fourré, sa barbe pointue, sa tête rasée, au milieu de nombreux rouleaux de parchemin – car Abou Youssouf était copiste.
Ses profonds yeux noirs brillèrent
sous le sombre turban.
Il serra son poing décharné
et frappa contre la fenêtre.
Il caressait son crâne chauve.
« Ô vous, les paresseux, savez-vous ?
Seul vit heureux et content
celui qui vit pour quelque chose ! »
En disant cela, il fit tomber comme par accident un rouleau de parchemin dans la rue. Ce parchemin contenait des informations au sujet d’une série de chambres mortuaires taillées dans la roche à l’intérieur de la montagne derrière la ville, sépultures pleines de richesses mais qui furent oubliées au cours du temps. Dans la première chambre se trouvait une somme d’argent, dans la deuxième une somme du double, dans la troisième une somme du double de la deuxième, et ainsi de suite sur des milles.
Abou Youssouf referma la fenêtre de l’oriel, balaya de la main les escarbilles de son narguilé glougloutant, et se replongea dans son travail. Quand, au bout de quelques années, un soir il releva les yeux depuis l’oriel, il fut étonné. Trois fainéants qui dormaient auparavant sur le dos s’étaient retournés sur le ventre, mais les trois autres se tenaient à distance et jetaient de la terre et des cendres sur leurs cheveux en sanglotant. Le grand soleil du soir étendait leurs ombres sur le désert.
« Ah ! Youssouf », cria l’un d’eux, tirant de son caftan le parchemin qui était tombé dans la rue et ajustant sur son nez de grandes lunettes à montures d’écailles, « moi qui étais le plus malin, j’appris à lire pour déchiffrer ce document, et je suis devenu tellement myope à force de lire que je ne peux plus distinguer ta barbe de ton visage. »
« Ah ! Youssouf », cria le second, « pour calculer la position des chambres, moi qui avais meilleure mémoire, j’appris les mathématiques, mathesis pura, et me suis détraqué le cerveau. Vois un peu ! Si l’on approxime la ligne de crête de la montagne à 5.000 pieds et qu’on appelle cette ligne AB… Bon Dieu ! »
« Ah ! Youssouf », cria le troisième, en crachant par terre, « moi qui étais le plus bête mais aussi le plus musclé, j’ai manié le pic et la pioche et suis maintenant complètement voûté. Dans la chambre la plus proche du flanc de la montagne, vois-tu, se trouvait seulement un sou de cuivre, dans la suivante le double, soit deux sous de cuivre, et ainsi du long. Ce n’est qu’au bout de trois ans de travail que nous avons aujourd’hui trouvé dans la dixième chambre le premier sou d’argent. Eh quoi ! est-ce là la récompense d’un tel travail ? Mais le trésor de la chambre la plus enfoncée dans la montagne doit être prodigieux, et le savoir ne nous laisse plus aucun repos dans la vie. Youssouf, Youssouf ! pourquoi ne nous laissais-tu pas casser des noix au soleil ? »
Alors Youssouf se détourna et pleura.
Il referma la fenêtre de l’oriel.
Mais moi qui ai combattu mes combats,
je sais qu’il est encore de ce monde.
Il donne ses conseils à la porte de la ville,
et par le moindre trou de serrure.
Or celui qui veut atteindre un but
se croit en chasse mais finit par remarquer
que, tenu par un fil magique,
il est entraîné par sa proie,
trop fatigué pour faire usage de son arme,
trop enlacé pour se dégager.
Le but qu’il poursuit, c’est
un cheval au galop tirant son char.
*
Le diadème du Grand Moghol (Moguls kungaring)
Il y avait cent ans qu’avait disparu
le diadème du Grand Moghol.
On le cherchait dans les puits,
on le cherchait autour de la ville.
L’écoutant raconter,
Hafiz l’éboueur
un jour abandonna sa poubelle
sur la grande place.
« La poubelle, mes frères,
d’année en année devient plus lourde.
Je trouverai le diadème royal
et le poserai sur ma tête ! »
Avec le pic, la pioche et la pelle,
il chercha jour et nuit.
Mais il ne put jamais trouver
le diadème doré.
Au lever du soleil,
quand il se hâtait le long des murs,
les gens avaient pris l’habitude
de lui jeter des œufs pourris.
Il pleurait. Il priait. Il creusait.
Quand, le soir, il ôtait
son turban au moment du bain,
ses cheveux de jeune homme étaient gris.
Mais le frère d’Hafiz, Umballa,
resta tranquillement couché sur la place.
Il prenait le soleil comme les autres,
en se grattant le dos.
Il ronflait aux moustiques
et souriait aux puces ;
quand un taon s’approchait de trop,
il envoyait un coup.
– Contre quatre sous
il enlevait les ordures.
Et, le voyant, les gens
se bouchaient le nez,
toutes les portes se fermaient
comme d’elles-mêmes,
et le marchand de fruits
éloignait son étal ;
car sa poubelle emplissait
le quartier de son odeur.
En dehors de la ville,
il vida la poubelle.
Parmi les feuilles de salade pourries
se trouvait le diadème du Grand Moghol !
Resté cent ans hors de portée
de la lumière et des coups de pioche,
l’objet retrouvé couronna
la frange noire d’Umballa.
Des portes en fer à cheval
s’en vint le peuple en habits de fête.
Et le boulanger, qui la nuit
avait des visions sans fin,
qui rêvait qu’il trouvait dans sa pâte
le diadème royal,
qui rêva si longtemps
que le soleil brûlait à sa fenêtre,
laissa le pain dans le four,
sortit en brandissant une huche
dont il répandit la farine, si bien que la route
fut blanche aussi loin que portait le regard.
Et le forgeron, qui dans ses ruminations
laissait à ses pieds le marteau,
se mit à battre joyeusement sur l’enclume,
si bien que la suie tourbillonnait dans l’air.
Et le tapissier, qui restait tout pâle
dans la fumée de sa pipe,
couvrit sa bête de soie
et de fil d’argent.
Il vint et habilla la poubelle
de feuilles fraîches de figuier,
de perles et de rubis,
de brocart étincelant.
Et haut sur la poubelle, en triomphe on porta,
sous le tonnerre des darboukas,
Umballa, la merveille de l’Orient !
Alors le triomphal
Umballa dit à son frère,
tandis que l’eunuque noir
balayait de délicates plumes d’ibis
la poussière de ses souliers :
« Alors, Hafiz, le diadème royal ? »
Le pâle Hafiz à genoux tomba,
au milieu de la foule joyeuse,
le front pressé contre terre ;
mais ses cheveux étaient blancs.
Dans son cœur il plongea
la lame courbe de son poignard :
« Tu trouvas la couronne dans les ordures,
je l’ai cherchée avec ma vie. »
La descendance d’Umballa
jouit depuis lors de tous les biens.
Si l’atout est carreau,
elle tient l’as.
Qu’Hafiz lui-même ait laissé des enfants,
je le sais, moi, jeune d’années,
ayant aujourd’hui vu sur ma Bible tomber
un de mes premiers cheveux gris.
*
Le nuage (Molnet)
Dans les jardins d’Harsan aux arbres luxuriants,
où les oiseaux sauvages pondent et gazouillent,
dans l’ombre s’ouvre une large fontaine,
dont l’onde est à la fois immobile et sombre.
Et la légende raconte que si, quand quelqu’un y reflète
distraitement son visage un instant,
un nuage dérive à la surface de l’eau,
cette personne souffrira d’un amour sans espoir.
Dans la bambouseraie avance une jeune négresse.
Sur ses bras luisants les bijoux étincèlent,
et l’éventail au manche de nacre
est serré sous la boucle de sa ceinture,
présents de son maître, qui jura
qu’il n’aimait rien plus qu’elle au monde.
Elle retient son souffle, se penche en silence
en écartant de la main le rideau de verdure,
s’ouvrant un chemin dans le lacis
des pampres sauvages et des feuilles de bananier.
Elle ne s’arrête qu’une fois trouvée
la dormante fontaine de la légende.
Elle pose alors sa tête dans sa main noire
et regarde, souffle coupé, la bordure de marbre.
Ses cheveux de laine entourent son front.
La chemise glisse peu à peu sur l’épaule.
À ses yeux brillants des larmes montent
– mais tout est silencieux, les feuilles, les oiseaux se taisent,
et sur le miroir lisse du bassin
passe, gris de cendre, frangé d’argent, un nuage.
*
Les trois questions (De tre frågorna)
À Derr, en Nubie, se trouve une statue d’Isis,
parmi des ruines millénaires écroulées,
à un jet de pierre seulement du bassin du temple.
Et le nègre croit que s’il vient, au clair de lune,
en habit blanc et turban blanc
au pied de la statue par une nuit de ramadan
et jette trois pierres, qu’il aura d’abord noircies
au-dessus du feu de camp,
dans le bassin, quand la lune brille le plus,
il recevra la réponse à trois grandes questions.
Si les trois pierres tombent dans le miroir d’eau,
il sera heureux en amour, vivra
quatre-vingt-dix ans, et mourra émir,
et sa renommée couvrira les quatre coins du Soudan.
Il fait nuit. Un nègre de haute taille
écarte les tamaris et s’arrête.
Dans la lumière bleutée luit son turban de mousseline.
Et l’on peut voir sur son visage noir
ses lèvres rouges comme un sillon écarlate
près d’une outre de vin.
La lune du désert est si claire, si grande
que toutes choses ont l’éclat du jour. Fait-il jour déjà ?
Les montagnes jaunes semblent une almée
nue dans de la gaze bleutée.
Il se tient près de la statue, accroupi derrière le tronc
du plus proche palmier. Il lève brusquement la main.
Mais la pierre tombe, lourdement, devant le bassin.
Son nom ne sera jamais grand au pays du Soudan !
Il arrache le turban qui se défait
et lance la deuxième pierre noire. Elle tombe
loin de l’autre côté du bassin, dans le lacis des arbres ;
augure de mort, de tombe prématurée !
Désespéré, béant, les poings serrés,
il se tourne, comme en prière, vers la statue d’Isis.
Il sait que ce qu’il désire le plus posséder
dépend de la dernière pierre, comme d’un jet de dés ;
car si elle tombe dans le bassin, il est certain que,
même s’il meurt jeune parmi les miséreux des rues,
son amour ardent comme le désert
à son but auparavant sera parvenu.
Il lance la pierre, oublieux de tout autour de lui.
Deux gouttes de sueur glacée lui coulent le long des tempes.
À la surface du bassin, suivant un bruit de floc,
s’agrandit un disque à la bordure d’argent.
*
Pourquoi c’est possible (Varför det är möjligt)
À l’ouest de la mer Morte, j’avais mon hébergement dans un cloître du désert. À l’aube, en regardant depuis une terrasse cette étendue grandiose et sans vie, je me mis à penser – aux hommes !
Ils ne sont pas mauvais. Ils sont plutôt pitoyables, usent de grands mots mais personne ne peut s’y fier. Plus je réfléchissais, plus je devenais agité. À la fin, me dressant, je criai : « Comment est-il possible de ne pas mépriser les hommes, comment est-ce possible ? »
À ce moment, un jeune juif s’approcha, dont les pantoufles claquaient contre le pavé de la cour vide du cloître. Il portait selon la coutume un chapeau de velours rond et de noires papillotes de cheveux le long des tempes. Dans une main il tenait L’Histoire des Juifs de Josèphe, dans l’autre une lanterne de corne3 allumée. Mais les manches de son caftan étaient rapiécées, et ses pantoufles usées. Avant même qu’il ne fût près de moi, il commença de me faire signe, mais je lui fis non de la tête.
Cependant, comme il s’était arrêté dans la cour et continuai de me faire signe, j’allai vers lui.
« Je vais te montrer pourquoi il est possible de ne pas mépriser les hommes », murmura-t-il, et il ouvrit une porte basse près de l’entrée du réfectoire. Il me conduisit le long d’un étroit escalier, droit et si démesurément long que l’entrée derrière nous ne parut enfin pas plus grande qu’un chas d’aiguille. Nous pénétrâmes dans une étroite chambre mortuaire. Des essaims de chauves-souris voletèrent en piaillant autour de la lanterne de corne. Au sol gisait une momie, dont le front large et les os faciaux proéminents témoignaient de la puissance quasi préhistorique de l’homme auquel avait appartenu ce visage.
Le juif me retint d’avancer. D’une voix si convaincante, si tremblante d’angoisse que je voulus ne l’avoir jamais suivi, il soupira, en montrant la momie : « C’est Dieu ! »
De qui d’autre osait-il affirmer une telle chose, si ce n’est de l’homme qui créa le judaïsme, je veux dire Moïse. C’est l’un des trois ou quatre noms qui permanent des temps immémoriaux, ainsi que des obélisques au-dessus de cités ensevelies. Sur son front repose le judaïsme, dans sa main droite le christianisme et dans sa gauche l’islam, et tous les prophètes sont réunis comme des nains entre ses pieds. Longtemps sa cape fut suspendue à la voûte du ciel, occultant tout sauf lui-même. Nous entendons encore le tonnerre de son poing fermé quand nous peignons en noir et blanc ce qu’on appelle le bien et le mal.
Tâtonnant des mains contre les murs, je courus à grandes enjambées dans l’escalier vers la sortie. Derrière moi j’entendais le claquement des pantoufles du juif. Quand je me retrouvai à l’air libre, le juif se pencha par-dessus mon épaule et demanda : « Comprends-tu maintenant pourquoi il est possible de ne pas mépriser l’humanité ? Ce n’est pas pour elle, cria-t-il en faisant du doigt le tour de l’horizon, mais pour les quelques grands hommes que l’on doit admirer ! »
3 Lanterne de corne : Hornlykta, lanterne dont les carreaux ne sont pas en verre mais en corne. C’était le matériau le plus courant des lanternes au Moyen Âge.
*
Que dois-je croire ? (Vad skall jag tro?)
Ndt. Ce poème décrit le pillage du temple de Somnath en Inde par Mahmoud de Ghazni en 1025-1026. L’histoire racontée par le poème est une invention de Heidenstam, cependant elle s’inspire d’un récit des chroniques persanes selon lequel Mahmoud aurait été approché par des brahmanes lui demandant, en échange d’argent, d’épargner la statue. Mahmoud aurait répondu qu’il préférait être connu comme briseur plutôt que comme revendeur d’idoles. L’idole brisée, on découvrit à l’intérieur un trésor. L’historiographie contemporaine révoque en doute l’authenticité du récit – que l’on trouve encore dans Gibbon –, bien qu’il soit certain que le temple renfermait d’immenses richesses.
Quand Mahmoud-Khan, en fureur échevelée
pénétra dans la pagode pillée de Somnath,
où, parmi les colonnes qui s’élançaient
ainsi que l’éclat empoisonné de monstrueux champignons,
ses séides avaient attaché leurs chevaux fourbus
et tiraient au sort les armures et les lances ;
il brandit contre la haute et sévère statue
de Shiva, qui brillait de son enduit d’argent,
avec seize bras et l’œil exorbité,
sa vieille arme, la terreur de l’Orient,
la plus redoutable masse
que le meilleur forgeron de l’Iran
eût jamais battu
sur l’enclume.
La cour, où le soleil assombri répandait
une fantomatique lumière verte sur les bassins et la pagode,
et des chiens entravés étaient fouettés au sang4,
était noire de monde, et les casques étincelaient.
Là se trouvaient calices, éventails, parures de bayadères,
sous les rires et les clameurs, on y conduisait des femmes
par des cordes qui déchiraient leurs genoux nus,
parmi les éléphants et les dieux capturés
dont en honnêtes barbares
on avait d’abord coupé la tête par dérision,
parmi les coupes d’or sombre
et les peaux de chevreau des bazars du Cachemire.
Un brahmane chenu
s’avança devant Mahmoud-Khan.
Sa petite tête ressortait sur le fond
de son incroyablement haute coiffe
comme une patate ridée dans une tasse d’argent.
Il s’avança devant l’autel où était assis Shiva
et parla dans une précipitation fiévreuse :
« Enrage, Mahmoud-Khan, et jette cette nuit
mon corps aux anguilles de la rivière du temple,
mais dis-moi quelles pensées tu remues
derrière ton front brun au sujet de l’homme,
quand tu le dégrades si profondément,
si démesurément en toi-même ? »
Le cruel Mahmoud-Khan sourit alors de manière tellement sinistre
que même ses hommes détournèrent les yeux,
entendant au même moment sa masse d’armes s’abattre
sur la statue avec un bruit sourd comme sur une porte de cellier.
Alors, Shiva ouvert en deux,
du ventre fendu de l’idole se répandit de toutes parts,
avec les couleurs de l’arc-en-ciel, une pluie de diamants,
de saphirs, de perles, de pièces d’or et de bijoux.
Les trésors que, des années durant, le temple avait écumés
dans les harems des rajahs et les plus pauvres cabanes,
chez la veuve et l’orphelin, étincelaient
au grand jour aux pieds de la horde conquérante.
Comme des pois d’un sac renversé,
les perles précieuses s’éparpillaient sur les marches.
Alors, Mahmoud-Khan sourit à nouveau.
Il répondit au brahmane chenu de la pagode,
qui tremblait tant qu’en tintaient les onze clochettes
aux billes de rubis qu’il portait attachées
aux plis de sa robe de mousseline :
« Quand le dieu des hommes est la cassette du prêtre,
que dois-je croire au sujet des hommes eux-mêmes ? »
4 Chiens entravés : Ce que sont ces chiens est mystérieux. Qu’il y ait eu des chiens dans le temple de Somnath avant l’arrivée des conquérants est très improbable. Que les conquérants en aient amené pour les y flageller, encore plus improbable. L’idée que le poète se place au point de vue des conquérants et parle de « chiens d’infidèles » laisse l’intelligence artificielle interrogée très sceptique. Les chiens étaient-ils venus des alentours au moment du pillage, attirés par le sang des victimes ?
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Pensées de la solitude
(Ensamhetens tankar) [9/26]
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III
Quand dans ma chambre se projette l’ombre de la croix de la fenêtre
comme l’ombre
de la croix austère au-dessus d’une tombe,
ce ne sont pas des jours meilleurs que je demande ;
je me souviens des dons que je reçus enfant
– des nombreux dons si beaux que me donna la vie,
et que j’ai gaspillés.
IV
Je languis de mon pays depuis huit longues années.
Même dans mon sommeil, je sens cette langueur.
Je languis de ma maison. Je languis, où que j’aille
– mais ce n’est pas des hommes ! Je languis de la terre,
je languis des pierres où je jouais enfant.
VII
Tandis que les années passaient, je venais parfois
dans une maison entièrement vide, abandonnée,
dont les nombreuses fenêtres brillaient
de l’éclat du coucher de soleil.
Le cœur serré, j’ouvrais et refermais
une suite de pièces où nulle horloge ne balançait
son pendule luisant, où n’était aucun meuble.
C’est seulement dans la dernière pièce
que pendait au mur, dans un cadre fané,
un portrait assombri, à moitié effacé :
une jolie petite vieille habillée de noir
avec une coiffe amidonnée à l’ancienne.
Et cette femme sur la toile muette
et noire, je la vis quand j’étais enfant,
elle priait pour la paix de mes jours.
Et cette image était la seule chose épargnée
quand tout le reste avait été dispersé, la seule chose !
Cette maison vide était mon âme !
X
Si j’avais un ami, qui fût mon seul ami,
et que cet unique ami frappât un animal sans défense,
et qu’il me tendît la main – cette main
que je venais de presser avec chaleur et que j’aurais voulu presser encore –,
je ne la presserais jamais plus.
Et s’il était malade, cet ami qui n’hésita pas à frapper
un animal sans défense, et s’il avait soif,
quand je serais assis près de son lit la dernière nuit,
je remplirais d’eau le verre
et le viderais moi-même, avant de le laisser là.
XII
Je jette un filet pour t’attraper,
tu peux être sûre que tu m’aimeras !
Mais au moment où tu finiras,
un jour, par te dire :
« Je veux bien donner à ce mauvais garçon
mon cœur, ainsi qu’il m’en supplie »,
je te tournerai le dos
et composerai un joyeux poème.
XIV
À Rome, à Rome où jeune j’allai,
existe en marbre, dans le sanctuaire,
une jeune fille dont je rêve éternellement
et qui vécut jadis dans la Rome antique.
Je m’attardais, incliné contre le piédestal.
À mes lèvres fut refusé
de se poser sur les siennes, à moi qui naquis
deux mille ans trop tard.
XV
Dans le Harz, sur le chemin de la plus sombre forêt,
se trouve un grand et gris crucifix de pierre.
Et celui qui passe seul devant
s’arrête et fond en larmes.
Où trouver le temps de vitupérer la bassesse,
quand il existe tant de grandeur dont se réjouir ?
À quoi bon ma haine, quand je fonds en larmes
devant une croix penchée sur ma route ?
XVII
J’ai souvent remarqué cela,
que je suis pire que tout ce que je connais.
Je ne suis pas seulement pire que mes amis
mais aussi pire que tout ce que je méprise le plus.
Quand viendra le jour où, jeune et fort encore,
en extase je marcherai, défendrai avec ferveur
le peu de choses, pourtant grand, que j’ai pu conserver,
et sacrifierai ma vie pour une sainte cause ?
XXII
Il est une image, une vision au milieu de tant d’autres,
que ma parole ne peut exprimer que confusément.
Parmi des cèdres brille la blanche façade éclatante
d’un temple consacré à la mémoire de nos pères,
festonné, dormant comme un tombeau.
Sur le fronton flamboie en lettres géantes :
« Le sol que ton pied foule dans la danse,
tout ce dont tu jouis, tout ce qui te donne de la joie,
fut acheté par le sacrifice de tes pères. »
Autour de l’entrée, les femmes tressent le myrte.
Elles chantent tout en liant
la longue guirlande avec du fil pourpre :
« Que cette fête célèbre nos ancêtres ! »
Et le chœur répond, dans la cella du temple :
« Nous sommes les enfants de leur amour. »
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Un peuple
(Ett folk, 1899)
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Le peuple (Folket)
Le prophète Nahum parle ainsi
à Ninive, au roi d’Assyrie :
« Tes dirigeants sommeillent
et tes capitaines reposent, ô souverain,
chacun vit pour soi et ne fait rien ;
ton peuple est dispersé sur les montagnes,
et nulle voix ne le rassemble. »5
Un peuple ! Je frémis à ce mot,
si plein de chants et de lamentations,
de jugements des dieux et d’éclairs.
Je tremble tout entier à ce mot
comme devant un géant dont la tête touche les nuages,
dont le pied a brisé mes cotes
aussi facilement qu’un coquillage sur le sable.
Un peuple, un peuple ! Les flammes montent jusqu’au ciel.
Sur le sombre chemin étroit grincent les chars,
et les hommes sauvages aux peaux de bêtes féroces
et les enfants nus et les femmes émaciées
avancent, sans repos avancent,
oublient la route à mesure
et ne savent d’où ils viennent.
Quand les enfants posent la question, nul ne répond.
Alors s’avance du cercle des anciens,
avec barbe grise et manteau de laine,
surnaturel, borgne, corbeau sur l’épaule
et l’épée tirée, un homme merveilleux.
Il fait signe aux bardes – et tristement
ils chantent la patrie oubliée,
quand minuit contemple les tentes.
Il parle – et autour de la pierre du sacrifice
ensanglantée près du chêne,
place de nouvelles images de dieux,
comptant lui-même comme dieu au milieu d’eux.
Puis naît Birka6, ombragée de feuillages,
où des vaisseaux de rameurs, au chant des avirons,
ouvrent joyeusement les joncs, et sur la proue
se tient un roi de mer7 redouté de quinze ans,
à côté de sa fiancée enlevée, et saluant sa maison.
Bientôt un langage, comme un habit d’intérieur
se tisse, épouse le souffle des poitrines.
Les cloches sonnent frairie, et les siècles passent
comme l’ombre des nuées sur la terre.
Tout devient silencieux, mélancolique,
comme quand, une nuit de la Saint-Jean,
l’éclat du ciel s’allume sur le détroit et les baies ;
mais profondément caché dans le tréfond du cœur
réside l’angoisse, même quand se tait le souci.
Mon peuple, ta main est froide, mais le froid
qui te glace est celui de l’aurore.
Tes bergers dorment,
et tes capitaines, mon peuple,
vivent chacun pour soi et ne font rien.
5 Version remaniée par Heidenstam de Nahum III, 18 : « Tes bergers sommeillent, roi d’Assyrie, Tes vaillants hommes reposent ; Ton peuple est dispersé sur les montagnes, Et nul ne le rassemble. » (Louis Segond) ; « Ils dorment, tes bergers, roi d’Assur, / ils reposent, tes capitaines. / Ton peuple est dispersé sur les montagnes, / nul ne pourra plus les rassembler. » (Bible de Jérusalem)
6 Birka : Ancienne ville de Suède, fondée au huitième siècle.
7 Roi de mer : Sjökung. Comme nous l’expliquons en commentaire à la traduction d’un poème de James Rennell Rodd sur un « sea-king » (ici), les rois de mer étaient le nom de chefs vikings passant la plus grande partie de leur vie sur la mer.
*
Chant de soldat (Soldatsång)
Battez le tambour, garçons ! En avant, marche !
Hourra pour la Suède et pour le roi !
Hourra pour le Riksdag, où les vieilles barbes s’assoient,
frappent du marteau et se grattent la tête
en toussant, en regardant le plafond gris,
car il faut desserrer les cordons de la bourse !
Mais quand il s’agit de tomber pour le peuple et le roi
et de colorer la neige de son sang,
un homme ne se pèse pas comme une bourse,
tous, vieux comme jeunes, alors se valent.
C’est ça, camarades ! Entonnez le chant !
Un peuple, c’est ce que nous voulons être.
Nous voulons être un aigle qui puisse
vivre en paix dans son aire.
Que gronde le tonnerre quand roulent les tambours,
là où notre drapeau parmi les rochers gris avance.
Nous voulons être un peuple qui se fasse entendre
quand il rugit de colère.
*
Invocation et serment (Åkallan och löfte)
Et trois peuples voisins crièrent : Oublie
la grandeur que tu déposas sur la terre !
Je répondis : Lève-toi, rêve grandiose
de domination dans le Nord !
Ce rêve grandiose nous entraîne
vers l’accomplissement d’exploits nouveaux.
Ouvre nos tombeaux, non, donne-nous des hommes
de l’étude, de la couleur et de l’écrit !
Oui, donne-nous un peuple au bord de l’abîme,
où l’imbécile risque de casser le cou.
Mon peuple, il y autre chose à tenir en main
qu’une marmite égyptienne8 pleine à ras bord.
Mieux vaut que la marmite se rompe
que de vivre le cœur rouillé ;
et que nul peuple ne soit quelque chose de plus que toi,
c’est le but, quoi qu’il en coûte.
Mieux vaut être frappé par un vengeur9
que de voir les ans s’écouler en vain,
mieux vaut que notre peuple disparaisse tout entier
et que fermes et cités brûlent.
Il est plus honorable de jeter les dés
que de languir en flamme mourante.
Il est plus beau d’entendre une corde casser
que de ne jamais tendre l’arc.
Je me lève la nuit, mais tout autour c’est la paix,
seules les eaux tumultuent et bouillonnent.
Dans ma nostalgie, je serais capable de me jeter à terre
comme un guerrier en prière de la Judée.
Je ne veux pas mendier des années de soleil,
une infinité de récoltes dorées.
Destin miséricordieux, allume la foudre qui frappe
un peuple par des années de misère !
Oui, conduis-nous tous ensemble à coups de fouet,
et le plus bleu des printemps fleurira.
Tu souris, mon peuple, mais le visage figé,
et tu chantes, mais sans espoir.
Tu préfères danser dans les plis de la soie
que déchiffrer ta propre énigme.
Mon peuple, tu t’éveilleras aux exploits de la jeunesse
la nuit où tu sauras de nouveau pleurer.
Puisses-tu t’élever au-dessus de tout, fille des vicissitudes,
qui veux, timide, couvrir tes yeux.
Nous t’aimons tant que, morte,
notre amour te réveillerait.
Si la nuit n’offre plus de sommeil, si la couche devient dure,
nous ne t’abandonnerons pas pendant le voyage,
toi peuple, toi pays, toi langue, qui devins nôtre,
toi la voix de notre esprit dans le monde.
8 Marmite égyptienne : Exode XVI, 3 : « Les Israélites leur dirent : Que ne sommes-nous morts de la main de Yahvé au pays d’Égypte, quand nous étions assis auprès de la marmite de viande et mangions du pain à satiété ! À coup sûr, vous nous avez amenés dans ce désert pour faire mourir de faim toute cette multitude. » (Bible de Jérusalem)
9 Vengeur : Allusion aux sagas, à l’ancienne société scandinave, où les torts étaient réparés par des « vengeurs ».


