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La nuit des vampires et autres poèmes de Gustaf Uddgren

Avec nos présentes traductions du poète suédois Gustaf Uddgren (1865-1927), nous poursuivons notre série de « Strindbergiana », dans la continuation notamment de traductions de poésie de Tor Hedberg (ici) qui, en tant que directeur du Théâtre dramatique national à Stockholm, contribua à établir le théâtre de Strindberg sur la scène suédoise.

(Parmi nos premières traductions pour ce blog, figurent deux textes de Strindberg tirés de son Livre bleu qui se trouvent aujourd’hui ensevelies dans les couches anciennes, profondes de cette bibliothèque, ici.)

Gustaf Uddgren, qui fréquenta Strindberg, est l’auteur de deux ouvrages biographiques, parus en 1909 et 1912. Ces ouvrages comportent en particulier des entretiens qu’Uddgren eut avec Strindberg à différentes périodes de sa vie et qui donnent une vue synoptique de l’évolution de la pensée de l’auteur. L’intérêt de ces ouvrages a conduit à une traduction anglaise en un volume, Strindberg the Man, par Axel Johan Uppvall, publiée à Boston en 1920.

En outre, Uddgren fut associé à la réalisation des premiers films tirés du théâtre de Strindberg, en tant que scénariste. C’est son épouse, Ana Hofman-Uddgren, première femme réalisatrice suédoise, qui dirigea ces films, portant à l’écran en 1912 les pièces Mademoiselle Julie et Le père. Des six films d’Ana Hofman, il ne reste que Le père, les autres sont aujourd’hui perdus.

L’œuvre de Gustaf Uddgren en tant qu’écrivain est diverse mais relativement peu abondante. Il eut en revanche une activité journalistique intense. On a de lui, outre ses livres de témoignage sur Strindberg, deux recueils de poèmes, l’un en vers, l’autre en prose, qui nous ont servi pour les traductions qui suivent, quelques nouvelles et courtes pièces de théâtre, d’autres témoignages sur la bohème littéraire et artistique, suédoise (Stockholmsbohême, 1912 [Bohème de Stockholm]) et internationale (Skuggan som stal hans själ: Skildring ur den internationella konstnärsbohêmen, 1917 [L’ombre qui vola son âme : Description de la bohème internationale] : c’est à Berlin, dans les cercles de la bohême « internationale », qu’Uddgren rencontra Strindberg), en plus de recueils de ses articles journalistiques, de critique littéraire et artistique.

Son premier recueil poétique, Le retour de Balder et autres poèmes, de 1895, comporte un long poème de cinquante pages, « Le retour de Balder », et des poèmes dits « lyriques », la plupart en vers classiques, quelques-uns en vers libres, parmi lesquels nous avons procédé à notre choix. Le second, Acherontia : Poèmes en prose, est de 1902 ; nous avons retenu quatre poèmes, dont celui qui donne son titre au présent billet, et dont le dernier, plus long, se situe entre la prose poétique et la nouvelle fantastique.

*

Le retour de Balder et autres poèmes
(Balders återkomst och andra dikter, 1895)

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Le monde était silencieux… (Då världen i tystnad legat…)

Le monde était silencieux,
immobile autour du château de mes pensées ;
les choses gardaient leurs paroles pour elles-mêmes,
toutes les fois que j’écoutais.

Ce ne sont pas leurs pensées de mots que je voulais entendre,
leur cœur ne s’y trouve pas,
je tendais l’oreille vers elles
pour percevoir autre chose :

cela, cela qu’elles voudraient
tant dire en paroles,
leur véritable étoile de pensées,
invisible depuis une terre plongée dans le malheur.

*

Ne parle pas ! Laisse-moi me rappeler… (Tyst! Låt mig minnas hur det var…)

Ndt. Le public ignorant, inculte rapportera forcément ce poème sur l’inconscient à la psychanalyse freudienne, bien que le poème précède de quelques années les premiers livres psychanalytiques du médecin. Le lecteur cultivé sait quant à lui que l’inconscient était depuis longtemps un thème de la philosophie européenne, au moins depuis Schopenhauer et Hartmann.

Ne parle pas ! Laisse-moi me rappeler comment c’était.
Que ma pensée ne passe pas trop vite à autre chose !
J’entendis quelqu’un prononcer des paroles sans sons
quand, au fond de moi, une cloche d’accord sonna ;
cela m’ouvrit d’un coup d’immenses étendues,
j’entendis d’inoubliables harmonies.

Ô âme toujours cherchée à l’intérieur de mon âme,
alors je te trouvai. Mais comment était-ce ?
Ma mémoire ne peut le décrire avec des mots,
car cela survint comme lorsqu’on est soudain
éveillé d’un rêve douloureux
pour contempler le jour avec des yeux nouveaux.

C’est quelque chose que je pressentais depuis longtemps,
je savais bien que l’âme ne s’arrête pas là
où l’inconscient commence et
où la clarté fait place à l’obscurité ;
je savais qu’il existait quelque chose derrière toi,
chemin conscient, superficiel de mes pensées.

N’as-tu pas toujours dirigé mes actes,
pensée impensée que je connais maintenant,
que je connais mais ne peux dominer de mon vouloir ?
Car en moi tu coulais en secret comme du sang,
tu me forçais par ta grande puissance secrète
à dire des paroles que de moi-même je n’aurais dites.

Ô toi, l’être de ma réalité, mon véritable moi,
quand je te vis, en moi se fit le jour,
un chant printanier s’exhala de ma bouche par le soleil argentée :
à l’intérieur de moi je trouvai la source profonde
d’où je pourrais puiser à pleines mains
d’incommensurables trésors d’amour à partager.

Ah ! toi, mon âme dans mon âme,
comment puis-je bien te nommer ?
N’es-tu pas le cœur qui bat en moi,
n’es-tu pas le chemin secret de ma destinée,
cela qui ne peut être vaincu par quoi que ce soit ?…
Ô tu es Dieu ! s’il existe un Dieu.

*

Comme une blanche neige virginale… (Som vit jungfrulig snö…)

Comme une blanche neige virginale
tomba son amour
sur l’île solitaire de mon cœur,
où rivière rapide elle coula.

Tout devint si clair et calme.
La rivière trouva sa consolation dans la mer.
– Brillante neige argentée, comme tu pèses
sur mon sein de marbre.

*

Contre la voûte obscure de la nuit du monde… (Mot världsnattens djupsvarta valv…)

Contre la voûte obscure de la nuit du monde
je me tenais, figure blanche comme l’albâtre,
la terre à moitié sous mes pieds
qui écrasaient tout ce qu’ils foulaient.

La tristesse terrestre me paraissait infime ;
moi, le chagrin de l’univers, j’étais puissant
et je déchirai de mes yeux le voile de la petitesse :
je te vis, infinité, dans ta splendeur.

Mes yeux se réjouirent de tes nombreux soleils,
je rayonnais de sourires comme eux,
mais quand je voulus m’emparer de leur joie
il ne leur fut plus possible de sourire.

Je voulais rire, rire, rire
comme le monde, de la terre si fière de sa petitesse,
qui n’avait jamais pu comprendre sa propre parole,
encore moins déchiffrer celle, puissante, de l’univers.

Quand je les vis tous laisser pleuvoir
leurs larmes comme une pluie d’or,
je sus aussi pourquoi ils pleuraient,
car je souffrais la même douleur qu’eux.

Alors je voulus pleurer, pleurer, pleurer
des larmes d’argent dans la gaze noire de la nuit,
car je ne pouvais leur pardonner
d’avoir oublié mon amour si grand et consolant.

Oh ! éternellement rire, rire, rire,
oh ! éternellement pleurer, pleurer, pleurer,
de ce que la terre ne peut comprendre
tout ce que l’amour peut pardonner.

*

Ô solitude, grande bienfaitrice… (O ensamhet, du stora…)

Ô solitude,
grande bienfaitrice de l’humanité, de nos temps méconnue,
solitude dans la nature
le plus souvent peut-être sur des mers inconnues, sans chemins,
sainte solitude,
pourquoi t’aimé-je autant ?

Pourquoi donc ai-je fui
tous les lieux qui m’étaient chers,
mon Gethsémani baigné de larmes
où je menais le dur combat contre les ténèbres de mon âme,
fui tout ce qui disait mon nom avec amour ?
Pourquoi t’ai-je fuie, bien-aimée humanité,
toi pour qui je voudrais sacrifier ma vie,
toi qui m’est tout, mon idole ?

Quand je pénétrai
dans les rues bruyantes
et vis ces milliers de gens
se croiser hâtivement avec indifférence,
oh ! mon âme fut remplie
de tant de christique douleur ;
je vis mes frères, mes sœurs
me passer avec des visages creusés de soucis,
empressés de s’acquérir le seul minimum vital,
oubliant leur propre grandeur,
leurs admirables forces créatrices de divinités.
Je voyais les animaux, sauvages comme domestiques,
vivre heureux au banquet de la nature,
contents de ce qui est,
et pourvoir à tout ce qui doit venir,
– tandis que les êtres qui m’étaient le plus chers périssaient de la faim.

Alors je fus pris d’une irrépressible nostalgie
de la grande Solitude,
de la solitude au large, sur la mer sans hommes.
Je préférais affronter, au loin,
les tempêtes et les vagues déchaînées
que regarder avec des yeux voilés de larmes
l’amer combat des hommes.

Près de toi,
éloquente et silencieuse solitude,
je regagnai la foi dans l’avenir de l’humanité,
la foi en moi-même.

Les vagues de la mer du Nord, furieux berserkers,
devant l’élévation de mon esprit tombèrent à genoux,
les démons des tempêtes ne pouvaient me détruire
car ma puissante main de seigneur
plongea la nature tout entière dans une dévote admiration.
Les vagues m’adorèrent, moi l’homme au corps faible, à l’âme forte,
qui portais dans ma volonté la grande merveille de l’avenir.

Toi la première,
grande Solitude de la nature,
me fis voir la grandeur oubliée de l’homme,
me fis voir la belle auréole sainte
qui rayonne autour de chaque front humain,
d’homme comme de femme,
du mendiant comme du roi,
du bon et vertueux
comme de celui qui s’est plongé dans les vices et le crime.

C’est pourquoi, Solitude,
j’aime rester avec toi,
car tu m’appris la grandeur
et la dignité d’être homme.

*

Alors j’entendis les rêves sombres et verts des forêts… (Då hörde jag skogarnes mörkgröna drömmar…)

Alors j’entendis les rêves sombres et verts des forêts
là où sous l’ombre des ramures coulaient des ruisseaux dans la mousse,
où dans la frondaison des arbres le vent chantait sa complainte,
où le cri plaintif de la hase semblait une imitation d’enfant.

Mais la forêt ne rêvait qu’aux temps de la forêt primitive
avant les dévastations causées par l’affairement des hommes,
rêvait à son innocence quand nul chemin encore n’avait été frayé,
quand elle possédait encore sa paix des pays d’été.

J’étais debout et j’écoutais l’histoire des mousses de la source,
jusqu’à ce que je ne pusse plus supporter leur nostalgie,
je ne voulais pas être la seule cause de trouble,
je sentais le secret miraculeux de la nature.

Alors je laissai la mousse me recouvrir,
elle s’étendit lentement sur mon corps,
enroula ses bras tendres autour de moi –
car les rêves de la forêt étaient aussi les miens.

Et les arbres ne me considéraient plus comme étranger,
mon agitation d’homme ne leur faisait plus peur,
ils virent que j’étais leur frère d’adoption,
que j’avais en moi le cœur de la forêt primitive.

Et je sentis à travers mes pieds comme un flot de sève,
était-ce réel ou bien un simple rêve fugace :
ai-je tété les sucs de ma vie au sein de ma mère la terre ?
suis-je devenu un roi de la forêt, à la couronne de frondaison ?

*

Le gris assis dans le nuage… (Det gråa som därinne i molnen satt…)

Le gris assis dans le nuage
m’en avait toujours parlé, m’avait promis
de me le donner avant de mourir,
car il ne désirait rien tant que de voir sourire la mer.

Immobile, j’attendais,
mais en vain, car tout resta comme avant,
et je sentis que mes bras, ma tête, mes jambes
vivaient chacun pour soi dans leur propre lumière.

J’essayai d’ôter de moi le lourd brouillard
qui m’avait recouvert pendant la nuit,
mais il pesait toujours aussi lourd, aussi lourd
sur mon cœur qui aspirait à redevenir jeune.

Quand j’entendis quelqu’un, très loin, sangloter,
je ne parvins qu’à lever la tête ;
je regardai partout autour de moi,
car on m’avait… on m’avait promis quelque chose ?

*

En crépitant de joie, le train sillonne… (Glädjerasslande brusar tåget fram…)

Ndt. Uddgren passa une partie de l’année 1892 aux États-Unis, à Chicago, où il travailla pour la presse de langue suédoise. Voyez, pour des thèmes américains dans la poésie de langue suédoise, nos traductions de poésie suédo-américaine, dont le second billet se trouve ici.

En crépitant de joie, le train sillonne
les prairies sans fin du Texas, semblables à la mer.

Longeant le soleil, le voyage s’émaille des exclamations
et plaisanteries d’un groupe de fermiers bavardant, riant fort.

Ô jeunes filles aux yeux sombres, si j’avais un cheval d’acier,
comme nous galoperions sur l’ondoyante prairie !

Mes rêves d’amour vous feraient sourire,
vous trouveriez la vie belle, et court le voyage.

*

Qu’ai-je fait pour mériter ces ténèbres… (Varför har jag allt detta mörker förtjenat…)

Qu’ai-je fait pour mériter ces ténèbres,
moi qui ai recueilli toutes les harmonies,
moi qui n’ai vécu que pour l’amour,
qui suis plein de souffrance divine ?
Tout mon être rayonne de lumière,
pourtant je ne peux trouver la maison
où ma bien-aimée en vain m’attend.
Je vais de tous côtés et regarde
à toutes les fenêtres, à toutes les portes,
mais je ne trouve plus rien comme avant.
Tout est si étranger, inconnu, froid,
et m’apparaît sous une apparence nouvelle.
Des femmes aux doigts blancs sont assises,
mais autour de chacune d’elles s’enroule un serpent sifflant,
en aucune ne coule un sang rouge et bouillant,
elles sont toutes pétrifiées, mortes.

*

Mon sang coule (Mitt blod förrinner)

Souvent tu viens à moi
avec des parfums de linnées boréales
et des sons légers de cymbales.

Mais quand tu pars,
je vois un aigle altier
s’envoler vers l’azur :
un cœur seul
saigne dans sa serre puissante,
saigne de bonheur.

*

Nuit en mer (Natt på havet)

Entre deux vagues tristes
sous la nuit froide j’étais étendu,
je sentais leur tourment
et taisais ma propre peine.

Des lunes pâles, alors, montèrent
lentement de la mer, l’une après l’autre ;
et, ensevelie dans les nuées gris-bleu,
une verte aurore boréale s’y frayait un passage.

*

Larmes sèches (Torra tårar)

Les yeux me brûlent de larmes sèches,
sèches comme les derniers asters de l’automne.
Pourquoi, pourquoi t’ai-je connue ?
La flamme crépite autour du bois fragile.

Quand en toi je cherchai les flammes de la vie,
mon cœur tomba parmi les glaces brisées.
L’écume sanglante des vagues vertes comme du venin
n’apaise point la souffrance du dernier soleil.

Si mes larmes n’étaient pas sèches,
avec du soufre et du feu je consumerais
tes membres comme une nouvelle Gomorrhe !
La seule récompense de l’amour est d’oublier.

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Acherontia : Poèmes en prose
(Acherontia: Prosadikter, 1902)

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Le géant de la nuit (Nattens jätte)

Je marchais seul dans une ville déserte. Tout était noir autour de moi, je sentais seulement en moi-même un reste de lumière et de chaleur.

Au bout d’un moment, je vis à quelque distance une ombre qui pouvait être celle d’un homme. Alors mes mains devinrent chaudes et des rayons clairs jaillirent de mes yeux.

Les bras tendus, j’allai à la rencontre de cette ombre. Mais mes bras se refermèrent sur le néant, une ombre vide me traversa et disparut dans la nuit derrière mon dos.

Chaque fois que j’éprouvais une déception, le vent devenait plus froid. Bien que mes pieds enflassent, je continuais de marcher. Jusqu’à ce que je ne visse plus de ciel.

« N’y a-t-il donc dans cette ville personne qui ait une chaude poitrine ? N’y a-t-il personne qui veuille accepter le don de mon cœur et me libère de ma souffrance ? »

Puis je tendis les mains au-dessus de ma tête, elles semblèrent des flambeaux grimaçant contre les pignons des maisons. Mes lèvres s’ouvrirent, dures, aucun son ne put les franchir, mais les pierres des murs et de la rue partirent d’un grand éclat de rire sarcastique et dissonant.

Les fenêtres se mirent à cliqueter, et les murs à pencher et plier jusqu’à déferler en grandes vagues, si bien que les maisons pressaient de désespoir leurs toits les uns contre les autres.

La rue s’amollit sous mes pas. Mes pieds devinrent si grands que j’arrivais à peine à les soulever. Je faisais de mon mieux pour continuer ma route mais ne pouvais plus avancer. Je piétinai sur place, jusqu’à ce que la ville fût tout entière sous mes semelles.

*

Le sombre vainqueur (Den dystre segrare)

Je me tenais un jour devant l’étroite porte noire près de laquelle un vent fétide souffle en permanence. Il semble que cette porte soit toujours à l’ombre de quelque chose, car le soleil ne l’éclaire jamais.

Sans angoisse ni dégoût, j’avançai et ouvris la porte. Mon cœur était arraché et pendillait, se desséchant, en dehors de ma poitrine.

Devant moi s’étendait une plaine immense. De part et d’autre de moi se trouvaient de longs murs qui s’écartaient si abruptement que mes yeux se tournèrent chacun, au sein des orbites, dans une direction opposée. Faisant quelques pas en avant, je ressentis une grande douleur, comme si j’étais tombé d’une hauteur considérable.

Quand je fus avancé dans la plaine, un paradis poussa du sol en silence. C’étaient seulement des fleurs qui, dépourvues de tiges, reposaient directement à la surface humide de la terre. Elles étaient grandes comme des fontaines et molles comme du vieux satin.

Ce n’est qu’après les avoir longtemps considérées que je vis que chacune d’elles possédait sa couleur spéciale. Il y en avait de jaunes, de rouges, de bleues, mais toutes profondément sombres comme une sonnerie d’horloge à l’intérieur de la terre.

Et, montant de l’une de ces fleurs, j’entendis une voix qui demandait :

« Toi qui fais un bruit si strident, pourquoi nous infliges-tu ta présence ? »

Je répondis d’une voix douce :

« Je suis venu offrir à ton calice ce qui s’est fané dans les champs de ma poitrine. »

Et je cueillis la fleur bleue qui poussait dans la blessure à mon côté gauche et la laissai tomber dans la fontaine près de moi.

Alors le silence enchanté prit fin et les grandes fleurs commencèrent à toutes se balancer ensemble en chantant un hymne de notes sombres au soleil de la nuit.

Mais je m’en allai, dans une joie mélancolique, et cherchai le chemin qui me ramènerait au monde où l’on craint encore la mort.

Quand je portai les yeux vers la plaie encore ouverte dans mon sein, mes pieds trouvèrent d’eux-mêmes le chemin.

*

La nuit des vampires (Vampyrernas natt)

Un nuage, lourd d’une boue grisâtre et bleuâtre, avec de longs drapés pendants flotte au-dessus de la ville immense.

Au loin, il se fait déchirer par les toits piquants des maisons, et les gouttes piriformes attachées comme des perles bleu-sombre au bord des drapés, tombent en grandes grappes et disparaissent sans bruit dans les profondeurs.

Une bande de jour, pâle comme un cri étouffé, brille à travers les fissures du nuage. Mais le cri même se tait. Une distante sonnerie d’horloge répand une paix silencieuse sur l’agitation et le bruit. Les feuilles mortes de ce soir d’automne tombent lentement sur la ville, se posant comme des ombres profondes au bord des maisons.

Quand tout est couvert de feuilles flétries, un frémissement se fait sentir, comme si quelque chose s’efforçait de sortir de ces masses sombres, qui s’agitent par endroits. Soudain la surface en est crevée en plusieurs points, et des surgeons d’arbre calcinés poussent haut leurs sommets pointus.

D’autres surgeons sortent du sol, de plus en plus nombreux. Ils deviennent de plus en plus grands. Ils se changent en arbres aux branches noueuses, aux couronnes puissantes, qui haut dans le ciel sombre, vert-bleu, s’entrelacent jusqu’à couvrir toute la ville d’une voûte épaisse, comme d’une forêt vierge infranchissable.

Là-haut, de la confusion des branches noires entrelacées sortent des essaims de grandes créatures aux larges ailes, volant en tous sens sous la couronne des arbres de la forêt. Leur vol silencieux décrit de longs zigzags et, quand il s’oriente vers la terre, on voit des yeux verts de venin luire dans leurs petites têtes pointues.

Régulièrement, l’une ou l’autre de ces créatures se précipite la tête en avant dans la mer de la mégalopole, comme les mouettes quand elles aperçoivent une proie. Elles disparaissent alors un moment parmi les maisons, puis leur vol reprend son ascension jusqu’à ce qu’elles se fondent dans l’obscurité des branches noires.

Mais le promeneur solitaire qui marche fatigué sur le trottoir, sent le souffle d’air glacé qu’elles produisent autour d’elles. Et s’il avance jusqu’à l’endroit d’où l’étrange créature s’est envolée, il trouve le cadavre d’un homme, dans le cou duquel s’ouvre une plaie aux lèvres rouges.

*

L’Autre (Den Andre)

Fragment de récit

Je ne me rappelle pas précisément comment cela se passa, la première fois que je fis attention à lui.

Il arrive souvent, quand on se trouve parmi des gens, qu’une personne que l’on a croisée plusieurs fois déjà sans l’avoir vraiment remarquée, prenne pour nous à l’improviste une importance particulière. On a le sentiment de trouver en elle la personne que justement on cherche à connaître depuis toujours, et l’on s’étonne d’être resté si longtemps aveugle vis-à-vis d’elle.

Et quand la mémoire se reporte au temps où pour la première fois on l’a rencontrée, on croit remarquer qu’on avait à ce moment-là déjà l’impression de connaître cette personne. Et l’on croit en outre que cette impression augmente à chaque nouvelle rencontre, jusqu’à ce qu’elle devienne une certitude – et l’on a trouvé, alors, un nouvel ami.

On a vécu une petite histoire tout entière sans en avoir rien su.

C’est de manière tout aussi imperceptible qu’un tel lien d’amitié se formant parfois dans l’intérieur inconnu du moi, que je devins conscient de la présence de celui que j’appelle ici l’Autre, et que je nouai les premiers rapports avec lui.

*

Il est possible que j’eusse soupçonné depuis des années qu’il fût là. Mais ce soupçon était si vague que je ne puis dans ma mémoire en déterminer l’origine.

C’est bien après, alors que je venais de traverser une crise difficile dans ma vie, que se situent les premiers signes dont je puisse me rappeler et par lesquels il me donna à connaître son existence.

Je devais avoir été longtemps malade avant que cela ne se produisît. Non pas malade de façon que moi-même et d’autres pussent le remarquer. C’était, me semble-t-il, une maladie cachée, qui ne se manifestait que par une mélancolie silencieuse.

J’avais encore à ce moment-là une poignée d’amis et de connaissances avec lesquelles je me rencontrais de temps à autre. Mais je passais le plus clair de mon temps dans la solitude, soit dans ma chambre soit dehors, dans le vieux parc à côté de mon immeuble.

Peut-être mon esprit avait-il été attaqué par l’humidité de l’air sous les grands arbres centenaires ? Je ne sais pourquoi mais je préférais par-dessus tout me reposer dans les sombres allées au fond du parc.

Là, je marchais lentement, allant et venant, sous l’épaisse frondaison des arbres. Le froid humide me faisait du bien, car ma tête brûlait et mon pouls battait.

Qu’est-ce qui m’avait conduit à cet état de désespoir ? C’est sans importance, car cette profonde souffrance ne peut être décrite.

Je marchais jour après jour parmi les troncs noueux, noir-vert, dont les racines semblaient des griffes géantes enfoncées dans la terre. De temps en temps, j’arrêtai mes pas et pouvais alors rester des heures immobile. Le plus souvent, je m’arrêtai près du bassin au bout de la rangée d’arbres.

Il se trouvait, ce bassin, près d’un rocher haut dressé au-dessus duquel les derniers arbres étendaient leurs branches de façon à former une grande niche. Et au milieu de cette niche sombre était le petit bassin rectangulaire avec son eau noire immobile.

Je restais là, contemplant l’eau. Quand les jours étaient gris, je ne voyais que la surface lisse. Mais quand les jours étaient clairs, que le soleil brillait au-dessus des arbres, je pouvais voir dans l’eau la grande arche inversée des feuilles. J’y voyais les petits pans de ciel aux endroits où, là-haut, les branches ne se rejoignaient pas pleinement. Et tout près de moi, je voyais ma propre image reflétée dans l’eau.

Je dis ma propre image car je crus au début que c’est moi-même que je voyais en bas. Des semaines entières, voire des mois se passèrent avant qu’il m’apparût, progressivement, que l’image qui se montrait dans l’eau n’était pas absolument identique à moi-même.

Au départ je ne fis que le sentir instinctivement. Je ne pouvais dire précisément où se trouvait la différence. Je tentai même d’expliquer mon impression par l’idée qu’un reflet n’est jamais une image parfaitement fidèle.

Je pensais à ces autoportraits que les grands maîtres de la Renaissance peignaient devant un miroir. Ces tableaux ont tous quelque chose de froid, de fantomatique. Mais si l’on en regarde un dans un miroir, le reflet nous renvoie exactement les traits que l’artiste n’avait pu fixer dans l’image originale, cause du fait qu’on ne trouve dans les autoportraits la chaleur et l’étincelle de vie qu’on attendait. Dans le reflet du portrait, on a donc devant soi l’homme lui-même, tel qu’il était dans la réalité quand il s’asseyait il y a quelques centaines d’années de cela devant un miroir afin de pouvoir fixer son image sur la toile.

C’est de cette façon que je cherchais à me mentir à moi-même s’agissant de la différence avec l’image dans le bassin. Mais je ne mis pas longtemps à réaliser qu’alors que je ne changeais pas de mon côté, l’image en bas devenait chaque jour de plus en plus différente de moi.

Le jour où j’en devins enfin conscient, mon sang se figea dans mes veines.

J’étais venu jusqu’au bassin dans une humeur tranquille. Je sentais que mon visage avait une expression de calme sérénité. Mais en regardant l’image, je vis qu’elle avait une apparence morne, morose, oui, je vis clairement que son front était plissé de rides.

Étonné, je levai la main pour la passer sur mon front. Il était lisse comme à son habitude, sans la moindre ride.

Je n’observais pas non plus la moindre trace de vent sur l’eau. La surface du bassin n’était mue par aucun souffle d’air, il gardait son éclat impassible. Et pourtant je voyais l’image avec son front contracté.

Peut-on s’étonner que je fusse alors saisi de peur ? Je vacillai et fus sur le point de tomber dans le bassin. Mais je repris à temps mes sens et fis quelques pas en arrière.

J’avais clairement réalisé que l’image dans l’eau du bassin était un autre que moi. Cet autre m’avait regardé avant de grands yeux pressants, comme s’il attendait de moi quelque chose ou cherchait à éveiller ma pitié.

Je fus saisi par le genre de peur qu’on ressent devant l’inconnu, en présence duquel tous les moyens habituels de la conservation de soi sont insuffisants. Il m’apparut que cet être d’un autre monde pouvait d’un seul mot anéantir toutes mes défenses intellectuelles, me conduire au désespoir à mon propre égard.

Les jours suivants, je restai donc à l’écart du bassin. Mais chaque jour qui passait me rappelait plus intensément cette expression de tristesse qui couvrait chacun des traits du visage de l’étranger. Je surmontai ma peur, et un sentiment de compassion pour lui naquit en moi.

Toutes mes pensées tournaient à présent autour de cet inconnu. Je pensai tellement à lui qu’à la fin ce fut comme si nous nous connussions depuis longtemps.

Le désir de le revoir grandit peu à peu. Je rougis de l’effarement qui s’était emparé de moi. Que voulait-il ? Ne pouvait-ce être quelque chose qui ne présentât aucun danger ? Avait-il peut-être quelque chose d’important à me communiquer ?

Un jour, je me trouvai de nouveau près du bassin. Son visage n’était plus sombre. Il était calme, bien que pâle et mélancolique.

Je vins alors jour après jour et le considérais. Il restait toujours le même. Avait-il remarqué qu’il m’avait effrayé la première fois ? N’osait-il plus à présent faire la moindre démarche de rapprochement ?

Cette période de face-à-face silencieux dura quelque temps. Nous devînmes si familiers l’un à l’autre que nous pouvions lire nos pensées dans nos regards et l’expression de nos visages.

Un désir de pouvoir véritablement communiquer avec lui se fit jour en moi. Et je crus observer qu’il éprouvait la même chose. Mais je ne savais comment ce serait possible.

Entre-temps, je fus repris par l’angoisse, l’inquiétude que sa première manifestation avait provoquée. Je cherchai à me libérer de lui en résistant au sentiment de compassion qu’il avait éveillé. Si son accointance, en effet, était plus dangereuse que je ne l’avais supposé ?

Mais ce fut en vain. Je remarquai que mes forces corporelles s’affaiblissaient de jour en jour.

*

Pendant quelques jours, où le doute m’étreignit, je ne rendis pas visite au bassin.

Un matin, je m’assis sur l’une des grandes racines au pied d’un des vieux ormes de l’allée. J’étais resté là quelques instants, débattant en mon for intérieur si je devais ou non m’approcher du bassin, et je m’étais à la fin décidé à y aller.

Je restai cependant assis et regardai, depuis ma place dans le chemin sombre, le pan de parc visible devant l’entrée de l’allée.

Pendant que mes yeux absorbaient la joie pimpante qui venait à leur rencontre depuis les pelouses de satin, les tapis de gazon ensoleillés et les groupes d’arbre splendidement rougis par l’automne, je sentis que quelque chose se passait tout près de moi. C’était comme si la terre humide à mes pieds commençait à s’élever, comme si quelque chose cherchait à sortir de la terre.

Cependant, je gardai obstinément les yeux sur les minces peupliers aux tremblantes feuilles rouges et les bouleaux luxuriants desquels une pluie d’étincelles jaunes semblait tomber sur le tapis vert de l’herbe.

C’est seulement quand tout fut redevenu immobile près de moi que je pus me résoudre à diriger mes regards vers le sol.

Je ne fus pas étonné, on aurait dit que je m’y étais attendu : la partie supérieure du corps d’un homme s’était hissée hors de la terre.

Je vis une tête aux cheveux noirs ébouriffés, un torse nu, une paire de bras accoudés au sol.

Il me semblait voir un homme fendu au niveau où finit le torse, par terre devant moi, tellement son corps et la terre tenaient étroitement l’un à l’autre.

Son visage était tourné de côté. Je ne voyais qu’une partie de la joue.

Mais quand, avec la lenteur d’un homme malade qui se retourne dans son lit, il leva vers moi son visage blême, je le reconnus aussitôt.

C’était Lui, l’homme dont j’avais si souvent contemplé l’image dans le bassin.

*

Il ouvrit les paupières et fixa sur moi une paire d’yeux d’où toute lumière avait depuis longtemps disparu.

Il me demanda doucement :

– Tu souhaitais me parler ?

– N’avons-nous pas beaucoup de choses à nous dire qui ne peuvent être dites par le regard et l’expression du visage ?

– Le moins nous parlerons, le mieux ce sera pour toi.

– Oh ! Je ne pense pas à moi-même. Je sais ce que c’est que de porter son fardeau.

– Il est des fardeaux qu’aucun homme ne peut porter. Pour nous, qui ne pouvons mourir, c’est autre chose.

– Tu ne peux mourir ?

– Pas plus que la terre… ou le soleil.

– Est-ce là ton fardeau ?

– Le plus lourd de tous.

– Et nous autres, hommes, qui craignons la mort !

– Parce que vous n’êtes pas conscients de votre véritable vie, qui vient d’une éternité et se poursuit dans une autre. Parce que vous ne pouvez vous représenter ce qui vient après la mort. Si vous connaissiez la vie comme je la connais, vous trouveriez que la mort est ce que la vie a de plus beau à offrir… à vous offrir.

– Et pour toi aussi ?

– À moi la vie n’offre aucun changement. Le seul et unique plaisir m’est refusé.

Je me tus. Car à travers ses pupilles vides mes regards plongèrent dans un gouffre si profond que mes yeux, ces yeux qui pourtant peuvent atteindre les étoiles les plus lointaines, ne purent se frayer une voie jusqu’au fond.

Je me tournai à nouveau vers lui :

– Ton souhait de mourir ne peut t’être accordé ?

– Non, pas tant que je suis ce que je suis.

– C’est-à-dire ?

– Ne sais-tu pas que j’ai dû tout le temps te suivre comme ton ombre ? Quand tu marches, tes pieds se posent contre les miens. Je marche dans la terre comme tu marches à l’air libre. Tant que tu seras un homme, je devrai te suivre. Ensuite, je suivrai quelqu’un d’autre, aussi longtemps que…

– N’y a-t-il personne qui puisse t’aider ?

– Si… mais seulement un homme.

– Un homme ?… Le pourrais-je ?

– Je ne sais si tu le peux.

– Dis-moi comment faire.

– Répondre à ta question pourrait amener un malheur sur toi.

– Cela ne me fait plus peur.

– Mais si j’exprime un souhait dont je sais que tu ne peux l’exaucer ?

– Je veux que tu me le dises.

– Tu le veux ?

– Oui.

Il pencha la tête et resta silencieux un moment. Je crus qu’il réfléchissait encore, mais il parla si doucement que le bruit du vent dans la couronne des arbres emporta presque le son de sa voix :

– Il faudrait que nous échangions nos vies.

*

Nous nous tûmes un long moment.

Puis il reprit la parole, doucement et de façon presque pressante :

– Je sais que c’est un souhait qu’aucun homme ne peut exaucer. Je ne m’attends pas, dès lors, à ce que tu le fasses. Mais j’ai voulu te dire cela pour que tu connaisses le mystère qui me distingue de tous les autres. Je ne te demande que de me permettre de te rendre visite de temps en temps, de parler avec toi, pour que je puisse au moins en pensée goûter la vie que vous, les hommes, vous menez.

C’est quelque chose que je ne pouvais lui refuser, car il avait éveillé ma compassion à un degré plus haut que je ne l’aurais admis pour moi-même.

Il m’était si étranger. Pourtant je me sentais fortement attiré vers lui, comme lorsque l’on fait face à un danger et qu’on trouve cela beau et qu’on éprouve de l’ivresse simplement à le regarder dans les yeux.

Et quand il exprima de nouveau son souhait, je lui parlai de la vie des hommes, du fait qu’ils doivent toujours lutter, que leurs espérances sont constamment abattues, que la tristesse est le seul fruit qui leur soit accordé.

Alors son visage s’éclaircit un moment. Il rayonnait d’une joie silencieuse. Il était transporté par tout ce que je racontais. Il me dit que c’était le plus beau de la vie.

Je ne pus faire autrement que de lui promettre qu’il pourrait me revoir souvent. Il s’inclina vers moi avec une reconnaissance profonde et chaleureuse – en me tendant la main.

Sans hésitation, je lui tendis la mienne. Il la serra un instant seulement, mais si fort qu’elle devint glacée comme la main d’un cadavre.

Il disparut ainsi qu’un brouillard absorbé par la terre.

La bataille de Guadix et autres poèmes de Florencio Moreno Godino

Florencio Moreno Godino (1829-1907) fut surnommé le « doyen de la première bohème » (decano de la primera bohemia) en Espagne car il publia ses premiers vers avant la fin-de-siècle et les auteurs plus couramment rattachés à ce que recouvre ce mot, tels qu’Emilio Carrère (voyez ici). Son premier recueil Poesías date de 1862 et ne fut suivi que d’un seul autre volume poétique, de caractère humoristique, en 1900. Il fut également l’auteur de pièces de théâtre, ainsi que de fiction en prose, notamment de contes dont certains sont encore édités (L’aéronaute poète, L’autopsie, L’homme à la lévite verte, La dernière incarnation du diable, Le clown lugubre…). Il collabora à de nombreux journaux ; cette activité alimentaire n’empêcha pas qu’il finît sa vie dans la pauvreté et mourût à l’hospice, « faisant honneur à son esprit post-romantique » et bohème, écrivent certains, cyniquement. Sa mort dans le dénuement suscita, malgré ce mot cruel, un débat dans la presse du pays sur la situation des intellectuels (Bernanos parle quelque part à juste titre de « prolétariat intellectuel ») et, plus généralement, des personnes âgées pauvres.

En passant, il nous est agréable de trouver un poète ayant le même prénom que nous : Florencio et Florent sont en effet Florentius. Il y a bien aussi le fabuliste Florian, auteur de fables délicieuses, mais ce nom vient de Florianus.

Les présentes traductions sont tirées du recueil de 1862. Le style et le ton du recueil sont encore assez romantiques.

*

Mes rêves (Mis sueños)

Trilles amoureux d’oiseaux,
murmures de claires fontaines
sous les arbres,
l’eau fraîche des ruisseaux argentés,
prairies florissantes,
délectables brises,

une blanche maison emmi la feuillée,
abritée par le bosquet ombreux
et cachée
comme, sur les branches
d’un vert et somptueux peuplier,
un doux nid :

tels sont mes rêves de bonheur,
la gloire la plus grande
à laquelle j’aspire,
adorant ta beauté,
trouvant près de toi, mon amour,
la paix du ciel.

Viens, ma bien-aimée,
viens aux champs amènes
et délicieux
où dans une joie pérenne
passent les ans sereins,
rapides.

Si beau, sur le pré riant
ton pied blanc laissera
une trace légère,
comme dans le ciel transparent
passe cursive et claire
une étoile !

Quel plaisir ce serait d’errer
dans les taillis silencieux
de la forêt
à tes côtés et d’écouter
l’harmonieuse chanson
du rossignol !

Si doux de voir dans le soir
embaumé de mai
sur la colline
la dernière splendeur du soleil
et le tépide, naissant rayon
de Lucine1 !

Soupirs parmi les fleurs,
souffles de vents agités
sur les prés,
les chansons des bergers
et le bruit des clochettes
du troupeau !

Ô viens, âme de mon âme,
viens sur les vastes prés
délectables ;
rends à ma vie le calme
de ses avrils passés,
heureux.

Viens, car en moi j’ai des torrents
d’amour qui ne s’épuisent jamais
et ta beauté
m’inspire des chants ardents
qui naissent pour toi seule
de ma lyre.

Avec eux je t’endormirai
quand en languide paresse
le doux sommeil
se posera sur tes beaux yeux,
ta tête délassée
sur ma poitrine.

À deux grands ormes
sur la berge suspendant,
l’été,
ton hamac aux cent couleurs,
dedans je te bercerai
au bord de la rivière.

En avril des roses parfumées,
en automne les prunelles
violettes
je te donnerai, et de goûteuses mûres
entre les piquantes épines
cueillies ;

le nid que le loriot
suspend et berce à tout moment
dans les pins ;
l’oiseau dont le chant nous ravit
et les poissons dans l’étang,
purpurins ;

le lait des brebis,
onctueux fromage, les rayons
de miel,
le pain blanc des aires,
les fruits savoureux
du verger…

Mais, hélas ! où m’emporte
mon esprit, qui peint agité
par son illusion
ces prismes de saphir et d’argent
que dore en teintes magiques
la passion !

Le voyageur assoiffé
ainsi trompe avec le souvenir
son amertume ;
il voit la source cristalline,
y boit, se baigne
dans l’onde pure ;

et je vis dans mes rêves,
que le vent de la douleur aussitôt
me dérobe…
Ah, c’est loin des champs riants
que je devrai passer ma vie…
Et sans ton amour !

1 Lucine : Nom de la déesse Diane, considérée comme Lune. Emprunté à la poésie latine, notamment Virgile.

*

Souvenirs (Recuerdos)

Combien de fois, assis tristement
au bord de la mer édetane2,
en voyant passer à l’horizon
la voile rapide d’un pêcheur,
ma pensée en elle se créait
la forme élancée d’une femme !
Combien d’autres, contemplant absorbé
la silencieuse lumière des étoiles,
les nuages errants qui traversaient
cette sphère pure et transparente
feignaient aussi d’une femme
l’image délicieuse !… Mon esprit inquiet
lui donnait forme, couleur et vie,
et toujours pure, candide et belle,
elle était comme toi, mon bien ; c’était ton image,
c’était toi, ô Thisbé, telle que tu te présentes
toujours à mes yeux, divine réalité
de mes rêves d’amour : seulement, incomplète,
mon âme agitée, avant de te trouver
ne savait concevoir ta céleste essence.

2 La mer édetane : « el mar edetano ». L’Édetanie est le nom antique de la province autour de Valence en Espagne, sur la côte méditerranéenne. La « mer édetane » est donc la partie de la Méditerranée qui borde ce littoral.

*

Toi et moi (Tú y yo)

Tu es la muse, je suis la lyre ;
tu es la sève et moi l’arbre ;
je suis le champ que le soleil féconde,
tu es le soleil.

Je suis le nid, tu es l’oiseau ;
je suis la vague, tu es la mer ;
je suis l’esprit dont naissent des idées,
toi l’idéal.

Je suis la terre, tu es le ciel ;
je suis l’ombre, tu es la lumière ;
je suis le corps qui enveloppe l’âme,
et toi l’âme.

*

À ma mère (A mi madre)

Ah, dans cet abandon ne me reste pas même un tombeau
où gémir mon infortunée solitude,
où je puisse écouter dans le sein de la mort
la voix sacrosainte de la vérité.

Le tumulus qui garde sa dépouille
n’a ni croix, ni pierre, ni inscription
où le voyageur y portant le regard
puisse te consacrer un souvenir, une oraison.

Où le vent murmurerait une prière
en glissant dans les espaces bleus ;
où suspendrait une vierge solitaire
son voile blanc de tulle flottant…

Mais tu possèdes un sépulcre ; pourquoi m’attristé-je
puisque tu vis dans la tendresse de mon cœur ?
Et mieux vaut le cœur d’un fils
que le marbre d’un monument orgueilleux !

*

Sonnet IV (Soneto IV)

Depuis la fraîche terrasse d’une villa
ombragée d’ormes et de pins,
tandis que le soleil sur les monts voisins
répandait en mourant ses dernières couleurs,

j’admirais, extatique, le ruban argenté du fleuve paisible,
les allègres trilles des oiseaux dans le ciel,
ainsi que les divines couleurs
des fleurs que peint le mois de mai.

À mes côtés souriait tendrement,
comme moi heureuse, ma dame,
et je m’absorbais dans la contemplation de sa beauté.

J’allais lui donner un baiser brûlant d’amour
quand les champs et la joie, quand elle-même,
tout disparut… parce que c’était un rêve.

*

La fleur de ma fenêtre (La flor de mi ventana)

Au bord de ma fenêtre avait poussé
pourpre, suave et délicate fleur
qui répandait dans le vent, si belle et luxuriante,
mille trésors de parfums.

C’était une rose : sa chaste broche
aux couleurs enviées du saphir
tristement dans la nuit silencieuse se repliait,
pour le matin à nouveau s’ouvrir.

Les papillons folâtres la recherchaient
depuis la délicieuse promenade,
et la rosée accumulait dans sa corolle
ses perles les plus belles, fidèlement.

Des brises légères doucement la baisaient,
l’aube la parait de ses mille reflets,
et, rendant jalouses les oiselles vives,
le beau rossignol s’en était épris.

Au sortir de la riante enfance,
mon sein tout gonflé d’innocence et de paix,
le vent m’apporta pour la première fois,
dans sa rumeur fugace, l’immortelle fragrance.

Je ne sais quand elle naquit, ni quelle magicienne
la fit pousser au pied de ma fenêtre,
cette fleur qui, délectable et indolente,
était l’enchantement des oiseaux et du vent.

Je vis naître parmi le rude lierre
s’accrochant tenacement au mur
la tige verte qui s’enracinait dans la pierre
comme dans le terreau d’un jardin fécond.

Je vis ses feuilles pourpres et brillantes,
les vives couleurs de son calice
où la flamme de sa carnation rouge
réverbérait le soleil du matin.

Ô depuis lors, un talisman divin
me fut cette rose, compagne fidèle
qui aplanissait mon chemin inégal
en y répandant son doux parfum.

En vain l’été ardent
voulut faner sa verdeur sans pareille,
en vain le sauvage et rude orage
crut séparer la fleur de sa tige.

Les brises d’automne lui prodiguaient leurs caresses,
les zéphyrs d’avril la berçaient
et les pluies orgueilleuses laissaient
intacte la tige de cette belle fleur.

Je l’aimais ; sa timide beauté
remplissait mon cœur d’une douce paix,
et en vagues rêves de parfait bonheur
mon âme délirait, fascinée.

La gloire m’apportait ses délices,
ornant mon front d’immortels lauriers,
et concevait un ciel dans les caresses
d’une belle, amoureuse et fidèle.

Tandis qu’elle parfumait mes lambrequins,
y versant son arôme exquis,
je n’entendais pas les plaintes de la douleur,
seulement les doux chants du bonheur.

Las ! combien de fois ai-je en extase contemplé
la verte pompe de ses feuilles nombreuses !
Combien de fois ai-je baisé le pétale doré
dont elle ornait sa tempe impollue !

Avec quel plaisir, assis à ma fenêtre,
à la blancheur fugitive d’une lune clémente,
je la voyais se bercer, opulente et candide,
comme un souvenir du premier amour !

Et charmé par son essence délectable,
rêvant à des bonheurs à présent dissipés,
ma tranquille adolescence s’écoulait
comme le ruisseau qui va parmi les fleurs.

Puis vint le jour de la souffrance
et je goûtai la coupe amère ;
mais je conservais toujours en mon âme
la foi d’un plus bel avenir…

Cependant, une nuit, dans mon lit tranquille,
un vague pressentiment s’empara de moi ;
je sentis un poids sur ma poitrine agitée,
dans laquelle battait inquiet mon cœur.

Je rêvai qu’une main blanche et belle,
la plus belle que je vis en ce monde,
rompait la tige de cette rose aimable,
détruisant ses merveilles.

L’âme blessée, je me réveillai, troublé ;
je voulus crier mais la voix me manqua.
Accablé de douleur, privé de raison,
à la fenêtre je courus.

Je l’ouvris tandis que l’aube répandait
sa lumière dans l’espace bleu,
saluée par les colombes
à la sortie de leurs nids de bouleau.

Je cherchai inquiet la rose solitaire
mais rien ne restait d’elle.
Hélas ! parmi la pariétaire sylvestre
je ne vis que la tige sèche se balançant.

Les vents de la nuit l’avaient arrachée.
Où leur presse l’emporta, je ne sais,
ne me restèrent pas même les reliques desséchées
de celle qui fut l’enchantement de ma vie.

Je l’ai perdue à jamais… Depuis ce jour
une peine incessante laboure mon front.
Car cette douce et délicate fleur,
c’était la fleur de l’espérance !

*

La bataille de Guadix (La batalla de Guadix)

Ndt. Cette bataille eut lieu en 1362 entre les armées chrétiennes de Castille et les Maures de Grenade. Guadix, en Andalousie, est aujourd’hui une localité réputée pour ses maisons troglodytes, creusées à flanc de montagne.

Tandis que le soleil s’occultait derrière la montagne,
l’Africain Ali parvint à l’Alhambra.
En le voyant, le Roi lui dit, d’un ton posé
bien que sa voix tremblât : – Ali, qu’est donc
ce qui t’amène à cette heure, abandonnant
Almanzor et les armées de Grenade ?

– Ô grand Alboacen ! la nouvelle la plus glorieuse,
pour toi la plus douce et la plus délectable,
qui doit assurer la renommée de mille braves
et l’éclat de l’empire grenadin.
La vaste plaine de Guadix le dit,
arrosée de sang castillan,
et le répète l’enthousiasme
avec lequel je t’apporte cette faste nouvelle.

– Que pour cela te comble
de longues années de bonheur le prophète de Dieu,
un bonheur pareil à celui qui me transporte l’âme
et dilate mon cœur de plaisir.
Ô sublime Allah, qui depuis le ciel
prodigues les lauriers aimés des braves
ou la mort et l’affront ; toi dont voulut en ce jour
la souveraine omnipotence montrer
les éclairs fulminants de ta colère
à l’impie outrageant ton nom ;
tu vois mon cœur, tu vois que ce n’est point
ma propre gloire qui m’enflamme,
non, car c’est mille fois plus à ta gloire
qu’aspire celui qui prosterné te rend grâce !
Mais, Ali, dis-moi : le combat fut-il sanglant ?
La victoire nous a-t-elle coûté cher ? Parle,
nous écouterons joyeux de ta bouche
l’humiliation de l’infidèle ainsi que vos exploits.

– Ceux-ci furent si nombreux et si grands
que je tenterais en vain de les célébrer dignement ;
aussi ne conterai-je que les moments critiques…
À peine les premiers rayons du soleil
eurent-ils doré la campagne de Guadix
qu’avec des cris de guerre devant nous
l’armée de l’infidèle se formait en ordre de bataille :
c’étaient jusqu’à huit cent cavaliers,
fleur de la Castille et ses meilleures lances,
sous le commandement du Maître de Santiago
et de Don Diego de Girόn y Vargas.
Almanzor, prêt au combat,
arrangea de même ses escadrons,
et les deux armées attendaient impatiemment
le signal de la lutte acharnée.
Ô noble Alboacen, comment t’exprimer
le spectacle guerrier qui transporte
encore mon sein ! Ce serait digne
de Hudayl, lequel sur la lyre aux belles harmonies
a chanté la gloire du valeureux Antar
qui remplit encore les déserts d’Arabie.
À main droite, les orgueilleux
escadrons infidèles hérissés d’acier
paraissaient les monstres de nos mers
qui sur le dos des vagues
montrent leurs écailles au soleil.
En face, notre héroïque armée
si riche et variée en harnois de couleurs
que me semblait étendue sur la terre
la coiffe d’un émir brodée d’or.
Entretemps le soleil monta, rouge, au zénith
et se répandit en rayons lumineux
inondant le sable de chatoiements
et reflétés par les cuirasses polies ;
les pavois brillaient, les aigrettes
ondoyaient agitées par le vent :
l’acier irradiait, scintillait dans les airs,
les émaillant de lumières,
et dans le tonnerre trépidant que produisaient
les pommeaux frappés contre les arçons,
les fougueux coursiers, piaffant,
crachaient de l’écume en rongeant leur frein.
Enfin sonnent les trompettes ennemies,
ton fils fait tournoyer l’alfange, lève au ciel
le gonfanon sacré ; nos professions de foi
répondent aux chants belliqueux
du fier Castillan ; lâchant la bride,
son armée et la nôtre se jettent l’une contre l’autre
et dans un élan pareil à celui que déploie
le terrible simoun quand il hurle
dans le désert, au milieu de leur course
elles se choquent et se repoussent
en jetant jusqu’au ciel un tourbillon de poussière
que seulement par moments déchire l’éclat
d’un sabre qui fulgure en assénant un coup
ou d’un rayon de soleil qui le traverse.
L’air s’éclairant enfin, d’un œil inquiet
Almanzor suivit la ligne étendue
de nos escadrons, et ce qu’il vit
lui fit perdre un moment espérance et courage.
Car la tribu des Alhamars, ne pouvant
résister au choc et à l’emportement sauvage
du Maître et de ses vaillants chevaliers,
avaient couardement tourné bride :
les Gomèles le voient, hésitent, continuent
de combattre un instant, mais leur courage
éprouvé défaille, et à la fin ils imitent
l’exemple de tel déshonneur et infamie.
Seuls les vaillants Abencérages,
qui jamais ne faiblissent en combat acharné,
ainsi que la superbe des Zégris
luttaient avec une farouche constance.
Alors Almanzor, bouillant de rage,
piqua les flancs de son alezan à la poursuite des fuyards
et d’une voix courroucée
qui dominait le tumulte des armes, leur dit :
« Que vois-je, Grenadins ? Arrêtez !
Où allez-vous, insensés ? Où vous conduit
cette pusillanimité déshonorante
qui vous couvre de honte ? Jamais je n’aurais
cru possible un tel fléchissement
de votre esprit héroïque
qui me rendait certain de la victoire.
Êtes-vous les nobles descendants
de ceux dont les illustres exploits,
l’acier damasquiné dans une main
et le Coran dans l’autre, répandirent
leur loi sacrée, leur courage et leur nom
sur tout ce qu’éclaire le soleil et circonscrit la mer ?
Reprenez-vous, ne souillez pas ainsi
la gloire sans tache de sept siècles :
venez avec moi ; en combattant
effacez l’outrage dont vient d’être sali votre nom. »
Il dit, et enfonçant les éperons
s’élança vers l’ennemi ;
au noble accent de sa voix sonore
recouvrant leur séculaire courage,
les tribus en fuite s’arrêtèrent
et retournèrent au tumultueux combat,
suivant ton fils et le sillon
que laissait derrière lui son cimeterre sanglant.
Ce fut alors, seigneur, que le combat
parvint au paroxysme de la rage
et que l’ange de la mort
étendit sur le champ de bataille ses ailes sombres.
Ah, combien de braves succombèrent
sous son vol cruel ! Une bande
de vautours planait dans les airs,
attendant affamée un festin barbare.
Le soleil, pâli devant un tel massacre,
voila son disque derrière des nuages violets ;
les cuirasses étincelantes, à cause du sang
perdirent leur fulgurance, éclaboussées,
et la plaine noyée sous des torrents de sang
paraissait un champ de coquelicots :
si bien que, dans le ciel et sur la terre,
dans l’air, sur les mailles brisées des cottes,
les yeux ne voyaient plus que sang !
du sang de toutes parts nous entourait !
À la fin, apitoyé par tant d’horreur,
le Prophète revint pour sa cause sainte
et redoublant le courage des nôtres
abattit sur l’infidèle sa droite irritée.
Tous sont tombés… Un seul,
qui portait la bannière de Castille,
en se lançant vers un immense précipice
qui se trouve près de Guadix, nous dit :
« Si vous voulez mon drapeau, dans ce gouffre
à côté de ma dépouille vous le trouverez. »
De sorte, grand seigneur, qu’il ne reste rien
des orgueilleuses armées castillanes.

Guadix (Source : andalucia.com)

*

Sonnet V (Soneto V)

Rêves que l’imagination enchantée
reflétait dans son cristal de couleurs,
vous avez disparu, hélas, fleurs sèches,
fanées par la froide expérience.

À toi seule, fleur éternelle de mon âme,
attrait pour la femme, rêve d’amours,
comme dans la clarté d’aurore de ma jeunesse
toujours mon cœur aspire !

Ô viens à moi, femme, mais brûlant
comme moi de soif d’amour, ton sein blessé
par la flamme immortelle qui enserre le mien,

je boirai ma vie dans ton regard
et baisant tes pieds, reconnaissant,
comme mon Dieu je t’adorerai sur cette terre !

*

Les deux anges (Los dos ángeles)

Petit encore, je perdis ma mère
et vécus loin de mon père ;
deux anges, mes frères,
s’envolèrent enfants pour le ciel ;
je n’ai ni foyer ni famille
ni espoir ni souvenirs.

Les mille rumeurs du monde
me parviennent comme un écho
d’une voix inconnue.
Je vois les hommes se mouvoir
comme les vagues de la mer
en leur centre agitées.

Pouvoir, richesse, fortune,
gloire, certitudes, droits,
mots qui en sons distincts
se confondent dans le vent,
comme les fétus qu’emporte
un violent tourbillon :

j’entends ces mots,
révélateurs du désir
qui tourmente l’âme d’un homme
d’inextinguibles soifs,
qui remue son berceau quand il naît
et scelle son cercueil à sa mort.

Le chemin de la vie,
obscur, accidenté, immense,
l’homme y marche parmi les ronces
qui blessent son âme et son corps ;
moi seul reste immobile
sur le bord de la route.

Un point lumineux brille
à l’horizon éthéré,
et tantôt resplendit
tantôt se cache un moment,
convulsé comme l’éclair,
immobile comme l’étoile.

Le regard inquiet fixé
sur ce fanal éternel,
l’homme suit la route rude
incertain de la direction,
avec des désirs de géant
et des forces de pygmée.

Les uns le voient tout près,
d’autres le voient au loin,
beaucoup le voient sur la terre
et peu dans le firmament ;
certains le croient astre de gloire,
les autres, éclat de l’enfer.

Moi aussi je l’ai vu briller,
mais couvert d’ombres,
regardant indifférent
ses reflets mystérieux,
comme regarde un phare le marin
dont le navire est au port.

En voyant l’humanité
entraînée par un désir fou
derrière cette ombre brillante
qui n’est peut-être qu’un rêve :
Qu’est-ce ? demandai-je. L’avenir !
me répondirent mille voix.

Pauvre de moi ! m’exclamai-je alors,
pourquoi suis-je en cet univers
aveugle à tant de splendeur,
glacé parmi tant de feu,
sans ressentir cet infini
que porte l’homme en soi ?

L’univers, qui est Dieu,
renferme des mondes innombrables,
desquels la terre est
un monde rempli de mondes :
chaque homme est un monde
et une Idée de l’Être suprême.

Et dans ce monde de l’homme,
dans ce cosmos complet
de l’âme et de l’esprit,
je serais le seul être intermédiaire
entre l’instinct de la brute
et la pensée humaine ?

Cet élan qui me fait défaut,
cette chaleur que je ne sens pas,
cet astre qui ne m’attire pas,
ce but que je ne vois pas,
est-ce aridité de la plante
ou bien stérilité du sol ?

Mon cœur est-il si grand
qu’il trouve le monde petit ?
Est-ce Dieu qui, parce qu’il le craint,
limite mon entendement ?
Est-ce le fiat lux du génie
en quête de ce chaos de l’âme ?

Orgueil, mesquin orgueil
qui vit de son venin !
Moi qui m’écarte de l’homme
dans son généreux effort,
je l’imite dans les vanités
de son esprit superbe !

Ombre parmi les ombres
gravitant dans mon cerveau,
voix de la conscience
pour moi toujours silencieuse,
révélez-moi mon destin :
fuis, ombre ! ô voix, parle-moi !

C’était le soir ; assis
au bord d’un chemin traversant
un bosquet, j’écoutais en silence
ces rumeurs qui troublent
la paix de la campagne et inondent
l’âme de mélancolie.
Le soleil descendait à l’Occident,
nageant dans des mers de pourpre,
et à l’horizon lointain
commençait d’apparaître la lune.
Tout à coup je sentis mon sein
se glacer en mortelle angoisse
et mon regard s’offusquer
d’ombres confuses.
J’éprouvai comme si une fibre
occulte de mon cœur
avait soudain éclaté
en vibrant avec une force énorme.
Puis serpenta dans mes veines
une flamme convulsive
qui s’exhala dans des soupirs
et des larmes d’amertume ;
ultime souffle d’une âme
qui ne soupirera plus,
dernières larmes brûlantes
d’yeux à présent éteints.
Alors, dans les premières lueurs
que projetait la lune
sur une verte colline,
je vis monter la silhouette
d’un ange, le front ceint de lauriers
et dans une tunique flottante enveloppé.
J’entendis une voix
semblable au trille que module
le rossignol, au souffle
qui murmure dans la forêt :

« Quand ton âme, détachée
des régions célestes,
revêtit la chair de l’homme,
je vécus en elle avec toi :
comme toi soumis
à cet élan qui nous porte
à obéir aux mystérieuses
lois de la Providence,
je donnai de la clarté à tes yeux,
un horizon à tes idées
et des pensées plus grandes
que l’humaine intelligence :
je te fis voir la création
plus resplendissante et belle
et dirigeai tes regards
vers cet Océan sans rivages
qui se trouve au-delà du monde,
où l’âme se noie
si elle abandonne un instant
sa prison de matière.

Ange de la poésie,
je t’animai par mon essence.

Mais hélas ! incomplet comme toi,
comme toi plein de faiblesse,
je ne pus du corps humain
rompre les dures chaînes.
Triste destin en ce monde
que celui du poète,
supérieur à l’homme seulement
par la connaissance de sa misère !
Aigle qui prend son vol
vers les sphères célestes
et aveuglé par le soleil
éprouve la terre obscure ;
voix qui s’éteint dans le vent
en prononçant l’eurêka ;
arôme de riche cassolette
qui se consume en exhalant des parfums ;
il a la vie et la détruit,
il ressent l’amour et le foule aux pieds,
il touche de l’or et le réduit en poussière,
et il meurt en atteignant au but ;
peut-être est-ce un principe venu
quelque jour à la terre
dans la métempsycose
de l’âme et de la matière.
Moi qui ai vécu dans ton âme,
à présent je m’en détache,
obéissant à cette impulsion
puissante qui nous porte
à obéir aux mystérieuses
lois de la Providence. »

Ainsi parla l’ange, et, tendant
dans l’air ses plumes blanches,
vola par les espaces éthérés
au céleste pourpris.
Je suivis du regard son vol rapide
parmi les ombres nocturnes,
au sillon lumineux
que laissait la fulgurance de ses ailes…
Adieu, vie de mon âme !
Adieu, rêves qui traversez
pour la dernière fois mon esprit,
prismes de saphir et de pourpre
qui éblouîtes mes yeux !
Adieu, ineffable musique
du chant des poètes !
Vous ne viendrez plus me charmer !…

Soudain, à la claire lumière
que projetait la lune
sur la verte colline,
je vis monter la silhouette
d’un autre ange, dont des voiles noirs
dessinaient les vagues contours.
J’entendis alors un chœur grave
comme celui que murmure tristement
le zéphyr parmi les saules
dont l’ombre couvre le tombeau :

« Homme, lève ton front
chargé de pensées,
fausses comme tes douleurs,
mesquines comme ta misère.
Terre attachée à la terre,
tu n’élèves ton vol
à plus grande hauteur que l’atome
qu’agite un souffle de vent.
Quel bien fini fut-il un bien,
quand un rêve a-t-il été vérité,
et quand un soleil qui s’éteint
est-il égal au soleil éternel ?
Tu pleures alors que tu devrais
jouir du plus grand contentement,
sentir un espoir nouveau,
respirer de nouveaux souffles.
Viens à moi : je suis l’ange
de la mort ; je révèle
le monde inconnu ;
j’éclaire l’espace dense
qui se trouve entre la vie et la mort ;
de ma plénitude je remplis
le vide de l’âme ;
je suis l’astre, l’étoile,
l’avenir que sur la terre poursuit
l’homme en folle passion.
En moi tu trouveras la vie
quand reposera ton corps
dans le sépulcre, la pénombre
de la mort ; et sur mon sein
couché, tu monteras
à ces espaces immenses
où la lumière ne s’éteint pas,
où le bien est éternel,
où l’idéal est Dieu
et l’avenir est le ciel. »

*

Kassidah (Casida)

Depuis six lunes je déplore ta rigueur
dans le silence des nuits obscures ;
mais jamais ne pénètrent mes chants
derrière les verrous de ton balcon fermé…
Ouvre-leur, par pitié ! Ah, ne comprends-tu pas,
Zoraïda, combien cet amour me fait souffrir !
Seul dans Séville ; loin de mon père
à qui, fils cruel, je désobéis
par une si longue absence, me soustrayant
au soleil qui vit mes jeux d’enfant ;
loin de ma patrie et de ma tribu,
quand je m’éloigne de toi, l’abattement
saisit mon cœur et je crois étouffer
entre ces murs épais et lugubres ;
mon sein demande les brises de la liberté,
la tente ombragée par les palmiers,
la chasse au lion, les vastes plages,
le ciel de corail, le soleil splendissant :
devant mes yeux passent les gazelles,
j’écoute les grelots du dromadaire,
et dans mon illusion, mon délire je m’exclame :
Ah, Zoraïda ! Zoraïda et le désert !
Mais je retourne te voir et, comme l’arc-en-ciel
dissipe à point les nuées denses,
ta vue efface mes souvenirs,
je m’enlace à ton amour, et d’amour je meurs.

*

Sonnet VI (Soneto VI)

Belles sylphides qui dans le bois ombreux
m’avez dit habiter parmi les fleurs
et qui, dans des palais de nacre de couleurs,
dans le sein bleu du fleuve aux eaux fraîches,

tantôt brodez avec les perles de la rosée,
tantôt apprenez à chanter aux rossignols,
laissez-là vos occupations et vos travaux
et venez, propices, à mon appel.

Une nuit, dans les rayons de la lune,
je vis une beauté, qu’aussitôt me déroba
l’ombre importune des nuages.

Et c’est pourquoi je vous invoque,
pour savoir si c’est l’une d’entre vous
ou bien seulement une illusion des sens.