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Poésie nord-américaine de langue suédoise II

Le présent billet complète nos traductions de poésie nord-américaine de langue suédoise ici.

Après avoir publié en 1890 l’anthologie dont nous nous sommes servi dans le billet précédent, Ernst Skarstedt produisit un inventaire de la littérature suédo-américaine de son temps, Våra pennfäktare. Lefnads- och karaktärsteckningar öfver svensk-amerikanska tidningsmän, skalder och författare (1897) (Nos gens de plume : Biographies et Portraits des hommes de presse, poètes et écrivains suédo-américains). Certaines biographies sont accompagnées d’un choix de poèmes par Skarstedt, rarement plus de trois, et le plus souvent un seul, d’où nous tirons les textes des présentes traductions.

Les poètes de l’anthologie de 1890 sont naturellement à nouveau référencés. Dans l’ensemble, ceux de l’anthologie de 1890 sont plus connus que leurs autres congénères apparaissant dans l’inventaire de 1898. Cependant, tous restent plus ou moins « maudits », dans le sens où ils n’appartiennent au panthéon d’aucune littérature, ni celle de Suède, dont ils employaient la langue, ni celle d’Amérique, où ils s’étaient établis. Leurs poèmes parurent dans les feuilles de langue suédoise en Amérique, quelques-uns ont publié des recueils, mais la diffusion de ces œuvres resta cantonnée aux émigrants suédois, à la veille d’une anglicisation linguistique à peu près complète (on estime aujourd’hui que, parmi les Américains qui s’affirment descendants de Scandinaves, environ 1 % parlent une langue scandinave). Aussi, pour la critique américaine, le représentant principal de la poésie suédo-américaine est-il Carl Sandburg, né d’immigrants suédois, et qui n’a jamais publié une ligne dans la langue de ses pères. Il est vrai qu’il est né aux États-Unis, tandis que les poètes qui suivent sont nés en Suède. 

En outre, le public et les milieux littéraires de la Suède ne se sont guère intéressé à ce que les émigrants suédois écrivaient. Même au temps de « l’américanisation » de la culture européenne, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Suédois n’ont pas cherché à distinguer un fonds suédois dans la culture américaine, c’est-à-dire que l’américanisation de la culture suédoise n’a nullement contribué à la consécration littéraire des auteurs américains de langue suédoise en Suède.

Le lecteur français de nos présentes traductions est donc assuré d’entrer en terre inconnue, même au-delà des frontières de la France. Parmi les poètes qui suivent, que ce fussent des intellectuels (animant la presse de langue suédoise ou appartenant aux institutions d’enseignement de langue suédoise en Amérique) ou non, le recours à la versification classique est général. La poésie nord-américaine de langue suédoise est restée à l’écart de toute forme d’« avant-garde » et a de fait disparu, entre les deux guerres, au moment où l’avant-garde, cette capitulation, devenait le seul genre poétique existant. Que nombre de ces auteurs « classiques » fussent des gens de formation littéraire minimale, à savoir, que cette poésie puisse être à la fois classique et « populaire », s’explique par le fait que les enfants apprenaient des vers par cœur, ce qui est de bonne formation pour en écrire plus tard. (Il n’était pas rare, à l’époque classique en France, que des acteurs, à l’instar de Philippe Poisson, devinssent auteurs en vers, car leur métier les familiarisait plus que d’autres avec la versification.)

Enfin, la plupart de ces poètes étaient encore jeunes au moment de la parution du livre de Skarstedt.

Les poètes ici représentés sont : Axel August Anderson (1 poème), la poétesse Signe Ankarfelt (1), Johan Gustaf Runesköld Banér (3), Oscar Magnus Benzon (1), Axel Erlandson (2), Maurice Frenneson (1), Louis Robert Hedenfelt (1 poème et trois épigrammes), Hugo Ihlström (1), Gottfrid Johnson (1), Robert Johnson (1), C. V. Liedberg (2), Ernst Lindblom (1), Axel Frithjof Malmquist (1), Ernst Olson (1), Johan Erik Rosenberg (1), Sophie Sonnichsen (1), Alrik Spencer (1).

*

Pose des fleurs sur leur tombe (Strö blommor på grafven) par Axel August Anderson

Pose des fleurs sur la tombe des héros,
ces fils du Nord qui donnèrent leur vie
pour l’Union ;
des roses également pour les fils du Sud :
eux aussi sont morts pour ce qu’ils croyaient juste,
la Confédération.
Ne sois pas leur juge. –
Pose des fleurs sur leur tombe. 

Pose des fleurs sur la tombe de tous les héros
qui combattirent honorablement et donnèrent leur vie
pour leurs idées !
Si les uns se sont trompés, leur intention cependant
était aussi noble que la tienne ; ne sois pas prompt,
comme les nains de la haine,
à brandir ton épée sur leurs cendres. –
Pose des fleurs sur leur tombe.

Pose des fleurs sur leur tombe – mais pas seulement
pour les guerriers, car beaucoup ont mené
de plus nobles batailles.
Qui connaît le nombre de ceux
qui sont morts pour la liberté, la vérité, la justice,
depuis les temps immémoriaux ? –
Quand on tresse des couronnes, ayez-les en la mémoire,
posez des fleurs sur leur tombe.

*

La graine s’ouvre (Sädesknarren) par Signe Ankarfelt

La caresse du vent a endormi les fleurs,
à son nid paisible est retourné l’oiseau,
les roseaux se balancent au bord de l’eau,
l’esprit vague en silence.

La rose blanche et la rose rouge
murmurent « bonne nuit », le papillon est mort.
La pâle étoile du soir paraît,
portant l’au revoir du soleil.

La rosée couvre l’herbe et les feuilles,
la terre reçoit un bain du ciel.
Les moustiques entament leur danse,
les elfes tressent une couronne.

L’étang est immobile comme un miroir,
le bouleau y mire sa luxuriante ramure,
le brochet trace son sillon,
tandis qu’au ciel monte une lune rouge.

Tout est si paisible, silencieux, immobile,
les soucis s’estompent, le cœur rajeunit.
Les souvenirs remontent dans le soir,
comme l’étoile sur le manteau d’azur.

Les rêves dorés viennent et s’en vont,
comme lorsque la brume crée des apparitions ;
ils évoquent les amours du fond de la tombe,
et l’on devine la présence des anges.

Alors s’entend un cri strident
parmi les orges qui mûrissent dans le champ ondoyant.
On est tiré de ses songes roses
ainsi que le courant emporte un brin de paille.

Qui dérange ainsi le calme de la nuit ?
C’est la graine qui s’ouvre, qui fait son nid, là
où les moissons dorées se bercent,
elle ne peut ni voler, ni chanter.

*

Aux champs (På landet) par Johan Gustaf Runesköld Banér

Je suis libre, je suis heureux.
C’est dans la cabane des solitudes
qu’on trouve ces vierges : félicité, liberté.
Elles ne supportent pas la « culture »,
ne peuvent vivre en cage :
« Le bonheur périt dans les miasmes des villes. »

Sur ma poitrine, contre mon bras
se soulève un sein de flamme,
des lèvres rouges me sourient ;
des mains, petites, blanches comme neige,
des yeux, rayonnants, bleus,
se trouvent ici, sur mon chemin fleuri.

La poésie des ruisseaux argentés,
la philosophie des sources,
ici abondent ; notre sort est magnifique.
La fraîcheur est ici, et la paix,
ici l’heure est mesurée
au parfum des fleurs.

Elle, ma bien-aimée souriante,
sur mon sein semble répandre
les roses de l’aurore, et de l’or vivant ;
elle dépose devant moi sa cueillette,
et sur le trône de mousse
je suis roi. Le bonheur n’est-il pas mon féal ?

*

La chanson de mon cœur (Mitt hjertas sång) par Johan Gustaf Runesköld Banér

Viens, esprit des douces pensées, à ma réflexion,
viens, ange des nobles sentiments, dans mon sein !
Venez, beaux souvenirs, venez à ma mémoire
et réveillez un chant, si suave et chaleureux !

Ô Muse, conduis-moi jusqu’aux vallées du Nord,
jusqu’à la chère, haute et vieille montagne de Svea !
Viens, conduis-moi jusqu’aux vertes forêts,
à l’âtre de ma mère, l’humble toit de mon père !

Et suis-moi là-bas à la plage où je jouais
enfant, sur les vagues bleues ;
fais-moi voir la houle qui dans ce temps-là me caressait,
laisse-moi me balancer à nouveau sur elle.

Laisse-moi boire aux sources argentées
et regarder mon image, comme avant, dans leur miroir ;
laisse-moi encore une fois embrasser ma belle,
et poser des fleurs sur le tombeau de ma mère.

Ô viens, viens ! sur le tapis de roses de la prairie,
près de l’enjoué ruisseau, sous le tilleul luxuriant,
nous nous assoirons ; la tristesse ne peut nous atteindre,
emportée par le vent du soir embaumé de fleurs.

Quand la mort, un jour, à ma rencontre viendra,
avec l’oubli et le pardon, le calme et la paix,
puissé-je reposer dans le sein de mon village natal,
là où se passèrent les jours si doux de mon enfance !

*

Dans les heures obscures (I dunklets timmet) par Johan Gustaf Runesköld Banér

Les flambeaux des Valkyries, les illuminations d’Odin
éclairent la terre couverte de neige
et les diamants du palais de Neptune.
Je vois la danse gracieuse des Pléiades,
la radiance idéelle de la ceinture d’Orion,
vois l’aurore boréale tresser une couronne de flammes
autour des transparentes cathédrales des dieux.

La garde loyale de mon cœur,
des harpes d’or alors va baiser les lèvres,
et ses chants sont par elles accompagnés.
Mais l’imagination, qui dirige ce chœur,
remue sa baguette magique au milieu du cercle,
si bien que meurt à ses pieds la réalité
et que se retire l’Amazone de l’inquiétude.

D’un tapis sombre, émaillé de pavots
viennent des fées, mais de bonnes fées seulement,
puiser le vin de la mémoire dans le hanap de l’oubli.
Puis leur bande se rue, par-dessus monts et mers,
du réel de cette terre jusqu’à « l’Île boisée »
en répandant émeraudes et rubis d’harmonie
sur la couronne de sapins du « front de Heimskringla »1.

1 Front de Heimskringla : L’expression se trouve déjà dans notre précédent billet, dans un poème de Peter Fredrik Peterson, où il fait l’objet d’une note : « Heimskringla est un nom scandinave de la Terre, et son front est le Nord. L’expression est tirée des sagas islandaises. »

*

Amour (Kärlek) par Oscar Magnus Benzon (1870-1893)

Quelle est cette puissance divine qui descend en silence
sur la terre, parmi les hommes,
qui crée le chagrin et le dévore,
fait que la vie vaut la peine d’être vécue ?

Quelle est cette force qui, partout où elle se manifeste,
est invincible et en même temps si suave,
qui fait que l’âme s’élève jusqu’au ciel
et le cœur retrouve ce qu’il croyait perdu ?

C’est l’amour. Le reste n’est d’aucun poids.
L’amour réchauffe le cœur glacé,
transforme tout ce qui possède un esprit,
fait de tout rien, et de rien tout.

Pour le fils des hommes c’est un ange de lumière,
qui nous suit loyalement dans la vallée de larmes,
et, quand nous fléchissons, de son lys
il nous touche, notre souffrance passe.

C’est une bonne étoile dans notre ciel,
scintillant doucement quand l’obscurité nous recouvre,
un château fort où, à l’écart des luttes continuelles,
nous retrouvons des forces pour nous battre.

Pour notre pauvre cœur il est comme la rosée,
répandant sa fraîcheur quand tout semble mort.
Il chasse le chagrin, adoucit la peine,
il rend la vie à celui qui a perdu son sang.

Il est le lien qui soude ensemble
les cœurs qui se comprennent,
qui donne le courage d’affronter les temps difficiles
et la force – de triompher dans la mort.

*

Vierge vertueuse (Dygdädla jungfru) par Axel Erlandson

Vierge vertueuse, pour toi volontiers
je me découvre, car je t’estime.
La santé te marque de son estampille,
l’innocence sourit dans tes traits.

Sœur, n’oublie jamais ce que le sort t’impartit,
que dans ta chasteté tu possèdes plus que de l’or ;
elle confère force et liberté à ton esprit,
défend ton cœur de la faute et du remords.

Vierge vertueuse, c’est toi que tout homme respecte,
c’est toi seule, Virginie ! qu’un vrai mâle veut voir ;
Tu es la seule à pouvoir l’attacher –
celui, le seul, à qui tu veuilles donner ta foi.

*

Inassortis (Omaka) par Axel Erlandson

Elle était grande et lui petit,
il était sot, elle avait de l’esprit,
et sa chemise à lui était élimée, rapiécée,
tandis qu’elle allait dans l’or et la soie.
Il était pâle et laid et maigre,
mutique et triste, le pauvre !
mais elle était rubiconde et grasse et belle
et enjouée, tout le temps joyeuse.

Et quand il la vit et l’entendit,
il perdit la raison,
il s’en allait se lamenter
au soleil et à la lune, aux quatre vents.
Sort tant funeste !
Ce n’est pas qu’elle était méchante,
le problème était seulement
qu’il l’aimait – et qu’elle ne l’aimait pas.

*

Ce pour quoi l’on naît (Hvad man födes till) par Maurice Frenneson

À ce monde l’on naît de bien petite taille,
avec une tête et un petit corps, deux bras, deux jambes.
Une cigogne pattue, dit-on, nous trouva Dieu sait où
et nous déposa dans le giron de maman, et papa fut notre père.

Alors on vous couche dans un berceau et cherche une nourrice
(d’ordinaire une belle jeunesse de soixante-dix-neuf ans).
Elle prend « le petit » sous sa garde, car maman n’a pas le temps,
et c’est ainsi qu’au terme prescrit on fait ses premiers pas.

On est parfois un peu faible des genoux, mais c’est excusable
quand on a sa bouteille dans la poche dès le berceau.
Puis on vous envoie à l’école recevoir coups et punitions,
pour tout apprendre, mon Dieu ! et ne rien comprendre.

Et l’on est bientôt un homme ; la moustache vous pousse,
on échappe à l’ennui de l’école, à ses leçons, à son « programme ».
on est confirmé en vitesse à l’église, et le monde s’ouvre à vous,
courage au cœur, Dieu à l’esprit, on quitte le foyer paternel.

L’un voyage en Inde et devient missionnaire,
un autre part pour « l’Ouest » et devient millionnaire.
L’un fait son beurre de l’électricité, un autre de la dynamite,
pour faire sauter la terre jusqu’à la lune, roche après roche.

L’un est robin, l’autre prêtre, un troisième est patron.
Avec une médaille de Vasa, sans attendre on est fait baron.
L’un devient pauvre et maigre, l’autre riche et gras.
L’un est intelligent et l’autre, sot et poète.

*

Parle doucement, amicalement (Tala lungt och vänligt) par Louis Robert Hedenfelt

Parle doucement, amicalement pour dire ce que tu penses ;
dévoile la vérité quand elle reste cachée ;
et, lorsque l’honneur n’est qu’en surface,
expose amicalement les conséquences de l’hypocrisie.

Parle doucement, amicalement pour dire ce que tu crois ;
n’aie pas des mots durs pour ton prochain ;
l’âpreté n’est guère propice à l’amélioration,
seul l’amour donne la vie.

Parle doucement, amicalement à la jeunesse,
car les jeunes ont à subir bien des épreuves,
et, ballottés dans les vagues du siècle,
ils vont au-devant des ennuis, des tourments.

Parle doucement, amicalement aux vieillards,
ne blesse pas leur cœur fatigué.
Laisse-les jouir de ce qu’ils ont pu engranger,
et, s’ils n’ont rien, aide-les, console-les.

Parle doucement, amicalement aux pauvres,
ils sont bien assez méprisés comme cela.
Ne cesse jamais d’avoir commisération d’eux,
et pour toi sois en garde contre la flatterie.

Parle doucement, amicalement aux pécheurs,
un sort cruel les a peut-être frappés – qui peut savoir ?
Avant que leurs sentiments ne soient éteints,
apprends-leur à suivre le chemin de la vertu.

Parle doucement, amicalement – cette manière,
encore que ce soit peu de chose (mais le but est beau),
a ses effets avec le temps,
et sera bien rétribuée au-delà même.

*

Épigrammes (Epigramm) par Louis Robert Hedenfelt

Beaucoup de gens vont à l’église,
un missel doré sur tranche à la main,
plus pour montrer leurs beaux habits
que pour chercher le salut.
Beaucoup y vont pour passer le temps,
et par habitude, mais surtout pour dormir ;
d’autres y vont pour voir celles qu’ils aiment,
le reste, peut-être un parmi eux, pour être sauvé.

*

Un Français vola une pendule
accrochée dans un couloir.
Il voulait seulement savoir l’heure,
et le juge répondit : « Un an. »

Ndt. Le jeu de mots qui fait cette épigramme est intraduisible. En suédois, « savoir l’heure » se dit « savoir le temps » (veta tiden), et le juge répond « un an », c’est-à-dire le temps que le voleur va passer en prison. Il est certes inexcusable de présenter une traduction n’ayant aucun sens, et c’est seulement parce qu’il est question d’un Français que nous gardons le texte : les Français passaient-ils pour voleurs en Amérique ? ou du moins dans la communauté suédoise en Amérique ? ou bien est-ce une fantaisie du poète ? Comme cette traduction est inexcusable, voici d’ailleurs l’épigramme dans sa version originale : « En fransman tog en gång en klocka, / Som hängde i en korridor. / Han ville endast veta tiden, / Och domarn svarade: “Ett år!” »

*

Il était une fois un prédicateur,
homme d’une ferveur très grande ;
c’était un vrai pédant de la vieille école,
qui dans une de ses prières dit un jour :
« À présent, dans un saint recueillement,
levons nos mains au ciel,
et prions Dieu pour ceux qui vivent
dans les déserts inhabités de la terre ! »

*

Un homme à la mer (En man öfver bord) par Hugo Ihlström

Un homme à la mer !
C’est dans la nuit obscure
un cri terrible.
La tempête déchire le gréement,
vague après vague déferle sur le pont,
et quelqu’un dit :
« Il faut le sauver, quoi qu’il arrive :
parez à virer ! »
Un homme à la mer,
souvent on l’entend aussi dans la vie,
ce cri terrible.
Mais le monde indifférent s’adonne
à la poursuite effrénée des plaisirs.
Où entend-on à présent une voix :
« Il faut le sauver, quoi qu’il arrive,
parez à virer ! »

*

Contentement (Förnöjsamhet) par Gottfrid Johnson

Que celui qui le souhaite aille danser au bal, –
je n’y trouve pour ma part aucun plaisir.
Je ne peux pas non plus me forcer
à sourire de ce qui n’est pas drôle ;
car ce qui est drôle pour un autre,
qui n’a pas la même façon de penser que moi,
pour moi ne l’est pas, – quand bien même
on me reprocherait de faire peu de cas d’autrui.

Que celui qui rêve toujours de plaisirs
et vit pour la galanterie,
oubliant le sérieux de la vie,
mais voulant paraître sage,
ait ses raisons et les défende ;
j’ai les miennes, j’ai ma foi,
je peux m’en contenter
et vivre en paix.

J’ai mes bons moments aussi,
même si le ciel se couvre parfois de nuages.
Les merveilles du monde ne me fascinent pas
et je ne défie pas la main du destin,
mais je suis tout de même content ;
et selon mon discernement il est
encore d’autres joies bien vives
que la vie peut offrir.

Je ne me plains pas de ses fatigues,
de la sueur versée pour le pain de chaque jour ;
ayant la santé, je peux me nourrir,
et je vivrai assez avant ma mort.
Je ne cherche pas non plus la controverse
au sujet de ce qui vient après :
j’irai au ciel dont parle le prêtre,
pas seulement dans un trou.

Je ne rêve pas aux cimes de l’honneur
ni aux titres, aux rangs.
La joie calme du contentement
est ce dont je jouis au son de ma lyre, –
je me soucie peu du monde ;
je laisse le temps suivre son cours,
je vis content près de l’âtre,
j’ai ma femme et j’ai mon chant.

*

Nos chagrins (Sorgerna) par Robert Johnson

Les chagrins d’enfant ne durent pas,
comme les nuages d’un ciel d’été.
Les chagrins de la jeunesse blessent le cœur
et sont difficiles à guérir.
Les chagrins de l’homme mûr donnent force et courage,
trempent l’esprit dans les bonnes épreuves.
Les chagrins du vieillard, il les emporte avec lui
dans la profonde paix du tombeau.

*

La rose et la jeune fille (Rosen och flickan) par C. V. [Carl Victor] Liedberg

Il y avait dans la forêt une petite rose,
bien cachée, oubliée.
Dans le parc aussi, près de la maison,
une rose, si brillante, un peu hautaine,
que l’on cueillit bientôt,
et qui fana, et qui mourut,
tandis que la fleur des bois
répandait son merveilleux parfum en souriant.

De même la jeune fille
qui voit le jour dans un village.
Elle se réjouit du gazouillis au-dessus de sa tête,
elle aime le murmure de la forêt.
Mais la vierge née dans un château
ne comprend pas la nature.
Elle se plairait mieux au sort de l’autre,
comme un oiseau en cage.

*

La fiancée de ma jeunesse (Min ungdomsbrud) par C. V. Liedberg

J’avais une compagne chère à mon cœur,
mais cette amie est à présent bien loin,
car je l’ai répudiée.
Pourtant elle me reste fidèle,
elle n’a jamais aimé quelqu’un d’autre,
malgré tout ce que j’ai brisé.

Nous fîmes connaissance à notre printemps ;
elle avait seize ans et moi dix-neuf.
Je m’en souviens comme si c’était hier,
c’était une jeune fille simple et naturelle,
j’étais un joyeux garçon plein d’entrain,
qui ne se souciait de rien.

La première fois que je la vis,
elle était agenouillée dans l’église
et le prêtre la confessait2.
Ce fut une vision divine,
je voulus me prosterner pour adorer
la belle communiante.

Elle me lança un regard – quel tribut –
« Un regard qui valait un royaume »3,
de ses yeux bleu sombre !
Seuls les anges ont ce regard quand
ils regardent l’enfant de la terre
qui pieusement adore son père au ciel.

Et nos routes se croisèrent :
marchant côte à côte, ou en bateau
au doux rythme de la houle.
Ah ! douce époque, si vite disparue !
Pourquoi se fermèrent si tôt les portes de l’Éden
pour ces deux enfants, si jeunes ?

D’amour il ne fut jamais parlé,
pourtant rien au monde
n’aurait pu nous séparer ;
car les yeux parlaient assez :
elle donna de l’amour et en reçut,
pur était notre âme et vouloir.

Mais nous n’avions pas connu,
si jeunes, d’épreuves
ici-bas sur cette terre.
Et quand nous dûmes nous séparer,
sein contre sein nous nous jurâmes :
Ensemble – ou personne !

Elle tint sa parole, mais j’oubliai la mienne
et, cruel, reniai ma fiancée,
pour en conquérir une autre. –
Et pourtant elle me reste fidèle,
elle n’a aimé personne que moi. –
Voilà, voilà une femme loyale !

Fiancée de ma jeunesse, douce amie,
dis que tu te souviens, que tu aimes encore
celui qui t’a reniée !
Dis seulement que tu pardonnes
à l’enfant qui, devenu homme,
regrette ce qu’il a brisé !

2 Le prêtre la confessait : Nous sommes en contexte luthérien, où la confession se pratique aussi, bien que selon des modalités différentes que dans le catholicisme.

3 « Un regard qui valait un royaume » : Vers du poète suédois Esaias Tegnér (1782-1846) : « En blick, ett kungarike värd ». Notre traduction.

*

Le poète Ernst Lindblom (1865-1925) figure dans l’anthologie de 1890. Outre des vers, il a écrit plusieurs pièces pour le théâtre suédo-américain de Chicago, Illinois, ainsi que de la prose, notamment, pour les amateurs du genre, un « Sherlock Holmes suédo-américain : Histoires de Chicago » (Den svensk-amerikanske Sherlock Holmes : Berättelser från Chicago, 1908).

Histoire d’un émigrant (En emigrants historia) par Ernst Lindblom

Je veux vous raconter
l’histoire d’un homme
qui, il y a quelque trente ans,
arriva dans le Michigan.

Un homme qui dans les granges manoriales
maniait avec plaisir le fléau,
après avoir aidé aux récoltes dorées
dans la glèbe des champs fendus.

Dans son ample veste en vadmal
à la doublure de peau de mouton,
il était le parfait exemple
de l’immigrant suédois fraîchement débarqué.

C’est dans un camp de bûcherons,
sa main noueuse tenant la hache,
qu’il commença de travailler,
en sa nouvelle patrie.

Il était content du travail,
mais non de ses collègues,
car c’était une société mêlée,
une troupe cosmopolite.

Parfois, quand le diable de la boisson
était lâché dans le camp,
la situation prenait une autre tournure,
les esprits s’agitaient.

Les couteaux alors étaient tirés,
pour la défense ou pour l’attaque,
et les gars lourdauds de Finlande
devenaient sauvages comme une meute d’Irlandais.

Mais le Suédois jurait en suédois,
alors on lui fichait la paix.
Quant aux plaisanteries sur sa veste,
elles le laissaient indifférent.

Ils forçaient le respect, les poings calleux
de l’émigrant d’Ostrogothie,
et après sept ans de travail
l’argent qu’il avait mis de côté forçait le respect.

Il s’acheta une petite scierie ;
le travail ne manquait pas
et le gars de la région de Tived
fit de bonnes affaires en forêt.

Il connaissait la valeur d’un sapin,
la mesurant d’un coup d’œil,
savait si le prix qu’il en tirerait
valait la peine qu’on le sciât.

Ainsi s’achève cette histoire,
fiction tirée de faits réels.
Et le maître de la scierie
apprit à vivre à Manistee4.

4 Manistee : Petite ville du Michigan.

*

« Soyez contents ! » (“Var nöjd!”) par Axel Frithjolf Malmquist

Toi qui connais le remède contre la peine,
le remède contre la faim, contre le besoin,
avec ton continuel « Soyez contents ! »
as-tu sondé le cœur humain ?
As-tu vu la famine
dans la maison de ton frère ?

As-tu toi-même été contenté,
lorsque tu te trouvais dans le besoin,
par un dérisoire « sois content » ?
Si cela ne t’a guère soulagé,
comment ton prochain serait-il
content, lui, de ton conseil ?

Si tu n’as jamais vidé une pleine mesure
d’amertume et de souffrance,
oublie ton exhortation « soyez contents »,
avant d’avoir demandé au pauvre
s’il est en état, dans son attente
de jours meilleurs, d’« être content ».

*

Ernst Olson (1870-1958) est l’écrivain le plus connu de ce billet. Son œuvre est en suédois et en anglais. Une anthologie bilingue de ses poèmes est parue en 1947. Le poème retenu par Skarstedt, ci-dessous, est d’un humour noir du genre décadent, mais la situation décrite devait être moins complètement invraisemblable à l’époque, dans un état précédent de la médecine.

Ernst Olson

Fausseté (Den falska) par Ernst Olson

Où, sous l’ondoiement des boucles, aurait-on
trouvé deux yeux plus clairs ?
Où vit-on jamais, entre des lèvres de corail,
un pareil banc de perles ?

Telles étaient mes pensées, en silence assis
dans l’herbe avec ma belle,
tandis que la lune versait sa lumière d’argent
sur la verdure alentour.

Elle me regardait en souriant
de sa bouche comme une fraise des bois ;
c’était un appel à lui murmurer,
dans le bosquet endormi, mon amour.

Nous nous jurâmes l’un à l’autre,
et j’étais loin de songer à fausseté.
Mais, embaumé d’une odeur de pin,
soudain le frais zéphyr souffla.

Mon amie éternua. Hélas ! Hélas !
Un œil roula dans l’herbe,
et contre le talon de ma botte
tomba le banc de perles tout entier.

Elle cherchait précipitamment son œil,
brisant ce faisant la rangée de perles,
et de l’œil qui n’était pas de verre
une larme coula, une larme vraie.

*

Tu viens trop tard (Du komm för sent) par Johan Erik Rosenberg

C’est trop tard que tu viens me donner ton amour.
De la splendeur du printemps il ne reste rien.
De l’été ne demeurent que des feuilles jaunes,
les oiseaux ont allègrement quitté les bois.

Le papillon blanc comme neige, le long du chemin irroré
ne se montre plus sur le trèfle des près.
Et l’acharné vent d’automne, impitoyablement,
rompt les tiges des fleurs fanées.

Tu viens trop tard sur le chemin d’automne
cueillir du muguet à m’offrir,
trop tard ; car la porte de mon cœur s’est refermée,
et l’orage au-dehors se déchaîne.

La recherche de l’amour fidèle appartient au temps
où le soleil brille au matin, chaud, bienfaisant ; –
quand le soir approche, nul ne sait
ce que le destin révèlera de son mystère.

*

Mélancolie (Melankoli) par Sophie Sonnichsen

Ne flâne pas trop longtemps sur la plage solitaire,
ne rêve pas trop souvent au bord des vagues murmurantes –
contemple, mais avec espoir, l’horizon nuageux,
écoute, mais attentif, le chuchotement de la forêt !

Car, avant que tu ne le saches, la mélancolie
te prendra par la main pour t’emmener avec elle,
ainsi qu’un enchantement. Or c’est un esprit malade,
et le cœur devient malade où cet esprit fait sa demeure.

Quand la vie t’a trahie, quand l’espoir t’a leurrée,
et que l’obscurité recouvre ton âme chancelante ;
quand le bonheur t’a oubliée, quand les amis t’abandonnent,
comme elle sait bien concocter ses poisons !

Quand la terre que tu labouras dans les champs d’avenir
ne rend pas de moisson, quand, fléchie et pauvre,
tu vis peut-être méprisée, quand tes forces ont succombé,
elle vient te serrer contre son sein en poussant des soupirs.

Quand l’époux que tu aimais gît, glacé, dans sa bière,
et que du chagrin, pour toi la mesure est pleine,
elle vient te caresser la joue, essuyer tes larmes,
mais elle ne plante qu’un aloès sur la tombe.

Ferme-lui ta porte, ne l’invite pas chez toi !
Invite le courage, cherche ta consolation dans l’espoir !
Ils sauront te défendre contre la déréliction,
jusqu’à ce que le temps adoucisse la douleur dans ton sein.

Et regarde autour de toi, sans doute possèdes-tu
encore quelque chose pour quoi travailler ; fais ce que tu peux
et ne ferme pas ton cœur à la voix du devoir,
mais lutte et triomphe comme un homme !

Alors, si tu te rends un soir sur la plage solitaire
et que vient à ta rencontre, comme autrefois, la mélancolie,
tends-lui la main en guise de salutation, car cet esprit
est doux – bien qu’il ne soit point céleste comme l’espoir – et libre.

*

À la Suède (Till Sverige) par Alrik Spencer

Pour toi, vieux et noble Nord,
pour toi, cher pays de notre enfance,
notre voix s’élève,
et l’enfant de Svea, depuis le bord étranger,
au souvenir de ta main de mère
avec respect s’incline.

Le sort que tu nous réservais
était dur sans doute : dur labeur
à la sueur du front pour le pain ;
pourtant ton nom nous est cher,
notre pensée souvent vers toi s’envole,
où que le destin nous ait conduit.

Tu as des fils ayant la force de l’acier,
sacrifiant leur vie et leur sang pour défendre
l’honneur de la vieille Svea.
Notre sacrifice à nous n’est ni sang ni vie,
mais ici prie un cœur fidèle
pour sa chère patrie.

Quand la nuit étoilée étend son voile
et que la rosée répand ses perles argentées
sur les champs, les vertes prairies,
alors les bois de pins murmurent doucement,
l’ultime trille des grives ayant retenti
dans les belles forêts du Nord.

Nous nous rappelons les bonds joyeux du ruisseau,
et le flanc de la montagne où bien souvent
nous cueillîmes des fleurs sauvages ;
à ses pieds se trouve le lac aux eaux claires,
qui dans notre enfance
vers son giron nous attirait.

Et dans la simple glèbe de ces lieux
reposent tant de ceux que nous aimons :
un père, une sœur, un frère ;
quoi d’étonnant, alors, à ce que notre cœur batte
avec plus de chaleur, à ce que parfois une larme
nous coule sur la joue pour toi, ô mère !

Poésie nord-américaine de langue suédoise

Les poèmes suivants, traduits en français du suédois, sont tirés de l’anthologie Svensk-amerikanska poeter i ord och bild (Svenska folkets tidning förlag, Minneapolis Minn., 1890) (Poètes américains de langue suédoise en paroles et en images ; les images en question étant des gravures à l’encre représentant le portrait de chacun des poètes) par Ernst Skarstedt.

Dans son introduction, Skarstedt explique que, dix ans avant la publication de l’anthologie, vers 1880, on ne pouvait pas parler de langue suédoise comme langue de culture aux États-Unis (et pour cause, l’émigration suédoise dans ce pays ne commença véritablement que dans les années 1870), tandis qu’au moment de la publication de son anthologie elle avait pris un essor considérable, marqué par une florissante activité littéraire et journalistique dans cette langue. Cette activité connut son âge d’or entre le milieu des années 1880 et la Première Guerre mondiale, l’entrée des États-Unis dans le conflit s’accompagnant d’un mouvement nationaliste américain antagonisant en particulier les dénommés « hyphenated Americans », c’est-à-dire les « Américains à trait d’union », tels que, justement, les « Swedish-Americans », Suédo-Américains, dont la dénomination avec trait d’union n’indiquait que trop, selon ce nationalisme virulent, la double appartenance suspecte. C’est ainsi que la dénomination s’effaça peu à peu, et, en même temps qu’elle, l’emploi de la langue suédoise aux États-Unis (comme les autres langues des populations immigrées), suivant également d’autres dynamiques sociologiques d’acculturation plus fondamentales et sans doute moins liées aux vicissitudes de l’histoire. Quelques personnalités de la communauté suédo-américaine tentèrent bien dans la période de l’entre-deux guerres de s’opposer à cette dissolution progressive des liens avec la nation et la culture suédoises, à l’instar du docteur Johannes Hoving, citoyen américain d’origine suédoise (plus précisément originaire de la communauté suédophone de Finlande) et auteur de mémoires au titre éclairant, I svenskhetens tjänst (Au service de la « suédité », 4 volumes publiés de 1944 à 1953), mais ces efforts ne purent s’opposer efficacement à l’irrésistible mouvement d’absorption dans le substrat anglo-saxon de la culture nord-américaine. À tout le moins en ce qui concerne la langue. Une esquisse de ces évolutions ainsi que d’autres faits relatifs à la présence scandinave aux États-Unis se trouvent dans ma contribution au présent blog intitulée Scandinavian America (ici).

De l’anthologie de Skarstedt, j’ai traduit des textes des poètes suivants : Johan Enander (2 poèmes), Magnus Elmblad (3), Carl Fredrik Peterson (1), Jakob Bonggren (2), Gustaf Wicklund (3), Ninian Wærner (2), Edward Sundell (1) et Oliver Linder (1). J’ai peu de doutes quant au fait que ces poèmes n’ont jamais été traduits en français, et il ne me paraît pas impossible qu’ils ne l’aient jamais été non plus en anglais. Ce billet se conclut par un poème d’Herman Stockenström dans l’original : le thème de ce poème étant le Swenglish des émigrants suédois établis aux États-Unis, il est pratiquement intraduisible en français.

Compte tenu de la date de leur publication, les textes originaux sont versifiés selon les règles de la prosodie classique. Dans la série de traductions poétiques de ce blog, c’est une première : les poèmes que j’ai traduits jusqu’à présent sont, à l’exception d’un petit nombre, en vers libres dans l’original (le plus grand nombre de vers classiques se trouve dans mes traductions de poèmes d’Argentine : voyez l’Index). Pour quelqu’un qui écrit de la poésie classique en français, un tel travail de traduction ne cherchant pas à reproduire l’original versifié dans une versification française (un tel exercice n’aurait pas grand sens de nos jours, où la versification n’est plus guère pratiquée et où de ce fait le lecteur peut manquer de certaines connaissances relatives à la scansion et à la mesure des vers classiques qui doivent permettre de produire leur plein effet rythmique) est un peu frustrant dans la mesure où l’effet produit par toute versification régulière (rimes, rythme des vers…) est forcément perdu.

*

Aurora borealis (Norrskenet) par Johan A. Enander (Johan Alfred Enander)

Flamme d’offrande montant au plus haut
ciel étoilé,
l’œil pénétrant de la science
ne découvre point le lieu de ton autel.
Le soleil se couche, l’œil du jour
s’endort, mais toi tu restes,
couronnée d’étoiles, et roules ta fulguration
sur la route éminente, en silence.

Par-dessus mer et terre tu élèves
ton rayonnement clair et pur.
Insondable, tu ne dévoiles point
ton origine.
Limpide torrent de lumière, nul ne peut suivre
la course rapide de tes vagues :
ainsi que le Nil tu caches
la source d’où ton flot s’épanche.

Seule une voix intérieure dévoile
ce mystère ; elle déchiffre
les lettres de feu de cette merveille et répond
enfin à ma question :
« Quand, mue par la main du Créateur, la terre
entama son parcours circulaire,
l’empreinte de Dieu se marqua sur le Nord,
et une céleste splendeur y resta. »

*

1871 : L’incendie de Chicago (Chicagos Brand 1871) par Johan A. Enander

Les flammes fulgurent, les cloches sonnent, le char de la tempête bondit,
les ténèbres mêmes de la nuit s’éclipsent ; l’étoile s’efface et disparaît,
un manteau rouge sang se répand sur la terre et les eaux,
et les vents de l’ouragan sèment autour d’eux des étincelles de feu.

La terre tremble, les murs branlent, les temples s’effondrent dans un bruit de tonnerre ;
les bannières écarlates claquent au-dessus des toits,
palais et chaumières sont engloutis dans le brasier ;
terre et ciel en flammes : l’espoir est sans refuge.

La puissance de l’argent devient impuissante : le luxe n’a plus d’éclat.
L’œil humide, l’ange de la vie regarde les moissons de morts,
suit chaque acte de noble courage comme chaque horrible forfait,
voit l’incendie et la canaille hasarder le sort de la belle cité.

On entend des cris de désespoir et des rires sardoniques, des prières montent vers Dieu
et les esprits des ténèbres sont invoqués dans un vacarme démentiel.
Le père voit son fils en danger, le fils voit son père en détresse ;
la mère voit son enfant dans les flammes, l’enfant voit sa mère mourir.

Aucune aide, aucune protection ne trouve contre le danger la main humaine.
La couronne des flammes illumine la nuit à travers des nuages de fumée.
Demain peut-être brillera de nouveau l’espérance ;
Demain peut-être le feu aura cessé de chevaucher les vents de la tempête.

Folie ! D’immenses vagues de feu se répandent et ne se dissipent
qu’après avoir atteint les limites de la métropole.
Cent mille hommes errent sans foyer, sans pain,
dans la faim et la misère, sur l’étendue dévastée.

Mais bientôt les secours arrivent pour adoucir les souffrances,
un air de calme confiance redescend sur les fils de la terre
et la ville renaît de ses cendres dans le jour nouveau,
éprouvée par le feu, plus noble qu’auparavant.

*

Le 4 juillet (Den fjerde juli) par Magnus Henrik Elmblad

Ndt. Comme chacun sait, le 4 juillet est la fête nationale des États-Unis.

Non, aujourd’hui les outils doivent reposer,
on célèbre la fête du peuple.
Les vents d’ouest soufflent sur la ville,
le drapeau flotte au-dessus d’une foule joyeuse.
Frère, ton cœur ne se dilate-t-il pas en ce jour,
ton sang ne s’échauffe-t-il,
n’oublies-tu point tes chagrins passés
en voyant ton nouveau foyer en joie ?

Les maïs ondoient. Les champs de froment se vêtent de blanc.
Le 4 juillet brille sur eux.
Oublie le passé, oublie ce qui est à demi usé,
embellis d’un habit de fête ton nouveau foyer.
Respire libre et, lorsque dans les rades fières
flotte en paix le pavillon rouge et blanc,
jouis tranquillement des fruits abondants de ta liberté ;
vide ton verre ; romps le pain savoureux.

Nuls fers n’entravent ici ta pensée –
dès lors que toi-même ne demandes point de fers.
Aucun synode n’entrave ici ta foi –
dès lors que, craignant la lumière, tu ne l’y aides.
La voix d’aucun grand de ce monde ne vaut plus
aux élections que la tienne – si tu sais en faire usage.
Si tu désires la liberté, elle est tienne,
tu peux marcher confiant et satisfait parmi des hommes libres.

Qu’importe si des serpents rampent sous les fleurs :
tu peux les voir et les tuer.
Eh quoi, si la perfidie veut voler la liberté ? –
Si cela arrive, ce sera par ta propre faute.
La force est tienne, si tu veux t’en servir.
On voit ici bien des malades. Mais ici se trouve le remède.
La blessure est fraîche. Des malades arrivent
d’Europe constamment et dévorent la racine de la vie.

Aussi, frère, célèbre la fête du peuple
sans plainte mais avec espoir et courage.
Orne le front de tes enfants de la feuille de chêne de la paix,
apprends-leur à se garder des larmes, de la guerre et du sang.
Apprends-leur à penser, à croire et agir en hommes libres,
sans béquille, comme il convient à un homme.
Alors – même si criaillent aigrement les oiseaux de malheur –
la bannière étoilée ne tombera pas.

*

À Kristofer Janson (Till Kristofer Janson) par Magnus Henrik Elmblad

Note. Kristofer Janson (1841-1917) est un poète et pasteur unitarien norvégien qui vécut aux États-Unis.

Il tonne sur la montagne. Avec une force prodigieuse
depuis les terres de l’ouest la tempête approche,
secouant la terre entière, elle appelle : « Entendez !
Mettez fin à votre frivole dissipation ! »
Elle réduit en lambeaux l’habit de l’oppresseur
et détruit sa couronne, son épée.
Elle chante le Dieu du peuple et de la liberté ;
elle retentit sur la masse des travailleurs.

Cette tempête, ô scalde, dans ton cœur allume
une sainte, une indomptable flamme.
La lumière, que les ténèbres avaient presque entièrement engloutie,
la vie, menacée de mort, –
tu voulus si fort les voir renaître,
c’est à elles que tu as dédié ton chant,
ta force et ta vie ; et tu échangeas ton village
contre la guerre et l’odyssée d’un Viking.

Pourtant non – quand tu allas plein de courage au combat
contre les préjugés, la stupidité, la vanité,
un ange te suivit de son regard lumineux
et noua des roses à ton épée.
Sur ton front il versa un éclat de rayons,
t’invita à embrasser
le monde entier – et en cela tu ne le fis attendre
car le nom de cet ange est amour.

Ô scalde, comme un rayon de soleil dans un ciel de tempête
par-dessus la mer tu viens à nous !
Tu viens – et notre joie déclinante redevient jeune
alors que nous avions insensiblement perdu notre jeunesse.
Nous avons entendu les torrents ; dans la prairie et la forêt
nous avons perçu ce son inédit.
Notre cœur bat de joie ; mais il bat le plus chaleureusement
de joie pour le Dieu de la liberté.

Il n’a pas oublié notre Nord aimé :
son regard de flamme a réveillé l’esprit du peuple
dans les forêts et sur les montagnes. Nous percevons même
une brise de l’allégresse de l’avenir.
Va, scalde, où te conduit ton chemin ! Ton chant
rugit comme les vagues sur la mer ;
il étincelle comme les étoiles. La nuit fut si longue
que l’aurore est d’autant plus belle.

Quand la rouge bruyère dans l’éclat du jour
se glisse entre les rochers gris ;
quand le ruisseau saute de galet en galet,
reflétant un ciel bleu ;
quand le bouleau murmure dans le soir d’été,
harmonieux et léger ;
quand le pin se dresse parmi les pierres moussues –
alors, oui, la montagne est pavoisée !

*

Orage (Oväder) par Magnus Henrik Elmblad

D’où vient cette sourde rumeur que j’entends, et qui enfle,
comme quand les lourds nuages roulent le tonnerre sur la montagne
ou lorsque dans la haute mer les vagues tombent sur les vagues,
d’où vient ce grondement lugubre ? cette sombre, sinistre procession ?

…..Les opprimés se soulèvent !
D’où vient et où va ce chemin ? Est-ce vie ou mort ?
Est-ce colère ? Est-ce souffrance ? Ces foules connaissent-elles la misère ?
Mendient-elles l’or et l’argent ? ou bien un quignon de pain ?
Pourquoi dans les yeux cette lueur injectée de sang ?
…..Les opprimés se soulèvent !

Chœur :

Entends-tu, entends-tu la foudre de l’orage ?
Les éclairs luisent. Mais après,
le printemps de l’espoir produira des merveilles.
…Les opprimés se soulèvent !

À cause du dénuement et du chagrin ils se soulèvent et surgissent à la lumière.
La terre entière leur est ouverte, la libération va de région en région.
Achète-les, vends-les, c’est en vain à présent… Impossible –
ce sont eux qui payent ; mais pour la liberté, achetée au prix du sang !

…..Les opprimés se soulèvent !
Ils ont bâti ta maison et labouré tes champs, tes domaines !
Ils ont défriché tes forêts, battu le fer et fondu l’argent !
Leur sueur a coulé pour toi ; ils ont pour toi souffert la faim,
le mépris, le chagrin… Et toi, arrogant ! comment les as-tu récompensés ?…
…..Les opprimés se soulèvent !…

Chœur :

Entends-tu, entends-tu la foudre de l’orage ?…

Aveugles et sourds, dans les siècles des siècles ils ont trimé sans repos.
La déréliction, le muet désespoir les a mis à genoux.
Mais ils commencent à penser, à comprendre l’exigence des temps présents.
Leur colère et leur aspiration écument comme une mer déchaînée…
…..Les opprimés se soulèvent !

Ô vous, les « grands », pâlissez, tremblez ! Entendez leur cri qui retentissant :
« Nous avons jusque-là supporté le joug (couverts de honte !) pour vous et pour la mort !
Pour nous-mêmes à présent et pour la vie nous combattons, car le Seigneur a dit :
« En vérité, l’homme ne vit pas seulement de pain »…

Chœur :

Entends-tu, entends-tu la foudre de l’orage ?…

« Voulez-vous la guerre ? Alors vous disparaîtrez
comme le bois pourri disparaît quand un bosquet prend feu !
Voulez-vous la paix ?… Alors ne défiez pas l’exigence de l’humanité !
Vivez avec nous ! Respectez la demande : « Pas de maîtres ! pas d’esclaves ! »
…..Les opprimés se soulèvent !

Chœur :

Entendez, entendez la foudre de l’orage !
Les éclairs luisent. Mais après,
le printemps de l’espoir produira des merveilles…
…Les opprimés se soulèvent !

*

Salut à l’émigré (Helsning till emigranten) par Carl Fredrik Peterson

Étranger venu du front de Heimskringla,
frère du haut Nord,
pourquoi ne veux-tu point rester
sur le vrai sol de la gloire ?
Qu’est-ce qui t’a poussé à voyager
par terre et mer vers l’ouest
alors que tu aurais pu chercher ton bonheur
dans le village où tu as vu le jour ?

N’est-il pas bien agréable de respirer
le parfum des fleurs sur les rives du lac Mälar,
bien beau de voir le ciel ourlé
par l’illumination de feu d’une aurore boréale,
bien heureux d’entendre, absorbé dans un rêve,
la harpe de l’ondin,
ou bien une chanson suédoise
retentir en joyeuse compagnie ?

Quand ta première flamme d’amour
brûlait ardente sur l’autel de ton âme
et la tendre question du cœur,
bégayée, trouva réponse,
songe comme la vie était douce –
heureuses minutes, et jours plus heureux encore
qui t’étaient donnés à voir
dans la longue-vue de l’espérance !

Mais pourquoi te fais-je ces questions ?
Elles ne méritent aucune réponse.
Personne ne peut combler la mesure de la peine –
Tu es ici, sois le bienvenu !
Va content ton chemin de citoyen
dans notre libre république
qui de son drapeau
t’offre la protection.

Le même soleil qui amicalement attire
l’anémone à lui dans le nord glacé,
brille ici quand tu cueilles
la rose sur la terre de Columbia ;
et la claire étoile du soir
que tu voyais dans le ciel de Svea
peut être ton étoile du matin
ici où ton chemin commence.

Ici comme là-bas couvent
les chants dans la poitrine de la jeunesse ;
ici comme là-bas leur voix nourrit
une joie de printemps dans l’automne de la vie ;
quand la noble flamme d’un jeune homme
échauffe son âme tout entière et que
de cette flamme vient une question,
la jeune fille rougit, ici comme là-bas.

Alors les deux deviennent un,
ainsi se bâtit sur les plaines de l’ouest
une petite maison, qui la protège,
tandis que pour leur droit à tous deux
il prend la charrue et la bêche
afin que ce qu’en grains son labeur
plante dans la terre
devienne épi le jour venu.

Si tu as déjà sous le ciel du Nord
atteint le méridien de ta vie
et que dans le tumulte du nouveau monde
tu souhaites, sur la voie des épreuves,
tenter une nouvelle fois ta chance,
sache que, quoi qu’il advienne,
la liberté est ici le plus grand trésor
qu’en tant qu’étranger tu as reçu.

Peut-être même que le temps a déjà
généreusement mêlé l’argent à tes cheveux,
et que ta vie, à son déclin,
retourne rapidement à son berceau.
Même alors tu récolteras :
où, si ce n’est ici, dis-je,
est allégé le fardeau de la fatigue,
est aplani le chemin du vieillard ?

Oui, bienvenue mille fois
dans notre jeune république
qui, bien que pauvre en chanteurs épiques,
est riche en vrais héros
et qui possède en chaque femme,
belle et vertueuse à la fois,
la toute-puissante héroïne
que loue le scalde dans ses chants.

Le front de Heimskringla : Heimskringlas pannan. Heimskringla est un nom scandinave de la Terre, et son front est le Nord. L’expression est tirée des sagas islandaises.

*

Au coin de la rue (I gathörnet) par Jakob Bonggren

C’est l’aube.
Le brouillard couvre la cité.
Aucun rayon de soleil n’éclaire encore
les grises rues humides.
Un jour de plomb, lugubre se lève.
La ville respire à nouveau.
Une rumeur se mêle au bruit des sabots de cheval
et aux cris d’enfants
dont la voix perçante
s’élève au-dessus de ce grondement :
…« Morning News… »

Depuis les entrailles des tavernes
on entend les cris rauques de l’ivresse :
le cabaretier n’est pas oublié
des premières lueurs du jour.
Le mannequin est placé dans la vitrine
et un vieux habillé en bouffon,
placé sur le trottoir
pour attirer le chaland
qui voudrait laisser
son argent, pour essayer,
…partir en fumée.

Un peu à l’écart du flot de la foule,
sur la terre battue froide et trempée,
presque cachée par un porche,
se tient une jeune fille, timide, effrayée.
Son visage montre la désolation.
Elle est transie dans le vent glacé,
claquant des dents et grelottant,
couverte seulement de quelques guenilles.
Elle est là avec un panier de pommes,
timide à la porte de l’homme riche…
…« Apples, sir… »

Ses paroles à peine murmurées passent inaperçues.
Elle ne trouve pas d’acheteur.
La pauvre fille est trop peu de chose…
Enfant, si tu pouvais mourir !…
– Si tu appartenais au monde des « grands »,
si tu étais des riches,
jamais aucuns maux ne t’accableraient,
tu serais une jeune fille que l’on montre partout,
rouge et blanche comme la rose et le lys,
gaie comme le ruisseau un jour de printemps,
…vive, audacieuse.

Si – malgré la faim – tu restes belle,
le riche te prendra ton honneur
et traînera ton âme dans la boue.
La richesse n’a pas de cœur.
Ceux qui font semblant de ne point te voir
te combleraient d’or et d’hommages,
t’adoreraient à genoux,
voudraient satisfaire leur désir…
Ô timide, pâle enfant,
rongée par la faim,
…si tu pouvais mourir !…

*

Le veau d’or (Guldkalfven) par Jakob Bonggren

Tu chantes pour les pauvres, mon frère ! –
c’est ce que j’ai entendu dire.
En cela tu agis plus sottement encore que tu ne le crois.
Un poète pour petites gens n’est pas appelé grand,
il reste pour toujours de la roupie de sansonnet.
Le pauvre est imbécile et doit subir le joug !…
Il ne peut même pas te payer ta chanson !…

Chasse de ton esprit toute pensée pour le peuple,
à quoi bon songer à son secours ou à son avancement !…
Vois-tu là ce vieillard ? Quelle sottise et quelle bassesse,
il n’a jamais ouvert un livre ni un journal de sa vie.
Il est bien digne du mépris et des insultes !
Les pauvres méritent notre haine,
et non de la douceur ni des écoles, – à peine un peu de nourriture !

Tu as l’esprit sombre. Entends résonner la danse
à cette fête où tu peux encore être convié ;
où tu pourras jouir du luxe et de la joie
si seulement tu veux bien tresser une couronne de roses
et la déposer devant le dieu.
Le veau d’or est un maître qui commande ;
devant lui toute mélancolie, toute tristesse fuit.

Viens, suis-moi dans la danse ! chante la louange du veau d’or
qui peut te payer tes chansons.
Introduis-toi humblement et souplement à la cour du roi !
Si tu vois des défauts aux puissants, fais comme si tu ne voyais rien,
mais apprends à dénigrer la populace.
Les grands ont pris pour eux toute la vertu ;
les humbles ont tous les défauts et toutes les tares.

Chante, prêtre du plaisir, une chanson, qu’elle soit très spirituelle !
Invite le peuple à renoncer à tout ce qu’il possède
pour le donner aux rois et aux prêtres ! Dis : « Un jour,
quand vous serez libérés du joug de cette vie,
vous recevrez ces dons en retour au centuple ! »
Alors les riches admireront le charme de ta voix attrayante
et le pauvre éprouvera une merveilleuse consolation.

Et entends bien : quand tu poétises, écris du bling-bling
car c’est ainsi que le public mord à l’hameçon.
Si tu écris simplement, personne ne t’en saura gré.
Mais tu seras placé haut dans le cercle des poètes
si personne ne comprend tes chants.
En hommage à la puissance du veau d’or présente les armes
et réjouis-toi que tout soit bel et bon comme il est.

*

Un frère trois points (Ordensbroder) par Gustaf Wicklund

Je suis frère maçon, moi,
je me rends à la « loge » de nuit comme de jour
d’un pas sûr, avec un port mystique,
et j’en ressors avec un air important ;
je porte un ruban terriblement voyant
et parfois on m’appelle « chevalier » ;
en uniforme j’inspire le respect,
oui, même quand je suis – beurré.

Je suis l’homme qui donne le ton
dans les défilés solennels.
Un tricorne avec plume blanche
fait une couronne appropriée à notre habit.
Et parfois je porte au côté
un sabre effilé, ah – take care !
Mais s’il faut que les gens nous respectent,
nous nous battons rarement, très rarement.

À présent je suis mort et dans mon cercueil
je reçois un bel enterrement,
car toutes les loges de la ville
m’accompagnent tristement et en rang ;
et c’est au moins 50.000
que je récolte, sans aucun doute.
Mais je serais tout de même mort plus heureux
si j’avais pu d’abord voir l’argent.

*

Une illusion (En illusion) par Gustaf Wicklund

Dans le train étaient assis
un jeune homme et sa bonne amie.
C’était la fin du jour,
tout était calme, paisible.

Je voyais leurs lèvres remuer
comme s’ils bavardaient,
pourtant je ne pouvais entendre
la moindre parole.

Je les épiai donc, étonné,
jusqu’à ce que je découvre
qu’elle mâchait avec application de la gomme
et lui chiquait du tabac.

*

Ballade (Ballad) par Gustaf Wicklund

Elle est ma vie – elle est mon tout,
quand il fait chaud, quand il fait froid,
tous les jours je la presse
charmé contre mes lèvres.

Quand le monde est neige et frimas,
je me réchauffe à son feu paisible,
et quand s’étend l’obscurité de la nuit
elle repose à mon côté.

Je me rappelle la première fois que je la vis,
comment elle entra dans mon esprit
et comment, dans l’extase, un jour
j’entrai dans le cabinet.

Pourtant elle est comme toutes les autres,
usant de bourre.
Mais moi – conformément à ma nature –
je me montrai indulgent.

Ah, quelle tristesse, que de larmes
quand viendra le dernier adieu,
quand elle sera froide
et que je disperserai ses cendres.

Tu commences à comprendre
ce qu’elle est, celle qui m’est si chère,
et tu devines son nom,
tu sais que – c’est seulement ma pipe.

*

Au bureau de travail de Magnus Elmblad (Vid Magnus Elmblads skrifbord) par Ninian Wærner

Ndt. Comme Magnus Elmblad, dont nous avons traduit trois poèmes (supra), Ninian Wærner fut rédacteur en chef du journal Svenska Amerikanaren (« Le Suédo-Américain ») à Chicago. La date du 9 avril, dans le poème, est celle de la mort d’Elmblad.

Écrit au bureau de la rédaction du Svenska Amerikanaren

Le soleil se couchait, la nuit
tombait avec sa paix rêveuse et calme
sur la houle engourdie du lac, les bourgeons des bois,
l’herbe tendre d’avril.

Le silence se répandait dans les rues,
les gens fatigués retournaient à leurs foyers
où de chères âmes leur préparaient
un baume de paix, d’espoir et de repos.

Assis au vieux bureau défraîchi de Magnus Elmblad,
je rêvais un moment, seul,
aux moyens par lesquels il peut arriver que des âmes se joignent
sans regards ni paroles.

Quand soudain j’entendis un léger piétinement
et vis sur le bord de la fenêtre un oiseau.
Que voulait-il, dérangeant ainsi mon recueillement,
et quel message apportait-il ?

C’est la question que je me posais,
car selon la légende c’est un signe :
un tel piétinement annonce la perte
d’un ami cher.

Alors, pensif, je fermai les tiroirs usés ;
je rentrai chez moi en silence, absorbé,
et écrivis, sombre et d’une main lasse,
Dans mon journal neuf avril.

***

Puis vint la nouvelle, quelques jours plus tard,
un message funèbre par-delà terre et mer,
que le trop court voyage de Magnus Elmblad avait pris fin,
qu’il avait posé son bâton de pèlerin.

Peut-être voulut-il à l’heure de sa mort
envoyer une salutation, bienveillante et douce,
dans ces parages où il avait
mené avec honneur les combats de cette vie.

Le piétinement de l’oiseau n’était-il qu’une coïncidence, une illusion,
ou bien était-ce un message sans paroles ? –
Je me le demande encore, en silence, absorbé,
assis au vieux bureau de Magnus Elmblad.

*

Diamants (Diamanter) par Ninian Wærner

Dans une splendide salle de réception parée de fleurs
où les lustres jettent une clarté profuse,
pour les réjouissances s’est réunie
une multitude allègre ;
l’or, gagné par hasard, des dorures
prend plus de couleur encore à l’éclat des patriarches.

Il règne un plaisir radieux, ravissant
qui charme et ensorcelle le cœur,
la gaité brille sur les visages
qui ne connaissent point le souci –
va volontiers voir le bal, la coupe pleine ;
le sang chaud bouillonne sous le tulle blanc comme neige !

Dans le glissement de la valse les couples
touchent légèrement le parquet luisant ;
un murmure d’admiration se répand
parmi les belles roses, les beaux lys.
Aucune pause ; les menus souliers évoluent avec élégance,
tellement gracieux, ornés de diamants.

Des diamants, oui, sur les rubans et les volants,
et autant de perles,
tirés de trésors tintinnabulants
qui n’appartiennent qu’aux riches –
une mer de lumière brille en habit de perles ;
ses vagues ondoient au son de la valse.

Pour rafraîchir mon pouls brûlant,
trouver un peu de repos pour mes sens,
je sortis seul dans le soir
à l’écart de l’agitation et des éblouissements de la salle.
J’entendis alors une plainte provenant de la rue,
qui donc se tenait là dans un recoin glacé ?

C’étaient deux enfants pauvres :
frère et sœur, tellement frêles ;
ils s’étaient égarés en chemin par ici
et n’osaient faire un pas de plus.
Ils n’avaient ni maison, ni abri, ni soutien,
ni une croûte de pain pour apaiser leur faim.

Ô ce spectacle qui m’attrista
obsède encore ma mémoire !
Mon esprit en reste sombre et songeur,
et mes yeux se voilent de larmes –
Un diamant, un seul diamant
changerait le sort de ces malheureux !

*

En mai (I maj) par Ninian Wærner

C’est aujourd’hui le premier mai. – Ô quelle beauté
dans le baume des anémones, près du gai pépiement des oiseaux !
L’herbe de la vaste prairie est fraîche et verte
et la rivière s’ébaudit dans l’étincellement du soleil.
Ce jour de mai que tu dispenses, Colorado,
ah ! est aussi doux que dans le Nord.

Voyez la montagne ! Voyez comme haute dans le ciel bleu
sommet après sommet elle s’étire comme un fil de perles,
avec glace et neiges ! Ne trouves-tu pas étonnant,
montagne géante, que le pré soit si beau,
que chaque printemps l’anémone se vête d’apparat
tandis que tu restes à jamais dans ton habit de neige ?

Je t’aime, fier village d’étrangers,
dans ton habit de fête, entre les montagnes ;
je m’épanouis à l’abri de tes bois,
sous ton soleil si chaud, sous l’éclat des étoiles le soir.
Pourtant – il existe dans mon cœur un autre lien,
le cher pays de mon enfance.

Je revois une cabane au milieu de la forêt,
sur la belle rive d’un lac au milieu de sapins verts,
c’est là que je connus mes premières joies,
c’est là que je connus mes premières peines ;
quand le mois de mai en habit de fleurs parcourt la terre,
c’est vers ce pays que se tourne ma nostalgie.

Bien que les miens n’y soient plus,
c’est cette région que je préfère au monde ;
comme tu étais paisible et calme,
petite cabane dans le grand Nord !
Des années ont passé depuis que je t’ai vue pour la dernière fois
mais tu n’as jamais disparu de ma pensée !

Ô beau village de mon enfance, combien cher
tu me fus dans tous les changements de la vie ;
aujourd’hui encore tu restes mon meilleur souvenir,
tu es mon tout, du berceau à la tombe !
Quand mai vient avec son ciel si bleu,
je pense à toi souvent, tellement souvent !

Envole-toi, vent printanier, jusqu’à la montagne bénie,
à la maison de mon enfance que je n’ai pas oubliée,
pour saluer chaque rameau dans le soir,
chaque anémone au cœur de la forêt,
et reviens avec un parfum de paix
du mai de la vie, du printemps du cœur !

*

Une prière de jeune femme (Jungfruns bön) par Edward Sundell

ou le vœu édifiant de la folle fille du fabricant de savon américain

Écoute-moi, écoute, papa,
entends bien mes paroles :
amasse de l’argent, des milliards,
car il faut que je devienne princesse.

Regarde Kitty, la fille du colporteur,
la plus grande des sottes :
elle s’est acheté le prince Hatzfelt
pour trois millions de dollars.

Je ne suis pas née, papa,
pour devenir une simple missis.
Amasse de l’argent, les milliards
qui pourront m’avoir un prince !

Ô de blasons et de couronnes –
comme ils charment mes sens ! –
j’ornerai tout ce que je possède,
papa, même mes sous-vêtements.

Si je n’atteins pas ce but de ma vie,
j’en mourrai, je crois, de dépit.
Amasse de l’argent ! Il faut que je sois présentée
à la Queen Victoria !

Écoute-moi, écoute, papa,
vole comme les autres, fais des procès !
Amasse de l’argent, des milliards,
il faut que je devienne princesse !

*

Mes amours (Älskog) par Oliver A. Linder (Oliver Anderson Linder)

J’ai été amoureux, mes amis, des dizaines de fois,
parfois sérieusement et parfois pour rire,
comme les héros des feuilletons de Zola
je m’enflammais et brûlais toujours pour quelqu’une.

Il en fallait si peu pour prendre mon cœur :
un regard, un sourire, et j’étais captif ;
je restais alors éveillé toute la nuit,
ciselant des sonnets sans discontinuer.

Je jurais avec véhémence de me tirer une balle dans la tête
à chaque refus, pour mettre fin à mes souffrances,
mais alors… oui, alors je tombais amoureux d’une autre,
et cela dura comme ça des années.

J’ai aimé Karin, Lisa, Emma,
et la distinguée demoiselle Petterson.
Je courtisais les servantes de maman à la maison,
et une fois je suis tombé amoureux – à la folie – au téléphone.

J’ai aimé la vendeuse de la cave à cigares
et la serveuse de l’auberge dont j’étais client,
et la fille de la concierge, la mignonne petite Fiken,
et une – ah, dur de trouver une rime ! – une certaine demoiselle Lund.

J’ai aimé de belles filles et des filles laides,
des filles sans dot et des filles avec,
des filles têtues comme une mule
et des filles ayant réponse à tout.

J’ai été amoureux, les amis, des dizaines de fois,
et j’ai eu quelques succès puisque je ne suis pas encore marié ;
mais je ne sais vraiment pas pourquoi je reste any longer
célibataire puisque je ne suis plus amoureux…

*

To conclude this post, I wish to give an example of Swedish-American poetry in the original text, choosing a poem by Herman Stockenström that is basically untranslatable in French because of its humoristic focus on the ‘Swenglish’ or svengelska talked among (parts of) the Swedish-American community by the end of the nineteenth century. Footpage notes are from the author himself.

Det nya modersmålet (The New Mother Tongue)

‘‘Farväl till Stockholm, dess mörka gränder,
Till gamla Svea, dess gröna stränder!
Farväl, du svenska! – Nu skall Fredrika
Som annat storfolk blott english spika.’’1)

Så sad’ Fredrika från Mosebacke
Och knyckte till på sin spotska nacke.
Snart nog hon seglar från Mälarviken
Med lättadt hjerta till ‘‘republiken.’’

Och under resan var vädret disigt,
Man vår Fredrika, hon tog det isigt.2)
Hon gick på däcket ibland och krafla’
Och fann det ‘‘trifsamt’’ på stimbåt travla.3)

Till ‘‘nya verlda’’ att monni maka4)
Hon for, Fredrika, den muntra däka,
Och förr’n hon ännu fått hatt på skalle,
Hon många gånger har kätchat kalle.5)

Förr var hon fattig; nu tycks hon lika6)
Att vara pyntad just som de rika;
Nur har hon ‘‘pullback,’’ vår Stockholmsjänta
Och brukar kinderna dugtigt pänta.7)

En tid hon bodde i staten Jova (Iowa)
Men snart till Nefjork (New York) hon åter mova8)
Och der hon ‘‘lefver’’ vid sjunde stritet9)
Och har et schapp,10) fastän det är litet.

Der syr hon kläder på sista modet,
Som äro nejsa11) – jag skulle tro det!
En 12) hon fått sig, som heter Larsen
Och är en dräjver13) i sta’n på karsen.14)

Han är så ‘‘kilig,’’ en präktig fella,15)
Och icke må han för grinhorn16) gälla, –
Med hakan shävad17), och pokahåret
Siratligt kuttadt18), med ‘‘knorr’’ som fåret.

Sin helsa troget Fredrika vårdar.
Bredvid en rälråd19) hon går och bärdar20),
Och efter dinner21), om så hon filar22),
På stoppad launch23) en stund hon hvilar.

När qvällen kommer, ni kan begripa,
Se’n väl hon ätit, hon går att slipa24)
Och om båd’ båar och marriak25) drömmer
Och dagens strider i natten glömmer.

Hon är ‘‘poetistk’’ hon tidning kipar26),
Med hvilken ofta hon flåret svipar27),
Se’n först i tårar hon ömsint smälte,
När det gick galet för skizzens hjelte.

I ståret28) tar hon allting på ‘‘krita,’’ –
Hon är för god att en menska chita29)
Hon går till mitingen30), vår Fredrika,
Der ‘‘vangelister’’ så fromma skrika.

Hon lefver lyckligt. Man henne prisar
För hennes ögon, – två fina pisar31);
Men jag mest prisar den nya svenska,
Som är så olik den fosterländska.

1) Speak English = tala engelska; 2) easy = lätt; 3) steamboat = ångbåt; travel = resa; 4) make money = förtjena pengar; 5) catch a cold = förkyla sig; 6) like = tycka om; 7) paint = måla; 8) move = flytta; 9) street = gata; 10) shop = verkstad; 11) nice = vacker; 12) beau = fästman; 13) driver = kusk; 14) car = spårvagn; 15) fellow = karl; 16) greenhorn = nykomling, ‘‘gröngöling’’; 17) shaved = rakad; 18) cut = klippt; 19) railroad = jernväg; 20) board = spisa; 21) dinner = middag; 22) feel = känna, tycka; 23) lounge = soffa; 24) sleep = sofva; 25) marriage = giftermål; 26) keep = hålla; 27) floor = golf; sweep = sopa; 28) store = butik; 29) cheat = bedraga; 30) meeting = gudstjenst; 31) piece = stycke.