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Jet de dés : La poésie de Frans Gunnar Bengtsson
Le Suédois Frans Gunnar Bengtsson (1894-1954) est connu pour l’un des grands succès internationaux de la littérature de son pays, traduit en de nombreuses langues, le roman historique Orm le Rouge (Röde Orm), qui réunit deux volumes de 1941 et 1945 évoquant le temps des Vikings.
Sa biographie de Charles XII, parue en deux volumes en 1935 et 1936, est également très réputée en Suède. Parmi ses sources pour ce travail figure en bonne place l’Histoire de Charles XII de Voltaire.
C’est toutefois par un recueil de poèmes, Tärningkast (Jet de dés), que Bengtsson débuta sa carrière littéraire, en 1923. Ce recueil de facture classique est le seul volume de poésie qu’il ait publié. Les traductions qui suivent, pour la première fois en français, en sont tirées.
*
Jet de dés
(Tärningkast, 1923)
.
Rencontre rêvée (Drömt möte)
Était-ce illusion de mensongère Fortune
apparue en moi, un rêve à demi remémoré,
quand tes yeux m’attirèrent, gais et bruns,
et tes doux cheveux bouclaient sur ta joue ?
Ne nous sommes-nous rencontrés jadis, quand la Lune
fermait aimablement les yeux sur les jeux païens de l’amour,
au bord d’une mer onirique où les tritons soufflent dans des conques,
quand les notes de Pan emplissent le vent des vertes montagnes ?
J’étais un Argonaute ayant lâché sa rame,
toi, une vierge chalcidienne avec le pouvoir de charmer
depuis la plage des hommes de plus grande vertu que moi.
Vers toi, parmi les peupliers argentés, j’allai,
tandis qu’à l’orient lointain brillait le sillage de l’Argo,
quand navigua Jason vers la toison d’or de Colchide.
*
La Vénus endormie (Den sovande Venus) [I-III : complet]
Tableau de Giorgione
I
Une nuit de brûlants tourments voluptueux t’a-t-elle conduite
sur une couche de fleurs à l’abri du soleil
pour reposer ta tendre joue contre ton bras
et défaire tes cheveux d’un blond cuivré mouillé ?
Comme un halo nacré autour des trésors de Golconde,
la lumière du jour enveloppe la splendeur de tes membres.
Aucun rêve ne va-t-il agiter le rythme de ton pouls
et t’éveiller ? Ce repos de midi durera-t-il ?
Ah ! dors. La végétation enclosant ton front
et ton bras courbé tel une vague contre le voile pourpre,
dors, ô déesse ! Ne rouvre pas tes yeux
qui, sans compassion, oppressent sous leur joug
les esclaves de ton pouvoir de reine,
tuent la paix et engendrent la haine entre les hommes !
II
Ils ne sont plus, les hommes que tu connus jadis,
sentinelles de ta beauté, tragédiens de ton royaume de roses.
Par l’herbe recouverts, ils sommeillent, comme des frères,
près de l’épée rouillée et de l’instrument rompu.
Ton cœur ne sait rien des souffrances que tu causas
à tes amants, qui sont morts. Le monde de tes rêves rougeoie
de processions d’éléphants arrivant du Sud
et de groupes de panthères de l’Orient des Baals.
Puis tu vois les schabraques flamboyantes,
la pompe royale, les tiares hautes comme des tours,
l’encens bleu et l’or en amphores bombées.
Sur des dos courbés tu marcheras nue
en oubliant le nom des enfants de l’écume,
parmi des étrangers qui invoquent Astaroth.
III
Soyez humbles, ô mortels ! Vous ne pouvez
élever ni sanctuaire ni place forte
pour le repos du cœur. Vos projets irrévocables
sont promptement vaincus par sa beauté.
L’adoration de tous les âges tourne autour d’elle,
tous les chants ont été composés à son éclat,
depuis que, pour l’odyssée du coquillage cyprien,
Poséidon porta la corne glauque à sa bouche.
Les hauts dieux qui habitaient l’Olympe
ont oublié le monde que voilaient les ombres du soir
et levé l’ancre vers des soleils plus jeunes.
Seule Vénus, la dormeuse, éternellement la même,
qui tue d’un sourire et cruellement embrasse,
connaît encore les prières que bégaient ses dévots.
*
Penthésilée (Penthesileia)
Ndt. La légende dit qu’Achille tomba amoureux de Penthésilée, reine des Amazones, au moment de la voir mourir du coup qu’il venait de lui porter à la bataille de Troie.
Immobile près de sa lance – comme si la Gorgone
l’avait atteint de l’indicible terreur
qui demeure derrière l’émeraude glacée de son regard –
se tient le fils de Pélée, incliné vers sa victime.
La terre chaude boit le sang, et la lune
répand ses rayons sur les traces de son amer exploit,
sur la cascade de cheveux d’où le casque est tombé
et le bouclier étendu tel un oreiller de bronze sous l’Amazone.
Pâle, le héros veille près de celle qu’a vaincue son épée,
la tueuse d’hommes, dont la forme, à présent inconsciente
et calme, à l’instant frémissait d’ardeur dans le feu du combat.
« Ô Aphrodite ! n’était-il, en un verdoyant pays,
une couche d’amour pour la combler d’autre façon
que le blême repos de la mort sur l’arène sanglante de Phrygie ! »
*
Les constellations (Stjärnbilderna)
Qui les a nommées ? Quand de gris prophètes,
en une cité recouverte à présent par les débris des siècles,
déchiffrèrent-ils les premier les énigmes du firmament
depuis la couronne briquetée des temples au pays d’Ur ?
En rêves sacrés virent-ils dans l’éther silencieux
les mythes rayonner d’un éclat sidéral
et, derrière les planètes errantes des sept sphères,
la procession des dieux aux maisons du zodiaque ?
Tout monument terrestre est devenu poussière sur la tombe
où repose le témoin des merveilles, avec sa baguette
dans une main desséchée contre la pourpre du manteau.
Mais elle reste claire, quand l’Hydre fend la mer
et que le Taureau mugit devant le glaive d’Orion,
la nuit de Chaldée pétrifiée dans son rêve.
*
Un chef viking (En Vikingahövding)
Au monastère d’Iona vint Olaf Kvaran, roi
de Dublin et de Northumbrie : « Non, moines,
ne craignez rien ! gris et courbé,
le roi ne porte plus le bouclier avec ses guerriers.
Il est las et transi, ne supporte plus qu’avec peine
les mailles de sa cotte, qui lui pèse dans sa marche.
Il veut rester ici – bien au chaud en écoutant
de bons chants et le récit de beaux miracles. »
– Notre maison est pure, ô roi. Seuls y résident
ceux qui honorent Dieu. Veux-tu descendre dans le fleuve
pour ton baptême et lustration, comme nous avons tous fait ?
– Je le veux, mon enfant ; cela ne semble pas une bien grande épreuve.
– Alors tu seras à Dieu. – Bien. Je suis de la race d’Odin.
Ma route est sûre et, malgré Dieu, conduit aux portes du Valhalla. »
*
Le lion runique de Venise (Runelejonet i Venedig)
Ndt. Évocation de la statue dite « Lion du Pirée », qui se trouve depuis le dix-septième siècle à Venise. La statue comporte des inscriptions runiques, sans doute laissées par des Varègues au temps de la présence de ces Scandinaves dans l’empire byzantin.
Cette inscription rongée sur la pierre, d’un fier
exploit oublié dans les mers de l’est, est incomprise
où, autour de l’ancien siège des seigneurs de la mer,
la lagune s’émaille d’une blanche semaison d’étoiles.
Elle ne dit pas que les hautains messages du Doge
étaient portés de toutes parts quand l’éclat de Venise
était incomparable. Dans la majesté du marbre
ces écrits ont été gravés par des hommes de Svithiod.
Impuissante, la république de saint Marc dort.
Mais à ce calme où, faiblement, comme la musique des vagues
contre les gondoles, murmure encore son temps de gloire,
l’orage et le bruit des épées viennent depuis des royaumes disparus –
avec le nom du Hersir – « un bon laboureur de Viken,
qui voyagea loin, gagna de l’or, et mourut au combat ».
*
Marco Polo
De retour à Venise chez les siens,
à peine Sire Marco se rappelle-t-il
le nom des pères de la cité, et pour lui les clameurs
de la place publique ne sont qu’un bourdonnement d’abeilles.
Il parle des pays qu’il a vu resplendir, raconte
comment il y a construit des villes, gouverné une riche province
et voyagé comme un prince, avec une suite de mandarins,
ambassadeur de Kubilaï, khan de la Chine.
Sur la place on rit beaucoup : « Il est fou !
C’est un sacré moussaillon, rêveur et sot ! »
On l’applaudit : « Beau mensonge, Il Milione1 ! »
Sire Marco sourit : – Kubilaï pensait de même
quand je lui racontais l’Occident, parmi le vol des hérons,
le long des saules du Hwang Ho2 sous la lune du Cathay.
1 Il Milione : Titre italien du livre de Marco Polo. Selon certains, ce titre, « Le million », dérive justement d’un surnom donné à l’explorateur par les Italiens qui pensaient que ses récits étaient exagérés. Mais l’origine reste incertaine.
2 Hwang Ho : Le fleuve Jaune. Selon la graphie en usage aujourd’hui : Huang He.
*
Bartolommeo Colleoni
Statue par Verrocchio
Droit sur son cheval, sa lourde cuirasse
ne lui pesant guère, casque entaillé, profil d’aigle,
il éternise dans les sombres lignes du bronze
un génie de la guerre conduit par la tempête.
Comme le bélier détruit les murs dans sa course,
comme l’éclair fend même les rochers,
l’armée conjurée par le pouvoir de sa volonté
traversait, massive, douves, lances et flèches.
Fut-il le condottiere incomparable ?
Quels châteaux conquit-il, quelles frontières
jura-t-il de défendre en tant que commandant ?
N’est-ce pas l’âme de l’artiste qui, plus que lui,
força le bronze à refléter ce caractère de lion ? –
Verrocchio se vit lui-même. Son image est vraie.
*
Dans l’Allée des Tisserands (Vid Vävarnas Gränd)
Ndt. L’indication de lieu et de date à la fin du poème fait connaître qu’en son sens littéral le poème est une description de la Webergasse de Dresde à l’époque de Weimar.
With the sweet of the sins of old ages,
wilt thou satiate thy soul as of yore?
Too sweet is the rind, say the sages,
too bitter the core.
Swinburne : Dolores
Souillée, impure, se dissipe la lumière
de ce jour d’automne, en vapeur de cave.
Une grise moisissure paraît où suinte
la froide humidité sur la pierre des murs.
Un air mort, auquel se mêlent des relents d’ordures,
est l’haleine de la putréfaction, soufflée
vers tout ce qui vit et respire aujourd’hui
dans l’Allée des Tisserands.
Où sont-ils, les hommes qui tissaient
dans l’Allée des Tisserands ? Partis,
avec l’application que demandait leur travail
et le savoir-faire que leurs mains comprenaient.
Ils quittèrent l’ouvrage et la navette
quand le soir les libéra,
ils marchèrent en boitillant vers le soleil
et ne revinrent jamais.
Ils ont laissé leur place, les vieux,
à des hommes d’une autre guilde,
qui ne déposent rien dans les granges,
ne récoltent ni ne sèment ;
qui ne viennent ici que pour trouver
la volupté chaude, l’ivresse du désir
en la mer de feu dont les flammes crépitent
dans la maison du péché.
Ils cherchent le feu de la vie, qui tue.
Tous se tournent avec nostalgie
vers le flot de lumière rongeur qui coule
entre les miroirs, l’acier et le ciment,
où le plaisir, séduisant et nu,
est obéi, salué comme un dieu
parmi les parfums et la puanteur de cloaque
dans l’Allée des Tisserands.
Ici se nourrit l’appétit qui mord
comme le feu dans le tumulte du sang.
Ce sont les rites de l’Isis memphite
et le culte éphésien de Diane
que désirent les foules affamées,
dont la vie part en fumée
depuis que les furieux approchèrent
la première fois les genoux des déesses.
L’avidité qu’excite, qu’enflamme
le plaisir des instants d’ivresse,
n’est qu’un fleuve sur des plages désertes
et une tempête sur une côte inhabitée ;
car, ainsi que des fleurs rouges de tombeau,
les instincts poussent sur la chair pourrissante
des esclaves torturés du péché
dont l’âme est morte.
L’espoir qui cuirasse contre la souffrance,
la foi qui donne une force d’acier,
sont des mythes de mondes étrangers,
entendus dans une langue inconnue –
des contes dont la lecture est terminée,
de petits noms tirés d’une légende jaunie,
des reliques du passé, que l’on ne connaît plus
dans l’Allée des Tisserands.
Leur nostalgie ne sera pas libérée,
leurs appels ne prendront jamais fin
avant que soit détruite la dernière relique
et baisé l’ultime péché mortel ;
quand Isis pour les désirs des nuits du feu
aura relevé la gaze couvrant ses traits
et qu’ils regarderont muets dans les mystères
où réside le néant.
Mais ils ne savent pas encore
quand sonnera l’heure ; ils ferment les yeux
sur tout ce qui ne peut tenir dans l’instant
du vol vacillant des heures.
Et la forme recroquevillée qui rampa
dans ces haillons jusqu’au foyer de l’orgie
ne les trouble guère : elle criera
en vain pour leur attention.
Les fers dans lesquels l’humanité devra
marcher attachée vers le Ragnarök fuligineux,
deviennent ici des serpentins se tortillant
joyeusement parmi les pieds des danseurs.
Sont-ce là ceux qui reçurent le privilège
d’être, quand la terre se tord de douleur,
épargnés par la colère d’en haut,
dans l’Allée des Tisserands ?
Dansaient-ils quand la nuit était consumée
par une frémissante lamentation d’agonie
face à la grise hécatombe, attendue
comme offrande au dieu des armées –
quand Yahvé se mit en marche pour abattre
tous les premiers-nés, et que la moisson fut riche ?
Trouva-t-il les portes des pécheurs marquées
par un sang salvateur ?
Ils n’osent regarder derrière eux
de peur de voir leur moi assassiné.
Avec des visages pâlis par les veilles
provoquées par des jours de narcose et de néant,
ils accourent ici, où ils peuvent encore chercher
dans le fleuve dissolvant des nuits
un archet, un verre et une fille de joie,
un rire et un rêve.
Seront-ils conduits au jugement et condamnés
à poursuivre sans espoir, pour l’éternité,
les visions fuyantes et rêvées
du plaisir, qui n’est rien d’autre
que de l’air vide ? Ou l’étincelle brille-t-elle
qui réduira le péché en cendres
quand une averse du feu de Sodome éclatera
sur l’Allée des Tisserands ?
Dresde 1922
*
Ballade de mon cœur (En ballad om mitt hjärta)
J’ai dit à mon cœur : « Silence ! Tais-toi !
Que veux-tu donc ? Arrête de rêver !
Tu dormais si bien : comment as-tu pu gâcher
cette paix profonde sur la rivière crépusculeuse du repos ?
Qu’est-ce qui t’a réveillé ? Un rêve étrange en toi
a-t-il ensorcelé ton sang ? »
Mon cœur dit : « Ne parle pas de repos !
La foi de mon amour est plus que ton intelligence
et m’est plus chère
que le repos ;
je veux voler vers elle, vivre avec elle ! »
Je dis tristement : « Pauvre égaré !
Ta foi est fausse ; crois-moi, qui suis raisonnable.
Il n’est point pour toi de trèfle à récolter
dans le pays d’arc-en-ciel des beaux rêves d’amour.
Tu cours à des fantômes arrachés de toi.
Ah ! tout est vide de l’autre côté de l’horizon. »
Mon cœur dit seulement : « Ma seule consolation
se trouve dans son visage et sa voix.
Ce que le rêve a semé
va pousser, quand j’aurai atteint
sa bouche, sa joue et son sein. »
Je dis : « Ah ! combien de fois ne t’ai-je pas pressé
de détruire et d’ensevelir profondément
cette adoration égarée, impie qui dépose
des guirlandes d’offrande aux pieds d’une mortelle.
Car tu ne dois avoir d’autres dieux
que moi ! Ô mon cœur, change ! fais pénitence ! »
Mais mon cœur répondit : « J’ai dit bonne nuit
à la foi en Dieu. Ma foi se forme
de jeux et de chansons
et de la caresse de ses mains
et de la lumière de ses yeux et du rire de ses lèvres ! »
Je dis : « Cœur, laisse-moi chanter pour toi !
Peut-être, possédé par ton agitation, te calmera
le son des vieux rythmes si je te distrais
avec le rouge carnaval des cœurs d’antan.
Oublie-toi dans les chansons du passé
chantant les souffrances finies de ceux qui sont morts ! »
« Oui, dit mon cœur, chante les noms dont se paraient
les plus passionnément aimées de celles qui ne sont plus !
Tout le beau qui fut
est devenu poussière. Seuls les noms restent.
Et de chaque nom aimé, Elle renaît. »
Je dis : « Dis-moi, que peux-tu donner
de roses rouges ou de nobles bijoux –
de tout ce qu’un monarque de Judée fou d’amour
offrit pour lui faire sa cour à la Sulamite ?
Ô cœur aveugle, brise en éclats ton rêve
et souffre avec patience la pauvreté qui te fut impartie ! »
Mais le cœur dit seulement : « Mille fois
plus chère que les bijoux m’est la forme de mon rêve.
Si d’autres ont offert
nom, réputation, or, resplendissants –
moi, en me donnant moi-même, j’ai tout donné. »
Alors je me mis en colère et dis sèchement : « Assez !
Ça suffit ! Tu réclames depuis trop longtemps !
Je vais lui dire, sans rien dissimuler,
tout ce que tu as trahi.
Elle va entendre à quel point tu es, au fond,
incorrigible. Elle rira bien, alors ! »
Alors mon cœur frétilla : « Qu’attends-tu ?
Tu devrais déjà être à sa porte.
Oh ! quand elle sourit !
Mais ne tarde plus !
Dépêchons ! Allez ! Allez ! »
*
Avril (April)
Où te caches-tu, sylphe d’avril ? La main
du noroît t’a-t-elle frappé, la neige atteint ?
Dans la forêt où tu vaguais pieds nus,
restait-il encore de la glace rugueuse du côté sud
des congères grises ? As-tu été pris dans les filets
de jours durs au regard de givre bleu ?
Où quelques pâles rayons égarés tombent
sur le sol broussailleux – où la voix claire
de l’hirondelle des champs trémule –,
je peux imaginer que, caché dans l’ombre,
les bras pressés contre ta tendre poitrine,
dans une attente soumise tu souris vers le soleil.
Tu n’es pas resté avec tes sœurs dans le rond3,
dans une vallée de printemps ombreuse et bleue
où le givre ne reste jamais longtemps sur le sol
et la nuit glisse légère sur ses ailes.
De belles fleurs les parent ; à toi seul aucune ne fut donnée :
pour ton hardi départ, aucune récompense.
Ton jardin délicieux a-t-il été pillé par un ennemi ?
Quelqu’un de plus fort que toi disperse-t-il
l’haleine que tu soufflas sur les jeunes plants et les graines ?
Parviens-tu seulement, l’œil baigné de larmes et confondu,
à t’insinuer dans les halliers pour, de tes doigts minces,
des bourgeons glacés secouer la neige piquante comme des aiguilles ?
Tu souris pourtant, avec des yeux sans peur,
bien que les bourrasques te fouettent et la gelée t’atteigne.
Tu sais que tu seras bientôt dans une clairière
à la lumière caressante, les chevilles couvertes
d’herbe duveteuse, et que tu laisseras le vent sécher
les derniers reste d’humidité dans tes cheveux châtain.
Alors vivra le silence tout entier qui flotte
avec révérence autour de toi, seulement troublé par
le bruit des sabots rapides d’un chevreuil aux yeux brillants.
Tu te vois peut-être en songe rompre
un rameau de bouleau et passer sur tes lèvres
ses feuilles collantes, à demi écloses.
3 dans le rond : Allusion au rond ou cercle des fées, ces formations fongueuses circulaires des bois, supposées être les marques d’une danse de fées.
*
Ah ! si j’étais roi (Ack, om jag vore kung)
Ah ! si j’étais roi, oui,
et non un banal poète –
un véritable roi
avec bourse pleine
et logis à sept pièces,
j’irais ouvrir
la porte où tu te trouves.
Les ministres devraient attendre
en jouant au solitaire.
Et si j’avais un diadème d’or,
un vrai, parfait pour sa fonction,
un diadème magnifique
à la taille de ton front et de tes cheveux,
je sertirais ce diadème
de sept pierres précieuses
et te le donnerais, et personne
ne le porterait que toi.
Et si j’avais un royaume –
ni trop grand ni trop petit,
avec des douves et un mur,
de la végétation,
et un cadenas sur le portail –,
oui, si j’avais un tel royaume,
tu viendrais avec moi
et, le pont une fois traversé,
aussitôt je le démolirais.
Et si je connaissais la forêt
où Juin réside toujours,
nous irions tous les deux
là-bas sur la pointe des pieds,
avec de la rosée sur nos souliers.
Et si Juin nous disait :
« Vous ne pouvez rester ! » –
nous lui dirions gentiment : « Pardon,
c’est seulement nous ! »
Et si je connaissais une chanson,
légère comme un vol de papillon,
des rêves et des jeux
viendraient à toi toujours,
comme c’est coutume avec belles chansons.
Et si le chant apportait de la joie
dans tes yeux éclaircis,
il resterait toujours près de toi
dans la maison de verdure.
Et si j’avais un cœur
(Que dire du genre d’imbécile
qui n’apprend
ce qu’est l’amour que
dans les rimes d’un livre !),
mais si j’avais pourtant
un cœur fort et grand,
je n’hésiterais pas une seconde :
tu l’aurais tout entier.
*
Ode de novembre (Novemberode)
Si je pouvais te donner ce que mon désir
voudrait le plus offrir – tout ce qui, indiciblement,
a fui comme un nuage par le vent emporté –
tout ce qui d’une calme nuit de printemps et de la verdure d’été
fut trouvé le plus chaud et le plus prometteur :
si j’avais pu saisir le murmure des frondaisons et
la lumière du soir, dans leur flottement, et si le vent avait balayé
les lourdes odeurs de hallier le long de mon chemin,
alors j’aurais pu pénétrer où les ombres tressent
un cercle magique, et amasser des trésors
et les lier en chansons pour te les offrir.
Mais la verte splendeur de l’été s’est effacée
des arbres, et la terre est abandonnée
à la pluie âpre, à la morte semaille des feuilles ;
et tu es toi-même un mois de fleurs disparu,
accompli, clair comme le souvenir, et jamais atteint.
Forme vaporeuse, grise, l’année poursuit sa route,
serrant contre soi son châle glacé,
et frissonne impuissante dans sa fièvre.
La lumière qui caressait tes cheveux est éteinte,
mortes les feuillent qui brillaient près de ta joue,
et dur le vent auquel tu tendais les bras.
« Te comparerai-je à un jour d’été ? » –
Comme lui tu brillais, comme lui tu es passée ;
et le monde de mes rêves poussait riche et grand,
né du tremblement dans les pulsations du cœur,
sous cette clarté dans tes yeux.
À toi et à ce que tu m’as offert se mêlent
dans ma mémoire tout ce qui avait éclos et s’est fané,
toute image que tu aimais, toute chanson que tu écoutais ;
et quand en rêve je respire ta présence,
tu es un jour d’été tenant dans ses bras
le gaillet jaune, la menthe et le millepertuis.
Près d’une lente rivière aux couleurs de crépuscule,
tu écoutes les murmures depuis la rive luxuriante,
et de longues tiges s’inclinent vers ta main –
au-delà des frontières des noires forêts fatidiques,
au pays de tous les rêves non réalisés.
Là-bas, où les douleurs sont embrassées ensemble
et où, traversant les solitudes de l’âme, coule
un torrent printanier, jailli d’un sol libéré du gel –
j’ai marché. À présent sont étrangement silencieuses
les harpes pincées pour produire de beaux rêves,
et le cœur est lourd de paroles glacées.


