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La belle au bois dormant et autres poèmes de Tor Hedberg

Tor Hedberg (1862-1931) est un auteur suédois. Fils de Frans Hedberg, qui fut, dit-on, l’auteur de théâtre le plus joué en Suède de son temps, il poursuivit comme son père une carrière littéraire assez tournée vers la scène, ce qui le conduisit à diriger de 1910 à 1922 le Théâtre dramatique royal (Kungliga Dramatiska Teatern) à Stockholm, grande scène nationale de Suède. Il était marié à l’actrice Stina Hedberg, née Holm. Il fut élu à l’Académie suédoise en 1922.

Directeur de théâtre, il exerça occasionnellement les fonctions de metteur en scène, par exemple pour la pièce Mademoiselle Julie de Strinberg en 1917, qui compta vingt-trois représentations. Hedberg contribua à établir Strindberg comme auteur dramatique majeur, alors que celui-ci restait controversé (à la fin de sa vie pour des raisons assez radicalement différentes de celles pour lesquelles il était controversé à ses débuts : les débuts de Strindberg ont donné lieu à un procès pour blasphème, la fin peut être résumée par cette réponse à la question « Que pensez-vous de ceux qui disent que l’homme descend du singe ? » : « Ils disent vrai en ce qui les concerne. »)

Hedberg fut en outre un critique d’art influent. Il soutint de jeunes artistes suédois aujourd’hui consacrés, publiant non seulement des articles mais aussi des monographies sur, par exemple, Anders Zorn, qu’on ne présente pas, et Bruno Liljefors, grand peintre animalier.

Ola Hansson est l’auteur d’une étude sur Tor Hedberg und Jonas Lie, en allemand, publiée en 1891.

Nous avons ici traduit des poèmes tirés de deux recueils de Tor Hedberg, l’un de 1896, l’autre de 1903 (lequel est mêlé de contes en prose). Il s’agit d’une poésie versifiée classique.

Portrait de Tor Hedberg par J.A.G. Acke, 1907.

*

Poèmes
(Dikter, 1896)

.

Les chants du laboureur (Odlarns visor) [I-III : complet]

I

Où passe la lourde charrue,
se trouvait une épaisse forêt ;
souvent, dans mon enfance,
elle me fut un meilleur ami
que je n’en ai depuis trouvé.

Le jour fini, souvent,
j’allais rêver dans sa pénombre,
écouter la pulsation de la vie,
et la voix de la forêt, en moi
éveillait un écho caché.

Tout ce que la forêt m’enseigna
m’est resté singulièrement cher,
peut-être trop précieux,
car dans cette vie jamais, depuis lors,
je ne l’ai retrouvé.

Bien des années ont passé,
à mon tour j’ai reçu mon fardeau,
j’ai travaillé dur et peu gagné,
parfois même j’ai connu la disette
– ce fut l’arrêt de mort de la forêt.

Il fallut que, petit à petit,
elle cédât devant mon maigre champ,
ma hache s’y fraya des chemins ;
et bientôt il ne resta rien de la forêt,
son dernier sapin fut abattu.

Quand je conduis la lourde charrue,
il arrive souvent, cependant,
que j’entende comme un murmure de forêt,
le murmure de la forêt morte.
Que Dieu bénisse notre pain !

II

Voilà que la sève monte sous l’écorce,
voilà que par terre la glace fond,
et la graine germe, le bourgeon éclôt,
le ruisseau se cherche un lit de nouveau.
Je vais sortir et labourer
les vieux sillons.

Mais à quoi bon le labour ?
Avec le printemps viennent les plantes.
C’est le repos ombragé des halliers qui m’attire,
et les fleurs qui poussent en secret ;
ô jeune, vigoureux printemps,
tu m’as volé ma foi dans le travail !

La terre que j’ai défrichée est maigre, dure,
et j’ai chassé les fleurs de mon jardin ;
reprends, ô printemps, ce qui t’appartenait,
la libre et forte pousse de l’herbe,
et tes belles fleurs, là
où je me suis battu pour mon pain !

J’ai semé le grain, engrangé la moisson,
mais l’avenir est à toi, pas à moi,
ma grange est de nouveau vide,
je reste pauvre comme devant,
et je n’ai jamais cueilli
les fleurs sauvages du printemps !

III

Derrière moi le temps de la moisson,
de l’épi ployé sous le fruit mûr,
devant moi le temps de semer,
printemps lointain, pas encore défriché,
une route gelée barre le regard,
mon chemin est couvert de neige.

Le temps d’apprendre n’est qu’un souvenir,
le temps d’enseigner, pas encore venu,
comment s’écouleront les journées d’hiver ?
Sur mes outils, patinés par ma paume,
à la lumière du feu de l’âtre je grave
des festons serpentant, fantasques.

Autour des fleurs que j’ai oubliées,
autour des bourgeons cachés sous la neige,
je trace de poétiques guirlandes de runes.
Si c’est un jeu, que le plaisir du jeu
orne les outils patinés du laboureur.
Le dur labeur viendra bien assez tôt.

*

La belle au bois dormant (Prinsessan i den sovande skogen)

Je connais une histoire, belle comme le printemps de la vie
et claire comme l’histoire éternellement jeune de l’espoir ;
pourtant, chaque fois que je l’entends raconter,
je vois passer de sombres images devant moi.

Dans un pays lointain, où nulle route ne conduit,
une forêt sombrement se dresse à l’horizon ;
il n’y chante aucun oiseau, n’y souffle aucune brise,
elle est silencieuse, comme endormie par enchantement.

Dans la profondeur de la forêt est un fourré d’épines,
et sur ce fourré poussent des roses rouges,
mais les épines du fourré causent de profondes blessures
et c’est pourquoi la couleur de ses roses est si belle.

Derrière la haie d’épines se trouve un château,
aux créneaux massifs, coiffé de hautes tours,
depuis longtemps l’entoure un silence de mort,
et dans le château dort une princesse.

Un jour, dit la légende, doit venir celui
pour qui les fourrés tendent leurs armes,
qui redonnera vie et lumière à la forêt
et d’un baiser réveillera la princesse.

Et l’histoire finit comme une histoire doit finir,
dans le bonheur, la joie et les rayons de soleil.
Cependant, chaque fois que je l’entends raconter,
la procession des sombres images passe devant moi.

Je vois une armée en déroute, perdue,
il me semble connaître ces ombres pâles,
car le même désir consume leur sein
et le même baiser brûle sur leurs lèvres.

Je vois un fantôme en peine qui, toutes les nuits,
erre dans la pénombre de la forêt légendaire,
et du sang le long de la haine d’épines,
et le sol est couvert de pensées fanées.

Et la forêt est là, haute et sévère,
un monde fermé qui se lamente et blâme,
mais aucun chemin ne conduit à travers cette obscurité
et les épines barrent le passage et la princesse rêve.

*

Les enfants de la mer (Havets barn)

Au temps où les dieux étaient partout
sur terre et dans le ciel, dans les forêts, les lacs,
un dieu de la mer s’éprit
d’une fille de la terre.

Pour pouvoir l’étreindre,
il abandonna son royaume,
pour ses baisers il oublia
la mer vaste et libre.

Mais depuis lors, il sentit en lui
un malaise que rien ne pouvait apaiser,
et sa descendance sur la terre
ne trouva jamais le bonheur.

Car ils avaient reçu en héritage
les remords de leur ancêtre déchu ;
leur âme ne trouvait jamais le repos,
la terre leur brûlait les pieds.

Jamais ils ne labourèrent leur propre champ,
jamais ils ne bâtirent leur propre ferme,
ils allaient de par le monde
dans un pèlerinage sans espoir.

Il existe encore ici et là
quelques filles et fils de la mer,
mais ils ne connaissent pas leur origine
ni le pays d’où ils viennent.

Ils ont oublié les vents frais
et l’écume salée des vagues
et la belle vie des dieux
dans les bleus espaces de l’abîme.

Cherchant un bonheur d’hommes,
parmi les hommes ils vivent,
mais la terre ferme les brûle,
leur âme ne trouve le repos.

Et si le destin, ici sur la terre ferme,
fait se croiser leurs longues routes,
un obscur pressentiment saisit
la fille de la mer, le fils de la mer.

Car lorsque se croisent leurs regards,
ils se sentent saisis d’une même tristesse,
saisis d’une nostalgie désespérée
de la vaste et libre mer.

*

Pluie de printemps (Vårregn)

Il a plu aujourd’hui !
Toute chose respire librement,
les teintes claires se mêlent
au crépuscule qui descend
en silencieux battements d’ailes.

La terre est encore nue et grise ;
c’était la première ondée du printemps,
c’était la promesse du renouveau ;
déjà la forêt pense
à un ciel haut et bleu.

La nuit s’avance – va te coucher !
Ce que tu as semé, as planté,
la vie maintenant va le réaliser.
Les présents de la mémoire et de l’espérance
poussent dans le silence de la nuit.

*

Chansons en mer : IV (Sånger på havet: IV) [une sur cinq]

J’entends de sourdes voix marmonner,
chuchoter, soupirer sous mon bateau,
j’entends des doigts raides palper,
tâter, chercher les jointures.
Je vois des ombres livides s’assembler,
s’agiter et broncher,
et la peur s’empare de moi,
j’entends qu’on cherche à m’attirer
– en bas ! – en bas !

                                  Ah ! je rêvais !
Le jour va poindre, terne et lourd,
le ciel est pâle, de même la mer
qui berce mon voilier.
Me penchant par-dessus bord,
je regarde dans les sombres profondeurs.

Alors monte vers moi,
soupirant dans sa lente ascension
comme depuis des temps révolus,
le monde merveilleux de la mer.
Mille petits doigts se tendent
vers moi, semblant me faire signe,
mille yeux blafards mystérieusement
regardent vers moi, semblant se moquer.
Cela monte, lentement monte,
s’arrête devant mes yeux et reste silencieux.

Sont-ce des formes, des couleurs ?
Les formes changent ; à peine modelées,
elles se défont et nagent
sans substance, jeu d’un moment,
pour s’attacher à nouveau
au sol glissant.
Les couleurs changent ; à peine ont-elles brillé
qu’elles s’éteignent et se fondent
dans le néant, qu’elles ont paru visiter.
Tout se réfracte en nuances volatiles,
et chaque métamorphose est si belle
mais si fugace que l’on ne sait
si l’on regarde ou si l’on rêve,
comme la lueur arc-en-céleste
cachée à l’intérieur d’une coquille de nacre.

Est-ce la réalité, la vie ?
Pâles comme un rayon de lune,
je vois des plantes aquatiques dériver,
agiter des feuilles tremblantes, fragiles.
Attachées au sol fangeux,
poussent des bêtes aux formes étranges,
comme emprisonnées par l’horreur
muette et terrifiante de la mort.
Mortes peut-être ? Non, depuis leurs flancs
des bras se tendent sournoisement,
des bouches sans cesse halètent,
et, pour stupéfier la proie attendue,
des yeux pâles, féroces dardent,
angoissants, dans une froide attente.

Quelles belles forêts de conte !
Ne vois-je point s’y balancer des palmes
aux merveilleuses couleurs ?
Des feuillages bercent de lourds pavots.
Des lianes s’enroulent comme des serpents
autour de troncs, et alentour des racines
poussent coquillages et coraux,
comme les bijoux d’une esclave
ornant ses pieds bronzés.
On n’entend pas d’oiseaux chanter
dans le lacis enchanté des feuilles.
Les poissons muets de la mer nagent
parmi les arbres, et depuis le fond
montent des bulles scintillantes.

Je regarde, pantois ; c’est comme si
je voyais tout près de moi
l’atelier merveilleux, caché de la vie.
Comme si je voyais vivre l’obscurité,
comme si je voyais le chaos tâtonner
après des formes, et des formes tâtonner
après la beauté, des couleurs fluctuer
hors du noir, des instincts s’agréger
en volonté, l’être monter
des profondeurs du non-être.

Je le vois, ensorcelé, et c’est comme si
je voyais réellement près de moi
ce que mon esprit avait oublié
au plus profond de soi, le plus indicible,
tout ce que rêvait de plus fantastique l’imagination ;
débris épars de la mémoire,
sensations détachées de l’ancre du vouloir,
confusion de pensées inexprimées,
rumination ne s’agglomérant pas en pensées,
angoisse secrète, désirs secrets,
vivant dans un éternel silence
au plus profond du sombre abîme de la mer.

Alors, une nostalgie m’étreint,
et cela m’appelle, m’attire
en bas ! – en bas !

                               Le jour se lève,
la vision replonge, disparaît.
Dans le ciel monte le soleil,
étrangement grand, étrangement rouge,
avec un éclat inquiétant, surnaturel,
comme aux premiers temps de la terre.

La mer, cette ancêtre de la vie,
s’ébat dans des flots de lumière.

*

Repos (Vila)

La nuit tombe ; les lampadaires pâles flamboient,
encore un jour de travail achevé.
Dans le beffroi j’entends la cloche sonner amicalement,
et j’écoute, sans compter le nombre de ses coups.
Elle sonne l’heure du repos. Je marche le long
de la rue habituelle entre les maisons sombres,
j’aperçois le logis où se trouve mon bonheur,
à la fenêtre bien connue je vois de la lumière.

Le calme du soir se dépose en moi,
avec lui j’entre doucement dans ton intérieur.
Un calme plus grand encore vient à ma rencontre,
tu m’offres la main en salut muet.
Aux fenêtres les rideaux sont tirés,
comme des paupières fermées sur un rêve ;
la lampe de la table répand une douce clarté
sur ta main blanche et ta blanche broderie.

Non, ne parle pas ! Au loin j’entends le bruit
de la rue et le vent las du soir.
Ton silence m’est cher, chère la lumière
qui tombe caressante sur ta joue penchée.
Laisse-moi m’asseoir et regarder en silence
ta main, si active même le soir,
et tes yeux qui suivent la couture,
et le sourire qui flotte sur ta bouche.

Avec quel calme et quelle rapidité
tu mesures les points et les unis en chaîne infinie.
Les jours aussi, avec le même calme et la même rapidité
s’insèrent dans la chaîne de la vie – notre soleil se couche si vite.
Qu’est-ce que tu couds ? Est-ce la robe de noces du bonheur
ou son linceul ? Peut-être ne le sais-tu pas toi-même.
Ta diligence est comme celle d’une mère épanouie,
mais dans ton regard est le mystère de la tristesse.

Et le soir s’écoule. Je vois tes pensées
comme de légers nuages passer sur ton visage.
Je vois le jeu des ombres et de la lumière,
j’observe chaque changement, aussi léger soit-il.
Et pendant que tu te livres à tes pensées silencieuses,
un court instant tu oublies ta couture.
Ta main s’est reposée doucement sur ton giron
– alors je fais un rêve au sujet du repos.

Il me semble que tous les pas dehors se sont arrêtés,
que sont retombées toutes les mains fatiguées,
que les rides se sont effacées sur tous les fronts,
que le calme entre dans chaque membre.
Le joug du labeur est ôté de tous les dos,
des esprits ployés sont ôtés les paroles amères,
les yeux du penseur se lèvent du livre
et ceux du journalier de la terre pierreuse.

Car c’est le repos de tous. L’obscurité se dissipe
et je vois devant moi l’étendue de la terre,
où les hommes marchent avec leurs soucis harassants,
cherchant la joie jusqu’à ce qu’ils s’effondrent.
Ceux qui cherchent toujours se sont arrêtés
et se regardent sans jalousie les uns les autres.
Ils sont comme des enfants craignant de renverser
la boisson qu’ils tiennent dans leurs petites mains.

Autour d’eux la haine et la colère ont disparu,
la nature attend, silencieuse, sérieuse.
Dans la pénombre de la forêt l’Éden à nouveau s’éveille,
envoie des messages de paix d’arbre en arbre.
Dans le ciel sombre marche le troupeau des étoiles
vers un destin de lumière, la vie respire,
et c’est la paix sur la terre comme au ciel,
un moment béni, court instant.

Mais tu as redressé l’aiguille et tu couds
sous la lampe avec la même diligence.
Mon amie, nous rêvons des rêves étranges
quand le bonheur monte la garde à notre porte fermée.
Dehors les bruits de la rue parlent encore de destins
sans répit cherchant à la lumière des becs de gaz ;
ici, à l’intérieur, c’est le silence, comme si la mort
nous avait un moment, invisible, rendu visite.

*

Chant de printemps (Vårsång)

Où est l’île où, sous les chênes,
je jouais aux jeux du printemps ?
Où la prairie belle comme un rêve,
avec la rivière limpide
dont le flot venait des neiges de la montagne,
avec ses anémones, ses primevères,
ses tendres feuillages et ses légers chatons ?
Où le pré ensoleillé
avec ses odeurs de haies et de tilleuls,
ses bruits d’ailes et de brises ?
Où la forêt avec la vivifiante odeur
d’humidité des halliers denses,
avec, la nuit, ses chants d’oiseau
et ses murmures d’eaux fraîches ?
Où la maison derrière le portillon,
aux platebandes de narcisses,
le soupir des frondaisons, le murmure des fourrés
et le froufrou des feuilles mortes ?

Le déchaînement de la mer a recouvert
la mousse des forêts, le trèfle des prairies,
et parmi les chauves récifs et rochers
les anémones du printemps ne poussent pas.

La glace embrasse la côte d’une étreinte de fer,
à l’horizon la mer se brise noire,
le ciel est grisâtre,
et les joncs secs frémissent
sous la brise du soir dans les sables.

J’ai un goût amer dans la bouche,
amer comme les larmes salées,
je vois que mon île verte a disparu,
qu’avec elle ont disparu les verts printemps.

Mais un cri retentit dans l’ombre,
l’air tremble sous des ailes.

Et contre les dernières lueurs du soir
qui s’attardent aux nuages du ponant,
l’armée des oies sauvages fraye
son chemin vers la nuit à coups d’ailes,
au-dessus des roches et de l’eau gelée.
Le battement des ailes résonne puissamment
et les appels stridents s’élèvent
comme un cri de guerre encourageant
aux exploits les guerriers.
Puis le son s’atténue ; la troupe des airs
s’évanouit.

                 Mais dans leur sillage –
arrive ! – arrive ! – le printemps suit.
Non point le vert printemps joueur,
mais le printemps de la mer, qui porte
la tempête sur ses larges ailes.

Dans les cris aigus j’ai reconnu
sa voix, et mes joues brûlent.

Force, je veux te chanter,
toi qui brises les glaces massives,
qui viens en tonnant dans la nuit
avec des rugissements depuis la vaste mer.
Tu chasses les sombres nuées du ciel
en trois jours de tempête,
et tu conduis les écumantes troupes
de la mer, aux crêtes blanches,
à l’assaut de la ceinture de glace,
tu brises les entraves, détruis la banquise
et tombes avec fracas sur les brèches.
Quelle écume, quels bouillonnements,
comme cela soupire, siffle et gémit,
grince, tonne et craque !
Mais tu ris, héros victorieux,
ton cri martial retentit plus fort,
et tes ailes battent plus sauvagement !
Une vague vert-noir mugissante,
irrésistible roule de l’avant
par-dessus récifs et brisants.
Tout est enseveli sous l’écume,
au cri des armées d’oiseaux
la mer roule sur la glace.

La lutte est terminée, la tempête s’est tue,
les vagues refluent, le soleil monte
clair au levant, et, captivé,
je salue le jour nouveau.
Loin sont les rêves de l’hiver,
à travers l’espace la lumière se répand,
le jeune dieu de la mer s’est éveillé,
étendu, bel et nu, comme un dieu,
il étire ses membres, caresse
le rivage où s’ébattent les poissons,
reflète le bleu du ciel, reflète
les nuages naviguant dans le ciel,
il chante les jours de son enfance
et l’abîme bleu.
Les derniers restes de glace se liquéfient,
lentement disparaissent au soleil,
tandis que déferlent en murmurant
sur ses bords des vagues enjouées,
que les mouettes suivent
en décrivant de grands cercles
avec leurs ailes inlassables.

Je ne chante pas le printemps
aux cheveux parés de fleurs et de feuilles,
qui rend faibles les chênes puissants,
pâles les joues rouges des vierges,
et qui pleure aussi facilement
qu’il s’ébaudit et joue.

C’est toi que j’aime, printemps de lutte et d’orage
qui brises les glaces massives,
libères les voiliers légers
sur l’abîme inconnu,
et qui envoies sur les plages sûres de mon pays
tes oiseaux sauvages, faits pour
sentir la faim, lutter,
monter haut et voler loin !

*

Chant d’automne (Höstsång)

Pendant la nuit le givre
est venu, juge sévère,
dans la campagne,
et de ses doigts glacés
a écrit sa sentence
sur les souvenirs de l’été.
Le soleil s’est levé,
clément accomplisseur,
et quand ses regards
virent les feuilles
marquées par le givre,
celles-ci tombèrent
doucement à terre,
comme une tête d’enfant
lourde de sommeil
lentement va s’appuyer
contre le sein de sa mère.

Elles tombent doucement,
une par une,
toutes les feuilles
qu’épanouit le printemps
et que l’été mûrit,
toutes les feuilles qui,
fanées par l’automne,
commençaient à flamboyer
dans un rouge fiévreux,
commençaient à languir
dans une pâleur dorée,
ou bien, fatiguées,
attendaient la fin
dans une immuable
verdeur estivale ;
une par une,
elles tombent doucement
et, tombées, froufroutent
sous le pied.

Est-ce tristesse
ou bien gaîté,
dans ce silence
merveilleusement grand,
merveilleusement clair
qui domine tout
et que saluent
les feuilles qui tombent ?
Le soleil brille faiblement,
le ciel est haut,
plus haut qu’avant,
pendant les jours d’été,
l’air est pur,
merveilleusement pur,
et s’étend librement
parmi les branches plus nues,
dans un espace plus vaste.
Tout semble plus clair,
plus lumineux, plus libre,
tout semble plus grand
qu’il ne l’était.

Est-ce tristesse ou gaîté ?
Je ne sais pas.

Ainsi doivent à leur tour
les feuilles de ma vie
être détruites par le givre,
moissonnées par le soleil,
le soleil d’hiver.
De l’amour encore
rouge à son agonie,
flamboyant, les plaisirs,
et ceux dorés de l’espoir,
et les promesses fanées,
les jeux toujours
verdoyants des rêves,
un par un
tomberont
comme ce qui, déjà
fané, froufroute
sous mon pied.

Pourtant, – si je peux espérer
une clarté telle
que celle qui me remplit
du courage de vivre,
si le ciel devient plus haut,
plus grand l’espace,
si cèdent les vents
qui ne peuvent rien
contre cette paix,
sûre de la victoire
et profonde, du silence,
si je peux respirer librement
l’air libre et fortifiant
des pensées,
vous tomberez alors
sans plainte, peut-être,
ô beaux rêves
et faibles joies ;
alors je veux marcher
comme je marche à présent,
le pied souple,
dans le royaume ravagé
de mon beau jardin,
alors je veux saluer
comme je salue à présent,
avec une joie mortifiée,
une force affaiblie,
le premier jour
de l’hiver à son aube.

.

Chansons et Légendes
(Sånger och sagor, 1903)

.

Les grelots (Bjällrorna)

Un jeune bouffon se lamentait :
« Pourquoi me faut-il porter des grelots ?
Pour ne pouvoir rien saisir,
ne pouvoir m’approcher de rien.

Je me sens comme un lépreux,
tous me fuient comme une menace.
Au désir qui brûle en moi,
seuls mes grelots répondent.

Les dés de l’honneur ou du plaisir
doivent être jetés dans le noir.
L’homme en silence accomplit sa tâche,
l’amant en silence va retrouver son amie.

Les jeux bouffons ne m’accordent pas
les joies et les périls du secret ;
mes grelots avec leurs bouches bavardes
trahissent chacun de mes pas.

Tout fuit, toute chose s’écarte
que je cherche, que je poursuis.
La foule rit ou bien s’écrie,
et je cache ma honte dans la vanité. »

Un vieux bouffon sourit et dit :
« Tu décris bien notre destinée.
Sans cette distance, notre voix
n’aurait aucun pouvoir.

« Si tu ne peux rien saisir,
si tu ne peux rien approcher,
c’est pour mieux pouvoir te plaindre,
pour désirer plus ardemment.

Si tu remplis le devoir du bouffon,
tu dois aussi en payer le prix.
Il faut de la distance à la poésie,
la crainte accompagne toujours la trique.

À toi ne saurait appartenir cette solitude
qui dissimule la tristesse et la joie.
Tu es celui que l’on juge et qui juge,
seul au milieu de la foule.

Tu es celui qui ne reçois jamais
ce qui aux autres est donné,
celui à qui tout le monde prend
et qui sort de la vie les mains vides.

Tu mûriras et te réjouiras
d’arborer fièrement tes grelots ;
tu mûriras et sentiras une peur
toujours plus grande de ta solitude.

Quand tu seras vain de l’honneur des bouffons,
tes grelots seront mérités ;
quand tu auras appris à supporter la honte,
tu seras un bouffon accompli. »

*

La nuit de Walburge (Valborgsmässoafton)

Ndt. Ou nuit de Walpurgis, du 30 avril au 1er mai. En Suède, on y allume traditionnellement des feux et cette fête n’a rien du sabbat diabolique que le terme Walpurgis évoque dans d’autres pays européens. Si nous avions traduit Walpurgis dans le titre du poème, c’est l’image du sabbat qui serait venue à l’esprit de la plupart des lecteurs connaissant le terme ; quant à ceux qui ne le connaissent pas, ce terme ne leur parlerait pas plus, de ce fait, que celui de Walburge que nous retenons et qui est le nom français de la sainte chrétienne nommée Valburgi(s) en latin, Valborg en suédois, sainte anglo-saxonne évangélisatrice des Germains.

De la pénombre couvrant forêts et vallons
les villages sont obscurcis,
mais sur chaque colline brûle un feu
devant la pâleur du ciel printanier.
Des bourgs et des fermes
la jeunesse est venue
pour allumer le plus grand feu de Walburge
sur le sommet le plus haut de la contrée.

En cercle sur la lisière irrégulière de la forêt
les feux montent la garde
et nouent, tels un lien magique
de lumière, les localités les unes aux autres.
Par toute la contrée, encore nue et désolée,
cette couronne brille
comme sur un sein de jeune vierge
l’éclat d’un bijou ancien.

Et je marche sur le chemin du printemps,
parmi les pruneliers bourgeonnants,
et j’écoute des voix près de moi
et des voix lointaines,
le murmure des ruisseaux,
le soupir berceur des bois,
depuis l’étendue au-dessus
des champs et des maisons épars.

Je vois en rêve mon pays
dans un soir ombreux de printemps
s’étendre des montagnes aux plages,
avec des prés et des villages.
Je vois sa beauté reposant
à l’heure du crépuscule,
avec des cours d’eau clairs courant
au vaste cercle de la mer,
avec les crêtes des forêts, étagées
depuis les cimes neigeuses,
avec prairies et champs attendant
sur la plaine et au bord de la mer,
avec les lumières des villes, les phares,
et des voiliers le long de ses côtes,
un pays qui nous donne
travail et plaisir.

Et cette vue est merveilleuse
de villages, de bois et de montagnes
faisant monter des feux jusqu’au ciel
dans la première soirée du printemps,
proclamant avec le message des flammes
la naissance de l’été
qui parera la terre d’une pompe
de fleurs et de moissons.

C’est comme si se réveillait
d’un sommeil séculaire
un beau culte païen disparu,
un rêve grandiose,
un sens du mystère de la création,
puissant et farouche,
où la terre portait ses offrandes
à l’idole du soleil.

Je sais bien que, les feux éteints,
ce sera la fin de l’histoire.
Comme avant, nos esprits seront couverts
du gris crépuscule de la vallée.
Nous rentrerons chez nous, redescendrons
vers nos humbles demeures,
et le matin nous ne nous rappellerons plus
notre paganisme de cette soirée.

Les plus belles pensées de nos ancêtres
ne sont plus pour nous qu’un passe-temps.
Aux grandes images nous avons fermé
nos pensées et nos vies.
Le feu qui montait en langues
libératrices vers le firmament
est aujourd’hui un nuage de fumée, étouffant,
obscurcissant notre pensée.
Pourtant, tu es encore séduite par les jeux
légers de l’air printanier,
ô humanité pâlie
par l’âge et la raison,
tu es encore conduite par le monde des sagas
et le murmure des étendues
à porter ton offrande
à la lumière et à la beauté.

Et marchant sur le chemin couvert d’ombre
parmi les pruneliers bourgeonnants,
écoutant des voix près de moi
et des voix lointaines,
je rêve à mon pays, à ma patrie,
dont l’avenir me reste voilé,
et je le vois près d’un feu
devant le ciel clair du printemps.

*

La libellule (Sländan)

Je vis dans l’instant ma vie de libellule,
où le désir est éteint par le gain,
je cherche seulement à passer le temps
et prends tout ce qui s’offre à moi.
Mais chaque fleur où je bois
se ferme, rassemble en silence
les forces du pollen que sans le savoir j’y laisse,
et il en naît un fruit.

Je trouve des passions que je n’ai pas allumées
et des souffrances que je n’ai pas voulues,
je rencontre des tristesses que je n’ai pas connues
et des joies que je ne partage pas.
La vie naît, avec salaire et dette,
de chaque instant qui me fut plaisant,
de chaque rêve fugace que j’ai rêvé,
et de tout ce que j’ai caché et oublié.

Mais sans souci je secoue de mes ailes
la poussière qui pèse sur elles.
Seul l’inconnu a des parfums
qui me charment et subjuguent.
Seul ce qui est loin est mien,
j’ai jeté mes moissons au vent,
et sans répit ma nostalgie vole
vers ce qui n’est pas encore.

*

Les oiseaux voyageurs (Flyttfåglar)

Oiseaux de passage, j’ai entendu votre cri,
encourageant, séduisant, accueillant.
Le groupe ardent n’a fait que passer,
les nuées l’ont couvert.
Bon voyage – votre route est libre !

Oiseaux de passage, que votre voix
atteigne aussi loin que ma nostalgie,
réveillez, ô réveillez un sein endormi,
appelez et dites : le temps passe,
l’été va finir, c’est bientôt l’automne.

L’été va finir – mais il est encore temps,
il est encore des jours chauds de soleil,
d’un ciel vaste et radieux
sur les rêveuses prairies
descend encore le soir dans la paix et l’amour.

Mais il y a de la fièvre dans l’éclat des jours,
des nuages à la dérive et des ombres froides.
L’été va finir, il tend vers sa mort ;
bientôt, comme les feuilles flétries qui tombent,
vont tomber les moments que la vie nous a donnés.

*

Au seuil de la nouvelle année (Vid årsskiftet)

La vieille année est assise
près de l’âtre, dans ma chambre ;
c’est une vieille flétrie, ridée,
au regard fatigué, voilé.

Elle donne la dernière main
à son tricot de chagrins,
sa tête grise dodeline
dans le repos de ses labeurs.

Elle remue doucement un berceau
se trouvant à ses côtés,
où dort dans son innocence,
dort encore la nouvelle année

La paix sur toi, donc, vieille femme,
bien que tu me fusses rude !
À présent je veux voir et saluer
l’enfant qui reçoit ton héritage.

Je lève doucement la couverture
qui protège le petit être,
et, réveillé de son léger sommeil,
il me regarde de ses grands yeux.

Mais ces yeux brûlent,
d’une lueur dont l’enfant ne sait rien,
d’une souffrance qui n’est pas encore née
et d’une détresse encore inconnue.