Tagged: littérature scandinave
Fables d’Olof von Dalin
Olof von Dalin (1708-1763) fut chancelier de la cour de Suède et historiographe du royaume. Il a laissé une monumentale histoire de son pays, des origines à Charles XI, Svea Rikes Historia, ainsi qu’une abondante œuvre littéraire et poétique, dont des fables. Le présent billet fait suite à nos traductions de son compatriote le fabuliste Gustav Fredrik Gyllenborg (1731-1808) (ici).
Dalin était le précepteur du futur Gustav III et ses fables furent écrites ad usum Delphini. Dans ses Œuvres complètes, Samlade skrifter I-4: Poesi 1751-1752, se trouve le recueil Sedelärande Fabler (Fables morales) de 1752, comportant douze fables, intégralement traduites ci-dessous. Une édition d’œuvres choisies, Valda skrifter, de 1872, par Elis Wilhelm Lindblad, comporte une partie de fables (Fabler), de cinq textes, dont un seulement fait partie du recueil de 1752. Les fables de Dalin, par conséquent, doivent se trouver éparses dans l’ensemble de son œuvre poétique. Des fables choisies par Lindblad, deux sont ici traduites (en plus de celle traduite au titre du recueil de 1752).
Olof von Dalin tirait le sujet de ces fables du même fonds que La Fontaine. Voyez notre introduction au billet de Gyllenborg pour quelques éclaircissements sur ce fonds commun des fabulistes européens. Sa tendance est cependant à retravailler les sujets de manière personnelle.
Dans le recueil de 1752, le titre des fables n’est autre que la maxime morale elle-même. Un tel choix contrevient sans doute au principe posé par Houdar de La Motte dans son Discours sur la fable de 1719 : « Selon cette idée d’instruction déguisée sous l’allégorie d’une action, la Fable a dû plaire en tout temps et en tout pays : elle a plu en effet, et j’en vois deux raisons bien naturelles : l’amour-propre est ménagé dans l’instruction (cette raison regarde du moins les fables adressées aux particuliers), et l’esprit est exercé par l’allégorie ; cette raison est absolument générale. Un ouvrage ne saurait être mieux recommandé auprès des hommes, que par ces deux titres. Ils n’aiment point les préceptes directs. Trop superbes pour s’accommoder de ces philosophes qui semblent commander ce qu’ils enseignent, ils veulent qu’on les instruise humblement, et ils ne se corrigeraient pas, s’ils croyaient que se corriger fût obéir ». Il faut croire que les Suédois du temps de Dalin n’avaient pas ce genre de délicatesse et que, pour eux, une fable pouvait être une instruction sans avoir à se déguiser (d’où le titre, chez Dalin, de fables « morales », sans doute trop brutal dans l’esprit d’un Houdar, à moins que cela ne s’excuse par le fait que les fables de Dalin ne seraient pas adressées aux « particuliers » mais au Dauphin, mais c’était le cas aussi des fables de La Fontaine).
*
Fables morales
(Sedelärande Fabler, 1752)
.
La prudence triomphe de la méchanceté (Försiktighet övervinner arghet)
[Comporte des éléments présents dans la fable de La Fontaine « Le coq et le renard ».]
Un vieux renard qui n’avait rien mangé,
fort chagrin, depuis huit jours
à cause de la vigilance des gens et des chiens,
pensa que certainement paierait
de mystifier un poulailler :
« Je connais ces pieuses petites gens,
coqs, poules et dindons,
pour qui j’ai grande affection :
il ne s’en trouve point parmi elles
qui ait inventé la poudre, j’en jurerais. »
Il dit à la corneille : « Ma sœur, écoute,
je connais le moyen de pourvoir à nos besoins,
et tu m’en remercieras plus tard :
va voir ces bons amis
et dis-leur que tu connais un gentilhomme
qui sait donner à sa langue
l’éloquence d’un Cicéron
et veut pour eux prononcer un discours
sur leurs mérites et leur grande renommée.
Sans aucun doute cela tentera
ceux qui sont sensibles à l’honneur. »
La corneille s’exécuta,
et nos volatiles répondirent :
« Oui, donnons-nous ce plaisir.
Béni soit le don de bien parler ! »
C’est ainsi que notre parleur put s’introduire,
habillé de façon à ne point éveiller la crainte,
prononçant de bons et sonores discours
dont plus d’une oie fut touchée.
Avisant alors un vieux coq,
il lui dit : « Noble vieillard, tu montres
que la flatterie n’a point prise sur toi,
car le monde entier loue tes vertus ;
viens et scellons contre mon sein
notre amitié par un baiser,
ce qui servira d’exemple aux autres. »
Mais le coq n’était point sot,
il perça ce voile ténébreux
et répondit : « Monsieur, veuillez accepter
qu’une personne de bien se joigne à nous :
le chien de garde sera notre témoin. »
Alors le renard : « Il me revient à l’esprit
que j’ai ce jour une affaire urgente.
Au revoir, à demain… aussi bien… »
Il s’en va : la volaille comprend
qu’une vérité d’expérience en peut être tirée,
et c’est que la prudence triomphe de la méchanceté.
*
La cupidité connaît une fin honteuse (Snålhet får ett skamligt slut)
Un pauvre lièvre fatigué de ses courses
à fuir les chiens et les fusils
se réjouit fort quand le soir fut venu
et qu’il put prendre du repos dans un hallier.
Mais un loup affamé l’aperçut,
qui n’avait que haine pour les lièvres
et voulut en faire son souper.
Jeannot se remit donc à courir,
ce fut une danse à travers les bois et les prés,
comme lorsque le roi des Grecs
en voulait jadis aux Asiates :
mais les lièvres ne sont point soldats,
il n’ont guère l’habitude de tenir leur ligne,
et Jeannot courait de tout cœur.
Le plus grand secours qu’il reçut, toutefois,
fut que le loup mit la patte dans un piège
qui le retint et le blessa :
il finit certes par se dégager avec un grand cri
mais le lièvre avait pris la poudre d’escampette,
tandis que le piège mordait toujours la patte du loup.
Il le traînait désormais partout où il allait
et décida d’assigner le lièvre en justice
comme la cause de ses maux.
Notre Jeannot présenta une contre-demande.
Le roi Lion monta sur son trône,
autour de lui se tenaient messires Ours, Tigre,
Lynx et autres, comme il se doit,
et le singe Capucin lut le jugement.
La cour, ayant entendu la cause,
prononça de façon très raisonnable
que le pauvre Jeannot était innocent de tout blâme ;
mais la cupidité, quant à elle, connaît une fin honteuse.
*
Un faux ami est pire qu’un ennemi déclaré (En falsk frän är värre än en uppenbar ovän)
Un lynx et deux renards avides,
vils gueux ! – ma plume tremble
quand je dois évoquer cette canaille –
ne cherchaient qu’à tuer, piller
et mener d’honnêtes créatures à leur perte.
Ils disaient que c’était leur vocation
de pratiquer sans cesse la cruauté ;
ils s’étaient ligués de nuit
pour écumer toute la contrée,
et résolurent un jour de s’emparer
d’une pauvre perdrix, laquelle, épuisée
par la poursuite, se lamenta hautement.
Une chouette dans son trou l’entendit
et l’appela : « Venez ici, venez,
je vous défendrai, ma belle dame ! »
Oui, pensa la perdrix, cet animal
est un oiseau – de ma nature :
nos habits se ressemblent,
elle veut certainement me sauver.
Elle vola donc jusqu’à son abri,
y pensant louer ses vertus.
Hélas ! comme elle s’était trompée !
Car par le bec et les serres de la mégère
elle fut si bien réduite en charpie
qu’elle s’en trouva fort mal
et cria : « Voisine de mon cœur,
je vous supplie de me laisser partir ! »
« Pauvre sotte ! répondit notre Xanthippe,
préfères-tu donc être livrée
aux violences d’un fatal ennemi ? »
« Certes, dit la perdrix, à présent
je ne comprends que trop bien cette vieille vérité,
que les faux amis sont pires
que les ennemis déclarés. »
Ndt. Le sentiment dangereux de trompeuse sécurité que donne un faux ami nous semble assez mal rendu par l’histoire telle que développée, à moins de comprendre, bien sûr, que la perdrix avait quelque chance d’échapper aux « vils gueux » sur le point de la dévorer.
*
Grande taille ni grande bêtise ne fait grand (Man är ej Stor genom kropp och dårskap)
L’écureuil au pied rapide
qui court de-ci de-là parmi les branches
et casse ses noix de belle manière,
célébra le mariage de son fils :
ce fut une fête des plus grandes,
la première de ce genre chez l’écureuil :
il invita tous les animaux
du meilleur ton,
cerfs, loutres et lapins.
Tout fut préparé avec le plus grand zèle,
on y mangea de bons morceaux,
on y but plus encore, des meilleurs vins,
achetés à crédit.
« Chers amis, dit l’hôte, j’ose espérer
que vous apprécierez
tout ce que ma maison peut offrir. »
Il les pria de prendre du bon temps :
« Ce serait une honte de boire moins
que les gens de la ville à côté. »
Certes, aucun gosier ne fut oublié,
mais la victoire revint à la carpe,
qui l’emporta sur plus d’un champion.
Un vieil ours dit alors : « Ma parole,
ne pourrais-je donner à cette carpe une leçon ? »
Il se mit à boire de façon si démesurée
que la tête lui tourna de tant de liquide,
sans qu’il sentît que sa panse allait craquer.
Une chance que dans son ivresse
il ne devint point querelleur ; il ne faisait que rire
et voulait embrasser tout animal à sa portée ;
c’est alors qu’une centaine d’invités
se lancèrent dans une contredanse,
rats, chats, lièvres, plies.
Quand ce fut le tour d’une belette de s’avancer,
l’ours lui dit : « Ah ! quel dommage
que tu sois si petite pour ma taille !
Tu serais sûrement mise en pièces
si je te prenais entre mes pattes :
ton insignifiance sied mal à ma présence. »
« Certes, seigneur, répondit la petite,
par la taille comme par la bêtise vous êtes grand. »
*
Il est fâcheux d’être mécontent de son sort (Olyckligt, att vara missnöjd med sin lott)
Il existe un oiseau sans ailes
qu’on appelle le casoar ;
par la taille c’est plutôt un grenadier,
mais il ne peut s’élever au-dessus du sol.
Cela lui causant de la peine,
il appela marâtre la Nature :
« Son pouvoir est tyrannique,
et je me retrouve dans toutes les bouches,
car voyez comme les autres oiseaux volent ;
l’un, comme un général,
persuade aisément toute la contrée
qu’il n’est point simple ver ni simple mite,
l’autre, comme un amiral,
défie les vagues les plus terribles,
mais moi je dois ramper à terre.
Certes, Dieu soit loué pour mes pattes,
grâce à elles je ne suis point lent,
aussi voudrais-je être compté parmi les terrestres.
Il adressa donc au roi Lion une supplique
afin que l’on voulût bien le considérer
de même nature que les quadrupèdes,
non comme appartenant à la république des oiseaux :
je souhaite, disait-il, formellement démontrer
qu’il m’est possible de courir deux ou trois milles
aussi rapide qu’une flèche,
et tous ceux qui le verront loueront ma vitesse.
Le roi Lion, juste et généreux,
examina la supplique en son conseil
et demanda qu’il courût pour examen :
il voulait voir comment il pourrait
faire que son corps réalisât sa volonté.
Comme on pense bien, l’oiseau bondit aussitôt
et courut comme l’éclair vers le but ;
mais, quand il fit la dernière foulée,
l’ours, qui venait de sortir de son sommeil,
sourit des louanges qu’il entendit ;
il demanda si notre pauvre oiseau
avait oublié deux pattes chez lui :
« Avec seulement deux, comment veux-tu
appartenir à ce groupe ? »
Le roi Lion trouva le mot bon.
Quand l’oiseau reçut le verdict,
une pie rit et lui dit :
« Mon frère, tu dois maintenant comprendre
qu’il faut être content de son sort. »
*
L’entêtement cause toujours du remords (Envishet gör alltid Ånger)
Un corbeau et une pie
formaient un couple heureux.
Ils eurent une fille unique :
un unique enfant est rarement haï,
l’amour de ses parents le gâte plutôt.
Ils ne furent pas sévères avec leur petite,
tant le père que la mère la cajolait,
on lui donnait tout ce qu’elle voulait.
Aussi devint-elle méchante,
arrogante, entêtée,
impertinente, capricieuse,
car on ne lui refusait jamais rien.
Elle ne se trouvait jamais assez bien parée,
se fit tailler des habits luxueux
de plumes de paon et de héron.
Quand il fut temps de se marier,
ce pour quoi sa maman s’employa,
elle laissa cent occasions passer
car elle ne trouvait personne à son goût :
le jeune coq était trop insignifiant,
n’ayant pas une suite pompeuse,
bel équipage et fier carrosse ;
le fils de la tourterelle était trop flegmatique,
pas assez pimpant et fringant ;
le jeune épervier ne chantait pas assez bien,
le vaillant faucon parut manquer de manières,
tous passèrent pour gens de peu.
Mais, chère enfant, demanda sa mère,
que veux-tu donc ?
J’aime le jeune hibou.
Un hibou ?… c’est ça :
que les noces aient lieu bientôt
car je n’accepterai aucun autre époux.
Il fut fait selon sa volonté.
Ceux que le destin lie ne peuvent être séparés.
C’était torride au commencement,
mais la page de l’amour fut vite tournée.
Chacun trouva bientôt que l’autre
était force plumes et peu d’intelligence,
pas de vertu, mince capacité,
aucun capital d’aucune sorte.
Ce n’était plus le temps de s’interroger,
de choisir parmi cinq cents prétendants.
Le résultat était là : la peine de notre sotte
devint très grande, elle devait suivre
son légitime époux dans son antre,
vivre dans des cavernes tout le jour
et ne trouver de plaisir que la nuit.
On raconte qu’elle maudissait son arrogance
et confiait aux autres : « Prenez exemple
de mon histoire, c’est à raison que l’on dit
que, dans le mariage comme en autre chose,
l’entêtement va au-devant du remords. »
*
Chercher vengeance de plus fort que soi a souvent une fin malheureuse (Villa hämnas på sin Överman, får gärna en ynklig ända)
Celui qui le peut, aime volontiers voyager :
un éléphant, comme beaucoup d’autres,
était curieux de voir l’Europe
et d’apprendre les mœurs de ses gens et bêtes,
non, toutefois, la façon dont ils prêtent serment
ou suivent des modes extravagantes,
mais comment on y pourvoit au bien des nations.
Notre éléphant, n’étant pas des plus légers,
se déplaçait avec quelque embarras,
mais aussi avec prudence, calme et dignité.
Un jour qu’il était dans la forêt,
il arriva cependant par accident
qu’il marcha sur la queue d’un renard.
Comme on pense, le renard se plaignit,
et sa femme accabla l’éléphant :
« Périsse, succombe, étouffe
ce grand troll, ayant infligé
un tel outrage à mon cher époux !
Cet imbécile ne voit que sa trompe
et n’a de considération pour personne. »
Le renard trouva que ce discours était juste.
Il appela : « Venez, mes fils et mes frères,
et tous les membres de ma tribu !
La bête qui ravage notre race
et m’a causé une honte éternelle
n’oubliera sûrement pas cette leçon :
venez, en rang et en avant !
nous allons abattre sa puissance. »
Notre éléphant, qui sentit bien
que quelque chose lui mordillait les pattes,
au début ne fit que se secouer doucement,
mais quand il sentit qu’on cherchait
à le blesser, par amertume et fureur,
et qu’on se pendait à ses pieds pour cela,
il se mit en colère et fit tournoyer ses défenses
si bien que renards volèrent comme poussière,
l’un jeté haut dans les airs,
un autre aux pieds foulé,
restant écrasé dans le sable,
un troisième tué sur une défense,
le sol fut recouvert de peaux de renard.
Un vieux goupil alors s’écria : « Arrête,
sieur éléphant ! cette conduite
est la plus grande tyrannie,
une barbarie africaine ! »
À quoi l’éléphant répondit :
« Mon ami, cela t’apprend
quelque chose de constant en ce monde,
qu’il est souvent une fin misérable
pour qui veut se venger de plus fort que soi. »
*
L’arrogance conduit à la chute (Högfärd går för fall)
Un jour qu’Iris resplendissait,
l’oiseau de Junon le considérant
avec beaucoup d’arrogance en son âme,
il en nourrit aussitôt mortelle jalousie.
Mais quand l’arc-en-ciel disparut,
comme il se pavana et ouvrit grand
sa roue, qu’il promena de droite et de gauche
pour faire voir sa pompe et ses beautés !
Que croit donc cette pauvre Iris,
disait-il dans son humeur altière,
elle qui ne dure qu’un instant
bien que le Soleil lui envoie ses rayons,
tandis que je brille par moi-même et tout le temps ;
en outre, elle n’est qu’un reflet
et non comme moi un corps plein de mérite,
avec beaux habits, belle chair, beaux membres.
Je vais apprendre à cette sotte
à vouloir comparer son éclat au mien !
Mes petits amis, qu’en pensez-vous ?
Oui, répondit le chœur des oiseaux,
ta beauté, par Jupiter !
ne saurait être surpassée :
Que peut une Iris en face de toi ?
Nous parlons sans ironie :
il faut qu’un paon pareil soit loué.
Mais, à ce moment, une martre
sortit de l’antre où elle guettait,
accoutumée à massacrer d’honnêtes oiseaux :
cette Amazone fut si féroce
qu’elle mit en pièces l’habit du paon,
atours, vie et sang et plumes,
et une lamentation monta vers les cieux.
Or à l’instant même notre Iris
fit reparaître sa pompe dans les nues :
c’était un avertissement et une consolation.
Une perruche, quand tout cela se produisit,
poussa de profonds soupirs
et dit : « Mes amis, nous voyons bien là
que toujours un honneur véritable
triomphe des blâmes de la jalousie :
chacun doit considérer son propre néant
et ne jamais mépriser l’éclat d’autrui,
car l’arrogance conduit souvent à la chute. »
*
Les enfantillages de l’âge mûr sont méprisables (En barnslig ålderdom är föraktlig)
Un vieux bouc présomptueux croyait être,
parce qu’il avait le menton fourni,
un vénérable vieillard.
Il regardait fort de travers,
avec grand mépris celles des bêtes
qui ne pouvaient se targuer d’une barbe.
Au singe il dit : « Pauvre marionnette,
tu es une bien misérable créature ;
puisque la nature te refuse une barbe,
à quelle autorité crois-tu prétendre ? »
Il répondit : « En effet, Dieu sait pourquoi
je n’ai point de barbe, c’est pitié ! »
Notre bouc était si respecté
que par tous les animaux ensemble
il fut choisi comme ambassadeur :
Le roi Lion, sis en d’autres parages,
avait convoqué des envoyés de ses États,
l’histoire ne dit pas pourquoi.
Sire Bouc reçut ses lettres de créance
et prépara son départ en grande pompe.
Il se hâta comme si sa vie en dépendait.
Il était si heureux de cette mission
qu’il chantait en cours de route,
et quand il fut à la cour
il commença son ambassade
par de grands sauts, une longue gambade.
Il était impossible de reconnaître
sa dignité d’ambassadeur dans ces façons.
Un lynx, couché là et qui regardait de biais,
dit : « Assez ! Qu’est ceci, je vous prie ?
Une vieille barbe aux façons de gamin ! »
Le mot courut dans toute la cour,
si bien que les animaux firent cercle
autour du bouc pour en sourire,
s’en gausser, siffler, ricaner, grimacer,
et le singe comme les autres,
bien qu’il fît partie de sa suite.
Notre vieux muscadin était fort chagriné
que l’on ne respectât plus sa barbe :
il aurait voulu tout casser
et courir tête première contre les murs.
Mais le singe lui dit : « Dans cet état,
monsieur, vous seriez fort blâmé.
N’oubliez donc pas cette vérité,
que ce n’est point par la barbe mais par la sagacité
qu’un gentilhomme se rend fameux. »
*
C’est en vain que la sottise prend soin de ses affaires (Fåfängt, att en tung dumhet befattar sig med sina saker)
Un jour, l’oiseau qu’on nomme autruche
rendit visite à son cousin :
c’était le sieur casoar.
Ils causèrent en toute familiarité :
« La Nature est un tyran,
dit l’un des deux oiseaux,
nous marchons comme le bétail
car aucun de nous deux ne peut voler.
Je crois que nous devrions nous rendre
ensemble d’Afrique en Europe,
où l’on dit que les choses ont bien avancé
en termes de mécanique, mesures et poids :
qui sait si quelque art nouveau,
en cette époque si savante,
ne nous procurerait pas des ailes comme aux autres :
n’attendons pas, cousin. – Oui, volontiers. »
Les deux aptères partirent donc
incognito, à la manière des grands,
pour la Russie, l’Allemagne et Paris,
mais ils ne trouvèrent aucune aide.
Un jour, cependant, ils rencontrèrent
les héritiers d’un certain vautour,
qui, après avoir enterré celui-ci,
avaient réuni ses instruments de vol,
un beau tas de plumes
qui avaient orné les ailes du mort.
Notre autruche en eut le cœur réjoui
et dit : « Bonnes gens, je vous en prie,
attachez ces plumes sur moi. »
Ce que l’on fit, avec adresse et célérité,
et les deux oiseaux parurent fort bien attifés,
car le cousin en avait aussi reçu sa part.
Trois vautours voulant leur jouer un tour
se mirent à les encourager
en criant gaîment : « Chers frères,
envolez-vous de cette terre basse
vers l’ouest, l’est, le sud et le nord. »
Mais l’autruche : « Bien gaillard qui le pourrait,
car j’ai beau, moi, haleter et m’échiner,
je ne parviens pas à quitter le sol :
non, cet équipement est trop peu de chose. »
« Dites plutôt, interjeta le doyen des vautours
qui ne voulait permettre cette honte,
que ton corps n’est pas si bien constitué.
C’est en vain, quelque espoir qu’on en ait,
que les corps paresseux, lourds et maladroits
cherchent à remplir correctement leur fonction. »
*
La plus grande pompe cache souvent la plus grande servitude (Största prakt döljer ofta största träldom)
Un chasseur au faucon
avait tant galopé comme un beau diable
qu’il se trouvait à la fin las comme un vieillard :
il se coucha donc pour dormir un peu,
laissant le faucon sur une souche.
Mais le pauvre oiseau n’eut point de repos
parce que, atourné comme il l’était
de pompons et d’un casque, doré, peint,
et l’habitude des petites gens étant
de s’ébahir, de se signer et de s’émerveiller,
quelques centaines d’oiseaux
vinrent admirer ses beaux atours.
Ils firent d’abord de petits compliments
pour rendre hommage à son bon goût,
puis poliment lui demandèrent
si ces habits venaient de Paris,
où ils furent confectionnés et à quel prix,
puis-je demander à Monsieur
où il les a trouvés ? Dans quelle boutique ?
Comment s’appelle le tailleur ? Il est bon.
Il y avait là un vieux et digne coq de bruyère
qui, bien que son habit fût noir,
posait le plus de questions,
car il était épris de certaine dame.
Ah ! répondit le faucon, poussant un soupir,
cet homme le sait sûrement mieux que moi
qui dort à côté, dans son attirail :
c’est lui qui commanda ces habits,
moi, je les ai payés, et cher,
puisque j’ai dû renoncer à ma liberté.
Comment ? dit le coq de bruyère, vous brillez
de velours, d’or et d’autres choses,
mais ne pouvez voler à votre guise ?
Ne pouvez-vous comme moi vous essorer librement ?
Qu’est-ce qui vous a placé sous un tel joug ?
Hélas ! ensorcelé par cette pompe,
dit le faucon, je me laissai subjuguer :
je suis certes beau, mais je ne suis pas libre.
Alors le coq de bruyère hocha la tête :
Je vois que sous la plus grande pompe
se cache la plus grande servitude.
*
La flatterie a une fin honteuse (Smickran står på slutet med skam)
Une guenon et une chatte,
chacune bête charmante en son genre,
et la perruche dans sa cage,
égayaient les gens
et donnaient grand plaisir à leur maître.
Mais la chatte était une Méduse perfide,
qui faisait la sucrée, souriant et flattant,
mais ne devait être crue pour rien au monde.
La mégère avait dans l’idée
de faire de la perruche son repas,
alors même qu’elles étaient amies.
Toute amitié, camaraderie, amour,
elle la salua, posant son museau
contre la cage en manière de caresse,
et dit : « Ma sœur et ma rose,
la jalousie même ne peut nier ton mérite,
jouons un peu ensemble :
toi qui plais le plus à notre maître,
tu m’apprendras les bonnes manières.
De plus, ta beauté est de telle sorte
qu’il convient de la regarder de près.
Approche, douce amie, ma chère ! »
La perruche était si sotte
qu’elle n’entendit point la malice de la chatte,
elle voulut s’approcher affectueusement
et lui faire de la place dans sa cage,
mais la guenon se mit à crier :
« Que faites-vous, madame Perruche, arrêtez !
Et toi, perfide Chatte sorcière
qui trahis ainsi ton maître
en s’apprêtant à dévorer son plus grand plaisir !
tu prétends, par des flatteries hypocrites,
cacher ta méchanceté, et tu crois
que l’on ne voit point tes griffes ?
Tu mérites une bonne punition, crois-moi. »
À cette réprimande, la chatte miaula
et se cacha honteusement dans un coin ;
et la perruche referma sa porte,
ayant bien reçu l’avertissement.
La flatterie, malgré son déguisement,
à la fin court à sa chute
et s’expose à la honte.
.
Œuvres choisies : Fables
(Valda skrifter: Fabler)
.
Les deux sources (De två källor)
Deux sources se disputèrent la primauté.
L’une coulait lentement,
l’autre grondait, crachait de l’écume
et dévalait la montagne à grand bruit.
« Adieu, mon bonne ! dit-elle, adieu !
Vous avez l’âme lourde et basse. »
La source silencieuse ayant rassemblé ses forces,
elle devint le plus grand lac ;
tandis que l’autre, qui retentissait épouvantablement,
commença de dépérir de fatigue.
Elle eut honte, voulut se cacher, et s’épancha,
pour finir, dans le sein de sa sœur.
*
Vouloir plaire à tout le monde (Den som vill behaga alla)
Ndt. Nous avons traduit lilja, lys, par hémérocalle, mot féminin comme dans l’original. L’hémérocalle ressemble au lys.
Dans un jardin une hémérocalle,
fraîche et blanche, sans défaut,
voulait de tout son cœur
paraître charmante à chacun.
À la fière lumière du soleil
elle resplendissait de beauté
et dans le doux sein de la nuit
répandait des baumes vivifiants.
Dès les premiers rayons de l’Aurore
elle se tenait aussitôt prête
et dans les souffles du vent d’ouest
donnait de gracieux saluts de la tête.
On aurait dit qu’elle s’inclinait doucement
pour chaque papillon, chaque abeille ;
oui, l’on eût dit que la moindre mouche
pouvait ici trouver le bonheur.
Puisque ce joyau de la terre
passait pour la couronne du pays,
elle plut à l’homme, bien sûr –
et se fana dans sa main.
Chercher à gagner les cœurs
est la preuve d’un bon naturel,
mais qui veut plaire à tout le monde
est une bien malheureuse créature !
Jet de dés : La poésie de Frans Gunnar Bengtsson
Le Suédois Frans Gunnar Bengtsson (1894-1954) est connu pour l’un des grands succès internationaux de la littérature de son pays, traduit en de nombreuses langues, le roman historique Orm le Rouge (Röde Orm), qui réunit deux volumes de 1941 et 1945 évoquant le temps des Vikings.
Sa biographie de Charles XII, parue en deux volumes en 1935 et 1936, est également très réputée en Suède. Parmi ses sources pour ce travail figure en bonne place l’Histoire de Charles XII de Voltaire.
C’est toutefois par un recueil de poèmes, Tärningkast (Jet de dés), que Bengtsson débuta sa carrière littéraire, en 1923. Ce recueil de facture classique est le seul volume de poésie qu’il ait publié. Les traductions qui suivent, pour la première fois en français, en sont tirées.
*
Jet de dés
(Tärningkast, 1923)
.
Rencontre rêvée (Drömt möte)
Était-ce illusion de mensongère Fortune
apparue en moi, un rêve à demi remémoré,
quand tes yeux m’attirèrent, gais et bruns,
et tes doux cheveux bouclaient sur ta joue ?
Ne nous sommes-nous rencontrés jadis, quand la Lune
fermait aimablement les yeux sur les jeux païens de l’amour,
au bord d’une mer onirique où les tritons soufflent dans des conques,
quand les notes de Pan emplissent le vent des vertes montagnes ?
J’étais un Argonaute ayant lâché sa rame,
toi, une vierge chalcidienne avec le pouvoir de charmer
depuis la plage des hommes de plus grande vertu que moi.
Vers toi, parmi les peupliers argentés, j’allai,
tandis qu’à l’orient lointain brillait le sillage de l’Argo,
quand naviguait Jason vers la toison d’or de Colchide.
*
La Vénus endormie (Den sovande Venus) [I-III : complet]
Tableau de Giorgione
I
Une nuit de brûlants tourments voluptueux t’a-t-elle conduite
sur une couche de fleurs à l’abri du soleil
pour reposer ta tendre joue contre ton bras
et défaire tes cheveux d’un blond cuivré mouillé ?
Comme un halo nacré autour des trésors de Golconde,
la lumière du jour enveloppe la splendeur de tes membres.
Aucun rêve ne va-t-il agiter le rythme de ton pouls
et t’éveiller ? Ce repos de midi durera-t-il ?
Ah ! dors. La végétation enclosant ton front
et ton bras courbé tel une vague contre le voile pourpre,
dors, ô déesse ! Ne rouvre pas tes yeux
qui, sans compassion, oppressent sous leur joug
les esclaves de ton pouvoir de reine,
tuent la paix et engendrent la haine entre les hommes !
II
Ils ne sont plus, les hommes que tu connus jadis,
sentinelles de ta beauté, tragédiens de ton royaume de roses.
Par l’herbe recouverts, ils sommeillent, comme des frères,
près de l’épée rouillée et de l’instrument rompu.
Ton cœur ne sait rien des souffrances que tu causas
à tes amants, qui sont morts. Le monde de tes rêves rougeoie
de processions d’éléphants arrivant du Sud
et de groupes de panthères de l’Orient des Baals.
Puis tu vois les schabraques flamboyantes,
la pompe royale, les tiares hautes comme des tours,
l’encens bleu et l’or en amphores bombées.
Sur des dos courbés tu marcheras nue
en oubliant le nom des enfants de l’écume,
parmi des étrangers qui invoquent Astaroth.
III
Soyez humbles, ô mortels ! Vous ne pouvez
élever ni sanctuaire ni place forte
pour le repos du cœur. Vos projets irrévocables
sont promptement vaincus par sa beauté.
L’adoration de tous les âges tourne autour d’elle,
tous les chants ont été composés à son éclat,
depuis que, pour l’odyssée du coquillage cyprien,
Poséidon porta la corne glauque à sa bouche.
Les hauts dieux qui habitaient l’Olympe
ont oublié le monde que voilaient les ombres du soir
et levé l’ancre vers des soleils plus jeunes.
Seule Vénus, la dormeuse, éternellement la même,
qui tue d’un sourire et cruellement embrasse,
connaît encore les prières que bégaient ses dévots.
*
Penthésilée (Penthesileia)
Ndt. La légende dit qu’Achille tomba amoureux de Penthésilée, reine des Amazones, au moment de la voir mourir du coup qu’il venait de lui porter à la bataille de Troie.
Immobile près de sa lance – comme si la Gorgone
l’avait atteint de l’indicible terreur
qui demeure derrière l’émeraude glacée de son regard –
se tient le fils de Pélée, incliné vers sa victime.
La terre chaude boit le sang, et la lune
répand ses rayons sur les traces de son amer exploit,
sur la cascade de cheveux d’où le casque est tombé
et le bouclier étendu tel un oreiller de bronze sous l’Amazone.
Pâle, le héros veille près de celle qu’a vaincue son épée,
la tueuse d’hommes, dont la forme, à présent inconsciente
et calme, à l’instant frémissait d’ardeur dans le feu du combat.
« Ô Aphrodite ! n’était-il, en un verdoyant pays,
une couche d’amour pour la combler d’autre façon
que le blême repos de la mort sur l’arène sanglante de Phrygie ! »
*
Les constellations (Stjärnbilderna)
Qui les a nommées ? Quand de gris prophètes,
en une cité recouverte à présent par les débris des siècles,
déchiffrèrent-ils les premier les énigmes du firmament
depuis la couronne briquetée des temples au pays d’Ur ?
En rêves sacrés virent-ils dans l’éther silencieux
les mythes rayonner d’un éclat sidéral
et, derrière les planètes errantes des sept sphères,
la procession des dieux aux maisons du zodiaque ?
Tout monument terrestre est devenu poussière sur la tombe
où repose le témoin des merveilles, avec sa baguette
dans une main desséchée contre la pourpre du manteau.
Mais elle reste claire, quand l’Hydre fend la mer
et que le Taureau mugit devant le glaive d’Orion,
la nuit de Chaldée pétrifiée dans son rêve.
*
Un chef viking (En Vikingahövding)
Au monastère d’Iona vint Olaf Kvaran, roi
de Dublin et de Northumbrie : « Non, moines,
ne craignez rien ! gris et courbé,
le roi ne porte plus le bouclier avec ses guerriers.
Il est las et transi, ne supporte plus qu’avec peine
les mailles de sa cotte, qui lui pèse dans sa marche.
Il veut rester ici – bien au chaud en écoutant
de bons chants et le récit de beaux miracles. »
– Notre maison est pure, ô roi. Seuls y résident
ceux qui honorent Dieu. Veux-tu descendre dans le fleuve
pour ton baptême et lustration, comme nous avons tous fait ?
– Je le veux, mon enfant ; ça ne me semble pas une bien grande épreuve.
– Alors tu seras à Dieu. – Bien. Je suis de la race d’Odin.
Ma route est sûre et, malgré Dieu, conduit aux portes du Valhalla. »
*
Le lion runique à Venise (Runelejonet i Venedig)
Ndt. Évocation de la statue dite « Lion du Pirée », qui se trouve depuis le dix-septième siècle à Venise. La statue comporte des inscriptions runiques, sans doute laissées par des Varègues au temps de la présence de ces Scandinaves dans l’empire byzantin.
Cette inscription rongée sur la pierre, d’un fier
exploit oublié dans les mers de l’est, est incomprise
où, autour de l’ancien siège des seigneurs de la mer,
la lagune s’émaille d’une blanche semaison d’étoiles.
Elle ne dit pas que les hautains messages du Doge
étaient portés de toutes parts quand l’éclat de Venise
était incomparable. Dans la majesté du marbre
ces écrits ont été gravés par des hommes de Svithiod.
Impuissante, la république de saint Marc dort.
Mais à ce calme où, faiblement, comme la musique des vagues
contre les gondoles, murmure encore son temps de gloire,
l’orage et le bruit des épées viennent depuis des royaumes disparus –
avec le nom du Hersir – « un bon laboureur de Viken,
qui voyagea loin, gagna de l’or, et mourut au combat ».
*
Marco Polo
De retour à Venise chez les siens,
à peine Sire Marco se rappelle-t-il
le nom des pères de la cité, et pour lui les clameurs
de la place publique ne sont qu’un bourdonnement d’abeilles.
Il parle des pays qu’il a vu resplendir, raconte
comment il y a construit des villes, gouverné une riche province
et voyagé comme un prince, avec une suite de mandarins,
ambassadeur de Kubilaï, khan de la Chine.
Sur la place on rit beaucoup : « Il est fou !
C’est un sacré moussaillon, rêveur et sot ! »
On l’applaudit : « Beau mensonge, Il Milione1 ! »
Sire Marco sourit : – Kubilaï pensait de même
quand je lui racontais l’Occident, parmi le vol des hérons,
le long des saules du Hwang Ho2 sous la lune du Cathay.
1 Il Milione : Titre italien du livre de Marco Polo. Selon certains, ce titre, « Le million », dérive justement d’un surnom donné à l’explorateur par les Italiens qui pensaient que ses récits étaient exagérés. Mais l’origine reste incertaine.
2 Hwang Ho : Le fleuve Jaune. Selon la graphie en usage aujourd’hui : Huang He.
*
Bartolommeo Colleoni
Statue par Verrocchio
Droit sur son cheval, sa lourde cuirasse
ne lui pesant guère, casque entaillé, profil d’aigle,
il éternise dans les sombres lignes du bronze
un génie de la guerre conduit par la tempête.
Comme le bélier détruit les murs dans sa course,
comme l’éclair fend même les rochers,
l’armée conjurée par le pouvoir de sa volonté
traversait, massive, douves, lances et flèches.
Fut-il le condottiere incomparable ?
Quels châteaux conquit-il, quelles frontières
jura-t-il de défendre en tant que commandant ?
N’est-ce pas l’âme de l’artiste qui, plus que lui,
força le bronze à refléter ce caractère de lion ? –
Verrocchio se vit lui-même. Son image est vraie.
*
Dans l’Allée des Tisserands (Vid Vävarnas Gränd)
Ndt. L’indication de lieu et de date à la fin du poème fait connaître qu’en son sens littéral le poème est une description de la Webergasse de Dresde à l’époque de Weimar.
With the sweet of the sins of old ages,
wilt thou satiate thy soul as of yore?
Too sweet is the rind, say the sages,
too bitter the core.
Swinburne : Dolores
Souillée, impure, se dissipe la lumière
de ce jour d’automne, en vapeur de cave.
Une grise moisissure paraît où suinte
la froide humidité sur la pierre des murs.
Un air mort, auquel se mêlent des relents d’ordures,
est l’haleine de la putréfaction, soufflée
vers tout ce qui vit et respire aujourd’hui
dans l’Allée des Tisserands.
Où sont-ils, les hommes qui tissaient
dans l’Allée des Tisserands ? Partis,
avec l’application que demandait leur travail
et le savoir-faire que leurs mains comprenaient.
Ils quittèrent l’ouvrage et la navette
quand le soir les libéra,
ils marchèrent en boitillant vers le soleil
et ne revinrent jamais.
Ils ont laissé leur place, les vieux,
à des hommes d’une autre guilde,
qui ne déposent rien dans les granges,
ne récoltent ni ne sèment ;
qui ne viennent ici que pour trouver
la volupté chaude, l’ivresse du désir
en la mer de feu dont les flammes crépitent
dans la maison du péché.
Ils cherchent le feu de la vie, qui tue.
Tous se tournent avec nostalgie
vers le flot de lumière rongeur qui coule
entre les miroirs, l’acier et le ciment,
où le plaisir, séduisant et nu,
est obéi, salué comme un dieu
parmi les parfums et la puanteur de cloaque
dans l’Allée des Tisserands.
Ici se nourrit l’appétit qui mord
comme le feu dans le tumulte du sang.
Ce sont les rites de l’Isis memphite
et le culte éphésien de Diane
que désirent les foules affamées,
dont la vie part en fumée
depuis que les furieux approchèrent
la première fois les genoux des déesses.
L’avidité qu’excite, qu’enflamme
le plaisir des instants d’ivresse,
n’est qu’un fleuve sur des plages désertes
et une tempête sur une côte inhabitée ;
car, ainsi que des fleurs rouges de tombeau,
les instincts poussent sur la chair pourrissante
des esclaves torturés du péché
dont l’âme est morte.
L’espoir qui cuirasse contre la souffrance,
la foi qui donne une force d’acier,
sont des mythes de mondes étrangers,
entendus dans une langue inconnue –
des contes dont la lecture est terminée,
de petits noms tirés d’une légende jaunie,
des reliques du passé, que l’on ne connaît plus
dans l’Allée des Tisserands.
Leur nostalgie ne sera pas libérée,
leurs appels ne prendront jamais fin
avant que soit détruite la dernière relique
et baisé l’ultime péché mortel ;
quand Isis pour les désirs des nuits du feu
aura relevé la gaze couvrant ses traits
et qu’ils regarderont muets dans les mystères
où réside le néant.
Mais ils ne savent pas encore
quand sonnera l’heure ; ils ferment les yeux
sur tout ce qui ne peut tenir dans l’instant
du vol vacillant des heures.
Et la forme recroquevillée qui rampa
dans ces haillons jusqu’au foyer de l’orgie
ne les trouble guère : elle criera
en vain pour leur attention.
Les fers dans lesquels l’humanité devra
marcher attachée vers le Ragnarök fuligineux,
deviennent ici des serpentins se tortillant
joyeusement parmi les pieds des danseurs.
Sont-ce là ceux qui reçurent le privilège
d’être, quand la terre se tord de douleur,
épargnés par la colère d’en haut,
dans l’Allée des Tisserands ?
Dansaient-ils quand la nuit était consumée
par une frémissante lamentation d’agonie
face à la grise hécatombe, attendue
comme offrande au dieu des armées –
quand Yahvé se mit en marche pour abattre
tous les premiers-nés, et que la moisson fut riche ?
Trouva-t-il les portes des pécheurs marquées
par un sang salvateur ?
Ils n’osent regarder derrière eux
de peur de voir leur moi assassiné.
Avec des visages pâlis par les veilles
provoquées par des jours de narcose et de néant,
ils accourent ici, où ils peuvent encore chercher
dans le fleuve dissolvant des nuits
un violon, un verre et une fille de joie,
un rire et un rêve.
Seront-ils conduits au jugement et condamnés
à poursuivre sans espoir, pour l’éternité,
les visions fuyantes et rêvées
du plaisir, qui n’est rien d’autre
que de l’air vide ? Ou l’étincelle brille-t-elle
qui réduira le péché en cendres
quand une averse du feu de Sodome éclatera
sur l’Allée des Tisserands ?
Dresde 1922
*
Ballade de mon cœur (En ballad om mitt hjärta)
J’ai dit à mon cœur : « Silence ! Tais-toi !
Que veux-tu donc ? Arrête de rêver !
Tu dormais si bien : comment as-tu pu gâcher
cette paix profonde sur la rivière crépusculeuse du repos ?
Qu’est-ce qui t’a réveillé ? Un rêve étrange en toi
a-t-il ensorcelé ton sang ? »
Mon cœur dit : « Ne parle pas de repos !
La foi de mon amour est plus que ton intelligence
et m’est plus chère
que le repos ;
je veux voler vers elle, vivre avec elle ! »
Je dis tristement : « Pauvre égaré !
Ta foi est fausse ; crois-moi, qui suis raisonnable.
Il n’est point pour toi de trèfle à récolter
dans le pays d’arc-en-ciel des beaux rêves d’amour.
Tu cours à des fantômes arrachés de toi.
Ah ! tout est vide de l’autre côté de l’horizon. »
Mon cœur dit seulement : « Ma seule consolation
se trouve dans son visage et sa voix.
Ce que le rêve a semé
va pousser, quand j’aurai atteint
sa bouche, sa joue et son sein. »
Je dis : « Ah ! combien de fois ne t’ai-je pas pressé
de détruire et d’ensevelir profondément
cette adoration égarée, impie qui dépose
des guirlandes d’offrande aux pieds d’une mortelle.
Car tu ne dois avoir d’autres dieux
que moi ! Ô mon cœur, change ! fais pénitence ! »
Mais mon cœur répondit : « J’ai dit bonne nuit
à la foi en Dieu. Ma foi se forme
de jeux et de chansons
et de la caresse de ses mains
et de la lumière de ses yeux et du rire de ses lèvres ! »
Je dis : « Cœur, laisse-moi chanter pour toi !
Peut-être, possédé par ton agitation, te calmera
le son des vieux rythmes si je te distrais
avec le rouge carnaval des cœurs d’antan.
Oublie-toi dans les chansons du passé
chantant les souffrances finies de ceux qui sont morts ! »
« Oui, dit mon cœur, chante les noms dont se paraient
les plus passionnément aimées de celles qui ne sont plus !
Tout le beau qui fut
est devenu poussière. Seuls les noms restent.
Et de chaque nom aimé, Elle renaît. »
Je dis : « Dis-moi, que peux-tu donner
de roses rouges ou de nobles bijoux –
de tout ce qu’un monarque de Judée fou d’amour
offrit pour lui faire sa cour à la Sulamite ?
Ô cœur aveugle, brise en éclats ton rêve
et souffre avec patience la pauvreté qui te fut impartie ! »
Mais le cœur dit seulement : « Mille fois
plus chère que les bijoux m’est la forme de mon rêve.
Si d’autres ont offert
nom, réputation, or, resplendissants –
moi, en me donnant moi-même, j’ai tout donné. »
Alors je me mis en colère et dis sèchement : « Assez !
Ça suffit ! Tu réclames depuis trop longtemps !
Je vais lui dire, sans rien dissimuler,
tout ce que tu as trahi.
Elle va entendre à quel point tu es, au fond,
incorrigible. Elle rira bien, alors ! »
Alors mon cœur frétilla : « Qu’attends-tu ?
Tu devrais déjà être à sa porte.
Oh ! quand elle sourit !
Mais ne tarde plus !
Dépêchons ! Allez ! Allez ! »
*
Avril (April)
Où te caches-tu, sylphe d’avril ? La main
du noroît t’a-t-elle frappé, la neige atteint ?
Dans la forêt où tu vaguais pieds nus,
restait-il encore de la glace rugueuse du côté sud
des congères grises ? As-tu été pris dans les filets
de jours durs au regard de givre bleu ?
Où quelques pâles rayons égarés tombent
sur le sol broussailleux – où la voix claire
de l’hirondelle des champs trémule –,
je peux imaginer que, caché dans l’ombre,
les bras pressés contre ta tendre poitrine,
dans une attente soumise tu souris vers le soleil.
Tu n’es pas resté avec tes sœurs dans le rond3,
dans une vallée de printemps ombreuse et bleue
où le givre ne reste jamais longtemps sur le sol
et la nuit glisse légère sur ses ailes.
De belles fleurs les parent ; à toi seul aucune ne fut donnée :
pour ton hardi départ, aucune récompense.
Ton jardin délicieux a-t-il été pillé par un ennemi ?
Quelqu’un de plus fort que toi disperse-t-il
l’haleine que tu soufflas sur les jeunes plants et les graines ?
Parviens-tu seulement, l’œil baigné de larmes et confondu,
à t’insinuer dans les halliers pour, de tes doigts minces,
des bourgeons glacés secouer la neige piquante comme des aiguilles ?
Tu souris pourtant, avec des yeux sans peur,
bien que les bourrasques te fouettent et la gelée t’atteigne.
Tu sais que tu seras bientôt dans une clairière
à la lumière caressante, les chevilles couvertes
d’herbe duveteuse, et que tu laisseras le vent sécher
les derniers reste d’humidité dans tes cheveux châtain.
Alors vivra le silence tout entier qui flotte
avec révérence autour de toi, seulement troublé par
le bruit des sabots rapides d’un chevreuil aux yeux brillants.
Tu te vois peut-être en songe rompre
un rameau de bouleau et passer sur tes lèvres
ses feuilles collantes, à demi écloses.
3 dans le rond : Allusion au rond ou cercle des fées, ces formations fongueuses circulaires des bois, supposées être les marques d’une danse de fées.
*
Ah ! si j’étais roi (Ack, om jag vore kung)
Ah ! si j’étais roi, oui,
et non un banal poète –
un véritable roi
avec bourse pleine
et logis à sept pièces,
j’irais ouvrir
la porte où tu te trouves.
Les ministres devraient attendre
en jouant au solitaire.
Et si j’avais un diadème d’or,
un vrai, parfait pour sa fonction,
un diadème magnifique
à la taille de ton front et de tes cheveux,
je sertirais ce diadème
de sept pierres précieuses
et te le donnerais, et personne
ne le porterait que toi.
Et si j’avais un royaume –
ni trop grand ni trop petit,
avec des douves et un mur,
de la végétation,
et un cadenas sur le portail –,
oui, si j’avais un tel royaume,
tu viendrais avec moi
et, le pont une fois traversé,
aussitôt je le démolirais.
Et si je connaissais la forêt
où Juin réside toujours,
nous irions tous les deux
là-bas sur la pointe des pieds,
avec de la rosée sur nos souliers.
Et si Juin nous disait :
« Vous ne pouvez rester ! » –
nous lui dirions gentiment : « Pardon,
c’est seulement nous ! »
Et si je connaissais une chanson,
légère comme un vol de papillon,
des rêves et des jeux
viendraient à toi toujours,
comme c’est coutume avec belles chansons.
Et si le chant apportait de la joie
dans tes yeux éclaircis,
il resterait toujours près de toi
dans la maison de verdure.
Et si j’avais un cœur
(Que dire du genre d’imbécile
qui n’apprend
ce qu’est l’amour que
dans les rimes d’un livre !),
mais si j’avais pourtant
un cœur fort et grand,
je n’hésiterais pas une seconde :
tu l’aurais tout entier.
*
Ode de novembre (Novemberode)
Si je pouvais te donner ce que mon désir
voudrait le plus offrir – tout ce qui, indiciblement,
a fui comme un nuage par le vent emporté –
tout ce qui d’une calme nuit de printemps et de la verdure d’été
fut trouvé le plus chaud et le plus prometteur :
si j’avais pu saisir le murmure des frondaisons et
la lumière du soir, dans leur flottement, et si le vent avait balayé
les lourdes odeurs de hallier le long de mon chemin,
alors j’aurais pu pénétrer où les ombres tressent
un cercle magique, et amasser des trésors
et les lier en chansons pour te les offrir.
Mais la verte splendeur de l’été s’est effacée
des arbres, et la terre est abandonnée
à la pluie âpre, à la morte semaille des feuilles ;
et tu es toi-même un mois de fleurs disparu,
accompli, clair comme le souvenir, et jamais atteint.
Forme vaporeuse, grise, l’année poursuit sa route,
serrant contre soi son châle glacé,
et frissonne impuissante dans sa fièvre.
La lumière qui caressait tes cheveux est éteinte,
mortes les feuillent qui brillaient près de ta joue,
et dur le vent auquel tu tendais les bras.
« Te comparerai-je à un jour d’été ? » –
Comme lui tu brillais, comme lui tu es passée ;
et le monde de mes rêves poussait riche et grand,
né du tremblement dans les pulsations du cœur,
sous cette clarté dans tes yeux.
À toi et à ce que tu m’as offert se mêlent
dans ma mémoire tout ce qui avait éclos et s’est fané,
toute image que tu aimais, toute chanson que tu écoutais ;
et quand en rêve je respire ta présence,
tu es un jour d’été tenant dans ses bras
le gaillet jaune, la menthe et le millepertuis.
Près d’une lente rivière aux couleurs de crépuscule,
tu écoutes les murmures depuis la rive luxuriante,
et de longues tiges s’inclinent vers ta main –
au-delà des frontières des noires forêts fatidiques,
au pays de tous les rêves non réalisés.
Là-bas, où les douleurs sont embrassées ensemble
et où, traversant les solitudes de l’âme, coule
un torrent printanier, jailli d’un sol libéré du gel –
j’ai marché. À présent sont étrangement silencieuses
les harpes pincées pour produire de beaux rêves,
et le cœur est lourd de paroles glacées.



