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Armes inégales et autres poèmes de Strindberg

On ne présente pas August Strindberg (1849-1912). Sa poésie est cependant peu connue en France et n’a fait l’objet que de rares traductions occasionnelles, éparses, que nous n’avons pu consulter. Nous ne savons donc si les textes suivants ont été déjà traduits ou non ; le plus probable est que nombre d’entre ces poèmes sont ici pour la première fois en français.

Les sources officielles, telles que le Musée Strindberg, citent trois titres pour les recueils de poèmes de Strindberg publiés de son vivant. Les poèmes qui suivent sont tirés du premier d’entre eux, Poèmes en vers et prose, de 1883. Les textes de ce recueil sont des poèmes en vers à l’exception d’un poème d’une quinzaine de pages qui mêle prose et vers. Notre choix pour ce billet a retenu dix poèmes en vers.

Ces poèmes datent de la période « radicale » de l’auteur. Un lecteur attentif remarquera cependant que certaines tendances se font déjà jour dans ce « radicalisme » annonçant l’évolution ultérieure. Face à une telle situation, deux attitudes peuvent s’opposer, s’agissant de la façon dont on pourrait qualifier globalement « l’idéologie », l’idearium de l’auteur. Ou bien sa jeunesse est la plus représentative, et la maturité est alors une décadence intellectuelle, ou bien la maturité est représentative, et la jeunesse est alors une simple étape. Cela dépend de la qualité des idées, et par là nous n’entendons nullement leur orthodoxie selon tel ou tel point de vue, mais leur originalité ou celle de leur articulation, et il nous paraît alors indubitable que le Strindberg de la maturité est Strindberg lui-même, considéré du point de vue des idées.

Le Strindberg de la maturité est un véritable penseur original. Nous voulons le qualifier par le biais de trois citations. La première (1) en reprenant ce que nous avons dit dans un autre billet de traductions de poésie suédoise (Tor Hedberg, ici) : « [L]es débuts de Strindberg ont donné lieu à un procès pour blasphème, la fin peut être résumée par cette réponse à la question « Que pensez-vous de ceux qui disent que l’homme descend du singe ? » : « Ils disent vrai en ce qui les concerne. » » La seconde (2) : « Je suis chrétien, c’est-à-dire je suis un surhomme. » Le rattachement à la foi chrétienne, essentiellement via Swedenborg, ne renie donc pas le nietzschéisme de phases antérieures, mais constitue une synthèse. C’est l’expression la plus originale de la pensée de Strindberg, une synthèse supérieure d’opposés, et ce tour de force, si l’on accepte de suivre Strindberg, ne peut être traité comme secondaire par rapport à un radicalisme juvénile reprenant sans travail synthétique propre des thèmes en vogue. La troisième (3) : « Espérons-nous que les Lumières prennent fin avec lui [Zola] ? Oui, nous l’espérons ! » C’est la conclusion d’un texte du Livre bleu I intitulé « Den svarta upplysningen » (Les Lumières noires) : le traducteur français de ce texte – Les Livres bleus I-II sur quatre ont été partiellement (très partiellement) traduits en français – a été si épouvanté par le texte original qu’il a repris l’expression de « Lumières noires » du titre dans le passage pour en altérer le sens, en écrivant « Peut-on espérer que les Lumières noires prendront fin avec lui ? », si bien qu’il n’est pas du tout clair, pour le lecteur français, que ce sont des Lumières elles-mêmes que Strinberg espère la fin, et non de certaines Lumières qui seraient noires, car on peut entendre cette expression comme portant sur un sous-ensemble plutôt que sur l’ensemble lui-même affublé du qualificatif « noir ». Or cet adjectif n’est pas dans le passage original : « Hoppas vi att upplysningen är slut med honom? – Ja, vi hoppas! », le traducteur a clandestinement déformé la pensée de l’auteur, coupable à ses yeux d’espérer la fin des Lumières.

Dans les poèmes qui suivent, certaines tendances ultérieures sont déjà présentes en germe. Dans ce radicalisme qui tend au nihilisme politique (nous y revenons infra), le facteur héréditaire commence à prendre un caractère explicatif central. La génération de 1840, avec son progressisme bourgeois, est étrillée. L’alignement sur les mouvements de tempérance par la dénonciation des effets de l’alcool est manifeste. La dénonciation des « dieux du temps » en tant que divinités du paganisme scandinave, dans « Les imprécations de Loki, » se conclut par une proclamation de « l’Unique » (« den Ende ») éternel. Le passé peut servir de contrepoids au présent : les chevaliers de jadis sont plus respectables, dans le poème « Jadis et Aujourd’hui », que les « chevaliers » contemporains.

Les tendances nihilistes, au sens politique, de Strindberg sont apparentes dans le recueil, en particulier dans le poème ici traduit « L’édition populaire », où Strindberg oppose la poudre à canon, arme onéreuse des princes, à la dynamite, arme bon marché des nihilistes. Strindberg défend à sa manière le principe anarchiste de la « propagande par le fait ». (Mais la politique n’étant jamais complètement libre d’ambiguïtés, dans ce poème il la défend de façon expresse dans le cas de la Russie tsariste, à une époque où les attentats anarchistes commençaient à s’y multiplier, c’est-à-dire contre un ennemi national traditionnel de la Suède, ennemi l’ayant notamment amputée de la Finlande, soit quasiment le territoire suédois actuel. Et quand le roi Oscar II de Suède applaudit à la première représentation d’une pièce jugée par d’aucuns « nihiliste » car elle met en scène des révolutionnaires, cette pièce se passe également en Russie avec des personnages russes : voyez le propos introductif du traducteur au poème « Nihilisme royal » ci-dessous.) Par ailleurs, dans le poème « Armes inégales », l’« esclave » maure défend la noblesse du poignard en rappelant que c’est un poignard qui abattit Jules César au moment où « il ourdissait ses plans ». – Pour un exemple de poésie anarchiste suédoise, voyez nos traductions du poète prolétarien Leon Larsson ici.

Strindberg prétend n’avoir pas une haute idée de ce qui se trouve dans ce recueil, en particulier s’agissant de la dernière partie qui réunit des poèmes de jeunesse. De ces derniers nous n’avons retenu que le poème « Au bord de l’étang », qui paraît au traducteur que nous sommes aussi excellent que les poèmes des autres parties.

Portrait d’August Strindberg par Christian Krohg, 1893.

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Poèmes en vers et prose
(Dikter på vers och prosa, 1883)

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Biographique (Biografiskt)

Je jouais du pipeau,
chantais des chansons tristes,
mais personne ne voulait pleurer,
et la danse ne commençait jamais.

Alors je sortis et,
me plaçant au coin de la rue,
je battis du tambour
en montrant un ours.

À l’ours les gens donnèrent du sucre,
tandis qu’ils auraient voulu me frapper,
et quand je voulus chanter
personne n’écouta.

Alors j’endossai la livrée d’un bouffon
et fis de bons tours ;
quand je tirai la langue,
les gens crièrent de joie.

Les carrosses s’arrêtèrent
et les grands à l’intérieur :
« Quel drôle de diable !
Il ira loin, celui-là. »

La foule jubile quand les maîtres
prennent des coups de bâton,
mais si cela devient sérieux
on appelle la police.

Alors je fus accusé de plaisanter
de tout ce qui est divin,
car c’est divin, certes,
d’être conduit par une paire de chevaux.

Il ne me servit à rien de protester,
ma défense ne fut pas jugée valable,
à savoir que ce n’était pas une plaisanterie
mais tout ce qu’il y a de plus sérieux.

Alors je pris l’habit noir
et montai dans la chaire du prédicant,
où je pus entendre les gens ronfler
comme des cochons au soleil.

En criant j’en réveillai quelques-uns,
de même que le consistoire,
mais alors je perdis mon habit noir,
on me tira de la chaire.

Je ne fus pas ordonné,
je n’avais pas la foi :
c’est la vieille chanson
sur le même air ancien.

Je pris mon pipeau cassé,
le mis dans mon sac,
détendis mon tambour,
emballai mes affaires.

Et je vagabonde par le monde
en quête d’aventures,
pour oublier et être oublié
et guérir ma blessure.

Et les années passent,
ma blessure cicatrise,
et tout est immobile,
comme dans un marécage

où coassent les grenouilles
au chant sourd des moustiques
et les champignons dorment
toute la sainte journée.

Seuls les myrtes veillent
et répandent leur morphine
jusqu’à ce que le marais ronfle
derrière les rideaux gris des araignées.

Un jour, on entend dans la forêt
le ra retentissant d’un tambour
et bientôt, par les champs et collines,
la trompette sonne l’appel.

Hourra ! La guerre est déclarée !
Je laisse tomber mon tambour
et, vendant ma pipe,
achète un chassepot†.

Mais qui portera le drapeau ?
On n’en trouve nulle part !
Ce n’est pas avec des troupes éparses
qu’on peut remporter la victoire !

Je sors alors mon mouchoir rouge
avec Garibaldi dessus,
le noue à mon fusil
et : En avant ! Marchons !

–

À la première salve il tomba,
avant même qu’on eût répondu ;
lui seul mordit l’herbe,
les autres avaient pris la fuite !

On sonne à présent le triomphe
et le corps est emporté.
Ce fut une victoire éclatante,
même si le combat fut si court.

On prépare des funérailles
avec pompe militaire,
on l’ensevelit dans ses vêtements
et son mouchoir rouge.

Près de la tombe une salve est tirée,
et le prêtre prend son livre
et lit tandis qu’on descend le mort –
mais les choses allèrent de travers !

Le mort, qui était païen
et ne supportait pas les prêtres,
se dressa hors du cercueil
et fit un geste au sens indubitable.

Ce fut la fin des réjouissances :
on cria au scandale.
Le mort fut conduit, en tant que blessé,
à l’hôpital le plus proche.

Il y repose sur un sommier de fer
et teste son vieux courage
en cueillant le plomb qui dans la plaie
empoisonne son sang !

Quand la fièvre le prend,
que le démon du délire tourne
avec de la jusquiame autour de son oreiller,
c’est comme un raclement dans sa plaie !

Alors on entend le malade chanter
d’une voix rauque et cassée
de vieilles mélodies
comme un corbeau dans l’automne froid.

Il délire au sujet de sa blessure,
délire au sujet de sa défaite,
mais on l’entend aussi haranguer
ses troupes pour une nouvelle bataille.

Et quand parfois il babille
des mystères de son cœur,
la jusquiame de la haine se flétrit,
l’arbre de la fièvre verdit.

Des brises soufflent dans la salle des malades,
l’air est plein de l’odeur de la mer ;
sa plaie ne lui fait plus mal,
le démon se retire.

Et de petites mains amies
le bordent dans son lit,
pour qu’il fasse de beaux rêves
comme en une prairie de fleurs.

Un jour qu’il se trouvait étendu de la sorte,
faible convalescent
n’attendant que le médecin,
qui lui avait redonné de l’espoir,

il entendit par la fenêtre
un tambour sonner l’alarme.
Aussitôt il sauta du lit,
sentant une chaleur en son cœur.

Entre les tilleuls du jardin
apparaît un drapeau :
c’est la guerre qui recommence,
il reste encore des troupes !

Ses yeux s’injectent de sang
quand on le recouche, épuisé.
Il regarde la table de nuit, noire,
ses douleurs soulagées.

Parmi les bouteilles,
les couteaux et la charpie,
se trouve le plomb retiré de sa blessure,
dans laquelle il pesait si lourd.

« Ah ! si j’étais de nouveau sur pied,
aussi frais qu’avant,
avec le fer de mon sommier
je fondrais un canon.

Avec les clous que vous avez enfoncés
– je ne l’ai jamais oublié –
enfoncés dans mon cercueil,
je forgerais une grenade.

Et, remplie de schrapnell
ôté de mon propre corps,
vous verriez la grenade
monter en l’air comme une comète.

Car il faut viser haut
pour atteindre au but ;
même en tirant contre le ciel,
on manque presque son coup. »

Alors il voit par la fenêtre
un drapeau festonné passer
le long des vieux tilleuls,
tandis qu’il entend un joyeux hourra !

Notre ennemi a triomphé
de nouveau dans la bataille,
les nôtres sont vaincus,
mais ils n’ont pas fui !

Alors il éprouva de la joie,
car il avait enfin compris
qu’à travers la défaite
on vole à la victoire.

Il retomba dans le sommeil
jusqu’à ce que le jour à nouveau se levât
pour saluer de nouvelles victoires
en de nouvelles défaites.

† En français dans le texte. Le chassepot était un fusil de fabrication française, du nom de son créateur. Le dictionnaire de l’Académie suédoise ne connaît pas le terme, et il n’y a d’ailleurs pas trace que l’armée suédoise ait utilisé ce fusil.

*

Renonciation d’héritage (Urarva)

Vous vous rengorgez du joyeux temps de votre jeunesse,
vous les vieux, qui blâmez la jeunesse aujourd’hui ;
vous avez toujours été prêts pour les luttes pacifiques,
et recherchiez l’idéal en trinquant et chantant.

Vous avez devant vous une génération morne, fatiguée,
dont le seul but est de défendre de petits intérêts.
Vous qui nous avez engendrés dans une soûlerie,
sûrement vous savez mieux que personne comment c’est arrivé.

Il n’est jamais plaisant d’avoir
à purger la dette d’autrui ;
Boire vous a donné une corpulence appréciable,
et c’est aussi pourquoi vos enfants sont chétifs.

En héritage nous avons reçu vos dettes et votre syphilis,
ainsi que vos promesses des années quarante ;
ayant dévoré le moindre Leckerbiss†,
vous ne nous avez laissé que l’idéal à ronger.

Vous vous enthousiasmiez et teniez des discours
pour le Danemark, la Finlande, la Pologne ;
pour notre idéal nous ne nous enthousiasmons pas,
nous travaillons tranquillement au but de l’avenir.

Vous buviez du ponch et mangiez des petits fours
en l’honneur de la trinité scandinave ;
puisque cette unité s’arrêtait aux paroles,
nous nous contentâmes de l’humanité.

Nous aurions dû renoncer cette succession,
mais la pomme ne tombe jamais loin de l’arbre
et un tel héritage, les enfants le reçoivent
jusqu’à la troisième ou quatrième génération.

† En allemand dans le texte : « bon morceau ».

*

Les imprécations de Loki (Lokes smädelser)

Dieux du temps, que j’ai couverts d’injures,
je veux vous injurier encore une fois !
Dieux du temps, que j’ai blasphémés,
je veux vous blasphémer dans un chant !

Vous avez le pouvoir, j’ai la parole,
j’ai la parole en mon pouvoir ;
vous êtes treize à table ;
cela signifie, dit-on,
mort, accidents, calamités :
ne le prenez pas à la légère, dieux,
car il commence à se faire tard :
dieux, soyez sur vos gardes !

Il est vrai qu’autrefois je prenais place
à votre table en tant qu’invité ;
puis, les liens bien serrés,
à votre banquet vous m’avez traîné.
Aussi, vos crimes, c’est Loki
sans doute qui les connaît le mieux.

Les plats remplis me dégoûtaient,
votre vin ne me donnait aucune joie,
et vos chants prenaient le goût des mets
mais étaient fades comme le bouillon du chaudron.
C’est pourquoi, dieux, vous haïssez
Loki, car il n’a point chanté vos louanges.

Non, je ne veux pas chanter vos louanges,
je ne veux pas chanter pour vos mets.
Non, je veux plutôt vous blasphémer
avec ma grande et belle haine !

Vous avez érigé mon bûcher sur la montagne,
creusé ma tombe parmi les glaces,
et le petit nain sournois
trancha tous mes tendons.

Même si vous m’avez attaché les mains,
même si de fers mes pieds sont entravés,
même si vous m’avez cassé les dents,
ma langue reste libre de vous injurier.

J’ai trahi votre secret,
dieux, c’est là mon seul crime !
Et ma langue vous atteignit
jusque dans vos châteaux forts.

J’ai révélé vos manigances
et votre fausse sainteté ;
je n’ai pas cru à vos miracles
ni à votre immortalité.

C’est pourquoi Loki fut par vous
appelé le plus grand calomniateur ;
or il tient pour honneur
d’avoir trahi les traîtres !

Quand la faiblesse châtie la force,
on appelle vengeance le châtiment ;
je n’ai pas rendu hommage à la violence,
c’est pourquoi mon exploit est appelé vengeance.

Soit ! Je me suis donc vengé, dieux,
je me suis vengé, entendez bien !
j’ai déchiré vos atours
et montré votre nudité !

J’ai méprisé votre culte,
jeté vos statues à terre,
et j’ai tué le veau d’or
pour voir si c’était poussière.

J’ai abattu les murs du temple,
brisé les grilles de l’autel,
ouvert des cages cadenassées,
anéanti des clôtures pourries.

Je me suis vengé, divine catin,
j’ai vengé les souffrances de ma jeunesse
quand je fus forcé de t’encenser
et que tu me fis tomber à genoux !

Quand je pus vous jeter la vérité
à la face, divine racaille,
on vit votre firmament vaciller,
vos vieux remparts se fendre.

Dieux et déesses décrépits
courent effarés vers un refuge, vers
des pantalons à bretelles, des jupons de tricot,
pour cacher leurs pudenda flétris.

La force cherche ses lances,
la beauté cueille des feuilles de vigne,
la vertu revêt son armure dorée,
la justice se fait aveugle et sourde.

Le mensonge descend dans le fossé,
attrape des serpents dans la boue,
les attache aux pierres de la montagne
pour qu’ils crachent au visage de Loki.

Et le voilà Loki, attaché :
un contre cent, c’était sa façon,
mais dans le cercle des dieux vils
on continue de s’écrier à cause de l’offense.

Il est attaché, sur la pierre étendu,
mais sa langue reste libre,
et les vieux dieux délabrés
tremblent encore à ses cris.

Car dans les longues nuits de souffrance,
sa femme, près de sa couche rude,
s’expose au venin des serpents
et tend les bords frais du calice.

Quand les serpents perfides dirigent
leurs crochets vers la poitrine de sa femme,
on n’entend plus Loki railler
mais sa voix se fait tempête.

Après qu’il a fait tomber ses fers,
un grand bruit retentit dans les montagnes,
et dans les châteaux et les chaumières
les hommes attendent la fin du monde.

Alors Loki arrête de proférer des injures,
mais des sombres coins de ses yeux
des éclairs luisent, crépitent, flamboient,
et il appelle son fils.

Le serpent de Midgard, destructeur du monde,
déroule son corps squameux,
la queue de l’exterminateur s’agite
sur la course sauvage de la Volga.

Cela crépite et retentit
dans les forêts de Wolchonsky,
cela craque dans les Pyrénées, partout
où se meuvent les anneaux de son ventre.

De son torse enragé il fouette
la Seine, un vieux fleuve saint
des rives duquel montent encore
des murmures d’expiation et de sang.

Mais où le serpent cache-t-il sa tête ?
demandez-vous, dieux lâches.
L’avenir suit éternellement le présent,
la réponse sera votre passé.

Car quand il lèvera la tête,
dieux, ce sera la fin des temps ;
si vous entendez le serpent siffler,
il est facile de prévoir votre chute !

L’incendie couvrira le monde,
brûlera tout ce qui doit l’être,
séparant l’or de la pacotille,
tout ce qui doit vivre ne mourra pas.

Et la vieille terre desséchée,
faite enfin cendre fertile,
par le feu purifiée,
engendrera de nouveau.

En bosquets éternellement verts,
une nouvelle race marchera libre,
non abusée par des manigances de dieux,
de ceux qui brisèrent les esprits d’antan.

Car vous serez tous morts,
vous, grêle engeance des vieux dieux ;
vous étiez nés pour tomber
au moment de voir la tête du serpent.

Mais à vos noirs cercueils,
votre course terminée,
Loki ne verse point de larmes, avec lui
il n’a que son espoir éternellement jeune.

Il vous adressa ses injures,
troubla votre repos de dieux ;
parce qu’il croyait en l’Unique,
il ne pouvait croire en vous.

Sur vos tombes résonne
la parole calme, comme celle d’un ami :
C’est ici que vous reposez, dieux du temps,
le Dieu de l’Éternité vit toujours !

*

Armes inégales (Olika vapen)

Don Almagro de Vicuña,
grand panetier1 à la cour,
est de vieille souche noble

et son sang castillan,
pâle comme le lait, clair comme l’eau,
ainsi que du miel coule paresseusement.

Le fard de sa joue, les liqueurs de sa table
colorent à la fois au-dehors et au-dedans
ce noble sang castillan.

La main ne manie plus l’épée,
ayant trop caressé la fille
sous les baisers de qui son courage a suffoqué.

Un soir, dans la pénombre, il se trouve
face à face avec le maure à la haine obscure,
le porteur d’eau ; aujourd’hui son esclave,

naguère le libre fils du désert, qui
cultiva ce pays, édifia ses villes
et ne garda pour lui qu’une sépulture.

« Halte, hidalgo ! Flamberge au vent !
L’esclave et le maître ici s’affrontent ;
tu as ton épée, j’ai mon poignard !

Jadis, à armes égales,
nous combattîmes sur les champs de Castille
ainsi que deux peuples libres ! »

Mais le noble panetier
pâlit sous son fard vermillon,
sa main fanée ne peut faire un geste.

« Je te laisse ta misérable vie, esclave :
l’épée ne croise point avec le poignard,
un combat inégal est une infamie. »

« Eh quoi ! tes pères, hidalgo,
ont brisé nos éclatantes alfanges
et nous ont dépouillés de nos armes.

Nous en avons recueilli les débris
et les avons aiguisés de nos dents,
c’est pour ça que l’épée de l’esclave est courte !

Mais le poignard est une lame aussi,
et peut se targuer d’aussi fiers ancêtres
que ta rapière, Castillan.

Le poignard est le fléau des tyrans,
un poignard ôta César du monde
quand il ourdissait ses plans ! »

Mais le noble panetier
avait tourné le dos à l’esclave
et poursuivait avec morgue sa route.

Et, sa cape lui cachant le visage2,
son pas altier le conduisit
dans une ruelle sordide du port.

Là, dissimulé sous un masque de soie,
il chercha Joseph le pharmacopole,
qui sait mêler le blanc au blanc.

« Le Maure Djeddur, porteur d’eau ! »
« Bien, hidalgo ! Je connais l’homme ! »
« Le prix ? » – « Cinq piastres ! » – « Conclu ! »

1 grand panetier : Le panetier était un officier de la cour de France chargé du couvert de la table du roi et, comme le nom l’indique, du service du pain. Il nous semble que c’est l’équivalent du taffeltäckare du texte, dont l’appellation suédoise insiste toutefois quant à elle sur le couvert de la table.

2 sa cape lui cachant le visage : La cape dont il se couvre le visage est un élément typique de la représentation du caballero espagnol du Siècle d’or. La partie de la cape affectée à cet usage a un nom en castillan : c’est l’embozo, et le fait de s’en couvrir, le rebozo, du verbe rebozarse. Nous renvoyons le lecteur intéressé par ces questions à notre essai sur « Le voile intégral dans l’histoire de l’Occident » ici.

*

Le coucou (Göken)

Quand les prés commencent à fleurir
et le bouleau feuille dans le bosquet,
alors le coucou chante dans les bois,
aux heures du matin comme du soir.

Quand la faux a traversé le champ
et les fleurs gisent sur leur lit funèbre,
le coucou est silencieux dans les bois,
il se taira jusqu’au retour du printemps.

Mais le paysan pense qu’il augure la mort,
et l’enfant croit qu’il se transforme en faucon,
et la vieille l’a entendu rire ;
il est vraiment possédé, le coucou.

–

Au marché, sur la place des Allemands,
chez l’horloger Schnabelbart
on peut acheter des coucous
qui chantent l’heure et le quart.

Ils chantent à Noël comme à Pâques,
ils chantent au gré de l’horloge
pour peu qu’on leur graisse le bec
et qu’on remonte bien le mécanisme.

*

Prendre des renards (Taga rävar)

Prendre des renards est un art à part entière,
même s’il ne fait point partie des beaux-arts.
La chasse avec des chiens en terrain découvert,
pour l’homme pauvre n’est guère expédient,
car cela requiert un équipage onéreux,
sans parler du fait que le renard a pour loi
de ne pas aller en terrain découvert,
car c’est dans les fourrés qu’il se bat le mieux.
On prend plutôt un vieil appât –
un appât est un animal mort de mort naturelle –
assez pourri pour notre Goupil,
lequel, bien qu’il soit un grand filou,
n’en a pas moins des goûts délicats.
On assaisonne l’appât de strychnine,
un poison qu’on trouve chez l’apothicaire
et dont on se sert également en médecine.

Puis, aux alentours on jette des croûtons
de pain frottés de graisse animale,
qui ne tuent pas mais servent à attirer
la bête et sont dans le complot avec l’appât.

Bien, notre Goupil arrive et mange ;
aussitôt il pousse un horrible cri,
fait un grand saut en l’air, urine sur soi,
et perd la vie dans la puanteur.

–

C’est de cette façon qu’on appâte un renard,
chose dégoutante à voir comme à entendre,
mais puisqu’il n’y a pas d’autre moyen,
qu’est-ce qu’on peut y faire, au nom du Seigneur ?

*

Jadis et Aujourd’hui (Förr och Då)

Jadis, quand le chevalier s’élançait dans la lice,
même s’il avait la visière baissée
son nom étaient peint sur son drapeau :
si le nom était faux, c’était un gredin !

Aujourd’hui, le chevalier se glisse sous la barrière
comme les enfants qui volent des fruits
et déchirent leur pantalon contre la clôture
avant de se faire tancer par leur mère.
Aujourd’hui, on se badigeonne de suie,
à moins qu’on ne préfère porter un masque,
pour cacher le groin connu.
Pour ne pas puer la canaille,
on se donne des noms choisis.

Sous de faux noms et de fausses figures,
on se jette alors tête baissée dans la bataille
pour le bienséant et le beau,
pour l’idéal, Dieu et la foi, entre autres,
dans l’espoir de pouvoir un jour laver
son véritable nom, qu’on a souillé.
Mais, chevalier de peur et de reproche,
je ne peux trouver ton gant,
je croyais que, bien que d’ancienne noblesse,
tu étais un véritable gentilhomme !
N’emploies-tu pas cet accessoire ?
Aucune taille ne se trouve être la bonne ?
Une main sale doit être grande ;
fais-nous voir ! Ne sois pas timide !
Ah ! ce ne sont pas des mains mais des pattes !

*

Nihilisme royal (Kunglig nihilism)

Ndt. Ce poème fut écrit après la première représentation de la pièce de Harald Molander, Furstinnan Gogol (La princesse Gogol) en 1883, à l’occasion de laquelle le roi Oscar II de Suède applaudit, alors que l’œuvre passait pour nihiliste.

Sa Majesté, depuis sa loge à l’avant-scène
du Théâtre Royal dramatique, donne le signal
des applaudissements. Le public n’est pas long
à obéir à l’ordre et répond sur le champ.

Est-ce peut-être à Natalia, née de Gogol†,
ou peut-être à l’actrice, que cela s’adresse,
ou bien la salle ne retentit-elle d’applaudissements
que pour la splendeur du mobilier et des tentures ?

C’est ce que pensent les vieux rieurs,
qui trouvent la pièce un peu « rouge »
et préféreraient de beaucoup l’étouffer,
mais nous avons entendu, nous, l’auteur appelé.

C’était donc un hommage au nihilisme,
touché, cependant, par une main royale ;
le royalisme est devenu si grand
que nous sommes de très humbles nihilistes !

–

À l’entracte, on entend parmi la foule
qui se presse dans les couloirs
une rumeur à voix basse : « Crois-moi… je t’assure…
tu verras… cette affaire a de l’avenir ! »

† En français dans le texte. Dans ce vers, le poète demande, ironiquement, si le roi n’a fait qu’applaudir le personnage princier de la pièce plutôt que la pièce elle-même, de même qu’il demande aux vers suivants si c’est l’actrice qui a été applaudie (avec peut-être un sous-entendu frisant le lèse-majesté), voire simplement le décor de la scène.

*

L’édition populaire (Folkupplagan)

Quand les rois doivent tirer sur le peuple,
ils utilisent des balles et des boulets de canon.
Le canon, porte-parole de la force,
coûte cependant des millions.
Quand le peuple doit tirer sur les rois,
il n’a que de la dynamite.
Le canon crache ses millions
et le bandit devient un héros pauvre.

Ô Berthold Schwarz3, grand homme,
on vient de fêter ton anniversaire
comme si ta grande invention était
parmi les meilleures des meilleures.
Ta poudre, noire comme ta robe,
était une excellente médecine,
agissant aussi vite que l’ipomée purgative,
ayant guéri le choléra de l’église.

Mais elle jetait aussi de la fumée
aux yeux du peuple lorsqu’elle brûlait,
et, trop chère pour que tu sois en crédit,
tu n’as jamais été un homme du peuple.

Nobel, on entend rarement louer ton nom !
Ta découverte, pourtant, fait parfois parler d’elle,
avec des cris, mais pour être aussitôt écartée,
car elle sent trop la politique.
Ta onguent blanc a déjà guéri
tant de blessures de trique et de fouet,
et, même menacé d’interdiction de douane,
il se déplace aussi librement que la poudre royale.

Il est en train de libérer la vieille Russie à grande vitesse,
en enfonçant clous après clous dans son cercueil.
Au cas où le monde ne doit pas être une grande Prusse,
un lamentable et sanglant cadavre,
c’est à toi qu’en revient le mérite
si la terre n’est pas encore morte.
La dynamite est blanche comme neige,
« comme l’innocence et l’arsenic » !

Toi, Schwarz, tu fis imprimer une petite édition
pour les grands et les maisons princières !
Nobel ! tu nous as donné une colossale édition populaire
qui continue de s’imprimer par centaines de mille !

3 Berthold Schwarz : Moine franciscain allemand inventeur de la poudre noire dans les années 1350.

*

Au bord de l’étang (Vid dammen)

J’ai souvent entendu l’avertissement
de ma mère à ses petits :
« Les enfants, n’allez pas près de l’étang,
des esprits malveillants y vivent. »

Quand la douce nuit d’été
fut tombée sur la terre lasse,
et que toute la maison dormait,
en silence je dirigeai mes pas
vers la petite colline verte
près du calme miroir de l’étang.
Ah ! où donc était la fraîche verdure
printanière qui régnait en ces lieux
il y a quelques semaines encore !
Le faucheur avait moissonné le champ
et coupé toutes les fleurs timides
qui se réjouissaient de la vie !

La riche parure de fleurs des pommiers
gisait à présent fanée sur le sable ;
le lilas ne répandait plus
son odeur dans la nuit paisible
ainsi qu’un encens vers le Seigneur.

Je m’assis au bord de l’étang,
sous les trembles qui se trouvaient là,
veillant à ce que les rayons chauds
du soleil n’en bussent point les eaux
jusqu’à la dernière goutte.

De blanches vapeur légères
flottaient à la surface de l’étang.
Quand une douce brise se leva,
soufflant sur elles et les dispersant,
le miroir des eaux se dévoila
à mes yeux et je regardai
au fond, mais ne vis que l’obscurité.
Bientôt, pourtant, de sombres images
se formèrent à partir de masses troubles,
et je perçus enfin clairement
l’image de la colline.

Quel sortilège fascine mes yeux ?
Quelle est cette jeune fille assise là
avec ses abondantes boucles noires
et ses sombres yeux bleus ?
Est-ce peut-être une petite fée
montée depuis les salles de son palais
sous le toit de tourbe de la colline
et qui dans le silence de cette nuit d’été
attend son amoureux ?
Non, ô non, c’est la fiancée de mon cœur,
qui ne peut être avec moi,
hélas ! Il y a encore quelques semaines
elle s’asseyait là, si tendre,
écoutant mes chansons,
et pour récompense m’offrait
des regards de bonheur.
La voilà qui me sourit amicalement,
me tend sa fine main,
si confiante, comme si j’étais celui
qu’elle avait choisi pour fiancé. –

Alors un coup de vent passa
à travers la vieille couronne du tremble,
en détachant une feuille fanée.
La feuille en tombant rompit le miroir,
et toute image disparut à sa surface.
« Pourquoi troubler mes rêves,
pourquoi, sans cœur, me dérober
une minute de céleste béatitude ?
Oh ! j’ai longtemps souffert
de ne pouvoir contempler la douce image
que le temps à mon cœur ôta. »

Je me plaignais ainsi devant
l’acte méchant du vieux tremble.
Mais bientôt le miroir redevint lisse
et de ses sombres profondeurs s’avança
la même image, deux fois plus belle.
Et de nouveau, elle me tendit la main
amicalement. Amicalement
elle m’invitait du regard
à venir à sa rencontre.
Malheur ! une ombre obscurcit le tableau,
et je vis bientôt à ses pieds
un homme qui, charmé, pressait
sa main contre ses lèvres,
et elle tour à tour souriait et rougissait. –
Je ne voulus plus regarder alors,
je me sauvai de ces lieux, le cœur triste,
tandis le vieux tremble éclatait de rire.

Au bord de l’étang jamais je ne retournerai.
Des esprits malveillants y vivent !

Jet de dés : La poésie de Frans Gunnar Bengtsson

Le Suédois Frans Gunnar Bengtsson (1894-1954) est connu pour l’un des grands succès internationaux de la littérature de son pays, traduit en de nombreuses langues, le roman historique Orm le Rouge (Röde Orm), qui réunit deux volumes de 1941 et 1945 évoquant le temps des Vikings.

Sa biographie de Charles XII, parue en deux volumes en 1935 et 1936, est également très réputée en Suède. Parmi ses sources pour ce travail figure en bonne place l’Histoire de Charles XII de Voltaire.

C’est toutefois par un recueil de poèmes, Tärningkast (Jet de dés), que Bengtsson débuta sa carrière littéraire, en 1923. Ce recueil de facture classique est le seul volume de poésie qu’il ait publié. Les traductions qui suivent, pour la première fois en français, en sont tirées.

*

Jet de dés
(Tärningkast, 1923)

.

Rencontre rêvée (Drömt möte)

Était-ce illusion de mensongère Fortune
apparue en moi, un rêve à demi remémoré,
quand tes yeux m’attirèrent, gais et bruns,
et tes doux cheveux bouclaient sur ta joue ?

Ne nous sommes-nous rencontrés jadis, quand la Lune
fermait aimablement les yeux sur les jeux païens de l’amour,
au bord d’une mer onirique où les tritons soufflent dans des conques,
quand les notes de Pan emplissent le vent des vertes montagnes ?

J’étais un Argonaute ayant lâché sa rame,
toi, une vierge chalcidienne avec le pouvoir de charmer
depuis la plage des hommes de plus grande vertu que moi.

Vers toi, parmi les peupliers argentés, j’allai,
tandis qu’à l’orient lointain brillait le sillage de l’Argo,
quand naviguait Jason vers la toison d’or de Colchide.

*

La Vénus endormie (Den sovande Venus) [I-III : complet]

Tableau de Giorgione

I

Une nuit de brûlants tourments voluptueux t’a-t-elle conduite
sur une couche de fleurs à l’abri du soleil
pour reposer ta tendre joue contre ton bras
et défaire tes cheveux d’un blond cuivré mouillé ?

Comme un halo nacré autour des trésors de Golconde,
la lumière du jour enveloppe la splendeur de tes membres.
Aucun rêve ne va-t-il agiter le rythme de ton pouls
et t’éveiller ? Ce repos de midi durera-t-il ?

Ah ! dors. La végétation enclosant ton front
et ton bras courbé tel une vague contre le voile pourpre,
dors, ô déesse ! Ne rouvre pas tes yeux

qui, sans compassion, oppressent sous leur joug
les esclaves de ton pouvoir de reine,
tuent la paix et engendrent la haine entre les hommes !

II

Ils ne sont plus, les hommes que tu connus jadis,
sentinelles de ta beauté, tragédiens de ton royaume de roses.
Par l’herbe recouverts, ils sommeillent, comme des frères,
près de l’épée rouillée et de l’instrument rompu.

Ton cœur ne sait rien des souffrances que tu causas
à tes amants, qui sont morts. Le monde de tes rêves rougeoie
de processions d’éléphants arrivant du Sud
et de groupes de panthères de l’Orient des Baals.

Puis tu vois les schabraques flamboyantes,
la pompe royale, les tiares hautes comme des tours,
l’encens bleu et l’or en amphores bombées.

Sur des dos courbés tu marcheras nue
en oubliant le nom des enfants de l’écume,
parmi des étrangers qui invoquent Astaroth.

III

Soyez humbles, ô mortels ! Vous ne pouvez
élever ni sanctuaire ni place forte
pour le repos du cœur. Vos projets irrévocables
sont promptement vaincus par sa beauté.

L’adoration de tous les âges tourne autour d’elle,
tous les chants ont été composés à son éclat,
depuis que, pour l’odyssée du coquillage cyprien,
Poséidon porta la corne glauque à sa bouche.

Les hauts dieux qui habitaient l’Olympe
ont oublié le monde que voilaient les ombres du soir
et levé l’ancre vers des soleils plus jeunes.

Seule Vénus, la dormeuse, éternellement la même,
qui tue d’un sourire et cruellement embrasse,
connaît encore les prières que bégaient ses dévots.

*

Penthésilée (Penthesileia)

Ndt. La légende dit qu’Achille tomba amoureux de Penthésilée, reine des Amazones, au moment de la voir mourir du coup qu’il venait de lui porter à la bataille de Troie.

Immobile près de sa lance – comme si la Gorgone
l’avait atteint de l’indicible terreur
qui demeure derrière l’émeraude glacée de son regard –
se tient le fils de Pélée, incliné vers sa victime.

La terre chaude boit le sang, et la lune
répand ses rayons sur les traces de son amer exploit,
sur la cascade de cheveux d’où le casque est tombé
et le bouclier étendu tel un oreiller de bronze sous l’Amazone.

Pâle, le héros veille près de celle qu’a vaincue son épée,
la tueuse d’hommes, dont la forme, à présent inconsciente
et calme, à l’instant frémissait d’ardeur dans le feu du combat.

« Ô Aphrodite ! n’était-il, en un verdoyant pays,
une couche d’amour pour la combler d’autre façon
que le blême repos de la mort sur l’arène sanglante de Phrygie ! »

*

Les constellations (Stjärnbilderna)

Qui les a nommées ? Quand de gris prophètes,
en une cité recouverte à présent par les débris des siècles,
déchiffrèrent-ils les premier les énigmes du firmament
depuis la couronne briquetée des temples au pays d’Ur ?

En rêves sacrés virent-ils dans l’éther silencieux
les mythes rayonner d’un éclat sidéral
et, derrière les planètes errantes des sept sphères,
la procession des dieux aux maisons du zodiaque ?

Tout monument terrestre est devenu poussière sur la tombe
où repose le témoin des merveilles, avec sa baguette
dans une main desséchée contre la pourpre du manteau.

Mais elle reste claire, quand l’Hydre fend la mer
et que le Taureau mugit devant le glaive d’Orion,
la nuit de Chaldée pétrifiée dans son rêve.

*

Un chef viking (En Vikingahövding)

Au monastère d’Iona vint Olaf Kvaran, roi
de Dublin et de Northumbrie : « Non, moines,
ne craignez rien ! gris et courbé,
le roi ne porte plus le bouclier avec ses guerriers.

Il est las et transi, ne supporte plus qu’avec peine
les mailles de sa cotte, qui lui pèse dans sa marche.
Il veut rester ici – bien au chaud en écoutant
de bons chants et le récit de beaux miracles. »

– Notre maison est pure, ô roi. Seuls y résident
ceux qui honorent Dieu. Veux-tu descendre dans le fleuve
pour ton baptême et lustration, comme nous avons tous fait ?

– Je le veux, mon enfant ; ça ne me semble pas une bien grande épreuve.
– Alors tu seras à Dieu. – Bien. Je suis de la race d’Odin.
Ma route est sûre et, malgré Dieu, conduit aux portes du Valhalla. »

*

Le lion runique à Venise (Runelejonet i Venedig)

Ndt. Évocation de la statue dite « Lion du Pirée », qui se trouve depuis le dix-septième siècle à Venise. La statue comporte des inscriptions runiques, sans doute laissées par des Varègues au temps de la présence de ces Scandinaves dans l’empire byzantin.

Cette inscription rongée sur la pierre, d’un fier
exploit oublié dans les mers de l’est, est incomprise
où, autour de l’ancien siège des seigneurs de la mer,
la lagune s’émaille d’une blanche semaison d’étoiles.

Elle ne dit pas que les hautains messages du Doge
étaient portés de toutes parts quand l’éclat de Venise
était incomparable. Dans la majesté du marbre
ces écrits ont été gravés par des hommes de Svithiod.

Impuissante, la république de saint Marc dort.
Mais à ce calme où, faiblement, comme la musique des vagues
contre les gondoles, murmure encore son temps de gloire,

l’orage et le bruit des épées viennent depuis des royaumes disparus –
avec le nom du Hersir – « un bon laboureur de Viken,
qui voyagea loin, gagna de l’or, et mourut au combat ».

Lion du Pirée, à l’Arsenal de Venise.

*

Marco Polo

De retour à Venise chez les siens,
à peine Sire Marco se rappelle-t-il
le nom des pères de la cité, et pour lui les clameurs
de la place publique ne sont qu’un bourdonnement d’abeilles.

Il parle des pays qu’il a vu resplendir, raconte
comment il y a construit des villes, gouverné une riche province
et voyagé comme un prince, avec une suite de mandarins,
ambassadeur de Kubilaï, khan de la Chine.

Sur la place on rit beaucoup : « Il est fou !
C’est un sacré moussaillon, rêveur et sot ! »
On l’applaudit : « Beau mensonge, Il Milione1 ! »

Sire Marco sourit : – Kubilaï pensait de même
quand je lui racontais l’Occident, parmi le vol des hérons,
le long des saules du Hwang Ho2 sous la lune du Cathay.

1 Il Milione : Titre italien du livre de Marco Polo. Selon certains, ce titre, « Le million », dérive justement d’un surnom donné à l’explorateur par les Italiens qui pensaient que ses récits étaient exagérés. Mais l’origine reste incertaine.

2 Hwang Ho : Le fleuve Jaune. Selon la graphie en usage aujourd’hui : Huang He.

*

Bartolommeo Colleoni

Statue par Verrocchio

Droit sur son cheval, sa lourde cuirasse
ne lui pesant guère, casque entaillé, profil d’aigle,
il éternise dans les sombres lignes du bronze
un génie de la guerre conduit par la tempête.

Comme le bélier détruit les murs dans sa course,
comme l’éclair fend même les rochers,
l’armée conjurée par le pouvoir de sa volonté
traversait, massive, douves, lances et flèches.

Fut-il le condottiere incomparable ?
Quels châteaux conquit-il, quelles frontières
jura-t-il de défendre en tant que commandant ?

N’est-ce pas l’âme de l’artiste qui, plus que lui,
força le bronze à refléter ce caractère de lion ? –
Verrocchio se vit lui-même. Son image est vraie.

*

Dans l’Allée des Tisserands (Vid Vävarnas Gränd)

Ndt. L’indication de lieu et de date à la fin du poème fait connaître qu’en son sens littéral le poème est une description de la Webergasse de Dresde à l’époque de Weimar.

With the sweet of the sins of old ages,
wilt thou satiate thy soul as of yore?
Too sweet is the rind, say the sages,
too bitter the core.

Swinburne : Dolores

Souillée, impure, se dissipe la lumière
de ce jour d’automne, en vapeur de cave.
Une grise moisissure paraît où suinte
la froide humidité sur la pierre des murs.
Un air mort, auquel se mêlent des relents d’ordures,
est l’haleine de la putréfaction, soufflée
vers tout ce qui vit et respire aujourd’hui
dans l’Allée des Tisserands.

Où sont-ils, les hommes qui tissaient
dans l’Allée des Tisserands ? Partis,
avec l’application que demandait leur travail
et le savoir-faire que leurs mains comprenaient.
Ils quittèrent l’ouvrage et la navette
quand le soir les libéra,
ils marchèrent en boitillant vers le soleil
et ne revinrent jamais.

Ils ont laissé leur place, les vieux,
à des hommes d’une autre guilde,
qui ne déposent rien dans les granges,
ne récoltent ni ne sèment ;
qui ne viennent ici que pour trouver
la volupté chaude, l’ivresse du désir
en la mer de feu dont les flammes crépitent
dans la maison du péché.

Ils cherchent le feu de la vie, qui tue.
Tous se tournent avec nostalgie
vers le flot de lumière rongeur qui coule
entre les miroirs, l’acier et le ciment,
où le plaisir, séduisant et nu,
est obéi, salué comme un dieu
parmi les parfums et la puanteur de cloaque
dans l’Allée des Tisserands.

Ici se nourrit l’appétit qui mord
comme le feu dans le tumulte du sang.
Ce sont les rites de l’Isis memphite
et le culte éphésien de Diane
que désirent les foules affamées,
dont la vie part en fumée
depuis que les furieux approchèrent
la première fois les genoux des déesses.

L’avidité qu’excite, qu’enflamme
le plaisir des instants d’ivresse,
n’est qu’un fleuve sur des plages désertes
et une tempête sur une côte inhabitée ;
car, ainsi que des fleurs rouges de tombeau,
les instincts poussent sur la chair pourrissante
des esclaves torturés du péché
dont l’âme est morte.

L’espoir qui cuirasse contre la souffrance,
la foi qui donne une force d’acier,
sont des mythes de mondes étrangers,
entendus dans une langue inconnue –
des contes dont la lecture est terminée,
de petits noms tirés d’une légende jaunie,
des reliques du passé, que l’on ne connaît plus
dans l’Allée des Tisserands.

Leur nostalgie ne sera pas libérée,
leurs appels ne prendront jamais fin
avant que soit détruite la dernière relique
et baisé l’ultime péché mortel ;
quand Isis pour les désirs des nuits du feu
aura relevé la gaze couvrant ses traits
et qu’ils regarderont muets dans les mystères
où réside le néant.

Mais ils ne savent pas encore
quand sonnera l’heure ; ils ferment les yeux
sur tout ce qui ne peut tenir dans l’instant
du vol vacillant des heures.
Et la forme recroquevillée qui rampa
dans ces haillons jusqu’au foyer de l’orgie
ne les trouble guère : elle criera
en vain pour leur attention.

Les fers dans lesquels l’humanité devra
marcher attachée vers le Ragnarök fuligineux,
deviennent ici des serpentins se tortillant
joyeusement parmi les pieds des danseurs.
Sont-ce là ceux qui reçurent le privilège
d’être, quand la terre se tord de douleur,
épargnés par la colère d’en haut,
dans l’Allée des Tisserands ?

Dansaient-ils quand la nuit était consumée
par une frémissante lamentation d’agonie
face à la grise hécatombe, attendue
comme offrande au dieu des armées –
quand Yahvé se mit en marche pour abattre
tous les premiers-nés, et que la moisson fut riche ?
Trouva-t-il les portes des pécheurs marquées
par un sang salvateur ?

Ils n’osent regarder derrière eux
de peur de voir leur moi assassiné.
Avec des visages pâlis par les veilles
provoquées par des jours de narcose et de néant,
ils accourent ici, où ils peuvent encore chercher
dans le fleuve dissolvant des nuits
un violon, un verre et une fille de joie,
un rire et un rêve.

Seront-ils conduits au jugement et condamnés
à poursuivre sans espoir, pour l’éternité,
les visions fuyantes et rêvées
du plaisir, qui n’est rien d’autre
que de l’air vide ? Ou l’étincelle brille-t-elle
qui réduira le péché en cendres
quand une averse du feu de Sodome éclatera
sur l’Allée des Tisserands ?

Dresde 1922

*

Ballade de mon cœur (En ballad om mitt hjärta)

J’ai dit à mon cœur : « Silence ! Tais-toi !
Que veux-tu donc ? Arrête de rêver !
Tu dormais si bien : comment as-tu pu gâcher
cette paix profonde sur la rivière crépusculeuse du repos ?
Qu’est-ce qui t’a réveillé ? Un rêve étrange en toi
a-t-il ensorcelé ton sang ? »
    Mon cœur dit : « Ne parle pas de repos !
La foi de mon amour est plus que ton intelligence
et m’est plus chère
que le repos ;
je veux voler vers elle, vivre avec elle ! »

Je dis tristement : « Pauvre égaré !
Ta foi est fausse ; crois-moi, qui suis raisonnable.
Il n’est point pour toi de trèfle à récolter
dans le pays d’arc-en-ciel des beaux rêves d’amour.
Tu cours à des fantômes arrachés de toi.
Ah ! tout est vide de l’autre côté de l’horizon. »
    Mon cœur dit seulement : « Ma seule consolation
se trouve dans son visage et sa voix.
Ce que le rêve a semé
va pousser, quand j’aurai atteint
sa bouche, sa joue et son sein. »

Je dis : « Ah ! combien de fois ne t’ai-je pas pressé
de détruire et d’ensevelir profondément
cette adoration égarée, impie qui dépose
des guirlandes d’offrande aux pieds d’une mortelle.
Car tu ne dois avoir d’autres dieux
que moi ! Ô mon cœur, change ! fais pénitence ! »
    Mais mon cœur répondit : « J’ai dit bonne nuit
à la foi en Dieu. Ma foi se forme
de jeux et de chansons
et de la caresse de ses mains
et de la lumière de ses yeux et du rire de ses lèvres ! »

Je dis : « Cœur, laisse-moi chanter pour toi !
Peut-être, possédé par ton agitation, te calmera
le son des vieux rythmes si je te distrais
avec le rouge carnaval des cœurs d’antan.
Oublie-toi dans les chansons du passé
chantant les souffrances finies de ceux qui sont morts ! »
    « Oui, dit mon cœur, chante les noms dont se paraient
les plus passionnément aimées de celles qui ne sont plus !
Tout le beau qui fut
est devenu poussière. Seuls les noms restent.
Et de chaque nom aimé, Elle renaît. »

Je dis : « Dis-moi, que peux-tu donner
de roses rouges ou de nobles bijoux –
de tout ce qu’un monarque de Judée fou d’amour
offrit pour lui faire sa cour à la Sulamite ?
Ô cœur aveugle, brise en éclats ton rêve
et souffre avec patience la pauvreté qui te fut impartie ! »
    Mais le cœur dit seulement : « Mille fois
plus chère que les bijoux m’est la forme de mon rêve.
Si d’autres ont offert
nom, réputation, or, resplendissants –
moi, en me donnant moi-même, j’ai tout donné. »

Alors je me mis en colère et dis sèchement : « Assez !
Ça suffit ! Tu réclames depuis trop longtemps !
Je vais lui dire, sans rien dissimuler,
tout ce que tu as trahi.
Elle va entendre à quel point tu es, au fond,
incorrigible. Elle rira bien, alors ! »
    Alors mon cœur frétilla : « Qu’attends-tu ?
Tu devrais déjà être à sa porte.
Oh ! quand elle sourit !
Mais ne tarde plus !
Dépêchons ! Allez ! Allez ! »

*

Avril (April)

Où te caches-tu, sylphe d’avril ? La main
du noroît t’a-t-elle frappé, la neige atteint ?
Dans la forêt où tu vaguais pieds nus,
restait-il encore de la glace rugueuse du côté sud
des congères grises ? As-tu été pris dans les filets
de jours durs au regard de givre bleu ?
Où quelques pâles rayons égarés tombent
sur le sol broussailleux – où la voix claire
de l’hirondelle des champs trémule –,
je peux imaginer que, caché dans l’ombre,
les bras pressés contre ta tendre poitrine,
dans une attente soumise tu souris vers le soleil.

Tu n’es pas resté avec tes sœurs dans le rond3,
dans une vallée de printemps ombreuse et bleue
où le givre ne reste jamais longtemps sur le sol
et la nuit glisse légère sur ses ailes.
De belles fleurs les parent ; à toi seul aucune ne fut donnée :
pour ton hardi départ, aucune récompense.
Ton jardin délicieux a-t-il été pillé par un ennemi ?
Quelqu’un de plus fort que toi disperse-t-il
l’haleine que tu soufflas sur les jeunes plants et les graines ?
Parviens-tu seulement, l’œil baigné de larmes et confondu,
à t’insinuer dans les halliers pour, de tes doigts minces,
des bourgeons glacés secouer la neige piquante comme des aiguilles ?

Tu souris pourtant, avec des yeux sans peur,
bien que les bourrasques te fouettent et la gelée t’atteigne.
Tu sais que tu seras bientôt dans une clairière
à la lumière caressante, les chevilles couvertes
d’herbe duveteuse, et que tu laisseras le vent sécher
les derniers reste d’humidité dans tes cheveux châtain.
Alors vivra le silence tout entier qui flotte
avec révérence autour de toi, seulement troublé par
le bruit des sabots rapides d’un chevreuil aux yeux brillants.
Tu te vois peut-être en songe rompre
un rameau de bouleau et passer sur tes lèvres
ses feuilles collantes, à demi écloses.

3 dans le rond : Allusion au rond ou cercle des fées, ces formations fongueuses circulaires des bois, supposées être les marques d’une danse de fées.

*

Ah ! si j’étais roi (Ack, om jag vore kung)

Ah ! si j’étais roi, oui,
et non un banal poète –
un véritable roi
avec bourse pleine
et logis à sept pièces,
j’irais ouvrir
la porte où tu te trouves.
Les ministres devraient attendre
en jouant au solitaire.

Et si j’avais un diadème d’or,
un vrai, parfait pour sa fonction,
un diadème magnifique
à la taille de ton front et de tes cheveux,
je sertirais ce diadème
de sept pierres précieuses
et te le donnerais, et personne
ne le porterait que toi.

Et si j’avais un royaume –
ni trop grand ni trop petit,
avec des douves et un mur,
de la végétation,
et un cadenas sur le portail –,
oui, si j’avais un tel royaume,
tu viendrais avec moi
et, le pont une fois traversé,
aussitôt je le démolirais.

Et si je connaissais la forêt
où Juin réside toujours,
nous irions tous les deux
là-bas sur la pointe des pieds,
avec de la rosée sur nos souliers.
Et si Juin nous disait :
« Vous ne pouvez rester ! » –
nous lui dirions gentiment : « Pardon,
c’est seulement nous ! »

Et si je connaissais une chanson,
légère comme un vol de papillon,
des rêves et des jeux
viendraient à toi toujours,
comme c’est coutume avec belles chansons.
Et si le chant apportait de la joie
dans tes yeux éclaircis,
il resterait toujours près de toi
dans la maison de verdure.

Et si j’avais un cœur
(Que dire du genre d’imbécile
qui n’apprend
ce qu’est l’amour que
dans les rimes d’un livre !),
mais si j’avais pourtant
un cœur fort et grand,
je n’hésiterais pas une seconde :
tu l’aurais tout entier.

*

Ode de novembre (Novemberode)

Si je pouvais te donner ce que mon désir
voudrait le plus offrir – tout ce qui, indiciblement,
a fui comme un nuage par le vent emporté –
tout ce qui d’une calme nuit de printemps et de la verdure d’été
fut trouvé le plus chaud et le plus prometteur :
si j’avais pu saisir le murmure des frondaisons et
la lumière du soir, dans leur flottement, et si le vent avait balayé
les lourdes odeurs de hallier le long de mon chemin,
alors j’aurais pu pénétrer où les ombres tressent
un cercle magique, et amasser des trésors
et les lier en chansons pour te les offrir.

Mais la verte splendeur de l’été s’est effacée
des arbres, et la terre est abandonnée
à la pluie âpre, à la morte semaille des feuilles ;
et tu es toi-même un mois de fleurs disparu,
accompli, clair comme le souvenir, et jamais atteint.
Forme vaporeuse, grise, l’année poursuit sa route,
serrant contre soi son châle glacé,
et frissonne impuissante dans sa fièvre.
La lumière qui caressait tes cheveux est éteinte,
mortes les feuillent qui brillaient près de ta joue,
et dur le vent auquel tu tendais les bras.

« Te comparerai-je à un jour d’été ? » –
Comme lui tu brillais, comme lui tu es passée ;
et le monde de mes rêves poussait riche et grand,
né du tremblement dans les pulsations du cœur,
sous cette clarté dans tes yeux.
À toi et à ce que tu m’as offert se mêlent
dans ma mémoire tout ce qui avait éclos et s’est fané,
toute image que tu aimais, toute chanson que tu écoutais ;
et quand en rêve je respire ta présence,
tu es un jour d’été tenant dans ses bras
le gaillet jaune, la menthe et le millepertuis.

Près d’une lente rivière aux couleurs de crépuscule,
tu écoutes les murmures depuis la rive luxuriante,
et de longues tiges s’inclinent vers ta main –
au-delà des frontières des noires forêts fatidiques,
au pays de tous les rêves non réalisés.
Là-bas, où les douleurs sont embrassées ensemble
et où, traversant les solitudes de l’âme, coule
un torrent printanier, jailli d’un sol libéré du gel –
j’ai marché. À présent sont étrangement silencieuses
les harpes pincées pour produire de beaux rêves,
et le cœur est lourd de paroles glacées.