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Poésie nord-américaine de langue suédoise II
Le présent billet complète nos traductions de poésie nord-américaine de langue suédoise ici.
Après avoir publié en 1890 l’anthologie dont nous nous sommes servi dans le billet précédent, Ernst Skarstedt produisit un inventaire de la littérature suédo-américaine de son temps, Våra pennfäktare. Lefnads- och karaktärsteckningar öfver svensk-amerikanska tidningsmän, skalder och författare (1897) (Nos gens de plume : Biographies et Portraits des hommes de presse, poètes et écrivains suédo-américains). Certaines biographies sont accompagnées d’un choix de poèmes par Skarstedt, rarement plus de trois, et le plus souvent un seul, d’où nous tirons les textes des présentes traductions.
Les poètes de l’anthologie de 1890 sont naturellement à nouveau référencés. Dans l’ensemble, ceux de l’anthologie de 1890 sont plus connus que leurs autres congénères apparaissant dans l’inventaire de 1898. Cependant, tous restent plus ou moins « maudits », dans le sens où ils n’appartiennent au panthéon d’aucune littérature, ni celle de Suède, dont ils employaient la langue, ni celle d’Amérique, où ils s’étaient établis. Leurs poèmes parurent dans les feuilles de langue suédoise en Amérique, quelques-uns ont publié des recueils, mais la diffusion de ces œuvres resta cantonnée aux émigrants suédois, à la veille d’une anglicisation linguistique à peu près complète (on estime aujourd’hui que, parmi les Américains qui s’affirment descendants de Scandinaves, environ 1 % parlent une langue scandinave). Aussi, pour la critique américaine, le représentant principal de la poésie suédo-américaine est-il Carl Sandburg, né d’immigrants suédois, et qui n’a jamais publié une ligne dans la langue de ses pères. Il est vrai qu’il est né aux États-Unis, tandis que les poètes qui suivent sont nés en Suède.
En outre, le public et les milieux littéraires de la Suède ne se sont guère intéressé à ce que les émigrants suédois écrivaient. Même au temps de « l’américanisation » de la culture européenne, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Suédois n’ont pas cherché à distinguer un fonds suédois dans la culture américaine, c’est-à-dire que l’américanisation de la culture suédoise n’a nullement contribué à la consécration littéraire des auteurs américains de langue suédoise en Suède.
Le lecteur français de nos présentes traductions est donc assuré d’entrer en terre inconnue, même au-delà des frontières de la France. Parmi les poètes qui suivent, que ce fussent des intellectuels (animant la presse de langue suédoise ou appartenant aux institutions d’enseignement de langue suédoise en Amérique) ou non, le recours à la versification classique est général. La poésie nord-américaine de langue suédoise est restée à l’écart de toute forme d’« avant-garde » et a de fait disparu, entre les deux guerres, au moment où l’avant-garde, cette capitulation, devenait le seul genre poétique existant. Que nombre de ces auteurs « classiques » fussent des gens de formation littéraire minimale, à savoir, que cette poésie puisse être à la fois classique et « populaire », s’explique par le fait que les enfants apprenaient des vers par cœur, ce qui est de bonne formation pour en écrire plus tard. (Il n’était pas rare, à l’époque classique en France, que des acteurs, à l’instar de Philippe Poisson, devinssent auteurs en vers, car leur métier les familiarisait plus que d’autres avec la versification.)
Enfin, la plupart de ces poètes étaient encore jeunes au moment de la parution du livre de Skarstedt.
Les poètes ici représentés sont : Axel August Anderson (1 poème), la poétesse Signe Ankarfelt (1), Johan Gustaf Runesköld Banér (3), Oscar Magnus Benzon (1), Axel Erlandson (2), Maurice Frenneson (1), Louis Robert Hedenfelt (1 poème et trois épigrammes), Hugo Ihlström (1), Gottfrid Johnson (1), Robert Johnson (1), C. V. Liedberg (2), Ernst Lindblom (1), Axel Frithjof Malmquist (1), Ernst Olson (1), Johan Erik Rosenberg (1), Sophie Sonnichsen (1), Alrik Spencer (1).
*
Pose des fleurs sur leur tombe (Strö blommor på grafven) par Axel August Anderson
Pose des fleurs sur la tombe des héros,
ces fils du Nord qui donnèrent leur vie
pour l’Union ;
des roses également pour les fils du Sud :
eux aussi sont morts pour ce qu’ils croyaient juste,
la Confédération.
Ne sois pas leur juge. –
Pose des fleurs sur leur tombe.
Pose des fleurs sur la tombe de tous les héros
qui combattirent honorablement et donnèrent leur vie
pour leurs idées !
Si les uns se sont trompés, leur intention cependant
était aussi noble que la tienne ; ne sois pas prompt,
comme les nains de la haine,
à brandir ton épée sur leurs cendres. –
Pose des fleurs sur leur tombe.
Pose des fleurs sur leur tombe – mais pas seulement
pour les guerriers, car beaucoup ont mené
de plus nobles batailles.
Qui connaît le nombre de ceux
qui sont morts pour la liberté, la vérité, la justice,
depuis les temps immémoriaux ? –
Quand on tresse des couronnes, ayez-les en la mémoire,
posez des fleurs sur leur tombe.
*
La graine s’ouvre (Sädesknarren) par Signe Ankarfelt
La caresse du vent a endormi les fleurs,
à son nid paisible est retourné l’oiseau,
les roseaux se balancent au bord de l’eau,
l’esprit vague en silence.
La rose blanche et la rose rouge
murmurent « bonne nuit », le papillon est mort.
La pâle étoile du soir paraît,
portant l’au revoir du soleil.
La rosée couvre l’herbe et les feuilles,
la terre reçoit un bain du ciel.
Les moustiques entament leur danse,
les elfes tressent une couronne.
L’étang est immobile comme un miroir,
le bouleau y mire sa luxuriante ramure,
le brochet trace son sillon,
tandis qu’au ciel monte une lune rouge.
Tout est si paisible, silencieux, immobile,
les soucis s’estompent, le cœur rajeunit.
Les souvenirs remontent dans le soir,
comme l’étoile sur le manteau d’azur.
Les rêves dorés viennent et s’en vont,
comme lorsque la brume crée des apparitions ;
ils évoquent les amours du fond de la tombe,
et l’on devine la présence des anges.
Alors s’entend un cri strident
parmi les orges qui mûrissent dans le champ ondoyant.
On est tiré de ses songes roses
ainsi que le courant emporte un brin de paille.
Qui dérange ainsi le calme de la nuit ?
C’est la graine qui s’ouvre, qui fait son nid, là
où les moissons dorées se bercent,
elle ne peut ni voler, ni chanter.
*
Aux champs (På landet) par Johan Gustaf Runesköld Banér
Je suis libre, je suis heureux.
C’est dans la cabane des solitudes
qu’on trouve ces vierges : félicité, liberté.
Elles ne supportent pas la « culture »,
ne peuvent vivre en cage :
« Le bonheur périt dans les miasmes des villes. »
Sur ma poitrine, contre mon bras
se soulève un sein de flamme,
des lèvres rouges me sourient ;
des mains, petites, blanches comme neige,
des yeux, rayonnants, bleus,
se trouvent ici, sur mon chemin fleuri.
La poésie des ruisseaux argentés,
la philosophie des sources,
ici abondent ; notre sort est magnifique.
La fraîcheur est ici, et la paix,
ici l’heure est mesurée
au parfum des fleurs.
Elle, ma bien-aimée souriante,
sur mon sein semble répandre
les roses de l’aurore, et de l’or vivant ;
elle dépose devant moi sa cueillette,
et sur le trône de mousse
je suis roi. Le bonheur n’est-il pas mon féal ?
*
La chanson de mon cœur (Mitt hjertas sång) par Johan Gustaf Runesköld Banér
Viens, esprit des douces pensées, à ma réflexion,
viens, ange des nobles sentiments, dans mon sein !
Venez, beaux souvenirs, venez à ma mémoire
et réveillez un chant, si suave et chaleureux !
Ô Muse, conduis-moi jusqu’aux vallées du Nord,
jusqu’à la chère, haute et vieille montagne de Svea !
Viens, conduis-moi jusqu’aux vertes forêts,
à l’âtre de ma mère, l’humble toit de mon père !
Et suis-moi là-bas à la plage où je jouais
enfant, sur les vagues bleues ;
fais-moi voir la houle qui dans ce temps-là me caressait,
laisse-moi me balancer à nouveau sur elle.
Laisse-moi boire aux sources argentées
et regarder mon image, comme avant, dans leur miroir ;
laisse-moi encore une fois embrasser ma belle,
et poser des fleurs sur le tombeau de ma mère.
Ô viens, viens ! sur le tapis de roses de la prairie,
près de l’enjoué ruisseau, sous le tilleul luxuriant,
nous nous assoirons ; la tristesse ne peut nous atteindre,
emportée par le vent du soir embaumé de fleurs.
Quand la mort, un jour, à ma rencontre viendra,
avec l’oubli et le pardon, le calme et la paix,
puissé-je reposer dans le sein de mon village natal,
là où se passèrent les jours si doux de mon enfance !
*
Dans les heures obscures (I dunklets timmet) par Johan Gustaf Runesköld Banér
Les flambeaux des Valkyries, les illuminations d’Odin
éclairent la terre couverte de neige
et les diamants du palais de Neptune.
Je vois la danse gracieuse des Pléiades,
la radiance idéelle de la ceinture d’Orion,
vois l’aurore boréale tresser une couronne de flammes
autour des transparentes cathédrales des dieux.
La garde loyale de mon cœur,
des harpes d’or alors va baiser les lèvres,
et ses chants sont par elles accompagnés.
Mais l’imagination, qui dirige ce chœur,
remue sa baguette magique au milieu du cercle,
si bien que meurt à ses pieds la réalité
et que se retire l’Amazone de l’inquiétude.
D’un tapis sombre, émaillé de pavots
viennent des fées, mais de bonnes fées seulement,
puiser le vin de la mémoire dans le hanap de l’oubli.
Puis leur bande se rue, par-dessus monts et mers,
du réel de cette terre jusqu’à « l’Île boisée »
en répandant émeraudes et rubis d’harmonie
sur la couronne de sapins du « front de Heimskringla »1.
1 Front de Heimskringla : L’expression se trouve déjà dans notre précédent billet, dans un poème de Peter Fredrik Peterson, où il fait l’objet d’une note : « Heimskringla est un nom scandinave de la Terre, et son front est le Nord. L’expression est tirée des sagas islandaises. »
*
Amour (Kärlek) par Oscar Magnus Benzon (1870-1893)
Quelle est cette puissance divine qui descend en silence
sur la terre, parmi les hommes,
qui crée le chagrin et le dévore,
fait que la vie vaut la peine d’être vécue ?
Quelle est cette force qui, partout où elle se manifeste,
est invincible et en même temps si suave,
qui fait que l’âme s’élève jusqu’au ciel
et le cœur retrouve ce qu’il croyait perdu ?
C’est l’amour. Le reste n’est d’aucun poids.
L’amour réchauffe le cœur glacé,
transforme tout ce qui possède un esprit,
fait de tout rien, et de rien tout.
Pour le fils des hommes c’est un ange de lumière,
qui nous suit loyalement dans la vallée de larmes,
et, quand nous fléchissons, de son lys
il nous touche, notre souffrance passe.
C’est une bonne étoile dans notre ciel,
scintillant doucement quand l’obscurité nous recouvre,
un château fort où, à l’écart des luttes continuelles,
nous retrouvons des forces pour nous battre.
Pour notre pauvre cœur il est comme la rosée,
répandant sa fraîcheur quand tout semble mort.
Il chasse le chagrin, adoucit la peine,
il rend la vie à celui qui a perdu son sang.
Il est le lien qui soude ensemble
les cœurs qui se comprennent,
qui donne le courage d’affronter les temps difficiles
et la force – de triompher dans la mort.
*
Vierge vertueuse (Dygdädla jungfru) par Axel Erlandson
Vierge vertueuse, pour toi volontiers
je me découvre, car je t’estime.
La santé te marque de son estampille,
l’innocence sourit dans tes traits.
Sœur, n’oublie jamais ce que le sort t’impartit,
que dans ta chasteté tu possèdes plus que de l’or ;
elle confère force et liberté à ton esprit,
défend ton cœur de la faute et du remords.
Vierge vertueuse, c’est toi que tout homme respecte,
c’est toi seule, Virginie ! qu’un vrai mâle veut voir ;
Tu es la seule à pouvoir l’attacher –
celui, le seul, à qui tu veuilles donner ta foi.
*
Inassortis (Omaka) par Axel Erlandson
Elle était grande et lui petit,
il était sot, elle avait de l’esprit,
et sa chemise à lui était élimée, rapiécée,
tandis qu’elle allait dans l’or et la soie.
Il était pâle et laid et maigre,
mutique et triste, le pauvre !
mais elle était rubiconde et grasse et belle
et enjouée, tout le temps joyeuse.
Et quand il la vit et l’entendit,
il perdit la raison,
il s’en allait se lamenter
au soleil et à la lune, aux quatre vents.
Sort tant funeste !
Ce n’est pas qu’elle était méchante,
le problème était seulement
qu’il l’aimait – et qu’elle ne l’aimait pas.
*
Ce pour quoi l’on naît (Hvad man födes till) par Maurice Frenneson
À ce monde l’on naît de bien petite taille,
avec une tête et un petit corps, deux bras, deux jambes.
Une cigogne pattue, dit-on, nous trouva Dieu sait où
et nous déposa dans le giron de maman, et papa fut notre père.
Alors on vous couche dans un berceau et cherche une nourrice
(d’ordinaire une belle jeunesse de soixante-dix-neuf ans).
Elle prend « le petit » sous sa garde, car maman n’a pas le temps,
et c’est ainsi qu’au terme prescrit on fait ses premiers pas.
On est parfois un peu faible des genoux, mais c’est excusable
quand on a sa bouteille dans la poche dès le berceau.
Puis on vous envoie à l’école recevoir coups et punitions,
pour tout apprendre, mon Dieu ! et ne rien comprendre.
Et l’on est bientôt un homme ; la moustache vous pousse,
on échappe à l’ennui de l’école, à ses leçons, à son « programme ».
on est confirmé en vitesse à l’église, et le monde s’ouvre à vous,
courage au cœur, Dieu à l’esprit, on quitte le foyer paternel.
L’un voyage en Inde et devient missionnaire,
un autre part pour « l’Ouest » et devient millionnaire.
L’un fait son beurre de l’électricité, un autre de la dynamite,
pour faire sauter la terre jusqu’à la lune, roche après roche.
L’un est robin, l’autre prêtre, un troisième est patron.
Avec une médaille de Vasa, sans attendre on est fait baron.
L’un devient pauvre et maigre, l’autre riche et gras.
L’un est intelligent et l’autre, sot et poète.
*
Parle doucement, amicalement (Tala lungt och vänligt) par Louis Robert Hedenfelt
Parle doucement, amicalement pour dire ce que tu penses ;
dévoile la vérité quand elle reste cachée ;
et, lorsque l’honneur n’est qu’en surface,
expose amicalement les conséquences de l’hypocrisie.
Parle doucement, amicalement pour dire ce que tu crois ;
n’aie pas des mots durs pour ton prochain ;
l’âpreté n’est guère propice à l’amélioration,
seul l’amour donne la vie.
Parle doucement, amicalement à la jeunesse,
car les jeunes ont à subir bien des épreuves,
et, ballottés dans les vagues du siècle,
ils vont au-devant des ennuis, des tourments.
Parle doucement, amicalement aux vieillards,
ne blesse pas leur cœur fatigué.
Laisse-les jouir de ce qu’ils ont pu engranger,
et, s’ils n’ont rien, aide-les, console-les.
Parle doucement, amicalement aux pauvres,
ils sont bien assez méprisés comme cela.
Ne cesse jamais d’avoir commisération d’eux,
et pour toi sois en garde contre la flatterie.
Parle doucement, amicalement aux pécheurs,
un sort cruel les a peut-être frappés – qui peut savoir ?
Avant que leurs sentiments ne soient éteints,
apprends-leur à suivre le chemin de la vertu.
Parle doucement, amicalement – cette manière,
encore que ce soit peu de chose (mais le but est beau),
a ses effets avec le temps,
et sera bien rétribuée au-delà même.
*
Épigrammes (Epigramm) par Louis Robert Hedenfelt
Beaucoup de gens vont à l’église,
un missel doré sur tranche à la main,
plus pour montrer leurs beaux habits
que pour chercher le salut.
Beaucoup y vont pour passer le temps,
et par habitude, mais surtout pour dormir ;
d’autres y vont pour voir celles qu’ils aiment,
le reste, peut-être un parmi eux, pour être sauvé.
*
Un Français vola une pendule
accrochée dans un couloir.
Il voulait seulement savoir l’heure,
et le juge répondit : « Un an. »
Ndt. Le jeu de mots qui fait cette épigramme est intraduisible. En suédois, « savoir l’heure » se dit « savoir le temps » (veta tiden), et le juge répond « un an », c’est-à-dire le temps que le voleur va passer en prison. Il est certes inexcusable de présenter une traduction n’ayant aucun sens, et c’est seulement parce qu’il est question d’un Français que nous gardons le texte : les Français passaient-ils pour voleurs en Amérique ? ou du moins dans la communauté suédoise en Amérique ? ou bien est-ce une fantaisie du poète ? Comme cette traduction est inexcusable, voici d’ailleurs l’épigramme dans sa version originale : « En fransman tog en gång en klocka, / Som hängde i en korridor. / Han ville endast veta tiden, / Och domarn svarade: “Ett år!” »
*
Il était une fois un prédicateur,
homme d’une ferveur très grande ;
c’était un vrai pédant de la vieille école,
qui dans une de ses prières dit un jour :
« À présent, dans un saint recueillement,
levons nos mains au ciel,
et prions Dieu pour ceux qui vivent
dans les déserts inhabités de la terre ! »
*
Un homme à la mer (En man öfver bord) par Hugo Ihlström
Un homme à la mer !
C’est dans la nuit obscure
un cri terrible.
La tempête déchire le gréement,
vague après vague déferle sur le pont,
et quelqu’un dit :
« Il faut le sauver, quoi qu’il arrive :
parez à virer ! »
Un homme à la mer,
souvent on l’entend aussi dans la vie,
ce cri terrible.
Mais le monde indifférent s’adonne
à la poursuite effrénée des plaisirs.
Où entend-on à présent une voix :
« Il faut le sauver, quoi qu’il arrive,
parez à virer ! »
*
Contentement (Förnöjsamhet) par Gottfrid Johnson
Que celui qui le souhaite aille danser au bal, –
je n’y trouve pour ma part aucun plaisir.
Je ne peux pas non plus me forcer
à sourire de ce qui n’est pas drôle ;
car ce qui est drôle pour un autre,
qui n’a pas la même façon de penser que moi,
pour moi ne l’est pas, – quand bien même
on me reprocherait de faire peu de cas d’autrui.
Que celui qui rêve toujours de plaisirs
et vit pour la galanterie,
oubliant le sérieux de la vie,
mais voulant paraître sage,
ait ses raisons et les défende ;
j’ai les miennes, j’ai ma foi,
je peux m’en contenter
et vivre en paix.
J’ai mes bons moments aussi,
même si le ciel se couvre parfois de nuages.
Les merveilles du monde ne me fascinent pas
et je ne défie pas la main du destin,
mais je suis tout de même content ;
et selon mon discernement il est
encore d’autres joies bien vives
que la vie peut offrir.
Je ne me plains pas de ses fatigues,
de la sueur versée pour le pain de chaque jour ;
ayant la santé, je peux me nourrir,
et je vivrai assez avant ma mort.
Je ne cherche pas non plus la controverse
au sujet de ce qui vient après :
j’irai au ciel dont parle le prêtre,
pas seulement dans un trou.
Je ne rêve pas aux cimes de l’honneur
ni aux titres, aux rangs.
La joie calme du contentement
est ce dont je jouis au son de ma lyre, –
je me soucie peu du monde ;
je laisse le temps suivre son cours,
je vis content près de l’âtre,
j’ai ma femme et j’ai mon chant.
*
Nos chagrins (Sorgerna) par Robert Johnson
Les chagrins d’enfant ne durent pas,
comme les nuages d’un ciel d’été.
Les chagrins de la jeunesse blessent le cœur
et sont difficiles à guérir.
Les chagrins de l’homme mûr donnent force et courage,
trempent l’esprit dans les bonnes épreuves.
Les chagrins du vieillard, il les emporte avec lui
dans la profonde paix du tombeau.
*
La rose et la jeune fille (Rosen och flickan) par C. V. [Carl Victor] Liedberg
Il y avait dans la forêt une petite rose,
bien cachée, oubliée.
Dans le parc aussi, près de la maison,
une rose, si brillante, un peu hautaine,
que l’on cueillit bientôt,
et qui fana, et qui mourut,
tandis que la fleur des bois
répandait son merveilleux parfum en souriant.
De même la jeune fille
qui voit le jour dans un village.
Elle se réjouit du gazouillis au-dessus de sa tête,
elle aime le murmure de la forêt.
Mais la vierge née dans un château
ne comprend pas la nature.
Elle se plairait mieux au sort de l’autre,
comme un oiseau en cage.
*
La fiancée de ma jeunesse (Min ungdomsbrud) par C. V. Liedberg
J’avais une compagne chère à mon cœur,
mais cette amie est à présent bien loin,
car je l’ai répudiée.
Pourtant elle me reste fidèle,
elle n’a jamais aimé quelqu’un d’autre,
malgré tout ce que j’ai brisé.
Nous fîmes connaissance à notre printemps ;
elle avait seize ans et moi dix-neuf.
Je m’en souviens comme si c’était hier,
c’était une jeune fille simple et naturelle,
j’étais un joyeux garçon plein d’entrain,
qui ne se souciait de rien.
La première fois que je la vis,
elle était agenouillée dans l’église
et le prêtre la confessait2.
Ce fut une vision divine,
je voulus me prosterner pour adorer
la belle communiante.
Elle me lança un regard – quel tribut –
« Un regard qui valait un royaume »3,
de ses yeux bleu sombre !
Seuls les anges ont ce regard quand
ils regardent l’enfant de la terre
qui pieusement adore son père au ciel.
Et nos routes se croisèrent :
marchant côte à côte, ou en bateau
au doux rythme de la houle.
Ah ! douce époque, si vite disparue !
Pourquoi se fermèrent si tôt les portes de l’Éden
pour ces deux enfants, si jeunes ?
D’amour il ne fut jamais parlé,
pourtant rien au monde
n’aurait pu nous séparer ;
car les yeux parlaient assez :
elle donna de l’amour et en reçut,
pur était notre âme et vouloir.
Mais nous n’avions pas connu,
si jeunes, d’épreuves
ici-bas sur cette terre.
Et quand nous dûmes nous séparer,
sein contre sein nous nous jurâmes :
Ensemble – ou personne !
Elle tint sa parole, mais j’oubliai la mienne
et, cruel, reniai ma fiancée,
pour en conquérir une autre. –
Et pourtant elle me reste fidèle,
elle n’a aimé personne que moi. –
Voilà, voilà une femme loyale !
Fiancée de ma jeunesse, douce amie,
dis que tu te souviens, que tu aimes encore
celui qui t’a reniée !
Dis seulement que tu pardonnes
à l’enfant qui, devenu homme,
regrette ce qu’il a brisé !
2 Le prêtre la confessait : Nous sommes en contexte luthérien, où la confession se pratique aussi, bien que selon des modalités différentes que dans le catholicisme.
3 « Un regard qui valait un royaume » : Vers du poète suédois Esaias Tegnér (1782-1846) : « En blick, ett kungarike värd ». Notre traduction.
*
Le poète Ernst Lindblom (1865-1925) figure dans l’anthologie de 1890. Outre des vers, il a écrit plusieurs pièces pour le théâtre suédo-américain de Chicago, Illinois, ainsi que de la prose, notamment, pour les amateurs du genre, un « Sherlock Holmes suédo-américain : Histoires de Chicago » (Den svensk-amerikanske Sherlock Holmes : Berättelser från Chicago, 1908).
Histoire d’un émigrant (En emigrants historia) par Ernst Lindblom
Je veux vous raconter
l’histoire d’un homme
qui, il y a quelque trente ans,
arriva dans le Michigan.
Un homme qui dans les granges manoriales
maniait avec plaisir le fléau,
après avoir aidé aux récoltes dorées
dans la glèbe des champs fendus.
Dans son ample veste en vadmal
à la doublure de peau de mouton,
il était le parfait exemple
de l’immigrant suédois fraîchement débarqué.
C’est dans un camp de bûcherons,
sa main noueuse tenant la hache,
qu’il commença de travailler,
en sa nouvelle patrie.
Il était content du travail,
mais non de ses collègues,
car c’était une société mêlée,
une troupe cosmopolite.
Parfois, quand le diable de la boisson
était lâché dans le camp,
la situation prenait une autre tournure,
les esprits s’agitaient.
Les couteaux alors étaient tirés,
pour la défense ou pour l’attaque,
et les gars lourdauds de Finlande
devenaient sauvages comme une meute d’Irlandais.
Mais le Suédois jurait en suédois,
alors on lui fichait la paix.
Quant aux plaisanteries sur sa veste,
elles le laissaient indifférent.
Ils forçaient le respect, les poings calleux
de l’émigrant d’Ostrogothie,
et après sept ans de travail
l’argent qu’il avait mis de côté forçait le respect.
Il s’acheta une petite scierie ;
le travail ne manquait pas
et le gars de la région de Tived
fit de bonnes affaires en forêt.
Il connaissait la valeur d’un sapin,
la mesurant d’un coup d’œil,
savait si le prix qu’il en tirerait
valait la peine qu’on le sciât.
Ainsi s’achève cette histoire,
fiction tirée de faits réels.
Et le maître de la scierie
apprit à vivre à Manistee4.
4 Manistee : Petite ville du Michigan.
*
« Soyez contents ! » (“Var nöjd!”) par Axel Frithjolf Malmquist
Toi qui connais le remède contre la peine,
le remède contre la faim, contre le besoin,
avec ton continuel « Soyez contents ! »
as-tu sondé le cœur humain ?
As-tu vu la famine
dans la maison de ton frère ?
As-tu toi-même été contenté,
lorsque tu te trouvais dans le besoin,
par un dérisoire « sois content » ?
Si cela ne t’a guère soulagé,
comment ton prochain serait-il
content, lui, de ton conseil ?
Si tu n’as jamais vidé une pleine mesure
d’amertume et de souffrance,
oublie ton exhortation « soyez contents »,
avant d’avoir demandé au pauvre
s’il est en état, dans son attente
de jours meilleurs, d’« être content ».
*
Ernst Olson (1870-1958) est l’écrivain le plus connu de ce billet. Son œuvre est en suédois et en anglais. Une anthologie bilingue de ses poèmes est parue en 1947. Le poème retenu par Skarstedt, ci-dessous, est d’un humour noir du genre décadent, mais la situation décrite devait être moins complètement invraisemblable à l’époque, dans un état précédent de la médecine.
Fausseté (Den falska) par Ernst Olson
Où, sous l’ondoiement des boucles, aurait-on
trouvé deux yeux plus clairs ?
Où vit-on jamais, entre des lèvres de corail,
un pareil banc de perles ?
Telles étaient mes pensées, en silence assis
dans l’herbe avec ma belle,
tandis que la lune versait sa lumière d’argent
sur la verdure alentour.
Elle me regardait en souriant
de sa bouche comme une fraise des bois ;
c’était un appel à lui murmurer,
dans le bosquet endormi, mon amour.
Nous nous jurâmes l’un à l’autre,
et j’étais loin de songer à fausseté.
Mais, embaumé d’une odeur de pin,
soudain le frais zéphyr souffla.
Mon amie éternua. Hélas ! Hélas !
Un œil roula dans l’herbe,
et contre le talon de ma botte
tomba le banc de perles tout entier.
Elle cherchait précipitamment son œil,
brisant ce faisant la rangée de perles,
et de l’œil qui n’était pas de verre
une larme coula, une larme vraie.
*
Tu viens trop tard (Du komm för sent) par Johan Erik Rosenberg
C’est trop tard que tu viens me donner ton amour.
De la splendeur du printemps il ne reste rien.
De l’été ne demeurent que des feuilles jaunes,
les oiseaux ont allègrement quitté les bois.
Le papillon blanc comme neige, le long du chemin irroré
ne se montre plus sur le trèfle des près.
Et l’acharné vent d’automne, impitoyablement,
rompt les tiges des fleurs fanées.
Tu viens trop tard sur le chemin d’automne
cueillir du muguet à m’offrir,
trop tard ; car la porte de mon cœur s’est refermée,
et l’orage au-dehors se déchaîne.
La recherche de l’amour fidèle appartient au temps
où le soleil brille au matin, chaud, bienfaisant ; –
quand le soir approche, nul ne sait
ce que le destin révèlera de son mystère.
*
Mélancolie (Melankoli) par Sophie Sonnichsen
Ne flâne pas trop longtemps sur la plage solitaire,
ne rêve pas trop souvent au bord des vagues murmurantes –
contemple, mais avec espoir, l’horizon nuageux,
écoute, mais attentif, le chuchotement de la forêt !
Car, avant que tu ne le saches, la mélancolie
te prendra par la main pour t’emmener avec elle,
ainsi qu’un enchantement. Or c’est un esprit malade,
et le cœur devient malade où cet esprit fait sa demeure.
Quand la vie t’a trahie, quand l’espoir t’a leurrée,
et que l’obscurité recouvre ton âme chancelante ;
quand le bonheur t’a oubliée, quand les amis t’abandonnent,
comme elle sait bien concocter ses poisons !
Quand la terre que tu labouras dans les champs d’avenir
ne rend pas de moisson, quand, fléchie et pauvre,
tu vis peut-être méprisée, quand tes forces ont succombé,
elle vient te serrer contre son sein en poussant des soupirs.
Quand l’époux que tu aimais gît, glacé, dans sa bière,
et que du chagrin, pour toi la mesure est pleine,
elle vient te caresser la joue, essuyer tes larmes,
mais elle ne plante qu’un aloès sur la tombe.
Ferme-lui ta porte, ne l’invite pas chez toi !
Invite le courage, cherche ta consolation dans l’espoir !
Ils sauront te défendre contre la déréliction,
jusqu’à ce que le temps adoucisse la douleur dans ton sein.
Et regarde autour de toi, sans doute possèdes-tu
encore quelque chose pour quoi travailler ; fais ce que tu peux
et ne ferme pas ton cœur à la voix du devoir,
mais lutte et triomphe comme un homme !
Alors, si tu te rends un soir sur la plage solitaire
et que vient à ta rencontre, comme autrefois, la mélancolie,
tends-lui la main en guise de salutation, car cet esprit
est doux – bien qu’il ne soit point céleste comme l’espoir – et libre.
*
À la Suède (Till Sverige) par Alrik Spencer
Pour toi, vieux et noble Nord,
pour toi, cher pays de notre enfance,
notre voix s’élève,
et l’enfant de Svea, depuis le bord étranger,
au souvenir de ta main de mère
avec respect s’incline.
Le sort que tu nous réservais
était dur sans doute : dur labeur
à la sueur du front pour le pain ;
pourtant ton nom nous est cher,
notre pensée souvent vers toi s’envole,
où que le destin nous ait conduit.
Tu as des fils ayant la force de l’acier,
sacrifiant leur vie et leur sang pour défendre
l’honneur de la vieille Svea.
Notre sacrifice à nous n’est ni sang ni vie,
mais ici prie un cœur fidèle
pour sa chère patrie.
Quand la nuit étoilée étend son voile
et que la rosée répand ses perles argentées
sur les champs, les vertes prairies,
alors les bois de pins murmurent doucement,
l’ultime trille des grives ayant retenti
dans les belles forêts du Nord.
Nous nous rappelons les bonds joyeux du ruisseau,
et le flanc de la montagne où bien souvent
nous cueillîmes des fleurs sauvages ;
à ses pieds se trouve le lac aux eaux claires,
qui dans notre enfance
vers son giron nous attirait.
Et dans la simple glèbe de ces lieux
reposent tant de ceux que nous aimons :
un père, une sœur, un frère ;
quoi d’étonnant, alors, à ce que notre cœur batte
avec plus de chaleur, à ce que parfois une larme
nous coule sur la joue pour toi, ô mère !
Mélodies au crépuscule : La poésie de Vilhelm Ekelund (Traductions)
Vilhelm Ekelund (1880-1949) est un poète suédois, également connu pour des recueils de pensées et d’aphorismes. Proche d’Ola Hansson et influencé par lui, il appartenait comme ce dernier au courant symboliste, tout en adoptant les tendances du temps contre les contraintes formelles de la versification. À côté de vers classiques dans l’original, plusieurs des poèmes (ou des parties de poème) ci-dessous sont ainsi de la prose, d’autres sont en vers plus ou moins libres. L’influence de Swedenborg, soulignée par la critique, n’est pas des plus évidentes dans sa poésie, peut-être l’est-elle davantage dans ses autres livres.
Il existe une Société Vilhelm Ekelund (Vilhelm Ekelundssamfundet) créée en 1939 par les amis du poète pour lui permettre de publier et diffuser ses livres sans subir la pression des maisons d’édition. Il en profita une dizaine d’années, jusqu’à sa mort en 1949. Quelques grands noms de la littérature suédoise ont appartenu à cette société, tels que les Prix Nobel de littérature Pär Lagerkvist et Harry Martinson.
Le recueil sur lequel nous avons travaillé aux présentes traductions est celui qui donne son titre au billet, Melodier in skymning, « Mélodies au crépuscule », paru en 1902.
À l’occasion de la présente publication, nous rappelons au lecteur nos traductions de Strindberg (ici) ainsi que de poésie nord-américaine en langue suédoise (ici).
*
Les châtaigniers las inclinent… (Kastanjeträden trötta luta…)
Les châtaigniers las inclinent
après la pluie leurs blanches
et lourdes fleurs sagittales.
Les grandes, humides
grappes de lilas
doucement se balancent.
Timide, hésitant,
déjà commence
à chanter le rossignol.
Cœur, tu sens
couler sur toi
l’infini réconfort
du renouveau,
du silence :
cœur, mais ta chanson
est en mineur –
c’est le chant muet de la nostalgie.
*
La mort (Döden)
I.
Dans les rêves heureux, paisibles de notre enfance,
en de toujours plus riches,
toujours nouvelles joies ensoleillées
nous étions sans soucis ;
et nous avons irréfléchis laissé
l’un après l’autre nos printemps dorés
s’en aller de nous.
La mort sourit au monde,
ne sait pas
si elle rira ou pleurera,
souhaite à tous du plaisir –
faites un plaisant voyage !
avec un bon rire ironique.
La mort ne dit ni oui ni non…
II.
C’est le mois de juin, la brise souffle
doucement depuis la mer scintillante,
si doucement qu’à peine quelques flocons
de la neige couvrant les merisiers s’envolent.
Et de grands nuages légers
en rangs aériens et blancs
dans la lumière du matin
font voile vers les lointains.
Autour de moi l’herbe interrompt
sa fraîche ondulation silencieuse
et des fleurs bleues
et blanches murmurent.
Comme vers une mer sans rivage
m’emporte cette pensée,
que le même murmure, demain,
passera sur ma tombe.
*
Muse (Sångmö)
Toi partie, pour moi les jours sont vides
et ce qui me réjouissait est gris, stupide et triste ;
c’est en vain que chaque nuit j’écoute
si comme avant ne résonne ta voix.
Et le matin vient, les pâles flots de la lumière
me saluent à nouveau tandis je reste silencieux
et me rappelle l’écho faible et sourd
de ta voix, mais comme un écho des morts.
Tu m’as quitté, mon soleil, mon soutien,
claire étoile de ma mélancolie, et je n’ai plus la force
de supporter le noir de la solitude.
Mon cœur est malade ; malade, mon âme languit
de soif pour toi, seule aimée,
sans qui la vie est angoisse et mort !
*
La ville (Staden)
(À la manière de Theodor Storm)
Ndt. Theodor Storm, poète allemand du dix-neuvième siècle.
Grise sur la côte grise
et loin de tout, la ville :
avec un lourd brouillard pesant sur elle,
dans un silence désolé la mer murmure
son chant monotone autour de la ville.
Pas de forêt murmurante, nul oiseau
n’exhale ici ses trilles au printemps,
seules les oies sauvages passent avec leurs cris navrants
dans les sombres nuits d’automne,
et sur le sable les buissons frémissent.
Pourtant toute mon âme te reste attachée,
grise cité au bord de la mer ;
pourtant ma jeunesse me sourit encore
comme une lointaine lueur magique au-dessus de toi,
grise cité au bord de la mer.
*
Chant muet (Stum sång)
I.
La voix claire de ta juvénile timidité,
comme elle fait du cœur vibrer les cordes !
Ta voix –
une rosée de baume coule
sur mon cœur.
Toute la poussière des jours gris !
Ah, mon âme est comme
une plante fanée au bord du chemin
dont la tête ploie
dans l’étouffante,
blanche et sèche poussière.
Ô miséricordieuse,
douce pluie de printemps,
arrose-moi…
II.
Tu es comme un chant. Comme un chant tu vis dans mon âme ; comme une chanson qui ne trouve jamais ses paroles, je te porte en moi.
Sur ta bouche puérilement trémébonde, toute la peur de ton âme chaste et pure tremble devant l’ordure et l’insoutenable dureté de la vie. Comme quand une pluie légère un matin de printemps tombe à travers la lumière voilée du soleil – depuis de blancs nuages immobiles – et tout le ciel est comme un regard où brillent des larmes : ton regard.
Tu es comme un chant. Je te porte en moi.
*
Humiliation (Förnedring)
C’est le plus dur :
quand éveillé la nuit
je te vois
entourée d’étrangers –
d’un rauque murmure de voix rudes –
vois la détresse de tes regards,
sens en moi les battements de ton cœur,
comme ils deviennent forts des sanglots retenus,
du poids de l’humiliation et de la solitude amère,
et comme les pleurs veulent se répandre
sous tes cils tremblants.
Laisse-les se répandre, mon cœur,
laisse-les !
*
Nocturnes (Nocturner)
I.
En toutes choses je le sens : dans la mince obscurité bleue, dans l’ombre humide, dans le silence de l’air : le premier soir de printemps.
Le premier soir de printemps ! De nouveau c’est un soir avec une fraîche et calme pluie, une bruine tombant lentement comme si elle hésitait, pesait le pour et le contre – un soir de rues silencieuses, de parcs silencieux et solitaires où le ruissellement des branches mesure le silence.
Et le silence de mon âme est comme le silence sous cet arbre encore dénudé, comme le silence dans l’air immobile de cette soirée, si plein d’angoisse, comme si la vie s’était retirée de moi et que mon âme restait seule avec son vide sous ce ciel inquiétant, où rien ne bouge et nul oiseau ne chante.
Ô premier soir de printemps, sombre et silencieux ! Jamais mon cœur ne tremble autant qu’en ta présence, jamais mon âme ne souffre autant qu’en ta présence de sa grise froideur et morte misère. Tu es l’heure amère de la rétribution ; devant moi tu alignes tous mes jours laids et désolés ; tourmenté, chassé par la peur et le dégoût de moi-même, j’erre sans but. Déserts, tous les chemins de ma vie sont déserts et je n’attends rien.
II.
Une étrange vision me hante.
Je suis au bord d’un grand pré nu, gris comme le crépuscule tombant en silence autour de moi, bas et mélancolique crépuscule d’hiver. J’ai devant moi la périphérie d’un cimetière, et plus loin, dans le clair-obscur, se trouvent de sombres arbres avec entre eux de hautes pierres tombales. Sur les mottes hérissées sautille un grand oiseau noir presque aussi gros qu’un choucas, continûment et comme s’il cherchait quelque chose, avec un anxieux battement d’ailes.
Sur mon cœur pèse, dure et suffocante, une grande douleur, et mon âme est comme étourdie, aveugle ; ma mémoire cherche en vain : comment suis-je arrivé là ? Que s’est-il passé ? – Mais tout a été emporté dans un vide insane.
Sur ce sol boueux le pied glisse, avec dégoût je me vois trébucher au milieu des tombes, un petit ensemble de bas monticules éparpillés sans ordre ici et là dans ce lieu de fange désolé, avec des souches pourries pour en marquer la limite.
Alors j’entends un chien gémir dans la nuit ; aplati au sol avec sa truffe contre terre, il est étendu sur un tumulus fraîchement creusé. Paralysé par la peur, je tombe à genoux… et reconnais mon vieux chien, celui qui fut le camarade de jeu de mon enfance. Et sur la croix blanche le choucas s’est posé, c’est le jeune oiseau apprivoisé que j’avais enfant.
Sur le bois blanc… un nom…
*
L’odeur de l’orge humide… (Det våta kornets doft…)
L’odeur de l’orge humide se répand, lourde,
l’air de ce crépuscule d’août est douloureusement humide, tiède
et brumeux, sans vent ; un clair de lune voilé filtre
en lents rayons sur l’espace désolé, blanche écume.
Où que je me tourne, le paysage est comme une mer
d’ambre safran sombre qui ondule, flue, houle,
et d’or vert pâle qui scintille magiquement dans la pénombre
au sommet des épis et sur le foin coupé des champs.
Je m’enfonce plus avant dans ce paysage, plus avant m’enfonce
dans cette clarté qui paraît lentement geler,
faite dure dans le brouillard à mesure qu’il la pénètre.
Mort, l’orge brille ; morte, rayonne la frondaison des arbres.
*
Dérision (Hån)
L’air chaud est immobile, pesant ;
aucun souffle ne bouge dans la sombre ramure,
une main invisible cherche à retenir la respiration,
le cœur bat dans une sourde angoisse.
Et la terre a soif comme une blessure de feu,
et les branches bruissent, fragiles, cassantes
comme si c’était l’automne ; pas d’autre son.
L’une après l’autre les heures passent dans l’inquiétude.
Alors des éclairs zèbrent le ciel. Et, déjà sonore et proche,
on entend soudain le tonnerre dur et sourd.
Bientôt, éclair après éclair déchirent l’obscurité.
Mais pas une goutte ne tombe. De toute la nuit
aucun souffle n’agite la sombre feuillée.
Dans les éclairs bleus luit la dérision du ciel.
*
L’arbre (Trädet)
Bleu comme la mer était l’air derrière l’arbre,
bleu comme la mer et profond d’un calme puissant
et de la grande clarté de l’après-midi.
Un arbre comme tous les autres et pourtant – c’est étrange !
je perçois encore la vibration de chaque ligne
dans le jeu muet de cette lumière ;
et comme un éclair ce me fut une mystérieuse révélation
que cette grande plénitude d’âme,
dont je ne peux comprendre l’être mais que je suis heureux
de pouvoir approcher et deviner.
*
Sans titre
De cette hauteur je l’ai vue, vu la mer comme un chemin de houle brillant à des milles de distance et pourtant si étrangement proche que je m’imaginais sentir son odeur au milieu de cette chaude journée de juillet. Et quelle odeur sur toutes choses ! Merveilles et révélations où que se pose le regard… des mélodies prises dans une sereine félicité, dans une reconnaissante et joyeuse dévotion.
Et toute chose est comme elle était. La mer est le même chemin flottant de lumière sur lequel respire le même rayonnement délicieux ; mes yeux sont enivrés, des créatures, des images vivent pour ma vision comme évoquées par une baguette magique. Et pourtant j’attends. Quelque chose manque, quelque chose qui était là comme une douce note de musique, un timbre calme, un sourire familier… Il est mort pour moi, ce paysage, mort, car il ne parle pas.
Et je pense à la vie. Combien de voix se taisent sur le chemin ! Combien de mélodies cessent et ne font plus battre notre cœur ! Que de paysages restent muets…
*
Stagnelius
Ndt. Erik Johan Stagnelius (1793-1823) est un grand nom du romantisme suédois.
I.
Ainsi me suis-je autrefois assis comme aujourd’hui
pour écouter ta voix douce et mélancolique, ici
où j’ai vu passer ton fantôme silencieux,
où j’ai souvent aperçu ta silhouette.
Ici dans les lointaines, automnales vallées calmes
où le murmure des sources fait silence parmi les taillis,
tu parles encore à mon cœur comme autrefois,
apparition qui me suis depuis l’enfance.
II.
Le mystère qui dans cette vie angoisse notre âme
reste sans dénouement derrière les portes de la mort,
l’aveuglement emprisonnant les regards de l’esprit
là-bas règne éternellement sur nos sens comme avant.
Du rêve profond enveloppant notre vie
notre âme jamais ne se réveillera, aucun tombeau
n’éteint la nostalgie qui nous brûle pour toujours
comme une étoile solitaire sur une mer de brume.
Scalde que j’aime, ceci n’est-il point la réponse
que je déchiffrai cette nuit-là dans le mystère de tes yeux,
quand j’étais assis seul sur une plage obscure ?
Pourtant, que peut la rumination malade, lunatique
tant que la Beauté splendit autour de nous,
tant que les étoiles scintillent comme cette nuit-là !
*
Préparation (Beredelse)
Tu me conduis une nouvelle fois au recueillement,
ô Solitude, mon âme retrouve des ailes,
de nouveau tu pousses l’esprit délié vers l’hymne,
la louange et la joie sur les vagues de la nuit.
À nouveau libre mon âme peut s’élever au-dessus
de la grisaille quotidienne vers de nouvelles,
claires et fraîches rivières à travers la course des sens,
comme le saut d’une source dans un précipice.
Ô jour dont se répandent les premières perles de rosée,
mon âme est prête à plonger de nouveau
dans l’eau de ton courant, chaste, fraîche.
Que de chansons nouvelles fluent à travers l’âme !
Ô Solitude, tu es la source puissante
dont le murmure peut seul parler à mon âme.
*
Tristesse (Sorgen)
Dans le cimetière jacinthes et tulipes fleurissent – jacinthes fraîches brillant dans l’ombre sur le vert sombre des cyprès, tulipes flamboyant comme des cœurs rouges ouverts sur la terre nue. C’est le printemps, des gens meurent chaque jour, et chaque soir les parfums sont plus forts en raison des nouvelles couronnes de fleurs.
Toute cette tristesse ostentatoire, comme c’est grossier ! quelle vocifération !
– Dans le coin le plus reculé de ce cimetière se trouve une sépulture isolée dans ce champ de pierres. Une simple tombe, pas de tumulus richement paré sur elle, une fosse et rien de plus ; – de la terre et de l’herbe jetées sans ordre, à la hâte. Il n’y a pas de couronne sur cette tombe, seulement un bout de bois, une simple planche avec un nom gravé au couteau, mal orthographié :
H É L E N E
Le soir je marche jusqu’à ce coin et mon cœur s’humilie devant cette sépulture solitaire mise là comme par pitié, sans aucune intention d’appeler l’attention des vivants, tellement loin de la tristesse bruyante des riches…
Elle est comme un poème, pour moi, cette tombe. Immobile symbole de la tristesse, si touchant comme la tristesse elle-même – la tristesse qui veut seulement se cacher des hommes, se libérer de toutes les paroles bien intentionnées, mourir en paix, loin, loin dans le coin le plus caché de la forêt comme la bête mortellement blessée. Peut-être n’y a-t-il aucune autre âme au monde qui pense à cette tombe ; il n’y vient jamais personne…
*
D’après la poésie de Stefan George : Le maître de l’île (Ur Stefan Georges diktning: Öns Herre)
Ndt. Le recueil d’Ekelund comporte sept poèmes « d’après la poésie de Stefan George », le célèbre poète allemand. Nous avons ici traduit le premier, « Le maître de l’île ».
Parmi les pêcheurs on raconte cette légende.
Sur une île du Sud, riche en huile
et pierres précieuses scintillant sur le sable,
vivait un oiseau d’une taille si extraordinaire
que lorsqu’il marchait sur la terre il pouvait
rompre de son bec les branches les plus hautes des arbres
et quand il ouvrait ses ailes en vol,
ses ailes brillantes comme la pourpre de Tyr,
on croyait voir un nuage sombre.
Le jour il n’était pas là, restait caché
dans l’épaisseur de la forêt, mais
le soir, quand l’air fraîchissait
et que se répandait l’odeur du sel et des algues,
il descendait sur la plage et chantait
d’une voix exquise, si bien qu’aussitôt
les dauphins, qui sont amis du chant, arrivaient à la nage
depuis la mer couverte de plumes dorées, d’étincelles.
Il aurait vécu là depuis le commencement des temps,
aperçu seulement des marins que drosse la brise,
mais quand pour la première fois des hommes
furent poussés vers l’île par un vent favorable
il monta sur le plus haut sommet
pour dire adieu à son cher pays,
déploya ses ailes de pourpre
et s’en alla, avec une sourde lamentation.
*
Visions et harmonies (Visioner och harmonier)
Ndt. Le recueil se termine par une série de poèmes sous le titre de « Visions et harmonies », douze poèmes dont nous avons ici traduit les cinquième, huitième et dernier.
Sans titre
L’air était à peine bleu :
blanc mat
ou blanc-bleu mat,
comme des seringas sous la pluie.
J’étais assis comme anesthésié,
écoutant de toute mon âme.
Une torpeur ineffablement douce
passa comme une caresse
sur tous mes nerfs.
Ce moment…
ce moment où tout parlait –
se taisait et parlait avec moi,
et mon âme était
comme un lac blanc
réfléchissant toute chose,
en toute chose percevant
toute chose et soi-même…
*
Le rêve (Drömmen)
J’ai peur du sommeil depuis ce rêve,
je ne veux pas dormir, être à nouveau plongé
dans cette noire vallée de la mort et de l’angoisse
où il y a peu j’errai.
Je veux attendre le jour et la libération.
– C’était une contrée comme aucune autre
que je voyais ou rêvais ; des arbres difformes
comme de noirs serpents géants se tortillaient
dans le noir au-dessus de moi, dénudés,
si nus que pas la moindre feuille fanée
ne témoignait d’une vie passée, de sèves disparues.
Pas à pas, et souvent trébuchant,
évitant ces milliers de bras
qui semblaient se tendre pour me saisir
et m’enlacer jusqu’à la mort –
je luttais en vain pour échapper
à cette forêt infernale où de noirs brouillards
exhalaient dans mes poumons leur moiteur empoisonnée
et lentement me vidaient de mon souffle.
– Comment suis-je arrivé là, loin de la route
et des hommes ? ruminait ma pensée, sans réponse,
tandis qu’avec des yeux de séduction jaunes et déments
la folie me regardait, je tremblais d’effroi
des pieds à la tête et priais debout
vers d’invisibles cieux, vers tous
les dieux de mon cœur, air et mer et forêt,
vers toi, ô soleil : ayez pitié !
Au milieu de ces tâtonnements, mort de fatigue je m’effondrai
et pressai mon visage contre la terre.
Les ténèbres de la désolation, lourdes comme la fonte,
pesaient sur mon âme, et dans mon cerveau
tous les souvenirs s’éteignirent, je sombrai dans un sommeil cataleptique
et rêvai dans ce rêve aux eaux du marécage,
yeux tristes au regard silencieux
qui semblaient murmurer de miséricordieuses paroles
de consolation et de repos dans ce grand rêve,
le grand rêve éternel.
De désir je tendis les bras
et me réveillai de nouveau dans mon rêve.
Et je repris mon errance, l’esprit tendu,
et tentai de nouveau pas à pas, à tâtons,
de me frayer un chemin à travers les taillis et les pierres
qui s’agrippaient comme des mains invisibles à mes pieds.
Je m’arrêtais souvent pour écouter,
avidement, le moindre bruit,
mais tout était nuit et mort, muette pétrification
dans cette tombe ; la seule chose
qui semblait vivre et se mouvait sans cesse
était ce noir brouillard où j’étais plongé,
un lent mouvement de vagues
comme d’une lourde draperie, parmi lequel
un rideau gris sale et flou
rendait toute cette ténèbre immense et perceptible.
Je ne saurais dire combien de temps j’errai ainsi,
ni si j’étais encore en train de rêver
quand une vision descendit sur mon âme –
Je vis – je rêvai que je voyais
ces lourdes et noires nappes de brouillard
se mettre à trembler de tous côtés
et petit à petit se remplir
d’un fourmillement infini
de grandes étoiles blanches, plus grandes
et plus blanches que l’étoile du matin elle-même,
et dans cette blancheur brillaient
des rayons argentés
bruinant, tremblant et se balançant
en rubans entre les branches des arbres
et parfois se rassemblant et flottant ensemble
vers une immense Voie lactée en forme de voûte.
Au milieu des étoiles j’étais ébloui,
mon âme fut saisie d’une peur sacrée
et d’adoration pour cette beauté sublime,
trop grande, trop aveuglante et colossale
pour moi.
Et de nouvelles étoiles apparaissaient constamment
comme des pétales de lilas blanc, brillants de rosée.
– Ô vision, révélation et dieu,
tu réduis mon âme en cendre, ta lumière
est trop puissante et ta beauté
trop grande pour moi, trop tonnante et pleine.
Ma poitrine souffrait et pantelait
de nostalgie pour les vieilles ténèbres
et de nouveau je rêvai aux eaux du marécage,
yeux tristes au regard silencieux
qui semblaient murmurer de miséricordieuses paroles
de consolation et de repos dans ce grand rêve,
le grand rêve éternel.
Et soudain je sentis à nouveau
mon sein s’ouvrir et trembler
et me cuire… éclater… et je perdis connaissance –
et me réveillai.
*
La source (Källan)
Sous cet arbre à la haute et vaste couronne,
l’air est lourd, saturé de miasmes vénéneux
s’exhalant des eaux croupies du marécage.
Les putrides roseaux bruissent par intermittence,
sinistrement, agités de bourrasques soudaines
qui rendent soudain les ténèbres vivantes,
comme les ténèbres d’un œil de tête de mort ;
Une source vit au milieu du marais
mais bouge à peine, semblant hésiter avec angoisse
quant à sa route, se fatigue et s’immobilise,
désespérant du salut et de l’issue.
Sombres sont ses eaux, mais cette obscurité
est celle qui reflète les étoiles.
Et cette froide et déserte obscurité
qui semble reposer seulement sur elle-même
et ses propres ténèbres peut parfois
devenir vivante, vivre d’un désir de lumière.
Au milieu du marais vit une source.

