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La nuit des vampires et autres poèmes de Gustaf Uddgren

Avec nos présentes traductions du poète suédois Gustaf Uddgren (1865-1927), nous poursuivons notre série de « Strindbergiana », dans la continuation notamment de traductions de poésie de Tor Hedberg (ici) qui, en tant que directeur du Théâtre dramatique national à Stockholm, contribua à établir le théâtre de Strindberg sur la scène suédoise.

(Parmi nos premières traductions pour ce blog, figurent deux textes de Strindberg tirés de son Livre bleu qui se trouvent aujourd’hui ensevelies dans les couches anciennes, profondes de cette bibliothèque, ici.)

Gustaf Uddgren, qui fréquenta Strindberg, est l’auteur de deux ouvrages biographiques, parus en 1909 et 1912. Ces ouvrages comportent en particulier des entretiens qu’Uddgren eut avec Strindberg à différentes périodes de sa vie et qui donnent une vue synoptique de l’évolution de la pensée de l’auteur. L’intérêt de ces ouvrages a conduit à une traduction anglaise en un volume, Strindberg the Man, par Axel Johan Uppvall, publiée à Boston en 1920.

En outre, Uddgren fut associé à la réalisation des premiers films tirés du théâtre de Strindberg, en tant que scénariste. C’est son épouse, Ana Hofman-Uddgren, première femme réalisatrice suédoise, qui dirigea ces films, portant à l’écran en 1912 les pièces Mademoiselle Julie et Le père. Des six films d’Ana Hofman, il ne reste que Le père, les autres sont aujourd’hui perdus.

L’œuvre de Gustaf Uddgren en tant qu’écrivain est diverse mais relativement peu abondante. Il eut en revanche une activité journalistique intense. On a de lui, outre ses livres de témoignage sur Strindberg, deux recueils de poèmes, l’un en vers, l’autre en prose, qui nous ont servi pour les traductions qui suivent, quelques nouvelles et courtes pièces de théâtre, d’autres témoignages sur la bohème littéraire et artistique, suédoise (Stockholmsbohême, 1912 [Bohème de Stockholm]) et internationale (Skuggan som stal hans själ: Skildring ur den internationella konstnärsbohêmen, 1917 [L’ombre qui vola son âme : Description de la bohème internationale] : c’est à Berlin, dans les cercles de la bohême « internationale », qu’Uddgren rencontra Strindberg), en plus de recueils de ses articles journalistiques, de critique littéraire et artistique.

Son premier recueil poétique, Le retour de Balder et autres poèmes, de 1895, comporte un long poème de cinquante pages, « Le retour de Balder », et des poèmes dits « lyriques », la plupart en vers classiques, quelques-uns en vers libres, parmi lesquels nous avons procédé à notre choix. Le second, Acherontia : Poèmes en prose, est de 1902 ; nous avons retenu quatre poèmes, dont celui qui donne son titre au présent billet, et dont le dernier, plus long, se situe entre la prose poétique et la nouvelle fantastique.

*

Le retour de Balder et autres poèmes
(Balders återkomst och andra dikter, 1895)

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Le monde était silencieux… (Då världen i tystnad legat…)

Le monde était silencieux,
immobile autour du château de mes pensées ;
les choses gardaient leurs paroles pour elles-mêmes,
toutes les fois que j’écoutais.

Ce ne sont pas leurs pensées de mots que je voulais entendre,
leur cœur ne s’y trouve pas,
je tendais l’oreille vers elles
pour percevoir autre chose :

cela, cela qu’elles voudraient
tant dire en paroles,
leur véritable étoile de pensées,
invisible depuis une terre plongée dans le malheur.

*

Ne parle pas ! Laisse-moi me rappeler… (Tyst! Låt mig minnas hur det var…)

Ndt. Le public ignorant rapportera forcément ce poème sur l’inconscient à la psychanalyse freudienne, bien que le poème précède de quelques années les premiers livres psychanalytiques du médecin. Le lecteur cultivé sait quant à lui que l’inconscient était depuis longtemps un thème de la philosophie européenne, au moins depuis Schopenhauer et Hartmann.

Ne parle pas ! Laisse-moi me rappeler comment c’était.
Que ma pensée ne passe pas trop vite à autre chose !
J’entendis quelqu’un prononcer des paroles sans sons
quand, au fond de moi, une cloche d’accord sonna ;
cela m’ouvrit d’un coup d’immenses étendues,
j’entendis d’inoubliables harmonies.

Ô âme toujours cherchée à l’intérieur de mon âme,
alors je te trouvai. Mais comment était-ce ?
Ma mémoire ne peut le décrire avec des mots,
car cela survint comme lorsqu’on est soudain
éveillé d’un rêve douloureux
pour contempler le jour avec des yeux nouveaux.

C’est quelque chose que je pressentais depuis longtemps,
je savais bien que l’âme ne s’arrête pas là
où l’inconscient commence et
où la clarté fait place à l’obscurité ;
je savais qu’il existait quelque chose derrière toi,
chemin conscient, superficiel de mes pensées.

N’as-tu pas toujours dirigé mes actes,
pensée impensée que je connais maintenant,
que je connais mais ne peux dominer de mon vouloir ?
Car en moi tu coulais en secret comme du sang,
tu me forçais par ta grande puissance secrète
à dire des paroles que de moi-même je n’aurais dites.

Ô toi, l’être de ma réalité, mon véritable moi,
quand je te vis, en moi se fit le jour,
un chant printanier s’exhala de ma bouche par le soleil argentée :
à l’intérieur de moi je trouvai la source profonde
d’où je pourrais puiser à pleines mains
d’incommensurables trésors d’amour à partager.

Ah ! toi, mon âme dans mon âme,
comment puis-je bien te nommer ?
N’es-tu pas le cœur qui bat en moi,
n’es-tu pas le chemin secret de ma destinée,
cela qui ne peut être vaincu par quoi que ce soit ?…
Ô tu es Dieu ! s’il existe un Dieu.

*

Comme une blanche neige virginale… (Som vit jungfrulig snö…)

Comme une blanche neige virginale
tomba son amour
sur l’île solitaire de mon cœur,
où rivière rapide elle coula.

Tout devint si clair et calme.
La rivière trouva sa consolation dans la mer.
– Brillante neige argentée, comme tu pèses
sur mon sein de marbre.

*

Contre la voûte obscure de la nuit du monde… (Mot världsnattens djupsvarta valv…)

Contre la voûte obscure de la nuit du monde
je me tenais, figure blanche comme l’albâtre,
la terre à moitié sous mes pieds
qui écrasaient tout ce qu’ils foulaient.

La tristesse terrestre me paraissait infime ;
moi, le chagrin de l’univers, j’étais puissant
et je déchirai de mes yeux le voile de la petitesse :
je te vis, infinité, dans ta splendeur.

Mes yeux se réjouirent de tes nombreux soleils,
je rayonnais de sourires comme eux,
mais quand je voulus m’emparer de leur joie
il ne leur fut plus possible de sourire.

Je voulais rire, rire, rire
comme le monde, de la terre si fière de sa petitesse,
qui n’avait jamais pu comprendre sa propre parole,
encore moins déchiffrer celle, puissante, de l’univers.

Quand je les vis tous laisser pleuvoir
leurs larmes comme une pluie d’or,
je sus aussi pourquoi ils pleuraient,
car je souffrais la même douleur qu’eux.

Alors je voulus pleurer, pleurer, pleurer
des larmes d’argent dans la gaze noire de la nuit,
car je ne pouvais leur pardonner
d’avoir oublié mon amour si grand et consolant.

Oh ! éternellement rire, rire, rire,
oh ! éternellement pleurer, pleurer, pleurer,
de ce que la terre ne peut comprendre
tout ce que l’amour peut pardonner.

*

Ô solitude, grande bienfaitrice… (O ensamhet, du stora…)

Ô solitude,
grande bienfaitrice de l’humanité, de nos temps méconnue,
solitude dans la nature
le plus souvent peut-être sur des mers inconnues, sans chemins,
sainte solitude,
pourquoi t’aimé-je autant ?

Pourquoi donc ai-je fui
tous les lieux qui m’étaient chers,
mon Gethsémani baigné de larmes
où je menais le dur combat contre les ténèbres de mon âme,
fui tout ce qui disait mon nom avec amour ?
Pourquoi t’ai-je fuie, bien-aimée humanité,
toi pour qui je voudrais sacrifier ma vie,
toi qui m’est tout, mon idole ?

Quand je pénétrai
dans les rues bruyantes
et vis ces milliers de gens
se croiser hâtivement avec indifférence,
oh ! mon âme fut remplie
de tant de christique douleur ;
je vis mes frères, mes sœurs
me passer avec des visages creusés de soucis,
empressés de s’acquérir le seul minimum vital,
oubliant leur propre grandeur,
leurs admirables forces créatrices de divinités.
Je voyais les animaux, sauvages comme domestiques,
vivre heureux au banquet de la nature,
contents de ce qui est,
et pourvoir à tout ce qui doit venir,
– tandis que les êtres qui m’étaient le plus chers périssaient de la faim.

Alors je fus pris d’une irrépressible nostalgie
de la grande Solitude,
de la solitude au large, sur la mer sans hommes.
Je préférais affronter, au loin,
les tempêtes et les vagues déchaînées
que regarder avec des yeux voilés de larmes
l’amer combat des hommes.

Près de toi,
éloquente et silencieuse solitude,
je regagnai la foi dans l’avenir de l’humanité,
la foi en moi-même.

Les vagues de la mer du Nord, furieux berserkers,
devant l’élévation de mon esprit tombèrent à genoux,
les démons des tempêtes ne pouvaient me détruire
car ma puissante main de seigneur
plongea la nature tout entière dans une dévote admiration.
Les vagues m’adorèrent, moi l’homme au corps faible, à l’âme forte,
qui portais dans ma volonté la grande merveille de l’avenir.

Toi la première,
grande Solitude de la nature,
me fis voir la grandeur oubliée de l’homme,
me fis voir la belle auréole sainte
qui rayonne autour de chaque front humain,
d’homme comme de femme,
du mendiant comme du roi,
du bon et vertueux
comme de celui qui s’est plongé dans les vices et le crime.

C’est pourquoi, Solitude,
j’aime rester avec toi,
car tu m’appris la grandeur
et la dignité d’être homme.

*

Alors j’entendis les rêves sombres et verts des forêts… (Då hörde jag skogarnes mörkgröna drömmar…)

Alors j’entendis les rêves sombres et verts des forêts
là où sous l’ombre des ramures coulaient des ruisseaux dans la mousse,
où dans la frondaison des arbres le vent chantait sa complainte,
où le cri plaintif de la hase semblait une imitation d’enfant.

Mais la forêt ne rêvait qu’aux temps de la forêt primitive
avant les dévastations causées par l’affairement des hommes,
rêvait à son innocence quand nul chemin encore n’avait été frayé,
quand elle possédait encore sa paix des pays d’été.

J’étais debout et j’écoutais l’histoire des mousses de la source,
jusqu’à ce que je ne pusse plus supporter leur nostalgie,
je ne voulais pas être la seule cause de trouble,
je sentais le secret miraculeux de la nature.

Alors je laissai la mousse me recouvrir,
elle s’étendit lentement sur mon corps,
enroula ses bras tendres autour de moi –
car les rêves de la forêt étaient aussi les miens.

Et les arbres ne me considéraient plus comme étranger,
mon agitation d’homme ne leur faisait plus peur,
ils virent que j’étais leur frère d’adoption,
que j’avais en moi le cœur de la forêt primitive.

Et je sentis à travers mes pieds comme un flot de sève,
était-ce réel ou bien un simple rêve fugace :
ai-je tété les sucs de ma vie au sein de ma mère la terre ?
suis-je devenu un roi de la forêt, à la couronne de frondaison ?

*

Le gris assis dans le nuage… (Det gråa som därinne i molnen satt…)

Le gris assis dans le nuage
m’en avait toujours parlé, m’avait promis
de me le donner avant de mourir,
car il ne désirait rien tant que de voir sourire la mer.

Immobile, j’attendais,
mais en vain, car tout resta comme avant,
et je sentis que mes bras, ma tête, mes jambes
vivaient chacun pour soi dans leur propre lumière.

J’essayai d’ôter de moi le lourd brouillard
qui m’avait recouvert pendant la nuit,
mais il pesait toujours aussi lourd, aussi lourd
sur mon cœur qui aspirait à redevenir jeune.

Quand j’entendis quelqu’un, très loin, sangloter,
je ne parvins qu’à lever la tête ;
je regardai partout autour de moi,
car on m’avait… on m’avait promis quelque chose ?

*

En crépitant de joie, le train sillonne… (Glädjerasslande brusar tåget fram…)

Ndt. Uddgren passa une partie de l’année 1892 aux États-Unis, à Chicago, où il travailla pour la presse de langue suédoise. Voyez, pour des thèmes américains dans la poésie de langue suédoise, nos traductions de poésie suédo-américaine, dont le second billet se trouve ici.

En crépitant de joie, le train sillonne
les prairies sans fin du Texas, semblables à la mer.

Longeant le soleil, le voyage s’émaille des exclamations
et plaisanteries d’un groupe de fermiers bavardant, riant fort.

Ô jeunes filles aux yeux sombres, si j’avais un cheval d’acier,
comme nous galoperions sur l’ondoyante prairie !

Mes rêves d’amour vous feraient sourire,
vous trouveriez la vie belle, et le voyage court.

*

Qu’ai-je fait pour mériter ces ténèbres… (Varför har jag allt detta mörker förtjenat…)

Qu’ai-je fait pour mériter ces ténèbres,
moi qui ai recueilli toutes les harmonies,
moi qui n’ai vécu que pour l’amour,
qui suis plein de souffrance divine ?
Tout mon être rayonne de lumière,
pourtant je ne peux trouver la maison
où ma bien-aimée en vain m’attend.
Je vais de tous côtés et regarde
à toutes les fenêtres, à toutes les portes,
mais je ne trouve plus rien comme avant.
Tout est si étranger, inconnu, froid,
et m’apparaît sous une apparence nouvelle.
Des femmes aux doigts blancs sont assises,
mais autour de chacune d’elles s’enroule un serpent sifflant,
en aucune ne coule un sang rouge et bouillant,
elles sont toutes pétrifiées, mortes.

*

Mon sang coule (Mitt blod förrinner)

Souvent tu viens à moi
avec des parfums de linnées boréales
et des sons légers de cymbales.

Mais quand tu pars,
je vois un aigle altier
s’envoler vers l’azur :
un cœur seul
saigne dans sa serre puissante,
saigne de bonheur.

*

Nuit en mer (Natt på havet)

Entre deux vagues tristes
sous la nuit froide j’étais étendu,
je sentais leur tourment
et taisais ma propre peine.

Des lunes pâles, alors, montèrent
lentement de la mer, l’une après l’autre ;
et, ensevelie dans les nuées gris-bleu,
une verte aurore boréale s’y frayait un passage.

*

Larmes sèches (Torra tårar)

Les yeux me brûlent de larmes sèches,
sèches comme les derniers asters de l’automne.
Pourquoi, pourquoi t’ai-je connue ?
La flamme crépite autour du bois fragile.

Quand en toi je cherchai les flammes de la vie,
mon cœur tomba parmi les glaces brisées.
L’écume sanglante des vagues vertes comme du venin
n’apaise point la souffrance du dernier soleil.

Si mes larmes n’étaient pas sèches,
avec du soufre et du feu je consumerais
tes membres comme une nouvelle Gomorrhe !
La seule récompense de l’amour est d’oublier.

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Acherontia : Poèmes en prose
(Acherontia: Prosadikter, 1902)

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Le géant de la nuit (Nattens jätte)

Je marchais seul dans une ville déserte. Tout était noir autour de moi, je sentais seulement en moi-même un reste de lumière et de chaleur.

Au bout d’un moment, je vis à quelque distance une ombre qui pouvait être celle d’un homme. Alors mes mains devinrent chaudes et des rayons clairs jaillirent de mes yeux.

Les bras tendus, j’allai à la rencontre de cette ombre. Mais mes bras se refermèrent sur le néant, une ombre vide me traversa et disparut dans la nuit derrière mon dos.

Chaque fois que j’éprouvais une déception, le vent devenait plus froid. Bien que mes pieds enflassent, je continuais de marcher. Jusqu’à ce que je ne visse plus de ciel.

« N’y a-t-il donc dans cette ville personne qui ait une chaude poitrine ? N’y a-t-il personne qui veuille accepter le don de mon cœur et me libère de ma souffrance ? »

Puis je tendis les mains au-dessus de ma tête, elles semblèrent des flambeaux grimaçant contre les pignons des maisons. Mes lèvres s’ouvrirent, dures, aucun son ne put les franchir, mais les pierres des murs et de la rue partirent d’un grand éclat de rire sarcastique et dissonant.

Les fenêtres se mirent à cliqueter, et les murs à pencher et plier jusqu’à déferler en grandes vagues, si bien que les maisons pressaient de désespoir leurs toits les uns contre les autres.

La rue s’amollit sous mes pas. Mes pieds devinrent si grands que j’arrivais à peine à les soulever. Je faisais de mon mieux pour continuer ma route mais ne pouvais plus avancer. Je piétinai sur place, jusqu’à ce que la ville fût tout entière sous mes semelles.

*

Le sombre vainqueur (Den dystre segrare)

Je me tenais un jour devant l’étroite porte noire près de laquelle un vent fétide souffle en permanence. Il semble que cette porte soit toujours à l’ombre de quelque chose, car le soleil ne l’éclaire jamais.

Sans angoisse ni dégoût, j’avançai et ouvris la porte. Mon cœur était arraché et pendillait, se desséchant, en dehors de ma poitrine.

Devant moi s’étendait une plaine immense. De part et d’autre de moi se trouvaient de longs murs qui s’écartaient si abruptement que mes yeux se tournèrent chacun, au sein des orbites, dans une direction opposée. Faisant quelques pas en avant, je ressentis une grande douleur, comme si j’étais tombé d’une hauteur considérable.

Quand je fus avancé dans la plaine, un paradis poussa du sol en silence. C’étaient seulement des fleurs qui, dépourvues de tiges, reposaient directement à la surface humide de la terre. Elles étaient grandes comme des fontaines et molles comme du vieux satin.

Ce n’est qu’après les avoir longtemps considérées que je vis que chacune d’elles possédait sa couleur spéciale. Il y en avait de jaunes, de rouges, de bleues, mais toutes profondément sombres comme une sonnerie d’horloge à l’intérieur de la terre.

Et, montant de l’une de ces fleurs, j’entendis une voix qui demandait :

« Toi qui fais un bruit si strident, pourquoi nous infliges-tu ta présence ? »

Je répondis d’une voix douce :

« Je suis venu offrir à ton calice ce qui s’est fané dans les champs de ma poitrine. »

Et je cueillis la fleur bleue qui poussait dans la blessure à mon côté gauche et la laissai tomber dans la fontaine près de moi.

Alors le silence enchanté prit fin et les grandes fleurs commencèrent à se balancer toutes ensemble en chantant un hymne de notes sombres au soleil de la nuit.

Mais je m’en allai, dans une joie mélancolique, et cherchai le chemin qui me ramènerait au monde où l’on craint encore la mort.

Quand je portai les yeux vers la plaie encore ouverte dans mon sein, mes pieds trouvèrent d’eux-mêmes le chemin.

*

La nuit des vampires (Vampyrernas natt)

Un nuage, lourd d’une boue grisâtre et bleuâtre, avec de longs drapés pendants flotte au-dessus de la ville immense.

Au loin, il se fait déchirer par les toits piquants des maisons, et les gouttes piriformes attachées comme des perles bleu-sombre au bord des drapés, tombent en grandes grappes et disparaissent sans bruit dans les profondeurs.

Une bande de jour, pâle comme un cri étouffé, brille à travers les fissures du nuage. Mais le cri même se tait. Une distante sonnerie d’horloge répand une paix silencieuse sur l’agitation et le bruit. Les feuilles mortes de ce soir d’automne tombent lentement sur la ville, se posant comme des ombres profondes au bord des maisons.

Quand tout est couvert de feuilles flétries, un frémissement se fait sentir, comme si quelque chose s’efforçait de sortir de ces masses sombres, qui s’agitent par endroits. Soudain la surface en est crevée en plusieurs points, et des surgeons d’arbre calcinés poussent haut leurs sommets pointus.

D’autres surgeons sortent du sol, de plus en plus nombreux. Ils deviennent de plus en plus grands. Ils se changent en arbres aux branches noueuses, aux couronnes puissantes, qui haut dans le ciel sombre, vert-bleu, s’entrelacent jusqu’à couvrir toute la ville d’une voûte épaisse, comme d’une forêt vierge infranchissable.

Là-haut, de la confusion des branches noires entrelacées sortent des essaims de grandes créatures aux larges ailes, volant en tous sens sous la couronne des arbres de la forêt. Leur vol silencieux décrit de longs zigzags et, quand il s’oriente vers la terre, on voit des yeux verts de venin luire dans leurs petites têtes pointues.

Régulièrement, l’une ou l’autre de ces créatures se précipite la tête en avant dans la mer de la mégalopole, comme les mouettes quand elles aperçoivent une proie. Elles disparaissent alors un moment parmi les maisons, puis leur vol reprend son ascension jusqu’à ce qu’elles se fondent dans l’obscurité des branches noires.

Mais le promeneur solitaire qui marche fatigué sur le trottoir, sent le souffle d’air glacé qu’elles produisent autour d’elles. Et s’il avance jusqu’à l’endroit d’où l’étrange créature s’est envolée, il trouve le cadavre d’un homme, dans le cou duquel s’ouvre une plaie aux lèvres rouges.

*

L’Autre (Den Andre)

Fragment de récit

Je ne me rappelle pas précisément comment cela se passa, la première fois que je fis attention à lui.

Il arrive souvent, quand on se trouve parmi des gens, qu’une personne que l’on a croisée plusieurs fois déjà sans l’avoir vraiment remarquée, prenne pour nous à l’improviste une importance particulière. On a le sentiment de trouver en elle la personne que justement on cherche à connaître depuis toujours, et l’on s’étonne d’être resté si longtemps aveugle vis-à-vis d’elle.

Et quand la mémoire se reporte au temps où pour la première fois on l’a rencontrée, on croit remarquer qu’on avait à ce moment-là déjà l’impression de connaître cette personne. Et l’on croit en outre que cette impression augmente à chaque nouvelle rencontre, jusqu’à ce qu’elle devienne une certitude – et l’on a trouvé, alors, un nouvel ami.

On a vécu une petite histoire tout entière sans en avoir rien su.

C’est de manière tout aussi imperceptible qu’un tel lien d’amitié se formant parfois dans l’intérieur inconnu du moi, que je devins conscient de la présence de celui que j’appelle ici l’Autre, et que je nouai les premiers rapports avec lui.

*

Il est possible que j’eusse soupçonné depuis des années qu’il fût là. Mais ce soupçon était si vague que je ne puis dans ma mémoire en déterminer l’origine.

C’est bien après, alors que je venais de traverser une crise difficile dans ma vie, que se situent les premiers signes dont je puisse me rappeler et par lesquels il me donna à connaître son existence.

Je devais avoir été longtemps malade avant que cela ne se produisît. Non pas malade de façon que moi-même et d’autres pussent le remarquer. C’était, me semble-t-il, une maladie cachée, qui ne se manifestait que par une mélancolie silencieuse.

J’avais encore à ce moment-là une poignée d’amis et de connaissances avec lesquelles je me rencontrais de temps à autre. Mais je passais le plus clair de mon temps dans la solitude, soit dans ma chambre soit dehors, dans le vieux parc à côté de mon immeuble.

Peut-être mon esprit avait-il été attaqué par l’humidité de l’air sous les grands arbres centenaires ? Je ne sais pourquoi mais je préférais par-dessus tout me reposer dans les sombres allées au fond du parc.

Là, je marchais lentement, allant et venant, sous l’épaisse frondaison des arbres. Le froid humide me faisait du bien, car ma tête brûlait et mon pouls battait.

Qu’est-ce qui m’avait conduit à cet état de désespoir ? C’est sans importance, car cette profonde souffrance ne peut être décrite.

Je marchais jour après jour parmi les troncs noueux, noir-vert, dont les racines semblaient des griffes géantes enfoncées dans la terre. De temps en temps, j’arrêtai mes pas et pouvais alors rester des heures immobile. Le plus souvent, je m’arrêtai près du bassin au bout de la rangée d’arbres.

Il se trouvait, ce bassin, près d’un rocher haut dressé au-dessus duquel les derniers arbres étendaient leurs branches de façon à former une grande niche. Et au milieu de cette niche sombre était le petit bassin rectangulaire avec son eau noire immobile.

Je restais là, contemplant l’eau. Quand les jours étaient gris, je ne voyais que la surface lisse. Mais quand les jours étaient clairs, que le soleil brillait au-dessus des arbres, je pouvais voir dans l’eau la grande arche inversée des feuilles. J’y voyais les petits pans de ciel aux endroits où, là-haut, les branches ne se rejoignaient pas pleinement. Et tout près de moi, je voyais ma propre image reflétée dans l’eau.

Je dis ma propre image car je crus au début que c’est moi-même que je voyais en bas. Des semaines entières, voire des mois se passèrent avant qu’il m’apparût, progressivement, que l’image qui se montrait dans l’eau n’était pas absolument identique à moi-même.

Au départ je ne fis que le sentir instinctivement. Je ne pouvais dire précisément où se trouvait la différence. Je tentai même d’expliquer mon impression par l’idée qu’un reflet n’est jamais une image parfaitement fidèle.

Je pensais à ces autoportraits que les grands maîtres de la Renaissance peignaient devant un miroir. Ces tableaux ont tous quelque chose de froid, de fantomatique. Mais si l’on en regarde un dans un miroir, le reflet nous renvoie exactement les traits que l’artiste n’avait pu fixer dans l’image originale, cause du fait qu’on ne trouve dans les autoportraits la chaleur et l’étincelle de vie qu’on attendait. Dans le reflet du portrait, on a donc devant soi l’homme lui-même, tel qu’il était dans la réalité quand il s’asseyait il y a quelques centaines d’années de cela devant un miroir afin de pouvoir fixer son image sur la toile.

C’est de cette façon que je cherchais à me mentir à moi-même s’agissant de la différence avec l’image dans le bassin. Mais je ne mis pas longtemps à réaliser qu’alors que je ne changeais pas de mon côté, l’image en bas devenait chaque jour de plus en plus différente de moi.

Le jour où j’en devins enfin conscient, mon sang se figea dans mes veines.

J’étais venu jusqu’au bassin dans une humeur tranquille. Je sentais que mon visage avait une expression de calme sérénité. Mais en regardant l’image, je vis qu’elle avait une apparence morne, morose, oui, je vis clairement que son front était plissé de rides.

Étonné, je levai la main pour la passer sur mon front. Il était lisse comme à son habitude, sans la moindre ride.

Je n’observais pas non plus la moindre trace de vent sur l’eau. La surface du bassin n’était mue par aucun souffle d’air, il gardait son éclat impassible. Et pourtant je voyais l’image avec son front contracté.

Peut-on s’étonner que je fusse alors saisi de peur ? Je vacillai et fus sur le point de tomber dans le bassin. Mais je repris à temps mes sens et fis quelques pas en arrière.

J’avais clairement réalisé que l’image dans l’eau du bassin était un autre que moi. Cet autre m’avait regardé avant de grands yeux pressants, comme s’il attendait de moi quelque chose ou cherchait à éveiller ma pitié.

Je fus saisi par le genre de peur qu’on ressent devant l’inconnu, en présence duquel tous les moyens habituels de la conservation de soi sont insuffisants. Il m’apparut que cet être d’un autre monde pouvait d’un seul mot anéantir toutes mes défenses intellectuelles, me conduire au désespoir à mon propre égard.

Les jours suivants, je restai donc à l’écart du bassin. Mais chaque jour qui passait me rappelait plus intensément cette expression de tristesse qui couvrait chacun des traits du visage de l’étranger. Je surmontai ma peur, et un sentiment de compassion pour lui naquit en moi.

Toutes mes pensées tournaient à présent autour de cet inconnu. Je pensai tellement à lui qu’à la fin ce fut comme si nous nous connussions depuis longtemps.

Le désir de le revoir grandit peu à peu. Je rougis de l’effarement qui s’était emparé de moi. Que voulait-il ? Ne pouvait-ce être quelque chose qui ne présentât aucun danger ? Avait-il peut-être quelque chose d’important à me communiquer ?

Un jour, je me trouvai de nouveau près du bassin. Son visage n’était plus sombre. Il était calme, bien que pâle et mélancolique.

Je vins alors jour après jour et le considérais. Il restait toujours le même. Avait-il remarqué qu’il m’avait effrayé la première fois ? N’osait-il plus à présent faire la moindre démarche de rapprochement ?

Cette période de face-à-face silencieux dura quelque temps. Nous devînmes si familiers l’un à l’autre que nous pouvions lire nos pensées dans nos regards et l’expression de nos visages.

Un désir de pouvoir véritablement communiquer avec lui se fit jour en moi. Et je crus observer qu’il éprouvait la même chose. Mais je ne savais comment ce serait possible.

Entre-temps, je fus repris par l’angoisse, l’inquiétude que sa première manifestation avait provoquée. Je cherchai à me libérer de lui en résistant au sentiment de compassion qu’il avait éveillé. Si son accointance, en effet, était plus dangereuse que je ne l’avais supposé ?

Mais ce fut en vain. Je remarquai que mes forces corporelles s’affaiblissaient de jour en jour.

*

Pendant quelques jours, où le doute m’étreignit, je ne rendis pas visite au bassin.

Un matin, je m’assis sur l’une des grandes racines au pied d’un des vieux ormes de l’allée. J’étais resté là quelques instants, débattant en mon for intérieur si je devais ou non m’approcher du bassin, et je m’étais à la fin décidé à y aller.

Je restai cependant assis et regardai, depuis ma place dans le chemin sombre, le pan de parc visible devant l’entrée de l’allée.

Pendant que mes yeux absorbaient la joie pimpante qui venait à leur rencontre depuis les pelouses de satin, les tapis de gazon ensoleillés et les groupes d’arbre splendidement rougis par l’automne, je sentis que quelque chose se passait tout près de moi. C’était comme si la terre humide à mes pieds commençait à s’élever, comme si quelque chose cherchait à sortir de la terre.

Cependant, je gardai obstinément les yeux sur les minces peupliers aux tremblantes feuilles rouges et les bouleaux luxuriants desquels une pluie d’étincelles jaunes semblait tomber sur le tapis vert de l’herbe.

C’est seulement quand tout fut redevenu immobile près de moi que je pus me résoudre à diriger mes regards vers le sol.

Je ne fus pas étonné, on aurait dit que je m’y étais attendu : la partie supérieure du corps d’un homme s’était hissée hors de la terre.

Je vis une tête aux cheveux noirs ébouriffés, un torse nu, une paire de bras accoudés au sol.

Il me semblait voir un homme fendu au niveau où finit le torse, par terre devant moi, tellement son corps et la terre tenaient étroitement l’un à l’autre.

Son visage était tourné de côté. Je ne voyais qu’une partie de la joue.

Mais quand, avec la lenteur d’un homme malade qui se retourne dans son lit, il leva vers moi son visage blême, je le reconnus aussitôt.

C’était Lui, l’homme dont j’avais si souvent contemplé l’image dans le bassin.

*

Il ouvrit les paupières et fixa sur moi une paire d’yeux d’où toute lumière avait depuis longtemps disparu.

Il me demanda doucement :

– Tu souhaitais me parler ?

– N’avons-nous pas beaucoup de choses à nous dire qui ne peuvent être dites par le regard et l’expression du visage ?

– Le moins nous parlerons, le mieux ce sera pour toi.

– Oh ! Je ne pense pas à moi-même. Je sais ce que c’est que de porter son fardeau.

– Il est des fardeaux qu’aucun homme ne peut porter. Pour nous, qui ne pouvons mourir, c’est autre chose.

– Tu ne peux mourir ?

– Pas plus que la terre… ou le soleil.

– Est-ce là ton fardeau ?

– Le plus lourd de tous.

– Et nous autres, hommes, qui craignons la mort !

– Parce que vous n’êtes pas conscients de votre véritable vie, qui vient d’une éternité et se poursuit dans une autre. Parce que vous ne pouvez vous représenter ce qui vient après la mort. Si vous connaissiez la vie comme je la connais, vous trouveriez que la mort est ce que la vie a de plus beau à offrir… à vous offrir.

– Et pour toi aussi ?

– À moi la vie n’offre aucun changement. Le seul et unique plaisir m’est refusé.

Je me tus. Car à travers ses pupilles vides mes regards plongèrent dans un gouffre si profond que mes yeux, ces yeux qui pourtant peuvent atteindre les étoiles les plus lointaines, ne purent se frayer une voie jusqu’au fond.

Je me tournai à nouveau vers lui :

– Ton souhait de mourir ne peut t’être accordé ?

– Non, pas tant que je suis ce que je suis.

– C’est-à-dire ?

– Ne sais-tu pas que j’ai dû tout le temps te suivre comme ton ombre ? Quand tu marches, tes pieds se posent contre les miens. Je marche dans la terre comme tu marches à l’air libre. Tant que tu seras un homme, je devrai te suivre. Ensuite, je suivrai quelqu’un d’autre, aussi longtemps que…

– N’y a-t-il personne qui puisse t’aider ?

– Si… mais seulement un homme.

– Un homme ?… Le pourrais-je ?

– Je ne sais si tu le peux.

– Dis-moi comment faire.

– Répondre à ta question pourrait amener un malheur sur toi.

– Cela ne me fait plus peur.

– Mais si j’exprime un souhait dont je sais que tu ne peux l’exaucer ?

– Je veux que tu me le dises.

– Tu le veux ?

– Oui.

Il pencha la tête et resta silencieux un moment. Je crus qu’il réfléchissait encore, mais il parla si doucement que le bruit du vent dans la couronne des arbres emporta presque le son de sa voix :

– Il faudrait que nous échangions nos vies.

*

Nous nous tûmes un long moment.

Puis il reprit la parole, doucement et de façon presque pressante :

– Je sais que c’est un souhait qu’aucun homme ne peut exaucer. Je ne m’attends pas, dès lors, à ce que tu le fasses. Mais j’ai voulu te dire cela pour que tu connaisses le mystère qui me distingue de tous les autres. Je ne te demande que de me permettre de te rendre visite de temps en temps, de parler avec toi, pour que je puisse au moins en pensée goûter la vie que vous, les hommes, vous menez.

C’est quelque chose que je ne pouvais lui refuser, car il avait éveillé ma compassion à un degré plus haut que je ne l’aurais admis pour moi-même.

Il m’était si étranger. Pourtant je me sentais fortement attiré vers lui, comme lorsque l’on fait face à un danger et qu’on trouve cela beau et qu’on éprouve de l’ivresse simplement à le regarder dans les yeux.

Et quand il exprima de nouveau son souhait, je lui parlai de la vie des hommes, du fait qu’ils doivent toujours lutter, que leurs espérances sont constamment abattues, que la tristesse est le seul fruit qui leur soit accordé.

Alors son visage s’éclaircit un moment. Il rayonnait d’une joie silencieuse. Il était transporté par tout ce que je racontais. Il me dit que c’était le plus beau de la vie.

Je ne pus faire autrement que de lui promettre qu’il pourrait me revoir souvent. Il s’inclina vers moi avec une reconnaissance profonde et chaleureuse – en me tendant la main.

Sans hésitation, je lui tendis la mienne. Il la serra un instant seulement, mais si fort qu’elle devint glacée comme la main d’un cadavre.

Il disparut ainsi qu’un brouillard absorbé par la terre.

La belle au bois dormant et autres poèmes de Tor Hedberg

Tor Hedberg (1862-1931) est un auteur suédois. Fils de Frans Hedberg, qui fut, dit-on, l’auteur de théâtre le plus joué en Suède de son temps, il poursuivit comme son père une carrière littéraire assez tournée vers la scène, ce qui le conduisit à diriger de 1910 à 1922 le Théâtre dramatique royal (Kungliga Dramatiska Teatern) à Stockholm, grande scène nationale de Suède. Il était marié à l’actrice Stina Hedberg, née Holm. Il fut élu à l’Académie suédoise en 1922.

Directeur de théâtre, il exerça occasionnellement les fonctions de metteur en scène, par exemple pour la pièce Mademoiselle Julie de Strinberg en 1917, qui compta vingt-trois représentations. Hedberg contribua à établir Strindberg comme auteur dramatique majeur, alors que celui-ci restait controversé (à la fin de sa vie pour des raisons assez radicalement différentes de celles pour lesquelles il était controversé à ses débuts : les débuts de Strindberg ont donné lieu à un procès pour blasphème, la fin peut être résumée par cette réponse à la question « Que pensez-vous de ceux qui disent que l’homme descend du singe ? » : « Ils disent vrai en ce qui les concerne. »)

Hedberg fut en outre un critique d’art influent. Il soutint de jeunes artistes suédois aujourd’hui consacrés, publiant non seulement des articles mais aussi des monographies sur, par exemple, Anders Zorn, qu’on ne présente pas, et Bruno Liljefors, grand peintre animalier.

Ola Hansson est l’auteur d’une étude sur Tor Hedberg und Jonas Lie, en allemand, publiée en 1891.

Nous avons ici traduit des poèmes tirés de deux recueils de Tor Hedberg, l’un de 1896, l’autre de 1903 (lequel est mêlé de contes en prose). Il s’agit d’une poésie versifiée classique.

Portrait de Tor Hedberg par J.A.G. Acke, 1907.

*

Poèmes
(Dikter, 1896)

.

Les chants du laboureur (Odlarns visor) [I-III : complet]

I

Où passe la lourde charrue,
se trouvait une épaisse forêt ;
souvent, dans mon enfance,
elle me fut un meilleur ami
que je n’en ai depuis trouvé.

Le jour fini, souvent,
j’allais rêver dans sa pénombre,
écouter la pulsation de la vie,
et la voix de la forêt, en moi
éveillait un écho caché.

Tout ce que la forêt m’enseigna
m’est resté singulièrement cher,
peut-être trop précieux,
car dans cette vie jamais, depuis lors,
je ne l’ai retrouvé.

Bien des années ont passé,
à mon tour j’ai reçu mon fardeau,
j’ai travaillé dur et peu gagné,
parfois même j’ai connu la disette
– ce fut la mort de la forêt.

Il fallut que, petit à petit,
elle cédât devant mon maigre champ,
ma hache s’y fraya des chemins ;
et bientôt il ne resta rien de la forêt,
son dernier sapin fut abattu.

Quand je conduis la lourde charrue,
il arrive souvent, cependant,
que j’entende comme un murmure de forêt,
le murmure de la forêt morte.
Que Dieu bénisse notre pain !

II

Voilà que la sève monte sous l’écorce,
voilà que par terre la glace fond,
et la graine germe, le bourgeon éclôt,
le ruisseau se cherche un lit de nouveau.
Je vais sortir et labourer
les vieux sillons.

Mais à quoi bon le labour ?
Avec le printemps viennent les plantes.
C’est le repos ombragé des halliers qui m’attire,
et les fleurs qui poussent en secret ;
ô jeune, vigoureux printemps,
tu m’as volé ma foi dans le travail !

La terre que j’ai défrichée est maigre, dure,
et j’ai chassé les fleurs de mon jardin ;
reprends, ô printemps, ce qui t’appartenait,
la libre et forte pousse de l’herbe,
et tes belles fleurs, là
où je me suis battu pour mon pain !

J’ai semé le grain, engrangé la moisson,
mais l’avenir est à toi, pas à moi,
ma grange est de nouveau vide,
je reste pauvre comme devant,
et je n’ai jamais cueilli
les fleurs sauvages du printemps !

III

Derrière moi le temps de la moisson,
de l’épi ployé sous le fruit mûr,
devant moi le temps de semer,
printemps lointain, pas encore défriché,
une route gelée barre le regard,
mon chemin est couvert de neige.

Le temps d’apprendre n’est qu’un souvenir,
le temps d’enseigner, pas encore venu,
comment s’écouleront les journées d’hiver ?
Sur mes outils, patinés par ma paume,
à la lumière du feu de l’âtre je grave
des festons serpentant, fantasques.

Autour des fleurs que j’ai oubliées,
autour des bourgeons cachés sous la neige,
je trace de poétiques guirlandes de runes.
Si c’est un jeu, que le plaisir du jeu
orne les outils patinés du laboureur.
Le dur labeur viendra bien assez tôt.

*

La belle au bois dormant (Prinsessan i den sovande skogen)

Je connais une histoire, belle comme le printemps de la vie
et claire comme l’histoire éternellement jeune de l’espoir ;
pourtant, chaque fois que je l’entends raconter,
je vois passer de sombres images devant moi.

Dans un pays lointain, où nulle route ne conduit,
une forêt sombrement se dresse à l’horizon ;
il n’y chante aucun oiseau, n’y souffle aucune brise,
elle est silencieuse, comme endormie par enchantement.

Dans la profondeur de la forêt est un fourré d’épines,
et sur ce fourré poussent des roses rouges,
mais les épines du fourré causent de profondes blessures
et c’est pourquoi la couleur de ses roses est si belle.

Derrière la haie d’épines se trouve un château,
aux créneaux massifs, coiffé de hautes tours,
depuis longtemps l’entoure un silence de mort,
et dans le château dort une princesse.

Un jour, dit la légende, doit venir celui
pour qui les fourrés tendent leurs armes,
qui redonnera vie et lumière à la forêt
et d’un baiser réveillera la princesse.

Et l’histoire finit comme une histoire doit finir,
dans le bonheur, la joie et les rayons de soleil.
Cependant, chaque fois que je l’entends raconter,
la procession des sombres images passe devant moi.

Je vois une armée en déroute, perdue,
il me semble connaître ces ombres pâles,
car le même désir consume leur sein
et le même baiser brûle sur leurs lèvres.

Je vois un fantôme en peine qui, toutes les nuits,
erre dans la pénombre de la forêt légendaire,
et du sang le long de la haine d’épines,
et le sol est couvert de pensées fanées.

Et la forêt est là, haute et sévère,
un monde fermé qui se lamente et blâme,
mais aucun chemin ne conduit à travers cette obscurité
et les épines barrent le passage et la princesse rêve.

*

Les enfants de la mer (Havets barn)

Au temps où les dieux étaient partout
sur terre et dans le ciel, dans les forêts, les lacs,
un dieu de la mer s’éprit
d’une fille de la terre.

Pour pouvoir l’étreindre,
il abandonna son royaume,
pour ses baisers il oublia
la mer vaste et libre.

Mais depuis lors, il sentit en lui
un malaise que rien ne pouvait apaiser,
et sa descendance sur la terre
ne trouva jamais le bonheur.

Car ils avaient reçu en héritage
les remords de leur ancêtre déchu ;
leur âme ne trouvait jamais le repos,
la terre leur brûlait les pieds.

Jamais ils ne labourèrent leur propre champ,
jamais ils ne bâtirent leur propre ferme,
ils allaient de par le monde
dans un pèlerinage sans espoir.

Il existe encore ici et là
quelques filles et fils de la mer,
mais ils ne connaissent pas leur origine
ni le pays d’où ils viennent.

Ils ont oublié les vents frais
et l’écume salée des vagues
et la belle vie des dieux
dans les bleus espaces de l’abîme.

Cherchant un bonheur d’hommes,
parmi les hommes ils vivent,
mais la terre ferme les brûle,
leur âme ne trouve le repos.

Et si le destin, ici sur la terre ferme,
fait se croiser leurs longues routes,
un obscur pressentiment saisit
la fille de la mer, le fils de la mer.

Car lorsque se croisent leurs regards,
ils se sentent saisis d’une même tristesse,
saisis d’une nostalgie désespérée
de la vaste et libre mer.

*

Pluie de printemps (Vårregn)

Il a plu aujourd’hui !
Toute chose respire librement,
les teintes claires se mêlent
au crépuscule qui descend
en silencieux battements d’ailes.

La terre est encore nue et grise ;
c’était la première ondée du printemps,
c’était la promesse du renouveau ;
déjà la forêt pense
à un ciel haut et bleu.

La nuit s’avance – va te coucher !
Ce que tu as semé, as planté,
la vie maintenant va le réaliser.
Les présents de la mémoire et de l’espérance
poussent dans le silence de la nuit.

*

Chansons en mer : IV (Sånger på havet: IV) [une sur cinq]

J’entends de sourdes voix marmonner,
chuchoter, soupirer sous mon bateau,
j’entends des doigts raides palper,
tâter, chercher les jointures.
Je vois des ombres livides s’assembler,
s’agiter et broncher,
et la peur s’empare de moi,
j’entends qu’on cherche à m’attirer
– en bas ! – en bas !

                                  Ah ! je rêvais !
Le jour va poindre, terne et lourd,
le ciel est pâle, de même la mer
qui berce mon voilier.
Me penchant par-dessus bord,
je regarde dans les sombres profondeurs.

Alors monte vers moi,
soupirant dans sa lente ascension
comme depuis des temps révolus,
le monde merveilleux de la mer.
Mille petits doigts se tendent
vers moi, semblant me faire signe,
mille yeux blafards mystérieusement
regardent vers moi, semblant se moquer.
Cela monte, lentement monte,
s’arrête devant mes yeux et reste silencieux.

Sont-ce des formes, des couleurs ?
Les formes changent ; à peine modelées,
elles se défont et nagent
sans substance, jeu d’un moment,
pour s’attacher à nouveau
au sol glissant.
Les couleurs changent ; à peine ont-elles brillé
qu’elles s’éteignent et se fondent
dans le néant, qu’elles ont paru visiter.
Tout se réfracte en nuances volatiles,
et chaque métamorphose est si belle
mais si fugace que l’on ne sait
si l’on regarde ou si l’on rêve,
comme la lueur arc-en-céleste
cachée à l’intérieur d’une coquille de nacre.

Est-ce la réalité, la vie ?
Pâles comme un rayon de lune,
je vois des plantes aquatiques dériver,
agiter des feuilles tremblantes, fragiles.
Attachées au sol fangeux,
poussent des bêtes aux formes étranges,
comme emprisonnées par l’horreur
muette et terrifiante de la mort.
Mortes peut-être ? Non, depuis leurs flancs
des bras se tendent sournoisement,
des bouches sans cesse halètent,
et, pour stupéfier la proie attendue,
des yeux pâles, féroces dardent,
angoissants, dans une froide attente.

Quelles belles forêts de conte !
Ne vois-je point s’y balancer des palmes
aux merveilleuses couleurs ?
Des feuillages bercent de lourds pavots.
Des lianes s’enroulent comme des serpents
autour de troncs, et alentour des racines
poussent coquillages et coraux,
comme les bijoux d’une esclave
ornant ses pieds bronzés.
On n’entend pas d’oiseaux chanter
dans le lacis enchanté des feuilles.
Les poissons muets de la mer nagent
parmi les arbres, et depuis le fond
montent des bulles scintillantes.

Je regarde, pantois ; c’est comme si
je voyais tout près de moi
l’atelier merveilleux, caché de la vie.
Comme si je voyais vivre l’obscurité,
comme si je voyais le chaos tâtonner
après des formes, et des formes tâtonner
après la beauté, des couleurs fluctuer
hors du noir, des instincts s’agréger
en volonté, l’être monter
des profondeurs du non-être.

Je le vois, ensorcelé, et c’est comme si
je voyais réellement près de moi
ce que mon esprit avait oublié
au plus profond de soi, le plus indicible,
tout ce que rêvait de plus fantastique l’imagination ;
débris épars de la mémoire,
sensations détachées de l’ancre du vouloir,
confusion de pensées inexprimées,
rumination ne s’agglomérant pas en pensées,
angoisse secrète, désirs secrets,
vivant dans un éternel silence
au plus profond du sombre abîme de la mer.

Alors, une nostalgie m’étreint,
et cela m’appelle, m’attire
en bas ! – en bas !

                               Le jour se lève,
la vision replonge, disparaît.
Dans le ciel monte le soleil,
étrangement grand, étrangement rouge,
avec un éclat inquiétant, surnaturel,
comme aux premiers temps de la terre.

La mer, cette ancêtre de la vie,
s’ébat dans des flots de lumière.

*

Repos (Vila)

La nuit tombe ; les lampadaires pâles flamboient,
encore un jour de travail achevé.
Dans le beffroi j’entends la cloche sonner amicalement,
et j’écoute, sans compter le nombre de ses coups.
Elle sonne l’heure du repos. Je marche le long
de la rue habituelle entre les maisons sombres,
j’aperçois le logis où se trouve mon bonheur,
à la fenêtre bien connue je vois de la lumière.

Le calme du soir se dépose en moi,
avec lui j’entre doucement dans ton intérieur.
Un calme plus grand encore vient à ma rencontre,
tu m’offres la main en salut muet.
Aux fenêtres les rideaux sont tirés,
comme des paupières fermées sur un rêve ;
la lampe de la table répand une douce clarté
sur ta main blanche et ta blanche broderie.

Non, ne parle pas ! Au loin j’entends le bruit
de la rue et le vent las du soir.
Ton silence m’est cher, chère la lumière
qui tombe caressante sur ta joue penchée.
Laisse-moi m’asseoir et regarder en silence
ta main, si active même le soir,
et tes yeux qui suivent la couture,
et le sourire qui flotte sur ta bouche.

Avec quel calme et quelle rapidité
tu mesures les points et les unis en chaîne infinie.
Les jours aussi, avec le même calme et la même rapidité
s’insèrent dans la chaîne de la vie – notre soleil se couche si vite.
Qu’est-ce que tu couds ? Est-ce la robe de noces du bonheur
ou son linceul ? Peut-être ne le sais-tu pas toi-même.
Ta diligence est comme celle d’une mère épanouie,
mais dans ton regard est le mystère de la tristesse.

Et le soir s’écoule. Je vois tes pensées
comme de légers nuages passer sur ton visage.
Je vois le jeu des ombres et de la lumière,
j’observe chaque changement, aussi léger soit-il.
Et pendant que tu te livres à tes pensées silencieuses,
un court instant tu oublies ta couture.
Ta main s’est reposée doucement sur ton giron
– alors je fais un rêve au sujet du repos.

Il me semble que tous les pas dehors se sont arrêtés,
que sont retombées toutes les mains fatiguées,
que les rides se sont effacées sur tous les fronts,
que le calme entre dans chaque membre.
Le joug du labeur est ôté de tous les dos,
des esprits ployés sont ôtés les paroles amères,
les yeux du penseur se lèvent du livre
et ceux du journalier de la terre pierreuse.

Car c’est le repos de tous. L’obscurité se dissipe
et je vois devant moi l’étendue de la terre,
où les hommes marchent avec leurs soucis harassants,
cherchant la joie jusqu’à ce qu’ils s’effondrent.
Ceux qui cherchent toujours se sont arrêtés
et se regardent sans jalousie les uns les autres.
Ils sont comme des enfants craignant de renverser
la boisson qu’ils tiennent dans leurs petites mains.

Autour d’eux la haine et la colère ont disparu,
la nature attend, silencieuse, sérieuse.
Dans la pénombre de la forêt l’Éden à nouveau s’éveille,
envoie des messages de paix d’arbre en arbre.
Dans le ciel sombre marche le troupeau des étoiles
vers un destin de lumière, la vie respire,
et c’est la paix sur la terre comme au ciel,
un moment béni, court instant.

Mais tu as redressé l’aiguille et tu couds
sous la lampe avec la même diligence.
Mon amie, nous rêvons des rêves étranges
quand le bonheur monte la garde à notre porte fermée.
Dehors les bruits de la rue parlent encore de destins
sans répit cherchant à la lumière des becs de gaz ;
ici, à l’intérieur, c’est le silence, comme si la mort
nous avait un moment, invisible, rendu visite.

*

Chant de printemps (Vårsång)

Où est l’île où, sous les chênes,
je jouais aux jeux du printemps ?
Où la prairie belle comme un rêve,
avec la rivière limpide
dont le flot venait des neiges de la montagne,
avec ses anémones, ses primevères,
ses tendres feuillages et ses légers chatons ?
Où le pré ensoleillé
avec ses odeurs de haies et de tilleuls,
ses bruits d’ailes et de brises ?
Où la forêt avec la vivifiante odeur
d’humidité des halliers denses,
avec, la nuit, ses chants d’oiseau
et ses murmures d’eaux fraîches ?
Où la maison derrière le portillon,
aux platebandes de narcisses,
le soupir des frondaisons, le murmure des fourrés
et le froufrou des feuilles mortes ?

Le déchaînement de la mer a recouvert
la mousse des forêts, le trèfle des prairies,
et parmi les chauves récifs et rochers
les anémones du printemps ne poussent pas.

La glace embrasse la côte d’une étreinte de fer,
à l’horizon la mer se brise noire,
le ciel est grisâtre,
et les joncs secs frémissent
sous la brise du soir dans les sables.

J’ai un goût amer dans la bouche,
amer comme les larmes salées,
je vois que mon île verte a disparu,
qu’avec elle ont disparu les verts printemps.

Mais un cri retentit dans l’ombre,
l’air tremble sous des ailes.

Et contre les dernières lueurs du soir
qui s’attardent aux nuages du ponant,
l’armée des oies sauvages fraye
son chemin vers la nuit à coups d’ailes,
au-dessus des roches et de l’eau gelée.
Le battement des ailes résonne puissamment
et les appels stridents s’élèvent
comme un cri de guerre encourageant
aux exploits les guerriers.
Puis le son s’atténue ; la troupe des airs
s’évanouit.

                 Mais dans leur sillage –
arrive ! – arrive ! – le printemps suit.
Non point le vert printemps joueur,
mais le printemps de la mer, qui porte
la tempête sur ses larges ailes.

Dans les cris aigus j’ai reconnu
sa voix, et mes joues brûlent.

Force, je veux te chanter,
toi qui brises les glaces massives,
qui viens en tonnant dans la nuit
avec des rugissements depuis la vaste mer.
Tu chasses les sombres nuées du ciel
en trois jours de tempête,
et tu conduis les écumantes troupes
de la mer, aux crêtes blanches,
à l’assaut de la ceinture de glace,
tu brises les entraves, détruis la banquise
et tombes avec fracas sur les brèches.
Quelle écume, quels bouillonnements,
comme cela soupire, siffle et gémit,
grince, tonne et craque !
Mais tu ris, héros victorieux,
ton cri martial retentit plus fort,
et tes ailes battent plus sauvagement !
Une vague vert-noir mugissante,
irrésistible roule de l’avant
par-dessus récifs et brisants.
Tout est enseveli sous l’écume,
au cri des armées d’oiseaux
la mer écroule les glaces.

La lutte est terminée, la tempête s’est tue,
les vagues refluent, le soleil monte
clair au levant, et, captivé,
je salue le jour nouveau.
Loin sont les rêves de l’hiver,
à travers l’espace la lumière se répand,
le jeune dieu de la mer s’est réveillé,
étendu, bel et nu, comme un dieu,
il étire ses membres, caresse
le rivage où s’ébattent les poissons,
reflète le bleu du ciel, reflète
les nuages dans le ciel naviguant,
il chante les jours de son enfance
et l’abîme bleu en-dessous.
Les derniers restes de glace se liquéfient,
lentement disparaissent au soleil,
tandis que déferlent en murmurant
sur ses bords des vagues enjouées
que les mouettes suivent
en décrivant de grands cercles
sur leurs ailes inlassables.

Je ne chante pas le printemps
aux cheveux parés de fleurs et de feuilles,
qui rend faibles les chênes puissants,
pâles les joues rouges des vierges,
et qui pleure aussi facilement
qu’il s’ébaudit et joue.

C’est toi que j’aime, printemps de lutte et d’orage
qui brises les glaces massives,
libères les voiliers légers
sur l’abîme inconnu,
et qui envoies sur les plages sûres de mon pays
tes oiseaux sauvages, faits pour
sentir la faim, lutter,
monter haut et voler loin !

*

Chant d’automne (Höstsång)

Pendant la nuit le givre
est venu, juge sévère,
dans la campagne,
et de ses doigts glacés
a écrit sa sentence
sur les souvenirs de l’été.
Le soleil s’est levé,
clément accomplisseur,
et quand ses regards
virent les feuilles
marquées par le givre,
celles-ci tombèrent
doucement à terre,
comme une tête d’enfant
lourde de sommeil
lentement va s’appuyer
contre le sein de sa mère.

Elles tombent doucement,
une par une,
toutes les feuilles
qu’épanouit le printemps
et que l’été mûrit,
toutes les feuilles qui,
fanées par l’automne,
commençaient à flamboyer
dans un rouge fiévreux,
commençaient à languir
dans une pâleur dorée,
ou bien, fatiguées,
attendaient la fin
dans une immuable
verdeur estivale ;
une par une,
elles tombent doucement
et, tombées, froufroutent
sous le pied.

Est-ce tristesse
ou bien gaîté,
dans ce silence
merveilleusement grand,
merveilleusement clair
qui domine tout
et que saluent
les feuilles qui tombent ?
Le soleil brille faiblement,
le ciel est haut,
plus haut qu’avant,
pendant les jours d’été,
l’air est pur,
merveilleusement pur,
et s’étend librement
parmi les branches plus nues,
dans un espace plus vaste.
Tout semble plus clair,
plus lumineux, plus libre,
tout semble plus grand
qu’il ne l’était.

Est-ce tristesse ou gaîté ?
Je ne sais pas.

Ainsi doivent à leur tour
les feuilles de ma vie
être détruites par le givre,
moissonnées par le soleil,
le soleil d’hiver.
De l’amour encore
rouge à son agonie,
flamboyant, les plaisirs,
et ceux dorés de l’espoir,
et les promesses fanées,
les jeux toujours
verdoyants des rêves,
un par un
tomberont
comme ce qui, déjà
fané, froufroute
sous mon pied.

Pourtant, – si je peux espérer
une clarté telle
que celle qui me remplit
du courage de vivre,
si le ciel devient plus haut,
plus grand l’espace,
si cèdent les vents
qui ne peuvent rien
contre cette paix,
sûre de la victoire
et profonde, du silence,
si je peux respirer librement
l’air libre et fortifiant
des pensées,
vous tomberez alors
sans plainte, peut-être,
ô beaux rêves
et faibles joies ;
alors je veux marcher
comme je marche à présent,
le pied souple,
dans le royaume ravagé
de mon beau jardin,
alors je veux saluer
comme je salue à présent,
avec une joie mortifiée,
une force affaiblie,
le premier jour
de l’hiver à son aube.

.

Chansons et Légendes
(Sånger och sagor, 1903)

.

Les grelots (Bjällrorna)

Un jeune bouffon se lamentait :
« Pourquoi me faut-il porter des grelots ?
Pour ne pouvoir rien saisir,
ne pouvoir m’approcher de rien.

Je me sens comme un lépreux,
tous me fuient comme une menace.
Au désir qui brûle en moi,
seuls mes grelots répondent.

Les dés de l’honneur ou du plaisir
doivent être jetés dans le noir.
L’homme en silence accomplit sa tâche,
l’amant en silence va retrouver son amie.

Les jeux bouffons ne m’accordent pas
les joies et les périls du secret ;
mes grelots avec leurs bouches bavardes
trahissent chacun de mes pas.

Tout fuit, toute chose s’écarte
que je cherche, que je poursuis.
La foule rit ou bien s’écrie,
et je cache ma honte dans la vanité. »

Un vieux bouffon sourit et dit :
« Tu décris bien notre destinée.
Sans cette distance, notre voix
n’aurait aucun pouvoir.

« Si tu ne peux rien saisir,
si tu ne peux rien approcher,
c’est pour mieux pouvoir te plaindre,
pour désirer plus ardemment.

Si tu remplis le devoir du bouffon,
tu dois aussi en payer le prix.
Il faut de la distance à la poésie,
la crainte accompagne toujours la trique.

À toi ne saurait appartenir cette solitude
qui dissimule la tristesse et la joie.
Tu es celui que l’on juge et qui juge,
seul au milieu de la foule.

Tu es celui qui ne reçois jamais
ce qui aux autres est donné,
celui à qui tout le monde prend
et qui sort de la vie les mains vides.

Tu mûriras et te réjouiras
d’arborer fièrement tes grelots ;
tu mûriras et sentiras une peur
toujours plus grande de ta solitude.

Quand tu seras vain de l’honneur des bouffons,
tes grelots seront mérités ;
quand tu auras appris à supporter la honte,
tu seras un bouffon accompli. »

*

La nuit de Walburge (Valborgsmässoafton)

Ndt. Ou nuit de Walpurgis, du 30 avril au 1er mai. En Suède, on y allume traditionnellement des feux et cette fête n’a rien du sabbat diabolique que le terme Walpurgis évoque dans d’autres pays européens. Si nous avions traduit Walpurgis dans le titre du poème, c’est l’image du sabbat qui serait venue à l’esprit de la plupart des lecteurs connaissant le terme ; quant à ceux qui ne le connaissent pas, ce terme ne leur parlerait pas plus, de ce fait, que celui de Walburge que nous retenons et qui est le nom français de la sainte chrétienne nommée Valburgi(s) en latin, Valborg en suédois, sainte anglo-saxonne évangélisatrice des Germains.

De la pénombre couvrant forêts et vallons
les villages sont obscurcis,
mais sur chaque colline brûle un feu
devant la pâleur du ciel printanier.
Des bourgs et des fermes
la jeunesse est venue
pour allumer le plus grand feu de Walburge
sur le sommet le plus haut de la contrée.

En cercle sur la lisière irrégulière de la forêt
les feux montent la garde
et nouent, tels un lien magique
de lumière, les localités les unes aux autres.
Par toute la contrée, encore nue et désolée,
cette couronne brille
comme sur un sein de jeune vierge
l’éclat d’un bijou ancien.

Et je marche sur le chemin du printemps,
parmi les pruneliers bourgeonnants,
et j’écoute des voix près de moi
et des voix lointaines,
le murmure des ruisseaux,
le soupir berceur des bois,
depuis l’étendue au-dessus
des champs et des maisons épars.

Je vois en rêve mon pays
dans un soir ombreux de printemps
s’étendre des montagnes aux plages,
avec des prés et des villages.
Je vois sa beauté reposant
à l’heure du crépuscule,
avec des cours d’eau clairs courant
au vaste cercle de la mer,
avec les crêtes des forêts, étagées
depuis les cimes neigeuses,
avec prairies et champs attendant
sur la plaine et au bord de la mer,
avec les lumières des villes, les phares,
et des voiliers le long de ses côtes,
un pays qui nous donne
travail et plaisir.

Et cette vue est merveilleuse
de villages, de bois et de montagnes
faisant monter des feux jusqu’au ciel
dans la première soirée du printemps,
proclamant avec le message des flammes
la naissance de l’été
qui parera la terre d’une pompe
de fleurs et de moissons.

C’est comme si se réveillait
d’un sommeil séculaire
un beau culte païen disparu,
un rêve grandiose,
un sens du mystère de la création,
puissant et farouche,
où la terre portait ses offrandes
à l’idole du soleil.

Je sais bien que, les feux éteints,
ce sera la fin de l’histoire.
Comme avant, nos esprits seront couverts
du gris crépuscule de la vallée.
Nous rentrerons chez nous, redescendrons
vers nos humbles demeures,
et le matin nous ne nous rappellerons plus
notre paganisme de cette soirée.

Les plus belles pensées de nos ancêtres
ne sont plus pour nous qu’un passe-temps.
Aux grandes images nous avons fermé
nos pensées et nos vies.
Le feu qui montait en langues
libératrices vers le firmament
est aujourd’hui un nuage de fumée, étouffant,
obscurcissant notre pensée.
Pourtant, tu es encore séduite par les jeux
légers de l’air printanier,
ô humanité pâlie
par l’âge et la raison,
tu es encore conduite par le monde des sagas
et le murmure des étendues
à porter ton offrande
à la lumière et à la beauté.

Et marchant sur le chemin couvert d’ombre
parmi les pruneliers bourgeonnants,
écoutant des voix près de moi
et des voix lointaines,
je rêve à mon pays, à ma patrie,
dont l’avenir me reste voilé,
et je le vois près d’un feu
devant le ciel clair du printemps.

*

La libellule (Sländan)

Je vis dans l’instant ma vie de libellule,
où le désir est éteint par le gain,
je cherche seulement à passer le temps
et prends tout ce qui s’offre à moi.
Mais chaque fleur où je bois
se ferme, rassemble en silence
les forces du pollen que sans le savoir j’y laisse,
et il en naît un fruit.

Je trouve des passions que je n’ai pas allumées
et des souffrances que je n’ai pas voulues,
je rencontre des tristesses que je n’ai pas connues
et des joies que je ne partage pas.
La vie naît, avec salaire et dette,
de chaque instant qui me fut plaisant,
de chaque rêve fugace que j’ai rêvé,
et de tout ce que j’ai caché et oublié.

Mais sans souci je secoue de mes ailes
la poussière qui pèse sur elles.
Seul l’inconnu a des parfums
qui me charment et subjuguent.
Seul ce qui est loin est mien,
j’ai jeté mes moissons au vent,
et sans répit ma nostalgie vole
vers ce qui n’est pas encore.

*

Les oiseaux voyageurs (Flyttfåglar)

Oiseaux de passage, j’ai entendu votre cri,
encourageant, séduisant, accueillant.
Le groupe ardent n’a fait que passer,
les nuées l’ont couvert.
Bon voyage – votre route est libre !

Oiseaux de passage, que votre voix
atteigne aussi loin que ma nostalgie,
réveillez, ô réveillez un sein endormi,
appelez et dites : le temps passe,
l’été va finir, c’est bientôt l’automne.

L’été va finir – mais il est encore temps,
il est encore des jours chauds de soleil,
d’un ciel vaste et radieux
sur les rêveuses prairies
descend encore le soir dans la paix et l’amour.

Mais il y a de la fièvre dans l’éclat des jours,
des nuages à la dérive et des ombres froides.
L’été va finir, il tend vers sa mort ;
bientôt, comme les feuilles flétries qui tombent,
vont tomber les moments que la vie nous a donnés.

*

Au seuil de la nouvelle année (Vid årsskiftet)

La vieille année est assise
près de l’âtre, dans ma chambre ;
c’est une vieille flétrie, ridée,
au regard fatigué, voilé.

Elle donne la dernière main
à son tricot de chagrins,
sa tête grise dodeline
dans le repos de ses labeurs.

Elle remue doucement un berceau
se trouvant à ses côtés,
où dort dans son innocence,
dort encore la nouvelle année

La paix sur toi, donc, vieille femme,
bien que tu me fusses rude !
À présent je veux voir et saluer
l’enfant qui reçoit ton héritage.

Je lève doucement la couverture
qui protège le petit être,
et, réveillé de son léger sommeil,
il me regarde de ses grands yeux.

Mais ces yeux brûlent,
d’une lueur dont l’enfant ne sait rien,
d’une souffrance qui n’est pas encore née
et d’une détresse encore inconnue.