Tagged: Olof von Dalin
Fables d’Olof von Dalin
Olof von Dalin (1708-1763) fut chancelier de la cour de Suède et historiographe du royaume. Il a laissé une monumentale histoire de son pays, des origines à Charles XI, Svea Rikes Historia, ainsi qu’une abondante œuvre littéraire et poétique, dont des fables. Le présent billet fait suite à nos traductions de son compatriote le fabuliste Gustav Fredrik Gyllenborg (1731-1808) (ici).
Dalin était le précepteur du futur Gustav III et ses fables furent écrites ad usum Delphini. Dans ses Œuvres complètes, Samlade skrifter I-4: Poesi 1751-1752, se trouve le recueil Sedelärande Fabler (Fables morales) de 1752, comportant douze fables, intégralement traduites ci-dessous. Une édition d’œuvres choisies, Valda skrifter, de 1872, par Elis Wilhelm Lindblad, comporte une partie de fables (Fabler), de cinq textes, dont un seulement fait partie du recueil de 1752. Les fables de Dalin, par conséquent, doivent se trouver éparses dans l’ensemble de son œuvre poétique. Des fables choisies par Lindblad, deux sont ici traduites (en plus de celle traduite au titre du recueil de 1752).
Olof von Dalin tirait le sujet de ces fables du même fonds que La Fontaine. Voyez notre introduction au billet de Gyllenborg pour quelques éclaircissements sur ce fonds commun des fabulistes européens. Sa tendance est cependant à retravailler les sujets de manière personnelle.
Dans le recueil de 1752, le titre des fables n’est autre que la maxime morale elle-même. Un tel choix contrevient sans doute au principe posé par Houdar de La Motte dans son Discours sur la fable de 1719 : « Selon cette idée d’instruction déguisée sous l’allégorie d’une action, la Fable a dû plaire en tout temps et en tout pays : elle a plu en effet, et j’en vois deux raisons bien naturelles : l’amour-propre est ménagé dans l’instruction (cette raison regarde du moins les fables adressées aux particuliers), et l’esprit est exercé par l’allégorie ; cette raison est absolument générale. Un ouvrage ne saurait être mieux recommandé auprès des hommes, que par ces deux titres. Ils n’aiment point les préceptes directs. Trop superbes pour s’accommoder de ces philosophes qui semblent commander ce qu’ils enseignent, ils veulent qu’on les instruise humblement, et ils ne se corrigeraient pas, s’ils croyaient que se corriger fût obéir ». Il faut croire que les Suédois du temps de Dalin n’avaient pas ce genre de délicatesse et que, pour eux, une fable pouvait être une instruction sans avoir à se déguiser (d’où le titre, chez Dalin, de fables « morales », sans doute trop brutal dans l’esprit d’un Houdar, à moins que cela ne s’excuse par le fait que les fables de Dalin ne seraient pas adressées aux « particuliers » mais au Dauphin, mais c’était le cas aussi des fables de La Fontaine).
*
Fables morales
(Sedelärande Fabler, 1752)
.
La prudence triomphe de la méchanceté (Försiktighet övervinner arghet)
[Comporte des éléments présents dans la fable de La Fontaine « Le coq et le renard ».]
Un vieux renard qui n’avait rien mangé,
fort chagrin, depuis huit jours
à cause de la vigilance des gens et des chiens,
pensa que certainement paierait
de mystifier un poulailler :
« Je connais ces pieuses petites gens,
coqs, poules et dindons,
pour qui j’ai grande affection :
il ne s’en trouve point parmi elles
qui ait inventé la poudre, j’en jurerais. »
Il dit à la corneille : « Ma sœur, écoute,
je connais le moyen de pourvoir à nos besoins,
et tu m’en remercieras plus tard :
va voir ces bons amis
et dis-leur que tu connais un gentilhomme
qui sait donner à sa langue
l’éloquence d’un Cicéron
et veut pour eux prononcer un discours
sur leurs mérites et leur grande renommée.
Sans aucun doute cela tentera
ceux qui sont sensibles à l’honneur. »
La corneille s’exécuta,
et nos volatiles répondirent :
« Oui, donnons-nous ce plaisir.
Béni soit le don de bien parler ! »
C’est ainsi que notre parleur put s’introduire,
habillé de façon à ne point éveiller la crainte,
prononçant de bons et sonores discours
dont plus d’une oie fut touchée.
Avisant alors un vieux coq,
il lui dit : « Noble vieillard, tu montres
que la flatterie n’a point prise sur toi,
car le monde entier loue tes vertus ;
viens et scellons contre mon sein
notre amitié par un baiser,
ce qui servira d’exemple aux autres. »
Mais le coq n’était point sot,
il perça ce voile ténébreux
et répondit : « Monsieur, veuillez accepter
qu’une personne de bien se joigne à nous :
le chien de garde sera notre témoin. »
Alors le renard : « Il me revient à l’esprit
que j’ai ce jour une affaire urgente.
Au revoir, à demain… aussi bien… »
Il s’en va : la volaille comprend
qu’une vérité d’expérience en peut être tirée,
et c’est que la prudence triomphe de la méchanceté.
*
La cupidité connaît une fin honteuse (Snålhet får ett skamligt slut)
Un pauvre lièvre fatigué de ses courses
à fuir les chiens et les fusils
se réjouit fort quand le soir fut venu
et qu’il put prendre du repos dans un hallier.
Mais un loup affamé l’aperçut,
qui n’avait que haine pour les lièvres
et voulut en faire son souper.
Jeannot se remit donc à courir,
ce fut une danse à travers les bois et les prés,
comme lorsque le roi des Grecs
en voulait jadis aux Asiates :
mais les lièvres ne sont point soldats,
il n’ont guère l’habitude de tenir leur ligne,
et Jeannot courait de tout cœur.
Le plus grand secours qu’il reçut, toutefois,
fut que le loup mit la patte dans un piège
qui le retint et le blessa :
il finit certes par se dégager avec un grand cri
mais le lièvre avait pris la poudre d’escampette,
tandis que le piège mordait toujours la patte du loup.
Il le traînait désormais partout où il allait
et décida d’assigner le lièvre en justice
comme la cause de ses maux.
Notre Jeannot présenta une contre-demande.
Le roi Lion monta sur son trône,
autour de lui se tenaient messires Ours, Tigre,
Lynx et autres, comme il se doit,
et le singe Capucin lut le jugement.
La cour, ayant entendu la cause,
prononça de façon très raisonnable
que le pauvre Jeannot était innocent de tout blâme ;
mais la cupidité, quant à elle, connaît une fin honteuse.
*
Un faux ami est pire qu’un ennemi déclaré (En falsk frän är värre än en uppenbar ovän)
Un lynx et deux renards avides,
vils gueux ! – ma plume tremble
quand je dois évoquer cette canaille –
ne cherchaient qu’à tuer, piller
et mener d’honnêtes créatures à leur perte.
Ils disaient que c’était leur vocation
de pratiquer sans cesse la cruauté ;
ils s’étaient ligués de nuit
pour écumer toute la contrée,
et résolurent un jour de s’emparer
d’une pauvre perdrix, laquelle, épuisée
par la poursuite, se lamenta hautement.
Une chouette dans son trou l’entendit
et l’appela : « Venez ici, venez,
je vous défendrai, ma belle dame ! »
Oui, pensa la perdrix, cet animal
est un oiseau – de ma nature :
nos habits se ressemblent,
elle veut certainement me sauver.
Elle vola donc jusqu’à son abri,
y pensant louer ses vertus.
Hélas ! comme elle s’était trompée !
Car par le bec et les serres de la mégère
elle fut si bien réduite en charpie
qu’elle s’en trouva fort mal
et cria : « Voisine de mon cœur,
je vous supplie de me laisser partir ! »
« Pauvre sotte ! répondit notre Xanthippe,
préfères-tu donc être livrée
aux violences d’un fatal ennemi ? »
« Certes, dit la perdrix, à présent
je ne comprends que trop bien cette vieille vérité,
que les faux amis sont pires
que les ennemis déclarés. »
Ndt. Le sentiment dangereux de trompeuse sécurité que donne un faux ami nous semble assez mal rendu par l’histoire telle que développée, à moins de comprendre, bien sûr, que la perdrix avait quelque chance d’échapper aux « vils gueux » sur le point de la dévorer.
*
Grande taille ni grande bêtise ne fait grand (Man är ej Stor genom kropp och dårskap)
L’écureuil au pied rapide
qui court de-ci de-là parmi les branches
et casse ses noix de belle manière,
célébra le mariage de son fils :
ce fut une fête des plus grandes,
la première de ce genre chez l’écureuil :
il invita tous les animaux
du meilleur ton,
cerfs, loutres et lapins.
Tout fut préparé avec le plus grand zèle,
on y mangea de bons morceaux,
on y but plus encore, des meilleurs vins,
achetés à crédit.
« Chers amis, dit l’hôte, j’ose espérer
que vous apprécierez
tout ce que ma maison peut offrir. »
Il les pria de prendre du bon temps :
« Ce serait une honte de boire moins
que les gens de la ville à côté. »
Certes, aucun gosier ne fut oublié,
mais la victoire revint à la carpe,
qui l’emporta sur plus d’un champion.
Un vieil ours dit alors : « Ma parole,
ne pourrais-je donner à cette carpe une leçon ? »
Il se mit à boire de façon si démesurée
que la tête lui tourna de tant de liquide,
sans qu’il sentît que sa panse allait craquer.
Une chance que dans son ivresse
il ne devint point querelleur ; il ne faisait que rire
et voulait embrasser tout animal à sa portée ;
c’est alors qu’une centaine d’invités
se lancèrent dans une contredanse,
rats, chats, lièvres, plies.
Quand ce fut le tour d’une belette de s’avancer,
l’ours lui dit : « Ah ! quel dommage
que tu sois si petite pour ma taille !
Tu serais sûrement mise en pièces
si je te prenais entre mes pattes :
ton insignifiance sied mal à ma présence. »
« Certes, seigneur, répondit la petite,
par la taille comme par la bêtise vous êtes grand. »
*
Il est fâcheux d’être mécontent de son sort (Olyckligt, att vara missnöjd med sin lott)
Il existe un oiseau sans ailes
qu’on appelle le casoar ;
par la taille c’est plutôt un grenadier,
mais il ne peut s’élever au-dessus du sol.
Cela lui causant de la peine,
il appela marâtre la Nature :
« Son pouvoir est tyrannique,
et je me retrouve dans toutes les bouches,
car voyez comme les autres oiseaux volent ;
l’un, comme un général,
persuade aisément toute la contrée
qu’il n’est point simple ver ni simple mite,
l’autre, comme un amiral,
défie les vagues les plus terribles,
mais moi je dois ramper à terre.
Certes, Dieu soit loué pour mes pattes,
grâce à elles je ne suis point lent,
aussi voudrais-je être compté parmi les terrestres.
Il adressa donc au roi Lion une supplique
afin que l’on voulût bien le considérer
de même nature que les quadrupèdes,
non comme appartenant à la république des oiseaux :
je souhaite, disait-il, formellement démontrer
qu’il m’est possible de courir deux ou trois milles
aussi rapide qu’une flèche,
et tous ceux qui le verront loueront ma vitesse.
Le roi Lion, juste et généreux,
examina la supplique en son conseil
et demanda qu’il courût pour examen :
il voulait voir comment il pourrait
faire que son corps réalisât sa volonté.
Comme on pense bien, l’oiseau bondit aussitôt
et courut comme l’éclair vers le but ;
mais, quand il fit la dernière foulée,
l’ours, qui venait de sortir de son sommeil,
sourit des louanges qu’il entendit ;
il demanda si notre pauvre oiseau
avait oublié deux pattes chez lui :
« Avec seulement deux, comment veux-tu
appartenir à ce groupe ? »
Le roi Lion trouva le mot bon.
Quand l’oiseau reçut le verdict,
une pie rit et lui dit :
« Mon frère, tu dois maintenant comprendre
qu’il faut être content de son sort. »
*
L’entêtement cause toujours du remords (Envishet gör alltid Ånger)
Un corbeau et une pie
formaient un couple heureux.
Ils eurent une fille unique :
un unique enfant est rarement haï,
l’amour de ses parents le gâte plutôt.
Ils ne furent pas sévères avec leur petite,
tant le père que la mère la cajolait,
on lui donnait tout ce qu’elle voulait.
Aussi devint-elle méchante,
arrogante, entêtée,
impertinente, capricieuse,
car on ne lui refusait jamais rien.
Elle ne se trouvait jamais assez bien parée,
se fit tailler des habits luxueux
de plumes de paon et de héron.
Quand il fut temps de se marier,
ce pour quoi sa maman s’employa,
elle laissa cent occasions passer
car elle ne trouvait personne à son goût :
le jeune coq était trop insignifiant,
n’ayant pas une suite pompeuse,
bel équipage et fier carrosse ;
le fils de la tourterelle était trop flegmatique,
pas assez pimpant et fringant ;
le jeune épervier ne chantait pas assez bien,
le vaillant faucon parut manquer de manières,
tous passèrent pour gens de peu.
Mais, chère enfant, demanda sa mère,
que veux-tu donc ?
J’aime le jeune hibou.
Un hibou ?… c’est ça :
que les noces aient lieu bientôt
car je n’accepterai aucun autre époux.
Il fut fait selon sa volonté.
Ceux que le destin lie ne peuvent être séparés.
C’était torride au commencement,
mais la page de l’amour fut vite tournée.
Chacun trouva bientôt que l’autre
était force plumes et peu d’intelligence,
pas de vertu, mince capacité,
aucun capital d’aucune sorte.
Ce n’était plus le temps de s’interroger,
de choisir parmi cinq cents prétendants.
Le résultat était là : la peine de notre sotte
devint très grande, elle devait suivre
son légitime époux dans son antre,
vivre dans des cavernes tout le jour
et ne trouver de plaisir que la nuit.
On raconte qu’elle maudissait son arrogance
et confiait aux autres : « Prenez exemple
de mon histoire, c’est à raison que l’on dit
que, dans le mariage comme en autre chose,
l’entêtement va au-devant du remords. »
*
Chercher vengeance de plus fort que soi a souvent une fin malheureuse (Villa hämnas på sin Överman, får gärna en ynklig ända)
Celui qui le peut, aime volontiers voyager :
un éléphant, comme beaucoup d’autres,
était curieux de voir l’Europe
et d’apprendre les mœurs de ses gens et bêtes,
non, toutefois, la façon dont ils prêtent serment
ou suivent des modes extravagantes,
mais comment on y pourvoit au bien des nations.
Notre éléphant, n’étant pas des plus légers,
se déplaçait avec quelque embarras,
mais aussi avec prudence, calme et dignité.
Un jour qu’il était dans la forêt,
il arriva cependant par accident
qu’il marcha sur la queue d’un renard.
Comme on pense, le renard se plaignit,
et sa femme accabla l’éléphant :
« Périsse, succombe, étouffe
ce grand troll, ayant infligé
un tel outrage à mon cher époux !
Cet imbécile ne voit que sa trompe
et n’a de considération pour personne. »
Le renard trouva que ce discours était juste.
Il appela : « Venez, mes fils et mes frères,
et tous les membres de ma tribu !
La bête qui ravage notre race
et m’a causé une honte éternelle
n’oubliera sûrement pas cette leçon :
venez, en rang et en avant !
nous allons abattre sa puissance. »
Notre éléphant, qui sentit bien
que quelque chose lui mordillait les pattes,
au début ne fit que se secouer doucement,
mais quand il sentit qu’on cherchait
à le blesser, par amertume et fureur,
et qu’on se pendait à ses pieds pour cela,
il se mit en colère et fit tournoyer ses défenses
si bien que renards volèrent comme poussière,
l’un jeté haut dans les airs,
un autre aux pieds foulé,
restant écrasé dans le sable,
un troisième tué sur une défense,
le sol fut recouvert de peaux de renard.
Un vieux goupil alors s’écria : « Arrête,
sieur éléphant ! cette conduite
est la plus grande tyrannie,
une barbarie africaine ! »
À quoi l’éléphant répondit :
« Mon ami, cela t’apprend
quelque chose de constant en ce monde,
qu’il est souvent une fin misérable
pour qui veut se venger de plus fort que soi. »
*
L’arrogance conduit à la chute (Högfärd går för fall)
Un jour qu’Iris resplendissait,
l’oiseau de Junon le considérant
avec beaucoup d’arrogance en son âme,
il en nourrit aussitôt mortelle jalousie.
Mais quand l’arc-en-ciel disparut,
comme il se pavana et ouvrit grand
sa roue, qu’il promena de droite et de gauche
pour faire voir sa pompe et ses beautés !
Que croit donc cette pauvre Iris,
disait-il dans son humeur altière,
elle qui ne dure qu’un instant
bien que le Soleil lui envoie ses rayons,
tandis que je brille par moi-même et tout le temps ;
en outre, elle n’est qu’un reflet
et non comme moi un corps plein de mérite,
avec beaux habits, belle chair, beaux membres.
Je vais apprendre à cette sotte
à vouloir comparer son éclat au mien !
Mes petits amis, qu’en pensez-vous ?
Oui, répondit le chœur des oiseaux,
ta beauté, par Jupiter !
ne saurait être surpassée :
Que peut une Iris en face de toi ?
Nous parlons sans ironie :
il faut qu’un paon pareil soit loué.
Mais, à ce moment, une martre
sortit de l’antre où elle guettait,
accoutumée à massacrer d’honnêtes oiseaux :
cette Amazone fut si féroce
qu’elle mit en pièces l’habit du paon,
atours, vie et sang et plumes,
et une lamentation monta vers les cieux.
Or à l’instant même notre Iris
fit reparaître sa pompe dans les nues :
c’était un avertissement et une consolation.
Une perruche, quand tout cela se produisit,
poussa de profonds soupirs
et dit : « Mes amis, nous voyons bien là
que toujours un honneur véritable
triomphe des blâmes de la jalousie :
chacun doit considérer son propre néant
et ne jamais mépriser l’éclat d’autrui,
car l’arrogance conduit souvent à la chute. »
*
Les enfantillages de l’âge mûr sont méprisables (En barnslig ålderdom är föraktlig)
Un vieux bouc présomptueux croyait être,
parce qu’il avait le menton fourni,
un vénérable vieillard.
Il regardait fort de travers,
avec grand mépris celles des bêtes
qui ne pouvaient se targuer d’une barbe.
Au singe il dit : « Pauvre marionnette,
tu es une bien misérable créature ;
puisque la nature te refuse une barbe,
à quelle autorité crois-tu prétendre ? »
Il répondit : « En effet, Dieu sait pourquoi
je n’ai point de barbe, c’est pitié ! »
Notre bouc était si respecté
que par tous les animaux ensemble
il fut choisi comme ambassadeur :
Le roi Lion, sis en d’autres parages,
avait convoqué des envoyés de ses États,
l’histoire ne dit pas pourquoi.
Sire Bouc reçut ses lettres de créance
et prépara son départ en grande pompe.
Il se hâta comme si sa vie en dépendait.
Il était si heureux de cette mission
qu’il chantait en cours de route,
et quand il fut à la cour
il commença son ambassade
par de grands sauts, une longue gambade.
Il était impossible de reconnaître
sa dignité d’ambassadeur dans ces façons.
Un lynx, couché là et qui regardait de biais,
dit : « Assez ! Qu’est ceci, je vous prie ?
Une vieille barbe aux façons de gamin ! »
Le mot courut dans toute la cour,
si bien que les animaux firent cercle
autour du bouc pour en sourire,
s’en gausser, siffler, ricaner, grimacer,
et le singe comme les autres,
bien qu’il fît partie de sa suite.
Notre vieux muscadin était fort chagriné
que l’on ne respectât plus sa barbe :
il aurait voulu tout casser
et courir tête première contre les murs.
Mais le singe lui dit : « Dans cet état,
monsieur, vous seriez fort blâmé.
N’oubliez donc pas cette vérité,
que ce n’est point par la barbe mais par la sagacité
qu’un gentilhomme se rend fameux. »
*
C’est en vain que la sottise prend soin de ses affaires (Fåfängt, att en tung dumhet befattar sig med sina saker)
Un jour, l’oiseau qu’on nomme autruche
rendit visite à son cousin :
c’était le sieur casoar.
Ils causèrent en toute familiarité :
« La Nature est un tyran,
dit l’un des deux oiseaux,
nous marchons comme le bétail
car aucun de nous deux ne peut voler.
Je crois que nous devrions nous rendre
ensemble d’Afrique en Europe,
où l’on dit que les choses ont bien avancé
en termes de mécanique, mesures et poids :
qui sait si quelque art nouveau,
en cette époque si savante,
ne nous procurerait pas des ailes comme aux autres :
n’attendons pas, cousin. – Oui, volontiers. »
Les deux aptères partirent donc
incognito, à la manière des grands,
pour la Russie, l’Allemagne et Paris,
mais ils ne trouvèrent aucune aide.
Un jour, cependant, ils rencontrèrent
les héritiers d’un certain vautour,
qui, après avoir enterré celui-ci,
avaient réuni ses instruments de vol,
un beau tas de plumes
qui avaient orné les ailes du mort.
Notre autruche en eut le cœur réjoui
et dit : « Bonnes gens, je vous en prie,
attachez ces plumes sur moi. »
Ce que l’on fit, avec adresse et célérité,
et les deux oiseaux parurent fort bien attifés,
car le cousin en avait aussi reçu sa part.
Trois vautours voulant leur jouer un tour
se mirent à les encourager
en criant gaîment : « Chers frères,
envolez-vous de cette terre basse
vers l’ouest, l’est, le sud et le nord. »
Mais l’autruche : « Bien gaillard qui le pourrait,
car j’ai beau, moi, haleter et m’échiner,
je ne parviens pas à quitter le sol :
non, cet équipement est trop peu de chose. »
« Dites plutôt, interjeta le doyen des vautours
qui ne voulait permettre cette honte,
que ton corps n’est pas si bien constitué.
C’est en vain, quelque espoir qu’on en ait,
que les corps paresseux, lourds et maladroits
cherchent à remplir correctement leur fonction. »
*
La plus grande pompe cache souvent la plus grande servitude (Största prakt döljer ofta största träldom)
Un chasseur au faucon
avait tant galopé comme un beau diable
qu’il se trouvait à la fin las comme un vieillard :
il se coucha donc pour dormir un peu,
laissant le faucon sur une souche.
Mais le pauvre oiseau n’eut point de repos
parce que, atourné comme il l’était
de pompons et d’un casque, doré, peint,
et l’habitude des petites gens étant
de s’ébahir, de se signer et de s’émerveiller,
quelques centaines d’oiseaux
vinrent admirer ses beaux atours.
Ils firent d’abord de petits compliments
pour rendre hommage à son bon goût,
puis poliment lui demandèrent
si ces habits venaient de Paris,
où ils furent confectionnés et à quel prix,
puis-je demander à Monsieur
où il les a trouvés ? Dans quelle boutique ?
Comment s’appelle le tailleur ? Il est bon.
Il y avait là un vieux et digne coq de bruyère
qui, bien que son habit fût noir,
posait le plus de questions,
car il était épris de certaine dame.
Ah ! répondit le faucon, poussant un soupir,
cet homme le sait sûrement mieux que moi
qui dort à côté, dans son attirail :
c’est lui qui commanda ces habits,
moi, je les ai payés, et cher,
puisque j’ai dû renoncer à ma liberté.
Comment ? dit le coq de bruyère, vous brillez
de velours, d’or et d’autres choses,
mais ne pouvez voler à votre guise ?
Ne pouvez-vous comme moi vous essorer librement ?
Qu’est-ce qui vous a placé sous un tel joug ?
Hélas ! ensorcelé par cette pompe,
dit le faucon, je me laissai subjuguer :
je suis certes beau, mais je ne suis pas libre.
Alors le coq de bruyère hocha la tête :
Je vois que sous la plus grande pompe
se cache la plus grande servitude.
*
La flatterie a une fin honteuse (Smickran står på slutet med skam)
Une guenon et une chatte,
chacune bête charmante en son genre,
et la perruche dans sa cage,
égayaient les gens
et donnaient grand plaisir à leur maître.
Mais la chatte était une Méduse perfide,
qui faisait la sucrée, souriant et flattant,
mais ne devait être crue pour rien au monde.
La mégère avait dans l’idée
de faire de la perruche son repas,
alors même qu’elles étaient amies.
Toute amitié, camaraderie, amour,
elle la salua, posant son museau
contre la cage en manière de caresse,
et dit : « Ma sœur et ma rose,
la jalousie même ne peut nier ton mérite,
jouons un peu ensemble :
toi qui plais le plus à notre maître,
tu m’apprendras les bonnes manières.
De plus, ta beauté est de telle sorte
qu’il convient de la regarder de près.
Approche, douce amie, ma chère ! »
La perruche était si sotte
qu’elle n’entendit point la malice de la chatte,
elle voulut s’approcher affectueusement
et lui faire de la place dans sa cage,
mais la guenon se mit à crier :
« Que faites-vous, madame Perruche, arrêtez !
Et toi, perfide Chatte sorcière
qui trahis ainsi ton maître
en s’apprêtant à dévorer son plus grand plaisir !
tu prétends, par des flatteries hypocrites,
cacher ta méchanceté, et tu crois
que l’on ne voit point tes griffes ?
Tu mérites une bonne punition, crois-moi. »
À cette réprimande, la chatte miaula
et se cacha honteusement dans un coin ;
et la perruche referma sa porte,
ayant bien reçu l’avertissement.
La flatterie, malgré son déguisement,
à la fin court à sa chute
et s’expose à la honte.
.
Œuvres choisies : Fables
(Valda skrifter: Fabler)
.
Les deux sources (De två källor)
Deux sources se disputèrent la primauté.
L’une coulait lentement,
l’autre grondait, crachait de l’écume
et dévalait la montagne à grand bruit.
« Adieu, mon bonne ! dit-elle, adieu !
Vous avez l’âme lourde et basse. »
La source silencieuse ayant rassemblé ses forces,
elle devint le plus grand lac ;
tandis que l’autre, qui retentissait épouvantablement,
commença de dépérir de fatigue.
Elle eut honte, voulut se cacher, et s’épancha,
pour finir, dans le sein de sa sœur.
*
Vouloir plaire à tout le monde (Den som vill behaga alla)
Ndt. Nous avons traduit lilja, lys, par hémérocalle, mot féminin comme dans l’original. L’hémérocalle ressemble au lys.
Dans un jardin une hémérocalle,
fraîche et blanche, sans défaut,
voulait de tout son cœur
paraître charmante à chacun.
À la fière lumière du soleil
elle resplendissait de beauté
et dans le doux sein de la nuit
répandait des baumes vivifiants.
Dès les premiers rayons de l’Aurore
elle se tenait aussitôt prête
et dans les souffles du vent d’ouest
donnait de gracieux saluts de la tête.
On aurait dit qu’elle s’inclinait doucement
pour chaque papillon, chaque abeille ;
oui, l’on eût dit que la moindre mouche
pouvait ici trouver le bonheur.
Puisque ce joyau de la terre
passait pour la couronne du pays,
elle plut à l’homme, bien sûr –
et se fana dans sa main.
Chercher à gagner les cœurs
est la preuve d’un bon naturel,
mais qui veut plaire à tout le monde
est une bien malheureuse créature !

