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La fonte des glaces et autres poèmes de Carl David af Wirsén
Le poète suédois Carl David af Wirsén (1842-1912), membre de l’Académie suédoise et, de 1884 à sa mort, son secrétaire perpétuel, fut une figure influente des lettres de son pays, dans un sens opposé aux tendances qui se faisaient jour à l’époque. Il fut critique envers les noms aujourd’hui les plus connus de la littérature suédoise, tels qu’August Strindberg, Selma Lagerlöf, Prix Nobel de littérature 1909, Verner von Heidenstam, Prix Nobel de littérature 1916, Gustaf af Geijerstam, pour ne citer que ces quatre représentants d’une modernité avec laquelle Wirsén ne se sentait guère d’affinités.
Il faut d’ailleurs souligner que les quatre noms cités ne forment pas une tendance monolithique. Heidenstam, par exemple, prit la tête de la croisade contre le naturalisme, où se situe Geijerstam, si bien que Wirsén et lui ont au moins un point commun.
Par ailleurs, le Strindberg de la dernière période revint notoirement lui-même de manière critique sur l’esprit de son œuvre de jeunesse, si bien que l’on trouverait sans le moindre doute des points de convergence entre son autocritique de fin de carrière et la critique de Wirsén. Si l’on veut écarter Wirsén à cause d’une critique fourvoyée de Strindberg, cela n’est en somme possible que si l’on écarte aussi le Strindberg autocritique. C’est ce que l’on fait d’ailleurs quand on ignore le Strindberg du Livre bleu (I-IV), des écrits swedenborgiens et alchimiques, affirmant avoir découvert la recette de l’or (disponible sur ce blog), révoquant en doute la rotondité de la Terre ainsi que quelques autres axiomes scientifiques assez fondamentaux, insistant sur l’infériorité des femmes et de plusieurs autres, toutes choses qui peuvent difficilement faire comprendre que Strindberg n’ait pas – pas encore ? – subi le même sort que Heidenstam, dont le nom a souffert de ses prises de position politiques dans l’entre-deux guerres. Autant dire que ce qui subsiste de Strindberg dans la conscience littéraire n’est qu’un fragment isolé, plutôt que l’œuvre elle-même, quand bien même c’est ce fragment d’homme – un membre agité de soubresauts sous l’effet de quelque galvanisme – qui passe pour « l’écrivain national » de la Suède. (Ce n’est pas le seul exemple.)
En d’autres termes, si Wirsén surnage non sans peine dans la conscience littéraire contemporaine, c’est aussi le cas, en totalité ou en partie, de quelques-uns de ceux qu’il critiquait.
Reste, parmi ces augustes victimes, Selma Lagerlöf, dont le rayonnement semble intact. Comme nombre d’enfants, le traducteur que nous sommes fut impressionné dans ses jeunes années par le voyage de Nils Holgersson. Pas suffisamment, cependant, pour acquérir par la suite une vue bien complète de l’œuvre de Selma. Outre un recueil de nouvelles, Le monde des trolls, dont nous ne nous rappelons rien, si ce n’est un tableau des tziganes qui vaudrait aujourd’hui à leur auteur une condamnation judiciaire en Suède comme en France et dans de nombreux pays d’Europe, ce que nous n’avons pas manqué de dénoncer à la partie pénale et éclairée de l’humanité dans notre « Florilège à charge » (ici), nous n’avons lu d’elle, plus récemment, que son Gösta Berling, premier roman qui l’a rendue d’emblée célèbre, et qui nous a paru, pour notre plus grande consternation, un assommant tissu d’histoires sans intérêt, avec des personnages à la psychologie barbare. Nous serions donc prêt à croire que l’hostilité de Wirsén doit être portée au crédit de ce dernier.
Les poèmes qui suivent, dans notre traduction, sont tirés du recueil Dikter (Poésies) de 1876.

chez Elliott & Fry, Londres, ca. 1870 (selon la source)
*
La fonte des glaces (Islossning)
Longtemps, si longtemps j’ai voulu,
parmi les lourdes glaces de la pensée,
parmi les travaux quotidiens de cette vie,
lier les vagues murmurantes du chant,
lier ensemble mille rêves échevelés,
au milieu de la lutte pour les riens utiles.
Ai-je erré, me suis-je égaré,
quand j’osai chanter enfin,
brisant les dures entraves ?
Tout ce qui fascine est-il une illusion ?
Dois-je à présent retenir ces flots,
quand ils ont baigné un littoral de fleurs ?
L’hiver est rude, ô mon cœur :
Dois-tu revoir ses brouillards
après avoir contemplé le printemps ?
Demanderai-je, commanderai-je
à la neige, à la glace d’accabler encore
les enfants de mon moi ?
Sommet de joie et de peine,
mirage du ciel dans mon désert,
suis-je digne de te goûter ?
Les vagues peuvent-elles moutonner,
m’est-il permis de respirer les douces
brises du printemps, sur mon sombre chemin ?
Pourquoi demander ? Puis-je empêcher
au mois de mai de venir, à la glace de rompre,
à la rose d’éclore, à la vague d’avancer ?
Le pouvoir est tombé des mains de celui qui doute,
et parce que l’hiver a pris fin j’adresse
mes remerciements au ciel.
Entends mon vœu ! Je veux adoucir,
partout où j’en ai le pouvoir, jusqu’à la fin,
avec mon chant la peine de mon prochain,
je veux chanter les rivages de l’Éden,
donner des ailes à ceux qui sont tombés,
la vie à celui qui semble mort.
*
Ce que tu m’es (Hvad du liknar)
Sur le récif se trouve une chapelle,
qui regarde avec bienveillance depuis le sommet,
et dont le vent de mer, tellement âpre et froid,
enveloppe la flèche et le portail.
Sous la bordure du toit, l’oiseau marin
a construit son nid, confortable et sûr ;
de même ma pensée se fait-elle un nid
à l’abri du vent et des embruns, près de toi !
Quand doucement résonne l’orgue de la chapelle,
quand avec recueillement j’écoute ta voix,
l’oiseau oublie la mer tourmentée,
tu fais taire les inquiétudes de mon cœur.
Doux foyer, bonne amie,
blanche maison de paix très sainte,
il fait si bon, tout est si sûr avec toi,
sur le rocher de la vie assailli par les vagues !
*
La vieille cathédrale (Den gamle dômen)
Un homme des temps nouveaux prit la parole :
« Terminer la cathédrale serait insensé,
nous avons bien assez d’églises comme ça. –
Quel dommage de dépenser l’argent de cette manière !
« Vieille folie ! Pensez à ce qu’une telle somme,
si elle n’était sottement retirée du commerce, permettrait !
N’est-il pas évident que cette affaire
est des plus improductives ? »
Ayant ainsi parlé, il courut au noble jeu de hasard de la Bourse
y retrouver des financiers de troisième classe,
puis fit l’acquisition d’une bague à l’étincelant caillou
dans une boutique, pour sa Phryné.
Oui, tu as raison. Abats le vieux monument,
détruis les rosaces, les voûtes, le portail
et les piliers – et construis à la place
un bocard gigantesque !
Au travail ! Tu gagneras beaucoup d’argent
si tu décroches le contrat pour cette entreprise !
Quelle merveille quand, sur les pierres consacrées du chœur,
les hétaïres danseront aux fêtes illuminées !
Et puis érige, au milieu, la statue du veau d’or !
Fais retentir les musiques d’Offenbach !
Les vieilles voûtes gothiques ne conviennent pas
à l’engeance de Mammon, aux hommes sans Dieu.
*
La bonne fée des bois (Skogens goda fée)
Où, parmi les sapins, chante le coq de bruyère,
où la fine grive répand
la joie et le chagrin de ses notes,
où, contre le rocher escarpé,
le framboisier s’accroche,
c’est là que je vis depuis longtemps,
et je sais où luit la fraise des bois,
plus brillante que la pourpre,
je sais où coulent des sources cachées
dont l’eau est d’une fraîcheur infinie.
Dans la fragrance des orchidées, souvent
des pigeons sauvages viennent à moi
pour que je les nourrisse dans la main.
Quand ma voix appelle amicalement,
entre les pins dorés par le soleil
l’élan avance parfois la tête.
Si je chante au bord boisé des lacs,
quand la lune répand ses rayons,
une famille de canards vient en silence
écouter dans la baie.
Si des mondes fastueux s’approche
quelque enfant gâté, vaniteux,
quelque ami du bruit et des moqueries,
je fuis dans ma retraite profonde,
farouche, avec la rapidité de l’éclair,
en silence, attristée.
Son esprit, rendu terne par les excès,
ne peut comprendre mes simples joies,
de ma douce paix il rit,
étant le fils hautain des plaisirs.
Mais je console fidèlement l’enfant
quand par accident, au milieu de la forêt,
il a brisé son écuelle pour la cueillette,
et au pâtre qui conduit les bêtes
en fredonnant sa douce chanson,
avec bienveillance souvent j’ai souri,
et à la jeune fille du laboureur,
à son retour des champs,
je donne le meilleur de la vie,
pleine mesure de bonheur d’amour.
Et parfois – ah ! c’est si rare –
j’ai vu près de la source aux ondes fraîches
le poète, cher à mon cœur.
Quand il est au sommet de l’extase,
sur ses yeux je pose mes mains
et murmure : « Devine qui je suis ! »
Il répond : « Longtemps cachée,
merveilleuse, éternellement rêvée,
rarement vue, jamais oubliée !
tu es l’aspiration de mon âme ! »
Quand il retire mes mains de ses yeux
et, charmé, vers moi se tourne,
souvent je me suis déjà envolée.
Certes il se lamente : Belle cruelle !
Mais je sais comment le récompenser en secret :
dans ses rêves, de jour comme de nuit,
je verse doucement l’enchantement des bois.
Je mêle le jeu des ombres et des clartés,
le murmure des sources et le soupir des pins
aux sons de sa lyre.
*
La jeune fille et les fleurs (Flickan och blommorna)
Voici venu le dernier soir
où la vierge contemplera
les lieux familiers de sa vie,
demain promet autre chose :
elle échangera ses vœux
devant l’autel,
puis partira
vers un pays lointain.
Depuis le parc, le clair de lune
dessine des carreaux sur le sol de la chambre ;
tant de souvenirs d’enfance
reposent sur ces rayons argentés.
Éclairée par cette lumière,
elle détache ses cheveux
et, silencieuse, reste absorbée
dans ses pensées.
Tandis que la lune verse ainsi sa clarté
en longue et lente houle,
la jeune femme dénoue sa ceinture
et laisse tomber les vagues de sa robe,
puis elle s’étend,
caressée par les rayons,
elle sourit, fait une prière,
et s’endort sans bruit.
Mais dehors, quelle agitation !
cela chuchote dans le jardin,
cela murmure sur l’herbe
dans le parc embaumé de parfums !
Écoutons, les lys maugréent
dans leur rangée brillante,
ils se plaignent, menacent
avec des lames tremblantes.
« Elle était à nous – et elle part !
Son esprit était d’un lys,
sa forme, virginalement belle.
Ô sœur, devons-nous nous séparer ?
La gente masculine
brûle d’un feu dévorant ;
Quelle tristesse que tu aies tendu
ta main à l’homme !
« Un bras présomptueux touchera
la fine tige de cette taille !
Un badinage pressant troublera
la paix de cet ange blanc comme neige !
Tu as si paisiblement grandi
sous la garde des lys ;
pourquoi nous faire tant de peine,
pourquoi es-tu si dure ? »
Mais les belles roses répliquent,
rouges de flammes d’amour :
« Quittez cette triste désolation !
Quel motif de plainte et de sanglots !
Nous nous réjouissons, ô sœur,
du passage des heures ;
nous avons grand désir
de chanter ta chanson de noces.
Jeune beauté, rouge comme les roses !
Aime, aime bien, c’est la loi !
Tu fleuriras, brilleras !
Le matin est riche et beau.
Attirer le papillon
dans une chambre secrète,
être aimée et aimer,
telle est l’affaire des roses. »
La reine des nénuphars, qui nage
dans l’eau fraîche du bassin,
entendit, au clair de lune,
la controverse des fleurs dans la nuit.
Dans son étonnement,
frémissante, rose,
elle s’éleva au-dessus des ondes
et dit ces paroles :
« Pourquoi cette querelle ? Elle, la pure,
comme avant, dans le plaisir comme dans la peine,
continuera de vous unir
sur sa joue et dans son cœur,
timide comme le lys,
chaude comme la rose,
pieuse dans son vouloir,
tendre en son sein.
« La seule chose que je puisse offrir
en ce doux moment de célébration,
c’est, aussi fort que soufflent les vents de la vie,
tenir bon sur une bases ferme,
pencher la tête
quand l’onde houle,
et la relever, avec reconnaissance,
quand l’onde est calme.
« Même dans la boue, dans les scories,
avoir l’esprit comme une neige céleste
et laver la poussière quotidienne,
quand on le peut, à grandes eaux.
Voilà, ma belle,
ce que j’apporte ce soir !
Que le ciel te récompense !
Sois bonne et sois heureuse ! »
Alors, au clair de lune enchanteur,
le murmure des fleurs s’estompe ; –
la brise du matin, murmure enjoué,
souffle jusqu’à la fenêtre de la jeune fille,
elle tire contre le crochet
avec un bruit badin
et lance : Réveille-toi
et mets ta robe de mariée !
*
Le livre préféré de grand-mère (Mormors älsklingsbok)
Ndt. Le passé de la Suède est ici évoqué via le poème Atis et Camilla de Gustaf Philip Creutz, de 1762. Entre autres œuvres, Creutz, qui fut ambassadeur en France de 1766 à 1783, a laissé des lettres au roi de Suède sur notre pays.
Quand le beau mois d’août arrive
dans la vallée encore un peu verte,
et que peu à peu le soir s’obscurcit
à la fenêtre de grand-mère,
allons voir comme la lune
resplendit sur la baie !
C’est ici qu’elle vécut jadis,
et ses meubles sont toujours là,
riche mélange de souvenirs
d’Empire et de République,
mais le lit est plus ancien encore :
gustavien de la tête aux pieds.
On dirait qu’ici le temps s’est arrêté ;
cent ans peuvent bien passer encore !
Aucun changement n’est perceptible
dans le nécessaire à coudre, le bureau de travail,
et sur la table gît oublié
un livre, aujourd’hui inconnu de beaucoup.
Quand Gustave était roi de Suède
et grand-mère encore jeune
et si jolie dans son corset,
cheveux poudrés, rosette sur la poitrine,
elle reçut ce livre, je crois, de sa mère,
comme cadeau pour sa fête.
La mère l’avait aimé, ce livre,
et il devint le préféré de sa fille.
Ouvre-le, tandis que la lune
regarde par la fenêtre et sourit :
raconte-moi encore le destin de Camilla
et pleure avec Atis de nouveau !
Ce livre est un réconfort élyséen
pour tous les cœurs sensibles,
il est venu avec le soleil et le printemps,
et l’été a grandi dans son sillage ;
il est aérien comme un rêve,
suave comme le clair de lune.
Il berce d’une brise légère
notre âme emportée vers un doux paradis,
la conduit sur une mer aux vagues lentes
vers l’île merveilleuse de la Poésie.
Ai-je besoin d’en dire plus :
Creutz en est l’auteur.
Grand-mère avait du goût comme peu –
bien que ce fût peut-être plus courant à l’époque – ;
viens et assieds-toi, ô viens,
lisons ce livre ensemble
et voyons comme la vie est heureuse,
ainsi qu’au temps passé, dans « les prés d’Arcadie » !
*
Au Trianon (Vid Trianon)
Majestueuse, à l’infini devant mes yeux
s’ouvre l’allée de tilleuls,
les fleurs des arbres couvrent, blanches,
l’embaumant d’odeurs, le chemin.
Sans bruit des pas se perdent,
des hermès çà et là paraissent,
une Flore, couverte de mousse,
tient à la main son panier.
Il est bon de rêver sur un banc,
au bord du chemin, seul ici,
tandis que mille images du passé
traversent notre imagination.
L’odeur des tilleuls flotte autour de nous,
la vue se brouille de plus en plus,
dans les chambres enchanteresses de la mémoire,
bientôt les yeux fermés voient.
De beaux cavaliers s’avancent
devant l’étendue verte du parc,
chacun porte une épée au côté
et chacun, de même, est avec une dame.
La fine dentelle des fanfreluches
papillonne sur les robes de soie,
et les bouches fières échangent
des politesses, sourient avec grâce.
Oh ! quels colliers sur ces gorges,
Oh ! la neige de ces perruques poudrées,
Oh ! le pas de talons rouges
duquel va noblement ce groupe !
Le sourire des dames est exquis,
le regard des seigneurs, plein de feu,
et dans les délices du moment,
quelles manières aisées, olympiennes !
En des mains blanches d’elfine,
espièglement va et vient l’éventail,
frangé de soie rouge,
avec une peinture de Watteau.
On trousse des épigrammes charmantes
à propos de tout et n’importe quoi ;
dans l’air circule un parfum
de jasmin et d’ambre.
Ils passent. L’ombre s’étend,
latescente, d’arbre en arbre.
Mais il me semble voir, dans le fond,
briller une lame de guillotine, spectrale.
*
Geijer au piano (Geijer vid pianot)
Ndt. Pour quelques mots de présentation du poète romantique Erik Gustaf Geijer, voyez notre introduction au billet de traduction de poèmes d’Albert Ulrik Bååth ici. Le présent poème le resitue bien dans le mouvement « gothiciste ».
Les travaux du jour sont achevés,
l’ombre s’étend sur Odinslund1.
Au piano est assis, penché,
le savant, dans la paix du soir.
Cet esprit, plein de pensées,
cherche le repos dans le monde des sons ;
dans la musique jette l’ancre
de son voyage le Viking du labeur.
Il trouva la clé des énigmes du passé,
profond, avec une vaillance nordique ;
au bord de la claire rivière Söqva2
avec Saga il s’assit, et but.
Ce n’est pas seulement la chronique intriquée,
la surface, qu’il connut :
la vie intérieure de la race
parut à ses yeux de voyant.
Et il entendit les Nornes filer
le tissu du destin au crépuscule,
vit des images de l’avenir flotter
devant ses sens en éveil.
Il déchiffra les runes d’Odin
sur une ruine antique,
et l’Idunn3 de la jouvence
lui tendit ses fruits.
Il cherche à présent à se délasser dans les notes :
l’abondance de forces fait souffrir !
Avec le vent d’ouest il veut
s’envoler vers une vallée de tilleuls.
Anges du chant, apportez-lui
le céleste bienfait de l’extase !
Rafraîchissez de vos ailes blanches
le front de l’illustre fils du Nord !
Écoutez, cela tinte ! Le minerai du Värmland
dans ces sons retentit,
et dans le poème comme dans le psaume
vit l’immortalité et Dieu.
C’est une odeur de forêt de sapins
mêlée au parfum du réséda,
c’est l’abîme profond de la mer,
ce sont les hauteurs étoilées du ciel.
C’est une voile sur les vagues,
c’est le blanc vertige de l’écume,
mais, avec la paix dans la claire pensée,
la Foi aux yeux bleus est à la barre.
L’âme pieuse de l’enfant nous charme
autant que celle du sage,
et ta louange, ô Suède ! murmure
cachée en chaque chant de Geijer.
Frais comme les ondes du torrent
aux prémices du printemps,
doux comme un rêve de vierge,
aussi clair qu’un ciel d’été,
tintant comme l’acier suédois,
ce chant résonne encore.
Parfois, tremblera de la voix,
ému, celui qui le chante !
Ce chant – une fille du Nord –
a grandi parmi les hauts pins,
mais dans l’étoile de son regard
sourit un espoir supraterrestre.
La couronne n’est que de fougère
qu’elle porte sur ses blonds cheveux,
mais dans cette fougère se trouve
le lys de l’éternité. –
Il s’est envolé loin de nos rivages,
l’interprète du passé, vers plus haute contrée,
mais chaque fois qu’il tourne ses regards
vers les bords de Svea,
aux heures silencieuses du soir,
dans les foyers heureux,
il entend son propre chant
de la bouche du peuple suédois.
Et tant que, dans le soir,
l’aurore boréale continuera d’étinceler,
que dans les vallées et sur les monts
vivra ce peuple libre et généreux,
que le fer suédois dans le feu
sera forgé les longues nuits d’hiver,
dans le monde du Nord vivra
le chant mêlé de fer de Geijer.
1 Odinslund : Le « bosquet d’Odin », nom d’un parc d’Uppsala, au milieu des bâtiments de l’Université. Geijer passa la plus grande partie de sa vie à Uppsala.
2 La rivière Söqva : Söqvabäck, ou Sökkvabäck, est dans les sagas islandaises la résidence de la déesse Saga : il s’y trouve une rivière à laquelle Odin boit chaque jour.
3 Idunn : Déesse de la mythologie odiniste, Idunn garde les pommes dont se sustentent les dieux pour conserver la jeunesse. Nous avons déjà rencontré ce nom dans nos traductions, ici, le poète symboliste bolivien Ricardo Jaimes Freyre ayant produit quelques belles interprétations poétiques des mythes scandinaves.
*
Loin du soleil et des étoiles (Från sol och stjernor)
Loin du soleil et des étoiles, bien que jeune encore,
j’aspire à ce que les ans passent ;
ils ne brillent que d’une lumière affaiblie
du vrai soleil et du vrai printemps.
Un pâle éclat, un rayon terne,
c’est tout ce qui brille dans l’obscurité de ce monde,
la vraie lumière ne nous appartient pas,
mais c’est elle que je veux.
Loin du soleil et des étoiles ma nostalgie
est entraînée vers une sépulture ombragée de tilleuls.
Il y fait sombre, certes, mais je comprends
qu’elle est la voie vers un séjour de lumière.
Délectablement m’attirent les paisibles jardins
de croix noires et de mausolées oubliés ;
je sais, je sens que la demeure des morts
est le port de la vie.
Loin du soleil et des étoiles vers Toi je vole,
Toi soleil de l’esprit, que nul brouillard ne couvre.
La nuit n’y vient pas, le jour n’y point jamais,
aucune ombre n’y suit la clarté.
Une infinité d’esprits éternellement
tourne autour de ta flamme ;
et, si je suis le moindre d’entre eux,
tu me verras quand même.
*
Draupnir
(L’anneau d’Odin)
Aussi merveilleuses que maintes choses créées me paraissent,
nulle ne l’est autant que l’ornement d’Odin, l’anneau d’or de la Poésie.
Sache qu’il vient de l’intérieur des montagnes, du monde des puissances obscures,
où les soufflets s’activent, les marteaux se lèvent, les étincelles volent sur les enclumes.
La rune insondable des profondeurs, la luisance irréconciliée de la nostalgie
ont été gravées dans l’anneau par des nains. Comme il brille d’un rouge éclat !
Depuis lors, dans le cœur du scalde, souvent appelle une voix mystérieuse
vers les salles cachées de la montagne, le sein maternel immémorial.
Tout adorera les hauts dieux : Odin reçut l’anneau
et dans son cercle inscrivit la plus belle des runes de lumière.
Depuis lors, dans le cœur du scalde appellent des sons du Valaskjalf4,
murmurant l’histoire des nobles Ases, de l’Alfe bienveillant.
Au terme de huit nuits, révèle un chant sacré,
du vieil anneau d’un coup naissent huit nouveaux anneaux.
De même, dans le flot intime du chant, en une minute heureuse,
de la première pensée créatrice jaillissent de nouvelles pensées.
Quand le plus pur des dieux fut atteint par la flèche d’Hoder,
Odin, muet et recueilli, posa l’anneau sur le cercueil de Balder.
Et le mort, l’innocent, le réconfort des hommes et des dieux,
avec lui l’emporta dans les profondeurs crépusculeuses de Hel.
Jeune homme, qui chantes avec feu, qui chantes en extase ton court printemps,
connais-tu un conteur de l’Edda, comprends-tu les Sagas ?
As-tu appris que le chant fuit loin d’un monde souillé,
que l’art, quand la vertu s’éteint, conduit sa nef dans la nuit profonde ?
Du royaume vide des ombres, de la nuit des images sans consistance,
Balder renverra-t-il l’anneau, la terre recouvrera-t-elle son trésor ?
Vaine question ! Hélas ! tant qu’en Hel le dieu restera,
à quoi peut servir ce bijou, quelle valeur ont le chant et la lyre ?
S’il venait au jour de nouveau, cela ne servirait à rien,
le Ragnarök obscurcira le monde, le ciel tend vers sa chute.
Quand le chant doré vient en un monde où la vertu n’est plus,
le cœur n’est pas édifié, la peine n’est point apaisée, il ne naît aucune joie divine.
S’il vient, ce sera sans l’espérance et sans la paix :
quand les dieux fuient, la beauté ne doit-elle fuir avec eux ?
4 Valaskjalf : Une des résidences d’Odin en Asgard ; c’est là que se trouve son trône.
*
L’arc-en-ciel (Regnbågen)
Ndt. Glose poétique et personnelle de Genèse IX, 14-15 : « Quand j’aurai rassemblé les nuages au-dessus de la terre, l’arc paraîtra dans la nue ; et je me souviendrai de mon alliance entre moi et vous, et tous les êtres vivants, de toute chair, et les eaux ne deviendront plus un déluge pour détruire toute chair. »
Le soleil et la pluie fabriquent ensemble
la courbe de l’arc-en-ciel, niellée de rayons ;
ses couleurs merveilleuses brillent
dans une alliance unificatrice.
De son éclat se tamise
le jeune printemps du jardin en fleurs,
le lys reluit comme enchanté,
tremblant des larmes de la pluie.
Et tant que l’arc resplendit,
après que l’averse est passée, on dit
qu’un nouveau déluge ne noiera point
la postérité déchue d’Adam.
Beau pont qui soudain rayonnes,
des nuées jaillissant plein de grâce,
et qui peins la nature de traits magiques,
arc-en-ciel, tu es l’image du chant !
Chagrin et joie, soleil et larmes,
nous prodigue l’arc du poème, qui,
dans une clarté de plus hauts printemps,
irradie un espoir éternel.
Les visages brillent davantage
dans sa merveilleuse lumière,
et ce pont léger lie ensemble
le ciel et l’humus de la terre.
Il disparaît comme il est apparu,
rien ne le peut retenir ;
quand s’estompe son éclat de rose,
la vie n’a plus la même couleur.
Et tant que la Poésie tend
dans les airs son chemin,
la terre et le ciel sont amis,
aucun déclin ne menace.
C’est elle qui, depuis le firmament,
brille en robe éclatante,
et scelle et renouvelle
l’alliance des hommes avec Dieu.
Ô viens, mets ton ombre
sur moi parfois, et quand je serai mort
laisse-moi courir sur ton arche
jusqu’au ciel au-dessus de nous !
*
La fille des champs (Skördeflickan)
Quand l’été, si vite, est passé,
quand les vents ont fané la dernière rose
et que la pluie tombe à verse,
Ô enferme-toi
dans ta chambre
et vis en des rêves d’été !
À la douce lumière familière de la lampe,
Ô rêve de soleil et de trilles d’oiseau,
de prés couverts de fleurs !
Au murmure des braises,
dans la chambre bien chauffée,
essaye les cordes de la lyre !
Les vieilles histoires se réveillent
quand l’orage bat les carreaux.
Ô tisse-les en un chant !
Pour que le temps passe,
redonne la vie
aux temps qui ne sont plus !
Et si tu ne veux pas, je chanterai, moi,
une chanson pour te faire plaisir,
parlant de la fille des champs
qui vivait heureuse
à la campagne
et mourut jeune encore.
*
Elle grandit dans un village en lisière de murmurante forêt ;
ce que rêvent les fleurs elle le savait,
elle savait ce que chantent les oiseaux dans les prés,
et tout le temps rayonnait de joie.
Les ans passèrent, elle eut un fiancé ;
il était si fringant dans ses habits de soldat,
elle l’accepta volontiers, n’hésita point
à le serrer dans ses bras en souriant.
Ils devaient se marier mais la paix prit fin,
le roi partit en campagne contre Karine5, en Russie.
Avec Gustave III le garçon se mit en route.
Mais elle rayonnait encore de joie.
Un soir, alors qu’elle liait les meules dans le champ,
un messager arriva depuis un pays étranger ;
tandis que les femmes chantaient la chanson de Sinclair6,
elle apprit que son fiancé était mort.
Elle resta là, toute rouge, parmi les épis ondoyants.
« Comment est-il mort ? » demanda-t-elle au bout d’un moment. –
« Il combattit bravement sous une pluie de balles. » –
Alors elle resta rayonnante de joie.
« Oh ! c’est un lit parmi les meules des champs,
mes bonnes amies, dit-elle, mon lit de mariée !
Comme il est doux d’être rentrée avec les seigles,
en paix, à la saison dorée de la moisson ! »
Elle se coucha et dormit bien,
dans la grange on la porta, sur le grain ;
elle souriait dans la mort. Les gens dirent, émus,
qu’il n’y eut jamais de si belle moisson.
Mais les jeunes filles chantèrent sur sa tombe d’herbe :
« Repose en paix ! Nous t’aimions tant !
Tu liais ta meule en chantant ta chanson,
et tu étais toujours rayonnante de joie ! »
*
Voilà, tu as entendu ma chanson simple,
elle n’est ni splendide ni longue.
Écoute comme la pluie tombe !
Mets plus de bois
dans la cheminée
et vis en des rêves d’été !
5 Karine : Le poète donne pour nom à l’impératrice Catherine II de Russie son diminutif, qui pourrait bien avoir été la façon dont l’appelaient les Suédois, notamment pendant la guerre de 1788-1790 avec la Russie, au temps de laquelle se situe la ballade. De la même manière que, plus tard, les Anglais appelèrent Napoléon Bonaparte « Boney », ainsi qu’en témoigne le roman Vanity Fair de Thackeray.
6 La chanson de Sinclair : Chanson suédoise anti-russe écrite en 1739, après que l’ambassadeur suédois Malcolm Sinclair fut, de retour de mission à Constantinople, assassiné au mépris du droit international (jus gentium) par les Russes cherchant à connaître les intentions des Suédois et des Ottomans.
*
L’alouette (Lärkan)
Vois comme le train roule, avec un bruit de tonnerre !
comme il pantèle, comme il crache de la fumée, des étincelles !
Pas de repos, pas de repos ! seulement vitesse et bruit !
constant halètement ! Comme le temps, il passe si vite !
Mais suis-le, petite alouette ! Tourne au-dessus des wagons !
Alouette aux ailes duveteuses, à travers prés et bois suis-le !
N’aie pas peur de la fumée qu’il entraîne en tourbillons avec lui,
ne crains pas, toi si harmonieuse, le cri angoissé de ses sifflets !
Car il y a des gares et le train va s’arrêter ;
alors, oiseau chanteur, tu lanceras un trille enjoué !
Des visages las se penchent aux fenêtres pour un peu d’air et de lumière,
fais-leur entendre, oiseau, tes notes suaves !
En première classe est assis un vieillard, penché,
venu d’autre pays, ayant quitté les siens.
Alouette, laisse ton simple chant adoucir dans son âme
le souvenir poignant des êtres chers auxquels il dit adieu !
En deuxième classe est assis un autre homme, impatient ;
il était parti loin et retourne chez lui.
Comment vont sa femme, ses enfants ? Alouette, lance ton chant
pour qu’il entende d’avance la joie, le gazouillis de ses chers petits !
Mais à une fenêtre de troisième classe est assise une mère, pâle et courbée,
elle est pauvre, a perdu son enfant, la seule joie de ses jours.
Alouette, chante ! Ta chanson résonnera pour ce sein souffrant de mère
comme la voix d’un ange : femme que les pleurs ont émaciée, prends courage !
Mais ce ne sont pas ces trois-là seulement que réjouit ton chant, oiseau –
non, même où tu t’y attendrais le moins, on écoute avec joie ta mélodie,
car, aussi pressé qu’un homme paraisse, en tout cœur il se trouve
un besoin de chant candide, après la poussière et le bruit du train.
L’arrêt à la gare est fini, le train gronde à nouveau sur les rails,
les draperies de vapeur flottent au-dessus des bois de sapin ;
mais suis-le, petite alouette, et au prochain arrêt
fais encore entendre aux voyageurs fatigués tes belles notes !
