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Armes inégales et autres poèmes de Strindberg

On ne présente pas August Strindberg (1849-1912). Sa poésie est cependant peu connue en France et n’a fait l’objet que de rares traductions occasionnelles, éparses, que nous n’avons pu consulter. Nous ne savons donc si les textes suivants ont été déjà traduits ou non ; le plus probable est que nombre d’entre ces poèmes sont ici pour la première fois en français.

Les sources officielles, telles que le Musée Strindberg, citent trois titres pour les recueils de poèmes de Strindberg publiés de son vivant. Les poèmes qui suivent sont tirés du premier d’entre eux, Poèmes en vers et prose, de 1883. Les textes de ce recueil sont des poèmes en vers à l’exception d’un poème d’une quinzaine de pages qui mêle prose et vers. Notre choix pour ce billet a retenu dix poèmes en vers.

Ces poèmes datent de la période « radicale » de l’auteur. Un lecteur attentif remarquera cependant que certaines tendances se font déjà jour dans ce « radicalisme » annonçant l’évolution ultérieure. Face à une telle situation, deux attitudes peuvent s’opposer, s’agissant de la façon dont on pourrait qualifier globalement « l’idéologie », l’idearium de l’auteur. Ou bien sa jeunesse est la plus représentative, et la maturité est alors une décadence intellectuelle, ou bien la maturité est représentative, et la jeunesse est alors une simple étape. Cela dépend de la qualité des idées, et par là nous n’entendons nullement leur orthodoxie selon tel ou tel point de vue, mais leur originalité ou celle de leur articulation, et il nous paraît alors indubitable que le Strindberg de la maturité est Strindberg lui-même, considéré du point de vue des idées.

Le Strindberg de la maturité est un véritable penseur original. Nous voulons le qualifier par le biais de trois citations. La première (1) en reprenant ce que nous avons dit dans un autre billet de traductions de poésie suédoise (Tor Hedberg, ici) : « [L]es débuts de Strindberg ont donné lieu à un procès pour blasphème, la fin peut être résumée par cette réponse à la question « Que pensez-vous de ceux qui disent que l’homme descend du singe ? » : « Ils disent vrai en ce qui les concerne. » » La seconde (2) : « Je suis chrétien, c’est-à-dire je suis un surhomme. » Le rattachement à la foi chrétienne, essentiellement via Swedenborg, ne renie donc pas le nietzschéisme de phases antérieures, mais constitue une synthèse. C’est l’expression la plus originale de la pensée de Strindberg, une synthèse supérieure d’opposés, et ce tour de force, si l’on accepte de suivre Strindberg, ne peut être traité comme secondaire par rapport à un radicalisme juvénile reprenant sans travail synthétique propre des thèmes en vogue. La troisième (3) : « Espérons-nous que les Lumières prennent fin avec lui [Zola] ? Oui, nous l’espérons ! » C’est la conclusion d’un texte du Livre bleu I intitulé « Den svarta upplysningen » (Les Lumières noires) : le traducteur français de ce texte – Les Livres bleus I-II sur quatre ont été partiellement (très partiellement) traduits en français – a été si épouvanté par le texte original qu’il a repris l’expression de « Lumières noires » du titre dans le passage pour en altérer le sens, en écrivant « Peut-on espérer que les Lumières noires prendront fin avec lui ? », si bien qu’il n’est pas du tout clair, pour le lecteur français, que ce sont des Lumières elles-mêmes que Strinberg espère la fin, et non de certaines Lumières qui seraient noires, car on peut entendre cette expression comme portant sur un sous-ensemble plutôt que sur l’ensemble lui-même affublé du qualificatif « noir ». Or cet adjectif n’est pas dans le passage original : « Hoppas vi att upplysningen är slut med honom? – Ja, vi hoppas! », le traducteur a clandestinement déformé la pensée de l’auteur, coupable à ses yeux d’espérer la fin des Lumières.

Dans les poèmes qui suivent, certaines tendances ultérieures sont déjà présentes en germe. Dans ce radicalisme qui tend au nihilisme politique (nous y revenons infra), le facteur héréditaire commence à prendre un caractère explicatif central. La génération de 1840, avec son progressisme bourgeois, est étrillée. L’alignement sur les mouvements de tempérance par la dénonciation des effets de l’alcool est manifeste. La dénonciation des « dieux du temps » en tant que divinités du paganisme scandinave, dans « Les imprécations de Loki, » se conclut par une proclamation de « l’Unique » (« den Ende ») éternel. Le passé peut servir de contrepoids au présent : les chevaliers de jadis sont plus respectables, dans le poème « Jadis et Aujourd’hui », que les « chevaliers » contemporains.

Les tendances nihilistes, au sens politique, de Strindberg sont apparentes dans le recueil, en particulier dans le poème ici traduit « L’édition populaire », où Strindberg oppose la poudre à canon, arme onéreuse des princes, à la dynamite, arme bon marché des nihilistes. Strindberg défend à sa manière le principe anarchiste de la « propagande par le fait ». (Mais la politique n’étant jamais complètement libre d’ambiguïtés, dans ce poème il la défend de façon expresse dans le cas de la Russie tsariste, à une époque où les attentats anarchistes commençaient à s’y multiplier, c’est-à-dire contre un ennemi national traditionnel de la Suède, ennemi l’ayant notamment amputée de la Finlande, soit quasiment le territoire suédois actuel. Et quand le roi Oscar II de Suède applaudit à la première représentation d’une pièce jugée par d’aucuns « nihiliste » car elle met en scène des révolutionnaires, cette pièce se passe également en Russie avec des personnages russes : voyez le propos introductif du traducteur au poème « Nihilisme royal » ci-dessous.) Par ailleurs, dans le poème « Armes inégales », l’« esclave » maure défend la noblesse du poignard en rappelant que c’est un poignard qui abattit Jules César au moment où « il ourdissait ses plans ». – Pour un exemple de poésie anarchiste suédoise, voyez nos traductions du poète prolétarien Leon Larsson ici.

Strindberg prétend n’avoir pas une haute idée de ce qui se trouve dans ce recueil, en particulier s’agissant de la dernière partie qui réunit des poèmes de jeunesse. De ces derniers nous n’avons retenu que le poème « Au bord de l’étang », qui paraît au traducteur que nous sommes aussi excellent que les poèmes des autres parties.

Portrait d’August Strindberg par Christian Krohg, 1893.

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Poèmes en vers et prose
(Dikter på vers och prosa, 1883)

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Biographique (Biografiskt)

Je jouais du pipeau,
chantais des chansons tristes,
mais personne ne voulait pleurer,
et la danse ne commençait jamais.

Alors je sortis et,
me plaçant au coin de la rue,
je battis du tambour
en montrant un ours.

À l’ours les gens donnèrent du sucre,
tandis qu’ils auraient voulu me frapper,
et quand je voulus chanter
personne n’écouta.

Alors j’endossai la livrée d’un bouffon
et fis de bons tours ;
quand je tirai la langue,
les gens crièrent de joie.

Les carrosses s’arrêtèrent
et les grands à l’intérieur :
« Quel drôle de diable !
Il ira loin, celui-là. »

La foule jubile quand les maîtres
prennent des coups de bâton,
mais si cela devient sérieux
on appelle la police.

Alors je fus accusé de plaisanter
de tout ce qui est divin,
car c’est divin, certes,
d’être conduit par une paire de chevaux.

Il ne me servit à rien de protester,
ma défense ne fut pas jugée valable,
à savoir que ce n’était pas une plaisanterie
mais tout ce qu’il y a de plus sérieux.

Alors je pris l’habit noir
et montai dans la chaire du prédicant,
où je pus entendre les gens ronfler
comme des cochons au soleil.

En criant j’en réveillai quelques-uns,
de même que le consistoire,
mais alors je perdis mon habit noir,
on me tira de la chaire.

Je ne fus pas ordonné,
je n’avais pas la foi :
c’est la vieille chanson
sur le même air ancien.

Je pris mon pipeau cassé,
le mis dans mon sac,
détendis mon tambour,
emballai mes affaires.

Et je vagabonde par le monde
en quête d’aventures,
pour oublier et être oublié
et guérir ma blessure.

Et les années passent,
ma blessure cicatrise,
et tout est immobile,
comme dans un marécage

où coassent les grenouilles
au chant sourd des moustiques
et les champignons dorment
toute la sainte journée.

Seuls les myrtes veillent
et répandent leur morphine
jusqu’à ce que le marais ronfle
derrière les rideaux gris des araignées.

Un jour, on entend dans la forêt
le ra retentissant d’un tambour
et bientôt, par les champs et collines,
la trompette sonne l’appel.

Hourra ! La guerre est déclarée !
Je laisse tomber mon tambour
et, vendant ma pipe,
achète un chassepot†.

Mais qui portera le drapeau ?
On n’en trouve nulle part !
Ce n’est pas avec des troupes éparses
qu’on peut remporter la victoire !

Je sors alors mon mouchoir rouge
avec Garibaldi dessus,
le noue à mon fusil
et : En avant ! Marchons !

–

À la première salve il tomba,
avant même qu’on eût répondu ;
lui seul mordit l’herbe,
les autres avaient pris la fuite !

On sonne à présent le triomphe
et le corps est emporté.
Ce fut une victoire éclatante,
même si le combat fut si court.

On prépare des funérailles
avec pompe militaire,
on l’ensevelit dans ses vêtements
et son mouchoir rouge.

Près de la tombe une salve est tirée,
et le prêtre prend son livre
et lit tandis qu’on descend le mort –
mais les choses allèrent de travers !

Le mort, qui était païen
et ne supportait pas les prêtres,
se dressa hors du cercueil
et fit un geste au sens indubitable.

Ce fut la fin des réjouissances :
on cria au scandale.
Le mort fut conduit, en tant que blessé,
à l’hôpital le plus proche.

Il y repose sur un sommier de fer
et teste son vieux courage
en cueillant le plomb qui dans la plaie
empoisonne son sang !

Quand la fièvre le prend,
que le démon du délire tourne
avec de la jusquiame autour de son oreiller,
c’est comme un raclement dans sa plaie !

Alors on entend le malade chanter
d’une voix rauque et cassée
de vieilles mélodies
comme un corbeau dans l’automne froid.

Il délire au sujet de sa blessure,
délire au sujet de sa défaite,
mais on l’entend aussi haranguer
ses troupes pour une nouvelle bataille.

Et quand parfois il babille
des mystères de son cœur,
la jusquiame de la haine se flétrit,
l’arbre de la fièvre verdit.

Des brises soufflent dans la salle des malades,
l’air est plein de l’odeur de la mer ;
sa plaie ne lui fait plus mal,
le démon se retire.

Et de petites mains amies
le bordent dans son lit,
pour qu’il fasse de beaux rêves
comme en une prairie de fleurs.

Un jour qu’il se trouvait étendu de la sorte,
faible convalescent
n’attendant que le médecin,
qui lui avait redonné de l’espoir,

il entendit par la fenêtre
un tambour sonner l’alarme.
Aussitôt il sauta du lit,
sentant une chaleur en son cœur.

Entre les tilleuls du jardin
apparaît un drapeau :
c’est la guerre qui recommence,
il reste encore des troupes !

Ses yeux s’injectent de sang
quand on le recouche, épuisé.
Il regarde la table de nuit, noire,
ses douleurs soulagées.

Parmi les bouteilles,
les couteaux et la charpie,
se trouve le plomb retiré de sa blessure,
dans laquelle il pesait si lourd.

« Ah ! si j’étais de nouveau sur pied,
aussi frais qu’avant,
avec le fer de mon sommier
je fondrais un canon.

Avec les clous que vous avez enfoncés
– je ne l’ai jamais oublié –
enfoncés dans mon cercueil,
je forgerais une grenade.

Et, remplie de schrapnell
ôté de mon propre corps,
vous verriez la grenade
monter en l’air comme une comète.

Car il faut viser haut
pour atteindre au but ;
même en tirant contre le ciel,
on manque presque son coup. »

Alors il voit par la fenêtre
un drapeau festonné passer
le long des vieux tilleuls,
tandis qu’il entend un joyeux hourra !

Notre ennemi a triomphé
de nouveau dans la bataille,
les nôtres sont vaincus,
mais ils n’ont pas fui !

Alors il éprouva de la joie,
car il avait enfin compris
qu’à travers la défaite
on vole à la victoire.

Il retomba dans le sommeil
jusqu’à ce que le jour à nouveau se levât
pour saluer de nouvelles victoires
en de nouvelles défaites.

† En français dans le texte. Le chassepot était un fusil de fabrication française, du nom de son créateur. Le dictionnaire de l’Académie suédoise ne connaît pas le terme, et il n’y a d’ailleurs pas trace que l’armée suédoise ait utilisé ce fusil.

*

Renonciation d’héritage (Urarva)

Vous vous rengorgez du joyeux temps de votre jeunesse,
vous les vieux, qui blâmez la jeunesse aujourd’hui ;
vous avez toujours été prêts pour les luttes pacifiques,
et recherchiez l’idéal en trinquant et chantant.

Vous avez devant vous une génération morne, fatiguée,
dont le seul but est de défendre de petits intérêts.
Vous qui nous avez engendrés dans une soûlerie,
sûrement vous savez mieux que personne comment c’est arrivé.

Il n’est jamais plaisant d’avoir
à purger la dette d’autrui ;
Boire vous a donné une corpulence appréciable,
et c’est aussi pourquoi vos enfants sont chétifs.

En héritage nous avons reçu vos dettes et votre syphilis,
ainsi que vos promesses des années quarante ;
ayant dévoré le moindre Leckerbiss†,
vous ne nous avez laissé que l’idéal à ronger.

Vous vous enthousiasmiez et teniez des discours
pour le Danemark, la Finlande, la Pologne ;
pour notre idéal nous ne nous enthousiasmons pas,
nous travaillons tranquillement au but de l’avenir.

Vous buviez du ponch et mangiez des petits fours
en l’honneur de la trinité scandinave ;
puisque cette unité s’arrêtait aux paroles,
nous nous contentâmes de l’humanité.

Nous aurions dû renoncer cette succession,
mais la pomme ne tombe jamais loin de l’arbre
et un tel héritage, les enfants le reçoivent
jusqu’à la troisième ou quatrième génération.

† En allemand dans le texte : « bon morceau ».

*

Les imprécations de Loki (Lokes smädelser)

Dieux du temps, que j’ai couverts d’injures,
je veux vous injurier encore une fois !
Dieux du temps, que j’ai blasphémés,
je veux vous blasphémer dans un chant !

Vous avez le pouvoir, j’ai la parole,
j’ai la parole en mon pouvoir ;
vous êtes treize à table ;
cela signifie, dit-on,
mort, accidents, calamités :
ne le prenez pas à la légère, dieux,
car il commence à se faire tard :
dieux, soyez sur vos gardes !

Il est vrai qu’autrefois je prenais place
à votre table en tant qu’invité ;
puis, les liens bien serrés,
à votre banquet vous m’avez traîné.
Aussi, vos crimes, c’est Loki
sans doute qui les connaît le mieux.

Les plats remplis me dégoûtaient,
votre vin ne me donnait aucune joie,
et vos chants prenaient le goût des mets
mais étaient fades comme le bouillon du chaudron.
C’est pourquoi, dieux, vous haïssez
Loki, car il n’a point chanté vos louanges.

Non, je ne veux pas chanter vos louanges,
je ne veux pas chanter pour vos mets.
Non, je veux plutôt vous blasphémer
avec ma grande et belle haine !

Vous avez érigé mon bûcher sur la montagne,
creusé ma tombe parmi les glaces,
et le petit nain sournois
trancha tous mes tendons.

Même si vous m’avez attaché les mains,
même si de fers mes pieds sont entravés,
même si vous m’avez cassé les dents,
ma langue reste libre de vous injurier.

J’ai trahi votre secret,
dieux, c’est là mon seul crime !
Et ma langue vous atteignit
jusque dans vos châteaux forts.

J’ai révélé vos manigances
et votre fausse sainteté ;
je n’ai pas cru à vos miracles
ni à votre immortalité.

C’est pourquoi Loki fut par vous
appelé le plus grand calomniateur ;
or il tient pour honneur
d’avoir trahi les traîtres !

Quand la faiblesse châtie la force,
on appelle vengeance le châtiment ;
je n’ai pas rendu hommage à la violence,
c’est pourquoi mon exploit est appelé vengeance.

Soit ! Je me suis donc vengé, dieux,
je me suis vengé, entendez bien !
j’ai déchiré vos atours
et montré votre nudité !

J’ai méprisé votre culte,
jeté vos statues à terre,
et j’ai tué le veau d’or
pour voir si c’était poussière.

J’ai abattu les murs du temple,
brisé les grilles de l’autel,
ouvert des cages cadenassées,
anéanti des clôtures pourries.

Je me suis vengé, divine catin,
j’ai vengé les souffrances de ma jeunesse
quand je fus forcé de t’encenser
et que tu me fis tomber à genoux !

Quand je pus vous jeter la vérité
à la face, divine racaille,
on vit votre firmament vaciller,
vos vieux remparts se fendre.

Dieux et déesses décrépits
courent effarés vers un refuge, vers
des pantalons à bretelles, des jupons de tricot,
pour cacher leurs pudenda flétris.

La force cherche ses lances,
la beauté cueille des feuilles de vigne,
la vertu revêt son armure dorée,
la justice se fait aveugle et sourde.

Le mensonge descend dans le fossé,
attrape des serpents dans la boue,
les attache aux pierres de la montagne
pour qu’ils crachent au visage de Loki.

Et le voilà Loki, attaché :
un contre cent, c’était sa façon,
mais dans le cercle des dieux vils
on continue de s’écrier à cause de l’offense.

Il est attaché, sur la pierre étendu,
mais sa langue reste libre,
et les vieux dieux délabrés
tremblent encore à ses cris.

Car dans les longues nuits de souffrance,
sa femme, près de sa couche rude,
s’expose au venin des serpents
et tend les bords frais du calice.

Quand les serpents perfides dirigent
leurs crochets vers la poitrine de sa femme,
on n’entend plus Loki railler
mais sa voix se fait tempête.

Après qu’il a fait tomber ses fers,
un grand bruit retentit dans les montagnes,
et dans les châteaux et les chaumières
les hommes attendent la fin du monde.

Alors Loki arrête de proférer des injures,
mais des sombres coins de ses yeux
des éclairs luisent, crépitent, flamboient,
et il appelle son fils.

Le serpent de Midgard, destructeur du monde,
déroule son corps squameux,
la queue de l’exterminateur s’agite
sur la course sauvage de la Volga.

Cela crépite et retentit
dans les forêts de Wolchonsky,
cela craque dans les Pyrénées, partout
où se meuvent les anneaux de son ventre.

De son torse enragé il fouette
la Seine, un vieux fleuve saint
des rives duquel montent encore
des murmures d’expiation et de sang.

Mais où le serpent cache-t-il sa tête ?
demandez-vous, dieux lâches.
L’avenir suit éternellement le présent,
la réponse sera votre passé.

Car quand il lèvera la tête,
dieux, ce sera la fin des temps ;
si vous entendez le serpent siffler,
il est facile de prévoir votre chute !

L’incendie couvrira le monde,
brûlera tout ce qui doit l’être,
séparant l’or de la pacotille,
tout ce qui doit vivre ne mourra pas.

Et la vieille terre desséchée,
faite enfin cendre fertile,
par le feu purifiée,
engendrera de nouveau.

En bosquets éternellement verts,
une nouvelle race marchera libre,
non abusée par des manigances de dieux,
de ceux qui brisèrent les esprits d’antan.

Car vous serez tous morts,
vous, grêle engeance des vieux dieux ;
vous étiez nés pour tomber
au moment de voir la tête du serpent.

Mais à vos noirs cercueils,
votre course terminée,
Loki ne verse point de larmes, avec lui
il n’a que son espoir éternellement jeune.

Il vous adressa ses injures,
troubla votre repos de dieux ;
parce qu’il croyait en l’Unique,
il ne pouvait croire en vous.

Sur vos tombes résonne
la parole calme, comme celle d’un ami :
C’est ici que vous reposez, dieux du temps,
le Dieu de l’Éternité vit toujours !

*

Armes inégales (Olika vapen)

Don Almagro de Vicuña,
grand panetier1 à la cour,
est de vieille souche noble

et son sang castillan,
pâle comme le lait, clair comme l’eau,
ainsi que du miel coule paresseusement.

Le fard de sa joue, les liqueurs de sa table
colorent à la fois au-dehors et au-dedans
ce noble sang castillan.

La main ne manie plus l’épée,
ayant trop caressé la fille
sous les baisers de qui son courage a suffoqué.

Un soir, dans la pénombre, il se trouve
face à face avec le maure à la haine obscure,
le porteur d’eau ; aujourd’hui son esclave,

naguère le libre fils du désert, qui
cultiva ce pays, édifia ses villes
et ne garda pour lui qu’une sépulture.

« Halte, hidalgo ! Flamberge au vent !
L’esclave et le maître ici s’affrontent ;
tu as ton épée, j’ai mon poignard !

Jadis, à armes égales,
nous combattîmes sur les champs de Castille
ainsi que deux peuples libres ! »

Mais le noble panetier
pâlit sous son fard vermillon,
sa main fanée ne peut faire un geste.

« Je te laisse ta misérable vie, esclave :
l’épée ne croise point avec le poignard,
un combat inégal est une infamie. »

« Eh quoi ! tes pères, hidalgo,
ont brisé nos éclatantes alfanges
et nous ont dépouillés de nos armes.

Nous en avons recueilli les débris
et les avons aiguisés de nos dents,
c’est pour ça que l’épée de l’esclave est courte !

Mais le poignard est une lame aussi,
et peut se targuer d’aussi fiers ancêtres
que ta rapière, Castillan.

Le poignard est le fléau des tyrans,
un poignard ôta César du monde
quand il ourdissait ses plans ! »

Mais le noble panetier
avait tourné le dos à l’esclave
et poursuivait avec morgue sa route.

Et, sa cape lui cachant le visage2,
son pas altier le conduisit
dans une ruelle sordide du port.

Là, dissimulé sous un masque de soie,
il chercha Joseph le pharmacopole,
qui sait mêler le blanc au blanc.

« Le Maure Djeddur, porteur d’eau ! »
« Bien, hidalgo ! Je connais l’homme ! »
« Le prix ? » – « Cinq piastres ! » – « Conclu ! »

1 grand panetier : Le panetier était un officier de la cour de France chargé du couvert de la table du roi et, comme le nom l’indique, du service du pain. Il nous semble que c’est l’équivalent du taffeltäckare du texte, dont l’appellation suédoise insiste toutefois quant à elle sur le couvert de la table.

2 sa cape lui cachant le visage : La cape dont il se couvre le visage est un élément typique de la représentation du caballero espagnol du Siècle d’or. La partie de la cape affectée à cet usage a un nom en castillan : c’est l’embozo, et le fait de s’en couvrir, le rebozo, du verbe rebozarse. Nous renvoyons le lecteur intéressé par ces questions à notre essai sur « Le voile intégral dans l’histoire de l’Occident » ici.

*

Le coucou (Göken)

Quand les prés commencent à fleurir
et le bouleau feuille dans le bosquet,
alors le coucou chante dans les bois,
aux heures du matin comme du soir.

Quand la faux a traversé le champ
et les fleurs gisent sur leur lit funèbre,
le coucou est silencieux dans les bois,
il se taira jusqu’au retour du printemps.

Mais le paysan pense qu’il augure la mort,
et l’enfant croit qu’il se transforme en faucon,
et la vieille l’a entendu rire ;
il est vraiment possédé, le coucou.

–

Au marché, sur la place des Allemands,
chez l’horloger Schnabelbart
on peut acheter des coucous
qui chantent l’heure et le quart.

Ils chantent à Noël comme à Pâques,
ils chantent au gré de l’horloge
pour peu qu’on leur graisse le bec
et qu’on remonte bien le mécanisme.

*

Prendre des renards (Taga rävar)

Prendre des renards est un art à part entière,
même s’il ne fait point partie des beaux-arts.
La chasse avec des chiens en terrain découvert,
pour l’homme pauvre n’est guère expédient,
car cela requiert un équipage onéreux,
sans parler du fait que le renard a pour loi
de ne pas aller en terrain découvert,
car c’est dans les fourrés qu’il se bat le mieux.
On prend plutôt un vieil appât –
un appât est un animal mort de mort naturelle –
assez pourri pour notre Goupil,
lequel, bien qu’il soit un grand filou,
n’en a pas moins des goûts délicats.
On assaisonne l’appât de strychnine,
un poison qu’on trouve chez l’apothicaire
et dont on se sert également en médecine.

Puis, aux alentours on jette des croûtons
de pain frottés de graisse animale,
qui ne tuent pas mais servent à attirer
la bête et sont dans le complot avec l’appât.

Bien, notre Goupil arrive et mange ;
aussitôt il pousse un horrible cri,
fait un grand saut en l’air, urine sur soi,
et perd la vie dans la puanteur.

–

C’est de cette façon qu’on appâte un renard,
chose dégoutante à voir comme à entendre,
mais puisqu’il n’y a pas d’autre moyen,
qu’est-ce qu’on peut y faire, au nom du Seigneur ?

*

Jadis et Aujourd’hui (Förr och Då)

Jadis, quand le chevalier s’élançait dans la lice,
même s’il avait la visière baissée
son nom étaient peint sur son drapeau :
si le nom était faux, c’était un gredin !

Aujourd’hui, le chevalier se glisse sous la barrière
comme les enfants qui volent des fruits
et déchirent leur pantalon contre la clôture
avant de se faire tancer par leur mère.
Aujourd’hui, on se badigeonne de suie,
à moins qu’on ne préfère porter un masque,
pour cacher le groin connu.
Pour ne pas puer la canaille,
on se donne des noms choisis.

Sous de faux noms et de fausses figures,
on se jette alors tête baissée dans la bataille
pour le bienséant et le beau,
pour l’idéal, Dieu et la foi, entre autres,
dans l’espoir de pouvoir un jour laver
son véritable nom, qu’on a souillé.
Mais, chevalier de peur et de reproche,
je ne peux trouver ton gant,
je croyais que, bien que d’ancienne noblesse,
tu étais un véritable gentilhomme !
N’emploies-tu pas cet accessoire ?
Aucune taille ne se trouve être la bonne ?
Une main sale doit être grande ;
fais-nous voir ! Ne sois pas timide !
Ah ! ce ne sont pas des mains mais des pattes !

*

Nihilisme royal (Kunglig nihilism)

Ndt. Ce poème fut écrit après la première représentation de la pièce de Harald Molander, Furstinnan Gogol (La princesse Gogol) en 1883, à l’occasion de laquelle le roi Oscar II de Suède applaudit, alors que l’œuvre passait pour nihiliste.

Sa Majesté, depuis sa loge à l’avant-scène
du Théâtre Royal dramatique, donne le signal
des applaudissements. Le public n’est pas long
à obéir à l’ordre et répond sur le champ.

Est-ce peut-être à Natalia, née de Gogol†,
ou peut-être à l’actrice, que cela s’adresse,
ou bien la salle ne retentit-elle d’applaudissements
que pour la splendeur du mobilier et des tentures ?

C’est ce que pensent les vieux rieurs,
qui trouvent la pièce un peu « rouge »
et préféreraient de beaucoup l’étouffer,
mais nous avons entendu, nous, l’auteur appelé.

C’était donc un hommage au nihilisme,
touché, cependant, par une main royale ;
le royalisme est devenu si grand
que nous sommes de très humbles nihilistes !

–

À l’entracte, on entend parmi la foule
qui se presse dans les couloirs
une rumeur à voix basse : « Crois-moi… je t’assure…
tu verras… cette affaire a de l’avenir ! »

† En français dans le texte. Dans ce vers, le poète demande, ironiquement, si le roi n’a fait qu’applaudir le personnage princier de la pièce plutôt que la pièce elle-même, de même qu’il demande aux vers suivants si c’est l’actrice qui a été applaudie (avec peut-être un sous-entendu frisant le lèse-majesté), voire simplement le décor de la scène.

*

L’édition populaire (Folkupplagan)

Quand les rois doivent tirer sur le peuple,
ils utilisent des balles et des boulets de canon.
Le canon, porte-parole de la force,
coûte cependant des millions.
Quand le peuple doit tirer sur les rois,
il n’a que de la dynamite.
Le canon crache ses millions
et le bandit devient un héros pauvre.

Ô Berthold Schwarz3, grand homme,
on vient de fêter ton anniversaire
comme si ta grande invention était
parmi les meilleures des meilleures.
Ta poudre, noire comme ta robe,
était une excellente médecine,
agissant aussi vite que l’ipomée purgative,
ayant guéri le choléra de l’église.

Mais elle jetait aussi de la fumée
aux yeux du peuple lorsqu’elle brûlait,
et, trop chère pour que tu sois en crédit,
tu n’as jamais été un homme du peuple.

Nobel, on entend rarement louer ton nom !
Ta découverte, pourtant, fait parfois parler d’elle,
avec des cris, mais pour être aussitôt écartée,
car elle sent trop la politique.
Ta onguent blanc a déjà guéri
tant de blessures de trique et de fouet,
et, même menacé d’interdiction de douane,
il se déplace aussi librement que la poudre royale.

Il est en train de libérer la vieille Russie à grande vitesse,
en enfonçant clous après clous dans son cercueil.
Au cas où le monde ne doit pas être une grande Prusse,
un lamentable et sanglant cadavre,
c’est à toi qu’en revient le mérite
si la terre n’est pas encore morte.
La dynamite est blanche comme neige,
« comme l’innocence et l’arsenic » !

Toi, Schwarz, tu fis imprimer une petite édition
pour les grands et les maisons princières !
Nobel ! tu nous as donné une colossale édition populaire
qui continue de s’imprimer par centaines de mille !

3 Berthold Schwarz : Moine franciscain allemand inventeur de la poudre noire dans les années 1350.

*

Au bord de l’étang (Vid dammen)

J’ai souvent entendu l’avertissement
de ma mère à ses petits :
« Les enfants, n’allez pas près de l’étang,
des esprits malveillants y vivent. »

Quand la douce nuit d’été
fut tombée sur la terre lasse,
et que toute la maison dormait,
en silence je dirigeai mes pas
vers la petite colline verte
près du calme miroir de l’étang.
Ah ! où donc était la fraîche verdure
printanière qui régnait en ces lieux
il y a quelques semaines encore !
Le faucheur avait moissonné le champ
et coupé toutes les fleurs timides
qui se réjouissaient de la vie !

La riche parure de fleurs des pommiers
gisait à présent fanée sur le sable ;
le lilas ne répandait plus
son odeur dans la nuit paisible
ainsi qu’un encens vers le Seigneur.

Je m’assis au bord de l’étang,
sous les trembles qui se trouvaient là,
veillant à ce que les rayons chauds
du soleil n’en bussent point les eaux
jusqu’à la dernière goutte.

De blanches vapeur légères
flottaient à la surface de l’étang.
Quand une douce brise se leva,
soufflant sur elles et les dispersant,
le miroir des eaux se dévoila
à mes yeux et je regardai
au fond, mais ne vis que l’obscurité.
Bientôt, pourtant, de sombres images
se formèrent à partir de masses troubles,
et je perçus enfin clairement
l’image de la colline.

Quel sortilège fascine mes yeux ?
Quelle est cette jeune fille assise là
avec ses abondantes boucles noires
et ses sombres yeux bleus ?
Est-ce peut-être une petite fée
montée depuis les salles de son palais
sous le toit de tourbe de la colline
et qui dans le silence de cette nuit d’été
attend son amoureux ?
Non, ô non, c’est la fiancée de mon cœur,
qui ne peut être avec moi,
hélas ! Il y a encore quelques semaines
elle s’asseyait là, si tendre,
écoutant mes chansons,
et pour récompense m’offrait
des regards de bonheur.
La voilà qui me sourit amicalement,
me tend sa fine main,
si confiante, comme si j’étais celui
qu’elle avait choisi pour fiancé. –

Alors un coup de vent passa
à travers la vieille couronne du tremble,
en détachant une feuille fanée.
La feuille en tombant rompit le miroir,
et toute image disparut à sa surface.
« Pourquoi troubler mes rêves,
pourquoi, sans cœur, me dérober
une minute de céleste béatitude ?
Oh ! j’ai longtemps souffert
de ne pouvoir contempler la douce image
que le temps à mon cœur ôta. »

Je me plaignais ainsi devant
l’acte méchant du vieux tremble.
Mais bientôt le miroir redevint lisse
et de ses sombres profondeurs s’avança
la même image, deux fois plus belle.
Et de nouveau, elle me tendit la main
amicalement. Amicalement
elle m’invitait du regard
à venir à sa rencontre.
Malheur ! une ombre obscurcit le tableau,
et je vis bientôt à ses pieds
un homme qui, charmé, pressait
sa main contre ses lèvres,
et elle tour à tour souriait et rougissait. –
Je ne voulus plus regarder alors,
je me sauvai de ces lieux, le cœur triste,
tandis le vieux tremble éclatait de rire.

Au bord de l’étang jamais je ne retournerai.
Des esprits malveillants y vivent !

Au galop : La poésie svécomane d’Emil Wichmann alias Gånge Rolf

Emil Wichmann (1856-1938) est un poète finlandais de langue suédoise. Il fut un acteur majeur du mouvement svécoman, ou svécomane, c’est-à-dire de la défense et illustration de la culture et langue suédoise en Finlande, à l’époque où la majorité finnoise de la population commençait à revendiquer en faveur de sa propre identité. Pour une vue synoptique de ces questions, voyez notre introduction au billet concernant le poète finlandais suédophone Karl August Tavaststjerna ici.

Wichmann vécut en exil en Suède de 1903 à 1905, au moment où la Russie entamait une politique de russification dans le Grand-Duché de Finlande qui remettait en cause non seulement l’autonomie économique et politique du territoire mais aussi la position de la langue et de la culture suédoises en Finlande. Cette première vague de russification retombant en 1905 à la suite des événements révolutionnaires survenus en Russie tsariste, Wichmann retourna dans son pays. Il ne le quitta pas de nouveau au moment de la seconde vague de russification, de 1908 jusqu’à l’indépendance finlandaise en 1917. Dans cette période, il siégea à la Diète de Finlande en tant que député du Parti populaire suédois (Svenska folkspartiet), un parti spécifiquement créé par les Svécomans pour promouvoir et défendre les intérêts des suédophones finlandais, et encore actif de nos jours. Après l’indépendance, Wichmann siégea en outre à l’Assemblée suédoise de Finlande (Svenska Finlands folkting), un organe constitutionnel chargé d’émettre des avis consultatifs sur la législation du point de vue de la minorité suédophone.

Au plan des études scandinavo-américaines, autre composante du présent blog, Wichmann est l’auteur d’un livre de témoignages sur la communauté des Suédois de Finlande émigrée aux États-Unis, qu’il écrivit à la suite d’un séjour américain en 1929 : Resa bland Finlandssvenskarne i Amerika (Voyage chez les Suédois de Finlande en Amérique).

En tant que poète, Wichmann adopta le pseudonyme Gånge Rolf. C’est le nom suédois du Viking Rollon, qui se tailla en France au dixième siècle une principauté : la Normandie.

Note sur le terme « Normand » dans les traductions qui suivent : « Normand » est la francisation du scandinave « Nordman », qui signifie purement et simplement un « homme du Nord » et désigne un Scandinave germanique. En tant que Svécoman, Wichmann alias Gånge Rolf était évidemment un adepte du renouveau gothiciste dont nous avons parlé dans nos traductions antérieures de poésie suédoise (voyez en particulier notre billet sur Albert Ulrik Bååth ici).

Nos traductions sont tirées des deux premiers recueils de Wichmann, de 1880 et 1882. Certains poèmes se trouvent dans les deux recueils, sous des versions plus ou moins modifiées. Nous l’indiquons quand c’est le cas.

*

Libre Course
(På fria banor, 1880)

.

À mes camarades (Till mina kamrater)

Il y a bien longtemps, une expédition
traversa les vagues de la Baltique,
depuis les villages de Svithiod à l’occident.
Elle navigua vers le soleil sur la mer écumante,
dont les flots baignaient de verdoyantes îles
qui saluaient les nouveaux venus.

Ils allaient avec de bons pressentiments.
Plus ils avançaient, plus les îles étaient belles,
les charmant par leurs falaises et leur végétation.
Quand ils eurent traversé l’archipel,
ils virent s’ouvrir devant eux, au soleil,
une terre aussi belle qu’un homme puisse en rêver.

Les vagues blanches d’écume entraient dans les baies,
des rochers couverts de mousse sur le rivage
défendaient la terre contre les lames de la mer.
Des fleurs colorées, éclatantes embaumaient l’air,
des bois verdoyants formaient tout autour une couronne,
où de nombreux oiseaux chantaient.

Les nouveaux venus des villages de Svithiod,
conduits par leur quête d’un foyer, d’un asile,
débarquèrent pleins de joie sur le rivage :
« Terre splendide qui montes la garde parmi les falaises,
sois notre Nouvelle Terre1, toi la plus belle des contrées ;
nous te conquerrons l’épée à la main.

Nous voulons ici bâtir nos maisons et vivre,
transplanter les mœurs et la foi de nos pères,
la langue et la mémoire des Normands.
Sur tes bords et tes îles nous établirons
pour l’esprit nordique une forteresse imprenable
où vivra pour toujours la vertu de nos pères. »

Le serment qu’ils jurèrent, ils le gardèrent.
Ils suèrent, saignèrent pour leur nouvelle patrie ;
nous le savons mieux que personne, nous, leurs fils.
Ils ont défriché nos champs, déboisé nos prairies,
ont fait un lit rouge de sang à nos ennemis,
nous ont appris nos chants et nos prières.

Allons, frères ! montrons au monde
que nous défendons notre héritage par la harpe et l’épée,
que nous restons fidèles à la vertu de nos ancêtres.
Misérable le fils qui, sur la tombe de son père,
ne défend pas ce que Dieu lui a donné,
sa patrie, sa langue et sa mémoire.

À chacun son arme, à chacun sa vocation. C’est pourquoi
je veux apporter mon humble contribution par un chant
et vous offrir ce que je possède, à vous,
fils des Vikings, vous, l’armée de la jeunesse,
sentinelles de la Scandie sur le promontoire fennien,
qui avez juré de défendre notre héritage.

1 « Nouvelle Terre » : Nyland. C’est encore aujourd’hui le nom suédois de la province autour d’Helsingfors en Finlande.

*

En avant ! (Framåt!)

Les vagues moutonnent sur le lac écumant
et l’orage traverse les bois de pins,
le ressac autour de l’île verdoyante mugit,
mais la belle reste imperturbable.
De sombres nuages peuvent couvrir le ciel,
le soleil brille tout de même à travers,
répandant ses rayons dorés
sur les lacs et les plages,
sur la limite des vagues.
Au bord des flots, j’écoute
le bruit du clapot,
la course de la tempête,
et je chante dans ce tonnerre,
avec un cœur chaud dans mon sein.

En avant sur les flots orageux de la vie !
En avant, avec joie et courage !
pour vaincre avec honneur ou bien mourir,
pour sacrifier ma vie et mon sang
à l’espoir qui murmure d’une voix délicieuse,
à l’éternel désir qui brûle dans mon sein
d’atteindre à la cime couverte de rayons,
de lutter avec joie,
dans l’ivresse du danger,
d’embrasser un bonheur seulement rêvé des dieux,
même si c’est pour être voué
aussitôt à disparaître, oublié,
comme une étoile filante dans l’espace,
obscurcie par d’autres étoiles plus brillantes.

En avant ! Oui, en avant dans l’éclat de la jeunesse !
À l’assaut du château des étoiles !
Ne regarde pas en arrière, la pauvreté, le dénuement,
le doute, les péchés et la tristesse,
qui sont aux aguets pour boire ton sang,
amollir ta force, abattre ton courage.
Convie fièrement ta Norne à la danse guerrière
pour une vie de gloire,
une éternelle couronne.
Cela ne se gagne pas facilement, mais l’enjeu
dans cette partie, – c’est ta vie même.
Alors écarte le doute,
c’est avec la foi seule qu’en cette vie tu vaincras,
avec la foi que tu triompheras de la mort.

*

Au galop (I galopp)

Bondis, mon coursier hennissant, porte-moi fier sur ton dos.
Partout où je jette mes regards, rapides et confiants,
tout s’anime, s’égaye, reçoit des couleurs plus vives,
et mon sein se soulève, mon humeur se galvanise
                          au galop !

Et tous les brillants souvenirs de l’enfance
me reviennent en mémoire, je me rêve à nouveau
sur un cheval écumant avec une épée pareille à l’éclair,
courant à travers le monde réjoui, éclatant,
                         au galop.

Qu’est-ce que le calme du cabinet face au bruit d’une vie de lutte
où l’on s’enivre avec gaîté, l’on s’échauffe en dansant
et l’on charge à la tête d’un escadron barbu,
avec le cliquètement des sabres, le retentissement des cors,
                         au galop.

Mais l’air des casernes n’est pas où je veux grandir.
Je n’ai pas vendu mon âme pour parer mon corps ;
au commandement d’un étranger, pour des titres et des cordons
je ne t’éperonnerai pas, mon coursier, loin de la patrie,
                         au galop.

Mais si, quelque jour, notre prince, notre patrie
a besoin de ta cavalcade, veut armer mon poing,
ou si je peux tirer l’épée pareille à l’éclair
pour une noble cause, alors nous courrons droit au but
                          au galop.

Alors à l’écurie je ramènerai mon Pégase boiteux,
je troquerai la plume pour le glaive, le calme pour la mêlée,
alors j’écrirai mon poème avec une épée, dans le sang,
alors nous courrons à la mort, avec un courage jubilant,
                         au galop.

Que vienne l’aube de ce jour ! Exultant de joie,
bondis, mon bon coursier, monte vers les cimes bleuissantes,
mon chant, jusqu’à la mort quand l’heure de chevaucher aura passé ;
nous nous reposerons un instant, puis nous chevaucherons à nouveau
                         au galop.

*

La mer et le cœur (Havet och hjärtat)

Heureux et fier, je regarde la mer lancer ses lames écumantes
à hauteur de nuages, contre le ciel, dans la course des vents sauvages. –
Mon esprit s’apaise, mes regards rêvent au bord du clair miroir
quand la houle étincelante s’endort en soupirant au bord de l’île verte.

Merveilleuse, fière, douce mer, dont j’ai regardé la vie, enchanté,
parfois mugissant pleine d’arrogance, parfois rêveuse.
Oh ! tu es semblable à un cœur, qui change ainsi que la houle ;
mais qui domptera ses vagues, qui rêvera sa paix tranquille ?

*

Le scalde (Skalden)

Au temps de nos pères, le scalde lui-même combattait.
Dans la bataille, ses coups d’épée étaient aussi puissants
que doux les accords de sa harpe.
Et il ne chantait pas autrement qu’il guerroyait.

Il vivait avec les guerriers dans le royal palais ;
guerrier lui-même, aux pays du chant un roi.
Il pinçait joyeusement la harpe de ses mains de prince,
car l’hydromel de Suttung2 n’est donné qu’au bon vouloir des dieux.

Aujourd’hui, son fils erre de par le monde, ignoré,
et sur sa route mendie avec sa chanson
un quignon de pain ; et la vile monnaie des applaudissements de la foule.

C’est juste ! le chant ne doit servir qu’à louer les hauts faits.
Seule la main d’un guerrier a le droit de seller le destrier de la poésie
pour l’éperonner vers de glorieux exploits.

2 Suttung : Géant de la mythologie scandinave qui gardait dans une montagne l’hydromel recherché par Odin. Les Ases et les poètes boivent l’hydromel qu’Odin put rapporter.

*

Où est la femme ?

Ndt. Titre en français dans l’original.

Un jour, je vis un merveilleux bouquet
et fus charmé par les vives couleurs de ses fleurs.
Je voulus respirer profondément leurs parfums,
mais comme, alors, je fus déçu !

Au lieu de naturelles odeurs, fraîches et pures,
ce ne sont que des essences que je humai.
Je me détournais avec colère de ce bouquet desséché,
quand j’y vis, non sans plaisir, une petite hémérocalle me sourire.

Elle seule avait su, dans ce groupe éteint,
conserver sa fragrance, sa féminité,
preuve qu’elle était née saine et libre.

Pauvres des autres ! elles aussi nourries par la nature
mais qui pour les parfums du cabinet de toilette ont dévasté leur âme.
Quand verrons-nous les fleurs redevenir des fleurs ?

*

Bismarck

Tu es un archi-médecin pour notre temps.
Le pauvre enfant est atteint d’anémie.
Avec « Blut und Eisen » cette langueur sera chassée,
une telle action sûrement, si Dieu veut, fera du bien.

C’est un remède de cheval mais il agit vite,
dégageant le cerveau des brumes et bavardages.
Que les garçons s’exercent aux armes une paire d’années –
un peu de discipline est diablement salutaire.

Ils apprennent à connaître chacun leur place.
Le moindre poussin n’essaie plus de chanter comme un coq
en caquetant « égalité », « fraternité ».

C’est comme ça qu’on devient un homme, esprit et main d’acier.
Et si nous devenons des hommes, Dieu nous enverra des enfants
pour remplacer ceux que ta cure a fait mordre l’herbe.

*

Pélage (Pelayo)

Ndt. Sur le roi espagnol Pélage, voyez notre billet de traduction de la poétesse Concha Espina, « Écrit avec du sang goth », ici.

Tout n’est pas fini, bien que les bords du Guadalquivir
aient vu tomber dans leur sang les Goths héroïques,
bien que Rodéric ait été capturé par traîtrise
et les chevaux des Maures foulent la terre d’Euric.

Un coin de terre nous reste, où bâtir nos maisons,
parmi les aigles des montagnes, sur les plages de Biscaye.
C’est de là que nous combattons pour la terre de nos pères
et répandons la flamme de la foi du Christ.

Ce n’est pas la force supérieure qui l’emportera,
non, mais l’esprit qui croit au futur triomphe
et garde fièrement la mémoire des faits et pensées des ancêtres.

Par cela seul viendra le jour où, fils des Goths,
après des siècles de lutte et de prières pour la victoire,
nous referons notre Gothie† chrétienne, libre et grande.

†Variante de 1882 : Notre Hispanie.

*

Les Varègues (Varägerne)

« Notre terre est grande et riche d’or et de biens,
mais nous ne savons pas la défendre nous-mêmes.
Venez donc et soyez nos maîtres,
car le monde est plein de la renommée des Normands. »

Ainsi nous parla le messager de Holmgard3.
Nous n’hésitâmes point à accéder à ses prières,
fils de Vikings, familiers de la guerre, seigneurs nés :
qui peut s’opposer à notre épée, à notre esprit hardi ?

Quand le destin promet pouvoir, honneur,
quittons sans hésiter les rivages de nos pères
et suivons-le, dans la fière certitude du triomphe.

Assez d’hommes resteront pour couper les mottes de tourbe.
Nous sommes nés pour enseigner l’héroïsme
à un monde débile devant être déraciné.

3 Holmgard : Nom scandinave de la région de Novgorod, où les Varègues scandinaves se taillèrent un empire au Moyen Âge.

*

Cortège funèbre de Charles XII (Karl XII:tes likfärd)

Ndt. Les deux versions de ce sonnet dans l’un et l’autre recueil diffèrent substantiellement. La première version s’inspire du tableau de Gustaf Cederström ci-dessous : on y trouve notamment, dans le premier tercet, les deux personnages à l’arrêt devant le cortège. La version révisée ne retient presque plus rien de cette scène et Wichmann a donc supprimé la référence au tableau. Il a de même supprimé la citation en exergue, en français dans l’original et qui sont les paroles de Molière lors de sa dernière représentation, peu avant sa mort. Nous avons traduit les deux versions : en (i) celle de 1880, en (ii) celle de 1882.

Karl XII:s likfärd, par Gustaf Cederström, 1878.

(i)

(Tableau du baron Cederström)

« La pièce est finie, allons souper ! »

Le rideau tombe avec le soleil derrière les monts de Norvège.
Le grand drame dont fut ébloui le monde est terminé.
Depuis Tistedalen s’avance le dernier convoi,
Charles XII sur un brancard, dans le soir d’hiver.

Le ciel est sombre au-dessus de la terre couverte de neige.
De pâles flambeaux brillent, de même l’aurore boréale,
autour des Carolins4, dont le cortège funèbre
va sépulter la grandeur et la puissance de Svea dans le Nord.

Les temps passés, par un vieillard à tête penchée,
envoient leurs muettes prières d’adieu, les deux mains jointes.
Le jeune enfant de ces temps-là regarde, ébahi.

Mais notre temps ne consacre qu’un moment à la haute image,
avant de la quitter en hâte, les yeux secs,
comme un criminel après son crime, pour aller faire bombance.

(ii)

Le soleil descend derrière les hautes montagnes,
le rideau tombe sur le drame dont le monde fut ébloui.
Depuis Tistedalen s’avance le dernier convoi,
Charles XII sur un brancard, dans le soir d’hiver.

Le ciel est sombre au-dessus de la terre couverte de neige.
Seules les flammes pâles d’une aurore boréale brillent dans le ciel
autour des Carolins, dont le cortège funèbre
va sépulter la puissance et l’éclat de Svea dans le Nord.

L’éboulis tombe à grand fracas au fond du ravin,
la brume étend son voile sur les monts et les brandes,
et des nains allument des flambeaux fantomatiques au crépuscule.

La nuit d’hiver tombe, sombre et lourde.
Quand fondra la neige sur la bruyère foulée ?
Quand rebrillera le soleil sur la terre et les eaux ?

4 Carolins : Karoliner, les soldats de Charles XII. L’œuvre littéraire la plus fameuse concernant leurs faits et gestes est le recueil de nouvelles Karolinerna (Les Carolins) de Verner von Heidenstam, Prix Nobel de littérature, de qui nous avons traduit des poèmes ici.

*

Gustave III (Gustaf III)

Ndt. Gustave III fut roi de Suède de 1771 à 1792. Il mourut assassiné dans un bal masqué, victime d’un complot de nobles opposés à sa politique. Wichmann le présente comme un roi francisé qui mêle à ses moindres paroles des maniérismes français (en italique dans notre traduction). Dans l’exergue, la citation, elle aussi en français dans le texte, est attribuée par Wichmann à « Gustave III », dans l’orthographe française. Dans le corps du sonnet, le « roi charmeur » (tjusarkungen) est un surnom historique de ce roi. « Ribbing le rouge » désigne Adolph Ribbing, un des conjurés.

« J’y ferai succéder un spectacle à l’autre. » Gustave III

« Le premier citoyen du peuple libre ! »
Mon Dieu ! qu’un enfant a d’imagination !
Je veux conquérir la gloire, gouverner moi-même.
Mais non en patriarche, encore moins en tyran.

Donnez des jeux à la canaille, elle ne criera pas pour du pain.
Enfin ! je vais l’amollir par des jeux, encore des jeux.
Un « roi charmeur » sait gagner les cœurs.
Mais l’argent ? Oh ! il y a l’eau-de-vie et les charges ecclésiastiques.

Mais surtout, avec mes poètes je veux enseigner
à l’Europe à goûter nos chansons et nos arts.
Aux « Patriis Musis » j’ai donné du pain et un toit.

Diable ! Ribbing « le rouge » a été vu en ville.
Allons ! j’irai tout de même danser au bal.
Ma vie est une danse sur – une tombe fleurie.

*

Göran Magnus Sprengtporten

Ndt. G. M. Sprengtporten (1740-1819) est un militaire finlandais d’origine suédoise qui conçut un projet d’indépendance de la Finlande vis-à-vis de la Suède avec l’appui de la Russie. Cela le conduisit à s’établir dans ce dernier pays en 1786 et à combattre du côté russe dans la guerre russo-suédoise de 1788-1790. Il fut en 1808 le premier gouverneur général du Grand-Duché, c’est-à-dire de la Finlande cédée par traité à la Russie ; mais, impopulaire, il démissionna l’année suivante. Le poème de Wichmann est satirique.

Un Washington pour la Finlande ! que c’est beau, tout de même,
de brûler pour les hautes conceptions de son temps,
en chef du peuple, et de gagner son amour.
Ces idées sont grandioses mais – comment les réaliser ?

Le peuple de Suomi est si pauvre, si peu considérable.
Le « roi comédien »5 de la Suède prévaudrait bientôt.
Mais la Russie ? – oui ! sa noble impératrice
sera l’égide de notre « liberté » et moi son porte-parole.

Certes, nous ne sommes pas accoutumés à regarder vers l’est,
mais l’argent et la farine nous y habitueront.
Et le pays sera florissant dans le calme de la paix.

Mon but sublime – tu es au-dessus des moyens !
« La jeune Finlande » ne me juge pas un traître.
Pas plus que moi elle ne se fie à la « tradition »†.

†Variante de 1882 : À quoi bon se fier à de poussiéreuses « traditions » ?

5 Le « roi comédien » : Gustave III, grand amateur de théâtre. Les annales de la cour de Suède ont conservé le souvenir de quelques représentations où le roi était sur les planches.

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Poèmes et Panégyriques
(Dikt och Drapa, 1882)

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Les colons d’Islande (Islandsfararne)

Il est bien dur de quitter le village de ses pères,
qui nous donne un toit, l’amour et la sécurité,
mais il est plus dur encore de rester ;
quand tout ce qui nous rendait fiers est méprisé,
quand la liberté et le droit sont étouffés par la violence,
il faut se résoudre à partir.

Car, lorsqu’on s’est longtemps, courageusement battu,
que l’on a répandu son sang dans cent batailles
pour la mémoire et les vertus de nos pères,
mais qu’on ne peut plus, un contre mille,
les défendre, en les emportant avec soi l’on part alors,
pour leur donner un abri plus sûr.

Car la mémoire de nos pères et la vertu de nos pères
ne sont pas liées à la terre, elles nous suivent
partout où nous conduisent nos périples ;
et du moment qu’elles sont défendues,
peu importe que ce soit au sud ou au nord,
dans tel coin du monde ou dans tel autre.

Ô belle Norvège ! tes montagnes splendides,
tes fjords aux eaux limpides, aux vagues bleues
qui virent les drakkars de nos pères sur elles se balancer,
il est dur de te quitter, toi notre patrie,
de quitter tes forêts, tes montagnes et tes fjords,
mais les maux du temps l’exigent.

Sur le pays règne un roi despotique,
qui saigne d’impôts nos terres ancestrales,
s’empare de nos biens, de nos domaines.
Le paysan libre est méprisé ; pour le hersir ou le jarl,
seul le fermier général est vassal du roi.
C’est ainsi qu’il honore les mœurs de nos pères.

Le paysan n’a plus la parole au Thing
quand le roi décide de tout en son « conseil ».
C’en est fini de notre liberté.
Et des étrangers bâtissent et vivent sur notre terre,
insultant notre sainte et antique foi.
Qui peut supporter cette honte et coercition !

Non, frères ! à la mer, sur la route des vagues
qui toujours offrit à nos pères refuge et liberté
aux heures de détresse et d’exil.
Loin au nord se trouve une île agreste,
une terre de glace, pleine de montagnes et de neige,
certes pauvre en forêts et bosquets.

Mais la mer y chante son chant puissant
de liberté, de courage, de vertus vikings,
d’honneur et de butins à l’ouest.
Et les montagnes brillent des glaces à leur cime,
et les rivières coulent en méandres rapides,
pour saluer les hôtes attendus.

Là-bas nous pourrons vivre sans être dérangés,
là-bas nous défendrons les coutumes et la foi des ancêtres,
la langue et l’esprit des Normands.
Là-bas nous bâtirons un foyer pour nos sagas et nos chants ;
Le Nord tout entier, un jour, avec joie recevra
de l’Islande sa mémoire honorée.

Alors, drakkars, sur les vagues bleues !
Vers l’Islande, vers la pauvreté, l’exil nous allons,
mais aussi vers la liberté et la gloire.
Adieu, notre vieux pays, notre pays aimé,
qui bleuissant disparaît à l’horizon.
Que les Dieux enfin t’accordent ceci :

qu’un avenir glorieux, brillant
succède aux ruines et débris de ce temps,
puissent l’oppression et la tyrannie disparaître.
Ton passé, aujourd’hui foulé aux pieds sur tes rivages,
nous en défendrons les trésors en terre étrangère,
et de cette manière nous te défendrons aussi.

*

Ormen Lange (Ormen Långe)

Ndt. Ormen Lange (selon la graphie française usuelle), ou le « Long Serpent », était le drakkar du roi norvégien Olaf Tryggvason. Le poème évoque la bataille de Svolder, en l’an 1000, qui coûta la vie à ce roi chrétien. La mention de la bataille en exergue du poème n’a cependant pas été conservée dans le recueil de 1882 : c’est cette version que nous avons traduite, tout en conservant l’exergue. Les changements entre les deux sont, autrement, minimes.

Slaget vid Svolder, par Otto Sinding, 1883.

(Bataille de Svolder, an 1000 ap. J.-C.)

Une tempête fait rage autour de la Baltique,
la mer puissante déferle contre l’île de Svolder,
écoutez le mugissement des houles bleues :
chacun peut combattre sur la vague écumante,
mais tomber royalement demande une âme de héros.
Le temps ne peut en effacer le souvenir.

*

Le soleil couchant jette une lueur dorée
sur les récifs de Poméranie,
où la nuit étend son voile.
La mer bleue prend une teinte sombre,
la houle sommeille contre le rivage,
on ne voit aucune brise la soulever.

Tout est si calme, comme si la paix de Frodi
était au crépuscule descendue sur la mer.
On ne voit pas étinceler les servantes de Freya.
Mais qu’est-ce qui brille à la surface bleue ?
Qu’est-ce qui reflète ainsi dans les flots
sa bande dorée, brillante ?

Le pêcheur des cabanes de Rügen n’ose pas,
même par temps calme, s’aventurer si loin
sur la vaste mer pour pêcher au harpon.
Ni le scintillement des étoiles, ni le clair de lune,
ni les roses dans les nuages du soir
n’égalent cette féerique lumière.

Ce sont au loin des flammes rouges et dorées.
Les vagues de la mer s’émerveillent
avant de rouler sur les plages.
Car, regardez ! avec son étrave dorée se balance
fièrement « Ormen Lange » dans la nuit,
en route depuis la contrée des Wendes.

Noble, majestueux comme le cygne de Freya,
il suit sa route bleue.
Sont-ce des voiles pourpres qui sont tendues ?
Il bondit sur les vagues, léger comme un cerf.
Le vent souffle invisible dans les voiles
partout où le mène son cap.

Et où qu’il aille, le dragon de la proue
d’Ormen le doré flamboie ;
il tend sa gueule menaçante
vers tous ennemis osant s’approcher,
crache des flèches et d’autres projectiles,
mais sait aussi apporter de l’aide à ses amis.

C’est le plus fier vaisseau du Nord.
Voyez sa coque haute et double
et comptez-en les rames avec stupeur.
Derrière chaque bouclier brillant
se tient un Normand sans défaut :
les meilleurs qu’un roi puissent choisir.

Sur le pont reluit un cercle de lances.
Mais le roi tantôt monte dans les haubans,
tantôt s’exerce la main avec des épées†.
En cotte de mailles et coiffé d’un casque d’or,
il guette tel un aigle, plein d’impatience,
les terres bleuissant à l’horizon.

Sa flotte le précède, envoyée
en avant vers la patrie chère à son âme.
Ormen Lange en forme la proche arrière-garde.
Un roi doit surveiller le sillage de sa flotte ;
il ne doit craindre, en quelque lieu qu’il aille,
d’être surpris par la trahison.

Juste derrière Ormen sur la vague écumante,
vont seize vaisseaux en respectueux convoi,
restreint mais choisi.
Ils le suivent en temps de paix comme de guerre.
Où le roi va, sa suite est là,
pour le préserver des embuscades.

Et là, sous le pont, dort profondément
sur ses coussins la belle Tyri,
sœur de Sven à la Barbe fourchue.
Elle refusa le roi des Wendes et devint la fiancée d’Olaf,
qui est allé chercher son trésor et sa garde-robe
et, chose faite, retourne à présent chez lui.

Et le roi scrute la nuit d’été.
Pour la douce Tyri, volontiers il veille.
Il écoute le murmure de la mer.
Un sourd pressentiment l’habite.
Il croit voir son fylgja, son double,
qui lui parle ainsi :

« Roi Olaf Tryggvason, écoute mes paroles,
toi le plus grand guerrier du Nord scandique.
Prépare-toi ! ton heure est proche.
Je t’ai donné honneur, puissance et gloire,
et la plus belle fiancée qui soit dans le Nord,
mais tu devais me garder ta foi.

Comment as-tu respecté ton serment à Holmgard ?
À présent, presque toute la vieille Norvège est chrétienne
et les hommes oublient les dieux de leurs pères.
Pourtant ! les Nornes jouent leur jeu funèbre.
Sigrid la Hautaine rumine sa vengeance,
avec traîtrise elle prépare ta ruine. »

Le roi Olaf écoute, sombre, sans mot dire ;
le soleil se lève sur la mer à l’orient,
éclaircissant le front du roi :
«  En avant, chrétiens, hommes de la croix
et hommes du roi ! Nous revoyons Svolder.
Nous allons y faire halte un instant.

La sombre Norne se tenait près de moi.
Elle a voulu me faire peur, abattre mon courage,
mais c’est moi-même qui commande à mon destin.
J’ai prêté serment au peuple de Norvège.
Sainte mère de Dieu, à qui j’ai tout sacrifié,
à présent délivre-moi des fantômes. »

Le soleil montant parmi les nuées pourpres,
du côté de Svolder paraît un spectacle inattendu :
mille drakkars s’avancent.
Deux rois pleins de ruse ont tendu un piège
au lion de Norvège pour le mettre en cage.
Le jour de la vengeance vient de se lever.

Le roi Olaf appelle de tous côtés :
« Debout, Normands, les plus courageux des hommes !
À l’assaut ! Faites retentir les cors de guerre !
Nous n’avons que soixante drakkars,
et deux rois du Nord avancent contre nous.
Ici nous triompherons ou nous tomberons.

Venez donc au combat, mous Danois,
et vous, Suédois mangeurs de chevaux6, venez !
Vous allez connaître les Norvégiens.
Ce n’est pas vous que je crains mais le jarl Erik,
mon ancien vassal, sans doute passé de votre côté.
Mais il ne me dérobera pas mon royaume. »

La tempête mugit autour de la Baltique.
Les drakkars s’affrontent près de Svolder
en ardente bataille. Le ciel s’assombrit,
les éclairs frappent depuis les vaisseaux et les nues,
le dieu Odin envoie ses bourrasques sauvages.
Les Valkyries nagent sur les vagues.

Les Norvégiens se battent avec zèle et courage.
Les Danois de Sven à la Barbe fourchue livrent un rude combat,
mais avec les guerriers de Svithiod ils faiblissent.
Ormen le doré crache du feu.
Que Dieu prenne en pitié ses ennemis !
Des Norvégiens ne plient que devant des Norvégiens.

Mais, voyez ! une tempête vient depuis l’horizon,
et les vagues se déchaînent contre le rivage.
D’autres vaisseaux paraissent.
C’est Erik le jarl norvégien,
qu’Olaf a offensé ; c’est un vassal
dont la vengeance sanglante n’attend pas.

« Roi Olaf Tryggvason, écoute mes paroles,
toi le plus fier guerrier du Nord scandique.
Renonce à ta doctrine étrangère
et la mer devant toi restera ouverte,
le royaume de Norvège restera tien.
Le jarl Erik peut te le promettre. »

« Et toi, écoute, Erik, mon ancien jarl,
tu es certes un païen mais un vassal loyal.
Je ne renoncerai jamais à ma foi.
Je connais bien les manœuvres de Sigrid la Hautaine
mais je n’ai peur de rien au jour de la bataille.
Le roi Olaf n’a pas appris à se rendre. »

Alors les vagues écument à nouveau de sang.
Danois et Suédois, avec un courage renouvelé,
assistés d’Erik avide de guerroyer, s’avancent.
Les petits drakkars sont pris l’un après l’autre.
Les hommes qui n’ont pas été tués
se rassemblent sur Ormen Lange.

À son bord se trouvent à présent
les meilleurs guerriers que la Norvège
ait fait naître depuis les temps immémoriaux.
Le roi Olaf se tient sur le gaillard,
où Einar écartille son arc.
L’ennemi pullule de tous côtés.

Mais Ormen Lange possède une haute coque,
le plus fier vaisseau du Nord scandique
n’est pas si facile à prendre.
La bataille se poursuit, au son des cors,
pourtant ! – qui peut s’opposer aux arrêts du destin ?
Qui peut contrer la prédiction des Nornes ?

Le meilleur arc du Nord tout entier
se brise en éclats dans les mains d’Einar,
et les guerriers de Norvège tombent
en tas glorieux autour de leur roi héroïque.
Vétérans aux cheveux gris et jeunes écuyers,
tous meurent, fièrement, pour lui.

Les cris déchaînés montent jusqu’au ciel :
« Tuez-les, n’en laissez fuir aucun !
Nous sommes montés sur Ormen Lange.
Roi Olaf ! – tous tes hommes sont comptés. »
Olaf s’exclame depuis le château du dragon :
« Les Nornes nous condamnent à mort.

Björn Stallare, viens, toi,
mon frère de lait, suis-moi.
Personne ne posera la main sur le roi de Norvège.
Berceau de mon enfance, ô noble mer !
sois de même la tombe du roi norvégien.
Que l’histoire du roi Olaf s’achève fièrement. » –

Autour du casque royal mille épées sont brandies.
Mais l’ennemi n’est pas digne d’un tel butin.
Depuis le château d’Ormen Lange
le roi Olaf saute dans le gouffre.
Les vagues sanglantes se referment en bouillonnant
autour du héros. Ainsi doit s’en aller un roi !

Et le soleil descend dans la paix du soir,
sourit doucement au-dessus du clapot des vagues,
où les corps flottent au milieu des quilles.
La belle Tyri pleure à chaudes larmes.
Sigrid la Hautaine jubile au son des cors,
car l’heure de la vengeance est venue.

Alors cela mugit autour de la mer Baltique,
la mer puissante déferle contre Svolder,
écoutez le fracas des houles bleues :
chacun peut combattre sur la vague écumante,
mais tomber royalement demande une âme de héros.
Le temps ne peut en effacer le souvenir.

† La version de 1880 comporte une note du poète : « Lekar med handsaxar. Se Olaf Tryggvasons saga. » Une « handsax » est une épée courte et « handsaxalek » un exercice consistant à jongler avec de telles armes (SAOB : « lek (jonglering) med handsaxa »). Selon la note de Wichmann dans le recueil de 1880, la saga d’Olaf Tryggvason dit que le roi pratiquait ce jeu. Le poète semble donc vouloir nous montrer ainsi l’impatience du roi, qui cherche à passer le temps avec des jeux d’adresse mais aussi monte dans les haubans (« på vanten gå kungen kring ») pour, sans doute, mieux voir l’horizon et la terre attendue, et, comme le laisse entendre la strophe suivante, surveiller sa flotte qui navigue en avant-garde.

6 Suédois mangeurs de chevaux : Emprunt à la saga, dans laquelle le chrétien Olaf Tryggvason défie les païens suédois en dénigrant leurs sacrifices rituels de chevaux.

*

Les Aryens (Arierna)

Sur les vastes plaines que baignent les eaux du Jaxartes,
où le fier Oxus suit sa route parmi les vallées,
parmi les roses sauvages des bois couronnés de montagnes,
sous le ciel étoilé d’Iran, étaient les huttes de nos ancêtres.

Tel était le grand berceau de la noble et fière tribu
ayant frayé sa voie royale à travers l’histoire.
Nulle autre dans le monde ne porte un nom si haut,
nulle autre n’ouvrit ainsi ses bras aux dieux.

Depuis le sud ensoleillé, luxuriant, au bord des eaux paisibles du Gange,
jusqu’aux monts et glaces de la Scandie, elle conduisit son fier convoi.
Hauts plateaux d’Iran, rivages de l’Hellade, bords du Tibre, île d’Érin,
forêts de Gaule et de Germanie, l’ont vu marcher, lutter, mourir.

Mais vers le même ciel étoilé qu’au-dessus de leur berceau,
tous les pays du peuple aryen levaient les regards et l’esprit,
vers où le prince de la lumière surgit des ténèbres de la nuit,
et, pour lui, la fière tribu s’inclinait pleine de vénération.

Ils adoptèrent le récit des combats et de la victoire du soleil :
de la lumière dans la nature et la vie en lutte éternelle contre les ténèbres.
Ne doute jamais, même si la nuit obscurcit parfois l’éclat du soleil.
Ormuzd est éternel : il triomphe, il est seul maître à la fin.

Mais les Dieux ont aussi caché une étincelle dans la race terrestre.
Que celui qui la possède lutte avec courage sa vie durant pour le droit de la lumière.
L’étincelle jaillit dans la lutte, la mort est un moment d’obscurité,
l’esprit purifié par les flammes vole avec joie vers le cercle des étoiles.

Ils jurèrent à la lumière fidélité, se nommèrent la race du soleil.
Depuis, ils combattirent fièrement, chacun à sa manière,
et avec la harpe, la plume, le burin, avec la hache, la charrue, le glaive,
se firent le premier des peuples de la terre.

Ce que l’esprit rêve de plus beau, s’exprimant en paroles fleuries,
brilla dans le soleil de l’imagination sur le sol indique.
L’aspiration de la terre à la lumière et à la liberté dans la longue nuit
rayonna des épais brouillards dans le chant profond des Celtes.

Ce que l’esprit humain conçoit de plus excellent et noble
nous sourit chez les Hellènes dans l’éternelle lumière de la jeunesse.
Tout ce qui, grand de puissance et de gloire, réchauffe le cœur sur terre
rayonne dans les sagas germaniques, la mémoire viking, les écrits romains.

Mais en chaque fils des Aryas brillait toujours, éternellement clairs,
la même fière mémoire des origines depuis les jours obscurs de l’enfance,
la même foi en le triomphe du soleil, le même enthousiasme pour le combat de la lumière,
le même regard vers les cieux étoilés, hauts et purs, incommensurables.

C’est pourquoi, fils des Aryas, n’oublie jamais ta race royale !
Fier de ton origine, combats toujours pour le droit de la lumière,
joyeusement, comme tes pères héroïques, premier parmi les peuples ! –
La lutte est une, mais nombreuses les voies qui mènent au palais des étoiles.

*

Thalatta !

Ndt. « La mer ! », thalatta en attique, thalassa en ionique et grec moderne, est le cri poussé par les Dix-Mille sur le Pont-Euxin, lors de la retraite décrite par Xénophon dans L’Anabase.

Il manque un vers, si la dernière strophe doit être comme les autres un quatrain (c’est le premier vers du quatrain qui manque, d’après l’agencement des rimes). Les deux textes en ligne que nous avons pu consulter présentent la même anomalie.

C’est une marche douloureuse sous l’ardent soleil,
mais les Hellènes marchent infatigablement.
Au bord des flots, Xénophon ! commande le repos.
De là les vagues nous porteront aux rives familières.

Le crépuscule s’étend sur la troupe éprouvée
et les étendues sans fin s’enveloppent dans la pénombre.
Mais n’est-ce pas une bande bleue que l’on voit au loin ? –
Ils se pressent, leur espoir aiguisé.

Sur la colline où quelques instants auparavant
le soleil se couchait, ils poussent une exclamation de joie.
Incommensurable, s’étend à leurs yeux la surface de la mer,
avec des flammes mourantes à l’occident.

De dix mille poitrines jaillit un seul cri :
Thalassa ! – Ils jettent leurs casques en l’air,
comme des enfants ces héros courent vers la plage
pour sacrifier à Poséidon, le Dieu longtemps oublié.

(…)
Quand la lutte et les exploits ont fini d’épuiser un homme,
avec quelle joie ne salue-t-il point ses souvenirs d’enfance
montant une dernière fois sur les rivages paternels !

*

La tombe d’Alaric (Alariks grav)

Dans la nuit sans étoiles, la lune
brille éclatée sur les ondes du Bussento.
Parmi des ruines splendides
s’avance un morne convoi.

De blonds guerriers du Nord,
hommes massifs de la race des Goths
maîtresse aujourd’hui de la terre romaine,
forment le cortège funèbre de leur roi.

Le mausolée luit au clair de lune,
fièrement, sur le lit détourné des eaux ;
c’est là, aux heures silencieuses de la nuit,
qu’Alaric est descendu, dans la pompe du triomphe.

Aucun flambeau n’est allumé,
on n’entend aucun bruit, nul chant ne retentit.
La complainte des Goths est silencieuse,
en même temps qu’immense.

Bientôt les flots sombres du Bussento
coulent au-dessus de la tombe à nouveau.
Des lamentations se répandent dans la nuit,
des cris d’agonie, mais ce sont ceux des prisonniers.

Jamais l’esclave romain ne dira
où il a creusé la tombe du héros.
Que cette sainte sépulture reste ignorée. –
Les exploits sont connus de tous.

*

Le templier (Tempelherren)

Le templier avance seul sur son cheval
à travers les sables de Palestine.
Nulles palmes n’ombragent sa route
pour le protéger du soleil de plomb.
Loin des bords verdoyants du Rhône,
loin de la paix des vallées de son enfance,
ses jours s’écoulent en prière et sentinelle,
dans le renoncement et les batailles.

Mais quand le soleil se couche sur Sion,
que le crépuscule par monts et vaux s’étend
et que dans la nuit silencieuse s’allume
aux salles bleues l’armée des étoiles,
il regarde, consolé, serein et calme,
vers l’espace infini,
et aux yeux de son âme paraît
un monde que ne couvre aucune ombre.

Voilées sont les heures du jour,
même quand le soleil rougeoie.
De sombres souvenirs sont refoulés en vain
par ton fier courage de chevalier ;
mais aux heures silencieuses de la nuit,
un monde transfiguré te sourit,
cherche là-haut seulement la rédemption,
le but de ton pèlerinage !

*

Elias Lönnrot

Ndt. Pour quelques éléments sur Elias Lönnrot, le compilateur du Kalevala, voyez notre introduction aux traductions de poèmes de K. A. Tavaststjerna (lien en introduction du présent billet).

Pour un livre d’hommages à l’occasion du quatre-vingt-dixième anniversaire de sa naissance, le 9 avril 1882.

Loin dans les forêts de sapins de la Finlande,
grive solitaire, tristement chantait
son simple chant, qui mourait inconnu
parmi les branches cachées,
un peuple pauvre, mais pieux,
qui bâtit là sa cabane, sa petite maison
sur une presqu’île boisée où les vagues des lacs
se rompaient sur les pierres des rives.

Sa maison était certes petite et pauvre,
loin du bruit des grandes routes,
mais une beauté riche et chaleureuse
dans ces cœurs simples était cachée :
comme le chant de la grive dans les bois,
oubliée, inconnue, elle mourait pourtant.
Le monde n’avait aucune idée
à quel point le cœur finlandais bat avec chaleur.

Car c’est au fond de ces paisibles solitudes,
au bord des lacs, sur la lande de bruyère,
que la muse de Suomi était allée vivre seule
il y a longtemps, longtemps.
Pour les sapins seulement, et les eaux du lac,
elle s’asseyait et chantait tristement
ce qu’il y avait de plus noble en son cœur,
les luttes de ses pensées et de ses sentiments.

Mais l’attente fervente est à la fin récompensée.
Nourri de cette beauté dans le bruit du peuple,
un homme au bras de héros se leva
et lui dégagea le chemin.
Il la libéra de son enfermement
et, avec un port de reine, à son bras
elle se manifesta en légendes et chants,
se révélant au peuple.

Et fraîche et douce et merveilleuse,
elle chanta d’une voix claire et profonde
son chant évoquant les temps anciens,
les combats du peuple Kaleva.
Et sincère et chaleureuse et douce,
elle chanta les jeux plaisants du cœur,
ses joies débordantes, ses tristes trahisons,
et comme le cœur s’éjouit et souffre.

Elle chanta la paix des solitudes,
de ceux qui y vivent avec une foi virile,
les pensées de leurs esprits,
les sentiments de leurs cœurs ;
leur amour pour leur pauvre pays,
pour ses forêts, ses montagnes et ses lacs,
le décrivit avec des paroles de feu,
les plus vives couleurs du cœur.

Alors, bien des fois, en admiration,
pour écouter son chant timide et suave,
l’harmonie de ses notes profondes,
le peuple devant elle s’arrêtait.
La jeune fille oubliée des forêts de Finlande
est à présent louée, reconnue,
depuis que le voile a été levé
sur ses beaux regards, son front de reine.

Nous, fils aussi des rives de la Finlande
où la mer vient déferler fièrement,
nous lui avons tendu chaleureusement la main,
elle est devenue notre sœur.
Dans la nuit des profondes forêts,
elle fut longtemps inconnue de nous,
mais elle nous a fortifiés, réjouis
avec des paroles chaudes et profondes.

Et maintenant, alors qu’en habit de fête
elle célèbre ses noces avec celui
qui le premier ôta le voile et découvrit
les traits princiers de sa beauté,
nous vouons, la joie au cœur,
le même amour, le même respect enthousiaste
au valeureux guerrier qui, la prenant par le bras,
la conduisit à la victoire.

Salut, voyant aux cheveux argentés !
en ta quatre-vingtième année,
quand toute la Finlande rend hommage
au combat de ta vie.
Tu as suivi ta carrière avec honneur,
tu as été le champion de ton peuple
et travaillé pour son avenir,
pour la charge qui t’était confiée.

Le monde connaît à présent ton nom,
mais en outre, toi, virilement exempt de vanité,
nourri dans la simplicité et l’innocence,
tu sais porter ta gloire.
Le cœur exempt de flammes amères,
tu sus toujours prêter ton esprit et ta main
à tout fils honorable de ce pays.
Oh ! que ton enseignement nous galvanise !

Oui, puisse, aux heures de division et de luttes,
sa figure de voyant, haute et claire,
nous exhorter aux nobles entreprises
avec un esprit paisible et courageux.
Alors, les années passant,
aussi haut que soit loué Elias Lönnrot
parmi nous, c’est ainsi
que sa mémoire sera le mieux honorée.